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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43311 ***
+
+ HISTOIRE
+
+ DE
+
+ FRANCE
+
+
+
+
+ PAR
+
+ J. MICHELET
+
+
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
+
+ TOME HUITIÈME
+
+
+
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+ A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
+ 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
+
+ 1876
+
+ Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+LIVRE XV
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LOUIS XI REPREND LA NORMANDIE--CHARLES LE TÉMÉRAIRE RUINE DINANT ET
+LIÉGE
+
+1466-1468
+
+
+Un royaume à deux têtes, un roi de Rouen[1] et un roi de Paris,
+c'était l'enterrement de la France. Le traité était nul[2]; personne
+ne peut s'engager à mourir.
+
+[Note 1: Les Normands ne demandaient pas mieux que de l'entendre
+ainsi. Ils firent lire au duc dans leurs Chroniques: «Que jadis y ot
+ung roy de France qui voulut ravoir la Normandie (_donnée en apanage à
+son plus jeune frère_); ceux de la dicte duché guerroyèrent tellement
+le dict roy que par puissance d'armes, ils mirent en exil le roy de
+France, et firent leur duc roy.» Jean de Troyes.--Le 28 déc., Jean de
+Harcourt livre à M. le duc les Chroniques de Normandie que l'on
+conservait à la maison de ville; il s'engage à les rendre à la ville,
+quand Monseigneur les aura lues, sous peu de jours (Communiqué par M.
+Chéruel). _Archives munic. de Rouen, Reg. des délibérations._]
+
+[Note 2: Le Parlement avait protesté contre les traités; ils n'avaient
+pas été légalement enregistrés, ni publiés. Les ligués eux-mêmes
+avaient fait leurs réserves contre certains articles; par exemple, le
+duc de Bretagne contre celui des trente-six réformateurs. Quant aux
+régales, le roi, un mois avant le traité, avait eu la précaution de
+les donner pour sa vie à la Sainte-Chapelle: les détourner de là,
+c'était un cas de conscience. (Ordonnances, XVI, 14 septembre 1465.)]
+
+Il était nul et inexécutable. Le frère du roi, les ducs de Bretagne et
+de Bourbon, intéressés à divers titres dans l'affaire de la Normandie,
+ne purent jamais s'entendre.
+
+Le 25 novembre, six semaines après le traité, le roi, alors en
+pèlerinage à Notre-Dame de Cléry[3], reçut des lettres de son frère.
+Il les montra au duc de Bourbon: «Voyez, dit-il, mon frère ne peut
+s'arranger avec mon cousin de Bretagne; il faudra bien que j'aille à
+son secours, et que je reprenne mon duché de Normandie.»
+
+[Note 3: Pensant qu'il n'aurait jamais échappé à de tels périls sans
+l'aide de Notre-Dame de Cléry, il alla lui rendre grâces. C'est
+probablement à elle qu'il offre à cette époque un Louis XI d'argent:
+«Paié à André Mangot, nostre orfèvre... reste de certain voeu
+d'argent, représentant nostre personne.» _Bibl. royale, mss. Legrand,
+17 mars 1466._--Autre oeuvre pie: le 31 oct. 1466, il exempte d'impôts
+tous les chartreux du royaume. Ordonn., XVI,--Il devient tout à coup
+bon et clément; il accorde rémission à un certain Pierre Huy, qui a
+dit: «Que Nous avions destruit et mengé nostre pais du Dauphiné et que
+nous destruisions tout nostre royaume, et n'estions que ung follatre,
+et que nous avions ung cheval qui nous portoit et tout nostre
+conseil.» _Archives, Trésor des chartes, J. registre, CCVIII, ann.
+1466._]
+
+Ce qui facilitait la chose, c'est que les Bourguignons venaient de
+s'embarquer dans une grosse affaire qui pouvait les tenir longtemps;
+ils s'en allaient en plein hiver châtier, ruiner, Dinant et Liége. Le
+comte de Charolais, levant le 3 novembre son camp de Paris, avait
+signifié à ses gens, qui croyaient retourner chez eux, «qu'ils eussent
+à se trouver le 15 à Mézières, sous peine de la hart.»
+
+Liége, poussée à la guerre par Louis XI, allait payer pour lui. Quand
+il eût voulu la secourir, il ne le pouvait. Pour reprendre la
+Normandie malgré les ducs de Bourgogne et de Bretagne, il lui fallait
+au moins regagner le duc de Bourbon, et c'était justement pour
+rétablir le frère du duc de Bourbon, évêque de Liége, que le comte de
+Charolais allait faire la guerre aux Liégeois.
+
+J'ai dit avec quelle impatience, quelle âpreté, Louis XI, dès son
+avénement, avait saisi de gré ou de force le fil des affaires de
+Liége. Il les avait trouvées en pleine révolution, et cette révolution
+terrible, où la vie et la mort d'un peuple étaient en jeu, il l'avait
+prise en main, comme tout autre instrument politique, comme simple
+moyen d'amuser l'ennemi.
+
+Il m'en coûte de m'arrêter ici. Mais l'historien de la France doit au
+peuple qui la servit tant, de sa vie et de sa mort, de dire une fois
+ce que fut ce peuple, de lui restituer (s'il pouvait!) sa vie
+historique. Ce peuple au reste, c'était la France encore, c'était
+nous-mêmes. Le sang versé, ce fut notre sang.
+
+Liége et Dinant, notre brave petite France de Meuse[4], aventurée si
+loin de nous dans ces rudes Marches d'Allemagne, serrée et étouffée
+dans un cercle ennemi de princes d'Empire, regardait toujours vers la
+France. On avait beau dire à Liége qu'elle était allemande et du
+cercle de Westphalie, elle n'en voulait rien croire. Elle laissait sa
+Meuse descendre aux Pays-Bas[5]; elle, sa tendance était de remonter.
+Outre la communauté de langue et d'esprit, il y avait sans doute à
+cela un autre intérêt, et non moins puissant, c'est que Liége et
+Dinant trafiquaient avec la haute Meuse, avec nos provinces du Nord;
+elles y trouvaient sans doute meilleur débit de leurs fers et de leurs
+cuivres, de leur taillanderie et _dinanderie_[6], qu'elles n'auraient
+eu dans les pays allemands, qui furent toujours des pays de mines et
+de forges. Un mot d'explication.
+
+[Note 4: Une des grâces de la France, qui en a tant, c'est qu'elle
+n'est pas seule, mais entourée de plusieurs Frances. Elle siége au
+milieu de ses filles, la Wallonne, la Savoyarde, etc. La France mère a
+changé; ses filles ont peu changé (au moins relativement); chacune
+d'elles représente encore quelqu'un des âges maternels. C'est chose
+touchante de revoir la mère toujours jeune en ses filles, d'y
+retrouver, en face de celle-ci, sérieuse et soucieuse, la gaieté, la
+vivacité, la grâce du coeur, tous les charmants défauts dont nous nous
+corrigeons et que le monde aimait en nous, avant que nous fussions des
+sages.]
+
+[Note 5: Il est juste de dire que la Meuse reste française, tant
+qu'elle peut. Elle tourne à Sedan, à Mézières, comme pour s'éloigner
+du Luxembourg. Entraînée par sa pente, il lui faut bien couler aux
+Pays-Bas, se mêler, bon gré, mal gré, d'eaux allemandes; n'importe,
+elle est toujours française jusqu'à ce qu'elle ait porté sa grande
+Liége, dernière alluvion de la patrie.]
+
+[Note 6: Ce mot de _dinanderie_ indique assez que nous ne tirions
+guère la chaudronnerie d'ailleurs. V. Carpentier, _Dynan_, usité en
+1404.]
+
+La fortune de l'industrie et du commerce de Liége date du temps où la
+France commença d'acheter. Lorsque nos rois mirent fin peu à peu à la
+vieille misère des guerres privées, et pacifièrent les campagnes,
+l'homme de la glèbe, qui jusque-là vivait, comme le lièvre, entre deux
+sillons, hasarda de bâtir; il se bâtit un âtre, inaugura la
+crémaillère[7], à laquelle il pendit un pot, une marmite de fer, comme
+les colporteurs les apportaient des forges de Meuse. L'ambition
+croissant, la femme économisant quelque monnaie à l'insu du mari, il
+arrivait parfois qu'un matin les enfants admiraient dans la cheminée
+une marmite d'or, un de ces brillants chaudrons tels qu'on les battait
+à Dinant.
+
+[Note 7: Cérémonie importante dans nos anciennes moeurs.--Le chat,
+comme on sait, ne s'attache à la maison que lorsqu'on lui a
+soigneusement frotté les pattes à la crémaillère.--La sainteté du
+foyer au moyen âge tient moins à l'âtre qu'à la crémaillère qui y est
+suspendue. «Les soldats se détroupèrent pour piller et griffer,
+n'épargnant ny aage, ny ordre, ny sexe, femmes, filles et enfans,
+_s'attachans à la crémaillère des cheminées, pensans échapper à leur
+fureur_.» Mélart, Hist. de la ville et du chasteau de Huy.]
+
+Ce pot, ce chaudron héréditaire, qui pendant de longs âges avaient
+fait l'honneur du foyer, n'étaient guère moins sacrés que lui, moins
+chers à la famille. Une alarme venant, le paysan laissait piller,
+brûler le reste; il emportait son pot, comme Énée ses dieux. Le pot
+semblait constituer la famille dans nos vieilles coutumes; ceux-là
+sont réputés parents qui vivent «à un pain et à un pot[8].»
+
+[Note 8: V. Laurière, I, 220; II, 171. Michelet, Origines du droit, p.
+XCI, 47, 268. Voir particulièrement pour le Nivernais: Guy Coquille,
+question 58; M. Dupin, Excursion dans la Nièvre; Le Nivernais, par
+MM. Morellet, Barat et Bussière.]
+
+Ceux qui forgeaient ce pot ne pouvaient manquer d'être tout au moins
+les cousins de France. Ils le prouvèrent lorsque, dans nos affreuses
+guerres anglaises, tant de pauvres Français affamés s'enfuirent dans
+les Ardennes, et qu'ils trouvèrent au pays de Liége un bon accueil, un
+coeur fraternel[9].
+
+[Note 9: «Omnes pauperes, a regno profugos propter inopiam,
+liberalissime sustentasse.» C'est l'aveu même du roi de France.
+Zantfliet, ap. Martène.]
+
+Quoi de plus français que ce pays wallon? Il faut bien qu'il en soit
+ainsi, pour que là justement, au plus rude combat des races et des
+langues, parmi le bruit des forges, des mineurs et des armuriers,
+éclate, en son charme si pur, notre vieux génie mélodique[10]. Sans
+parler de Grétry, de Méhul, dès le XVe siècle, les maîtres de la
+mélodie ont été les enfants de choeur de Mons ou de Nivelle[11].
+
+[Note 10: Comme mélodistes, les Wallons et les Vaudois, Lyonnais,
+Savoyards, semblent se répondre de la Meuse aux Alpes. Rousseau a son
+écho dans Grétry. Même art, né de sociétés analogues; Genève et Lyon,
+comme Liége, furent des républiques épiscopales d'ouvriers.--Si les
+Wallons ont semblé plus musiciens que littérateurs dans les derniers
+siècles, n'oublions pas qu'au quatorzième, Liége eut ses excellents
+chroniqueurs, Jean d'Outre-Meuse, Lebel et Hemricourt. (Voir dans
+celui-ci l'amusant portrait de ce magnifique et vaillant chanoine
+Lebel.) Froissart déclare lui-même avoir copié Lebel dans les
+commencements de sa chronique.--Le XVIIe siècle n'a pas eu de plus
+savants hommes ni de plus judicieux que Louvrex; on sait que Fénelon,
+en procès avec Liége pour les droits de son archevêché, se désista sur
+la lecture d'un mémoire du jurisconsulte liégeois.--De nos jours, MM.
+Lavalleye, Lesbroussart, Polain et d'autres encore, ont prouvé que cet
+heureux et facile esprit de Liége n'en était pas moins propre aux
+grands travaux d'érudition.]
+
+[Note 11: Les plus anciens de ces musiciens sont: Josquin des Prez,
+doyen du chapitre de _Condé_; Aubert Ockergan, du _Hainaut_, trésorier
+de Saint-Martin de Tours (m. 1515); Jean le Teinturier, de _Nivelle_
+(qui vivait encore en 1495), appelé par Ferdinand, roi de Naples, et
+fondateur de l'école napolitaine; Jean Fuisnier, d'_Ath_, directeur de
+musique de l'archevêque de Cologne, précepteur des pages de
+Charles-Quint; Roland de Lattre, né à _Mons_ en 1520, directeur de la
+musique du duc de Bavière (Mons lui éleva une statue), etc. On sait
+que Grétry était de _Liége_, Gossec de _Vergnies_ en Hainaut, Méhul de
+_Givet_. Le physicien de la musique, Savart, est de _Mézières_.--Quant
+à la peinture, c'est la Meuse qui en a produit le rénovateur: Jean le
+Wallon (Joannes Gallicus), autrement dit Jean de Eyck, et très-mal
+nommé Jean de Bruges. Il naquit à _Maseyck_, mais probablement d'une
+famille wallonne. Voir notre tome VI.--V. Guicchardin, Description des
+Pays-Bas; Laserna, Bibliothèque de Bourgogne, p. 102-208; Fétis,
+Mémoire sur la musique ancienne des Belges, et la Revue musicale, 2e
+série, t. III 1830, p. 230.]
+
+Aimable, léger filet de voix, chant d'oiseau le long de la Meuse... Ce
+fut la vraie voix de la France, la voix même de la liberté... Et sans
+la liberté, qui eût chanté sous ce climat sévère, dans ce pays
+sérieux? Seule, elle pouvait peupler les tristes clairières des
+Ardennes. Liberté des personnes, ou du moins servage adouci[12];
+vastes libertés de pâtures, immenses communaux, libertés sur la terre,
+sous la terre, pour les mineurs et les forgerons[13].
+
+[Note 12: Les guerres continuelles donnaient une grande valeur à
+l'homme et obligeaient de le ménager. La culture, déjà fort difficile,
+ne pouvait avoir lieu qu'autant que le serf même serait, en réalité, à
+peu près libre. Le servage disparut de bonne heure dans certaines
+parties des Ardennes.--La coutume de Beaumont (qui du duché de
+Bouillon se répandit dans la Lorraine et le Luxembourg) accordait aux
+habitants le libre usage des eaux et des bois, la faculté de se
+choisir des magistrats, de vendre à volonté leurs biens, etc.--Au
+commencement du XIIIe siècle (1236), le seigneur d'Orchimont
+affranchit ses villages de Gerdines, _selon les libertés de Renwez_
+(Concessi, ad legem Renwex, libertatem); il réduit tous ses droits au
+terrage, au cens, à un léger impôt de mouture. Saint-Hubert et Mirwart
+suivirent cet exemple.--Originaire moi-même de Renwez, j'ai trouvé
+avec bonheur dans le savant ouvrage de M. Ozeray cette preuve des
+libertés antiques du pays de ma mère. Ozeray, Histoire du duché de
+Bouillon, p. 74-75, 110, 114, 118.]
+
+[Note 13: Les grands propriétaires qui attaquent les communes aux
+Ardennes ou ailleurs devraient se rappeler que, sans les plus larges
+priviléges communaux, le pays fût resté désert. Ils demandent partout
+des titres aux communes, et souvent les communes n'en ont pas,
+justement parce que leur droit est très-antique et d'une époque où
+l'on n'écrivait guère.--Vous demanderez bientôt sans doute à la terre
+le titre en vertu duquel elle verdoie depuis l'origine du monde.]
+
+Deux églises, le pèlerinage de Saint-Hubert[14] et l'asile de
+Saint-Lambert, c'est là le vrai fonds des Ardennes. À Saint-Lambert de
+Liége, douze abbés, devenus chanoines, ouvrirent un asile, une ville
+aux populations d'alentour, et dressèrent un tribunal pour le maintien
+de la paix de Dieu. Ce chapitre se fit, en son évêque, le grand juge
+des Marches. La juridiction de l'_anneau_ fut redoutée au loin. À
+trente lieues autour, le plus fier chevalier, fût-il des quatre fils
+Aymon, tremblait de tous ses membres quand il était cité à la ville
+noire, et qu'il lui fallait comparaître au _péron_ de Liége[15].
+
+[Note 14: L'image naïve de l'Église transformant en hommes, en
+chrétiens, les bêtes sauvages de ces déserts, se trouve dans les
+légendes des Ardennes. Le loup de Stavelot devient serviteur de
+l'évêque; ce loup ayant mangé l'âne de saint Remacle, le saint homme
+fait du loup son âne et l'oblige de porter les pierres dont il bâtit
+l'église: dans les armes de la ville, le loup porte la crosse à la
+patte.--Au bois du cerf de Saint-Hubert fleurit la croix du Christ; le
+chevalier auquel il apparaît est guéri des passions mondaines.--Le
+pèlerinage de Saint-Hubert était, comme on sait, renommé pour guérir
+de la rage. Nos paysans de France, comme ceux des Pays-Bas, allaient
+en foule, mordus ou non mordus, se faire greffer au front d'un morceau
+de la sainte étole. Les parents de saint Hubert, qui vivaient toujours
+dans le pays, guérissaient aussi avec quelques prières. Délices des
+Pays-Bas (éd. 1785), IV, p. 50, 172.]
+
+[Note 15: Le _péron_ était, comme on sait, la colonne au pied de
+laquelle se rendaient les jugements. Elle était surmontée d'une croix
+et d'une pomme de pin (symbole de l'association dans le Nord, comme la
+grenade dans le Midi?) Je retrouve la pomme de pin à l'hôtel de ville
+d'Augsbourg et ailleurs.]
+
+Forte justice et liberté, sous la garde d'un peuple qui n'avait peur
+de rien, c'était, autant que la bonne humeur des habitants, autant que
+leur ardente industrie, le grand attrait de Liége; c'est pour cela que
+le monde y affluait, y demeurait et voulait y vivre. Le voyageur qui,
+à grand'peine, ayant franchi tant de pas difficiles, voyait enfin
+fumer au loin la grande forge, la trouvait belle et rendait grâce à
+Dieu. La cendre de houille, les scories de fer lui semblaient plus
+douces à marcher que les prairies de Meuse... L'Anglais Mandeville,
+ayant fait le tour du monde, s'en vint à Liége et s'y trouva si bien
+qu'il n'en sortit jamais[16]. Doux lotos de la liberté!
+
+[Note 16: Comme le disait son épitaphe: «Qui, toto quasi orbe
+lustrato, Leodiidiem vitæ suæ clausit extremum, anno Domini MCCCLXXI.»
+Ortelius, apud Boxhorn. De rep. Leod. auctores præcipui, p. 57.]
+
+Liberté orageuse, sans doute, ville d'agitations et d'imprévus
+caprices. Eh bien, malgré cela, pour cela peut-être, on l'aimait.
+C'était le mouvement, mais, à coup sûr, c'était la vie (chose si rare
+dans cette langueur du moyen âge!), une forte et joyeuse vie, mêlée de
+travail, de factions, de batailles: on pouvait souffrir beaucoup dans
+une telle ville, s'ennuyer? jamais[17].
+
+[Note 17: Cette terrible histoire n'en est pas moins très-gaie. V.
+Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 139, 288, 350, etc.
+
+«Défense de violer les demeures des citoyens: En _lansant_, _ferrant_
+ou _jettant_ aux maisons, ou personnes extantes en icelles, à peine
+d'un voiage de S. Jacques. Le régiment des bastons, 1442, apud
+Bartollet, Consilium juris, etc., artic. 34. Je dois la possession de
+ce précieux opuscule, qui donne l'analyse de presque toutes les
+chartes liégeoises, à l'obligeance de M. Polain, conservateur des
+archives de Liége.]
+
+Le caractère le plus fixe de Liége, à coup sûr, c'était le mouvement.
+La base de la cité, son _tréfoncier_ chapitre, était, dans sa
+constance apparente, une personne mobile, variée sans cesse par
+l'élection, mêlée de tous les peuples, et qui s'appuyait contre la
+noblesse indigène d'une population d'ouvriers non moins mobile et
+renouvelée[18].
+
+[Note 18: In stylo curiarum sæcularium Leod., c. V., art. 8, c. XIII,
+art. 20, et alibi, _seigneurs_ TRESFONCIERS dicuntur ii quorum propria
+sunt decimæ, reditus, census, justicia, prædium, licet alii sint
+usufructarii.--TREFFONCIERS et lansagers peuvent deminuer pour faute
+de relief.» Cout. de Liége, c. XV, art. 17.--Et est à savoir que cil
+qui ara suer l'iretage le premier cens, l'on apele le TREFFONS.
+Usatici urbis Ambianensis, mss. Ducange, verbo TREFFUNDUS.
+
+Hemricourt se plaint (vers 1390?) de ce que le _quart_ de la
+population de Liége, loin d'être né dans la ville, n'est pas même de
+la principauté. Patron de la temporalité, cité par Villenfagne,
+Recherches (1817), p. 53.]
+
+Curieuse expérience dans tout le moyen âge: une ville qui se défait,
+se refait, sans jamais se lasser. Elle sait bien qu'elle ne peut
+périr; ses fleuves lui rapportent chaque fois plus qu'elle n'a
+détruit; chaque fois la terre est plus fertile encore, et du fond de
+la terre la Liége souterraine, ce noir volcan de vie et de
+richesse[19], a bientôt jeté, par-dessus les ruines, une autre Liége,
+jeune et oublieuse, non moins ardente que l'ancienne et prête au
+combat.
+
+[Note 19: On tire la houille de dessous Liége même. Un ange a indiqué
+la première houillère. Une de celles du Limbourg s'appelle
+vulgairement _Heemlich_, autrefois _Hemelryck_ (royaume du ciel), à
+cause de sa richesse.--Ernst., Histoire du Limbourg (éd. de M.
+Lavalleye I, 119). V. aussi le mémoire de l'éditeur sur l'époque de la
+découverte.]
+
+Liége avait cru d'abord exterminer ses nobles; le chapitre avait lancé
+sur eux le peuple, et ce qui en restait s'était achevé dans la folie
+d'un combat à outrance[20]. Il avait été dit que l'on ne prendrait
+plus les magistrats que dans les métiers[21], que, pour être consul,
+il faudrait être charron, forgeron, etc. Mais voilà que des métiers
+même pullulent des nobles innombrables, de nobles drapiers et
+tailleurs, d'illustres marchands de vin, d'honorables houillers[22].
+
+[Note 20: Voir, à la suite du Miroir des nobles de Hasbaye, le beau
+récit de la guerre des Awans et des Waroux, si bien préparé par les
+généalogies qui précèdent, et par la curieuse préface de ces
+généalogies.]
+
+[Note 21: Les exemples abondent dans Hemricourt, pour les changements
+de condition, pour les alliances de bas en haut et de haut en bas,
+etc.--En voici deux prises au hasard.--Corbeau Awans (l'un des
+principaux chefs dans cette terrible guerre des nobles) épouse la
+fille de «M. Colar Barkenheme, chevalier quy fut sornomeis delle
+Crexhan, par tant qu'il demoroit en la maison con dit le Crexhan à
+Liége, en la quelle _ilh avoit longtemps vendut vins_ (car ilh est
+_viniers_), anchois qu'il presist l'ordenne de chevalerie.»--Ailleurs,
+le très-noble et vaillant Thomas de Hemricourt s'excuse d'entrer dans
+la guerre civile, sur ce qu'il est marchand de vin; et il est visible
+qu'il s'agit d'un véritable commerce, et non d'une vente fortuite,
+comme les étudiants avaient le privilége d'en faire dans notre
+Université de Paris. Ce Thomas «de plusieurs gens estoit acoincteis
+par tant qu'il estoit _vinir_... Ilh répondit que c'estoit un
+_marchands_ et qu'il pooit très mal laissier sa chevanche por entrer
+en ces werres...» Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 256,
+338, et p. 55, 141, 165, 187, 189, 225, 235, 277, 296, etc.]
+
+[Note 22: Au commencement du XVe siècle, époque de la proscription de
+Wathieu d'Athin, ses amis paraissent être des propriétaires de
+houillères. V. dans M. Polain un récit très-net de cette affaire, si
+obscure partout ailleurs.]
+
+Liége fut une grande fabrique, non de drap ou de fer seulement, mais
+d'hommes; je veux dire une facile et rapide initiation du paysan à la
+vie urbaine, de l'ouvrier à la vie bourgeoise, de la bourgeoisie à la
+noblesse. Je ne vois pas d'ici l'immobile hiérarchie des classes
+flamandes[23]. Entre les villes du Liégeois, les rapports de
+subordination ne sont pas non plus si fortement marqués. Liége n'est
+pas, ainsi que Gand ou Bruges, la ville mère de la contrée, qui pèse
+sur les jeunes villes d'alentour, comme mère ou marâtre. Elle est pour
+les villes liégeoises une soeur du même âge ou plus jeune, qui, comme
+église dominante, comme armée toujours prête, leur garantit la paix
+publique. Quoiqu'elle ait elle-même par moments troublé cette paix,
+abusé de sa force, on la voit, dans telles de ses institutions
+juridiques les plus importantes, limiter son pouvoir et s'associer les
+villes secondaires sur le pied de l'égalité[24].
+
+[Note 23: Autre différence essentielle entre les deux peuples: si les
+révolutions de Liége semblent montrer plus de mobilité, moins de
+persévérance et d'esprit de suite, que celles de la Flandre, il est
+pourtant juste de dire qu'en plusieurs points la constitution de Liége
+reçut des développements qui manquèrent à celles des villes flamandes:
+par exemple, l'élection populaire du magistrat et la responsabilité
+ministérielle. Nul ordre de l'évêque n'avait force s'il n'était signé
+d'un ministre auquel le peuple pût s'en prendre.--Je dois cette
+observation à M. Lavalleye, aussi versé dans l'histoire des Pays-Bas
+en général que dans celle de Liége.]
+
+[Note 24: Les vingt-deux institués en 1372 pour juger les cas de force
+et violence, furent composés de _quatre_ chanoines (qui étaient
+indifféremment indigènes ou étrangers), de quatre nobles et de quatre
+bourgeois (_huit indigènes liégeois_), enfin, de _deux_ bourgeois de
+Dinant et _deux_ d'Huy; Tongres, Saint-Trond et quatre autres villes
+envoyaient _chacune un_ bourgeois.]
+
+Le lien hiérarchique, loin d'être trop fort dans ce pays, fut
+malheureusement faible et lâche; faible entre les villes, entre les
+fiefs ou les familles, au sein de la famille même[25]. Ce fut une
+cause de ruine. Le chroniqueur de la noblesse de Liége, qui écrit tard
+et comme au soir de la bataille du XIVe siècle pour compter les
+morts, nous dit avec simplicité un mot profond qui n'explique que
+trop l'histoire de Liége (et bien d'autres histoires!): «Il y avait
+dans ce temps-là, à Visé-sur-Meuse, un prud'homme qui faisait des
+selles et des brides, et qui peignait des blasons de toute sorte. Les
+nobles allaient souvent le voir pour son talent, et lui demandaient
+des blasons. Ce qu'il y avait d'étrange, c'est que les frères ne
+prenaient pas les mêmes, mais de tout contraires d'emblèmes et de
+couleurs; pourquoi? je ne le sais, si ce n'est que chacun d'eux
+_voulait être chef_ de sa branche, et que l'autre n'eût pas seigneurie
+sur lui.»
+
+[Note 25: Mélart en donne un exemple curieux. La petite ville de
+Ciney, qui devait porter ses appels aux échevins d'Huy, finit par
+obtenir d'en être dispensée. Huy, à son tour, prétend qu'un de ses
+évêques lui a donné ce privilége, qu'aucun de ses bourgeois ne pût
+être jugé par les échevins de Liége; et cet autre, qu'ils ne seraient
+tenus d'aller en guerre (_en ost banni_), à moins que les Liégeois ne
+les eussent précédés de huit jours. Mélart, Histoire de la ville et du
+chasteau de Huy, p. 7 et 22.
+
+Hemricourt, dit qu'à partir de la fin de la grande guerre des nobles
+(1335), ils négligèrent généralement leurs parents pauvres, n'ayant
+plus besoin de leur épée. Miroir de la noblesse de Hasbaye, p. 267.]
+
+Chacun _voulait être chef_, et chacun périssait[26]. Au bout d'un
+demi-siècle de domination, la haute bourgeoisie est si affaiblie qu'il
+lui faut abdiquer (1384). Liége présenta alors l'image de la plus
+complète égalité qui se soit peut-être rencontrée jamais; les petits
+métiers votent comme les grands, les ouvriers comme les maîtres; les
+apprentis même ont suffrage[27]. Si les femmes et les enfants ne
+votaient pas, ils n'agissaient pas moins. En émeute, parfois même en
+guerre, la femme était terrible, plus violente que les hommes, aussi
+forte, endurcie à la peine, à porter la houille, à tirer les
+bateaux[28].
+
+[Note 26: «Ils ne voloyent nient que nus deauz awist sor l'autre
+sangnorie, ains voloit cascuns d'eaz estre chief de sa branche.»
+Hemricourt, p. 4. Voir les passages relatifs aux continuels
+changements d'armes, p. 179, 189, 197, etc. Aussi dit-il: «À poynes
+soit-on al jour-duy queis armes, ne queile blazons ly nobles et gens
+de linage doyent porteir.» Ibidem, p. 355.]
+
+[Note 27: Hemricourt, Patron de la temporalité, cité par Villenfagne.
+Recherches (1817), p. 54.]
+
+[Note 28: On sait le proverbe sur Liége: _Le paradis des prêtres,
+l'enfer des femmes_ (elles y travaillent rudement), _le purgatoire des
+hommes_ (les femmes y sont maîtresses).--Plusieurs passages des
+chroniques de Liége et des Ardennes témoignent du génie viril des
+femmes de ce pays, entre autres la terrible défense de la tour de
+Crèvecoeur. Galliot, Hist. de Namur, III, 272.--«Près Treit, aucunes
+femmes Liégeoises vindrent en habits d'homme, avec les armes, et
+firent au pays si grandes thirannies qu'elles surmontoient les hommes
+en excès.» _Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de Stavelot, fol. 159._]
+
+La chronique a jugé durement cette Liége ouvrière du XIVe siècle; mais
+l'histoire, qui ne se laisse pas dominer par la chronique et qui la
+juge elle-même, dira que jamais peuple ne fut plus entouré de
+malveillances, qu'aucun n'arriva dans de plus défavorables
+circonstances à la vie politique. S'il périt, la faute en fut moins à
+lui qu'à sa situation, au principe même dont il était né et qui avait
+fait sa subite grandeur.
+
+Quel principe? nul autre qu'un ardent génie d'action, qui, ne se
+reposant jamais, ne pouvait cesser un moment de produire sans
+détruire.
+
+La tentation de détruire n'était que trop naturelle pour un peuple qui
+se savait haï, qui connaissait parfaitement la malveillance unanime
+des grandes classes du temps, le prêtre, le baron et l'homme de loi.
+Ce peuple enfermé dans une seule ville, et par conséquent pouvant être
+trahi, livré en une fois, avait mille alarmes, et souvent fondées. Son
+arme en pareil cas, son moyen de guerre légal contre un homme, un
+corps qu'il suspectait, c'était que les métiers _chômassent_ à son
+égard, déclarassent qu'ils ne voulaient plus travailler pour lui.
+Celui qui recevait cet avertissement, s'il était prudent, fuyait au
+plus vite.
+
+Liége, assise au travail sur sa triple rivière, est comme on sait
+dominée par les hauteurs voisines. Les seigneurs qui y avaient leurs
+tours, qui d'en haut épiaient la ville, qui ouvraient ou fermaient à
+volonté le passage des vivres, lui étaient justement suspects. Un
+matin, la montagne n'entendait plus rien de la ville, ne voyait ni feu
+ni fumée; le peuple _chômait_, il allait sortir, tout tremblait.....
+Bientôt, en effet, vingt à trente mille ouvriers passaient les portes,
+marchaient sur tel château, le défaisaient en un tour de main et le
+mettaient en plaine[29]; on donnait au seigneur des terres en bas, et
+une bonne maison dans Liége.
+
+[Note 29: C'est ce qui arriva au chevalier Radus. Au retour d'un
+voyage qu'il avait fait avec l'évêque de Liége, il chercha son château
+des yeux, et ne le trouva plus: «Par ma foi! s'écria-t-il, sire
+évêque, ne sais si je rêve ou si je veille, mais j'avois accoutumance
+de voir d'ici ma maison sylvestre, et ne l'aperçois point
+aujourd'hui.--Or, ne vous courroucez, mon bon Radus, répliqua
+doucement l'évêque; de votre château, j'ai fait faire un moustier;
+mais vous n'y perdrez rien.--Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain,
+dans ses Récits historiques.--Voir aussi dans le même ouvrage comment
+ce brave évêque, venant baptiser l'enfant du sire de Chêvremont, fit
+entrer ses hommes d'armes couverts de chapes et de surplis, s'empara
+de la place, etc.--«Les Dinantais entre eux divisés à l'occasion de
+Saint-Jean de Vallé, chevalier, duquel ils furent contraints de
+destruire la thour et chasteaux.» _Bibl. de Liége, ms. 183, Jean de
+Stavelot, ann. 1464._]
+
+L'un après l'autre descendirent ainsi tours et châteaux. Les Liégeois
+prirent plaisir à tout niveler, à démolir eux-mêmes ce qui couvrait
+leur ville, à faire de belles routes pour l'ennemi, s'il était assez
+hardi pour venir à eux. Dans ce cas, ils ne se laissaient jamais
+enfermer; ils sortaient tous à pied, sans chevaliers, n'importe. De
+même que la ville de pierre n'aimait point les châteaux autour d'elle,
+la ville vivante croyait n'avoir que faire de ces pesants gendarmes,
+qui, pour les armées du temps, étaient des tours mouvantes. Ils n'en
+allaient pas moins gaiement, lestes piétons, dans leurs courtes
+jaquettes, accrocher, renverser les cavaliers de fer.
+
+Et pourtant, que servait cette bravoure? Ce vaillant peuple, rangé en
+bataille, pouvait apprendre qu'il était, lui et sa ville, donné par
+une bulle à quelqu'un de ceux qu'il allait combattre, que son ennemi
+devenait son évêque. Dans sa plus grande force et ses plus fiers
+triomphes, la pauvre cité était durement avertie qu'elle était terre
+d'église. Comme telle, il lui fallut maintes fois s'ouvrir à ses plus
+odieux voisins; s'ils n'étaient pas assez braves pour forcer l'entrée
+par l'épée, ils entraient déguisés en prêtres.
+
+Le nom suffisait, sans le déguisement. On donnait souvent cette église
+à un laïque, à tel jeune baron, violent et dissolu, qui prenait évêché
+comme il eût pris maîtresse, en attendant son mariage. L'évêché lui
+donnait droit sur la ville. Cette ville, ce monde de travail, n'avait
+de vie légale qu'autant que l'évêque autorisait les juges. Au moindre
+mécontentement, il emportait à Huy, à Maëstricht[30], le bâton de
+justice, fermait églises et tribunaux: tout ce peuple restait sans
+culte et sans loi.
+
+[Note 30: Maëstricht était sous la souveraineté indivise de l'évêque
+de Liége et du duc de Brabant, comme il résulte de la vieille formule:
+
+ Een heer, geen heer (_un seigneur, point de seigneur_),
+ Twen heeren, een heer (_deux seigneurs, un seigneur_).
+ Trajectum neutri domino, sed paret utrique.
+
+V. Polain, De la Souveraineté indivise, etc., 1831; et Lavalleye,
+extrait d'un mém. de Louvrex sur ce sujet, à la suite du tome III de
+l'Histoire du Limbourg, de Ernst.]
+
+Au reste, la discorde et la guerre où Liége va s'enfonçant toujours ne
+s'expliqueraient pas assez, si l'on n'y voulait voir que la tyrannie
+des uns, l'esprit brouillon des autres. Non, il y a à cela une cause
+plus profonde. C'est qu'une ville qui se renouvelait sans cesse devait
+perdre tout rapport avec le monde immobile qui l'environnait. N'ayant
+plus d'intermédiaire avec lui[31], ni de langue commune, elle ne
+comprenait plus, n'était plus comprise. Elle repoussait les moeurs et
+les lois de ses voisins, les siennes même peu à peu. Le vieux monde
+(féodal ou juriste), incapable de ne rien entendre à cette vie
+rapide, appela les Liégeois _haï-droits_[32], sans voir qu'ils avaient
+droit de haïr un droit mort, fait pour une autre Liége, et qui était
+pour la nouvelle le contraire du droit et de l'équité.
+
+[Note 31: Les chevaliers leur faisaient faute en paix plus encore
+qu'en guerre. S'agissait-il d'envoyer une ambassade à un prince, ils
+ne savaient souvent qui employer. Louis XI les priant de lui envoyer
+des ambassadeurs avec qui il pût s'entendre, ils répondent qu'ils ont
+peu de noblesse du parti de la cité, et que ce peu de nobles est
+occupé à Liége dans les emplois publics. _Bibl. royale, mss. Baluze_,
+165, 1er août 1467.]
+
+[Note 32: Dans les deux poèmes de la Bataille de Liége, et les
+Sentences de Liége, ils sont nommés _hé-drois_. Mémoires pour servir à
+l'histoire de France et de Bourgogne, I, 375-376. Les chefs des
+_haï-droits_ sous Jean de Bavière sont: un écuyer, un boucher qui
+avait été bourgmestre, un licencié en droit civil et canonique, un
+paveur à la chaux. Zantfliet, ap. Martène, Ampliss. Collect., V, 363.
+Au reste, les ennemis du droit strict trouvaient de quoi s'appuyer
+dans la loi même, puisque la Paix de Fexhe (1316) portait que les
+Liégeois devaient être traités par jugement d'échevins ou _d'hommes_,
+et que le changement dans les lois qui peuvent être ou trop larges, ou
+trop roides, ou trop étroites, doit être _attempéré par le sens du
+pays_. Dewez, Droit public, t. V des Mém. de l'Acad. de Bruxelles.]
+
+Apparaissant au-dehors comme l'ennemie de l'antiquité, comme la
+_nouveauté_ elle-même, Liége déplaisait à tous. Ses alliés ne
+l'aimaient guère plus que ses ennemis. Personne ne se croyait obligé
+de lui tenir parole.
+
+Politiquement, elle se trouva seule et devint comme une île. Elle le
+devint encore sous le rapport commercial, à mesure que tous ses
+voisins, se trouvant sujets d'un même prince, apprirent à se
+connaître, à échanger leurs produits, à soutenir la concurrence contre
+elle. Le duc de Bourgogne, devenu en dix ans maître de Limbourg, du
+Brabant et de Namur, se trouve être l'ennemi des Liégeois, et comme
+leur concurrent pour les houilles et les fers, les draps et les
+cuivres[33]. Étrange rapprochement des deux esprits féodal et
+industriel! Le prince chevaleresque, le chef de la croisade, le
+fondateur de la Toison d'or, épouse contre Liége les rancunes
+mercantiles des forgerons et des chaudronniers.
+
+[Note 33: Il semblerait, d'après les devises, que la guerre de Louis
+d'Orléans et de Jean sans Peur peut se rattacher à la concurrence du
+charbon de bois et de la houille, du Luxembourg et des Pays-Bas:
+Monseigneur d'Orléans, _Je suis mareschal de grant renommée, Il en
+appert bien, j'ay forge levée_: Monseigneur de Bourgogne, _Je suis
+charbonnier d'étrange contrée, J'ai assez charbon pour faire fumée.
+Bibl. royale, mss. Colbert 2403, regius 9681-5._
+
+Les tisserands du Liégeois n'étaient pas moins anciens que ceux de
+Louvain. La chronique de Saint-Trond nous montre des tisserands en
+1133, à Saint-Trond, à Tongres, etc.»Est genus mercenariorum quorum
+officium ex lino et lana tecere telas; hoc procax et superbum supra
+alios mercenarios vulgo reputatur.» Spicilegium, II, 704 (éd.
+in-folio).
+
+«Survint une grosse guerre entre les Bourguignons et les Dinantois,
+pour la marchandise de cuivre.» _Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de
+Stavelot, f. 152 verso._]
+
+Il ne fallait pas moins qu'une alliance inouïe d'états et de principes
+jusque-là opposés, pour accabler un peuple si vivace. Pour en venir à
+bout, il fallait que de longue date, de loin et tout autour, on fermât
+les canaux de sa prospérité, qu'on le fît peu à peu dépérir. C'est à
+quoi la maison de Bourgogne travailla pendant un demi-siècle.
+
+D'abord elle tint à Liége, trente ans durant, un évêque à elle, Jean
+de Heinsberg, parasite, _domestique_ de Philippe le Bon. Ce Jean, par
+lâcheté, mollesse et connivence, énerva la cité en attendant qu'il la
+livrât. Lorsque le Bourguignon, ayant acquis les pays d'alentour et
+presque enfermé l'évêché, commença d'y parler en maître, Liége prit
+les armes; l'évêque invoqua l'arbitrage de son archevêque, celui de
+Cologne, et souscrivit à sa sentence paternelle, qui ruinait Liége au
+profit du duc de Bourgogne, la frappant d'une amende monstrueuse de
+deux cent mille florins du Rhin (1431)[34].
+
+[Note 34: Mélart lui-même, si partial pour les évêques, avoue que
+cette paix a été «infâme, et où l'évesque s'est abaissé trop vilement,
+blasmé en cela de... s'avoir laissé mettre la chevestre au col.»
+Mélart, Histoire de la ville et chasteau de Huy, p. 245.
+
+Cet argent venait à point pour cette maison, si riche et si
+nécessiteuse, dont la recette (sans parler de certaines années
+extraordinaires, et vraiment accablantes) paraît avoir flotté: de 1430
+à 1442, entre 200,000 et 300,000 écus d'or,--de 1442 à 1458, entre
+300,000 et 400,000. C'est du moins ce que je crois pouvoir induire du
+budget annuel qui m'a été communiqué par M. Adolphe Le Gay. _Archives
+de Lille, Comptes de la recette générale des finances des ducs Jean et
+Philippe._]
+
+Liége baissa la tête, s'engagea à payer tant par terme; il y en avait
+pour de longues années. Elle se fit tributaire, afin de travailler en
+paix. Mais c'était pour l'ennemi qu'elle travaillait, une bonne part
+du gain était pour lui. Ajoutez qu'elle vendait bien moins; les
+marchés des Pays-Bas se fermaient pour elle, et la France n'achetait
+plus, épuisée qu'elle était par la guerre.
+
+Il résulta de cette misère une misère plus grande. C'est que Liége,
+ruinée d'argent, le fut presque de coeur. Voir à chaque terme le
+créancier à la porte, qui gronde et menace si vous ne payez, cela met
+bien bas les courages. Cette malheureuse ville, pour n'avoir pas la
+guerre, se la fit à elle-même; le pauvre s'en prit au riche,
+proscrivant, confisquant, faisant ressource du sang liégeois, alléché
+peu à peu aux justices lucratives[35]. Et tout cela pour gorger
+l'ennemi.
+
+[Note 35: C'est là, selon toute apparence, la triste explication qu'il
+faut donner de l'affaire si obscure de Wathieu d'Athin, de la
+proscription de ses amis, les maîtres des houillères, d'où résulta un
+conflit déplorable entre les métiers de Liége et les ouvriers des
+fosses voisines. La ville, déjà isolée des campagnes par la ruine de
+la noblesse, le devint encore plus lorsque l'alliance antique se
+rompit entre le houiller et le forgeron.]
+
+La France voyait périr Liége, et semblait ne rien voir. Ce n'est pas
+là ce qui eût eu lieu au XIIIe ou XIVe siècle; les deux pays se
+tenaient bien autrement alors. À travers mille périls, nos Français
+allaient visiter en foule le grand saint Hubert. Les Liégeois, de leur
+part, n'étaient guère moins dévots au roi de France, leur pèlerinage
+était Vincennes. C'est là qu'ils venaient faire leurs lamentations,
+leurs terribles histoires des nobles brigands de Meuse, qui, non
+contents de piller leurs marchands, mettaient la main sur leurs
+évêques, témoin celui qu'ils lièrent sur un cheval et firent courir à
+mort... Parfois, la terreur lointaine de la France suffisait pour
+protéger Liége; en 1276, lorsque toute la grosse féodalité des
+Pays-Bas s'était unie pour l'écraser, un mot du fils de saint Louis
+les fit reculer tous. Nos rois, enfin, s'avisèrent d'avoir sur la
+Meuse contre ces brigands un brigand à eux, le sire de La Marche,
+prévôt de Bouillon pour l'évêque, quelquefois évêque lui-même, par la
+grâce de Philippe le Bel ou de Philippe de Valois.
+
+Ce fut aussi La Marche qu'employa Charles VII. N'ayant repris encore
+ni la Normandie ni la Guienne, il ne pouvait rien, sinon créer au
+Bourguignon une petite guerre d'Ardennes, de lui lancer le
+Sanglier[36]. Lorsque ce Bourguignon insatiable, ayant presque tout
+pris autour de Liége, prit encore le Luxembourg, comme pour fermer son
+filet, La Marche mit garnison française dans ses châteaux, défia le
+duc. Qui n'aurait cru que Liége eût saisi cette dernière chance
+d'affranchissement? Mais elle était tellement abattue de coeur ou
+dévoyée de sens, qu'elle se laissa induire par son évêque à combattre
+son allié naturel[37], à détruire celui qui, par Bouillon et Sedan,
+lui gardait la haute Meuse, la route de la France (1445).
+
+[Note 36: Il serait curieux de suivre l'action progressive de la
+France dans les Ardennes, depuis le temps où un fils du comte de
+Rethel fonda Château-Renaud. Nos rois, de bonne heure, achetèrent
+Mouzon à l'archevêque de Reims. Suzerains de Bouillon, et de Liége
+pour Bouillon, voulant fonder sur la Meuse la juridiction, de la
+France, ils y prirent pour agents les La Marche (et non La Mark,
+puisque La Marche est en pays wallon), les fameux _Sangliers_. Nous
+les tenions par une chaîne d'argent, et nous les lâchions au besoin.
+Ils grossirent peu à peu de la bonne nourriture qu'ils tirèrent de la
+France. Par force ou par amour, par vol ou par mariage, ils eurent les
+châteaux des montagnes. Lorsque Robert de Braquemont quitta la Meuse
+pour la Normandie (la mer et les Canaries), il vendit Sedan aux La
+Marche, qui le fortifièrent, et en firent un grand asile entre la
+France et l'Empire. De ce fort, ils défiaient hardiment un Philippe le
+Bon, un Charles-Quint. Le terrible ban de l'Empire les terrifiait peu.
+Ces _Sangliers_, comme on les appelait du côté allemand, donnèrent à
+la France plus d'un excellent capitaine; sous François Ier, le brave
+Flemanges qui, avec ses lansquenets, fit justice des Suisses. Par
+mariage enfin, les La Marche aboutissent glorieusement à Turenne.--En
+1320, Adolphe de la Marche, évêque de Liége, reconnaît recevoir du roi
+1,000 livres de rentes; 1337, il donne quittance de 15,000 livres, et
+promet secours contre Édouard III. En 1344, Engilbert de la Marche
+fait hommage au roi, puis en 1354, pour 2,000 livres de rente, qu'il
+réduit à 1,200 en 1268. _Archives du royaume, Trésor des chartes_, J.
+527.]
+
+[Note 37: Sous le prétexte que si Liége n'aidait le duc, il garderait
+pour lui ces châteaux qui étaient des fiefs de l'évêché. Zantfliet,
+ap. Martène, Ampliss. Coll., V, 453. Voir aussi Adrianus de Veteri
+Bosco, Du Clercq, Suffridus Petrus, etc.]
+
+L'évêque, désormais moins utile et sans doute moins ménagé, semble
+avoir regretté sa triste politique. Il eut l'idée de relever La
+Marche, lui rendit le gouvernement de Bouillon[38]. Le Bourguignon,
+voyant bien que son évêque tournait, ne lui en donna pas le temps; il
+le fit venir et lui fit une telle peur qu'il résigna en faveur d'un
+neveu du duc, le jeune Louis de Bourbon[39]. Au même moment, il
+forçait l'élu d'Utrecht de résigner aussi en faveur d'un sien bâtard,
+et ce bâtard, il l'établissait à Utrecht par la force des armes, en
+dépit du chapitre et du peuple[40].
+
+[Note 38: La Marche se présenta au chapitre pour faire serment le 8
+mars 1455; date importante pour l'explication de tout ce qui suit.
+Explanatio uberior et Assertio juris in ducatum Bulloniensem, pro Max,
+Henrico, Bavariæ duce, episc. Leod. 1681, in-4º, p. 121.]
+
+[Note 39: Plusieurs disent qu'on le menaça de la mort, qu'on amena un
+confesseur, etc. Ce qui est sûr, c'est que pour faire croire qu'il
+était libre, on le fit résigner, non chez le duc, mais dans une
+auberge, «Hospitium de Cygno. Et juravit quod nunquam contraveniret,
+sub obligatione omnium bonorum suorum.» Adrianus de V. Bosco. Ampliss.
+Coll. IV, 1226.]
+
+[Note 40: Meyer, si partial pour le duc, dit lui-même: «Metu
+potentissimi ducis.» Meyer, Annal. Flandr., f. 318 verso.]
+
+Le duc de Bourgogne ne sollicita pas davantage pour son protégé le
+chapitre de Liége, qui pourtant était non-seulement électeur naturel
+de l'évêque, mais de plus originairement souverain du pays et prince
+avant le prince. Il s'adressa au pape, et obtint sans difficulté une
+bulle de Calixte Borgia.
+
+Liége fut peu édifiée de l'entrée du prélat; celui qu'on lui donnait
+pour père spirituel était un écolier de Louvain; il avait dix-huit
+ans. Il entra avec un cortége de quinze cents gentilshommes, lui-même
+galamment vêtu, habit rouge et petit chapeau[41].
+
+[Note 41: «Indutus veste rubea, habens unum parvum pileum.» Adrianus
+de Veteri Bosco, ap. Martène, Amplissima Collectio, IV, 1230. Comment
+se fait-il que cet excellent continuateur des Chroniques de saint
+Laurent, témoin oculaire et très judicieux, ait été généralement
+négligé? Parce qu'on avait sous la main, dans le recueil de
+Chapeauville, l'abréviateur Suffridus Petrus, _domestique_ de
+Granvelle, lequel écrit plus d'un siècle après la révolution, sans la
+comprendre, sans connaître Liége. Un seul mot peut faire apprécier
+l'ineptie de l'abréviateur: il suppose que Raes de Linthres fait jurer
+d'avance aux Liégeois d'obéir au régent quelconque qu'il pourra
+nommer! il lui fait dire que ce régent (le frère du margrave de Bade)
+est aussi puissant que le duc de Bourgogne! etc.--Outre Commines et Du
+Clercq, les sources sérieuses sont, pour Liége, Adrien de Vieux Bois,
+pour Dinant, la correspondance de ses magistrats dans les Documents
+publiés par M. Gachard. La petite ville a conservé ses archives mieux
+que Liége elle-même. Nous aurons bientôt une traduction d'Adrien, et
+une traduction excellente, puisqu'elle sera de M. Lavalleye.]
+
+On voyait bien, au reste, d'où il venait: il avait un Bourguignon à
+droite et un à gauche. Tout ce qui suivait était Bourguignon,
+Brabançon; pas un Français, personne de la maison de Bourbon. Autre
+n'eût été l'entrée si le Bourguignon lui-même fût entré par la brèche.
+
+S'ils ne crièrent pas: _Ville prise_, ils essayèrent du moins de
+prendre ce qu'ils purent, coururent à l'argent, au trésor des abbayes,
+aux comptoirs des Lombards; ils venaient, disaient-ils, emprunter
+_pour le prince_. Après avoir si longtemps extorqué l'argent par
+tribut, l'ennemi voulait, par emprunt, escamoter le reste.
+
+L'évêque de Liége résidait partout plutôt qu'à Liége; il vivait à Huy,
+à Maëstricht, à Louvain. C'est là qu'il eût fallu lui envoyer son
+argent, en pays étranger, chez le duc de Bourgogne. La ville n'envoya
+point; elle se chargea de percevoir les droits de l'évêché, droits
+sur la bière, droits sur la justice, etc.
+
+L'évêque seul avait le bâton de justice, le droit d'autoriser les
+juges. Il retint le bâton, laissant les tribunaux fermés, la ville et
+l'évêché sans droit ni loi. De là de grands désordres[42]; une justice
+étrange s'organise, des tribunaux burlesques; partout, dans la
+campagne, de petits compagnons, des garçons de dix-huit ou vingt ans
+se mettent à juger; ils jugent surtout les agents de l'évêque[43].
+Puis, la licence croissant, ils tiennent cour au coin de la rue,
+arrêtent le passant et le jugent: on riait, mais en tremblant, et pour
+être absous, il fallait payer.
+
+[Note 42: Moins cruels pourtant que la justice de l'évêque, à en juger
+par l'effroyable supplice infligé à deux hommes ivres, dont l'un avait
+proféré des menaces contre l'évêque, l'autre avait approuvé: «Quod
+factum fuit ad incutiendum timorem, versum fuit in horrorem.» Adrianus
+de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1234.]
+
+[Note 43: «Qui se vocaverunt _dy Clupslagher_, et fecerunt fieri pro
+signo unum vagum virum cum fuste in manu, quem ponebant in vexillo, et
+in pecia papyri depictum portabant, affixum super brachia et pilea
+sua.» Ibidem, 1242.]
+
+Le plus comique (et le plus odieux), c'est qu'apprenant que Liége
+allait faire rendre gorge aux procureurs de l'évêché, l'évêque vint en
+hâte... intercéder?--non, mais demander sa part. Il siégea, de bonne
+grâce, avec les magistrats, jugea avec eux ses propres agents, et en
+tira profit; on lui donna les deux tiers des amendes[44].
+
+[Note 44: «Sedendo cum eis, juvit dictare, sicut aiebant, sententias.»
+Ibidem, 1244.]
+
+En tout ceci, Liége était menée par le parti français; plusieurs de
+ses magistrats étaient pensionnés de Charles VII. La maison de
+Bourbon, puissante sous ce règne, avait, selon toute apparence, ménagé
+cet étrange compromis entre la ville et Louis de Bourbon. Le duc de
+Bourgogne patientait, parce qu'il avait alors le dauphin chez lui, et
+croyait que, Charles VII mourant, son protégé arrivant au trône, la
+France tomberait dans sa main et Liége avec la France.
+
+On sait ce qui en fut. Louis XI, à peine roi, fit venir les meneurs
+de Liége, leur fit peur[45], les força de mettre la ville sous sa
+sauvegarde; mais il n'en fit pas davantage pour eux. Préoccupé du
+rachat de la Somme, il avait trop de raison de ménager le duc de
+Bourgogne. S'il servit Liége, ce fut indirectement, en achetant les
+Croy, qui, comme capitaines et baillis du Hainaut, comme gouverneurs
+de Namur et du Luxembourg, auraient certainement vexé Liége de bien
+des manières, s'ils n'eussent été d'intelligence avec le roi.
+
+[Note 45: La scène est jolie dans Adrien. De Dinant, on vient dire à
+Liége qu'il y a à Mouzon beaucoup de gens d'armes français, qu'ils
+vont envahir le pays. Le capitaine déclare qu'en effet il a ordre
+d'attaquer, si les Liégeois ne sont avant tel jour à Paris. Les
+magistrats de Liége hésitent fort à partir. Ils demandent un
+sauf-conduit, qui leur est refusé. Arrivés près de Paris, tout contre
+le gibet royal, survient un messager de l'évêque de Liége, qui dit à
+l'un d'eux, Jean le Ruyt: «Ô mon cher seigneur, où allez-vous,
+retournez, je vous en prie, que voulez-vous faire? Voilà Jean Bureau
+qui s'est constitué prisonnier jusqu'à ce qu'il ait prouvé ce dont on
+vous accuse.--Eh! quoi! dites-vous bien vrai?--Oui, c'est comme je
+vous dis.» À quoi Jean le Ruyt répliqua: «Ah! ah! ah! Domine Deus
+(_Jérémie_)! Je sais bien qu'il me faut mourir une fois; le pis qu'il
+me puisse arriver, c'est de finir à ce gibet. Donc, en avant!...» La
+première personne qu'ils rencontrèrent, ce fut Jean Bureau qu'on leur
+avait dit s'être constitué prisonnier. Cependant le roi, apprenant
+leur arrivée, envoie les chercher, une fois, deux fois. Introduits,
+ils se mettent à genoux, le roi les fait relever. Bérard, l'envoyé des
+nobles, fit en leur nom une belle harangue. Puis le roi: «Gilles d'Huy
+est-il ici?--Oui, sire.--Et Gilles de Mès?--Sire, me voici.--Et celui
+que mon père, le roi Charles, a fait chevalier?--Sire, c'est moi, dit
+Jean le Ruyt.» Alors le roi leur parla du bruit qui courait, qu'ils
+avaient promis à son père de le ramener en France. Il chargea Jean
+Bureau de faire à ce sujet une enquête.--Ils cherchèrent pendant trois
+jours l'évêque de Liége, et en furent reçus assez mal. Il ne retint
+avec lui que leur orateur, l'envoyé des nobles. Le lendemain, comme
+ils entraient au palais du roi, celui qui ouvrait la porte leur dit:
+«Votre orateur est là, qui parle contre vous.» Cependant le roi les
+tint pour excusés, et dit qu'on ne parlât plus de rien. Puis il dit à
+Gilles de Mès: «Voulez-vous que je vous fasse chevalier?--Mais, sire,
+je n'ai ni terre, ni fief...»--Voyant ensuite l'avoué de Lers avec un
+simple collier d'argent: «Voulez-vous la chevalerie?--Sire, je suis
+bien vieux.--N'importe; qu'on me donne une épée.» Il le fit chevalier,
+et un autre encore. Alors, les envoyés prièrent le roi de prendre la
+ville en sa sauvegarde. Ibidem, 1247-1250.]
+
+Dans cette situation même, Liége, sans être attaquée, pouvait mourir
+de faim. L'évêque, s'éloignant de nouveau, avait jeté l'interdit,
+enlevé la clef des églises et des tribunaux. Cette affluence de
+plaideurs, de gens de toute sorte, que la ville attirait à elle, comme
+haute cour ecclésiastique, avait cessé. Ni plaideurs, ni marchands,
+dans une ville en révolution. Les riches partaient un à un, quand ils
+pouvaient; les pauvres ne partaient pas, un peuple innombrable de
+pauvres, d'ouvriers sans ouvrage.
+
+État intolérable, et qui néanmoins pouvait durer. Il y avait dans
+Liége une masse inerte de modérés, de prêtres. Saint-Lambert, avec son
+vaste cloître, son asile, son _avoué_ féodal, sa bannière redoutée,
+était une ville dans la ville, une ville immobile, opposée à tout
+mouvement. Les chanoines ne voulaient point, quelque prière ou menace
+que leur fît la ville, officier malgré l'interdit de l'évêque. D'autre
+part, comme _tréfonciers_, c'est-à-dire propriétaires du fond, comme
+souverains originaires de la cité, ils ne voulaient point la quitter,
+et n'obéissaient nullement aux injonctions de l'évêque, qui les
+sommait d'abandonner un lieu soumis à l'interdit.
+
+À toute prière de la ville, le chapitre répondait froidement:
+«Attendons.» De même, le roi de France disait aux envoyés liégeois:
+«Allons doucement, attendons; quand le vieux duc mourra...» Mais Liége
+mourait elle-même, si elle attendait.
+
+Dans cette situation, le rôle des modérés, des anciens meneurs, agents
+de Charles VII, cessait de lui-même. Un autre homme surgit, le
+chevalier Raes, homme de violence et de ruse, d'une bravoure douteuse,
+mais d'une grande audace d'esprit. Peu de scrupule; il avait, dit-on,
+commencé (à peu près comme Louis XI) par voler son père et l'attaquer
+dans son château.
+
+Raes, tout chevalier qu'il était et de grande noblesse[46] (les
+modérés qu'il remplaçait étaient au contraire des bourgeois), se fit
+inscrire au métier des _febves_ ou forgerons. Les batteurs de fer, par
+le nombre et la force, tenaient le haut du pavé dans la ville; c'était
+le _métier-roi_. Ils prirent à grand honneur d'avoir à leur tête _un
+chevalier aux éperons d'or_, qui, dans ses armes, avait trois grosses
+fleurs de lis[47].
+
+[Note 46: Raes de Heers ou de Lintres, fils de Charles de la Rivière
+et d'Arschot, et de Marie d'Haccour, d'Hermalle, de Wavre, etc.]
+
+[Note 47: Je suppose qu'il les avait dès cette époque. La fleur de lis
+se trouve fréquemment dans les armoiries liégeoises. Recueil
+héraldique des bourguemestres de la noble cité de Liége, p. 169,
+in-folio, 1720.]
+
+Il s'agissait de refaire la loi dans une ville sans loi, d'y
+recommencer le culte et la justice (sans quoi les villes ne vivent
+point). Avec quoi fonder la justice? avec la violence et la terreur?
+Raes n'avait guère d'autres moyens.
+
+La légalité dont il essaya d'abord ne lui réussit pas. Il s'adressa au
+supérieur immédiat de l'évêque de Liége, à l'archevêque de Cologne; il
+eut l'adresse d'en tirer sentence pour lever l'interdit. Simple délai:
+le duc de Bourgogne, tout-puissant à Rome, fit confirmer l'interdit
+par un légat; puis, Liége appelant du légat, le pape fit plaider
+devant lui; plaider pour la forme, tout le monde savait qu'il ne
+refuserait rien au duc de Bourgogne.
+
+Raes, prévoyant bien la sentence, fit venir des docteurs de
+Cologne[48] pour rassurer le peuple, et en tira cet avis qu'on pouvait
+appeler du pape au pape mieux informé. Il essayait en même temps d'un
+spectacle, d'une machine populaire, qui pouvait faire effet. Il gagna
+les Mendiants, les enfants perdus du clergé, leur fit dresser leur
+autel sous le ciel, dire la messe en plein vent.
+
+[Note 48: «_Des jurisconsultes_, dit le jésuite Fisen, pour déguiser
+la dissidence de l'autorité ecclésiastique.»]
+
+Le clergé, le noble chapitre, qui n'avaient pas coutume de se mettre
+à la queue des Mendiants, s'enveloppèrent de majesté, de silence et de
+mépris. Les portes de Saint-Lambert restèrent fermées, les chanoines
+muets; il fallait autre chose pour leur rendre la voix.
+
+Le premier coup de violence fut frappé sur un certain Bérart, homme
+double et justement haï, qui, envoyé au roi par la ville, avait parlé
+contre elle. Les échevins le déclarèrent banni _pour cent ans_, les
+forgerons détruisirent de fond en comble une de ses maisons.
+
+Bérart était un ami de l'évêque. Peu de mois après, c'est un ennemi de
+l'évêque qui est arrêté, un des premiers auteurs de la révolution, des
+violents d'alors, des modérés d'aujourd'hui. Ce modéré, Gilles d'Huy,
+est décapité sans jugement régulier, sur l'ordre de l'_avoué_ ou
+capitaine de la ville, Jean le Ruyt, un de ses anciens collègues, qui
+prêtait alors aux violents son épée et sa conscience.
+
+Pour mieux étendre la terreur, Raes s'avisa de rechercher ce qu'était
+devenue une vieille confiscation qui datait de trente ans. Bien des
+gens en détenaient encore certaines parts. Un modéré, Bare de Surlet,
+qui de ce côté ne se sentait pas net, passa aux violents, se cachant
+pour ainsi dire parmi eux, et dépassa tout le monde, Raes lui-même, en
+violence.
+
+Ces actes, justes ou injustes, eurent du moins cet effet que Raes se
+trouva assez fort pour rétablir la justice, l'appuyant sur une base
+nouvelle, inouïe dans Liége: l'autorité du peuple. Un matin, les
+forgerons dressent leur bannière sur la place et déclarent que le
+métier _chôme_, qu'il chômera jusqu'à ce que la justice soit rétablie.
+Ils somment les échevins d'ouvrir les tribunaux. Ceux-ci, simples
+magistrats municipaux, assurent qu'ils n'ont point ce pouvoir. À la
+longue, un des échevins, un vieux tisserand, s'avise d'un moyen: «Que
+les métiers nous garantissent indemnité, et nous vous donnerons des
+juges.» Sur trente-deux métiers, trente signèrent; la justice reprit
+son cours.
+
+Raes emporta encore une grande chose, non moins difficile, non moins
+nécessaire dans cette ville ruinée: le séquestre des biens de
+l'évêque. Le roi de France donnait bon exemple. Cette année même, il
+saisissait des évêchés, des abbayes, le temporel de trois cardinaux;
+il demandait aux églises la description des biens.
+
+Louis XI se croyait très-fort, et sa sécurité gagnait les Liégeois. Il
+avait du côté du Nord une double assurance: en première ligne, sur
+toute la frontière, le duc de Nevers, possesseur de Mézières et de
+Rethel, gouverneur de la Somme, prétendant du Hainaut. En seconde
+ligne, du côté bourguignon, il avait les Croy, grands baillis de
+Hainaut, gouverneurs de Boulogne, de Namur et de Luxembourg. Il avait
+dans la main Nevers pour attaquer, les Croy pour ne point défendre. Le
+duc vivant, les Croy continuaient de régner; le duc mourant, on
+espérait que les Wallons, les hommes des Croy, fermeraient leurs
+places à ce violent Charolais, l'ami de la Hollande[49]. Une chose
+bizarre arriva, imprévue et la pire pour les Croy et pour Louis XI,
+c'est que le duc mourut sans mourir; je veux dire qu'il fut
+très-malade et désormais mort aux affaires. Son fils les prit en main.
+Tel gouverneur ou capitaine, qui peut-être eût résisté au fils, n'eut
+pas le coeur de déchirer la bannière de son vieux maître qui vivait
+encore, et reçut le fils comme lieutenant du père.
+
+[Note 49: Où il s'était retiré. Voyez aussi vol. VI, page 235. Cette
+rivalité éclate partout, spécialement à l'occasion de Montlhéry. Les
+Hollandais soutinrent, contre les Bourguignons et Wallons, qu'eux
+seuls avaient décidé la bataille, en criant: _Bretagne!_ et faisant
+croire que les Bretons arrivaient. Reineri Snoi Goudini Rer. Batavic.
+I. VII.]
+
+Le 12 mars tombèrent les Croy; le comte de Charolais entra dans leurs
+places sans coup férir, changea leurs garnisons. Au même moment, Louis
+XI reçut les manifestes et les défis des ducs de Berri, de Bretagne et
+de Bourbon. Terribles nouvelles pour Liége. La guerre infaillible,
+l'ennemi aux portes; l'ami impuissant, en péril, peut-être accablé.
+
+La campagne s'ouvrait, et la ville, loin d'être en défense, avait à
+peine un gouvernement; si elle ne se donnait un chef, elle était
+perdue. Il lui fallait non plus un simple capitaine, comme avaient été
+les La Marche, mais un protecteur efficace, un puissant prince qui
+l'appuyât de fortes alliances. La France ne pouvant rien, il fallait
+demander ce protecteur à l'Allemagne, aux princes du Rhin. Ces
+princes, qui voyaient avec inquiétude la maison de Bourgogne s'étendre
+et venir à eux, devaient saisir vivement l'occasion de prendre poste à
+Liége.
+
+Raes court à Cologne. L'archevêque était fils du palatin Louis le
+Barbu, qui avait vaincu en bataille la moitié de l'Allemagne; et
+néanmoins il n'osa accepter. Voisin, comme il était, des Pays-Bas, il
+eût donné une belle occasion à cette terrible maison de Bourgogne
+d'établir la guerre dans les électorats ecclésiastiques. Il
+connaissait trop bien d'ailleurs ce qu'on lui proposait; il avait été
+voir de près ce peuple ingouvernable. Il aimait mieux un bon traité,
+une bonne pension du duc de Bourgogne que d'aller se faire le
+capitaine en robe des terribles milices de Liége.
+
+Raes, au défaut des Palatins, se rabattit sur Bade, leur rival
+naturel, et s'en assura. Le 24 mars, il convoque l'assemblée et pose
+la question: Faut-il faire un régent?--Tous disent _oui_. La Marche
+seul, qui était présent, s'obstina à garder le silence. «Eh bien, dit
+Raes, je suis prêt à jurer que celui que je vais nommer est, de tous,
+le meilleur à prendre dans l'intérêt de la patrie; c'est le seigneur
+Marc de Bade, frère du margrave, qui a épousé la soeur de l'Empereur,
+le frère de l'archevêque de Trèves et de l'évêque de Metz.» Marc de
+Bade était Français par sa mère, fille du duc de Lorraine. Il fut
+nommé sans difficulté. La Marche, qui se figurait avoir un droit
+héréditaire à commander dans la vacance, passa du côté de Louis de
+Bourbon.
+
+Raes n'avait pu brusquer l'affaire qu'en trompant des deux parts. D'un
+côté, il faisait croire aux Liégeois que l'Allemand serait soutenu de
+ses frères, les puissants évêques de Trèves et de Metz, qui, au
+contraire, firent tout pour l'éloigner de Liége. De l'autre, il
+parlait au margrave au nom du roi de France[50], et lui promettait
+son appui. Loin de là, Louis XI proposait aux Liégeois de prendre
+pour régent son homme, Jean de Nevers[51], leur voisin par Mézières,
+et que le sire de La Marche eût peut-être accepté.
+
+[Note 50: Suffridus Petrus.]
+
+[Note 51: Adrianus de Veteri Bosco.]
+
+La _joyeuse entrée_ du Badois n'eut rien qui pût le rassurer. Peu de
+nobles, point de prêtres. Les cloches ne sonnèrent point. À
+Saint-Lambert, rien de préparé, pas même un baldaquin; Raes en envoya
+chercher un à une autre église. Plusieurs chanoines sortirent du
+choeur.
+
+Cependant, la sentence du pape contre Liége avait été publiée[52], les
+délais qu'elle accordait expirent. Au dernier jour, le doyen de
+Saint-Pierre essaye de s'enfuir, est pris aux portes, à grand'peine
+sauvé du peuple, qui voulait l'égorger. Raes et les maîtres des
+métiers le mènent à la Violette (hôtel de ville), le montrent au
+balcon, et là, devant la foule, Raes l'interroge: «Cette bulle qui
+parle des excès de la ville, sans dire un mot des excès de l'évêque,
+qui l'a faite? qui l'a dictée? Est-ce le pape lui-même?»--Le doyen
+répondit: «Ce n'est pas le pape en personne, c'est celui qui a charge
+de ces choses.--Vous l'entendez, ce n'est pas le pape!» Une clameur
+terrible partit du peuple. «La bulle est fausse, l'interdit est nul.»
+Ils coururent de la place aux maisons des chanoines; toutes celles
+dont on trouva les maîtres absents furent pillées. La nuit, plusieurs
+se tenaient en armes aux portes des couvents pour écouter si les
+moines chanteraient matines. Malheur à qui n'eût pas chanté! Les
+chanoines chantèrent en protestant. Plusieurs s'enfuirent. Leurs biens
+furent vendus, moitié pour le régent, moitié pour la cité.
+
+[Note 52: La bulle est tout au long dans Suffridus Petrus.]
+
+Cependant la guerre commence. Dès le 21 avril, le roi courant au midi,
+au duc de Bourbon, veut s'assurer la diversion du nord. Il reconnaît
+Marc de Bade pour régent de Liége, s'engage à le faire confirmer par
+le pape, «à ne prester aucune obéissance à nostre Très-Saint-Père,»
+jusqu'à ce qu'il l'ait confirmé. Il paiera et souldoyera aux Liégeois
+deux cents lances complètes (1200 cavaliers). Les Liégeois entreront
+en Brabant, le roi en Hainaut (21 avril 1465)[53].
+
+[Note 53: _Archives du royaume, Trésor des chartes_, J. 527.]
+
+Le roi croyait que Jean de Nevers, prétendant de Hainaut et de
+Brabant, avait, dans ces provinces, de fortes intelligences qui
+n'attendaient qu'une occasion pour se déclarer. Nevers l'avait trompé
+(ou s'était trompé) sur cela et sur tout[54]. La noblesse picarde,
+dont il répondait, lui manqua au moment. Ce conquérant des Pays-Bas
+n'eut plus qu'à s'enfermer dans Péronne; dès le 3 mai, il demandait
+grâce au comte de Charolais.
+
+[Note 54: Dans sa lettre au roi, il montre une confiance
+extraordinaire: «En Picardie, les sieurs de Crèvecoeur et de
+Miraumont, mes serviteurs... besoigneux en toute diligence... J'ay
+trouvé et trouve moyen de me fortiffier tant de mes amis que d'austres
+estrangers et de leurs places... Et dedans six jours espère cy avoir
+_ung nommé_ Jehan de la Marche (_ung nommé!_ que dirait de ceci
+l'illustre maison d'Aremberg?) qui s'est envoyé offrir à moy, et aussy
+aucuns députés des Liégeois qui désirent fort à moy faire plaisir. Jay
+en cestuy païs de Rethelois de bien bonnes et fortes places, etc.
+Escript en ma ville de Mézières-sur-Meuse, le 19e jour de mars 1465.»
+_Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,_ c. I.]
+
+D'autre part, les Allemands, si peu solides à Liége, n'avaient pas
+hâte d'attirer sur eux la grosse armée destinée pour Paris. Pour qui
+d'ailleurs allaient-ils guerroyer en Brabant? Pour le duc de Nevers,
+pour celui que le roi avait conseillé aux Liégeois de nommer régent,
+de préférence à Marc de Bade.
+
+Le roi avait beau gagner la partie au midi, il la perdait au nord. Le
+16 mai, de Montluçon, qu'il vient d'emporter l'épée à la main, il
+écrit encore au régent, qui ne bouge.
+
+Les Badois ne voulaient point armer, même pour leur salut, à moins
+d'être payés d'avance. Sans doute aussi, dans leur prudence, voyant
+que le roi n'entrait pas en Hainaut, ils voulaient n'entrer en Brabant
+que quand ils sauraient l'armée bourguignonne loin d'eux, très-loin,
+et qu'il n'y aurait plus personne à combattre. Ils ne se décidèrent à
+signer le traité que le 17 juin, et alors même ils ne firent rien
+encore; ils songèrent un peu tard qu'ils n'avaient que des milices,
+point d'artillerie ni de troupes réglées, et le margrave partit pour
+en aller chercher en Allemagne.
+
+Le 4 août, grande nouvelle du roi. Il mande à ses bons amis de Liége,
+que, grâce à Dieu, il a pris du Mont-le-Héry, défait son adversaire;
+que le comte de Charolais est blessé, tous ses gens enfermés, affamés;
+s'ils ne se sont pas rendus encore, sans faute ils vont se rendre.
+Tout cela proclamé par un certain Renard (que le roi avait fait
+chevalier pour porter la nouvelle), et par un maître Petrus Jodii,
+professeur en droit civil et canonique, qui, pour faire l'homme
+d'armes, brandissait toujours un trait d'arbalète.
+
+Comment ne pas croire ces braves? Ils arrivaient les mains pleines:
+argent pour la cité, argent pour les métiers, sans compter l'argent à
+donner sous main. Louis XI, dans sa situation désespérée, avait
+ramassé ce qui lui restait pour acheter, à tout prix, la diversion de
+Liége.
+
+Jamais fausse nouvelle n'eut un plus grand effet. Il n'y eut pas moyen
+de tenir le peuple; malgré ses chefs, il sortit en armes: ce fut un
+mouvement tumultuaire, nul ensemble; métier par métier, les vignerons
+d'abord; puis les drapiers, puis tous. Raes courut après eux pour les
+diriger sur Louvain, où ils auraient peut-être été accueillis par les
+mécontents; ils ne l'écoutèrent pas et s'en allèrent follement brûler
+leurs voisins du Limbourg. Limbourg ou Brabant, l'essentiel pour le
+roi était qu'ils attaquassent; ses deux hommes suivaient pour voir de
+leurs yeux si la guerre commençait. Au premier village pillé, brûlé,
+l'église en feu: «C'est bien, enfants, dirent-ils, nous allons dire au
+roi que vous êtes des gens de parole; vous en faites encore plus que
+vous ne promettez.»
+
+Ils n'en faisaient que trop. Plus fiers de cette belle bataille du roi
+que s'ils l'avaient gagnée, ils envoient leur héraut dénoncer la
+guerre au vieux duc à Bruxelles, une guerre à feu et à sang. Autre
+provocation, telle que Louis XI (s'il n'y eut part) la demandait sans
+doute à Dieu, une provocation propre à rendre la guerre implacable et
+_inexpiable_: les menus métiers de Dinant, les compagnons, les
+apprentis, firent pour Montlhéry des réjouissances furieuses, un
+affreux sabbat d'insultes au Bourguignon.
+
+Tout cela, en réalité, était moins contre lui que pour faire dépit à
+Bouvignes, ville du duc, qui était en face, de l'autre côté de la
+Meuse. Il y avait des siècles que Dinant et Bouvignes aboyaient ainsi
+l'une à l'autre: c'était une haine envieillie. Dinant n'avait pas tout
+le tort; elle paraît avoir été la première établie; dès l'an 1112,
+elle avait fait du métier de battre le cuivre un art qu'on n'a point
+surpassé[55]. Elle n'en avait pas moins vu, en face d'elle, sous la
+protection de Namur, une autre Dinant ouvrir boutique, ses propres
+ouvriers, probablement ses apprentis, fabriquer sans maîtrise, appeler
+la pratique, vendre au rabais[56].
+
+[Note 55: On admire encore à Saint-Barthélemy de Liége les fonts
+baptismaux où pendant huit siècles tous les enfants de Liége ont reçu
+le baptême. «Lambert Patras, _le batteur de Dinant_, les fit en l'an
+1212.» Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain, Liége pittoresque, ou
+Description historique, etc., p. 204-205. C'est à Dinant que fut
+fondue, au XVIIe siècle, la statue de bronze que Liége éleva à son
+bourgmestre Beeckmann. Le même, Esquisses, p. 311.]
+
+[Note 56: Rivalité sans doute analogue à celle des drapiers d'Ypres et
+de Poperinghen, de Liége et de Verviers. Ceux de Liége reprochaient
+aux autres: «Que leurs marchandises de drapperie n'estoient ni
+fidelles ny loyalles ny aulcunement justifiées.»]
+
+Une chose qui devait rapprocher avait tout au contraire multiplié,
+compliqué les haines. À force de se regarder d'un bord à l'autre, les
+jeunes gens des deux villes s'aimaient parfois et s'épousaient. Le
+pays d'alentour était si mal peuplé qu'ils ne pouvaient guère se
+marier que chez leurs ennemis[57]. Cela amenait mille oppositions
+d'intérêt, mille procès, par-dessus la querelle publique. Se
+connaissant tous et se détestant, ils passaient leur vie et
+s'observer, à s'épier. Pour voir dans l'autre ville et prévoir les
+attaques, Bouvignes s'avisa, en 1321[58], de bâtir une tour qu'elle
+baptisa du nom de Crève-Coeur; en réponse, l'année suivante, Dinant
+dressa sa tour de Montorgueil. D'une tour à l'autre, d'un bord à
+l'autre, ce n'était qu'outrages et qu'insultes.
+
+[Note 57: «Et si ne fesoient gueres de mariaiges de leurs enfans,
+sinon les ungz avec les aultres: car ils estoient loing de toutes
+aultres bonnes villes.» Commines.]
+
+[Note 58: La date est importante. L'historien du Namurois,
+naturellement favorable à Bouvignes, avoue pourtant qu'elle bâtit la
+première sa tour de Crève-Coeur. (Galliot.)]
+
+Le comte de Charolais n'avait pas encore commencé la campagne que déjà
+Bouvignes tirait sur Dinant, lui plantait des pieux dans la Meuse,
+pour rendre le passage impraticable de son côté (10 mai 1465)[59].
+Ceux de Dinant ne commencèrent pourtant la guerre qu'en juin ou
+juillet, poussés par les agents du roi. Vers le 1er août, quand il fit
+dire à Liége qu'il avait gagné la bataille, quelques compagnons de
+Dinant, menés par un certain Conart le _clerc_ ou le _chanteur_[60],
+passent la Meuse avec un mannequin aux armes du comte de Charolais; le
+mannequin avait au cou une clochette de vache; ils dressent devant
+Bouvignes une croix de Saint-André (c'était, comme on sait, la croix
+de Bourgogne), pendent le mannequin, et, tirant la clochette, ils
+crient aux gens de la ville: «Larronailles, n'entendez-vous pas votre
+M. de Charolais qui vous appelle? que ne venez-vous?... Le voilà, ce
+faux-traître! Le roi l'a fait ou fera pendre, comme vous le voyez...
+Il se disait fils de duc, et ce n'était qu'un fils de prêtre, bâtard
+de notre évêque... Ah! il croyait donc mettre à bas le roi de France!»
+Les Bouvignois, furieux, crièrent du haut des murs mille injures
+contre le roi, et, pour venger dignement la pendaison du Charolais de
+paille, ils envoyèrent, au moyen d'une grosse bombarde, dans Dinant
+même, un Louis XI pendu[61].
+
+[Note 59: Dinant s'en plaint au duc dans sa lettre du 16 juillet.]
+
+[Note 60: _Le clerc, conart, le chanteur_, ces deux mots rappellent
+l'_abbé des cornards_, qu'on trouve dans d'autres villes des Pays-Bas.
+Celui-ci peut fort bien avoir été un chanteur ou ménétrier, un fol
+patenté de la ville, comme ceux qui jouaient, chantaient et
+_ballaient_, quand on proclamait un traité de paix ou qu'on faisait
+quelque autre acte public (?).]
+
+[Note 61: Du Clercq, livre V. ch. XLV. «Amplissant ung doublet plain
+de feur, couvert d'un manteau armoiet des armes dudit sieur, et
+mettant au-desseur un clockin de vache...» Documents publiés par M.
+Gachard, II, 221, 252.--V. aussi ibid., lettres du 5 nov. 1465 et du
+23 sept.]
+
+Cependant on commençait à savoir partout la vérité sur Montlhéry, et
+que Paris était assiégé. À Liége, quoique l'argent de France opérât
+encore, l'inquiétude venait, les réflexions, les scrupules. Le peuple
+craignait que la guerre n'eût pas été bien déclarée en forme, qu'elle
+ne fût pas régulière, et il voulut qu'on accomplît, pour la seconde
+fois, cette formalité. D'autre part, les Allemands se firent
+conscience d'assister aux violences impies des Liégeois, à leurs
+saccagements d'églises; ils crurent qu'il n'était pas prudent de faire
+plus longtemps la guerre avec ces sacriléges. Un de leurs comtes dit
+à Raes: «Je suis chrétien, je ne puis voir de telles choses[62]...»
+Leurs scrupules augmentèrent encore quand ils surent que le
+Bourguignon négociait un traité avec le Palatin et son frère,
+l'archevêque de Cologne. À la première occasion, dès qu'ils se virent
+un peu observés, régent, margrave[63], comtes, gens d'armes, ils se
+sauvèrent tous.
+
+[Note 62: Adrianus de Veteri Bosco.]
+
+[Note 63: «Qui vir prudens erat.» Suffridus Petrus.]
+
+Telle était, avec tout cela, l'outrecuidance de ce peuple de Liége,
+que, délaissés des Allemands, sans espoir du côté des Français, ils
+s'acharnaient encore au Limbourg et refusaient de revenir. L'ennemi
+approchait, une nombreuse noblesse qui, sommée par le vieux duc comme
+pour un outrage personnel, s'était hâtée de monter à cheval. Raes
+n'eut que le temps de ramasser quatre mille hommes pour barrer la
+route. Cette cavalerie leur passa sur le ventre, il n'en rentra pas
+moitié dans la ville (19 octobre 1465).
+
+Cependant un chevalier arrive de Paris: «Le roi a fait la paix; vous
+en êtes[64].» Puis vient aussi de France un magistrat de Liége: «Le
+comte a dicté la paix; il est maître de la campagne: je n'ai pu
+revenir qu'avec son sauf-conduit.»--Tout le peuple crie: «La paix!» On
+envoie à Bruxelles demander une trêve.
+
+[Note 64: Le roi avait peut-être intercédé de vive voix; mais dans le
+traité, il n'y a rien pour eux, sauf que le roi avoue qu'ils ont agi
+par suite des: «Sollicitations d'aulcuns nos serviteurs.» Lenglet. Il
+leur écrit: «Audict appointement estes comprins... Seroit difficile à
+nous de vous secourir.» _Mss. Legrand._]
+
+Grande était l'alarme à Liége, plus grande à Dinant. Les maîtres
+fondeurs et batteurs en cuivre, qui, par leurs forges, leurs formes,
+leur pesant matériel, étaient comme scellés et rivés à la ville, ne
+pouvaient fuir comme les compagnons; ils attendaient, dans la stupeur,
+les châtiments terribles que la folie de ceux-ci allait leur attirer.
+Dès le 18 septembre, ils avaient humblement remercié la ville de Huy,
+qui leur conseillait de punir les coupables[65]. Le 5 novembre, ils
+écrivent à la petite ville de Ciney d'arrêter ce maudit Conard, auteur
+de tout le mal, qui s'y était sauvé. Le même jour, insultés, attaqués
+par les gens de Bouvignes, mais n'osant plus bouger, immobiles de
+peur, ils s'adressent au gouverneur de Namur, et le prient de les
+protéger contre la petite ville. Le 13, ils supplient les Liégeois de
+venir à leur secours; ils ont appris que le comte de Charolais
+embarque son artillerie à Mézières pour lui faire descendre la Meuse.
+
+[Note 65: Documents publiés par M. Gachard.]
+
+Il arrivait, en effet, ce Terrible, comme on l'appela bientôt, la
+saison ne l'arrêtait pas. Les folles paroles du _chanteur_ de Dinant,
+ces noms de _bâtard_ et de _fils de prêtre_[66], avaient été
+charitablement rapportés par ceux de Bouvignes au vieux duc et à
+Madame de Bourgogne. Celle-ci, prude et dévote dame et du sang de
+Lancastre, prit aigrement la chose; elle jura, s'il faut en croire le
+bruit qui courut[67], que «s'il luy devoit couster tout son vaillant,
+elle feroit ruyner ceste ville en mettant toutes personnes à
+l'espée.» Le duc et la duchesse pressèrent leur fils de revenir en
+France, sous peine d'encourir leur indignation[68]. Lui-même en avait
+hâte; le trait, jeté au hasard par un fol, n'avait que trop porté; le
+comte n'était pas bâtard, il est vrai, mais bien notoirement
+petit-fils de _bâtard_ du côté maternel[69]. La bâtardise était le
+côté par où cette fière maison de Bourgogne, avec sa chevalerie, sa
+croisade et sa Toison d'or, souffrait sensiblement. Les Allemands
+là-dessus étaient impitoyables; le fils du fondateur de la Toison
+n'aurait pu entrer dans la plupart des ordres ou chapitres
+d'Allemagne. Aussi, ce mot de _bâtard_, entendu pour la première fois,
+entendu dans le triomphe même, au moment où il dictait la paix au roi
+de France, était profondément entré... Il se croyait sali tant que les
+vilains n'avaient pas ravalé leur vilaine parole, lavé cette boue de
+leur sang.
+
+[Note 66: «Pfaffenkind.» Nulle injure plus grave. Grimm,
+Rechtsalterthümer, 476. Michelet, Origines du droit, 68.]
+
+[Note 67: «Nous apprenons, disent les Dinantais, qu'elle est à
+l'Écluse, attendant des gens d'armes de divers pays.» Documents
+Gachard.]
+
+[Note 68: «Sub poena paternæ indignationis.» _Ms. pseudo-Amelgardi._]
+
+[Note 69: Voyez tome sixième. Il est curieux de voir les efforts
+maladroits du bonhomme Olivier de La Marche (Préface) pour rassurer
+là-dessus son jeune maître Philippe, petit-fils de Charles le
+Téméraire: «J'ay entrepris de vous monstrer que vostre lignée du costé
+du Portugal _n'est pas seule issue de bastards_... Jephté est mis au
+nombre des saincts, et toutefois il estoit fils _d'une femme
+publique_... De Salmon et de Raab, _femme publique_, fut fils Booz...»
+Puis arrivent Alexandre, Bacchus, Perseus, Minos, Herculès, Romulus,
+Artus, Guillaume de Normandie, Henri, roi d'Espagne, Jean, roi de
+Portugal, père de Madame de Bourgogne.]
+
+Donc, il revenait à marches forcées avec sa grosse armée qui
+grossissait encore. Sur le chemin, chacun accourait et se mettait à la
+suite; on tremblait d'être noté comme absent. Les villes de Flandre
+envoyaient leurs archers; les chevaliers picards, flottants jusque-là,
+venaient pour s'excuser. Tels vinrent même de l'armée du roi.
+
+On tremblait pour Dinant, on la voyait déjà réduite en poudre; et
+l'orage tomba sur Liége. Le comte, quelle que fût son ardeur de
+vengeance, n'était pas encore le Téméraire; il se laissait conduire.
+Ses conseillers, sages et froides têtes, les Saint-Pol, les Contay,
+les Humbercourt, ne lui permirent pas d'aller perdre de si grandes
+forces contre une si petite ville. Ils le menèrent à Liége; Liége
+réduite, on avait Dinant.
+
+Encore se gardèrent-ils d'attaquer immédiatement. Ils savaient ce que
+c'était que Liége, quel terrible guêpier, et que si l'on mettait le
+pied trop brusquement dessus, on risquait, fort ou faible, d'être
+piqué à mort. Ils restèrent à Saint-Trond, d'où le comte accorda une
+trêve aux Liégeois[70]. Il fallait, sur toutes choses, ne pas pousser
+ce peuple colérique, le laisser s'abattre et s'amortir, languir
+l'hiver sans travail ni combat; il y avait à parier qu'il se battrait
+avec lui-même. Il fallait surtout l'isoler, lui fermant la Meuse d'en
+haut et d'en bas, lui ôter le secours des campagnes[71] en s'assurant
+des seigneurs, le secours des villes, en occupant Saint-Trond,
+regagnant Hui, amusant Dinant, bien entendu sans rien promettre.
+
+[Note 70: Quand on connaît la violence de ces princes de la maison de
+Bourgogne, rien ne frappe plus que la modération de leurs paroles
+officielles. On y sent partout l'esprit cauteleux des conseillers qui
+les dirigeaient, des Raulin, des Humbercourt, des Hugonet, des
+Carondelet. Dans la campagne de France, le comte de Charolais avait
+toujours assuré qu'il venait seulement conseiller le roi, s'entendre
+avec les princes. Pourquoi le roi l'avait-il attaqué à Montlhéry? Il
+s'en plaint dans l'un de ses manifestes.--De même, lorsque les
+Liégeois défient le duc, comme ennemi du roi, leur allié, il répond
+froidement: «Ceci ne me regarde pas; portez-le à mon fils.» Et encore:
+«Pourquoi me ferait-on la guerre? jamais je n'ai fait le moindre mal
+ni au régent, ni aux Liégeois.» V. Duclercq, livre V, ch, XXXIII, et
+Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 153.]
+
+[Note 71: Il est probable que la banlieue elle-même n'était pas sûre,
+depuis que les forgerons de la ville avaient battu les houillers.]
+
+Le comte avait dans son armée les grands seigneurs de l'évêché, les
+Horne, les Meurs et les La Marche, qui craignaient pour leurs terres;
+il défendit aux siens de piller le pays, laissant plutôt piller,
+manger les États de son père, les sujets paisibles et loyaux.
+
+Dès le 12 novembre, les seigneurs avaient préparé la soumission de
+Liége; ils avaient minuté pour elle un premier projet de traité où
+elle se soumettait à l'évêque et indemnisait le duc. Ce n'était pas le
+compte de celui-ci, qui, pour indemnité, ne voulait pas moins que
+Liége elle-même; de plus, pour guérir son orgueil, il lui fallait du
+sang, qu'on lui livrât des hommes, que Dinant surtout restât à sa
+merci. À quoi la grande ville ne voulait pour rien consentir[72]; il
+ne lui convenait pas de faire comme Huy, qui obtint grâce en
+s'exécutant et faisant elle-même ses noyades. Liége ne voulait se
+sauver qu'en sauvant les siens, ses citoyens, ses amis et alliés. Le
+29 novembre, lorsque la terre tremblait sous cette terrible armée, et
+qu'on ne savait encore sur qui elle allait fondre, les Liégeois
+promirent secours à Dinant.
+
+[Note 72: «Concluserunt cives quod neminem darent ad voluntatem...
+Ministeriales petebant pacem, sed nolebant aliquos homines dare ad
+voluntatem.» Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1284.]
+
+Pour celle-ci, il n'était pas difficile de la tromper; elle ne
+demandait qu'à se tromper elle-même, dans l'agonie de peur où elle
+était. Elle implorait tout le monde, écrivait de toutes parts des
+supplications, des amendes honorables, à l'évêque, au comte (18, 22
+nov.). Elle rappelait au roi de France qu'elle n'avait fait la guerre
+que sur la parole de ses envoyés. Elle chargeait l'abbé de
+Saint-Hubert et autres grands abbés d'intercéder pour elle, de prier
+le comte pour elle, comme on prie Dieu pour les mourants... Nulle
+réponse. Seulement, les seigneurs de l'armée, ceux même du pays,
+endormaient de paroles la pauvre ville tremblante et crédule, s'en
+jouaient; tel essayait d'en tirer de l'argent[73].
+
+[Note 73: Rien de plus odieux. Jean de Meurs, après avoir d'abord bien
+reçu l'abbé de Florines, qui vient intercéder, lui prend ses chevaux
+et le taxe outrageusement à la petite rançon d'un marc d'argent. Louis
+de La Marche écrit aux gens de Dinant: «Fault acquérir amis, tant par
+dons que par biaux langaiges, ceulx quy de ce s'entremelleront,
+récompenser de leurs labeurs.» Documents Gachard, II, 263-264.]
+
+Dinant avait reçu quelques hommes de Liége, elle avait foi en Liége,
+et regardait toujours de ce côté si le secours ne venait pas. Elle ne
+l'avait pas encore reçu au 2 décembre. Elle était consternée... C'est
+qu'à Liége, comme en bien d'autres villes, il ne manquait pas
+d'_honnêtes gens_, de modérés, de riches, pour désirer la paix à tout
+prix, au prix de la foi donnée, au prix du sang humain. S'obstiner à
+protéger Dinant, à défendre Liége, c'était s'imposer de lourdes
+charges d'argent. Aussi, dès que les notables virent que le peuple
+commençait à s'abattre, ils prirent coeur, se firent fort d'avoir un
+bon traité, et obtinrent des pouvoirs pour aller trouver le comte de
+Charolais.
+
+Ils n'étaient pas trop rassurés en allant voir ce redouté seigneur, ce
+fléau de Dieu... Mais les premières paroles furent douces, à leur
+grande surprise; il les envoya dîner; puis (chose inattendue, inouïe,
+dont ils furent confondus) lui-même, ce grand comte, les mena voir son
+armée en bataille... Quelle armée! vingt-huit mille hommes à cheval
+(on ne comptait pas les piétons), et tout cela couvert de fer et d'or,
+tant de blasons, tant de couleurs, les étendards de tant de nations...
+Les pauvres gens furent terrifiés; le comte en eut pitié et leur dit
+pour les remettre: «Avant que vous ne nous fissiez la guerre, j'ai
+toujours eu bon coeur pour les Liégeois; la paix faite, je l'aurai
+encore. Mais comme vous avez dit que tous mes hommes avaient été tués
+en France, j'ai voulu vous en montrer le reste.»
+
+Au fond, les députés le tiraient d'un grand embarras. L'hiver venait
+dans son plus dur (22 décembre); peu de vivres; une armée affamée
+qu'il fallait laisser se diviser, courir pour chercher sa vie,
+puisqu'on ne lui donnait rien.
+
+Les députés de Liége n'en signèrent pas moins le traité tel que le
+comte l'eût dicté, s'il eût campé dans la ville devant Saint-Lambert.
+Ce traité est justement nommé dans les actes la _pitieuse paix de
+Liége_: Liége fait amende honorable, et bâtit chapelle en mémoire
+perpétuelle de l'amende. Le duc et ses hoirs à jamais sont, comme
+ducs de Brabant, _avoués_ de la ville, c'est-à-dire qu'ils y ont
+l'épée. Liége n'a plus sur ses voisins le ressort et la haute cour, ni
+la cour d'évêché, ni celle de cité, ni _anneau_, ni _péron_. Elle paye
+au duc 390,000 florins, au comte 190,000, cela pour eux seuls; quant
+aux réclamations de leurs sujets, quant à l'indemnité de l'évêque, on
+verra plus tard. La ville renonce à l'alliance du roi, livre les
+lettres et actes du traité. Elle restitue obédience à l'évêque, au
+pape. Défense de fortifier le Liégeois du côté du Hainaut, pas même de
+villettes murées. Le duc passe et repasse la Meuse, quand et comme il
+veut, avec ou sans armes; quand il passe, on lui doit les vivres.
+Moyennant cela, il y aura paix entre le duc et tout le Liégeois,
+_excepté Dinant_; entre le comte et tout le Liégeois, _excepté
+Dinant_.
+
+Ce n'était pas une chose sans péril que de rapporter à Liége un tel
+traité.
+
+Le premier des députés, celui qui se hasarda à parler, Gilles de Mès,
+était un homme aimé dans le peuple, un bon bourgeois, fort riche;
+jadis pensionnaire de Charles VII, il avait commencé le mouvement
+contre l'évêque et avait eu l'honneur d'être armé chevalier de la main
+de Louis XI.
+
+Il monte au balcon de la Violette et dit sans embarras:
+
+«La paix est faite; nous ne livrons personne; seulement quelques-uns
+s'absenteront pour un peu de temps; je pars avec eux, si l'on veut, et
+que je ne revienne jamais, s'ils ne reviennent!... Après tout, que
+faire? Nous ne pouvons résister.»
+
+Alors un grand cri s'élève de la place: «Traîtres! vendeurs de sang
+chrétien!» Dans ce danger, les partisans de la paix essayaient de se
+défendre par un mensonge: «Dinant pourrait avoir la paix; c'est elle
+qui n'en veut pas[74].»
+
+[Note 74: Il n'y a pas un mot de cela dans les documents authentiques
+de Dinant. Tout porte à croire le contraire. On ne peut faire ici
+grand cas de l'assertion du Liégeois Adrien, généralement judicieux,
+mais ici trop intéressé à justifier sa patrie.]
+
+Gilles n'en fut pas moins poursuivi. Les métiers voulurent qu'on le
+jugeât; mais comme c'était un homme doux et aimé, tous les juges
+trouvaient des raisons pour ne pas juger, tous se récusaient.
+
+Faute de juges, il aurait peut-être échappé, au moins pour ce jour.
+Malheureusement ce pacifique Gilles avait dit jadis une parole
+guerrière, violente, il y avait dix ans, mais l'on s'en souvint: «Si
+l'évêque ne nomme plus de juges, nous aurons l'_avoué_ (le capitaine
+de la ville)[75].»
+
+[Note 75: Adrianus de Veteri Bosco.]
+
+Ce mot servit contre lui-même. On força ce capitaine de juger, et de
+juger à mort.
+
+Alors le pauvre homme se tournant vers le peuple: «Bonnes gens, j'ai
+servi cinquante ans la cité, sans reproche. Laissez-moi vivre aux
+Chartreux ou ailleurs... Je donnerai, pour chaque métier, cent florins
+du Rhin, je vous referai, à mes dépens, les canons que vous avez
+perdus...» Son juge même se joignait à lui: «Bonnes gens, grâce pour
+lui, miséricorde!...»
+
+Au plus haut de l'hôtel de ville, à une fenêtre, se tenaient Raes et
+Bare, qui avaient l'air de rire. Un des bourgmestres, qui était leur
+homme, dit durement: «Allons, qu'on en finisse; nous ne vendrons pas
+les franchises de la cité.» On lui coupa la tête. Le bourreau lui-même
+était si troublé qu'il n'en pouvait venir à bout.
+
+La tête tombée, la trompette sonne, on proclame la paix dont on vient
+de tuer l'auteur, et personne ne contredit.
+
+Pendant ces fluctuations de Liége, ce long combat de la misère et de
+l'honneur, le comte de Charolais se morfondait tout l'hiver à
+Saint-Trond. Il ne pouvait rien finir de ce côté, et chaque jour il
+recevait de France les plus mauvaises nouvelles. Chaque jour il lui
+venait des lettres lamentables du nouveau duc de Normandie que le roi
+tenait à la gorge... Ce duc avait à peine _épousé sa duché_[76], que
+déjà Louis XI travaillait au divorce, y employant ceux même qui
+avaient fait le mariage, les ducs de Bretagne et de Bourbon.
+
+[Note 76: À l'inauguration du nouveau duc, on renouvela toutes les
+formes anciennes: l'épée, tenue par le comte de Tancarville,
+connétable _hérédital_ de Normandie, l'étendard que portait le comte
+d'Harcourt, maréchal _hérédital_, l'anneau ducal que l'évêque de
+Lisieux, Thomas Bazin, passa au doigt du prince, le fiançant avec la
+Normandie. _Registres du chapitre de Rouen, 10 déc. 1465_, cités par
+Floquet, Hist. du Parlement de Normandie, I, 250.]
+
+Il n'avait pas marchandé avec ceux-ci. Pour obtenir du Breton qu'il ne
+bougeât pas, il lui donna un mont d'or, cent vingt mille écus d'or.
+
+Quant au duc de Bourbon, qui, plus que personne, avait fait le duc de
+Normandie[77], et sans y rien gagner, il eut, pour le défaire, des
+avantages énormes[78]. Le roi le nomma son lieutenant dans tout le
+midi. À ce prix, il l'emmena et s'en servit pour ouvrir une à une les
+places de Normandie, Évreux, Vernon, Louviers.
+
+[Note 77: Le duc de Bourbon s'était montré l'un des plus acharnés,
+l'un de ceux qui craignaient le plus qu'on ne se fiât au roi. V. ses
+Instructions à M. de Chaumont: «Que Monseigneur et les autres
+princes... se gardent bien d'entrer dans Paris... De nouvel, avons
+sceu par gens venant de Paris l'intention que le Roy a de faire faire
+aucun excès ou vois de fait... Le Roy a faict serment de jamais ne
+donner grace ou pardon... mais est délibéré de soy en venger par
+quelque moyen que ce soit, voire tout honneur et seureté arrière
+mise.» _Bibliothèque royale, ms. Legrand, Preuves, 12 oct. 1465._
+Quant à la haine des Bretons, il suffirait, pour la prouver, du
+passage où ils veulent jeter à la mer les envoyés de Louis XI: «Velà
+les François; maudit soit-il qui les espargnera!» Actes de Bretagne,
+éd. D. Morice, II, 83.]
+
+[Note 78: Le roi ébranla d'abord le duc de Bourbon, en lui faisant
+peur d'une attaque de Sforza en Lyonnais et Forez. (Bernardino Corio.)
+Quant au Breton, le roi le prit aigri, fâché, lorsque ses amis les
+Normands l'avaient mis hors de chez eux, lorsqu'il regrettait
+amèrement d'avoir refait un duc de Normandie à qui la Bretagne devrait
+hommage.]
+
+Il avait déjà Louviers le 7 janvier (1466). Rouen tenait encore; mais
+de Rouen à Louviers, tous venaient, un à un, faire leur paix, demander
+sûreté. Le roi souriait et disait: «Qu'en avez-vous besoin? Vous
+n'avez point failli[79].»
+
+[Note 79: «Les gens de nostre bonne ville de Rouen... nous ont
+remonstré que ladicte entrée fut faicte par nuyt et à leur desceu et
+très-grant desplaisance, et si soubsdain qu'ils n'eurent temps ne
+espace de povoir envoyer devers nous pour nous en advertir.»
+(Communiqué par M. Chéruel, d'après l'original, aux _Archives
+municipales de Rouen, tir. 4, nº 7, 14 janvier 1466_.)]
+
+Il excepta un petit nombre d'hommes, dont quelques-uns, pris en
+fuite, furent décapités ou noyés[80]. Plusieurs vinrent le trouver,
+qui furent comblés et se donnèrent à lui, entre autres son grand
+ennemi Dammartin, désormais son grand serviteur.
+
+[Note 80: Où Désormeaux prend-il cette folle exagération? «Il périt
+presque autant de gentilshommes par la main du bourreau que par le
+sort de la guerre.»]
+
+Le comte de Charolais savait tout cela et n'y pouvait rien. Il était
+fixé devant Liége; il écrivit seulement au roi en faveur de Monsieur,
+et encore bien doucement, «en toute humilité[81].» Tout doucement
+aussi, le roi lui écrivit en faveur de Dinant.
+
+[Note 81: _Mss. Baluze, 9675 B, 15 janvier 1466._]
+
+Il fallut un grand mois pour que le traité revînt de Liége au camp,
+pour que le comte, enfin délivré, pût s'occuper sérieusement des
+affaires de Normandie[82]. Mais alors tout était fini. Monsieur était
+en fuite; il s'était retiré en Bretagne, non en Flandre, préférant
+l'hospitalité d'un ennemi à celle d'un si froid protecteur. Celui-ci
+perdait pour toujours la précieuse occasion d'avoir chez lui un frère
+du roi, un prétendant qui, dans ses mains, eût été une si bonne
+machine à troubler la France.
+
+[Note 82: Le comte de Charolais y envoya Olivier, qui raconte lui-même
+sa triste ambassade: «Si passay parmy Rouen, et parlay au Roy, _qui me
+demanda où j'alloye_...» Olivier de la Marche, liv. I, ch. XV.]
+
+Le 22 janvier, cent notables de Liége lui avaient rapporté la
+_pitieuse paix_, scellée et confirmée. Il semblait que le froid, la
+misère, l'abandon, eussent brisé les coeurs...
+
+Quand le peuple vit cette lugubre procession des cent hommes emportant
+le testament de la cité, il pleura en lui-même. Les cent partaient
+armés, cuirassés, contre qui? Contre leurs concitoyens, contre les
+pauvres bannis de Liége[83], qui, sans toit ni foyer, erraient en
+plein hiver, vivant de proie, comme des loups.
+
+[Note 83: Duclercq.]
+
+Alors, il se fit dans les âmes, par la douleur et la pitié, une vive
+réaction de courage. Le peuple déclara que si Dinant n'avait pas la
+paix, il n'en voulait pas pour lui-même, qu'il résisterait.
+
+Le comte de Charolais se garda bien de s'enquérir du changement. Il ne
+pouvait pas tenir davantage: il licencia son armée sans la payer (24
+janvier), et emporta, pour dépouilles opimes, son traité à Bruxelles.
+
+Il y reçut une lettre du roi[84], lettre amicale, où le roi, pour le
+calmer, lui donnait la Picardie, qu'il avait déjà. Quant à la
+Normandie, il exposait la nécessité où il s'était vu d'en débarrasser
+son frère qui l'avait désiré lui-même. Il n'avait pu légalement donner
+la Normandie en apanage, cela étant positivement défendu par une
+ordonnance de Charles V. Cette province portait près d'un tiers des
+charges de la couronne. Par la Seine, elle pouvait mettre directement
+l'ennemi à Paris. Au reste, Rouen ayant été pris en pleine trêve, le
+roi avait bien pu le reprendre. Il s'était remis de toute l'affaire à
+l'arbitrage des ducs de Bretagne et de Bourbon. Il avait fait des
+efforts inimaginables pour contenter son frère; si les conférences
+étaient rompues, ce n'était pas sa faute; il en était bien affligé...
+Affligé ou non, il entrait dans Rouen (7 février 1466).
+
+[Note 84: _Legrand, Hist. ms. de Louis XI, livre IX, fol. 37._]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+--SUITE--
+
+SAC DE DINANT
+
+1466
+
+
+La Normandie nous coûta cher. Pour la reprendre, pour sauver la
+royauté et le royaume, Louis XI fit sans scrupule ce qui se faisait
+aux temps anciens dans les grandes extrémités, un sacrifice humain. Il
+immola, ou du moins laissa immoler, périr, un peuple, une autre
+France, notre pauvre petite France wallonne de Dinant et de Liége.
+
+Il était lui-même en péril. Il avait repris Rouen, et il était à peine
+sûr de Paris. Il attendait une descente anglaise.
+
+Il ne savait pas seulement s'il avait la Bastille. Ces tours dont il
+voyait le canon sur sa tête, de l'hôtel des Tournelles, elles étaient
+encore entre les mains de Charles de Melun, de l'homme qui, au moment
+critique, le roi étant devant l'ennemi, avait hardiment méconnu ses
+ordres, et qui, autant qu'il était en lui, l'avait fait périr.
+Néanmoins, le roi n'avait pu lui retirer la garde de la Bastille[85];
+il la gardait si bien qu'une certaine nuit les portes se trouvèrent
+ouvertes, les canons encloués, il ne tenait qu'aux princes d'entrer.
+Ce ne fut que six mois après, à la fin de mai, que «Maistre Jehan le
+Prévost, notaire et secrétaire du roy, entra dedans la bastille
+Saint-Antoine, _par moyens subtils_,» et mit dehors le gouverneur.
+
+[Note 85: Ni la garde de Melun. Jean de Troyes, ann. 1466, fin mai.]
+
+D'avoir si _subtilement_, si vivement, repris la Normandie, c'était,
+dans ce siècle de ruse, un tour à faire envie à tous les princes. Ils
+n'en étaient que plus mortifiés. Le Breton même, payé pour laisser
+faire, quand il vit la chose faite, fut plus en colère que les autres.
+Breton et Bourguignon, ils recoururent à un remède extrême qui, depuis
+nos affreuses guerres anglaises, faisait horreur à tout le monde; ils
+appelèrent l'Anglais.
+
+Jusque-là, deux choses rassuraient le roi. D'abord, son bon ami
+Warwick, gouverneur de Calais, tenait fermée la porte de la France.
+Puis, le comte de Charolais étant Lancastre par sa mère et ami des
+Lancastre, il y avait peu d'apparence qu'il s'entendît avec la maison
+d'York, avec Édouard.
+
+Toutefois, on a vu qu'Édouard avait épousé une nièce des Saint-Pol
+(serviteurs du duc de Bourgogne), épousé malgré Warwick, dont il eût
+voulu se débarrasser. Ce roi d'hier, qui déjà reniait son auteur et
+créateur, Warwick, aliénait son propre parti, et voyait dès lors son
+trône porter sur le vide, entre York et Lancastre. Sa femme et les
+parents de sa femme, pour qui il hasardait l'Angleterre, avaient hâte
+de s'appuyer sur l'étranger. Ils faisaient leur cour au duc de
+Bourgogne; ils présentaient aux Flamands, aux Bretons, l'appât d'un
+traité de commerce[86]. Madame de Bourgogne elle-même, bien plus homme
+que femme, immola la haine pour York qu'elle avait dans le sang, à une
+haine plus forte, celle de la France. Elle fit accueillir les
+démarches d'Édouard, agréa pour son fils la jeune soeur de l'ennemi,
+comptant bien la former, la faire à son image. La digne bru d'Isabelle
+de Lancastre, Marguerite d'York, doit former à son tour Marie,
+grand'mère de Charles-Quint.
+
+[Note 86: Rymer, 22 mars 1466. Le même jour, Édouard donne pouvoir
+pour traiter d'un double mariage entre sa soeur et le comte de
+Charolais, entre la fille du comte et son frère Clarence.]
+
+Louis XI, qui savait que ce mariage se brassait contre lui, armait en
+hâte; il fondait des canons, prenait des cloches pour en faire. Ce qui
+lui manquait le plus, c'était l'argent. On était épouvanté des
+monstrueuses sommes qu'il lui fallait pour préparer la guerre ou
+acheter la paix, dans le royaume, hors du royaume. Le peuple, qui
+n'avait pas bien su ce que les princes voulaient dire avec leur Bien
+public[87], ne le comprit que trop quand il lui fallut payer les dons
+et gratifications, pensions, indemnités, qu'ils avaient extorqués. Les
+trésoriers du roi, sommés par lui de payer l'impossible, trouvèrent,
+au défaut d'argent, du courage, et lui dirent «qu'ils avaient ouï dire
+à Messieurs (c'étaient les Trente-six, nommés pour réformer l'État)
+_qu'il perdrait son peuple_, le fonds même d'où il tirait l'argent...;
+que la paroisse, qui payait jusque-là deux cents livres, allait être
+obligée d'en payer six cents; que cela ne se pouvait faire[88]!» Il ne
+s'arrêta point à cela et dit: «Il faut doubler, tripler les taxes sur
+les villes, et que la répartition s'étende au plat pays.» Le plat
+pays, les campagnes, c'étaient généralement les terres de l'Église,
+qui ne payait pas, et celles des seigneurs, à qui l'on payait.
+
+[Note 87: «Sy ne sçavoient la pluspart la cause pourquoy ne quy les
+mouvoit.» Du Clercq.]
+
+[Note 88: Au soir, le Roy me parla et se coroussa de ce qu'on ne
+vouloit faire délibérer selon son imagination, et je lui diz que
+j'avois oy dire à MM. qu'il perdoit son peuple...» Lettre de Reilhac à
+M. le contrerolleur, maître Jehan Bourré. _Bibl. royale, mss. Legrand,
+22 septembre 1466._]
+
+On ne peut se dissimuler une chose, c'est qu'il fallait périr, ou,
+contre l'Angleterre, contre les maisons de Bourgogne et de Bretagne,
+acheter l'alliance des maisons de Bourbon, d'Anjou, d'Orléans, de
+Saint-Pol.
+
+L'alliance des Bourbons, frères de l'évêque de Liége, était à bien
+haut prix. Elle impliquait une condition misérable et déshonorante,
+une honte terrible à boire: l'abandon des Liégeois. Et pourtant, sans
+cette alliance, point de Normandie, plus de France peut-être. La
+dernière guerre avait prouvé de reste qu'avec toute la vigueur et la
+célérité possibles le roi succomberait s'il avait à combattre à la
+fois le Midi et le Nord, que pour faire tête au Nord il lui fallait
+une alliance fixe avec le fief central[89], le duché de Bourbon.
+
+[Note 89: Le centre géométrique de la France est marqué par une borne
+romaine, dans le Bourbonnais, près d'Alichamp, à trois lieues de
+Saint-Amand.]
+
+Grand fief, mais de tous les grands le moins dangereux n'étant pas une
+nation, une race à part, comme la Bretagne ou la Flandre, pas même une
+province, comme la Bourgogne, mais une agrégation tout artificielle
+des démembrements de diverses provinces, Berri, Bourgogne, Auvergne.
+Peu de cohésions dans le Bourbonnais; moins encore dans ce que le duc
+possédait au dehors (Auvergne, Beaujolais et Forez). Le roi ne
+craignait pas de lui confier, comme à son lieutenant, tous les pays du
+centre, sans contact avec l'étranger, la France dormante des grandes
+plaines (Berri, Sologne, Orléanais), la France sauvage et sans route
+des montagnes (Vélay et Vivarais, Limousin, Périgord, Quiercy,
+Rouergue). Si l'on ajoute le Languedoc, qu'il lui donna plus tard,
+c'était lui mettre entre les mains la moitié du royaume[90].
+
+[Note 90: Les étrangers semblent dès lors mettre le duc de Bourbon au
+niveau du roi: «Contentione suborta inter regem Francie et J. ducem
+Borbonii ex uno latere, et Karolum Burgundie ex altero.» Hist. patriæ
+Monumenta, I, 642.]
+
+Ce qui excuse un peu Louis XI d'une si excessive confiance, c'est
+d'abord que, par l'immensité d'un tel établissement, il s'assurait le
+duc, qui ne pouvait jamais rien espérer d'ailleurs qui en approchât.
+De plus, on avait vu, et dans la Praguerie, et dans la dernière
+guerre, qu'un duc de Bourbon, même en Bourbonnais, ne tenait pas
+fortement au sol, comme un duc de Bretagne; par deux fois il avait été
+en un moment dépouillé de tout; il pouvait grandir, sans être plus
+fort, n'ayant de racine nulle part.
+
+Personnellement aussi, Jean de Bourbon rassurait le roi[91]. Il était
+sans enfant, sans intérêt d'avenir. Il avait des frères, il est vrai,
+des soeurs, que Philippe le Bon avait élevés et avancés, comme ses
+enfants. Mais justement parce que la maison de Bourgogne avait fait
+beaucoup pour eux, parce qu'ils en avaient tiré ce qu'ils pouvaient
+tirer, ils regardaient désormais vers le roi. C'était beaucoup sans
+doute pour Charles de Bourbon d'être archevêque de Lyon, légat
+d'Avignon; mais si le roi le faisait cardinal! Louis de Bourbon
+devait, il est vrai, à Philippe le Bon le titre d'évêque de Liége;
+mais pour qu'il en eût la réalité, pour qu'il rentrât dans Liége, il
+fallait que le roi ne défendît point les Liégeois. Le roi fit le
+bâtard de Bourbon amiral de France, capitaine d'Honfleur, lui donna
+une de ses filles, avec beaucoup de bien;--fille bâtarde, mais il y en
+avait de légitimes; l'aînée, Anne de France, était toujours un enjeu
+des traités, on lui faisait épouser à deux ans, tantôt le fils du duc
+de Calabre, tantôt celui du duc de Bourgogne; on prévoyait sans peine
+que ces mariages par écrit en resteraient là; que, si le roi prenait
+un gendre, il le prendrait petit, une créature docile et prête à tout,
+comme pouvait être Pierre de Beaujeu, le cadet de Bourbon. Ce cadet se
+donna à Louis XI, le servit en ses plus rudes affaires, jusqu'à la
+mort et au delà, dans sa fille Anne, autre Louis XI, dont Pierre fut
+moins l'époux que l'humble serviteur.
+
+[Note 91: Ces Bourbons, quoique assez remuants, n'avaient pas encore
+le sang de Gonzague, de Foix et d'Albret. La devise sur l'épée:
+_Penetrabit_, ne fut adoptée que par le connétable.--Le fameux: _Qui
+qu'en grogne_, qu'on attribue aussi aux ducs de Bretagne, fut dit
+(vers 1400?) par Louis II de Bourbon, contre les bourgeois qui
+s'alarmaient de la construction de sa tour. Ibidem, II, 201.]
+
+Le roi rallia ainsi à lui d'une manière durable toute la maison de
+Bourbon. Pour celles d'Anjou et d'Orléans, il les divisa.
+
+Le fils de René d'Anjou, Jean de Calabre, alors comme toujours, avait
+besoin d'argent. Ce héros de roman, ayant manqué la France et
+l'Italie, se tournait vers l'Espagne pour y chercher son aventure. Les
+Catalans le voulaient pour leur roi, pour roi d'Aragon[92]. Louis XI,
+le voyant dans ce besoin et cette espérance, lui envoie vingt mille
+livres d'abord, puis cent mille, un à-compte sur la dot de sa fille.
+Au fond, sous couleur de dot, c'était un salaire; il fallait qu'à ce
+prix Jean de Calabre se chargeât du triste office d'aller en Bretagne
+réclamer, prendre au corps le frère du roi; celui-ci n'était pas fâché
+que le renommé chevalier se montrât aux Bretons comme recors ou
+sergent royal.
+
+[Note 92: Leur roi, D. Pedro de Portugal, neveu de la duchesse de
+Bourgogne, était mort le 20 juin 1466.]
+
+Quant à la maison d'Orléans, le roi détacha de ses intérêts le
+glorieux bâtard, le vieux Dunois, dont il maria le fils à une de ses
+nièces de Savoie. Le nom du vieillard donnait beaucoup d'éclat à la
+commission des Trente-six, qui, sous sa présidence, devaient réformer
+le royaume. Le roi les convoqua lui-même en juillet. Les choses
+avaient tellement changé en un an que cette machine inventée contre
+lui devenait maintenant une arme dans sa main. Il s'en servit comme
+d'une ombre d'États qu'il faisait parler à son gré, donnant leur voix
+pour la voix du royaume.
+
+C'était beaucoup d'avoir ramené si vite tant d'ennemis. Restait le
+plus difficile de tous, le général même de la ligue, celui qui avait
+conduit les Bourguignons jusqu'à Paris, qui les avait fait persister
+jusqu'à Montlhéry, qui s'était fait faire par le roi connétable de
+France. Le roi, si durement humilié par lui, se prit pour lui d'une
+grande passion; il n'eût plus de repos qu'il ne l'eût acquis.
+
+Saint-Pol, devenu ici connétable, mais de longue date établi de
+l'autre côté, ayant son bien et ses enfants chez le duc, et une nièce
+reine d'Angleterre, devait y regarder avant d'écouter le roi. Il était
+comme ami d'enfance pour le comte de Charolais, il avait sa confiance,
+l'avait toujours mené; il semblait peu probable qu'un tel homme
+tournât... Il tourna, s'il faut le dire, parce qu'il fut amoureux; il
+l'était de la belle-soeur du duc de Bourgogne, soeur du duc de
+Bourbon, épris de la demoiselle, plus épris du sang royal, d'une si
+haute parenté. L'amoureux avait cinquante ans, du reste grand air,
+haute mine, faste royal, un grand luxe d'habits, au-dessus de tous les
+hommes du temps. Avec tout cela, il n'était plus jeune, il avait un
+jeune fils. Elle eût aimé Saint-Pol pour beau-père. Il réclamait
+l'appui du comte de Charolais, qui n'aidait que faiblement à la chose,
+trouvant sans doute que son ami, à peine connétable, voulait monter
+bien vite.
+
+Dans ce moment où Saint-Pol, mortifié, s'apercevait qu'il avait
+cinquante ans, voici venir à lui le roi, les bras ouverts, qui l'aime,
+et veut le marier, et non-seulement lui, mais son fils et sa fille. Il
+donne au père, au fils, ses jeunes nièces de Savoie; la fille de
+Saint-Pol épousera le frère des deux nièces, le neveu du roi[93].
+Voilà toute la famille placée, alliée au même degré que le roi à la
+maison souveraine de Savoie et de Chypre.
+
+[Note 93: Historiæ patriæ Monumenta, Chronica Sabaudiæ, ann. 1466, t.
+I, p. 639.]
+
+Le roi avait un si violent désir d'avoir Saint-Pol, qu'il lui promit
+la succession d'un prince du sang qui vivait encore, de son oncle, le
+comte d'Eu. Il le fortifia en Picardie, lui donnant Guise; il
+l'établit en Normandie, confiant à cet ennemi, à peine réconcilié, les
+clefs de Rouen[94], le faisant capitaine de Rouen, tout à l'heure
+gouverneur de la Normandie.
+
+[Note 94: Ses lieutenants reçurent effectivement les clefs du château,
+du palais, de la tour du pont. (Communiqué par M. Chéruel.) _Archives
+municipales de Rouen. Délibérations, vol. VII, fol. 259-260._]
+
+Ce grand établissement de Saint-Pol signifiait une chose, c'est que le
+roi, ayant repris la Normandie, voulait reprendre la Picardie. Le
+comte de Charolais faisait semblant de rire; au fond, il était
+furieux. La Picardie pouvait lui échapper. Les villes de la Somme
+regrettaient déjà de ne plus être villes royales[95]. Combien plus y
+eurent-elles regret, lorsque le comte, ne sachant où prendre de
+l'argent pour sa guerre de Liége, rétablit la gabelle, ce dur impôt du
+sel qu'il venait d'abolir, qu'il avait promis de ne rétablir jamais.
+
+[Note 95: «Estoient courrouciés qu'ils n'estoient plus au roy de
+France.» Du Clercq.]
+
+Tout était à recommencer du côté des Liégeois. Le glorieux traité que
+tout le monde célébrait devenait ridicule, n'étant en rien exécuté. À
+grand'peine, par instance et menace, on obtint ce qui couvrait au
+moins l'orgueil: l'amende honorable. Elle se fit à Bruxelles, devant
+l'hôtel de ville, le vieux duc étant au balcon. L'un des envoyés,
+celui du chapitre, le pria «de faire qu'il y eût bonne paix,
+spécialement entre le seigneur Charles son fils _et les gens de
+Dinant_.» À quoi le chancelier répondit: «Monseigneur accepte la
+soumission de ceux qui se présentent; pour ceux qui font défaut, il
+poursuivra son droit.»
+
+Pour le poursuivre, il fallait une armée. Il fallait remettre en selle
+la pesante gendarmerie, tirer du coin du feu des gens encore tout
+engourdis d'une campagne d'hiver, des gens qui la plupart ne devaient
+que quarante jours de service féodal et qu'on avait tenus neuf mois
+sous le harnais sans les payer, parfois sans les nourrir. Ils
+n'avaient pas eu le tiers de ce qu'on leur devait. Tel, renvoyé de
+l'un à l'autre, reçut quelque chose, à titre d'aumône, «en
+considération de sa pauvreté[96].»
+
+[Note 96: _Registres de Mons_, cités par M. Gachard, dans son éd. de
+Barante, t. II, p. 255, nº 2.]
+
+À moins de frais et d'embarras, l'ennemi, qui n'avait ni feu ni
+foyer, s'était mis en campagne. Au premier chant de l'alouette, les
+enfants de la _Verte tente_[97] couraient déjà les champs, pillaient,
+brûlaient, mettant leur joie à désespérer, s'ils pouvaient, «le vieux
+monnart de duc et son fils Charlotteau.»
+
+[Note 97: V. plus loin, p. 69, 72, et les Documents Gachard, II, 435;
+sur la _Verte tente_ de Gand en 1453, Monstrelet, éd. Buchon, p. 387.
+Sur les _Galants de la feuillée_ en Normandie, _Legrand, Hist. ms.,
+livre IX, fol. 87-88_, ann. 1466. Cf. mes Origines du droit sur le
+_banni_; et sur l'_outlaw_ anglais, sur Robin Hood, une curieuse thèse
+de M. Barry, professeur d'histoire.]
+
+Il fallut endurer cela jusqu'en juillet, et alors même il n'y avait
+rien de prêt. Le duc, profondément blessé, devenait de plus en plus
+sombre. Il ne manquait pas de gens autour de lui pour l'aigrir. Un
+jour qu'il se mettait à table, il ne voit pas ses mets accoutumés; il
+mande les gens de sa dépense: «Voulez-vous donc me tenir en
+tutelle?--Monseigneur, les médecins défendent...» Alors, s'adressant
+aux seigneurs qui sont là: «Mes gens d'armes partent-ils donc
+enfin?--Monseigneur, petite est l'apparence; ils ont été si mal payés
+qu'ils ont peur de venir; ce sont des gens ruinés, leurs habits sont
+en pièces, il faut que les capitaines les rhabillent.» Le duc entra
+dans une grande colère: «J'ai pourtant tiré de mon trésor deux cent
+mille couronnes d'or. Il faudra donc que je paye mes gens d'armes
+moi-même!... Suis-je donc mis en oubli?» En disant cela, il renversa
+la table et tout ce qui était dessus, sa bouche se tordit, il fut
+frappé d'apoplexie, on croyait qu'il allait mourir... Il se remit
+pourtant un peu, et fit écrire partout que chacun fût prêt, «sous
+peine de la hart.»
+
+La menace agit. On savait que le comte de Charolais était homme à la
+mettre à effet. Pour moins, on lui avait vu tuer un homme (un archer
+qu'il trouva mal en ordre dans une revue). Tout le monde craignait sa
+violence, les grands comme les petits. Ici surtout, dans une guerre
+dont le père et le fils faisaient une affaire d'honneur, une querelle
+personnelle, il y eût eu danger à rester chez soi.
+
+Tous vinrent; il y eut trente mille hommes. Les Flamands, de bon
+coeur, rendirent à leur vieux seigneur le dernier service féodal dans
+une guerre wallonne. Les Wallons eux-mêmes du Hainaut, les nobles du
+pays de Liége, ne se faisaient aucun scrupule de concourir au
+châtiment de la ville maudite. La noblesse et les milices de Picardie
+furent amenées par Saint-Pol; marié par le roi le 1er août, il se
+trouva le 15 à l'armée de Namur, avec toute sa famille, ses frères et
+ses enfants.
+
+Le comte de Charolais venait d'apprendre, avec le mariage de
+Saint-Pol, trois nouvelles du même jour, non moins fâcheuses, trois
+traités du roi avec les maisons de Bourbon, d'Anjou et de Savoie. En
+partant de Namur, il donna cours à sa colère, écrivant au roi une
+lettre furieuse, où il l'accusait d'appeler l'Anglais, de lui offrir
+Rouen, Dieppe, Abbeville[98]...
+
+[Note 98: Duclos, Preuves, IV, 279. Il s'agissait de rendre le roi
+odieux, il lui écrit peu après que les sergents du bailliage d'Amiens
+_oppriment le peuple_, qu'il faut en choisir de meilleurs, que le roi
+confirmera: «Et avec ce, ferez grant bien et soulaigement _au pouvre
+peuple_.» _Bibl. royale, mss. Baluze, 9675 D., 16 oct. 1466._]
+
+Toute cette fureur contre le roi allait tomber sur Dinant. Il y avait
+pourtant, en bonne justice, une question dont il eût fallu avant tout
+s'enquérir. Ceux qu'on allait punir, étaient-ce bien ceux qui avaient
+péché? N'y avait-il pas plusieurs villes en une ville? La vraie Dinant
+n'était-elle pas innocente? Lorsque dans un même homme nous trouvons
+si souvent l'_homme double_ (et multiple!), était-il juste d'attribuer
+l'unité d'une personne à une ville, à un peuple?
+
+Pourquoi Dinant était-elle Dinant pour tout le monde? Par ses batteurs
+en cuivre, par ce qu'on appelait le _bon métier de la batterie_. Ce
+métier avait fait la ville et la constituait; le reste des habitants,
+quelque nombreux qu'il fût, était un accessoire, une foule attirée par
+le succès et le profit. Il y avait, comme partout, des bourgeois, des
+petits marchands qui pouvaient aller et venir, vivre ailleurs. Mais
+les batteurs en cuivre devaient, quoi qu'il pût arriver, vivre là,
+mourir là; ils y étaient fixés, non-seulement par leur lourd matériel
+d'ustensiles, grossi de père en fils, mais par la renommée de leurs
+fonds, achalandés depuis des siècles, enfin par une tradition d'art,
+unique, qui n'a point survécu. Ceux qui ont vu les fonts baptismaux de
+Liége et les chandeliers de Tongres se garderont bien de comparer les
+_dinandiers_ qui ont fait ces chefs-d'oeuvre à nos chaudronniers
+d'Auvergne et de Forez. Dans les mains des premiers, la batterie du
+cuivre fut un art qui le disputait au grand art de la fonte. Dans les
+ouvrages de fonte, on sent souvent, à une certaine rigidité, qu'il y a
+eu un intermédiaire inerte entre l'artiste et le métal. Dans la
+batterie, la forme naissait immédiatement sous la main humaine[99],
+sous un marteau vivant comme elle, un marteau qui, dans sa lutte
+contre le dur métal, devait rester fidèle à l'art, battre juste, tout
+en battant fort; les fautes en ce genre de travail, une fois imprimées
+du fer au cuivre, ne sont guère réparables.
+
+[Note 99: Pour apprécier la supériorité de la _main_ sur les moyens
+mécaniques, lire les discours, pleins de vues ingénieuses et fécondes,
+que M. Belloc a prononcés aux distributions de prix de son École.
+L'_École gratuite de dessin_, dirigée (disons mieux, créée par cet
+excellent maître), a déjà renouvelé, vivifié dans Paris tous les
+genres d'industrie qui ont besoin du dessin; orfévrerie, serrurerie,
+menuiserie, etc. Sous une telle impulsion, ces métiers redeviendront
+des arts. (_Note de 1844_).]
+
+Ces dinandiers devaient être les plus patients des hommes, une race
+laborieuse et sédentaire. Ce n'étaient pas eux, à coup sûr, qui
+avaient compromis la ville. Pas davantage les bourgeois propriétaires.
+Je doute même que les excès dussent être imputés aux maîtres des
+petits métiers, qui faisaient le troisième membre de la cité. De
+telles espiègleries, selon toute apparence, n'étaient autre chose que
+des farces de compagnons ou d'apprentis. Cette jeunesse turbulente
+était d'autant plus hardie qu'en bonne partie elle n'était pas du
+lieu, mais flottante, engagée temporairement, selon le besoin de la
+fabrication[100]. Légers de bagage et plus légers de tête, ces garçons
+étaient toujours prêts à lever le pied. Peut-être, enfin, les choses
+les plus hardies furent-elles l'oeuvre voulue et calculée des meneurs
+gagés de la France ou des bannis errants sur la frontière.
+
+[Note 100: «Savoir faisons... Nous avoir esté humblement exposé de la
+partie de Estienne la Mare _dynan_, ou potier darain, simple homme,
+chargié de femme et de plusieurs enfans, que comme environ la
+Chandeleur qui fut mil CCC,IIIIXX et cinq; icelluy suppliant _se feust
+louez_ et convenanciez à un nommé Gautier de Coux, _dynan_, ou potier
+darrain, _pour le servir jusques à certain temps_, lors à venir, et
+parmi certain pris sur ce fait, et pour païer le vin dudit marchié...»
+_Archives, Trésor des Chartes, reg. 159, pièce 6, lettre de grâce
+d'août 1404._]
+
+Dans l'origine, les gens paisibles crurent sauver la ville en arrêtant
+les cinq ou six qu'on désignait le plus. Un d'eux, qu'on menait en
+prison, ayant crié: «À l'aide! aux franchises violées!» la foule
+s'émut, brisa la prison et faillit tuer les magistrats. Ceux-ci, qui
+avaient à leur tête un homme intrépide, Jean Guérin, ne s'effrayèrent
+pas; ils assemblèrent le peuple, et d'un mot le ramenèrent au respect
+de la loi: «Quant aux fugitifs, nous ne les retiendrions pas d'un fil
+de soie; mais nous nous en prenons à ceux qui ont forcé les prisons de
+la cité.» Sur ce mot, plusieurs de ceux qui avaient délivré les
+coupables coururent après, les reprirent, les remirent eux-mêmes en
+prison[101].
+
+[Note 101: Lettre de Jehan de Gerin et autres magistrats de Dinant, 8
+nov. 1465. Documents Gachard, II, 336.]
+
+Justice devait se faire. Mais pouvait-elle se faire par un souverain
+étranger, à qui la ville eût livré, non les prisonniers seulement,
+mais elle-même, son plus précieux droit, son épée de justice.
+
+Cette terrible question fut discutée par le petit peuple, si près de
+périr, avec une gravité digne d'une grande nation, digne d'un
+meilleur sort[102]. Mais bientôt il n'y eut plus à délibérer. La ville
+ne fut plus elle-même, envahie qu'elle était par un peuple
+d'étrangers. Un matin, voilà tout le flot des pillards, des bandits,
+qui remonte la Meuse, et qui, de Loss en Huy, de Huy en Dinant, de
+plus en plus grossi d'écume, vient finalement s'engouffrer là.
+
+[Note 102: Sur les trois membres de la cité, les batteurs (aidés des
+bourgeois) déclarent qu'ils veulent traiter. Ils demandent au
+troisième membre, composé des petits métiers, s'ils croient résister,
+lorsque la ville de Liége, lorsque le roi de France _ont fait la
+paix?_... Ils ne se plaignent de personne; ils n'attestent point le
+droit qu'ils auraient eu d'ordonner, dans une ville qui, après tout,
+était née de leur travail, et qui, sans eux, n'était rien. Ils
+invoquent seulement le droit de la majorité, celui de deux membres,
+d'accord contre un troisième. Ce troisième résiste. Il demande si l'on
+veut, sous ce prétexte, le mettre en servitude. «Mais quelle servitude
+plus grande, répliquent les autres, que la guerre, la ruine de corps
+et de biens? Dans un navire en péril ne faut-il pas jeter quelque
+chose pour sauver le reste? n'abat-on pas un mur pour sauver la maison
+en feu?]
+
+Comment ce peuple de sauvages, sans loi, sans patrie, s'était-il
+formé? Nous devons l'expliquer, d'autant plus que c'est justement leur
+présence à Dinant, leurs ravages dans les environs, qui mirent tout le
+monde contre elle et firent de cette guerre une sorte de croisade.
+
+De longue date, la violence des révolutions politiques avait peuplé de
+bannis les campagnes et les forêts. Chassés une fois, ils ne
+rentraient guère, parce que, leurs biens étant partagés ou vendus, il
+y avait trop de gens intéressés à leur fermer la porte. Beaucoup,
+plutôt que d'aller chercher fortune au loin, erraient dans le pays.
+Les déserts du Limbourg, du Luxembourg, du Liégeois, les _sept forêts
+d'Ardennes_, les cachaient aisément; ils menaient sous les arbres la
+vie des charbonniers; seulement, quand la saison devenait trop dure,
+ils rôdaient autour des villages, demandaient ou prenaient. Cette vie
+si rude, mais libre et vagabonde, tentait beaucoup de gens; l'instinct
+de vague liberté[103] gagnait de plus en plus, dans un pays où
+l'autorité elle-même avait supprimé le culte et la loi. Il gagnait
+l'ouvrier, l'apprenti, l'enfant, de proche en proche. Ceux qui
+commencèrent à courir le pays, quand l'évêque retira ses juges, et qui
+s'amusaient à juger, étaient des garçons de dix-huit ou vingt ans; ils
+portaient au bras, au bonnet, au drapeau, une figure de sauvage.
+
+[Note 103: Très-fort chez nous autres Français. Les missionnaires
+remarquent qu'au Canada les sauvages se francisaient peu; mais les
+Français prenaient volontiers la vie errante des sauvages.]
+
+Beaucoup d'hommes, se lassant de traîner dans les villes une vie
+ennuyeuse, laissaient leurs ménages, couraient les bois. Mais la
+femme, quelle que soit sa misère, ne s'en va pas ainsi, elle reste,
+quoi qu'il arrive, avec les enfants. Les Liégeoises, dans cet abandon,
+montraient beaucoup d'énergie; n'ayant, par le droit du pays, que
+_Dieu et leur fuseau_[104], elles prenaient, au défaut du fuseau, les
+travaux que laissaient les hommes; elles leur succédaient aussi sur la
+place, s'intéressaient autant et plus qu'eux aux affaires publiques.
+Beaucoup de femmes marquèrent dans les révolutions, celle de Raes
+entre autres. Tout le monde à Liége, les femmes comme les hommes,
+connaissait les révolutions antérieures; on lisait le soir les
+chroniques en famille[105], Jean Lebel, Jean d'Outremeuse; la mère et
+l'enfant savaient par _coeur_ ces vieilles bibles politiques de la
+cité.
+
+[Note 104: Voyez plus haut la page 15, note 1. Les Liégeoises devaient
+leur influence, non à la loi, mais à leur caractère énergique et
+violent. Les Flamandes devaient la leur, au moins en grande partie, à
+la faculté qu'elles avaient de disposer plus librement de leur bien.]
+
+[Note 105: On trouve encore, après tant de révolutions, un grand
+nombre de ces chroniques de famille (Observation de M. Levalleye).]
+
+L'enfant marchait à peine qu'il courait à la place. Il y déployait
+l'étrange précocité française pour la parole et la bataille. Après la
+_pitieuse paix_, lorsque les hommes se taisaient, les enfants se
+mirent à parler[106], personne n'osait plus nommer ni Bade ni Bourbon;
+les enfants crièrent hardiment _Bade_, ils relevèrent ses images; ils
+semblaient vouloir prendre en main le gouvernement; les hommes et les
+jeunes gens ayant gouverné, les enfants prétendaient avoir aussi leur
+tour.
+
+[Note 106: Ils étaient probablement poussés par Raes et autres
+meneurs, qui voulaient encore essayer de leur Allemand.--Voir le
+détail si curieux dans Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Collectio,
+IV. 1291-2.]
+
+Les Liégeois finirent par s'en alarmer. Ne pouvant contenir ces petits
+tyrans, on s'adressa à leurs parents pour les obliger d'abdiquer.
+C'était chose bizarre, effrayante en effet, de voir le mouvement, au
+lieu de rester à la surface, descendre toujours et gagner... atteindre
+le fond de la société, la famille elle-même.
+
+Si les Liégeois eurent peur de ce profond bouleversement, combien plus
+leurs voisins! lorsque surtout ils virent, après l'amende honorable de
+Liége, tout ce qu'il y avait de gens compromis quitter les villes,
+aller grossir les bandes de la Verte tente, tout ce peuple sauvage
+prendre Dinant pour repaire et pour fort... Ne pouvant bien
+s'expliquer l'apparition de ce phénomène, on était disposé à y voir
+une _manie_ diabolique ou une malédiction de Dieu. La ville était
+excommuniée; le duc en avait la bulle et l'avait fait afficher
+partout. Le grave historien du temps affirme que si le roi eût secouru
+«cette vilenaille» condamnée des princes de l'Église, il aurait mis
+contre lui la noblesse même de France[107].
+
+[Note 107: «Fait bon à croire que ung roi de France... doibt et peut
+bien tenir une longue suspense entre dire et faire, avant que... soy
+former ennemy... _contre ung bras constitué champion de l'Église_...
+Quand il l'auroit aidié à destruire par tels vilains, si eût-il accru
+sa honte et son propre domage en perdition de tant de noblesse que le
+duc y avoit, _lequel fesoit encore à craindre à ung roy de France pour
+mettre sa noblesse... contre ly_, par adjonction à fière vilenaille,
+que tous roys et princes doivent hayr pour la conséquence.»
+Chastellain.]
+
+Les terribles hôtes de Dinant, non contents de piller et brûler tout
+autour, arrangèrent une farce outrageuse qui devait irriter encore le
+duc contre la ville et la perdre sans ressource. Sur un bourbier plein
+de crapauds (en dérision des Pays-Bas et du roi des eaux sales?), ils
+établirent une effigie du duc, ducalement habillé aux armes de
+Philippe le Bon; et ils criaient: «Le voilà, le trône du grand
+crapaud!» Le duc et le comte l'apprirent; ils jurèrent que s'ils
+prenaient la ville, ils en feraient exemple, comme on faisait aux
+temps anciens, la détruisant et labourant la place, y semant le sel et
+le fer.
+
+Les insolents ne s'en souciaient guère. Des murs de neuf pieds
+d'épaisseur, quatre-vingts tours, c'était un bon refuge. Dinant avait
+été assiégée, disait-on, dix-sept fois, et par des empereurs et des
+rois, jamais prise. Si le bourgeois eût osé témoigner des craintes,
+ceux de la Verte tente lui auraient demandé s'il doutait de ses amis
+de Liége; au premier signal, il en aurait quarante mille à son
+secours.
+
+Leur assurance dura jusqu'au mois d'août. Mais quand ils virent cette
+armée si lente à se former, cette armée impossible, qui se formait
+pourtant et qui s'ébranlait de Namur, plus d'un, de ceux qui criaient
+le plus fort, s'en alla doucement. Ils se rappelaient un peu tard le
+point d'honneur des enfants de la Verte tente, qui, conformément à
+leur nom, se piquaient de ne pas loger sous un toit.
+
+Il y eut deux sortes de personnes qui ne partirent point. D'une part,
+les bourgeois et batteurs en cuivre, incorporés en quelque sorte à la
+ville par leurs maisons et leurs vieux ateliers, par leur important
+matériel; ils calculaient que leurs formes seules valaient cent mille
+florins du Rhin. Comment laisser tout cela? comment le transporter?...
+Ils restaient là, sans se décider, à la garde de Dieu.--Les autres,
+bien différents, étaient des hommes terribles, de furieux ennemis de
+la maison de Bourgogne, si bien connus et désignés qu'ils n'avaient
+pas chance de vivre ailleurs, et qui peut-être ne s'en souciaient
+plus.
+
+Ceux-ci, d'accord avec la populace[108], étaient prêts à faire tout ce
+qui pouvait rendre le traité impossible. Bouvignes, pour augmenter la
+division dans Dinant, avait envoyé un messager; on lui coupa la tête;
+puis un enfant avec une lettre; l'enfant fut mis en pièces.
+
+[Note 108: Dans un récit, au reste très-hostile, on voit que cette
+populace noya des prêtres qui refusaient d'officier. (Du Clercq;
+Suffridus Petrus.)]
+
+Le lundi 18 août arriva l'artillerie; le sire de Hagenbach fit ses
+approches en plein jour et abattit moitié des faubourgs. Ceux de la
+ville, sans s'étonner, allèrent brûler le reste. Sommés de se rendre,
+ils répondirent avec dérision, criant au comte que le roi et ceux de
+Liége le délogeraient bientôt.
+
+Vaines paroles. Le roi ne pouvait rien. Il en était à tripler les
+taxes. La misère était extrême en France, la peste éclatait à Paris.
+Tout ce qu'il put, ce fut de charger Saint-Pol de rappeler que Dinant
+était sous sa sauvegarde. Or, c'était en grande partie pour cela qu'on
+voulait la détruire.
+
+Mais si le roi ne faisait rien, Liége pouvait-elle manquer à Dinant
+dans son dernier jour? Elle avait promis un secours, dix hommes de
+chacun des trente-deux métiers, en tout trois cent vingt hommes[109],
+la plupart ne vinrent pas. Elle avait donné à Dinant un capitaine
+liégeois qui la quitta bientôt. Le 19 août arrive à Liége une lettre
+où Dinant rappelle que sans l'espoir d'un secours efficace, elle ne se
+serait pas laissé assiéger. Les magistrats disent au peuple, en lisant
+la lettre: «Ne vous souciez; si nous voulons procéder avec ordre, nous
+ferons bien lever le siége.» Autre lettre de Dinant le même jour, mais
+elle ne fut pas lue.
+
+[Note 109: C'est ce qu'on lit dans les actes. Les chroniqueurs disent
+4,000! 40,000, etc.]
+
+Le comte de Charolais ne songeait point à faire un siége en règle. Il
+voulait écraser Dinant avant que les Liégeois eussent le temps de se
+mettre en marche. Il avait concentré sur ce point une artillerie
+formidable, qui, avec ses charrois, se prolongeait sur la route
+pendant trois lieues. Le 18, les faubourgs furent rasés. Le 19, les
+canons, mis en batterie sur les ruines des faubourgs, battirent les
+murs presque à bout portant. Le 20 et le 21, ils ouvrirent une large
+brèche. Les Bourguignons pouvaient donner l'assaut le samedi ou le
+dimanche (23-24 août). Mais les assiégés se battaient avec une telle
+furie, que le vieux duc voulut attendre encore, craignant que l'assaut
+ne fût trop meurtrier.
+
+La promptitude extraordinaire avec laquelle le siége était conduit
+montre assez qu'on craignait l'arrivée des Liégeois. Cependant, du 20
+au 24, rien ne se fit à Liége. Il semble que pendant ce temps on
+attendait quelque secours des princes de Bade; il n'en vint pas, et le
+peuple perdit du temps à briser leurs statues. Le dimanche 24 août,
+pendant que Dinant combattait encore, les magistrats de Liége reçurent
+deux lettres, et le peuple décida que le 26 il se mettrait en route.
+Il n'y avait qu'une difficulté, c'est qu'il ne sortait jamais qu'avec
+l'étendard de Saint-Lambert, que le chapitre lui confiait; le chapitre
+était dispersé. Les autres églises, consultées sur ce point,
+répondirent que la chose ne les regardait point. Telle à peu près fut
+la réponse de Guillaume de la Marche, que l'on priait de porter
+l'étendard. Tout cela traîna et fit remettre le départ au 28.
+
+Mais Dinant ne pouvait attendre. Dès le 22, les bourgeois avaient
+demandé grâce, éperdus qu'ils étaient dans cet enfer de bruit et de
+fumée, dans l'horrible canonnade qui foudroyait la ville... Mêmes
+prières le 24, et mieux écoutées; le duc venait d'apprendre que les
+Liégeois devaient se mettre en mouvement; il se montrait moins dur.
+L'espoir rentrant dans les coeurs, tous voulant se livrer, un homme
+réclama, l'ancien bourgmestre Guérin; il offrit, si l'on voulait
+combattre encore, de porter l'étendard de la ville: «Je ne me fie à la
+pitié de personne; donnez-moi l'étendard, je vivrai ou mourrai avec
+vous. Mais, si vous vous livrez, personne ne me trouvera, je vous le
+garantis!» La foule n'écoutait plus; tous criaient: «Le duc est un bon
+seigneur; il a bon coeur, il nous fera miséricorde.» Pouvait-il ne pas
+faire grâce, dans un jour comme celui du lendemain? c'était la fête de
+son aïeul, du bon roi saint Louis (25 août 1466).
+
+Ceux qui ne voulaient pas de grâce s'enfuirent la nuit; les bourgeois
+et les batteurs en cuivre, débarrassés de leurs défenseurs, purent
+enfin se livrer[110]. Les troupes commencèrent à occuper la ville le
+lundi à cinq heures du soir, et le lendemain à midi le comte fit son
+entrée. Il entra, précédé des tambours, des trompettes, et
+(conformément à l'usage antique) des fols et farceurs d'office, qui
+jouaient leur rôle aux actes les plus graves, traités, prises de
+possession[111].
+
+[Note 110: Un auteur, très-partial pour la maison de Bourgogne, avoue
+que les batteurs en cuivre abrégèrent la défense: «Ad hanc victoriam
+tam celeriter obtinendam auxilium suum tulerunt fabri cacabarii.»
+Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 158.]
+
+[Note 111: «Cum tubicinis, _mimis_ et tympanis.» Adrianus de Veteri
+Bosco, ap. Martène IV, 1295. Voir aussi plus haut, p. 147, note 3.]
+
+Le plus grand ordre était nécessaire. Quelques obstinés occupaient
+encore de grosses tours où l'on ne pouvait les forcer. Le comte
+défendit de faire aucune violence, de rien prendre, même de rien
+recevoir, excepté les vivres. Quelques-uns, malgré sa défense, se
+mettant à violer les femmes, il prit trois des coupables, les fit
+passer trois fois à travers le camp, puis mettre au gibet.
+
+Le soldat se contint assez tout le mardi, le mercredi matin. Les
+pauvres habitants commençaient à se rassurer. Le mercredi 27,
+l'occupation de la ville étant assurée, rien ne venant du côté de
+Liége, le duc examina en conseil à Bouvignes ce qu'il fallait faire de
+Dinant. Il fut décidé que, tout devant être donné à la justice et à la
+vengeance, à la majesté outragée de la maison de Bourgogne, on ne
+tirerait rien de la ville, qu'elle serait pillée le jeudi et le
+vendredi, brûlée le samedi (30 août), démolie, dispersée, effacée.
+
+Cet ordre dans le désordre ne fut pas respecté, à la grande
+indignation du vieux duc. On avait trop irrité l'impatience du soldat
+par une si longue attente. Le 27 même, après le dîner, chacun se
+levant de table, met la main sur son hôte, sur la famille avec qui il
+vivait depuis deux jours: «Montre-moi ton argent, ta cachette, et je
+te sauverai.» Quelques-uns, plus barbares, pour s'assurer des pères,
+saisissaient les enfants...
+
+Dans le premier moment de violence et de fureur, les pillards tiraient
+l'épée les uns contre les autres. Puis ils firent la paix; chacun s'en
+tint à piller son logis, et la chose prit l'ignoble aspect d'un
+déménagement; ce n'étaient que charrettes, que brouettes qui roulaient
+hors la ville. Quelques-uns (des seigneurs et non des moindres)
+imaginèrent de piller les pillards, se postant sur la brèche et leur
+tirant des mains ce qu'ils avaient de bon.
+
+Le comte prit pour lui ce qu'il appelait sa justice; des hommes à
+noyer, à pendre. Il fit tout d'abord, au plus haut, sur la montagne
+qui domine l'église, mettre au gibet le bombardier de la ville, pour
+avoir osé tirer contre lui. Ensuite, on interrogea les gens de
+Bouvignes, les vieux ennemis de Dinant, on leur fit désigner ceux qui
+avaient prononcé les _blasphèmes_ contre le duc, la duchesse[112] et
+le comte. Ils en montrèrent, dans leur haine acharnée, huit cents, qui
+furent liés deux à deux et jetés à la Meuse[113]. Mais cela ne suffit
+pas aux gens de justice qui suivaient l'enquête; ils firent cette
+chose odieuse, impie, de prendre les femmes, et par force ou terreur,
+de les faire témoigner contre les hommes, contre leurs maris ou leurs
+pères.
+
+[Note 112: Un auteur assure qu'au commencement du siége, Madame de
+Bourgogne, se faisant scrupule d'une vengeance si cruelle, vint
+elle-même intercéder. Mais l'épée était tirée, ce n'était plus une
+affaire de femme. On ne l'écouta pas. Je ne puis retrouver la source
+où j'ai puisé ce fait.]
+
+[Note 113: Le moine Adrien se tait sur ce point, sans doute par
+respect pour le duc de Bourgogne, oncle de son évêque. Jean de Hénin
+(à la suite de Barante, éd. Reiffenberg) dit effrontément: «Je ne sçay
+que à sang froid on aye tuée nelluy.» Mais Commines (édit. de
+mademoiselle Dupont, liv. II, ch. I, t. I, p. 117), Commines, témoin
+oculaire et peu favorable aux gens de Dinant, dit expressément:
+«Jusques à _huict cens noyés_, devant Bouvynes, à la grand requeste de
+ceulx dudict Bouvynes.» Je trouve aussi dans un manuscrit: «Environ
+_huict cens noyés_ en la rivière de Meuse.» L'auteur ne s'en tient pas
+là; il prétend que le comte «mit à mort femmes et enfants.»
+_Bibliothèque de Liége. Continuateur de Jean de Stavelot, ms. 183,
+ann. 1466._]
+
+La ville était condamnée à être brûlée le samedi 30. Mais on savait
+que les Liégeois devaient tous, en corps de peuple, de quinze ans à
+soixante, partir le jeudi 28 août; ils seraient arrivés le 30. Il
+fallait, pour être en état de les recevoir, tirer le soldat de la
+ville, l'arracher à sa proie subitement, le remettre, après un tel
+désordre, en armes et sous drapeaux. Cela était difficile, dangereux
+peut-être, si l'on voulait user de contrainte. Des gens ivres de
+pillage n'auraient connu personne.
+
+Le vendredi 30, à une heure de nuit, le feu prend au logis du neveu du
+duc, Adolphe de Clèves, et de là court avec furie... Si, comme tout
+porte à le croire, le comte de Charolais ordonna le feu[114], il
+n'avait pas prévu qu'il serait si rapide. Il gagna en un moment les
+lieux où l'on avait entassé les trésors des églises. On essaya en vain
+d'arrêter la flamme. Elle pénétra dans la maison de ville où étaient
+les poudres. Elle atteignit aux combles, à la _forêt_ de l'église
+Notre-Dame, où l'on avait enfermé, entre autres choses précieuses, de
+riches prisonniers pour les rançonner. Hommes et biens, tout brûla.
+Avec les tours brûlèrent les vaillants qui y tenaient encore.
+
+[Note 114: Jacques Du Clerc tâche d'obscurcir la chose pour lui donner
+quelque ressemblance avec la ruine de Jérusalem, et faire croire que:
+«Ce estoit le plaisir de Dieu qu'elle fust destruite.»]
+
+Avant que la flamme enveloppât toute la ville, on avait fait sortir
+les prêtres, les femmes et les enfants[115]. On les menait vers Liége,
+pour y servir de témoignage à cette terrible justice, pour y être un
+vivant _exemple_... Quand ces pauvres malheureux sortirent, ils se
+retournèrent pour voir encore une fois la ville où ils laissaient leur
+âme, et alors ils poussèrent deux ou trois cris seulement, mais si
+lamentables, qu'il n'y eut pas de coeur d'ennemi qui n'en fût saisi
+«de pitié, d'horreur[116].»
+
+[Note 115: Une partie des hommes passa en Flandre, à Middelbourg,
+d'autres en Angleterre; il semble que le duc ait fait cadeau de cette
+colonie à son ami Édouard. On transplanta les hommes, mais non l'art,
+selon toute apparence; les artistes devinrent des ouvriers; du moins
+on n'a jamais parlé de la _batterie_ de Middelbourg ni de
+Londres.--Les Dinantais, à peine à Londres, prirent contre Édouard le
+parti de Warwick, qui était le parti français, dans leur incurable
+attachement pour le pays qui les avait si peu protégés! (Lettres
+patentes d'Édouard IV, février 1470).]
+
+[Note 116: Je me trompe; Jean de Hénin trouve que: «La ville de Dynant
+fust plus doucement traictée qu'elle n'avoit desservy.»--J'ai
+rencontré aussi les vers suivants, sotte et barbare plaisanterie des
+vainqueurs, que je ne rapporte que pour faire connaître le goût du
+temps: «Dynant, ou soupant, Le temps est venu Que le tant et quant Que
+t'as, mis avant Souvent et menu, Te sera rendu, Dynant, ou soupant.»
+_Bibliothèque de Bourgogne, ms., nº 11033._]
+
+Le feu brûla, dévora tout, en long, en large et profondément. Puis, la
+cendre se refroidissant peu à peu, on appela les voisins, les envieux
+de la ville, à la joyeuse besogne de démolir les murs noircis,
+d'emporter et disperser les pierres. On les payait par jour; ils
+l'auraient fait pour rien.
+
+Quelques malheureuses femmes s'obstinaient à revenir. Elles
+cherchaient... Mais il n'y avait guère de vestiges. Elles ne
+pouvaient pas même reconnaître où avaient été leurs maisons[117]. Le
+sage chroniqueur de Liége, moine de Saint-Laurent, vint voir aussi
+cette destruction qu'il lui fallait raconter. Il dit: «De toute la
+ville, je ne retrouvai d'entier qu'un autel; de plus, chose
+merveilleuse, une image que la flamme n'avait pas trop endommagée, une
+bien belle Notre-Dame qui restait toute seule au portail de son
+église[118].»
+
+[Note 117: «Les femmes mesmes quy y alloient pour trouver leurs
+maisons ne sçavoient cognoistre... Tellement y feut besoigné que,
+quatre jours après le feu prins, ceux qui regardoient la place où la
+ville avoit esté pooient dire: Cy feut Dynant!» Du Clercq, liv. V, ch.
+LX-LXI. En 1472, le duc autorisa la reconstruction de l'église de
+Notre-Dame _au lieu appelé Dinant_. Gachard, Analectes Belgique, p.
+318-320.]
+
+[Note 118: «Non inveni in toto Dyonanto nisi altare S. Laurentii
+integrum, et valde pulchram imaginem B. V. Mariæ in porticu ecclesiæ
+suæ, etc.» Adrianus de Veteri Bosco, ap. Martène, IV, 1296.]
+
+Dans ce vaste sépulcre d'un peuple, ceux qui fouillaient trouvaient
+encore. Ce qu'ils trouvaient, ils le portaient aux receveurs qui se
+tenaient là pour enregistrer, et qui revendaient, brocantaient sur les
+ruines. D'après leur registre, les objets déterrés sont généralement
+des masses de métal, hier oeuvres d'art, aujourd'hui lingots. Quelques
+outils subsistaient sous leurs formes, des marteaux, des enclumes;
+l'ouvrier se hasardait parfois à venir les reconnaître, et rachetait
+son gagne-pain.
+
+Ce qui étonne en lisant ces comptes funèbres, c'est que parmi les
+matières indestructibles (qui seules, ce semble, devaient résister),
+entre le plomb, le cuivre et le fer, on trouva des choses fragiles, de
+petits meubles de ménage, de frêles joyaux de femmes et de famille...
+Vivants souvenirs d'humanité, qui sont restés là pour témoigner que ce
+qui fut détruit, ce n'étaient pas des pierres, mais des hommes qui
+vivaient, aimaient[119].
+
+[Note 119: «Unes patrenostres de gaiet, où il a des patrenostres
+d'argent entre deux... Une paire de gans d'espousée... un boutoir à
+mettre espingles de femmes...»--Puis il passe à autre chose: «Item un
+millier de fer... Item un millier de plomb.» _Recepte des biens
+trouvez en ladite plaiche de Dinant._ Documents Gachard, II, 381.]
+
+Je trouve, entre autres, cet article: «_Item._ Deux petites tasses
+d'argent, deux petites tablettes d'ivoire (dont une rompue), deux
+oreillers, avec couvertures semées de menues paillettes d'argent, un
+petit peigne d'ivoire, un chapelet à grains de jais et d'argent, une
+pelote à épingles de femme, _une paire de gants d'épousée_.»
+
+Un tel article fait songer... Quoi! ce fragile don de noces, ce pauvre
+petit luxe d'un jeune ménage, il a survécu à l'épouvantable
+embrasement qui fondait le fer! il aura été sauvé apparemment,
+recouvert par l'éboulement d'un mur... Tout porte à croire qu'ils sont
+restés jusqu'à la catastrophe, sans se décider à quitter la chère
+maison; autrement, n'auraient-ils pas emporté aisément plusieurs de
+ces légers objets. Ils sont restés, elle du moins, la nature des
+objets l'indique. Et alors, que sera-t-elle devenue?... Faut-il la
+chercher parmi celles dont parle notre Jean de Troyes, qui mendiaient
+sans asile, et qui, contraintes par la faim et par la misère,
+s'abandonnaient, hélas! pour avoir du pain[120].
+
+[Note 120: «Et à cause d'icelle destruction, devindrent les pauvres
+habitants d'icelle mendiants, et aucunes jeunes femmes et filles
+abandonnées à tout vice et pesché, pour avoir leur vie.» Jean de
+Troyes.]
+
+Ah! madame de Bourgogne, quand vous avez demandé cette terrible
+vengeance, vous ne soupçonniez pas sans doute qu'elle dût coûter si
+cher! Qu'auriez-vous dit, pieuse dame, si vers le soir, vous aviez vu,
+de votre balcon de Bruges, la triste veuve traîner dans la boue, dans
+les larmes et le péché?
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ALLIANCE DU DUC DE BOURGOGNE ET DE L'ANGLETERRE--REDDITION DE LIÉGE
+
+1466-1467
+
+
+La prise de Dinant étonna fort. Personne n'eût deviné que cette ville,
+qu'on croyait approvisionnée pour trois ans, avec ses quatre-vingts
+tours, ses bonnes murailles et les vaillantes bandes qui la
+défendaient, pût être emportée en six jours. On connut pour la
+première fois la célérité des effets de l'artillerie.
+
+Le 28 août, à midi, un homme arrive à Liége; on lui demande: «Qu'y
+a-t-il de nouveau?--Ce qu'il y a, c'est que Dinant est pris.» On
+l'arrête. À une heure, un autre homme: «Dinant est pris, tout le
+monde tué...» Le peuple court aux maisons de Raes et des chefs pour
+les égorger; il n'en trouva qu'un, qui fut mis en pièces. Heureusement
+pour les autres, arriva ce brave Guérin de Dinant, qui dit
+magnanimement: «Ne vous troublez... Vous ne nous auriez servi en rien,
+et vous auriez bien pu périr.» Le peuple se calma et, tout en prenant
+les armes, il envoya au comte pour avoir la paix.
+
+Malgré sa victoire, et pour sa victoire même, il ne pouvait la
+refuser. Une armée, après cette affreuse fête du pillage, ne se remet
+pas vite; elle en reste ivre et lourde. Celle-ci, qui n'était pas
+payée depuis deux ans, s'était garni les mains, chargée et surchargée.
+Quand les Liégeois, sortis de leurs murs, les rencontrèrent à
+l'improviste, ils auraient eu bon marché de cette armée de
+porteballes[121].
+
+[Note 121: «Ceste nuict estoit l'ost des Bourguignons en grant trouble
+et double... Aulcuns d'eulx eurent envie de nous assaillir; et mon
+adviz est qu'ils en eussent eu du meilleur.» Commines.]
+
+Mais ce premier moment passé, l'avantage revenait au comte. Les
+Liégeois demandèrent un sursis, et rompirent leurs rangs. Les _sages_
+conseillers du comte voulaient qu'on profitât de ce moment pour tomber
+sur eux. Saint-Pol s'adressa à son honneur, à sa chevalerie[122]. S'il
+eût exterminé Liége après Dinant, il se serait trouvé plus fort que
+Saint-Pol ne le désirait.
+
+[Note 122: Commines.--«Agente plurimum et pro miseris interveniente
+comite Sancti Pauli.» Amelgard, Amplis. Coll. IV, 752.]
+
+Cet équivoque personnage, grand meneur des Picards et tout-puissant en
+Picardie, devait inquiéter le comte tout en le servant. Il était venu
+au siége, mais il s'était abstenu du pillage, retenant ses gens sous
+les armes, «pour protéger les autres, disait-il, en cas d'événements.»
+On lui avait donné à rançonner une ville pour lui seul, et il n'était
+pas satisfait. Il pouvait, s'il y trouvait son compte, faire tourner
+pour le roi la noblesse de Picardie. Le roi avait pris ce moment où il
+croyait le comte embarrassé pour le chicaner sur ses empiétements, sur
+le serment qu'il exigeait des Picards. Il avait une menaçante
+ambassade à Bruxelles, des troupes soldées et régulières qui pouvaient
+agir, Saint-Pol aidant, lorsque l'armée féodale du comte de Charolais
+se serait écoulée comme à l'ordinaire.
+
+Ce n'est pas tout. Les trente-six réformateurs du Bien public, bien
+dirigés par Louis XI, vont aussi tourmenter le comte. Ils lui envoient
+un conseiller au Parlement pour réclamer auprès de lui, et
+l'interroger, en quelque sorte, sur son manque de foi à l'égard du
+seigneur de Nesles qu'il a promis de laisser libre et qu'il tient
+prisonnier. La réponse était délicate, dangereuse, l'affaire
+intéressant tous les arrière-vassaux, toute la noblesse. Le comte
+suivit d'abord les prudentes instructions de ses légistes, il
+équivoqua. Mais le ferme et froid parlementaire le serrant de proche
+en proche, respectueux, mais opiniâtre, il perdit patience, allégua la
+conquête, le droit du plus fort. L'autre ne lâcha pas prise et dit
+hardiment: «Le vassal peut-il conquérir sur le roi, son
+suzerain[123]?...» Il ne lui laissait qu'une réponse à faire, savoir:
+qu'il reniait ce suzerain, qu'il n'était point vassal, mais souverain
+lui-même et prince étranger. Il fut sorti alors de la position double
+dont les ducs de Bourgogne avaient tant abusé; il eût laissé au roi,
+naguère attaqué par la noblesse, le beau rôle de protecteur de la
+noblesse française, du royaume de France, contre l'étranger.
+
+[Note 123: Il dit gravement aussi que le roi pourrait bien le
+poursuivre en dommages et intérêts. _Bibliothèque royale, ms. Du Puy,
+762, procès-verbal du 27 septembre 1466._]
+
+Contre l'ennemi... Il fallait qu'il s'avouât tel pour s'arracher de la
+France. Or, cela était hasardeux, ayant tant de sujets français; cela
+était odieux, ingrat, dur pour lui-même... Car il avait beau faire, il
+était Français, au moins d'éducation et de langue. Son rêve était la
+France antique, la chevalerie française, nos preux, nos douze pairs de
+la Table ronde[124]. Le chef de la _Toison_ devait être le miroir de
+toute chevalerie. Et cette chevalerie allait donc commencer par un
+acte de félonie! Il fallait que Roland fût d'abord Ganelon de
+Mayence!...
+
+[Note 124: «S'appliquoit à lire et faire lire devant luy du
+commencement les joyeux comptes et faicts de Lancelot et de Gauvain.»
+Olivier de la Marche.]
+
+Pour ne plus dépendre de la France, il lui fallait se faire
+anti-français, anglais. Jean sans Peur, qui n'avait pas peur du crime,
+hésita devant celui-ci. Son fils le commit par vengeance, et il en
+pleura. La France y faillit périr; elle était encore, trente ans
+après, dépeuplée, couverte de ruines. Un pacte avec les Anglais, un
+pacte avec le diable, c'était à peu près même chose dans la pensée du
+peuple. Tout ce qu'on pouvait comprendre ici, de l'horrible mêlée des
+deux Roses, c'est que cela avait l'air d'un combat de damnés.
+
+Les Flamands, qui, pour leur commerce, voyaient sans cesse les
+Anglais et de près, se représentent le chef des lords comme «un porc
+sanglier sauvage,» mal né, «mal sain,» et ils appellent l'alliance
+du roi et de Warwick «un accouplement monstrueux, une conjonction
+déshonnête...»--«Telle est cette nation, dit le vieux Chastellain,
+que jamais bien ne s'en peut écrire, _sinon en péché_.» Il ne faut
+pas s'étonner si le comte de Charolais, tout Lancastre qu'il était
+par sa mère, réfléchissait longtemps avant de faire un mariage
+anglais.
+
+Par cela même qu'il était Lancastre, il n'en avait que plus de
+répugnance à tendre la main à Édouard d'York, à abjurer sa parenté
+maternelle. Dans cette alliance deux fois dénaturée, oubliant, pour se
+faire Anglais, le sang français de son père et de son grand-père, il
+ne pouvait pas même être Anglais selon sa mère, selon la nature.
+
+Il n'avait pas le choix entre les deux branches anglaises. Édouard
+venait de se fortifier de l'alliance des Castillans, jusque-là nos
+alliés, et ceux-ci, par un étrange renversement de toutes choses,
+étaient priés d'alliance et de mariage par leur éternel ennemi, le roi
+d'Aragon; mariage contre nous, dont on eût pris la dot de ce côté des
+Pyrénées. L'idée d'un partage du royaume de France leur souriait à
+tous. La soeur de Louis XI, duchesse de Savoie, négociait dans ce but
+avec le Breton, avec Monsieur, et se faisait déjà donner pour la
+Savoie tout ce qui va jusqu'à la Saône.
+
+Pour relier et consolider le cercle où l'on voulait nous enfermer, il
+fallait ce sacrifice étrange qu'un Lancastre épousât York, et ce
+sacrifice se fit. Un mois avant la mort de son père, le comte de
+Charolais, non sans honte et sans ménagement, franchit le pas... Il
+envoya son frère, le grand bâtard, à un tournoi que le frère de la
+reine d'Angleterre ouvrait tout exprès à Londres. Le bâtard emmenait
+avec lui Olivier de la Marche, qui, le traité conclu, devait le porter
+au Breton et le lui faire signer.
+
+Le mariage était facile, la guerre difficile. Elle convenait à
+Édouard, mais point à l'Angleterre. Sans vouloir rien comprendre à la
+visite du bâtard de Bourgogne, sans s'informer si leur roi veut la
+guerre, les évêques et les lords font la paix pour lui. Ils envoient,
+en son nom, leur grand chef Warwick à Rouen[125]. Ce riche et tout
+puissant parti, possesseur de la terre et ferme comme la terre,
+n'avait pas peur qu'un roi branlant osât le désavouer.
+
+[Note 125: Cette explication ne surprendra pas ceux qui savent quels
+étaient les vrais rois d'Angleterre. La trêve expirait. Warwick se fit
+sans doute sceller des pouvoirs pour la renouveler, par son frère,
+l'archevêque d'York, chancelier d'Angleterre, _contre le gré du roi_.
+Ce qui est sûr, c'est qu'après le départ de Warwick, Édouard, furieux,
+alla avec une suite armée reprendre les sceaux chez l'archevêque qui
+se disait malade: il lui ôta deux manoirs de la couronne, et il prit
+cette précaution auprès du nouveau garde des sceaux, que, s'il voyait
+qu'un ordre royal pût préjudicier au roi: «Then he differe the
+expedition...» Rymer, Acta.]
+
+Louis XI reçut Warwick, comme il eût reçu les rois-évêques
+d'Angleterre, pour lesquels il venait. Il fit sortir à sa rencontre
+tout le clergé de Rouen, pontificalement vêtu, la croix et la
+bannière[126]. Le démon de la guerre des Roses entra, parmi les
+hymnes, comme un ange de paix. Il alla droit à la cathédrale faire sa
+prière, de là à un couvent, où le roi le logea près de lui. C'était
+encore trop loin au gré du roi; il fit percer un mur qui les séparait,
+afin de pouvoir communiquer de nuit et de jour. Il l'avait reçu en
+famille, avec la reine et les princesses. Il faisait promener les
+Anglais par la ville, chez les marchands de draps et de velours; ils
+prenaient ce qui leur plaisait et l'on payait pour eux. Ce qui leur
+agréait le plus, c'était l'or; et le roi, connaissant ce faible des
+Anglais pour l'or, avait fait frapper tout exprès de belles grosses
+pièces d'or, pesant dix écus la pièce, à emplir la main.
+
+[Note 126: «Was receyvid into Roan with procession and grete honour
+into Our Lady chirch.» Fragment, édité par Hearne à la suite des Th.
+Sprotti Chronica, p. 297. L'auteur a reçu tous les détails de la
+bouche d'Édouard IV: «I have herde of his owne mouth.» Ibidem, p.
+298.]
+
+Warwick lui venait bien à point. Il avait grand besoin de s'assurer de
+l'Angleterre, lorsqu'il voyait le feu prendre aux deux bouts, en
+Roussillon et sur la Meuse, au moment où il apprenait la mort de
+Philippe le Bon (m. le 15 juin), l'avénement du nouveau duc de
+Bourgogne[127].
+
+[Note 127: Rien de plus mélancolique que les paroles de Chastellain:
+«Maintenant c'est un homme mort,» etc. Elles sont visiblement écrites
+au moment même; on y sent l'inquiétude, la sombre attente de
+l'avenir.]
+
+Il se trouva, par un hasard étrange, que les envoyés du roi, chargés
+d'excuser les hostilités de la Meuse, ne purent arriver jusqu'au duc.
+Il était prisonnier de ses sujets de Gand. Ils ne lui voulaient aucun
+mal, disaient-ils; ils l'avaient toujours soutenu contre son père, il
+était comme leur enfant, il pouvait se croire en sûreté parmi eux
+«comme au ventre de sa mère.» Mais ils ne l'en gardaient pas moins,
+jusqu'à ce qu'il leur eût rendu tous les priviléges que son père leur
+avait ôtés.
+
+Il se trouvait en grand péril, ayant eu l'imprudence de faire son
+_entrée_ au moment même où ce peuple violent était dans sa fête
+populaire, une sorte d'émeute annuelle, la fête du grand saint du
+pays. Ce jour-là, ils étaient et voulaient être fols, «tout étant
+permis, disaient-ils, aux fols de Saint-Liévin.»
+
+Triste folie, sombre ivresse de bière, qui ne passait guère sans coups
+de couteaux. Tout ainsi que, dans la légende, les barbares traînent le
+saint au lieu de son martyre, le peuple, dévotement ivre, enlevait la
+châsse et la portait à ce lieu même, à trois lieues de Gand. Il y
+veillait la nuit, en s'enivrant de plus en plus. Le lendemain, le
+saint _voulait_ revenir, et la foule le rapportait, criant, hurlant,
+renversant tout. Au retour, passant au marché, le saint _voulut_
+passer justement tout au travers d'une loge où l'on recevait l'impôt.
+«Saint Liévin, criaient-ils, ne se dérange pas.» La baraque disparut
+en un moment, et à la place se dressa la bannière de la ville, le
+saint lui-même, de sa propre bannière, en fournissant l'étoffe. À côté
+reparurent toutes celles des métiers, plus neuves que jamais, «ce fut
+comme une féerie,» et sous les bannières les métiers en armes. «Et
+tant croissoient et multiplioient que c'estoit une horreur.»
+
+Le «duc s'épouvanta durement...» Il avait par malheur amené avec lui
+sa fille toute petite, et le trésor que lui laissait son père.
+Cependant la colère l'emporta... Il descend en robe noire, un bâton à
+la main: «Que vous faut-il? qui vous émeut, mauvaises gens?» Et il
+frappa un homme; l'homme faillit le tuer. Bien lui prit que les
+Gantais se faisaient une religion _de ne point toucher au corps de
+leur seigneur_; telle était la teneur du serment féodal, et, dans leur
+plus grande fureur, ils le respectaient. Le duc tiré de la presse et
+monté au balcon, le sire de la Gruthuse, noble flamand, fort aimé des
+Flamands et qui savait bien les manier, se mit à leur parler en leur
+langue; puis le duc lui-même, aussi en flamand... Cela les toucha
+fort; ils crièrent tant qu'ils purent: _Wille-come!_ (Soyez le
+bienvenu!)
+
+On croyait que le duc et le peuple allaient s'expliquer en famille;
+mais voilà que «un grand rude vilain,» monté, sans qu'on s'en aperçût,
+vient, lui aussi, se mettre à la fenêtre à côté du prince. Là, levant
+son gantelet noir, il frappe un grand coup sur le balcon pour qu'on
+fasse silence, et sans crainte ni respect il dit: «Mes frères, qui
+êtes là-bas, vous êtes venus pour faire vos doléances à votre prince
+ici présent, et vous en avez de grandes causes. D'abord, ceux qui
+gouvernent la ville, qui dérobent le prince et vous, vous voulez
+qu'ils soient punis? Ne le voulez-vous pas?--Oui, oui, cria la
+foule.--Vous voulez que la cuillotte soit abolie?--Oui, oui!--Vous
+voulez que vos portes condamnées soient rouvertes et vos bannières
+autorisées?--Oui, oui!--Et vous voulez encore ravoir vos châtellenies,
+vos blancs chaperons, vos anciennes manières de faire? n'est-il pas
+vrai?--Oui, crièrent-ils de toute la place.»--Alors se tournant vers
+le duc, l'homme dit: «Monseigneur, voilà en un mot pourquoi ces
+gens-là sont assemblés; je vous le déclare, et ils m'en avouent, vous
+l'avez entendu; veuillez y pourvoir. Maintenant, pardonnez-moi, j'ai
+parlé pour eux, j'ai parlé pour le bien.»
+
+Le sire de la Gruthuse et son maître «s'entre-regardoient
+piteusement.» Ils s'en tirèrent pourtant avec quelques bonnes paroles
+et quelques parchemins. Tout ce grand mouvement, si terrible à voir,
+était au fond peu redoutable. Une grande partie de ceux qui le
+faisaient, le faisaient malgré eux. Pendant l'émeute[128], plusieurs
+métiers, les bouchers et les poissonniers, se trouvant près du duc,
+lui disaient de n'avoir pas peur, de prendre patience, qu'il n'était
+pas temps de se venger _des méchantes gens_... Il se passa à peine
+quelques mois, et les plus violents, effrayés eux-mêmes, allèrent
+demander grâce. On croyait que toutes les villes imiteraient Gand,
+mais il n'y eut guère d'agité que Malines. La noblesse de Brabant se
+montra unanime pour contenir les villes et repousser le prétendant du
+roi, Jean de Nevers, qui se remuait fort, croyant l'occasion
+favorable. Le duc, comme porté sur les bras de ses nobles, se trouva
+au-dessus de tout. Loin que ce mouvement l'affaiblît, il n'en fut que
+plus fort pour retomber sur Liége[129].
+
+[Note 128: Lire le récit de Chastellain, plus naïf, mais tout aussi
+grand que les plus grandes pages de Tacite.--Cf. les détails donnés
+par le _Registre d'Ypres_, et par celui de _la Colace de Gand_, ap.
+Barante-Gachard, II, 273-277.--V. aussi Recherches sur le seigneur de
+La Gruthuyse, et sur ses mss. (par M. Van Praet). 1831, in-8.
+
+Malgré l'autorité de Wiellant, j'ai peine à croire que deux hommes
+tels que Commines et Chastellain, témoins de ces événements, se soient
+trompés de deux ans sur l'époque de la soumission. Je croirais plutôt
+que Gand se soumit et demanda son pardon dès le mois de décembre 1467,
+qu'elle ne l'obtint qu'en janvier 1469, et que l'amende honorable
+n'eut lieu qu'au mois de mai de la même année.]
+
+[Note 129: Il accusait les Liégeois d'avoir soulevé Gand. _Bibl. de
+Liége, ms. Bertholet, nº 81, fol. 444._]
+
+ * * * * *
+
+Il me faut dire la fin de Liége; je dois raconter cette misérable
+dernière année, montrer ce vaillant peuple dans la pitoyable situation
+du débiteur sous le coup de la contrainte par corps.
+
+Deux hommes avaient écrit le pesant traité de 1465, «deux solemnels
+clercs» bourguignons que le comte menait dans ses campagnes, maître
+Hugonet, maître Carondelet. Ces habiles gens n'avaient rien oublié,
+rien n'avait échappé à leur science, à leur prévoyance[130], aucune
+des _exceptions_ dont Liége eût pu se prévaloir, aucune, hors une
+seule, c'est qu'elle était tout à fait insolvable.
+
+[Note 130: «Renonçons à tous droits, allégations, exceptions,
+deffenses, previléges, fintes, cautelles, à toutes récisions,
+dispensations de serment... et _au droit disant que général
+renonciation ne vault, se l'espécial ne précède_.» Lettre qu'on fit
+signer aux Liégeois le 22 déc. 1465. Documents Gachard, II, 311.]
+
+Ils étaient partis de ce principe, que _qui perd doit payer_, et _qui
+ne peut payer doit payer davantage_, acquittant, par-dessus la dette,
+les frais de saisie. Liége devait donner tant en argent et tant en
+hommes qui payeraient de leurs têtes. Mais, comme elle ne voulait pas
+livrer de têtes, pour que justice fût satisfaite, ils ajoutèrent
+encore en argent la valeur de ces têtes, tant pour monseigneur de
+Bourgogne, tant pour M. de Charolais.
+
+Cette terrible somme devait être rendue à Louvain, de six mois en six
+mois, à raison de soixante mille florins par terme. Si tout le
+Liégeois eût payé, la chose était possible; mais d'abord les églises
+déclarèrent qu'ayant toujours voulu la paix, elles ne devaient point
+payer la guerre. Ensuite, la plupart des villes, quoique leurs noms
+figurassent au traité, trouvèrent moyen de n'en pas être. Tout retomba
+sur Liége, sur une ville alors sans commerce, sans ressources,
+très-populeuse encore, d'autant plus misérable.
+
+Ce peuple aigri, ne pouvant se venger sur d'autres, prenait plaisir à
+se blesser lui-même. Il devenait cruel. Ses meneurs l'occupaient de
+supplices. On s'étouffait aux exécutions, les femmes comme les hommes.
+Il fallut hausser l'échafaud pour que personne n'eût à se plaindre de
+ne pas bien voir. Une scène étrange en ce genre fut la _joyeuse
+entrée_ qu'ils firent à un homme qui, disait-on, avait livré Dinant;
+ils le firent _entrer_ à Liége, comme le comte avait fait à Dinant,
+avec trompettes, musiques et fols, pour lui couper la tête.
+
+Il n'y avait plus de gouvernement à Liége, ou si l'on veut, il y en
+avait deux: celui des magistrats qui ne faisaient plus rien, et celui
+de Raes qui expédiait tout par des gens à lui, les plus pauvres en
+général et les plus violents, qu'il avait (par respect pour la loi qui
+défendait les armes) armés de gros bâtons. Raes n'habitait point sa
+maison, trop peu sûre. Il se tenait dans un lieu de franchise, au
+chapitre de Saint-Pierre, lieu d'ailleurs facile à défendre. Que cet
+homme tout puissant dans Liége occupât un lieu d'asile, comme aurait
+fait un fugitif, cela ne peint que trop l'état de la cité!
+
+La fermentation allait croissant. Vers Pâques, le mouvement commence,
+d'abord par les saints; leurs images se mettent à faire des miracles.
+Les enfants de la Verte tente reparaissent, ils courent les campagnes,
+font leurs justices, égorgent tel et tel. Les gens d'armes de France
+vont arriver; les envoyés du roi l'assurent. Pour hâter le secours,
+ceux du parti français mènent hardiment les envoyés à la colline de
+_Lottring_, à _Herstall_ (le fameux berceau des Carlovingiens), et là,
+avec notaire et témoins, leur font _prendre possession_[131]...
+
+[Note 131: «Iverunt super collem de Lottring, et _acceperunt
+possessionem_ pro comite Nivernensi et rege Franciæ. Similiter in
+Bollan et circum, et sequenti die in Herstal.» Adrianus de Veteri
+Bosco, Ampliss. Coll. IV, 1369 (23 jul. 1467).--Le roi semble avoir
+tâté Louis de Bourbon à ce sujet: «Et pour ce qu'il estoit nécessaire
+de savoir le vouloir de ceulx de la cité, et s'ils se voudroient par
+mondit seigneur (de Liége) _soumettre à vous_.» Lettre de Chabannes et
+de l'évêque de Langres au roi. _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,
+ann. 1467._--C'est là sans doute la véritable raison pour laquelle les
+Liégeois refusent d'envoyer au roi; ils craignent de s'engager.
+L'excuse qu'ils donnent est bien faible: «La raison si est qu'il at en
+ceste cité très-petit nombre de nobles hommes...» _Bibl. royale, mss.
+Baluze, 675 A, fol. 21, 1er août 1467._]
+
+Possession de Liége? Il semble qu'ils n'aient osé le dire, la chose
+n'ayant pas réussi. Tels étaient la force de l'habitude et le respect
+du droit chez le peuple qui semblait entre tous l'ami des nouveautés;
+les Liégeois pouvaient battre ou tuer leur évêque et leurs chanoines,
+mais ils soutenaient toujours qu'ils étaient sujets de l'Église, et
+croyaient respecter les droits de l'évêché.
+
+Quoiqu'il y eût déjà des hostilités des deux parts et du sang versé,
+ils prétendaient ne rien faire contre leur traité avec le duc de
+Bourgogne. «Nous pouvons bien, disaient-ils, sans violer la paix,
+faire payer Huy et reprendre Saint-Trond, qui est une des filles de
+Liége.» L'évêque était dans Huy: «N'importe, disaient-ils, nous n'en
+voulons point à l'évêque.»
+
+L'évêque ne s'y fia point. Comme prêtre, et par sa robe dispensé de
+bravoure, il exigea que les Bourguignons envoyés au secours sauvassent
+sa personne plutôt que la ville. Le duc fut hors de lui quand il les
+vit revenir... Tristes commencements d'un nouveau règne, de voir ses
+hommes d'armes s'enfuir avec un prêtre, et d'avoir été lui-même à la
+merci de va-nu-pieds de Gand!
+
+Il n'hésita plus et franchit le grand pas. Il fit venir des Anglais,
+cinq cents d'abord[132]. Édouard en avait envoyé deux mille à Calais,
+et ne demandait pas mieux que d'en envoyer davantage; mais le duc, qui
+voulait rester maître chez lui, s'en tint à ces cinq cents. Ils lui
+suffisaient comme épouvantail, du côté du roi.
+
+[Note 132: Commines.--«Si le Roy se feust mellé réalement de la guerre
+des Liégeois en son contraire, il avoit deux mille Anglois à Calais,
+venus tout prests pour les faire venir en Liége, et trente mil francs
+là envoyés pour les payer en cas de besoing.» Chastellain.]
+
+Le nombre n'y faisait rien. Cinq cents Anglais, un seul Anglais, dans
+l'année de Bourgogne, c'était, pour ceux qui avaient de la mémoire, un
+signe effrayant... La situation était plus dangereuse que jamais;
+l'Angleterre et ses alliés, l'Aragonais, le Castillan et le Breton,
+s'entendaient mieux qu'autrefois et pouvaient agir d'ensemble, sous
+une même impulsion; ajoutez qu'il y avait en Bretagne un prétendant
+tout prêt, qui déjà signait des traités pour partager la France.
+
+Le roi connaissait parfaitement son danger. Dès qu'il sut que le vieux
+duc était mort, et que désormais il aurait à faire au duc Charles, il
+fit ce qu'il eût fait si une flotte anglaise eût remonté la Seine; il
+arma la ville de Paris[133].
+
+[Note 133: Ordonnances, XVI, juin 1467.]
+
+Rendre à Paris ses armes et ses bannières, l'organiser en une grande
+armée, cela pouvait paraître hardi, quand on se rappelait la douteuse
+attitude des Parisiens pendant la dernière guerre. Charles VI les
+avait jadis désarmés; Charles VII, _roi de Bourges_, ne s'était jamais
+fié beaucoup à eux. Louis XI, à qui ils avaient failli au besoin, ne
+se fit pas moins parisien tout à coup; son danger après Montlhéry lui
+avait appris qu'avec Paris, et la France de moins, il serait encore
+roi de France, il résolut de regagner Paris, quoi qu'il coûtât, de le
+ménager, de le fortifier, dût-il écraser tout le reste.
+
+Il l'avait exempté de taxes dans la crise; il maintint cette
+exemption, malgré le terrible besoin d'argent où il était[134]. Cela
+lui assurait surtout le Paris commerçant, les halles, le nord de la
+ville. La cité et le midi n'avaient jamais payé grand'chose, n'étant
+guère habités que de privilégiés, gens de robe et d'église, étudiants
+ou suppôts de l'Université.
+
+[Note 134: «Ordre au trésorier du Dauphiné de payer à Dunois, etc.;
+aux gens de l'Auvergne de payer au duc de Bretagne, etc.; à ceux du
+Languedoc de payer au duc de Bourbon, etc. 1466-1467.» _Archives du
+royaume_, K. 70, _27 février et 4 oct. 1466, 14 janvier 1467_.]
+
+Saint-Germain, Saint-Victor, les Chartreux, entouraient et gardaient
+en quelque sorte le Paris du midi. Le roi les exempta des droits
+d'amortissement.
+
+La Cité, c'était Notre-Dame et le Palais, le parlement et le chapitre.
+Louis XI s'était mal trouvé de n'avoir pas respecté ces puissances. Il
+s'amenda, reconnut la haute justice féodale des chanoines. Quant aux
+parlementaires, leur grande affaire était de pouvoir se passer tout
+doucement leurs offices de main en main, comme propriétés de famille,
+en couvrant leurs arrangements d'un semblant d'élections. Le roi ferma
+les yeux, les laissa s'élire entre eux, fils, frères, neveux, cousins;
+il promit de respecter les élections et de laisser les offices dans
+les mêmes mains.
+
+Le seul point où il n'entendit à aucun privilége, ce fut l'armement.
+Le Parlement et le Châtelet, la chambre des comptes, les gens de
+l'hôtel de ville, les pacifiques généraux des aides et des monnaies,
+tous durent monter à cheval ou fournir des hommes. Les églises mêmes
+furent tenues d'en solder. Il n'y avait rien à objecter, quand on
+voyait un évêque, un cardinal de Rome, le vaillant cardinal Balue,
+cavalcader devant les bannières et passer les revues.
+
+Le roi et la reine vinrent voir; c'était un grand spectacle; soixante
+et quelques bannières, soixante à quatre-vingt mille hommes
+armés[135]. Il y en avait depuis le Temple jusqu'à Reuilly, jusqu'à
+Conflans, et de là en revenant le long de la Seine jusqu'à la
+Bastille. Le roi avait eu l'attention paternelle d'envoyer et faire
+défoncer quelques tonneaux de vin.
+
+[Note 135: Si le greffier n'a pas vu double, dans son ardeur
+guerrière. (Jean de Troyes, 15 septembre 1467.)]
+
+Il était devenu vrai bourgeois de Paris. C'était plaisir de le voir
+s'en aller par les rues, souper tout bonnement chez un bourgeois, un
+élu, Denis Hesselin; il est vrai qu'ils étaient compères, le roi lui
+ayant fait l'honneur de lui tenir son enfant sur les fonts. Il
+envoyait la reine avec madame de Bourbon et Pérette de Châlons (sa
+maîtresse), souper, baigner (c'était l'usage) chez Dauvet, premier
+président. Il consultait volontiers les personnes notables,
+parlementaires, procureurs, marchands. Il n'y avait pas désormais à se
+jouer des gens de Paris, le roi n'eût pas entendu raillerie; un moine
+normand s'étant avisé d'accuser deux bourgeois, sans preuves, le roi
+le fit noyer. Tellement il était devenu ami chaud de la ville!
+
+Toute grande qu'elle était, il la voulait plus grande et plus peuplée.
+Il fit proclamer à son de trompe que toutes gens de toutes nations qui
+seraient en fuite pour vol ou pour meurtre, trouveraient sûreté ici.
+Dans un petit pèlerinage qu'il fit à Saint-Denis, comme il s'en allait
+devisant par la plaine avec Balue, Luillier et quelques autres, trois
+ribauds vinrent se jeter à genoux, criant grâce et rémission; ils
+avaient été toute leur vie voleurs de grand chemin, larrons et
+meurtriers; le roi leur accorda bénignement ce qu'ils demandaient.
+
+Il n'y avait guère de jour qu'on ne le vît à la messe à Notre-Dame, et
+toujours il laissait quelque offrande[136]. Le 12 octobre, il y avait
+été à vêpres, puis, pour se reposer, chez Dauvet, le président; au
+retour, comme il était nuit noire, il vit au-dessus de sa tête une
+étoile, et l'étoile le suivit jusqu'à ce qu'il fut rentré aux
+Tournelles.
+
+[Note 136: _Mss. Legrand, Preuves, octobre 1467._]
+
+Il avait bien besoin de croire à son étoile. Le coup qu'il attendait
+était porté. Le Breton avait envahi la Normandie, et déjà il était
+maître d'Alençon et de Caen (15 oct.). Le roi n'avait pu le prévenir.
+S'il eût bougé, le Bourguignon lui jetait en France une armée
+anglaise. Il avait envoyé quatre fois au duc en quatre mois, tantôt
+offrant d'abandonner Liége, et tantôt réclamant pour elle.
+
+Il essaya de l'intervention du pape, qu'il avait regagné, en faisant
+enregistrer l'abolition de la Pragmatique. Il obtint à ce prix que le
+Saint-Siége, qui avait naguère excommunié les Liégeois, prierait aussi
+pour eux. Mais le duc voulut à peine voir le légat, et encore à
+condition qu'il ne parlerait de rien.
+
+Le connétable, envoyé par le roi, fut reçu de manière à craindre pour
+lui-même. Il venait parler de paix à un homme qui déjà avait l'épée
+tirée, le bras prêt à frapper... Le duc lui dit durement: «Beau
+cousin, si vous êtes né connétable, vous l'êtes de par moi. Vous êtes
+né chez moi, et vous avez chez moi le plus beau de votre vaillant. Si
+le roi vient se mêler de mes affaires, ce ne sera pas à votre profit.»
+Saint-Pol, pour l'apaiser, lui garantit pour douze jours que rien ne
+remuerait du côté de la France. Sur quoi, il dit en montant à cheval:
+«J'aurai dans trois jours la bataille; si je suis battu, le roi fera
+ce qu'il voudra du côté des Bretons.» Il se moquait sans doute[137];
+il ne pouvait guère ignorer qu'au moment même (19 octobre) Alençon et
+Caen devaient être ouvertes au duc de Bretagne.
+
+[Note 137: Commines ne l'a pas senti, parce qu'il n'a pas rapproché
+les dates.]
+
+Qui eût pu l'arrêter, lancé comme il était par la colère? Il avait
+fait défier les Liégeois, à la vieille manière barbare, avec la torche
+et l'épée. Il eut un moment l'idée de tuer cinquante otages qui
+étaient entre ses mains. Les pauvres gens avaient répondu de la paix
+sur leurs têtes. Un des vieux conseillers (jusque-là des plus sages)
+était d'avis de les faire mourir. Heureusement, le sire d'Humbercourt,
+plus modéré et plus habile, sentit tout le parti qu'on pouvait tirer
+de ces gens.
+
+Les deux armées se rencontrèrent devant Saint-Trond. La place était
+gardée pour Liége par Renard de Rouvroy, homme d'audace et de ruse,
+attaché au roi, et qui lui avait servi, comme on a vu, à jouer la
+comédie de la fausse victoire de Montlhéry. Dans l'armée des
+Liégeois, qui venait au secours de Saint-Trond, on remarquait le
+bailli de Lyon, qui depuis un mois leur promettait du secours, et qui
+les trompait d'autant mieux que le roi le trompait lui-même[138].
+
+[Note 138: Rien n'indique qu'il y eût d'autres Français.--Dammartin,
+que Meyer y fait venir avec quatre cents hommes d'armes, six mille
+archers! (Annales Flandr., p. 341), n'avait pas bougé de Mouzon. Le
+bailli de Lyon, fort embarrassé à Liége, faisait tout au monde pour le
+faire venir; sa lettre au capitaine Salazar (_Bibl. royale, mss.
+Legrand, Preuves_) est bien naïve: «Se nul inconvéniant leur sorvient,
+y diront que le Roy et vous et moy qui les ay conseglez, an somes
+cause... Les genz d'armes seront plus ayses icy que là, et tout le
+pays s'apreste vous fere très-grand chière, etc.»]
+
+Selon Commines, qui put les voir de loin, ils auraient été trente
+mille; d'autres disent dix-huit mille. L'étendard était porté par le
+sire de Bierlo. Bare de Surlet était à leur tête, avec Raes et la
+femme de Raes, madame Pentecôte d'Arkel. Cette vaillante dame, qui
+suivait partout son mari, s'était déjà signalée au combat d'Huy. Ici,
+elle galopait devant le peuple, et l'animait bien mieux que Raes n'eût
+su faire[139].
+
+[Note 139: «Plus quam vir ejus fecisset.» Adrianus.]
+
+La confiance pourtant n'était pas générale. Les églises s'étaient
+prêtées de mauvaise grâce à escorter l'étendard de Saint-Lambert,
+comme l'usage le voulait; tel couvent, pour s'en dispenser, avait
+déguisé des laïques en prêtres. Encore cette escorte, à peine à deux
+lieues, voulait revenir. L'honneur de porter l'étendard fut offert au
+bailli de Lyon, qui n'accepta pas. Bare de Surlet, le jour du départ,
+voulant monter un cheval de bataille que venait de lui vendre l'abbé
+de Saint-Laurent, trouva qu'il était mort la nuit.
+
+L'armée liégeoise arriva le soir à Brusten, près Saint-Trond; les
+chefs la retinrent dans le village et la forcèrent d'attendre le
+lendemain (28 oct.).
+
+Au matin, le duc, «monté sur un courtaut,» passait devant ses lignes,
+un papier à la main; c'était son ordonnance de bataille, tout écrite,
+telle que ses conseillers l'avaient arrêtée la nuit. Qu'adviendrait-il
+de cette première bataille qu'il livrait comme duc? c'était une grande
+question, un important augure pour tout le règne. Il y avait à
+craindre que son bouillant courage ne mît tout en hasard. Il paraît
+qu'on trouva moyen de le tenir dans un corps qui ne bougea pas. La
+cavalerie, en général, resta inactive pendant la bataille; dans cette
+plaine fangeuse, coupée de marais, elle eût pu renouveler la triste
+aventure d'Azincourt.
+
+Vers dix heures, les gens de Tongres, impatients, inquiets, ne purent
+plus supporter une si longue attente; ils marchèrent à l'ennemi. Les
+Bourguignons les repoussèrent, criblèrent de flèches et de boulets
+ceux qui gardaient le fossé, gagnèrent le fossé, les canons. Puis,
+comme ils n'avaient plus de quoi tirer, les Liégeois reprirent
+l'avantage. De leurs longues piques, ils chargèrent les archers: «Et
+en une troupe, tuèrent quatre ou cinq cents hommes en un moment; et
+branloient toutes nos enseignes, comme gens presque déconfits. Et sur
+ce pas, fit le duc marcher les archers de sa bataille que conduisoit
+Philippe de Crèvecoeur, homme sage, et plusieurs autres gens de bien,
+qui avec un grand _hu!_ assaillirent les Liégeois, qui en un moment
+furent desconfitz.»
+
+Il paraît qu'on fit croire au duc qu'il leur avait tué six mille
+hommes. Commines le répète et s'en moque lui-même. Il assure que la
+perte était peu de chose, que sur un si grand peuple, il n'y
+paraissait guère. Renard de Rouvroy, ayant tenu encore trois jours
+dans Saint-Trond, Raes et le bailli avaient le temps de mettre Liége
+en défense. Mais il aurait fallu abattre autour des murs certaines
+maisons qui étaient aux églises, et elles n'y consentaient pas.
+
+De coeur et de courage, sinon de force, la ville était tuée. On avait
+beau dire au peuple que les envoyés du roi négociaient, que le légat
+allait venir pour tout arranger; chacun commençait à songer à soi, à
+vouloir faire la paix avant les autres; d'abord les petites gens de la
+rivière, les poissonniers. Puis les églises s'enhardirent et
+déclarèrent qu'elles voulaient traiter. On les laissa faire, et elles
+traitèrent, non-seulement pour elles, mais pour la cité.
+
+Ce qu'elles obtinrent, et qui n'était rien moins qu'une grâce, ce fut
+de rendre tout, «à volonté,» sauf le feu et le pillage. Les prêtres,
+n'ayant rien à craindre pour eux-mêmes, se contentèrent d'assurer
+ainsi les biens, sans s'inquiéter des personnes.
+
+Cet arrangement fut accepté, l'égoïsme gagnant, comme il arrive dans
+les grandes craintes. On choisit trois cents hommes, dix de chaque
+métier, pour aller demander pardon. La commission était peu
+rassurante. Le duc avait pris dix hommes de Saint-Trond, et dix hommes
+de Tongres, auxquels il avait fait couper la tête.
+
+Trois cents suffiraient-ils? L'ennemi une fois dans la ville n'en
+pendrait-il pas d'autres?... Cette crainte se répandit et devint si
+forte que les portes ne s'ouvrirent pas. Le vaillant Bierlo, qui avait
+porté l'étendard, qui l'avait défendu et sauvé, se mit aussi à
+défendre les portes, s'obstinant à les tenir fermées, à moins que la
+sûreté des personnes ne fût garantie.
+
+Le duc attendait les trois cents sur la plaine. Sa position était
+mauvaise: «On étoit en fin coeur d'hiver, et les pluies plus grandes
+qu'il n'est possible de dire, le pays fangeux et mol à merveille. Nous
+étions (c'est Commines qui parle) en grande nécessité de vivres et
+d'argent, et l'armée comme toute rompue. Le duc n'avoit nulle envie de
+les assiéger, et aussi n'eût-il su. S'ils eussent attendu deux jours à
+se rendre, il s'en fût retourné. La gloire qu'il reçut en ce voyage
+lui procéda de la grâce de Dieu, contre toute raison. Il eut tous ces
+honneurs et biens pour la grâce et bonté dont il avoit usé envers les
+otages, dont vous avez ouï parler.»
+
+Croyant qu'il n'y avait qu'à rentrer dans la ville, le duc avait
+envoyé, pour entrer le premier, Humbercourt qu'il en avait nommé
+gouverneur, et qui n'y était point haï. Porte close. Humbercourt se
+logea dans l'abbaye de Saint-Laurent, tout près des murs de la ville,
+dont il entendait tous les bruits[140]. Il n'avait que deux cents
+hommes; nul espoir de secours en cas d'attaque. Heureusement il avait
+avec lui quelques-uns des otages, qui lui servirent merveilleusement,
+pour travailler la ville et l'amener à se rendre: «Si nous pouvons les
+amuser jusqu'à minuit, disait-il, nous aurons échappé; ils seront las
+et s'en iront dormir.» Il détacha ainsi deux otages aux Liégeois, puis
+(le bruit redoublant dans la ville) quatre autres, avec une bonne et
+amicale lettre; il leur disait: Qu'il avait toujours été bon pour eux,
+que pour rien au monde il ne voudrait consentir à leur perte; naguère
+encore il était des leurs, du métier des _fèves_ et maréchaux, il en
+avait porté la robe, etc. La lettre vint à temps; ceux de la porte
+parlaient d'aller brûler l'abbaye et Humbercourt dedans. Mais: «Tout
+incontinent, dit Commines, nous ouïmes sonner la cloche d'assemblée,
+dont nous eûmes grande joie, et s'éteignit le bruit que nous
+entendions à la porte. Ils restèrent assemblés jusqu'à deux heures
+après minuit, et enfin conclurent qu'au matin ils donneroient une des
+portes au seigneur d'Humbercourt. Et tout incontinent s'enfuit de la
+ville messire Raes de Lintre et toute sa séquelle[141].»
+
+[Note 140: Cette curieuse scène de nuit avait deux témoins
+très-intelligents qui l'ont peinte, un jeune homme d'armes
+bourguignon, Philippe de Commines, et un moine, Adrien de Vieux-Bois.
+Tout le couvent, en alarme, s'occupait à cuire du pain pour ceux qui
+viendraient, quel que fût leur parti.]
+
+[Note 141: Voir dans Adrien la scène intérieure de Liége, l'abandon du
+tribun. On lui en voulait de ne s'être pas fait tuer, comme Bare de
+Surlet. On prétendait qu'après la bataille il avait passé la nuit dans
+un moulin, etc. Ce qui est sûr, c'est qu'une fois rentré dans Liége,
+il montra beaucoup de fermeté et ne quitta qu'au dernier moment.]
+
+Au matin, les trois cents, en chemise, furent menés dans la plaine, se
+mirent à genoux dans la boue et crièrent merci. Le bon ami du roi, le
+légat, qui venait intercéder, se trouva là justement pour ce piteux
+spectacle. Quoi qu'il pût dire, le duc y fit peu d'attention. Le sage
+Humbercourt eût voulu qu'il se servît de ce légat pour le faire entrer
+avant lui dans la ville, pour bénir et calmer le peuple, l'endormir,
+rendre l'entrée plus sûre.
+
+Loin de là, le duc, tenant à faire croire qu'il entrait de force, «à
+portes renversées,» fit à l'instant mettre le marteau aux murs et
+détacher les portes de leurs gonds. C'était l'ancien usage, quand le
+vainqueur n'entrait pas par la brèche, qu'on lui couchât les portes
+sur le pavé, afin qu'il les foulât et marchât dessus.
+
+Le 17 novembre, au matin, les troupes entrèrent, puis le duc
+accompagné de l'évêque, puis des troupes, et toujours des troupes,
+jusqu'au soir. Il n'était pas sans émotion en se voyant enfin dans
+Liége; le matin, il avait pu à peine manger.
+
+La foule à travers laquelle il passait offrait l'aspect de deux
+peuples distincts, des élus et des réprouvés, en ce jour de jugement;
+à droite, les élus, c'est-à-dire le clergé, en blanc surplis, avec les
+gens qui tenaient au clergé ou voulaient y tenir, tous ayant à la main
+des cierges allumés, comme les Vierges sages; à gauche, sans cierge,
+aussi bien que sans armes, l'épaisse et sombre file des bourgeois,
+gens de métiers et menu populaire, portant la tête basse.
+
+Ils roulaient en eux-mêmes la terrible sentence, encore inconnue, et
+tout ce que peut contenir pour celui qui se livre, ce mot vague,
+infini: À volonté. Personne, tant qu'il n'était pas expliqué, ne
+savait qui était vivant et qui était mort.
+
+L'attente fut prolongée jusqu'au 26 novembre. Ce jour-là sonna la
+cloche du peuple pour la dernière fois. Sur l'estrade, devant le
+palais, au lieu consacré et légal où jadis siégeait le prince-évêque,
+s'assit le maître et juge... Près de lui, Louis de Bourbon, et en bas
+le condamné, le peuple, pour ouïr la sentence. D'illustres personnages
+avaient place aussi sur l'estrade, comme pour représenter la
+chrétienté: un Italien, le marquis de Ferrare, un Suisse, le comte de
+Neufchâtel (maréchal de Bourgogne), enfin Jacques de Luxembourg, oncle
+de la reine d'Angleterre.
+
+Un simple secrétaire et notaire lut «haut et clair» l'arrêt...
+
+Arrêt de mort pour Liége. Il n'y avait plus de cité, plus de
+murailles, plus de loi, plus de justice de ville ni de justice
+d'évêque, plus de corps de métiers.
+
+Plus de loi; des échevins nommés par l'évêque, assermentés au duc,
+jugeront _selon droit et raison escripte_[142], d'après le mode que
+fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque.
+
+[Note 142: «Sans avoir regart aux malvais stieles, usaiges et
+coustumes selon lesquelz lesdis eschevins ont aultrefois jugiet.»
+Documents Gachard, II, 447.--Adrien, ordinairement fort exact, ajoute:
+«Et modum per dominum ducem et dominum episcopum ordinandum.» Amptiss.
+Coll., IV, 1322.]
+
+Liége n'est plus une ville, n'ayant ni portes, ni murs, ni fossé; tout
+sera effacé et mis de niveau, en sorte qu'on puisse y entrer de
+partout «comme en un village.»
+
+La voix de la cité, son bourgmestre, l'épée de la cité, son avoué, lui
+sont ôtés également. L'avoué, le défenseur désormais, c'est l'ennemi;
+le duc, comme avoué suprême, siége et lève son droit dans la ville, au
+pont d'Amercoeur.
+
+Loin qu'il y ait un corps de ville, il n'y a plus de corps de métiers.
+Liége perd les deux choses dont elle était née, dont elle eût pu
+renaître: les métiers et la cour épiscopale; ses fameuses justices de
+l'Anneau et de la paix de Notre-Dame[143].
+
+[Note 143: Le peuple perd son antique et joyeux privilége de danser
+dans l'église, etc.--«Sera abolie l'abusive coustumme de tenir les
+consiaux en l'église de Saint-Lambert, du marchiet de plusseurs
+denrées, des danses et jeuz et aultres négociations illicites que l'on
+y a accoustumé de faire.» Documents Gachard, II, 453.]
+
+Elle ne juge plus et elle est jugée, jugée par ses voisines, ses
+ennemis, Namur, Louvain, Maëstricht. Les appels seront maintenant
+portés dans ces trois villes.
+
+Maëstricht est franche, indépendante et ne paye plus rien. Liége paye,
+par-dessus les six cent mille florins du premier traité, une rançon de
+cent quinze mille lions.
+
+C'est-à-dire qu'elle se ruine pour se racheter, prisonnière qu'elle
+est. Et tout en se rachetant, il faut qu'elle livre douze hommes pour
+la prison ou pour la mort; le duc décidera.
+
+L'acte lu, le duc déclara que c'était bien là sa sentence. Son
+chancelier, s'adressant à ceux qui étaient dans la place, leur demanda
+s'ils acceptaient tous ces articles et voulaient s'y tenir... L'on
+constata qu'ils avaient accepté, que pas un n'avait contredit, qu'ils
+avaient dit, bien distinctement, _Oy, oy_. Le chancelier se tourna
+ensuite vers l'évêque et vers le chapitre, qui répondirent _Oy_, comme
+le peuple. Et alors le duc, s'adressant à la foule, daigna dire que,
+s'ils tenaient parole, il leur serait un bon protecteur et gardien.
+
+Cette bonté n'empêcha pas que, quelques jours après, l'échafaud ne fût
+dressé. On amena les _douze_ qui avaient été livrés; _trois_, mis sur
+l'échafaud, y reçurent grâce; _trois fois_ trois furent décapités. La
+terreur qu'inspira ce spectacle eut tant d'effet que cinq mille hommes
+achetèrent leur pardon.
+
+Il y avait dans Liége une chose qui était aussi chère aux Liégeois que
+leur vie: c'était le principal monument de la ville et son palladium,
+ce qu'ils appelaient leur _péron_, une colonne de bronze au pied de
+laquelle le peuple, pendant tant de siècles, avait fait les lois, les
+actes publics. Cette colonne, qui avait assisté à toute la vie de
+Liége, semblait Liége elle-même. Tant qu'elle était là, rien n'était
+perdu; la cité pouvait toujours revivre. Le duc mit dans son arrêt ce
+terrible article: «Le _péron_ sera enlevé, sans qu'on puisse le
+rétablir jamais, pas même en refaire l'image dans les armes de la
+ville.»
+
+Il emporta en effet la colonne avec lui, la plaça, comme au pilori, à
+la Bourse de Bruges, et sur le triste monument furent gravés des vers
+en deux langues, où on le fait parler (comme si Liége parlait à la
+Flandre):
+
+ Ne lève plus un sourcil orgueilleux!
+ Prends leçon de mon aventure,
+ Apprends ton néant pour toujours!
+ J'étois le signe vénéré de Liége, son titre de noblesse,
+ La gloire d'une ville invaincue...
+ Aujourd'hui exposé (le peuple rit et passe!)
+ Je suis ici pour avouer ma chute;
+ C'est Charles qui m'a renversé[144].
+
+[Note 144: Un historien du XVIIe siècle ajoute: «Le duc fit abattre la
+statue de Fortune, que les Liégeois avoient dressée sur le marché pour
+marque de leur liberté et fiché un clou à sa roue, afin qu'elle ne
+tournast.» Mélart. C'est la traduction de l'inscription latine donnée
+par Meyer, fol. 342. Voir la très-plate inscription française dans D.
+Plancher et Salazar. Histoire de Bourgogne, IV, 358.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+PÉRONNE.--DESTRUCTION DE LIÉGE
+
+1468
+
+
+Une foule inquiète attendait le duc de Bruxelles: solliciteurs,
+suppliants, envoyés de tous pays. Il y avait, entre autres, de pauvres
+gens de Tournai qui étaient là, à genoux, pour excuser je ne sais
+quelle plaisanterie des enfants de la ville; le duc ne parlait de rien
+moins que de les marquer au front d'un fer rouge aux armes de
+Bourgogne[145].
+
+[Note 145: Il l'aurait fait si ses nobles n'avaient intercédé.
+(Poutrain.)--Tournai, enfermée de toutes parts et s'obstinant à rester
+française, se trouvait dans un état de siége perpétuel. Les Flamands,
+quand ils voulaient, la faisaient mourir de faim, et par représailles
+elle se moquait fort de ses pesants voisins, trop bien nourris.]
+
+À sa violence, à son air sombre, on voyait bien que la fin de cette
+affaire de Liége n'était pour lui qu'un commencement. Il remuait en
+pensée plus de choses qu'une tête d'homme n'en pouvait contenir. On
+eût pu lire sur son visage sa menaçante devise: «Je l'ay
+_empris_[146].» Il allait _entreprendre_, avec quel succès! Dieu le
+savait. Une comète qui parut à son avénement donnait fort à penser:
+«J'entrai en imagination (dit Chastellain)... Je m'attends à tout...
+La fin fera le jugement.»
+
+[Note 146: C'est l'expression du formidable portrait attribué à Van
+Eyck. Celui qu'on voyait à Gand dans une précieuse collection (vendue
+en 1840) est sombre, violent, bilieux; le teint accuse l'origine
+anglo-portugaise. Il a été souvent copié.]
+
+Ce qu'on pouvait prévoir sans peine, c'est qu'avec un tel homme il y
+aurait beaucoup à faire et à souffrir, que ses gens auraient peu de
+repos, qu'il lasserait tout le monde avant de se lasser. Jamais on ne
+surprit en lui ni peur ni fatigue. «Fort de bras, fort d'échine, de
+bonnes fortes jambes, de longues mains, un rude joûteur à jeter tout
+homme par terre, le teint et le poil bruns, la chevelure épaisse,
+_houssue_...»
+
+Fils d'une si _prude femme_ et si _béguine_, lisant insatiablement
+dans sa jeunesse les vieilles histoires des preux, on avait cru qu'il
+serait un vrai manoir de chevalerie[147]. Il était dévot, disait-on,
+particulièrement à la vierge Marie. On remarquait qu'il avait les yeux
+«angéliquement clairs.»
+
+[Note 147: Il eut «l'entendement et le sens si grand qu'il résistoit à
+ses complexions, tellement qu'en sa jeunesse ne fut trouvé plus doux,
+ne plus courtoy que luy. Il apprenoit à l'école moult bien, etc.»
+Olivier de la Marche. Le portrait capital est celui de Chastellain. On
+y voit qu'il avait l'esprit très-cultivé, beaucoup de faconde et de
+subtilité: «_Il parloit de grand sens_ et parfond, et continuoit
+longuement au besoin.» Ce qui contredit le mot de Commines: «Trop
+_peu_ de malice et _de sens_,» etc. La contradiction n'est
+qu'apparente; on peut être discoureur, logicien et peu judicieux.]
+
+Les Flamands, Hollandais, tous les gens du nord et de langues
+allemandes avaient mis un grand espoir dans leur jeune comte. Il
+parlait leur langue, puisait au besoin dans leur bourse, vivait avec
+eux et comme eux sur les digues, à voir la mer, qu'il aimait fort, ou
+bien à bâtir sa tour de Gorckum. Dès qu'il fut maître, on aperçut
+qu'il y avait encore en lui un tout autre homme qu'on ne soupçonnait
+pas, homme d'affaires, d'argent et de calcul. «Il prit le mors aux
+dents, veilla et estudia en ses finances.» Il visita le trésor de son
+père[148], mais pour le bien fermer, voulant vivre et suffire à tout
+avec son domaine et ce qu'il tirerait de ses peuples. L'argent de
+Liége et tout l'extraordinaire ne devaient point les soulager, mais
+rester dans les coffres. En tout un ordre austère. La joyeuse maison
+du bon duc devint comme un couvent[149]; plus de grande table commune
+où les officiers et seigneurs mangeaient avec le maître. Il les divisa
+et parqua en tables différentes, d'où, le repas fini, on les faisait
+défiler devant le prince, qui notait les absents: l'absent perdait les
+gages du jour.
+
+[Note 148: Selon Olivier de la Marche: Quatre cent mille écus d'or,
+soixante-douze mille marcs d'argent, deux millions d'or en meubles,
+etc. En 1460, Philippe le Bon avait ordonné à ses officiers de rendre
+leurs comptes dans les quatre mois qui suivraient l'année révolue.
+(Notice de Gachard sur les anciennes chambres des comptes, en tête de
+son Inventaire.) En 1467-8, le duc Charles crée une chambre des
+domaines, règle la comptabilité, en divise les fonctions entre le
+receveur et le payeur, etc. _Archives gén. de Belgique, Reg. de
+Brabant, nº 4, fol. 42-46._]
+
+[Note 149: «Se délitoit en beau parler, et en amonester ses nobles à
+vertu, comme un orateur... assis en haut-dos paré.--Il mist sus une
+audience, laquelle il tint trois fois la semaine, après disner...; les
+nobles de sa maison estoient assis devant ly en bancs, chascun selon
+son ordre, sans y oser faillir..., souvent toutesfois à grand'tannance
+des assis.» Chastellain.]
+
+Nul homme plus exact, plus laborieux. Il était le matin au conseil et
+il y était le soir, «se travaillant soy et ses gens, outrageusement.»
+Ses gens, ceux du moins qu'il employait le plus, c'étaient des gens de
+langue française et de droit romain, des hommes de loi bourguignons
+ou comtois. Le règne des Comtois[150], commencé sous Philippe le Bon
+par Raulin, continué sous son fils par le De Goux, les Rochefort, les
+Carondelet, éclate dans l'histoire par la tyrannie des Granvelle.
+Leurs traditions d'impérialisme romain, de procédures secrètes, etc.,
+furent pourtant connues dès l'époque où le chancelier Raulin, armé
+d'un simple billet de son maître absent, fit étouffer le sire de
+Granson entre deux matelas[151].
+
+[Note 150: Ce que nous disons ici des ministres de la maison de
+Bourgogne contraste avec le remarquable esprit de mesure qui
+caractérise la Franche-Comté. À portée de tout, et informés de tout,
+les Comtois eurent de bonne heure deux choses, savoir faire, savoir
+s'arrêter. Savants et philosophes (Cuvier, Jouffroy, Droz), légistes,
+érudits et littérateurs (Proudhon et ses collègues de la Faculté de
+Paris, Dunod, Weiss, Marmier), tous les Comtois distingués se
+recommandent par ce caractère. Nodier lui-même, qui a donné l'élan à
+la jeune littérature, ne l'a pas suivi dans ses excentricités. Les
+devises franc-comtoises sont modestes et sages: Granvelle, _Durate_;
+Olivier de la Marche, _Tant a souffert_; Besançon, _Plût à
+Dieu_.--J'attends beaucoup, pour l'étude de la Franche-Comté, des
+documents qu'elle publie dans ses excellents mémoires académiques, et
+de la savante et judicieuse histoire de M. Clerc.
+
+Ces familles de légistes se poussaient à la fois dans la robe et dans
+l'épée. Un Carondelet est tué à Montlhéry, un Rochefort y commande
+cent hommes d'armes; en récompense, il est fait maître des requêtes;
+plus tard, il devient chancelier de France. Son père avait eu ses
+biens confisqués _pour une petite rature_ qu'il fit à son profit dans
+un acte. Le faux n'est pas rare en ce temps. Cf. le fameux procès du
+bâtard de Neufchâtel, Der Schweitzerische Geschichtforscher, I, 403.]
+
+[Note 151: Dunod.]
+
+On reconnait, dans la sentence de Liége, la main de ces légistes, à
+cet article surtout, où, substituant le _droit écrit_ à la coutume,
+ils ajoutent à ce mot déjà si vague un arbitraire illimité: «Selon le
+mode que fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque.»
+
+Après Liége, la Flandre. Dès le lendemain de la bataille, une lettre
+fut écrite par le duc, une menace _contre tous les fieffés_ de Flandre
+qui ne rendraient pas le service militaire. Cette expression semblait
+étendre l'obligation du service à une foule de petites gens, qui
+tenaient, à titre de fiefs, des choses minimes pour une minime
+redevance. L'effroi fut grand[152]; l'effet subit, beaucoup aimèrent
+mieux laisser là fief et tout et passer la frontière. Il fallut que le
+duc s'expliquât; il dit dans une nouvelle lettre, non plus _tous les
+fieffés_, mais: «Nos féaux vassaux et sujets, _tenus et accoutumés_ de
+servir et _fréquenter_ les armes.»
+
+[Note 152: La menace est du 5 novembre, et l'explication du 20
+décembre; en six semaines, l'émigration avait commencé: «Se partent et
+absentent, ou sont à voulenté d'eux partir et absenter.» Gachard.]
+
+Le mot d'_aide_ ne prêtait pas moins que celui de _fief_ au
+malentendu. Sous ce mot féodal (aide de joyeuse entrée, aide de
+mariage), il demanda un impôt régulier, annuel, pour seize ans. Le
+total semblait monstrueux: pour la Flandre, douze cent mille écus;
+pour le Brabant, huit cent mille livres; cent mille livres pour le
+Hainaut. «Il n'y eut personne qui ne fût perplexe durement et frappé
+au front, d'ouïr nommer cette horrible somme de deniers à prendre sur
+le peuple.»
+
+Par ces violentes chicanes pour changer ses vassaux en sujets, pour
+devenir de suzerain féodal, souverain moderne, le duc de Bourgogne
+n'en restait pas moins, dans l'opinion de tous et dans la sienne, le
+prince de la chevalerie. Il en gardait les formes, et elles devenaient
+souvent dans ses mains une arme politique. Juge de l'honneur
+chevaleresque, comme chef de la Toison d'or, il somma son ennemi, le
+duc de Nevers, de comparaître au chapitre de l'ordre[153], le fit
+condamner comme contumax, biffer son nom, noircir son écusson[154].
+
+[Note 153: Le duc fit lire et adopter à ce chapitre une ordonnance qui
+mettait dans sa main toute la juridiction de l'ordre. V. le texte dans
+Reiffenberg, Histoire de la Toison-d'Or, p. 50.]
+
+[Note 154: Il le déshonorait après l'avoir dépouillé. Sur cette
+terrible iniquité de la maison de Bourgogne, sur la cession forcée
+(qu'Hugonet extorqua), sur le courage du notaire qui glissa dans
+l'acte même (au pli du parchemin où posait le sceau), une toute petite
+protestation. V. Preuves de Commines.]
+
+Ceux même que le roi avait cru s'attacher et qu'il avait achetés le
+plus cher tournaient au duc de Bourgogne, comme au chef naturel des
+princes et seigneurs.
+
+Un nouveau _Bien public_ se préparait, plus général et dans lequel
+entreraient ceux qui s'étaient abstenus de l'autre. René devait en
+être, quoique le roi aidât alors son fils en Espagne. Deux femmes y
+poussaient, la douairière de Bourbon, aux enfants de qui il avait
+confié moitié du royaume, et la propre soeur de Louis XI, qui, il est
+vrai, lui ressemblait trop pour subir aisément sa protection
+tyrannique; plus il faisait pour elle, plus elle travaillait contre
+lui.
+
+L'Anglais n'avait pu être du premier _Bien public_; on l'invitait au
+second. Le Bourguignon épousait la soeur d'Édouard, et le Breton
+épousait en quelque sorte l'Angleterre elle-même, voulant l'établir à
+côté de lui, en Normandie. Le roi, les voyant tous appeler l'Anglais,
+s'avisa d'un expédient qu'ils n'avaient pas prévu, il appela la
+France.
+
+Il convoqua les États généraux (avril), les trois ordres; soixante
+villes envoyèrent leurs députés[155]. Il leur posa simplement la vraie
+question: «Le royaume veut-il perdre la Normandie?» La confier au
+jeune frère du roi, qui n'était rien que par les ducs de Bourgogne et
+de Bretagne, c'était la leur donner, ou plutôt y mettre les Anglais.
+
+[Note 155: Chaque ville envoya trois députés, un prêtre et deux
+laïques.--La relation du greffier Prévost, imprimée dans les
+collections (Isambert, etc.), se trouve plus complète dans un ms. de
+Rouen; les dates et certains détails y sont plus exactement indiqués.
+On y voit un seul bourgeois porter la parole au nom de plusieurs
+villes. (Communiqué par M. Chéruel, d'après le ms. des _Archives
+municipales de Rouen_.)]
+
+Ce n'était pas la faute du duc de Bretagne si les Anglais n'y étaient
+pas. Ils n'avaient pas besoin d'y prendre une place, comme Henri V
+avait dû le faire; on leur en offrait douze. Chose étrange pour leur
+faire accepter ces villes, il fallait les payer, ils chicanaient sur
+la solde... Le fait est qu'ils avaient grand'peine à venir; Édouard
+n'osait bouger de chez lui.
+
+Que l'offre eût été faite, cela n'était pas douteux. Warwick (par
+conséquent Louis XI), en avait copie[156]. Les États, quand on leur
+fit cette révélation, en eurent horreur... Qu'il y eût un Français
+pour recommencer les guerres anglaises, l'égorgement de la France!...
+Tous ceux qui étaient là, même les princes et les seigneurs qui
+chancelaient la veille, retrouvèrent du coeur, et offrirent au roi
+leurs biens et leurs vies.
+
+[Note 156: Dépêche de Menypeny au roi, _Legrand, Hist. de Louis XI
+(ms. de la Bibl. royale), liv. XI, p. 1, 16 janvier 1468._ V. aussi
+Rymer, 3 août.]
+
+«La chose, dit lui-même le noble historien de la maison de Bourgogne,
+touchoit la _perpétuité_ du royaume, et le roy n'y a que son
+_voyage_.» Tous le sentirent. Le voeu des États, porté au duc à
+Cambrai, venait avec autorité. Le mépris qu'il en fit, soigneusement
+répandu par le roi, mit beaucoup de gens contre lui. Les plus
+pacifiques eurent une velléité de guerre. Il y eut à Paris un tournoi
+des enfants de la ville[157], et même plus sérieux que ces exercices
+ne l'étaient alors; ceux-ci, dans leur inexpérience, y allèrent trop
+vivement, et ils se blessèrent.
+
+[Note 157: Ici le greffier Jean de Troyes se redresse, enfle la voix
+et donne tout au long le noble détail.]
+
+Le mouvement fut fort contre le duc de Bourgogne. Ce qui le
+prouverait, c'est que l'homme le plus flottant et qui jusque-là
+s'était le plus ménagé, Saint-Pol, devint audacieux tout à coup et
+s'en alla à Bruges où était le duc, fit une entrée bruyante, avec
+force fanfares, et faisant porter devant lui l'épée de connétable. Aux
+plaintes qu'on en fit, il ne répondit rien, sinon que Bruges était du
+royaume, qu'il était connétable de France, et que c'était son droit
+d'aller partout ainsi.
+
+Le duc attendait à Bruges sa future épouse, Marguerite d'York. Il y
+avait là un monde complet de toutes nations, une foule d'étrangers
+venus pour voir la fête. Le duc en profita pour montrer solennellement
+quel rude justicier il était, quel haut seigneur, combien indépendant
+et au-dessus de tout. Il fit, sans forme de procès, couper la tête à
+un jeune homme de grande maison qui avait fait un meurtre. Toute la
+noblesse eut beau prier; l'exécution ne s'en fit pas moins à la veille
+du mariage.
+
+Ce mariage anglais contre la France fut fort sérieux, dans la bizarre
+magnificence de ses fêtes guerrières, plein de menace et de sombre
+avenir. Les mille couleurs de tant de costumes et de bannières étaient
+attristées des couleurs du maître, qui dominaient tout, le noir et le
+violet[158].
+
+[Note 158: «My-parti de noir et de violet» selon Jean de Hénin et
+Olivier de la Marche.]
+
+La soeur des trois fratricides, Marguerite d'York, apportait avec elle
+cent cinquante ans de guerre entre parents. Ses archers anglais
+descendirent sa litière au seuil de l'hôtel de Bourgogne, où la reçut
+la douairière Isabelle. Des archers, peu ou point de lords[159]; un
+évêque anglais qui avait mené la chose, malgré tous les évêques.
+
+[Note 159: Sauf les lords de la façon d'Édouard, les parents de sa
+femme et un cadet des Talbot.]
+
+Au mariage assistèrent deux cardinaux, Balue, l'espion du roi, et un
+légat du pape qui venait demander pour la pauvre ville de Liége un
+sursis au payement. Les malheureux étaient déjà tellement ruinés, deux
+ans auparavant, que pour un premier terme il leur avait fallu
+dépouiller leurs femmes, leur ôter leurs anneaux, leurs ceintures. Le
+duc fut inflexible. Cette dureté dans un tel moment ne pouvait porter
+bonheur au nouveau mariage. Les mariés à peine au lit, le feu prit...
+ils faillirent brûler[160].
+
+[Note 160: «Wen they were both in bedde...» Fragment publié par
+Hearnes, à la suite des: Th. Sprottii Chronica (in-8º, 1719, p. 296).]
+
+Le tournoi fut celui de l'arbre ou _péron_ d'or, apparemment pour
+rappeler celui de Liége[161]. Aux intermèdes, parmi une foule
+d'allusions, on vit le saint anglais, le saint par lequel le duc
+jurait toujours, saint Georges, qui tuait le dragon[162]. Deux héros,
+deux amis, Hercule et Thésée (Charles et Édouard?) désarmèrent un roi
+qui se mit à genoux, et se fit leur serf. Le duc figura en personne au
+tournoi, combattit; puis tout à coup laissa la mariée, s'en alla en
+Hollande pour lever l'_aide_ de mariage.
+
+[Note 161: Olivier de la Marche lui donne les deux noms; à la fin de
+la fête, le _péron_ d'or est jeté à la mer.]
+
+[Note 162: Rien de plus magnifique et de plus fantasque (V. Olivier),
+parfois avec quelque chose de barbare; par exemple le duc portant son
+écu «couvert de florins branlants;» par exemple, le couplet brutal:
+«Faites-vous l'âne, ma maîtresse?»--La tour que le duc bâtissait en
+Hollande ne manqua pas de se trouver à la fête de Bruges; du plus haut
+de la tour, par un jeu bizarre, des bêtes musiciennes, loup, bouc ou
+sanglier, sonnaient, chantaient aux quatre vents.--Autre merveille, et
+plus étrange (féerie hollandaise ou anglaise?): la bête de l'océan du
+Nord, la baleine, entre et nage à sec. De son ventre sortent des
+chevaliers, des géants, des sirènes; sirènes, géants et chevaliers,
+combattent et font la paix, comme si l'Angleterre finissait sa guerre
+des deux Roses. Le monstre alors, ravalant ses enfants, nage encore et
+s'écoule.]
+
+Le roi crut que cette fête de guerre, ces menaces, ce brusque départ
+annonçaient un grand coup. Depuis trois mois, il s'y attendait. En
+mai, le chancelier d'Angleterre avait solennellement annoncé une
+descente, et le roi pour la retarder avait jeté en Angleterre un frère
+d'Henri IV. Il voyait un camp immense se faire contre lui près de
+Saint-Quentin. Il y avait à parier qu'au 15 juillet, la trêve avec la
+Bourgogne expirant, Bourguignon, Breton, Anglais, tous agiraient
+d'ensemble.
+
+La chose semble avoir en effet été convenue ainsi. Le Breton seul tint
+parole, agit, et porta seul les coups. Le roi le serra à la fois par
+le Poitou et par la Normandie, lui reprit Bayeux, Vire et Coutances.
+Il cria au secours, et n'obtint du Bourguignon que cinq ou six cents
+hommes pour garder Caen. Celui-ci était jaloux, il se souciait peu
+d'affermir le Breton en Normandie. Tard, bien tard, sur son instante
+prière, ayant reçu une lettre suppliante, écrite de sa main, il
+consentit à passer la Somme, mais pacifiquement encore et sans tirer
+l'épée. Si peu soutenu, il fallut bien que le Breton traitât,
+abandonnant le frère du roi, et remettant ce qu'il avait en Normandie
+à la garde du duc de Calabre, qui alors était tout au roi (traité
+d'Ancenis, 10 septembre). Le roi avait gagné la partie.
+
+Ce qui sans doute avait contribué à ralentir le duc de Bourgogne,
+c'est qu'il voyait une révolution se faire derrière lui. Depuis son
+cruel refus de donner un sursis à Liége, cette misérable ville, tout
+écrasée et sanglante qu'elle était, remuait son cadavre... Dès les
+premiers jours d'août s'ébranla des Ardennes une foule hideuse, sans
+habits, des massues pour armes, de vrais sauvages qui depuis longtemps
+vivaient dans les bois[163]. Ces malheureux bannis, entendant dire
+qu'il y aurait un coup de désespoir, voulurent en être, et pour mourir
+aimèrent mieux, après tout, mourir chez eux.
+
+[Note 163: «Inermes ac nudi, sylvestribus tantum truncis et fundi
+lapidibusque armati.» J. Piccolomini, Comment., lib. III, p. 400, et
+apud Freher, t. III, p. 273.]
+
+Le 4 août, ils avaient essayé déjà de prendre Bouillon. Ils avancèrent
+toujours en grossissant leur troupe, et, le 8 septembre, ils entrèrent
+dans Liége en criant Vive le roi! de sorte que le duc de Bourgogne put
+apprendre en même temps la révolution de Liége et la soumission du
+Breton (10 septembre).
+
+Le duc, qui avait peu de forces à Liége, les en avait retirées, comme
+on l'en priait depuis longtemps au nom de l'évêque. Il avait ruiné de
+fond en comble, non-seulement la ville, mais les églises, obligées de
+répondre pour la ville. Plus de cour spirituelle, plus de juridiction
+ecclésiastique, plus d'argent à tirer des plaideurs. Le lieutenant du
+duc de Bourgogne, Humbercourt, laissé à Liége comme receveur et
+percepteur, était seul maître; l'évêque n'était rien. Les gens qui
+gouvernaient celui-ci, à leur tête le chanoine Robert Morialmé, prêtre
+guerrier qu'on voyait souvent armé de toutes pièces, eurent recours,
+pour se délivrer des Bourguignons, au dangereux expédient de rappeler
+les bannis de France[164]. Il se figurait sans doute que le roi y
+joindrait ses troupes et soutiendrait l'évêque, frère du duc de
+Bourbon, contre le duc de Bourgogne.
+
+[Note 164: «Magister Robertus habebat nomen, quod ipse scripsisset
+litteras, nomine domini, fugitivis de Francia _quod redirent_, quia
+omnes dicebant quod fuissent remandati.» Adrianus de Veteri Bosco,
+Coll. ampliss., IV, 1337.]
+
+Les bannis, rentrant dans Liége, n'y trouvèrent point l'évêque; mais,
+pour toute autorité, le légat du pape. Le légat eut grand'peur quand
+il se vit au milieu de ces gens presque nus, et qu'on aurait pris pour
+des bêtes fauves, tant les cheveux et le poil leur avaient crû[165]...
+L'aspect était horrible, les paroles furent douces et touchantes. Ils
+s'adressèrent au vieux prêtre romain comme à un père, le supplièrent
+d'intercéder pour eux: «Ce sont, disaient-ils, nos dernières prières
+que nous vous confions. Qu'on nous laisse revenir, reprendre nos
+travaux; nous ne voulons plus vivre dans les bois, la vie y est trop
+dure... Si l'on ne nous écoute, nous ne répondons plus de ce que nous
+allons faire...» Le légat leur demandant s'ils voulaient poser les
+armes pour le laisser arranger tout avec l'évêque, ils fondirent en
+larmes et dirent qu'ils ne demandaient qu'à rentrer en grâce, à
+revenir avec leurs pères, leurs mères et leurs enfants.
+
+[Note 165: «Capillorum et barbarum promissione, sylvestrium hominum
+instar.» Piccolomini. ap. Freher, II, 274.]
+
+Le légat prévint de grands désordres, et peut-être sauva la ville en
+leur donnant ces bonnes paroles. Plusieurs avaient fait d'abord de
+terribles menaces, disant que tout le mal venait des prêtres, et ils
+commençaient à faire main basse sur eux. Il les calma, emmena les
+chefs à Maëstricht, où était l'évêque, et lui conseilla de revenir.
+L'évêque n'osait; il avait peur et des bannis et du duc de Bourgogne,
+qui lui écrivait qu'il arrivait dans un moment. Cette dernière peur
+fut apparemment la plus forte, car il reprit ses chaînes et s'en alla
+docilement à Tongres retrouver Humbercourt, lieutenant du duc de
+Bourgogne, contre lequel ses chanoines avaient rappelés les bannis.
+
+Le duc n'avait pas tort d'annoncer qu'il pourrait agir. Le roi, qui
+débarrassé des Bretons eût pu, ce semble, le mener rudement, le priait
+au contraire, lui faisait la cour, voulait lui payer les frais de la
+campagne. L'armée royale, bien supérieure à l'autre, plus aguerrie
+surtout, ne comprenait rien à cela et n'était pas loin d'accuser le
+roi de couardise... C'est qu'on ne voyait pas, derrière, que le duc de
+Bourgogne occupait toujours Caen, qu'un beau-frère d'Édouard lui
+tenait une armée à Portsmouth et n'attendait qu'un signe pour passer.
+Ce coûteux armement anglais, annoncé en plein Parlement, préparé tout
+l'été, serait-il en pure perte? rien de moins vraisemblable; le roi
+n'avait en ce moment nul moyen d'empêcher la descente; tout au plus
+pouvait-il, en revanche, lancer aux Anglais Marguerite d'Anjou qu'il
+avait à Harfleur.
+
+Il était donc en ces perplexités, allant, venant, devant le duc de
+Bourgogne. Celui-ci, ferme dans ses grosses places de la Somme, dans
+un camp immense (une ville plutôt) qu'il s'était bâti, mettait son
+orgueil à ne bouger d'un pas; le Breton l'avait abandonné, mais que
+lui importait, seul n'était-il pas assez fort?... Ainsi, tout restait
+là; le roi, qui se mourait d'impatience, s'en prenait à ceux qui
+traitaient pour lui. Chaque jour plus soupçonneux (et déjà maladif),
+il ne se fiait plus à personne, jusqu'à hésiter d'armer ses gens
+d'armes; dans une lettre, il ordonne de porter les lances sur des
+chariots, et de ne les donner qu'au besoin.
+
+Une chose lui donnait espoir du côté du duc de Bourgogne, c'est que
+tout le monde venait lui dire qu'il était dans une furieuse colère
+contre le Breton. S'il en était ainsi, le moment était bon; cette
+colère contre un ami pouvait le disposer à écouter un ennemi. Le roi
+le crut sans peine, et parce qu'il avait grand besoin qu'il en fût
+ainsi, et parce qu'il était justement lui-même dans cette disposition.
+Trahi successivement par tous ceux à qui il s'était fié, par Du Lau,
+par Nemours, par Melun, il n'avait trouvé de sûreté que dans un ennemi
+réconcilié, Dammartin, celui qui jadis l'avait chassé de France; il
+lui avait mis en main son armée, le commandement en chef au-dessus des
+maréchaux.
+
+Il ne désespérait donc pas de regagner son grand ennemi. Mais pour
+cela il ne fallait pas d'intermédiaire; il fallait se voir et
+s'entendre. Tout est difficile entre ceux qu'on envoie, qui hésitent,
+qui sont responsables; entre gens qui font eux-mêmes leurs affaires,
+souvent tout s'aplanit d'un mot. Il semblait d'ailleurs que si l'un
+des deux pouvait y gagner, c'était le roi, tout autrement fin que
+l'autre, et qui, renouvelant l'ancienne familiarité de jeunesse,
+pouvait le faire causer, peut-être, en le poussant un peu, violent
+comme il était, en tirer justement les choses qu'il voulait le moins
+dire.
+
+Quant au péril que quelques-uns voyaient dans l'entrevue, le roi n'en
+faisait que rire. Il se rappelait sans doute qu'au temps du Bien
+public, le comte de Charolais, causant et marchant avec lui entre
+Paris et Charenton, n'avait pas craint parfois de s'aventurer loin de
+ses gens; il s'était si bien oublié un jour qu'il se trouva au dedans
+des barrières.
+
+Les serviteurs influents des deux princes ne semblent pas avoir été
+contraires à l'entrevue. D'une part le sommelier du duc[166], de
+l'autre Balue[167], se remuaient fort pour avancer l'affaire.
+Saint-Pol s'y opposait d'abord, et cependant il semble que ce soit sur
+une lettre de lui que le roi ait pris son parti et franchi le pas.
+
+[Note 166: «Ledict duc envoya devers ledict seigneur un sien valet de
+chambre, homme fort privé de luy. Le roi y print grant fiance, et eust
+vouloir de parler audict duc.» Commines.--«Un sommelier du corps du
+duc... fut mandé par le roy de France, et par le congé du duc y alla;
+et tant parlementèrent ensemble, et fit ledict (sommelier) tant
+d'alées et de venues, que le duc assura le roy.» Olivier de la
+Marche.]
+
+[Note 167: Le billet du duc au cardinal (_ms. Legrand_) est bien
+caressant, d'une familiarité bien flatteuse: «Très-cher et especial
+amy... Et adieu, cardinal, mon bon amy.» Voir (_Ibidem_) la lettre de
+Saint-Pol, qui semblerait perfidement calculée pour pousser le roi par
+la vanité.]
+
+Tout porte à croire que le duc ne méditait point un guet-apens. Selon
+Commines, il se souciait peu de voir le roi; d'autres disent qu'il le
+désirait fort[168]. Je croirais aisément tous les deux; il ne savait
+peut-être pas lui-même s'il voulait ou ne voulait pas; c'est ce qu'on
+éprouve dans les commencements obscurs des grandes tentations.
+
+[Note 168: C'est ce que Saint-Pol dit dans cette lettre, et ce que
+disaient d'autres encore: «L'on dit que M. de Bourgogne a grande envie
+de le veoir.» Néanmoins, il ajoute: «Hier, sur le soir, vint le vidame
+d'Amiens, qui amena un homme qui affirme sur sa vie que Bourgogne ne
+tend à cette assemblée, sinon pour faire quelque échec en la personne
+du roy.»]
+
+Quoi qu'il en soit, le roi ne se confia pas à la légère; il fit
+accepter au duc la moitié de la somme offerte, et ne partit qu'en
+voyant l'accord négocié déjà en voie d'exécution. Il recevait pour
+l'aller et le retour les paroles les plus rassurantes. Rien de plus
+explicite que les termes de la lettre et du sauf-conduit que lui
+envoya le duc de Bourgogne. La lettre porte: «Vous pourrez seurement
+venir, aler et retourner...» Et le sauf-conduit: «Vous y pouvez venir,
+demeurer et séjourner, et Vous en retourner seurement ès lieux de
+Chauny et de Noyon, à vostre bon plaisir, toutes les fois qu'il vous
+plaira, sans que aucun empeschement soit donné à Vous, _pour quelque
+cas qu'il soit, ou puisse advenir_[169].» (8 oct. 1468.) Ce dernier
+mot rendait toute chicane impossible; quand même on eût pu craindre
+quelque chose d'un prince qui se piquait d'être un preux des vieux
+temps, qui chevauchait fièrement sur la parole donnée, se vantant de
+la tenir mieux que ne voulaient ses ennemis. Tout le monde savait que
+c'était là son faible, par où on le prenait. Au Bien public, quand il
+effectua sa menace avant le bout de l'an, le roi, pour le flatter, lui
+dit: «Mon frère, je vois bien que vous êtes gentilhomme et de la
+maison de France.»
+
+[Note 169: L'original du sauf-conduit fut reconnu pour _écrit de sa
+main_, par son frère, le Grand bâtard, par ses serviteurs intimes,
+Bitche et Crèvecoeur, et son ancien secrétaire, Guillaume de Cluny.
+Cette pièce si précieuse est conservée à la _Bibliothèque royale_.]
+
+Donc, comme gentilhomme et chez un gentilhomme, le roi arriva seul ou
+à peu près. Reçu avec respect par son hôte, il l'embrassa longuement,
+par deux fois, et il entra avec lui dans Péronne[170], lui tenant, en
+vieux camarade, la main sur l'épaule. Ce laisser-aller diminua fort
+quand il sut qu'au moment même entraient par l'autre porte ses plus
+dangereux ennemis, le prince de Savoie, Philippe de Bresse, qu'il
+avait tenu trois ans en prison, dont il venait de marier la soeur
+malgré lui, et le maréchal de Bourgogne, sire de Neufchâtel, à qui le
+roi avait donné puis retiré Épinal, deux hommes très-ardents,
+très-influents près du duc, et qui lui amenaient des troupes.
+
+[Note 170: «Quand Monseigneur vint près du roy, il s'inclina tout bas
+à cheval. Lors le print le roy entre ses bras la teste nue, et le tint
+longuement acolé, et Monseigneur pareillement. Après ces acolements,
+le roy nous salua, et quand il ot ce fait, il rembrasa Monseigneur, et
+Monseigneur lui, la moittié plus longuement qui n'avoient fait. Tout
+en riant, ils vindrent en ceste ville, et descendy à l'ostel du
+receveur, et devoit venir (?) à l'après dîner _logier au chasteau...
+Messire Poncet_, avecq M. le bastard sont _logié au chastel_.» Le
+dernier mot ferait croire qu'il se trouva au château sous la garde
+d'un de ses ennemis. (Documents Gachard.)]
+
+Le pis, c'est qu'ils avaient avec eux des gens singulièrement
+intéressés à la perte du roi, et fort capables de tenter un coup; l'un
+était un certain Poncet de la Rivière, à qui le roi donna sa maison à
+mener à Montlhéry, et qui, avec Brézé, lui brusqua la bataille pour
+perdre tout. L'autre, Du Lau, sire de Châteauneuf, ami de jeunesse du
+roi en Dauphiné et dans l'exil, avait eu tous ses secrets et les
+vendait; il avait essayé de le vendre lui-même et de le faire prendre,
+mais c'était le roi qui l'avait pris. Cette année même, se doutant
+bien qu'on le ferait échapper, Louis XI avait, de sa main, dessiné
+pour lui une cage de fer. Du Lau, averti et fort effrayé, trouva moyen
+de s'enfuir; il en coûta la vie à tous ceux qui l'avaient gardé, et
+par contre-coup à Charles de Melun, dont le roi fit expédier le procès
+de peur de pareille aventure.
+
+Ce Du Lau, ce prisonnier échappé qui avait manqué la cage de si près,
+le voilà qui revient hardiment de lui-même, pardevant le roi, avec
+Poncet, avec d'Urfé, tous se disant serviteurs et sujets du frère du
+roi, tous fort intéressés à ce que ce frère succède au plus vite[171].
+
+[Note 171: V. le curieux livre de M. Bernard sur cette spirituelle et
+intrigante famille des d'Urfé.]
+
+Le roi eut peur. Que le duc eût laissé venir ces gens, qu'il reçut ces
+traîtres tout à côté de lui, c'était chose sinistre et qui sentait le
+pont de Montereau... Il crut qu'il y avait peu de sûreté à rester dans
+la ville; il demanda à s'établir au château, sombre et vieux fort,
+moins château que prison; mais enfin, c'était le château du duc même,
+sa maison, son foyer; il devenait d'autant plus responsable de tout ce
+qui arriverait.
+
+Le roi fut ainsi mis en prison sur sa demande; il ne restait plus qu'à
+fermer la porte. Qu'il manquât de bons amis pour y pousser le duc, on
+ne peut le supposer. Ces arrivants qui trouvaient la chose en si bon
+train, qui voyaient leur vengeance à portée, leur ennemi sous leur
+main, qui, à travers les murs, sentaient son sang... croira-t-on
+qu'ils aient été si parfaits chrétiens que de parler pour lui? Nul
+doute qu'ils n'aient fait des efforts désespérés pour profiter d'une
+telle occasion; que, tournant autour du duc de toutes les manières,
+ils ne lui aient fait honte de ses scrupules; qu'ils n'aient dit que
+ce serait pour en rire à jamais, si la proie venant d'elle-même au
+chasseur, il n'en voulait pas... N'était-ce pas un miracle d'ailleurs,
+un signe de Dieu, que cette venimeuse bête se fût livrée ainsi?
+Lâchez-la, avec quoi croyez-vous la tenir? quel serment, quel traité
+possible? quelle autre sûreté qu'un cul de basse-fosse!
+
+À quoi le duc ému, tremblant de vouloir et de ne vouloir pas, mais
+maître de lui pourtant et faisant bonne contenance, aura noblement
+répondu que: «tout cela n'y faisait rien, que sans doute l'homme était
+digne de tout châtiment, mais qu'une exécution ne lui allait pas, à
+lui, duc de Bourgogne; la Toison qu'il portait était jusqu'ici nette,
+grâce à Dieu; ayant promis, signé, pour deux royaumes de France, il ne
+ferait rien à l'encontre... La veille encore il avait reçu l'argent du
+roi. Garder l'homme pour garder l'argent, était-ce leur conseil?... Il
+fallait être bien osé pour lui parler ainsi!»
+
+Tel fut le débat, et plus violent encore; la plus simple connaissance
+de la nature humaine porterait à le croire, quand même tout ce qui
+suit ne le mettrait pas hors de doute.
+
+Mais on peut croire aussi, non moins fermement, que le duc en serait
+resté là, malgré toute la véhémence du combat intérieur, sans pouvoir
+en sortir, si les intéressés n'eussent, à point nommé, trouvé une
+machine qui, poussée vivement, démontât sa résolution.
+
+Il n'ignorait certainement pas (au 10 octobre) que les bannis étaient
+rentrés dans Liége le 8 septembre. Dès la fin d'août, Humbercourt,
+retiré à Tongres avec l'évêque, les observait et en donnait avis[172].
+Le mouvement était accompagné, encouragé par des gens du roi. Le duc
+le savait avant l'entrevue de Péronne, et dit qu'il le savait[173].
+
+[Note 172: «In fine Augusti dicebatur scripsisse litteras ut
+apponerent diligentiam ad custodiendum passagia.» Adrian., Amplis.,
+Coll. IV, 1328.]
+
+[Note 173: Le duc se plaignait dès lors de ce que: «Les Liégeois
+fesoient mine de se rebeller, à cause de deux ambassadeurs que le Roy
+leur avoit envoyez, pour les solliciter de ce faire... À quoy
+respondit Balue que lesdictz Liégeois ne l'oseroiont faire.» Commines
+(éd. Dupont), I, 151. Ceci ne peut être tout à fait exact. Ni le duc,
+ni Balue ne pouvait ignorer que les Liégeois étaient _rebellés_ depuis
+un mois. Ce qui reste du passage de Commines, c'est que le duc savait
+parfaitement, avant de recevoir le roi, que les envoyés du roi
+travaillaient Liége.--Les dates et les faits nous sont donnés ici par
+un témoin plus grave que Commines en ce qui concerne Liége, _par
+Humbercourt lui-même_, qui était tout près, qui en faisait son unique
+affaire, et qui a bien voulu éclairer le moine chroniqueur Adrien sur
+ce que Adrien n'a pu voir lui-même: «Dominus de Humbercourt, _ex cujus
+relatu_ ista scripta sunt.» Ampliss. Collectio, IV, 1338.]
+
+Il était facile à prévoir que les Liégeois tenteraient un coup de main
+sur Tongres pour ravoir leur évêque et l'enlever aux Bourguignons;
+Humbercourt le prévit[174]. Le duc, en apprenant que la chose était
+arrivée, pouvait être irrité, sans doute; mais pouvait-il être
+surpris?... Il fallait donc, si l'on voulait que cette nouvelle eût
+grand effet sur lui, l'amplifier, l'orner tragiquement. C'est ce que
+firent les ennemis du roi, ou, si l'on veut, que le hasard ait été
+seul auteur de la fausse nouvelle; on avouera que le hasard les servit
+à commandement.
+
+[Note 174: Deux fois il demanda une garde: «Petivit custodiam
+vigiliarum... Iterum misit.» Ibidem, 1334.]
+
+«Humbercourt est tué, l'évêque est tué, les chanoines sont tués.»
+Voilà comme la nouvelle devait arriver pour faire effet; et telle elle
+arriva.
+
+Le duc entra dans une grande et terrible colère,--non pour l'évêque,
+sans doute, qui périssait pour avoir joué double,--mais pour
+Humbercourt, pour l'outrage à la maison de Bourgogne, pour l'audace de
+cette canaille, pour la part surtout que pouvaient avoir à tout cela
+les envoyés du roi.
+
+C'était un grand malheur, mais pour qui? Pour le roi; qu'un mouvement
+encouragé par lui eût abouti à l'assassinat d'un évêque, d'un frère du
+duc de Bourbon, cela le mettait mal avec le pape, qui jusque-là lui
+était favorable dans cette affaire de Liége; de plus, il risquait d'y
+perdre l'appui du seul prince sur lequel il comptât, du duc de
+Bourbon, à qui il avait mis en main les plus importantes provinces du
+centre et du midi... Le duc de Bourgogne, que risquait-il? que
+perdait-il en tout cela (sauf Humbercourt)? on ne peut le comprendre.
+
+Ce qui pouvait nuire à ses affaires, ce n'était pas que les Liégeois
+eussent tué leur évêque, mais qu'ils l'eussent repris, rétabli dans
+Liége, qu'ils se fussent réconciliés avec lui, et que l'évêque
+lui-même, appuyé par le légat du pape, priât le duc de Bourgogne de ne
+plus se mêler d'une ville qui relevait du pape et de l'Empire, mais
+nullement de lui.
+
+Le fait est que l'évêque était bien portant. Humbercourt aussi
+(relâché sur parole). La bande qui ramena de Tongres à Liége l'évêque
+et le légat, tua plusieurs chanoines qui avaient trahi Liége,
+l'excitant, puis l'abandonnant; mais pour l'évêque, ils lui
+témoignèrent le plus grand respect, tellement que quelques-uns des
+leurs ayant hasardé un mot contre lui, ils les pendirent eux-mêmes à
+l'instant. L'évêque, fort effrayé et de ces violences et de ces
+respects, accepta l'espèce de triomphe qu'on lui fît à sa rentrée dans
+Liége. «Enfants, dit-il, nous nous sommes fait la guerre; je vois que
+j'étais mal informé; eh bien! suivons de meilleurs conseils... C'est
+moi qui désormais serai votre capitaine. Fiez-vous en moi, je me fie
+en vous.»
+
+Revenons à Péronne, et répétons encore que le mouvement des Liégeois
+sur Tongres, si probable et si naturel, ne devait guère surprendre le
+duc; que la mort de l'évêque, après sa conduite équivoque, cette mort,
+mauvaise au roi (donc bonne au duc), ne put lui faire mener grand
+deuil, ni faire tout ce grand bruit. De croire que le roi, qui n'y
+gagnait rien et y perdait tant, eût provoqué la chose, lorsqu'il
+laissait au frère du mort tant de provinces en main, une vengeance si
+facile, lorsqu'il venait de remettre lui-même à la merci du duc de
+Bourgogne, c'était croire le roi fol, ou l'être soi-même.
+
+La distance au reste n'est pas si immense entre Liége et Péronne. Le
+roi entra à Péronne, et les Liégeois à Tongres le même jour, dimanche,
+9 octobre[175]. La fausse nouvelle parvint le 10 au duc[176]; mais le
+11, le 12, le 13, durent arriver, avec des renseignements exacts, les
+Bourguignons que les Liégeois avaient trouvés dans Tongres et renvoyés
+exprès. C'est le 14 seulement qu'on fit signer au roi le traité par
+lequel on lui faisait expier la mort de l'évêque que l'on savait
+vivant.
+
+[Note 175: Jour de _la Saint-Denis_; ces deux entreprises hasardeuses
+furent risquées le même jour, peut-être pour le même motif, parce que
+c'était _la Saint-Denis_, et dans la confiance que le patron de la
+France les ferait réussir. On sait le fameux cri d'armes: «En avant,
+Montjoie Saint-Denis!» Louis XI était superstitieux, et les Liégeois
+fort exaltés.]
+
+[Note 176: Cette célérité remarquable s'explique en ce que les
+Liégeois firent leur coup vers minuit: la nouvelle eut pour venir à
+Péronne les vingt-quatre heures du 9 octobre et une partie du 10.]
+
+La colère du duc dans le premier moment, pour un événement qui rendait
+sa cause très-bonne, qui le fortifiait et tuait le roi, cette colère
+bizarre fut-elle une comédie? Je ne le crois pas. La passion a des
+ressources admirables pour se tromper, s'animer en toute bonne foi,
+lorsqu'elle y a profit. Il lui était utile d'être surpris, il le fut;
+utile de se croire trahi, il le crut. Il fallait que sa colère fût
+extrême, effroyable, aveugle, pour qu'il oubliât tout à fait le fatal
+petit mot du sauf-conduit: _Quelque cas qui soit ou puisse advenir_.
+Effroyable en effet fut cette colère, et comme elle eût été si le roi
+lui avait tué sa mère, sa femme et son enfant... Terribles les
+paroles, furieuses les menaces... Les portes du château se fermèrent
+sur le roi, et il eut dès lors tout loisir de songer «se voyant
+enfermé _rasibus_ d'une grosse tour, où jadis un comte de Vermandois
+avait fait mourir un roi de France.»
+
+Louis XI, qui connaissait l'histoire, savait parfaitement qu'en
+général les rois prisonniers ne se gardent guère (il n'y a pas de tour
+assez forte); voulût-on garder, on n'en est pas toujours le maître,
+témoin Richard II à Pomfret; Lancastre eût voulu le laisser vivre
+qu'il ne l'aurait pu. Garder est difficile, lâcher est dangereux: «Un
+si grant seigneur pris, dit Commines, ne se délivre pas.»
+
+Louis XI ne s'abandonna point; il avait toujours de l'argent avec lui,
+pour ses petites négociations; il donna quinze mille écus d'or à
+distribuer; mais on le croyait si bien perdu, et déjà on le craignait
+si peu, que celui à qui il donna garda la meilleure part.
+
+Une autre chose le servit davantage, c'est que les plus ardents à le
+perdre étaient des gens connus pour appartenir à son frère, et qui
+déjà «se disoient au duc de Normandie.» Ceux qui étaient vraiment au
+duc de Bourgogne, son chancelier de Goux, le chambellan Commines qui
+couchait dans sa chambre et qui l'observaient dans cette tempête de
+trois jours, lui firent entendre probablement qu'il n'avait pas grand
+intérêt à donner la couronne à ce frère, qui depuis longtemps vivait
+en Bretagne. Risquer de faire un roi quasi Breton, c'était un pauvre
+résultat pour le duc de Bourgogne; un autre aurait le gain, et lui,
+selon toute apparence, une rude guerre. Car, si le roi était sous
+clef, son armée n'y était pas, ni son vieux chef d'écorcheurs,
+Dammartin[177].
+
+[Note 177: Lequel venait d'_écorcher_ Charles de Melun, en avait la
+peau, et devait tout craindre si les amis de Melun prévalaient.]
+
+Il y avait un meilleur parti. C'était de ne pas faire un roi,--d'en
+défaire un plutôt, de profiter sur celui-ci tant qu'on pouvait, de le
+diminuer et l'amoindrir, de le faire, dans l'estime de tous, si petit,
+si misérable et si nul, qu'en le tuant on l'eût moins tué.
+
+Le duc, après de longs combats, s'arrêta à ce parti, et il se rendit
+au château: «Comme le duc arriva en sa présence, la voix luy
+trembloit, tant il estoit esmeu et prest de se courroucer. Il fit
+humble contenance de corps, mais son geste et parole estoit aspre,
+demandant au roy s'il vouloit tenir le traicté de paix...» Le roi «ne
+put celer sa peur,» et signa l'abandon de tout ce que les rois
+avaient jamais disputé aux ducs[178]. Puis, on lui fit promettre de
+donner à son frère (non plus la Normandie), mais la Brie, qui mettait
+le duc presqu'à Paris, et la Champagne, qui reliait tous les États du
+duc, lui donnant toute facilité d'aller et venir entre les Pays-Bas et
+la Bourgogne.
+
+[Note 178: C'est toute une longue suite d'ordonnances datées du même
+jour (14 octobre), de concessions croissantes qu'on dirait arrachées
+d'heure en heure. Elles remplissent trente-sept pages in-folio. Ordon.
+XVII.]
+
+Cela promis, le duc lui dit encore: «Ne voulez-vous pas bien venir
+avec moi à Liége, pour venger la trahison que les Liégeois m'ont faite
+à cause de vous? L'évêque est votre parent, étant de la maison de
+Bourbon.» La présence du duc de Bourbon, qui était là, semblait
+appuyer cette demande, qui d'ailleurs valait un ordre, dans l'état où
+se trouvait le roi[179].
+
+[Note 179: Le faux Amelgard, dans son désir de laver le duc de
+Bourgogne, avance hardiment contre Commines et Olivier, témoins
+oculaires, que ce fut le roi qui demanda d'aller à Liége: «Et de hoc
+quidem minime a Burgundionum duce rogabatur, qui etiam optare potius
+dicebatur, ut propriis servatis finibus de ea re non se fatigaret.»
+Amelgardi Excerpta, Ampliss. Coll. IV, 757.]
+
+Grande et terrible punition, et méritée du jeu perfide que Louis XI
+avait fait de Liége, la montrant pour faire peur, l'agitant, la
+poussant, puis retirant la main... Eh bien, cette main déloyale, prise
+en flagrant délit, il fallait qu'aujourd'hui le monde entier la vît
+égorger ceux qu'elle poussait, qu'elle déchirât ses propres fleurs de
+lis qu'arboraient les Liégeois, que Louis XI mît dans la boue le
+drapeau du roi de France... Après cela, maudit, abominable, infâme, on
+pouvait laisser aller l'homme, qu'il allât en France ou ailleurs.
+
+Seulement, pour se charger de faire ces grands exemples, pour se
+constituer ainsi le ministre de la justice de Dieu, il ne faut pas
+voler le voleur au gibet... C'est justement ce qu'on tâcha de faire.
+
+Le salut du roi tenait surtout à une chose, c'est qu'il n'était pas
+tout entier en prison. Prisonnier à Péronne, il était libre ailleurs
+en sa très-bonne armée, en son autre lui-même, Dammartin. Son intérêt
+visible était que Dammartin n'agît point, mais qu'il restât en armes
+et menaçant. Or Dammartin reçut coup sur coup deux lettres du roi, qui
+lui commandaient tantôt de licencier, tantôt d'envoyer l'armée aux
+Pyrénées, c'est-à-dire de rassurer les Bourguignons, de leur laisser
+la frontière dégarnie et libre pour entrer s'ils voulaient après leur
+course de Liége.
+
+La première lettre semble fausse, ou du moins dictée au prisonnier, à
+en juger par sa fausse date[180], par sa lourde et inutile préface,
+par sa prolixité; rien de plus éloigné de la vivacité familière des
+lettres de Louis XI.
+
+[Note 180: On a eu soin de le faire dater du jour où le roi arrivait
+et était encore libre, du 9 octobre. On lui fait dire que les Liégeois
+_ont pris_ l'évêque; il fut pris le 9 à Tongres, on ne pouvait le
+savoir le 9 à Péronne. La lettre dit encore que le traité _est fait_;
+il ne fut fait que le 14.]
+
+La seconde est de lui, le style l'indique assez. Le roi dit, entre
+autres choses, pour décider Dammartin à éloigner l'armée: «Tenez pour
+sûr que je n'allai jamais de si bon coeur en nul voyage comme en
+celui-ci... M. de Bourgogne me pressera de partir, tout aussitôt qu'il
+aura fait au Liége, et désire plus mon retour que je ne fais.»
+
+Ce qui démentait cette lettre et lui ôtait crédit, c'est que le
+messager du roi qui l'apportait était gardé à vue par un homme du duc,
+de peur qu'il ne parlât. Le piége était grossier. Dammartin en fit
+honte au duc de Bourgogne, et dit que s'il ne renvoyait le roi, tout
+le royaume irait le chercher.
+
+Le roi devait écrire tout ce qu'on voulait. Il était toujours en
+péril. Son violent ennemi pouvait rencontrer quelque obstacle qui
+l'irritât et lui fît déchirer le traité, comme il avait fait le
+sauf-conduit. En supposant même que le duc se tînt pour satisfait, il
+y avait là des gens qui ne l'étaient guère, les serviteurs de son
+frère, qui n'avaient rien à attendre que d'un changement de règne. Le
+moindre prétexte leur eût suffi pour revenir à la charge auprès du
+duc, réveiller sa fureur, tirer de lui peut-être un mot violent qu'ils
+auraient fait semblant de prendre pour un ordre[181]. Le roi, qui ne
+meurt point, comme on sait, eût seulement changé de nom; de Louis
+qu'il était, il fût devenu Charles.
+
+[Note 181: Comme le mot qui tua Thomas Becket, le mot qui tua Richard
+II, etc.]
+
+Liége n'avait plus, pour résister, ni murs, ni fossés, ni argent, ni
+canons, ni hommes d'armes. Il lui restait une chose, les fleurs de
+lis, le nom du roi de France; les bannis, en rentrant, criaient: Vive
+le roi!... Que le roi vînt combattre contre lui-même, contre ceux qui
+combattaient pour lui, cette nouvelle parut si étrange, si follement
+absurde, que d'abord on n'y voulait pas croire... Ou, s'il fallait y
+croire, on croyait des choses plus absurdes encore, des imaginations
+insensées; par exemple que le roi menait le duc à Aix-la-Chapelle pour
+le faire empereur!
+
+Ne sachant plus que croire, et comme fols de fureur, ils sortirent
+quatre mille contre quarante mille Bourguignons. Battus, ils reçurent
+pourtant au faubourg l'avant-garde ennemie qui s'était hâtée, afin de
+piller seule, et qui ne gagna que des coups.
+
+Le légat sauva l'évêque[182] et tâcha de sauver la ville. Il fit
+croire au peuple qu'il fallait laisser aller l'évêque, pour prouver
+qu'on ne le tenait pas prisonnier. Lui-même, il alla se jeter aux
+pieds du duc de Bourgogne, demanda grâce au nom du pape, offrit tout,
+sauf la vie. Mais c'était la vie qu'on voulait cette fois[183]...
+
+[Note 182: À en croire l'absurde et malveillante explication des
+Bourguignons, ce légat, qui était vieux, malade, riche, un grand
+seigneur romain, n'aurait fait tout cela que pour devenir évêque
+lui-même. Cette opinion a été réfutée par M. de Gerlache.]
+
+[Note 183: N'oublions pas que le duc avait lui-même rappelé
+Humbercourt, qu'il avait laissé venir les bannis lorsqu'il pouvait,
+avec quelque cavalerie, les disperser à leur sortie des bois; nous ne
+serons pas loin de croire qu'il désirait une dernière provocation pour
+ruiner la ville.]
+
+Une si grosse armée, deux si grands princes, pour forcer une ville
+tout ouverte, déjà abandonnée, sans espoir de secours, c'était
+beaucoup et trop. Les Bourguignons, du moins, le jugeaient ainsi; ils
+se croyaient trop forts de moitié, et se gardaient négligemment... Une
+nuit, voilà le camp forcé, on se bat aux maisons du duc et du roi;
+personne d'armé, les archers jouaient aux dés; à peine, chez le duc, y
+eut-il quelqu'un pour barrer la porte. Il s'arme, il descend, il
+trouve les uns qui crient: «Vive Bourgogne!» les autres: «Vive le
+roi, et tuez!...» Pour qui était le roi? on l'ignorait encore... Ses
+gens tiraient par les fenêtres, et tuaient plus de Bourguignons que de
+Liégeois.
+
+Ce n'étaient pourtant que six cents hommes (d'autres disent trois
+cents), qui donnaient cette alerte, des gens de Franchimont, rudes
+hommes des bois, bûcherons ou charbonniers, comme ils sont tous; ils
+étaient venus se jeter dans Liége quand tout le monde s'en
+éloignait[184]. Peu habitués à s'enfermer, ils sortirent tout d'abord;
+montagnards et lestes à grimper, ils grimpèrent la nuit aux rochers
+qui dominent Liége, et trouvèrent tout simple d'entrer, eux trois
+cents, dans un camp de quarante mille hommes, pour s'en aller, à
+grands coups de pique, réveiller les deux princes... Ils l'auraient
+fait certainement, si, au lieu de se taire, ils ne s'étaient mis, en
+vrais Liégeois, à crier, à faire un grand «_hu!..._» Ils tuèrent des
+valets, manquèrent les princes, furent tués eux-mêmes, sans savoir
+qu'ils avaient fait, ces charbonniers d'Ardennes, plus que les Grecs
+aux Thermopyles.
+
+[Note 184: On varie sur le nombre: «Quatre cents hommes portant la
+couleur et livrée du duc.» _Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, nº
+183, fol. 465._]
+
+Le duc, fort en colère d'un tel réveil, voulut donner l'assaut. Le roi
+préférait attendre encore; mais le duc lui dit que si l'assaut lui
+déplaisait, il pouvait aller à Namur. Cette permission de s'en aller
+au moment du danger n'agréa point au roi; il crut qu'on en tirerait
+avantage pour le mettre plus bas encore, pour dire qu'il avait saigné
+du nez... Il mit son honneur à tremper dans cette barbare exécution
+de Liége.
+
+Il semblait tenir à faire croire qu'il n'était point forcé, qu'il
+était là pour son plaisir, par pure amitié pour le duc. À une première
+alarme, deux ou trois jours auparavant, le duc semblant embarrassé, le
+roi avait pourvu à tout, donné les ordres. Les Bourguignons,
+émerveillés, ne savaient plus si c'était le roi ou le duc qui les
+menait à la ruine de Liége.
+
+Il aurait été le premier à l'assaut, si le duc ne l'eût arrêté. Les
+Liégeois portant les armes de la France, lui, roi de France, il prit,
+dit-on, il porta la croix de Bourgogne. On le vit sur la place de
+Liége, pour achever sa triste comédie, crier: «Vive Bourgogne!...»
+Haute trahison du roi contre le roi.
+
+Il n'y eut pas la moindre résistance[185]. Les capitaines étaient
+partis le matin, laissant les innocents bourgeois en sentinelle. Ils
+veillaient depuis huit jours, ils n'en pouvaient plus. Ce jour-là ils
+ne se figuraient pas qu'on les attaquât, parce que c'était dimanche.
+Au matin, cependant, le duc fait tirer pour signal sa bombarde et deux
+serpentines, les trompettes sonnent, on fait les approches...
+Personne, deux ou trois hommes au guet; les autres étaient allés
+dîner: «Dans chaque maison, dit Commines, nous trouvons la nappe
+mise.»
+
+[Note 185: Dans tout ceci, je suis Commines et Adrien de Vieux-Bois,
+deux témoins oculaires. Le récit de Piccolomini, si important pour le
+commencement, n'est, je crois, pour cette fin, qu'une amplification.]
+
+L'armée, entrée en même temps des deux bouts de la ville, marcha vers
+la place, s'y réunit, puis se divisa pour le pillage en quatre
+quartiers. Tout cela prit deux heures, et bien des gens eurent le
+temps de se sauver. Cependant, le duc, ayant conduit le roi au palais,
+se rendit à Saint-Lambert, que les pillards voulaient forcer; ils
+l'écoutaient si peu qu'il fut obligé de tirer l'épée et il en tua un
+de sa main.
+
+Vers midi, toute la ville était prise, en plein pillage. Le roi dînait
+au bruit de cette fête, en grande joie, et ne tarissant pas sur la
+vaillance de son bon frère; c'était merveille, et chose à rapporter au
+duc, comme il le louait de bon coeur!
+
+Le duc vint le trouver, et lui dit: «Que ferons-nous de Liége?» Dure
+question pour un autre, et où tout coeur d'homme aurait hésité...
+Louis XI répondit en riant, du ton des Cent Nouvelles: «Mon père avait
+un grand arbre près de son hôtel, où les corbeaux faisaient leur nid;
+ces corbeaux l'ennuyant, il fit ôter les nids, une fois, deux fois; au
+bout de l'an, les corbeaux recommençaient toujours. Mon père fit
+déraciner l'arbre, et depuis il en dormit mieux.»
+
+L'horreur, dans cette destruction d'un peuple, c'est que ce ne fut
+point un carnage d'assaut, une furie de vainqueurs, mais une longue
+exécution[186] qui dura des mois. Les gens qu'on trouvait dans les
+maisons étaient gardés, réservés; puis, par ordre et méthodiquement,
+jetés à la Meuse. Trois mois après, on noyait encore[187]!
+
+[Note 186: Antoine de Loisey, licencié en droit, l'un de ceux
+apparemment qui restaient là pour continuer cette besogne fort peu
+juridique, écrit le 8 novembre au président de Bourgogne: «L'on ne
+besoingne présentement aucune chose en justice, senon que tous les
+jours l'on fait nyer et pendre tous les Liégeois que l'on treuve, et
+de ceulx que l'on a fait prisonniers qui n'ont pas d'argent pour eulx
+rançonner. Ladite cité est bien butinée, car il n'y demeure riens que
+après feuz, et pour expérience je n'ay peu finer une feulle de papier
+pour vous escripre au net... mais pour riens je n'en ay peu recouvrer
+que en ung viez livre.» Lenglet.]
+
+[Note 187: C'est le témoignage d'Adrien. Pour Angelo, il me paraît
+mériter peu d'attention; son poème est, je crois, une amplification en
+vers de l'amplification de Piccolomini. Il fait dire à un messager
+«qu'il a vu noyer _deux mille_ personnes, égorger _deux mille_.»
+L'exagération ne s'arrête pas là: «Monsterus escrit qu'en la cité
+furent tuez 40,000 hommes, et 12,000 femmes et filles noyeez.»
+_Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, nº 183_.]
+
+Même le premier jour, le peu qu'on tua (deux cents personnes
+peut-être) fut tué à froid. Les pillards, qui égorgèrent aux Mineurs
+vingt malheureux à genoux qui entendaient la messe, attendirent que le
+prêtre eût consacré et bu, pour lui arracher le calice.
+
+La ville aussi fut brûlée en grand ordre. Le duc fit commencer à la
+Saint-Hubert, anniversaire de la fondation de Liége. Un chevalier du
+voisinage fit cette besogne avec des gens de Limbourg. Ceux de
+Maëstricht et d'Huy, en bons voisins, vinrent aider et se chargèrent
+de démolir les ponts. Pour la population, il était plus difficile de
+la détruire, elle avait fui, en grande partie, dans les montagnes. Le
+duc ne laissa à nul autre le plaisir de cette chasse. Il partit le
+jour des premiers incendies, et il vit en s'éloignant la flamme qui
+montait... Il courut Franchimont, brûlant les villages, fouillant les
+bois. Ces bois sans feuilles, l'hiver, un froid terrible lui livraient
+sa proie. Le vin gelait, les hommes aussi; tel y perdit un pied, un
+autre deux doigts de la main. Si les poursuivants souffrirent à ce
+point, que penser des fugitifs, des femmes, des enfants? Commines en
+vit une, morte de froid, qui venait d'accoucher.
+
+Le roi était parti un peu avant le duc, mais sans se montrer pressé,
+et seulement quatre ou cinq jours après qu'on eut pris Liége. D'abord,
+il l'avait tâté par ses amis; puis il lui dit lui-même: «Si vous
+n'avez plus rien à faire, j'ai envie d'aller à Paris faire publier
+notre appointement en Parlement... Quand vous aurez besoin de moi, ne
+m'épargnez pas. L'été prochain, si vous voulez, j'irai vous voir en
+Bourgogne; nous resterons un mois ensemble, nous ferons bonne chère.»
+Le duc consentit «toujours murmurant un petit,» lui fit encore lire le
+traité, lui demanda s'il y regrettait rien, disant qu'il était libre
+d'accepter, «et lui faisant quelque peu d'excuse de l'avoir mené là.
+Ainsi s'en alla le roi à son plaisir,» heureux et étonné de s'en aller
+sans doute, se tâtant et trouvant par miracle qu'il ne lui manquait
+rien, tout au plus son honneur peut-être.
+
+Fut-il pourtant de tout point insensible, je ne le crois pas; il tomba
+malade quelque temps après. C'est qu'il avait souffert à un endroit
+bien délicat, dans l'opinion qu'il avait lui-même de son habileté.
+Avoir repris deux fois la Normandie si vite et si subtilement, pour
+s'en aller ensuite faire ce pas de jeune clerc!... Tant de simplesse,
+une telle foi naïve aux paroles données, il y avait de quoi rester
+humble à jamais... Lui, Louis XI, lui, maître en faux serments,
+pouvait-il bien s'y laisser prendre... La farce de Péronne avait eu le
+dénoûment de celle de Patelin: l'habile des habiles, dupé par
+Agnelet... Tous en riaient, jeunes et vieux, les petits enfants, que
+dis-je? les oiseaux causeurs, geais, pies et sansonnets, ne causaient
+d'autre chose; ils ne savaient qu'un mot, Pérette[188].
+
+[Note 188: Double allusion; ce nom, qui était celui de la maîtresse du
+roi, rappelait celui de Péronne. Il paraît qu'il y eut à cette
+occasion un débordement de plaisanteries. «Il fit défendre que
+personne vivant ne feust si osé de rien dire à l'opprobe du Roi, feust
+de bouche, par escript, signes, painctures, rondeaulx, ballades,
+virelaiz, libelles diffamatoires, chançons de geste, ne aultrement...
+Le mesme jour, furent prinses toutes les pies, jais et chouettes, pour
+les porter devant le Roy, et estoit escript le lieu où avoient été
+prins lesdits oiseaux, et aussi tout ce qu'ils savoient dire.» Jean de
+Troyes.]
+
+S'il avait une consolation, dans cette misère, c'était probablement de
+songer et de se dire tout bas qu'il avait été simple, il est vrai,
+mais l'autre encore plus simple de le laisser aller. Quoi! le duc
+pouvait croire que, le sauf-conduit n'ayant rien valu, le traité
+vaudrait? Il l'a retenu, contre sa parole, et il le laisse aller, sur
+une parole!
+
+Vraiment le duc n'était pas conséquent. Il crut que la violation du
+sauf-conduit, bien ou mal motivée, lui ferait peu de tort[189]; c'est
+ce qui arriva. Mais en même temps il s'imaginait que la conduite
+double de Louis XI à Liége, l'odieux personnage qu'il y fit, le
+ruinerait pour toujours[190]. Cela n'arriva pas. Louis XI ne fut
+point ruiné, perdu, mais seulement un peu ridicule; on se moqua un
+moment du trompeur trompé, ce fut tout.
+
+[Note 189: Les Français même en parlent assez froidement. Gaguin seul
+articule l'accusation d'un guet-apens prémédité: «Vulgatum est
+Burgundum diu cogitasse de rege capiendo et inde in Brabatiam
+abducendo, sed ab Anthonio fratre ejus notho dissuasum abstinuisse.»
+R. Gaguini Compendium (éd. 1500), fol. 147. La Chronique qui prétend
+traduire Gaguin (voir le dernier feuillet), n'ose pas donner ce
+passage: Chronique Martiniane, fol. 338-339.]
+
+[Note 190: C'est ce qu'espèrent le faux Amelgard et Chastellain; le
+dernier pourtant s'apitoie: «C'est le roi le plus humilié qu'il y ait
+eu depuis mille ans, etc.»]
+
+Personne ne connaissait bien encore toute l'insensibilité du temps.
+Les princes ne soupçonnaient pas eux-mêmes combien peu on leur
+demandait de foi et d'honneur[191]. De là beaucoup de faussetés pour
+rien, d'hypocrisies inutiles; de là aussi d'étranges erreurs sur le
+choix des moyens. C'est le ridicule de Péronne, où les acteurs
+échangèrent les rôles, l'homme de ruse faisant de la chevalerie, et le
+chevalier de la ruse.
+
+[Note 191: Sans doute, la moralité n'a pas péri alors (ni alors, ni
+jamais), seulement elle est absente des rapports politiques; elle
+s'est réfugiée ailleurs, comme nous verrons. Je ne puis m'arrêter ici
+pour traiter un si grand sujet. V. Introduction de Renaissance.]
+
+Tous les deux y furent attrapés, et devaient l'être. Une seule chose
+étonne. C'est que les conseillers du duc de Bourgogne, ces froides
+têtes qu'il avait près de lui, l'aient laissé relâcher le roi sans
+demander nul garantie, nul gage, qui répondît de l'exécution. La seule
+précaution qu'ils imaginèrent, ce fut de lui faire signer des lettres
+par lesquelles il autorisait quelques princes et seigneurs à se liguer
+et s'armer contre lui, s'il violait le traité; autorisation bien
+superflue pour des gens qui, de leur vie, ne faisaient autre chose que
+conspirer contre le roi[192].
+
+[Note 192: Il donna cette autorisation au duc d'Alençon et aux
+Armagnacs qui étaient en conspiration permanente; il la donna au duc
+d'Orléans qui avait six ans, et au duc de Bourbon, qui, ne pouvant
+espérer d'une ligue la moindre partie des avantages énormes que lui
+avait faits le roi, n'avait garde de hasarder une telle position.--Les
+lettres du roi existent à Gand (Trésorerie des chartes de Flandre.)]
+
+Si les conseillers du duc se contentèrent à si bon marché, il faut
+croire que le roi, qui fit avec eux le voyage, n'y perdit pas son
+temps. Il obtint en allant à Liége l'un des principaux effets qu'il
+s'était promis de la démarche de Péronne. Il se fit voir de près, prit
+langue, et s'aboucha avec bien des gens qui jusque-là le détestaient
+sur parole. On compara les deux hommes, et celui-ci y gagna, n'étant
+pas fier comme l'autre, ni violent, ni outrageux. On le trouva bien
+«saige,» et l'on commença à songer qu'on s'arrangerait bien d'un tel
+maître. On lui savait d'ailleurs un grand mérite, c'était de donner
+largement, de ne pas marchander avec ceux qui s'attachaient à lui; le
+duc au contraire donnait peu à beaucoup de gens, et partant
+n'obligeait personne. Ceux qui voyaient de loin, Commines et d'autres
+(jusqu'aux frères du duc), entrèrent «en profonds pensements;» ils se
+demandèrent s'il était probable que le plus fin joueur perdît
+toujours[193]. Qu'adviendrait-il? on ne le savait trop encore, mais,
+en servant le duc, le plus sûr était de se tenir toujours une porte
+ouverte du côté du roi.
+
+[Note 193: Un mot, pour finir, sur les sources. Je n'ai pas cité
+l'auteur le plus consulté, Suffridus; il brouille tout, les faits, les
+dates; il suppose qu'il y avait dans Liége des troupes françaises pour
+la défendre contre Louis XI. Il croit que si Tongres fut surprise,
+c'est qu'on y fêtait, dès le 9, la paix qui ne fut conclue que le 14,
+etc., etc. Chapeauville, III, 171-173. Piccolomini est important tant
+qu'il suit le légat, témoin oculaire; il est inutile pour la fin.
+L'auteur capital pour Péronne est Commines, pour Liége, Adrien, témoin
+oculaire (éclairé d'ailleurs _par Humbercourt_), qui écrit sur les
+lieux, au moment où les choses se passent, et qui donne toute la série
+des dates, jour par jour, souvent heure par heure. N'ayant pas connu
+cet auteur, et ne pouvant établir les dates, Legrand n'a pu y rien
+comprendre, encore moins son copiste Duclos, et tous ceux qui
+suivent.]
+
+
+
+
+LIVRE XVI
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+DIVERSIONS D'ANGLETERRE.--MORT DU FRÈRE DE LOUIS XI. BEAUVAIS
+
+1469-1472
+
+
+L'histoire du XVe siècle est une longue histoire, longues en sont les
+années, longues les heures. Elles furent telles pour ceux qui les
+vécurent, elles le sont pour celui qui est obligé de les recommencer,
+de les revivre.
+
+Je veux dire pour l'historien, qui, ne faisant point un jeu de
+l'histoire, s'associerait de bonne foi à la vie des temps écoulés...
+Ici, où est la vie? Qui dira où sont les vivants et où sont les
+morts?
+
+À quel parti porterais-je intérêt? Entre ces diverses figures, en
+est-il une qui ne soit louche et fausse? une où l'oeil se repose, pour
+y voir nettement exprimés les idées, les principes dont vit le coeur
+de l'homme[194]?
+
+[Note 194: Celui qui, à tâtons, traverse ces limbes obscurs de
+l'histoire, se dit bien que là-bas le jour commence à poindre, que ce
+XVe siècle est un siècle chercheur qui se trouve lui-même à la longue,
+que la vie morale, pour être déplacée alors, et malaisée à saisir,
+n'en subsiste pas moins. Et, en effet, un observateur attentif qui la
+voit peu sensible dans les rapports politiques, la retrouvera, cette
+vie, forte au foyer et dans les rapports de famille. La famille
+dépouille peu à peu la dureté féodale, elle se laisse humaniser aux
+douces influences de l'équité et de la nature.--Et c'est peut-être
+pour cela justement que les petits regardent d'un oeil si indifférent
+se jouer, en haut, sur leur tête, le jeu des politiques.]
+
+Nous sommes descendus bien bas dans l'indifférence et la mort morale.
+Et il nous faut descendre encore. Que Sforza et autres Italiens aient
+professé la trahison, que Louis XI, Saint-Pol, Armagnac, Nemours,
+aient toute leur vie juré et parjuré, c'est un spectacle assez
+monotone à la longue. Mais maintenant les voici surpassés; pour la foi
+mobile et changeante, la France et l'Italie vont le céder au peuple
+grave qui a toujours prétendu à la gloire de l'obstination. C'est un
+curieux spectacle de voir ce hardi comédien, le comte de Warwick,
+mener si vivement la prude Angleterre d'un roi à l'autre, et d'un
+serment à l'autre, lui faisant crier aujourd'hui: _York pour
+toujours!_ et demain: _Lancastre pour toujours!_ sauf à changer demain
+encore.
+
+Cet imbroglio d'Angleterre est une partie de l'histoire de France. Les
+deux rivaux d'ici se firent la guerre là-bas, guerre sournoise,
+d'intrigue et d'argent. Les fameuses batailles shakspeariennes des
+Roses furent souvent un combat de l'argent français contre l'argent
+flamand, le duel des écus, des florins.
+
+Ce qui fit faire à Louis XI l'imprudente démarche de Péronne, pour
+brusquer le traité; c'est qu'il crut le duc de Bourgogne tellement
+maître de l'Angleterre qu'il pouvait d'un moment à l'autre lui mettre
+à dos une descente anglaise.
+
+Le duc pensait comme le roi; il croyait tenir l'Angleterre et pour
+toujours, l'avoir épousée. Son mariage avec Marguerite d'York n'était
+pas un caprice de prince; les peuples aussi étaient mariés par le
+grand commerce national des laines, par l'union des hanses étrangères
+qui gouvernaient à la fois Bruges et Londres. Une lettre du duc de
+Bourgogne était reçue à Londres avec autant de respect qu'à Gand. Il
+parlait l'anglais et l'écrivait, il portait la Jarretière comme
+Édouard la Toison; il se vantait d'être meilleur Anglais que les
+Anglais.
+
+D'après tout cela, il n'était pas absurde de croire qu'une telle union
+durerait. Cette croyance, partagée sans doute par les conseillers du
+duc de Bourgogne, lui fit faire une faute grave, qui le mena à la
+ruine, à la mort.
+
+Louis XI était au plus bas, humilié, malade; il semblait prendre
+chrétiennement son aventure, enregistrait le traité avec résignation.
+
+L'ami de Louis XI, Warwick, n'allait pas mieux que lui. Il s'était
+compromis avec le commerce de Londres, en contrariant le mariage de
+Flandre, et le mariage s'était fait, et l'on avait vu le grand comte
+figurer tristement à la fête, mener la fiancée dans Londres[195],
+cheminer par les rues devant elle, comme Aman devant Mardochée.
+
+[Note 195: «Rode behynde the erle Warwick.» Fragment d'une chronique
+contemporaine, publiée par Hearne, à la suite des Thomæ Sprotii
+Chronica (1719), page 296.]
+
+Donc, Louis XI allant si mal, Warwick si mal, l'Angleterre étant sûre,
+le moment semblait bon pour s'étendre du côté de l'Allemagne, pour
+acquérir la Gueldre au bas du Rhin, en haut le landgraviat d'Alsace.
+La Franche-Comté y eût gagné[196]. Les principaux conseillers du duc
+étant Comtois durent lui faire agréer les offres du duc d'Autriche,
+qui lui voulait engager ce qu'il avait d'Alsace et partie de la
+Forêt-Noire. Seulement, c'était risquer de se mettre sur les bras de
+grosses affaires, avec les ligues suisses, avec les villes du Rhin,
+avec l'Empire... Le duc ne s'arrêta pas à cette crainte, et dès qu'il
+se fut engagé dans cet infini obscur «des Allemagnes,» l'Angleterre à
+laquelle il ne songeait plus, tant il croyait la bien tenir, lui
+tourna dans la main.
+
+[Note 196: Voir, entre autres ouvrages, l'Esquisse des relations qui
+ont existé entre le comté de Bourgogne et l'Helvétie, par Duvernoy
+(Neufchâtel, 1841), et les Lettres sur la guerre des Suisses, par le
+baron de Gingins-la-Sarraz (Dijon, 1840).]
+
+L'Angleterre, et de plus la France. Il s'était cru bien sûr d'établir
+le frère du roi en Champagne, entre ses Ardennes et sa Bourgogne, ce
+qui lui eût donné passage d'une province à l'autre, et relié en
+quelque sorte les deux moitiés isolées de son bizarre empire.
+
+Le roi, qui ne craignait rien tant, fit pour éviter ce péril une
+chose périlleuse; il se fia à son frère; il lui mit dans les mains la
+Guienne et presque toute l'Aquitaine, lui rappela qu'il était son
+unique héritier (héritier d'un malade), et il lui donna un royaume
+pour attendre.
+
+Du même coup il l'opposait aux Anglais, qui réclamaient cette Guienne,
+le rendait suspect au Breton[197], l'éloignait du Bourguignon, dont il
+eût dépendu s'il eût accepté la Champagne.
+
+[Note 197: C'est dans ce moment où le roi crut les avoir divisés pour
+toujours qu'il voulut forcer le duc de Bretagne d'accepter son ordre
+nouveau de Saint-Michel, qui l'aurait mis dans sa dépendance.--Sur la
+fondation de cet ordre, rival de la Toison et de la Jarretière, V.
+Ordonnances, XVII, 236-256, 1er août 1469, et Chastellain, cité par M.
+J. Quicherat, Bibliothèque de l'École des Chartes, IV, 65.]
+
+Troc admirable, pour un jeune homme qui aimait le plaisir, de lui
+donner tout ce beau Midi, de le mettre à Bordeaux[198]. C'est ce que
+lui fit sentir son favori Lescun, un Gascon intelligent qui n'aimait
+pas les Anglais, qui trouvait là une belle occasion de régner en
+Gascogne, et qui fit peur à son maître de la Champagne Pouilleuse.
+
+[Note 198: Le duc de Guienne fut très-reconnaissant; les deux frères
+eurent une entrevue fort touchante; ils se jetèrent dans les bras l'un
+de l'autre, tout le monde pleurait de joie. (Lenglet.)]
+
+Ce n'était pas l'affaire du duc de Bourgogne. Il voulait, bon gré mal
+gré, l'établir en Champagne, l'avoir là et s'en servir. «Tenez bien à
+cela, écrivait-on au duc, ne cédez-pas là-dessus; avec le frère du
+roi, vous aurez le reste.» Le donneur d'avis n'était pas moins que
+Balue, l'homme qui savait tout et faisait tout, un homme que le roi
+avait fait de rien, jusqu'à exiger de Rome qu'on le fît cardinal.
+Balue, ayant alors du roi ce qu'il pouvait avoir, voulut aussi
+profiter de l'autre côté; s'il vendit son maître à Péronne, c'est ce
+qui ne fut point constaté; mais pour le frère du roi, il voulait le
+mettre chez le duc, il l'écrivit lui-même. Sa qualité nouvelle le
+rendait hardi; il savait que le roi ne ferait jamais mourir un
+cardinal. Louis XI, qui avait beaucoup de faible pour lui, voulut voir
+ce qu'il avait à dire, quoique la chose ne fût que trop claire. Le
+drôle n'avouant rien, et s'enveloppant contre le roi de sa robe rouge
+et de sa dignité de prince de l'Église, _on mit ce prince en
+cage_[199]; Balue avait dit lui-même que rien n'était plus sûr que ces
+cages de fer pour bien garder un prisonnier.
+
+[Note 199: À la grande joie du peuple, qui en fit des chansons. Au
+reste, on n'avait pas attendu sa chute pour le chansonner (Ballade et
+caricature contre Balue, Recueil des chants historiques de Leroux de
+Lincy, II, 347). Pour effrayer les plaisants, il fit ou fit faire une
+chanson, où l'on sent la basse cruauté du coquin tout puissant; le
+refrain est atroce: «On en fera du civet aux poissons.» _Bibl. du roi,
+ms. 7687, fol. 105_, cité dans la Bibliothèque de l'École des chartes,
+t. IV, p. 566, août 1843.
+
+On a cru à tort qu'il avait inventé ces cages; il n'eut que le mérite
+de l'importation. Elles étaient fort anciennes en Italie: «Et post
+paucos dies conducti fuerunt in palatio communis Veronæ, et in
+_gabiis_ carcerati.» Chron. Veronense, apud Murat. VIII, 624, ann.
+1230.--«Posuerunt ipsum in quadam _gabbia de ligno_.» Chron. Astense,
+apud Murat. XI, 145.--«In cosi tenebrosa, è stretta gabbia rinchiusi
+fummo.» Petrarcha, part. I, son. 4.--Même usage en Espagne: «D.
+Jacobus per annos tres et ultra in tristissimis et durissimis
+carceribus fuit per regem Aragonum, et in gabia _ferrea_ noctibus et
+diebus, cum dormire volebat, reclusus.» Vetera acta de Jacobo ultimo
+rege Majoricarum. Ducange, verbo GABIA.--On conserve encore la cage de
+Balue dans la porte forteresse du pont de Moret. Bulletin du Comité
+hist. des arts et monuments, 1840, nº 2, rapport de M. Didron, p. 50.
+Cette cage était placée à Amboise, dans une grande salle qu'on voit
+encore.]
+
+Le 10 juin, le frère du roi, réconcilié avec lui, s'établit en
+Guienne. Le 11 juillet une révolution imprévue commence pour
+l'Angleterre. L'Angleterre se divise, la France se pacifie un moment,
+deux coups pour le duc de Bourgogne.
+
+Le 11 juillet, Warwick, venu avec Clarence, frère d'Édouard, dans son
+gouvernement de Calais, lui fait brusquement épouser sa fille
+aînée[200], celle qu'il destinait à Édouard quand il le fit roi, et
+dont Édouard n'avait pas voulu.
+
+[Note 200: Rien de plus curieux ici que le témoignage de Jean de
+Vaurin. Warwick vint voir le duc et la duchesse, «qui doulcement le
+recoeilla.» Mais personne ne devinait le but de la visite. Il semble
+que le bon chroniqueur ait espéré que le grand politique, par vanité,
+ou pour l'amour des chroniques, lui en dirait davantage: «Et moy,
+acteur de ces cronicques, desirant sçavoir et avoir matières
+véritables pour le parfait de mon euvre, prins congié au duc de
+Bourgoigne, adfin de aller jusques à Callaix, lequel il me ottroia,
+pource qu'il estoit bien adverty que ledit comte de Warewic m'avoit
+promis que, si je le venois veoir à Callaix, qu'il me feroit bonne
+chière, et me bailleroit homme qui m'adrescheroit à tout ce que je
+voldroie demander. Si fus vers lui, où il me tint IX jours en me
+faisant grant chière et honneur, mais de ce que je quéroies me fist
+bien peu d'adresse, combien qu'il me promist que se, au bout de deux
+mois, je retournoie vers luy, il me furniroit partie de ce que je
+requeroie. Et au congié prendre de luy, il me défrea de tous poins, et
+me donna une belle haquenée. Je veoie bien qu'il estoit embesongnié
+d'aulcunes grosses matières; et c'estoit le mariage quy se traitoit de
+sa fille au duc de Clarence... lesqueles se partirent V ou VI jours
+après mon partement, dedens le chastel de Callaix, où il n'avoit
+guères de gens. Si ne dura la feste que deux jours... Le dimence
+ensievent, passa la mer, pour ce qu'il avoit eu nouvelles que ceulx de
+Galles estoient sur le champ à grant puissance.» _Jean de Vaurin_ (ou
+_Vavrin_) _sire de Forestel_, _ms. 6759. Bibliothèque royale, vol. VI,
+fol. 275_. Dans les derniers volumes de cette Chronique, Vaurin est
+contemporain, et quelquefois témoin oculaire. Ils méritent d'être
+publiés.]
+
+Ce fut un grand étonnement; on n'avait rien prévu de semblable. Ce
+qu'on avait craint, c'était que Warwick, chef des lords et des évêques
+peut-être, par son frère l'archevêque, ne travaillât avec eux pour
+Henri VI. Récemment encore, pour rendre cette ligue impossible, on
+avait obligé Warwick de juger les Lancastriens révoltés, de se laver
+avec du sang de Lancastre.
+
+Aussi ne s'adressa-t-il pas à cet implacable parti. Pour renverser
+York, il ne chercha d'autre moyen qu'York, le propre frère d'Édouard.
+Le mariage fait, vingt révoltes éclatent, mais sous divers prétextes
+et sous divers drapeaux; ici contre l'impôt, là en haine des favoris
+du roi, des parents de la reine, là pour Clarence, ailleurs pour Henri
+VI. En deux mois, Édouard est abandonné et se trouve tout seul; pour
+le prendre, il suffit d'un prêtre, du frère de Warwick, archevêque
+d'York[201]. Voilà Warwick qui tient deux rois sous clef, Henri VI à
+Londres, Édouard IV dans un château du Nord, sans compter son gendre
+Clarence, qui n'avait pas beaucoup de gens pour lui. L'embarras était
+de savoir au nom duquel des trois Warwick commanderait. Les
+Lancastriens accouraient pour profiter de son hésitation.
+
+[Note 201: Édouard aimait ses aises et était dormeur, il fut pris au
+lit: «Quant l'archevesque fut entré en la chambre où il trouva le Roy
+couchié, il luy dit prestement: Sire, levez-vous. De quoy le Roy se
+voult excuser, disant que il n'avoit ancores comme riens reposé. Mais
+l'archevesque... luy dist la seconde fois: Il vous faut lever, et
+venir devers mon frère de Warewic, car à ce ne pouvez vous contrester.
+Et lors, le Roy, doubtant que pis ne luy en advenist, se vesty, et
+l'archevesque l'emmena sans faire grant bruit.» _Ibidem, fol. 278._
+Dans la miniature, le prélat parle à genoux, _fol. 277_.]
+
+Une lettre du duc de Bourgogne trancha la question[202]. Il écrivit
+aux gens de Londres qu'en épousant la soeur il avait compté qu'ils
+seraient loyaux sujets du frère. Tous ceux qui gagnaient au commerce
+de Flandre crièrent pour Édouard. Warwick n'eut rien à faire qu'à le
+ramener lui-même à Londres, disant qu'il n'avait rien fait contre le
+roi, mais contre ses favoris, contre les parents de la reine, qui
+prenaient l'argent du pauvre peuple.
+
+[Note 202: «Le duc de Bourgoigne escripvit prestement au mayeur et
+peuple de Londres; si leur fist avec dire et remonstrer comment il
+s'estoit alyez à eulx en prenant par mariage la seur du roy Édouard,
+parmi laquele alyance, luy avoient promis estre et demourer à toujours
+bons et loyaulx subjetz au roi Édouard... et s'ilz ne luy
+entretenoient ce que promis avoient, il sçavoit bien ce qu'il en
+devoit faire. Lequel, maisre de Londres, aiant recheu lesdites lettres
+du duc, assambla le commun de la Cité, et là les fist lire
+publiquement. Laquele lecture oye, le commun respondy, comme d'une
+voye, que voirement vouloient-ilz entretenir ce que promis lui
+ayoient, et estre bons subjetz au roy Édouard... Warewic, faignant
+qu'il ne sceust riens desdites lettres, dist un jour au roy que bon
+serroit qu'il allast à Londres pour soy monstrer au peuple et visiter
+la royne sa femme...» _Vaurin, fol. 278._ L'orgueil national semble
+avoir décidé tous les chroniqueurs anglais à supprimer le fait si
+grave d'une lettre menaçante et presque impérative du duc de
+Bourgogne. Ce qui confirme le récit de Vaurin, c'est que le capitaine
+de Calais fit serment à Édouard, _dans les mains de l'envoyé du duc de
+Bourgogne_, qui était Commines (éd. Dupont, I, 236). Le continuateur
+de Croyland, p. 552, attribue uniquement l'élargissement d'Édouard à
+la crainte que Warwick avait des Lancastriens, et au refus du peuple
+de s'armer, s'il ne voyait le roi libre. Polydore Virgile (p. 657), et
+les autres après lui, ne savent que dire: l'événement reste
+inintelligible.]
+
+Warwick devait succomber. Il avait bâti sa prodigieuse fortune, celle
+de ses deux frères, sur des éléments très-divers qui s'excluaient
+entre eux. Un mot d'explication:
+
+Les Nevill (c'était leur vrai nom) étaient des cadets de Westmoreland.
+Il faut croire que leur piété fut grande sous la pieuse maison de
+Lancastre, car Richard Nevill, celui dont il s'agit, trouva moyen
+d'épouser la fille, l'héritage et le nom de ce fameux Warwick, le lord
+selon le coeur de Dieu, l'homme des évêques, celui qui brûla la
+Pucelle, et qui fit d'Henri VI un saint. Ce beau-père mourut régent de
+France, et avec lui bien des choses qu'espéraient les Nevill. Alors
+ils firent volte-face, cultivèrent la Rose blanche, la guerre civile,
+qui, au défaut de la France, leur livrait l'Angleterre. Le produit fut
+énorme; Richard Nevill et ses deux frères, se trouvèrent établis
+partout par successions, mariages, nominations, confiscations; ils
+eurent les comtés de Warwick, de Salisbury, de Northumberland, etc.,
+l'archevêché d'York, les sceaux, les clefs du palais, les charges de
+chambellan, chancelier, amiral, lieutenant d'Irlande, la charge
+infiniment lucrative de gouverneur de Calais. Celles de l'aîné seul
+lui valaient par an vingt mille marcs d'argent, deux millions d'alors
+qui feraient peut-être vingt millions d'aujourd'hui. Voilà pour les
+charges; quant aux biens, qui pourrait calculer?
+
+Grand établissement, et tel qu'en quelque sorte il faisait face à la
+royauté[203]. Là pourtant n'était pas la vraie puissance de Warwick.
+Sa puissance était d'être, non le premier des lords, des grands
+propriétaires, mais le roi des ennemis de la propriété, pillards de la
+frontière et corsaires du détroit.
+
+[Note 203: Je crois avoir lu sur le tombeau d'un de ces Warwick, dans
+leur chapelle ou leur caveau: _Regum nunc subsidium, nunc invidia._ Je
+cite de mémoire.]
+
+Le fonds de l'Angleterre, sa bizarre duplicité au moyen âge, c'est
+par-dessus et ostensiblement, le pharisaïsme légal, la superstition de
+la loi, et par-dessous l'esprit de Robin Hood. Qu'est-ce que Robin
+Hood? L'_out-law_, l'_hors la loi_. Robin Hood est naturellement
+l'ennemi de l'homme de loi, l'adversaire du shériff. Dans la longue
+succession des ballades dont il est le héros, il habite d'abord les
+vertes forêts de Lincoln. Les guerres de France l'en font sortir[204];
+il laisse là le shériff et les daims du roi, il vient à la mer, il
+passe la mer... Il est resté marin. Ce changement se fait aux XVe et
+XVIe siècles, sous Warwick, sous Élisabeth.
+
+[Note 204: Ce nom de Robin est encore populaire au XVe siècle. C'est
+celui que les communes du nord, soulevées en 1468, donnèrent à leur
+chef.--«A cap'tain, whom thei had named _Robin_ of Riddisdale.» The
+Chronicle Fabian (in-folio, 1559), fol. 498. Vaurin a tort de dire:
+«Ung villain, nommé Robin Rissedale.» _Bibl. royale, ms. 6759, fol.
+276._
+
+Sur le cycle de ballades, sur les transformations qu'y subit le
+personnage de Robin Hood, V. la très-intéressante dissertation de M.
+Barry, professeur d'histoire à la faculté de Toulouse.]
+
+Tous les compagnons de Robin Hood, tous les gens brouillés avec la
+justice, trouvaient leur sécurité en ceci, que Warwick était (par lui
+et par son frère) juge des marches de Calais et d'Écosse, juge
+indulgent et qui avait si bon coeur qu'il ne faisait jamais justice.
+S'il y avait au _border_ un bon compagnon, qui ne trouvant plus à
+voler, n'eût à manger «que ses éperons[205],» il allait trouver ce
+grand juge des marches; l'excellent juge, au lieu de le faire pendre,
+lui donnait à dîner.
+
+[Note 205: C'était l'usage au _border_ que, quand le cavalier avait
+tout mangé et qu'il n'y avait plus rien dans la maison, sa femme lui
+servait dans un plat une paire d'éperons.]
+
+Ce que Warwick aimait et honorait le plus en ce monde, c'était la
+ville de Londres. Il était l'ami du lord maire, de tous les gros
+marchands, leur ami et leur débiteur, pour mieux les attacher à sa
+fortune. Les petits, il les recevait tous à portes ouvertes, et les
+faisait manger, tant qu'il s'en présentait. L'ordinaire de Warwick,
+quand il était à Londres, était de six boeufs par repas; quiconque
+entrait emportait de la viande «tout ce qu'il en tenait sur un long
+poignard[206].» L'on disait et l'on répétait que ce bon lord était si
+hospitalier, que dans toutes ses terres et châteaux il nourrissait
+trente mille hommes.
+
+[Note 206: Stow (p. 421) a recueilli ces traditions. Voir aussi
+Olivier de la Marche, II, 276.]
+
+Warwick fut, autant et plus que Sforza et que Louis XI, l'homme
+d'affaire et d'action comme on le concevait alors. Ni peur, ni
+honneur, ni rancune; fort détaché de toute chevalerie. Aux batailles,
+il mettait ses gens aux mains, mais se faisait tenir un cheval prêt,
+et si l'affaire allait mal, partait le premier. Il n'eût pas fait le
+gentilhomme, comme Louis XI à Liége.
+
+Froid et _positif_ à ce point, il n'en eut pas moins une parfaite
+entente de la comédie politique, telle que la circonstance pouvait la
+demander.
+
+Ce talent éclata lorsque, après le terrible échec de Wakefield, ayant
+perdu son duc d'York et n'ayant plus dans les mains qu'un garçon de
+dix-huit ans, le jeune Édouard, il le mena à Londres, et de porte en
+porte sollicita pour lui. L'affreuse histoire du diadème de papier, la
+litanie de l'enfant mis à mort, la beauté surtout du jeune Édouard,
+_la blanche rose d'York_, aidaient à merveille le grand comédien. Il
+le montrait aux femmes; ce beau jeune roi à marier les touchait fort,
+leur tirait des larmes, souvent de l'argent. Il demandait un jour dix
+livres à une vieille: «Pour ce visage-là, lui dit-elle, tu en auras
+vingt.»
+
+Ce n'était pas une médiocre difficulté pour Warwick de concilier ses
+deux rôles opposés, d'être ami des marchands, par exemple, et
+protecteur des corsaires du détroit. Ces grands repas, qui faisaient
+l'étonnement des bonnes gens de Londres, durent être maintes fois
+donnés à leurs dépens; le marchand risquait fort de reconnaître à
+table, dans tel de ces convives «au long poignard,» son voleur de
+Calais.
+
+Si Warwick parvenait à tromper Londres, il ne donnait pas le change au
+duc de Bourgogne. Le duc qui aimait la mer, qui avait longtemps vécu
+près des digues, que voyait-il de là le plus souvent? Les vaisseaux
+d'Angleterre prenant les siens... Grâce à ce voisinage, les ports de
+Flandre et de Hollande étaient comme bloqués. L'homme qu'il haïssait
+le plus était Warwick. Nous avons vu comme, avec une simple lettre, il
+lui ôta Londres et sauva Édouard. Warwick, après deux nouvelles
+tentatives, perdit terre et passa à Calais (mai 1470).
+
+Tout un peuple se jeta à la mer pour le suivre; il y en eut à remplir
+quatre-vingts vaisseaux. Mais le lieutenant de Warwick à Calais ne
+voulut pas le recevoir avec cette flotte; il lui ferma la porte et
+tira sur lui, lui faisant dire sous main qu'il l'éloignait pour le
+sauver, que, s'il fût entré à Calais, il était perdu, assiégé qu'il
+eût été bientôt par toutes les armées d'Angleterre et de Flandre.
+Warwick se réfugia donc en Normandie, avec son monde d'écumeurs de
+mer, qui, pour leur coup d'essai, prirent au duc quinze vaisseaux et
+les vendirent hardiment à Rouen[207].
+
+[Note 207: La lettre du duc à sa mère est visiblement destinée à être
+répandue, une sorte de pamphlet.]
+
+Le duc furieux refusa les réparations qu'offrait le roi; il fit
+arrêter tout ce qu'il y avait de marchands français dans ses États,
+réunit contre Warwick les vaisseaux hollandais et anglais, le bloqua,
+l'affama, dans les ports de la Normandie, et l'obligea ainsi à jouer
+le tout pour le tout, et ressaisir, s'il pouvait, l'Angleterre.
+
+Il y avait grandi par l'absence. Il était plus présent que jamais au
+coeur du peuple; le nom du grand comte était dans toutes les
+bouches[208]. Cette royale hospitalité, cette table généreuse,
+ouverte à tous, laissait bien des regrets. Le foyer de Warwick, ce
+foyer de tous ceux qui n'en avaient pas, qu'il fût éteint à la fois
+dans tant de comtés, c'était un deuil public... D'autre part, les
+lords et évêques[209] sentaient bien que sans un tel chef ils ne se
+défendraient pas aisément contre l'avidité de la basse noblesse dont
+s'était entouré Édouard[210]. Ils offraient à Warwick de l'argent;
+pour des hommes, il n'avait pas à s'en inquiéter, disaient-ils, il en
+trouverait assez en débarquant. Seulement, il fallait que la nouvelle
+révolution se fît au nom de Lancastre.
+
+[Note 208: Solem excidisse sibi e mundo putabant... Illud unum, loco
+cantilenæ, in ore vulgi... resonabat. Polyd. Vergil., p. 659-660.]
+
+[Note 209: Dès 1465, ils rappelaient Marguerite. (Croyland.)]
+
+[Note 210: L'élévation des parents de la reine, des Wideville, fut
+subite, violente; elle se fit surtout par des mariages forcés. Cinq
+soeurs, deux frères, un fils de la reine, raflèrent les huit héritages
+les plus riches de l'Angleterre. La vénérable duchesse Norfolk, à
+quatre-vingts ans, fut obligée de se laisser épouser par le fils de la
+reine (du premier lit), qui avait vingt ans. «Maritagium diabolicum,»
+dit un contemporain, et un autre outrageusement: «Juvencula octoginta
+annorum!»]
+
+Warwick et Lancastre! ces noms seuls ainsi rapprochés semblaient avoir
+horreur l'un de l'autre; infranchissable était la barrière qui les
+séparait! barrière de sang et barrière d'infamie... Les échafauds et
+les carnages, les meurtres à froid, les parents tués, la boue,
+l'outrage lancés de l'un à l'autre. Warwick menant Henri VI garrotté
+dans Londres, affichant la reine à Saint-Paul, la faisant mettre au
+prône «comme ribaude, ahontie de son corps, et mauvaise lisse,» et son
+enfant bâtard, adultérin, un enfant de la rue...
+
+Elle devait rougir, à entendre seulement nommer Warwick. Lui parler
+de le revoir, c'était chose qui semblait impossible. Exiger qu'elle
+oubliât tout et qu'elle s'oubliât elle-même au point de mettre la
+famille de cet homme dans la sienne, et qu'en unissant leurs enfants,
+Marguerite, pour ainsi dire, épousât Warwick! cela était impie. Nul
+homme, excepté Louis XI, ne se fût fait l'entremetteur de ce
+monstrueux accouplement.
+
+Ajoutez qu'en faisant cet effort et ce sacrifice, chacun d'eux ne
+pouvait vouloir que tromper un moment. Warwick, qui venait de marier
+son aînée à Clarence en lui promettant le trône, mariait la seconde au
+jeune fils de Marguerite avec la même dot. Il avait ainsi deux rois à
+choisir et de quoi détruire la maison de Lancastre lorsqu'il l'aurait
+rétablie. La haine et la méfiance duraient dans le mariage même. Il
+n'en plaisait que plus à Louis XI, qui y voyait deux ou trois guerres
+civiles.
+
+Warwick se moqua du blocus des Flamands, et passa sous l'escorte des
+vaisseaux du roi (septembre). Ses deux frères l'accueillirent, Édouard
+n'eut que le temps de se jeter dans un vaisseau qui le mit en
+Hollande. Warwick put à son aise rentrer dans Londres, prendre Henri à
+la Tour, promener l'innocente figure, édifier le peuple, s'accusant
+humblement du péché d'avoir détrôné un saint.
+
+Le contre-coup fut fort ici. Le roi assembla les notables, leur conta
+tous les méfaits du duc de Bourgogne, et par acclamation ils
+décidèrent qu'il était quitte de tous ses serments de Péronne[211].
+Amiens revint au roi (février). Le duc vit avec surprise tous les
+princes tourner contre lui. Au fond, ils ne voulaient pas sa ruine,
+mais le forcer à donner sa fille au duc de Guienne, de sorte que
+l'Aquitaine et les Pays-Bas se trouvant un jour dans les mêmes mains,
+la France eût été serrée du Nord et du Midi, étranglée entre Somme et
+Loire.
+
+[Note 211: On ne parlait de rien moins que de confisquer ce que le duc
+tenait de la couronne. Des commissaires étaient nommés pour saisir la
+Bourgogne et le Mâconnais. _Archives de Pau, 5 janvier 1470._]
+
+La perte d'Amiens, les avis de Saint-Pol, qui, pour faire peur au duc,
+lui disait en ami qu'il ne pourrait jamais résister, la fuite de son
+propre frère, un bâtard de Philippe le Bon, qui vint se donner au
+roi[212], enfin la renonciation des Suisses à l'alliance de Bourgogne,
+tout cela semblait les signes d'une grande et terrible débâcle. Le duc
+regrettait de n'avoir pas comme le roi une armée permanente. Il leva
+des troupes en peu de temps; mais il employa aussi d'autres moyens,
+les moyens favoris du roi; il rusa, il mentit, il tâcha de tromper,
+d'endormir.
+
+[Note 212: Et celle d'un Jean de Chassa, qui porta contre le duc les
+plus sales, les plus invraisemblables accusations. Voir surtout
+Chastellain.]
+
+Il écrivit deux lettres, l'une au roi, un billet de six lignes écrit
+de sa main, où il s'humiliait et regrettait une guerre à laquelle il
+avait été poussé, disait-il, par la ruse et l'intérêt d'autrui.
+
+L'autre lettre, fort bien calculée, s'adressait aux Anglais; envoyée à
+Calais, au grand entrepôt des laines, elle rappelait aux marchands
+que «tout l'entrecours de la marchandise étoit non pas seulement avec
+le Roy, mais _avec le royaulme_.» Le duc avertissait «ses très-chers
+et grands amis» de Calais qu'on se disposait à leur envoyer
+d'Angleterre beaucoup de gens de guerre, fort inutiles pour leur
+sûreté. S'ils viennent, ajoutait-il, «vous ne pourrez pas être maîtres
+d'eux, ni les empêcher d'entreprendre sur nous.»
+
+À cette lettre, il avait ajouté de sa main une bravade, une flatterie
+sous forme de menace, comme d'un dogue qui flatte en grondant: il ne
+s'était jamais mêlé des royales querelles d'Angleterre; il lui
+fâcherait d'être obligé, à cause d'un seul homme, d'avoir noise avec
+un peuple qu'il avait tant aimé!... «Eh bien, mes voisins, si vous ne
+pouvez souffrir mon amitié, commencez... Par saint Georges, qui me
+sait meilleur Anglais que vous, vous verrez si je suis du sang de
+Lancastre!»
+
+La lettre fit bien à Calais et à Londres. Les gros marchands, dans la
+bourse desquels Warwick était obligé de puiser, l'empêchèrent
+d'envoyer des archers à Calais[213], et d'y passer lui-même, comme il
+allait le faire, pour accabler le duc, de concert avec Louis XI.
+
+[Note 213: Deux mille le 18 février, et jusqu'à dix mille qu'il aurait
+conduits en personne. Lettre de l'évêque de Bayeux au roi. Warwick
+ajoute un mot de sa main pour confirmer cette promesse. _Bibl. royale,
+mss. Legrand, 6 février 1470._]
+
+Celui-ci, qui se fiait à Warwick bien plus qu'à Marguerite, et qui
+savait qu'au moment même elle négociait avec le duc de Bourgogne, ne
+se pressait pas de la faire partir; il voulait sans doute donner le
+temps à Warwick de s'affermir là-bas. Plusieurs fois elle s'embarqua,
+mais les vaisseaux du roi qui la portaient étaient toujours ramenés à
+la côte par le vent contraire; chose merveilleuse et qui prouve que le
+roi disposait des vents, ils furent contraires pendant six mois!
+
+Ce retard n'affermit pas Warwick. À peine débarqué, maître et
+vainqueur comme il semblait, il tomba entre les mains d'un conseil de
+douze lords et évêques, les mêmes sans doute qui l'avaient appelé; il
+s'était engagé de ne rien faire, de ne rien donner, sans leur aveu.
+
+La révolution fut impuissante, parce qu'à la grande différence des
+révolutions antérieures, elle ne changea rien à la propriété; elle ne
+donna rien, n'obligea personne, n'engagea personne à la soutenir.
+
+Édouard était resté le roi des marchands: ceux de Bruges l'honoraient
+à l'égal du duc de Bourgogne. Craignant que, d'un moment à l'autre,
+Warwick ne tombât sur la Flandre, le duc se décida enfin pour Édouard,
+qui après tout était son beau-frère. Tout en faisant crier que
+personne ne lui prêtât secours, il loua pour lui quatorze vaisseaux
+hanséatiques, et lui donna cinq millions de notre monnaie[214]. Avec
+cela Édouard emportait une chose qui seule valait des millions, la
+parole de son frère Clarence, qu'à la première occasion il laisserait
+Warwick et reviendrait de son côté[215].
+
+[Note 214: Édouard partit de Flessingue: «Adcompaigné d'environ XII C
+combatans bien prins.» Vaurin.--_Tous anglais_, dit l'anonyme de M.
+Bruce; dans son orgueil national, il ne parle pas des Flamands.--With
+II thowsand Englyshe men.»--Fabian est plus modeste: «With a small
+company of Fleminges and other... a thousand persons,» p. 502.--Polyd.
+Vergilius, p. 663: «Duobus millibus contractis.»--«IX, C. of
+Englismenne and three hundred of Flemmynges.» Warkworth, 13.]
+
+[Note 215: On avait envoyé en France une dame au duc de Clarence pour
+l'éclairer sur le triste rôle qu'on lui faisait jouer. Commines est
+très-fin ici: «Ceste femme n'étoit pas folle, etc.»
+
+La source la plus importante est celle où personne n'a puisé encore,
+le manuscrit de Vaurin. L'anonyme anglais, publié en 1838, par M. J.
+Bruce (for the Cambden Society), n'en est qu'une traduction, ancienne
+il est vrai; c'est, mot à mot, Vaurin, sauf deux ou trois passages qui
+peut-être auraient blessé l'orgueil anglais. Par exemple, le
+traducteur a supprimé les détails du passage d'Édouard à York: il a
+craint de l'avilir en rapportant tant de mensonges. Le récit de Vaurin
+n'en est pas moins marqué au coin de la vérité. Son maître, le duc de
+Bourgogne, étant ami d'Édouard, il ne peut être hostile. V. surtout
+_folio 307_. Glocester y paraît déjà le Richard III de la tradition;
+pour sortir d'embarras, il n'imagine rien de mieux qu'un meurtre: «Et
+dist... qu'il n'estoit point aparant qu'ils peussent partir de ceste
+ville sans dangier, sinon qu'ils tuassent illec en la chambre...»]
+
+Avec une telle assurance, l'entreprise était au fond moins hasardeuse
+qu'elle ne semblait l'être. Édouard renouvela une vieille comédie
+politique que tout le monde connaissait, et dont on voulut bien être
+dupe, las qu'on était de guerre et devenu indifférent. Il joua, sans y
+rien changer, la pièce du retour d'Henri IV; comme lui, il débarqua à
+Ravenspur (10 mars 1471); comme lui, il dit, tout le long de sa route,
+qu'il ne réclamait pas le trône, mais seulement le bien de son père,
+son duché d'York, sa propriété. Ce grand mot de propriété, le mot
+sacré pour l'Angleterre, lui servit de passe-port. Il n'y eut de
+difficulté qu'à York; les gens de la ville voulaient lui faire jurer
+qu'il ne prétendrait jamais rien à la couronne: Où sont, dit-il, les
+lords entre les mains desquels je jurerai? Allez les chercher, faites
+venir le comte de Northumberland. Quant à vous, je suis duc d'York et
+votre seigneur, je ne puis jurer dans vos mains.»
+
+Il poursuivit, et le frère de Warwick, le marquis de Montaigu qui
+pouvait lui barrer la route, le laissa passer. L'autre frère de
+Warwick, l'archevêque d'York, qui gardait Henri VI à Londres, promena
+un peu le roi dans la ville pour tâter la population; il la vit si
+indifférente qu'il ne garda plus Henri que pour le livrer. Édouard
+avait un grand parti à Londres, ses créanciers d'abord, qui désiraient
+fort son retour, puis bon nombre de femmes qui travaillèrent pour lui
+et lui gagnèrent leurs parents, leurs maris; Édouard était le plus
+beau roi du temps.
+
+Dès qu'Édouard et Warwick furent en présence, celui-ci fut abandonné
+de son gendre Clarence. Il pressa la bataille, craignant d'autres
+défections, mit pied à terre, contre son usage, et combattit
+bravement. Mais deux corps de son parti qui ne se reconnurent pas se
+chargèrent dans le brouillard. Son frère Montaigu, qui l'avait
+rejoint, lui porta le dernier coup en prenant, dans la bataille même,
+les couleurs d'Édouard[216]. Il fut tué à l'instant par un homme de
+Warwick qui le surveillait, mais Warwick aussi fut tué. Les corps des
+deux frères restèrent deux jours exposés tout nus à Saint-Paul, pour
+que personne n'en doutât.
+
+[Note 216: Entre les versions contradictoires, je choisis la seule
+vraisemblable: Montaigu avait déjà fait tout le succès d'Édouard, en
+le laissant passer.--«The marquis Montacute was prively agreid with
+king Edwarde, and had gotten on king Eduardes livery. One of the erle
+of Warwike his brether servant, espying this, fel upon hym, and killed
+him.» Warkworth, p. 16 (4º, 1839). Leland, Collectanea (éd. 1774),
+vol. II, p. 505.]
+
+Le jour même de la bataille, Marguerite abordait. Elle voulait
+retourner; les Lancastriens ne le lui permirent pas; ils la
+félicitèrent d'être débarrassée de Warwick et la firent combattre.
+Mais telles étaient les divisions de ce parti, que son chef Somerset,
+au moment de la charge, chargea seul, l'ancien lieutenant de Warwick
+se tenant immobile. Somerset, furieux, le tua devant ses troupes, mais
+la bataille fut perdue (4 mai 1471).
+
+Marguerite, évanouie sur un chariot, fut prise et menée à Londres; son
+jeune fils fut tué dans le combat ou égorgé après. Henri VI survécut
+peu; une tentative s'étant faite en sa faveur, le plus jeune frère
+d'Édouard, cet affreux bossu (Richard III), alla, dit-on, à la tour,
+et poignarda le pauvre prince[217].
+
+[Note 217: Ces événements ont été tellement obscurcis par l'esprit de
+parti et par l'esprit romanesque, qu'il est impossible de savoir au
+juste comment périrent Henri VI et son fils; il est infiniment
+probable qu'ils furent assassinés. Warkworth (p. 21) ne dit qu'un mot,
+mais terriblement expressif: _À ce moment, le duc de Glocester était à
+la Tour_. Que la présence de Marguerite ait pu embarrasser Glocester
+et l'empêcher d'y tuer son mari, comme M. Turner paraît le croire,
+c'est une délicatesse dont le fameux bossu se fût certainement indigné
+qu'on le soupçonnât.--Avant de quitter les Roses, encore un mot sur
+les sources. Les correspondances de Paston et de Plumpton m'ont peu
+servi. Je n'ai fait nul usage du bavardage de Hall et Grafton, qui,
+trouvant les contemporains un peu secs, les délayent à plaisir; pas
+davantage d'Hollingshed, qui a dû peut-être son succès aux belles
+éditions _pittoresques_ qu'on en fit, et dont Shakespeare s'est servi,
+comme d'un livre populaire qu'il avait sous la main.--Une source peu
+employée est celle-ci: The poetical work of Levis Glyn Cothi, a
+celebrated bard, who flourished in the reings of Henri VI, Edward IV,
+Richard III and Henri VIII. Oxford, 1837.]
+
+Un autre semblait tué du même coup; je parle de Louis XI. Cependant,
+dans son malheur, il eut un bonheur, d'avoir conclu une trêve au
+moment même avec le duc de Bourgogne. Son péril était grand. Il y
+avait à parier qu'il allait avoir l'Angleterre sur les bras, un roi
+vainqueur, enflé d'avoir déjà vaincu la France avec Marguerite
+d'Anjou, un roi tout aussi brave qu'Henri V, et qui, disait-on, avait
+gagné neuf batailles rangées, de sa personne, et combattant à pied.
+
+Et ce n'était pas seulement l'Angleterre qui avait été provoquée;
+toute l'Espagne l'était, l'Aragon par l'invasion de Jean de Calabre,
+la Castille par l'opposition du roi aux intérêts d'Isabelle, Foix et
+Navarre pour la tutelle du jeune héritier. Foix venait de s'unir au
+Breton en lui donnant sa fille; et son autre fille, il l'offrait au
+duc de Guienne.
+
+Toute la question semblait être de savoir si Louis XI périrait par le
+Nord ou par le Midi. Son frère (son ennemi depuis qu'il n'était plus
+son héritier, le roi ayant un fils[218]) pouvait faire deux mariages.
+S'il épousait la fille du comte de Foix, il réunissait tout le Midi et
+l'entraînait peut-être dans une croisade contre Louis XI. S'il
+épousait la fille du duc de Bourgogne[219], il réunissait tôt ou tard
+en un royaume gigantesque l'Aquitaine et les Pays-Bas, entre lesquels
+Louis XI périssait étouffé.
+
+[Note 218: Charles VIII était né le 30 juin 1470. Je ne vois, à partir
+de cette époque, aucune année où son père aurait trouvé le temps
+d'écrire pour lui le _Rosier des guerres_. Ce livre élégant, mais
+plein de généralités vagues, ne rappelle guère le style de Louis XI.
+Il est douteux que celui-ci, en parlant de lui-même à son fils, ait
+dit: «Le noble roy Loys unziesme.» V. les deux _mss. de la Bibl.
+royale_.]
+
+[Note 219: Louis XI fait les mensonges les plus singuliers pour
+empêcher ce mariage. Il veut qu'on dise à son frère qu'il n'y
+trouverait «pas grand plaisir,» ni postérité: «M. du Bouchage, mon
+ami, si vous pouvez gagner ce point, vous me mettrez en paradis... Et
+dit-on que la fille est bien malade et enflée...» Duclos.]
+
+Il ne s'agissait plus seulement d'humilier la France mais de la
+détruire et de la démembrer. Le duc de Bourgogne ne s'en cachait pas:
+«J'aime tant le royaume, disait-il, qu'au lieu d'un roi, j'en voudrais
+six.» On disait à la cour de Guienne: «Nous lui mettrons tant de
+lévriers à la queue qu'il ne saura où fuir.»
+
+On croyait déjà la bête aux abois; on appelait tout le monde à la
+curée. Pour tenter les Anglais, on leur offrait la Normandie et la
+Guienne.
+
+La soeur du roi, la Savoyarde, qu'il venait de secourir, lui tourna le
+dos et travailla à mettre contre lui le duc de Milan. Autant en fit
+son futur gendre, Nicolas, fils de Jean de Calabre; il laissa là la
+fille du roi, comme celle d'un pauvre homme, et s'en alla demander la
+riche héritière de Bourgogne et des Pays-Bas.
+
+Ce qui donnait un peu de répit au roi, c'est que ses ennemis n'étaient
+pas encore bien d'accord. Le duc de Bourgogne, qui avait promis sa
+fille à deux ou trois princes, ne pouvait pas les satisfaire. Il
+voulait que les Anglais vinssent; d'autres n'en voulaient pas. Les
+Anglais eux-mêmes hésitaient, craignant d'être pris pour dupes, et
+d'aider à faire un duc de Guienne plus grand que le roi et que tous
+les rois, ce qui fut arrivé s'il eût uni, par ce prodigieux mariage de
+Bourgogne, le Nord et le Midi.
+
+Cependant le printemps semblait devoir finir ces tergiversations. Le
+duc de Guienne avait convoqué dans ses provinces le ban et
+l'arrière-ban, et nommé général le comte d'Armagnac, qui, comme ennemi
+capital du roi, se chargeait de l'exécution[220].
+
+[Note 220: La France et la Guienne étaient déjà comme deux États
+étrangers, ennemis. V. le procès fait par Tristan l'Ermite à un prêtre
+normand qui revenait de Guienne. _Archives du royaume_, J. 950, _25
+février 1471_.]
+
+Le roi, sans alliés, sans espoir de secours, avait, dit-on, imaginé
+d'engager les Écossais à passer en Bretagne, sur ses vaisseaux et sur
+des vaisseaux danois qu'il leur aurait loués.
+
+Il faisait à son frère les dernières offres qu'il pût faire, les
+plus hautes, de le faire _lieutenant général du royaume_ en lui
+donnant sa fille, avec quatre provinces de plus, qui l'auraient mis
+jusqu'à la Loire. Il ne pouvait faire davantage, à moins d'abdiquer
+et de lui céder la place. Mais le jeune duc ne voulait pas être
+_lieutenant_[221].
+
+[Note 221: Son sceau n'est que trop significatif. On l'y voit assis
+avec la couronne et l'épée de justice: _Deus, judicium tuum regi da,
+et justitiam tuum filio regis_, ce qui doit se prendre ici dans un
+sens tout particulier; _judicium_ peut signifier _punition_. V. Trésor
+de numismatique et glyptique, planche XXIII.]
+
+Dès longtemps, le roi avait pris le pape pour juger entre son frère et
+lui. Dans son danger, il obtint du Saint-Siége d'être à jamais, lui et
+ses successeurs, chanoines de Notre-Dame de Cléry. Il ordonna des
+prières pour la paix et voulut que désormais, par toute la France, à
+midi sonnant, on se mît à genoux et l'on dit trois Ave (avril 1472).
+
+Il comptait sur la sainte Vierge, mais aussi sur les troupes qu'il
+faisait avancer, encore plus sur les secrètes pratiques qu'il avait
+chez son frère. Maint officier de celui-ci refusait de lui faire
+serment.
+
+Ce n'était pas la peine de s'engager envers un mourant. Le duc de
+Guienne, toujours délicat et maladif, avait la fièvre quarte depuis
+huit mois et ne pouvait guère aller loin. Il avait fort souffert des
+divisions de sa petite cour; elle était déchirée par deux partis, une
+maîtresse poitevine et un favori gascon. Ce dernier, Lescun, était
+ennemi de l'intervention anglaise, ainsi que l'archevêque de Bordeaux,
+qui jadis en Bretagne avait fait mourir le prince Giles comme ami des
+Anglais. Un zélé serviteur de Lescun, l'abbé de Saint-Jean d'Angeli,
+le débarrassa (sans son consentement) de la maîtresse du duc en
+l'empoisonnant. On crut que, pour sa sûreté, il avait empoisonné en
+même temps le duc de Guienne (24 mai 1472). Lescun, fort compromis,
+fit grand bruit à la mort de son maître; accusa le roi d'avoir payé
+l'empoisonneur, le saisit et le mena en Bretagne pour qu'on en fît
+justice.
+
+Louis XI n'était pas incapable de ce crime[222], du reste fort commun
+alors. Il semble que le fratricide, écrit à cette époque dans la loi
+ottomane et prescrit par Mahomet II[223], ait été d'un usage général
+au XVe siècle parmi les princes chrétiens[224].
+
+[Note 222: Cependant ni Seyssel, ni Brantôme, ne sont des témoins bien
+graves contre Louis XI; tout le monde connaît l'historiette du
+dernier, la prière du roi à la bonne Vierge, etc. M. de Sismondi reste
+dans le doute.--Il ne tient pas au faux Amelgard qu'on ne croye que
+Louis XI empoisonnait aussi les serviteurs de son frère. _Bibl.
+royale, Amelgard, ms. II, XXV, 159 verso._]
+
+[Note 223: Hammer.]
+
+[Note 224: Morts de Douglas et Mar, Viane et Bianca, Bragance et
+Viseu, Clarence, etc., etc.]
+
+Ce qui est sûr, c'est que le mourant n'eut aucun soupçon de son frère;
+le jour même de sa mort, il le nomma son héritier et lui demanda
+pardon des chagrins qu'il lui avait causés. D'autre part, Louis XI ne
+répondit rien aux accusations qui s'élevèrent; ce ne fut que dix-huit
+mois après qu'il déclara vouloir associer ses juges à ceux que le duc
+de Bretagne avait chargés de poursuivre l'affaire. Il n'y eut aucune
+procédure publique, le moine vécut en prison plusieurs années, et fut
+trouvé mort dans sa tour après un orage. On supposa que le diable
+l'avait étranglé.
+
+La mort du duc de Guienne était prévue de longue date, et le roi, le
+duc Bourgogne, jouaient en attendant à qui des deux tromperait
+l'autre[225]. Le roi disait que si le duc renonçait à l'alliance de
+son frère et du Breton, il lui rendrait Amiens et Saint-Quentin, et le
+duc répliquait que si d'abord on les lui rendait, il abandonnerait ses
+amis. Il n'en avait nullement l'intention; il leur faisait dire pour
+les rassurer qu'il ne faisait cette momerie que pour reprendre les
+deux villes. Le roi traîna, et si bien, qu'il apprit la mort de son
+frère, ne rendit rien en Picardie et prit la Guienne.
+
+[Note 225: Ici Commines est bien habile, non-seulement dans la forme
+(qui est exquise, comme partout), mais dans son désordre apparent.
+Quand il a parlé de la grande colère du duc, de l'horrible affaire de
+Nesles, etc., il donne la cause de cette colère, qui est de n'avoir pu
+escroquer Amiens.--Sur Nesle, V. Bulletins de la Société d'histoire de
+France, 1834, partie II, p. 11-17.]
+
+Le duc, furieux d'avoir été trompé dans sa tromperie, lança un
+terrible manifeste où il accusait le roi d'avoir empoisonné son frère
+et d'avoir voulu le faire périr lui-même. Il lui dénonçait une guerre
+à feu et à sang. Il tint parole, brûlant tout sur son passage. C'était
+un bon moyen d'augmenter les résistances et de faire combattre les
+moins courageux.
+
+La première exécution fut à Nesle; cette petite place n'était défendue
+que par des francs-archers; les uns voulaient se rendre, voyant cette
+grande armée et le duc en personne; les autres ne voulaient pas, et
+ils tuèrent le héraut bourguignon. La ville prise, tout fut massacré,
+sauf ceux à qui l'on se contenta de couper le poing. Dans l'église
+même, on allait dans le sang jusqu'à la cheville. On conte que le duc
+y entra à cheval, et dit aux siens: «Saint-Georges! voici belle
+boucherie, j'ai de bons bouchers[226].»
+
+[Note 226: D'autres lui font dire, quand il sort de la ville et la
+voit en feu, ces mélancoliques paroles (presque les mêmes que celles
+de Napoléon sur le champ d'Eylau): «Tel fruit porte l'arbre de la
+guerre!»]
+
+L'affaire de Nesle étonna fort le roi. Il avait ordonné au connétable
+de la raser d'avance, de détruire les petites places pour défendre
+les grosses. Toute sa pensée était d'empêcher la jonction du Breton et
+du Bourguignon, pour cela de serrer lui-même le Breton, de ne pas le
+lâcher, de le forcer de rester chez lui, pendant que le Bourguignon
+perdrait le temps à brûler des villages. Il ordonna pour la seconde
+fois de raser les petites places, et pour la seconde fois le
+connétable ne fit rien du tout. Moyennant quoi, le Bourguignon
+s'empara de Roye, de Montdidier qu'il fit réparer pour l'occuper d'une
+manière durable.
+
+Saint-Pol écrivait au roi pour le prier de venir au secours,
+c'est-à-dire de laisser le Breton libre, et de faciliter la jonction
+de ses deux ennemis. Le roi comprit l'intention du traître et fit tout
+le contraire; il ne lâcha pas la Bretagne, mais il envoya à Saint-Pol
+son ennemi personnel, Dammartin, qui devait partager le commandement
+avec lui et le surveiller. Si Dammartin était arrivé un jour plus
+tard, tout était perdu.
+
+Le samedi, 27 juin, cette grande armée de Bourgogne arrive devant
+Beauvais. Le duc croit emporter la place, ne daigne ouvrir la
+tranchée, ordonne l'assaut; les échelles se trouvent trop courtes; au
+bout de deux coups les canons n'ont plus de quoi tirer. Cependant la
+porte était enfoncée. Peu ou point de soldats pour la défendre (telle
+avait été la prévoyance du connétable), mais les habitants se
+défendaient; la terrible histoire de Nesle leur faisait tout craindre
+si la ville était prise; les femmes même, devenant braves à force
+d'avoir peur pour les leurs, vinrent se jeter à la brèche avec les
+hommes; la grande sainte de la ville, sainte Angadresme, qu'on portait
+sur les murs, les encourageait; une jeune bourgeoise, Jeanne Laîné,
+se souvint de Jeanne d'Arc et arracha un drapeau des mains des
+assiégeants[227].
+
+[Note 227: Le roi, dans son inquiétude, avait voué _une ville
+d'argent_. Il écrit _qu'il ne mangera pas de chair_ que son voeu ne
+soit accompli. (Duclos.) Commines qui était au siége, mais parmi les
+assiégeants, ne sait rien de cet héroïsme populaire. Il n'est guère
+constaté que par les priviléges accordés à la ville et à l'héroïne.
+Ordonnances, XVII, 529.]
+
+Les Bourguignons auraient cependant fini par entrer, ils faisaient
+dire au duc de presser le pas et que la ville était à lui. Il tarda,
+et grâce à ce retard il n'entra jamais. Les habitants allumèrent un
+grand feu sous la porte, qui elle-même brûla avec sa tour; pendant
+huit jours, on nourrit ce feu qui arrêtait l'ennemi.
+
+Le samedi au soir, soixante hommes d'armes se jettent dans la place,
+et il en vient deux cents à l'aube. Faible secours; la ville effrayée
+se serait peut-être rendue; mais le duc en colère n'en voulait plus,
+sinon de force et pour la brûler.
+
+Le dimanche 28, Dammartin campa derrière le duc entre lui et Paris; il
+fit passer toute une armée dans Beauvais, les plus vieux et les plus
+solides capitaines de France, Rouault, Lohéac, Crussol, Vignolle,
+Salazar. Le duc décida l'assaut pour le jeudi. Le mercredi soir,
+couché tout vêtu sur son lit de camp, il dit: «Croyez-vous bien que
+ces gens-là nous attendent?» On lui répondit qu'ils étaient assez de
+monde pour défendre la ville, quand ils n'auraient qu'une haie devant
+eux. Il s'en moqua: «Demain, dit-il, vous n'y trouverez personne.»
+
+C'était à lui une grande imprudence, une barbarie, de lancer les siens
+à l'escalade sans avoir fait brèche, contre ces grandes forces qui
+étaient dans la ville. L'assaut dura depuis l'aube jusqu'à onze
+heures, sans que le duc se lassât de faire tuer ses gens. La nuit,
+Salazar fit une sortie et tua dans sa tente même le grand maître de
+l'artillerie bourguignonne.
+
+Paris envoya des secours, Orléans aussi, malgré la distance.
+
+Le connétable, au contraire, qui était tout près, ne fit rien pour
+Beauvais; il essaya plutôt de l'affaiblir en lui demandant cent
+lances.
+
+Le 22 juillet, le duc de Bourgogne s'en alla enfin, leva le camp, se
+vengeant sur le pays de Caux qu'il traversait, pillant, brûlant. Il
+prit Saint-Valéry et Eu; mais il était suivi de près, son armée
+fondait, on lui enlevait les vivres et tout ce qui s'écartait. Il ne
+put prendre Dieppe, et revint par Rouen. Il resta devant quatre jours,
+afin de pouvoir dire qu'il avait tenu sa parole, que la faute était au
+Breton, qui n'était point venu.
+
+Il n'avait garde de venir. Le roi le tenait et ne le laissait pas
+bouger.
+
+Les ravages de Picardie, ceux de Champagne, ne purent lui faire lâcher
+prise. Il prit Chantocé, Machecoul, Ancenis, en sorte que, perdant
+toujours et ne voyant arriver nul secours, nulle diversion, ni les
+Anglais au nord, ni les Aragonais au midi, le Breton fut trop heureux
+d'avoir une trêve. Le roi le détacha du Bourguignon, comme il avait
+fait trois ans auparavant, et lui donna de l'argent, tout vainqueur
+qu'il était; seulement il gagna une place, celle d'Ancenis (18
+octobre).
+
+Le duc de Bourgogne ne pouvait faire la guerre tout seul, l'hiver
+approchait; il convint aussi d'une trêve (23 octobre).
+
+Louis XI, contre toute attente, s'était tiré d'affaire. Il avait
+décidément vaincu la Bretagne et recouvré tout le midi. Son frère
+était mort, et avec lui mille intrigues, mille espérances de troubler
+le royaume.
+
+Si le roi, dans une telle crise, n'avait pas péri, il fallait qu'il
+fût très-vivace et vraiment durable. Les sages en jugèrent ainsi; deux
+fortes têtes, le gascon Lescun et le flamand Commines, prirent leur
+parti, et se donnèrent au roi.
+
+Commines, né et nourri chez le duc de Bourgogne, avait tout son bien
+chez lui; il était son chambellan et assez avant dans sa confiance.
+Qu'un tel homme, si avisé et parfaitement instruit du fond des choses,
+franchît ce pas, c'était un signe grave. L'autre grand chroniqueur du
+temps, le zélé serviteur de la maison de Bourgogne, Chastellain[228],
+qui pose ici la plume, meurt plus que jamais triste et sombre, et
+visiblement inquiet.
+
+[Note 228: Mort le 20 mars 1474. Ce puissant écrivain commence la
+langue imagée, laborieuse, tourmentée du XVIe siècle, langue souvent
+ridicule dans l'imitateur Molinet. Chastellain fut reconnu, de son
+vivant, pour le maître du style; on mettait sous son nom tout ce qu'on
+voulait faire lire. Cependant, chose bizarre, sa destinée fut celle de
+Charles le Téméraire; l'oeuvre disparut avec le héros, morcelée,
+dispersée, enterrée dans les bibliothèques. MM. Buchon, Lacroix et
+Jules Quicherat en ont exhumé les lambeaux.
+
+L'autre Bourguignon, Jean de Vaurin, me manquera aussi désormais; il
+s'arrête au moment où le rétablissement d'Édouard porte au comble la
+puissance du duc de Bourgogne. La dernière page de Vaurin est un
+remerciement d'Édouard à la ville de Bruges (29 mai 1471).]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+DIVERSION ALLEMANDE
+
+1473-1475
+
+
+On a vu que le duc de Bourgogne manqua Beauvais d'un jour. Ce fut
+aussi pour n'être pas prêt à temps qu'il perdit Amiens.
+
+Nous en savons les causes, et par le duc lui-même. Il se plaignait de
+n'avoir pas d'armée permanente comme le roi: «Le roi, dit-il, est
+toujours prêt[229].»
+
+[Note 229: Documents Gachard, I, 222. Commines fait aussi, par trois
+fois, cette observation.]
+
+Il était souverain des peuples les plus riches, mais des peuples
+aussi qui défendaient le mieux leur argent. L'argent venait lentement
+chaque année; plus lentement encore se faisait l'armement; l'occasion
+passait.
+
+Le duc s'en prenait surtout à la Flandre, à la malice des Flamands,
+comme il disait[230]. Un hasard heureux[231] nous a conservé
+l'invective qu'il prononça contre eux, en mai 1470, au fort de la
+crise d'Angleterre, lorsqu'il demandait de l'argent pour armer mille
+lances (cinq mille cavaliers), qui serviraient toute l'année.
+
+[Note 230: Depuis qu'il avait été leur prisonnier, il les haïssait.
+Quand ils firent amende honorable, le 15 janvier 1469, il les fit
+attendre «en la nege plus d'une heure et demi.» Documents Gachard, I,
+204.]
+
+[Note 231: C'est une improvisation violente, à la Bonaparte. Le scribe
+de la ville d'Ypres doit l'avoir écrite au moment même où elle fut
+prononcée; on l'a retrouvée dans les Registres de cette ville.]
+
+Les Flamands, dans leur remontrance, avaient respectueusement relevé
+une grave différence entre les paroles du prince et celles de son
+chancelier. Le chancelier avait dit que l'argent serait _levé sur tous
+les pays_ (ce qui eût compris les Bourgognes), et le duc: _levé sur
+les Pays-Bas_. Il répondit durement qu'il n'y avait pas d'équivoque,
+qu'il s'agissait des Pays-Bas, «Et non de mon pays de Bourgogne; il
+n'a point d'argent, il sent la France; mais il a de bonnes gens
+d'armes et les meilleures que j'aie. En tout ceci, vous ne faites rien
+que par subtilité et malice. Grosses et dures têtes flamandes,
+croyez-vous donc qu'il n'y ait personne de sage que vous? Prenez
+garde; _j'ai moitié de France et moitié de Portugal_... Je saurai
+bien y pourvoir... Pour rien au monde je ne romprai mon ordonnance;
+entendez-vous bien, maître Sersanders (c'était le principal député de
+Gand)? Et quels sont ceux qui le demandent? Est-ce Hollande? Est-ce
+Brabant? Vous seuls, grosses têtes flamandes!... Les autres, qui sont
+bien aussi privilégiés, de bien grands seigneurs, comme mon cousin
+Saint-Pol, me laissent user de leurs sujets, et vous voulez m'ôter les
+miens sous prétexte de priviléges, _dont vous n'avez nul_... Dures
+têtes flamandes que vous êtes, vous avez toujours méprisé ou haï vos
+princes; s'ils étaient faibles, vous les méprisiez; s'ils étaient
+puissants, vous les haïssiez; eh bien! j'aime mieux être haï... Il y
+en a, je le sais bien, qui me voudraient voir en bataille avec cinq ou
+six mille hommes, pour y être défait, tué, mis en morceaux... J'y
+mettrai ordre, soyez-en sûrs; vous ne pourrez rien entreprendre contre
+votre seigneur. J'en serais fâché pour vous; ce serait l'histoire du
+pot de verre et du pot de fer!»
+
+L'argent n'en fut pas moins levé fort lentement. Il fut demandé en
+mai; la levée d'hommes ne put se faire qu'en octobre; était-elle
+achevée en décembre? Nous voyons qu'à cette époque le duc, excédé des
+plaintes et des difficultés, écrit aux états assemblés des Pays-Bas
+qu'il aimerait mieux quitter tout, renoncer à toute seigneurie (19
+décembre 1470). En janvier, comme on a vu, il perdit Amiens et
+Saint-Quentin.
+
+On a remarqué cette grave parole, qu'il était à _moitié de France,
+moitié de Portugal_. C'était dire aux Flamands qu'ils avaient un
+maître étranger.
+
+En cette même année 1470, il se proclama étranger à la France même,
+et cela dans une solennelle audience où les ambassadeurs de France
+venaient lui offrir réparation pour les pirateries de Warwick. La
+scène fut étrange; elle effraya, indigna, ses plus dévoués serviteurs.
+
+Il s'était fait faire, pour ce jour, un dais et un trône plus haut
+qu'on n'en vit jamais pour personne, roi ou empereur; un dais d'or, un
+ciel d'or, et tout le reste en descendant de degré en degré, couvert
+de velours noir. Sur ces degrés, dans un ordre sévère, à leurs places
+marquées, la maison et l'état, princes et barons, chevaliers et
+écuyers, prélats, chancellerie. Les ambassadeurs, menés à leur banc,
+se mirent à genoux. Lui, pour les faire lever, sans parler, sans
+mettre la main au chapeau, «les niqua de la tête.» L'affaire à peine
+exposée, il dit avec emportement que les offres de réparation
+n'étaient ni valables, ni raisonnables, ni recevables...--«Eh!
+monseigneur, dit humblement l'homme de Louis XI, daignez écrire
+vous-même ce que vous voulez; le roi signera tout.--Je vous ai dit que
+ni lui, ni vous, vous ne pouvez réparer.--Quoi! dit l'autre sur un ton
+lamentable, on fait bien la paix d'un royaume perdu et de cinq cent
+mille hommes tués, et l'on ne pourrait expier ce petit méfait?...
+Monseigneur, le roi et vous, au-dessus de vous deux vous avez un
+juge...» À cette morale hypocrite, le duc fut hors de lui: «_Nous
+autres Portugais!_ s'écria-t-il, nous avons pour coutume que si ceux
+que nous croyons amis se font amis de nos ennemis, nous les envoyons
+au cent mille diables d'enfer!»
+
+Là-dessus, grand silence... Flamands, Wallons, Français, tous furent
+blessés au coeur[232]. On sentit l'étranger... Il n'avait dit que trop
+vrai; il n'avait rien du pays, rien de son père; le bizarre mélange
+anglo-portugais, qu'il tenait du côté maternel, apparaissait en lui de
+plus en plus; sur le sombre fond anglais, qui toujours devenait plus
+sombre, perçait à chaque instant par éclairs la violence du midi.
+
+[Note 232: Chastellain même, son chroniqueur d'office, et dans une
+chronique qui peut-être passait sous ses yeux, s'en plaint avec une
+noble douleur.--Les instructions du roi à ses ambassadeurs étaient
+bien combinées pour produire cet effet. Elles contiennent une
+énumération de tous les bienfaits de la France envers les ducs de
+Bourgogne; une telle accusation d'ingratitude prononcée dans cette
+occasion solennelle devant tous les serviteurs du duc, pouvait les
+refroidir à son égard, ou même les détacher de lui. _Bibl. royale,
+mss. Baluze, 165, 17 mai_, et dans les _papiers Legrand, carton de
+l'année 1470_. Ces papiers contiennent un autre pamphlet, fort
+hypocrite, sous forme de lettre au roi, contre le duc, qui «dimanche
+dernier... a prist l'ordre de la Jarretière: Hélas! s'il eust bien
+recogneu et pansé à ce que tant vous humiliastes que, _à l'instar de
+Jésus-Christ qui se humilia envers ses disciples_, vous qui estes son
+seigneur, allastes à Péronne à luy, il ne l'eust pas fait, et croy que
+(soulz correction) dame vertu de Sapience lui deffault...» _Bibl.
+royale, mss. Gaignières_, nº 2895 (communiqué par M. J. Quicherat).]
+
+Discordant d'origine, d'idées et de principes, il n'exprimait que trop
+la discorde incurable de son hétérogène empire. Nous avons caractérisé
+cette Babel sous Philippe le Bon (t. VII, liv. XII, ch. IV.). Mais il
+y eut cette différence entre le père et le fils, que le premier,
+Français de naturel, se trouva l'être politiquement, et par ses
+acquisitions de pays français, et par l'ascendant des Croy. Le fils ne
+fut ni Français ni Flamand; loin de s'harmoniser dans un sens ou dans
+l'autre, il compliqua sa complication naturelle d'éléments
+irréconciliables qu'il ne put accorder jamais.
+
+Personne n'éprouvait pourtant davantage le besoin de l'ordre et de
+l'unité. Dès son avénement, il essaya de régulariser ses
+finances[233], en instituant un payeur général (1468). En 1473, il
+entreprit de centraliser la justice, en dépit de toutes les
+réclamations, et fonda une cour suprême d'appel à Malines sur le
+modèle du Parlement de Paris; là devaient être aussi réunies ses
+diverses chambres des comptes. La même année, 1473, il promulgua une
+grande ordonnance militaire, qui résumait toutes les précédentes,
+imposait les mêmes règles aux troupes diverses dont se composaient ses
+armées[234].
+
+[Note 233: _Archives générales de Belgique, Brabant, I, fol. 108_,
+mandement pour contraindre les officiers de justice et de finance à
+rendre compte annuellement, 7 déc. 1470.]
+
+[Note 234: Cette ordonnance innove peu; elle régularise. Elle laisse
+subsister la mauvaise organisation _par lances_, chacune de cinq ou
+six hommes, dont deux au moins étaient inutiles; les Anglais, dans
+leur expédition de 1475 en France, supprimèrent déjà le plus inutile,
+le page.--L'ordonnance exige des écritures, difficiles à obtenir des
+gens de guerre: «le capitaine doit porter toujours un rolet sur lui...
+en son chapeau ou ailleurs.» Ni jeu, ni jurement. Trente femmes
+seulement par compagnie (il y en eut 1,500 au siége de Neuss, quelques
+mille à Granson).--Les ordonnances de 1468 et 1471 sont imprimées dans
+les Mémoires pour l'histoire de Bourgogne (nº 1729, p. 283; celle de
+1473 se trouve dans le Schweitzerische Geschichtforscher (1817), II,
+425-463, et dans Gollut, 846-866).]
+
+Ce besoin d'unité, d'harmonie, motivait sans doute à ses yeux la
+conquête des pays enclavés dans les siens, ou qui semblaient devoir
+s'y ramener par une attraction naturelle. Il avait hérité de bien des
+choses, mais qui toutes semblaient incomplètes. Ne fallait-il pas
+essayer d'arrondir, de lier tant de provinces qui, par occasions
+diverses, étaient échues à la maison de Bourgogne? En leur assurant de
+meilleures frontières, on les eût pacifiées. Par exemple, si le duc
+acquérait la Gueldre, il avait meilleure chance de finir la vieille
+petite guerre des marches de Frise[235].
+
+[Note 235: Amelgard.]
+
+Dans tous les temps, le souverain de la Hollande, des bas pays noyés,
+des boues et des tourbières, fut un homme envieux. Triste portier du
+Rhin, obligé chaque année d'en subir les inondations, d'en curer et
+balayer les embouchures, il semble naturel que ce laborieux serviteur
+du fleuve en partage aussi les profits. Il n'aime pas tellement sa
+bière et ses brouillards qu'il ne regarde parfois vers le soleil et
+les vins de Coblentz. Les alluvions qui descendent lui rappellent la
+bonne terre d'en haut; les barques richement chargées, qui passent
+sous ses yeux, le rendent bien rêveur[236].
+
+[Note 236: Les Allemands félicitent la Hollande du limon que lui
+apporte le Rhin. La Hollande répond que cette quantité énorme de vase,
+de sable (plusieurs millions de toises cubes, chaque année), exhausse
+le lit des rivières et augmente le danger des inondations. V. le livre
+de M. J. Op den Hoof (1826), et tant d'autres sur cette question
+litigieuse. La Prusse revendiquait la libre navigation _jusqu'en mer_;
+la Hollande soutenait que le traité de Vienne porte: _jusqu'à la mer_,
+et elle faisait payer à l'embouchure. Constituée en 1815 le geôlier de
+la France, elle a voulu être le portier de l'Allemagne; c'est pour
+cela qu'on l'a laissé briser.--Ce royaume n'ayant point la base
+allemande qui l'eût affermi (Cologne et Coblentz), ne présentait que
+deux moitiés hostiles. L'empire de Charles le Téméraire avait encore
+moins d'unité, moins de conditions de durée.]
+
+Charles le Téméraire, comme plus tard Gustave, ne pouvait voir
+patiemment que les meilleurs pays du Rhin étaient des terres de
+prêtres. Il éprouvait peu de respect pour cette populace de villes
+libres, de petites seigneuries qui hardiment s'appropriaient le
+fleuve, se mettaient en travers et vendaient le passage. Il comptait
+bien qu'il faudrait tôt ou tard qu'il mît la main sur tout cela et sa
+grande épée de justice.
+
+Au delà, et sur le haut Rhin, n'était-ce pas une honte de voir les
+villes solliciter le patronage des vachers de la Suisse? Serfs
+révoltés des Autrichiens, ces gens de la montagne oubliaient qu'avant
+d'être à l'Autriche, ils avaient été les sujets du royaume de
+Bourgogne.
+
+De Dijon, de Mâcon, de Dôle, par-dessus la pauvre Comté et l'ennuyeux
+mur du Jura, il découvrait les Alpes, les portes de la Lombardie, les
+neiges, illuminées de lumière italienne... Pourquoi tout cela
+n'était-il pas à lui?... Le vrai royaume de Bourgogne, pris dans ses
+anciennes limites, avait son trône aux Alpes, en dominait les pentes,
+dispensait ou refusait à l'Europe les eaux fécondes, versant le Rhône
+à la Provence, à l'Allemagne le Rhin, le Pô à l'Italie[237].
+
+[Note 237: Rien n'indique qu'il eût encore sur tout cela une idée
+arrêtée. Il flotta entre des projets divers: royaume de Gaule
+Belgique, royaume de Bourgogne, vicariat de l'Empire. Le bohémien
+Podiebrad, pour 200,000 florins, se chargeait de le faire empereur; il
+y eut même un traité à ce sujet. (Lenglet.) Ce n'était peut-être qu'un
+moyen d'obliger Frédéric III à composer, en donnant le vicariat et le
+titre de roi, promis depuis longtemps, comme on le voit dans les
+lettres de Pie II à Philippe le Bon. Celui-ci, dans une occasion
+solennelle, dit qu'il eût pu être roi; il ne dit pas de quel royaume.
+(Du Clercq.) Je vois dans un manuscrit que, dès l'origine, Philippe le
+Hardi avait essayé timidement, tacitement, de faire croire que «_La
+duchié de Bourgogne n'estoit yssue ne descendue de France, mais chief
+d'armes à part soy._» _Bibliothèque de Lille, ms. E. G. 33, sub
+fin._--Ce duché _indépendant_ devient royaume dans la pensée de
+Charles le Téméraire. Aux états de Bourgogne, tenus à Dijon en janvier
+1473, il «n'oublia pas de _parler du royaulme de Bourgogne que ceux de
+France ont longtemps usurpé et d'iceluy fait duchée, que tous les
+subjects doivent bien avoir à regret, et dict qu'il avoit en soy des
+choses qu'il n'appartenoit de sçavoir à nul qu'à luy_.»--Je dois cette
+note a l'obligeance de feu M. Maillard de Chambure, archiviste de la
+Côte-d'Or, qui l'avait trouvée dans un _ms._ des Chartreux de Dijon.]
+
+Grande idée et poétique! Était-il impossible de la réaliser? L'Empire
+n'était-il pas dissous? Et tout ce Rhin, du plus haut au plus bas,
+était-ce autre chose qu'une anarchie, une guerre permanente? Ses
+princes n'étaient-ils pas ruinés? n'avaient-ils pas vendu ou engagé
+leurs domaines? L'archevêque de Cologne mourait de faim; ses chanoines
+l'avaient réduit à deux mille florins de rente.
+
+Tous ces princes faméliques se pressaient à la cour du duc de
+Bourgogne, tendaient la main. Plusieurs en recevaient pension, et
+devenaient ses domestiques; d'autres, poursuivis pour dettes,
+n'avaient d'autres ressources que de lui engager leurs provinces, de
+lui vendre, s'il en voulait bien, leurs sujets à bon compte.
+
+Philippe le Bon avait eu pour peu de choses le comté de Namur, pour
+peu le Luxembourg; son fils, sans grande dépense, acquit la Gueldre
+par en bas, par en haut le landgraviat d'Alsace et partie de la
+Forêt-Noire, ceci engagé seulement, mais avec peu de chance de retirer
+jamais.
+
+Le Rhin semblait vouloir se vendre pièce à pièce. Et d'autre part, le
+duc de Bourgogne, pour mille raisons de convenances, voulait acheter
+ou prendre. Il lui fallait la Gueldre pour envelopper Utrecht,
+atteindre la Frise. Il lui fallait la haute Alsace, pour couvrir sa
+Franche-Comté; il lui fallait Cologne, comme entrepôt des Pays-Bas et
+comme grand péage du Rhin. Il lui fallait la Lorraine, pour passer du
+Luxembourg dans les Bourgognes, etc.
+
+Dès longtemps il couvait la Gueldre, et il comptait l'avoir par la
+discorde du vieux duc Arnould et de son fils, Adolphe. Il pensionnait
+le fils, et l'avait fait son domestique. Le fils ne se contenta pas de
+ce rôle; soutenu de sa mère et de presque tout le pays, il se fit duc
+et emprisonna son père. L'occasion était belle pour intervenir au nom
+de la nature, de la piété outragée; Charles le Téméraire la saisit, et
+se fit charger par le pape et l'empereur de juger entre le père et le
+fils[238]; l'Empire seul aurait eu ce droit; l'empereur, qui ne
+l'avait pas, ne pouvait le déléguer, encore bien moins le pape. Le
+Bourguignon n'en jugea pas moins; il décida pour le vieux duc,
+c'est-à-dire pour lui-même; celui-ci, malade, mourant, vendit le duché
+à son juge! et le juge accepta! Une assemblée de la Toison d'Or
+(étrange tribunal) décida que le legs était valable.
+
+[Note 238: Pour rendre le jeune duc plus odieux encore, on le mit en
+face de son vieux père, qui lui présenta le gant de défi. Tout le
+monde fut touché, Commines lui-même (IV, ch. I). Rien n'était plus
+propre à favoriser les vues du duc. V. l'Art de vérifier les dates
+(III, 184), qui est ici l'ouvrage du savant Ernst, et, comme on sait,
+fort important pour l'histoire des Pays-Bas.]
+
+Le fils était dépouillé, comme parricide, à la bonne heure, emprisonné
+par son juge qui profitait de la dépouille.
+
+Mais qu'avaient fait les peuples de la Gueldre pour être vendus ainsi?
+Ce fils même, ce coupable, il avait un enfant, innocent à coup sûr,
+qui n'avait que six ans, et qui était, à son défaut, l'héritier
+légitime. La ville de Nimègue, décidée à ne pas céder ainsi, prit cet
+enfant, le proclama, le promena armé d'une armure à sa taille sur les
+remparts, parmi les combattants qui repoussaient les Bourguignons.
+Ceux-ci l'emportèrent pourtant à la longue, la Gueldre fut occupée, le
+petit duc captif.
+
+La violence et l'injustice avaient bon temps. Il n'y avait plus
+d'autorité au monde, ni roi, ni empereur. Le roi faisait le mort; il
+avait l'air de ne plus penser qu'aux affaires du Midi. L'Empereur,
+pauvre prince, pauvre d'honneur surtout, aurait livré l'Empire pour
+faire la fortune de son jeune Max, par le grand mariage de Bourgogne.
+Maximilien épousa, comme on sait, plus tard; et il fallut que
+mademoiselle de Bourgogne, en l'épousant, lui donnât des chemises.
+
+Au moment même où le duc de Bourgogne s'emparait du petit duc de
+Gueldre, il apprit la mort du duc de Lorraine, et il trouva tout
+simple, dans sa brutalité, d'enlever le jeune René de Vaudemont, qui
+succédait[239], croyant prendre l'héritage avec l'héritier. C'était ne
+prendre rien. La personne du duc était peu en Lorraine[240]; on ne
+pouvait rien avoir que par les grands seigneurs du pays. Il relâcha
+René (août).
+
+[Note 239: Non sans contestation cependant, au moins pour constater le
+droit de choisir: «Entrèrent en division de sçavoir pour l'advenir qui
+estoit celuy qui debvoit estre prince et duc du pays. Les uns disoient
+M. le bâtard de Calabre... Les autres disoient: Non, nous manderons au
+vieux roy René... Non, disoient les autres, il n'est mye venu, ny
+aussy de la ligne, que à cause de madame Ysabeau, sa femme. Ils
+dirent: Qui prendrons-nous donc?...» Chronique de Lorraine. Preuves de
+D. Calmet, p. XLVIII.]
+
+[Note 240: Il y paraît aux _Remontrances_ (si hardies) _faictes au duc
+René II sur le reiglement de son estat_, à la suite du Tableau de
+l'histoire constitutionnelle du peuple lorrain, par M. Schütz, Nancy,
+1843.]
+
+On voyait bien qu'un homme si violent et si en train de prendre
+n'avait plus besoin de prétexte. Cependant, il allait avoir une
+entrevue avec l'empereur, et celui-ci, bas et intéressé comme il
+était, ne pouvait manquer de lui donner encore tout ce que les titres,
+les sceaux, les parchemins, peuvent ajouter de force à la force des
+armes.
+
+Metz devait être honorée de l'entrevue des deux princes[241].
+Seulement, le duc voulait qu'on lui permît _d'occuper une porte_, au
+moyen de quoi il aurait fait entrer autant de gens qu'il eût voulu. Sa
+sage ville répondit qu'il n'y avait place que pour six cents hommes,
+que les gens de l'empereur remplissaient tout déjà, sans parler des
+paysans qui, à l'approche des troupes, étaient venus se réfugier à
+Metz. La furie des envoyés bourguignons, à cette réponse, prouva
+d'autant mieux qu'ils n'auraient pris que pour garder. «Coquenaille!
+vilenaille!» criaient-ils en partant. Et le duc: «Je n'ai que faire de
+leur permission; j'ai les clefs de leur ville.»
+
+[Note 241: Le duc fait savoir au roi d'Angleterre: «Que les princes
+d'Alemaigne, en continuant ce que nagaires ils ont mis avant touchant
+l'apaisement des différan d'entre le roy Loys et mondit seigneur...
+ont miz suz une journée de la cité de Mez, au premier lundi de
+décembre, et ont requis ledit roy Loys et mondit seigneur y envoyer
+leur députés, instruiz des droits que chascun deulx prétend.»
+_Archives communales de Lille, E, 2; sans date._]
+
+L'entrevue eut lieu à Trèves[242]. Elle brouilla les deux princes.
+D'abord le duc se fit attendre, et il écrasa l'empereur de son faste.
+Les Bourguignons rirent fort quand ils virent les Allemands, leurs
+amis et gendres futurs, si lourds, si pauvres; ils ne purent
+s'empêcher de les trouver bien sales[243], pour des gens qui venaient
+épouser. Le mariage n'était pas trop sûr, quoique le petit Max eût
+permission d'écrire à mademoiselle de Bourgogne; il n'était pas le
+seul; d'autres avaient eu cette faveur.
+
+[Note 242: Voir Commines, les preuves dans Lenglet, les documents
+Gachard, Diebold Schilling, etc.]
+
+[Note 243: Le duc remercia l'empereur d'avoir fait un si long voyage
+_pour lui faire honneur_. Frédéric, voyant qu'il voulait tirer
+avantage de cela, aurait répliqué, selon l'historien de la maison
+d'Autriche: «Les empereurs imitent le soleil; ils éclairent de leur
+majesté les princes les plus éloignés; par là ils leur rappellent
+leurs devoirs d'obéissance.» Fugger.]
+
+L'archevêque de Mayence, chancelier de l'Empire, ouvrit la conférence
+par les phrases ordinaires, déplorant au nom de l'empereur que les
+guerres qui troublaient la chrétienté ne permissent point aux princes
+de s'unir contre le Turc. Le chancelier de Bourgogne répondit par une
+longue accusation de l'auteur de ces guerres, du roi qu'il dénonça
+solennellement comme ingrat, traître, _empoisonneur_... Le roi, par
+représailles, occupa Paris, tout l'hiver, du jugement d'un homme que
+le duc aurait payé pour l'empoisonner.
+
+Le duc fit confirmer par l'empereur son étrange jugement dans
+l'affaire de Gueldre, et s'en fit donner l'investiture; il lui en
+coûta, dit-on, 80,000 florins. Il voulait ensuite que l'empereur, en
+faveur du prochain mariage, l'investît de quatre autres fiefs
+d'Empire, de quatre évêchés: Liége, Utrecht, Tournay et Cambrai. Cela
+fait, il fallait qu'il le nommât vicaire impérial, roi de Gaule
+Belgique ou de Bourgogne... Le tout signé, scellé, il n'eût pas eu la
+fille.
+
+L'empereur le sentait. Les princes allemands, soutenus par le roi, se
+montraient peu disposés à laisser vendre l'Empire en détail. Cependant
+il était difficile de rompre en face. Les Bourguignons étaient en
+force à Trèves, et le pauvre empereur n'eût pas trouvé de sûreté à
+rien refuser. Déjà les ornements royaux, sceptre, manteau, couronne
+étaient exposés à l'église de Saint-Maximin[244]; chacun allait les
+voir. La cérémonie devait avoir lieu le lendemain. La nuit ou le
+matin, l'empereur se mit dans une barque, descendit la Moselle; le duc
+resta duc, comme auparavant.
+
+[Note 244: M. de Gingins affirme hardiment contre tous les
+contemporains, qu'il ne s'agissait pas de royauté (p. 158). V. ce
+qu'en dit l'évêque de Lisieux, qui était alors à Trèves, Amelg. exc.
+Amplissima Collectio, IV, 767-770.]
+
+Mais, s'il avait manqué la royauté, il semblait ne pouvoir manquer le
+royaume. Dans les derniers mois de 1473, il fit deux pas qui, avec
+celui de Gueldre, effrayèrent tout le monde.
+
+Il se fit nommer par l'électeur de Cologne, avoué défenseur et
+protecteur de l'électorat. Il se fit donner en Lorraine quatre places
+fortes aux frontières, et, de plus, le libre passage, c'est-à-dire la
+faculté d'occuper tout quand il voudrait. Les grands seigneurs qui
+formaient le conseil lui livrèrent ainsi le duché. Ils allèrent à
+Nancy, et il fit une _entrée_ à côté du jeune duc, qui ne pouvait plus
+s'opposer à rien (15 décembre).
+
+La Gueldre en août; en novembre, Cologne; en décembre, la Lorraine.
+Malgré l'hiver, au même mois, du poids de ce triple succès, il tomba
+sur l'Alsace.
+
+Le 21 décembre, sa bannière redoutée apparut aux défilés des Vosges.
+Il entrait chez lui, dans un pays à lui, pour faire grâce et justice,
+et il se fit conduire par celui même contre qui tout le monde
+demandait justice, par son gouverneur Hagenbach. Pour cette tournée
+seigneuriale, il n'amenait pas moins de cinq mille cavaliers, des
+étrangers, des Wallons, qui n'entendaient rien à la langue du pays,
+impitoyables et comme sourds.
+
+Colmar n'eut que le temps de fermer ses portes. Bâle armait, veillait;
+elle illuminait chaque nuit le pont du Rhin. Tout le pays était en
+prières; Mulhouse, contre qui il avait prononcé des paroles terribles,
+désespéra de son salut; les rues y étaient pleines de gens qui
+disaient les prières des agonisants; ils chantaient des litanies, ils
+pleuraient; les enfants aussi, sans savoir de quoi[245].
+
+[Note 245: Schreiber (Taschenbuch für Geschichte und Alterthum in
+Suddeutschland, 1840), p. 24, d'après le greffier de Mulhouse.]
+
+Il faut dire ce qu'était ce terrible Hagenbach à qui le duc avait
+confié le pays. D'abord il en était, il y avait eu mainte aventure peu
+honorable; tout ce qu'il y faisait, juste ou injuste, semblait une
+revanche.
+
+On contait qu'il avait commencé sa fortune d'une manière
+singulière[246]. Quand le vieux duc devint chauve, et que beaucoup de
+gens se faisaient tondre pour lui faire plaisir, il y eut pourtant des
+récalcitrants qui tenaient à leur chevelure; Hagenbach s'établit,
+ciseaux en mains, aux portes de l'hôtel, et lorsqu'ils arrivaient, il
+les faisait tondre sans pitié.
+
+[Note 246: Olivier de la Marche, II, 227, Selon Trithème: «Ex
+_rustico_ nobilis,» selon d'autres, d'une famille très-_noble_.
+Bâtard, peut-être, cela concilierait tout.]
+
+Voilà l'homme qu'il fallait au duc, un homme prêt à tout, qui ne vît
+d'obstacle à rien;--et non plus un Commines qui aurait montré à chaque
+instant le difficile et l'impossible. Hagenbach, arrivant en Alsace,
+dans un pays mal réglé, plein de choses flottantes, qu'il fallait peu
+à peu ordonner, trouva le vrai moyen de désespérer tout le monde; ce
+fut de mettre partout et tout d'abord ce qu'il appelait l'ordre, la
+règle et le droit.
+
+La première chose qu'il fit, ce fut de rétablir la sûreté des routes,
+à force de pendre; le voyageur ne risquait plus d'être volé, mais
+d'être pendu[247]. Il se chargea ensuite de régler les comptes de la
+ville libre de Mulhouse et des sujets du duc, comptes obscurs, les uns
+et les autres étant à la fois créanciers et débiteurs; pour faire
+payer Mulhouse, il lui coupait les vivres[248]. Autre compte avec les
+seigneurs; Hagenbach les somma de recevoir les sommes pour lesquelles
+le souverain du pays leur avait jadis engagé des châteaux; sommes
+minimes, et tel de ces châteaux était engagé depuis cent cinquante
+ans. Les détenteurs se souciaient peu d'être payés; mais Hagenbach les
+payait de force et l'épée à la main. L'un de ces seigneurs engagistes
+était la riche ville de Bâle, qui, pour vingt mille florins prêtés,
+tenait les deux villes, Stein et Rheinfelden; un matin, Hagenbach
+apporte la somme; les Bâlois auraient bien voulu ne pas la
+recevoir[249].
+
+[Note 247: «Berne et Soleure l'accusaient surtout de faire périr leurs
+messagers pour prendre les dépêches.» La bataille de Morat, p. 7;
+brochure communiquée par M. le colonel May de Buren.--Tillier, Hist.
+de Berne, II, 204.]
+
+[Note 248: «Il disait aux gens de Mulhouse que leur ville ne serait
+jamais qu'une étable à vaches tant qu'elle serait l'alliée des
+Suisses, et que, si elle se soumettait au duc, elle deviendrait le
+_Jardin des roses_ et la couronne du pays.» Diebold Schilling, p. 82.
+_Rosgarten_, qu'on a toujours mal entendu ici, est une allusion au
+Heldenbuch; il signifie la cour des héros, le rendez-vous des nobles,
+etc.]
+
+[Note 249: Sur cette affaire, la chronique la plus détaillée est celle
+de Nicolas Gering, que possède en _ms._ la _Bibliothèque de Bâle_ (2
+vol. in-folio, sur les années 1473-1479). Je dois cette indication à
+l'obligeance de M. le professeur Gerlach, conservateur de cette
+bibliothèque.]
+
+Il disputait aux nobles leur plus cher privilége, le droit de chasse.
+Il disputa aux petites gens leur vie, leurs aliments, frappant le blé,
+le vin, la viande, _du mauvais denier_; c'était le nom de cette taxe
+détestée. Thann refusa de payer, et elle paya de son sang; quatre
+hommes y furent décapités.
+
+Les Suisses qui jusque-là étendaient peu à peu leur influence sur
+l'Alsace, qui avaient donné à Mulhouse le droit de combourgeoisie,
+intercédaient souvent près d'Hagenbach et n'en tiraient que moquerie.
+Dès son arrivée dans le pays, il avait planté la bannière ducale sur
+une terre qui dépendait de Berne, et Berne ayant porté plainte, le duc
+avait répondu: «Il ne m'importe guère que mon gouverneur soit agréable
+à mes gens ou à mes voisins; c'est assez qu'il me plaise, à moi!» De
+ce moment les Suisses firent un traité avec Louis XI et renoncèrent à
+l'alliance bourguignonne (13 août 1470)[250]; le duc rendit la terre
+usurpée.
+
+[Note 250: Tschudi; Ochs.]
+
+Il n'y avait rien que d'ajourné; on le sentait; Hagenbach, se voyant
+si bien appuyé, laissait échapper des plaisanteries menaçantes. Il
+disait de Strasbourg: «Qu'ont-ils besoin de bourgmestre? ils en auront
+un de ma main, non plus un tailleur, un cordonnier, mais un duc de
+Bourgogne.» Il disait de Bâle: «Je voudrais l'avoir en trois jours!»,
+et de Berne: «L'ours, nous allons bientôt en prendre la peau pour nous
+en faire une fourrure.»
+
+Le 24 décembre, veille de Noël, le duc, conduit par Hagenbach, arrive
+à Brisach, et tous les habitants, en grande crainte, vont au-devant en
+procession. Il se met en bataille sur la place et leur fait faire un
+serment, non plus comme le premier qui réservait leurs priviléges,
+mais pur et simple, sans réserve. Il sort, escorté d'Hagenbach, qui
+bientôt rentre avec un millier de Wallons; ils se répandent, pillent,
+violent; les pauvres habitants obtiennent à grand'peine que le duc
+éloigne ces brigands de la ville; du reste, il approuve Hagenbach;
+depuis qu'il avait manqué sa royauté à Trèves, il détestait les
+Allemands: «Tant mieux, dit-il, sur l'affaire de Brisach; Hagenbach a
+bien fait; ils le méritent; il faut les tenir ferme.»
+
+Les Suisses obtinrent un délai pour Mulhouse. Mais le duc dit à leurs
+envoyés que ce serait Hagenbach avec le maréchal de Bourgogne qui
+réglerait tout, qu'au reste, ils le suivissent à Dijon, et qu'il
+aviserait.
+
+Il partit, laissant Hagenbach maître, juge et vainqueur, et qui
+semblait fol de joie et d'insolence: «Je suis pape, criait-il, je suis
+évêque, je suis empereur et roi.»
+
+Il se maria le 24 janvier, et prit pour faire la noce cette ville même
+de Thann, ensanglantée récemment, ruinée. Ce mariage fut une occasion
+d'extorsions, puis de réjouissances folles, d'étranges bacchanales, de
+farces lubriques[251].
+
+[Note 251: Je ne puis retrouver la source où M. de Barante a pris
+l'histoire des femmes mises nues en leur couvrant la tête, pour voir
+si les maris les reconnaîtront.]
+
+Tant de choses faites impunément lui firent croire qu'il pouvait en
+tenter une, la plus grave de toutes, la suppression des corps de
+métiers, des bannières, autrement dit la désorganisation et le
+désarmement des villes. Tout cela, disait-il, en haine des monopoles:
+«Quelle belle chose que chacun puisse sans entrave, travailler,
+commercer comme il veut!»[252].
+
+[Note 252: Telles sont à peu près les paroles que lui fait dire son
+savant apologiste, M. Schreiber, et qu'il a probablement tirées de
+quelque bonne source.]
+
+Faire un tel changement, dans un pays surtout qui n'appartenait pas au
+duc, qui était simplement engagé et toujours rachetable, c'était chose
+hasardeuse. Les villes n'en attendirent pas l'exécution; elles
+rappelèrent leur maître Sigismond; l'évêque de Bâle forma une vaste
+ligue entre Sigismond, les villes du Rhin, les Suisses et la France.
+
+Il y avait longtemps que le roi préparait tout ceci. Depuis trente ans
+qu'il avait connu les Suisses à la rude affaire de Saint-Jacques, il
+les aimait fort, les ménageait et les caressait. Il avait été leur
+voisin en Dauphiné; son principal agent, dans les affaires suisses,
+fut un homme qui était des deux pays à la fois, administrateur du
+diocèse de Grenoble, et prieur de Munster en Argovie, un prêtre actif,
+insinuant[253]. Il ne se laissa nullement décourager par les anciens
+rapports des Suisses avec la maison de Bourgogne, qui en avait cinq
+cents à Montlhéry. Le chef de ces cinq cents, le grand ami des
+Bourguignons à Berne, était un homme fort estimé et d'ancienne
+maison, le noble Bubenberg. Le roi lui suscita un adversaire à Berne
+même dans le riche et brave Diesbach, de noblesse récente (c'étaient
+des marchands de toile). Au moment où le duc accepta les terres
+d'Alsace et les querelles de toutes sortes qui y étaient attachées, le
+roi accueillit Diesbach comme envoyé de Berne (juillet 1469). Un an
+après, lorsqu'Hagenbach planta la bannière de Bourgogne sur terre
+bernoise, dans la première indignation du peuple, avant que le duc eût
+fait réparation, on brusqua un traité entre le roi de France et les
+Suisses, dans lequel ils renonçaient expressément à l'alliance de
+Bourgogne (13 août 1470). L'année suivante, le roi intervint en Savoie
+pour défendre la duchesse sa soeur, contre les princes savoyards, les
+comtes de Bresse, de Romont et de Genève, amis et serviteurs du duc de
+Bourgogne; mais il ne voulut rien faire qu'avec ses chers amis les
+Suisses; il régla tout avec eux et de leur avis. C'était là une chose
+bien populaire et qui leur rendait le roi bien agréable, de les faire
+ainsi maîtres et seigneurs dans cette fière Savoie, qui jusque-là les
+méprisait.
+
+[Note 253: Tout ceci est exposé avec beaucoup de netteté, d'exactitude
+(matérielle), dans le très-érudit et très-passionné petit livre de M.
+le baron de Gingins-la-Sarraz. Descendu d'une noble maison toute
+dévouée à la Savoie et au duc de Bourgogne, il a pris la tâche
+difficile de réhabiliter Charles le Téméraire et d'en faire un prince
+doux, juste, modéré.]
+
+Aussi, dans le moment critique où le duc fit à l'Alsace sa terrible
+visite, en décembre 1473, Diesbach courut à Paris, et le 2 janvier il
+écrivit (sous la dictée du roi sans doute) un traité admirable pour
+Louis XI, qui lui permettait de lancer les Suisses à volonté et de les
+faire combattre, en se retirant lui-même. Les cantons lui vendaient
+six mille hommes au prix honnête de quatre florins et demi par mois;
+de plus, vingt mille florins par an, tenus tout prêts à Lyon; _si le
+roi ne pouvait les secourir_, il était quitte pour ajouter vingt
+mille florins par trimestre. Sommes minimes, en vérité,
+désintéressement incroyable. Il était trop visible qu'il y avait, au
+profit des meneurs, des articles secrets.
+
+Diesbach était à Paris, et l'homme du roi, le prêtre de Grenoble était
+en Suisse; il courait les cantons la bourse à la main.
+
+Un grand mouvement se déclare contre le duc de Bourgogne. Voilà les
+villes du Rhin qui se liguent et donnent la main aux villes suisses.
+Voilà les Suisses qui reçoivent et mènent en triomphe leur ennemi,
+l'autrichien Sigismond; ils jurent à l'éternel adversaire de la Suisse
+éternelle amitié. Les villes se cotisent; on fait en un moment les
+80,000 florins convenus pour racheter l'Alsace; le 3 avril, Sigismond
+dénonce au duc de Bourgogne que l'argent est à Bâle, qu'il ait à lui
+restituer son pays.
+
+Dans ce flot qui montait si vite, un homme devait périr, Hagenbach; et
+il augmentait à plaisir la fureur du peuple. On contait de lui des
+choses effroyables; il aurait dit: «Vivant, je ferai mon plaisir;
+mort, que le Diable prenne tout, âme et corps, à la bonne heure!»
+
+Il poursuivait d'amour une jeune nonne; les parents l'ayant fait
+cacher, il eut l'impudence incroyable de faire crier par le crieur
+public qu'on eût à la ramener, sous peine de mort.
+
+Un jour, il était à l'église en propos d'amour avec une petite femme,
+le coude sur l'autel, l'autel tout paré pour la messe; le prêtre
+arrive: «Comment, prêtre, ne vois-tu pas que je suis là? Va-t'en,
+va-t'en!» Le prêtre officia à un autre autel; Hagenbach ne se
+dérangea pas, et l'on vit avec horreur qu'il tournait le dos pour
+baiser sa belle, à l'élévation de l'hostie[254].
+
+[Note 254: Schreiber, 43. Je me suis servi aussi, pour la chute
+d'Hagenbach, d'une _chronique manuscrite_ de Strasbourg, dont le
+savant historien de l'Alsace, M. Strobel, a bien voulu me communiquer
+une copie.]
+
+Le 11 avril, il donne ordre aux gens de Brisach de sortir pour
+travailler aux fossés; aucun n'osait sortir, craignant de laisser à la
+merci des gens du gouverneur sa femme et ses enfants. Les soldats
+allemands, qui depuis longtemps n'étaient pas payés, se mettent du
+côté des habitants. On saisit Hagenbach. Sigismond arrivait, et déjà
+il était à Bâle. Un tribunal se forme; les villes du Rhin, Bâle même
+et Berne, toutes envoient pour juger Hagenbach. De la prison au
+tribunal, les fers l'empêchant de marcher, on le tira dans une
+brouette, parmi des cris terribles: Judas! Judas! On le fit dégrader
+par un héraut impérial, et le soir même (9 mai), aux flambeaux, on lui
+coupa la tête. Sa mort valut mieux que sa vie[255]. Il souriait aux
+outrages, ne dénonça personne à la torture et mourut chrétiennement.
+Cependant, la tête qu'on montre à Colmar (si c'est bien celle
+d'Hagenbach), cette tête rousse, hideuse, les dents serrées, exprime
+l'obstination désespérée et la damnation.
+
+[Note 255: La complainte est dans Diebold, p. 120. Je ne connais pas
+de plus pauvre poésie.]
+
+Le duc vengea son gouverneur en ravageant l'Alsace, mais il ne la
+recouvra point. Il ne réussit pas mieux à prendre Montbéliard, et il
+indigna tout le monde par le moyen qu'il employa. Il fit saisir à sa
+cour même le comte Henri[256]; on le mena devant sa ville; on le mit à
+genoux sur un coussin noir, et l'on fit dire aux gens qui étaient dans
+la place qu'on allait couper la tête à leur maître s'ils ne se
+rendaient. Cette cruelle comédie ne servit à rien.
+
+[Note 256: Sous le prétexte que, pour lui faire injure, il était venu:
+«Passez près du duc, ses gens tout vestus de jaune.» Olivier de la
+Marche. Il avoue qu'il fut chargé d'exécuter le guet-apens; son maître
+lui donna plusieurs fois ces vilaines commissions.]
+
+Le duc avait besoin de se relever par quelque grand coup, une guerre
+heureuse; il en trouvait l'occasion dans l'affaire de Cologne, tout
+près de chez lui, à l'entrée des Pays-Bas, une guerre à coup sûr, il
+lui semblait, parce qu'il était là à portée de ses ressources. Malgré
+la perte de l'Alsace, il était rassuré par une trêve que le roi venait
+de conclure avec lui (1er mars)[257]. Il l'était par les nouvelles
+pacifiques qui lui venaient de Suisse. Le comte de Romont, Jacques de
+Savoie, avait réussi à rendre force au parti bourguignon. Les
+ambassadeurs de Bourgogne et de Savoie avaient excusé Hagenbach,
+rappelant aux Suisses que jamais ils n'avaient mieux vendu leurs
+boeufs et leurs fromages, faisant entendre enfin que si le roi payait,
+le duc pouvait payer encore mieux.
+
+[Note 257: «Le roi sollicitoit fort de l'alonger, _et qu'il feist à
+son aise_ en Alemaigne.» Commines.]
+
+Il reçut ces nouvelles en mai, à Luxembourg. En même temps, il tirait
+parole d'Édouard pour une descente en France. Les conditions qu'il
+faisait à l'Angleterre sont telles qu'il y a apparence que le traité
+n'était pas sérieux. Il lui donnait tout le royaume de France, et
+lui, duc de Bourgogne, il se contentait de Nevers, de la Champagne et
+des villes de la Somme. Il signa le traité le 25 juillet[258], et le
+30 il s'établit dans son camp, près de Cologne, devant la petite ville
+de Neuss, qu'il assiégeait depuis le 19[259].
+
+[Note 258: Rymer. Ce traité fut accompagné d'un acte par lequel
+Édouard accordait à _la duchesse sa soeur_ (c'est-à-dire aux Flamands
+qui s'autoriseraient de son nom), la permission de tirer de
+l'Angleterre des laines, des étoffes de laine, de l'étain, du plomb,
+et d'y importer des marchandises étrangères.]
+
+[Note 259: Loehrer, Geschichte der stadt Neuss, 1840; ouvrage sérieux
+et fondé sur les documents originaux. Voir aussi une _Histoire
+manuscrite du siége de Nuits, Bibliothèque de Lille_, D. H. 18.]
+
+L'archevêque de Cologne, Robert de Bavière, en guerre avec son noble
+chapitre, avait, comme on a vu, décliné le jugement de l'empereur, et
+s'était nommé pour avoué et défenseur le duc de Bourgogne. Celui-ci,
+envoyant à Cologne ordre d'obéir, n'y gagna qu'un outrage: la
+sommation déchirée, le héraut insulté, les armes de Bourgogne jetées
+dans la boue. Les chanoines, tous seigneurs ou chevaliers du pays,
+élurent évêque un des leurs, Hermann de Hesse, frère du landgrave.
+
+Cet Hermann, appelé plus tard Hermann le _Pacifique_, n'en fut pas
+moins le défenseur de l'Allemagne contre le duc de Bourgogne. Il se
+jeta dans Neuss, le tint là tout un an, de juillet en juillet. Là se
+brisa cette grande puissance, mêlée de tant d'États, ce monstre qui
+faisait peur à l'Europe. Les Suisses eurent la gloire d'achever.
+
+L'acharnement extraordinaire que le duc montra contre Neuss ne tint
+pas seulement à l'importance de ce poste avancé de Cologne, mais sans
+doute aussi au regret, à la colère d'avoir fait à cette petite ville
+des offres exagérées, déloyales même et malhonnêtes, et d'avoir eu la
+honte du refus. Pour la séduire, il avait été, lui défenseur de
+l'électeur et de l'électorat, jusqu'à offrir à Neuss de l'en
+affranchir, de la rendre indépendante de Cologne, en sorte qu'elle
+devînt ville libre, immédiate, impériale[260]. Refusé, il s'aheurta à
+sa vengeance et il oublia tout, y consuma d'immenses ressources et s'y
+épuisa. Tout le monde, dès qu'on le vit cloué là, s'enhardit contre
+lui. Il s'y établit le 30 juillet, et, dès le 15 août, le jeune René
+traita avec Louis XI. Le bruit courait que René était déshérité de son
+grand-père, le vieux René, qui aurait promis la Provence au duc de
+Bourgogne[261]. Louis XI prit ce prétexte pour saisir l'Anjou.
+
+[Note 260: Chronicon magnum Belgicum, p. 411. Loehrer, p. 143.]
+
+[Note 261: Les objections de Legrand à ceci (_Hist. ms., livre_ XIX,
+p. 50) ne me paraissent pas solides. V. plus bas.]
+
+Le duc reçut devant Neuss, en novembre, le solennel défi des Suisses
+qui entraient en Franche-Comté, et presque aussitôt il apprit qu'ils y
+avaient gagné sur les siens une sanglante bataille à Héricourt (13
+novembre). Le pays désarmé n'avait guère eu que ses milices à opposer
+aux Suisses. Le hasard voulut cependant qu'à ce moment Jacques de
+Savoie, comte de Romont, amenât d'Italie un corps de Lombards. Ce
+renfort ne fit que rendre la défaite plus grave, et les Italiens, sur
+lesquels le duc comptait pour prendre Neuss, y arrivèrent déjà
+battus.
+
+Son échec de Beauvais lui avait laissé une estime médiocre de ses
+sujets. Il fait venir deux mille Anglais, et, pour faire une guerre
+plus savante, il avait engagé en Lombardie des soldats italiens. Eux
+seuls s'entendaient aux travaux des siéges, et leur bravoure semblait
+incontestable depuis que les Suisses avaient reçu à l'Arbedo une si
+rude leçon du Piémontais Carmagnola.
+
+Venise avait ordinairement à son service les plus habiles condottieri,
+Carmagnola autrefois, et alors le sage Coglione. Mais quelque offre
+que pût faire le duc de Bourgogne, il ne put attirer à son service ce
+grand tacticien. Venise eût craint de déplaire à Louis XI, si elle eût
+prêté son général. Coglione, dont la prudence était proverbiale,
+répondit qu'il était le serviteur du duc et le servirait volontiers,
+«mais en Italie.» Ce dernier mot était significatif; les Italiens
+croyaient voir un jour ou l'autre le conquérant au delà des
+Alpes[262].
+
+[Note 262: Lui-même admet cette supposition: «Et a bien intention d'en
+user en temps et lieu.» Instruction à M. de Montjeu, envoyé devers la
+seigneurie de Venise et le capitaine Colion. _Bibl. royale, mss.
+Baluze_, et la copie dans les _Preuves de Legrand, carton 1474_.]
+
+Dans la route d'aventures où entrait le duc de Bourgogne, se mettant à
+violer les églises du Rhin, sans souci du pape ni de l'empereur, il ne
+lui fallait pas des hommes si prudents, qui auraient gardé leur
+jugement et se seraient donnés avec mesure, mais de vrais mercenaires,
+des aventuriers, qui, vendus une fois, allassent, les yeux fermés, au
+mot du maître, par le possible et l'impossible. Tel lui parut le
+capitaine napolitain Campobasso, homme fort suspect, fort dangereux,
+qui se vantait d'être banni pour sa fidélité héroïque au parti
+d'Anjou.
+
+Le duc de Bourgogne n'avait pas une armée devant Neuss, mais bien
+quatre armées, qui se connaissaient peu et ne s'aimaient pas: une de
+Lombards, une d'Anglais, une de Français, une enfin d'Allemands; parmi
+ceux-ci servait une bande, nullement allemande, des malheureux
+Liégeois, obligés de combattre pour le destructeur de Liége.
+
+Le siége commença par une formidable procession que le duc fit faire
+autour de la ville; six mille superbes cavaliers défilèrent, armés
+(homme et cheval) de toutes pièces; nulle armée moderne ne peut donner
+l'idée d'un tel spectacle. Chacune de ces armures d'acier, ouvragées,
+dorées, damasquinées, battues à grands frais à Milan, étonne, effraye
+encore dans nos musées, oeuvres d'art patient, et la plus splendide
+parure que l'homme ait portée jamais, à la fois galante et terrible.
+
+Terrible en plaine. Mais sur la montagne de Neuss, dans ce fort petit
+nid, les durs fantassins de la Hesse ne firent que rire de cette
+cavalerie. La bière ne manquait pas, ni le vin, ni le blé; le brave
+chanoine Hermann leur avait amassé des vivres; soir et matin il
+faisait jouer de la flûte sur toutes les tours.
+
+La première chose que fit le duc, ce fut d'ordonner aux Lombards
+d'aller prendre une île, en face de la ville. Ces cavaliers bardés de
+fer, peu propres à ce coup de main, obéirent courageusement et plus
+d'un se noya. On recourut alors au moyen plus lent et plus raisonnable
+de faire un pont de bateaux, de tonneaux; l'on travailla patiemment à
+combler un bras du fleuve. Ces travaux furent troublés souvent par
+l'audace des assiégés, qui, sans s'effrayer de cette grande armée, ni
+de savoir là le duc en personne, firent des sorties terribles, coup
+sur coup, en septembre, en octobre, en novembre.
+
+Cependant Cologne et son chapitre, les princes du Rhin qui regardaient
+ces grands évêchés comme les apanages des cadets de leur famille, se
+remuèrent extraordinairement, implorant à la fois l'Empire et la
+France. Le 31 décembre, ils conclurent, au nom de l'Empire, une ligue
+avec Louis XI; pour les encourager à se mettre en campagne, il leur
+faisait croire qu'il allait les joindre avec trente mille hommes.
+
+Charles le Téméraire s'était rassuré par deux choses: l'Empire était
+dissous depuis longtemps, et l'empereur était pour lui. En ceci, il
+avait raison; il tenait toujours l'empereur par sa fille et ce grand
+mariage. Mais, quant à l'Allemagne, il ignorait qu'au défaut d'unité
+politique, elle avait une force qui pouvait se réveiller, la bonne
+vieille fraternité allemande, l'esprit de parenté, si fort en ce pays.
+Outre les parentés naturelles, il y avait entre plusieurs maisons
+d'Allemagne des parentés artificielles, fondées sur des traités, qui
+les rendaient solidaires, héritières les unes des autres en cas
+d'extinction. Tel fut le lien que forma la Hesse, à cette occasion,
+avec la puissante maison de Saxe et le vaillant margrave Albert de
+Brandebourg, l'Achille et l'Ulysse de l'Allemagne, qui, disait-on,
+avait vaincu dans dix-sept tournois, en dix batailles[263], qui trente
+ans auparavant avait défait et pris le duc de Bavière, et qui ne
+demandait pas mieux que de chasser encore un Bavarois du siége de
+Cologne.
+
+[Note 263: Neuf victoires sur Nuremberg, bien fatales à son commerce.]
+
+Le duc n'en restait pas moins devant Neuss pendant ce long hiver du
+Rhin, s'étant bâti là une maison, un foyer, comme pour y demeurer à
+jamais, jour et nuit armé et dormant sur une chaise[264]. Il y
+rongeait son coeur. Il avait demandé une levée en masse[265] aux
+Flamands, qui n'avaient pas bougé. L'hiver n'était pas fini qu'il vit
+son Luxembourg envahi par une nuée d'Allemands. Louis XI, ayant repris
+Perpignan aux Aragonais le 10 mars, se trouvait libre d'agir au Nord.
+Il envahit la Picardie. Le duc reçut tout à la fois ces nouvelles et
+le défi du jeune René (9 mai). Dans sa fureur d'être défié d'un si
+petit ennemi, il apprit, pour combler la mesure, que sa forteresse de
+Pierrefort venait de se rendre; hors de lui-même, il ordonna que les
+lâches qui l'avaient rendue fussent écartelés.
+
+[Note 264: Loenrer.]
+
+[Note 265: Gachard.]
+
+Les Anglais, depuis un an, allaient arriver et n'arrivaient pas. Ils
+avaient pris le traité au sérieux, et ce mot: _Conquête de France_.
+Ils avaient préparé un immense armement, emprunté de l'argent à
+Florence, acheté l'amitié de l'Écosse, fait une ligue avec la
+Sicile[266]. Chose nouvelle, les Anglais furent lents et les
+Allemands prompts. La grande armée de l'Empire se trouva, malgré les
+retards calculés de l'empereur, assemblée dès le commencement de mai
+sur le Rhin, pour la défense de la sainte ville de Cologne, pour le
+salut de Neuss.
+
+[Note 266: Voir Rymer, et le détail dans Ferrerius, Buchanan, etc. V.
+aussi Pinkerton, sur le Louis XI écossais.]
+
+La brave petite ville avait encore tout son courage en mars, après un
+si long siége, tellement qu'au carnaval les assiégés firent un
+tournoi. Cependant, les vivres venaient à la fin, la famine arrivait.
+On fit une procession en l'honneur de la Vierge; dans la procession,
+une balle tombe, on la ramasse, on lit: «Ne crains pas, Neuss, tu
+seras sauvée.» Ils regardèrent du haut des murs, et bientôt ils
+n'eurent plus qu'à remercier Dieu... Déjà branlaient à l'horizon les
+bannières sans nombre de l'Empire[267].
+
+[Note 267: Dix princes arrivaient, quinze ducs ou margraves, six cent
+vingt-cinq chevaliers, les troupes de soixante-huit villes impériales.
+Le bon évêque de Lisieux ne peut contenir sa colère contre ces
+Allemands qui viennent chasser son maître. «C'étaient, dit-il, des
+rustres, des ouvriers fainéants, gloutons, paillards, piliers de
+cabarets, etc.»]
+
+Le vaillant margrave de Brandebourg, qui avait le commandement de
+l'armée, montra beaucoup de prudence[268]. Il trouva un moyen de
+renvoyer le Téméraire sans blesser son orgueil. Il lui proposa de
+remettre la chose à l'arbitrage du légat du pape qu'il amenait avec
+lui. Le duc ne pouvait guère refuser; le roi avançait toujours, il
+était dans l'Artois. Le légat entra dans Neuss, le 9 juin, avec les
+conseillers impériaux et bourguignons. Le 17, l'empereur traita pour
+lui seul, à l'exclusion des Suisses, des villes du Rhin et de
+Sigismond même. Il sacrifia tout à l'espoir du mariage. Il fut convenu
+que le duc et l'empereur s'éloigneraient en même temps: le duc, le 26,
+l'empereur, le 27[269].
+
+[Note 268: Il y eut un combat, où chaque partie s'attribua la
+victoire. Le duc écrivit une lettre ostensible où il prétendait avoir
+battu les Allemands. (Gachard.)]
+
+[Note 269: Meyer voudrait faire croire que l'empereur partit le
+premier, ce qui est non-seulement inexact, mais absurde; l'empereur,
+en agissant ainsi, aurait laissé la ville à la discrétion du duc de
+Bourgogne.]
+
+De toute façon, le duc n'eût pu rester. Les Anglais, qui l'appelaient
+depuis un mois et qui voyaient passer la saison, s'étaient lassés
+d'attendre et venaient de descendre à Calais.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+DESCENTE ANGLAISE
+
+1475
+
+
+Pour bien comprendre cette affaire compliquée de la descente anglaise,
+il faut d'abord en dire le point essentiel, c'est que de ceux qui y
+travaillaient, il n'y en avait pas un qui ne voulût tromper tous les
+autres.
+
+L'homme qui y était le plus intéressé, et qui s'était donné le plus de
+peine, était certainement le connétable de Saint-Pol. Il savait que,
+depuis le siége de Beauvais, le roi et le duc le haïssaient à mort, et
+qu'ils n'étaient pas loin de s'entendre pour le faire périr. Il lui
+fallait, et au plus vite, embrouiller les affaires d'un élément
+nouveau, amener les Anglais en France, leur y donner pied, s'il
+pouvait un petit établissement, non chez lui, mais sur la côte, à Eu
+ou à Saint-Valéry par exemple. Trois maîtres lui allaient mieux que
+deux pour n'en avoir aucun. Il avait fait croire aux Anglais, pour les
+décider, qu'ils n'avaient qu'à venir, qu'il leur ouvrirait
+Saint-Quentin.
+
+Saint-Pol mentait, le Bourguignon, l'Anglais mentaient aussi. Le
+Bourguignon avait promis de faire la guerre au roi trois mois
+d'avance, puis l'Anglais serait venu pour profiter. Il était trop
+visible que celui qui commencerait préparerait le succès de l'autre.
+
+D'autre part, l'Anglais semble avoir laissé croire au Bourguignon
+qu'il attaquerait par la Seine, par la Normandie, c'est-à-dire qu'il
+vivrait entièrement sur les terres du roi, qu'il éloignerait la guerre
+des terres du duc. Il fit tout le contraire. Il montra une flotte sur
+les côtes de Normandie, mais il effectua son passage à Calais sur les
+bateaux plats de Hollande. Le 30 juin, il n'y avait encore que cinq
+cents hommes à Calais[270], et le 6 juillet l'armée avait passé:
+quatorze mille archers à cheval, quinze cents hommes d'armes, tous les
+grands seigneurs d'Angleterre, Édouard même[271]. Jusque-là, on
+doutait qu'il vînt faire la guerre en personne.
+
+[Note 270: Louis XI écrit, le 30 juin: «À Calais, il y a quatre ou
+cinq cents Anglais, mais ils ne bougent.» Preuves de Duclos, IV, 428.]
+
+[Note 271: Ce qui me porte à le croire, c'est que le roi d'Angleterre,
+qui certainement ne dut passer que des derniers, passa le 5 juillet et
+reçut le 6 la visite de la duchesse de Bourgogne, sa soeur. Commines
+dit lui-même qu'il avait cinq ou six cents bateaux plats; il est
+probable qu'il se trompe en disant que le passage dura trois
+semaines. Ibidem.]
+
+Avec une telle armée, et débarquant là, il se trouvait bien près de la
+Flandre et il lui était déjà onéreux. Le duc de Bourgogne, très-pressé
+de l'en éloigner, partit enfin de Neuss, laissa ses troupes fort
+diminuées en Lorraine, et revint seul à Bruges demander de l'argent
+aux Flamands (12 juillet). Le 14, il joignit à Calais cette grande
+armée anglaise, et se hâta de l'entraîner en France.
+
+Les Anglais s'étaient figuré que leur ami les logerait en route. Mais
+point; sur leur chemin, il fermait ses places, les laissait coucher à
+la belle étoile. Seulement, il les encourageait en leur montrant de
+loin les bonnes villes picardes, où le connétable avait hâte de les
+recevoir. Arrivés devant Saint-Quentin, «ils s'attendaient qu'on
+sonnât les cloches et qu'on portât au-devant la croix et l'eau
+bénite.» Ils furent reçus à coups de canon; il y eut deux ou trois
+hommes tués.
+
+Peu de jours auparavant (20 juin), les Bourguignons avaient éprouvé, à
+leur dam, ce qu'il fallait croire des promesses du connétable. Il
+assurait qu'il avait pratiqué le duc de Bourbon, alors général du roi
+du côté de la Bourgogne; il ne s'agissait que de se présenter, et il
+allait leur ouvrir tout le pays. Ils se présentèrent en effet et
+furent taillés en pièces (21 juin)[272].
+
+[Note 272: Le roi s'était assuré du duc de Bourbon en donnant sa fille
+aînée à son frère, Pierre de Beaujeu. Le duc étant malade, ce ne fut
+pas lui qui gagna la bataille, comme le prouve un arrêt du Parlement,
+1499, cité par Baluze, Hist. de la maison d'Auvergne.]
+
+Entre tous ceux qui les avaient appelés, les Anglais n'avaient qu'un
+ami sûr, le duc de Bretagne. Amitié orageuse pourtant et fort
+troublée. Il refusait obstinément de leur livrer le dernier prétendant
+du sang de Lancastre qui s'était réfugié chez lui, c'est-à-dire qu'à
+tout événement il gardait une arme contre eux.
+
+Néanmoins le roi avait sujet d'être fort inquiet. Il avait perdu
+l'alliance de l'Écosse, l'espoir de toute diversion[273]. Tout ce que
+la prudence conseillait, il l'avait fait. Trop faible pour tenir la
+mer contre les Anglais, Flamands et Bretons, il avait assuré la terre,
+autant qu'il l'avait pu. Dès le mois de mars, il garantit la solde,
+les priviléges, l'organisation des francs-archers. Il mit Paris sous
+les armes; il garnit Dieppe et Eu[274]. Jusqu'au dernier moment, il
+ignora si l'expédition aurait lieu, si la descente se ferait en
+Picardie ou en Normandie. Il se tenait entre les deux provinces. Tout
+ce qu'il savait, c'est que l'ennemi avait de fortes intelligences
+parmi les siens. Le duc de Bourbon, qu'il avait prié de le joindre, ne
+bougeait pas. Le duc de Nemours se tenait immobile. Il y avait à
+craindre bien des défections.
+
+[Note 273: Il n'avait point négligé ce moyen. En avril 1473, il tenait
+à Dieppe le comte d'Oxford avec douze vaisseaux, pour les envoyer en
+Écosse, et faire encore par le Nord une tentative pour la maison de
+Lancastre; mais l'Écosse était sans doute déjà fortement travaillée
+par l'argent de l'Angleterre, comme il y parut l'année suivante par le
+mariage d'une fille d'Édouard avec l'héritier d'Écosse. (Paston, ap.
+Fenn.)]
+
+[Note 274: Eu devait être défendu, mais si Édouard passait en
+personne, _dépêché_, c'est-à-dire brûlé. Ceci prouve que le roi
+connaissait parfaitement d'avance le projet du connétable d'établir
+les Anglais _dans une ou deux petites villes de la côte_. Preuves de
+Duclos, IV, 426-429, lettre du roi, 30 juin 1475.]
+
+Il jugea pourtant avec sagacité que les Anglais, ayant si peu à se
+louer du duc de Bourgogne et du connétable, n'ayant été reçus nulle
+part encore et n'ayant en France que la place de leur camp, ils ne
+seraient pas si terribles. Cette France dévastée ne leur semblait
+guère désirable. Le roi avait fait un désert devant eux. D'autre part,
+Édouard avait fait tant de guerres, qu'il en avait assez; il était
+déjà fatigué et lourd; il devenait gras. Gouverné comme il l'était par
+sa femme et les parents de sa femme, il y avait un point par où on
+pouvait le prendre aisément: un mariage royal, qui eût tant flatté la
+reine! demander une de ses filles pour le petit dauphin. Quant aux
+grands seigneurs du parti opposé à la reine, on pouvait les avoir avec
+de l'argent. Restaient les vieux Anglais, les hommes des communes qui
+avaient poussé à la guerre; mais ils étaient bien refroidis. «Le roi
+avoit amené dix ou douze hommes, tant de Londres que d'autres villes
+d'Angleterre, gros et gras, qui avoient tenu la main à ce passage et à
+lever cette puissante armée. Il les faisoit loger en bonnes tentes;
+mais ce n'étoit point la vie qu'ils avoient accoutumé; ils en furent
+bientôt las; ils avoient cru qu'une fois passés, ils auroient une
+bataille au bout de trois jours.»
+
+Les Anglais voyaient bien qu'un seul homme leur avait dit vrai sur le
+peu de secours qu'ils trouveraient dans leurs amis d'ici; c'était le
+roi de France, quand il reçut leur héraut avant le passage. Il lui
+avait donné un beau présent, trente aunes de velours et trois cents
+écus, en promettant mille si les choses s'arrangeaient. Le héraut
+avait dit que, pour le moment, il n'y avait rien à faire, mais que le
+roi Édouard une fois passé en France on pourrait s'adresser aux lords
+Howard et Stanley.
+
+Ces deux lords, en effet, prirent l'occasion d'un prisonnier que l'on
+renvoyait pour «se recommander à la bonne grâce du roi de France.» Le
+roi, sans perdre de temps, sans ébruiter la chose par l'envoi d'un
+héraut, prit pour héraut «un varlet[275]» qu'il avait remarqué pour
+l'avoir vu une fois, un garçon d'assez pauvre mine, mais qui avait du
+sens «et la parole douce et amiable.» Il le fit endoctriner par
+Commines, mettre hors du camp sans bruit, de sorte qu'il ne mit la
+cotte de héraut que pour entrer au camp anglais. On l'y reçut fort
+bien. Des ambassadeurs furent chargés de traiter de la paix, en tête
+lord Howard.
+
+[Note 275: Et non un _valet_, comme on l'a toujours dit pour faire un
+roman de cette histoire. D'autres ne se contentent plus du _valet_,
+ils en font un _laquais_.--Le récit de Commines, admirable de finesse,
+de mesure, de propriété d'expression, méritait d'être respecté dans
+les moindres détails (sauf les changements qu'impose la nécessité
+d'abréger).--Il fut étonné, non de la condition, mais de la mine de
+l'envoyé, p. 349.]
+
+On eut peu de peine à s'entendre. Le projet de mariage facilita les
+choses; le dauphin devait épouser la fille d'Édouard, qui aurait un
+jour _le revenu de la Guyenne_, et en attendant cinquante mille écus
+par année. Ce mot de _Guyenne_, si agréable aux oreilles anglaises,
+fut dit, mais non écrit dans le traité. Édouard recevait sur-le-champ
+pour ses frais une somme ronde de 75,000 écus, et encore 50,000 pour
+rançon de Marguerite; grande douceur pour un roi qui n'osait rien
+exiger des siens après ces guerres civiles. Tous ceux qui entouraient
+Édouard, les plus grands, les plus fiers des lords, tendirent la main
+et reçurent pension. Louis XI était trop heureux d'en être quitte pour
+de l'argent. Il reçut les Anglais à Amiens à table ouverte, les fit
+boire pendant plusieurs jours, enfin se montra aussi gracieux et
+confiant que leur ami le duc de Bourgogne avait été sauvage.
+
+Tout cela s'arrangea pendant une absence du duc de Bourgogne, qui
+laissa un moment le roi d'Angleterre pour aller demander de l'argent
+et des troupes aux États de Hainaut. Il revint (19 août), mais trop
+tard, s'emporta fort, maltraita de paroles le roi d'Angleterre, lui
+disant (en anglais pour être entendu) que ce n'était pas ainsi que ses
+prédécesseurs s'étaient conduits en France, qu'ils y avaient fait de
+belles choses et gagné de l'honneur. «Est-ce pour moi, disait-il
+encore, que j'ai fait passer les Anglais? C'est pour eux, pour leur
+rendre ce qui leur appartient. Je prouverai que je n'ai que faire
+d'eux; je ne veux point de trêve, que trois mois après qu'ils auront
+repassé la mer.» Plus d'un Anglais pensait comme lui[276] et restait
+sombre, malgré toutes les avances du roi et ses bons vins, surtout ce
+dur bossu Glocester.
+
+[Note 276: D'autant plus qu'il n'était guère sorti de plus grande
+armée d'Angleterre. Édouard fit en partant cette bravade: «Majorem
+numerum non optaret ad conquærendum per medium Franciæ usque ad portas
+urbis Romæ.» Croyland. Continuat., p. 558.]
+
+Il y avait quelqu'un de plus fâché encore de cet arrangement, c'était
+le connétable. Il envoyait au roi, au duc; il voulait s'entremettre de
+la paix. Au roi, il faisait dire qu'il suffisait pour contenter ces
+Anglais de leur donner seulement une petite ville ou deux pour les
+loger l'hiver, «qu'elles ne sauraient être si méchantes qu'ils ne s'en
+contentassent.» Il voulait dire Eu et Saint-Valéry. Le roi craignait
+que les Anglais ne les demandassent en effet, et les fit brûler.
+
+L'honnête connétable ne pouvant établir ici les Anglais, offrait de
+les détruire; il proposait de s'unir tous pour tomber sur eux. D'autre
+part, Édouard disait au roi que s'il voulait seulement payer moitié
+des frais, il repasserait la mer, l'année suivante, pour détruire son
+beau-frère le duc de Bourgogne.
+
+Le roi n'eut garde de profiter de cette offre obligeante: son jeu
+était tout autre. Il lui fallait au contraire rassurer le duc de
+Bourgogne, lui garantir une longue trêve (neuf années), pendant
+laquelle il pût courir les aventures, s'enfoncer dans l'Empire,
+s'enferrer aux lances des Suisses. Le roi comptait, en attendant, se
+donner enfin le bien que depuis dix ans il demandait dans ses prières,
+d'arracher ses deux mauvaises épines du Nord et du Midi, les Saint-Pol
+et les Armagnac.
+
+Ceux-ci voyaient bien cette pensée dans le coeur du roi, et sous son
+patelinage: _Mon bon cousin, mon frère_... qu'il ne demandait que leur
+mort. Mais par qui commencerait-il? Il avait déjà frappé un Armagnac
+en 1473; l'autre (duc de Nemours) croyait son tour venu, il écrivait à
+Saint-Pol (qui avait épousé sa nièce) que, pouvant être happé d'un
+moment à l'autre, il allait lui envoyer ses enfants, les mettre en
+sûreté.
+
+Il est juste de dire qu'ils avaient bien gagné la haine du roi et
+tout ce qu'il pourrait leur faire. Quinze ans durant, leur conduite
+fut invariable, jamais démentie; ils ne perdirent pas un jour, une
+heure, pour trahir, brouiller, remettre l'Anglais en France,
+recommencer ces guerres affreuses.
+
+Ceux qui excusent tout ceci, comme la résistance du vieux pouvoir
+féodal, errent profondément. Les Nemours, les Saint-Pol, étaient des
+fortunes récentes. Saint-Pol s'était fait grand en se donnant deux
+maîtres et vendant tour à tour l'un à l'autre. Nemours devait les
+biens immenses qu'il avait partout (aux Pyrénées, en Auvergne, près
+Paris, et jusqu'en Hainaut), il les devait, à qui? à la folle
+confiance de Louis XI, qui passa sa vie à s'en repentir.
+
+Le roi venait de remettre au duc d'Alençon la peine de mort pour la
+seconde fois, lorsqu'il apprit que Jean d'Armagnac (celui qui avait
+deux femmes, dont l'une était sa soeur) s'était rétabli dans Lectoure.
+Il avait trouvé moyen d'amuser la simplicité de Pierre de Beaujeu qui
+gardait la place, et il avait pris la ville et le gardien (mars 1473).
+Ce tour piqua le roi. Il avait à peine recouvré le Midi et il semblait
+près de le perdre; les Aragonais rentraient dans Perpignan (1er
+février)[277]. Il résolut cette fois de profiter de ce que d'Armagnac
+s'était lui-même enfermé dans une place, de le serrer là, de
+l'étouffer.
+
+[Note 277: Zurita, Anal. de Aragon, t. IV, libr. XIX, c. XII. Voir
+aussi l'_Hist. ms. de Legrand_, fort détaillée pour les affaires du
+Midi, l'Histoire du Languedoc, etc.]
+
+La crise lui semblait demander un coup rapide, terrible; son âme, qui
+jamais ne fut bonne, était alors furieusement envenimée contre tous
+ces Gascons, et par leurs menteries continuelles, et par leurs
+railleries[278].
+
+[Note 278: Une lettre du comte de Foix au roi montre avec quelle
+légèreté il le traitait. Cette lettre, spirituelle et moqueuse, dut le
+blesser cruellement, en lui prouvant surtout que ses finesses ne
+trompaient personne. Il finit par lui faire entendre qu'il n'a pas le
+temps de lui écrire. _Bibl. royale, ms. Legrand, carton de 1470,
+lettre du 27 septembre._]
+
+Il dépêche deux grands officiers de justice, les sénéchaux de Toulouse
+et de Beaucaire, les francs-archers de Languedoc et de Provence; pour
+assurer la chasse, il leur promet la curée; la besogne devait être
+surveillée par un homme sûr, le cardinal d'Alby[279]. Armagnac se
+défendit trop bien, et on lui fit espérer un arrangement pour tirer de
+ses mains Beaujeu et les autres prisonniers[280]. Pendant les
+pourparlers, un seul article restant à régler, les francs-archers
+entrèrent, firent main basse partout, tuèrent tout dans la ville.
+L'un d'eux, sur l'ordre des sénéchaux, poignarda Armagnac sous les
+yeux de sa femme (6 mars 1473).
+
+[Note 278: Dont le zèle alla jusqu'à prêter douze mille livres pour
+l'expédition. _Bibl. royale, ms. Gaignières, 2895_ (_communiqué par M.
+J. Quicherat_).]
+
+[Note 280: Le caractère bien connu de Louis XI porte à croire qu'il y
+eut trahison. Cependant, la seule source contemporaine qu'on puisse
+citer pour cet obscur événement, c'est le factum des Armagnacs
+eux-mêmes contre Louis XI, présenté par eux aux États généraux de
+1484. Tout le monde a puisé dans ce plaidoyer. V. Histoire du
+Languedoc, livre XXXV, p. 47. Quant à la circonstance atroce du
+breuvage que la comtesse _fut forcée de prendre, dont elle avorta et
+dont elle mourut deux jours après_, elle n'est point exacte, au moins
+pour la mort, puisque trois ans après elle plaidait pour obtenir
+payement de la pension viagère que le roi lui avait assignée sur les
+biens de son mari. Arrêts du Parlement de Toulouse du 21 avril et du 6
+mai 1476 (cités par M. de Barante).]
+
+Nemours et Saint-Pol ne pouvaient guère espérer mieux. Ils étaient des
+exemples illustres d'ingratitude, s'il en fut jamais. La seule excuse
+de Saint-Pol (la même que donnaient en Suisse les comtes de Romont et
+de Neufchâtel, dont nous allons parler), c'était qu'ayant du bien sous
+deux seigneurs, relevant de deux princes, ils étaient sans cesse
+embarrassés par des devoirs contradictoires. Mais alors comment
+compliquer cette complication? pourquoi accepter chaque année de
+nouveaux dons du roi pour le trahir? pourquoi cet acharnement à sa
+ruine?... S'il y fût parvenu, il n'eût guère avancé. Il eût trouvé un
+roi à défaire dans le duc de Bourgogne; c'eût été à recommencer.
+
+Trois fois le roi faillit périr par lui. D'abord à Montlhéry, et cette
+fois il arrache l'épée de connétable.--Le roi le comble, il le marie,
+le dote en Picardie, le nomme gouverneur de Normandie[281]; et c'est
+alors qu'il s'en va lui ruiner ses alliés, Dinant et Liége.--Le roi
+lui donne des places dans le Midi (Ré, Marant), et il travaille à unir
+le Midi et le Nord, Guienne et Bourgogne, pour la ruine du roi.--Dans
+sa crise de 1472, le roi, _in extremis_, se fie à lui, lui laisse la
+Somme à défendre (la Somme, Beauvais, Paris!), et tout était perdu si
+le roi n'eût en hâte envoyé Dammartin.--Le duc de Bourgogne s'éloigne
+de la France, s'en va faire la guerre en Allemagne; Saint-Pol le va
+chercher, il lui amène l'Anglais, il lui répond que le duc de Bourbon
+trahira comme lui... Si celui-ci l'eût écouté, que serait-il advenu de
+la France?
+
+[Note 281: Et ce ne fut pas un vain titre. Saint-Pol lui-même, venant
+se faire reconnaître à Rouen, parle «du grant povoir et commission que
+le Roy lui a donné à lui seul, y compris le povoir de congnoistre de
+ces cas de crime de lèze-majesté et autres réservez,» connaissance
+formellement interdite à l'échiquier.--En 1469, il fait lire une
+lettre du roi, «Nostre très-chier et très-amé frère le duc de Guienne
+nous a envoyé _l'anel dont on disoit qu'il avoit espousé la duchié de
+Normandie_... Voulons que en l'Eschiquier... vous monstrez et faictes
+_rompre publiquement ledit anel_.» Il y avait dans la salle une
+enclume et des marteaux. L'anneau ducal, livré aux sergents des huis,
+fut par eux, «voyant tous, cassé et rompu en deux pièces qui furent
+rendues à M. le connestable.» _Registres de l'Échiquier, 9 nov. 1469._
+Une ancienne gravure représente cette cérémonie. _Portefeuille du
+dépôt des mss. de la Bibliothèque royale._ Floquet, Parlement de
+Normandie, I, 253.]
+
+Un matin, tout cela éclate. Cette montagne de trahisons retombe
+d'aplomb sur la tête du traître. Le roi, le duc et le roi d'Angleterre
+échangent les lettres qu'ils ont de lui. L'homme reste à jour, connu
+et sans ressources.
+
+Il s'agissait seulement de savoir qui profiterait de la dépouille?
+Saint-Pol pouvait encore ouvrir ses places au duc de Bourgogne, et
+peut-être obtenir grâce de lui. Un reste d'espoir le trompa pour le
+perdre. Le roi mit ce délai à profit, conclut vite un arrangement avec
+le duc pour le renvoyer à sa guerre de Lorraine; il lui abandonnait la
+Lorraine, l'empereur, l'Alsace (le monde, s'il eût fallu), pour le
+faire partir. Tout cela fut écrit le 2 septembre, signé le 13; le 14,
+le roi, avec cinq ou six cents hommes d'armes, arrive devant
+Saint-Quentin qui ouvre sans difficulté; le connétable s'était sauvé à
+Mons. Au reste, si le roi prenait, c'était pour donner, à l'entendre,
+pour en faire cadeau au duc, à qui il avait promis la bonne part dans
+les biens de Saint-Pol. «Beau cousin de Bourgogne, disait-il, a fait
+du connétable comme on fait du renard; il a retenu la peau, comme un
+sage qu'il est; moi, j'aurai la chair, qui n'est bonne à rien[282].»
+
+[Note 282: Louis XI, qui n'était pas maître de sa langue, avait
+lui-même fait dire à Saint-Pol peu auparavant un mot qui n'était que
+trop clair: «J'ai de grandes affaires, j'aurais bon besoin _d'une
+tête_ comme la vôtre.» Il y avait là un Anglais qui ne comprenait pas,
+le roi prit la peine de lui expliquer la plaisanterie. (Commines.)]
+
+Le duc de Bourgogne tenait Saint-Pol à Mons depuis le 26 août.
+Quelques torts que celui-ci eût envers lui, il s'était fié à lui
+pourtant, et il lui aurait remis ses places si le roi ne l'eût
+prévenu. Le fils de Saint-Pol avait bravement combattu pour le duc; il
+souffrait pour lui une dure captivité et le roi parlait de lui couper
+la tête. Les services du fils, sa prison, son danger, demandaient
+grâce pour le père auprès du duc de Bourgogne et priaient pour lui.
+
+Saint-Pol, qui était à Mons chez son ami le bailli de Hainaut,
+n'avait aucune crainte. Un simple valet de chambre du duc était là
+pour le surveiller. Cependant la guerre de Lorraine traînait, contre
+toute attente, et le roi, demandant qu'on lui livrât Saint-Pol,
+poussait des troupes en Champagne, aux frontières de Lorraine. Le
+duc, qui avait pris Pont-à-Mousson le 26 septembre, ne put avoir
+Épinal que le 19 octobre, et le 24 seulement il assiégea Nancy. Rien
+n'avançait; la ville résistait avec une gaieté désespérante pour les
+assiégeants[283]. L'Italien Campobasso qui dirigeait le siége, et
+qui avait baissé dans la faveur du maître depuis qu'il avait manqué
+Neuss, travaillait mal et lentement; peut-être déjà marchandait-il
+sa mort.
+
+[Note 283: Nicolas des Grands Moulins dedans (_la tour_) estoit,
+lequel joyeusement les os menoit avec ses clochettes (_cliquettes?_),
+en disant de bonnes chansons. Quand venoit le soir, les Bourguignons
+l'appeloient, disant: Hé! li canteur, hé! par foy, dis-nous une
+cansonette. À puissance de flèches tiroient, le cuidant tirer, mais
+jamais...» Chronique de Lorraine.]
+
+Cette lenteur devenait fatale au connétable; le duc n'osait plus le
+refuser au roi, qui pouvait entrer en Lorraine et lui faire perdre
+tout. Le 16 octobre, un secrétaire vint donner ordre aux gens de Mons
+de le garder à vue. Le duc, devant Nancy, reçut presque en même temps
+une lettre du connétable et une lettre du roi, la première suppliante,
+où le captif exposait «sa dolente affaire,» la seconde presque
+menaçante, où le roi le sommait de laisser la Lorraine s'il ne voulait
+pas lui livrer Saint-Pol et les biens de Saint-Pol. Le duc, acharné à
+sa proie, fit semblant de complaire au roi et ordonna à ses gens de
+lui livrer le prisonnier le 24 novembre, _s'ils n'apprenaient la prise
+de Nancy_; ses capitaines lui répondaient de la prendre le 20. En ce
+cas il eût manqué de parole au roi, eût gardé Nancy et Saint-Pol.
+
+Malheureusement l'ordre fut donné aux ennemis personnels de celui-ci,
+à Hugonet et Humbercourt[284], qui le 24, sans attendre un jour, une
+heure de plus, le livrèrent aux gens du roi. Trois heures après,
+dit-on, arriva un ordre de différer encore: il n'était plus temps.
+
+[Note 284: Il avait donné à Humbercourt un démenti qu'il avait
+peut-être oublié lui-même, mais qu'il retrouva dans ce moment décisif.
+Sa fierté, ses prétentions princières, l'audace qu'il eut plusieurs
+fois d'humilier ses maîtres, la légèreté avec laquelle on parlait dans
+sa petite cour du duc et du roi, ne contribuèrent pas peu à sa mort.
+Louis XI s'humilia devers lui jusqu'à consentir à avoir une entrevue
+avec lui, comme d'égal à égal, _avec une barrière entre eux_.
+(Commines.) Le roi lui reproche dans une lettre les propos de ses
+serviteurs: «Ils disent que je ne suis _qu'un enfant_, et que je ne
+parle _que par bouche d'autrui_.» (Duclos.)]
+
+Le procès fut mené très-vite[285]. Saint-Pol savait bien ces choses,
+pouvait perdre bien des gens d'un mot. On se garda bien de le mettre à
+la torture, et Louis XI regretta plus tard qu'on ne l'eût pas fait.
+Livré le 24 novembre, il fut décapité le 19 décembre sur la place de
+Grève[286]. Quelque digne qu'il fût de cette fin, elle fit tort à ceux
+qui l'avaient livré, au duc surtout, en qui il avait eu confiance et
+qui avaient trafiqué de sa vie[287].
+
+[Note 285: Il ne se justifia que sur un point, l'attentat à la vie du
+roi; il avait toujours témoigné de la répugnance à ce sujet. Du reste,
+il était l'auteur du plan proposé au duc alors devant Neuss; le duc
+eût été régent et le duc de Bourbon son lieutenant; on eût pris le roi
+et _on l'eût mis à Saint-Quentin_, sans lui faire mal pourtant, et _en
+lieu où il fût bien aise_. Le connétable avait dit qu'il y avait
+«douze cents lances de l'ordonnance du roi qui seroient leurs.»
+_Bibliothèque royale, fonds Cangé, ms. 10,334_ f. 248-251. Selon un
+témoin, le duc de Bourbon aurait répondu à ces propositions: «Je fais
+veu à Dieu que sy je devois devenir aussi pauvre que Job, je serviray
+le Roy du corps et de biens et jamais ne l'abandonneray, et ne veult
+point de leur alliance.» _Bibliothèque royale, fonds Harlay, mss.
+338_, page 130.--Voir le _Procès ms. aux Archives du royaume, section
+judiciaire_, et à la _Bibliothèque royale_.]
+
+[Note 286: Lire l'exécution dans Jean de Troyes, nov. 1475, et le
+portrait que Chastellain a fait de cet homme en qui l'ambition gâta
+tant de beaux dons de la nature, _passim_, et le fragment édité par M.
+J. Quicherat, Bibl. de l'École des chartes, 1842. Paris applaudit à
+l'exécution; on y avait beaucoup souffert de ses pilleries. V. la
+complainte. Je me rappelle avoir vu une lettre de rémission accordée
+par le roi à un archer de Saint-Pol pour le meurtre d'un prêtre; il y
+détaille toutes les circonstances aggravantes, de manière à faire
+détester l'homme puissant qui arrachait une grâce si peu méritée.
+_Archives du royaume, Registres du Trésor des chartes._]
+
+[Note 287: Commines prétend que le duc lui donna un sauf-conduit.]
+
+Cette Lorraine, achetée si cher, il l'eut enfin, il entra dans Nancy
+(30 novembre 1475). Quoique la résistance eût été longue et obstinée,
+il accorda à la ville la capitulation qu'elle dressa elle-même[288].
+Il se soumit à faire le serment que faisaient les ducs de Lorraine, et
+il reçut celui des Lorrains; il rendit la justice en personne, comme
+faisaient les ducs, écoutant tout le monde infatigablement, tenant les
+portes de son hôtel ouvertes jour et nuit, accessible à toute heure.
+
+[Note 288: Il promit de rappeler les bannis, d'épargner les biens des
+partisans de René, de payer les dettes de son ennemi, etc.--V. dans
+Schutz (Tableau, etc., p. 82) la «Requeste présentée par les estats du
+duché de Lorraine, à Charles, duc de Bourgogne.» J'y trouve cette
+noble parole: «Et si ledict duché n'est de si grande extendue que
+beaucoup d'autres pays, _si a de la souveraineté en soy, et est exempt
+de tous autres_.»]
+
+Il ne voulait pas être le conquérant, mais le vrai duc de Lorraine,
+accepté du pays qu'il adoptait lui-même. Cette belle plaine de Nancy,
+cette ville élégante et guerrière, lui semblait, autant et plus que
+Dijon, le centre naturel du nouvel empire[289], dont les Pays-Bas,
+l'indocile et orgueilleuse Flandre, ne seraient plus qu'un accessoire.
+Depuis son échec de Neuss, il détestait tous les hommes de langue
+allemande, et les impériaux qui lui avaient ôté des mains Neuss et
+Cologne, et les Flamands qui l'avaient laissé sans secours, et les
+Suisses qui, le voyant retenu là, avaient insolemment couru ses
+provinces[290].
+
+[Note 289: La chronique, à demi rimée, de Lorraine, lui fait dire: «À
+l'ayde de Dieu céans une notable maison ferai; j'ai volonté d'icy
+demeurer, et mes jours y parfiner. C'est le pays que plus désirois...
+Je suis mainctenant emmy mes pays, pour aller et pour venir. Ici
+tiendrai mon estat... De tous mes pays, ferai tous mes officiers venir
+icy rendre compte.»]
+
+[Note 290: «Zu schmach und abfall ganzer Teutchen nation.» Diebold
+Schilling, p. 130.]
+
+Le 12 juillet, dans son rapide retour de Neuss à Calais, il s'était
+arrêté à Bruges, un moment, pour lancer aux Flamands un foudroyant
+discours[291], les effrayer et en tirer de nouvelles ressources. S'il
+est resté longtemps à ce siége, jusqu'à ce que l'empereur, l'Empire,
+le roi de France, se soient mis en mouvement, les Flamands en sont
+cause, qui l'ont laissé là pour périr.... «Ah! quand je me rappelle
+les belles paroles qu'ils disent à toute _entrée_ de leur seigneur,
+qu'ils sont de _bons, loyaux, obéissants_ sujets, je trouve que ces
+paroles ne sont que fumées d'alchimie. Quelle _obéissance_ y a-t-il à
+désobéir? quelle _loyauté_ d'abandonner son prince? quelle _bonté_
+filiale en ceux qui plutôt machinent sa mort?... De telles
+machinations, répondez, n'est-ce pas crime de lèse-majesté? et à quel
+degré? au plus haut, en la personne même du prince. Et quelle punition
+y faut-il? la confiscation? Non, ce n'est pas assez... la mort... non
+décapités, mais écartelés!
+
+[Note 291: Lire en entier ce discours, vraiment éloquent (d'autant
+plus irritant). Documents Gachard, I, 249-270.]
+
+«Pour qui votre prince travaille-t-il? est-ce pour lui ou pour vous,
+pour votre défense? Vous dormez, il veille; vous vous tenez chauds, il
+a froid; vous restez chez vous pendant qu'il est au vent, à la pluie;
+il jeûne, et vous, dans vos maisons, vous mangez, buvez, et vous vous
+tenez bien aise!...
+
+«Vous ne vous souciez pas d'être gouvernés comme des enfants sous un
+père; eh bien! fils _déshérités pour ingratitude_[292], vous ne serez
+plus que des sujets sous un maître... Je suis et je serai maître, à la
+barbe de ceux à qui il en déplaît. Dieu m'a donné la puissance...
+Dieu, et non pas mes sujets. Lisez là-dessus la Bible, aux livres des
+Rois...
+
+[Note 292: «Ingrati animi causâ.» Ce passage et le précédent sur le
+crime de lèse-majesté, montrent qu'il était imbu du droit romain et
+des traditions impériales. Plusieurs de ses principaux conseillers,
+comme je l'ai dit, étaient des légistes comtois et bourguignons. Voir,
+à la Pinacothèque de Munich, la ronde et dure tête rouge de
+Carondelet.]
+
+«Si pourtant vous faisiez encore votre devoir, comme bons sujets y
+sont tenus, si vous me donniez courage pour oublier et pardonner, vous
+y gagneriez davantage... J'ai bien encore le coeur et le vouloir de
+vous remettre au degré où vous étiez devant moi: _Qui bien aime tard
+oublie_.
+
+«Donc ne procédons pas encore, pour cette fois, aux punitions... Je
+veux dire seulement pourquoi je vous ai mandés.» Et alors, se tournant
+vers les prélats: «Obéissez désormais diligemment et sans mauvaise
+excuse, ou votre temporel sera confisqué.»--Puis, aux nobles:
+«Obéissez, ou vous perdez vos têtes et vos fiefs.»--Enfin aux députés
+du dernier ordre, d'un ton plein de haine: «Et vous, _mangeurs des
+bonnes villes_, si vous n'obéissiez aussi à mes ordres, à toute lettre
+que mon chancelier vous expédiera, vous perdriez, avec tous vos
+priviléges, les biens et la vie[293].»
+
+[Note 293: Les Flamands appelaient souvent les gros bourgeois,
+_Mangeurs de foie_, «Jecoris esores.» V. notre tome VII, ann. 1436, et
+Meyer, fol. 291.]
+
+Ce mot _mangeurs des bonnes villes_ était justement l'injure que le
+petit peuple adressait aux gros bourgeois qui faisaient les affaires
+publiques. Que le prince la leur adressât, c'était chose nouvelle,
+menaçante; il semblait, par ce mot seul, prêt à déchaîner sur eux les
+vengeances de la populace, et déjà leur passer la corde au col.
+
+Dans leur réponse écrite, infiniment mesurée, respectueuse et ferme,
+ils prétendirent qu'au moment même où il les appelait à Neuss, le
+bruit courait qu'il y avait accord entre lui et l'empereur (accord
+secret de mariage, ils l'insinuaient finement). Au lieu d'armer, de
+partir, ils avaient donné de l'argent[294]. De plus, l'Artois étant
+menacé, ils ont levé deux mille hommes pour six semaines, et _si la
+Flandre eût eu besoin de défense_, ils auraient fait davantage. «Votre
+père, le duc Philippe, de noble mémoire, vos nobles prédécesseurs, ont
+laissé le pays dans cette liberté de n'avoir nulle charge sans que les
+quatre membres de Flandre _y aient préalablement consenti au nom des
+habitants_... Quant à vos dernières lettres, portant que dans quinze
+jours tout homme capable de porter les armes se rendra près d'Ath,
+_elles n'étaient point exécutables_, ni profitables pour vous-même;
+vos sujets sont des marchands, des ouvriers, des laboureurs, qui ne
+sont guère propres aux armes. Les étrangers quitteraient le pays...
+_La marchandise_, dans laquelle vos nobles prédécesseurs ont, depuis
+quatre cents ans, entretenu le pays avec tant de peine, _la
+marchandise_, très-redouté seigneur, _est inconciliable avec la
+guerre_.»
+
+[Note 294: Le chiffre total des recettes et dépenses que M. Edward Le
+Glay me communique (d'après les _Archives de Lille_), n'indique pas
+d'augmentation considérable, parce qu'il ne donne que l'ordinaire.
+L'extraordinaire était accablant. Outre _les droits sur les grains et
+denrées_ qu'il établit en 1474, trente mille écus qu'il leva pour le
+siége de Neuss en 1474, il déclara, le 6 juin de cette année, que tous
+ceux qui tenaient des fiefs non nobles auraient à venir en personne à
+Neuss, ou _à payer le sixième_ de leur revenu (_Archives de Lille_).
+En juillet, il demanda le _sixième de tous les revenus_ en Flandre et
+en Brabant. La Flandre refusa, et il n'obtint par menaces que 28,000
+couronnes comptant, et 10,000 ridders par an, pendant trois ans
+(communiqué par M. Schayez, d'après les _Archives générales de
+Belgique_).]
+
+Il répondit aigrement qu'il ne se laissait pas prendre à toutes leurs
+belles paroles, à leurs protestations. «Suis-je un enfant pour qu'on
+m'amuse avec des mots et une pomme?... Et qui donc est seigneur ici?
+est-ce vous, ou bien est-ce moi?... Tous mes pays m'ont bien servi,
+sauf la Flandre, qui de tous est le plus riche. Il y a chez vous telle
+ville _qui prend sur ses habitants_ plus que moi sur tout mon domaine
+(ceci contre les bourgeois dirigeants, insinuation dangereuse et
+meurtrière). Vous appliquez à vos usages ce qui est à moi; à moi
+appartiennent ces taxes des villes; je puis me les appliquer, et je le
+ferai, m'en aider à mon besoin, ce qui vaudrait mieux _que tel autre
+usage qu'on en fait_, sans que mon pays y gagne... Riches ou pauvres,
+rien ne dispense d'aider votre prince. Voyez les Français, ils sont
+bien pauvres, et comme ils aident leur roi!...»
+
+Le dernier mot fut celui-ci, dont les députés tremblèrent, se
+souvenant qu'après le sac de Liége, il avait eu l'idée de faire celui
+de Gand[295]: «Si je ne suis satisfait, _je vous la ferai si courte_
+que vous n'aurez le temps de vous repentir... Voilà votre écrit,
+prenez-le, je ne m'en soucie; vous y répondrez vous-mêmes... Mais
+faites votre devoir.»
+
+[Note 295: «Plusieurs bons personnages... qui, de mon temps et _moy
+présent_, avoient aydé à desmouvoir ledict duc Charles, lequel vouloit
+destruire grant partie de ladicte ville de Gand.» Commines.]
+
+Ce fut un divorce. Le maître et le peuple se séparèrent pour ne se
+revoir jamais. La Flandre haïssait alors autant qu'elle avait aimé.
+Elle attendait, souhaitait la ruine de cet homme funeste. Les gros
+bourgeois croyaient avoir tout à craindre de lui. Il avait frappé les
+pauvres en mettant un impôt sur les grains. Il avait tenté d'imposer
+le clergé; dans ses embarras de Neuss, il lui demanda un décime et
+réclama de toutes les églises, de toutes les communautés, les droits
+d'amortissement non payés par l'Église _depuis soixante ans_; ces
+droits éludés, refusés, étaient levés de force par les agents du fisc.
+Les prêtres commencèrent à répandre dans le peuple qu'il était maudit
+de Dieu[296].
+
+[Note 296: On disait, entre autres choses, que Philippe le Bon s'étant
+dispensé d'aller à la croisade sous prétexte de santé (pour faire
+plaisir à sa femme et autres dont les maris partaient), le pape
+indigné le maudit, lui et les siens, jusqu'à la troisième génération.
+(Reiffenberg, d'après le Defensorium sacerdotum, de Scheurlus.)]
+
+Ceux qui souffraient le plus, en se plaignant le moins, c'étaient ceux
+qui payaient de leur personne même, les nobles, désormais condamnés à
+chevaucher toujours derrière cet homme d'airain, qui ne connaissait ni
+peur, ni fatigue, ni nuit, ni jour, ni été, ni hiver. Ils ne
+revenaient plus jamais se reposer. Adieu leurs maisons et leurs
+femmes, elles avaient le temps de les oublier... Il ne s'agissait
+plus, comme autrefois, de faire la guerre chez eux, tout au plus de
+l'Escaut à la Meuse. Il leur fallait maintenant s'en aller, nouveaux
+paladins, aux aventures lointaines, passer les Vosges, le Jura, tout à
+l'heure les Alpes, faire la guerre à la fois au royaume
+_très-chrétien_ et au _saint empire_, aux deux têtes de la chrétienté,
+au droit chrétien; leur maître était son droit à lui-même et n'en
+voulait nul autre.
+
+Reviendrait-il jamais aux Pays-Bas? tout disait le contraire. Le
+trésor, qui du temps du bon duc avait toujours reposé à Bruges, il
+l'emportait, le faisait voyager avec lui; des diamants d'un prix
+inestimable et faciles à soustraire, des châsses, des reliquaires, des
+saints d'or et toutes sortes de richesses pesantes, tout cela chargé
+sur des chariots, roulait de Neuss à Nancy, et de Nancy en Suisse. Sa
+fille restait encore en Flandre, mais il écrivit aux Flamands de la
+lui envoyer.
+
+La Suisse, par laquelle il allait commencer, n'était qu'un passage
+pour lui; les Suisses étaient bons soldats, et tant mieux; il les
+battrait d'abord, puis les payerait, les emmènerait. La Savoie et la
+Provence étaient ouvertes; le bon homme René l'appelait[297]. Le petit
+duc de Savoie et sa mère lui étaient acquis, livrés d'avance[298] par
+Jacques de Savoie, oncle de l'enfant, qui était maréchal de Bourgogne.
+Maître de ce côté-ci des Alpes, il descendait aisément l'autre pente.
+Une fois là, il avait beau jeu, dans l'état misérable de dissolution
+où se trouvait l'Italie. Il en avait tous les ambassadeurs. Le fils du
+roi de Naples, de la maison d'Aragon, l'un de ses gendres en
+espérance, ne le quittait pas.
+
+[Note 297: «Et pour aller prendre la possession du dict pays, estoit
+allé M. de Chasteau-Guyon.» Commines.]
+
+[Note 298: Les Suisses croyaient qu'il avait demandé à l'empereur,
+dans l'entrevue de Trêves, le duché de Savoie. (Diebold Schilling.)]
+
+D'autre part, il avait recueilli les serviteurs italiens de la maison
+d'Anjou[299]. Le duc de Milan, qui voyait le pape, Naples et Venise,
+déjà gagnés, s'effrayait d'être seul, et il envoya en hâte au duc,
+pour lui demander alliance[300]... Donc, rien ne l'arrêtait; il
+suivait la route d'Annibal, et, comme lui, préludait par la petite
+guerre des Alpes; au delà, plus heureux, il n'avait pas de Romains à
+combattre, et l'Italie l'invitait elle-même.
+
+[Note 299: Tels que Campobasso, Galeotto. Il avait à son service
+d'autres méridionaux, un médecin italien, un médecin et un chroniqueur
+portugais, etc.]
+
+[Note 300: Trois semaines au plus avant la bataille de Granson, selon
+Commines.]
+
+
+
+
+LIVRE XVII
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+GUERRE DES SUISSES--BATAILLE DE GRANSON ET DE MORAT
+
+1476
+
+
+Lorsque le duc de Bourgogne, engagé au siége de Neuss, reçut le défi
+des Suisses, il resta un moment muet de fureur; enfin, il laissa
+échapper ces mots: «Ô Berne! Berne!»
+
+Qui encourageait tous ses ennemis les plus faibles, Sigismond, René,
+de simples villes comme Mulhouse ou Colmar? nul autre que les Suisses.
+Ils couraient à leur aise la Franche-Comté, brûlaient des villes,
+mangeaient tout le pays; ils buvaient à leur aise dans Pontarlier.
+Ils avaient mis la main sur Vaud et Neufchâtel, sans distinguer ce qui
+était Savoie ou fief de Bourgogne[301].
+
+[Note 301: Les enclavements et les enchevêtrements des fiefs dans les
+pays romans sont très-nettement expliqués par M. de Gingins, p. 39,
+40.]
+
+Le duc avait hâte de les châtier. Il y allait en plein hiver. Une
+seule chose pouvait le ralentir, le ramener peut-être au nord, c'est
+qu'il n'était pas encore mis en possession de la dépouille de
+Saint-Pol. Le roi lui ôta ce souci; il lui livra Saint-Quentin (24
+janvier 1476)[302], en sorte que rien ne le retardant, à l'aveugle et
+les yeux baissés, il s'en allât heurter la Suisse. Pour ne rien perdre
+du spectacle, Louis XI vint s'établir à Lyon (février).
+
+[Note 302: On ne savait pas trop encore de quel côté il allait
+tourner. La ville de Strasbourg fit de formidables préparatifs de
+défense. _Chronique ms. de Strasbourg, communiquée par M. Strobel._]
+
+De ces deux forces brutales, violentes, qui devait l'emporter? Lequel,
+du sanglier du Nord ou de l'ours des Alpes, jetterait l'autre à bas,
+personne ne le devinait. Et personne non plus ne se souciait d'être du
+combat. Les Suisses trouvèrent leurs amis de Souabe très-froids à ce
+moment. Leur grand ami, le roi, les avait abandonnés en septembre,
+payés en octobre pour faire la guerre, et il attendait.
+
+Le duc semblait bien fort. Il venait de prendre la Lorraine. Son siége
+même de Neuss, où il avait un moment tenu seul devant tout l'Empire,
+le rehaussait encore. Celui qui, sans tirer l'épée, obligeait le roi
+de France de céder Saint-Quentin était un prince redoutable.
+
+Et les Suisses aussi étaient formidables alors[303]. La terreur de leur
+nom était si forte que, sans qu'ils bougeassent seulement, les petits
+venaient de toutes parts se mettre sous leur ombre. Tous les sujets
+d'évêques, d'abbés, les uns après les autres, s'affranchissaient en se
+disant alliés des Suisses; les villes libres, tout autour, subissaient
+peu à peu leur pesante amitié. Un bourgeois de Constance avait fait
+mauvaise mine en recevant une monnaie de Berne; de Berne et de Lucerne,
+à l'instant, partent quatre mille hommes, et Constance paye deux mille
+florins pour expier ce crime[304].--Ils frappaient fort et loin; pour le
+faire sentir à leurs amis de Strasbourg, et leur prouver qu'ils étaient
+tout près et à portée de les défendre, ils s'avisèrent, à une fête de
+l'arc que donnait cette ville, d'apporter un gâteau cuit en Suisse, et
+qui arriva, tiède encore, à Strasbourg.
+
+[Note 303: Pour apprécier cette forte et rude race, voir à la
+bibliothèque de Berne le portrait de Magdalena Nageli, avec son
+chaperon et ses gros gants de chamois. L'ennemi de son père, qui la
+vit laver son linge à la fontaine, fit la paix sur-le-champ, afin de
+pouvoir épouser une fille si robuste; elle lui donna en effet
+quatre-vingts enfants et petits-enfants.]
+
+[Note 304: Mallet, X, p. 50. V. aussi Berchtold, Fribourg, I, 367.]
+
+L'élan des Suisses était très-grand alors, leur pente irrésistible
+vers les bons pays d'alentour. Il n'y avait pas de sûreté à se mettre
+devant, pas plus qu'il n'y en aurait à vouloir arrêter la Reuss au
+pont du Diable. Empêcher cette rude jeunesse de laisser tous les ans
+ses glaces et ses sapins lui fermer les vignes du Rhin[305], de Vaud
+ou d'Italie, c'était chose périlleuse. Le jeune homme est bien âpre,
+quand, pour la première fois, il mord au fruit de vie.
+
+[Note 305: Berne écrivait au sujet de l'Alsace: «Délaisserons-nous ce
+bon pays, qui jusqu'ici nous a donné tant de vin et de blé?» Diebold
+Schilling.]
+
+Jeunes étaient ces Suisses, ignorant tout, ayant envie de tout,
+gauches et mal habiles, et tout réussissait. Tout sert aux jeunes. Les
+factions, les rivalités intérieures qui ruinent les vieux sages États,
+profitaient à ceux-ci. Les chevaliers des villes et les hommes des
+métiers faisaient partie des mêmes corporations et rivalisaient de
+bravoure; le banneret tué, la bannière se relevait aussi ferme dans la
+main d'un boucher[306], d'un tanneur. Les chefs des partis opposés
+n'étaient d'accord que sur une chose, aller en avant, les Diesbach
+pour entraîner, les Bubenberg pour s'excuser de l'amitié des
+Bourguignons et pour assurer leur honneur.
+
+[Note 306: Les nobles entraient dans les _abbayes_ des bouchers,
+tanneurs, etc., pour devenir éligibles aux charges municipales. V.
+Bluntschli, Tillier, II, 455, sur ces corporations, la _chambre au
+singe_, la chambre au fou, etc., sur la _noblesse des fenêtres_, ainsi
+nommée parce que pour constater son blason récent elle le mettait dans
+les vitraux qu'elle donnait aux églises, aux chapelles et chambres de
+confréries. Les Diesbach, qui avaient été marchands de toile,
+obtinrent de l'empereur de substituer à leur humble _croissant_ deux
+_lions_ d'or. Les Hetzel, de bouchers qu'ils étaient, _devinrent
+chevaliers_, etc. Tillier, II, 484, 486.]
+
+Le duc partit de Besançon le 8 février. C'était de bien bonne heure
+pour une guerre de Suisse. Il avait hâte, poussé par sa vengeance,
+poussé par les prières de ses grands officiers, dont plusieurs
+étaient seigneurs des pays romans que les Suisses occupaient; l'un
+était Jacques de Savoie, comte de Romont et baron de Vaud; l'autre
+Rodolphe, comte de Neufchâtel. Le second avait été, l'autre était
+encore maréchal de Bourgogne. Ennemis des Suisses comme officiers du
+duc[307], ils avaient essayé quelque temps de rester avec eux en
+rapport de bon voisinage. Romont avait déclaré qu'il ne voulait pour
+son pays de Vaud d'autre protecteur que ses amis de Berne, et n'en
+avait pas moins commandé les Bourguignons contre eux à Héricourt.
+Rodolphe de Neufchâtel, pour montrer plus de confiance encore, prit
+domicile dans la ville de Berne, ce qui n'empêchait pas que son fils
+ne combattît les Suisses avec le duc de Bourgogne; le père avait
+ménagé devant Neuss entre le duc et l'empereur ce traité, où le
+dernier abandonnait les Suisses et les laissait hors la protection de
+l'Empire[308].
+
+[Note 307: La position de ces grands seigneurs était fort analogue à
+celle du comte de Saint-Pol. Jacques de Savoie avait épousé une
+petite-fille de Saint-Pol, et se trouvait, pour les biens de sa femme,
+vassal du duc en Flandre et en Artois.]
+
+[Note 308: Muller; Tillier.]
+
+La duchesse de Savoie agissait à peu près de même; elle croyait amuser
+les confédérés avec de bonnes paroles, tandis qu'elle faisait sans
+cesse passer au duc des recrues de Lombardie; elle finit par aller les
+chercher, et se faire recruteur elle-même pour le Bourguignon. Les
+Suisses, tout grossiers qu'ils semblaient, ne se laissèrent pas amuser
+aux paroles. Ils ne voulurent rien comprendre aux subtiles
+distinctions de droit féodal, au moyen desquelles ceux qui les
+tuaient au service du Bourguignon se disaient encore leurs amis et
+prétendaient devoir être ménagés. Ils saisirent Neufchâtel, Vaud, et
+tout ce qu'ils purent des fiefs de la Savoie.
+
+L'armée que le duc amenait contre eux, très-fatiguée par deux
+campagnes d'hiver, et qui retrouvait la neige en mars dans cette
+froide Suisse, n'avait pas grand élan, si l'on en juge par ce que le
+duc fit mettre à l'ordre: que quiconque s'en irait, serait _écartelé_
+(26 février). Cette armée, un peu remontée en Franche-Comté, ne
+passait guère dix-huit mille hommes; ajoutez huit mille Piémontais ou
+Savoyards qu'amena Jacques de Savoie. Le 18 février, le duc arriva
+devant Granson, qui, contre son attente, l'arrêta jusqu'au 28. Une
+vaillante garnison défendit la ville d'abord, puis le château, contre
+les assauts des Bourguignons[309]. On y fit entrer alors quelques
+filles de joie et un homme, qui leur dit qu'ils auraient la vie sauve.
+Ils se rendirent. Mais le duc n'avait pas autorisé l'homme; il en
+voulait à ces Suisses d'avoir retardé un prince comme lui, qui leur
+faisait l'honneur de les attaquer en personne. Il laissa faire les
+gens du pays qui avaient plus d'une revanche à prendre[310]. Les
+Suisses furent noyés dans le lac, pendus aux créneaux.
+
+[Note 309: On essaya de les secourir: «Mais possible ne fut de tendre
+main ne nourriture aux pauvres assaillis... Si furent contraints de
+revenir gémissants.» _Hugues de Pierre, chanoine et chroniqueur en
+titre de Neufchâtel_, page 27. (Extraits des chroniques, faits par M.
+de Purry, Neufchâtel, 1839; V. aussi ce qu'en ont donné Boyve,
+Indigénat Helvétique, et M. F. Du Bois, Bataille de Granson, Journal
+de la Société des antiquaires de Zurich). Que ne puis-je citer ici les
+dix pages que M. de Purry a sauvées! Dix pages, tout le reste est
+perdu... Je n'ai rien lu nulle part de plus vif, de plus français.]
+
+[Note 310: V. surtout Berchtold, Fribourg, I, 573.--Gingins excuse le
+duc et veut croire qu'il était absent, parce que ce jour même _il
+alla_ à trois lieues de là. Les deux serviteurs du duc, Olivier et
+Molinet, s'inquiètent moins de la gloire de leur maître; ils disent
+tout net qu'il les fit pendre.]
+
+L'armée des confédérés était à Neufchâtel[311]. Grande fut leur
+colère, leur étonnement d'avoir perdu Granson, puis Vaumarcus qui se
+rendit sans combattre. Ils avancèrent pour le reprendre. Le duc, qui
+occupait une forte position sur les hauteurs, la quitta et avança
+aussi pour trouver des vivres. Il descendit dans une plaine étroite,
+où il lui fallait s'allonger et marcher en colonnes[312].
+
+[Note 311: «Arrivent à Neufchastel à grands sauts, avecque chants
+d'allégresse et formidable suitte (seize mill, disoit l'un, vingt
+mill, disoit l'autre), touts hommes de martials corpsages, faisant
+peur et pourtant plaisir à voir.» Le chanoine Hugues de Pierre.--Le
+dernier trait est charmant: le brave chanoine a peur de ses amis. Il
+essaye d'écrire ces noms terribles, _Suitz_, _Thoun_, mais bientôt il
+y renonce: «Desquels ne peut-on facilement se ramentevoir le nom.»]
+
+[Note 312: Cette bataille, fort obscure jusqu'ici, devient très-claire
+dans l'utile travail de M. Frédéric Dubois (Journal des antiquaires de
+Zurich), qui a reproduit et résumé toutes les chroniques, Hugues de
+Pierre, Schilling, Etterlin, Baillot et l'anonyme.--Le chanoine
+Hugues, qui était tout près et qui a eu peur, est le plus ému; il
+tressaille d'aise d'en être quitte. Les braves qui ont combattu,
+Schilling et Etterlin, sont fermes et calmes. L'anonyme, qui écrit
+plus tard, charge et orne à sa manière. V. le _ms._ cité par M. F.
+Dubois, p. 42.]
+
+Ceux du canton de Schwitz, qui étaient assez loin en avant, se
+rencontrèrent tout à coup en face des Bourguignons; ils appelèrent et
+furent bientôt rejoints par Berne, Soleure et Fribourg. Ces cantons,
+les seuls qui fassent encore arrivés sur le champ de bataille, durent
+porter seuls le choc. Ils se jetèrent à genoux un moment pour prier;
+puis, relevés, les lances enfoncées en terre et la pointe en avant,
+ils furent immuables, invincibles.
+
+Les Bourguignons se montrèrent peu habiles. Ils ne surent pas faire
+usage de leur artillerie; les pièces étaient pointées trop haut. La
+gendarmerie, selon le vieil usage, vint se jeter sur les lances; elle
+heurta, se brisa. Ses lances avaient dix pieds de longueur, celles des
+Suisses dix-huit[313]. Le duc lui-même vint bravement en tête de son
+infanterie contre celle des Suisses, tandis que le comte de
+Châteauguyon choquait les flancs avec sa cavalerie. Ce vaillant comte
+arriva par deux fois jusqu'à la bannière ennemie, la toucha, crut la
+prendre; par deux fois il fut repoussé, tué enfin... Rien n'entama la
+masse impénétrable.
+
+[Note 313: Observation essentielle que me communique le savant et
+vénérable M. de Rodt, qui traitera tout ceci en maître dans le volume
+que nous attendons. Je lui dois encore plusieurs détails puisés dans
+le récit ms. d'un témoin oculaire, l'ambassadeur milanais
+Panicharola.]
+
+Le duc, pour l'ébranler et l'attirer plus bas dans la plaine, ordonna
+à sa première ligne un mouvement rétrograde qui effraya la seconde...
+À ce moment, une lueur de soleil montrait à gauche toute une armée
+nouvelle, Uri, Unterwald et Lucerne, qui arrivaient enfin; ils avaient
+suivi, à la file, un chemin de neige, d'où cent cavaliers auraient pu
+les précipiter. La trompe d'Unterwald mugit dans la vallée, avec les
+cornets sauvages de Lucerne et d'Uri. Tous poussaient un cri de
+vengeance: «Granson! Granson!...» Les Bourguignons de la seconde
+ligne, qui reculaient déjà vers la troisième, virent avec épouvante
+ces bandes s'allonger sur leur flanc. Du camp même partit le cri:
+_Sauve qui peut_[314]... Dès lors, rien ne put les arrêter; le duc eut
+beau les saisir, les frapper de l'épée, ils s'enfuirent en tous sens.
+Il n'y eut jamais de déroute plus complète. «Les Ligues, dit le
+chroniqueur avec une joie sauvage, les Ligues, comme grêle, se ruent
+dessus, dépeçant de çà de là ces beaux galants; tant et si bien sont
+déconfits en val de route ces pauvres Bourguignons, que semblent-ils
+fumée épandue par le vent de bise.»
+
+[Note 314: _Récit ms. de Panicharola_ (communiqué par M. de Rodt).]
+
+Dans cette plaine étroite, peu de gens avaient combattu. Il y avait eu
+panique et déroute[315] plus que véritable défaite. Commines qui,
+étant avec le roi, n'eût pas mieux demandé sans doute que de croire la
+perte grande, dit qu'il ne périt que sept hommes d'armes[316]? Les
+Suisses disent mille hommes.
+
+[Note 315: Le duc fut entraîné dans la déroute. Son fou, le Glorieux,
+galopait, dit-on, près de lui, et il aurait osé dire à cet homme
+terrible et dans un tel moment: «Nous voilà bien _Hannibalés_!» Le mot
+n'est guère probable. Cependant, il paraît que Charles le Téméraire,
+qui n'aimait personne, aimait son fou. Je vois qu'en 1475, au milieu
+de ses plus grands embarras d'argent, il voulut lui faire un présent
+qui ne lui coûtât rien; il invita ses barons et les dames de sa cour à
+lui donner une chaîne d'or. Ils aimèrent mieux lui donner chacun
+quatre nobles à la rose. (Cibrario.) Voir Jean-Jacques Fugger, Miroir
+de la maison d'Autriche.]
+
+[Note 316: Six cents Bourguignons et vingt-cinq Suisses, selon les
+Alsaciens. _Chronique ms. de Strasbourg_ (communiquée par M.
+Strobel).]
+
+Il avait perdu peu, perdu infiniment. Le prestige avait disparu; ce
+n'était plus Charles _le terrible_. Tout vaillant qu'il était, il
+avait montré le dos... Sa grande épée d'honneur était maintenant
+perdue à Fribourg ou à Berne. La fameuse tente d'audience en velours
+rouge où les princes entraient en tremblant, elle avait été ouverte
+par les rustres avec peu de cérémonie. La chapelle, les saints de la
+maison de Bourgogne qu'il emportait avec lui dans leurs châsses et
+leurs reliquaires, ils s'étaient laissés prendre; ils étaient
+maintenant les saints de l'ennemi. Ses diamants célèbres, connus par
+leur nom dans toute la chrétienté, furent jetés d'abord comme morceaux
+de verre et traînaient sur la route. Le symbolique collier de la
+Toison, le sceau ducal, ce sceau redouté qui scellait la vie ou la
+mort, tout cela, manié, montré, sali, moqué! Un Suisse eut l'audace de
+prendre le chapeau qui avait couvert la majesté de ce front terrible
+(contenu de si vastes rêves!), il l'essaya, il rit, et le jeta par
+terre[317]...
+
+[Note 317: Les Fugger furent seuls assez riches pour acheter le gros
+diamant (qui avait orné la couronne du Mogol), et le splendide chapeau
+de velours jaune, à l'italienne, cerclé de pierreries. État de ce qui
+fut trouvé au camp de Granson, 1790, 4º. M. Peignot en a donné
+l'extrait dans ses Amusements philologiques.]
+
+Ce qu'il avait perdu, il le sentait, et tout le monde le
+sentait[318]... Le roi, qui jusque-là était assez négligé à Lyon, qui
+envoyait partout et partout était mal reçu, vit peu à peu le monde
+revenir. Le plus décidé était le duc de Milan, qui offrait cent mille
+ducats comptant si le roi voulait tomber sur le duc, le poursuivre
+sans paix ni trêve. Le roi René, qui n'attendait qu'un envoyé du duc
+pour le mettre en possession de la Provence[319], vint s'excuser à
+Lyon; il était vieux, son neveu, son héritier, malade[320]. Louis XI,
+en les voyant, jugea qu'il n'irait pas bien loin et il leur fit une
+bonne pension viagère, moyennant quoi ils lui assuraient la Provence
+après eux. Il se faisait fort de leur survivre, quoique faible et déjà
+souffreteux. Mais enfin il venait de battre gaillardement le duc de
+Bourgogne par ses amis les Suisses. Il alla en rendre grâces à
+Notre-Dame du Puy, et au retour il prit deux maîtresses. Il promenait
+dans Lyon par les boutiques le vieux René pour l'amuser aux
+marchandises[321]; lui, il prit les marchandes, deux Lyonnaises, la
+Gigonne et la Passefilon[322].
+
+[Note 318: Notre greffier de Paris le sent à merveille. Il lui échappe
+un petit cri de joie quand il voit le duc: «Fuyant sans arrester, et
+souvent regardoit derrière luy vers le lieu où fut faicte sur lui
+ladite destrousse, jusques à Joigné, où il y a huict grosses lieuës,
+qui en valent bien seize _de France la jolie, que Dieu saulve et
+garde_.» Jean de Troyes.]
+
+[Note 319: Philippe de Bresse s'empara d'un projet _écrit de la propre
+main_ du duc de Bourgogne, dans lequel il ordonnait à M. de
+Châteauguyon de lever des troupes en Piémont pour assurer l'invasion
+de la Provence qu'il méditait. L'original fut envoyé à Louis XI.
+(Villeneuve Bargemont.)]
+
+[Note 320: Mathieu conte que René, ne pouvant accorder son neveu
+Charles du Maine et son petit-fils René II, jeta une épaule de mouton
+à deux chiens qui se bataillèrent, et alors on lâcha un dogue qui
+enleva le morceau disputé.--Du temps de Mathieu, on voyait encore cet
+emblème en relief dans une chaire de l'oratoire de René, à
+Saint-Sauveur d'Aix.]
+
+[Note 321: C'était sa création des foires de Lyon qui l'avait brouillé
+avec la Savoie. Il montrait cette résurrection du commerce lyonnais
+comme son ouvrage. Le commerce avait déserté les foires de Genève; les
+marchands ne s'y arrêtaient plus, ils traversaient la Savoie en fraude
+pour arriver à Lyon. De là des violences, des saisies plus ou moins
+légales. De là la fameuse histoire des peaux de mouton saisies, que
+Commines s'amuse à donner pour cause de cette guerre, afin d'en tirer
+la fausse et banale philosophie _des grands effets par les petites
+causes_.--M. de Gingins le rectifie très-bien. Sur la guerre des
+foires de Lyon et de Genève. V. Ordonnances, t. XV, 20 mars, 8 octobre
+1462, et XVII, nov. 1467.]
+
+[Note 322: «En soy retournant dudit Lyon, fist venir après luy deux
+damoiselles dudit lieu jusques à Orléans, dont l'une estoit nommée la
+Gigonne, qui aultrefois avoit esté mariée à un marchant dudit Lyon, et
+l'autre estoit nommée la Passe-Fillon, femme aussi d'un marchant dudit
+Lyon. Le roi maria Gigonne à un jeune fils natif de Paris, et au mary
+de Passe-Fillon donna l'office de conseillier en la Chambre des
+comptes à Paris.» Jean de Troyes p. 40-41.]
+
+La duchesse de Savoie, sa vraie soeur, joua double; elle lui envoya un
+message à Lyon, et, elle-même, elle alla trouver le duc de Bourgogne.
+
+Il s'était établi chez elle, à Lausanne, au point central où il
+pouvait réunir au plus tôt les troupes qui lui viendraient de la
+Savoie, de l'Italie et de la Franche-Comté. Ces troupes arrivaient
+lentement à son gré, il se consumait d'impatience. Lui-même, il avait
+contribué à effrayer et disperser ceux qui avaient fui, à les empêcher
+de revenir, en les menaçant du dernier supplice. Dans son inaction
+forcée, la honte de Granson, la soif de la vengeance, l'impuissance
+sentie la première fois, et de trouver qu'il n'était qu'un homme!...
+il étouffait, son coeur semblait près d'éclater.
+
+Il était à Lausanne, non dans la ville, mais dans son camp sur la
+hauteur qui regarde le lac et les Alpes. Seul et farouche, laissant sa
+barbe longue, il avait dit qu'il ne la couperait pas jusqu'à ce qu'il
+eût revu le visage des Suisses. À peine s'il laissait approcher son
+médecin, Angelo Cato, qui pourtant lui mit des ventouses, lui fit
+boire un peu de vin pur (il était buveur d'eau), parvint même à le
+faire raser[323]. La bonne duchesse de Savoie vint pour le consoler;
+elle fit venir de la soie de chez elle pour le rhabiller; il était
+déchiré, en désordre, et tel que Granson l'avait fait... Elle ne s'en
+tint pas là; elle habillait les troupes; elle faisait faire des
+chapeaux, des ceintures. De Venise, de Milan même (qui traitait contre
+lui), il lui venait de l'argent, toute sorte d'équipements. Du pape et
+de Bologne, il tira quatre mille Italiens. Il compléta sa bonne troupe
+de trois mille Anglais. De ses États arrivèrent six mille Wallons, de
+Flandre enfin et des Pays-Bas deux mille chevaliers ou fieffés qui,
+avec leurs hommes, formaient une belle cavalerie de cinq ou six mille
+hommes. Le prince de Tarente, qui était près du duc lorsqu'il fit la
+revue, en compta vingt-trois mille, sans parler des gens très-nombreux
+du charroi et de l'artillerie. Ajoutez neuf mille hommes, et plus tard
+quatre mille encore pour l'armée savoyarde du comte de Romont. Le duc,
+se retrouvant à la tête de ces grandes forces, reprit tout son
+orgueil, jusqu'à menacer le roi pour les affaires du pape; ce n'était
+plus assez pour lui de combattre les Suisses.
+
+[Note 323: Commines place cette maladie trop tard. Il est bien établi
+par Schilling et autres contemporains qu'il l'eut à Lausanne,
+c'est-à-dire _après le premier revers_.]
+
+Les efforts inouïs que le comte de Romont avait faits et fait faire,
+ruinant la Savoie pour le camp de Lausanne, pour écraser les
+confédérés, confirmaient le dire général qui courait que le duc avait
+promis sa fille au jeune duc de Savoie, qu'un partage était fait
+d'avance des terres de Berne, et que déjà dans son camp il en avait
+conféré les fiefs. Berne écrivait lettre sur lettre, les plus
+pressantes, aux villes d'Allemagne, au roi, aux cantons. Le roi, selon
+son usage, promit secours et n'envoya personne. Les confédérés des
+montagnes étaient justement à l'époque de l'année où ils mènent les
+troupeaux dans les hauts pâturages. Ce n'était pas chose facile de les
+faire descendre, de les réunir. Ils ne comprenaient pas bien que, pour
+défendre la Suisse, il fallût faire la guerre au pays de Vaud[324].
+
+[Note 324: Dès le commencement, en 1475, Berne eut beaucoup de peine à
+entraîner Unterwald. En 1476, les habitants même de la campagne de
+Berne se décidèrent difficilement à prendre part à cette expédition de
+Morat, qui promettait peu de butin. Stettler, Biographie de Bubenberg.
+Tillier, II, 289.]
+
+C'était pourtant sur la limite que la guerre allait commencer. Berne
+jugea avec raison qu'on attaquerait d'abord Morat qu'elle regardait
+comme son faubourg, sa garde avancée. Ceux qu'on y envoya pour
+défendre cette ville n'étaient pas sans inquiétude, se souvenant de
+Granson, de sa garnison sans secours, perdue, noyée. Pour les bien
+assurer qu'on ne les abandonnerait pas, on prit dans les familles où
+il y avait deux frères, un pour Morat, un pour l'armée de Berne.
+L'honnête et vaillant Bubenberg promit de défendre Morat, et l'on
+remit sans hésiter ce grand poste de confiance au chef du parti
+bourguignon.
+
+Là cependant était le salut de la Suisse, tout dépendait de la
+résistance que ferait cette ville; il fallait donner le temps aux
+confédérés de s'assembler, tandis que leur ennemi était prêt. Il n'en
+profita guère. Parti le 27 de Lausanne, arrivé le 10 juin devant
+Morat, il l'entoura du côté de la terre, lui laissant le lac libre,
+pour recevoir à sa volonté des vivres et des munitions. Il se croyait
+trop fort apparemment et croyait emporter la ville[325]. Des assauts
+répétés dix jours durant ne produisirent rien. Le pays était contre
+lui. Tout ami que le duc était du pape, et menant le légat avec lui,
+la campagne avait horreur de ses Italiens, comme de gens infâmes et
+hérétiques[326]. À Laupin, un curé menait bravement sa paroisse au
+combat.
+
+[Note 325: La tradition veut qu'il ait dit: «Je déjeunerai à Morat, je
+dînerai à Fribourg, je souperai à Berne.» Berchtold.]
+
+[Note 326: On en avait brûlé dix-huit à Bâle, comme coupables de
+sacriléges, de viols, etc., d'hérésies monstrueuses: «Ce qui fut
+non-seulement agréable à Dieu, mais bien honorable à tous les
+Allemands, comme preuve de leur haine pour telles hérésies.» Diebold
+Schilling, p. 144.]
+
+Morat tint bon, et les Suisses eurent le temps de se rassembler. Les
+habits rouges[327] d'Alsace arrivèrent malgré l'empereur; avec eux, le
+jeune René, duc sans duché, dont la vue seule rappelait toutes les
+injustices du Bourguignon[328]. Ce jeune homme de vingt ans venait
+combattre, mais le petit duc de Gueldre ne pouvait venir, prisonnier
+qu'il était, ni le comte de Nevers, ni tant d'autres, dont la ruine
+avait fait la grandeur de la maison de Bourgogne.
+
+[Note 327: Strasbourg et Schélestadt en rouge (Strasbourg rouge et
+blanc, selon le _ms. communiqué par M. Strobel_), Colmar rouge et
+bleu, Waldshut noir, Lindau blanc et vert, etc. Chant sur la bataille
+d'Héricourt, dans Schilling, p. 146.]
+
+[Note 328: La chronique de Lorraine (Preuves de D. Calmet, p.
+LXVI-LXVII), contient des détails touchants, un peu romanesques
+peut-être, sur la misère du jeune René, entre son faux ami Louis XI et
+son furieux ennemi, sur son dénûment, sur l'intérêt qu'il inspirait,
+etc.]
+
+Si le roi n'aida pas directement les Suisses, il n'en travailla pas
+moins bien contre le duc, en montrant partout ce beau jeune
+exilé[329]; il lui donna de l'argent, une escorte. René alla d'abord
+voir sa grand'mère, qui le rhabilla, l'équipa[330]. Puis, avec cette
+escorte française, il traversa son pays, sa pauvre Lorraine, où tout
+le monde l'aimait[331], et personne pourtant n'osait se déclarer. À
+Saint-Nicolas, près Nancy, il entendit la messe, dit la chronique: La
+messe ouïe, passa près de lui la femme du vieux Walleter, et, sans
+faire semblant de rien, elle lui donna une bourse où il y avait plus
+de 400 florins; il baissa la tête en la remerciant[332].
+
+[Note 329: Quand il entra à Lyon, les marchands allemands ayant
+demandé d'avance quelle livrée il portait (blanc, rouge et gris), ils
+la prirent tous, les chapeaux de même, et à chacun trois plumes de ces
+couleurs.]
+
+[Note 330: «Elle vit que son beau fils et ses gens n'estoient point
+vestus de soye; elle appela son maître d'hostel, disant: Prenez or et
+argent: allez à Rouen acheter force velours et satin, et tost revenez.
+Le maistre d'hostel ne faillit mye, assez en apportit... Ladite dame,
+voyant que le duc estoit en grand soutcy, lui dict: Mon beau fils, ne
+vous esbahissez mye; se vostre duchié perdu avez, j'ay là, Dieu mercy,
+assez pour vous entretenir. Respondit le duc: Madame, et belle-mère
+grande, encore ay espérance... La bonne dame à luy se descouvra, elle
+sy vielle et fort malade, lui disant: Vous voyez, mon beau fils, en
+quel estat je suis; je n'en peux plus; mourir me convient maintenant;
+tous mes biens vous mets en main, et sans faire testament... Le duc ne
+la volt mye refuser, puisqu'ainsy son plaisir estoit; aussy c'estoit
+son vray hoirs.» Chronique de Lorraine.]
+
+[Note 331: On faisait des récits de la bonté du jeune prince: Un
+prisonnier bourguignon se plaignait de manquer de pain depuis
+vingt-quatre heures: «Si tu n'en as pas eu hier, dit René, c'est par
+ta faute; falloit m'en dire; ainsi seroit la mienne, si en manquoit en
+avant.» Et il lui donna ce qu'il avait d'argent sur lui. (Villeneuve
+Bargemont.)]
+
+[Note 332: De là, poursuivant son voyage, il entre en pays allemand;
+tous les seigneurs, etc., viennent le joindre, et le chroniqueur qui
+le suivait, se dédommage de sa misère et de ses jeûnes, en contant
+tout au long l'abondance de cette bonne cuisine allemande, les vins,
+les victuailles; il demande aux Allemands si c'est ainsi qu'ils vivent
+tous les jours, etc.]
+
+Ce jeune homme innocent, malheureux, abandonné de ses deux protecteurs
+naturels, le roi et l'empereur, et qui venait combattre avec les
+Suisses, apparut au moment même de la bataille comme une vivante image
+de la justice persécutée et de la bonne cause. Les bandes de Zurich
+rejoignirent en même temps.
+
+La veille au soir, pendant que tout le monde à Berne était dans les
+églises à prier Dieu pour la bataille, ceux de Zurich passèrent. Toute
+la ville fut illuminée, on dressa des tables pour eux, on leur fit
+fête. Mais ils étaient trop pressés, ils avaient peur d'arriver tard;
+on les embrassa en leur souhaitant bonne chance... Beau moment et
+irréparable, de fraternité si sincère! et que la Suisse n'a retrouvé
+jamais[333].
+
+[Note 333: Les deux vaillants greffiers de Berne et de Zurich, qui
+combattirent et écrivirent ces beaux combats, Diebold et Etterlin, en
+ont le souffle encore, la sérénité magnanime des forts dans le
+péril.--V. Tillier, Mallet, etc. Guichenon (Histoire de Savoie, I,
+527) dit à tort que Jacques de Romont commandait à Morat l'avant-garde
+des Bourguignons.]
+
+Ils partirent à dix heures, chantant leur chant de guerre, marchèrent
+toute la nuit, malgré la pluie, et arrivèrent de bonne heure. Tous
+entendirent matines. Puis on fit nombre de chevaliers, nobles ou
+bourgeois[334], n'importe. Le bon jeune René, qui n'était pas fier,
+voulut en être aussi. Il n'y eut plus qu'à marcher au combat.
+Plusieurs, par impatience (ou par dévotion?) ne prirent ni pain, ni
+vin, et jeûnèrent dans ce jour sacré (22 juin 1476).
+
+[Note 334: Le tout puissant doyen des bouchers portait la bannière de
+Berne.]
+
+Le duc, averti la veille, ne voulut jamais croire que l'armée des
+Suisses fût en état de l'attaquer. Il y avait à peu près même nombre,
+environ trente-quatre mille hommes de chaque côté[335]. Mais les
+Suisses étaient réunis, et le duc commit l'insigne faute de rester
+divisé, de laisser loin de lui, à la porte opposée de Morat, les neuf
+mille Savoyards du comte de Romont. Son artillerie fut mal placée et
+sa cavalerie servit peu, parce qu'il ne voulut jamais changer de
+position pour lui donner carrière. Il mettait son honneur à ne daigner
+bouger, à ne pas démarrer d'un pied, à ne jamais lâcher son siége...
+La bataille était perdue d'avance. Le médecin astrologue, Angelo Cato,
+avertit le soir même le prince de Tarente qu'il ferait sagement de
+prendre congé. Dès le passage du duc à Dijon, il avait plu du sang, et
+Angelo avait prédit, écrit en Italie la déroute de Granson. Celle de
+Morat était plus facile à prévoir.
+
+[Note 335: C'est l'opinion commune, celle de Commines. Le chanoine de
+Neufchâtel dit que les Suisses avaient quarante mille hommes. M. de
+Rodt, d'après des données qu'il croit sûres, leur en donne seulement
+vingt-quatre mille.]
+
+Au matin, par une grande pluie, le duc met son monde sous les armes;
+puis, à la longue, les arcs se mouillant et la poudre, ils finissent
+par rentrer. Les Suisses prirent ce moment. De l'autre versant des
+montagnes boisées qui les cachaient, ils montent; au sommet ils font
+leur prière. Le soleil reparaît, leur découvre le lac, la plaine et
+l'ennemi. Ils descendent à grands pas en criant: Granson! Granson! Ils
+fondent sur le retranchement. Ils le touchaient déjà que le duc
+refusait encore de croire qu'ils eussent l'audace d'attaquer.
+
+Une artillerie nombreuse couvrait le camp, mais mal servie et lente,
+comme elle était partout alors. La cavalerie bourguignonne sortit,
+ébranla l'autre; René eut un cheval tué; les fantassins vinrent en
+aide, les immuables lances. Cependant un vieux capitaine suisse, qui
+avait fait les guerres des Turcs avec Huniade, tourne la batterie,
+s'en empare, la dirige contre les Bourguignons. D'autre part,
+Bubenberg, sortant de Morat, occupe par cette sortie le corps du
+bâtard de Bourgogne. Le duc, n'ayant ni le bâtard, ni le comte de
+Romont, n'avait guère que vingt mille hommes contre plus de trente
+mille[336]. L'arrière-garde des Suisses qui n'avait pas donné, passa
+derrière les Bourguignons, pour leur couper la retraite. Ils se
+trouvèrent ainsi pris des deux côtés, pris du troisième encore par la
+garnison de Morat. Le quatrième était le lac... Au milieu, il y eut
+résistance, et terrible; la garde se fit tuer, l'hôtel du duc, tuer.
+Tout le reste de l'armée, foule confuse, éperdue, était peu à peu
+poussé vers le lac... Les cavaliers enfonçaient dans la fange, les
+gens à pied se noyaient[337] ou donnaient aux Suisses le plaisir de
+les tirer comme à la cible. Nulle pitié; ils tuèrent jusqu'à huit ou
+dix mille hommes dont les ossements entassés formèrent pendant trois
+siècles un hideux monument[338].
+
+[Note 336: Si l'on adopte ce chiffre moyen entre les versions
+opposées.]
+
+[Note 337: Il y a ce mot féroce dans le chant de Morat: «Beaucoup
+sautaient dans le lac, et pourtant n'avaient pas soif.» Diebold
+Schilling. Ce chant naïvement cruel du soldat ménétrier, Veit Weber,
+qui lui-même a fait ce qu'il chante, ressemble peu dans l'original à
+la superbe poésie (moderne en plusieurs traits) que Koch, Bodmer, et
+en dernier lieu Arnim et Brentano, ont imprimée: Desknaben Wunderhorn
+(1819), I, 58. MM. Marmier, Loeve, Toussenel, etc., ont traduit dans
+la Revue des Deux-Mondes (1836), et autres recueils, les chants de
+Sempach, Héricourt, Pontarlier, etc., qu'on retrouve dans divers
+historiens, principalement dans Tschudi et Diebold.]
+
+[Note 338: Que nous détruisîmes en passant (1798). Le lac rejette
+souvent des os, et souvent les remporte. Byron acheta et recueillit
+un de ces pauvres naufragés, ballottés depuis trois siècles.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+NANCY--MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE
+
+1476-1477
+
+
+Le duc courut douze lieues jusqu'à Morgues, sans dire un mot; puis il
+passa à Gex, où le maître d'hôtel du duc de Savoie l'hébergea et le
+refit un peu. La duchesse vint, comme à Lausanne, avec ses enfants et
+lui donna de bonnes paroles. Lui, farouche et défiant, il lui demanda
+si elle voulait le suivre en Franche-Comté. Il n'y avait à cela nul
+prétexte. Les Savoyards, avant la bataille, avaient repris leurs
+places dans le pays de Vaud et pouvaient les défendre, leur armée
+étant restée entière. La duchesse refusa doucement; puis le soir,
+étant partie de Gex avec ses enfants, Ollivier de la Marche l'enlève
+aux portes. Un seul des enfants échappa, le seul qu'il importât de
+prendre: le petit duc... Ce guet-apens, aussi odieux qu'inutile, fut
+un malheur de plus pour celui qui l'avait tenté[339].
+
+[Note 339: Pour croire, avec M. de Gingins, que cet enlèvement était
+concerté entre le duc de Bourgogne et la duchesse elle-même, afin de
+ménager les apparences à l'égard du roi, il faut oublier entièrement
+le caractère du duc.]
+
+Il réunit à Salins les états de Franche-Comté. Il parla fièrement,
+avec son courage indomptable, de ses ressources et de ses projets, du
+futur royaume de Bourgogne. Il allait former une armée de quarante
+mille hommes, taxer ses sujets au quart de leur avoir... Les états en
+frémirent, ils lui représentèrent que le pays était ruiné; tout ce
+qu'ils pouvaient lui offrir, c'étaient trois mille hommes et seulement
+_pour garder le pays_.
+
+«Eh bien! s'écria le duc, il vous faudra bientôt donner à l'ennemi
+plus que vous ne refusez à votre prince. Je m'en irai en Flandre, j'y
+résiderais toujours. J'ai là des sujets plus fidèles.»
+
+Ce qu'il disait aux Comtois, il le disait aux Bourguignons, aux
+Flamands, et n'obtenait pas davantage. Les états de Dijon ne
+craignirent pas de déclarer que c'était une guerre inutile, qu'il ne
+fallait pas fouler le peuple pour une querelle mal fondée, sans espoir
+de succès[340]. La Flandre fut plus dure. Elle répondit (selon la
+lettre du devoir féodal, mais la lettre était une insulte) que _s'il
+était environné des Suisses et Allemands_, sans avoir assez d'hommes
+pour se dégager, il n'avait qu'à le leur faire dire, les Flamands
+iraient le chercher.
+
+[Note 340: Courte-Épée et Barante-Gachard, II, 525. La recette, sans y
+comprendre la monnaie ni les aides, s'était élevée, dans les seules
+années dont nous ayons le compte (1473-4), à 81,000 livres. Communiqué
+par M. Garnier, employé aux _Archives de Dijon_.]
+
+Quand ce mot lui parvint, il eut un accès de fureur. Il dit que ces
+rebelles le payeraient cher, que bientôt il irait jeter bas leurs murs
+et leurs portes. Puis il sentit qu'il était seul, et il tomba dans un
+grand abattement. Rejeté des Flamands aux Français, des Français aux
+Flamands, que lui restait-il[341]?... Quel était maintenant son
+peuple, son pays de confiance?... La Comté même envoya sous main au
+roi de France pour traiter de la paix[342]. La Flandre lui refusa sa
+fille! Après Granson, il avait écrit qu'on lui envoyât mademoiselle de
+Bourgogne, mais les Flamands ne jugèrent pas à propos de se dessaisir
+de l'héritière de Flandre. Après tout, s'il l'eût eue, où l'eût-il
+déposée?
+
+[Note 341: Nous n'avons pas tout dit. Mais la Zélande, dès 1472,
+s'était révoltée contre les taxes, et Zierickzée n'avait pu être
+réduite que par des exécutions sanglantes. Documents Gachard, II, 270.
+«En 1474, le clergé de Hollande refusa d'une manière absolue de rien
+payer de ce que le duc demandait, etc. (Communiqué par M. Schayez,
+d'après les _Archives générales de Belgique_.)]
+
+[Note 342: Barante-Gachard.]
+
+Ses sujets néanmoins n'avaient pas tout le tort. Indépendamment de ce
+dur gouvernement qui les avait surmenés, excédés, pour d'autres causes
+encore, plus générales et plus durables, ils déclinaient, la vie
+baissait chez eux, leurs ressources n'étaient plus les mêmes. Le jeune
+empire de la maison de Bourgogne se trouvait déjà vieux sous son
+pompeux habit[343]. Les arts qui enrichissent avaient été longtemps
+concentrés dans les Pays-Bas, puis ils s'étaient répandus au dehors.
+Louvain, Gand, Ypres, ne tissaient plus pour le monde; l'Angleterre
+imitait; Liége et Dinant ne battaient plus pour la France et
+l'Allemagne, les fugitifs y avaient désormais porté leur enclume.
+Bruges était florissante, mais la Bruges étrangère plutôt, la Hanse
+brugeoise et non pas la vieille commune de Bruges; celle-ci avait péri
+en 1436, et la commune de Gand un peu après. Il était plus facile de
+détruire la vie communale que de susciter à la place la vie nationale,
+et le sentiment d'une grande patrie.
+
+[Note 343: Cette fatigue précoce, après Van Eyck, après le premier
+moment de la Renaissance, s'exprime dans les peintures mélancoliques
+d'Hemling; c'est une réaction _mystique_, après l'élan de la _nature_.
+Autant le premier est jeune et puissant, autant le second est rêveur.
+Van Eyck est le vrai peintre de Philippe le Bon, le peintre de la
+Toison et des douze maîtresses. Hemling (c'est du moins la tradition
+brugeoise) a suivi, tout jeune, le duc Charles dans sa malheureuse
+guerre de Granson et de Morat, il est revenu malade, et soigné à
+l'hôpital de Bruges; il y a laissé son Adoration des Mages, où l'on
+croit le voir coiffé du bonnet des convalescents. Puis, vient son
+Apothéose de sainte Ursule (véritable transfiguration de la femme du
+Nord), en mémoire des bonnes béguines qui l'avaient soigné. V.
+_Ursula_, par Keversberg.--Quiconque regardera longtemps (à la
+Pinacothèque de Munich ou dans les gravures) la suite de ces pieuses
+élégies y entendra la voix du peintre, la plainte du XVe siècle.]
+
+Quant à lui-même, je croirais volontiers que la puissance d'un
+véritable empire, d'un ordre général où s'harmoniserait ce chaos de
+provinces, cette pensée excusait à ses yeux les moyens injustes qu'un
+homme de noble nature, comme il était, eût pu se reprocher. Ces
+injustices de détail disparaissaient pour lui dans la justice totale
+de cet ordre futur. C'est peut-être pour cela qu'il ne se sentit pas
+coupable, et ne recourut point au vrai remède que donne le sage
+Commines: Retourner à Dieu, reconnaître ses fautes... Il n'eut point
+ce retour salutaire; il eut, ce semble, le malheur de se croire juste
+et de donner le tort à Dieu.
+
+Il avait trop voulu des choses infinies... L'infini! qui ne l'aime?
+Jeune, il aima la mer, plus tard les Alpes[344]... Ces volontés
+immenses nous semblent folles, et les projets, sans nul doute,
+dépassaient les moyens. Cependant, en ce siècle, on avait vu de telles
+choses que les idées du possible et de l'impossible s'étaient un peu
+brouillées.
+
+[Note 344: De là sans doute aussi ce goût pour l'art qui réveille le
+plus en nous le sens de l'infini, je veux dire pour la musique. Ce
+goût, qui surprend dans un homme si rude, lui est attribué par tous
+les contemporains. Chastellain, Thomas Basin, etc.]
+
+C'était le temps où l'infant D. Henri, cousin du Téméraire, pénétrait
+ce profond Midi, le monde de l'or, et chaque jour en rapportait des
+monstres. Et, sans aller si loin, sous nos yeux, les rêves les plus
+bizarres s'étaient trouvés réels; les révolutions inouïes des Roses,
+ces changements à vue, les royaumes gagnés, perdus d'un coup de dé,
+tout cela étendait le possible bien loin dans l'improbable.
+
+Le malheureux eut le temps de rouler tout cela, deux mois durant qu'il
+resta près de Joux, dans un triste château du Jura. Il formait un camp
+et il n'y avait personne, à peine quelques recrues. Ce qui venait, et
+coup sur coup, c'étaient les mauvaises nouvelles: tel allié avait
+tourné, tel serviteur désobéi, une ville de Lorraine s'était rendue
+et le lendemain une autre... À tout cela il ne disait rien[345]; il ne
+voyait personne, il restait enfermé. Il lui eût fait grand bien, dit
+Commines, de parler, «de monstrer sa douleur devant l'espécial amy.»
+Quel ami? Le caractère de l'homme n'en comportait guère, et une telle
+position le comporte rarement; on fait trop peur pour être aimé.
+
+[Note 345: Il n'est pas exact de dire qu'il ne fit rien. Voir les
+lettres violentes qu'il écrivait, celle entre autres au fidèle
+Hugonet, où il le menace de reprendre sur son bien l'argent qu'il a
+employé à payer les garnisons, que les États devaient payer. _Bibl.
+royale, mss. Béthune, 9568._]
+
+Il fût probablement devenu fol de chagrin (il y avait eu beaucoup de
+fols dans sa famille[346]), si l'excès même du chagrin et de la colère
+ne l'avait relancé. Il lui revint de tous côtés qu'on agissait déjà
+comme s'il était mort. Le roi, qui jusque là l'avait tant ménagé, fit
+enlever dans ses terres, dans son château de Rouvre, la duchesse de
+Savoie. Il conseillait aux Suisses d'envahir la Bourgogne; lui, il se
+chargeait de la Flandre. Il donnait de l'argent à René, qui peu à peu
+reprenait la Lorraine. Ce dernier point était celui que le duc avait
+le plus à coeur; la Lorraine était le lien de ses provinces, le centre
+naturel de l'empire bourguignon; il avait, dit-on, désigné Nancy pour
+capitale.
+
+[Note 346: Charles VI, Henri VI, Guillaume l'insensé, etc., etc.]
+
+Il partit dès qu'il eut une petite troupe, et il arriva encore trop
+tard (22 octobre), trois jours après que René eut repris Nancy.
+Repris, mais non approvisionné, en sorte qu'il y avait à parier
+qu'avant que René trouvât de l'argent, louât des Suisses, formât une
+armée, Nancy serait réduit. Le légat du pape travaillait les Suisses
+pour le duc de Bourgogne et balançait chez eux le crédit du roi de
+France.
+
+Tout ce que René obtint d'abord, ce fut que les confédérés enverraient
+une ambassade au duc pour savoir ses intentions. Ce n'était pas la
+peine d'envoyer, on savait bien son dernier mot d'avance: rien sans la
+Lorraine et le landgraviat d'Alsace.
+
+Heureusement René avait près des Suisses un puissant intercesseur,
+actif, irrésistible; je parle du roi. Après Morat, les chefs des Suisses
+s'étaient fait envoyer comme ambassadeurs aux Plessis-lez-Tours; ces
+braves y trouvèrent leur défaite; leur bon ami le roi, par flatterie,
+présents[347], amitié, confiance, les lia de si douces chaînes qu'ils
+firent ce qu'il voulait, lâchèrent leurs conquêtes de la Savoie,
+laissèrent tout pour un peu d'argent. Les bandes qui avaient fait cette
+belle guerre se trouvaient renvoyées à l'ennui des montagnes, si elles
+ne prenaient parti pour René. Le roi offrait, en ce cas, de garantir
+leur solde. Guerre lointaine, il est vrai, service de louage; ils
+allaient commencer leur triste histoire de mercenaires. Beaucoup
+hésitaient encore avant d'entrer dans cette voie.
+
+[Note 347: L'irréprochable Adrien de Bubenberg reçut du roi cent marcs
+d'argent (les autres envoyés en eurent chacun vingt), et il n'en fut
+pas moins, au retour, ce qu'il avait toujours été, le chef du parti
+bourguignon.--Der Schweitzerische Geschichtforscher, VII, 195. Le
+biographe de Bubenberg croit à tort qu'il reçut le collier de
+Saint-Michel (observation de M. J. Quicherat).]
+
+La chose pressait pourtant. Nancy souffrait beaucoup. René courait la
+Suisse, sollicitait, pressait et n'obtenait d'autre réponse sinon
+qu'au printemps, on pourrait bien le secourir. Les doyens des métiers,
+bouchers, tanneurs[348], gens rudes, mais pleins de coeur (et grands
+amis du roi), faisaient honte à leurs villes de ne pas aider celui qui
+les avait si bien aidés à la grande bataille. Ils le montraient dans
+les rues, ce pauvre jeune prince qui, comme un mendiant, errait,
+pleurait... Un ours apprivoisé, dont il était suivi, faisait rire,
+flattait à sa manière, courtisait l'ours de Berne[349]... On obtint
+que du moins, sans engager les cantons, il levât quelques hommes.
+C'était tout obtenir; dès que l'on eût crié qu'il y avait à gagner
+quatre florins par mois, il s'en présenta tant qu'on fut obligé de
+leur donner les bannières de cantons; et il fallut borner le nombre de
+ceux qui partaient; tous seraient partis.
+
+[Note 348: «Ung grand bon homme, que tanneur estoit, lequel par la
+communaulté pour l'année maistre échevin estoit... lequel, quand au
+conseil fut, commença à dire: Vous tous, messeigneurs, voyés comment
+vecy ce jeune prince, le duc René, qui nous a si loyaument servi...»
+Preuves de D. Calmet.]
+
+[Note 349: «Avec luy avoit ung ours que toujours le suyvoit, quand le
+duc au conseil venoit. Ledit ours, quand à l'huis vint, commença à
+gratter, comme s'il vouloit dire: _Laissés-nous entrer_. Lesdicts du
+conseil lui ouvrirent.--Preuves de D. Calmet, p. XCIII. L'ours est
+bien moins courtisan dans un récit plus moderne, qui gâte la scène:
+«Donna deux ou trois coups de patte, d'une telle roideur...» Discours
+des choses avenues en Lorraine. Schweitzerische Geschichtforscher, V,
+129-131.]
+
+La difficulté était de faire cette longue route en plein hiver, avec
+dix mille Allemands, souvent ivres, qui n'obéissaient à personne. Tous
+les embarras qu'eut René[350], tout ce qu'il lui fallut de patience,
+d'argent, de flatteries, pour les faire avancer, serait long à conter.
+Le duc de Bourgogne croyait, non sans vraisemblance, que Nancy ne
+pourrait attendre un secours si lent. Les agents qu'il avait à
+Neufchâtel, pour négocier, l'assuraient que les Suisses ne partiraient
+jamais.
+
+[Note 350: À Bâle, au moment de partir, la paye faite, ils demandent
+la _parpaye_, un complément de solde, 1,500 florins. Grand embarras;
+la prudente ville de Bâle ne prêtait pas sur des conquêtes à faire, un
+seigneur allemand emprunta pour René, en laissant ses enfants en gage.
+Restait à donner le _trinkgeld_, une pièce d'or par enseigne; René
+trouva encore ce pourboire et partit à la tête des Suisses, à pied,
+vêtu comme eux et la hallebarde sur l'épaule. Ce n'est pas tout, la
+plupart voulaient aller par eau; les voilà en désordre, soldats ivres
+et filles de joie, qui s'entassent dans de mauvais bateaux. Le Rhin
+charriait; les bateaux s'ouvrent et beaucoup se noient. Ils s'en
+prennent à René, qui est obligé de se cacher: «Si vous eussiez lors
+ouy le bruit du peuple, comme il maudissoit Monseigneur et ses gens,
+comme malheureux!...»--_Dialogue de Joannes et de Ludre_, source
+contemporaine, et capitale pour cette époque. _La Bibliothèque de
+Nancy_ en possède le précieux original (qu'on devrait imprimer), la
+_Bibl. royale_ en a une copie dans les _cartons Legrand_.]
+
+L'hiver, cette année-là, fut terrible, un hiver de Moscou. Le duc
+éprouva (en petit) les désastres de la fameuse retraite. Quatre cents
+hommes gelèrent dans la seule nuit de Noël, beaucoup perdirent les
+pieds et les mains[351]. Les chevaux crevaient; le peu qui restait
+était malade et languissant. Et cependant comment quitter le siége,
+lorsque d'un jour à l'autre tout pouvait finir, lorsqu'un Gascon
+échappé de la place annonçait que l'on avait mangé tous les chevaux,
+qu'on en était aux chiens et aux chats?
+
+[Note 351: Avec cela point de paye, mais des paroles dures, des
+châtiments terribles. Un capitaine avait dit: «Puisqu'il aime tant la
+guerre, je voudrais le mettre au canon et le tirer dans Nancy.» Le duc
+l'apprit et le fit pendre. _Chronique ms. d'Alsace, communiquée par M.
+Strobel._]
+
+La ville était au duc, s'il en gardait bien les entours, si personne
+n'y pénétrait. Quelques gentilshommes étant parvenus à s'y jeter, il
+entra dans une grande colère et en fit pendre un qu'on avait pris; il
+soutenait (à l'Espagnol)[352] que «dès qu'un prince a mis son siége
+devant une place, quiconque passe ses lignes est digne de mort.» Ce
+pauvre gentilhomme, tout près de la potence, déclara qu'il avait une
+grande chose à dire au duc, un secret qui touchait sa personne. Le duc
+chargea son factotum Campobasso de savoir ce qu'il voulait; il voulait
+justement lui révéler toutes les trahisons de Campobasso[353].
+Celui-ci le fit dépêcher.
+
+[Note 352: «Il ne s'en use point en nos guerres, qui sont assez plus
+cruelles que la guerre d'Italie et d'Espaigne, là où l'on use de ceste
+coustume.» Commines, v. V, ch. VI, t. II, p. 48.]
+
+[Note 353: La chronique de Lorraine, contraire à toutes les autres,
+prétend que Campobasso voulait le sauver: «Dict le comte de
+Campobasso; Monsieur, il a faict, comme loyal serviteur... Le duc,
+quand il vit que ledict comte ainsi fièrement parloit, le duc armé
+estoit, en ses mains ses gantelets avoit, haulsa sa main, audict comte
+donna ung revers.» Preuves de D. Calmet, p. XCIII. Il ne faut pas
+oublier que Campobasso étant devenu, par sa trahison, un baron de
+Lorraine, le chroniqueur lorrain a dû s'en rapporter à lui sur tout
+cela.]
+
+Ce Napolitain, qui ne servait que pour de l'argent, et qui depuis
+longtemps n'était pas payé, cherchait un maître à qui il pût vendre le
+sien. Il s'était offert au duc de Bretagne, dont il prétendait être un
+peu parent; puis au roi, il se faisait fort de lui tuer le duc de
+Bourgogne[354]; le roi en avertit le duc qui n'en crut rien.
+Campobasso enfin, qui autrefois avait servi en Italie les ducs de
+Lorraine, et qui, au défaut d'argent, avait reçu d'eux une place,
+celle de Commerci, laissa le duc et passa au jeune René, sur la
+promesse que Commerci lui serait rendu (1er janvier 1477).
+
+[Note 354: Il offrait ou de le quitter en pleine bataille, ou de
+l'enlever quand il visitait son camp, enfin de le tuer. C'était, dit
+Commines, une terrible ingratitude. Le duc l'avait recueilli, déjà
+vieux, pauvre et seul, et lui avait mis en main cent mille ducats par
+an, pour payer ses gens comme il voudrait. Il l'avait réduit, il est
+vrai, après l'échec de Neuss; mais depuis, il s'était plus que jamais
+livré à lui; au siége de Nancy, Campobasso conduisait tout.
+L'insistance extraordinaire qu'il mettait dans l'offre de tuer son
+maître devint suspecte au roi, et il avertit le duc. Commines aurait
+bien envie de nous faire croire ici à la délicatesse de Louis XI: «Le
+Roy, dit-il, eut la mauvaistié de cest homme en grant mespris.»]
+
+René, avec ce qu'il avait ramassé de Lorrains, de Français, avait près
+de vingt mille hommes, et il savait par Campobasso que le duc n'en
+avait pas quatre mille en état de combattre. Les Bourguignons entre
+eux décidèrent qu'il fallait l'avertir de ce petit nombre. Personne
+n'osait lui parler. Il était presque toujours enfermé dans sa tente,
+lisant ou faisant semblant de lire. M. de Chimai, qui se dévoua et se
+fit ouvrir, le trouva couché tout vêtu sur un lit et n'en tira qu'une
+parole: «S'il le faut, je combattrai seul.» Le roi de Portugal, qui
+vint le voir, était parti sans obtenir davantage[355].
+
+[Note 355: Ce bon roi avait pensé qu'il lui serait facile de
+réconcilier le duc avec Louis XI, et que celui-ci l'aiderait alors
+contre la Castille. V. Commines et Zurita.]
+
+On lui parlait comme à un vivant, mais il était mort... La Comté
+négociait sans lui, la Flandre gardait sa fille en otage; la Hollande,
+sur le bruit de sa mort qui se répandait, chassa ses receveurs (fin
+décembre[356])... Le terme fatal était arrivé. Ce qui restait de mieux
+à faire, s'il ne voulait pas aller demander pardon à ses sujets,
+c'était de se faire tuer à l'assaut ou d'essayer si la petite bande,
+très-éprouvée, qui lui restait, ne pourrait passer sur le corps à
+toutes les troupes que René amenait. Il avait de l'artillerie et René
+n'en avait pas (ou fort peu). Il avait peu d'hommes, mais c'étaient
+vraiment les siens, des seigneurs et des gentilshommes pleins
+d'honneur[357], d'anciens serviteurs, très-résignés à périr avec
+lui[358].
+
+[Note 356: Note communiquée par M. Schayez, d'après les _Archives
+générales de Belgique_.]
+
+[Note 357: Nommons parmi ceux-ci l'italien Galeotto, qu'il avait pris
+récemment à son service, et qui fut blessé grièvement. On le confond
+souvent avec Galiot Genouillac, gentilhomme de Quercy, qui, sous Louis
+XII et François Ier, fut grand maître de l'artillerie de France
+(observation de M. J. Quicherat).]
+
+[Note 358: Il faudrait donner ici l'histoire des Beydaels, rois et
+hérauts d'armes de Brabant et de Bourgogne, tous, de père en fils,
+tués en bataille: Henri, tué à Florennes en 1015; Gérard, tué à
+Grimberge en 1143 (c'est lui qui, à cette bataille, fit suspendre dans
+son berceau son jeune maître le duc de Brabant); Henri II, tué à
+Steppes en 1237; Henri III, tué en 1339 en combattant Philippe de
+Valois; Jean, tué à Azincourt en 1415; Adam Beydaels, enfin, tué à
+Nancy... Superbe histoire, uniformément héroïque, et qui montre sur
+quels nobles coeurs ces hérauts portaient le blason de leurs maîtres.
+V. Reiffenberg.]
+
+Le samedi soir, il tenta un dernier assaut que les affamés de Nancy
+repoussèrent, forts qu'ils étaient d'espoir, et de voir déjà sur les
+tours de Saint-Nicolas les joyeux signaux de la délivrance. Le
+lendemain, par une grosse neige, le duc quitta son camp en silence et
+s'en alla au-devant, comptant fermer la route avec son artillerie. Il
+n'avait pas lui-même beaucoup d'espérance; comme il mettait son
+casque, le cimier tomba de lui-même: «Hoc est signum Dei,» dit-il. Et
+il monta sur son grand cheval noir.
+
+Les Bourguignons trouvèrent d'abord un ruisseau grossi par les neiges
+fondantes; il fallut y entrer, puis tout gelé se mettre en ligne et
+attendre les Suisses. Ceux-ci, gais et garnis de chaude soupe,
+largement arrosée de vin[359], arrivaient de Saint-Nicolas. Peu avant
+la rencontre, «un Suisse passa prestement une étole,» leur montra une
+hostie, et leur dit que, quoi qu'il arrivât, ils étaient tous sauvés.
+Ces masses étaient tellement nombreuses, épaisses, que tout en faisant
+front aux Bourguignons et les occupant tout entiers, il fut aisé de
+détacher derrière un corps pour tourner leur flanc, comme à Morat, et
+pour s'emparer des hauteurs qui les dominaient. Un des vainqueurs
+avoue lui-même que les canons du duc eurent à peine le temps de tirer
+un coup. Se voyant pris en flanc, les piétons lâchèrent pied. Il n'y
+avait pas à songer à les retenir. Ils entendaient là-haut le cor
+mugissant d'Unterwald, l'aigre cornet d'Uri[360]. Leur coeur en fut
+glacé: «car, à Morat, l'avoient entendu.»
+
+[Note 359: Je tire tous ces détails des deux témoins oculaires,
+l'aimable et vif auteur de la Chronique de Lorraine, qui semble avoir
+écrit après l'événement, et le sage écrivain qui (vingt-trois ans
+après) a consigné ses souvenirs dans le Dialogue de Joannes et de
+Ludre. Le premier (Preuves de D. Calmet) est jeune évidemment, d'un
+esprit un peu romanesque; il met en dehors et ramène sans cesse son
+amusante personnalité; c'est toujours lui qui a dit, qui a fait... Il
+tâche de rimer, tant qu'il peut, et ses rimes naïves valent parfois
+les rudes chants suisses, conservés par Schilling et Tschudi.--Quant à
+l'auteur du Dialogue, M. Schütz en a cité un fragment assez long, dans
+les notes de sa traduction de la Nancéide. Ce poëme de Blarru est
+aussi une source historique, quoique l'histoire y soit noyée dans la
+rhétorique; rhétorique chaleureuse et animée d'un sentiment national
+parfois très-touchant.]
+
+[Note 360: «L'un gros et l'autre clair.» Chronique de Lorraine.»Ledit
+cor fut corné par trois fois, et chacune tant que le vent du souffleur
+pouvoit durer, ce qui, comme l'on dit, esbahit fort M. de Bourgoigne,
+car déjà à Morat l'avoy ouy.» La vraye déclaration de la bataille (par
+René lui-même?). Lenglet.]
+
+La cavalerie toute seule, devant cette masse de vingt mille hommes,
+était imperceptible sur la plaine de neige. La neige était glissante,
+les cavaliers tombaient. «En ce moment, dit le témoin qui était à la
+poursuite, nous ne vîmes plus que des chevaux sans maître, toute sorte
+d'effets abandonnés.» La meilleure partie des fuyards alla jusqu'au
+pont de Bussière. Campobasso, qui s'en était douté, avait barré le
+pont et les attendait. Toute la chasse rabattait pour lui; ses
+camarades qu'il venait de quitter lui passaient par les mains; il les
+reconnaissait et réservait ceux qui pouvaient payer rançon.
+
+Ceux de Nancy, qui voyaient tout du haut des murs, furent si éperdus
+de joie qu'ils sortirent sans précaution: il y en eut de tués par
+leurs amis les Suisses, qui frappaient sans entendre. Une grande
+partie de la déroute fut entraînée par la pente du terrain au
+confluent de deux ruisseaux[361], près d'un étang glacé. La glace,
+moins épaisse sur ces eaux courantes, ne portait pas les cavaliers. Là
+vint s'achever la triste fortune de la maison de Bourgogne. Le duc y
+trébucha, et il était suivi par des gens que Campobasso avait laissé
+tout exprès[362]. D'autres croient qu'un boulanger de Nancy lui porta
+le premier coup à la tête, qu'un homme d'armes, qui était sourd,
+n'entendit pas que c'était le duc de Bourgogne et le tua à coups de
+pique.
+
+[Note 361: C'est ce que fait comprendre parfaitement l'inspection des
+lieux.]
+
+[Note 362: «Ay congneu deux ou trois de ceux qui demourèrent pour tuer
+ledict duc.» Commines. Il ajoute un mot froid et dur sur ce corps
+dépouillé, qu'il avait vu souvent habiller avec tant de respect par de
+grands personnages: «J'ay veu à Milan un signet (un cachet) que
+maintesfois avois veu pendre à son pourpoint... _Celluy qui le lui
+osta luy fut mauvais varlet de chambre_...»]
+
+Cela eut lieu le dimanche (5 janvier 1477), et le lundi soir on ne
+savait pas encore s'il était mort ou en vie. Le chroniqueur de René
+avoue naïvement que son maître avait grand'peur de le voir revenir. Au
+soir, Campobasso, qui peut-être en savait plus que personne, amena au
+duc un page romain de la maison Colonna, qui disait avoir vu tomber
+son maître. «Ledict paige bien accompaigné, s'en allirent...
+Commencèrent à chercher tous les morts; estoient tous nuds et
+engellez, à peine les pouvoit-on congnoistre. Le paige, véant de cà et
+de là, bien trouvoit de puissantes gens, et de grands, et de petits,
+blancs comme neige. Tous les retournoit... Hélas! dict-il, voicy mon
+bon seigneur...»
+
+«Quand le duc ouyt que trouvé estoit, bien joyeux en fut, nonobstant
+qu'il eust mieux voulu que en ses pays eust demeuré, et que jamais la
+guerre n'eust contre luy commencé... Et dit: Apportez-le bien
+honnestement. Dedans de beaux linges mis, fut porté en la maison de
+Georges Marquiez[363], en une chambre derrière. Ledict duc
+honnestement lavé, il estoit blanc comme neige; il estoit petit, fort
+bien membré; sur une table bien enveloppé dedans des blancs draps, ung
+oreillie de soye, dessus sa teste une estourgue rouge mis, les mains
+joinctes la croix et l'eau benoiste auprès de luy; qui veoir le
+vouloit, on n'en destournoit nulles personnes: les uns prioient Dieu
+pour luy, et les austres non... Trois jours et trois nuicts, là
+demeure.»
+
+[Note 363: On a continué jusqu'aujourd'hui de paver en pierre noire la
+place où le corps fut posé dans la rue, avant de passer le seuil;
+corps que l'on croirait gigantesque comme celui de Charlemagne, si
+l'on en jugeait par la place, qui est de huit pieds.]
+
+Il avait été bien maltraité. Il avait une grande plaie à la tête, une
+blessure qui perçait les cuisses, et encore une au fondement. Il
+n'était pas facile à reconnaître. En dégageant sa tête de la glace, la
+peau s'était enlevée. Les loups et les chiens avaient commencé à
+dévorer l'autre joue. Cependant ses gens, son médecin, son valet de
+chambre et sa lavandière[364], le reconnurent à sa blessure de
+Montlhéry, aux dents, aux ongles et à quelques signes cachés.
+
+[Note 364: Dialogue de Ludre.]
+
+Il fut reconnu aussi par Olivier de la Marche et plusieurs autres des
+principaux prisonniers. «Le duc René les mena veoir le duc de
+Bourgogne, entra le premier, et la tête desfula (_découvrit_)... À
+genoux se mirent: Hélas, dirent, voilà nostres bon maître et
+seigneur... Le duc fit crier par toute la ville de Nancy que tous
+chefs d'hostel chascun eussent un cierge en la main, et à
+Saint-Georges fit préparer tout à l'environ des draps noirs, manda les
+trois abbés... et tous les prebstres des deux lieues à l'entour. Trois
+haultes messes chantirent.» René en grand manteau de deuil, avec tous
+ses capitaines de Lorraine et de Suisse, vint lui jeter l'eau bénite,
+«et lui ayant pris la main droite, par-dessous le poêle,» il dit
+bonnement: «Hé dea! beau cousin, vos âmes ait Dieu! Vous nous avez
+fait moult maux et douleurs[365].»
+
+[Note 365: René institua une fête à Nancy en souvenir de sa victoire;
+on y exposait l'admirable tapisserie (V. les gravures dans M.
+Jubinal); le duc venait trinquer à table avec les bourgeois, etc.
+Noël, Mémoires pour servir à l'histoire de Lorraine, cinquième
+mémoire, d'après l'_Origine des cérémonies qui se font à la fête des
+Rois de Nancy, par le père Aubert Rotland, cordelier_.]
+
+Il n'était pas facile de persuader au peuple que celui dont on avait
+tant parlé était bien vraiment mort... Il était caché, disait-on, il
+était tenu enfermé; il s'était fait moine; des pélerins l'avaient vu
+en Allemagne, à Rome, à Jérusalem; il devait reparaître tôt ou tard,
+comme le roi Arthur ou Frédéric Barberousse, on était sûr qu'il
+reviendrait. Il se trouvait des marchands qui vendaient à crédit, pour
+être payés au double, alors que reviendrait ce grand duc de
+Bourgogne[366].
+
+[Note 366: Molinet. La chronique de Praillon conte qu'en 1482 un homme
+disait que le duc n'était pas mort, et qu'il n'était pas «d'un cheveu
+plus gros, ni plus grand que lui.» L'évêque de Metz le fit arrêter,
+mais, après un entretien secret, il le traita bien, ce qui persuada
+qu'en effet c'était le duc de Bourgogne. (Huguenin jeune.)]
+
+On assure que le gentilhomme qui avait eu le malheur de le tuer, sans
+le connaître, ne s'en consola jamais, et qu'il en mourut de chagrin.
+S'il fut ainsi regretté de l'ennemi, combien plus de ses serviteurs,
+de ceux qui avaient connu sa noble nature avant que le vertige lui
+vînt et le perdît! Lorsque le chapitre de la Toison d'or se réunit la
+première fois à Saint-Sauveur de Bruges, et que les chevaliers,
+réduits à cinq, dans cette grande église, virent sur un coussin de
+velours noir le collier du duc qui tenait sa place, ils fondirent en
+larmes, lisant sur son écusson, après la liste de ses titres ce
+douloureux mot: «_Trespassé_.[367]»
+
+[Note 367: Molinet, II, 124. Voir le portrait de main de maître qu'en
+a fait Chastellain et que j'ai cité plus haut; comparer celui que
+donne un autre de ses admirateurs, Thomas Basin, évêque de Lisieux (le
+faux Amelgard), cité par Meyer, Annales Flandriæ, p. 37.
+
+Deux grands et aimables historiens, Jean de Muller et M. de Barante
+ont raconté tout ceci avec plus de détail. Ils ont voulu être
+complets, et ils le sont trop quelquefois. J'ai mieux aimé m'attacher
+à un petit nombre d'auteurs contemporains, témoins oculaires ou
+acteurs. Muller a le tort de donner parfois, à côté des plus graves
+témoignages, les _on-dit_ de la Chronique scandaleuse et autres, peu
+informées des affaires de Suisse et d'Allemagne.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+CONTINUATION--RUINE DU TÉMÉRAIRE--MARIE ET MAXIMILIEN
+
+1477
+
+
+À l'heure même de la bataille, Angelo Cato (depuis archevêque de
+Vienne) disait une messe devant le roi à Saint-Martin de Tours. En lui
+présentant la paix, il lui dit ces paroles: «Sire, Dieu vous donne la
+paix et le repos; vous les avez, si vous voulez. _Consummatum est_;
+votre ennemi est mort.» Le roi fut bien surpris, et promit, si la
+chose était vraie, que le treillis de fer qui entourait la châsse
+deviendrait un treillis d'argent.
+
+Le lendemain de bonne heure, il était à peine jour, un de ses
+conseillers favoris qui guettait la nouvelle, vint frapper à la porte
+et la lui fit passer[368].
+
+[Note 368: Tout le monde connaît ces beaux passages de Commines, le
+pénétrant regard que le froid et fin Flamand jette sur son maître et
+sur tous, dans le moment où la joie déborde, où toute réserve échappe;
+Montaigne n'eût ni vu, ni dit autrement: «À grant peine sceut-il
+quelle contenance tenir... Moy et aultres prinsmes garde comme ils
+disneroient... ung seul ne mangea la moytié de son saoul; si,
+n'estoient-ils point honteux de manger avec le Roy, etc.»]
+
+Dans cette grave circonstance, l'intérêt du royaume et le devoir du
+roi étaient très-clairs: c'était de réunir à la France tout ce que le
+défunt avait eu de provinces françaises. Quelque intérêt que pût
+inspirer le duc ou sa fille, la France n'en avait pas moins droit de
+détruire l'ingrate maison de Bourgogne, sortie d'elle et toujours
+contre elle, toujours acharnée à tuer sa mère (elle l'avait tuée en
+1420, autant qu'on tue un peuple). Ce droit, il n'était pas besoin de
+l'aller chercher dans le droit féodal ou romain; c'était pour la
+France: le droit d'exister.
+
+L'idée d'un mariage entre mademoiselle de Bourgogne qui avait vingt
+ans, et le dauphin qui en avait huit[369], d'un mariage qui eût donné
+à la France un quart de l'Empire d'Allemagne, pouvait être, était un
+rêve agréable, mais il était périlleux de rêver ainsi. Il eût fallu,
+sur cet espoir, laisser passer l'occasion, s'abstenir, ne rien faire,
+attendre patiemment que les Bourguignons fussent en état de défense,
+qu'ils eussent garni leurs places. Alors, ils auraient dit au roi ce
+qu'ils dirent à la fin: «Il nous faut un mari et non pas un enfant...»
+Et la France restait les mains vides, ni Artois, ni Bourgogne; elle
+n'aurait peut-être pas même repris sa barrière du Nord, son
+indispensable condition d'existence, les villes de Somme et de
+Picardie.
+
+[Note 369: Mariage plus impossible encore que celui d'Angleterre, qui
+était impossible, au jugement de Louis XI (Commines); Élisabeth avait
+quatre ans de plus que le dauphin, Marie en avait douze!]
+
+Ajoutez qu'en poursuivant ce rêve, on risquait de rencontrer une
+réalité très-fâcheuse, une guerre d'Angleterre. Édouard IV n'avait été
+éconduit, comme on a vu, que par un traité de mariage entre sa fille
+et le dauphin. Sa reine, qui le gouvernait absolument, qui n'avait
+nulle ambition au monde que ce haut mariage, qui faisait appeler
+partout sa fille Madame la dauphine, ne pouvait s'en dédire; elle
+aurait renvoyé son mari plutôt dix fois en France.
+
+Louis XI, comme tous les princes du temps, avait été amoureux pour son
+fils de la grande héritière; il prit des idées plus sérieuses[370] le
+jour où la succession s'ouvrit; il s'attacha au réel, au possible. Il
+entra en Picardie et en Bourgogne. Il gorgea les Anglais d'argent[371]
+pour les tenir chez eux, en même temps qu'il leur offrait, en ami, de
+leur faire part. Une chose le servait, la mésintelligence des femmes
+qui gouvernaient des deux côtés; Marguerite d'York, douairière de
+Bourgogne, voulait mettre ce grand héritage dans la maison d'York, en
+donnant mademoiselle de Bourgogne à un frère qu'elle aimait, au frère
+d'Édouard, au duc de Clarence. La reine d'Angleterre voulait bien
+donner un mari anglais, mais son propre frère à elle, lord Rivers, un
+petit gentilhomme, à la plus riche souveraine du monde. La cabale de
+Rivers réussit à perdre Clarence[372]; ni l'un ni l'autre n'épousa.
+
+[Note 370: Huit jours encore auparavant, il y songeait encore, ou bien
+imaginait de marier Mademoiselle à M. d'Angoulême. C'était, en quelque
+sorte, recommencer la maison de Bourgogne.]
+
+[Note 371: Payé «en or _sol_, car en aultre espèce ne donnoit jamais
+argent à grands seigneurs étrangers.» Commines. Il avait fait frapper
+tout exprès des écus au soleil, depuis le traité de Pecquigny.
+(Molinet.)]
+
+[Note 372: Il périt un an après, 17 février 1478.]
+
+Louis XI profita de ce désaccord et se garnit les mains. Il ne se
+laissa point égarer par les conseils du Flamand Commines[373] qui
+(comme on croit ce qu'on désire) croyait au mariage de Flandre. Il
+suivit son intérêt, celui du royaume. Il fit ce qui était raisonnable
+et politique; les moyens seulement ne furent point politiques.
+
+[Note 373: Naturellement suspect à Louis XI en cette affaire, parce
+qu'il était parent de la dame de Commines, principale gouvernante de
+Mademoiselle, et très-contraire au roi. _Généalogie ms. des maisons de
+Commines et d'Hallewin_, citée par M. Le Glay, dans sa Notice, à la
+suite des Lettres de Maximilien et de Marguerite, II, 387.]
+
+Il agit de façon à mettre tout le monde contre lui; sa mauvaise
+nature, maligne et perfide, gâta ce qu'il faisait de plus juste, et la
+question se trouva obscurcie. On ne voulut plus voir en tout cela
+qu'une âme cruelle, longtemps contenue, et qui se venge à la fin de sa
+peur... Qui se venge sur un enfant qu'il semblait devoir protéger, en
+bonne chevalerie. La compassion fut grande pour l'orpheline; la nature
+fit taire la raison. On eut pitié de la jeune fille, et l'on n'eut
+plus pitié de la vieille France, battue cinquante ans par sa fille, la
+parricide maison de Bourgogne.
+
+Louis XI, ayant le sentiment de son intérêt, de sa cupidité, bien plus
+que de son droit, fit valoir dans chaque province qu'il envahissait un
+droit différent[374], à Abbeville le _retour_ stipulé en 1444, à Arras
+la _confiscation_. Dans les Bourgognes, il se présenta hypocritement
+comme ayant la _garde noble_ de Mademoiselle, et voulant lui garder
+son bien. Ruse grossière, qu'elle fait ressortir aisément dans une
+lettre (écrite en son nom): «Il n'est besoin que ceux qui d'un côté
+m'ôtent mon bien se donnent pour le garder de l'autre.»
+
+[Note 374: Lire une sorte de plaidoyer en faveur de la succession
+féminine, sous le titre de _Chronique de la duché de Bourgogne_: «Pour
+obéir à ceux qui sur moy ont auctorité, j'ay recueilli, etc. Et
+requiers que, se je dis aulcuns points trop aigrement au jugement des
+gens du Roy ou trop lâchement au jugement du conseil de mesdits
+seigneur et dame, qu'il me soit pardonné; car, nageant entre deux,
+j'ay labouré, etc.» _Bibliothèque de Lille, ms. E. G._, 33.]
+
+Ce n'est pas tout. Il mit la main sur des provinces étrangères au
+royaume, pays d'Empire, comme la Comté et le Hainaut. La Flandre même,
+si opposée à la France de langue et de moeurs, la Flandre que ses
+seigneurs naturels gouvernaient à grand'peine, il eût voulu l'avoir.
+C'est-à-dire que ce qui eût été difficile par le mariage, il le
+tentait sans mariage. Les meilleures vues se troublent dans le vertige
+du désir.
+
+Mais voyons-le à l'oeuvre.
+
+Il avait dans les Flandres une belle matière pour brouiller. Le duc
+vivait encore qu'elles ne payaient plus, n'obéissaient plus; tout
+haletait de révolution. Au service funèbre, premier signe, personne
+aux églises, comme si le mort était excommunié.
+
+Mademoiselle était à Gand, au centre de l'orage. Et il n'y avait pas à
+tenter de la tirer de là. Ce peuple l'aimait trop, la gardait, il
+l'avait refusée à son père. Le petit conseil qu'elle avait autour
+d'elle n'avait pas la moindre autorité, étant tout d'étrangers, une
+Anglaise, sa belle-mère, un parent allemand, le sire de Ravenstein,
+frère du duc de Clèves, des Français enfin, Hugonet et Humbercourt;
+cela faisait trois nations, trois intrigues, trois mariages en vue;
+tous suspects et avec raison.
+
+Ils crurent calmer le peuple en lui donnant ce qu'il reprenait sans le
+demander, ses vieilles libertés (20 janvier). La première liberté
+était de se juger soi-même, et le premier usage qu'en firent les
+Gantais ce fut de juger leurs magistrats, les grosses têtes de la
+bourgeoisie, qui, dans la dernière crise (1469), avaient sauvé la
+ville en l'humiliant et l'asservissant; depuis, ces bourgeois
+occupaient les charges, tantôt cédant au duc et tantôt résistant; ce
+sont ces trop fidèles serviteurs qu'il injuria du nom que leur donnait
+le peuple: _Mangeurs de bonnes villes_. Maltraités du prince et du
+peuple, enviés d'autant plus qu'ils étaient peuple eux-mêmes (l'un
+était corroyeur[375]), peut-être ils gardaient les mains nettes, mais
+ils laissaient voler, étant trop petits, trop faibles, pour repousser
+les grands qui faisaient à la ville l'honneur de puiser dans ses
+coffres. Ils furent arrêtés comme bourgeois et justiciables des
+échevins; l'un d'eux, qui n'était pas bourgeois, fut renvoyé; il y
+avait encore quelque modération dans ces commencements.
+
+[Note 375: «Coureur (_courtier_) de cuirs et un autre carpentier.»
+Journal du tumulte (_Archives de Belgique_), publié par M. Gachard
+(Preuves, p. 17). Académie de Bruxelles, Bulletins, t. VI, nº 9. On
+voit dans ce journal que ces notables avaient accepté, en 1469, au nom
+de la ville, le droit le plus odieux: confiscation, proscription des
+enfants des condamnés, la dénonciation érigée en devoir, etc.]
+
+Au 3 février, se réunirent à Gand les états de Flandre et de Brabant,
+d'Artois, de Hainaut et de Namur. Ils ne marchandèrent pas comme à
+l'ordinaire, ils furent généreux; ils votèrent cent mille hommes! mais
+c'étaient les provinces qui devaient les lever, le souverain n'avait
+rien à y voir. Pour cette armée sur papier, on leur donna des
+priviléges de papier, tout aussi sérieux; ils pouvaient désormais se
+convoquer eux-mêmes, nulle guerre sans leur consentement, etc.
+
+La défense, si difficile avec de tels moyens, dépendait surtout de
+deux hommes, qui eux-mêmes avaient grand besoin d'être défendus,
+objets de la haine publique et restés là pour expier les fautes du feu
+duc. Je parle du chancelier Hugonet et du sire d'Humbercourt. Ils
+n'avaient pour ressource que deux choses médiocrement rassurantes, une
+armée par écrit, et la modération de Louis XI. C'étaient d'honnêtes
+gens, mais détestés, et partant ne pouvant rien faire. Leur maître les
+avait perdus d'avance en leur déléguant ses deux tyrannies, celle de
+Flandre[376] et celle de Liége. Hugonet paya pour l'une, Humbercourt
+pour l'autre. Le jour où l'on sut à Liége la mort du duc[377], le
+Sanglier des Ardennes partit à la poursuite d'Humbercourt, et il mena
+son évêque à Gand pour cette bonne oeuvre; le comte de Saint-Pol y
+était déjà pour venger son père; tout le monde était d'accord;
+seulement les Gantais, amis de la légalité, ne voulaient tuer que
+juridiquement.
+
+[Note 376: Hugonet, outre ses fonctions de chancelier, semble avoir eu
+la part principale au maniement des affaires des Pays-Bas. Ce petit
+juge de Beaujolais s'était bien établi, spécialement en Flandre, où il
+se fit vicomte d'Ypres. Le duc (tout en le menant durement, lettre du
+13 juillet 1476) lui donnait encore, au moment de sa mort, la
+seigneurie de Middelbourg.]
+
+[Note 377: Il y eut une vive réaction à Liége; Raes y revint et avec
+lui sans doute bien d'autres bannis; il mourut le 8 décembre
+1477.--Recueil héraldique des bourgmestres de la noble cité de Liége,
+avec leurs épitaphes, armes et blasons. 1720, in-folio, p. 170. En
+tête de ce recueil se trouve une précieuse carte des _bures des
+mahais_ de la ville de Liége; c'est la Liége _souterraine_.]
+
+Humbercourt et Hugonet, laissant tout cela derrière eux, et leur perte
+certaine, vinrent, comme ambassadeurs, trouver le roi à Péronne et
+demander un sursis. Il les reçut à merveille, supposant qu'ils
+venaient se vendre. Il tenait là le grand marché des consciences,
+achetait des hommes, marchandait des villes. Ses serviteurs
+commerçaient en détail; tel demandait à certaines villes ce qu'elles
+lui donneraient, si, par son grand crédit, il obtenait que le roi
+voulût bien les prendre.
+
+On vit dans ces marchés des choses inattendues, mais très-propres à
+faire connaître ce que c'était que la chevalerie de l'époque. Il y
+avait deux seigneurs sur qui le duc eût cru pouvoir compter,
+Crèvecoeur en Picardie, en Bourgogne le prince d'Orange. Celui-ci,
+dépouillé par Louis XI de sa principauté, avait été employé par le
+duc à des choses de grande confiance, posté à l'avant-garde de ses
+prochaines conquêtes, aux affaires d'Italie et de Provence.
+Crèvecoeur, cadet du seigneur de ce nom, était chargé de garder le
+point le plus vulnérable qu'il y eût dans les États de la maison de
+Bourgogne, celui par où ils touchaient à la fois la France et
+l'Angleterre (l'Angleterre de Calais). Il était gouverneur de Picardie
+et des villes de la Somme, sénéchal du Ponthieu, capitaine de
+Boulogne; je ne parle pas de la Toison d'or et de bien d'autres grâces
+accumulées sur lui. Il y avait faveur, mais il y avait mérite,
+beaucoup de sens et de courage, d'honnêteté même, tant qu'il n'y eut
+pas décidément d'intérêt contraire. Le changement était difficile,
+délicat pour lui plus que pour tout autre. Sa mère avait élevé
+Mademoiselle, qui perdît la sienne à huit ans, et lui avait servi de
+mère, en sorte que sa maîtresse et souveraine était un peu sa soeur.
+«Elle lui confirma ses offices, lui donna la capitainerie d'Hesdin, et
+le retint et constitua son chevalier d'honneur.» Il fit serment... Un
+homme ainsi lié, et jusque-là très-haut dans l'estime publique, eut
+besoin apparemment d'un grand effort pour oublier du jour au
+lendemain, ouvrir ses places au roi, et s'employer à faire ouvrir les
+autres.
+
+Ce que le roi voulait de lui, ce qu'il désirait le plus, l'objet de
+toutes ses concupiscences, c'était Arras. Cette ville, outre sa
+grandeur et son importance, était deux fois barrière, et contre
+Calais, et contre la Flandre. Les Flamands, qui faisaient bon marché
+de toute autre province française, tenaient fort à celle-ci, y
+mettaient leur orgueil, disant que c'était l'ancien patrimoine de
+leur comte. Leur cri de combat était: _Arras! Arras[378]!_
+
+[Note 378:
+
+ Franceis crient, _Monjoe!_ e Normans, _Dex aïe!_
+ Flamens crient, _Asraz!_ e Angevin, _Valie!_
+ (Robert Wace.)]
+
+Livrer cette importante ville, enragée bourguignonne (parce qu'elle
+payait peu et faisait ce qu'elle voulait), la mettre sous la griffe du
+roi, malgré ses cris, c'était hasarder un grand éclat et qui pouvait
+rendre le nom de Crèvecoeur tristement célèbre. Il eût voulu pouvoir
+dire qu'il s'était cru autorisé à le faire; il lui fallait au moins
+quelque mot équivoque. Le chancelier Hugonet venait à point, avec son
+sceau et ses pleins pouvoirs.
+
+Hugonet et Humbercourt apportaient au roi des paroles: offre de
+l'hommage et de l'appel au Parlement, restitution des provinces
+cédées. Mais ces provinces, sans qu'on les lui rendît, il les prenait
+ou il allait les prendre, et d'autres encore; il recevait nouvelle que
+la Comté se donnait à lui (19 février). Tout ce qu'il voulait des
+ambassadeurs, c'était un petit mot qui ouvrirait Arras.
+
+Et pourquoi se serait-on défié de lui? n'était-il pas le bon parent de
+Mademoiselle, son parrain? Il en avait la _garde noble_, par la
+coutume de France; donc il devait lui garder ses États... Seulement il
+fallait bien réunir ce qui revenait à la couronne... Il y avait un
+moyen de rendre tout facile, c'était le mariage. Alors, bien loin de
+prendre, il eût donné du sien!
+
+Quant à Arras, ce n'était pas la _ville_ qu'il demandait, elle était
+au comte d'Artois; il ne voulait que la _cité_, le vieux quartier de
+l'évêque, qui n'avait plus de murs, mais «qui a toujours relevé du
+roi.» Encore, cette _cité_, il la laissait dans les bonnes et loyales
+mains de M. de Crèvecoeur.
+
+Il était pressant et il était tendre[379]; il demandait à Hugonet et
+au sire d'Humbercourt pourquoi ils ne voulaient pas rester avec lui?
+Cependant ils étaient Français. Nés en Picardie, en Bourgogne, ils
+avaient des terres chez lui, il le leur rappelait... Tout cela ne
+laissa pas d'influer à la longue; ils réfléchirent que, puisqu'il
+voulait absolument cette _cité_, et qu'il était en force pour la
+prendre, il valait autant lui faire plaisir. Crèvecoeur reçut
+l'autorisation de tenir pour le roi la _cité_ d'Arras, et le
+chancelier ajouta pour se tranquilliser: «Sauf les réserves de droit.»
+Avec ou sans réserve, le roi y entra le 4 mars.
+
+[Note 379: «La parole du Roy estoit alors tant douce et vertueuse,
+qu'elle endormoit, comme la seraine, tous ceux qui lui prestoient
+oreille.» Molinet.]
+
+On peut croire que l'orage de Gand, qui allait grondant d'heure en
+heure, ne fut point apaisé par une telle nouvelle. Depuis un mois ou
+plus que les Gantais avaient mis en prison leurs magistrats, on les
+comblait de priviléges, de parchemins de toute sorte, sans pouvoir
+leur donner le change. Le 11 février, privilége général de Flandre; le
+15, on met à néant le traité de Gavre, qui dépouillait Gand de ses
+droits; le 16, on lui rend expressément les mêmes droits, spécialement
+sa juridiction souveraine sur les villes voisines; le 18, on
+renouvelle le magistrat, selon la forme des libertés anciennes[380]...
+Tout cela en vain, les Gantais n'en étaient pas mieux disposés à
+relâcher leurs prisonniers. La nouvelle d'Arras aggrava terriblement
+les choses. Voilà tout le peuple dans la rue, en armes, sur les
+places. Il veut justice... Le 13 mars, on lui donne une tête, une le
+14, une le 15; puis deux jours sans exécution, mais pour dédommager la
+foule trois exécutions le 18.
+
+[Note 380: Pour tout ceci, nous devons beaucoup à la polémique de MM.
+de Saint-Génois et Gachard, le premier, Gantais, préoccupé du droit
+antique et du point de vue local; le second, archiviste général et
+dominé par l'esprit centralisateur. M. Gachard a réuni les textes,
+donné les dates, etc. Son mémoire est très-instructif. Cependant, il
+dit lui-même que Gand venait d'être rétablie dans son ancienne
+constitution, que tout droit contraire avait été aboli; dès lors, le
+_wapeninghe_, le jugement, la condamnation de Sersanders et autres,
+sont _légales_; quant à Hugonet et Humbercourt, la légalité fut violée
+en ce qu'_ils n'étaient pas bourgeois de Gand_, et les Gantais
+venaient de reconnaître qu'ils n'avaient pas juridiction sur ceux qui
+n'étaient pas bourgeois,--Hugonet et Humbercourt, quoique accompagnés
+d'autres personnes, avaient été en réalité _les seuls_ ambassadeurs
+_autorisés_; la reddition d'Arras, loin d'être _un acte opportun_,
+comme on l'a dit, devait entraîner celle de bien d'autres villes, de
+tout l'Artois.]
+
+Cependant, le roi avançait. Nouvelle ambassade au nom des états; dans
+celle-ci les bourgeois dominaient. Ils dirent bonnement au roi qu'il
+aurait bien tort de dépouiller Mademoiselle: «Elle n'a nulle malice,
+nous pouvons en répondre, puisque nous l'avons vue jurer qu'elle était
+décidée à se conduire en tout par le conseil des états.»
+
+«Vous êtes mal informés, dit le roi, de ce que veut votre maîtresse.
+Il est sûr qu'elle entend se conduire par les avis de certaines gens
+qui ne désirent point la paix.» Cela les troubla fort; en hommes peu
+accoutumés à traiter de si grandes affaires, ils s'échauffent, ils
+répliquent qu'ils sont bien sûrs de ce qu'ils disent, qu'ils
+montreront leurs instructions au besoin. «Oui, mais on pourrait vous
+montrer telle lettre et de telle main qu'il vous faudrait bien
+croire...» Et comme ils disaient encore qu'ils étaient sûrs du
+contraire, le roi leur montra et leur donna une lettre qu'Hugonet et
+Humbercourt lui avaient apportée; dans cette lettre, de trois
+écritures (celles de Mademoiselle, de la douairière et du frère du duc
+de Clèves), elle disait au roi qu'elle ne conduirait ses affaires que
+par ces deux personnes, et par les deux qu'elle envoyait; elle le
+priait de ne rien dire aux autres.
+
+Les députés mortifiés, irrités, revinrent en hâte à Gand. Mademoiselle
+les reçut en solennelle audience, «en son siége», sa belle-mère,
+l'évêque de Liége, tous serviteurs étant autour d'elle. Les députés
+racontent que le roi leur a assuré qu'elle n'a point l'intention de
+gouverner par le conseil des états, il prétend avoir en main une
+lettre qui en fait foi... Là, elle les arrête, tout émue, dit que cela
+est faux, qu'on ne pourrait produire une telle lettre... «La voici,»
+dit rudement le pensionnaire de Gand, maître Godevaert; il tire la
+lettre, la montre... Elle eut grande honte et ne savait plus que dire.
+
+Hugonet et Humbercourt, qui étaient présents, allèrent se cacher dans
+un couvent où on les prit le soir (19 mars). Le roi les avait perdus,
+mais avec eux il pouvait être bien sûr d'avoir perdu tout mariage
+français, toute alliance. Il avait cru sans doute les dompter
+seulement, vaincre leur probité par la peur, les forcer à se donner à
+lui, eux et leur maîtresse... Le contraire arriva. Il se trouva avoir
+détruit ce qu'il y avait de Français près de Mademoiselle, avoir
+travaillé pour le mariage anglais ou allemand. La douairière,
+Marguerite d'York et le duc de Clèves, avaient besogne faite; le roi
+de France les avait débarrassés des conseillers français.
+
+Mademoiselle, qui était Française aussi, et qui aurait épousé
+volontiers un Français (pourvu qu'il eût plus de huit ans), fut seule
+émue de cet événement et s'intéressa aux deux malheureux. Le malheur
+était pour elle aussi; à eux la mort, mais à elle la honte; avoir été
+prise ainsi devant tout le monde, et trouvée menteuse, c'était une
+grande confusion pour une jeune demoiselle, qui régnait déjà. Qui
+désormais croirait à sa parole! Ils avaient été arrêtés au nom des
+états, mais arrêtés par les Gantais, qui prirent l'affaire en main,
+les gardèrent, les jugèrent. Le 27 mars, le bruit courut qu'on voulait
+les faire évader; bruit semé par leurs ennemis pour hâter le procès?
+ou peut-être en effet Mademoiselle avait trouvé quelqu'un d'assez
+hardi pour tenter la chose?... Ce qui est sûr, c'est qu'à ce bruit le
+peuple prit les armes, se constitua en permanence, selon son ancien
+droit[381], sur le marché de Vendredi, resta là nuit et jour, y campa
+jusqu'à ce qu'il les eût vus mourir.
+
+[Note 381: Droit primitif des jugements armés, _wapeninghe_, qui
+existaient avant qu'il y eût de comte, ni de bailli du comte, ni même
+de ville.--Voir ma Symbolique du droit, p. 312, etc. Cf. les jugements
+du Gau et de la Marche. Tout cela, dès les temps de Wielant, de Meyer,
+etc., n'est déjà plus compris. Combien moins des modernes!]
+
+Il eût été inutile, et dangereux peut-être, de les réclamer comme
+officiers du feu duc, au nom des gens du Grand Conseil; des juges si
+suspects auraient bien pu se faire juger eux-mêmes. Mademoiselle, le
+28, nomma une commission, mais quoiqu'elle y eut mis trente Gantais
+sur trente-six commissaires, la ville décida que la ville jugerait; le
+grief principal était la violation, de ses priviléges, elle n'en
+voulait remettre le jugement à personne. Tout ce que Mademoiselle
+obtint, ce fut d'envoyer huit nobles qui siégeraient avec les échevins
+et doyens. Cela ne servait guère; elle le sentit, et elle fit, en
+vraie fille de Charles le Hardi, une démarche qui honore sa mémoire,
+elle alla elle-même (31 mars 1477).
+
+Pauvre demoiselle, dit ici le conseiller de Louis XI (dont la vieille
+âme politique s'est pourtant émue), pauvre, non pour avoir perdu tant
+de villes qui, une fois dans la main du roi, ne pouvaient être
+recouvrées jamais, mais bien plus pour se trouver elle-même dans les
+mains de ce peuple... Une fille qui n'avait guère vu la foule que du
+balcon doré, qui jamais n'était sortie qu'environnée d'une cavalcade
+de dames et de chevaliers, prit sur elle de descendre, et, sans sa
+belle-mère, elle franchit le seuil paternel... Dans le plus humble
+habit, en deuil, sur la tête le petit bonnet flamand, elle se jeta
+dans la foule... Il n'était pas mémoire, il est vrai, que les Flamands
+eussent jamais touché à leur seigneur; la lettre du serment féodal
+réservait justement ce point. Ici pourtant, une chose pouvait la
+faire trembler, toute dame de Flandre qu'elle était, c'est qu'elle
+était complice, et prouvée telle, de ceux qu'on voulait faire mourir.
+
+Elle perça jusqu'à l'hôtel de ville, et là elle trouva les juges
+qu'elle venait prier, peu rassurés eux-mêmes. Le doyen des métiers lui
+montra cette foule, ces masses noires qui remplissaient la rue, et lui
+dit: «Il faut contenter le peuple.»
+
+Elle ne perdit pas courage encore, elle eut recours au peuple même.
+Les larmes aux yeux, échevelée, elle s'en alla au marché du Vendredi;
+elle s'adressait aux uns, aux autres, elle pleurait, priait les mains
+jointes[382]... Leur émotion fut grande de voir leur dame en cet état,
+et si abandonnée, si jeune, parmi les armes et tant de rudes gens.
+Beaucoup crièrent: «Qu'il en soit fait à son plaisir, ils ne mourront
+pas.» Et les autres: «Ils mourront.» Ils en vinrent à se disputer, à
+se mettre en lignes opposées et piques contre piques... Mais tous ceux
+qui étaient loin, qui ne voyaient point Mademoiselle, voulaient la
+mort, et c'était le grand nombre.
+
+[Note 382: «Met aller herten... met weenenden hoghen.» _Chroniques ms.
+d'Ypres_ (Preuves de M. Gachard, p. 10). V. sur ce ms. la note de M.
+Lambin. Ibidem.]
+
+On ne risqua pas de voir la scène se renouveler. Les choses furent
+précipitées. On se hâta de mettre les prisonniers à la torture, sans
+toutefois tirer d'eux plus qu'on ne savait. Ils avaient livré la cité
+d'Arras, _mais autorisés_. Ils avaient reçu de l'argent dans une
+affaire, _non pour rendre la justice, mais en présent, après l'avoir
+rendue_. Ils avaient violé les priviléges de la ville, _ceux auxquels
+la ville avait renoncé, après sa défaite de Gavre et sa soumission de
+1469_. Renonciation forcée, illégale, selon les Gantais, ces droits
+étaient imprescriptibles, _tout homme_ qui touchait aux droits de Gand
+devait mourir. Ni Hugonet, ni Humbercourt, n'était bourgeois de la
+ville, et ne pouvait être jugé comme bourgeois; on les tua comme
+ennemis.
+
+Hugonet essaya de faire valoir certain privilége de cléricature.
+Humbercourt se réclama de l'ordre de la Toison, qui prétendait juger
+ses membres. On dit aussi qu'il en appela au Parlement de Paris[383],
+que les Flamands avaient eux-mêmes semblé reconnaître en abolissant
+celui de Malines, et dans leur ambassade au roi. Tout était déjà fort
+changé. Le crime des accusés, c'était de continuer la domination
+française; l'appel au Parlement de Paris n'était pas propre à faire
+pardonner ce crime. Nulle voie d'appel, au reste, n'était ouverte; en
+Flandre, l'exécution suivait la sentence.
+
+[Note 383: «Certaines appellations sur ce interjetées par ledict
+seigneur de Humbercourt en la cour du Parlement.» Lettres royales du
+25 avril 1477, publiées par mademoiselle Dupont, Commines, t. III et
+t. II, p. 124.]
+
+Le peuple campait sur la place depuis huit jours, ne travaillait pas
+et ne gagnait rien; il commençait à se lasser. Les juges firent vite,
+autant qu'ils purent; tout fut expédié le 3 avril; c'était le jeudi
+saint, le jour de charité et de compassion, où Jésus lui-même lave les
+pieds des pauvres. La sentence n'en fut pas moins portée. Avant
+qu'elle fût exécutée, la loi voulait que l'on communiquât au souverain
+les aveux des condamnés. Tous les juges allèrent donc trouver la
+comtesse de Flandre. Comme elle réclamait encore, on lui dit durement:
+«Madame, vous avez juré de faire droit, non-seulement sur les pauvres,
+mais aussi sur les riches.»
+
+Menés dans une charrette, ils ne pouvaient se tenir sur leurs jambes
+disloquées par la torture, Humbercourt surtout. On le fit asseoir, et
+sur un siége à dos, pour faire honneur à son rang[384] et à sa Toison
+d'or; on avait eu aussi l'attention de lui tendre l'échafaud de noir.
+Cet homme, si sage et si calme, s'anima, s'indigna et parla avec
+violence; il fut décapité, assis sur cette chaise. Cent hommes, vêtus
+de noir, emmenèrent le corps dans une litière (le chancelier n'en eut
+que cinquante). On le conduisit jusqu'à Arras, où il fut honorablement
+enterré dans la cathédrale.
+
+[Note 384: «Pour ce qu'il estoit grand maître et seigneur.» _Journal
+du tumulte._]
+
+Le lendemain de l'exécution, jour du vendredi saint, Mademoiselle,
+malgré ses larmes et son dépit, fut obligée de laisser entrer chez
+elle les mêmes gens qui avaient jugé, et de signer ce qu'ils lui
+présentèrent. C'étaient des lettres écrites en son nom où elle disait
+qu'en révérence du saint jour et de la Passion, elle avait pitié des
+pauvres gens de Gand, et leur remettait ce qu'ils auraient pu faire
+contre sa seigneurie, qu'au reste _elle avait consenti_ à tout. Elle
+ne pouvait refuser de signer, étant entre leurs mains et toute seule
+dans son hôtel; on lui avait ôté sa belle-mère et son parent. Pour
+parents et famille, n'avait-elle pas la bonne ville de Gand? Les
+Gantais entendaient avoir bien soin d'elle et la bien marier.
+
+Le mari seulement était difficile à trouver; on ne le voulait ni
+Français, ni Anglais, ni Allemand. Mademoiselle avait désormais en
+horreur le roi et son dauphin; le roi l'avait trahie, livré ses
+serviteurs; ceux de Clèves n'avaient rien empêché, et peut-être
+aidèrent-ils. Sa belle-mère n'était plus là pour lui faire accepter
+Clarence, que d'ailleurs le roi Édouard ne voulait pas donner[385]. Au
+fond, elle ne pouvait se soucier ni d'un Français de huit ans, ni d'un
+Anglais de quarante environ, ivrogne et mal famé. Pour boire[386],
+l'Allemand n'eût pas cédé, ni sous d'autres rapports; il est resté
+célèbre par ses soixante bâtards. Tous ces prétendants écartés, les
+Flamands avisèrent de prendre un brave au moins, un homme qui pût les
+défendre, et ils pensèrent à ce brigand d'Adolphe de Gueldre, qui
+était tenu, comme parricide, dans les prisons de Courtrai.
+
+[Note 385: Louis XI l'avait prévenu contre ce projet, et d'ailleurs:
+«Displicuit regi tanta fortuna fratris ingrati.» Croyland. Continuat.]
+
+[Note 386: «Après boire, disait le roi, il lui casserait son verre sur
+la tête.» Molinet. Il fut surnommé le _Faiseur d'enfants_.]
+
+Mademoiselle avait peur d'un tel mari, encore plus que des autres.
+Elle confiait sa peur aux seules personnes qu'elle eût près d'elle,
+deux bonnes dames qui la consolaient, la caressaient, l'espionnaient.
+L'une, de la maison de Luxembourg, écrivait tout à Louis XI; l'autre,
+madame de Commines, une Flamande bien avisée, travaillait pour
+l'Autriche; la douairière aussi, de loin, pour exclure le Français. De
+trois ou quatre princes à qui le duc avait donné des espérances, des
+promesses même de sa fille, le fils de l'empereur était le plus
+avenant. On disait, on écrivait à Mademoiselle que c'était un blond
+jeune Allemand[387], de belle mine et de belle taille, svelte, adroit,
+un hardi chasseur du Tyrol. Il était plus jeune qu'elle, n'ayant que
+dix-huit ans; c'était prendre un bien jeune défenseur, et l'Empire
+n'aimait pas assez son père pour l'aider beaucoup. Il ne savait pas le
+français, ni elle l'allemand; il était parfaitement ignorant des
+affaires et des moeurs du pays, bien peu propre à ménager un tel
+peuple[388]. Du reste, n'apportant ni terres ni argent; ses ennemis
+croyaient lui nuire en l'appelant _prince sans terre_; et
+très-probablement il plut encore par là à la riche héritière qui
+trouvait plus doux de donner.
+
+[Note 387: «Les cheveux de son chef honorable sont, à la mode
+germanique, aurains, reluisants, ornés curieusement et de décente
+longitude. Son port est signourieux... Jassoit ce que la damoiselle ne
+soit de si apparente monstre, touttes-fois elle est propre, grâcieuse,
+gente et mignonne, de doux maintien et de très-belle taille.» Molinet,
+II, 94-97. Fugger (Miroir de la maison d'Autriche) fait entendre qu'il
+y eut enquête contradictoire sur la question de savoir s'il était beau
+ou laid. On peut en juger par le portrait où on le voit armé, et où de
+plus il est reproduit au fond comme un chasseur poursuivant le chamois
+au bord du précipice. Voir surtout son Histoire en gravures, par
+Albert Durer, si naïve et si grandiose.]
+
+[Note 388: Avertissement de M. Le Glay, p. XII, et Barante-Gachard,
+II, 577.]
+
+Madame de Commines fut assez habile pour dresser sa jeune maîtresse à
+tromper jusqu'au dernier jour. Le duc de Clèves, venu en personne et
+tout exprès à Gand, comptait fermer la porte aux ambassadeurs de
+l'empereur; ils étaient déjà à Bruxelles, et il leur fit dire d'y
+rester. La douairière au contraire leur écrivit de n'en tenir compte
+et de passer outre. Le duc de Clèves, fort contrarié, ne put empêcher
+qu'on ne les reçut; on lui fit croire que Mademoiselle les écouterait
+seulement et dirait: «Soyez les bien venus;» puisque la chose serait
+mise en conseil; elle l'en assura, il se reposa là-dessus.
+
+Les ambassadeurs, ayant présenté en audience publique et solennelle
+leurs lettres de créance, exposèrent que le mariage avait été conclu
+entre l'empereur et le feu duc, du consentement de Mademoiselle, comme
+il apparaissait par une lettre écrite de sa main, qu'ils montrèrent;
+ils représentèrent de plus un diamant qui aurait été «envoyé en signe
+de mariage.» Ils la requirent, de la part de leur maître, qu'il lui
+plût accomplir la promesse de son père, et la sommèrent de déclarer si
+elle avait écrit cette lettre, oui ou non. À ces paroles, sans
+demander conseil, Mademoiselle de Bourgogne répondit froidement: «J'ai
+écrit ces lettres par la volonté et le commandement de mon seigneur et
+père, ainsi que donné le diamant; j'en avoue le contenu[389].»
+
+[Note 389: Commines, livre VI, ch. II, p. 179. Olivier de la Marche,
+avec son tact ordinaire, fait dire hardiment à la jeune demoiselle:
+«J'entens que M. mon père (à qui Dieu pardoint) consentit et accorda
+le mariage du _fils de l'empereur et de moy_, et ne suis point
+délibérée _d'avoir d'autre_ que le fils de l'empereur.» Olivier de la
+Marche, II, 423.]
+
+Le mariage fut conclu et publié le 27 avril 1477. Ce jour même, la
+ville de Gand donna aux ambassadeurs de l'Empire un banquet, et
+Mademoiselle y vint[390]. Beaucoup croyaient que le duc de Gueldre
+défendrait mieux la Flandre que ce jeune Allemand. Mais le peuple,
+selon toute apparence, était las et abattu, comme après les grands
+coups; il y avait à peine vingt-quatre jours qu'Humbercourt était
+mort.
+
+[Note 390: _Registre de la collace de Gand_, Barante-Gachard, II,
+576.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+OBSTACLES--DÉFIANCES--PROCÈS DU DUC DE NEMOURS
+
+1477-1479
+
+
+Le roi était entré dans ses conquêtes de Bourgogne de grand coeur et
+de grand espoir, avec un élan de jeune homme. Toute sa vie, maltraité
+par le sort, comme dauphin, comme roi, humilié à Montlhéry, à Péronne,
+à Pecquigny, «autant et plus que roy depuis mille ans», il se voyait
+un matin tout à coup relevé, et la fortune forcée de rendre hommage à
+ses calculs. Dans l'abattement universel des forts et des violents,
+l'homme de ruse restait le seul fort. Les autres avaient vieilli, et
+il se trouvait jeune de leur vieillesse. Il écrivait à Dammartin (en
+riant, mais c'était sa pensée): «Nous autres jeunes[391]...» Et il
+agissait comme tel, ne doutant plus de rien, dépassant les tranchées,
+s'avançant jusqu'aux murs des villes qu'il assiégeait; deux fois il
+fut reconnu, visé, manqué; la seconde même un peu touché; Tannegui
+Duchâtel, sur qui il s'appuyait, paya pour lui et fut tué.
+
+[Note 391: «Messieurs les comtes, écrivait-il à ses généraux qui
+pillaient la Bourgogne, vous me faites l'honneur de me faire part, je
+vous remercie; mais, je vous supplie, gardez un peu pour réparer les
+places.» Ailleurs: «Nous avons pris Hesdin, Boulogne et un château que
+le roi d'Angleterre assiége trois mois sans le prendre. Il fût pris de
+bel assaut, tout tué.» Ailleurs sur un combat: «Nos gens les
+festoyèrent si bien, qu'il en demeura plus de six cents, et ils en
+amenèrent bien six cents dans la cité... tous pendus ou la tête
+coupée.» Mais son grand triomphe est Arras: «M. le grand maître, merci
+à Dieu et à Notre-Dame, j'ai pris Arras, et m'en vais à Notre-Dame de
+la Victoire; à mon retour, je m'en irai à votre quartier. Pour lors,
+ne vous souciez que de me bien guider, car j'ai tout fait par ici. Au
+regard de ma blessure, c'est le duc de Bretagne qui me l'a fait faire,
+parce qu'il m'appelle toujours _le roi couard_. D'ailleurs, vous savez
+depuis longtemps ma façon de faire, vous m'avez vu autrefois. Et
+adieu.» Voir _passim_ Lenglet, Duclos, Louandre, etc.]
+
+Il avait de grandes idées; il ne voulait pas seulement conquérir, mais
+fonder. La pensée de saint Charlemagne lui revenait souvent; dès les
+premières années de son règne, il croyait l'imiter en visitant sans
+cesse les provinces et connaissant tout par lui-même. Il n'eût pas mieux
+demandé, pour lui ressembler encore, d'avoir, outre la France, une bonne
+partie de l'Allemagne. Il ordonna qu'on descendît la statue de
+Charlemagne des piliers du Palais, et qu'on l'établît, avec celle de
+saint Louis, au bout de la grand'salle, près la Sainte-Chapelle[392].
+
+[Note 392: Jean de Troyes.]
+
+C'était une belle chose, et pour le présent et pour l'avenir, d'avoir
+non-seulement repris Péronne et Abbeville, mais, par Arras et
+Boulogne, d'avoir serré les Anglais dans Calais. Boulogne, ce
+vis-à-vis des dunes, qui regarde l'Angleterre et l'envahit jadis,
+Boulogne (dit Chastellain, avec un sentiment profond des intérêts du
+temps) «le plus précieux anglet de la chrestienté», c'était la chose
+au monde que Louis XI une fois prise eût le moins rendue. On sait que
+Notre Dame de Boulogne était un lieu de pèlerinage, comblé
+d'offrandes, de drapeaux et d'armes consacrés, d'_ex-voto_ mémorables
+qu'on pendait aux murs, aux autels. Le roi imagina de faire une
+offrande de la ville elle-même, de la mettre dans la main de la
+Vierge. Il déclara qu'il dédommagerait la maison d'Auvergne qui y
+avait droit, mais que Boulogne n'appartiendrait jamais qu'à Notre-Dame
+de Boulogne. Il l'en nomma comtesse, puis la reçut d'elle, comme son
+homme lige. Rien ne manqua à la cérémonie; desceint, déchaux, sans
+éperons, l'église étant suffisamment garnie de témoins, prêtres et
+peuple, il fit hommage à Notre-Dame, lui remit pour vasselage un gros
+coeur d'or, et lui jura de bien garder sa ville[393].
+
+[Note 393: Molinet. Contraste remarquable et qui fait ressortir
+l'orgueil des temps féodaux: Philippe-Auguste, en 1185, se fait
+dispenser par l'église d'Amiens de lui faire hommage, déclarant que
+_le roi ne peut faire hommage à personne_. (Brussel.)]
+
+Pour Arras, il crut l'assurer par les priviléges et faveurs qu'il lui
+accorda. Toutes les anciennes franchises confirmées, l'exemption du
+logement de gens de guerre, la noblesse donnée aux bourgeois, la
+faculté de posséder des fiefs sans charge de ban ni d'arrière-ban,
+remise de ce qui est dû sur les impôts, enfin (pour charmer les
+petits) le vin à bon marché par réduction de la gabelle. Une marque de
+haute confiance, ce fut de donner «une seigneurie en Parlement» à un
+notable bourgeois d'Arras, maître Oudart, au moment où ce Parlement
+jugeait un prince du sang, le duc de Nemours.
+
+Le violent désir qu'avait le roi, non-seulement de prendre, mais de
+garder, lui avait fait faire dès le commencement de la guerre une
+remarquable ordonnance pour protéger l'habitant contre le soldat; les
+dattes que celui-ci laisserait dans son logement devaient être payées
+par le roi même. Il garantit l'exécution de l'ordonnance par le
+serment le plus fort qu'il eût prêté jamais. «Si je contreviens à
+ceci, je prie la benoîte croix, ici présente, de me punir de mort dans
+le bout de l'an.»
+
+Il n'eût pas fait un tel serment si sa volonté n'eût été sincère. Mais
+elle servait peu avec des généraux pillards comme la Trémouille, du
+Lude, etc.; d'autre part, avec des milices comme les francs-archers,
+payés bien peu et n'ayant guère que le butin. Ces pilleries affreuses
+mirent contre lui, en fort peu de temps, la comté de Bourgogne et une
+grande partie du duché; l'Artois même lui échappait, s'il n'y eût été
+en personne.
+
+Ce qui lui fit perdre encore bien des choses, ce fut sa crainte de
+perdre, sa défiance; il ne croyait plus à personne, et pour cela
+justement on le trahissait. Il lui était, il est vrai, difficile de
+se remettre aveuglément au prince d'Orange, qui avait changé tant de
+fois[394]; il subordonna le prince à la Trémouille, et le prince le
+quitta (28 mars). En Artois, on lui désignait tel et tel comme
+partisans de Mademoiselle et travaillant pour la rétablir; il s'en
+débarrassait, la terreur gagnait, ceux qui se croyaient menacés se
+hâtaient d'autant plus d'agir contre lui.
+
+[Note 394: V. De la Pise, Histoire des princes d'Orange, Jean II, ann.
+1477.]
+
+Sa défiance naturelle se trouvait fort augmentée par le sinistre jour
+que les révélations du duc de Nemours venaient de jeter tout à coup
+sur ses amis et serviteurs. Il découvrit avec terreur que,
+non-seulement le duc de Bourgogne avait connaissance de tous les
+projets de Saint-Pol pour le mettre en charte privée, mais que
+Dammartin même, son vieux général, celui qu'il croyait le plus sûr,
+avait tout su, et s'était arrangé pour profiter si la chose arrivait.
+
+Au commencement de janvier, le roi apprit l'assassinat du duc de
+Milan, tué en plein midi à Saint-Ambroise, et presque en même temps la
+mort du duc de Bourgogne, assassiné, selon toute apparence, par les
+gens de Campobasso. Ces deux nouvelles coup sur coup le firent songer,
+et dès lors il n'eut aucun repos d'esprit. L'assassinat des Médicis,
+un an après, n'était pas propre à le rassurer. Il se savait haï, tout
+autant que ces morts, et il n'avait nul moyen de se garder mieux. La
+lettre touchante que le pauvre Nemours lui écrivit le 31 janvier «de
+sa cage de la bastille,» pour demander la vie, trouva cet homme cruel
+plus cruel que jamais, au moment sauvage d'une haine effarouchée de
+peur.
+
+Il avait peur de la mort, du jugement et d'aller compter là-bas; peur
+aussi de la vie. Beaucoup de ses ennemis n'auraient pas voulu le tuer,
+mais seulement l'avoir, le tenir à montrer en cage et pour jouet,
+comme ce misérable frère de duc de Bretagne, qu'on nourrissait, qu'on
+affamait à volonté, et que les passants virent des mois entiers hurler
+à ses barreaux... Louis XI ne s'y méprenait pas; il s'était vu à la
+cour de Péronne, et il savait par lui-même combien bas rampe le renard
+au piége, et quelles vengeances il roule en rampant. Le duc de Nemours
+n'ayant pu l'enfermer, se trouvant enfermé lui-même, pouvait prier; il
+parlait à un sourd.
+
+Il écrivait à la Trémouille au sujet du prince d'Orange: «Si vous
+pouvez le prendre, il faut le brûler vif.» (8 mai). Arras s'étant
+soulevé, ce maître Oudart, qu'il avait fait conseiller au Parlement,
+fit partie d'une députation envoyée à Mademoiselle. Pris en
+route[395], il fut décapité (27 avril), avec les autres députés,
+enterré sur-le-champ. Le roi trouva que ce n'était pas assez, il le
+fit tirer de terre et exposer, comme il écrit lui-même: «Afin qu'on
+connût bien sa tête, je l'ai fait atourner d'un beau chaperon fourré;
+il est sur le marché d'Hesdin, là où _il préside_.»
+
+[Note 395: «Aulcuns disent qu'ils avoient saulf-conduit du Roy, mais
+les François ne le voulurent congnoistre.» Molinet. Oudart était un
+ancien mécontent du Bien public. Alors avocat au Châtelet, il alla
+trouver le comte de Saint-Pol, laissant sa femme pour correspondre;
+elle fut chassée, après Montlhéry. Jean de Troyes.]
+
+S'il se fiait encore à quelqu'un, c'était à un Flamand (non pas à
+Commines, trop lié avec la noblesse de Flandre), un simple chirurgien
+flamand qui le rasait; fonction délicate, d'extrême confiance, dans ce
+temps d'assassinats et de conspirations. Cet homme, très-fidèle, était
+capable aussi. Le roi, qui lui confiait son col, ne craignit pas de
+lui confier ses affaires. Il lui trouva infiniment d'adresse et de
+malice. On l'appelait Olivier le Mauvais[396]. Il en fit son premier
+valet de chambre, l'anoblit, le titra, lui donna un poste qu'il n'eût
+donné à nul seigneur, un poste entre France et Normandie, dont Paris
+dépendait par en bas (comme de Melun par en haut), le pont de Meulan.
+
+[Note 396: Tout porte à croire que ce parvenu était un méchant homme;
+cependant il est difficile de s'en rapporter aveuglément (comme tous
+les historiens l'ont fait jusqu'ici) au témoignage de ceux qui
+jugèrent et pendirent Olivier, dans la réaction féodale de 1484.
+Autant vaudrait consulter les hommes de 1816 sur ceux de la
+Convention.--Son ennemi, Commines, qu'il supplanta pour les affaires
+de Flandre, le montre un peu ridicule dans son ambassade, mais avoue
+qu'il avait beaucoup de sens et de mérite.]
+
+Ayant repris Arras en personne (4 mai), et voyant la réaction, finie à
+Gand, s'étendre à Bruges, à Ypres, à Mons, à Bruxelles, le roi envoya
+son Flamand en Flandre, pour tâter si les Gantais, toujours défiants
+dans les revers, ne pouvaient être poussés à quelque nouveau
+mouvement[397].
+
+[Note 397: Le 28 mai encore, il y eut un magistrat décapité à Mons.
+(Gachard.)]
+
+Olivier devait remettre des lettres à Mademoiselle, et lui faire des
+remontrances; vassale du roi, elle ne pouvait, aux termes du droit
+féodal, se marier sans l'aveu de son suzerain; tel était le prétexte
+de l'ambassade, le motif ostensible.
+
+Le choix d'un valet de chambre pour envoyé n'avait rien d'étonnant;
+les ducs de Bourgogne en avaient donné l'exemple. Que ce valet de
+chambre fût chirurgien, cela ne le rabaissait pas, au moment où la
+chirurgie avait pris un essor si hardi; ce n'étaient plus de simples
+barbiers, ceux qui sous Louis XI hasardèrent les premiers l'opération
+de la pierre et taillèrent un homme vivant.
+
+Ce qui pouvait lui nuire davantage et lui ôter toute action sur le
+peuple, c'est que, pour être Flamand, il n'était pas de Gand ni
+d'aucune grosse ville, mais de Thielt, une petite ville dépendante de
+Courtrai, qui elle-même, pour les appels, dépendait de Gand. Messieurs
+de Gand regardaient un homme de Thielt comme peu de chose, comme un
+sujet de leurs sujets.
+
+Olivier, splendidement vêtu et se faisant appeler le comte de Meulan,
+déplut fort aux Gantais, qui le trouvèrent bien insolent de paraître
+ainsi dans leur ville. La cour se moqua de lui et le peuple parlait de
+le jeter à l'eau. Il fut reçu en audience solennelle, devant tous les
+grands seigneurs des Pays-Bas, qui s'amusèrent de la triste figure du
+barbier travesti. Il déclara qu'il ne pouvait parler qu'à
+Mademoiselle, et on lui répondit gravement qu'on ne parlait pas seul à
+une jeune demoiselle à marier. Alors il ne voulut plus rien dire; on
+le menaça, on lui dit qu'on saurait bien le faire parler.
+
+Il n'avait pourtant pas perdu son temps à Gand; il avait observé, vu
+tout le peuple ému, prêt à s'armer. Ce qu'ils allaient faire tout
+d'abord avant de passer la frontière, on pouvait le prévoir, c'était
+de prendre Tournai, une ville royale qui était chez eux, au milieu de
+leur Flandre, et qui, jusque-là, vivait comme une république neutre.
+Olivier avertit les troupes les plus voisines, et, sous prétexte de
+remettre à la ville une lettre du roi, il entre avec deux cents
+lances. Cette garnison, fortifiée de plus en plus, fermait la route
+aux marchands et tenait dans une inquiétude continuelle la Flandre et
+le Hainaut. Désormais, les Flamands n'entreraient plus en France, sans
+savoir qu'ils laissaient derrière eux une armée dans Tournai.
+
+Ils ne tinrent pas à ce voisinage, ils voulurent à tout prix s'en
+débarrasser. Ils prennent pour capitaine leur prisonnier, Adolphe de
+Gueldre, que plusieurs voulaient faire comte de Flandre, et s'en vont,
+vingt ou trente mille, brûlant, pillant, jusqu'aux murs de Tournai.
+Là, les Brugeois en avaient assez et voulaient retourner; les Gantais
+persistaient. Ils brûlèrent la nuit les faubourgs de la ville. Au
+matin, les Français, les voyant en retraite, vinrent rudement tomber
+sur la queue. Adolphe de Gueldre fit face, combattit vaillamment, fut
+tué; les Flamands s'enfuirent; mais leurs lourds chariots ne
+s'enfuirent pas, on les trouva chargés de bière, de pain, de viande,
+de toute sorte de vivres, sans lesquels ce peuple prévoyant ne
+marchait jamais. On rapporta tout cela dans la ville, avec le corps du
+duc et les drapeaux. Ce fut dans Tournai une joie folle; la vive et
+vaillante population en fit une _villonade_, aussi gaie, plus noble
+que Villon. Tournai s'y plaint de Gand, sa fille, qui jusqu'ici
+envoyait tous les ans à sa Notre-Dame une belle robe et une offrande:
+«Pour cette année, la robe, c'est le drapeau de Gand, et l'offrande,
+c'est le capitaine[398].»
+
+[Note 398:
+
+ La Vierge peut demeurer nue,
+ Cet an n'aura robbe gantoise...
+ Son corps (_celui du duc_) fut d'enterrer permis
+ En mon église la plus grande,
+ Ce joyel des Flamens transmis
+ À Notre-Dame en lieu d'offrande;
+ En lieu de robe accoustumée
+ La Vierge a les pennons de soye
+ Et les étendards de l'armée...
+ Poutrain, Hist. de Tournai, I, 293.]
+
+Le roi, assuré de l'Artois, passa dans le Hainaut, et là trouva tout
+difficile. Il avait augmenté lui-même les difficultés par son
+hésitation. Il ne savait pas, au commencement, s'il toucherait à ce
+pays, qui était terre d'Empire, et il avait mal accueilli les
+ouvertures qu'on lui faisait. Maintenant, il déclarait qu'il ne
+_prenait_ pas le Hainaut, qu'il l'_occupait_ seulement. Le dauphin,
+d'ailleurs, n'allait-il pas épouser Mademoiselle? Le roi venait en
+ami, en beau-père[399]. Sauf Cambrai qui ouvrit, il trouva partout
+résistance; à chaque ville, il lui fallut un siége, à Bouchain, au
+Quesnoy, à Avesnes, qui fut prise d'assaut, brûlée, et tout tué (11
+juin). Galeotto, qui était à Valenciennes, en brûla lui-même les
+faubourgs, et se mit si bien en défense, qu'on ne l'attaqua pas. Le
+roi lui fit une guerre de famine; il fit venir de Brie et de Picardie
+des centaines de faucheurs pour couper et détruire tous les fruits de
+la terre, la moisson toute verte (juin).
+
+[Note 399: Voir la malicieuse bonhomie avec laquelle il se moque des
+maris proposés, et prouve aux Wallons qu'il faut que leur maîtresse
+épouse un Français. (Molinet.) Il négociait effectivement pour le
+mariage (le 20 juin même, Lenglet) soit pour mieux gagner le Hainaut,
+soit qu'effectivement il eût encore espoir de rompre le mariage
+d'Autriche, conclu depuis deux mois.]
+
+De tous côtés ses affaires allaient mal, et elles risquaient d'aller
+plus mal encore. La douairière de Bourgogne et le duc de Bretagne
+sollicitaient les Anglais de passer; le roi avait les lettres du
+Breton, par le même, qui les lui vendait une à une. En Comté, il
+n'avançait plus; Dôle repoussa son général la Trémouille qui
+l'assiégeait, et qui lui-même fut surpris dans son camp. La Bourgogne
+semblait près d'échapper... Sa colère fut extrême; il envoya en toute
+hâte le plus rude homme qu'il eût, parmi ses serviteurs, M. de
+Saint-Pierre, armé de pouvoirs terribles, celui de dépeupler, s'il le
+fallait, et repeupler Dijon.
+
+La guerre que le roi faisait dans le Hainaut et la Comté, sur terre
+d'Empire, eut cet effet, que l'Allemagne, sans aimer ni estimer
+l'empereur, devint favorable à son fils. Louis XI envoya aux princes
+du Rhin, et les trouva tous contre lui. L'envoyé, qui était Gaguin, le
+moine chroniqueur, nous dit qu'il fut même en danger[400]. Les
+électeurs de Mayence et de Trèves, les margraves de Brandebourg et de
+Bade, les ducs de Saxe et de Bavière (maisons si ennemies de
+l'Autriche) voulurent faire cortége au jeune Autrichien. La seule
+difficulté, c'était l'argent; son père, loin de lui en donner, se fit
+payer son voyage par Mademoiselle de Bourgogne, jusqu'à Francfort,
+jusqu'à Cologne, et il fallut qu'elle payât encore pour faire venir
+son mari jusqu'à Gand. Mais enfin il y vint[401]. Le roi, plein de
+dépit, ne pouvait rien y faire. Sa garnison de Tournai, aidée des
+habitants, lui gagna encore le 13 août une petite bataille[402], donna
+la chasse aux milices flamandes, brûla Cassel et tout jusqu'à quatre
+lieues de Gand. Le mariage ne s'en fit pas moins, à la lueur des
+flammes et l'épousée en deuil (18 août 1477).
+
+[Note 400: Le duc de Clèves l'en avertit. «Non tuto diutius his in
+locis diversari posse.» Gaguinus, CLVIII (in-folio, 1500).]
+
+[Note 401: Fugger, Spiegel des erzhausses Oesterreich, p. 858. Ce que
+disent Pontus Heuterus et le Registre de la Collace, du riche cortége,
+doit s'entendre des princes qui accompagnaient Maximilien, et ne
+contredit en rien ce qu'on a dit de sa pauvreté.]
+
+[Note 402: Le roi écrit à Abbeville le triomphant bulletin: «Pour ce
+que nous désirions sur toutes choses les trouver sur les champs,
+vinsmes... pour les assaillir audit Neuf Foussé qu'ilz avoient
+fortiffié plus de demy an, mais la nuit, ilz l'abandonnèrent... Les
+(_nôtres_ les) ont rencontrez en belle bataille rangée... tuez plus de
+IV mille... (13 août).» Lettres et Bulletins de Louis XI, publiés par
+M. Louandre, p. 25 (Abbeville, 1837).]
+
+Le roi se donna en revanche un plaisir longtemps souhaité et selon son
+coeur, la mort du duc de Nemours (4 août). Il ne haïssait nul homme
+davantage, surtout parce qu'il l'avait aimé. C'était un ami d'enfance,
+avec qui il avait été élevé, pour qui il avait fait des choses folles,
+iniques (par exemple de forcer les juges à lui faire gagner un mauvais
+procès). Cet ami le trahit au Bien public, le livra autant qu'il fut
+en lui. Il revint vite, fit serment au roi sur les reliques de la
+Sainte-Chapelle, et tira de lui, par-dessus tant d'autres choses, le
+gouvernement de Paris et de l'ÃŽle-de-France. Le lendemain, il
+trahissait.
+
+Quand le roi frappa Armagnac, cousin de Nemours, près de frapper
+celui-ci, et l'épée levée, il se contenta encore d'un serment. Nemours
+en fit un solennel et terrible[403], devant une grande foule, appelant
+sur sa tête toutes les malédictions, s'il n'était désormais fidèle et
+«n'avertissoit le roi de tout ce qu'on machineroit contre lui.» Il
+renonçait, en ce cas, à être jugé par les pairs et consentait d'avance
+à la confiscation de ses biens (1470).
+
+[Note 403: Le 8 juillet 1740. _Mss. Legrand._]
+
+La peur passa et il continua à agir en ennemi[404]. Il se tenait
+cantonné dans ses places, n'envoyant pas un de ses gentilshommes pour
+servir le roi. Quiconque se hasardait à appeler au Parlement était
+battu, blessé. Les consuls d'Aurillac ne pouvaient sortir, pour les
+affaires des taxes, sans être détroussés par les gens de Nemours. Il
+correspondait avec Saint-Pol et voulait marier sa fille au fils du
+connétable; il promettait d'aider au grand complot de 1475, en
+saisissant d'abord les finances du Languedoc. Un mois avant la
+descente des Anglais, il se mit en défense, se tint tout près d'agir,
+fortifia ses places de Murat et de Carlat.
+
+[Note 404: Si MM. de Barante et de Sismondi avaient pris connaissance
+du _Procès du duc de Nemours_ (_Bibliothèque royale, fonds Harlay et
+fonds Cangé_), ils n'affirmeraient pas «que le duc n'avait rien fait
+depuis 1470, et que tout son crime fut d'_avoir su_ les projets de
+Saint-Pol.» Ils ne le compareraient pas à Auguste de Thou, mis à mort
+pour _avoir su_ le traité de Cinq-Mars avec l'étranger.--L'ordonnance
+du 22 décembre 1477 (calquée sur les anciennes lois impériales), par
+laquelle le roi déclare que la non-révélation des conspirations est
+crime de lèse-majesté, ne fut point appliquée au duc de Nemours, et,
+comme la date l'indique, ne fut rendue qu'après sa mort. Ordonnances,
+XVIII, 315.]
+
+Le roi, comme on a vu, brusqua son marché avec Édouard, s'humilia, le
+renvoya plus tôt qu'on ne croyait et retomba sur ses deux traîtres.
+Tous ceux qui avaient eu intelligence avec eux eurent grand'peur; on
+fit mourir Saint-Pol dans l'absence du roi, espérant enterrer avec lui
+ces dangereux secrets. Le roi avait encore Nemours. Il épuisa sur lui
+la rage qu'il avait de connaître et d'approfondir son péril.
+
+Quand Nemours fut saisi, sa femme prévit tout et elle mourut d'effroi.
+Il fut jeté d'abord dans une tour de Pierre-Scise, prison si dure que
+ses cheveux blanchirent en quelques jours. Le roi, alors à Lyon, et se
+voyant comme affranchi par la défaite du duc de Bourgogne, fit
+transporter son prisonnier à la Bastille. Il reste une lettre terrible
+où il se plaint «de ce qu'on le fait sortir de sa cage, de ce qu'on
+lui a ôté les fers des jambes.» Il dit et répète qu'il faut «le
+gehenner bien estroit, _le faire parler clair_... Faites-le moy bien
+parler.»
+
+Nemours n'était pas seul; il avait des amis, des complices, les plus
+grands du royaume, qui se voyaient jugés en lui. Toute la crainte du
+roi était qu'on ne trouvât moyen d'obscurcir et d'étouffer encore. Le
+chancelier surtout lui était suspect, ce rusé Doriole, qui avait
+tourné si vite au Bien public, et qui depuis, tout en le servant,
+ménageait ses ennemis; il leur avait rendu le signalé service de
+dépêcher Saint-Pol avant qu'il eût tout dit. Le roi manda Doriole, le
+tint près de lui, et mit le procès entre les mains d'une commission à
+qui il partagea d'avance les biens de l'accusé. Il crut pourtant,
+l'instruction déjà avancée, qu'un jugement solennel serait d'un plus
+grand exemple; il renvoya l'affaire au Parlement et invita les villes
+à assister par députés. L'arrêt fut rendu à Noyon où le Parlement fut
+transféré exprès[405]; le roi se défiait de Paris et craignait qu'on
+ne fît un mouvement du peuple pour intimider les juges et les rendre
+indulgents. Paris avait souffert de Saint-Pol et l'avait vu mourir
+volontiers; il n'avait point souffert de Nemours, qui était trop loin,
+et le Paris d'alors avait eu le temps d'oublier les Armagnacs. Aussi,
+il y eut des larmes quand on vit ce corps torturé qu'on menait à la
+mort sur un cheval drapé de noir, de la Bastille aux Halles, où il fut
+décapité. Quelques modernes ont dit que ses enfants avaient été placés
+sous l'échafaud, pour recevoir le sang de leur père[406].
+
+[Note 405: Le dernier jour de cestuy mois (_mai_), furent destendues
+toutes les chambres du Parlement et les tapis de fleurs de lis, avec
+le lict de justice, estant en un coffre. _Archives, Registres du
+Parlement._ Dans la _Plaidoierie_ et le _Criminel_, silence funèbre.
+Dans les _Après-dîners_, le registre manque tout entier.]
+
+[Note 406: Les contemporains n'en parlent point, même les plus
+hostiles. Rien dans Masselin: _Diarium Statuum generalium_ (in-4,
+Bernier) 236.]
+
+Ce qui est plus certain et non moins odieux, c'est que l'un des juges
+qui s'étaient fait donner les biens du condamné, le Lombard Boffalo
+del Giudice[407], ne se crut pas sûr de l'héritage s'il n'avait
+l'héritier, et demanda que le fils aîné de Nemours fût remis à sa
+garde. Le roi eut la barbarie de livrer l'enfant, qui ne vécut guère.
+
+[Note 407: Venu de Naples en 1461, après les revers de Jean de
+Calabre, avec Campobasso et Galeotto.]
+
+Il chassa du Parlement trois juges qui n'avaient pas voté la mort. Les
+autres réclamant, il leur écrit: «Ils ont perdu leurs offices pour
+vouloir faire un cas civil du crime de lèse-majesté, et laisser impuni
+le duc de Nemours qui voulait me faire mourir et détruire la sainte
+couronne de France. Vous, sujets de cette couronne et qui lui devez
+votre loyauté, je n'aurais jamais cru que vous pussiez approuver
+_qu'on fît si bon marché de ma peau_.»
+
+Ces basses et violentes paroles qui lui échappent sont un cri arraché,
+un aveu de l'état de son esprit. Les tortures de Nemours lui
+revenaient à lui-même en tortures par la crainte et la défiance où le
+jetaient ses révélations. Il avait tiré de son prisonnier, par tant
+d'efforts cruels, une funeste science et terrible à savoir: qu'il n'y
+avait personne parmi les siens sur qui il pût compter. Le pis, c'est
+que, de leur côté, connaissant qu'ils étaient connus, ils sentaient
+bien qu'il les guettait, qu'il ne lui manquait que le moment, et ils
+ne savaient trop s'ils devaient attendre... Dans cette peur mutuelle,
+il y avait des deux côtés redoublement de flatteries, de
+protestations. Ses lettres à Dammartin sont des billets d'ami, tout
+aimables d'abandon, de gaieté; il se fait courtisan de son vieux
+général, il le flatte indirectement, finement, en lui disant du mal
+des autres généraux; tel s'est laissé surprendre, etc.
+
+Il avait grandement à ménager un homme de ce poids, de cette
+expérience. Deux choses lui survenaient, les plus fâcheuses: Les
+Suisses s'éloignaient de lui, les Anglais arrivaient.
+
+Louis XI avait acheté Édouard, mais non pas l'Angleterre. Les Flamands
+établis à Londres ne pouvaient manquer de faire sentir au peuple qu'on
+le trahissait en laissant la Flandre sans secours. Il le sentit si
+bien qu'il alla, de fureur, piller l'ambassade française. Longtemps
+Édouard fit la sourde oreille; il se trouvait trop bien du repos et de
+se partager entre la table et trois maîtresses; il aimait fort
+l'argent de France, les beaux écus d'_or au soleil_ que Louis XI
+frappait tout exprès; il lui semblait doux d'avoir chaque année, en
+dormant, cinquante mille écus comptés à la Tour. Pour la reine
+d'Angleterre, Louis XI la tenait par sa fille, par sa passion pour le
+dauphin; elle demandait sans cesse quand elle pourrait envoyer la
+dauphine en France. Entre eux tous, ils menaient si bien Édouard,
+qu'il leur sacrifia son frère Clarence[408]. Il y avait encore un
+homme qui leur portait ombrage, qui n'était pas de leur cabale, lord
+Hastings, un joyeux ami d'Édouard qui buvait avec lui et qui tenait à
+lui (ayant les mêmes femmes). Ils le chassèrent honorablement en lui
+donnant des troupes et le grand poste de Calais.
+
+[Note 408: On ne sait de quelle mort il périt: «Qualecumque genus
+supplicii,» Croyland. contin. Le conte du tonneau de malvoisie où il
+aurait été noyé se trouve d'abord dans la chronique qui donne tous les
+bruits de Londres. (Fabian.)]
+
+Il y avait un an que la douairière de Bourgogne, soeur d'Édouard,
+implorait ce secours. Récemment encore, au moment où l'on tua son
+bien-aimé Clarence qu'elle voulait faire comte de Flandre, elle
+écrivit une lettre lamentable[409]; le roi de France lui prenait son
+douaire, ses villes à elle; elle demandait à son frère Édouard s'il
+voulait qu'elle allât mendier son pain. Une telle lettre et dans un
+tel moment, lorsque Édouard sans doute regrettait sa cruelle
+faiblesse, eut son effet; il envoya Hastings, qui de Calais détacha
+des archers, garnit les villes que la douairière voulait défendre;
+Louis XI attaqua Audenarde et fut repoussé.
+
+[Note 409: Preuves de l'Histoire de Bourgogne.]
+
+Ce fut le terme de ses progrès au Nord. Il s'arrêta, sentant qu'à la
+longue les Anglais et peut-être l'Empire se seraient déclarés. Chez
+les Suisses, le parti bourguignon avait fini par l'emporter.
+Jusque-là, ils avaient flotté, servi à la fois pour et contre. De là
+tous les obstacles que le roi rencontra dans les Bourgognes. Malgré
+ses plaintes et les efforts du parti français, malgré les défenses et
+les punitions, le montagnard n'en allait pas moins se vendre
+indifféremment à quiconque payait. Des Suisses attaquaient,
+assiégeaient, des Suisses défendaient. Pour empêcher cette guerre de
+frères, il n'y avait qu'un moyen, imposer la paix, arrêter le roi de
+France, lui dire qu'il n'irait pas plus loin. Le chef du parti
+bourguignon, Bubenberg, se chargea de lui porter cette fière parole.
+Le roi ne voulait pas entendre, il traînait, tâchait de gagner du
+temps. Le Suisse en profita pour lui jouer un tour; il disparaît de
+France, et un matin rentre à Berne en habit de ménétrier; il n'a pas
+pu, dit-il, échapper autrement, le roi, ne l'ayant su gagner, l'aurait
+fait périr[410]. Ce chevalier, cet homme grave sous cet ignoble
+habit, c'était une accusation dramatique contre Louis XI; il était
+impossible de mieux travailler pour Maximilien. Il en profita à la
+diète de Zurich; il enchérit sur le roi, promettant d'autant plus
+qu'il pouvait moins donner, et il obtint un traité de paix
+perpétuelle.
+
+[Note 410: Der Schweitzerische Geschicht forscher. Il eût fallu, pour
+y songer, que le roi fût devenu fou. On faisait encore courir ce bruit
+absurde que La Trémouille avait mis des envoyés suisses à la question.
+(Tillier.)]
+
+Le roi comprit qu'il fallait céder au temps. Il promit de se retirer
+des terres d'Empire. Il signa une trêve, laissa le Hainaut et
+Cambrai[411]. Il craignait les Suisses, l'Allemagne, les Anglais, mais
+encore plus les siens. La trêve lui semblait nécessaire pour faire au
+dedans une opération dangereuse, purger l'armée. Il avait
+l'imagination pleine de complots et de trahisons, d'intelligences que
+ses capitaines pouvaient avoir avec l'ennemi. Il cassa dix compagnies
+de gens d'armes, fit faire le procès à plusieurs et ne trouva rien;
+seulement un Gascon, furieux d'être cassé, avait parlé d'aller servir
+Maximilien; pour cette parole on lui coupa la tête. Leur crime à tous
+était peut-être d'avoir servi longtemps sous Dammartin et de lui être
+dévoués. Le roi lui écrivit une lettre honorable «_pour le soulager_»
+du commandement[412], déclarant du reste que jamais il ne diminuerait
+son état, qu'il l'accroîtrait plutôt, et, en effet, il le fit plus
+tard son lieutenant pour Paris et l'ÃŽle-de-France.
+
+[Note 411: À son départ de Cambrai, il badine sur l'attachement des
+impériaux pour le très-saint aigle, et leur permet d'ôter les lis:
+«Vous les osterez quelque soir, et y logerez vostre oiseau, et direz
+qu'il sera allé jouer une espace de temps, et sera retourné en son
+lieu, ainsi que font les arondelles qui reviennent sur le printemps.»
+Molinet.]
+
+[Note 412: Au grand désespoir de Dammartin. V. sa belle lettre au roi.
+Lenglet, II, 261. La _Cronique Martiniane_ (Vérard in-folio), si
+instructive pour la vie de Dammartin à d'autres époques, ne me donne
+rien ici; elle se contente prudemment de traduire Gaguin, comme elle
+le dit elle-même.]
+
+L'éloignement de cet homme, trop puissant dans l'armée, était
+peut-être une mesure politique, mais elle ne fut nullement heureuse
+pour la guerre. Le roi ne put remplacer ce ferme et prudent général.
+On put le voir dès le commencement de la campagne. On voulait
+surprendre Douai avec des soldats déguisés en paysans, et tout fut
+préparé en plein Arras, c'est-à-dire devant nos ennemis qui avertirent
+Douai. Le roi, cruellement irrité, jura qu'il n'y aurait plus d'Arras,
+que tous les habitants seraient chassés, sans emporter leurs meubles;
+qu'on prendrait en d'autres provinces, et jusqu'en Languedoc, des
+familles, des hommes de métiers, pour y mener et repeupler la place
+qui désormais s'appellerait Franchise[413]. Cette cruelle sentence fut
+exécutée à la lettre; la ville fut déserte, et pendant plusieurs jours
+il n'y eut pas seulement un prêtre pour y dire la messe.
+
+[Note 413: Ordonnances, XVIII.]
+
+Maximilien avait plus d'embarras encore. Les Flamands ne voulaient
+point de paix, ni payer pour la guerre. Seulement, à force de piquer
+leur colérique orgueil, on parvint à mettre leurs milices en
+mouvement. Maximilien les mena pour reprendre Thérouenne. Il avait,
+avec ses milices, trois mille arquebusiers allemands, cinq cents
+archers anglais, Romont et ses Savoyards, toute la noblesse de Flandre
+et de Hainaut, en tout vingt-sept mille hommes. Avec une si grosse
+armée, rassemblée à grand'peine par un si rare bonheur, le jeune duc
+avait hâte d'avoir bataille. Le nouveau général de Louis XI, M. de
+Crèvecoeur venait de Thérouenne, lorsque, descendant la colline de
+Guinegate, il rencontra Maximilien. Louis XI avait, l'autre année,
+décliné le combat; en le refusant encore, on était sûr de voir
+s'écouler en peu de jours les milices de Flandre. Crèvecoeur ne
+consulta pas apparemment les vieux capitaines qui, depuis la réforme,
+étaient peu en crédit; il agit à souhait pour l'ennemi, il donna la
+bataille (7 août 1479)[414].
+
+[Note 414: Voir _passim_: Commines, liv. VI, ch. VI; Molinet, t. II,
+p. 199; Gaguinus, fol. CLIX.]
+
+Jusque-là il passait pour un homme sage. Peut-être, pour expliquer ce
+qui va suivre, il faut croire qu'il reconnut en face, dans la
+chevalerie ennemie, les grands seigneurs des Pays-Bas, qui le
+proclamaient traître, et qui voulaient le dégrader en chapitre de la
+Toison d'Or. Sa force était en cavalerie; il n'avait que 14,000
+piétons, mais 1,800 gens d'armes, contre 850 qu'avait Maximilien.
+D'une telle masse de gendarmerie, qui était plus que double, il ne
+tenait qu'à lui d'écraser cette noblesse; il se lança sur elle, la
+coupa de l'armée, s'acharna à ses huit cents hommes bien montés qui le
+menèrent loin, et il laissa tout le reste... Il avait fait la faute de
+donner la bataille, il fit celle de l'oublier.
+
+Nos francs archers, sans général et sans cavalerie, fort maltraités
+des trois mille arquebuses, vinrent se heurter aux piques des
+Flamands. Ceux-ci tinrent ferme, encouragés par un bon nombre de
+gentilshommes, qui s'étaient mis à pied, par Romont, par le jeune duc.
+Maximilien, à sa première bataille, fit merveille et tua plusieurs
+hommes de sa main. La garnison française de Thérouenne venait le
+prendre à dos, elle trouva le camp sur sa route et se mit à piller.
+Beaucoup de francs archers, craignant de ne plus rien trouver à
+prendre, firent comme elle, laissèrent le combat et se jetèrent dans
+le camp, fort échauffés, tuant tout, prêtres et femmes... Avec les
+chariots, ils prirent l'artillerie qu'ils tournaient contre les
+Flamands; Romont, voyant qu'alors tout serait perdu, fit un dernier
+effort, reprit l'artillerie, profita du désordre et en fit une pleine
+déroute. Crèvecoeur et sa gendarmerie revenaient fatigués de la
+poursuite; il leur fallut courir encore, tout était perdu, il ne
+restait qu'à fuir. La bataille fut bien nommée celle des _Éperons_.
+
+Le champ de bataille resta à Maximilien et la gloire, rien de plus. Sa
+perte était énorme, plus forte que la nôtre. Il ne put pas même
+reprendre Thérouenne. Et il revint en Flandre, plus embarrassé que
+jamais.
+
+Cette année même, une taxe de quelques liards sur la petite bière
+avait fait une guerre terrible dans la ville de Gand. Les tisserands
+de coutils commencent, et tous s'y mettent, tisserands, drapiers,
+cordonniers, meuniers, batteurs de fer et _batteurs d'huile_; une
+bataille rangée a lieu au Pont-aux-Herbes[415]. De janvier en
+janvier, tout un an, il y eut des jugements et des têtes coupées. On
+profita de cette émotion, et puisqu'ils avaient tant besoin de guerre,
+on les mena à Guinegate; ils eurent là une vraie, une grande bataille;
+ils en revinrent dégoûtés de la guerre, mais toujours murmurant,
+grondant.
+
+[Note 415: Barante-Gachard, II, 623, d'après le Registre de la collace
+de Gand et les Mémoires inédits de Dadizeele, extraits par M. Voisin
+dans le Messager des sciences et des arts, 1827-1830.]
+
+Maximilien, déjà bien embarrassé, recevait de la Gueldre une
+sommation, celle de rendre enfin ce malheureux enfant, que le feu duc
+avait si injustement retenu, pour les crimes de son père, mais qui, à
+la mort de ce père, avait droit d'hériter. Nimègue chassa les
+Bourguignons, et en attendant qu'on lui rendît l'enfant donna la
+régence à sa tante. La dame ne manqua pas de chevaliers pour la
+défendre; les Allemands du Nord prirent volontiers sa cause contre
+l'Autrichien, le duc de Brunswick d'abord qui croyait l'épouser; puis,
+comme elle n'en voulait pas, le champion fut l'évêque de Munster,
+brave évêque, qui s'était battu à Neuss contre Charles le Téméraire.
+
+Ces gens de Gueldre n'ayant pas assez de cette guerre de terre, en
+faisaient une en mer aux Hollandais, leurs rivaux pour la pêche. Plus
+d'un combat naval eut lieu sur le Zuydersée. Mais les Hollandais se
+battaient encore plus entre eux. Les factions des Hameçons et des
+Morues avaient recommencé plus furieuses que jamais; fureur aiguisée
+de famine; le roi enlève en mer toute la flotte du hareng, et, pour
+comble, les seigles qui leur venaient de Prusse.
+
+Le coupable en tout cela, au dire de tous, était Maximilien; tout ce
+qui arrivait de malheurs, arrivait par lui. Pourquoi aussi avoir été
+chercher cet Allemand. Depuis, rien n'allait bien. Toutes les
+provinces criaient après lui.
+
+Effarouché au milieu de cette meute, n'entendant qu'aboiements, le
+pauvre chasseur de chamois qui jusque-là ne connaissait pas le
+vertige, s'éblouit et ne sut que faire. Il avait employé ses dernières
+ressources, jusqu'à mettre en gage des joyaux de sa femme; son esprit
+succomba, et son corps, il fut très-malade, sa femme au moment d'être
+veuve.
+
+Tout, au contraire, prospérait au roi; son commerce d'hommes allait
+bien, il achetait des Anglais, des Suisses, l'inaction des uns, le
+secours des autres. Le fier Hastings, posté à Calais pour le
+surveiller, s'humanisa et reçut pension[416]. Les cantons suisses
+avaient traité avec Maximilien; les Suisses aimaient bien mieux un roi
+qui payait; ils se donnaient à lui, lui à eux; il se fit bourgeois de
+Berne. Dès lors, plus d'obstacle en Comté, tout fut réduit, et il put
+envoyer son armée oisive piller le Luxembourg. Le duché de Bourgogne
+fut assuré, caressé, consolé; il lui donna un parlement, alla voir sa
+bonne ville de Dijon, jura dans Saint-Benigne tout ce qu'on pouvait
+jurer de vieux priviléges et de coutumes, et voulut que ses
+successeurs fissent de même à leur avénement. La Bourgogne était un
+pays de noblesse; le roi fit de bonnes conditions à tous les grands
+seigneurs, un pont d'or. Pour être tout à fait gracieux aux gens du
+pays et se faire des leurs, il prit maîtresse chez eux, non pas une
+petite marchande, comme à Lyon, mais une dame bien née et veuve d'un
+gentilhomme[417].
+
+[Note 416: Voir dans Commines les scrupules d'Hastings, qui ne veut
+pas donner quittance de cet argent: «Mettez-le dans ma manche, etc.»]
+
+[Note 417: Galanteries toutes politiques, comme on peut le conclure
+d'un mot de Commines (liv. VI, ch. XIII).]
+
+Parmi tant de prospérités, il baissait fort. Commines, qui revenait
+d'une ambassade, le trouvait tout changé. Il avait bien désiré cette
+Bourgogne, et la chose, si aisée en apparence, traîna, et fut même en
+grand doute. Il avait pâti des obstacles, langui. Qu'on en juge par
+une lettre secrète à son général, où il lâche ce mot d'âpre passion
+(qui effraye dans un roi si dévôt): «_Je n'ay autre paradis_ en mon
+imagination que celui-là... J'ay plus grand faim de parler à vous,
+pour y trouver remède que je n'eus jamais _à nul confesseur pour le
+salut de mon âme_[418]!»
+
+[Note 418: Lenglet.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LOUIS XI TRIOMPHE, RECUEILLE ET MEURT
+
+1480-1482
+
+
+Le roi de France avec ses cinquante-sept ans, déjà, maladif et le
+visage pâle, n'en était pas moins, nous l'avons dit, dans
+l'affaiblissement de tous, le seul jeune, le seul fort. Tout
+languissait autour de lui ou mourait, mourait à son profit.
+
+Dans l'éclipse des anciennes puissances, du pape et de l'empereur, il
+y eut _un roi_, le roi de France. Il prit de provinces d'Empire, la
+Comté, la Provence, et il les garda. Il faillit faire juger le pape.
+Le violent Sixte IV, ayant tué Julien de Médicis par la main des
+Pazzi, jetait une armée sur Florence pour punir Laurent d'avoir
+survécu. Le roi, sans bouger, envoya Commines, arma Milan et rassura
+les Florentins dans la première surprise[419]. Il menaça le pape de la
+Pragmatique et d'un concile qui l'aurait déposé.
+
+[Note 419: Les Médicis étaient les banquiers des rois de France et
+d'Angleterre; ils apparaissent comme garants dans toute grande affaire
+d'argent, spécialement au traité de Pecquigny. Il ne s'en cache
+nullement dans sa réponse à Louis XI. Raynaldi Annales, 1478, § 18-19.
+Les Médicis avaient pour eux le petit peuple, contre eux
+l'aristocratie. M. de Sismondi ne l'a pas senti assez.
+
+Au reste, les Florentins avaient toujours tenu nos rois «pour leurs
+singuliers protecteurs; et, en signe de ce, à chacune fois qu'ils
+renouvellent les gouverneurs de leur seigneurie, _ils font serment
+d'estre bons et loyaux à la maison de France_.» Lettre de Louis XI,
+1478, 17 août. Lenglet, III, 552. Voir à la suite l'_Avis sur ce qui
+semble à faire_ au concile d'Orléans, septembre.]
+
+La Hongrie, la Bohême, la Castille, ambitionnaient son alliance. Les
+Vénitiens, à son premier mot, rompirent avec la maison de Bourgogne.
+Gênes s'offrit à lui et il la refusa, voulant garder l'amitié de
+Milan.
+
+Le vieux roi d'Aragon, Juan II, s'obstina quinze années à vouloir
+retirer de ses mains le gage du Roussillon; il mourut à la peine. Et
+il eut encore le chagrin de voir la Navarre (l'autre porte des
+Pyrénées) tomber dans les mêmes mains avec son petit-fils, que Louis
+XI tenait par la mère et régente, Madeleine de France.
+
+Il avait eu partout un allié fidèle, actif, infatigable, la mort...
+Partout elle avait mis du zèle à travailler pour lui, en sorte qu'il
+n'y eut plus de princes au monde que des enfants, et encore peu
+viables, et que le roi de France se trouvât l'universel protecteur,
+tuteur et gouverneur.
+
+C'est peut-être alors qu'il fit faire pour le dauphin et tous ses
+petits princes son innocent _Rosier des guerres_[420], l'Anti-Machiavel
+d'alors (avant Machiavel).
+
+[Note 420: Paris, 1528, in-folio. Bordeaux, 1616. _V. les deux mss. de
+la Bibl. impériale._]
+
+En Savoie, il avait perdu sa soeur (ce dont il remerciait Dieu), gagné
+ou chassé les oncles du petit duc. Lui-même, comme oncle et tuteur, il
+s'était établi à Montmélian, et il avait pris son neveu en France.
+
+À Florence, il protégeait, comme on a vu, le jeune Laurent; il l'avait
+sauvé. À Milan, la faible veuve, Bonne, une de ces filles de Savoie
+qu'il avait mariées et dotées paternellement, n'était régente que par
+lui; par lui seul, elle se rassurait, elle et son enfant, contre
+Venise, contre l'oncle de l'enfant, Ludovic le More.
+
+En Gueldre, aussi bien qu'en Navarre, en Savoie, à Milan, le
+souverain, c'était un enfant, une femme, et le protecteur Louis XI.
+
+En Angleterre, Édouard vivait et régnait; il était entouré d'une belle
+famille de sept enfants. Et pourtant la reine tremblait, voyant tout
+cela si jeune, son mari vieux à quarante ans, qu'un excès de table
+pouvait emporter. En ce cas, comment protéger le petit roi contre un
+tel oncle (qui fut Richard III!), sinon par un mariage de France, par
+la protection du roi de France, qui partout détestait les oncles,
+protégeait les enfants?
+
+Tout étant, autour de la France, malade et tremblant à ce point, ceux
+du dedans n'avaient à compter sur aucun secours. Le mieux pour eux
+était de rester sages et de ne pas remuer. Quiconque avait cru aux
+forces extérieures avait été dupe. Le Bourguignon appela des troupes
+italiennes, on a vu avec quel succès. Les Pays-Bas crurent à
+l'Allemagne, et firent venir Maximilien, qui ne put rien leur rendre
+de ce qu'ils avaient perdu. Quinze ans durant, la Bretagne invoqua
+l'Angleterre et n'en tira point de secours.
+
+Des grands fiefs, le seul encore qui eût vie, c'était la Bretagne;
+elle vivait de son obstination insulaire, de sa crainte de devenir
+France, appelant toujours l'Anglais, et pourtant elle en eut peur deux
+fois. Le roi, tout en poursuivant le grand drame du Nord, de Flandre
+et de Bourgogne, ne détourna cependant jamais les yeux de la Bretagne,
+qui était pour lui une affaire de coeur. Une fois (au moment où il
+crut avoir rangé son frère en Guienne), il essaya de prendre le Breton
+en lui jetant au col son collier de Saint-Michel, comme on prend un
+cheval sauvage; mais celui-ci n'y fut pas pris.
+
+Louis XI montra une obstination plus que bretonne dans l'affaire de la
+Bretagne, l'assiégeant, la serrant peu à peu. De temps en temps,
+quelqu'un en sortait et se donnait à lui; c'est ce que firent Tannegui
+Duchâtel, et son pupille Pierre de Rohan, depuis maréchal de Gié.
+Patiemment, lentement en dix ans, le roi fit ses approches. La mort de
+son frère lui ayant rendu La Rochelle au midi de Nantes, il saisit
+Alençon, de l'autre côté. De face, il prit l'Anjou, comme on va voir,
+et enfin il hérita du Maine. Vers la fin, il acheta un prétexte
+d'attaque, les droits de la maison de Blois[421], droits surannés,
+prescrits, mais terribles dans une telle main. Le duc n'avait qu'une
+fille; si le dauphin ne l'épousait, il héritait, au titre de la maison
+de Blois. La Bretagne n'avait qu'à choisir, si elle voulait venir à la
+couronne par mariage ou par succession; elle y venait toujours.
+
+[Note 421: D. Morice, III, 343. Daru, 54. _Archives de Nantes, arm._
+A, _cassette_ F. Cf. d'Argentré.]
+
+Tout en attirant les Rohan, il avait acquis leurs rivaux, les Laval,
+les affranchissant du duché, les mettant dans ses armées, dans son
+conseil, leur confiant Melun, une clef de Paris. Gui de Laval, dont
+plus tard le fils et la veuve agirent plus que personne pour marier la
+Bretagne à la France, lui rendit, par sa fille, un autre service moins
+connu, non moins important.
+
+L'an 1447, le roi René donna à Saumur un splendide et fameux tournoi.
+Gui de Laval y mena son jeune fils, âgé de douze ans, y faire ses
+premières armes, et sa fille en même temps qui en avait treize. René,
+plus fol que jeune, fut pris au lacs. Sa femme, la vaillante Lorraine
+qui avait fait la guerre pour lui, et qu'il aimait fort, vit pourtant
+ce jour là qu'elle était vieille. La petite Bretonne fit, avec
+l'innocente hardiesse d'un enfant, le plus joli rôle du tournoi, celui
+de la Pucelle qui venait à cheval devant les chevaliers, mettait les
+combattants en lice et baisait les vainqueurs. Tout le monde prévit
+dès lors, et René lui-même ne cacha pas trop sa pensée nouvelle; il
+mit sur son écu un bouquet de _pensées_.
+
+Isabelle mourut à la longue, René fut veuf. Il pleura beaucoup, parut
+inconsolable. Mais enfin ses serviteurs, ne pouvant le voir dépérir
+ainsi, exigèrent (c'était comme un droit du vassal) que leur seigneur
+se mariât. Ils se chargèrent de chercher une épouse et ils
+cherchèrent si bien qu'ils en découvrirent une[422], cette même petite
+fille, Jeanne de Laval, qui était devenue une grande et belle fille de
+vingt ans. René en avait quarante-sept; ils le voulurent, il se
+résigna.
+
+[Note 422: Sembla bien aux barons d'Anjou que Dieu la leur avoit
+adressée, affin que ilz n'eussent la peine d'aller chercher plus
+loing. Histoire agrégative des annalles et cronicques d'Anjou,
+recueillies et mises en forme par noble et discret missire Jehan de
+Bourdigné, prestre, docteur ès-droitz. On les vend à Angiers (1529,
+in-folio; CLII verso).]
+
+Ce mariage fut agréable au roi, qui fit archevêque de Reims Pierre de
+Laval, le petit frère de Jeanne. René, au milieu de cette aimable
+famille française, fut comme enveloppé de la France; il oublia le
+monde. Il avait dès lors bien assez à faire pour amuser sa jeune
+femme, et une soeur encore plus jeune qu'elle avait avec elle. En
+Anjou, en Provence, il menait la vie pastorale, tout au moins par
+écrit, rimant les amours des bergers, se livrant aux amusements
+innocents de la pêche et du jardinage; il goûtait fort la vie rurale,
+comme «la plus lointaine de toute terrienne ambition.» Il avait encore
+un plaisir[423], de chanter à l'église, en habit de chanoine, dans un
+trône gothique, qu'il avait peint et sculpté. Son neveu Louis XI aida
+à l'alléger des soucis du gouvernement en lui prenant l'Anjou. On
+hésitait à l'avertir[424]; il était alors au château de Beaugé, fort
+appliqué à peindre une belle perdrix grise; il apprit la nouvelle sans
+quitter son tableau.
+
+[Note 423: Un autre: de se chauffer l'hiver _à la cheminée du bon roi
+René_, c'est-à-dire au soleil, proverbe provençal.]
+
+[Note 424: «Oyant nouvelles que le Roy son nepveu estoit à Angiers, il
+monta à cheval pour le venir festoyer, ignorant encore ce qui avoit
+esté faict en son préjudice. Et combien que ses domestiques en fussent
+bien informez..., etc. Le noble Roy, oyant racompter la perte et
+dommage de son pays d'Anjou que tant il aymoit, se trouva quelque peu
+troublé. Mais, quand il eut reprins ses espritz, à l'exemple du bon
+père Job...» Bourdigné.]
+
+Il avait bien encore quelques vieux serviteurs qui s'obstinaient à
+vouloir qu'il fût roi, et qui sous main traitaient avec la Bretagne ou
+la Bourgogne; mais cela tournait toujours mal: Louis XI savait tout,
+et prenait les devants. On a vu qu'au moment où ils offraient la
+Provence au duc de Bourgogne, Louis XI accourut, saisit Orange et le
+Comtat. René ne se tira d'affaire qu'en lui donnant promesse écrite
+qu'après lui et son neveu Charles, il aurait la Provence; lui-même il
+écrivit cet acte, l'enlumina, l'orna de belles miniatures. C'était
+mourir de bonne grâce, et au reste il était mort dès la fatale année
+où il perdit ses enfants, Jean de Calabre mort à Barcelone, Marguerite
+prise à Teukesbury. Il lui restait un petit-fils, René II, mais fils
+d'une de ses filles, et ses conseillers lui assuraient que la Provence
+(quoique fief féminin et terre d'Empire) devait, la ligne mâle
+manquant, revenir à la France[425]. Alors il soupirait et se peignait
+dans sa miniature, sous l'emblème d'un vieux tronc dépouillé qui n'a
+qu'un faible rejeton.
+
+[Note 425: L'habile Palamède de Forbin trouva cette clause dans l'acte
+de mariage de l'héritière de Provence et du frère de saint Louis. V.
+Papon, Du Puy.]
+
+Son neveu et héritier, le roi, avait hâte d'hériter, il ne pouvait
+attendre: «Il envieillissoit, devenoit malade.» Il se ménageait peu;
+au défaut de guerre, il chassait; il lui fallait une proie. Seul au
+Plessis-les-Tours, il tenait son fils à Amboise sans le voir, et il
+envoya sa femme encore plus loin en Dauphiné. Souvent il partait de
+bonne heure, chassait tout le jour, au vent, à la pluie, dînant où il
+pouvait, causant avec les petites gens, avec des paysans, avec des
+charbonniers de la forêt. Il lui arrivait, inquiet qu'il était
+toujours, voulant tout voir et savoir, de se lever le premier et,
+pendant qu'on dormait, de courir le château; un jour, il descend aux
+cuisines, il n'y avait encore qu'un enfant qui tournait la broche:
+«Combien gagnes-tu?»--L'enfant qui ne l'avait jamais vu, répondit:
+«Autant que le roi.--Et le roi, que gagne-t-il?--Sa vie, et moi la
+mienne.»
+
+Le marmiton avait parlé fièrement, prenant apparemment ce rôdeur mal
+mis pour un pauvre... Il ne se trompait pas. Jamais il n'y avait
+pauvreté plus profonde, plus famélique et plus avide. Âpreté de
+chasseur ou faim de mendiant, c'est ce qu'expriment toutes ses
+paroles, parfois violentes et âcres, souvent flatteuses, menteuses,
+humblement caressantes et rampantes... Tant il avait besoin[426]!
+besoin de telle province aujourd'hui, demain de telle ville... Né
+avide, mais plus avide comme roi et royaume, il souffre, on le sent
+bien, de tous les fiefs qu'il n'a pas encore. La royauté avait en elle
+l'insatiable abîme qui devait tous les absorber.
+
+[Note 426: Lire la lettre si humble à Hastings, et le billet si tendre
+à un de ses serviteurs, M. de Dunois, pour qu'il expédie l'affaire de
+Savoie: «Mon frère! Mon ami!...» Nulle part peut-être on n'a vu les
+affaires traitées avec tant de passion. Ces deux lettres, si
+caractéristiques, ont été publiées pour la première fois par
+mademoiselle Dupont: Commines, II, 219, 221.]
+
+On a vu ses âpres commencements avant le Bien public, et comment cette
+faim s'aiguisa par l'obstacle. Tout à coup tout devient facile, les
+États, les provinces pleuvent, se donnent elle-même, la proie, le
+gibier vient prier le chasseur. L'ardeur de prendre se calmera sans
+doute?... C'est le contraire, la passion violente, inique, et qui
+irait contre Dieu, voit le jugement de Dieu se déclarer pour elle;
+elle se sent profondément juste, profondément injuste lui paraît tout
+ce qu'elle n'a pas encore. L'unité du royaume, confusément sentie
+comme un droit futur, lui justifie tous les moyens. Désormais assez
+fort pour n'avoir plus besoin de force, pouvant s'adjuger ce qu'il
+veut conquérir par arrêt, ce n'est plus un chasseur, il siége comme
+juge. Sa passion maintenant, c'est la justice. Il va toujours juger;
+point de jours fériés, saint Louis fit justice même au Vendredi-Saint.
+
+Justice ici mêlée de guerre, et parfois l'exécution avant le procès.
+Celui d'Armagnac fut abrégé par le poignard. On a vu ceux d'Alençon,
+de Saint-Pol, de Nemours. Le pauvre vieux René, un roi, fut menacé de
+contrainte par corps. Le prince d'Orange fut poursuivi, justicié en
+effigie, pendu par les pieds. Ce formidable duc de Bourgogne n'échappe
+pas. À peine mort, le Parlement saisit son cadavre. Les procureurs lui
+prouvent à ce chevalier mort par chevalerie, que, sous sa belle
+armure, il avait la foi du procureur; on lui retrouve son billet de
+Péronne, le fameux sauf-conduit écrit de sa main, on lui établit par
+rapport d'experts qu'il a juré et qu'il a menti[427].
+
+[Note 427: Si l'on veut récuser le témoignage de M. de Crèvecoeur, on
+ne peut guère suspecter celui d'un homme aussi loyal que le grand
+bâtard, frère du duc, ni celui de Guillaume de Cluny, qui ne quitta le
+service de Bourgogne que malgré lui et pour ne pas périr avec
+Hugonet. V. Lenglet, IV, 409.]
+
+Le Parlement n'allait pas assez vite dans ces besognes royales. Sans
+doute il se disait que le roi était mortel, que les grandes familles
+dureraient après lui et sauraient bien retrouver les juges. Donc, il
+ménageait tout. Que le roi fût mécontent ou non, il ne pouvait sévir;
+on ne coupe pas la tête à une grande compagnie.
+
+Il résulta de là une chose odieuse, c'est que les procès se firent par
+commissaires, à qui les biens de l'accusé étaient donnés d'avance, et
+qui avaient intérêt à la condamnation.
+
+Et de cette chose odieuse, une chose effroyable naquit, une espèce
+nouvelle, celle des commissaires, qui, créée par la tyrannie pour son
+besoin passager, voulait durer et besogner toujours, qui, ayant pris
+goût à la curée, ne chassait plus seulement à la voix du maître, mais
+s'ingéniait à trouver des proies, et faute d'ennemis poursuivait les
+amis.
+
+Il y avait deux princes du sang, que les autres princes et les grands
+du royaume accusaient fort et regardaient comme amis du roi, comme
+traîtres[428]. L'un était le duc de Bourbon, au frère duquel Louis XI
+avait donné sa fille. L'autre était le comte du Perche, fils du duc
+d'Alençon, mais élevé par le roi, et qui en 1468 avait trahi pour lui
+les Bretons et son père.
+
+[Note 428: C'est ce que disait le duc de Nemours (V. son _Procès
+ms._): «Ce mauvais homme, M. de Bourbon, nous a tous trahis.»]
+
+Ces deux princes furent la proie nouvelle contre laquelle les
+commissaires animèrent le roi, et ils n'y trouvèrent que trop de
+facilité dans le triste état de son esprit. Il se sentait défaillir,
+et faisait d'autant plus effort pour se prouver à lui et aux autres,
+par mille choses violentes et fantasques, qu'il était en vie. Il
+faisait acheter de toutes parts des chiens de chasse, des chevaux, des
+bêtes curieuses. Il faisait de grands remuements dans sa maison,
+renvoyant ses serviteurs pour en prendre d'autres. À quelques-uns il
+ôtait leurs offices, faisait des justices sévères; il frappait loin et
+rude.
+
+Entre autres gens très-propres à faire ou conseiller des choses
+violentes, il avait un dur Auvergnat, nommé Doyat, né sujet du duc de
+Bourbon, chassé par lui, qui trouva jour pour se venger. Un moine,
+venu du Bourbonnais, avait remué Paris en prêchant contre les abus,
+disant hardiment que le roi était mal conseillé[429]. Le roi crut sans
+difficulté que le duc de Bourbon, cantonné dans ses fiefs, avait
+envoyé cet homme pour tâter le peuple[430]; on disait qu'il fortifiait
+ses places, qu'il empêchait les appels au roi, qu'il était roi chez
+lui[431]. Louis XI avait encore un grief contre lui, c'est qu'il ne
+mourait pas. Goutteux et sans enfants, ses biens devaient passer à son
+frère, gendre du roi, puis, si ce frère n'avait pas d'enfants mâles,
+ils devaient échoir au roi même. Mais il ne mourait pas... Doyat se
+fit fort d'y pourvoir. Il se fit nommer par le Parlement, avec un
+autre, pour aller faire le procès à son ancien seigneur. Il arrive à
+grand bruit dans ce pays, où depuis tant d'années on ne connaissait de
+maître que le duc de Bourbon; il ouvre enquête publique, provoque les
+scandales, engage tout le monde à déposer hardiment contre lui. Au nom
+du roi, défense aux nobles du Bourbonnais de _faire alliance_ avec le
+duc de Bourbon. Il l'enfermait ainsi tout seul dans ses châteaux. Là
+même il ne fut pas tranquille, on vint lui prendre ses officiers chez
+lui, il ne restait qu'à l'enlever lui-même. Son frère, Louis de
+Bourbon, évêque de Liége, fut tué peu après par le Sanglier, qui, avec
+une bande recrutée en France[432], prit un moment l'évêché pour son
+fils.
+
+[Note 429: Jean de Troyes.]
+
+[Note 430: Il craignait toujours les mouvements de Paris, de
+l'Université, etc. La fameuse ordonnance pour imposer silence aux
+nominaux n'a, je pense, aucun autre sens. Voir les articles, fort
+spécieux, qu'ils lui présentèrent, mais dans le moment le moins
+favorable, dans la crise de 1473. Baluze, Miscellanea (éd. Mansi), II,
+293.]
+
+[Note 431: Le duc, longtemps ménagé, employé par le roi, pour la ruine
+des grands, exerçait avec d'autant plus de sécurité sa royauté
+féodale; on l'accusait d'exclure certains députés des assemblées
+provinciales, etc. Quant à son mariage, et celui de son frère, voir
+les pièces dans l'Ancien Bourbonnais, par MM. Allier, Michel et
+Batissier.]
+
+[Note 432: Et à Paris même. Un autre frère du duc de Bourbon,
+l'archevêque de Lyon, serviteur fort docile du roi, n'en fut pas moins
+dépouillé de son autorité sur Clermont, qui dès lors élut ses consuls.
+Jean de Troyes, XIX, 105. Molinet, II, 311. Oseray, Histoire de
+Bouillon, 131.
+
+Sur l'affranchissement de cette ville, lire Savaron, et les curieux
+extraits que M. Gonod a donnés des _Registres du Consulat_, au moment
+de la visite de Doyat, sous le titre de Trois Mois de l'histoire de
+Clermont en 1481.]
+
+Ces violences, ces outrages, et que cet Auvergnat, né chez le duc de
+Bourbon, l'eût foulé sous ses souliers ferrés, c'étaient des choses
+qu'on ne pouvait faire sans risque. La religion féodale n'était pas
+tellement éteinte qu'il ne se trouvât, entre ceux qui mangeaient le
+pain du seigneur, un homme pour le venger. Commines, si bien instruit,
+dit positivement que la bonne volonté ne manqua pas, que plusieurs
+eurent envie «d'entrer en ce Plessis, et _dépêcher les choses_, parce
+qu'à leur avis rien ne se dépêchoit.» De là, la nécessité de grandes
+précautions; le Plessis se hérisse de barreaux, grilles, guérites de
+fer. On y entre à peine. Peu de gens approchent et bien triés;
+c'est-à-dire que de plus en plus, le roi ne voyant plus que tels et
+tels, tout absolu qu'il peut paraître, se trouve dans leurs mains. Un
+accident augmenta ce misérable état d'isolement.
+
+Un jour, dînant près de Chinon, il est frappé, perd la parole. Il veut
+approcher de la fenêtre, on l'en empêche, jusqu'à ce que son médecin,
+Angelo Catto, arrive et fait ouvrir. Un peu remis, son premier soin
+fut de chasser ceux qui l'avaient tenu et empêché d'approcher des
+fenêtres.
+
+Entre cette attaque et une seconde qu'il eut peu après, il se donna,
+dans sa faiblesse, un spectacle de sa puissance. Il réunit à
+Pont-de-l'Arche la nouvelle armée qu'il organisait. Campée là sur la
+Seine, elle était à portée de marcher sur la Bretagne ou sur Calais.
+Elle rompit le projet du Breton, qui offrait sa fille au prince de
+Galles. Le roi lui avait déjà saisi Chantocé. Il se hâta de demander
+pardon.
+
+Cette armée était une belle et terrible machine, forte et légère dans
+son rempart de bois, qu'elle posait, enlevait à volonté. La pâle
+figure mourante sourit, et se complut dans cette image de force. Elle
+se sentait là en sûreté; ceux-ci étaient des hommes sûrs, des
+Suisses[433] ou armés à la suisse. Dans les armes, dans les costumes,
+rien qui sentît la France; hoquetons de toutes couleurs, hallebardes,
+lances à rouelle qu'on n'avait jamais vues. Une armée muette qui ne
+savait que deux mots: _geld_ et _trinkgeld_. Nul mouvement, qu'au son
+du cor. Le roi ne voulait plus d'hommes, mais des soldats; plus de ces
+francs-archers pillards, qui s'étaient débandés à Guinegate; de
+gentilshommes encore moins, il leur fit dire de payer au lieu de
+servir et de rester chez eux. Plus de Français, ni peuple, ni
+nobles... Le brillant spectacle de ces bandes égaya peu nos vieux
+capitaines, qui avaient tant fait pour avoir une milice nationale, et
+qui à la longue l'avaient formée, aguerrie. Ils sentaient qu'un jour
+ou l'autre ces Allemands pourraient bien battre ceux qui les payaient,
+qu'on n'en serait pas maître, et qu'on maudirait alors un roi qui
+avait désarmé la France.
+
+[Note 433: Ce commerce d'hommes, si coûteux à la France, fut encore
+plus funeste à la Suisse. Des querelles terribles y éclatèrent entre
+les villes et les campagnes, pour des questions d'argent, de butin,
+etc. (Tillier.) Stettler dit qu'en 1480, on ne put rétablir la sûreté
+des routes qu'en faisant pendre quinze cents pillards.]
+
+La France n'était plus sûre pour le garder. À qui donc se fiait-il? à
+un Doyat, un Olivier le Diable, à maître Jacques Coctier, médecin et
+président des comptes, un homme hardi, brutal, qui le faisait trembler
+lui-même. Deux hommes étaient encore autour de lui, peu rassurants,
+MM. du Lude et de Saint-Pierre; l'un, un joyeux voleur qui faisait
+rire le roi; l'autre, son sénéchal, sinistre figure de juge, qui eût
+pu être bourreau. Parmi tout cela, le doux et cauteleux Commines,
+qu'il aimait et faisait coucher avec lui; mais il croyait les autres.
+
+Au retour de son camp, il fut frappé de nouveau, «et fut quelque deux
+heures qu'on le croyoit mort; il étoit dans une galerie, couché sur
+une paillasse... M. du Bouchage et moi (dit Commines), nous le vouâmes
+à monseigneur saint Claude, et les autres qui étoient présents le lui
+vouèrent aussi. Incontinent la parole lui revint, et sur l'heure il
+alla par la maison, mais bien foible...» Un peu remis, il voulut voir
+les lettres qui étaient arrivées et qui arrivaient de moment en
+moment: «On lui montrait les principales, et je les lui lisois. Il
+faisoit semblant de les entendre, et les prenoit en la main, et
+faisoit semblant de les lire, quoiqu'il n'eût aucune connoissance, et
+disoit quelque mot, ou faisoit signe des réponses qu'il vouloit être
+faites.»
+
+Du Lude et quelques autres logeaient sous sa chambre, «en deux petites
+chambrettes.» C'était ce petit conseil qui réglait en attendant les
+affaires pressées. «Nous faisions peu d'expéditions, car il étoit
+maître avec lequel il falloit charrier droit.»
+
+Entre ses deux attaques, on lui fit faire deux choses, délivrer le
+cardinal Balue que le légat réclamait, et mettre en prison le comte du
+Perche. Ce procès, oeuvre ténébreuse et la plus inconnue du temps,
+mérite explication.
+
+Le 14 août 1481, on l'arrête et on le met dans une cage de fer, la
+plus étroite qu'on eût faite, une cage d'un pas et demi de long... Sur
+quelle accusation? la moins grave, d'avoir voulu sortir de France.
+
+Cette terrible rigueur étonne fort, quand on sait que, peu d'années
+auparavant, on examina en conseil s'il fallait l'arrêter, que deux
+personnes lui furent favorables et que l'une des deux était Louis
+XI[434]. Pour bien comprendre, il faut savoir de plus que plusieurs
+conseillers avaient du bien de l'accusé, et étaient intéressés à le
+faire mourir.
+
+[Note 434: Le comte du Perche dit qu'avant le voyage du roi à Lyon,
+«il y avoit eu douze personnes au conseil du Roy dont tous avoient
+esté d'oppinion que ont pransist luy qui parle, fors le Roy et Mons.
+de Dampmartin, lequel Dampmartin avoit dit au Roy qu'il n'y a homme
+qui, quant il savoit que le roy le vouldroit faire prandre ou
+destruyre, qu'il ne mist peine de se sauver... Le dit qui parle
+n'avoit qui tenist pour luy, fors le Roy et ledit de Dampmartin... Luy
+qui parle, estoit bien tenu au Roy, car il n'avoit eu amy que luy et
+le dict seigneur de Dampmartin.» _Procès ms. du comte du Perche (copie
+du temps)_, f. VI _verso_; _Archives du royaume, Trésor des Chartes_,
+J. 940.]
+
+Ce malheureux comte du Perche était un de ces enfants que le roi avait
+élevés chez lui, comme le prince de Navarre et autres, et qu'il avait
+formés et dressés à trahir leurs pères. En 1468, le comte du Perche
+prit parti contre son père, le duc d'Alençon, et son parent, le duc de
+Bretagne, en sorte que, détesté des ennemis du roi, il se ferma à
+jamais le retour, appartint au roi seul. Louis XI, avec qui il avait
+toujours vécu, le connaissait très-bien pour un homme léger, futile,
+et qui, «après les belles filles», ne connaissait que ses faucons. Il
+n'en tenait guère compte, lui payait mal sa pension; de longue date,
+il avait occupé ses places, et pour ses terres, il en disposait, les
+donnait comme siennes. Sa patience, déjà fort éprouvée par le roi, le
+fut bien plus encore par ceux qui, ayant son bien et voulant le
+garder, voulurent avoir sa vie. Pour cela il fallait, à force
+d'outrages et de provocations, faire de cette inoffensive créature un
+conspirateur. Chose difficile; il craignait le roi comme Dieu. Un de
+ses serviteurs disant un jour, dans sa chambre à coucher, un mot hardi
+contre le roi, il eut peur et le gronda fort.
+
+Pour surmonter sa peur, il en fallait une plus forte. On imagina de
+lui faire arriver des lettres anonymes où charitablement on
+l'avertissait que le roi allait le faire tondre, le faire moine...
+Cela l'effraya fort... Puis d'autres lettres arrivent: le roi va le
+faire pendre... D'autres encore: Il le fera tuer. Ce pauvre diable
+craignait horriblement la mort; il y paraît dans son procès. Il ne lui
+vint rien dans l'esprit contre le roi, nulle défense ou vengeance:
+seulement, il commença à regarder de tous côtés par où il
+s'enfuirait... Le plus près, c'était la Bretagne, mais c'était un pays
+hostile où il n'y avait pour lui nulle sûreté. «Si je trouvais à
+m'embarquer, disait-il, j'irais en Angleterre, ou bien encore à
+Venise; j'épouserais une bourgeoise de Venise et je serais riche.»
+
+En l'effrayant ainsi, on tâchait d'autre part d'effrayer Louis XI. Les
+gens du comte, sa soeur même (bâtarde d'Alençon), rapportaient ou
+forgeaient des mots qu'il aurait dits, et qu'on interprétait de façon
+sinistre. On assurait, par exemple, qu'il avait dit à un de ses
+domestiques: «Ne serais-tu donc pas homme à donner un coup de dague
+pour moi?»
+
+Quoique le duc de Nemours, qui dénonça tant de gens, n'eût rien dit
+contre le comte du Perche, Louis XI, de plus en plus défiant, et sans
+doute bien travaillé par ceux qui y avaient intérêt, finit par croire
+ce que l'on voulait, et signa une lettre pour avouer du Lude de tout
+ce qu'il ferait. Ce qu'il fit, ce fut d'arrêter l'homme sur l'heure,
+et il le mit dans cette cage étroite où on lui passait le manger avec
+une fourche[435]. Il l'environna de ses serviteurs à lui du Lude, et,
+ce qui est plus choquant à dire, il employait à ce métier de geôlier
+ou d'espion, sous prétexte _d'amuser le comte_, un enfant qui était
+son fils.
+
+[Note 435: «Il avoit esté mis à Chinon en une caige de fer d'un pas et
+demy de long en laquelle il fut environ six jours sans en partir, et
+luy donnoit-on à menger avecque une fourche; et par après les dicts
+six jours, on le tiroit hors de la caige, pour menger, et après,
+estoit remis en la caige, ou il est demeuré par ung yver l'espace de
+XII sepmaines, à l'occasion de quoy il a une espaulle et une cuisse
+perdue, et a une maladie à la teste dont il est en grand danger de
+mourir.» _Archives, ibidem, fol. 170._]
+
+Du Lude se fit nommer commissaire avec Saint-Pierre et quelques
+autres; mais il ne put si bien faire que l'enquête ne fût conduite par
+le chancelier, le prudent Doriole. L'accusé ayant parlé des lettres
+anonymes qu'on lui avait écrites, devenait accusateur, et probablement
+embarrassait tel et tel de ses juges. Mais il était faible, variable,
+facile à intimider; ils lui dirent que _rien ne pouvait tant l'aider_
+que de dire vrai et _de ne dénoncer personne_, et il se démentit,
+consentant à faire croire: «Que c'était lui qui les avait écrites.»
+
+Il montrait du reste assez bien qu'il était dangereux pour lui
+d'aller en Bretagne, qu'il y était haï. Il ajoutait cette chose, bien
+forte en sa faveur: «Il n'y a pas d'homme en France qui doive craindre
+tant que moi la mort du roi. Si le roi nous manquait, il n'y aurait
+plus personne pour me faire grâce. M. le dauphin serait trop jeune
+pour rien empêcher, on me ferait mourir.[436]»
+
+[Note 436: «N'y a homme au royaume de France qui fust plus desplaisant
+que luy du mal, ni de la mort du Roy, car quant le Roy seroit failly,
+il n'aroit plus à qui recourir pour lui faire grace.» _Archives,
+ibid._, fol. 57.]
+
+Plus il prouvait qu'il n'eût osé aller en Bretagne et plus le roi
+pensait qu'il voulait passer en Angleterre, ce qui était plus grave
+encore. Nulle preuve au reste ni pour l'un ni pour l'autre. La
+peureuse nature de l'accusé vint au secours des juges. Un homme que du
+Lude lui avait donné pour le soigner, qui lui avait inspiré confiance
+et qu'il faisait coucher avec lui, l'éveille brusquement une nuit et
+lui dit: «Par le corps de Dieu, vous êtes un homme mort, si vous ne
+prenez garde[437].» Et lui conte qu'un sien frère a entendu les sires
+du Lude et de Saint-Pierre dire en se promenant qu'il fallait profiter
+d'une absence du roi pour le faire mourir... Le prisonnier éperdu prie
+l'homme, le conjure de lui donner moyen de fuir... Oui, mais d'abord
+il faut s'assurer s'il peut fuir en Bretagne, si le duc est mieux
+disposé, il faut _écrire au duc_. Voici une écritoire...--Il écrit, et
+il est perdu.
+
+[Note 437: «Commençoit à soy endormir, il le tira deux ou trois fois
+par la chemise, tellement que il se tourna et demanda qu'il y
+avoit...» _Ibid._, fol. 70 et fol. 195.]
+
+Il l'eût été du moins, si par bonheur du Lude ne fût mort sur ces
+entrefaites. Le roi qui, sans doute, ne se fiait plus assez à la
+commission, mit l'affaire dans les mains de son gendre Beaujeu, et de
+son âme damnée, le lombard Boffalo qui présiderait une commission
+nouvelle tirée du Parlement (19 mars 1482). Boffalo cependant voyait
+le roi malade, il savait bien qu'à sa mort, il aurait lui-même de
+grandes affaires au Parlement pour la dépouille du duc de Nemours; il
+se prêta aux lenteurs calculées des parlementaires, et laissa traîner
+l'affaire jusqu'à la fin du règne. L'accusé, qui avait fait des aveux
+maladroits, à se perdre, n'en fut pas moins quitte pour garder prison,
+en demandant pardon au roi (22 mars 1483)[438].
+
+[Note 438: Et non 1482, comme le met à tort l'Art de vérifier les
+dates.]
+
+ * * * * *
+
+La fortune semblait prendre un malicieux plaisir, en ces derniers
+temps, à combler le mourant de grâces imprévues, dont il ne devait pas
+profiter. À peine il apprenait la mort de Charles du Maine, neveu de
+René (12 déc. 1482), à peine il entrait en jouissance du Maine, de la
+Provence, de ces beaux ports, de la mer d'Italie... Une nouvelle lui
+vient du Nord, charmante et saisissante... Elle se confirme: la maison
+de Bourgogne est éteinte, tout comme celle d'Anjou, la jeune Marie est
+morte, comme le vieux René. Son cheval l'a jeté par terre, et avec
+elle tout espoir de Maximilien. Blessée de cette chute, elle mourut en
+quelques jours. Soit pudeur, soit fierté, la souveraine dame de
+Flandre aurait mieux aimé mourir, si l'on en croit le comte, que de se
+laisser voir aux médecins; la fille, comme le père, aurait péri par
+une sorte de point d'honneur (28 mars 1483)[439].
+
+[Note 439: Pontus Heuterus assure que Maximilien ne put jamais
+entendre parler de Marie sans pleurer. Lorcheimer raconte que
+Trithème, pour le consoler, évoqua Marie et la lui fit apparaître;
+mais cette vue lui fut si douloureuse qu'il défendit au magicien, sous
+peine de la vie, d'évoquer les morts du tombeau. (Le Glay.)]
+
+Maximilien en avait deux enfants. Mais il n'était nullement à croire
+que les Flamands qui, du vivant de leur dame et sous ses yeux, lui
+avaient tué ses serviteurs, acceptassent jamais la tutelle d'un
+étranger. Il avait peu de poids d'ailleurs, peu de crédit. Pendant que
+la douairière de Bourgogne négociait pour lui à Londres, il écrivait à
+Louis XI, qui ne manquait pas de montrer ses lettres aux Anglais.
+Aussi n'avaient-ils nulle confiance en Maximilien. Ils ne voulaient
+lui donner secours qu'autant qu'il les payerait d'avance. Tout le
+payement qu'il avait à leur offrir, c'était la gloire, la belle chance
+de gagner encore des batailles de Crécy, de conquérir leur royaume de
+France... Louis XI parlait moins, agissait mieux; il offrait des
+choses palpables, des sacs d'argent, des écus neufs, des présents de
+toute sorte, de la vaisselle plate travaillée à Paris.
+
+De longue date, il avait eu cette divination qu'un moment viendrait
+pour brouiller la Flandre; il l'avait toujours pratiquée tout
+doucement, en bas par son barbier flamand, en haut par M. de
+Crèvecoeur. Il avait à Gand de bien bons amis, qui touchaient pension,
+un Wilhelm Rim entre autres, premier conseiller de la ville, «saige
+homme et malicieux», et un certain Jean de Coppenole, chaussetier et
+syndic des chaussetiers, qui, sachant écrire, se fit nommer clerc des
+échevins, et fut enfin grand doyen des métiers; c'était un homme
+très-utile.
+
+La première chose qu'ils firent, ce fut de mettre la main sur les deux
+enfants, sur le petit Philippe et la petite Marguerite (celle-ci
+encore en nourrice), et de dire que, d'après leur Coutume, les enfants
+de Flandre ne pouvaient avoir de nourrice que la Flandre même. Le
+Brabant et autres provinces ayant réclamé, les Flamands promirent de
+les garder seulement quatre mois; puis, chaque province les aurait
+quatre mois à son tour. Mais le terme arrivé, quand il fallut les
+rendre, ils déclarèrent qu'ils ne pouvaient s'en séparer, que c'était
+trop contre leur privilége[440].
+
+[Note 440: V. _passim_ les notes du Barante-Gachard, fort instructives
+et tirées des actes.]
+
+Un conseil de tutelle fut nommé, où Maximilien figura pour la forme;
+c'était lui plutôt qui était en tutelle. La Flandre et le Brabant le
+tenaient de court, le traitaient comme un mineur ou un interdit. Ses
+amis d'Allemagne, jeunes comme lui, et qui n'avaient rien vu de tel en
+leur pays, lui donnèrent le conseil tudesque de prendre quelques
+bourgeois récalcitrants et d'en faire exemple; cela finirait tout...
+Cela justement le perdit.
+
+Les Flamands dès lors se donnèrent de coeur au roi; ils se prirent
+pour lui d'une singulière tendresse; il n'arrivait pas à Gand un
+messager, un trompette, qu'il ne fût entouré, qu'on ne lui demandât
+nouvelles de la santé du roi et de monseigneur le dauphin. Ce roi
+qu'ils avaient tant haï, ils l'estimaient; ils voyaient bien qu'il
+avait les mains longues, lorsque de l'une il leur prenait encore la
+ville d'Aire, et que de l'autre il lançait sur Liége ce damné
+Sanglier.
+
+Rim et Coppenole aidant, ils comprirent que jamais ils ne trouveraient
+un parti plus honorable pour leur petite Marguerite que ce jeune
+dauphin qui tout à l'heure allait être roi de France. C'était une
+bonne occasion de se débarrasser de ces provinces françaises qui sous
+le feu duc n'avaient servi qu'à tourmenter la Flandre. N'était-elle
+pas bien assez riche, avec la Hollande et le Brabant? Qu'était-ce que
+l'Artois? rien qu'un frein pour brider la Flandre; quand le comte
+n'aurait plus, contre Gand et Bruges, ses nobles chevauchées d'Artois
+et de Bourgogne, il faudrait bien qu'il entendît raison.
+
+S'il faut en croire Commines, Louis XI eût été heureux de tirer d'eux
+une bonne cession de l'Artois ou de la Bourgogne. Ils l'obligèrent de
+les garder toutes deux. S'ils avaient pu encore lui donner le Hainaut
+et Namur, tous les pays wallons, ils l'auraient fait bien volontiers,
+tout cela dans l'idée d'avoir désormais des comtes de Flandre
+paisibles et raisonnables.
+
+Heureux roi! Gâté de la fortune, violenté... «demandant peu et
+recevant trop...» Ses amis, Rim et Coppenole, vinrent lui apporter ce
+splendide traité, la couronne de son règne. Ils furent bien étonnés de
+trouver le grand roi dans ce petit donjon, derrière ces grilles de
+fer, ces moineaux de fer, ce guet terrible, une prison enfin, si bien
+gardée qu'on n'entrait plus. Le roi y était consigné; il était si
+maigre et si pâle qu'il n'eût osé se montrer. Toujours actif du reste,
+au moins d'esprit. Ce qui restait de plus vivant en lui, c'était
+l'âpreté du chasseur, le besoin de la proie; seulement, ne pouvant
+plus sortir, il allait un peu de chambre en chambre avec des petits
+chiens dressés exprès, et chassait aux souris.
+
+Les Flamands furent reçus le soir, avec peu de lumières, dans une
+petite chambre. Le roi, qui était dans un coin et qu'on voyait à peine
+dans sa riche robe fourrée (il s'habillait richement vers la fin),
+leur dit, en articulant difficilement[441], qu'il était fâché de ne
+pouvoir se lever ni se découvrir. Il causa un moment avec eux, puis
+fit apporter l'Évangile sur lequel il devait jurer. «Si je jure de la
+main gauche, dit-il, vous m'excuserez, j'ai la droite un peu faible.»
+Et en effet, elle était déjà comme morte, tenue par une écharpe[442].
+
+[Note 441: Il ne pouvait plus déjà prononcer la lettre R.]
+
+[Note 442: Cependant il réfléchit sans doute qu'un traité _juré de la
+main gauche_ pourrait bien être un jour annulé sous ce prétexte, et il
+toucha l'Évangile du coude droit, ce qui fit rire les Flamands:
+«Cubito etiam dextro multum ridiculè...» _Pseudo-Amelgardi, lib. XI._]
+
+Ce mariage flamand rompait le mariage anglais, cette paix faisait une
+guerre. Mais, comme il était dit qu'à ce moment tout réussirait au
+mourant par delà ses voeux, l'Angleterre ne fit rien. Sa fureur fut
+pourtant extrême. Répudiée par la France, elle l'était encore par
+l'Écosse. Deux mariages rompus à la fois, deux filles d'Édouard
+dédaignées; Édouard s'en consola à table, et tant qu'il y mourut.
+Louis XI lui survécut. Les tragédies qui suivirent le mettaient en
+repos[443].
+
+[Note 443: Richard III lui écrivit, lui demanda amitié (c'est-à-dire
+pension), mais le roi, au rapport de Commines: «Ne voulut répondre à
+ses lettres, ni ouïr le messager, et l'estima très-cruel et mauvais.»]
+
+Tout allait bien pour lui, il était comblé de la fortune... seulement
+il mourait. Il le voyait, et il semble qu'il se soit inquiété du
+jugement de l'avenir. Il se fit apporter les Chroniques de
+Saint-Denis[444], les voulut lire, et sans doute y trouva peu de
+chose. Le moine chroniqueur pouvait, encore moins que le roi,
+distinguer, parmi tant d'événements, les résultats du règne, ce qui en
+resterait.
+
+[Note 444: La première idée qui se présente, c'est qu'il craignait que
+les moines n'eussent fait de l'histoire une satire. Il semble pourtant
+qu'il ait été curieux de l'histoire pour elle-même. Dans l'acte où il
+confirme la chambre des comptes d'Angers, il parle avec une sorte
+d'enthousiasme de ce riche dépôt de documents. V. _Du Puy, Inventaire
+du Trésor des chartes_, II, 61, et l'Art de vérifier les dates (Anjou,
+1482).]
+
+Une chose restait d'abord, et fort mauvaise. C'est que Louis XI, sans
+être pire que la plupart des rois de cette triste époque[445], avait
+porté une plus grave atteinte à la moralité du temps. Pourquoi? _Il
+réussit._ On oublia ses longues humiliations, on se souvint des succès
+qui finirent; on confondit l'astuce et la sagesse. Il en resta pour
+longtemps l'admiration de la ruse, et la religion du succès[446].
+
+[Note 445: Observation fort juste de M. de Sismondi. Le savant
+Legrand, parfois un peu simple, parle en plusieurs endroits de la
+_bonté_ de Louis XI. Cela est fort... Néanmoins, Commines assure qu'il
+détesta la trahison de Campobasso et la cruauté de Richard III. La
+Chronique scandaleuse, qui ne lui est pas toujours favorable, remarque
+qu'il cherchait à éviter, dans la guerre même, l'effusion du sang, ce
+qui est confirmé par son ennemi Molinet: «Il aymeroit mieux perdre dix
+mille escus que le moindre archier de sa compagnie.»--Il n'en est pas
+moins sûr qu'il fut cruel, surtout dans l'expulsion et le
+renouvellement des populations de Perpignan et d'Arras.--Le fait
+suivant me semble atroce: Avril 1477, Jean Bon ayant été condamné à
+mort «pour certains grans cas et crimes par luy commis envers la
+personne du Roy... laquelle condampnacion fut despuis, du commandement
+du dict seigneur, en charité et miséricorde, modéré, et condampné le
+dit Jean le Bon seulement à avoir les yeux pochés et estains,» il fut
+rapporté que le dit Jean Bon voyait encore d'un oeil. En conséquence
+de quoi Guinot de Lozière, prévôt de la maison du roi, par ordre dudit
+seigneur, décerna commission à deux archers d'aller visiter Jean Bon,
+et s'il voyait encore «de lui faire parachever de pocher et estaindre
+les yeux.» Communiqué par MM. Lacabane et Quicherat. L'original se
+trouve dans le vol. 171 des _titres scellés de Clairambault, à la
+Biblioth. royale_.]
+
+[Note 446: La fausse et dure maxime avec laquelle Commines enterre son
+ancien maître «Qui a le succès a l'honneur.»]
+
+Un autre mal, très-grave, et qui faussa l'histoire, c'est que la
+féodalité, périssant sous une telle main, eut l'air de périr victime
+d'un guet-apens[447]. Le dernier de chaque maison resta le _bon_ duc,
+le _bon_ comte. La féodalité, ce vieux tyran caduc, gagna fort à
+mourir de la main d'un tyran.
+
+[Note 447: Lire les touchantes complaintes d'Olivier de la Marche sur
+la maison de Bourgogne, de Jean de Ludre sur la maison d'Anjou (_ms.
+de la Bibliothèque de Nancy_), etc., etc. J'y reviendrai à l'occasion
+de la réaction féodale sous Charles VIII.]
+
+Sous ce règne, il faut le dire, le royaume, jusque-là tout ouvert,
+acquit ses indispensables barrières, sa ceinture[448] de Picardie,
+Bourgogne, Provence et Roussillon, Maine et Anjou. Il se ferma pour la
+première fois, et la paix perpétuelle fut fondée pour les provinces du
+centre.
+
+[Note 448: Première ceinture du royaume plus importante encore pour sa
+vitalité et sa durée que la seconde ceinture, les beaux accessoires de
+Flandre, Alsace, etc.]
+
+«Si je vis encore quelque temps, disait Louis XI à Commines, il n'y
+aura plus dans le royaume qu'une Coutume, un poids et une mesure.
+Toutes les Coutumes seront mises en français, dans un beau livre[449].
+Cela coupera court aux ruses et pilleries des avocats; les procès en
+seront moins longs... Je briderai, comme il faut, ces gens du
+Parlement... Je mettrai une grande police dans le royaume.»
+
+[Note 449: Dans une lettre à Du Bouchage, il exprime les mêmes idées,
+et veut, pour comparer, qu'on lui cherche les _coutumes_ de Florence
+et de Venise. Preuves de Duclos, IV, 449.]
+
+Commines ajoute encore qu'il avait bon vouloir de soulager ses
+peuples, qu'il voyait bien qu'ils étaient accablés, qu'il sentait
+avoir par là «fort chargé son âme...»
+
+S'il eut ce bon mouvement, il n'était plus à même de le suivre, la vie
+lui échappait.
+
+Déjà, tant redouté fût-il, il voyait les malveillances qui voulaient
+se produire; la résistance commençait et la réaction.
+
+Le Parlement avait refusé l'enregistrement de plusieurs édits,
+lorsqu'un règlement vexatoire de la police des grains lui donna une
+occasion populaire de se montrer plus hardiment encore. La récolte
+avait été mauvaise, on craignait la famine. Un évêque, ancien
+serviteur de René, que le roi avait fait son lieutenant à Paris,
+assembla les gens de la ville et fit voter des remontrances. Le
+Parlement fit crier dans les rues que l'on commencerait comme
+auparavant, sans égard à l'édit du roi.
+
+S'il faut en croire quelques modernes[450], La Vacquerie, premier
+président, qui venait à la tête du Parlement apporter les
+remontrances, tint tête à Louis XI, ne s'émut point de ses menaces,
+offrit sa démission et celle de ces collègues. Le roi, radouci tout à
+coup, aurait remercié pour ces bons conseils, et docilement eût
+révoqué l'édit.
+
+[Note 450: L'autorité la plus ancienne, celle de Bodin, n'est pas fort
+imposante (République, livre III, ch. IV). Rien dans les Registres du
+Parlement.]
+
+Cette bravoure des parlementaires n'est pas bien sûre. Ce qui l'est,
+c'est que leurs gens, tout le peuple de robe, recommençait dans Paris
+la maligne petite guerre qu'ils lui avaient faite au temps du Bien
+public[451].
+
+[Note 451: C'est, je crois, l'origine de tant de contes sur Louis XI
+et ses serviteurs, par exemple sur Tristan l'hermite, fort âgé sous ce
+règne, et qui probablement agit moins que beaucoup d'autres. Les
+traditions sur les petites images au chapeau, etc., ne sont pas
+invraisemblables, quoiqu'elles aient été recueillies d'abord par un
+ennemi, Seyssel, l'homme de la maison d'Orléans, par un conteur
+gascon, Brantôme.]
+
+Leurs imaginations travaillaient fort sur ce noir Plessis où l'on
+n'entrait plus, sur le vieux malade qu'on ne voyait pas. Ils en
+faisaient (à l'oreille) mille contes effrayants, ridicules. Le roi,
+disait-on, dormait toujours, et pour ne pas dormir, il avait fait
+venir des bergers du Poitou, qui jouaient de leurs instruments devant
+lui, sans le voir... Autres contes plus sombres: Les médecins
+faisaient, pour le guérir, «de terribles et merveilleuses
+médecines...» Et, si vous aviez voulu savoir absolument quelles
+médecines on entendait, on aurait fini par vous dire bien bas que pour
+rejeunir sa veine épuisée, il buvait le sang des enfants[452].
+
+[Note 452: On a dit aussi du pape Innocent VIII, comme de beaucoup
+d'autres souverains, qu'il essaya de guérir par la transfusion du
+sang.--«Humano sanguine, quem ex aliquot infantibus sumptum hausit,
+salutem comparare vehementer sperabat.» Gaguinus, fr. CLX verso. Pour
+le pape, voyez le Diario di Infessura, p. 1241, ann. 1392.]
+
+Il est curieux de voir comme, à mesure que le roi baisse, le greffier
+qui écrit la Chronique scandaleuse[453] devient hostile, hardi. Après
+avoir parlé des bergers et des musiciens: «Il fit venir aussi, dit-il,
+grand nombre de bigots, bigotes et gens de dévotion, comme ermites et
+saintes créatures, pour sans cesse prier Dieu qu'il ne mourût pas.»
+
+[Note 453: Par exemple, il lui fait dire au Dauphin «qu'eût été rien
+du tout sans Olivier-le-Daim.» Jean de Troyes, éd. Petitot, XIV, 107.]
+
+Il s'obstinait à vouloir vivre. Il avait obtenu du roi de Naples qu'il
+lui envoyât «le bon saint homme» François de Paule; il le reçut comme
+le pape, «se mettant à genoux devant lui, afin qu'il lui plût allonger
+sa vie.»
+
+Sauf ces pauvretés et ces bizarreries de malade, il avait son bon
+sens. Il alla voir le dauphin, et lui fit jurer de ne rien changer aux
+grands offices, comme il l'avait fait lui-même, à son dommage, lors de
+son avénement. Il lui recommanda d'en croire les princes de son sang
+(il voulait dire Beaujeu), de se fier à du Bouchage, Guy Pot et
+Crèvecoeur, à Doyat et maître Olivier.
+
+De retour au Plessis, il prit son parti, et ordonna à tous ses
+serviteurs d'aller rendre leurs respects «au Roi».
+
+C'est ainsi qu'il désigna le dauphin.
+
+Tout superstitieux qu'il pouvait être, il ne donna pas grande prise
+aux prêtres[454], qui ne demandaient pas mieux que de profiter de son
+affaiblissement. Son évêque, celui de Tours, près duquel il vivait et
+dont il avait demandé les prières, en prit occasion pour le
+conseiller, lui dire qu'il devrait alléger les taxes et surtout
+amender tant de choses qu'il avait faites contre les évêques. Il en
+avait, il est vrai, tenu en prison trois ou quatre, Balue entre
+autres, de plus fait arrêter le légat à Lyon. Le roi répondit que
+pour parler ainsi, il fallait être bien ignorant des affaires, n'en
+pas connaître les nécessités, ou plutôt être ennemi du roi et du
+royaume, vouloir le perdre. Il dicta une lettre au chancelier, forte
+et sévère, le chargea de réprimander vertement l'archevêque et de
+«faire justice[455]». Le chancelier fit la semonce, et rappela au
+prélat que le roi était sacré, tout aussi bien que les évêques, et
+sacré de la sainte ampoule qui venait du ciel.
+
+[Note 454: Ni aux astrologues, ni aux médecins, quoiqu'il se servît
+des uns et des autres. Pour les astrologues, malgré la tradition
+recueillie par Naudé (Lenglet, IV, 291), d'autres anecdotes (l'âne qui
+en sait plus que l'astrologue, etc.) feraient croire qu'il s'en
+moquait.
+
+Quant aux médecins: «Il estoit enclin à ne vouloir croire le conseil
+des médecins.» Commines, livre VI, ch. VI. Les dix mille écus par mois
+donnés à Coctier s'expliquent par l'_or potable_ et autres médecines
+coûteuses.
+
+Coctier peut-être ne recevait pas tout, comme médecin, mais comme
+président des comptes, et pour de secrètes affaires politiques.]
+
+[Note 455: Duclos, Preuves.]
+
+La sainte ampoule fut le dernier remède auquel le roi s'avisa de
+recourir. Il la demanda à Reims, et, sur le refus de l'abbé de
+Saint-Remy, il obtint du pape autorisation de la faire venir[456]. Il
+avait l'idée de s'oindre de nouveau et de renouveler son sacre,
+pensant apparemment qu'un roi sacré deux fois durerait davantage.
+
+[Note 456: Il était alors au mieux avec le pape. Il avait acheté son
+neveu qui était venu, comme légat, imposer la paix à Maximilien. Autre
+faveur: «Le pape donne à Louis XI permission de se choisir un
+confesseur pour commuer les voeux qu'il peut avoir faits.» _Archives,
+Trésor des chartes_, J. 463.]
+
+Il avait bien recommandé qu'on l'avertît doucement de son danger.
+
+Ceux qui l'entouraient n'en tinrent compte, et lui dirent durement,
+brusquement, qu'il fallait mourir. Il expira le 24 août 1483, en
+invoquant Notre-Dame d'Embrun.
+
+Il avait donné en finissant beaucoup de bons conseils, réglé sa
+sépulture. Il voulait être enterré à Notre-Dame de Cléry, et non à
+Saint-Denis avec ses ancêtres.
+
+Il recommandait qu'on le représentât sur son tombeau, non vieux, mais
+dans sa force, avec son chien, son cor de chasse, en habit de
+chasseur.
+
+
+FIN DU HUITIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+LIVRE XV
+
+ Pages.
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ LOUIS XI REPREND LA NORMANDIE, CHARLES LE TÉMÉRAIRE ENVAHIT
+ LE PAYS DE LIÉGE, 1466-1468 1
+
+ Industrie de Liége et de Dinant; commerce avec la France;
+ esprit français 3
+
+ Libertés de Liége 9
+
+ Génie niveleur; les _haï-droits_ 15
+
+ Rivalité politique et commerciale des sujets du duc de
+ Bourgogne 20
+
+ qui fait son neveu évêque de Liége 24
+
+ Troubles fomentés par la France 26
+
+ Les modérés se retirent; violence de Raes 29
+
+ 1465. Liége s'adresse aux Allemands 33
+
+ 21 avril, au roi de France. 37
+
+ Liége et Dinant défient le duc 38
+
+ Octobre, sont abandonnés par Louis XI 47
+
+ Décembre. _Pitieuse paix_ de Liége 48
+
+ 1466. Janvier. Louis XI reprend la Normandie 54
+
+
+CHAPITRE II
+
+--SUITE--
+
+ SAC DE DINANT, 1466 55
+
+ 1466. Comment le roi regagna les maisons de Bourbon, 58
+
+ d'Anjou, d'Orléans, et le connétable de Saint-Pol 61
+
+ Charles le Téméraire menace Dinant 64
+
+ La _dinanderie_ 67
+
+ Les bannis de Liége à Dinant, la _Verte tente_ 70
+
+ 18 août, Dinant assiégée, 76
+
+ 27-30, saccagée, brûlée 80
+
+
+CHAPITRE III
+
+ ALLIANCE DU DUC DE BOURGOGNE ET DE L'ANGLETERRE.--REDDITION DE
+ LIÉGE, 1466-1467 85
+
+ Négociations de Charolais avec Édouard, de Warwick avec
+ Louis XI 89
+
+ 15 juin. Mort de Philippe le Bon, avénement de Charles et
+ révolte de Gand 91
+
+ Misère et anarchie de Liége 95
+
+ Le duc de Bourgogne prend des Anglais à sa solde 98
+
+ 26 juin. Le roi arme Paris 99
+
+ 28 octobre. Le duc bat les Liégeois à Saint-Trond 105
+
+ Soumission de Liége 107
+
+ Novembre. Entrée du duc et sa sentence sur Liége 110
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ PÉRONNE.--DESTRUCTION DE LIÉGE, 1468 115
+
+ 1468. Projets du duc de Bourgogne, ses finances, etc. 116
+
+ Équivoque sur les mots _aide_ et _fief_ 119
+
+ Avril. Les princes appelant l'Anglais, le roi convoque les
+ États généraux 121
+
+ Le duc épouse Marguerite d'York 123
+
+ 10 septembre. Le Breton se soumet au roi (Ancenis); les
+ bannis rentrent à Liége 126
+
+ Le roi, craignant une descente anglaise, traite avec le duc 128
+
+ 9 octobre et va le trouver à Péronne, où il est
+ prisonnier 130
+
+ Les Liégeois vont prendre leur évêque à
+ Tongres 136
+
+ Le roi signe le traité de Péronne 140
+
+ et suit le duc à Liége 141
+
+ 31 octobre. Prise et destruction de Liége 146
+
+ Le roi rentre en France 149
+
+
+LIVRE XVI
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ DIVERSIONS D'ANGLETERRE.--MORT DU FRÈRE DE LOUIS XI.--BEAUVAIS.
+ 1469-1472 154
+
+ 1469. Humiliation de Louis XI et de Warwick 156
+
+ Le duc s'engage dans les affaires d'Allemagne 157
+
+ 10 juin. Le roi (malgré la trahison de Balue) éloigne son
+ frère du duc en lui donnant la Guyenne 159
+
+ 11 juillet. Warwick marie sa fille à Clarence 160
+
+ Trois rois dans la main de Warwick 161
+
+ Ses deux rôles, impossibles à concilier 162
+
+ 1470. Mai. Il est obligé de se retirer en France 167
+
+ Septembre. Il marie sa fille au fils de Marguerite d'Anjou
+ et rentre en Angleterre; Édouard en Hollande 168
+
+ 1471. Février. Le roi reprend Amiens, etc. 169
+
+ Mars. Le duc renvoie Édouard en Angleterre 172
+
+ Avril, mai. Warwick défait à Barnet, Marguerite à Teukesbury 174
+
+ Péril de la France, projets de partage 176
+
+ 1472. 24 mai. Mort du frère de Louis XI 180
+
+ Juin-juillet. Invasion du duc de Bourgogne, qui échoue devant
+ Beauvais 181
+
+
+CHAPITRE II
+
+ DIVERSION ALLEMANDE, 1473-1475 187
+
+ Violence du duc; il accuse les Flamands 188
+
+ Discorde de son empire; besoin d'unir, de centraliser,
+ d'arrondir 188
+
+ Projet de rétablir le grand royaume de Bourgogne 192
+
+ Dissolution de l'empire d'Allemagne, et surtout du Rhin 194
+
+ 1473. Août. Le duc s'adjuge la Gueldre 196
+
+ Son entrevue avec l'empereur 199
+
+ Novembre. Il se fait nommer avoué de Cologne 200
+
+ Décembre, et occupe les places frontières de Lorraine 201
+
+ Il visite ses possessions d'Alsace 201
+
+ Tyrannie d'Hagenbach 202
+
+ 1474. Soulèvement de l'Alsace, soutenue de l'Autriche, des
+ Suisses et de la France 206
+
+ 2 janvier. Traité du roi avec les Suisses 207
+
+ Mai. Mort d'Hagenbach; traité du duc avec l'Angleterre 209
+
+ 19 juillet. Guerre de Cologne, siége de Neuss 211
+
+ Novembre, les Suisses envahissent la Comté 212
+
+ 1475. Mars, mai. Le duc, attaqué par la France et l'Empire, 216
+
+ 26 juin, lève le siége de Neuss 217
+
+
+CHAPITRE III
+
+ DESCENTE ANGLAISE, 1475 219
+
+ Juillet. Les Anglais ne sont reçus ni par le duc, ni par
+ Saint-Pol 221
+
+ 29 août. Le roi les décide à traiter (Pecquigny) 224
+
+ Punition d'Armagnac (1473) 228
+
+ et de Saint-Pol 229
+
+ 19 décembre, livré par le duc et exécuté 232
+
+ Le duc maître de la Lorraine 234
+
+ Sa colère contre les Flamands 235
+
+ Ses projets sur les états du Midi 241
+
+
+LIVRE XVII
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ GUERRE DES SUISSES: BATAILLE DE GRANSON ET DE MORAT, 1476 243
+
+ 1476. État de la Suisse 244
+
+ ---- de la Savoie, de Vaud et de Neufchâtel 246
+
+ 3 mars. Le duc battu à Granson 248
+
+ Louis XI à Lyon 252
+
+ Le duc, malade à Lausanne, relevé par la Savoie, etc. 254
+
+ 10 juin, assiége Morat 256
+
+ 22 juin, est battu devant Morat 258
+
+
+CHAPITRE II
+
+ NANCY. MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE, 1476-1477 263
+
+ Le duc n'obtient rien de ses sujets 264
+
+ Sa mélancolie 266
+
+ 22 octobre. Il assiége Nancy 268
+
+ René loue une armée suisse 269
+
+ 1477, 5 janvier, et bat le duc de Bourgogne 274
+
+ qui est tué 277
+
+
+CHAPITRE III
+
+ CONTINUATION.--RUINE DU TÉMÉRAIRE.--MARIE ET MAXIMILIEN, 1477 281
+
+ Le roi saisit la Picardie et les Bourgognes 282
+
+ Février. Troubles de Flandre 286
+
+ Hugonet, Humbercourt; Crèvecoeur 288
+
+ 4 mars, le roi se sert d'eux pour avoir Arras 290
+
+ 31 mars. Marie essaye de sauver Hugonet et Humbercourt 295
+
+ 3 avril, exécutés 298
+
+ 27 avril. Son mariage conclu avec Maximilien 301
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ OBSTACLES AUX PROGRÈS DU ROI.--DÉFIANCE.--PROCÈS DU DUC DE
+ NEMOURS, 1477-1479 303
+
+ Efforts du roi pour assurer Boulogne, Arras, etc. 305
+
+ 4 mai. Il perd et reprend Arras 306
+
+ Le Flamand Olivier, envoyé en vain à Gand 310
+
+ 27 juin. Tournai défendu 311
+
+ 18 août. Revers du roi; mariage de Maximilien et de Marie 314
+
+ 4 août. Mort du duc de Nemours; ses révélations 316
+
+ 1478. Les Anglais menacent Louis XI, l'arrêtent au Nord, 320
+
+ et les Suisses s'éloignent de lui 321
+
+ Il abandonne le Hainaut et Cambrai 321
+
+ 1479. Il réforme l'armée, éloigne Dammartin 322
+
+ 7 août. Guinegate, _bataille des éperons_ 323
+
+ Troubles des Pays-Bas 325
+
+ Le roi se relève, regagne les Suisses, contient les Anglais 326
+
+
+CHAPITRE V
+
+ LOUIS XI TRIOMPHE, RECUEILLE ET MEURT, 1480-1483 328
+
+ 1480. Louis XI survit à la plupart des princes voisins; 329
+
+ il domine ou menace tous les grands fiefs: Bretagne, Anjou,
+ Provence 331
+
+ Louis XI, malade, défiant; procès par commissaires 337
+
+ 1481. Procès du duc de Bourbon 337
+
+ Troupes étrangères 340
+
+ Procès du comte du Perche 342
+
+ 12 décembre. Mort de Charles du Maine; le roi hérite du Maine
+ et de la Provence 347
+
+ 1482. 27 mars. Mort de Marie de Bourgogne 347
+
+ 23 décembre. Les Flamands donnent sa fille au dauphin;
+ traité d'Arras, qui confirme les acquisitions de Louis XI 351
+
+ Résultats de ce règne 353
+
+ 1483. La réaction commence du vivant de Louis XI. Remontrances
+ du Parlement 354
+
+ 24 août. Sa mort 358
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1466-1483 (Volume
+8/19), by Jules Michelet
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43311 ***
diff --git a/43311-8.txt b/43311-8.txt
deleted file mode 100644
index 77749ad..0000000
--- a/43311-8.txt
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-The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19), by
-Jules Michelet
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-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
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-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-Title: Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19)
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-Author: Jules Michelet
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-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43311]
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-Language: French
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-Character set encoding: ISO-8859-1
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-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1466-1483 ***
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-Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P.
-Travers and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net
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- HISTOIRE
-
- DE
-
- FRANCE
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-
- PAR
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- J. MICHELET
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- NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
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- TOME HUITIÈME
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-
- PARIS
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- LIBRAIRIE INTERNATIONALE
- A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
- 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
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- 1876
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- Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
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-LIVRE XV
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-CHAPITRE PREMIER
-
-LOUIS XI REPREND LA NORMANDIE--CHARLES LE TÉMÉRAIRE RUINE DINANT ET
-LIÉGE
-
-1466-1468
-
-
-Un royaume à deux têtes, un roi de Rouen[1] et un roi de Paris,
-c'était l'enterrement de la France. Le traité était nul[2]; personne
-ne peut s'engager à mourir.
-
-[Note 1: Les Normands ne demandaient pas mieux que de l'entendre
-ainsi. Ils firent lire au duc dans leurs Chroniques: «Que jadis y ot
-ung roy de France qui voulut ravoir la Normandie (_donnée en apanage à
-son plus jeune frère_); ceux de la dicte duché guerroyèrent tellement
-le dict roy que par puissance d'armes, ils mirent en exil le roy de
-France, et firent leur duc roy.» Jean de Troyes.--Le 28 déc., Jean de
-Harcourt livre à M. le duc les Chroniques de Normandie que l'on
-conservait à la maison de ville; il s'engage à les rendre à la ville,
-quand Monseigneur les aura lues, sous peu de jours (Communiqué par M.
-Chéruel). _Archives munic. de Rouen, Reg. des délibérations._]
-
-[Note 2: Le Parlement avait protesté contre les traités; ils n'avaient
-pas été légalement enregistrés, ni publiés. Les ligués eux-mêmes
-avaient fait leurs réserves contre certains articles; par exemple, le
-duc de Bretagne contre celui des trente-six réformateurs. Quant aux
-régales, le roi, un mois avant le traité, avait eu la précaution de
-les donner pour sa vie à la Sainte-Chapelle: les détourner de là,
-c'était un cas de conscience. (Ordonnances, XVI, 14 septembre 1465.)]
-
-Il était nul et inexécutable. Le frère du roi, les ducs de Bretagne et
-de Bourbon, intéressés à divers titres dans l'affaire de la Normandie,
-ne purent jamais s'entendre.
-
-Le 25 novembre, six semaines après le traité, le roi, alors en
-pèlerinage à Notre-Dame de Cléry[3], reçut des lettres de son frère.
-Il les montra au duc de Bourbon: «Voyez, dit-il, mon frère ne peut
-s'arranger avec mon cousin de Bretagne; il faudra bien que j'aille à
-son secours, et que je reprenne mon duché de Normandie.»
-
-[Note 3: Pensant qu'il n'aurait jamais échappé à de tels périls sans
-l'aide de Notre-Dame de Cléry, il alla lui rendre grâces. C'est
-probablement à elle qu'il offre à cette époque un Louis XI d'argent:
-«Paié à André Mangot, nostre orfèvre... reste de certain voeu
-d'argent, représentant nostre personne.» _Bibl. royale, mss. Legrand,
-17 mars 1466._--Autre oeuvre pie: le 31 oct. 1466, il exempte d'impôts
-tous les chartreux du royaume. Ordonn., XVI,--Il devient tout à coup
-bon et clément; il accorde rémission à un certain Pierre Huy, qui a
-dit: «Que Nous avions destruit et mengé nostre pais du Dauphiné et que
-nous destruisions tout nostre royaume, et n'estions que ung follatre,
-et que nous avions ung cheval qui nous portoit et tout nostre
-conseil.» _Archives, Trésor des chartes, J. registre, CCVIII, ann.
-1466._]
-
-Ce qui facilitait la chose, c'est que les Bourguignons venaient de
-s'embarquer dans une grosse affaire qui pouvait les tenir longtemps;
-ils s'en allaient en plein hiver châtier, ruiner, Dinant et Liége. Le
-comte de Charolais, levant le 3 novembre son camp de Paris, avait
-signifié à ses gens, qui croyaient retourner chez eux, «qu'ils eussent
-à se trouver le 15 à Mézières, sous peine de la hart.»
-
-Liége, poussée à la guerre par Louis XI, allait payer pour lui. Quand
-il eût voulu la secourir, il ne le pouvait. Pour reprendre la
-Normandie malgré les ducs de Bourgogne et de Bretagne, il lui fallait
-au moins regagner le duc de Bourbon, et c'était justement pour
-rétablir le frère du duc de Bourbon, évêque de Liége, que le comte de
-Charolais allait faire la guerre aux Liégeois.
-
-J'ai dit avec quelle impatience, quelle âpreté, Louis XI, dès son
-avénement, avait saisi de gré ou de force le fil des affaires de
-Liége. Il les avait trouvées en pleine révolution, et cette révolution
-terrible, où la vie et la mort d'un peuple étaient en jeu, il l'avait
-prise en main, comme tout autre instrument politique, comme simple
-moyen d'amuser l'ennemi.
-
-Il m'en coûte de m'arrêter ici. Mais l'historien de la France doit au
-peuple qui la servit tant, de sa vie et de sa mort, de dire une fois
-ce que fut ce peuple, de lui restituer (s'il pouvait!) sa vie
-historique. Ce peuple au reste, c'était la France encore, c'était
-nous-mêmes. Le sang versé, ce fut notre sang.
-
-Liége et Dinant, notre brave petite France de Meuse[4], aventurée si
-loin de nous dans ces rudes Marches d'Allemagne, serrée et étouffée
-dans un cercle ennemi de princes d'Empire, regardait toujours vers la
-France. On avait beau dire à Liége qu'elle était allemande et du
-cercle de Westphalie, elle n'en voulait rien croire. Elle laissait sa
-Meuse descendre aux Pays-Bas[5]; elle, sa tendance était de remonter.
-Outre la communauté de langue et d'esprit, il y avait sans doute à
-cela un autre intérêt, et non moins puissant, c'est que Liége et
-Dinant trafiquaient avec la haute Meuse, avec nos provinces du Nord;
-elles y trouvaient sans doute meilleur débit de leurs fers et de leurs
-cuivres, de leur taillanderie et _dinanderie_[6], qu'elles n'auraient
-eu dans les pays allemands, qui furent toujours des pays de mines et
-de forges. Un mot d'explication.
-
-[Note 4: Une des grâces de la France, qui en a tant, c'est qu'elle
-n'est pas seule, mais entourée de plusieurs Frances. Elle siége au
-milieu de ses filles, la Wallonne, la Savoyarde, etc. La France mère a
-changé; ses filles ont peu changé (au moins relativement); chacune
-d'elles représente encore quelqu'un des âges maternels. C'est chose
-touchante de revoir la mère toujours jeune en ses filles, d'y
-retrouver, en face de celle-ci, sérieuse et soucieuse, la gaieté, la
-vivacité, la grâce du coeur, tous les charmants défauts dont nous nous
-corrigeons et que le monde aimait en nous, avant que nous fussions des
-sages.]
-
-[Note 5: Il est juste de dire que la Meuse reste française, tant
-qu'elle peut. Elle tourne à Sedan, à Mézières, comme pour s'éloigner
-du Luxembourg. Entraînée par sa pente, il lui faut bien couler aux
-Pays-Bas, se mêler, bon gré, mal gré, d'eaux allemandes; n'importe,
-elle est toujours française jusqu'à ce qu'elle ait porté sa grande
-Liége, dernière alluvion de la patrie.]
-
-[Note 6: Ce mot de _dinanderie_ indique assez que nous ne tirions
-guère la chaudronnerie d'ailleurs. V. Carpentier, _Dynan_, usité en
-1404.]
-
-La fortune de l'industrie et du commerce de Liége date du temps où la
-France commença d'acheter. Lorsque nos rois mirent fin peu à peu à la
-vieille misère des guerres privées, et pacifièrent les campagnes,
-l'homme de la glèbe, qui jusque-là vivait, comme le lièvre, entre deux
-sillons, hasarda de bâtir; il se bâtit un âtre, inaugura la
-crémaillère[7], à laquelle il pendit un pot, une marmite de fer, comme
-les colporteurs les apportaient des forges de Meuse. L'ambition
-croissant, la femme économisant quelque monnaie à l'insu du mari, il
-arrivait parfois qu'un matin les enfants admiraient dans la cheminée
-une marmite d'or, un de ces brillants chaudrons tels qu'on les battait
-à Dinant.
-
-[Note 7: Cérémonie importante dans nos anciennes moeurs.--Le chat,
-comme on sait, ne s'attache à la maison que lorsqu'on lui a
-soigneusement frotté les pattes à la crémaillère.--La sainteté du
-foyer au moyen âge tient moins à l'âtre qu'à la crémaillère qui y est
-suspendue. «Les soldats se détroupèrent pour piller et griffer,
-n'épargnant ny aage, ny ordre, ny sexe, femmes, filles et enfans,
-_s'attachans à la crémaillère des cheminées, pensans échapper à leur
-fureur_.» Mélart, Hist. de la ville et du chasteau de Huy.]
-
-Ce pot, ce chaudron héréditaire, qui pendant de longs âges avaient
-fait l'honneur du foyer, n'étaient guère moins sacrés que lui, moins
-chers à la famille. Une alarme venant, le paysan laissait piller,
-brûler le reste; il emportait son pot, comme Énée ses dieux. Le pot
-semblait constituer la famille dans nos vieilles coutumes; ceux-là
-sont réputés parents qui vivent «à un pain et à un pot[8].»
-
-[Note 8: V. Laurière, I, 220; II, 171. Michelet, Origines du droit, p.
-XCI, 47, 268. Voir particulièrement pour le Nivernais: Guy Coquille,
-question 58; M. Dupin, Excursion dans la Nièvre; Le Nivernais, par
-MM. Morellet, Barat et Bussière.]
-
-Ceux qui forgeaient ce pot ne pouvaient manquer d'être tout au moins
-les cousins de France. Ils le prouvèrent lorsque, dans nos affreuses
-guerres anglaises, tant de pauvres Français affamés s'enfuirent dans
-les Ardennes, et qu'ils trouvèrent au pays de Liége un bon accueil, un
-coeur fraternel[9].
-
-[Note 9: «Omnes pauperes, a regno profugos propter inopiam,
-liberalissime sustentasse.» C'est l'aveu même du roi de France.
-Zantfliet, ap. Martène.]
-
-Quoi de plus français que ce pays wallon? Il faut bien qu'il en soit
-ainsi, pour que là justement, au plus rude combat des races et des
-langues, parmi le bruit des forges, des mineurs et des armuriers,
-éclate, en son charme si pur, notre vieux génie mélodique[10]. Sans
-parler de Grétry, de Méhul, dès le XVe siècle, les maîtres de la
-mélodie ont été les enfants de choeur de Mons ou de Nivelle[11].
-
-[Note 10: Comme mélodistes, les Wallons et les Vaudois, Lyonnais,
-Savoyards, semblent se répondre de la Meuse aux Alpes. Rousseau a son
-écho dans Grétry. Même art, né de sociétés analogues; Genève et Lyon,
-comme Liége, furent des républiques épiscopales d'ouvriers.--Si les
-Wallons ont semblé plus musiciens que littérateurs dans les derniers
-siècles, n'oublions pas qu'au quatorzième, Liége eut ses excellents
-chroniqueurs, Jean d'Outre-Meuse, Lebel et Hemricourt. (Voir dans
-celui-ci l'amusant portrait de ce magnifique et vaillant chanoine
-Lebel.) Froissart déclare lui-même avoir copié Lebel dans les
-commencements de sa chronique.--Le XVIIe siècle n'a pas eu de plus
-savants hommes ni de plus judicieux que Louvrex; on sait que Fénelon,
-en procès avec Liége pour les droits de son archevêché, se désista sur
-la lecture d'un mémoire du jurisconsulte liégeois.--De nos jours, MM.
-Lavalleye, Lesbroussart, Polain et d'autres encore, ont prouvé que cet
-heureux et facile esprit de Liége n'en était pas moins propre aux
-grands travaux d'érudition.]
-
-[Note 11: Les plus anciens de ces musiciens sont: Josquin des Prez,
-doyen du chapitre de _Condé_; Aubert Ockergan, du _Hainaut_, trésorier
-de Saint-Martin de Tours (m. 1515); Jean le Teinturier, de _Nivelle_
-(qui vivait encore en 1495), appelé par Ferdinand, roi de Naples, et
-fondateur de l'école napolitaine; Jean Fuisnier, d'_Ath_, directeur de
-musique de l'archevêque de Cologne, précepteur des pages de
-Charles-Quint; Roland de Lattre, né à _Mons_ en 1520, directeur de la
-musique du duc de Bavière (Mons lui éleva une statue), etc. On sait
-que Grétry était de _Liége_, Gossec de _Vergnies_ en Hainaut, Méhul de
-_Givet_. Le physicien de la musique, Savart, est de _Mézières_.--Quant
-à la peinture, c'est la Meuse qui en a produit le rénovateur: Jean le
-Wallon (Joannes Gallicus), autrement dit Jean de Eyck, et très-mal
-nommé Jean de Bruges. Il naquit à _Maseyck_, mais probablement d'une
-famille wallonne. Voir notre tome VI.--V. Guicchardin, Description des
-Pays-Bas; Laserna, Bibliothèque de Bourgogne, p. 102-208; Fétis,
-Mémoire sur la musique ancienne des Belges, et la Revue musicale, 2e
-série, t. III 1830, p. 230.]
-
-Aimable, léger filet de voix, chant d'oiseau le long de la Meuse... Ce
-fut la vraie voix de la France, la voix même de la liberté... Et sans
-la liberté, qui eût chanté sous ce climat sévère, dans ce pays
-sérieux? Seule, elle pouvait peupler les tristes clairières des
-Ardennes. Liberté des personnes, ou du moins servage adouci[12];
-vastes libertés de pâtures, immenses communaux, libertés sur la terre,
-sous la terre, pour les mineurs et les forgerons[13].
-
-[Note 12: Les guerres continuelles donnaient une grande valeur à
-l'homme et obligeaient de le ménager. La culture, déjà fort difficile,
-ne pouvait avoir lieu qu'autant que le serf même serait, en réalité, à
-peu près libre. Le servage disparut de bonne heure dans certaines
-parties des Ardennes.--La coutume de Beaumont (qui du duché de
-Bouillon se répandit dans la Lorraine et le Luxembourg) accordait aux
-habitants le libre usage des eaux et des bois, la faculté de se
-choisir des magistrats, de vendre à volonté leurs biens, etc.--Au
-commencement du XIIIe siècle (1236), le seigneur d'Orchimont
-affranchit ses villages de Gerdines, _selon les libertés de Renwez_
-(Concessi, ad legem Renwex, libertatem); il réduit tous ses droits au
-terrage, au cens, à un léger impôt de mouture. Saint-Hubert et Mirwart
-suivirent cet exemple.--Originaire moi-même de Renwez, j'ai trouvé
-avec bonheur dans le savant ouvrage de M. Ozeray cette preuve des
-libertés antiques du pays de ma mère. Ozeray, Histoire du duché de
-Bouillon, p. 74-75, 110, 114, 118.]
-
-[Note 13: Les grands propriétaires qui attaquent les communes aux
-Ardennes ou ailleurs devraient se rappeler que, sans les plus larges
-priviléges communaux, le pays fût resté désert. Ils demandent partout
-des titres aux communes, et souvent les communes n'en ont pas,
-justement parce que leur droit est très-antique et d'une époque où
-l'on n'écrivait guère.--Vous demanderez bientôt sans doute à la terre
-le titre en vertu duquel elle verdoie depuis l'origine du monde.]
-
-Deux églises, le pèlerinage de Saint-Hubert[14] et l'asile de
-Saint-Lambert, c'est là le vrai fonds des Ardennes. À Saint-Lambert de
-Liége, douze abbés, devenus chanoines, ouvrirent un asile, une ville
-aux populations d'alentour, et dressèrent un tribunal pour le maintien
-de la paix de Dieu. Ce chapitre se fit, en son évêque, le grand juge
-des Marches. La juridiction de l'_anneau_ fut redoutée au loin. À
-trente lieues autour, le plus fier chevalier, fût-il des quatre fils
-Aymon, tremblait de tous ses membres quand il était cité à la ville
-noire, et qu'il lui fallait comparaître au _péron_ de Liége[15].
-
-[Note 14: L'image naïve de l'Église transformant en hommes, en
-chrétiens, les bêtes sauvages de ces déserts, se trouve dans les
-légendes des Ardennes. Le loup de Stavelot devient serviteur de
-l'évêque; ce loup ayant mangé l'âne de saint Remacle, le saint homme
-fait du loup son âne et l'oblige de porter les pierres dont il bâtit
-l'église: dans les armes de la ville, le loup porte la crosse à la
-patte.--Au bois du cerf de Saint-Hubert fleurit la croix du Christ; le
-chevalier auquel il apparaît est guéri des passions mondaines.--Le
-pèlerinage de Saint-Hubert était, comme on sait, renommé pour guérir
-de la rage. Nos paysans de France, comme ceux des Pays-Bas, allaient
-en foule, mordus ou non mordus, se faire greffer au front d'un morceau
-de la sainte étole. Les parents de saint Hubert, qui vivaient toujours
-dans le pays, guérissaient aussi avec quelques prières. Délices des
-Pays-Bas (éd. 1785), IV, p. 50, 172.]
-
-[Note 15: Le _péron_ était, comme on sait, la colonne au pied de
-laquelle se rendaient les jugements. Elle était surmontée d'une croix
-et d'une pomme de pin (symbole de l'association dans le Nord, comme la
-grenade dans le Midi?) Je retrouve la pomme de pin à l'hôtel de ville
-d'Augsbourg et ailleurs.]
-
-Forte justice et liberté, sous la garde d'un peuple qui n'avait peur
-de rien, c'était, autant que la bonne humeur des habitants, autant que
-leur ardente industrie, le grand attrait de Liége; c'est pour cela que
-le monde y affluait, y demeurait et voulait y vivre. Le voyageur qui,
-à grand'peine, ayant franchi tant de pas difficiles, voyait enfin
-fumer au loin la grande forge, la trouvait belle et rendait grâce à
-Dieu. La cendre de houille, les scories de fer lui semblaient plus
-douces à marcher que les prairies de Meuse... L'Anglais Mandeville,
-ayant fait le tour du monde, s'en vint à Liége et s'y trouva si bien
-qu'il n'en sortit jamais[16]. Doux lotos de la liberté!
-
-[Note 16: Comme le disait son épitaphe: «Qui, toto quasi orbe
-lustrato, Leodiidiem vitæ suæ clausit extremum, anno Domini MCCCLXXI.»
-Ortelius, apud Boxhorn. De rep. Leod. auctores præcipui, p. 57.]
-
-Liberté orageuse, sans doute, ville d'agitations et d'imprévus
-caprices. Eh bien, malgré cela, pour cela peut-être, on l'aimait.
-C'était le mouvement, mais, à coup sûr, c'était la vie (chose si rare
-dans cette langueur du moyen âge!), une forte et joyeuse vie, mêlée de
-travail, de factions, de batailles: on pouvait souffrir beaucoup dans
-une telle ville, s'ennuyer? jamais[17].
-
-[Note 17: Cette terrible histoire n'en est pas moins très-gaie. V.
-Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 139, 288, 350, etc.
-
-«Défense de violer les demeures des citoyens: En _lansant_, _ferrant_
-ou _jettant_ aux maisons, ou personnes extantes en icelles, à peine
-d'un voiage de S. Jacques. Le régiment des bastons, 1442, apud
-Bartollet, Consilium juris, etc., artic. 34. Je dois la possession de
-ce précieux opuscule, qui donne l'analyse de presque toutes les
-chartes liégeoises, à l'obligeance de M. Polain, conservateur des
-archives de Liége.]
-
-Le caractère le plus fixe de Liége, à coup sûr, c'était le mouvement.
-La base de la cité, son _tréfoncier_ chapitre, était, dans sa
-constance apparente, une personne mobile, variée sans cesse par
-l'élection, mêlée de tous les peuples, et qui s'appuyait contre la
-noblesse indigène d'une population d'ouvriers non moins mobile et
-renouvelée[18].
-
-[Note 18: In stylo curiarum sæcularium Leod., c. V., art. 8, c. XIII,
-art. 20, et alibi, _seigneurs_ TRESFONCIERS dicuntur ii quorum propria
-sunt decimæ, reditus, census, justicia, prædium, licet alii sint
-usufructarii.--TREFFONCIERS et lansagers peuvent deminuer pour faute
-de relief.» Cout. de Liége, c. XV, art. 17.--Et est à savoir que cil
-qui ara suer l'iretage le premier cens, l'on apele le TREFFONS.
-Usatici urbis Ambianensis, mss. Ducange, verbo TREFFUNDUS.
-
-Hemricourt se plaint (vers 1390?) de ce que le _quart_ de la
-population de Liége, loin d'être né dans la ville, n'est pas même de
-la principauté. Patron de la temporalité, cité par Villenfagne,
-Recherches (1817), p. 53.]
-
-Curieuse expérience dans tout le moyen âge: une ville qui se défait,
-se refait, sans jamais se lasser. Elle sait bien qu'elle ne peut
-périr; ses fleuves lui rapportent chaque fois plus qu'elle n'a
-détruit; chaque fois la terre est plus fertile encore, et du fond de
-la terre la Liége souterraine, ce noir volcan de vie et de
-richesse[19], a bientôt jeté, par-dessus les ruines, une autre Liége,
-jeune et oublieuse, non moins ardente que l'ancienne et prête au
-combat.
-
-[Note 19: On tire la houille de dessous Liége même. Un ange a indiqué
-la première houillère. Une de celles du Limbourg s'appelle
-vulgairement _Heemlich_, autrefois _Hemelryck_ (royaume du ciel), à
-cause de sa richesse.--Ernst., Histoire du Limbourg (éd. de M.
-Lavalleye I, 119). V. aussi le mémoire de l'éditeur sur l'époque de la
-découverte.]
-
-Liége avait cru d'abord exterminer ses nobles; le chapitre avait lancé
-sur eux le peuple, et ce qui en restait s'était achevé dans la folie
-d'un combat à outrance[20]. Il avait été dit que l'on ne prendrait
-plus les magistrats que dans les métiers[21], que, pour être consul,
-il faudrait être charron, forgeron, etc. Mais voilà que des métiers
-même pullulent des nobles innombrables, de nobles drapiers et
-tailleurs, d'illustres marchands de vin, d'honorables houillers[22].
-
-[Note 20: Voir, à la suite du Miroir des nobles de Hasbaye, le beau
-récit de la guerre des Awans et des Waroux, si bien préparé par les
-généalogies qui précèdent, et par la curieuse préface de ces
-généalogies.]
-
-[Note 21: Les exemples abondent dans Hemricourt, pour les changements
-de condition, pour les alliances de bas en haut et de haut en bas,
-etc.--En voici deux prises au hasard.--Corbeau Awans (l'un des
-principaux chefs dans cette terrible guerre des nobles) épouse la
-fille de «M. Colar Barkenheme, chevalier quy fut sornomeis delle
-Crexhan, par tant qu'il demoroit en la maison con dit le Crexhan à
-Liége, en la quelle _ilh avoit longtemps vendut vins_ (car ilh est
-_viniers_), anchois qu'il presist l'ordenne de chevalerie.»--Ailleurs,
-le très-noble et vaillant Thomas de Hemricourt s'excuse d'entrer dans
-la guerre civile, sur ce qu'il est marchand de vin; et il est visible
-qu'il s'agit d'un véritable commerce, et non d'une vente fortuite,
-comme les étudiants avaient le privilége d'en faire dans notre
-Université de Paris. Ce Thomas «de plusieurs gens estoit acoincteis
-par tant qu'il estoit _vinir_... Ilh répondit que c'estoit un
-_marchands_ et qu'il pooit très mal laissier sa chevanche por entrer
-en ces werres...» Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 256,
-338, et p. 55, 141, 165, 187, 189, 225, 235, 277, 296, etc.]
-
-[Note 22: Au commencement du XVe siècle, époque de la proscription de
-Wathieu d'Athin, ses amis paraissent être des propriétaires de
-houillères. V. dans M. Polain un récit très-net de cette affaire, si
-obscure partout ailleurs.]
-
-Liége fut une grande fabrique, non de drap ou de fer seulement, mais
-d'hommes; je veux dire une facile et rapide initiation du paysan à la
-vie urbaine, de l'ouvrier à la vie bourgeoise, de la bourgeoisie à la
-noblesse. Je ne vois pas d'ici l'immobile hiérarchie des classes
-flamandes[23]. Entre les villes du Liégeois, les rapports de
-subordination ne sont pas non plus si fortement marqués. Liége n'est
-pas, ainsi que Gand ou Bruges, la ville mère de la contrée, qui pèse
-sur les jeunes villes d'alentour, comme mère ou marâtre. Elle est pour
-les villes liégeoises une soeur du même âge ou plus jeune, qui, comme
-église dominante, comme armée toujours prête, leur garantit la paix
-publique. Quoiqu'elle ait elle-même par moments troublé cette paix,
-abusé de sa force, on la voit, dans telles de ses institutions
-juridiques les plus importantes, limiter son pouvoir et s'associer les
-villes secondaires sur le pied de l'égalité[24].
-
-[Note 23: Autre différence essentielle entre les deux peuples: si les
-révolutions de Liége semblent montrer plus de mobilité, moins de
-persévérance et d'esprit de suite, que celles de la Flandre, il est
-pourtant juste de dire qu'en plusieurs points la constitution de Liége
-reçut des développements qui manquèrent à celles des villes flamandes:
-par exemple, l'élection populaire du magistrat et la responsabilité
-ministérielle. Nul ordre de l'évêque n'avait force s'il n'était signé
-d'un ministre auquel le peuple pût s'en prendre.--Je dois cette
-observation à M. Lavalleye, aussi versé dans l'histoire des Pays-Bas
-en général que dans celle de Liége.]
-
-[Note 24: Les vingt-deux institués en 1372 pour juger les cas de force
-et violence, furent composés de _quatre_ chanoines (qui étaient
-indifféremment indigènes ou étrangers), de quatre nobles et de quatre
-bourgeois (_huit indigènes liégeois_), enfin, de _deux_ bourgeois de
-Dinant et _deux_ d'Huy; Tongres, Saint-Trond et quatre autres villes
-envoyaient _chacune un_ bourgeois.]
-
-Le lien hiérarchique, loin d'être trop fort dans ce pays, fut
-malheureusement faible et lâche; faible entre les villes, entre les
-fiefs ou les familles, au sein de la famille même[25]. Ce fut une
-cause de ruine. Le chroniqueur de la noblesse de Liége, qui écrit tard
-et comme au soir de la bataille du XIVe siècle pour compter les
-morts, nous dit avec simplicité un mot profond qui n'explique que
-trop l'histoire de Liége (et bien d'autres histoires!): «Il y avait
-dans ce temps-là, à Visé-sur-Meuse, un prud'homme qui faisait des
-selles et des brides, et qui peignait des blasons de toute sorte. Les
-nobles allaient souvent le voir pour son talent, et lui demandaient
-des blasons. Ce qu'il y avait d'étrange, c'est que les frères ne
-prenaient pas les mêmes, mais de tout contraires d'emblèmes et de
-couleurs; pourquoi? je ne le sais, si ce n'est que chacun d'eux
-_voulait être chef_ de sa branche, et que l'autre n'eût pas seigneurie
-sur lui.»
-
-[Note 25: Mélart en donne un exemple curieux. La petite ville de
-Ciney, qui devait porter ses appels aux échevins d'Huy, finit par
-obtenir d'en être dispensée. Huy, à son tour, prétend qu'un de ses
-évêques lui a donné ce privilége, qu'aucun de ses bourgeois ne pût
-être jugé par les échevins de Liége; et cet autre, qu'ils ne seraient
-tenus d'aller en guerre (_en ost banni_), à moins que les Liégeois ne
-les eussent précédés de huit jours. Mélart, Histoire de la ville et du
-chasteau de Huy, p. 7 et 22.
-
-Hemricourt, dit qu'à partir de la fin de la grande guerre des nobles
-(1335), ils négligèrent généralement leurs parents pauvres, n'ayant
-plus besoin de leur épée. Miroir de la noblesse de Hasbaye, p. 267.]
-
-Chacun _voulait être chef_, et chacun périssait[26]. Au bout d'un
-demi-siècle de domination, la haute bourgeoisie est si affaiblie qu'il
-lui faut abdiquer (1384). Liége présenta alors l'image de la plus
-complète égalité qui se soit peut-être rencontrée jamais; les petits
-métiers votent comme les grands, les ouvriers comme les maîtres; les
-apprentis même ont suffrage[27]. Si les femmes et les enfants ne
-votaient pas, ils n'agissaient pas moins. En émeute, parfois même en
-guerre, la femme était terrible, plus violente que les hommes, aussi
-forte, endurcie à la peine, à porter la houille, à tirer les
-bateaux[28].
-
-[Note 26: «Ils ne voloyent nient que nus deauz awist sor l'autre
-sangnorie, ains voloit cascuns d'eaz estre chief de sa branche.»
-Hemricourt, p. 4. Voir les passages relatifs aux continuels
-changements d'armes, p. 179, 189, 197, etc. Aussi dit-il: «À poynes
-soit-on al jour-duy queis armes, ne queile blazons ly nobles et gens
-de linage doyent porteir.» Ibidem, p. 355.]
-
-[Note 27: Hemricourt, Patron de la temporalité, cité par Villenfagne.
-Recherches (1817), p. 54.]
-
-[Note 28: On sait le proverbe sur Liége: _Le paradis des prêtres,
-l'enfer des femmes_ (elles y travaillent rudement), _le purgatoire des
-hommes_ (les femmes y sont maîtresses).--Plusieurs passages des
-chroniques de Liége et des Ardennes témoignent du génie viril des
-femmes de ce pays, entre autres la terrible défense de la tour de
-Crèvecoeur. Galliot, Hist. de Namur, III, 272.--«Près Treit, aucunes
-femmes Liégeoises vindrent en habits d'homme, avec les armes, et
-firent au pays si grandes thirannies qu'elles surmontoient les hommes
-en excès.» _Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de Stavelot, fol. 159._]
-
-La chronique a jugé durement cette Liége ouvrière du XIVe siècle; mais
-l'histoire, qui ne se laisse pas dominer par la chronique et qui la
-juge elle-même, dira que jamais peuple ne fut plus entouré de
-malveillances, qu'aucun n'arriva dans de plus défavorables
-circonstances à la vie politique. S'il périt, la faute en fut moins à
-lui qu'à sa situation, au principe même dont il était né et qui avait
-fait sa subite grandeur.
-
-Quel principe? nul autre qu'un ardent génie d'action, qui, ne se
-reposant jamais, ne pouvait cesser un moment de produire sans
-détruire.
-
-La tentation de détruire n'était que trop naturelle pour un peuple qui
-se savait haï, qui connaissait parfaitement la malveillance unanime
-des grandes classes du temps, le prêtre, le baron et l'homme de loi.
-Ce peuple enfermé dans une seule ville, et par conséquent pouvant être
-trahi, livré en une fois, avait mille alarmes, et souvent fondées. Son
-arme en pareil cas, son moyen de guerre légal contre un homme, un
-corps qu'il suspectait, c'était que les métiers _chômassent_ à son
-égard, déclarassent qu'ils ne voulaient plus travailler pour lui.
-Celui qui recevait cet avertissement, s'il était prudent, fuyait au
-plus vite.
-
-Liége, assise au travail sur sa triple rivière, est comme on sait
-dominée par les hauteurs voisines. Les seigneurs qui y avaient leurs
-tours, qui d'en haut épiaient la ville, qui ouvraient ou fermaient à
-volonté le passage des vivres, lui étaient justement suspects. Un
-matin, la montagne n'entendait plus rien de la ville, ne voyait ni feu
-ni fumée; le peuple _chômait_, il allait sortir, tout tremblait.....
-Bientôt, en effet, vingt à trente mille ouvriers passaient les portes,
-marchaient sur tel château, le défaisaient en un tour de main et le
-mettaient en plaine[29]; on donnait au seigneur des terres en bas, et
-une bonne maison dans Liége.
-
-[Note 29: C'est ce qui arriva au chevalier Radus. Au retour d'un
-voyage qu'il avait fait avec l'évêque de Liége, il chercha son château
-des yeux, et ne le trouva plus: «Par ma foi! s'écria-t-il, sire
-évêque, ne sais si je rêve ou si je veille, mais j'avois accoutumance
-de voir d'ici ma maison sylvestre, et ne l'aperçois point
-aujourd'hui.--Or, ne vous courroucez, mon bon Radus, répliqua
-doucement l'évêque; de votre château, j'ai fait faire un moustier;
-mais vous n'y perdrez rien.--Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain,
-dans ses Récits historiques.--Voir aussi dans le même ouvrage comment
-ce brave évêque, venant baptiser l'enfant du sire de Chêvremont, fit
-entrer ses hommes d'armes couverts de chapes et de surplis, s'empara
-de la place, etc.--«Les Dinantais entre eux divisés à l'occasion de
-Saint-Jean de Vallé, chevalier, duquel ils furent contraints de
-destruire la thour et chasteaux.» _Bibl. de Liége, ms. 183, Jean de
-Stavelot, ann. 1464._]
-
-L'un après l'autre descendirent ainsi tours et châteaux. Les Liégeois
-prirent plaisir à tout niveler, à démolir eux-mêmes ce qui couvrait
-leur ville, à faire de belles routes pour l'ennemi, s'il était assez
-hardi pour venir à eux. Dans ce cas, ils ne se laissaient jamais
-enfermer; ils sortaient tous à pied, sans chevaliers, n'importe. De
-même que la ville de pierre n'aimait point les châteaux autour d'elle,
-la ville vivante croyait n'avoir que faire de ces pesants gendarmes,
-qui, pour les armées du temps, étaient des tours mouvantes. Ils n'en
-allaient pas moins gaiement, lestes piétons, dans leurs courtes
-jaquettes, accrocher, renverser les cavaliers de fer.
-
-Et pourtant, que servait cette bravoure? Ce vaillant peuple, rangé en
-bataille, pouvait apprendre qu'il était, lui et sa ville, donné par
-une bulle à quelqu'un de ceux qu'il allait combattre, que son ennemi
-devenait son évêque. Dans sa plus grande force et ses plus fiers
-triomphes, la pauvre cité était durement avertie qu'elle était terre
-d'église. Comme telle, il lui fallut maintes fois s'ouvrir à ses plus
-odieux voisins; s'ils n'étaient pas assez braves pour forcer l'entrée
-par l'épée, ils entraient déguisés en prêtres.
-
-Le nom suffisait, sans le déguisement. On donnait souvent cette église
-à un laïque, à tel jeune baron, violent et dissolu, qui prenait évêché
-comme il eût pris maîtresse, en attendant son mariage. L'évêché lui
-donnait droit sur la ville. Cette ville, ce monde de travail, n'avait
-de vie légale qu'autant que l'évêque autorisait les juges. Au moindre
-mécontentement, il emportait à Huy, à Maëstricht[30], le bâton de
-justice, fermait églises et tribunaux: tout ce peuple restait sans
-culte et sans loi.
-
-[Note 30: Maëstricht était sous la souveraineté indivise de l'évêque
-de Liége et du duc de Brabant, comme il résulte de la vieille formule:
-
- Een heer, geen heer (_un seigneur, point de seigneur_),
- Twen heeren, een heer (_deux seigneurs, un seigneur_).
- Trajectum neutri domino, sed paret utrique.
-
-V. Polain, De la Souveraineté indivise, etc., 1831; et Lavalleye,
-extrait d'un mém. de Louvrex sur ce sujet, à la suite du tome III de
-l'Histoire du Limbourg, de Ernst.]
-
-Au reste, la discorde et la guerre où Liége va s'enfonçant toujours ne
-s'expliqueraient pas assez, si l'on n'y voulait voir que la tyrannie
-des uns, l'esprit brouillon des autres. Non, il y a à cela une cause
-plus profonde. C'est qu'une ville qui se renouvelait sans cesse devait
-perdre tout rapport avec le monde immobile qui l'environnait. N'ayant
-plus d'intermédiaire avec lui[31], ni de langue commune, elle ne
-comprenait plus, n'était plus comprise. Elle repoussait les moeurs et
-les lois de ses voisins, les siennes même peu à peu. Le vieux monde
-(féodal ou juriste), incapable de ne rien entendre à cette vie
-rapide, appela les Liégeois _haï-droits_[32], sans voir qu'ils avaient
-droit de haïr un droit mort, fait pour une autre Liége, et qui était
-pour la nouvelle le contraire du droit et de l'équité.
-
-[Note 31: Les chevaliers leur faisaient faute en paix plus encore
-qu'en guerre. S'agissait-il d'envoyer une ambassade à un prince, ils
-ne savaient souvent qui employer. Louis XI les priant de lui envoyer
-des ambassadeurs avec qui il pût s'entendre, ils répondent qu'ils ont
-peu de noblesse du parti de la cité, et que ce peu de nobles est
-occupé à Liége dans les emplois publics. _Bibl. royale, mss. Baluze_,
-165, 1er août 1467.]
-
-[Note 32: Dans les deux poèmes de la Bataille de Liége, et les
-Sentences de Liége, ils sont nommés _hé-drois_. Mémoires pour servir à
-l'histoire de France et de Bourgogne, I, 375-376. Les chefs des
-_haï-droits_ sous Jean de Bavière sont: un écuyer, un boucher qui
-avait été bourgmestre, un licencié en droit civil et canonique, un
-paveur à la chaux. Zantfliet, ap. Martène, Ampliss. Collect., V, 363.
-Au reste, les ennemis du droit strict trouvaient de quoi s'appuyer
-dans la loi même, puisque la Paix de Fexhe (1316) portait que les
-Liégeois devaient être traités par jugement d'échevins ou _d'hommes_,
-et que le changement dans les lois qui peuvent être ou trop larges, ou
-trop roides, ou trop étroites, doit être _attempéré par le sens du
-pays_. Dewez, Droit public, t. V des Mém. de l'Acad. de Bruxelles.]
-
-Apparaissant au-dehors comme l'ennemie de l'antiquité, comme la
-_nouveauté_ elle-même, Liége déplaisait à tous. Ses alliés ne
-l'aimaient guère plus que ses ennemis. Personne ne se croyait obligé
-de lui tenir parole.
-
-Politiquement, elle se trouva seule et devint comme une île. Elle le
-devint encore sous le rapport commercial, à mesure que tous ses
-voisins, se trouvant sujets d'un même prince, apprirent à se
-connaître, à échanger leurs produits, à soutenir la concurrence contre
-elle. Le duc de Bourgogne, devenu en dix ans maître de Limbourg, du
-Brabant et de Namur, se trouve être l'ennemi des Liégeois, et comme
-leur concurrent pour les houilles et les fers, les draps et les
-cuivres[33]. Étrange rapprochement des deux esprits féodal et
-industriel! Le prince chevaleresque, le chef de la croisade, le
-fondateur de la Toison d'or, épouse contre Liége les rancunes
-mercantiles des forgerons et des chaudronniers.
-
-[Note 33: Il semblerait, d'après les devises, que la guerre de Louis
-d'Orléans et de Jean sans Peur peut se rattacher à la concurrence du
-charbon de bois et de la houille, du Luxembourg et des Pays-Bas:
-Monseigneur d'Orléans, _Je suis mareschal de grant renommée, Il en
-appert bien, j'ay forge levée_: Monseigneur de Bourgogne, _Je suis
-charbonnier d'étrange contrée, J'ai assez charbon pour faire fumée.
-Bibl. royale, mss. Colbert 2403, regius 9681-5._
-
-Les tisserands du Liégeois n'étaient pas moins anciens que ceux de
-Louvain. La chronique de Saint-Trond nous montre des tisserands en
-1133, à Saint-Trond, à Tongres, etc.»Est genus mercenariorum quorum
-officium ex lino et lana tecere telas; hoc procax et superbum supra
-alios mercenarios vulgo reputatur.» Spicilegium, II, 704 (éd.
-in-folio).
-
-«Survint une grosse guerre entre les Bourguignons et les Dinantois,
-pour la marchandise de cuivre.» _Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de
-Stavelot, f. 152 verso._]
-
-Il ne fallait pas moins qu'une alliance inouïe d'états et de principes
-jusque-là opposés, pour accabler un peuple si vivace. Pour en venir à
-bout, il fallait que de longue date, de loin et tout autour, on fermât
-les canaux de sa prospérité, qu'on le fît peu à peu dépérir. C'est à
-quoi la maison de Bourgogne travailla pendant un demi-siècle.
-
-D'abord elle tint à Liége, trente ans durant, un évêque à elle, Jean
-de Heinsberg, parasite, _domestique_ de Philippe le Bon. Ce Jean, par
-lâcheté, mollesse et connivence, énerva la cité en attendant qu'il la
-livrât. Lorsque le Bourguignon, ayant acquis les pays d'alentour et
-presque enfermé l'évêché, commença d'y parler en maître, Liége prit
-les armes; l'évêque invoqua l'arbitrage de son archevêque, celui de
-Cologne, et souscrivit à sa sentence paternelle, qui ruinait Liége au
-profit du duc de Bourgogne, la frappant d'une amende monstrueuse de
-deux cent mille florins du Rhin (1431)[34].
-
-[Note 34: Mélart lui-même, si partial pour les évêques, avoue que
-cette paix a été «infâme, et où l'évesque s'est abaissé trop vilement,
-blasmé en cela de... s'avoir laissé mettre la chevestre au col.»
-Mélart, Histoire de la ville et chasteau de Huy, p. 245.
-
-Cet argent venait à point pour cette maison, si riche et si
-nécessiteuse, dont la recette (sans parler de certaines années
-extraordinaires, et vraiment accablantes) paraît avoir flotté: de 1430
-à 1442, entre 200,000 et 300,000 écus d'or,--de 1442 à 1458, entre
-300,000 et 400,000. C'est du moins ce que je crois pouvoir induire du
-budget annuel qui m'a été communiqué par M. Adolphe Le Gay. _Archives
-de Lille, Comptes de la recette générale des finances des ducs Jean et
-Philippe._]
-
-Liége baissa la tête, s'engagea à payer tant par terme; il y en avait
-pour de longues années. Elle se fit tributaire, afin de travailler en
-paix. Mais c'était pour l'ennemi qu'elle travaillait, une bonne part
-du gain était pour lui. Ajoutez qu'elle vendait bien moins; les
-marchés des Pays-Bas se fermaient pour elle, et la France n'achetait
-plus, épuisée qu'elle était par la guerre.
-
-Il résulta de cette misère une misère plus grande. C'est que Liége,
-ruinée d'argent, le fut presque de coeur. Voir à chaque terme le
-créancier à la porte, qui gronde et menace si vous ne payez, cela met
-bien bas les courages. Cette malheureuse ville, pour n'avoir pas la
-guerre, se la fit à elle-même; le pauvre s'en prit au riche,
-proscrivant, confisquant, faisant ressource du sang liégeois, alléché
-peu à peu aux justices lucratives[35]. Et tout cela pour gorger
-l'ennemi.
-
-[Note 35: C'est là, selon toute apparence, la triste explication qu'il
-faut donner de l'affaire si obscure de Wathieu d'Athin, de la
-proscription de ses amis, les maîtres des houillères, d'où résulta un
-conflit déplorable entre les métiers de Liége et les ouvriers des
-fosses voisines. La ville, déjà isolée des campagnes par la ruine de
-la noblesse, le devint encore plus lorsque l'alliance antique se
-rompit entre le houiller et le forgeron.]
-
-La France voyait périr Liége, et semblait ne rien voir. Ce n'est pas
-là ce qui eût eu lieu au XIIIe ou XIVe siècle; les deux pays se
-tenaient bien autrement alors. À travers mille périls, nos Français
-allaient visiter en foule le grand saint Hubert. Les Liégeois, de leur
-part, n'étaient guère moins dévots au roi de France, leur pèlerinage
-était Vincennes. C'est là qu'ils venaient faire leurs lamentations,
-leurs terribles histoires des nobles brigands de Meuse, qui, non
-contents de piller leurs marchands, mettaient la main sur leurs
-évêques, témoin celui qu'ils lièrent sur un cheval et firent courir à
-mort... Parfois, la terreur lointaine de la France suffisait pour
-protéger Liége; en 1276, lorsque toute la grosse féodalité des
-Pays-Bas s'était unie pour l'écraser, un mot du fils de saint Louis
-les fit reculer tous. Nos rois, enfin, s'avisèrent d'avoir sur la
-Meuse contre ces brigands un brigand à eux, le sire de La Marche,
-prévôt de Bouillon pour l'évêque, quelquefois évêque lui-même, par la
-grâce de Philippe le Bel ou de Philippe de Valois.
-
-Ce fut aussi La Marche qu'employa Charles VII. N'ayant repris encore
-ni la Normandie ni la Guienne, il ne pouvait rien, sinon créer au
-Bourguignon une petite guerre d'Ardennes, de lui lancer le
-Sanglier[36]. Lorsque ce Bourguignon insatiable, ayant presque tout
-pris autour de Liége, prit encore le Luxembourg, comme pour fermer son
-filet, La Marche mit garnison française dans ses châteaux, défia le
-duc. Qui n'aurait cru que Liége eût saisi cette dernière chance
-d'affranchissement? Mais elle était tellement abattue de coeur ou
-dévoyée de sens, qu'elle se laissa induire par son évêque à combattre
-son allié naturel[37], à détruire celui qui, par Bouillon et Sedan,
-lui gardait la haute Meuse, la route de la France (1445).
-
-[Note 36: Il serait curieux de suivre l'action progressive de la
-France dans les Ardennes, depuis le temps où un fils du comte de
-Rethel fonda Château-Renaud. Nos rois, de bonne heure, achetèrent
-Mouzon à l'archevêque de Reims. Suzerains de Bouillon, et de Liége
-pour Bouillon, voulant fonder sur la Meuse la juridiction, de la
-France, ils y prirent pour agents les La Marche (et non La Mark,
-puisque La Marche est en pays wallon), les fameux _Sangliers_. Nous
-les tenions par une chaîne d'argent, et nous les lâchions au besoin.
-Ils grossirent peu à peu de la bonne nourriture qu'ils tirèrent de la
-France. Par force ou par amour, par vol ou par mariage, ils eurent les
-châteaux des montagnes. Lorsque Robert de Braquemont quitta la Meuse
-pour la Normandie (la mer et les Canaries), il vendit Sedan aux La
-Marche, qui le fortifièrent, et en firent un grand asile entre la
-France et l'Empire. De ce fort, ils défiaient hardiment un Philippe le
-Bon, un Charles-Quint. Le terrible ban de l'Empire les terrifiait peu.
-Ces _Sangliers_, comme on les appelait du côté allemand, donnèrent à
-la France plus d'un excellent capitaine; sous François Ier, le brave
-Flemanges qui, avec ses lansquenets, fit justice des Suisses. Par
-mariage enfin, les La Marche aboutissent glorieusement à Turenne.--En
-1320, Adolphe de la Marche, évêque de Liége, reconnaît recevoir du roi
-1,000 livres de rentes; 1337, il donne quittance de 15,000 livres, et
-promet secours contre Édouard III. En 1344, Engilbert de la Marche
-fait hommage au roi, puis en 1354, pour 2,000 livres de rente, qu'il
-réduit à 1,200 en 1268. _Archives du royaume, Trésor des chartes_, J.
-527.]
-
-[Note 37: Sous le prétexte que si Liége n'aidait le duc, il garderait
-pour lui ces châteaux qui étaient des fiefs de l'évêché. Zantfliet,
-ap. Martène, Ampliss. Coll., V, 453. Voir aussi Adrianus de Veteri
-Bosco, Du Clercq, Suffridus Petrus, etc.]
-
-L'évêque, désormais moins utile et sans doute moins ménagé, semble
-avoir regretté sa triste politique. Il eut l'idée de relever La
-Marche, lui rendit le gouvernement de Bouillon[38]. Le Bourguignon,
-voyant bien que son évêque tournait, ne lui en donna pas le temps; il
-le fit venir et lui fit une telle peur qu'il résigna en faveur d'un
-neveu du duc, le jeune Louis de Bourbon[39]. Au même moment, il
-forçait l'élu d'Utrecht de résigner aussi en faveur d'un sien bâtard,
-et ce bâtard, il l'établissait à Utrecht par la force des armes, en
-dépit du chapitre et du peuple[40].
-
-[Note 38: La Marche se présenta au chapitre pour faire serment le 8
-mars 1455; date importante pour l'explication de tout ce qui suit.
-Explanatio uberior et Assertio juris in ducatum Bulloniensem, pro Max,
-Henrico, Bavariæ duce, episc. Leod. 1681, in-4º, p. 121.]
-
-[Note 39: Plusieurs disent qu'on le menaça de la mort, qu'on amena un
-confesseur, etc. Ce qui est sûr, c'est que pour faire croire qu'il
-était libre, on le fit résigner, non chez le duc, mais dans une
-auberge, «Hospitium de Cygno. Et juravit quod nunquam contraveniret,
-sub obligatione omnium bonorum suorum.» Adrianus de V. Bosco. Ampliss.
-Coll. IV, 1226.]
-
-[Note 40: Meyer, si partial pour le duc, dit lui-même: «Metu
-potentissimi ducis.» Meyer, Annal. Flandr., f. 318 verso.]
-
-Le duc de Bourgogne ne sollicita pas davantage pour son protégé le
-chapitre de Liége, qui pourtant était non-seulement électeur naturel
-de l'évêque, mais de plus originairement souverain du pays et prince
-avant le prince. Il s'adressa au pape, et obtint sans difficulté une
-bulle de Calixte Borgia.
-
-Liége fut peu édifiée de l'entrée du prélat; celui qu'on lui donnait
-pour père spirituel était un écolier de Louvain; il avait dix-huit
-ans. Il entra avec un cortége de quinze cents gentilshommes, lui-même
-galamment vêtu, habit rouge et petit chapeau[41].
-
-[Note 41: «Indutus veste rubea, habens unum parvum pileum.» Adrianus
-de Veteri Bosco, ap. Martène, Amplissima Collectio, IV, 1230. Comment
-se fait-il que cet excellent continuateur des Chroniques de saint
-Laurent, témoin oculaire et très judicieux, ait été généralement
-négligé? Parce qu'on avait sous la main, dans le recueil de
-Chapeauville, l'abréviateur Suffridus Petrus, _domestique_ de
-Granvelle, lequel écrit plus d'un siècle après la révolution, sans la
-comprendre, sans connaître Liége. Un seul mot peut faire apprécier
-l'ineptie de l'abréviateur: il suppose que Raes de Linthres fait jurer
-d'avance aux Liégeois d'obéir au régent quelconque qu'il pourra
-nommer! il lui fait dire que ce régent (le frère du margrave de Bade)
-est aussi puissant que le duc de Bourgogne! etc.--Outre Commines et Du
-Clercq, les sources sérieuses sont, pour Liége, Adrien de Vieux Bois,
-pour Dinant, la correspondance de ses magistrats dans les Documents
-publiés par M. Gachard. La petite ville a conservé ses archives mieux
-que Liége elle-même. Nous aurons bientôt une traduction d'Adrien, et
-une traduction excellente, puisqu'elle sera de M. Lavalleye.]
-
-On voyait bien, au reste, d'où il venait: il avait un Bourguignon à
-droite et un à gauche. Tout ce qui suivait était Bourguignon,
-Brabançon; pas un Français, personne de la maison de Bourbon. Autre
-n'eût été l'entrée si le Bourguignon lui-même fût entré par la brèche.
-
-S'ils ne crièrent pas: _Ville prise_, ils essayèrent du moins de
-prendre ce qu'ils purent, coururent à l'argent, au trésor des abbayes,
-aux comptoirs des Lombards; ils venaient, disaient-ils, emprunter
-_pour le prince_. Après avoir si longtemps extorqué l'argent par
-tribut, l'ennemi voulait, par emprunt, escamoter le reste.
-
-L'évêque de Liége résidait partout plutôt qu'à Liége; il vivait à Huy,
-à Maëstricht, à Louvain. C'est là qu'il eût fallu lui envoyer son
-argent, en pays étranger, chez le duc de Bourgogne. La ville n'envoya
-point; elle se chargea de percevoir les droits de l'évêché, droits
-sur la bière, droits sur la justice, etc.
-
-L'évêque seul avait le bâton de justice, le droit d'autoriser les
-juges. Il retint le bâton, laissant les tribunaux fermés, la ville et
-l'évêché sans droit ni loi. De là de grands désordres[42]; une justice
-étrange s'organise, des tribunaux burlesques; partout, dans la
-campagne, de petits compagnons, des garçons de dix-huit ou vingt ans
-se mettent à juger; ils jugent surtout les agents de l'évêque[43].
-Puis, la licence croissant, ils tiennent cour au coin de la rue,
-arrêtent le passant et le jugent: on riait, mais en tremblant, et pour
-être absous, il fallait payer.
-
-[Note 42: Moins cruels pourtant que la justice de l'évêque, à en juger
-par l'effroyable supplice infligé à deux hommes ivres, dont l'un avait
-proféré des menaces contre l'évêque, l'autre avait approuvé: «Quod
-factum fuit ad incutiendum timorem, versum fuit in horrorem.» Adrianus
-de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1234.]
-
-[Note 43: «Qui se vocaverunt _dy Clupslagher_, et fecerunt fieri pro
-signo unum vagum virum cum fuste in manu, quem ponebant in vexillo, et
-in pecia papyri depictum portabant, affixum super brachia et pilea
-sua.» Ibidem, 1242.]
-
-Le plus comique (et le plus odieux), c'est qu'apprenant que Liége
-allait faire rendre gorge aux procureurs de l'évêché, l'évêque vint en
-hâte... intercéder?--non, mais demander sa part. Il siégea, de bonne
-grâce, avec les magistrats, jugea avec eux ses propres agents, et en
-tira profit; on lui donna les deux tiers des amendes[44].
-
-[Note 44: «Sedendo cum eis, juvit dictare, sicut aiebant, sententias.»
-Ibidem, 1244.]
-
-En tout ceci, Liége était menée par le parti français; plusieurs de
-ses magistrats étaient pensionnés de Charles VII. La maison de
-Bourbon, puissante sous ce règne, avait, selon toute apparence, ménagé
-cet étrange compromis entre la ville et Louis de Bourbon. Le duc de
-Bourgogne patientait, parce qu'il avait alors le dauphin chez lui, et
-croyait que, Charles VII mourant, son protégé arrivant au trône, la
-France tomberait dans sa main et Liége avec la France.
-
-On sait ce qui en fut. Louis XI, à peine roi, fit venir les meneurs
-de Liége, leur fit peur[45], les força de mettre la ville sous sa
-sauvegarde; mais il n'en fit pas davantage pour eux. Préoccupé du
-rachat de la Somme, il avait trop de raison de ménager le duc de
-Bourgogne. S'il servit Liége, ce fut indirectement, en achetant les
-Croy, qui, comme capitaines et baillis du Hainaut, comme gouverneurs
-de Namur et du Luxembourg, auraient certainement vexé Liége de bien
-des manières, s'ils n'eussent été d'intelligence avec le roi.
-
-[Note 45: La scène est jolie dans Adrien. De Dinant, on vient dire à
-Liége qu'il y a à Mouzon beaucoup de gens d'armes français, qu'ils
-vont envahir le pays. Le capitaine déclare qu'en effet il a ordre
-d'attaquer, si les Liégeois ne sont avant tel jour à Paris. Les
-magistrats de Liége hésitent fort à partir. Ils demandent un
-sauf-conduit, qui leur est refusé. Arrivés près de Paris, tout contre
-le gibet royal, survient un messager de l'évêque de Liége, qui dit à
-l'un d'eux, Jean le Ruyt: «Ô mon cher seigneur, où allez-vous,
-retournez, je vous en prie, que voulez-vous faire? Voilà Jean Bureau
-qui s'est constitué prisonnier jusqu'à ce qu'il ait prouvé ce dont on
-vous accuse.--Eh! quoi! dites-vous bien vrai?--Oui, c'est comme je
-vous dis.» À quoi Jean le Ruyt répliqua: «Ah! ah! ah! Domine Deus
-(_Jérémie_)! Je sais bien qu'il me faut mourir une fois; le pis qu'il
-me puisse arriver, c'est de finir à ce gibet. Donc, en avant!...» La
-première personne qu'ils rencontrèrent, ce fut Jean Bureau qu'on leur
-avait dit s'être constitué prisonnier. Cependant le roi, apprenant
-leur arrivée, envoie les chercher, une fois, deux fois. Introduits,
-ils se mettent à genoux, le roi les fait relever. Bérard, l'envoyé des
-nobles, fit en leur nom une belle harangue. Puis le roi: «Gilles d'Huy
-est-il ici?--Oui, sire.--Et Gilles de Mès?--Sire, me voici.--Et celui
-que mon père, le roi Charles, a fait chevalier?--Sire, c'est moi, dit
-Jean le Ruyt.» Alors le roi leur parla du bruit qui courait, qu'ils
-avaient promis à son père de le ramener en France. Il chargea Jean
-Bureau de faire à ce sujet une enquête.--Ils cherchèrent pendant trois
-jours l'évêque de Liége, et en furent reçus assez mal. Il ne retint
-avec lui que leur orateur, l'envoyé des nobles. Le lendemain, comme
-ils entraient au palais du roi, celui qui ouvrait la porte leur dit:
-«Votre orateur est là, qui parle contre vous.» Cependant le roi les
-tint pour excusés, et dit qu'on ne parlât plus de rien. Puis il dit à
-Gilles de Mès: «Voulez-vous que je vous fasse chevalier?--Mais, sire,
-je n'ai ni terre, ni fief...»--Voyant ensuite l'avoué de Lers avec un
-simple collier d'argent: «Voulez-vous la chevalerie?--Sire, je suis
-bien vieux.--N'importe; qu'on me donne une épée.» Il le fit chevalier,
-et un autre encore. Alors, les envoyés prièrent le roi de prendre la
-ville en sa sauvegarde. Ibidem, 1247-1250.]
-
-Dans cette situation même, Liége, sans être attaquée, pouvait mourir
-de faim. L'évêque, s'éloignant de nouveau, avait jeté l'interdit,
-enlevé la clef des églises et des tribunaux. Cette affluence de
-plaideurs, de gens de toute sorte, que la ville attirait à elle, comme
-haute cour ecclésiastique, avait cessé. Ni plaideurs, ni marchands,
-dans une ville en révolution. Les riches partaient un à un, quand ils
-pouvaient; les pauvres ne partaient pas, un peuple innombrable de
-pauvres, d'ouvriers sans ouvrage.
-
-État intolérable, et qui néanmoins pouvait durer. Il y avait dans
-Liége une masse inerte de modérés, de prêtres. Saint-Lambert, avec son
-vaste cloître, son asile, son _avoué_ féodal, sa bannière redoutée,
-était une ville dans la ville, une ville immobile, opposée à tout
-mouvement. Les chanoines ne voulaient point, quelque prière ou menace
-que leur fît la ville, officier malgré l'interdit de l'évêque. D'autre
-part, comme _tréfonciers_, c'est-à-dire propriétaires du fond, comme
-souverains originaires de la cité, ils ne voulaient point la quitter,
-et n'obéissaient nullement aux injonctions de l'évêque, qui les
-sommait d'abandonner un lieu soumis à l'interdit.
-
-À toute prière de la ville, le chapitre répondait froidement:
-«Attendons.» De même, le roi de France disait aux envoyés liégeois:
-«Allons doucement, attendons; quand le vieux duc mourra...» Mais Liége
-mourait elle-même, si elle attendait.
-
-Dans cette situation, le rôle des modérés, des anciens meneurs, agents
-de Charles VII, cessait de lui-même. Un autre homme surgit, le
-chevalier Raes, homme de violence et de ruse, d'une bravoure douteuse,
-mais d'une grande audace d'esprit. Peu de scrupule; il avait, dit-on,
-commencé (à peu près comme Louis XI) par voler son père et l'attaquer
-dans son château.
-
-Raes, tout chevalier qu'il était et de grande noblesse[46] (les
-modérés qu'il remplaçait étaient au contraire des bourgeois), se fit
-inscrire au métier des _febves_ ou forgerons. Les batteurs de fer, par
-le nombre et la force, tenaient le haut du pavé dans la ville; c'était
-le _métier-roi_. Ils prirent à grand honneur d'avoir à leur tête _un
-chevalier aux éperons d'or_, qui, dans ses armes, avait trois grosses
-fleurs de lis[47].
-
-[Note 46: Raes de Heers ou de Lintres, fils de Charles de la Rivière
-et d'Arschot, et de Marie d'Haccour, d'Hermalle, de Wavre, etc.]
-
-[Note 47: Je suppose qu'il les avait dès cette époque. La fleur de lis
-se trouve fréquemment dans les armoiries liégeoises. Recueil
-héraldique des bourguemestres de la noble cité de Liége, p. 169,
-in-folio, 1720.]
-
-Il s'agissait de refaire la loi dans une ville sans loi, d'y
-recommencer le culte et la justice (sans quoi les villes ne vivent
-point). Avec quoi fonder la justice? avec la violence et la terreur?
-Raes n'avait guère d'autres moyens.
-
-La légalité dont il essaya d'abord ne lui réussit pas. Il s'adressa au
-supérieur immédiat de l'évêque de Liége, à l'archevêque de Cologne; il
-eut l'adresse d'en tirer sentence pour lever l'interdit. Simple délai:
-le duc de Bourgogne, tout-puissant à Rome, fit confirmer l'interdit
-par un légat; puis, Liége appelant du légat, le pape fit plaider
-devant lui; plaider pour la forme, tout le monde savait qu'il ne
-refuserait rien au duc de Bourgogne.
-
-Raes, prévoyant bien la sentence, fit venir des docteurs de
-Cologne[48] pour rassurer le peuple, et en tira cet avis qu'on pouvait
-appeler du pape au pape mieux informé. Il essayait en même temps d'un
-spectacle, d'une machine populaire, qui pouvait faire effet. Il gagna
-les Mendiants, les enfants perdus du clergé, leur fit dresser leur
-autel sous le ciel, dire la messe en plein vent.
-
-[Note 48: «_Des jurisconsultes_, dit le jésuite Fisen, pour déguiser
-la dissidence de l'autorité ecclésiastique.»]
-
-Le clergé, le noble chapitre, qui n'avaient pas coutume de se mettre
-à la queue des Mendiants, s'enveloppèrent de majesté, de silence et de
-mépris. Les portes de Saint-Lambert restèrent fermées, les chanoines
-muets; il fallait autre chose pour leur rendre la voix.
-
-Le premier coup de violence fut frappé sur un certain Bérart, homme
-double et justement haï, qui, envoyé au roi par la ville, avait parlé
-contre elle. Les échevins le déclarèrent banni _pour cent ans_, les
-forgerons détruisirent de fond en comble une de ses maisons.
-
-Bérart était un ami de l'évêque. Peu de mois après, c'est un ennemi de
-l'évêque qui est arrêté, un des premiers auteurs de la révolution, des
-violents d'alors, des modérés d'aujourd'hui. Ce modéré, Gilles d'Huy,
-est décapité sans jugement régulier, sur l'ordre de l'_avoué_ ou
-capitaine de la ville, Jean le Ruyt, un de ses anciens collègues, qui
-prêtait alors aux violents son épée et sa conscience.
-
-Pour mieux étendre la terreur, Raes s'avisa de rechercher ce qu'était
-devenue une vieille confiscation qui datait de trente ans. Bien des
-gens en détenaient encore certaines parts. Un modéré, Bare de Surlet,
-qui de ce côté ne se sentait pas net, passa aux violents, se cachant
-pour ainsi dire parmi eux, et dépassa tout le monde, Raes lui-même, en
-violence.
-
-Ces actes, justes ou injustes, eurent du moins cet effet que Raes se
-trouva assez fort pour rétablir la justice, l'appuyant sur une base
-nouvelle, inouïe dans Liége: l'autorité du peuple. Un matin, les
-forgerons dressent leur bannière sur la place et déclarent que le
-métier _chôme_, qu'il chômera jusqu'à ce que la justice soit rétablie.
-Ils somment les échevins d'ouvrir les tribunaux. Ceux-ci, simples
-magistrats municipaux, assurent qu'ils n'ont point ce pouvoir. À la
-longue, un des échevins, un vieux tisserand, s'avise d'un moyen: «Que
-les métiers nous garantissent indemnité, et nous vous donnerons des
-juges.» Sur trente-deux métiers, trente signèrent; la justice reprit
-son cours.
-
-Raes emporta encore une grande chose, non moins difficile, non moins
-nécessaire dans cette ville ruinée: le séquestre des biens de
-l'évêque. Le roi de France donnait bon exemple. Cette année même, il
-saisissait des évêchés, des abbayes, le temporel de trois cardinaux;
-il demandait aux églises la description des biens.
-
-Louis XI se croyait très-fort, et sa sécurité gagnait les Liégeois. Il
-avait du côté du Nord une double assurance: en première ligne, sur
-toute la frontière, le duc de Nevers, possesseur de Mézières et de
-Rethel, gouverneur de la Somme, prétendant du Hainaut. En seconde
-ligne, du côté bourguignon, il avait les Croy, grands baillis de
-Hainaut, gouverneurs de Boulogne, de Namur et de Luxembourg. Il avait
-dans la main Nevers pour attaquer, les Croy pour ne point défendre. Le
-duc vivant, les Croy continuaient de régner; le duc mourant, on
-espérait que les Wallons, les hommes des Croy, fermeraient leurs
-places à ce violent Charolais, l'ami de la Hollande[49]. Une chose
-bizarre arriva, imprévue et la pire pour les Croy et pour Louis XI,
-c'est que le duc mourut sans mourir; je veux dire qu'il fut
-très-malade et désormais mort aux affaires. Son fils les prit en main.
-Tel gouverneur ou capitaine, qui peut-être eût résisté au fils, n'eut
-pas le coeur de déchirer la bannière de son vieux maître qui vivait
-encore, et reçut le fils comme lieutenant du père.
-
-[Note 49: Où il s'était retiré. Voyez aussi vol. VI, page 235. Cette
-rivalité éclate partout, spécialement à l'occasion de Montlhéry. Les
-Hollandais soutinrent, contre les Bourguignons et Wallons, qu'eux
-seuls avaient décidé la bataille, en criant: _Bretagne!_ et faisant
-croire que les Bretons arrivaient. Reineri Snoi Goudini Rer. Batavic.
-I. VII.]
-
-Le 12 mars tombèrent les Croy; le comte de Charolais entra dans leurs
-places sans coup férir, changea leurs garnisons. Au même moment, Louis
-XI reçut les manifestes et les défis des ducs de Berri, de Bretagne et
-de Bourbon. Terribles nouvelles pour Liége. La guerre infaillible,
-l'ennemi aux portes; l'ami impuissant, en péril, peut-être accablé.
-
-La campagne s'ouvrait, et la ville, loin d'être en défense, avait à
-peine un gouvernement; si elle ne se donnait un chef, elle était
-perdue. Il lui fallait non plus un simple capitaine, comme avaient été
-les La Marche, mais un protecteur efficace, un puissant prince qui
-l'appuyât de fortes alliances. La France ne pouvant rien, il fallait
-demander ce protecteur à l'Allemagne, aux princes du Rhin. Ces
-princes, qui voyaient avec inquiétude la maison de Bourgogne s'étendre
-et venir à eux, devaient saisir vivement l'occasion de prendre poste à
-Liége.
-
-Raes court à Cologne. L'archevêque était fils du palatin Louis le
-Barbu, qui avait vaincu en bataille la moitié de l'Allemagne; et
-néanmoins il n'osa accepter. Voisin, comme il était, des Pays-Bas, il
-eût donné une belle occasion à cette terrible maison de Bourgogne
-d'établir la guerre dans les électorats ecclésiastiques. Il
-connaissait trop bien d'ailleurs ce qu'on lui proposait; il avait été
-voir de près ce peuple ingouvernable. Il aimait mieux un bon traité,
-une bonne pension du duc de Bourgogne que d'aller se faire le
-capitaine en robe des terribles milices de Liége.
-
-Raes, au défaut des Palatins, se rabattit sur Bade, leur rival
-naturel, et s'en assura. Le 24 mars, il convoque l'assemblée et pose
-la question: Faut-il faire un régent?--Tous disent _oui_. La Marche
-seul, qui était présent, s'obstina à garder le silence. «Eh bien, dit
-Raes, je suis prêt à jurer que celui que je vais nommer est, de tous,
-le meilleur à prendre dans l'intérêt de la patrie; c'est le seigneur
-Marc de Bade, frère du margrave, qui a épousé la soeur de l'Empereur,
-le frère de l'archevêque de Trèves et de l'évêque de Metz.» Marc de
-Bade était Français par sa mère, fille du duc de Lorraine. Il fut
-nommé sans difficulté. La Marche, qui se figurait avoir un droit
-héréditaire à commander dans la vacance, passa du côté de Louis de
-Bourbon.
-
-Raes n'avait pu brusquer l'affaire qu'en trompant des deux parts. D'un
-côté, il faisait croire aux Liégeois que l'Allemand serait soutenu de
-ses frères, les puissants évêques de Trèves et de Metz, qui, au
-contraire, firent tout pour l'éloigner de Liége. De l'autre, il
-parlait au margrave au nom du roi de France[50], et lui promettait
-son appui. Loin de là, Louis XI proposait aux Liégeois de prendre
-pour régent son homme, Jean de Nevers[51], leur voisin par Mézières,
-et que le sire de La Marche eût peut-être accepté.
-
-[Note 50: Suffridus Petrus.]
-
-[Note 51: Adrianus de Veteri Bosco.]
-
-La _joyeuse entrée_ du Badois n'eut rien qui pût le rassurer. Peu de
-nobles, point de prêtres. Les cloches ne sonnèrent point. À
-Saint-Lambert, rien de préparé, pas même un baldaquin; Raes en envoya
-chercher un à une autre église. Plusieurs chanoines sortirent du
-choeur.
-
-Cependant, la sentence du pape contre Liége avait été publiée[52], les
-délais qu'elle accordait expirent. Au dernier jour, le doyen de
-Saint-Pierre essaye de s'enfuir, est pris aux portes, à grand'peine
-sauvé du peuple, qui voulait l'égorger. Raes et les maîtres des
-métiers le mènent à la Violette (hôtel de ville), le montrent au
-balcon, et là, devant la foule, Raes l'interroge: «Cette bulle qui
-parle des excès de la ville, sans dire un mot des excès de l'évêque,
-qui l'a faite? qui l'a dictée? Est-ce le pape lui-même?»--Le doyen
-répondit: «Ce n'est pas le pape en personne, c'est celui qui a charge
-de ces choses.--Vous l'entendez, ce n'est pas le pape!» Une clameur
-terrible partit du peuple. «La bulle est fausse, l'interdit est nul.»
-Ils coururent de la place aux maisons des chanoines; toutes celles
-dont on trouva les maîtres absents furent pillées. La nuit, plusieurs
-se tenaient en armes aux portes des couvents pour écouter si les
-moines chanteraient matines. Malheur à qui n'eût pas chanté! Les
-chanoines chantèrent en protestant. Plusieurs s'enfuirent. Leurs biens
-furent vendus, moitié pour le régent, moitié pour la cité.
-
-[Note 52: La bulle est tout au long dans Suffridus Petrus.]
-
-Cependant la guerre commence. Dès le 21 avril, le roi courant au midi,
-au duc de Bourbon, veut s'assurer la diversion du nord. Il reconnaît
-Marc de Bade pour régent de Liége, s'engage à le faire confirmer par
-le pape, «à ne prester aucune obéissance à nostre Très-Saint-Père,»
-jusqu'à ce qu'il l'ait confirmé. Il paiera et souldoyera aux Liégeois
-deux cents lances complètes (1200 cavaliers). Les Liégeois entreront
-en Brabant, le roi en Hainaut (21 avril 1465)[53].
-
-[Note 53: _Archives du royaume, Trésor des chartes_, J. 527.]
-
-Le roi croyait que Jean de Nevers, prétendant de Hainaut et de
-Brabant, avait, dans ces provinces, de fortes intelligences qui
-n'attendaient qu'une occasion pour se déclarer. Nevers l'avait trompé
-(ou s'était trompé) sur cela et sur tout[54]. La noblesse picarde,
-dont il répondait, lui manqua au moment. Ce conquérant des Pays-Bas
-n'eut plus qu'à s'enfermer dans Péronne; dès le 3 mai, il demandait
-grâce au comte de Charolais.
-
-[Note 54: Dans sa lettre au roi, il montre une confiance
-extraordinaire: «En Picardie, les sieurs de Crèvecoeur et de
-Miraumont, mes serviteurs... besoigneux en toute diligence... J'ay
-trouvé et trouve moyen de me fortiffier tant de mes amis que d'austres
-estrangers et de leurs places... Et dedans six jours espère cy avoir
-_ung nommé_ Jehan de la Marche (_ung nommé!_ que dirait de ceci
-l'illustre maison d'Aremberg?) qui s'est envoyé offrir à moy, et aussy
-aucuns députés des Liégeois qui désirent fort à moy faire plaisir. Jay
-en cestuy païs de Rethelois de bien bonnes et fortes places, etc.
-Escript en ma ville de Mézières-sur-Meuse, le 19e jour de mars 1465.»
-_Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,_ c. I.]
-
-D'autre part, les Allemands, si peu solides à Liége, n'avaient pas
-hâte d'attirer sur eux la grosse armée destinée pour Paris. Pour qui
-d'ailleurs allaient-ils guerroyer en Brabant? Pour le duc de Nevers,
-pour celui que le roi avait conseillé aux Liégeois de nommer régent,
-de préférence à Marc de Bade.
-
-Le roi avait beau gagner la partie au midi, il la perdait au nord. Le
-16 mai, de Montluçon, qu'il vient d'emporter l'épée à la main, il
-écrit encore au régent, qui ne bouge.
-
-Les Badois ne voulaient point armer, même pour leur salut, à moins
-d'être payés d'avance. Sans doute aussi, dans leur prudence, voyant
-que le roi n'entrait pas en Hainaut, ils voulaient n'entrer en Brabant
-que quand ils sauraient l'armée bourguignonne loin d'eux, très-loin,
-et qu'il n'y aurait plus personne à combattre. Ils ne se décidèrent à
-signer le traité que le 17 juin, et alors même ils ne firent rien
-encore; ils songèrent un peu tard qu'ils n'avaient que des milices,
-point d'artillerie ni de troupes réglées, et le margrave partit pour
-en aller chercher en Allemagne.
-
-Le 4 août, grande nouvelle du roi. Il mande à ses bons amis de Liége,
-que, grâce à Dieu, il a pris du Mont-le-Héry, défait son adversaire;
-que le comte de Charolais est blessé, tous ses gens enfermés, affamés;
-s'ils ne se sont pas rendus encore, sans faute ils vont se rendre.
-Tout cela proclamé par un certain Renard (que le roi avait fait
-chevalier pour porter la nouvelle), et par un maître Petrus Jodii,
-professeur en droit civil et canonique, qui, pour faire l'homme
-d'armes, brandissait toujours un trait d'arbalète.
-
-Comment ne pas croire ces braves? Ils arrivaient les mains pleines:
-argent pour la cité, argent pour les métiers, sans compter l'argent à
-donner sous main. Louis XI, dans sa situation désespérée, avait
-ramassé ce qui lui restait pour acheter, à tout prix, la diversion de
-Liége.
-
-Jamais fausse nouvelle n'eut un plus grand effet. Il n'y eut pas moyen
-de tenir le peuple; malgré ses chefs, il sortit en armes: ce fut un
-mouvement tumultuaire, nul ensemble; métier par métier, les vignerons
-d'abord; puis les drapiers, puis tous. Raes courut après eux pour les
-diriger sur Louvain, où ils auraient peut-être été accueillis par les
-mécontents; ils ne l'écoutèrent pas et s'en allèrent follement brûler
-leurs voisins du Limbourg. Limbourg ou Brabant, l'essentiel pour le
-roi était qu'ils attaquassent; ses deux hommes suivaient pour voir de
-leurs yeux si la guerre commençait. Au premier village pillé, brûlé,
-l'église en feu: «C'est bien, enfants, dirent-ils, nous allons dire au
-roi que vous êtes des gens de parole; vous en faites encore plus que
-vous ne promettez.»
-
-Ils n'en faisaient que trop. Plus fiers de cette belle bataille du roi
-que s'ils l'avaient gagnée, ils envoient leur héraut dénoncer la
-guerre au vieux duc à Bruxelles, une guerre à feu et à sang. Autre
-provocation, telle que Louis XI (s'il n'y eut part) la demandait sans
-doute à Dieu, une provocation propre à rendre la guerre implacable et
-_inexpiable_: les menus métiers de Dinant, les compagnons, les
-apprentis, firent pour Montlhéry des réjouissances furieuses, un
-affreux sabbat d'insultes au Bourguignon.
-
-Tout cela, en réalité, était moins contre lui que pour faire dépit à
-Bouvignes, ville du duc, qui était en face, de l'autre côté de la
-Meuse. Il y avait des siècles que Dinant et Bouvignes aboyaient ainsi
-l'une à l'autre: c'était une haine envieillie. Dinant n'avait pas tout
-le tort; elle paraît avoir été la première établie; dès l'an 1112,
-elle avait fait du métier de battre le cuivre un art qu'on n'a point
-surpassé[55]. Elle n'en avait pas moins vu, en face d'elle, sous la
-protection de Namur, une autre Dinant ouvrir boutique, ses propres
-ouvriers, probablement ses apprentis, fabriquer sans maîtrise, appeler
-la pratique, vendre au rabais[56].
-
-[Note 55: On admire encore à Saint-Barthélemy de Liége les fonts
-baptismaux où pendant huit siècles tous les enfants de Liége ont reçu
-le baptême. «Lambert Patras, _le batteur de Dinant_, les fit en l'an
-1212.» Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain, Liége pittoresque, ou
-Description historique, etc., p. 204-205. C'est à Dinant que fut
-fondue, au XVIIe siècle, la statue de bronze que Liége éleva à son
-bourgmestre Beeckmann. Le même, Esquisses, p. 311.]
-
-[Note 56: Rivalité sans doute analogue à celle des drapiers d'Ypres et
-de Poperinghen, de Liége et de Verviers. Ceux de Liége reprochaient
-aux autres: «Que leurs marchandises de drapperie n'estoient ni
-fidelles ny loyalles ny aulcunement justifiées.»]
-
-Une chose qui devait rapprocher avait tout au contraire multiplié,
-compliqué les haines. À force de se regarder d'un bord à l'autre, les
-jeunes gens des deux villes s'aimaient parfois et s'épousaient. Le
-pays d'alentour était si mal peuplé qu'ils ne pouvaient guère se
-marier que chez leurs ennemis[57]. Cela amenait mille oppositions
-d'intérêt, mille procès, par-dessus la querelle publique. Se
-connaissant tous et se détestant, ils passaient leur vie et
-s'observer, à s'épier. Pour voir dans l'autre ville et prévoir les
-attaques, Bouvignes s'avisa, en 1321[58], de bâtir une tour qu'elle
-baptisa du nom de Crève-Coeur; en réponse, l'année suivante, Dinant
-dressa sa tour de Montorgueil. D'une tour à l'autre, d'un bord à
-l'autre, ce n'était qu'outrages et qu'insultes.
-
-[Note 57: «Et si ne fesoient gueres de mariaiges de leurs enfans,
-sinon les ungz avec les aultres: car ils estoient loing de toutes
-aultres bonnes villes.» Commines.]
-
-[Note 58: La date est importante. L'historien du Namurois,
-naturellement favorable à Bouvignes, avoue pourtant qu'elle bâtit la
-première sa tour de Crève-Coeur. (Galliot.)]
-
-Le comte de Charolais n'avait pas encore commencé la campagne que déjà
-Bouvignes tirait sur Dinant, lui plantait des pieux dans la Meuse,
-pour rendre le passage impraticable de son côté (10 mai 1465)[59].
-Ceux de Dinant ne commencèrent pourtant la guerre qu'en juin ou
-juillet, poussés par les agents du roi. Vers le 1er août, quand il fit
-dire à Liége qu'il avait gagné la bataille, quelques compagnons de
-Dinant, menés par un certain Conart le _clerc_ ou le _chanteur_[60],
-passent la Meuse avec un mannequin aux armes du comte de Charolais; le
-mannequin avait au cou une clochette de vache; ils dressent devant
-Bouvignes une croix de Saint-André (c'était, comme on sait, la croix
-de Bourgogne), pendent le mannequin, et, tirant la clochette, ils
-crient aux gens de la ville: «Larronailles, n'entendez-vous pas votre
-M. de Charolais qui vous appelle? que ne venez-vous?... Le voilà, ce
-faux-traître! Le roi l'a fait ou fera pendre, comme vous le voyez...
-Il se disait fils de duc, et ce n'était qu'un fils de prêtre, bâtard
-de notre évêque... Ah! il croyait donc mettre à bas le roi de France!»
-Les Bouvignois, furieux, crièrent du haut des murs mille injures
-contre le roi, et, pour venger dignement la pendaison du Charolais de
-paille, ils envoyèrent, au moyen d'une grosse bombarde, dans Dinant
-même, un Louis XI pendu[61].
-
-[Note 59: Dinant s'en plaint au duc dans sa lettre du 16 juillet.]
-
-[Note 60: _Le clerc, conart, le chanteur_, ces deux mots rappellent
-l'_abbé des cornards_, qu'on trouve dans d'autres villes des Pays-Bas.
-Celui-ci peut fort bien avoir été un chanteur ou ménétrier, un fol
-patenté de la ville, comme ceux qui jouaient, chantaient et
-_ballaient_, quand on proclamait un traité de paix ou qu'on faisait
-quelque autre acte public (?).]
-
-[Note 61: Du Clercq, livre V. ch. XLV. «Amplissant ung doublet plain
-de feur, couvert d'un manteau armoiet des armes dudit sieur, et
-mettant au-desseur un clockin de vache...» Documents publiés par M.
-Gachard, II, 221, 252.--V. aussi ibid., lettres du 5 nov. 1465 et du
-23 sept.]
-
-Cependant on commençait à savoir partout la vérité sur Montlhéry, et
-que Paris était assiégé. À Liége, quoique l'argent de France opérât
-encore, l'inquiétude venait, les réflexions, les scrupules. Le peuple
-craignait que la guerre n'eût pas été bien déclarée en forme, qu'elle
-ne fût pas régulière, et il voulut qu'on accomplît, pour la seconde
-fois, cette formalité. D'autre part, les Allemands se firent
-conscience d'assister aux violences impies des Liégeois, à leurs
-saccagements d'églises; ils crurent qu'il n'était pas prudent de faire
-plus longtemps la guerre avec ces sacriléges. Un de leurs comtes dit
-à Raes: «Je suis chrétien, je ne puis voir de telles choses[62]...»
-Leurs scrupules augmentèrent encore quand ils surent que le
-Bourguignon négociait un traité avec le Palatin et son frère,
-l'archevêque de Cologne. À la première occasion, dès qu'ils se virent
-un peu observés, régent, margrave[63], comtes, gens d'armes, ils se
-sauvèrent tous.
-
-[Note 62: Adrianus de Veteri Bosco.]
-
-[Note 63: «Qui vir prudens erat.» Suffridus Petrus.]
-
-Telle était, avec tout cela, l'outrecuidance de ce peuple de Liége,
-que, délaissés des Allemands, sans espoir du côté des Français, ils
-s'acharnaient encore au Limbourg et refusaient de revenir. L'ennemi
-approchait, une nombreuse noblesse qui, sommée par le vieux duc comme
-pour un outrage personnel, s'était hâtée de monter à cheval. Raes
-n'eut que le temps de ramasser quatre mille hommes pour barrer la
-route. Cette cavalerie leur passa sur le ventre, il n'en rentra pas
-moitié dans la ville (19 octobre 1465).
-
-Cependant un chevalier arrive de Paris: «Le roi a fait la paix; vous
-en êtes[64].» Puis vient aussi de France un magistrat de Liége: «Le
-comte a dicté la paix; il est maître de la campagne: je n'ai pu
-revenir qu'avec son sauf-conduit.»--Tout le peuple crie: «La paix!» On
-envoie à Bruxelles demander une trêve.
-
-[Note 64: Le roi avait peut-être intercédé de vive voix; mais dans le
-traité, il n'y a rien pour eux, sauf que le roi avoue qu'ils ont agi
-par suite des: «Sollicitations d'aulcuns nos serviteurs.» Lenglet. Il
-leur écrit: «Audict appointement estes comprins... Seroit difficile à
-nous de vous secourir.» _Mss. Legrand._]
-
-Grande était l'alarme à Liége, plus grande à Dinant. Les maîtres
-fondeurs et batteurs en cuivre, qui, par leurs forges, leurs formes,
-leur pesant matériel, étaient comme scellés et rivés à la ville, ne
-pouvaient fuir comme les compagnons; ils attendaient, dans la stupeur,
-les châtiments terribles que la folie de ceux-ci allait leur attirer.
-Dès le 18 septembre, ils avaient humblement remercié la ville de Huy,
-qui leur conseillait de punir les coupables[65]. Le 5 novembre, ils
-écrivent à la petite ville de Ciney d'arrêter ce maudit Conard, auteur
-de tout le mal, qui s'y était sauvé. Le même jour, insultés, attaqués
-par les gens de Bouvignes, mais n'osant plus bouger, immobiles de
-peur, ils s'adressent au gouverneur de Namur, et le prient de les
-protéger contre la petite ville. Le 13, ils supplient les Liégeois de
-venir à leur secours; ils ont appris que le comte de Charolais
-embarque son artillerie à Mézières pour lui faire descendre la Meuse.
-
-[Note 65: Documents publiés par M. Gachard.]
-
-Il arrivait, en effet, ce Terrible, comme on l'appela bientôt, la
-saison ne l'arrêtait pas. Les folles paroles du _chanteur_ de Dinant,
-ces noms de _bâtard_ et de _fils de prêtre_[66], avaient été
-charitablement rapportés par ceux de Bouvignes au vieux duc et à
-Madame de Bourgogne. Celle-ci, prude et dévote dame et du sang de
-Lancastre, prit aigrement la chose; elle jura, s'il faut en croire le
-bruit qui courut[67], que «s'il luy devoit couster tout son vaillant,
-elle feroit ruyner ceste ville en mettant toutes personnes à
-l'espée.» Le duc et la duchesse pressèrent leur fils de revenir en
-France, sous peine d'encourir leur indignation[68]. Lui-même en avait
-hâte; le trait, jeté au hasard par un fol, n'avait que trop porté; le
-comte n'était pas bâtard, il est vrai, mais bien notoirement
-petit-fils de _bâtard_ du côté maternel[69]. La bâtardise était le
-côté par où cette fière maison de Bourgogne, avec sa chevalerie, sa
-croisade et sa Toison d'or, souffrait sensiblement. Les Allemands
-là-dessus étaient impitoyables; le fils du fondateur de la Toison
-n'aurait pu entrer dans la plupart des ordres ou chapitres
-d'Allemagne. Aussi, ce mot de _bâtard_, entendu pour la première fois,
-entendu dans le triomphe même, au moment où il dictait la paix au roi
-de France, était profondément entré... Il se croyait sali tant que les
-vilains n'avaient pas ravalé leur vilaine parole, lavé cette boue de
-leur sang.
-
-[Note 66: «Pfaffenkind.» Nulle injure plus grave. Grimm,
-Rechtsalterthümer, 476. Michelet, Origines du droit, 68.]
-
-[Note 67: «Nous apprenons, disent les Dinantais, qu'elle est à
-l'Écluse, attendant des gens d'armes de divers pays.» Documents
-Gachard.]
-
-[Note 68: «Sub poena paternæ indignationis.» _Ms. pseudo-Amelgardi._]
-
-[Note 69: Voyez tome sixième. Il est curieux de voir les efforts
-maladroits du bonhomme Olivier de La Marche (Préface) pour rassurer
-là-dessus son jeune maître Philippe, petit-fils de Charles le
-Téméraire: «J'ay entrepris de vous monstrer que vostre lignée du costé
-du Portugal _n'est pas seule issue de bastards_... Jephté est mis au
-nombre des saincts, et toutefois il estoit fils _d'une femme
-publique_... De Salmon et de Raab, _femme publique_, fut fils Booz...»
-Puis arrivent Alexandre, Bacchus, Perseus, Minos, Herculès, Romulus,
-Artus, Guillaume de Normandie, Henri, roi d'Espagne, Jean, roi de
-Portugal, père de Madame de Bourgogne.]
-
-Donc, il revenait à marches forcées avec sa grosse armée qui
-grossissait encore. Sur le chemin, chacun accourait et se mettait à la
-suite; on tremblait d'être noté comme absent. Les villes de Flandre
-envoyaient leurs archers; les chevaliers picards, flottants jusque-là,
-venaient pour s'excuser. Tels vinrent même de l'armée du roi.
-
-On tremblait pour Dinant, on la voyait déjà réduite en poudre; et
-l'orage tomba sur Liége. Le comte, quelle que fût son ardeur de
-vengeance, n'était pas encore le Téméraire; il se laissait conduire.
-Ses conseillers, sages et froides têtes, les Saint-Pol, les Contay,
-les Humbercourt, ne lui permirent pas d'aller perdre de si grandes
-forces contre une si petite ville. Ils le menèrent à Liége; Liége
-réduite, on avait Dinant.
-
-Encore se gardèrent-ils d'attaquer immédiatement. Ils savaient ce que
-c'était que Liége, quel terrible guêpier, et que si l'on mettait le
-pied trop brusquement dessus, on risquait, fort ou faible, d'être
-piqué à mort. Ils restèrent à Saint-Trond, d'où le comte accorda une
-trêve aux Liégeois[70]. Il fallait, sur toutes choses, ne pas pousser
-ce peuple colérique, le laisser s'abattre et s'amortir, languir
-l'hiver sans travail ni combat; il y avait à parier qu'il se battrait
-avec lui-même. Il fallait surtout l'isoler, lui fermant la Meuse d'en
-haut et d'en bas, lui ôter le secours des campagnes[71] en s'assurant
-des seigneurs, le secours des villes, en occupant Saint-Trond,
-regagnant Hui, amusant Dinant, bien entendu sans rien promettre.
-
-[Note 70: Quand on connaît la violence de ces princes de la maison de
-Bourgogne, rien ne frappe plus que la modération de leurs paroles
-officielles. On y sent partout l'esprit cauteleux des conseillers qui
-les dirigeaient, des Raulin, des Humbercourt, des Hugonet, des
-Carondelet. Dans la campagne de France, le comte de Charolais avait
-toujours assuré qu'il venait seulement conseiller le roi, s'entendre
-avec les princes. Pourquoi le roi l'avait-il attaqué à Montlhéry? Il
-s'en plaint dans l'un de ses manifestes.--De même, lorsque les
-Liégeois défient le duc, comme ennemi du roi, leur allié, il répond
-froidement: «Ceci ne me regarde pas; portez-le à mon fils.» Et encore:
-«Pourquoi me ferait-on la guerre? jamais je n'ai fait le moindre mal
-ni au régent, ni aux Liégeois.» V. Duclercq, livre V, ch, XXXIII, et
-Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 153.]
-
-[Note 71: Il est probable que la banlieue elle-même n'était pas sûre,
-depuis que les forgerons de la ville avaient battu les houillers.]
-
-Le comte avait dans son armée les grands seigneurs de l'évêché, les
-Horne, les Meurs et les La Marche, qui craignaient pour leurs terres;
-il défendit aux siens de piller le pays, laissant plutôt piller,
-manger les États de son père, les sujets paisibles et loyaux.
-
-Dès le 12 novembre, les seigneurs avaient préparé la soumission de
-Liége; ils avaient minuté pour elle un premier projet de traité où
-elle se soumettait à l'évêque et indemnisait le duc. Ce n'était pas le
-compte de celui-ci, qui, pour indemnité, ne voulait pas moins que
-Liége elle-même; de plus, pour guérir son orgueil, il lui fallait du
-sang, qu'on lui livrât des hommes, que Dinant surtout restât à sa
-merci. À quoi la grande ville ne voulait pour rien consentir[72]; il
-ne lui convenait pas de faire comme Huy, qui obtint grâce en
-s'exécutant et faisant elle-même ses noyades. Liége ne voulait se
-sauver qu'en sauvant les siens, ses citoyens, ses amis et alliés. Le
-29 novembre, lorsque la terre tremblait sous cette terrible armée, et
-qu'on ne savait encore sur qui elle allait fondre, les Liégeois
-promirent secours à Dinant.
-
-[Note 72: «Concluserunt cives quod neminem darent ad voluntatem...
-Ministeriales petebant pacem, sed nolebant aliquos homines dare ad
-voluntatem.» Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1284.]
-
-Pour celle-ci, il n'était pas difficile de la tromper; elle ne
-demandait qu'à se tromper elle-même, dans l'agonie de peur où elle
-était. Elle implorait tout le monde, écrivait de toutes parts des
-supplications, des amendes honorables, à l'évêque, au comte (18, 22
-nov.). Elle rappelait au roi de France qu'elle n'avait fait la guerre
-que sur la parole de ses envoyés. Elle chargeait l'abbé de
-Saint-Hubert et autres grands abbés d'intercéder pour elle, de prier
-le comte pour elle, comme on prie Dieu pour les mourants... Nulle
-réponse. Seulement, les seigneurs de l'armée, ceux même du pays,
-endormaient de paroles la pauvre ville tremblante et crédule, s'en
-jouaient; tel essayait d'en tirer de l'argent[73].
-
-[Note 73: Rien de plus odieux. Jean de Meurs, après avoir d'abord bien
-reçu l'abbé de Florines, qui vient intercéder, lui prend ses chevaux
-et le taxe outrageusement à la petite rançon d'un marc d'argent. Louis
-de La Marche écrit aux gens de Dinant: «Fault acquérir amis, tant par
-dons que par biaux langaiges, ceulx quy de ce s'entremelleront,
-récompenser de leurs labeurs.» Documents Gachard, II, 263-264.]
-
-Dinant avait reçu quelques hommes de Liége, elle avait foi en Liége,
-et regardait toujours de ce côté si le secours ne venait pas. Elle ne
-l'avait pas encore reçu au 2 décembre. Elle était consternée... C'est
-qu'à Liége, comme en bien d'autres villes, il ne manquait pas
-d'_honnêtes gens_, de modérés, de riches, pour désirer la paix à tout
-prix, au prix de la foi donnée, au prix du sang humain. S'obstiner à
-protéger Dinant, à défendre Liége, c'était s'imposer de lourdes
-charges d'argent. Aussi, dès que les notables virent que le peuple
-commençait à s'abattre, ils prirent coeur, se firent fort d'avoir un
-bon traité, et obtinrent des pouvoirs pour aller trouver le comte de
-Charolais.
-
-Ils n'étaient pas trop rassurés en allant voir ce redouté seigneur, ce
-fléau de Dieu... Mais les premières paroles furent douces, à leur
-grande surprise; il les envoya dîner; puis (chose inattendue, inouïe,
-dont ils furent confondus) lui-même, ce grand comte, les mena voir son
-armée en bataille... Quelle armée! vingt-huit mille hommes à cheval
-(on ne comptait pas les piétons), et tout cela couvert de fer et d'or,
-tant de blasons, tant de couleurs, les étendards de tant de nations...
-Les pauvres gens furent terrifiés; le comte en eut pitié et leur dit
-pour les remettre: «Avant que vous ne nous fissiez la guerre, j'ai
-toujours eu bon coeur pour les Liégeois; la paix faite, je l'aurai
-encore. Mais comme vous avez dit que tous mes hommes avaient été tués
-en France, j'ai voulu vous en montrer le reste.»
-
-Au fond, les députés le tiraient d'un grand embarras. L'hiver venait
-dans son plus dur (22 décembre); peu de vivres; une armée affamée
-qu'il fallait laisser se diviser, courir pour chercher sa vie,
-puisqu'on ne lui donnait rien.
-
-Les députés de Liége n'en signèrent pas moins le traité tel que le
-comte l'eût dicté, s'il eût campé dans la ville devant Saint-Lambert.
-Ce traité est justement nommé dans les actes la _pitieuse paix de
-Liége_: Liége fait amende honorable, et bâtit chapelle en mémoire
-perpétuelle de l'amende. Le duc et ses hoirs à jamais sont, comme
-ducs de Brabant, _avoués_ de la ville, c'est-à-dire qu'ils y ont
-l'épée. Liége n'a plus sur ses voisins le ressort et la haute cour, ni
-la cour d'évêché, ni celle de cité, ni _anneau_, ni _péron_. Elle paye
-au duc 390,000 florins, au comte 190,000, cela pour eux seuls; quant
-aux réclamations de leurs sujets, quant à l'indemnité de l'évêque, on
-verra plus tard. La ville renonce à l'alliance du roi, livre les
-lettres et actes du traité. Elle restitue obédience à l'évêque, au
-pape. Défense de fortifier le Liégeois du côté du Hainaut, pas même de
-villettes murées. Le duc passe et repasse la Meuse, quand et comme il
-veut, avec ou sans armes; quand il passe, on lui doit les vivres.
-Moyennant cela, il y aura paix entre le duc et tout le Liégeois,
-_excepté Dinant_; entre le comte et tout le Liégeois, _excepté
-Dinant_.
-
-Ce n'était pas une chose sans péril que de rapporter à Liége un tel
-traité.
-
-Le premier des députés, celui qui se hasarda à parler, Gilles de Mès,
-était un homme aimé dans le peuple, un bon bourgeois, fort riche;
-jadis pensionnaire de Charles VII, il avait commencé le mouvement
-contre l'évêque et avait eu l'honneur d'être armé chevalier de la main
-de Louis XI.
-
-Il monte au balcon de la Violette et dit sans embarras:
-
-«La paix est faite; nous ne livrons personne; seulement quelques-uns
-s'absenteront pour un peu de temps; je pars avec eux, si l'on veut, et
-que je ne revienne jamais, s'ils ne reviennent!... Après tout, que
-faire? Nous ne pouvons résister.»
-
-Alors un grand cri s'élève de la place: «Traîtres! vendeurs de sang
-chrétien!» Dans ce danger, les partisans de la paix essayaient de se
-défendre par un mensonge: «Dinant pourrait avoir la paix; c'est elle
-qui n'en veut pas[74].»
-
-[Note 74: Il n'y a pas un mot de cela dans les documents authentiques
-de Dinant. Tout porte à croire le contraire. On ne peut faire ici
-grand cas de l'assertion du Liégeois Adrien, généralement judicieux,
-mais ici trop intéressé à justifier sa patrie.]
-
-Gilles n'en fut pas moins poursuivi. Les métiers voulurent qu'on le
-jugeât; mais comme c'était un homme doux et aimé, tous les juges
-trouvaient des raisons pour ne pas juger, tous se récusaient.
-
-Faute de juges, il aurait peut-être échappé, au moins pour ce jour.
-Malheureusement ce pacifique Gilles avait dit jadis une parole
-guerrière, violente, il y avait dix ans, mais l'on s'en souvint: «Si
-l'évêque ne nomme plus de juges, nous aurons l'_avoué_ (le capitaine
-de la ville)[75].»
-
-[Note 75: Adrianus de Veteri Bosco.]
-
-Ce mot servit contre lui-même. On força ce capitaine de juger, et de
-juger à mort.
-
-Alors le pauvre homme se tournant vers le peuple: «Bonnes gens, j'ai
-servi cinquante ans la cité, sans reproche. Laissez-moi vivre aux
-Chartreux ou ailleurs... Je donnerai, pour chaque métier, cent florins
-du Rhin, je vous referai, à mes dépens, les canons que vous avez
-perdus...» Son juge même se joignait à lui: «Bonnes gens, grâce pour
-lui, miséricorde!...»
-
-Au plus haut de l'hôtel de ville, à une fenêtre, se tenaient Raes et
-Bare, qui avaient l'air de rire. Un des bourgmestres, qui était leur
-homme, dit durement: «Allons, qu'on en finisse; nous ne vendrons pas
-les franchises de la cité.» On lui coupa la tête. Le bourreau lui-même
-était si troublé qu'il n'en pouvait venir à bout.
-
-La tête tombée, la trompette sonne, on proclame la paix dont on vient
-de tuer l'auteur, et personne ne contredit.
-
-Pendant ces fluctuations de Liége, ce long combat de la misère et de
-l'honneur, le comte de Charolais se morfondait tout l'hiver à
-Saint-Trond. Il ne pouvait rien finir de ce côté, et chaque jour il
-recevait de France les plus mauvaises nouvelles. Chaque jour il lui
-venait des lettres lamentables du nouveau duc de Normandie que le roi
-tenait à la gorge... Ce duc avait à peine _épousé sa duché_[76], que
-déjà Louis XI travaillait au divorce, y employant ceux même qui
-avaient fait le mariage, les ducs de Bretagne et de Bourbon.
-
-[Note 76: À l'inauguration du nouveau duc, on renouvela toutes les
-formes anciennes: l'épée, tenue par le comte de Tancarville,
-connétable _hérédital_ de Normandie, l'étendard que portait le comte
-d'Harcourt, maréchal _hérédital_, l'anneau ducal que l'évêque de
-Lisieux, Thomas Bazin, passa au doigt du prince, le fiançant avec la
-Normandie. _Registres du chapitre de Rouen, 10 déc. 1465_, cités par
-Floquet, Hist. du Parlement de Normandie, I, 250.]
-
-Il n'avait pas marchandé avec ceux-ci. Pour obtenir du Breton qu'il ne
-bougeât pas, il lui donna un mont d'or, cent vingt mille écus d'or.
-
-Quant au duc de Bourbon, qui, plus que personne, avait fait le duc de
-Normandie[77], et sans y rien gagner, il eut, pour le défaire, des
-avantages énormes[78]. Le roi le nomma son lieutenant dans tout le
-midi. À ce prix, il l'emmena et s'en servit pour ouvrir une à une les
-places de Normandie, Évreux, Vernon, Louviers.
-
-[Note 77: Le duc de Bourbon s'était montré l'un des plus acharnés,
-l'un de ceux qui craignaient le plus qu'on ne se fiât au roi. V. ses
-Instructions à M. de Chaumont: «Que Monseigneur et les autres
-princes... se gardent bien d'entrer dans Paris... De nouvel, avons
-sceu par gens venant de Paris l'intention que le Roy a de faire faire
-aucun excès ou vois de fait... Le Roy a faict serment de jamais ne
-donner grace ou pardon... mais est délibéré de soy en venger par
-quelque moyen que ce soit, voire tout honneur et seureté arrière
-mise.» _Bibliothèque royale, ms. Legrand, Preuves, 12 oct. 1465._
-Quant à la haine des Bretons, il suffirait, pour la prouver, du
-passage où ils veulent jeter à la mer les envoyés de Louis XI: «Velà
-les François; maudit soit-il qui les espargnera!» Actes de Bretagne,
-éd. D. Morice, II, 83.]
-
-[Note 78: Le roi ébranla d'abord le duc de Bourbon, en lui faisant
-peur d'une attaque de Sforza en Lyonnais et Forez. (Bernardino Corio.)
-Quant au Breton, le roi le prit aigri, fâché, lorsque ses amis les
-Normands l'avaient mis hors de chez eux, lorsqu'il regrettait
-amèrement d'avoir refait un duc de Normandie à qui la Bretagne devrait
-hommage.]
-
-Il avait déjà Louviers le 7 janvier (1466). Rouen tenait encore; mais
-de Rouen à Louviers, tous venaient, un à un, faire leur paix, demander
-sûreté. Le roi souriait et disait: «Qu'en avez-vous besoin? Vous
-n'avez point failli[79].»
-
-[Note 79: «Les gens de nostre bonne ville de Rouen... nous ont
-remonstré que ladicte entrée fut faicte par nuyt et à leur desceu et
-très-grant desplaisance, et si soubsdain qu'ils n'eurent temps ne
-espace de povoir envoyer devers nous pour nous en advertir.»
-(Communiqué par M. Chéruel, d'après l'original, aux _Archives
-municipales de Rouen, tir. 4, nº 7, 14 janvier 1466_.)]
-
-Il excepta un petit nombre d'hommes, dont quelques-uns, pris en
-fuite, furent décapités ou noyés[80]. Plusieurs vinrent le trouver,
-qui furent comblés et se donnèrent à lui, entre autres son grand
-ennemi Dammartin, désormais son grand serviteur.
-
-[Note 80: Où Désormeaux prend-il cette folle exagération? «Il périt
-presque autant de gentilshommes par la main du bourreau que par le
-sort de la guerre.»]
-
-Le comte de Charolais savait tout cela et n'y pouvait rien. Il était
-fixé devant Liége; il écrivit seulement au roi en faveur de Monsieur,
-et encore bien doucement, «en toute humilité[81].» Tout doucement
-aussi, le roi lui écrivit en faveur de Dinant.
-
-[Note 81: _Mss. Baluze, 9675 B, 15 janvier 1466._]
-
-Il fallut un grand mois pour que le traité revînt de Liége au camp,
-pour que le comte, enfin délivré, pût s'occuper sérieusement des
-affaires de Normandie[82]. Mais alors tout était fini. Monsieur était
-en fuite; il s'était retiré en Bretagne, non en Flandre, préférant
-l'hospitalité d'un ennemi à celle d'un si froid protecteur. Celui-ci
-perdait pour toujours la précieuse occasion d'avoir chez lui un frère
-du roi, un prétendant qui, dans ses mains, eût été une si bonne
-machine à troubler la France.
-
-[Note 82: Le comte de Charolais y envoya Olivier, qui raconte lui-même
-sa triste ambassade: «Si passay parmy Rouen, et parlay au Roy, _qui me
-demanda où j'alloye_...» Olivier de la Marche, liv. I, ch. XV.]
-
-Le 22 janvier, cent notables de Liége lui avaient rapporté la
-_pitieuse paix_, scellée et confirmée. Il semblait que le froid, la
-misère, l'abandon, eussent brisé les coeurs...
-
-Quand le peuple vit cette lugubre procession des cent hommes emportant
-le testament de la cité, il pleura en lui-même. Les cent partaient
-armés, cuirassés, contre qui? Contre leurs concitoyens, contre les
-pauvres bannis de Liége[83], qui, sans toit ni foyer, erraient en
-plein hiver, vivant de proie, comme des loups.
-
-[Note 83: Duclercq.]
-
-Alors, il se fit dans les âmes, par la douleur et la pitié, une vive
-réaction de courage. Le peuple déclara que si Dinant n'avait pas la
-paix, il n'en voulait pas pour lui-même, qu'il résisterait.
-
-Le comte de Charolais se garda bien de s'enquérir du changement. Il ne
-pouvait pas tenir davantage: il licencia son armée sans la payer (24
-janvier), et emporta, pour dépouilles opimes, son traité à Bruxelles.
-
-Il y reçut une lettre du roi[84], lettre amicale, où le roi, pour le
-calmer, lui donnait la Picardie, qu'il avait déjà. Quant à la
-Normandie, il exposait la nécessité où il s'était vu d'en débarrasser
-son frère qui l'avait désiré lui-même. Il n'avait pu légalement donner
-la Normandie en apanage, cela étant positivement défendu par une
-ordonnance de Charles V. Cette province portait près d'un tiers des
-charges de la couronne. Par la Seine, elle pouvait mettre directement
-l'ennemi à Paris. Au reste, Rouen ayant été pris en pleine trêve, le
-roi avait bien pu le reprendre. Il s'était remis de toute l'affaire à
-l'arbitrage des ducs de Bretagne et de Bourbon. Il avait fait des
-efforts inimaginables pour contenter son frère; si les conférences
-étaient rompues, ce n'était pas sa faute; il en était bien affligé...
-Affligé ou non, il entrait dans Rouen (7 février 1466).
-
-[Note 84: _Legrand, Hist. ms. de Louis XI, livre IX, fol. 37._]
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
---SUITE--
-
-SAC DE DINANT
-
-1466
-
-
-La Normandie nous coûta cher. Pour la reprendre, pour sauver la
-royauté et le royaume, Louis XI fit sans scrupule ce qui se faisait
-aux temps anciens dans les grandes extrémités, un sacrifice humain. Il
-immola, ou du moins laissa immoler, périr, un peuple, une autre
-France, notre pauvre petite France wallonne de Dinant et de Liége.
-
-Il était lui-même en péril. Il avait repris Rouen, et il était à peine
-sûr de Paris. Il attendait une descente anglaise.
-
-Il ne savait pas seulement s'il avait la Bastille. Ces tours dont il
-voyait le canon sur sa tête, de l'hôtel des Tournelles, elles étaient
-encore entre les mains de Charles de Melun, de l'homme qui, au moment
-critique, le roi étant devant l'ennemi, avait hardiment méconnu ses
-ordres, et qui, autant qu'il était en lui, l'avait fait périr.
-Néanmoins, le roi n'avait pu lui retirer la garde de la Bastille[85];
-il la gardait si bien qu'une certaine nuit les portes se trouvèrent
-ouvertes, les canons encloués, il ne tenait qu'aux princes d'entrer.
-Ce ne fut que six mois après, à la fin de mai, que «Maistre Jehan le
-Prévost, notaire et secrétaire du roy, entra dedans la bastille
-Saint-Antoine, _par moyens subtils_,» et mit dehors le gouverneur.
-
-[Note 85: Ni la garde de Melun. Jean de Troyes, ann. 1466, fin mai.]
-
-D'avoir si _subtilement_, si vivement, repris la Normandie, c'était,
-dans ce siècle de ruse, un tour à faire envie à tous les princes. Ils
-n'en étaient que plus mortifiés. Le Breton même, payé pour laisser
-faire, quand il vit la chose faite, fut plus en colère que les autres.
-Breton et Bourguignon, ils recoururent à un remède extrême qui, depuis
-nos affreuses guerres anglaises, faisait horreur à tout le monde; ils
-appelèrent l'Anglais.
-
-Jusque-là, deux choses rassuraient le roi. D'abord, son bon ami
-Warwick, gouverneur de Calais, tenait fermée la porte de la France.
-Puis, le comte de Charolais étant Lancastre par sa mère et ami des
-Lancastre, il y avait peu d'apparence qu'il s'entendît avec la maison
-d'York, avec Édouard.
-
-Toutefois, on a vu qu'Édouard avait épousé une nièce des Saint-Pol
-(serviteurs du duc de Bourgogne), épousé malgré Warwick, dont il eût
-voulu se débarrasser. Ce roi d'hier, qui déjà reniait son auteur et
-créateur, Warwick, aliénait son propre parti, et voyait dès lors son
-trône porter sur le vide, entre York et Lancastre. Sa femme et les
-parents de sa femme, pour qui il hasardait l'Angleterre, avaient hâte
-de s'appuyer sur l'étranger. Ils faisaient leur cour au duc de
-Bourgogne; ils présentaient aux Flamands, aux Bretons, l'appât d'un
-traité de commerce[86]. Madame de Bourgogne elle-même, bien plus homme
-que femme, immola la haine pour York qu'elle avait dans le sang, à une
-haine plus forte, celle de la France. Elle fit accueillir les
-démarches d'Édouard, agréa pour son fils la jeune soeur de l'ennemi,
-comptant bien la former, la faire à son image. La digne bru d'Isabelle
-de Lancastre, Marguerite d'York, doit former à son tour Marie,
-grand'mère de Charles-Quint.
-
-[Note 86: Rymer, 22 mars 1466. Le même jour, Édouard donne pouvoir
-pour traiter d'un double mariage entre sa soeur et le comte de
-Charolais, entre la fille du comte et son frère Clarence.]
-
-Louis XI, qui savait que ce mariage se brassait contre lui, armait en
-hâte; il fondait des canons, prenait des cloches pour en faire. Ce qui
-lui manquait le plus, c'était l'argent. On était épouvanté des
-monstrueuses sommes qu'il lui fallait pour préparer la guerre ou
-acheter la paix, dans le royaume, hors du royaume. Le peuple, qui
-n'avait pas bien su ce que les princes voulaient dire avec leur Bien
-public[87], ne le comprit que trop quand il lui fallut payer les dons
-et gratifications, pensions, indemnités, qu'ils avaient extorqués. Les
-trésoriers du roi, sommés par lui de payer l'impossible, trouvèrent,
-au défaut d'argent, du courage, et lui dirent «qu'ils avaient ouï dire
-à Messieurs (c'étaient les Trente-six, nommés pour réformer l'État)
-_qu'il perdrait son peuple_, le fonds même d'où il tirait l'argent...;
-que la paroisse, qui payait jusque-là deux cents livres, allait être
-obligée d'en payer six cents; que cela ne se pouvait faire[88]!» Il ne
-s'arrêta point à cela et dit: «Il faut doubler, tripler les taxes sur
-les villes, et que la répartition s'étende au plat pays.» Le plat
-pays, les campagnes, c'étaient généralement les terres de l'Église,
-qui ne payait pas, et celles des seigneurs, à qui l'on payait.
-
-[Note 87: «Sy ne sçavoient la pluspart la cause pourquoy ne quy les
-mouvoit.» Du Clercq.]
-
-[Note 88: Au soir, le Roy me parla et se coroussa de ce qu'on ne
-vouloit faire délibérer selon son imagination, et je lui diz que
-j'avois oy dire à MM. qu'il perdoit son peuple...» Lettre de Reilhac à
-M. le contrerolleur, maître Jehan Bourré. _Bibl. royale, mss. Legrand,
-22 septembre 1466._]
-
-On ne peut se dissimuler une chose, c'est qu'il fallait périr, ou,
-contre l'Angleterre, contre les maisons de Bourgogne et de Bretagne,
-acheter l'alliance des maisons de Bourbon, d'Anjou, d'Orléans, de
-Saint-Pol.
-
-L'alliance des Bourbons, frères de l'évêque de Liége, était à bien
-haut prix. Elle impliquait une condition misérable et déshonorante,
-une honte terrible à boire: l'abandon des Liégeois. Et pourtant, sans
-cette alliance, point de Normandie, plus de France peut-être. La
-dernière guerre avait prouvé de reste qu'avec toute la vigueur et la
-célérité possibles le roi succomberait s'il avait à combattre à la
-fois le Midi et le Nord, que pour faire tête au Nord il lui fallait
-une alliance fixe avec le fief central[89], le duché de Bourbon.
-
-[Note 89: Le centre géométrique de la France est marqué par une borne
-romaine, dans le Bourbonnais, près d'Alichamp, à trois lieues de
-Saint-Amand.]
-
-Grand fief, mais de tous les grands le moins dangereux n'étant pas une
-nation, une race à part, comme la Bretagne ou la Flandre, pas même une
-province, comme la Bourgogne, mais une agrégation tout artificielle
-des démembrements de diverses provinces, Berri, Bourgogne, Auvergne.
-Peu de cohésions dans le Bourbonnais; moins encore dans ce que le duc
-possédait au dehors (Auvergne, Beaujolais et Forez). Le roi ne
-craignait pas de lui confier, comme à son lieutenant, tous les pays du
-centre, sans contact avec l'étranger, la France dormante des grandes
-plaines (Berri, Sologne, Orléanais), la France sauvage et sans route
-des montagnes (Vélay et Vivarais, Limousin, Périgord, Quiercy,
-Rouergue). Si l'on ajoute le Languedoc, qu'il lui donna plus tard,
-c'était lui mettre entre les mains la moitié du royaume[90].
-
-[Note 90: Les étrangers semblent dès lors mettre le duc de Bourbon au
-niveau du roi: «Contentione suborta inter regem Francie et J. ducem
-Borbonii ex uno latere, et Karolum Burgundie ex altero.» Hist. patriæ
-Monumenta, I, 642.]
-
-Ce qui excuse un peu Louis XI d'une si excessive confiance, c'est
-d'abord que, par l'immensité d'un tel établissement, il s'assurait le
-duc, qui ne pouvait jamais rien espérer d'ailleurs qui en approchât.
-De plus, on avait vu, et dans la Praguerie, et dans la dernière
-guerre, qu'un duc de Bourbon, même en Bourbonnais, ne tenait pas
-fortement au sol, comme un duc de Bretagne; par deux fois il avait été
-en un moment dépouillé de tout; il pouvait grandir, sans être plus
-fort, n'ayant de racine nulle part.
-
-Personnellement aussi, Jean de Bourbon rassurait le roi[91]. Il était
-sans enfant, sans intérêt d'avenir. Il avait des frères, il est vrai,
-des soeurs, que Philippe le Bon avait élevés et avancés, comme ses
-enfants. Mais justement parce que la maison de Bourgogne avait fait
-beaucoup pour eux, parce qu'ils en avaient tiré ce qu'ils pouvaient
-tirer, ils regardaient désormais vers le roi. C'était beaucoup sans
-doute pour Charles de Bourbon d'être archevêque de Lyon, légat
-d'Avignon; mais si le roi le faisait cardinal! Louis de Bourbon
-devait, il est vrai, à Philippe le Bon le titre d'évêque de Liége;
-mais pour qu'il en eût la réalité, pour qu'il rentrât dans Liége, il
-fallait que le roi ne défendît point les Liégeois. Le roi fit le
-bâtard de Bourbon amiral de France, capitaine d'Honfleur, lui donna
-une de ses filles, avec beaucoup de bien;--fille bâtarde, mais il y en
-avait de légitimes; l'aînée, Anne de France, était toujours un enjeu
-des traités, on lui faisait épouser à deux ans, tantôt le fils du duc
-de Calabre, tantôt celui du duc de Bourgogne; on prévoyait sans peine
-que ces mariages par écrit en resteraient là; que, si le roi prenait
-un gendre, il le prendrait petit, une créature docile et prête à tout,
-comme pouvait être Pierre de Beaujeu, le cadet de Bourbon. Ce cadet se
-donna à Louis XI, le servit en ses plus rudes affaires, jusqu'à la
-mort et au delà, dans sa fille Anne, autre Louis XI, dont Pierre fut
-moins l'époux que l'humble serviteur.
-
-[Note 91: Ces Bourbons, quoique assez remuants, n'avaient pas encore
-le sang de Gonzague, de Foix et d'Albret. La devise sur l'épée:
-_Penetrabit_, ne fut adoptée que par le connétable.--Le fameux: _Qui
-qu'en grogne_, qu'on attribue aussi aux ducs de Bretagne, fut dit
-(vers 1400?) par Louis II de Bourbon, contre les bourgeois qui
-s'alarmaient de la construction de sa tour. Ibidem, II, 201.]
-
-Le roi rallia ainsi à lui d'une manière durable toute la maison de
-Bourbon. Pour celles d'Anjou et d'Orléans, il les divisa.
-
-Le fils de René d'Anjou, Jean de Calabre, alors comme toujours, avait
-besoin d'argent. Ce héros de roman, ayant manqué la France et
-l'Italie, se tournait vers l'Espagne pour y chercher son aventure. Les
-Catalans le voulaient pour leur roi, pour roi d'Aragon[92]. Louis XI,
-le voyant dans ce besoin et cette espérance, lui envoie vingt mille
-livres d'abord, puis cent mille, un à-compte sur la dot de sa fille.
-Au fond, sous couleur de dot, c'était un salaire; il fallait qu'à ce
-prix Jean de Calabre se chargeât du triste office d'aller en Bretagne
-réclamer, prendre au corps le frère du roi; celui-ci n'était pas fâché
-que le renommé chevalier se montrât aux Bretons comme recors ou
-sergent royal.
-
-[Note 92: Leur roi, D. Pedro de Portugal, neveu de la duchesse de
-Bourgogne, était mort le 20 juin 1466.]
-
-Quant à la maison d'Orléans, le roi détacha de ses intérêts le
-glorieux bâtard, le vieux Dunois, dont il maria le fils à une de ses
-nièces de Savoie. Le nom du vieillard donnait beaucoup d'éclat à la
-commission des Trente-six, qui, sous sa présidence, devaient réformer
-le royaume. Le roi les convoqua lui-même en juillet. Les choses
-avaient tellement changé en un an que cette machine inventée contre
-lui devenait maintenant une arme dans sa main. Il s'en servit comme
-d'une ombre d'États qu'il faisait parler à son gré, donnant leur voix
-pour la voix du royaume.
-
-C'était beaucoup d'avoir ramené si vite tant d'ennemis. Restait le
-plus difficile de tous, le général même de la ligue, celui qui avait
-conduit les Bourguignons jusqu'à Paris, qui les avait fait persister
-jusqu'à Montlhéry, qui s'était fait faire par le roi connétable de
-France. Le roi, si durement humilié par lui, se prit pour lui d'une
-grande passion; il n'eût plus de repos qu'il ne l'eût acquis.
-
-Saint-Pol, devenu ici connétable, mais de longue date établi de
-l'autre côté, ayant son bien et ses enfants chez le duc, et une nièce
-reine d'Angleterre, devait y regarder avant d'écouter le roi. Il était
-comme ami d'enfance pour le comte de Charolais, il avait sa confiance,
-l'avait toujours mené; il semblait peu probable qu'un tel homme
-tournât... Il tourna, s'il faut le dire, parce qu'il fut amoureux; il
-l'était de la belle-soeur du duc de Bourgogne, soeur du duc de
-Bourbon, épris de la demoiselle, plus épris du sang royal, d'une si
-haute parenté. L'amoureux avait cinquante ans, du reste grand air,
-haute mine, faste royal, un grand luxe d'habits, au-dessus de tous les
-hommes du temps. Avec tout cela, il n'était plus jeune, il avait un
-jeune fils. Elle eût aimé Saint-Pol pour beau-père. Il réclamait
-l'appui du comte de Charolais, qui n'aidait que faiblement à la chose,
-trouvant sans doute que son ami, à peine connétable, voulait monter
-bien vite.
-
-Dans ce moment où Saint-Pol, mortifié, s'apercevait qu'il avait
-cinquante ans, voici venir à lui le roi, les bras ouverts, qui l'aime,
-et veut le marier, et non-seulement lui, mais son fils et sa fille. Il
-donne au père, au fils, ses jeunes nièces de Savoie; la fille de
-Saint-Pol épousera le frère des deux nièces, le neveu du roi[93].
-Voilà toute la famille placée, alliée au même degré que le roi à la
-maison souveraine de Savoie et de Chypre.
-
-[Note 93: Historiæ patriæ Monumenta, Chronica Sabaudiæ, ann. 1466, t.
-I, p. 639.]
-
-Le roi avait un si violent désir d'avoir Saint-Pol, qu'il lui promit
-la succession d'un prince du sang qui vivait encore, de son oncle, le
-comte d'Eu. Il le fortifia en Picardie, lui donnant Guise; il
-l'établit en Normandie, confiant à cet ennemi, à peine réconcilié, les
-clefs de Rouen[94], le faisant capitaine de Rouen, tout à l'heure
-gouverneur de la Normandie.
-
-[Note 94: Ses lieutenants reçurent effectivement les clefs du château,
-du palais, de la tour du pont. (Communiqué par M. Chéruel.) _Archives
-municipales de Rouen. Délibérations, vol. VII, fol. 259-260._]
-
-Ce grand établissement de Saint-Pol signifiait une chose, c'est que le
-roi, ayant repris la Normandie, voulait reprendre la Picardie. Le
-comte de Charolais faisait semblant de rire; au fond, il était
-furieux. La Picardie pouvait lui échapper. Les villes de la Somme
-regrettaient déjà de ne plus être villes royales[95]. Combien plus y
-eurent-elles regret, lorsque le comte, ne sachant où prendre de
-l'argent pour sa guerre de Liége, rétablit la gabelle, ce dur impôt du
-sel qu'il venait d'abolir, qu'il avait promis de ne rétablir jamais.
-
-[Note 95: «Estoient courrouciés qu'ils n'estoient plus au roy de
-France.» Du Clercq.]
-
-Tout était à recommencer du côté des Liégeois. Le glorieux traité que
-tout le monde célébrait devenait ridicule, n'étant en rien exécuté. À
-grand'peine, par instance et menace, on obtint ce qui couvrait au
-moins l'orgueil: l'amende honorable. Elle se fit à Bruxelles, devant
-l'hôtel de ville, le vieux duc étant au balcon. L'un des envoyés,
-celui du chapitre, le pria «de faire qu'il y eût bonne paix,
-spécialement entre le seigneur Charles son fils _et les gens de
-Dinant_.» À quoi le chancelier répondit: «Monseigneur accepte la
-soumission de ceux qui se présentent; pour ceux qui font défaut, il
-poursuivra son droit.»
-
-Pour le poursuivre, il fallait une armée. Il fallait remettre en selle
-la pesante gendarmerie, tirer du coin du feu des gens encore tout
-engourdis d'une campagne d'hiver, des gens qui la plupart ne devaient
-que quarante jours de service féodal et qu'on avait tenus neuf mois
-sous le harnais sans les payer, parfois sans les nourrir. Ils
-n'avaient pas eu le tiers de ce qu'on leur devait. Tel, renvoyé de
-l'un à l'autre, reçut quelque chose, à titre d'aumône, «en
-considération de sa pauvreté[96].»
-
-[Note 96: _Registres de Mons_, cités par M. Gachard, dans son éd. de
-Barante, t. II, p. 255, nº 2.]
-
-À moins de frais et d'embarras, l'ennemi, qui n'avait ni feu ni
-foyer, s'était mis en campagne. Au premier chant de l'alouette, les
-enfants de la _Verte tente_[97] couraient déjà les champs, pillaient,
-brûlaient, mettant leur joie à désespérer, s'ils pouvaient, «le vieux
-monnart de duc et son fils Charlotteau.»
-
-[Note 97: V. plus loin, p. 69, 72, et les Documents Gachard, II, 435;
-sur la _Verte tente_ de Gand en 1453, Monstrelet, éd. Buchon, p. 387.
-Sur les _Galants de la feuillée_ en Normandie, _Legrand, Hist. ms.,
-livre IX, fol. 87-88_, ann. 1466. Cf. mes Origines du droit sur le
-_banni_; et sur l'_outlaw_ anglais, sur Robin Hood, une curieuse thèse
-de M. Barry, professeur d'histoire.]
-
-Il fallut endurer cela jusqu'en juillet, et alors même il n'y avait
-rien de prêt. Le duc, profondément blessé, devenait de plus en plus
-sombre. Il ne manquait pas de gens autour de lui pour l'aigrir. Un
-jour qu'il se mettait à table, il ne voit pas ses mets accoutumés; il
-mande les gens de sa dépense: «Voulez-vous donc me tenir en
-tutelle?--Monseigneur, les médecins défendent...» Alors, s'adressant
-aux seigneurs qui sont là: «Mes gens d'armes partent-ils donc
-enfin?--Monseigneur, petite est l'apparence; ils ont été si mal payés
-qu'ils ont peur de venir; ce sont des gens ruinés, leurs habits sont
-en pièces, il faut que les capitaines les rhabillent.» Le duc entra
-dans une grande colère: «J'ai pourtant tiré de mon trésor deux cent
-mille couronnes d'or. Il faudra donc que je paye mes gens d'armes
-moi-même!... Suis-je donc mis en oubli?» En disant cela, il renversa
-la table et tout ce qui était dessus, sa bouche se tordit, il fut
-frappé d'apoplexie, on croyait qu'il allait mourir... Il se remit
-pourtant un peu, et fit écrire partout que chacun fût prêt, «sous
-peine de la hart.»
-
-La menace agit. On savait que le comte de Charolais était homme à la
-mettre à effet. Pour moins, on lui avait vu tuer un homme (un archer
-qu'il trouva mal en ordre dans une revue). Tout le monde craignait sa
-violence, les grands comme les petits. Ici surtout, dans une guerre
-dont le père et le fils faisaient une affaire d'honneur, une querelle
-personnelle, il y eût eu danger à rester chez soi.
-
-Tous vinrent; il y eut trente mille hommes. Les Flamands, de bon
-coeur, rendirent à leur vieux seigneur le dernier service féodal dans
-une guerre wallonne. Les Wallons eux-mêmes du Hainaut, les nobles du
-pays de Liége, ne se faisaient aucun scrupule de concourir au
-châtiment de la ville maudite. La noblesse et les milices de Picardie
-furent amenées par Saint-Pol; marié par le roi le 1er août, il se
-trouva le 15 à l'armée de Namur, avec toute sa famille, ses frères et
-ses enfants.
-
-Le comte de Charolais venait d'apprendre, avec le mariage de
-Saint-Pol, trois nouvelles du même jour, non moins fâcheuses, trois
-traités du roi avec les maisons de Bourbon, d'Anjou et de Savoie. En
-partant de Namur, il donna cours à sa colère, écrivant au roi une
-lettre furieuse, où il l'accusait d'appeler l'Anglais, de lui offrir
-Rouen, Dieppe, Abbeville[98]...
-
-[Note 98: Duclos, Preuves, IV, 279. Il s'agissait de rendre le roi
-odieux, il lui écrit peu après que les sergents du bailliage d'Amiens
-_oppriment le peuple_, qu'il faut en choisir de meilleurs, que le roi
-confirmera: «Et avec ce, ferez grant bien et soulaigement _au pouvre
-peuple_.» _Bibl. royale, mss. Baluze, 9675 D., 16 oct. 1466._]
-
-Toute cette fureur contre le roi allait tomber sur Dinant. Il y avait
-pourtant, en bonne justice, une question dont il eût fallu avant tout
-s'enquérir. Ceux qu'on allait punir, étaient-ce bien ceux qui avaient
-péché? N'y avait-il pas plusieurs villes en une ville? La vraie Dinant
-n'était-elle pas innocente? Lorsque dans un même homme nous trouvons
-si souvent l'_homme double_ (et multiple!), était-il juste d'attribuer
-l'unité d'une personne à une ville, à un peuple?
-
-Pourquoi Dinant était-elle Dinant pour tout le monde? Par ses batteurs
-en cuivre, par ce qu'on appelait le _bon métier de la batterie_. Ce
-métier avait fait la ville et la constituait; le reste des habitants,
-quelque nombreux qu'il fût, était un accessoire, une foule attirée par
-le succès et le profit. Il y avait, comme partout, des bourgeois, des
-petits marchands qui pouvaient aller et venir, vivre ailleurs. Mais
-les batteurs en cuivre devaient, quoi qu'il pût arriver, vivre là,
-mourir là; ils y étaient fixés, non-seulement par leur lourd matériel
-d'ustensiles, grossi de père en fils, mais par la renommée de leurs
-fonds, achalandés depuis des siècles, enfin par une tradition d'art,
-unique, qui n'a point survécu. Ceux qui ont vu les fonts baptismaux de
-Liége et les chandeliers de Tongres se garderont bien de comparer les
-_dinandiers_ qui ont fait ces chefs-d'oeuvre à nos chaudronniers
-d'Auvergne et de Forez. Dans les mains des premiers, la batterie du
-cuivre fut un art qui le disputait au grand art de la fonte. Dans les
-ouvrages de fonte, on sent souvent, à une certaine rigidité, qu'il y a
-eu un intermédiaire inerte entre l'artiste et le métal. Dans la
-batterie, la forme naissait immédiatement sous la main humaine[99],
-sous un marteau vivant comme elle, un marteau qui, dans sa lutte
-contre le dur métal, devait rester fidèle à l'art, battre juste, tout
-en battant fort; les fautes en ce genre de travail, une fois imprimées
-du fer au cuivre, ne sont guère réparables.
-
-[Note 99: Pour apprécier la supériorité de la _main_ sur les moyens
-mécaniques, lire les discours, pleins de vues ingénieuses et fécondes,
-que M. Belloc a prononcés aux distributions de prix de son École.
-L'_École gratuite de dessin_, dirigée (disons mieux, créée par cet
-excellent maître), a déjà renouvelé, vivifié dans Paris tous les
-genres d'industrie qui ont besoin du dessin; orfévrerie, serrurerie,
-menuiserie, etc. Sous une telle impulsion, ces métiers redeviendront
-des arts. (_Note de 1844_).]
-
-Ces dinandiers devaient être les plus patients des hommes, une race
-laborieuse et sédentaire. Ce n'étaient pas eux, à coup sûr, qui
-avaient compromis la ville. Pas davantage les bourgeois propriétaires.
-Je doute même que les excès dussent être imputés aux maîtres des
-petits métiers, qui faisaient le troisième membre de la cité. De
-telles espiègleries, selon toute apparence, n'étaient autre chose que
-des farces de compagnons ou d'apprentis. Cette jeunesse turbulente
-était d'autant plus hardie qu'en bonne partie elle n'était pas du
-lieu, mais flottante, engagée temporairement, selon le besoin de la
-fabrication[100]. Légers de bagage et plus légers de tête, ces garçons
-étaient toujours prêts à lever le pied. Peut-être, enfin, les choses
-les plus hardies furent-elles l'oeuvre voulue et calculée des meneurs
-gagés de la France ou des bannis errants sur la frontière.
-
-[Note 100: «Savoir faisons... Nous avoir esté humblement exposé de la
-partie de Estienne la Mare _dynan_, ou potier darain, simple homme,
-chargié de femme et de plusieurs enfans, que comme environ la
-Chandeleur qui fut mil CCC,IIIIXX et cinq; icelluy suppliant _se feust
-louez_ et convenanciez à un nommé Gautier de Coux, _dynan_, ou potier
-darrain, _pour le servir jusques à certain temps_, lors à venir, et
-parmi certain pris sur ce fait, et pour païer le vin dudit marchié...»
-_Archives, Trésor des Chartes, reg. 159, pièce 6, lettre de grâce
-d'août 1404._]
-
-Dans l'origine, les gens paisibles crurent sauver la ville en arrêtant
-les cinq ou six qu'on désignait le plus. Un d'eux, qu'on menait en
-prison, ayant crié: «À l'aide! aux franchises violées!» la foule
-s'émut, brisa la prison et faillit tuer les magistrats. Ceux-ci, qui
-avaient à leur tête un homme intrépide, Jean Guérin, ne s'effrayèrent
-pas; ils assemblèrent le peuple, et d'un mot le ramenèrent au respect
-de la loi: «Quant aux fugitifs, nous ne les retiendrions pas d'un fil
-de soie; mais nous nous en prenons à ceux qui ont forcé les prisons de
-la cité.» Sur ce mot, plusieurs de ceux qui avaient délivré les
-coupables coururent après, les reprirent, les remirent eux-mêmes en
-prison[101].
-
-[Note 101: Lettre de Jehan de Gerin et autres magistrats de Dinant, 8
-nov. 1465. Documents Gachard, II, 336.]
-
-Justice devait se faire. Mais pouvait-elle se faire par un souverain
-étranger, à qui la ville eût livré, non les prisonniers seulement,
-mais elle-même, son plus précieux droit, son épée de justice.
-
-Cette terrible question fut discutée par le petit peuple, si près de
-périr, avec une gravité digne d'une grande nation, digne d'un
-meilleur sort[102]. Mais bientôt il n'y eut plus à délibérer. La ville
-ne fut plus elle-même, envahie qu'elle était par un peuple
-d'étrangers. Un matin, voilà tout le flot des pillards, des bandits,
-qui remonte la Meuse, et qui, de Loss en Huy, de Huy en Dinant, de
-plus en plus grossi d'écume, vient finalement s'engouffrer là.
-
-[Note 102: Sur les trois membres de la cité, les batteurs (aidés des
-bourgeois) déclarent qu'ils veulent traiter. Ils demandent au
-troisième membre, composé des petits métiers, s'ils croient résister,
-lorsque la ville de Liége, lorsque le roi de France _ont fait la
-paix?_... Ils ne se plaignent de personne; ils n'attestent point le
-droit qu'ils auraient eu d'ordonner, dans une ville qui, après tout,
-était née de leur travail, et qui, sans eux, n'était rien. Ils
-invoquent seulement le droit de la majorité, celui de deux membres,
-d'accord contre un troisième. Ce troisième résiste. Il demande si l'on
-veut, sous ce prétexte, le mettre en servitude. «Mais quelle servitude
-plus grande, répliquent les autres, que la guerre, la ruine de corps
-et de biens? Dans un navire en péril ne faut-il pas jeter quelque
-chose pour sauver le reste? n'abat-on pas un mur pour sauver la maison
-en feu?]
-
-Comment ce peuple de sauvages, sans loi, sans patrie, s'était-il
-formé? Nous devons l'expliquer, d'autant plus que c'est justement leur
-présence à Dinant, leurs ravages dans les environs, qui mirent tout le
-monde contre elle et firent de cette guerre une sorte de croisade.
-
-De longue date, la violence des révolutions politiques avait peuplé de
-bannis les campagnes et les forêts. Chassés une fois, ils ne
-rentraient guère, parce que, leurs biens étant partagés ou vendus, il
-y avait trop de gens intéressés à leur fermer la porte. Beaucoup,
-plutôt que d'aller chercher fortune au loin, erraient dans le pays.
-Les déserts du Limbourg, du Luxembourg, du Liégeois, les _sept forêts
-d'Ardennes_, les cachaient aisément; ils menaient sous les arbres la
-vie des charbonniers; seulement, quand la saison devenait trop dure,
-ils rôdaient autour des villages, demandaient ou prenaient. Cette vie
-si rude, mais libre et vagabonde, tentait beaucoup de gens; l'instinct
-de vague liberté[103] gagnait de plus en plus, dans un pays où
-l'autorité elle-même avait supprimé le culte et la loi. Il gagnait
-l'ouvrier, l'apprenti, l'enfant, de proche en proche. Ceux qui
-commencèrent à courir le pays, quand l'évêque retira ses juges, et qui
-s'amusaient à juger, étaient des garçons de dix-huit ou vingt ans; ils
-portaient au bras, au bonnet, au drapeau, une figure de sauvage.
-
-[Note 103: Très-fort chez nous autres Français. Les missionnaires
-remarquent qu'au Canada les sauvages se francisaient peu; mais les
-Français prenaient volontiers la vie errante des sauvages.]
-
-Beaucoup d'hommes, se lassant de traîner dans les villes une vie
-ennuyeuse, laissaient leurs ménages, couraient les bois. Mais la
-femme, quelle que soit sa misère, ne s'en va pas ainsi, elle reste,
-quoi qu'il arrive, avec les enfants. Les Liégeoises, dans cet abandon,
-montraient beaucoup d'énergie; n'ayant, par le droit du pays, que
-_Dieu et leur fuseau_[104], elles prenaient, au défaut du fuseau, les
-travaux que laissaient les hommes; elles leur succédaient aussi sur la
-place, s'intéressaient autant et plus qu'eux aux affaires publiques.
-Beaucoup de femmes marquèrent dans les révolutions, celle de Raes
-entre autres. Tout le monde à Liége, les femmes comme les hommes,
-connaissait les révolutions antérieures; on lisait le soir les
-chroniques en famille[105], Jean Lebel, Jean d'Outremeuse; la mère et
-l'enfant savaient par _coeur_ ces vieilles bibles politiques de la
-cité.
-
-[Note 104: Voyez plus haut la page 15, note 1. Les Liégeoises devaient
-leur influence, non à la loi, mais à leur caractère énergique et
-violent. Les Flamandes devaient la leur, au moins en grande partie, à
-la faculté qu'elles avaient de disposer plus librement de leur bien.]
-
-[Note 105: On trouve encore, après tant de révolutions, un grand
-nombre de ces chroniques de famille (Observation de M. Levalleye).]
-
-L'enfant marchait à peine qu'il courait à la place. Il y déployait
-l'étrange précocité française pour la parole et la bataille. Après la
-_pitieuse paix_, lorsque les hommes se taisaient, les enfants se
-mirent à parler[106], personne n'osait plus nommer ni Bade ni Bourbon;
-les enfants crièrent hardiment _Bade_, ils relevèrent ses images; ils
-semblaient vouloir prendre en main le gouvernement; les hommes et les
-jeunes gens ayant gouverné, les enfants prétendaient avoir aussi leur
-tour.
-
-[Note 106: Ils étaient probablement poussés par Raes et autres
-meneurs, qui voulaient encore essayer de leur Allemand.--Voir le
-détail si curieux dans Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Collectio,
-IV. 1291-2.]
-
-Les Liégeois finirent par s'en alarmer. Ne pouvant contenir ces petits
-tyrans, on s'adressa à leurs parents pour les obliger d'abdiquer.
-C'était chose bizarre, effrayante en effet, de voir le mouvement, au
-lieu de rester à la surface, descendre toujours et gagner... atteindre
-le fond de la société, la famille elle-même.
-
-Si les Liégeois eurent peur de ce profond bouleversement, combien plus
-leurs voisins! lorsque surtout ils virent, après l'amende honorable de
-Liége, tout ce qu'il y avait de gens compromis quitter les villes,
-aller grossir les bandes de la Verte tente, tout ce peuple sauvage
-prendre Dinant pour repaire et pour fort... Ne pouvant bien
-s'expliquer l'apparition de ce phénomène, on était disposé à y voir
-une _manie_ diabolique ou une malédiction de Dieu. La ville était
-excommuniée; le duc en avait la bulle et l'avait fait afficher
-partout. Le grave historien du temps affirme que si le roi eût secouru
-«cette vilenaille» condamnée des princes de l'Église, il aurait mis
-contre lui la noblesse même de France[107].
-
-[Note 107: «Fait bon à croire que ung roi de France... doibt et peut
-bien tenir une longue suspense entre dire et faire, avant que... soy
-former ennemy... _contre ung bras constitué champion de l'Église_...
-Quand il l'auroit aidié à destruire par tels vilains, si eût-il accru
-sa honte et son propre domage en perdition de tant de noblesse que le
-duc y avoit, _lequel fesoit encore à craindre à ung roy de France pour
-mettre sa noblesse... contre ly_, par adjonction à fière vilenaille,
-que tous roys et princes doivent hayr pour la conséquence.»
-Chastellain.]
-
-Les terribles hôtes de Dinant, non contents de piller et brûler tout
-autour, arrangèrent une farce outrageuse qui devait irriter encore le
-duc contre la ville et la perdre sans ressource. Sur un bourbier plein
-de crapauds (en dérision des Pays-Bas et du roi des eaux sales?), ils
-établirent une effigie du duc, ducalement habillé aux armes de
-Philippe le Bon; et ils criaient: «Le voilà, le trône du grand
-crapaud!» Le duc et le comte l'apprirent; ils jurèrent que s'ils
-prenaient la ville, ils en feraient exemple, comme on faisait aux
-temps anciens, la détruisant et labourant la place, y semant le sel et
-le fer.
-
-Les insolents ne s'en souciaient guère. Des murs de neuf pieds
-d'épaisseur, quatre-vingts tours, c'était un bon refuge. Dinant avait
-été assiégée, disait-on, dix-sept fois, et par des empereurs et des
-rois, jamais prise. Si le bourgeois eût osé témoigner des craintes,
-ceux de la Verte tente lui auraient demandé s'il doutait de ses amis
-de Liége; au premier signal, il en aurait quarante mille à son
-secours.
-
-Leur assurance dura jusqu'au mois d'août. Mais quand ils virent cette
-armée si lente à se former, cette armée impossible, qui se formait
-pourtant et qui s'ébranlait de Namur, plus d'un, de ceux qui criaient
-le plus fort, s'en alla doucement. Ils se rappelaient un peu tard le
-point d'honneur des enfants de la Verte tente, qui, conformément à
-leur nom, se piquaient de ne pas loger sous un toit.
-
-Il y eut deux sortes de personnes qui ne partirent point. D'une part,
-les bourgeois et batteurs en cuivre, incorporés en quelque sorte à la
-ville par leurs maisons et leurs vieux ateliers, par leur important
-matériel; ils calculaient que leurs formes seules valaient cent mille
-florins du Rhin. Comment laisser tout cela? comment le transporter?...
-Ils restaient là, sans se décider, à la garde de Dieu.--Les autres,
-bien différents, étaient des hommes terribles, de furieux ennemis de
-la maison de Bourgogne, si bien connus et désignés qu'ils n'avaient
-pas chance de vivre ailleurs, et qui peut-être ne s'en souciaient
-plus.
-
-Ceux-ci, d'accord avec la populace[108], étaient prêts à faire tout ce
-qui pouvait rendre le traité impossible. Bouvignes, pour augmenter la
-division dans Dinant, avait envoyé un messager; on lui coupa la tête;
-puis un enfant avec une lettre; l'enfant fut mis en pièces.
-
-[Note 108: Dans un récit, au reste très-hostile, on voit que cette
-populace noya des prêtres qui refusaient d'officier. (Du Clercq;
-Suffridus Petrus.)]
-
-Le lundi 18 août arriva l'artillerie; le sire de Hagenbach fit ses
-approches en plein jour et abattit moitié des faubourgs. Ceux de la
-ville, sans s'étonner, allèrent brûler le reste. Sommés de se rendre,
-ils répondirent avec dérision, criant au comte que le roi et ceux de
-Liége le délogeraient bientôt.
-
-Vaines paroles. Le roi ne pouvait rien. Il en était à tripler les
-taxes. La misère était extrême en France, la peste éclatait à Paris.
-Tout ce qu'il put, ce fut de charger Saint-Pol de rappeler que Dinant
-était sous sa sauvegarde. Or, c'était en grande partie pour cela qu'on
-voulait la détruire.
-
-Mais si le roi ne faisait rien, Liége pouvait-elle manquer à Dinant
-dans son dernier jour? Elle avait promis un secours, dix hommes de
-chacun des trente-deux métiers, en tout trois cent vingt hommes[109],
-la plupart ne vinrent pas. Elle avait donné à Dinant un capitaine
-liégeois qui la quitta bientôt. Le 19 août arrive à Liége une lettre
-où Dinant rappelle que sans l'espoir d'un secours efficace, elle ne se
-serait pas laissé assiéger. Les magistrats disent au peuple, en lisant
-la lettre: «Ne vous souciez; si nous voulons procéder avec ordre, nous
-ferons bien lever le siége.» Autre lettre de Dinant le même jour, mais
-elle ne fut pas lue.
-
-[Note 109: C'est ce qu'on lit dans les actes. Les chroniqueurs disent
-4,000! 40,000, etc.]
-
-Le comte de Charolais ne songeait point à faire un siége en règle. Il
-voulait écraser Dinant avant que les Liégeois eussent le temps de se
-mettre en marche. Il avait concentré sur ce point une artillerie
-formidable, qui, avec ses charrois, se prolongeait sur la route
-pendant trois lieues. Le 18, les faubourgs furent rasés. Le 19, les
-canons, mis en batterie sur les ruines des faubourgs, battirent les
-murs presque à bout portant. Le 20 et le 21, ils ouvrirent une large
-brèche. Les Bourguignons pouvaient donner l'assaut le samedi ou le
-dimanche (23-24 août). Mais les assiégés se battaient avec une telle
-furie, que le vieux duc voulut attendre encore, craignant que l'assaut
-ne fût trop meurtrier.
-
-La promptitude extraordinaire avec laquelle le siége était conduit
-montre assez qu'on craignait l'arrivée des Liégeois. Cependant, du 20
-au 24, rien ne se fit à Liége. Il semble que pendant ce temps on
-attendait quelque secours des princes de Bade; il n'en vint pas, et le
-peuple perdit du temps à briser leurs statues. Le dimanche 24 août,
-pendant que Dinant combattait encore, les magistrats de Liége reçurent
-deux lettres, et le peuple décida que le 26 il se mettrait en route.
-Il n'y avait qu'une difficulté, c'est qu'il ne sortait jamais qu'avec
-l'étendard de Saint-Lambert, que le chapitre lui confiait; le chapitre
-était dispersé. Les autres églises, consultées sur ce point,
-répondirent que la chose ne les regardait point. Telle à peu près fut
-la réponse de Guillaume de la Marche, que l'on priait de porter
-l'étendard. Tout cela traîna et fit remettre le départ au 28.
-
-Mais Dinant ne pouvait attendre. Dès le 22, les bourgeois avaient
-demandé grâce, éperdus qu'ils étaient dans cet enfer de bruit et de
-fumée, dans l'horrible canonnade qui foudroyait la ville... Mêmes
-prières le 24, et mieux écoutées; le duc venait d'apprendre que les
-Liégeois devaient se mettre en mouvement; il se montrait moins dur.
-L'espoir rentrant dans les coeurs, tous voulant se livrer, un homme
-réclama, l'ancien bourgmestre Guérin; il offrit, si l'on voulait
-combattre encore, de porter l'étendard de la ville: «Je ne me fie à la
-pitié de personne; donnez-moi l'étendard, je vivrai ou mourrai avec
-vous. Mais, si vous vous livrez, personne ne me trouvera, je vous le
-garantis!» La foule n'écoutait plus; tous criaient: «Le duc est un bon
-seigneur; il a bon coeur, il nous fera miséricorde.» Pouvait-il ne pas
-faire grâce, dans un jour comme celui du lendemain? c'était la fête de
-son aïeul, du bon roi saint Louis (25 août 1466).
-
-Ceux qui ne voulaient pas de grâce s'enfuirent la nuit; les bourgeois
-et les batteurs en cuivre, débarrassés de leurs défenseurs, purent
-enfin se livrer[110]. Les troupes commencèrent à occuper la ville le
-lundi à cinq heures du soir, et le lendemain à midi le comte fit son
-entrée. Il entra, précédé des tambours, des trompettes, et
-(conformément à l'usage antique) des fols et farceurs d'office, qui
-jouaient leur rôle aux actes les plus graves, traités, prises de
-possession[111].
-
-[Note 110: Un auteur, très-partial pour la maison de Bourgogne, avoue
-que les batteurs en cuivre abrégèrent la défense: «Ad hanc victoriam
-tam celeriter obtinendam auxilium suum tulerunt fabri cacabarii.»
-Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 158.]
-
-[Note 111: «Cum tubicinis, _mimis_ et tympanis.» Adrianus de Veteri
-Bosco, ap. Martène IV, 1295. Voir aussi plus haut, p. 147, note 3.]
-
-Le plus grand ordre était nécessaire. Quelques obstinés occupaient
-encore de grosses tours où l'on ne pouvait les forcer. Le comte
-défendit de faire aucune violence, de rien prendre, même de rien
-recevoir, excepté les vivres. Quelques-uns, malgré sa défense, se
-mettant à violer les femmes, il prit trois des coupables, les fit
-passer trois fois à travers le camp, puis mettre au gibet.
-
-Le soldat se contint assez tout le mardi, le mercredi matin. Les
-pauvres habitants commençaient à se rassurer. Le mercredi 27,
-l'occupation de la ville étant assurée, rien ne venant du côté de
-Liége, le duc examina en conseil à Bouvignes ce qu'il fallait faire de
-Dinant. Il fut décidé que, tout devant être donné à la justice et à la
-vengeance, à la majesté outragée de la maison de Bourgogne, on ne
-tirerait rien de la ville, qu'elle serait pillée le jeudi et le
-vendredi, brûlée le samedi (30 août), démolie, dispersée, effacée.
-
-Cet ordre dans le désordre ne fut pas respecté, à la grande
-indignation du vieux duc. On avait trop irrité l'impatience du soldat
-par une si longue attente. Le 27 même, après le dîner, chacun se
-levant de table, met la main sur son hôte, sur la famille avec qui il
-vivait depuis deux jours: «Montre-moi ton argent, ta cachette, et je
-te sauverai.» Quelques-uns, plus barbares, pour s'assurer des pères,
-saisissaient les enfants...
-
-Dans le premier moment de violence et de fureur, les pillards tiraient
-l'épée les uns contre les autres. Puis ils firent la paix; chacun s'en
-tint à piller son logis, et la chose prit l'ignoble aspect d'un
-déménagement; ce n'étaient que charrettes, que brouettes qui roulaient
-hors la ville. Quelques-uns (des seigneurs et non des moindres)
-imaginèrent de piller les pillards, se postant sur la brèche et leur
-tirant des mains ce qu'ils avaient de bon.
-
-Le comte prit pour lui ce qu'il appelait sa justice; des hommes à
-noyer, à pendre. Il fit tout d'abord, au plus haut, sur la montagne
-qui domine l'église, mettre au gibet le bombardier de la ville, pour
-avoir osé tirer contre lui. Ensuite, on interrogea les gens de
-Bouvignes, les vieux ennemis de Dinant, on leur fit désigner ceux qui
-avaient prononcé les _blasphèmes_ contre le duc, la duchesse[112] et
-le comte. Ils en montrèrent, dans leur haine acharnée, huit cents, qui
-furent liés deux à deux et jetés à la Meuse[113]. Mais cela ne suffit
-pas aux gens de justice qui suivaient l'enquête; ils firent cette
-chose odieuse, impie, de prendre les femmes, et par force ou terreur,
-de les faire témoigner contre les hommes, contre leurs maris ou leurs
-pères.
-
-[Note 112: Un auteur assure qu'au commencement du siége, Madame de
-Bourgogne, se faisant scrupule d'une vengeance si cruelle, vint
-elle-même intercéder. Mais l'épée était tirée, ce n'était plus une
-affaire de femme. On ne l'écouta pas. Je ne puis retrouver la source
-où j'ai puisé ce fait.]
-
-[Note 113: Le moine Adrien se tait sur ce point, sans doute par
-respect pour le duc de Bourgogne, oncle de son évêque. Jean de Hénin
-(à la suite de Barante, éd. Reiffenberg) dit effrontément: «Je ne sçay
-que à sang froid on aye tuée nelluy.» Mais Commines (édit. de
-mademoiselle Dupont, liv. II, ch. I, t. I, p. 117), Commines, témoin
-oculaire et peu favorable aux gens de Dinant, dit expressément:
-«Jusques à _huict cens noyés_, devant Bouvynes, à la grand requeste de
-ceulx dudict Bouvynes.» Je trouve aussi dans un manuscrit: «Environ
-_huict cens noyés_ en la rivière de Meuse.» L'auteur ne s'en tient pas
-là; il prétend que le comte «mit à mort femmes et enfants.»
-_Bibliothèque de Liége. Continuateur de Jean de Stavelot, ms. 183,
-ann. 1466._]
-
-La ville était condamnée à être brûlée le samedi 30. Mais on savait
-que les Liégeois devaient tous, en corps de peuple, de quinze ans à
-soixante, partir le jeudi 28 août; ils seraient arrivés le 30. Il
-fallait, pour être en état de les recevoir, tirer le soldat de la
-ville, l'arracher à sa proie subitement, le remettre, après un tel
-désordre, en armes et sous drapeaux. Cela était difficile, dangereux
-peut-être, si l'on voulait user de contrainte. Des gens ivres de
-pillage n'auraient connu personne.
-
-Le vendredi 30, à une heure de nuit, le feu prend au logis du neveu du
-duc, Adolphe de Clèves, et de là court avec furie... Si, comme tout
-porte à le croire, le comte de Charolais ordonna le feu[114], il
-n'avait pas prévu qu'il serait si rapide. Il gagna en un moment les
-lieux où l'on avait entassé les trésors des églises. On essaya en vain
-d'arrêter la flamme. Elle pénétra dans la maison de ville où étaient
-les poudres. Elle atteignit aux combles, à la _forêt_ de l'église
-Notre-Dame, où l'on avait enfermé, entre autres choses précieuses, de
-riches prisonniers pour les rançonner. Hommes et biens, tout brûla.
-Avec les tours brûlèrent les vaillants qui y tenaient encore.
-
-[Note 114: Jacques Du Clerc tâche d'obscurcir la chose pour lui donner
-quelque ressemblance avec la ruine de Jérusalem, et faire croire que:
-«Ce estoit le plaisir de Dieu qu'elle fust destruite.»]
-
-Avant que la flamme enveloppât toute la ville, on avait fait sortir
-les prêtres, les femmes et les enfants[115]. On les menait vers Liége,
-pour y servir de témoignage à cette terrible justice, pour y être un
-vivant _exemple_... Quand ces pauvres malheureux sortirent, ils se
-retournèrent pour voir encore une fois la ville où ils laissaient leur
-âme, et alors ils poussèrent deux ou trois cris seulement, mais si
-lamentables, qu'il n'y eut pas de coeur d'ennemi qui n'en fût saisi
-«de pitié, d'horreur[116].»
-
-[Note 115: Une partie des hommes passa en Flandre, à Middelbourg,
-d'autres en Angleterre; il semble que le duc ait fait cadeau de cette
-colonie à son ami Édouard. On transplanta les hommes, mais non l'art,
-selon toute apparence; les artistes devinrent des ouvriers; du moins
-on n'a jamais parlé de la _batterie_ de Middelbourg ni de
-Londres.--Les Dinantais, à peine à Londres, prirent contre Édouard le
-parti de Warwick, qui était le parti français, dans leur incurable
-attachement pour le pays qui les avait si peu protégés! (Lettres
-patentes d'Édouard IV, février 1470).]
-
-[Note 116: Je me trompe; Jean de Hénin trouve que: «La ville de Dynant
-fust plus doucement traictée qu'elle n'avoit desservy.»--J'ai
-rencontré aussi les vers suivants, sotte et barbare plaisanterie des
-vainqueurs, que je ne rapporte que pour faire connaître le goût du
-temps: «Dynant, ou soupant, Le temps est venu Que le tant et quant Que
-t'as, mis avant Souvent et menu, Te sera rendu, Dynant, ou soupant.»
-_Bibliothèque de Bourgogne, ms., nº 11033._]
-
-Le feu brûla, dévora tout, en long, en large et profondément. Puis, la
-cendre se refroidissant peu à peu, on appela les voisins, les envieux
-de la ville, à la joyeuse besogne de démolir les murs noircis,
-d'emporter et disperser les pierres. On les payait par jour; ils
-l'auraient fait pour rien.
-
-Quelques malheureuses femmes s'obstinaient à revenir. Elles
-cherchaient... Mais il n'y avait guère de vestiges. Elles ne
-pouvaient pas même reconnaître où avaient été leurs maisons[117]. Le
-sage chroniqueur de Liége, moine de Saint-Laurent, vint voir aussi
-cette destruction qu'il lui fallait raconter. Il dit: «De toute la
-ville, je ne retrouvai d'entier qu'un autel; de plus, chose
-merveilleuse, une image que la flamme n'avait pas trop endommagée, une
-bien belle Notre-Dame qui restait toute seule au portail de son
-église[118].»
-
-[Note 117: «Les femmes mesmes quy y alloient pour trouver leurs
-maisons ne sçavoient cognoistre... Tellement y feut besoigné que,
-quatre jours après le feu prins, ceux qui regardoient la place où la
-ville avoit esté pooient dire: Cy feut Dynant!» Du Clercq, liv. V, ch.
-LX-LXI. En 1472, le duc autorisa la reconstruction de l'église de
-Notre-Dame _au lieu appelé Dinant_. Gachard, Analectes Belgique, p.
-318-320.]
-
-[Note 118: «Non inveni in toto Dyonanto nisi altare S. Laurentii
-integrum, et valde pulchram imaginem B. V. Mariæ in porticu ecclesiæ
-suæ, etc.» Adrianus de Veteri Bosco, ap. Martène, IV, 1296.]
-
-Dans ce vaste sépulcre d'un peuple, ceux qui fouillaient trouvaient
-encore. Ce qu'ils trouvaient, ils le portaient aux receveurs qui se
-tenaient là pour enregistrer, et qui revendaient, brocantaient sur les
-ruines. D'après leur registre, les objets déterrés sont généralement
-des masses de métal, hier oeuvres d'art, aujourd'hui lingots. Quelques
-outils subsistaient sous leurs formes, des marteaux, des enclumes;
-l'ouvrier se hasardait parfois à venir les reconnaître, et rachetait
-son gagne-pain.
-
-Ce qui étonne en lisant ces comptes funèbres, c'est que parmi les
-matières indestructibles (qui seules, ce semble, devaient résister),
-entre le plomb, le cuivre et le fer, on trouva des choses fragiles, de
-petits meubles de ménage, de frêles joyaux de femmes et de famille...
-Vivants souvenirs d'humanité, qui sont restés là pour témoigner que ce
-qui fut détruit, ce n'étaient pas des pierres, mais des hommes qui
-vivaient, aimaient[119].
-
-[Note 119: «Unes patrenostres de gaiet, où il a des patrenostres
-d'argent entre deux... Une paire de gans d'espousée... un boutoir à
-mettre espingles de femmes...»--Puis il passe à autre chose: «Item un
-millier de fer... Item un millier de plomb.» _Recepte des biens
-trouvez en ladite plaiche de Dinant._ Documents Gachard, II, 381.]
-
-Je trouve, entre autres, cet article: «_Item._ Deux petites tasses
-d'argent, deux petites tablettes d'ivoire (dont une rompue), deux
-oreillers, avec couvertures semées de menues paillettes d'argent, un
-petit peigne d'ivoire, un chapelet à grains de jais et d'argent, une
-pelote à épingles de femme, _une paire de gants d'épousée_.»
-
-Un tel article fait songer... Quoi! ce fragile don de noces, ce pauvre
-petit luxe d'un jeune ménage, il a survécu à l'épouvantable
-embrasement qui fondait le fer! il aura été sauvé apparemment,
-recouvert par l'éboulement d'un mur... Tout porte à croire qu'ils sont
-restés jusqu'à la catastrophe, sans se décider à quitter la chère
-maison; autrement, n'auraient-ils pas emporté aisément plusieurs de
-ces légers objets. Ils sont restés, elle du moins, la nature des
-objets l'indique. Et alors, que sera-t-elle devenue?... Faut-il la
-chercher parmi celles dont parle notre Jean de Troyes, qui mendiaient
-sans asile, et qui, contraintes par la faim et par la misère,
-s'abandonnaient, hélas! pour avoir du pain[120].
-
-[Note 120: «Et à cause d'icelle destruction, devindrent les pauvres
-habitants d'icelle mendiants, et aucunes jeunes femmes et filles
-abandonnées à tout vice et pesché, pour avoir leur vie.» Jean de
-Troyes.]
-
-Ah! madame de Bourgogne, quand vous avez demandé cette terrible
-vengeance, vous ne soupçonniez pas sans doute qu'elle dût coûter si
-cher! Qu'auriez-vous dit, pieuse dame, si vers le soir, vous aviez vu,
-de votre balcon de Bruges, la triste veuve traîner dans la boue, dans
-les larmes et le péché?
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-ALLIANCE DU DUC DE BOURGOGNE ET DE L'ANGLETERRE--REDDITION DE LIÉGE
-
-1466-1467
-
-
-La prise de Dinant étonna fort. Personne n'eût deviné que cette ville,
-qu'on croyait approvisionnée pour trois ans, avec ses quatre-vingts
-tours, ses bonnes murailles et les vaillantes bandes qui la
-défendaient, pût être emportée en six jours. On connut pour la
-première fois la célérité des effets de l'artillerie.
-
-Le 28 août, à midi, un homme arrive à Liége; on lui demande: «Qu'y
-a-t-il de nouveau?--Ce qu'il y a, c'est que Dinant est pris.» On
-l'arrête. À une heure, un autre homme: «Dinant est pris, tout le
-monde tué...» Le peuple court aux maisons de Raes et des chefs pour
-les égorger; il n'en trouva qu'un, qui fut mis en pièces. Heureusement
-pour les autres, arriva ce brave Guérin de Dinant, qui dit
-magnanimement: «Ne vous troublez... Vous ne nous auriez servi en rien,
-et vous auriez bien pu périr.» Le peuple se calma et, tout en prenant
-les armes, il envoya au comte pour avoir la paix.
-
-Malgré sa victoire, et pour sa victoire même, il ne pouvait la
-refuser. Une armée, après cette affreuse fête du pillage, ne se remet
-pas vite; elle en reste ivre et lourde. Celle-ci, qui n'était pas
-payée depuis deux ans, s'était garni les mains, chargée et surchargée.
-Quand les Liégeois, sortis de leurs murs, les rencontrèrent à
-l'improviste, ils auraient eu bon marché de cette armée de
-porteballes[121].
-
-[Note 121: «Ceste nuict estoit l'ost des Bourguignons en grant trouble
-et double... Aulcuns d'eulx eurent envie de nous assaillir; et mon
-adviz est qu'ils en eussent eu du meilleur.» Commines.]
-
-Mais ce premier moment passé, l'avantage revenait au comte. Les
-Liégeois demandèrent un sursis, et rompirent leurs rangs. Les _sages_
-conseillers du comte voulaient qu'on profitât de ce moment pour tomber
-sur eux. Saint-Pol s'adressa à son honneur, à sa chevalerie[122]. S'il
-eût exterminé Liége après Dinant, il se serait trouvé plus fort que
-Saint-Pol ne le désirait.
-
-[Note 122: Commines.--«Agente plurimum et pro miseris interveniente
-comite Sancti Pauli.» Amelgard, Amplis. Coll. IV, 752.]
-
-Cet équivoque personnage, grand meneur des Picards et tout-puissant en
-Picardie, devait inquiéter le comte tout en le servant. Il était venu
-au siége, mais il s'était abstenu du pillage, retenant ses gens sous
-les armes, «pour protéger les autres, disait-il, en cas d'événements.»
-On lui avait donné à rançonner une ville pour lui seul, et il n'était
-pas satisfait. Il pouvait, s'il y trouvait son compte, faire tourner
-pour le roi la noblesse de Picardie. Le roi avait pris ce moment où il
-croyait le comte embarrassé pour le chicaner sur ses empiétements, sur
-le serment qu'il exigeait des Picards. Il avait une menaçante
-ambassade à Bruxelles, des troupes soldées et régulières qui pouvaient
-agir, Saint-Pol aidant, lorsque l'armée féodale du comte de Charolais
-se serait écoulée comme à l'ordinaire.
-
-Ce n'est pas tout. Les trente-six réformateurs du Bien public, bien
-dirigés par Louis XI, vont aussi tourmenter le comte. Ils lui envoient
-un conseiller au Parlement pour réclamer auprès de lui, et
-l'interroger, en quelque sorte, sur son manque de foi à l'égard du
-seigneur de Nesles qu'il a promis de laisser libre et qu'il tient
-prisonnier. La réponse était délicate, dangereuse, l'affaire
-intéressant tous les arrière-vassaux, toute la noblesse. Le comte
-suivit d'abord les prudentes instructions de ses légistes, il
-équivoqua. Mais le ferme et froid parlementaire le serrant de proche
-en proche, respectueux, mais opiniâtre, il perdit patience, allégua la
-conquête, le droit du plus fort. L'autre ne lâcha pas prise et dit
-hardiment: «Le vassal peut-il conquérir sur le roi, son
-suzerain[123]?...» Il ne lui laissait qu'une réponse à faire, savoir:
-qu'il reniait ce suzerain, qu'il n'était point vassal, mais souverain
-lui-même et prince étranger. Il fut sorti alors de la position double
-dont les ducs de Bourgogne avaient tant abusé; il eût laissé au roi,
-naguère attaqué par la noblesse, le beau rôle de protecteur de la
-noblesse française, du royaume de France, contre l'étranger.
-
-[Note 123: Il dit gravement aussi que le roi pourrait bien le
-poursuivre en dommages et intérêts. _Bibliothèque royale, ms. Du Puy,
-762, procès-verbal du 27 septembre 1466._]
-
-Contre l'ennemi... Il fallait qu'il s'avouât tel pour s'arracher de la
-France. Or, cela était hasardeux, ayant tant de sujets français; cela
-était odieux, ingrat, dur pour lui-même... Car il avait beau faire, il
-était Français, au moins d'éducation et de langue. Son rêve était la
-France antique, la chevalerie française, nos preux, nos douze pairs de
-la Table ronde[124]. Le chef de la _Toison_ devait être le miroir de
-toute chevalerie. Et cette chevalerie allait donc commencer par un
-acte de félonie! Il fallait que Roland fût d'abord Ganelon de
-Mayence!...
-
-[Note 124: «S'appliquoit à lire et faire lire devant luy du
-commencement les joyeux comptes et faicts de Lancelot et de Gauvain.»
-Olivier de la Marche.]
-
-Pour ne plus dépendre de la France, il lui fallait se faire
-anti-français, anglais. Jean sans Peur, qui n'avait pas peur du crime,
-hésita devant celui-ci. Son fils le commit par vengeance, et il en
-pleura. La France y faillit périr; elle était encore, trente ans
-après, dépeuplée, couverte de ruines. Un pacte avec les Anglais, un
-pacte avec le diable, c'était à peu près même chose dans la pensée du
-peuple. Tout ce qu'on pouvait comprendre ici, de l'horrible mêlée des
-deux Roses, c'est que cela avait l'air d'un combat de damnés.
-
-Les Flamands, qui, pour leur commerce, voyaient sans cesse les
-Anglais et de près, se représentent le chef des lords comme «un porc
-sanglier sauvage,» mal né, «mal sain,» et ils appellent l'alliance
-du roi et de Warwick «un accouplement monstrueux, une conjonction
-déshonnête...»--«Telle est cette nation, dit le vieux Chastellain,
-que jamais bien ne s'en peut écrire, _sinon en péché_.» Il ne faut
-pas s'étonner si le comte de Charolais, tout Lancastre qu'il était
-par sa mère, réfléchissait longtemps avant de faire un mariage
-anglais.
-
-Par cela même qu'il était Lancastre, il n'en avait que plus de
-répugnance à tendre la main à Édouard d'York, à abjurer sa parenté
-maternelle. Dans cette alliance deux fois dénaturée, oubliant, pour se
-faire Anglais, le sang français de son père et de son grand-père, il
-ne pouvait pas même être Anglais selon sa mère, selon la nature.
-
-Il n'avait pas le choix entre les deux branches anglaises. Édouard
-venait de se fortifier de l'alliance des Castillans, jusque-là nos
-alliés, et ceux-ci, par un étrange renversement de toutes choses,
-étaient priés d'alliance et de mariage par leur éternel ennemi, le roi
-d'Aragon; mariage contre nous, dont on eût pris la dot de ce côté des
-Pyrénées. L'idée d'un partage du royaume de France leur souriait à
-tous. La soeur de Louis XI, duchesse de Savoie, négociait dans ce but
-avec le Breton, avec Monsieur, et se faisait déjà donner pour la
-Savoie tout ce qui va jusqu'à la Saône.
-
-Pour relier et consolider le cercle où l'on voulait nous enfermer, il
-fallait ce sacrifice étrange qu'un Lancastre épousât York, et ce
-sacrifice se fit. Un mois avant la mort de son père, le comte de
-Charolais, non sans honte et sans ménagement, franchit le pas... Il
-envoya son frère, le grand bâtard, à un tournoi que le frère de la
-reine d'Angleterre ouvrait tout exprès à Londres. Le bâtard emmenait
-avec lui Olivier de la Marche, qui, le traité conclu, devait le porter
-au Breton et le lui faire signer.
-
-Le mariage était facile, la guerre difficile. Elle convenait à
-Édouard, mais point à l'Angleterre. Sans vouloir rien comprendre à la
-visite du bâtard de Bourgogne, sans s'informer si leur roi veut la
-guerre, les évêques et les lords font la paix pour lui. Ils envoient,
-en son nom, leur grand chef Warwick à Rouen[125]. Ce riche et tout
-puissant parti, possesseur de la terre et ferme comme la terre,
-n'avait pas peur qu'un roi branlant osât le désavouer.
-
-[Note 125: Cette explication ne surprendra pas ceux qui savent quels
-étaient les vrais rois d'Angleterre. La trêve expirait. Warwick se fit
-sans doute sceller des pouvoirs pour la renouveler, par son frère,
-l'archevêque d'York, chancelier d'Angleterre, _contre le gré du roi_.
-Ce qui est sûr, c'est qu'après le départ de Warwick, Édouard, furieux,
-alla avec une suite armée reprendre les sceaux chez l'archevêque qui
-se disait malade: il lui ôta deux manoirs de la couronne, et il prit
-cette précaution auprès du nouveau garde des sceaux, que, s'il voyait
-qu'un ordre royal pût préjudicier au roi: «Then he differe the
-expedition...» Rymer, Acta.]
-
-Louis XI reçut Warwick, comme il eût reçu les rois-évêques
-d'Angleterre, pour lesquels il venait. Il fit sortir à sa rencontre
-tout le clergé de Rouen, pontificalement vêtu, la croix et la
-bannière[126]. Le démon de la guerre des Roses entra, parmi les
-hymnes, comme un ange de paix. Il alla droit à la cathédrale faire sa
-prière, de là à un couvent, où le roi le logea près de lui. C'était
-encore trop loin au gré du roi; il fit percer un mur qui les séparait,
-afin de pouvoir communiquer de nuit et de jour. Il l'avait reçu en
-famille, avec la reine et les princesses. Il faisait promener les
-Anglais par la ville, chez les marchands de draps et de velours; ils
-prenaient ce qui leur plaisait et l'on payait pour eux. Ce qui leur
-agréait le plus, c'était l'or; et le roi, connaissant ce faible des
-Anglais pour l'or, avait fait frapper tout exprès de belles grosses
-pièces d'or, pesant dix écus la pièce, à emplir la main.
-
-[Note 126: «Was receyvid into Roan with procession and grete honour
-into Our Lady chirch.» Fragment, édité par Hearne à la suite des Th.
-Sprotti Chronica, p. 297. L'auteur a reçu tous les détails de la
-bouche d'Édouard IV: «I have herde of his owne mouth.» Ibidem, p.
-298.]
-
-Warwick lui venait bien à point. Il avait grand besoin de s'assurer de
-l'Angleterre, lorsqu'il voyait le feu prendre aux deux bouts, en
-Roussillon et sur la Meuse, au moment où il apprenait la mort de
-Philippe le Bon (m. le 15 juin), l'avénement du nouveau duc de
-Bourgogne[127].
-
-[Note 127: Rien de plus mélancolique que les paroles de Chastellain:
-«Maintenant c'est un homme mort,» etc. Elles sont visiblement écrites
-au moment même; on y sent l'inquiétude, la sombre attente de
-l'avenir.]
-
-Il se trouva, par un hasard étrange, que les envoyés du roi, chargés
-d'excuser les hostilités de la Meuse, ne purent arriver jusqu'au duc.
-Il était prisonnier de ses sujets de Gand. Ils ne lui voulaient aucun
-mal, disaient-ils; ils l'avaient toujours soutenu contre son père, il
-était comme leur enfant, il pouvait se croire en sûreté parmi eux
-«comme au ventre de sa mère.» Mais ils ne l'en gardaient pas moins,
-jusqu'à ce qu'il leur eût rendu tous les priviléges que son père leur
-avait ôtés.
-
-Il se trouvait en grand péril, ayant eu l'imprudence de faire son
-_entrée_ au moment même où ce peuple violent était dans sa fête
-populaire, une sorte d'émeute annuelle, la fête du grand saint du
-pays. Ce jour-là, ils étaient et voulaient être fols, «tout étant
-permis, disaient-ils, aux fols de Saint-Liévin.»
-
-Triste folie, sombre ivresse de bière, qui ne passait guère sans coups
-de couteaux. Tout ainsi que, dans la légende, les barbares traînent le
-saint au lieu de son martyre, le peuple, dévotement ivre, enlevait la
-châsse et la portait à ce lieu même, à trois lieues de Gand. Il y
-veillait la nuit, en s'enivrant de plus en plus. Le lendemain, le
-saint _voulait_ revenir, et la foule le rapportait, criant, hurlant,
-renversant tout. Au retour, passant au marché, le saint _voulut_
-passer justement tout au travers d'une loge où l'on recevait l'impôt.
-«Saint Liévin, criaient-ils, ne se dérange pas.» La baraque disparut
-en un moment, et à la place se dressa la bannière de la ville, le
-saint lui-même, de sa propre bannière, en fournissant l'étoffe. À côté
-reparurent toutes celles des métiers, plus neuves que jamais, «ce fut
-comme une féerie,» et sous les bannières les métiers en armes. «Et
-tant croissoient et multiplioient que c'estoit une horreur.»
-
-Le «duc s'épouvanta durement...» Il avait par malheur amené avec lui
-sa fille toute petite, et le trésor que lui laissait son père.
-Cependant la colère l'emporta... Il descend en robe noire, un bâton à
-la main: «Que vous faut-il? qui vous émeut, mauvaises gens?» Et il
-frappa un homme; l'homme faillit le tuer. Bien lui prit que les
-Gantais se faisaient une religion _de ne point toucher au corps de
-leur seigneur_; telle était la teneur du serment féodal, et, dans leur
-plus grande fureur, ils le respectaient. Le duc tiré de la presse et
-monté au balcon, le sire de la Gruthuse, noble flamand, fort aimé des
-Flamands et qui savait bien les manier, se mit à leur parler en leur
-langue; puis le duc lui-même, aussi en flamand... Cela les toucha
-fort; ils crièrent tant qu'ils purent: _Wille-come!_ (Soyez le
-bienvenu!)
-
-On croyait que le duc et le peuple allaient s'expliquer en famille;
-mais voilà que «un grand rude vilain,» monté, sans qu'on s'en aperçût,
-vient, lui aussi, se mettre à la fenêtre à côté du prince. Là, levant
-son gantelet noir, il frappe un grand coup sur le balcon pour qu'on
-fasse silence, et sans crainte ni respect il dit: «Mes frères, qui
-êtes là-bas, vous êtes venus pour faire vos doléances à votre prince
-ici présent, et vous en avez de grandes causes. D'abord, ceux qui
-gouvernent la ville, qui dérobent le prince et vous, vous voulez
-qu'ils soient punis? Ne le voulez-vous pas?--Oui, oui, cria la
-foule.--Vous voulez que la cuillotte soit abolie?--Oui, oui!--Vous
-voulez que vos portes condamnées soient rouvertes et vos bannières
-autorisées?--Oui, oui!--Et vous voulez encore ravoir vos châtellenies,
-vos blancs chaperons, vos anciennes manières de faire? n'est-il pas
-vrai?--Oui, crièrent-ils de toute la place.»--Alors se tournant vers
-le duc, l'homme dit: «Monseigneur, voilà en un mot pourquoi ces
-gens-là sont assemblés; je vous le déclare, et ils m'en avouent, vous
-l'avez entendu; veuillez y pourvoir. Maintenant, pardonnez-moi, j'ai
-parlé pour eux, j'ai parlé pour le bien.»
-
-Le sire de la Gruthuse et son maître «s'entre-regardoient
-piteusement.» Ils s'en tirèrent pourtant avec quelques bonnes paroles
-et quelques parchemins. Tout ce grand mouvement, si terrible à voir,
-était au fond peu redoutable. Une grande partie de ceux qui le
-faisaient, le faisaient malgré eux. Pendant l'émeute[128], plusieurs
-métiers, les bouchers et les poissonniers, se trouvant près du duc,
-lui disaient de n'avoir pas peur, de prendre patience, qu'il n'était
-pas temps de se venger _des méchantes gens_... Il se passa à peine
-quelques mois, et les plus violents, effrayés eux-mêmes, allèrent
-demander grâce. On croyait que toutes les villes imiteraient Gand,
-mais il n'y eut guère d'agité que Malines. La noblesse de Brabant se
-montra unanime pour contenir les villes et repousser le prétendant du
-roi, Jean de Nevers, qui se remuait fort, croyant l'occasion
-favorable. Le duc, comme porté sur les bras de ses nobles, se trouva
-au-dessus de tout. Loin que ce mouvement l'affaiblît, il n'en fut que
-plus fort pour retomber sur Liége[129].
-
-[Note 128: Lire le récit de Chastellain, plus naïf, mais tout aussi
-grand que les plus grandes pages de Tacite.--Cf. les détails donnés
-par le _Registre d'Ypres_, et par celui de _la Colace de Gand_, ap.
-Barante-Gachard, II, 273-277.--V. aussi Recherches sur le seigneur de
-La Gruthuyse, et sur ses mss. (par M. Van Praet). 1831, in-8.
-
-Malgré l'autorité de Wiellant, j'ai peine à croire que deux hommes
-tels que Commines et Chastellain, témoins de ces événements, se soient
-trompés de deux ans sur l'époque de la soumission. Je croirais plutôt
-que Gand se soumit et demanda son pardon dès le mois de décembre 1467,
-qu'elle ne l'obtint qu'en janvier 1469, et que l'amende honorable
-n'eut lieu qu'au mois de mai de la même année.]
-
-[Note 129: Il accusait les Liégeois d'avoir soulevé Gand. _Bibl. de
-Liége, ms. Bertholet, nº 81, fol. 444._]
-
- * * * * *
-
-Il me faut dire la fin de Liége; je dois raconter cette misérable
-dernière année, montrer ce vaillant peuple dans la pitoyable situation
-du débiteur sous le coup de la contrainte par corps.
-
-Deux hommes avaient écrit le pesant traité de 1465, «deux solemnels
-clercs» bourguignons que le comte menait dans ses campagnes, maître
-Hugonet, maître Carondelet. Ces habiles gens n'avaient rien oublié,
-rien n'avait échappé à leur science, à leur prévoyance[130], aucune
-des _exceptions_ dont Liége eût pu se prévaloir, aucune, hors une
-seule, c'est qu'elle était tout à fait insolvable.
-
-[Note 130: «Renonçons à tous droits, allégations, exceptions,
-deffenses, previléges, fintes, cautelles, à toutes récisions,
-dispensations de serment... et _au droit disant que général
-renonciation ne vault, se l'espécial ne précède_.» Lettre qu'on fit
-signer aux Liégeois le 22 déc. 1465. Documents Gachard, II, 311.]
-
-Ils étaient partis de ce principe, que _qui perd doit payer_, et _qui
-ne peut payer doit payer davantage_, acquittant, par-dessus la dette,
-les frais de saisie. Liége devait donner tant en argent et tant en
-hommes qui payeraient de leurs têtes. Mais, comme elle ne voulait pas
-livrer de têtes, pour que justice fût satisfaite, ils ajoutèrent
-encore en argent la valeur de ces têtes, tant pour monseigneur de
-Bourgogne, tant pour M. de Charolais.
-
-Cette terrible somme devait être rendue à Louvain, de six mois en six
-mois, à raison de soixante mille florins par terme. Si tout le
-Liégeois eût payé, la chose était possible; mais d'abord les églises
-déclarèrent qu'ayant toujours voulu la paix, elles ne devaient point
-payer la guerre. Ensuite, la plupart des villes, quoique leurs noms
-figurassent au traité, trouvèrent moyen de n'en pas être. Tout retomba
-sur Liége, sur une ville alors sans commerce, sans ressources,
-très-populeuse encore, d'autant plus misérable.
-
-Ce peuple aigri, ne pouvant se venger sur d'autres, prenait plaisir à
-se blesser lui-même. Il devenait cruel. Ses meneurs l'occupaient de
-supplices. On s'étouffait aux exécutions, les femmes comme les hommes.
-Il fallut hausser l'échafaud pour que personne n'eût à se plaindre de
-ne pas bien voir. Une scène étrange en ce genre fut la _joyeuse
-entrée_ qu'ils firent à un homme qui, disait-on, avait livré Dinant;
-ils le firent _entrer_ à Liége, comme le comte avait fait à Dinant,
-avec trompettes, musiques et fols, pour lui couper la tête.
-
-Il n'y avait plus de gouvernement à Liége, ou si l'on veut, il y en
-avait deux: celui des magistrats qui ne faisaient plus rien, et celui
-de Raes qui expédiait tout par des gens à lui, les plus pauvres en
-général et les plus violents, qu'il avait (par respect pour la loi qui
-défendait les armes) armés de gros bâtons. Raes n'habitait point sa
-maison, trop peu sûre. Il se tenait dans un lieu de franchise, au
-chapitre de Saint-Pierre, lieu d'ailleurs facile à défendre. Que cet
-homme tout puissant dans Liége occupât un lieu d'asile, comme aurait
-fait un fugitif, cela ne peint que trop l'état de la cité!
-
-La fermentation allait croissant. Vers Pâques, le mouvement commence,
-d'abord par les saints; leurs images se mettent à faire des miracles.
-Les enfants de la Verte tente reparaissent, ils courent les campagnes,
-font leurs justices, égorgent tel et tel. Les gens d'armes de France
-vont arriver; les envoyés du roi l'assurent. Pour hâter le secours,
-ceux du parti français mènent hardiment les envoyés à la colline de
-_Lottring_, à _Herstall_ (le fameux berceau des Carlovingiens), et là,
-avec notaire et témoins, leur font _prendre possession_[131]...
-
-[Note 131: «Iverunt super collem de Lottring, et _acceperunt
-possessionem_ pro comite Nivernensi et rege Franciæ. Similiter in
-Bollan et circum, et sequenti die in Herstal.» Adrianus de Veteri
-Bosco, Ampliss. Coll. IV, 1369 (23 jul. 1467).--Le roi semble avoir
-tâté Louis de Bourbon à ce sujet: «Et pour ce qu'il estoit nécessaire
-de savoir le vouloir de ceulx de la cité, et s'ils se voudroient par
-mondit seigneur (de Liége) _soumettre à vous_.» Lettre de Chabannes et
-de l'évêque de Langres au roi. _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,
-ann. 1467._--C'est là sans doute la véritable raison pour laquelle les
-Liégeois refusent d'envoyer au roi; ils craignent de s'engager.
-L'excuse qu'ils donnent est bien faible: «La raison si est qu'il at en
-ceste cité très-petit nombre de nobles hommes...» _Bibl. royale, mss.
-Baluze, 675 A, fol. 21, 1er août 1467._]
-
-Possession de Liége? Il semble qu'ils n'aient osé le dire, la chose
-n'ayant pas réussi. Tels étaient la force de l'habitude et le respect
-du droit chez le peuple qui semblait entre tous l'ami des nouveautés;
-les Liégeois pouvaient battre ou tuer leur évêque et leurs chanoines,
-mais ils soutenaient toujours qu'ils étaient sujets de l'Église, et
-croyaient respecter les droits de l'évêché.
-
-Quoiqu'il y eût déjà des hostilités des deux parts et du sang versé,
-ils prétendaient ne rien faire contre leur traité avec le duc de
-Bourgogne. «Nous pouvons bien, disaient-ils, sans violer la paix,
-faire payer Huy et reprendre Saint-Trond, qui est une des filles de
-Liége.» L'évêque était dans Huy: «N'importe, disaient-ils, nous n'en
-voulons point à l'évêque.»
-
-L'évêque ne s'y fia point. Comme prêtre, et par sa robe dispensé de
-bravoure, il exigea que les Bourguignons envoyés au secours sauvassent
-sa personne plutôt que la ville. Le duc fut hors de lui quand il les
-vit revenir... Tristes commencements d'un nouveau règne, de voir ses
-hommes d'armes s'enfuir avec un prêtre, et d'avoir été lui-même à la
-merci de va-nu-pieds de Gand!
-
-Il n'hésita plus et franchit le grand pas. Il fit venir des Anglais,
-cinq cents d'abord[132]. Édouard en avait envoyé deux mille à Calais,
-et ne demandait pas mieux que d'en envoyer davantage; mais le duc, qui
-voulait rester maître chez lui, s'en tint à ces cinq cents. Ils lui
-suffisaient comme épouvantail, du côté du roi.
-
-[Note 132: Commines.--«Si le Roy se feust mellé réalement de la guerre
-des Liégeois en son contraire, il avoit deux mille Anglois à Calais,
-venus tout prests pour les faire venir en Liége, et trente mil francs
-là envoyés pour les payer en cas de besoing.» Chastellain.]
-
-Le nombre n'y faisait rien. Cinq cents Anglais, un seul Anglais, dans
-l'année de Bourgogne, c'était, pour ceux qui avaient de la mémoire, un
-signe effrayant... La situation était plus dangereuse que jamais;
-l'Angleterre et ses alliés, l'Aragonais, le Castillan et le Breton,
-s'entendaient mieux qu'autrefois et pouvaient agir d'ensemble, sous
-une même impulsion; ajoutez qu'il y avait en Bretagne un prétendant
-tout prêt, qui déjà signait des traités pour partager la France.
-
-Le roi connaissait parfaitement son danger. Dès qu'il sut que le vieux
-duc était mort, et que désormais il aurait à faire au duc Charles, il
-fit ce qu'il eût fait si une flotte anglaise eût remonté la Seine; il
-arma la ville de Paris[133].
-
-[Note 133: Ordonnances, XVI, juin 1467.]
-
-Rendre à Paris ses armes et ses bannières, l'organiser en une grande
-armée, cela pouvait paraître hardi, quand on se rappelait la douteuse
-attitude des Parisiens pendant la dernière guerre. Charles VI les
-avait jadis désarmés; Charles VII, _roi de Bourges_, ne s'était jamais
-fié beaucoup à eux. Louis XI, à qui ils avaient failli au besoin, ne
-se fit pas moins parisien tout à coup; son danger après Montlhéry lui
-avait appris qu'avec Paris, et la France de moins, il serait encore
-roi de France, il résolut de regagner Paris, quoi qu'il coûtât, de le
-ménager, de le fortifier, dût-il écraser tout le reste.
-
-Il l'avait exempté de taxes dans la crise; il maintint cette
-exemption, malgré le terrible besoin d'argent où il était[134]. Cela
-lui assurait surtout le Paris commerçant, les halles, le nord de la
-ville. La cité et le midi n'avaient jamais payé grand'chose, n'étant
-guère habités que de privilégiés, gens de robe et d'église, étudiants
-ou suppôts de l'Université.
-
-[Note 134: «Ordre au trésorier du Dauphiné de payer à Dunois, etc.;
-aux gens de l'Auvergne de payer au duc de Bretagne, etc.; à ceux du
-Languedoc de payer au duc de Bourbon, etc. 1466-1467.» _Archives du
-royaume_, K. 70, _27 février et 4 oct. 1466, 14 janvier 1467_.]
-
-Saint-Germain, Saint-Victor, les Chartreux, entouraient et gardaient
-en quelque sorte le Paris du midi. Le roi les exempta des droits
-d'amortissement.
-
-La Cité, c'était Notre-Dame et le Palais, le parlement et le chapitre.
-Louis XI s'était mal trouvé de n'avoir pas respecté ces puissances. Il
-s'amenda, reconnut la haute justice féodale des chanoines. Quant aux
-parlementaires, leur grande affaire était de pouvoir se passer tout
-doucement leurs offices de main en main, comme propriétés de famille,
-en couvrant leurs arrangements d'un semblant d'élections. Le roi ferma
-les yeux, les laissa s'élire entre eux, fils, frères, neveux, cousins;
-il promit de respecter les élections et de laisser les offices dans
-les mêmes mains.
-
-Le seul point où il n'entendit à aucun privilége, ce fut l'armement.
-Le Parlement et le Châtelet, la chambre des comptes, les gens de
-l'hôtel de ville, les pacifiques généraux des aides et des monnaies,
-tous durent monter à cheval ou fournir des hommes. Les églises mêmes
-furent tenues d'en solder. Il n'y avait rien à objecter, quand on
-voyait un évêque, un cardinal de Rome, le vaillant cardinal Balue,
-cavalcader devant les bannières et passer les revues.
-
-Le roi et la reine vinrent voir; c'était un grand spectacle; soixante
-et quelques bannières, soixante à quatre-vingt mille hommes
-armés[135]. Il y en avait depuis le Temple jusqu'à Reuilly, jusqu'à
-Conflans, et de là en revenant le long de la Seine jusqu'à la
-Bastille. Le roi avait eu l'attention paternelle d'envoyer et faire
-défoncer quelques tonneaux de vin.
-
-[Note 135: Si le greffier n'a pas vu double, dans son ardeur
-guerrière. (Jean de Troyes, 15 septembre 1467.)]
-
-Il était devenu vrai bourgeois de Paris. C'était plaisir de le voir
-s'en aller par les rues, souper tout bonnement chez un bourgeois, un
-élu, Denis Hesselin; il est vrai qu'ils étaient compères, le roi lui
-ayant fait l'honneur de lui tenir son enfant sur les fonts. Il
-envoyait la reine avec madame de Bourbon et Pérette de Châlons (sa
-maîtresse), souper, baigner (c'était l'usage) chez Dauvet, premier
-président. Il consultait volontiers les personnes notables,
-parlementaires, procureurs, marchands. Il n'y avait pas désormais à se
-jouer des gens de Paris, le roi n'eût pas entendu raillerie; un moine
-normand s'étant avisé d'accuser deux bourgeois, sans preuves, le roi
-le fit noyer. Tellement il était devenu ami chaud de la ville!
-
-Toute grande qu'elle était, il la voulait plus grande et plus peuplée.
-Il fit proclamer à son de trompe que toutes gens de toutes nations qui
-seraient en fuite pour vol ou pour meurtre, trouveraient sûreté ici.
-Dans un petit pèlerinage qu'il fit à Saint-Denis, comme il s'en allait
-devisant par la plaine avec Balue, Luillier et quelques autres, trois
-ribauds vinrent se jeter à genoux, criant grâce et rémission; ils
-avaient été toute leur vie voleurs de grand chemin, larrons et
-meurtriers; le roi leur accorda bénignement ce qu'ils demandaient.
-
-Il n'y avait guère de jour qu'on ne le vît à la messe à Notre-Dame, et
-toujours il laissait quelque offrande[136]. Le 12 octobre, il y avait
-été à vêpres, puis, pour se reposer, chez Dauvet, le président; au
-retour, comme il était nuit noire, il vit au-dessus de sa tête une
-étoile, et l'étoile le suivit jusqu'à ce qu'il fut rentré aux
-Tournelles.
-
-[Note 136: _Mss. Legrand, Preuves, octobre 1467._]
-
-Il avait bien besoin de croire à son étoile. Le coup qu'il attendait
-était porté. Le Breton avait envahi la Normandie, et déjà il était
-maître d'Alençon et de Caen (15 oct.). Le roi n'avait pu le prévenir.
-S'il eût bougé, le Bourguignon lui jetait en France une armée
-anglaise. Il avait envoyé quatre fois au duc en quatre mois, tantôt
-offrant d'abandonner Liége, et tantôt réclamant pour elle.
-
-Il essaya de l'intervention du pape, qu'il avait regagné, en faisant
-enregistrer l'abolition de la Pragmatique. Il obtint à ce prix que le
-Saint-Siége, qui avait naguère excommunié les Liégeois, prierait aussi
-pour eux. Mais le duc voulut à peine voir le légat, et encore à
-condition qu'il ne parlerait de rien.
-
-Le connétable, envoyé par le roi, fut reçu de manière à craindre pour
-lui-même. Il venait parler de paix à un homme qui déjà avait l'épée
-tirée, le bras prêt à frapper... Le duc lui dit durement: «Beau
-cousin, si vous êtes né connétable, vous l'êtes de par moi. Vous êtes
-né chez moi, et vous avez chez moi le plus beau de votre vaillant. Si
-le roi vient se mêler de mes affaires, ce ne sera pas à votre profit.»
-Saint-Pol, pour l'apaiser, lui garantit pour douze jours que rien ne
-remuerait du côté de la France. Sur quoi, il dit en montant à cheval:
-«J'aurai dans trois jours la bataille; si je suis battu, le roi fera
-ce qu'il voudra du côté des Bretons.» Il se moquait sans doute[137];
-il ne pouvait guère ignorer qu'au moment même (19 octobre) Alençon et
-Caen devaient être ouvertes au duc de Bretagne.
-
-[Note 137: Commines ne l'a pas senti, parce qu'il n'a pas rapproché
-les dates.]
-
-Qui eût pu l'arrêter, lancé comme il était par la colère? Il avait
-fait défier les Liégeois, à la vieille manière barbare, avec la torche
-et l'épée. Il eut un moment l'idée de tuer cinquante otages qui
-étaient entre ses mains. Les pauvres gens avaient répondu de la paix
-sur leurs têtes. Un des vieux conseillers (jusque-là des plus sages)
-était d'avis de les faire mourir. Heureusement, le sire d'Humbercourt,
-plus modéré et plus habile, sentit tout le parti qu'on pouvait tirer
-de ces gens.
-
-Les deux armées se rencontrèrent devant Saint-Trond. La place était
-gardée pour Liége par Renard de Rouvroy, homme d'audace et de ruse,
-attaché au roi, et qui lui avait servi, comme on a vu, à jouer la
-comédie de la fausse victoire de Montlhéry. Dans l'armée des
-Liégeois, qui venait au secours de Saint-Trond, on remarquait le
-bailli de Lyon, qui depuis un mois leur promettait du secours, et qui
-les trompait d'autant mieux que le roi le trompait lui-même[138].
-
-[Note 138: Rien n'indique qu'il y eût d'autres Français.--Dammartin,
-que Meyer y fait venir avec quatre cents hommes d'armes, six mille
-archers! (Annales Flandr., p. 341), n'avait pas bougé de Mouzon. Le
-bailli de Lyon, fort embarrassé à Liége, faisait tout au monde pour le
-faire venir; sa lettre au capitaine Salazar (_Bibl. royale, mss.
-Legrand, Preuves_) est bien naïve: «Se nul inconvéniant leur sorvient,
-y diront que le Roy et vous et moy qui les ay conseglez, an somes
-cause... Les genz d'armes seront plus ayses icy que là, et tout le
-pays s'apreste vous fere très-grand chière, etc.»]
-
-Selon Commines, qui put les voir de loin, ils auraient été trente
-mille; d'autres disent dix-huit mille. L'étendard était porté par le
-sire de Bierlo. Bare de Surlet était à leur tête, avec Raes et la
-femme de Raes, madame Pentecôte d'Arkel. Cette vaillante dame, qui
-suivait partout son mari, s'était déjà signalée au combat d'Huy. Ici,
-elle galopait devant le peuple, et l'animait bien mieux que Raes n'eût
-su faire[139].
-
-[Note 139: «Plus quam vir ejus fecisset.» Adrianus.]
-
-La confiance pourtant n'était pas générale. Les églises s'étaient
-prêtées de mauvaise grâce à escorter l'étendard de Saint-Lambert,
-comme l'usage le voulait; tel couvent, pour s'en dispenser, avait
-déguisé des laïques en prêtres. Encore cette escorte, à peine à deux
-lieues, voulait revenir. L'honneur de porter l'étendard fut offert au
-bailli de Lyon, qui n'accepta pas. Bare de Surlet, le jour du départ,
-voulant monter un cheval de bataille que venait de lui vendre l'abbé
-de Saint-Laurent, trouva qu'il était mort la nuit.
-
-L'armée liégeoise arriva le soir à Brusten, près Saint-Trond; les
-chefs la retinrent dans le village et la forcèrent d'attendre le
-lendemain (28 oct.).
-
-Au matin, le duc, «monté sur un courtaut,» passait devant ses lignes,
-un papier à la main; c'était son ordonnance de bataille, tout écrite,
-telle que ses conseillers l'avaient arrêtée la nuit. Qu'adviendrait-il
-de cette première bataille qu'il livrait comme duc? c'était une grande
-question, un important augure pour tout le règne. Il y avait à
-craindre que son bouillant courage ne mît tout en hasard. Il paraît
-qu'on trouva moyen de le tenir dans un corps qui ne bougea pas. La
-cavalerie, en général, resta inactive pendant la bataille; dans cette
-plaine fangeuse, coupée de marais, elle eût pu renouveler la triste
-aventure d'Azincourt.
-
-Vers dix heures, les gens de Tongres, impatients, inquiets, ne purent
-plus supporter une si longue attente; ils marchèrent à l'ennemi. Les
-Bourguignons les repoussèrent, criblèrent de flèches et de boulets
-ceux qui gardaient le fossé, gagnèrent le fossé, les canons. Puis,
-comme ils n'avaient plus de quoi tirer, les Liégeois reprirent
-l'avantage. De leurs longues piques, ils chargèrent les archers: «Et
-en une troupe, tuèrent quatre ou cinq cents hommes en un moment; et
-branloient toutes nos enseignes, comme gens presque déconfits. Et sur
-ce pas, fit le duc marcher les archers de sa bataille que conduisoit
-Philippe de Crèvecoeur, homme sage, et plusieurs autres gens de bien,
-qui avec un grand _hu!_ assaillirent les Liégeois, qui en un moment
-furent desconfitz.»
-
-Il paraît qu'on fit croire au duc qu'il leur avait tué six mille
-hommes. Commines le répète et s'en moque lui-même. Il assure que la
-perte était peu de chose, que sur un si grand peuple, il n'y
-paraissait guère. Renard de Rouvroy, ayant tenu encore trois jours
-dans Saint-Trond, Raes et le bailli avaient le temps de mettre Liége
-en défense. Mais il aurait fallu abattre autour des murs certaines
-maisons qui étaient aux églises, et elles n'y consentaient pas.
-
-De coeur et de courage, sinon de force, la ville était tuée. On avait
-beau dire au peuple que les envoyés du roi négociaient, que le légat
-allait venir pour tout arranger; chacun commençait à songer à soi, à
-vouloir faire la paix avant les autres; d'abord les petites gens de la
-rivière, les poissonniers. Puis les églises s'enhardirent et
-déclarèrent qu'elles voulaient traiter. On les laissa faire, et elles
-traitèrent, non-seulement pour elles, mais pour la cité.
-
-Ce qu'elles obtinrent, et qui n'était rien moins qu'une grâce, ce fut
-de rendre tout, «à volonté,» sauf le feu et le pillage. Les prêtres,
-n'ayant rien à craindre pour eux-mêmes, se contentèrent d'assurer
-ainsi les biens, sans s'inquiéter des personnes.
-
-Cet arrangement fut accepté, l'égoïsme gagnant, comme il arrive dans
-les grandes craintes. On choisit trois cents hommes, dix de chaque
-métier, pour aller demander pardon. La commission était peu
-rassurante. Le duc avait pris dix hommes de Saint-Trond, et dix hommes
-de Tongres, auxquels il avait fait couper la tête.
-
-Trois cents suffiraient-ils? L'ennemi une fois dans la ville n'en
-pendrait-il pas d'autres?... Cette crainte se répandit et devint si
-forte que les portes ne s'ouvrirent pas. Le vaillant Bierlo, qui avait
-porté l'étendard, qui l'avait défendu et sauvé, se mit aussi à
-défendre les portes, s'obstinant à les tenir fermées, à moins que la
-sûreté des personnes ne fût garantie.
-
-Le duc attendait les trois cents sur la plaine. Sa position était
-mauvaise: «On étoit en fin coeur d'hiver, et les pluies plus grandes
-qu'il n'est possible de dire, le pays fangeux et mol à merveille. Nous
-étions (c'est Commines qui parle) en grande nécessité de vivres et
-d'argent, et l'armée comme toute rompue. Le duc n'avoit nulle envie de
-les assiéger, et aussi n'eût-il su. S'ils eussent attendu deux jours à
-se rendre, il s'en fût retourné. La gloire qu'il reçut en ce voyage
-lui procéda de la grâce de Dieu, contre toute raison. Il eut tous ces
-honneurs et biens pour la grâce et bonté dont il avoit usé envers les
-otages, dont vous avez ouï parler.»
-
-Croyant qu'il n'y avait qu'à rentrer dans la ville, le duc avait
-envoyé, pour entrer le premier, Humbercourt qu'il en avait nommé
-gouverneur, et qui n'y était point haï. Porte close. Humbercourt se
-logea dans l'abbaye de Saint-Laurent, tout près des murs de la ville,
-dont il entendait tous les bruits[140]. Il n'avait que deux cents
-hommes; nul espoir de secours en cas d'attaque. Heureusement il avait
-avec lui quelques-uns des otages, qui lui servirent merveilleusement,
-pour travailler la ville et l'amener à se rendre: «Si nous pouvons les
-amuser jusqu'à minuit, disait-il, nous aurons échappé; ils seront las
-et s'en iront dormir.» Il détacha ainsi deux otages aux Liégeois, puis
-(le bruit redoublant dans la ville) quatre autres, avec une bonne et
-amicale lettre; il leur disait: Qu'il avait toujours été bon pour eux,
-que pour rien au monde il ne voudrait consentir à leur perte; naguère
-encore il était des leurs, du métier des _fèves_ et maréchaux, il en
-avait porté la robe, etc. La lettre vint à temps; ceux de la porte
-parlaient d'aller brûler l'abbaye et Humbercourt dedans. Mais: «Tout
-incontinent, dit Commines, nous ouïmes sonner la cloche d'assemblée,
-dont nous eûmes grande joie, et s'éteignit le bruit que nous
-entendions à la porte. Ils restèrent assemblés jusqu'à deux heures
-après minuit, et enfin conclurent qu'au matin ils donneroient une des
-portes au seigneur d'Humbercourt. Et tout incontinent s'enfuit de la
-ville messire Raes de Lintre et toute sa séquelle[141].»
-
-[Note 140: Cette curieuse scène de nuit avait deux témoins
-très-intelligents qui l'ont peinte, un jeune homme d'armes
-bourguignon, Philippe de Commines, et un moine, Adrien de Vieux-Bois.
-Tout le couvent, en alarme, s'occupait à cuire du pain pour ceux qui
-viendraient, quel que fût leur parti.]
-
-[Note 141: Voir dans Adrien la scène intérieure de Liége, l'abandon du
-tribun. On lui en voulait de ne s'être pas fait tuer, comme Bare de
-Surlet. On prétendait qu'après la bataille il avait passé la nuit dans
-un moulin, etc. Ce qui est sûr, c'est qu'une fois rentré dans Liége,
-il montra beaucoup de fermeté et ne quitta qu'au dernier moment.]
-
-Au matin, les trois cents, en chemise, furent menés dans la plaine, se
-mirent à genoux dans la boue et crièrent merci. Le bon ami du roi, le
-légat, qui venait intercéder, se trouva là justement pour ce piteux
-spectacle. Quoi qu'il pût dire, le duc y fit peu d'attention. Le sage
-Humbercourt eût voulu qu'il se servît de ce légat pour le faire entrer
-avant lui dans la ville, pour bénir et calmer le peuple, l'endormir,
-rendre l'entrée plus sûre.
-
-Loin de là, le duc, tenant à faire croire qu'il entrait de force, «à
-portes renversées,» fit à l'instant mettre le marteau aux murs et
-détacher les portes de leurs gonds. C'était l'ancien usage, quand le
-vainqueur n'entrait pas par la brèche, qu'on lui couchât les portes
-sur le pavé, afin qu'il les foulât et marchât dessus.
-
-Le 17 novembre, au matin, les troupes entrèrent, puis le duc
-accompagné de l'évêque, puis des troupes, et toujours des troupes,
-jusqu'au soir. Il n'était pas sans émotion en se voyant enfin dans
-Liége; le matin, il avait pu à peine manger.
-
-La foule à travers laquelle il passait offrait l'aspect de deux
-peuples distincts, des élus et des réprouvés, en ce jour de jugement;
-à droite, les élus, c'est-à-dire le clergé, en blanc surplis, avec les
-gens qui tenaient au clergé ou voulaient y tenir, tous ayant à la main
-des cierges allumés, comme les Vierges sages; à gauche, sans cierge,
-aussi bien que sans armes, l'épaisse et sombre file des bourgeois,
-gens de métiers et menu populaire, portant la tête basse.
-
-Ils roulaient en eux-mêmes la terrible sentence, encore inconnue, et
-tout ce que peut contenir pour celui qui se livre, ce mot vague,
-infini: À volonté. Personne, tant qu'il n'était pas expliqué, ne
-savait qui était vivant et qui était mort.
-
-L'attente fut prolongée jusqu'au 26 novembre. Ce jour-là sonna la
-cloche du peuple pour la dernière fois. Sur l'estrade, devant le
-palais, au lieu consacré et légal où jadis siégeait le prince-évêque,
-s'assit le maître et juge... Près de lui, Louis de Bourbon, et en bas
-le condamné, le peuple, pour ouïr la sentence. D'illustres personnages
-avaient place aussi sur l'estrade, comme pour représenter la
-chrétienté: un Italien, le marquis de Ferrare, un Suisse, le comte de
-Neufchâtel (maréchal de Bourgogne), enfin Jacques de Luxembourg, oncle
-de la reine d'Angleterre.
-
-Un simple secrétaire et notaire lut «haut et clair» l'arrêt...
-
-Arrêt de mort pour Liége. Il n'y avait plus de cité, plus de
-murailles, plus de loi, plus de justice de ville ni de justice
-d'évêque, plus de corps de métiers.
-
-Plus de loi; des échevins nommés par l'évêque, assermentés au duc,
-jugeront _selon droit et raison escripte_[142], d'après le mode que
-fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque.
-
-[Note 142: «Sans avoir regart aux malvais stieles, usaiges et
-coustumes selon lesquelz lesdis eschevins ont aultrefois jugiet.»
-Documents Gachard, II, 447.--Adrien, ordinairement fort exact, ajoute:
-«Et modum per dominum ducem et dominum episcopum ordinandum.» Amptiss.
-Coll., IV, 1322.]
-
-Liége n'est plus une ville, n'ayant ni portes, ni murs, ni fossé; tout
-sera effacé et mis de niveau, en sorte qu'on puisse y entrer de
-partout «comme en un village.»
-
-La voix de la cité, son bourgmestre, l'épée de la cité, son avoué, lui
-sont ôtés également. L'avoué, le défenseur désormais, c'est l'ennemi;
-le duc, comme avoué suprême, siége et lève son droit dans la ville, au
-pont d'Amercoeur.
-
-Loin qu'il y ait un corps de ville, il n'y a plus de corps de métiers.
-Liége perd les deux choses dont elle était née, dont elle eût pu
-renaître: les métiers et la cour épiscopale; ses fameuses justices de
-l'Anneau et de la paix de Notre-Dame[143].
-
-[Note 143: Le peuple perd son antique et joyeux privilége de danser
-dans l'église, etc.--«Sera abolie l'abusive coustumme de tenir les
-consiaux en l'église de Saint-Lambert, du marchiet de plusseurs
-denrées, des danses et jeuz et aultres négociations illicites que l'on
-y a accoustumé de faire.» Documents Gachard, II, 453.]
-
-Elle ne juge plus et elle est jugée, jugée par ses voisines, ses
-ennemis, Namur, Louvain, Maëstricht. Les appels seront maintenant
-portés dans ces trois villes.
-
-Maëstricht est franche, indépendante et ne paye plus rien. Liége paye,
-par-dessus les six cent mille florins du premier traité, une rançon de
-cent quinze mille lions.
-
-C'est-à-dire qu'elle se ruine pour se racheter, prisonnière qu'elle
-est. Et tout en se rachetant, il faut qu'elle livre douze hommes pour
-la prison ou pour la mort; le duc décidera.
-
-L'acte lu, le duc déclara que c'était bien là sa sentence. Son
-chancelier, s'adressant à ceux qui étaient dans la place, leur demanda
-s'ils acceptaient tous ces articles et voulaient s'y tenir... L'on
-constata qu'ils avaient accepté, que pas un n'avait contredit, qu'ils
-avaient dit, bien distinctement, _Oy, oy_. Le chancelier se tourna
-ensuite vers l'évêque et vers le chapitre, qui répondirent _Oy_, comme
-le peuple. Et alors le duc, s'adressant à la foule, daigna dire que,
-s'ils tenaient parole, il leur serait un bon protecteur et gardien.
-
-Cette bonté n'empêcha pas que, quelques jours après, l'échafaud ne fût
-dressé. On amena les _douze_ qui avaient été livrés; _trois_, mis sur
-l'échafaud, y reçurent grâce; _trois fois_ trois furent décapités. La
-terreur qu'inspira ce spectacle eut tant d'effet que cinq mille hommes
-achetèrent leur pardon.
-
-Il y avait dans Liége une chose qui était aussi chère aux Liégeois que
-leur vie: c'était le principal monument de la ville et son palladium,
-ce qu'ils appelaient leur _péron_, une colonne de bronze au pied de
-laquelle le peuple, pendant tant de siècles, avait fait les lois, les
-actes publics. Cette colonne, qui avait assisté à toute la vie de
-Liége, semblait Liége elle-même. Tant qu'elle était là, rien n'était
-perdu; la cité pouvait toujours revivre. Le duc mit dans son arrêt ce
-terrible article: «Le _péron_ sera enlevé, sans qu'on puisse le
-rétablir jamais, pas même en refaire l'image dans les armes de la
-ville.»
-
-Il emporta en effet la colonne avec lui, la plaça, comme au pilori, à
-la Bourse de Bruges, et sur le triste monument furent gravés des vers
-en deux langues, où on le fait parler (comme si Liége parlait à la
-Flandre):
-
- Ne lève plus un sourcil orgueilleux!
- Prends leçon de mon aventure,
- Apprends ton néant pour toujours!
- J'étois le signe vénéré de Liége, son titre de noblesse,
- La gloire d'une ville invaincue...
- Aujourd'hui exposé (le peuple rit et passe!)
- Je suis ici pour avouer ma chute;
- C'est Charles qui m'a renversé[144].
-
-[Note 144: Un historien du XVIIe siècle ajoute: «Le duc fit abattre la
-statue de Fortune, que les Liégeois avoient dressée sur le marché pour
-marque de leur liberté et fiché un clou à sa roue, afin qu'elle ne
-tournast.» Mélart. C'est la traduction de l'inscription latine donnée
-par Meyer, fol. 342. Voir la très-plate inscription française dans D.
-Plancher et Salazar. Histoire de Bourgogne, IV, 358.]
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-PÉRONNE.--DESTRUCTION DE LIÉGE
-
-1468
-
-
-Une foule inquiète attendait le duc de Bruxelles: solliciteurs,
-suppliants, envoyés de tous pays. Il y avait, entre autres, de pauvres
-gens de Tournai qui étaient là, à genoux, pour excuser je ne sais
-quelle plaisanterie des enfants de la ville; le duc ne parlait de rien
-moins que de les marquer au front d'un fer rouge aux armes de
-Bourgogne[145].
-
-[Note 145: Il l'aurait fait si ses nobles n'avaient intercédé.
-(Poutrain.)--Tournai, enfermée de toutes parts et s'obstinant à rester
-française, se trouvait dans un état de siége perpétuel. Les Flamands,
-quand ils voulaient, la faisaient mourir de faim, et par représailles
-elle se moquait fort de ses pesants voisins, trop bien nourris.]
-
-À sa violence, à son air sombre, on voyait bien que la fin de cette
-affaire de Liége n'était pour lui qu'un commencement. Il remuait en
-pensée plus de choses qu'une tête d'homme n'en pouvait contenir. On
-eût pu lire sur son visage sa menaçante devise: «Je l'ay
-_empris_[146].» Il allait _entreprendre_, avec quel succès! Dieu le
-savait. Une comète qui parut à son avénement donnait fort à penser:
-«J'entrai en imagination (dit Chastellain)... Je m'attends à tout...
-La fin fera le jugement.»
-
-[Note 146: C'est l'expression du formidable portrait attribué à Van
-Eyck. Celui qu'on voyait à Gand dans une précieuse collection (vendue
-en 1840) est sombre, violent, bilieux; le teint accuse l'origine
-anglo-portugaise. Il a été souvent copié.]
-
-Ce qu'on pouvait prévoir sans peine, c'est qu'avec un tel homme il y
-aurait beaucoup à faire et à souffrir, que ses gens auraient peu de
-repos, qu'il lasserait tout le monde avant de se lasser. Jamais on ne
-surprit en lui ni peur ni fatigue. «Fort de bras, fort d'échine, de
-bonnes fortes jambes, de longues mains, un rude joûteur à jeter tout
-homme par terre, le teint et le poil bruns, la chevelure épaisse,
-_houssue_...»
-
-Fils d'une si _prude femme_ et si _béguine_, lisant insatiablement
-dans sa jeunesse les vieilles histoires des preux, on avait cru qu'il
-serait un vrai manoir de chevalerie[147]. Il était dévot, disait-on,
-particulièrement à la vierge Marie. On remarquait qu'il avait les yeux
-«angéliquement clairs.»
-
-[Note 147: Il eut «l'entendement et le sens si grand qu'il résistoit à
-ses complexions, tellement qu'en sa jeunesse ne fut trouvé plus doux,
-ne plus courtoy que luy. Il apprenoit à l'école moult bien, etc.»
-Olivier de la Marche. Le portrait capital est celui de Chastellain. On
-y voit qu'il avait l'esprit très-cultivé, beaucoup de faconde et de
-subtilité: «_Il parloit de grand sens_ et parfond, et continuoit
-longuement au besoin.» Ce qui contredit le mot de Commines: «Trop
-_peu_ de malice et _de sens_,» etc. La contradiction n'est
-qu'apparente; on peut être discoureur, logicien et peu judicieux.]
-
-Les Flamands, Hollandais, tous les gens du nord et de langues
-allemandes avaient mis un grand espoir dans leur jeune comte. Il
-parlait leur langue, puisait au besoin dans leur bourse, vivait avec
-eux et comme eux sur les digues, à voir la mer, qu'il aimait fort, ou
-bien à bâtir sa tour de Gorckum. Dès qu'il fut maître, on aperçut
-qu'il y avait encore en lui un tout autre homme qu'on ne soupçonnait
-pas, homme d'affaires, d'argent et de calcul. «Il prit le mors aux
-dents, veilla et estudia en ses finances.» Il visita le trésor de son
-père[148], mais pour le bien fermer, voulant vivre et suffire à tout
-avec son domaine et ce qu'il tirerait de ses peuples. L'argent de
-Liége et tout l'extraordinaire ne devaient point les soulager, mais
-rester dans les coffres. En tout un ordre austère. La joyeuse maison
-du bon duc devint comme un couvent[149]; plus de grande table commune
-où les officiers et seigneurs mangeaient avec le maître. Il les divisa
-et parqua en tables différentes, d'où, le repas fini, on les faisait
-défiler devant le prince, qui notait les absents: l'absent perdait les
-gages du jour.
-
-[Note 148: Selon Olivier de la Marche: Quatre cent mille écus d'or,
-soixante-douze mille marcs d'argent, deux millions d'or en meubles,
-etc. En 1460, Philippe le Bon avait ordonné à ses officiers de rendre
-leurs comptes dans les quatre mois qui suivraient l'année révolue.
-(Notice de Gachard sur les anciennes chambres des comptes, en tête de
-son Inventaire.) En 1467-8, le duc Charles crée une chambre des
-domaines, règle la comptabilité, en divise les fonctions entre le
-receveur et le payeur, etc. _Archives gén. de Belgique, Reg. de
-Brabant, nº 4, fol. 42-46._]
-
-[Note 149: «Se délitoit en beau parler, et en amonester ses nobles à
-vertu, comme un orateur... assis en haut-dos paré.--Il mist sus une
-audience, laquelle il tint trois fois la semaine, après disner...; les
-nobles de sa maison estoient assis devant ly en bancs, chascun selon
-son ordre, sans y oser faillir..., souvent toutesfois à grand'tannance
-des assis.» Chastellain.]
-
-Nul homme plus exact, plus laborieux. Il était le matin au conseil et
-il y était le soir, «se travaillant soy et ses gens, outrageusement.»
-Ses gens, ceux du moins qu'il employait le plus, c'étaient des gens de
-langue française et de droit romain, des hommes de loi bourguignons
-ou comtois. Le règne des Comtois[150], commencé sous Philippe le Bon
-par Raulin, continué sous son fils par le De Goux, les Rochefort, les
-Carondelet, éclate dans l'histoire par la tyrannie des Granvelle.
-Leurs traditions d'impérialisme romain, de procédures secrètes, etc.,
-furent pourtant connues dès l'époque où le chancelier Raulin, armé
-d'un simple billet de son maître absent, fit étouffer le sire de
-Granson entre deux matelas[151].
-
-[Note 150: Ce que nous disons ici des ministres de la maison de
-Bourgogne contraste avec le remarquable esprit de mesure qui
-caractérise la Franche-Comté. À portée de tout, et informés de tout,
-les Comtois eurent de bonne heure deux choses, savoir faire, savoir
-s'arrêter. Savants et philosophes (Cuvier, Jouffroy, Droz), légistes,
-érudits et littérateurs (Proudhon et ses collègues de la Faculté de
-Paris, Dunod, Weiss, Marmier), tous les Comtois distingués se
-recommandent par ce caractère. Nodier lui-même, qui a donné l'élan à
-la jeune littérature, ne l'a pas suivi dans ses excentricités. Les
-devises franc-comtoises sont modestes et sages: Granvelle, _Durate_;
-Olivier de la Marche, _Tant a souffert_; Besançon, _Plût à
-Dieu_.--J'attends beaucoup, pour l'étude de la Franche-Comté, des
-documents qu'elle publie dans ses excellents mémoires académiques, et
-de la savante et judicieuse histoire de M. Clerc.
-
-Ces familles de légistes se poussaient à la fois dans la robe et dans
-l'épée. Un Carondelet est tué à Montlhéry, un Rochefort y commande
-cent hommes d'armes; en récompense, il est fait maître des requêtes;
-plus tard, il devient chancelier de France. Son père avait eu ses
-biens confisqués _pour une petite rature_ qu'il fit à son profit dans
-un acte. Le faux n'est pas rare en ce temps. Cf. le fameux procès du
-bâtard de Neufchâtel, Der Schweitzerische Geschichtforscher, I, 403.]
-
-[Note 151: Dunod.]
-
-On reconnait, dans la sentence de Liége, la main de ces légistes, à
-cet article surtout, où, substituant le _droit écrit_ à la coutume,
-ils ajoutent à ce mot déjà si vague un arbitraire illimité: «Selon le
-mode que fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque.»
-
-Après Liége, la Flandre. Dès le lendemain de la bataille, une lettre
-fut écrite par le duc, une menace _contre tous les fieffés_ de Flandre
-qui ne rendraient pas le service militaire. Cette expression semblait
-étendre l'obligation du service à une foule de petites gens, qui
-tenaient, à titre de fiefs, des choses minimes pour une minime
-redevance. L'effroi fut grand[152]; l'effet subit, beaucoup aimèrent
-mieux laisser là fief et tout et passer la frontière. Il fallut que le
-duc s'expliquât; il dit dans une nouvelle lettre, non plus _tous les
-fieffés_, mais: «Nos féaux vassaux et sujets, _tenus et accoutumés_ de
-servir et _fréquenter_ les armes.»
-
-[Note 152: La menace est du 5 novembre, et l'explication du 20
-décembre; en six semaines, l'émigration avait commencé: «Se partent et
-absentent, ou sont à voulenté d'eux partir et absenter.» Gachard.]
-
-Le mot d'_aide_ ne prêtait pas moins que celui de _fief_ au
-malentendu. Sous ce mot féodal (aide de joyeuse entrée, aide de
-mariage), il demanda un impôt régulier, annuel, pour seize ans. Le
-total semblait monstrueux: pour la Flandre, douze cent mille écus;
-pour le Brabant, huit cent mille livres; cent mille livres pour le
-Hainaut. «Il n'y eut personne qui ne fût perplexe durement et frappé
-au front, d'ouïr nommer cette horrible somme de deniers à prendre sur
-le peuple.»
-
-Par ces violentes chicanes pour changer ses vassaux en sujets, pour
-devenir de suzerain féodal, souverain moderne, le duc de Bourgogne
-n'en restait pas moins, dans l'opinion de tous et dans la sienne, le
-prince de la chevalerie. Il en gardait les formes, et elles devenaient
-souvent dans ses mains une arme politique. Juge de l'honneur
-chevaleresque, comme chef de la Toison d'or, il somma son ennemi, le
-duc de Nevers, de comparaître au chapitre de l'ordre[153], le fit
-condamner comme contumax, biffer son nom, noircir son écusson[154].
-
-[Note 153: Le duc fit lire et adopter à ce chapitre une ordonnance qui
-mettait dans sa main toute la juridiction de l'ordre. V. le texte dans
-Reiffenberg, Histoire de la Toison-d'Or, p. 50.]
-
-[Note 154: Il le déshonorait après l'avoir dépouillé. Sur cette
-terrible iniquité de la maison de Bourgogne, sur la cession forcée
-(qu'Hugonet extorqua), sur le courage du notaire qui glissa dans
-l'acte même (au pli du parchemin où posait le sceau), une toute petite
-protestation. V. Preuves de Commines.]
-
-Ceux même que le roi avait cru s'attacher et qu'il avait achetés le
-plus cher tournaient au duc de Bourgogne, comme au chef naturel des
-princes et seigneurs.
-
-Un nouveau _Bien public_ se préparait, plus général et dans lequel
-entreraient ceux qui s'étaient abstenus de l'autre. René devait en
-être, quoique le roi aidât alors son fils en Espagne. Deux femmes y
-poussaient, la douairière de Bourbon, aux enfants de qui il avait
-confié moitié du royaume, et la propre soeur de Louis XI, qui, il est
-vrai, lui ressemblait trop pour subir aisément sa protection
-tyrannique; plus il faisait pour elle, plus elle travaillait contre
-lui.
-
-L'Anglais n'avait pu être du premier _Bien public_; on l'invitait au
-second. Le Bourguignon épousait la soeur d'Édouard, et le Breton
-épousait en quelque sorte l'Angleterre elle-même, voulant l'établir à
-côté de lui, en Normandie. Le roi, les voyant tous appeler l'Anglais,
-s'avisa d'un expédient qu'ils n'avaient pas prévu, il appela la
-France.
-
-Il convoqua les États généraux (avril), les trois ordres; soixante
-villes envoyèrent leurs députés[155]. Il leur posa simplement la vraie
-question: «Le royaume veut-il perdre la Normandie?» La confier au
-jeune frère du roi, qui n'était rien que par les ducs de Bourgogne et
-de Bretagne, c'était la leur donner, ou plutôt y mettre les Anglais.
-
-[Note 155: Chaque ville envoya trois députés, un prêtre et deux
-laïques.--La relation du greffier Prévost, imprimée dans les
-collections (Isambert, etc.), se trouve plus complète dans un ms. de
-Rouen; les dates et certains détails y sont plus exactement indiqués.
-On y voit un seul bourgeois porter la parole au nom de plusieurs
-villes. (Communiqué par M. Chéruel, d'après le ms. des _Archives
-municipales de Rouen_.)]
-
-Ce n'était pas la faute du duc de Bretagne si les Anglais n'y étaient
-pas. Ils n'avaient pas besoin d'y prendre une place, comme Henri V
-avait dû le faire; on leur en offrait douze. Chose étrange pour leur
-faire accepter ces villes, il fallait les payer, ils chicanaient sur
-la solde... Le fait est qu'ils avaient grand'peine à venir; Édouard
-n'osait bouger de chez lui.
-
-Que l'offre eût été faite, cela n'était pas douteux. Warwick (par
-conséquent Louis XI), en avait copie[156]. Les États, quand on leur
-fit cette révélation, en eurent horreur... Qu'il y eût un Français
-pour recommencer les guerres anglaises, l'égorgement de la France!...
-Tous ceux qui étaient là, même les princes et les seigneurs qui
-chancelaient la veille, retrouvèrent du coeur, et offrirent au roi
-leurs biens et leurs vies.
-
-[Note 156: Dépêche de Menypeny au roi, _Legrand, Hist. de Louis XI
-(ms. de la Bibl. royale), liv. XI, p. 1, 16 janvier 1468._ V. aussi
-Rymer, 3 août.]
-
-«La chose, dit lui-même le noble historien de la maison de Bourgogne,
-touchoit la _perpétuité_ du royaume, et le roy n'y a que son
-_voyage_.» Tous le sentirent. Le voeu des États, porté au duc à
-Cambrai, venait avec autorité. Le mépris qu'il en fit, soigneusement
-répandu par le roi, mit beaucoup de gens contre lui. Les plus
-pacifiques eurent une velléité de guerre. Il y eut à Paris un tournoi
-des enfants de la ville[157], et même plus sérieux que ces exercices
-ne l'étaient alors; ceux-ci, dans leur inexpérience, y allèrent trop
-vivement, et ils se blessèrent.
-
-[Note 157: Ici le greffier Jean de Troyes se redresse, enfle la voix
-et donne tout au long le noble détail.]
-
-Le mouvement fut fort contre le duc de Bourgogne. Ce qui le
-prouverait, c'est que l'homme le plus flottant et qui jusque-là
-s'était le plus ménagé, Saint-Pol, devint audacieux tout à coup et
-s'en alla à Bruges où était le duc, fit une entrée bruyante, avec
-force fanfares, et faisant porter devant lui l'épée de connétable. Aux
-plaintes qu'on en fit, il ne répondit rien, sinon que Bruges était du
-royaume, qu'il était connétable de France, et que c'était son droit
-d'aller partout ainsi.
-
-Le duc attendait à Bruges sa future épouse, Marguerite d'York. Il y
-avait là un monde complet de toutes nations, une foule d'étrangers
-venus pour voir la fête. Le duc en profita pour montrer solennellement
-quel rude justicier il était, quel haut seigneur, combien indépendant
-et au-dessus de tout. Il fit, sans forme de procès, couper la tête à
-un jeune homme de grande maison qui avait fait un meurtre. Toute la
-noblesse eut beau prier; l'exécution ne s'en fit pas moins à la veille
-du mariage.
-
-Ce mariage anglais contre la France fut fort sérieux, dans la bizarre
-magnificence de ses fêtes guerrières, plein de menace et de sombre
-avenir. Les mille couleurs de tant de costumes et de bannières étaient
-attristées des couleurs du maître, qui dominaient tout, le noir et le
-violet[158].
-
-[Note 158: «My-parti de noir et de violet» selon Jean de Hénin et
-Olivier de la Marche.]
-
-La soeur des trois fratricides, Marguerite d'York, apportait avec elle
-cent cinquante ans de guerre entre parents. Ses archers anglais
-descendirent sa litière au seuil de l'hôtel de Bourgogne, où la reçut
-la douairière Isabelle. Des archers, peu ou point de lords[159]; un
-évêque anglais qui avait mené la chose, malgré tous les évêques.
-
-[Note 159: Sauf les lords de la façon d'Édouard, les parents de sa
-femme et un cadet des Talbot.]
-
-Au mariage assistèrent deux cardinaux, Balue, l'espion du roi, et un
-légat du pape qui venait demander pour la pauvre ville de Liége un
-sursis au payement. Les malheureux étaient déjà tellement ruinés, deux
-ans auparavant, que pour un premier terme il leur avait fallu
-dépouiller leurs femmes, leur ôter leurs anneaux, leurs ceintures. Le
-duc fut inflexible. Cette dureté dans un tel moment ne pouvait porter
-bonheur au nouveau mariage. Les mariés à peine au lit, le feu prit...
-ils faillirent brûler[160].
-
-[Note 160: «Wen they were both in bedde...» Fragment publié par
-Hearnes, à la suite des: Th. Sprottii Chronica (in-8º, 1719, p. 296).]
-
-Le tournoi fut celui de l'arbre ou _péron_ d'or, apparemment pour
-rappeler celui de Liége[161]. Aux intermèdes, parmi une foule
-d'allusions, on vit le saint anglais, le saint par lequel le duc
-jurait toujours, saint Georges, qui tuait le dragon[162]. Deux héros,
-deux amis, Hercule et Thésée (Charles et Édouard?) désarmèrent un roi
-qui se mit à genoux, et se fit leur serf. Le duc figura en personne au
-tournoi, combattit; puis tout à coup laissa la mariée, s'en alla en
-Hollande pour lever l'_aide_ de mariage.
-
-[Note 161: Olivier de la Marche lui donne les deux noms; à la fin de
-la fête, le _péron_ d'or est jeté à la mer.]
-
-[Note 162: Rien de plus magnifique et de plus fantasque (V. Olivier),
-parfois avec quelque chose de barbare; par exemple le duc portant son
-écu «couvert de florins branlants;» par exemple, le couplet brutal:
-«Faites-vous l'âne, ma maîtresse?»--La tour que le duc bâtissait en
-Hollande ne manqua pas de se trouver à la fête de Bruges; du plus haut
-de la tour, par un jeu bizarre, des bêtes musiciennes, loup, bouc ou
-sanglier, sonnaient, chantaient aux quatre vents.--Autre merveille, et
-plus étrange (féerie hollandaise ou anglaise?): la bête de l'océan du
-Nord, la baleine, entre et nage à sec. De son ventre sortent des
-chevaliers, des géants, des sirènes; sirènes, géants et chevaliers,
-combattent et font la paix, comme si l'Angleterre finissait sa guerre
-des deux Roses. Le monstre alors, ravalant ses enfants, nage encore et
-s'écoule.]
-
-Le roi crut que cette fête de guerre, ces menaces, ce brusque départ
-annonçaient un grand coup. Depuis trois mois, il s'y attendait. En
-mai, le chancelier d'Angleterre avait solennellement annoncé une
-descente, et le roi pour la retarder avait jeté en Angleterre un frère
-d'Henri IV. Il voyait un camp immense se faire contre lui près de
-Saint-Quentin. Il y avait à parier qu'au 15 juillet, la trêve avec la
-Bourgogne expirant, Bourguignon, Breton, Anglais, tous agiraient
-d'ensemble.
-
-La chose semble avoir en effet été convenue ainsi. Le Breton seul tint
-parole, agit, et porta seul les coups. Le roi le serra à la fois par
-le Poitou et par la Normandie, lui reprit Bayeux, Vire et Coutances.
-Il cria au secours, et n'obtint du Bourguignon que cinq ou six cents
-hommes pour garder Caen. Celui-ci était jaloux, il se souciait peu
-d'affermir le Breton en Normandie. Tard, bien tard, sur son instante
-prière, ayant reçu une lettre suppliante, écrite de sa main, il
-consentit à passer la Somme, mais pacifiquement encore et sans tirer
-l'épée. Si peu soutenu, il fallut bien que le Breton traitât,
-abandonnant le frère du roi, et remettant ce qu'il avait en Normandie
-à la garde du duc de Calabre, qui alors était tout au roi (traité
-d'Ancenis, 10 septembre). Le roi avait gagné la partie.
-
-Ce qui sans doute avait contribué à ralentir le duc de Bourgogne,
-c'est qu'il voyait une révolution se faire derrière lui. Depuis son
-cruel refus de donner un sursis à Liége, cette misérable ville, tout
-écrasée et sanglante qu'elle était, remuait son cadavre... Dès les
-premiers jours d'août s'ébranla des Ardennes une foule hideuse, sans
-habits, des massues pour armes, de vrais sauvages qui depuis longtemps
-vivaient dans les bois[163]. Ces malheureux bannis, entendant dire
-qu'il y aurait un coup de désespoir, voulurent en être, et pour mourir
-aimèrent mieux, après tout, mourir chez eux.
-
-[Note 163: «Inermes ac nudi, sylvestribus tantum truncis et fundi
-lapidibusque armati.» J. Piccolomini, Comment., lib. III, p. 400, et
-apud Freher, t. III, p. 273.]
-
-Le 4 août, ils avaient essayé déjà de prendre Bouillon. Ils avancèrent
-toujours en grossissant leur troupe, et, le 8 septembre, ils entrèrent
-dans Liége en criant Vive le roi! de sorte que le duc de Bourgogne put
-apprendre en même temps la révolution de Liége et la soumission du
-Breton (10 septembre).
-
-Le duc, qui avait peu de forces à Liége, les en avait retirées, comme
-on l'en priait depuis longtemps au nom de l'évêque. Il avait ruiné de
-fond en comble, non-seulement la ville, mais les églises, obligées de
-répondre pour la ville. Plus de cour spirituelle, plus de juridiction
-ecclésiastique, plus d'argent à tirer des plaideurs. Le lieutenant du
-duc de Bourgogne, Humbercourt, laissé à Liége comme receveur et
-percepteur, était seul maître; l'évêque n'était rien. Les gens qui
-gouvernaient celui-ci, à leur tête le chanoine Robert Morialmé, prêtre
-guerrier qu'on voyait souvent armé de toutes pièces, eurent recours,
-pour se délivrer des Bourguignons, au dangereux expédient de rappeler
-les bannis de France[164]. Il se figurait sans doute que le roi y
-joindrait ses troupes et soutiendrait l'évêque, frère du duc de
-Bourbon, contre le duc de Bourgogne.
-
-[Note 164: «Magister Robertus habebat nomen, quod ipse scripsisset
-litteras, nomine domini, fugitivis de Francia _quod redirent_, quia
-omnes dicebant quod fuissent remandati.» Adrianus de Veteri Bosco,
-Coll. ampliss., IV, 1337.]
-
-Les bannis, rentrant dans Liége, n'y trouvèrent point l'évêque; mais,
-pour toute autorité, le légat du pape. Le légat eut grand'peur quand
-il se vit au milieu de ces gens presque nus, et qu'on aurait pris pour
-des bêtes fauves, tant les cheveux et le poil leur avaient crû[165]...
-L'aspect était horrible, les paroles furent douces et touchantes. Ils
-s'adressèrent au vieux prêtre romain comme à un père, le supplièrent
-d'intercéder pour eux: «Ce sont, disaient-ils, nos dernières prières
-que nous vous confions. Qu'on nous laisse revenir, reprendre nos
-travaux; nous ne voulons plus vivre dans les bois, la vie y est trop
-dure... Si l'on ne nous écoute, nous ne répondons plus de ce que nous
-allons faire...» Le légat leur demandant s'ils voulaient poser les
-armes pour le laisser arranger tout avec l'évêque, ils fondirent en
-larmes et dirent qu'ils ne demandaient qu'à rentrer en grâce, à
-revenir avec leurs pères, leurs mères et leurs enfants.
-
-[Note 165: «Capillorum et barbarum promissione, sylvestrium hominum
-instar.» Piccolomini. ap. Freher, II, 274.]
-
-Le légat prévint de grands désordres, et peut-être sauva la ville en
-leur donnant ces bonnes paroles. Plusieurs avaient fait d'abord de
-terribles menaces, disant que tout le mal venait des prêtres, et ils
-commençaient à faire main basse sur eux. Il les calma, emmena les
-chefs à Maëstricht, où était l'évêque, et lui conseilla de revenir.
-L'évêque n'osait; il avait peur et des bannis et du duc de Bourgogne,
-qui lui écrivait qu'il arrivait dans un moment. Cette dernière peur
-fut apparemment la plus forte, car il reprit ses chaînes et s'en alla
-docilement à Tongres retrouver Humbercourt, lieutenant du duc de
-Bourgogne, contre lequel ses chanoines avaient rappelés les bannis.
-
-Le duc n'avait pas tort d'annoncer qu'il pourrait agir. Le roi, qui
-débarrassé des Bretons eût pu, ce semble, le mener rudement, le priait
-au contraire, lui faisait la cour, voulait lui payer les frais de la
-campagne. L'armée royale, bien supérieure à l'autre, plus aguerrie
-surtout, ne comprenait rien à cela et n'était pas loin d'accuser le
-roi de couardise... C'est qu'on ne voyait pas, derrière, que le duc de
-Bourgogne occupait toujours Caen, qu'un beau-frère d'Édouard lui
-tenait une armée à Portsmouth et n'attendait qu'un signe pour passer.
-Ce coûteux armement anglais, annoncé en plein Parlement, préparé tout
-l'été, serait-il en pure perte? rien de moins vraisemblable; le roi
-n'avait en ce moment nul moyen d'empêcher la descente; tout au plus
-pouvait-il, en revanche, lancer aux Anglais Marguerite d'Anjou qu'il
-avait à Harfleur.
-
-Il était donc en ces perplexités, allant, venant, devant le duc de
-Bourgogne. Celui-ci, ferme dans ses grosses places de la Somme, dans
-un camp immense (une ville plutôt) qu'il s'était bâti, mettait son
-orgueil à ne bouger d'un pas; le Breton l'avait abandonné, mais que
-lui importait, seul n'était-il pas assez fort?... Ainsi, tout restait
-là; le roi, qui se mourait d'impatience, s'en prenait à ceux qui
-traitaient pour lui. Chaque jour plus soupçonneux (et déjà maladif),
-il ne se fiait plus à personne, jusqu'à hésiter d'armer ses gens
-d'armes; dans une lettre, il ordonne de porter les lances sur des
-chariots, et de ne les donner qu'au besoin.
-
-Une chose lui donnait espoir du côté du duc de Bourgogne, c'est que
-tout le monde venait lui dire qu'il était dans une furieuse colère
-contre le Breton. S'il en était ainsi, le moment était bon; cette
-colère contre un ami pouvait le disposer à écouter un ennemi. Le roi
-le crut sans peine, et parce qu'il avait grand besoin qu'il en fût
-ainsi, et parce qu'il était justement lui-même dans cette disposition.
-Trahi successivement par tous ceux à qui il s'était fié, par Du Lau,
-par Nemours, par Melun, il n'avait trouvé de sûreté que dans un ennemi
-réconcilié, Dammartin, celui qui jadis l'avait chassé de France; il
-lui avait mis en main son armée, le commandement en chef au-dessus des
-maréchaux.
-
-Il ne désespérait donc pas de regagner son grand ennemi. Mais pour
-cela il ne fallait pas d'intermédiaire; il fallait se voir et
-s'entendre. Tout est difficile entre ceux qu'on envoie, qui hésitent,
-qui sont responsables; entre gens qui font eux-mêmes leurs affaires,
-souvent tout s'aplanit d'un mot. Il semblait d'ailleurs que si l'un
-des deux pouvait y gagner, c'était le roi, tout autrement fin que
-l'autre, et qui, renouvelant l'ancienne familiarité de jeunesse,
-pouvait le faire causer, peut-être, en le poussant un peu, violent
-comme il était, en tirer justement les choses qu'il voulait le moins
-dire.
-
-Quant au péril que quelques-uns voyaient dans l'entrevue, le roi n'en
-faisait que rire. Il se rappelait sans doute qu'au temps du Bien
-public, le comte de Charolais, causant et marchant avec lui entre
-Paris et Charenton, n'avait pas craint parfois de s'aventurer loin de
-ses gens; il s'était si bien oublié un jour qu'il se trouva au dedans
-des barrières.
-
-Les serviteurs influents des deux princes ne semblent pas avoir été
-contraires à l'entrevue. D'une part le sommelier du duc[166], de
-l'autre Balue[167], se remuaient fort pour avancer l'affaire.
-Saint-Pol s'y opposait d'abord, et cependant il semble que ce soit sur
-une lettre de lui que le roi ait pris son parti et franchi le pas.
-
-[Note 166: «Ledict duc envoya devers ledict seigneur un sien valet de
-chambre, homme fort privé de luy. Le roi y print grant fiance, et eust
-vouloir de parler audict duc.» Commines.--«Un sommelier du corps du
-duc... fut mandé par le roy de France, et par le congé du duc y alla;
-et tant parlementèrent ensemble, et fit ledict (sommelier) tant
-d'alées et de venues, que le duc assura le roy.» Olivier de la
-Marche.]
-
-[Note 167: Le billet du duc au cardinal (_ms. Legrand_) est bien
-caressant, d'une familiarité bien flatteuse: «Très-cher et especial
-amy... Et adieu, cardinal, mon bon amy.» Voir (_Ibidem_) la lettre de
-Saint-Pol, qui semblerait perfidement calculée pour pousser le roi par
-la vanité.]
-
-Tout porte à croire que le duc ne méditait point un guet-apens. Selon
-Commines, il se souciait peu de voir le roi; d'autres disent qu'il le
-désirait fort[168]. Je croirais aisément tous les deux; il ne savait
-peut-être pas lui-même s'il voulait ou ne voulait pas; c'est ce qu'on
-éprouve dans les commencements obscurs des grandes tentations.
-
-[Note 168: C'est ce que Saint-Pol dit dans cette lettre, et ce que
-disaient d'autres encore: «L'on dit que M. de Bourgogne a grande envie
-de le veoir.» Néanmoins, il ajoute: «Hier, sur le soir, vint le vidame
-d'Amiens, qui amena un homme qui affirme sur sa vie que Bourgogne ne
-tend à cette assemblée, sinon pour faire quelque échec en la personne
-du roy.»]
-
-Quoi qu'il en soit, le roi ne se confia pas à la légère; il fit
-accepter au duc la moitié de la somme offerte, et ne partit qu'en
-voyant l'accord négocié déjà en voie d'exécution. Il recevait pour
-l'aller et le retour les paroles les plus rassurantes. Rien de plus
-explicite que les termes de la lettre et du sauf-conduit que lui
-envoya le duc de Bourgogne. La lettre porte: «Vous pourrez seurement
-venir, aler et retourner...» Et le sauf-conduit: «Vous y pouvez venir,
-demeurer et séjourner, et Vous en retourner seurement ès lieux de
-Chauny et de Noyon, à vostre bon plaisir, toutes les fois qu'il vous
-plaira, sans que aucun empeschement soit donné à Vous, _pour quelque
-cas qu'il soit, ou puisse advenir_[169].» (8 oct. 1468.) Ce dernier
-mot rendait toute chicane impossible; quand même on eût pu craindre
-quelque chose d'un prince qui se piquait d'être un preux des vieux
-temps, qui chevauchait fièrement sur la parole donnée, se vantant de
-la tenir mieux que ne voulaient ses ennemis. Tout le monde savait que
-c'était là son faible, par où on le prenait. Au Bien public, quand il
-effectua sa menace avant le bout de l'an, le roi, pour le flatter, lui
-dit: «Mon frère, je vois bien que vous êtes gentilhomme et de la
-maison de France.»
-
-[Note 169: L'original du sauf-conduit fut reconnu pour _écrit de sa
-main_, par son frère, le Grand bâtard, par ses serviteurs intimes,
-Bitche et Crèvecoeur, et son ancien secrétaire, Guillaume de Cluny.
-Cette pièce si précieuse est conservée à la _Bibliothèque royale_.]
-
-Donc, comme gentilhomme et chez un gentilhomme, le roi arriva seul ou
-à peu près. Reçu avec respect par son hôte, il l'embrassa longuement,
-par deux fois, et il entra avec lui dans Péronne[170], lui tenant, en
-vieux camarade, la main sur l'épaule. Ce laisser-aller diminua fort
-quand il sut qu'au moment même entraient par l'autre porte ses plus
-dangereux ennemis, le prince de Savoie, Philippe de Bresse, qu'il
-avait tenu trois ans en prison, dont il venait de marier la soeur
-malgré lui, et le maréchal de Bourgogne, sire de Neufchâtel, à qui le
-roi avait donné puis retiré Épinal, deux hommes très-ardents,
-très-influents près du duc, et qui lui amenaient des troupes.
-
-[Note 170: «Quand Monseigneur vint près du roy, il s'inclina tout bas
-à cheval. Lors le print le roy entre ses bras la teste nue, et le tint
-longuement acolé, et Monseigneur pareillement. Après ces acolements,
-le roy nous salua, et quand il ot ce fait, il rembrasa Monseigneur, et
-Monseigneur lui, la moittié plus longuement qui n'avoient fait. Tout
-en riant, ils vindrent en ceste ville, et descendy à l'ostel du
-receveur, et devoit venir (?) à l'après dîner _logier au chasteau...
-Messire Poncet_, avecq M. le bastard sont _logié au chastel_.» Le
-dernier mot ferait croire qu'il se trouva au château sous la garde
-d'un de ses ennemis. (Documents Gachard.)]
-
-Le pis, c'est qu'ils avaient avec eux des gens singulièrement
-intéressés à la perte du roi, et fort capables de tenter un coup; l'un
-était un certain Poncet de la Rivière, à qui le roi donna sa maison à
-mener à Montlhéry, et qui, avec Brézé, lui brusqua la bataille pour
-perdre tout. L'autre, Du Lau, sire de Châteauneuf, ami de jeunesse du
-roi en Dauphiné et dans l'exil, avait eu tous ses secrets et les
-vendait; il avait essayé de le vendre lui-même et de le faire prendre,
-mais c'était le roi qui l'avait pris. Cette année même, se doutant
-bien qu'on le ferait échapper, Louis XI avait, de sa main, dessiné
-pour lui une cage de fer. Du Lau, averti et fort effrayé, trouva moyen
-de s'enfuir; il en coûta la vie à tous ceux qui l'avaient gardé, et
-par contre-coup à Charles de Melun, dont le roi fit expédier le procès
-de peur de pareille aventure.
-
-Ce Du Lau, ce prisonnier échappé qui avait manqué la cage de si près,
-le voilà qui revient hardiment de lui-même, pardevant le roi, avec
-Poncet, avec d'Urfé, tous se disant serviteurs et sujets du frère du
-roi, tous fort intéressés à ce que ce frère succède au plus vite[171].
-
-[Note 171: V. le curieux livre de M. Bernard sur cette spirituelle et
-intrigante famille des d'Urfé.]
-
-Le roi eut peur. Que le duc eût laissé venir ces gens, qu'il reçut ces
-traîtres tout à côté de lui, c'était chose sinistre et qui sentait le
-pont de Montereau... Il crut qu'il y avait peu de sûreté à rester dans
-la ville; il demanda à s'établir au château, sombre et vieux fort,
-moins château que prison; mais enfin, c'était le château du duc même,
-sa maison, son foyer; il devenait d'autant plus responsable de tout ce
-qui arriverait.
-
-Le roi fut ainsi mis en prison sur sa demande; il ne restait plus qu'à
-fermer la porte. Qu'il manquât de bons amis pour y pousser le duc, on
-ne peut le supposer. Ces arrivants qui trouvaient la chose en si bon
-train, qui voyaient leur vengeance à portée, leur ennemi sous leur
-main, qui, à travers les murs, sentaient son sang... croira-t-on
-qu'ils aient été si parfaits chrétiens que de parler pour lui? Nul
-doute qu'ils n'aient fait des efforts désespérés pour profiter d'une
-telle occasion; que, tournant autour du duc de toutes les manières,
-ils ne lui aient fait honte de ses scrupules; qu'ils n'aient dit que
-ce serait pour en rire à jamais, si la proie venant d'elle-même au
-chasseur, il n'en voulait pas... N'était-ce pas un miracle d'ailleurs,
-un signe de Dieu, que cette venimeuse bête se fût livrée ainsi?
-Lâchez-la, avec quoi croyez-vous la tenir? quel serment, quel traité
-possible? quelle autre sûreté qu'un cul de basse-fosse!
-
-À quoi le duc ému, tremblant de vouloir et de ne vouloir pas, mais
-maître de lui pourtant et faisant bonne contenance, aura noblement
-répondu que: «tout cela n'y faisait rien, que sans doute l'homme était
-digne de tout châtiment, mais qu'une exécution ne lui allait pas, à
-lui, duc de Bourgogne; la Toison qu'il portait était jusqu'ici nette,
-grâce à Dieu; ayant promis, signé, pour deux royaumes de France, il ne
-ferait rien à l'encontre... La veille encore il avait reçu l'argent du
-roi. Garder l'homme pour garder l'argent, était-ce leur conseil?... Il
-fallait être bien osé pour lui parler ainsi!»
-
-Tel fut le débat, et plus violent encore; la plus simple connaissance
-de la nature humaine porterait à le croire, quand même tout ce qui
-suit ne le mettrait pas hors de doute.
-
-Mais on peut croire aussi, non moins fermement, que le duc en serait
-resté là, malgré toute la véhémence du combat intérieur, sans pouvoir
-en sortir, si les intéressés n'eussent, à point nommé, trouvé une
-machine qui, poussée vivement, démontât sa résolution.
-
-Il n'ignorait certainement pas (au 10 octobre) que les bannis étaient
-rentrés dans Liége le 8 septembre. Dès la fin d'août, Humbercourt,
-retiré à Tongres avec l'évêque, les observait et en donnait avis[172].
-Le mouvement était accompagné, encouragé par des gens du roi. Le duc
-le savait avant l'entrevue de Péronne, et dit qu'il le savait[173].
-
-[Note 172: «In fine Augusti dicebatur scripsisse litteras ut
-apponerent diligentiam ad custodiendum passagia.» Adrian., Amplis.,
-Coll. IV, 1328.]
-
-[Note 173: Le duc se plaignait dès lors de ce que: «Les Liégeois
-fesoient mine de se rebeller, à cause de deux ambassadeurs que le Roy
-leur avoit envoyez, pour les solliciter de ce faire... À quoy
-respondit Balue que lesdictz Liégeois ne l'oseroiont faire.» Commines
-(éd. Dupont), I, 151. Ceci ne peut être tout à fait exact. Ni le duc,
-ni Balue ne pouvait ignorer que les Liégeois étaient _rebellés_ depuis
-un mois. Ce qui reste du passage de Commines, c'est que le duc savait
-parfaitement, avant de recevoir le roi, que les envoyés du roi
-travaillaient Liége.--Les dates et les faits nous sont donnés ici par
-un témoin plus grave que Commines en ce qui concerne Liége, _par
-Humbercourt lui-même_, qui était tout près, qui en faisait son unique
-affaire, et qui a bien voulu éclairer le moine chroniqueur Adrien sur
-ce que Adrien n'a pu voir lui-même: «Dominus de Humbercourt, _ex cujus
-relatu_ ista scripta sunt.» Ampliss. Collectio, IV, 1338.]
-
-Il était facile à prévoir que les Liégeois tenteraient un coup de main
-sur Tongres pour ravoir leur évêque et l'enlever aux Bourguignons;
-Humbercourt le prévit[174]. Le duc, en apprenant que la chose était
-arrivée, pouvait être irrité, sans doute; mais pouvait-il être
-surpris?... Il fallait donc, si l'on voulait que cette nouvelle eût
-grand effet sur lui, l'amplifier, l'orner tragiquement. C'est ce que
-firent les ennemis du roi, ou, si l'on veut, que le hasard ait été
-seul auteur de la fausse nouvelle; on avouera que le hasard les servit
-à commandement.
-
-[Note 174: Deux fois il demanda une garde: «Petivit custodiam
-vigiliarum... Iterum misit.» Ibidem, 1334.]
-
-«Humbercourt est tué, l'évêque est tué, les chanoines sont tués.»
-Voilà comme la nouvelle devait arriver pour faire effet; et telle elle
-arriva.
-
-Le duc entra dans une grande et terrible colère,--non pour l'évêque,
-sans doute, qui périssait pour avoir joué double,--mais pour
-Humbercourt, pour l'outrage à la maison de Bourgogne, pour l'audace de
-cette canaille, pour la part surtout que pouvaient avoir à tout cela
-les envoyés du roi.
-
-C'était un grand malheur, mais pour qui? Pour le roi; qu'un mouvement
-encouragé par lui eût abouti à l'assassinat d'un évêque, d'un frère du
-duc de Bourbon, cela le mettait mal avec le pape, qui jusque-là lui
-était favorable dans cette affaire de Liége; de plus, il risquait d'y
-perdre l'appui du seul prince sur lequel il comptât, du duc de
-Bourbon, à qui il avait mis en main les plus importantes provinces du
-centre et du midi... Le duc de Bourgogne, que risquait-il? que
-perdait-il en tout cela (sauf Humbercourt)? on ne peut le comprendre.
-
-Ce qui pouvait nuire à ses affaires, ce n'était pas que les Liégeois
-eussent tué leur évêque, mais qu'ils l'eussent repris, rétabli dans
-Liége, qu'ils se fussent réconciliés avec lui, et que l'évêque
-lui-même, appuyé par le légat du pape, priât le duc de Bourgogne de ne
-plus se mêler d'une ville qui relevait du pape et de l'Empire, mais
-nullement de lui.
-
-Le fait est que l'évêque était bien portant. Humbercourt aussi
-(relâché sur parole). La bande qui ramena de Tongres à Liége l'évêque
-et le légat, tua plusieurs chanoines qui avaient trahi Liége,
-l'excitant, puis l'abandonnant; mais pour l'évêque, ils lui
-témoignèrent le plus grand respect, tellement que quelques-uns des
-leurs ayant hasardé un mot contre lui, ils les pendirent eux-mêmes à
-l'instant. L'évêque, fort effrayé et de ces violences et de ces
-respects, accepta l'espèce de triomphe qu'on lui fît à sa rentrée dans
-Liége. «Enfants, dit-il, nous nous sommes fait la guerre; je vois que
-j'étais mal informé; eh bien! suivons de meilleurs conseils... C'est
-moi qui désormais serai votre capitaine. Fiez-vous en moi, je me fie
-en vous.»
-
-Revenons à Péronne, et répétons encore que le mouvement des Liégeois
-sur Tongres, si probable et si naturel, ne devait guère surprendre le
-duc; que la mort de l'évêque, après sa conduite équivoque, cette mort,
-mauvaise au roi (donc bonne au duc), ne put lui faire mener grand
-deuil, ni faire tout ce grand bruit. De croire que le roi, qui n'y
-gagnait rien et y perdait tant, eût provoqué la chose, lorsqu'il
-laissait au frère du mort tant de provinces en main, une vengeance si
-facile, lorsqu'il venait de remettre lui-même à la merci du duc de
-Bourgogne, c'était croire le roi fol, ou l'être soi-même.
-
-La distance au reste n'est pas si immense entre Liége et Péronne. Le
-roi entra à Péronne, et les Liégeois à Tongres le même jour, dimanche,
-9 octobre[175]. La fausse nouvelle parvint le 10 au duc[176]; mais le
-11, le 12, le 13, durent arriver, avec des renseignements exacts, les
-Bourguignons que les Liégeois avaient trouvés dans Tongres et renvoyés
-exprès. C'est le 14 seulement qu'on fit signer au roi le traité par
-lequel on lui faisait expier la mort de l'évêque que l'on savait
-vivant.
-
-[Note 175: Jour de _la Saint-Denis_; ces deux entreprises hasardeuses
-furent risquées le même jour, peut-être pour le même motif, parce que
-c'était _la Saint-Denis_, et dans la confiance que le patron de la
-France les ferait réussir. On sait le fameux cri d'armes: «En avant,
-Montjoie Saint-Denis!» Louis XI était superstitieux, et les Liégeois
-fort exaltés.]
-
-[Note 176: Cette célérité remarquable s'explique en ce que les
-Liégeois firent leur coup vers minuit: la nouvelle eut pour venir à
-Péronne les vingt-quatre heures du 9 octobre et une partie du 10.]
-
-La colère du duc dans le premier moment, pour un événement qui rendait
-sa cause très-bonne, qui le fortifiait et tuait le roi, cette colère
-bizarre fut-elle une comédie? Je ne le crois pas. La passion a des
-ressources admirables pour se tromper, s'animer en toute bonne foi,
-lorsqu'elle y a profit. Il lui était utile d'être surpris, il le fut;
-utile de se croire trahi, il le crut. Il fallait que sa colère fût
-extrême, effroyable, aveugle, pour qu'il oubliât tout à fait le fatal
-petit mot du sauf-conduit: _Quelque cas qui soit ou puisse advenir_.
-Effroyable en effet fut cette colère, et comme elle eût été si le roi
-lui avait tué sa mère, sa femme et son enfant... Terribles les
-paroles, furieuses les menaces... Les portes du château se fermèrent
-sur le roi, et il eut dès lors tout loisir de songer «se voyant
-enfermé _rasibus_ d'une grosse tour, où jadis un comte de Vermandois
-avait fait mourir un roi de France.»
-
-Louis XI, qui connaissait l'histoire, savait parfaitement qu'en
-général les rois prisonniers ne se gardent guère (il n'y a pas de tour
-assez forte); voulût-on garder, on n'en est pas toujours le maître,
-témoin Richard II à Pomfret; Lancastre eût voulu le laisser vivre
-qu'il ne l'aurait pu. Garder est difficile, lâcher est dangereux: «Un
-si grant seigneur pris, dit Commines, ne se délivre pas.»
-
-Louis XI ne s'abandonna point; il avait toujours de l'argent avec lui,
-pour ses petites négociations; il donna quinze mille écus d'or à
-distribuer; mais on le croyait si bien perdu, et déjà on le craignait
-si peu, que celui à qui il donna garda la meilleure part.
-
-Une autre chose le servit davantage, c'est que les plus ardents à le
-perdre étaient des gens connus pour appartenir à son frère, et qui
-déjà «se disoient au duc de Normandie.» Ceux qui étaient vraiment au
-duc de Bourgogne, son chancelier de Goux, le chambellan Commines qui
-couchait dans sa chambre et qui l'observaient dans cette tempête de
-trois jours, lui firent entendre probablement qu'il n'avait pas grand
-intérêt à donner la couronne à ce frère, qui depuis longtemps vivait
-en Bretagne. Risquer de faire un roi quasi Breton, c'était un pauvre
-résultat pour le duc de Bourgogne; un autre aurait le gain, et lui,
-selon toute apparence, une rude guerre. Car, si le roi était sous
-clef, son armée n'y était pas, ni son vieux chef d'écorcheurs,
-Dammartin[177].
-
-[Note 177: Lequel venait d'_écorcher_ Charles de Melun, en avait la
-peau, et devait tout craindre si les amis de Melun prévalaient.]
-
-Il y avait un meilleur parti. C'était de ne pas faire un roi,--d'en
-défaire un plutôt, de profiter sur celui-ci tant qu'on pouvait, de le
-diminuer et l'amoindrir, de le faire, dans l'estime de tous, si petit,
-si misérable et si nul, qu'en le tuant on l'eût moins tué.
-
-Le duc, après de longs combats, s'arrêta à ce parti, et il se rendit
-au château: «Comme le duc arriva en sa présence, la voix luy
-trembloit, tant il estoit esmeu et prest de se courroucer. Il fit
-humble contenance de corps, mais son geste et parole estoit aspre,
-demandant au roy s'il vouloit tenir le traicté de paix...» Le roi «ne
-put celer sa peur,» et signa l'abandon de tout ce que les rois
-avaient jamais disputé aux ducs[178]. Puis, on lui fit promettre de
-donner à son frère (non plus la Normandie), mais la Brie, qui mettait
-le duc presqu'à Paris, et la Champagne, qui reliait tous les États du
-duc, lui donnant toute facilité d'aller et venir entre les Pays-Bas et
-la Bourgogne.
-
-[Note 178: C'est toute une longue suite d'ordonnances datées du même
-jour (14 octobre), de concessions croissantes qu'on dirait arrachées
-d'heure en heure. Elles remplissent trente-sept pages in-folio. Ordon.
-XVII.]
-
-Cela promis, le duc lui dit encore: «Ne voulez-vous pas bien venir
-avec moi à Liége, pour venger la trahison que les Liégeois m'ont faite
-à cause de vous? L'évêque est votre parent, étant de la maison de
-Bourbon.» La présence du duc de Bourbon, qui était là, semblait
-appuyer cette demande, qui d'ailleurs valait un ordre, dans l'état où
-se trouvait le roi[179].
-
-[Note 179: Le faux Amelgard, dans son désir de laver le duc de
-Bourgogne, avance hardiment contre Commines et Olivier, témoins
-oculaires, que ce fut le roi qui demanda d'aller à Liége: «Et de hoc
-quidem minime a Burgundionum duce rogabatur, qui etiam optare potius
-dicebatur, ut propriis servatis finibus de ea re non se fatigaret.»
-Amelgardi Excerpta, Ampliss. Coll. IV, 757.]
-
-Grande et terrible punition, et méritée du jeu perfide que Louis XI
-avait fait de Liége, la montrant pour faire peur, l'agitant, la
-poussant, puis retirant la main... Eh bien, cette main déloyale, prise
-en flagrant délit, il fallait qu'aujourd'hui le monde entier la vît
-égorger ceux qu'elle poussait, qu'elle déchirât ses propres fleurs de
-lis qu'arboraient les Liégeois, que Louis XI mît dans la boue le
-drapeau du roi de France... Après cela, maudit, abominable, infâme, on
-pouvait laisser aller l'homme, qu'il allât en France ou ailleurs.
-
-Seulement, pour se charger de faire ces grands exemples, pour se
-constituer ainsi le ministre de la justice de Dieu, il ne faut pas
-voler le voleur au gibet... C'est justement ce qu'on tâcha de faire.
-
-Le salut du roi tenait surtout à une chose, c'est qu'il n'était pas
-tout entier en prison. Prisonnier à Péronne, il était libre ailleurs
-en sa très-bonne armée, en son autre lui-même, Dammartin. Son intérêt
-visible était que Dammartin n'agît point, mais qu'il restât en armes
-et menaçant. Or Dammartin reçut coup sur coup deux lettres du roi, qui
-lui commandaient tantôt de licencier, tantôt d'envoyer l'armée aux
-Pyrénées, c'est-à-dire de rassurer les Bourguignons, de leur laisser
-la frontière dégarnie et libre pour entrer s'ils voulaient après leur
-course de Liége.
-
-La première lettre semble fausse, ou du moins dictée au prisonnier, à
-en juger par sa fausse date[180], par sa lourde et inutile préface,
-par sa prolixité; rien de plus éloigné de la vivacité familière des
-lettres de Louis XI.
-
-[Note 180: On a eu soin de le faire dater du jour où le roi arrivait
-et était encore libre, du 9 octobre. On lui fait dire que les Liégeois
-_ont pris_ l'évêque; il fut pris le 9 à Tongres, on ne pouvait le
-savoir le 9 à Péronne. La lettre dit encore que le traité _est fait_;
-il ne fut fait que le 14.]
-
-La seconde est de lui, le style l'indique assez. Le roi dit, entre
-autres choses, pour décider Dammartin à éloigner l'armée: «Tenez pour
-sûr que je n'allai jamais de si bon coeur en nul voyage comme en
-celui-ci... M. de Bourgogne me pressera de partir, tout aussitôt qu'il
-aura fait au Liége, et désire plus mon retour que je ne fais.»
-
-Ce qui démentait cette lettre et lui ôtait crédit, c'est que le
-messager du roi qui l'apportait était gardé à vue par un homme du duc,
-de peur qu'il ne parlât. Le piége était grossier. Dammartin en fit
-honte au duc de Bourgogne, et dit que s'il ne renvoyait le roi, tout
-le royaume irait le chercher.
-
-Le roi devait écrire tout ce qu'on voulait. Il était toujours en
-péril. Son violent ennemi pouvait rencontrer quelque obstacle qui
-l'irritât et lui fît déchirer le traité, comme il avait fait le
-sauf-conduit. En supposant même que le duc se tînt pour satisfait, il
-y avait là des gens qui ne l'étaient guère, les serviteurs de son
-frère, qui n'avaient rien à attendre que d'un changement de règne. Le
-moindre prétexte leur eût suffi pour revenir à la charge auprès du
-duc, réveiller sa fureur, tirer de lui peut-être un mot violent qu'ils
-auraient fait semblant de prendre pour un ordre[181]. Le roi, qui ne
-meurt point, comme on sait, eût seulement changé de nom; de Louis
-qu'il était, il fût devenu Charles.
-
-[Note 181: Comme le mot qui tua Thomas Becket, le mot qui tua Richard
-II, etc.]
-
-Liége n'avait plus, pour résister, ni murs, ni fossés, ni argent, ni
-canons, ni hommes d'armes. Il lui restait une chose, les fleurs de
-lis, le nom du roi de France; les bannis, en rentrant, criaient: Vive
-le roi!... Que le roi vînt combattre contre lui-même, contre ceux qui
-combattaient pour lui, cette nouvelle parut si étrange, si follement
-absurde, que d'abord on n'y voulait pas croire... Ou, s'il fallait y
-croire, on croyait des choses plus absurdes encore, des imaginations
-insensées; par exemple que le roi menait le duc à Aix-la-Chapelle pour
-le faire empereur!
-
-Ne sachant plus que croire, et comme fols de fureur, ils sortirent
-quatre mille contre quarante mille Bourguignons. Battus, ils reçurent
-pourtant au faubourg l'avant-garde ennemie qui s'était hâtée, afin de
-piller seule, et qui ne gagna que des coups.
-
-Le légat sauva l'évêque[182] et tâcha de sauver la ville. Il fit
-croire au peuple qu'il fallait laisser aller l'évêque, pour prouver
-qu'on ne le tenait pas prisonnier. Lui-même, il alla se jeter aux
-pieds du duc de Bourgogne, demanda grâce au nom du pape, offrit tout,
-sauf la vie. Mais c'était la vie qu'on voulait cette fois[183]...
-
-[Note 182: À en croire l'absurde et malveillante explication des
-Bourguignons, ce légat, qui était vieux, malade, riche, un grand
-seigneur romain, n'aurait fait tout cela que pour devenir évêque
-lui-même. Cette opinion a été réfutée par M. de Gerlache.]
-
-[Note 183: N'oublions pas que le duc avait lui-même rappelé
-Humbercourt, qu'il avait laissé venir les bannis lorsqu'il pouvait,
-avec quelque cavalerie, les disperser à leur sortie des bois; nous ne
-serons pas loin de croire qu'il désirait une dernière provocation pour
-ruiner la ville.]
-
-Une si grosse armée, deux si grands princes, pour forcer une ville
-tout ouverte, déjà abandonnée, sans espoir de secours, c'était
-beaucoup et trop. Les Bourguignons, du moins, le jugeaient ainsi; ils
-se croyaient trop forts de moitié, et se gardaient négligemment... Une
-nuit, voilà le camp forcé, on se bat aux maisons du duc et du roi;
-personne d'armé, les archers jouaient aux dés; à peine, chez le duc, y
-eut-il quelqu'un pour barrer la porte. Il s'arme, il descend, il
-trouve les uns qui crient: «Vive Bourgogne!» les autres: «Vive le
-roi, et tuez!...» Pour qui était le roi? on l'ignorait encore... Ses
-gens tiraient par les fenêtres, et tuaient plus de Bourguignons que de
-Liégeois.
-
-Ce n'étaient pourtant que six cents hommes (d'autres disent trois
-cents), qui donnaient cette alerte, des gens de Franchimont, rudes
-hommes des bois, bûcherons ou charbonniers, comme ils sont tous; ils
-étaient venus se jeter dans Liége quand tout le monde s'en
-éloignait[184]. Peu habitués à s'enfermer, ils sortirent tout d'abord;
-montagnards et lestes à grimper, ils grimpèrent la nuit aux rochers
-qui dominent Liége, et trouvèrent tout simple d'entrer, eux trois
-cents, dans un camp de quarante mille hommes, pour s'en aller, à
-grands coups de pique, réveiller les deux princes... Ils l'auraient
-fait certainement, si, au lieu de se taire, ils ne s'étaient mis, en
-vrais Liégeois, à crier, à faire un grand «_hu!..._» Ils tuèrent des
-valets, manquèrent les princes, furent tués eux-mêmes, sans savoir
-qu'ils avaient fait, ces charbonniers d'Ardennes, plus que les Grecs
-aux Thermopyles.
-
-[Note 184: On varie sur le nombre: «Quatre cents hommes portant la
-couleur et livrée du duc.» _Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, nº
-183, fol. 465._]
-
-Le duc, fort en colère d'un tel réveil, voulut donner l'assaut. Le roi
-préférait attendre encore; mais le duc lui dit que si l'assaut lui
-déplaisait, il pouvait aller à Namur. Cette permission de s'en aller
-au moment du danger n'agréa point au roi; il crut qu'on en tirerait
-avantage pour le mettre plus bas encore, pour dire qu'il avait saigné
-du nez... Il mit son honneur à tremper dans cette barbare exécution
-de Liége.
-
-Il semblait tenir à faire croire qu'il n'était point forcé, qu'il
-était là pour son plaisir, par pure amitié pour le duc. À une première
-alarme, deux ou trois jours auparavant, le duc semblant embarrassé, le
-roi avait pourvu à tout, donné les ordres. Les Bourguignons,
-émerveillés, ne savaient plus si c'était le roi ou le duc qui les
-menait à la ruine de Liége.
-
-Il aurait été le premier à l'assaut, si le duc ne l'eût arrêté. Les
-Liégeois portant les armes de la France, lui, roi de France, il prit,
-dit-on, il porta la croix de Bourgogne. On le vit sur la place de
-Liége, pour achever sa triste comédie, crier: «Vive Bourgogne!...»
-Haute trahison du roi contre le roi.
-
-Il n'y eut pas la moindre résistance[185]. Les capitaines étaient
-partis le matin, laissant les innocents bourgeois en sentinelle. Ils
-veillaient depuis huit jours, ils n'en pouvaient plus. Ce jour-là ils
-ne se figuraient pas qu'on les attaquât, parce que c'était dimanche.
-Au matin, cependant, le duc fait tirer pour signal sa bombarde et deux
-serpentines, les trompettes sonnent, on fait les approches...
-Personne, deux ou trois hommes au guet; les autres étaient allés
-dîner: «Dans chaque maison, dit Commines, nous trouvons la nappe
-mise.»
-
-[Note 185: Dans tout ceci, je suis Commines et Adrien de Vieux-Bois,
-deux témoins oculaires. Le récit de Piccolomini, si important pour le
-commencement, n'est, je crois, pour cette fin, qu'une amplification.]
-
-L'armée, entrée en même temps des deux bouts de la ville, marcha vers
-la place, s'y réunit, puis se divisa pour le pillage en quatre
-quartiers. Tout cela prit deux heures, et bien des gens eurent le
-temps de se sauver. Cependant, le duc, ayant conduit le roi au palais,
-se rendit à Saint-Lambert, que les pillards voulaient forcer; ils
-l'écoutaient si peu qu'il fut obligé de tirer l'épée et il en tua un
-de sa main.
-
-Vers midi, toute la ville était prise, en plein pillage. Le roi dînait
-au bruit de cette fête, en grande joie, et ne tarissant pas sur la
-vaillance de son bon frère; c'était merveille, et chose à rapporter au
-duc, comme il le louait de bon coeur!
-
-Le duc vint le trouver, et lui dit: «Que ferons-nous de Liége?» Dure
-question pour un autre, et où tout coeur d'homme aurait hésité...
-Louis XI répondit en riant, du ton des Cent Nouvelles: «Mon père avait
-un grand arbre près de son hôtel, où les corbeaux faisaient leur nid;
-ces corbeaux l'ennuyant, il fit ôter les nids, une fois, deux fois; au
-bout de l'an, les corbeaux recommençaient toujours. Mon père fit
-déraciner l'arbre, et depuis il en dormit mieux.»
-
-L'horreur, dans cette destruction d'un peuple, c'est que ce ne fut
-point un carnage d'assaut, une furie de vainqueurs, mais une longue
-exécution[186] qui dura des mois. Les gens qu'on trouvait dans les
-maisons étaient gardés, réservés; puis, par ordre et méthodiquement,
-jetés à la Meuse. Trois mois après, on noyait encore[187]!
-
-[Note 186: Antoine de Loisey, licencié en droit, l'un de ceux
-apparemment qui restaient là pour continuer cette besogne fort peu
-juridique, écrit le 8 novembre au président de Bourgogne: «L'on ne
-besoingne présentement aucune chose en justice, senon que tous les
-jours l'on fait nyer et pendre tous les Liégeois que l'on treuve, et
-de ceulx que l'on a fait prisonniers qui n'ont pas d'argent pour eulx
-rançonner. Ladite cité est bien butinée, car il n'y demeure riens que
-après feuz, et pour expérience je n'ay peu finer une feulle de papier
-pour vous escripre au net... mais pour riens je n'en ay peu recouvrer
-que en ung viez livre.» Lenglet.]
-
-[Note 187: C'est le témoignage d'Adrien. Pour Angelo, il me paraît
-mériter peu d'attention; son poème est, je crois, une amplification en
-vers de l'amplification de Piccolomini. Il fait dire à un messager
-«qu'il a vu noyer _deux mille_ personnes, égorger _deux mille_.»
-L'exagération ne s'arrête pas là: «Monsterus escrit qu'en la cité
-furent tuez 40,000 hommes, et 12,000 femmes et filles noyeez.»
-_Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, nº 183_.]
-
-Même le premier jour, le peu qu'on tua (deux cents personnes
-peut-être) fut tué à froid. Les pillards, qui égorgèrent aux Mineurs
-vingt malheureux à genoux qui entendaient la messe, attendirent que le
-prêtre eût consacré et bu, pour lui arracher le calice.
-
-La ville aussi fut brûlée en grand ordre. Le duc fit commencer à la
-Saint-Hubert, anniversaire de la fondation de Liége. Un chevalier du
-voisinage fit cette besogne avec des gens de Limbourg. Ceux de
-Maëstricht et d'Huy, en bons voisins, vinrent aider et se chargèrent
-de démolir les ponts. Pour la population, il était plus difficile de
-la détruire, elle avait fui, en grande partie, dans les montagnes. Le
-duc ne laissa à nul autre le plaisir de cette chasse. Il partit le
-jour des premiers incendies, et il vit en s'éloignant la flamme qui
-montait... Il courut Franchimont, brûlant les villages, fouillant les
-bois. Ces bois sans feuilles, l'hiver, un froid terrible lui livraient
-sa proie. Le vin gelait, les hommes aussi; tel y perdit un pied, un
-autre deux doigts de la main. Si les poursuivants souffrirent à ce
-point, que penser des fugitifs, des femmes, des enfants? Commines en
-vit une, morte de froid, qui venait d'accoucher.
-
-Le roi était parti un peu avant le duc, mais sans se montrer pressé,
-et seulement quatre ou cinq jours après qu'on eut pris Liége. D'abord,
-il l'avait tâté par ses amis; puis il lui dit lui-même: «Si vous
-n'avez plus rien à faire, j'ai envie d'aller à Paris faire publier
-notre appointement en Parlement... Quand vous aurez besoin de moi, ne
-m'épargnez pas. L'été prochain, si vous voulez, j'irai vous voir en
-Bourgogne; nous resterons un mois ensemble, nous ferons bonne chère.»
-Le duc consentit «toujours murmurant un petit,» lui fit encore lire le
-traité, lui demanda s'il y regrettait rien, disant qu'il était libre
-d'accepter, «et lui faisant quelque peu d'excuse de l'avoir mené là.
-Ainsi s'en alla le roi à son plaisir,» heureux et étonné de s'en aller
-sans doute, se tâtant et trouvant par miracle qu'il ne lui manquait
-rien, tout au plus son honneur peut-être.
-
-Fut-il pourtant de tout point insensible, je ne le crois pas; il tomba
-malade quelque temps après. C'est qu'il avait souffert à un endroit
-bien délicat, dans l'opinion qu'il avait lui-même de son habileté.
-Avoir repris deux fois la Normandie si vite et si subtilement, pour
-s'en aller ensuite faire ce pas de jeune clerc!... Tant de simplesse,
-une telle foi naïve aux paroles données, il y avait de quoi rester
-humble à jamais... Lui, Louis XI, lui, maître en faux serments,
-pouvait-il bien s'y laisser prendre... La farce de Péronne avait eu le
-dénoûment de celle de Patelin: l'habile des habiles, dupé par
-Agnelet... Tous en riaient, jeunes et vieux, les petits enfants, que
-dis-je? les oiseaux causeurs, geais, pies et sansonnets, ne causaient
-d'autre chose; ils ne savaient qu'un mot, Pérette[188].
-
-[Note 188: Double allusion; ce nom, qui était celui de la maîtresse du
-roi, rappelait celui de Péronne. Il paraît qu'il y eut à cette
-occasion un débordement de plaisanteries. «Il fit défendre que
-personne vivant ne feust si osé de rien dire à l'opprobe du Roi, feust
-de bouche, par escript, signes, painctures, rondeaulx, ballades,
-virelaiz, libelles diffamatoires, chançons de geste, ne aultrement...
-Le mesme jour, furent prinses toutes les pies, jais et chouettes, pour
-les porter devant le Roy, et estoit escript le lieu où avoient été
-prins lesdits oiseaux, et aussi tout ce qu'ils savoient dire.» Jean de
-Troyes.]
-
-S'il avait une consolation, dans cette misère, c'était probablement de
-songer et de se dire tout bas qu'il avait été simple, il est vrai,
-mais l'autre encore plus simple de le laisser aller. Quoi! le duc
-pouvait croire que, le sauf-conduit n'ayant rien valu, le traité
-vaudrait? Il l'a retenu, contre sa parole, et il le laisse aller, sur
-une parole!
-
-Vraiment le duc n'était pas conséquent. Il crut que la violation du
-sauf-conduit, bien ou mal motivée, lui ferait peu de tort[189]; c'est
-ce qui arriva. Mais en même temps il s'imaginait que la conduite
-double de Louis XI à Liége, l'odieux personnage qu'il y fit, le
-ruinerait pour toujours[190]. Cela n'arriva pas. Louis XI ne fut
-point ruiné, perdu, mais seulement un peu ridicule; on se moqua un
-moment du trompeur trompé, ce fut tout.
-
-[Note 189: Les Français même en parlent assez froidement. Gaguin seul
-articule l'accusation d'un guet-apens prémédité: «Vulgatum est
-Burgundum diu cogitasse de rege capiendo et inde in Brabatiam
-abducendo, sed ab Anthonio fratre ejus notho dissuasum abstinuisse.»
-R. Gaguini Compendium (éd. 1500), fol. 147. La Chronique qui prétend
-traduire Gaguin (voir le dernier feuillet), n'ose pas donner ce
-passage: Chronique Martiniane, fol. 338-339.]
-
-[Note 190: C'est ce qu'espèrent le faux Amelgard et Chastellain; le
-dernier pourtant s'apitoie: «C'est le roi le plus humilié qu'il y ait
-eu depuis mille ans, etc.»]
-
-Personne ne connaissait bien encore toute l'insensibilité du temps.
-Les princes ne soupçonnaient pas eux-mêmes combien peu on leur
-demandait de foi et d'honneur[191]. De là beaucoup de faussetés pour
-rien, d'hypocrisies inutiles; de là aussi d'étranges erreurs sur le
-choix des moyens. C'est le ridicule de Péronne, où les acteurs
-échangèrent les rôles, l'homme de ruse faisant de la chevalerie, et le
-chevalier de la ruse.
-
-[Note 191: Sans doute, la moralité n'a pas péri alors (ni alors, ni
-jamais), seulement elle est absente des rapports politiques; elle
-s'est réfugiée ailleurs, comme nous verrons. Je ne puis m'arrêter ici
-pour traiter un si grand sujet. V. Introduction de Renaissance.]
-
-Tous les deux y furent attrapés, et devaient l'être. Une seule chose
-étonne. C'est que les conseillers du duc de Bourgogne, ces froides
-têtes qu'il avait près de lui, l'aient laissé relâcher le roi sans
-demander nul garantie, nul gage, qui répondît de l'exécution. La seule
-précaution qu'ils imaginèrent, ce fut de lui faire signer des lettres
-par lesquelles il autorisait quelques princes et seigneurs à se liguer
-et s'armer contre lui, s'il violait le traité; autorisation bien
-superflue pour des gens qui, de leur vie, ne faisaient autre chose que
-conspirer contre le roi[192].
-
-[Note 192: Il donna cette autorisation au duc d'Alençon et aux
-Armagnacs qui étaient en conspiration permanente; il la donna au duc
-d'Orléans qui avait six ans, et au duc de Bourbon, qui, ne pouvant
-espérer d'une ligue la moindre partie des avantages énormes que lui
-avait faits le roi, n'avait garde de hasarder une telle position.--Les
-lettres du roi existent à Gand (Trésorerie des chartes de Flandre.)]
-
-Si les conseillers du duc se contentèrent à si bon marché, il faut
-croire que le roi, qui fit avec eux le voyage, n'y perdit pas son
-temps. Il obtint en allant à Liége l'un des principaux effets qu'il
-s'était promis de la démarche de Péronne. Il se fit voir de près, prit
-langue, et s'aboucha avec bien des gens qui jusque-là le détestaient
-sur parole. On compara les deux hommes, et celui-ci y gagna, n'étant
-pas fier comme l'autre, ni violent, ni outrageux. On le trouva bien
-«saige,» et l'on commença à songer qu'on s'arrangerait bien d'un tel
-maître. On lui savait d'ailleurs un grand mérite, c'était de donner
-largement, de ne pas marchander avec ceux qui s'attachaient à lui; le
-duc au contraire donnait peu à beaucoup de gens, et partant
-n'obligeait personne. Ceux qui voyaient de loin, Commines et d'autres
-(jusqu'aux frères du duc), entrèrent «en profonds pensements;» ils se
-demandèrent s'il était probable que le plus fin joueur perdît
-toujours[193]. Qu'adviendrait-il? on ne le savait trop encore, mais,
-en servant le duc, le plus sûr était de se tenir toujours une porte
-ouverte du côté du roi.
-
-[Note 193: Un mot, pour finir, sur les sources. Je n'ai pas cité
-l'auteur le plus consulté, Suffridus; il brouille tout, les faits, les
-dates; il suppose qu'il y avait dans Liége des troupes françaises pour
-la défendre contre Louis XI. Il croit que si Tongres fut surprise,
-c'est qu'on y fêtait, dès le 9, la paix qui ne fut conclue que le 14,
-etc., etc. Chapeauville, III, 171-173. Piccolomini est important tant
-qu'il suit le légat, témoin oculaire; il est inutile pour la fin.
-L'auteur capital pour Péronne est Commines, pour Liége, Adrien, témoin
-oculaire (éclairé d'ailleurs _par Humbercourt_), qui écrit sur les
-lieux, au moment où les choses se passent, et qui donne toute la série
-des dates, jour par jour, souvent heure par heure. N'ayant pas connu
-cet auteur, et ne pouvant établir les dates, Legrand n'a pu y rien
-comprendre, encore moins son copiste Duclos, et tous ceux qui
-suivent.]
-
-
-
-
-LIVRE XVI
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-DIVERSIONS D'ANGLETERRE.--MORT DU FRÈRE DE LOUIS XI. BEAUVAIS
-
-1469-1472
-
-
-L'histoire du XVe siècle est une longue histoire, longues en sont les
-années, longues les heures. Elles furent telles pour ceux qui les
-vécurent, elles le sont pour celui qui est obligé de les recommencer,
-de les revivre.
-
-Je veux dire pour l'historien, qui, ne faisant point un jeu de
-l'histoire, s'associerait de bonne foi à la vie des temps écoulés...
-Ici, où est la vie? Qui dira où sont les vivants et où sont les
-morts?
-
-À quel parti porterais-je intérêt? Entre ces diverses figures, en
-est-il une qui ne soit louche et fausse? une où l'oeil se repose, pour
-y voir nettement exprimés les idées, les principes dont vit le coeur
-de l'homme[194]?
-
-[Note 194: Celui qui, à tâtons, traverse ces limbes obscurs de
-l'histoire, se dit bien que là-bas le jour commence à poindre, que ce
-XVe siècle est un siècle chercheur qui se trouve lui-même à la longue,
-que la vie morale, pour être déplacée alors, et malaisée à saisir,
-n'en subsiste pas moins. Et, en effet, un observateur attentif qui la
-voit peu sensible dans les rapports politiques, la retrouvera, cette
-vie, forte au foyer et dans les rapports de famille. La famille
-dépouille peu à peu la dureté féodale, elle se laisse humaniser aux
-douces influences de l'équité et de la nature.--Et c'est peut-être
-pour cela justement que les petits regardent d'un oeil si indifférent
-se jouer, en haut, sur leur tête, le jeu des politiques.]
-
-Nous sommes descendus bien bas dans l'indifférence et la mort morale.
-Et il nous faut descendre encore. Que Sforza et autres Italiens aient
-professé la trahison, que Louis XI, Saint-Pol, Armagnac, Nemours,
-aient toute leur vie juré et parjuré, c'est un spectacle assez
-monotone à la longue. Mais maintenant les voici surpassés; pour la foi
-mobile et changeante, la France et l'Italie vont le céder au peuple
-grave qui a toujours prétendu à la gloire de l'obstination. C'est un
-curieux spectacle de voir ce hardi comédien, le comte de Warwick,
-mener si vivement la prude Angleterre d'un roi à l'autre, et d'un
-serment à l'autre, lui faisant crier aujourd'hui: _York pour
-toujours!_ et demain: _Lancastre pour toujours!_ sauf à changer demain
-encore.
-
-Cet imbroglio d'Angleterre est une partie de l'histoire de France. Les
-deux rivaux d'ici se firent la guerre là-bas, guerre sournoise,
-d'intrigue et d'argent. Les fameuses batailles shakspeariennes des
-Roses furent souvent un combat de l'argent français contre l'argent
-flamand, le duel des écus, des florins.
-
-Ce qui fit faire à Louis XI l'imprudente démarche de Péronne, pour
-brusquer le traité; c'est qu'il crut le duc de Bourgogne tellement
-maître de l'Angleterre qu'il pouvait d'un moment à l'autre lui mettre
-à dos une descente anglaise.
-
-Le duc pensait comme le roi; il croyait tenir l'Angleterre et pour
-toujours, l'avoir épousée. Son mariage avec Marguerite d'York n'était
-pas un caprice de prince; les peuples aussi étaient mariés par le
-grand commerce national des laines, par l'union des hanses étrangères
-qui gouvernaient à la fois Bruges et Londres. Une lettre du duc de
-Bourgogne était reçue à Londres avec autant de respect qu'à Gand. Il
-parlait l'anglais et l'écrivait, il portait la Jarretière comme
-Édouard la Toison; il se vantait d'être meilleur Anglais que les
-Anglais.
-
-D'après tout cela, il n'était pas absurde de croire qu'une telle union
-durerait. Cette croyance, partagée sans doute par les conseillers du
-duc de Bourgogne, lui fit faire une faute grave, qui le mena à la
-ruine, à la mort.
-
-Louis XI était au plus bas, humilié, malade; il semblait prendre
-chrétiennement son aventure, enregistrait le traité avec résignation.
-
-L'ami de Louis XI, Warwick, n'allait pas mieux que lui. Il s'était
-compromis avec le commerce de Londres, en contrariant le mariage de
-Flandre, et le mariage s'était fait, et l'on avait vu le grand comte
-figurer tristement à la fête, mener la fiancée dans Londres[195],
-cheminer par les rues devant elle, comme Aman devant Mardochée.
-
-[Note 195: «Rode behynde the erle Warwick.» Fragment d'une chronique
-contemporaine, publiée par Hearne, à la suite des Thomæ Sprotii
-Chronica (1719), page 296.]
-
-Donc, Louis XI allant si mal, Warwick si mal, l'Angleterre étant sûre,
-le moment semblait bon pour s'étendre du côté de l'Allemagne, pour
-acquérir la Gueldre au bas du Rhin, en haut le landgraviat d'Alsace.
-La Franche-Comté y eût gagné[196]. Les principaux conseillers du duc
-étant Comtois durent lui faire agréer les offres du duc d'Autriche,
-qui lui voulait engager ce qu'il avait d'Alsace et partie de la
-Forêt-Noire. Seulement, c'était risquer de se mettre sur les bras de
-grosses affaires, avec les ligues suisses, avec les villes du Rhin,
-avec l'Empire... Le duc ne s'arrêta pas à cette crainte, et dès qu'il
-se fut engagé dans cet infini obscur «des Allemagnes,» l'Angleterre à
-laquelle il ne songeait plus, tant il croyait la bien tenir, lui
-tourna dans la main.
-
-[Note 196: Voir, entre autres ouvrages, l'Esquisse des relations qui
-ont existé entre le comté de Bourgogne et l'Helvétie, par Duvernoy
-(Neufchâtel, 1841), et les Lettres sur la guerre des Suisses, par le
-baron de Gingins-la-Sarraz (Dijon, 1840).]
-
-L'Angleterre, et de plus la France. Il s'était cru bien sûr d'établir
-le frère du roi en Champagne, entre ses Ardennes et sa Bourgogne, ce
-qui lui eût donné passage d'une province à l'autre, et relié en
-quelque sorte les deux moitiés isolées de son bizarre empire.
-
-Le roi, qui ne craignait rien tant, fit pour éviter ce péril une
-chose périlleuse; il se fia à son frère; il lui mit dans les mains la
-Guienne et presque toute l'Aquitaine, lui rappela qu'il était son
-unique héritier (héritier d'un malade), et il lui donna un royaume
-pour attendre.
-
-Du même coup il l'opposait aux Anglais, qui réclamaient cette Guienne,
-le rendait suspect au Breton[197], l'éloignait du Bourguignon, dont il
-eût dépendu s'il eût accepté la Champagne.
-
-[Note 197: C'est dans ce moment où le roi crut les avoir divisés pour
-toujours qu'il voulut forcer le duc de Bretagne d'accepter son ordre
-nouveau de Saint-Michel, qui l'aurait mis dans sa dépendance.--Sur la
-fondation de cet ordre, rival de la Toison et de la Jarretière, V.
-Ordonnances, XVII, 236-256, 1er août 1469, et Chastellain, cité par M.
-J. Quicherat, Bibliothèque de l'École des Chartes, IV, 65.]
-
-Troc admirable, pour un jeune homme qui aimait le plaisir, de lui
-donner tout ce beau Midi, de le mettre à Bordeaux[198]. C'est ce que
-lui fit sentir son favori Lescun, un Gascon intelligent qui n'aimait
-pas les Anglais, qui trouvait là une belle occasion de régner en
-Gascogne, et qui fit peur à son maître de la Champagne Pouilleuse.
-
-[Note 198: Le duc de Guienne fut très-reconnaissant; les deux frères
-eurent une entrevue fort touchante; ils se jetèrent dans les bras l'un
-de l'autre, tout le monde pleurait de joie. (Lenglet.)]
-
-Ce n'était pas l'affaire du duc de Bourgogne. Il voulait, bon gré mal
-gré, l'établir en Champagne, l'avoir là et s'en servir. «Tenez bien à
-cela, écrivait-on au duc, ne cédez-pas là-dessus; avec le frère du
-roi, vous aurez le reste.» Le donneur d'avis n'était pas moins que
-Balue, l'homme qui savait tout et faisait tout, un homme que le roi
-avait fait de rien, jusqu'à exiger de Rome qu'on le fît cardinal.
-Balue, ayant alors du roi ce qu'il pouvait avoir, voulut aussi
-profiter de l'autre côté; s'il vendit son maître à Péronne, c'est ce
-qui ne fut point constaté; mais pour le frère du roi, il voulait le
-mettre chez le duc, il l'écrivit lui-même. Sa qualité nouvelle le
-rendait hardi; il savait que le roi ne ferait jamais mourir un
-cardinal. Louis XI, qui avait beaucoup de faible pour lui, voulut voir
-ce qu'il avait à dire, quoique la chose ne fût que trop claire. Le
-drôle n'avouant rien, et s'enveloppant contre le roi de sa robe rouge
-et de sa dignité de prince de l'Église, _on mit ce prince en
-cage_[199]; Balue avait dit lui-même que rien n'était plus sûr que ces
-cages de fer pour bien garder un prisonnier.
-
-[Note 199: À la grande joie du peuple, qui en fit des chansons. Au
-reste, on n'avait pas attendu sa chute pour le chansonner (Ballade et
-caricature contre Balue, Recueil des chants historiques de Leroux de
-Lincy, II, 347). Pour effrayer les plaisants, il fit ou fit faire une
-chanson, où l'on sent la basse cruauté du coquin tout puissant; le
-refrain est atroce: «On en fera du civet aux poissons.» _Bibl. du roi,
-ms. 7687, fol. 105_, cité dans la Bibliothèque de l'École des chartes,
-t. IV, p. 566, août 1843.
-
-On a cru à tort qu'il avait inventé ces cages; il n'eut que le mérite
-de l'importation. Elles étaient fort anciennes en Italie: «Et post
-paucos dies conducti fuerunt in palatio communis Veronæ, et in
-_gabiis_ carcerati.» Chron. Veronense, apud Murat. VIII, 624, ann.
-1230.--«Posuerunt ipsum in quadam _gabbia de ligno_.» Chron. Astense,
-apud Murat. XI, 145.--«In cosi tenebrosa, è stretta gabbia rinchiusi
-fummo.» Petrarcha, part. I, son. 4.--Même usage en Espagne: «D.
-Jacobus per annos tres et ultra in tristissimis et durissimis
-carceribus fuit per regem Aragonum, et in gabia _ferrea_ noctibus et
-diebus, cum dormire volebat, reclusus.» Vetera acta de Jacobo ultimo
-rege Majoricarum. Ducange, verbo GABIA.--On conserve encore la cage de
-Balue dans la porte forteresse du pont de Moret. Bulletin du Comité
-hist. des arts et monuments, 1840, nº 2, rapport de M. Didron, p. 50.
-Cette cage était placée à Amboise, dans une grande salle qu'on voit
-encore.]
-
-Le 10 juin, le frère du roi, réconcilié avec lui, s'établit en
-Guienne. Le 11 juillet une révolution imprévue commence pour
-l'Angleterre. L'Angleterre se divise, la France se pacifie un moment,
-deux coups pour le duc de Bourgogne.
-
-Le 11 juillet, Warwick, venu avec Clarence, frère d'Édouard, dans son
-gouvernement de Calais, lui fait brusquement épouser sa fille
-aînée[200], celle qu'il destinait à Édouard quand il le fit roi, et
-dont Édouard n'avait pas voulu.
-
-[Note 200: Rien de plus curieux ici que le témoignage de Jean de
-Vaurin. Warwick vint voir le duc et la duchesse, «qui doulcement le
-recoeilla.» Mais personne ne devinait le but de la visite. Il semble
-que le bon chroniqueur ait espéré que le grand politique, par vanité,
-ou pour l'amour des chroniques, lui en dirait davantage: «Et moy,
-acteur de ces cronicques, desirant sçavoir et avoir matières
-véritables pour le parfait de mon euvre, prins congié au duc de
-Bourgoigne, adfin de aller jusques à Callaix, lequel il me ottroia,
-pource qu'il estoit bien adverty que ledit comte de Warewic m'avoit
-promis que, si je le venois veoir à Callaix, qu'il me feroit bonne
-chière, et me bailleroit homme qui m'adrescheroit à tout ce que je
-voldroie demander. Si fus vers lui, où il me tint IX jours en me
-faisant grant chière et honneur, mais de ce que je quéroies me fist
-bien peu d'adresse, combien qu'il me promist que se, au bout de deux
-mois, je retournoie vers luy, il me furniroit partie de ce que je
-requeroie. Et au congié prendre de luy, il me défrea de tous poins, et
-me donna une belle haquenée. Je veoie bien qu'il estoit embesongnié
-d'aulcunes grosses matières; et c'estoit le mariage quy se traitoit de
-sa fille au duc de Clarence... lesqueles se partirent V ou VI jours
-après mon partement, dedens le chastel de Callaix, où il n'avoit
-guères de gens. Si ne dura la feste que deux jours... Le dimence
-ensievent, passa la mer, pour ce qu'il avoit eu nouvelles que ceulx de
-Galles estoient sur le champ à grant puissance.» _Jean de Vaurin_ (ou
-_Vavrin_) _sire de Forestel_, _ms. 6759. Bibliothèque royale, vol. VI,
-fol. 275_. Dans les derniers volumes de cette Chronique, Vaurin est
-contemporain, et quelquefois témoin oculaire. Ils méritent d'être
-publiés.]
-
-Ce fut un grand étonnement; on n'avait rien prévu de semblable. Ce
-qu'on avait craint, c'était que Warwick, chef des lords et des évêques
-peut-être, par son frère l'archevêque, ne travaillât avec eux pour
-Henri VI. Récemment encore, pour rendre cette ligue impossible, on
-avait obligé Warwick de juger les Lancastriens révoltés, de se laver
-avec du sang de Lancastre.
-
-Aussi ne s'adressa-t-il pas à cet implacable parti. Pour renverser
-York, il ne chercha d'autre moyen qu'York, le propre frère d'Édouard.
-Le mariage fait, vingt révoltes éclatent, mais sous divers prétextes
-et sous divers drapeaux; ici contre l'impôt, là en haine des favoris
-du roi, des parents de la reine, là pour Clarence, ailleurs pour Henri
-VI. En deux mois, Édouard est abandonné et se trouve tout seul; pour
-le prendre, il suffit d'un prêtre, du frère de Warwick, archevêque
-d'York[201]. Voilà Warwick qui tient deux rois sous clef, Henri VI à
-Londres, Édouard IV dans un château du Nord, sans compter son gendre
-Clarence, qui n'avait pas beaucoup de gens pour lui. L'embarras était
-de savoir au nom duquel des trois Warwick commanderait. Les
-Lancastriens accouraient pour profiter de son hésitation.
-
-[Note 201: Édouard aimait ses aises et était dormeur, il fut pris au
-lit: «Quant l'archevesque fut entré en la chambre où il trouva le Roy
-couchié, il luy dit prestement: Sire, levez-vous. De quoy le Roy se
-voult excuser, disant que il n'avoit ancores comme riens reposé. Mais
-l'archevesque... luy dist la seconde fois: Il vous faut lever, et
-venir devers mon frère de Warewic, car à ce ne pouvez vous contrester.
-Et lors, le Roy, doubtant que pis ne luy en advenist, se vesty, et
-l'archevesque l'emmena sans faire grant bruit.» _Ibidem, fol. 278._
-Dans la miniature, le prélat parle à genoux, _fol. 277_.]
-
-Une lettre du duc de Bourgogne trancha la question[202]. Il écrivit
-aux gens de Londres qu'en épousant la soeur il avait compté qu'ils
-seraient loyaux sujets du frère. Tous ceux qui gagnaient au commerce
-de Flandre crièrent pour Édouard. Warwick n'eut rien à faire qu'à le
-ramener lui-même à Londres, disant qu'il n'avait rien fait contre le
-roi, mais contre ses favoris, contre les parents de la reine, qui
-prenaient l'argent du pauvre peuple.
-
-[Note 202: «Le duc de Bourgoigne escripvit prestement au mayeur et
-peuple de Londres; si leur fist avec dire et remonstrer comment il
-s'estoit alyez à eulx en prenant par mariage la seur du roy Édouard,
-parmi laquele alyance, luy avoient promis estre et demourer à toujours
-bons et loyaulx subjetz au roi Édouard... et s'ilz ne luy
-entretenoient ce que promis avoient, il sçavoit bien ce qu'il en
-devoit faire. Lequel, maisre de Londres, aiant recheu lesdites lettres
-du duc, assambla le commun de la Cité, et là les fist lire
-publiquement. Laquele lecture oye, le commun respondy, comme d'une
-voye, que voirement vouloient-ilz entretenir ce que promis lui
-ayoient, et estre bons subjetz au roy Édouard... Warewic, faignant
-qu'il ne sceust riens desdites lettres, dist un jour au roy que bon
-serroit qu'il allast à Londres pour soy monstrer au peuple et visiter
-la royne sa femme...» _Vaurin, fol. 278._ L'orgueil national semble
-avoir décidé tous les chroniqueurs anglais à supprimer le fait si
-grave d'une lettre menaçante et presque impérative du duc de
-Bourgogne. Ce qui confirme le récit de Vaurin, c'est que le capitaine
-de Calais fit serment à Édouard, _dans les mains de l'envoyé du duc de
-Bourgogne_, qui était Commines (éd. Dupont, I, 236). Le continuateur
-de Croyland, p. 552, attribue uniquement l'élargissement d'Édouard à
-la crainte que Warwick avait des Lancastriens, et au refus du peuple
-de s'armer, s'il ne voyait le roi libre. Polydore Virgile (p. 657), et
-les autres après lui, ne savent que dire: l'événement reste
-inintelligible.]
-
-Warwick devait succomber. Il avait bâti sa prodigieuse fortune, celle
-de ses deux frères, sur des éléments très-divers qui s'excluaient
-entre eux. Un mot d'explication:
-
-Les Nevill (c'était leur vrai nom) étaient des cadets de Westmoreland.
-Il faut croire que leur piété fut grande sous la pieuse maison de
-Lancastre, car Richard Nevill, celui dont il s'agit, trouva moyen
-d'épouser la fille, l'héritage et le nom de ce fameux Warwick, le lord
-selon le coeur de Dieu, l'homme des évêques, celui qui brûla la
-Pucelle, et qui fit d'Henri VI un saint. Ce beau-père mourut régent de
-France, et avec lui bien des choses qu'espéraient les Nevill. Alors
-ils firent volte-face, cultivèrent la Rose blanche, la guerre civile,
-qui, au défaut de la France, leur livrait l'Angleterre. Le produit fut
-énorme; Richard Nevill et ses deux frères, se trouvèrent établis
-partout par successions, mariages, nominations, confiscations; ils
-eurent les comtés de Warwick, de Salisbury, de Northumberland, etc.,
-l'archevêché d'York, les sceaux, les clefs du palais, les charges de
-chambellan, chancelier, amiral, lieutenant d'Irlande, la charge
-infiniment lucrative de gouverneur de Calais. Celles de l'aîné seul
-lui valaient par an vingt mille marcs d'argent, deux millions d'alors
-qui feraient peut-être vingt millions d'aujourd'hui. Voilà pour les
-charges; quant aux biens, qui pourrait calculer?
-
-Grand établissement, et tel qu'en quelque sorte il faisait face à la
-royauté[203]. Là pourtant n'était pas la vraie puissance de Warwick.
-Sa puissance était d'être, non le premier des lords, des grands
-propriétaires, mais le roi des ennemis de la propriété, pillards de la
-frontière et corsaires du détroit.
-
-[Note 203: Je crois avoir lu sur le tombeau d'un de ces Warwick, dans
-leur chapelle ou leur caveau: _Regum nunc subsidium, nunc invidia._ Je
-cite de mémoire.]
-
-Le fonds de l'Angleterre, sa bizarre duplicité au moyen âge, c'est
-par-dessus et ostensiblement, le pharisaïsme légal, la superstition de
-la loi, et par-dessous l'esprit de Robin Hood. Qu'est-ce que Robin
-Hood? L'_out-law_, l'_hors la loi_. Robin Hood est naturellement
-l'ennemi de l'homme de loi, l'adversaire du shériff. Dans la longue
-succession des ballades dont il est le héros, il habite d'abord les
-vertes forêts de Lincoln. Les guerres de France l'en font sortir[204];
-il laisse là le shériff et les daims du roi, il vient à la mer, il
-passe la mer... Il est resté marin. Ce changement se fait aux XVe et
-XVIe siècles, sous Warwick, sous Élisabeth.
-
-[Note 204: Ce nom de Robin est encore populaire au XVe siècle. C'est
-celui que les communes du nord, soulevées en 1468, donnèrent à leur
-chef.--«A cap'tain, whom thei had named _Robin_ of Riddisdale.» The
-Chronicle Fabian (in-folio, 1559), fol. 498. Vaurin a tort de dire:
-«Ung villain, nommé Robin Rissedale.» _Bibl. royale, ms. 6759, fol.
-276._
-
-Sur le cycle de ballades, sur les transformations qu'y subit le
-personnage de Robin Hood, V. la très-intéressante dissertation de M.
-Barry, professeur d'histoire à la faculté de Toulouse.]
-
-Tous les compagnons de Robin Hood, tous les gens brouillés avec la
-justice, trouvaient leur sécurité en ceci, que Warwick était (par lui
-et par son frère) juge des marches de Calais et d'Écosse, juge
-indulgent et qui avait si bon coeur qu'il ne faisait jamais justice.
-S'il y avait au _border_ un bon compagnon, qui ne trouvant plus à
-voler, n'eût à manger «que ses éperons[205],» il allait trouver ce
-grand juge des marches; l'excellent juge, au lieu de le faire pendre,
-lui donnait à dîner.
-
-[Note 205: C'était l'usage au _border_ que, quand le cavalier avait
-tout mangé et qu'il n'y avait plus rien dans la maison, sa femme lui
-servait dans un plat une paire d'éperons.]
-
-Ce que Warwick aimait et honorait le plus en ce monde, c'était la
-ville de Londres. Il était l'ami du lord maire, de tous les gros
-marchands, leur ami et leur débiteur, pour mieux les attacher à sa
-fortune. Les petits, il les recevait tous à portes ouvertes, et les
-faisait manger, tant qu'il s'en présentait. L'ordinaire de Warwick,
-quand il était à Londres, était de six boeufs par repas; quiconque
-entrait emportait de la viande «tout ce qu'il en tenait sur un long
-poignard[206].» L'on disait et l'on répétait que ce bon lord était si
-hospitalier, que dans toutes ses terres et châteaux il nourrissait
-trente mille hommes.
-
-[Note 206: Stow (p. 421) a recueilli ces traditions. Voir aussi
-Olivier de la Marche, II, 276.]
-
-Warwick fut, autant et plus que Sforza et que Louis XI, l'homme
-d'affaire et d'action comme on le concevait alors. Ni peur, ni
-honneur, ni rancune; fort détaché de toute chevalerie. Aux batailles,
-il mettait ses gens aux mains, mais se faisait tenir un cheval prêt,
-et si l'affaire allait mal, partait le premier. Il n'eût pas fait le
-gentilhomme, comme Louis XI à Liége.
-
-Froid et _positif_ à ce point, il n'en eut pas moins une parfaite
-entente de la comédie politique, telle que la circonstance pouvait la
-demander.
-
-Ce talent éclata lorsque, après le terrible échec de Wakefield, ayant
-perdu son duc d'York et n'ayant plus dans les mains qu'un garçon de
-dix-huit ans, le jeune Édouard, il le mena à Londres, et de porte en
-porte sollicita pour lui. L'affreuse histoire du diadème de papier, la
-litanie de l'enfant mis à mort, la beauté surtout du jeune Édouard,
-_la blanche rose d'York_, aidaient à merveille le grand comédien. Il
-le montrait aux femmes; ce beau jeune roi à marier les touchait fort,
-leur tirait des larmes, souvent de l'argent. Il demandait un jour dix
-livres à une vieille: «Pour ce visage-là, lui dit-elle, tu en auras
-vingt.»
-
-Ce n'était pas une médiocre difficulté pour Warwick de concilier ses
-deux rôles opposés, d'être ami des marchands, par exemple, et
-protecteur des corsaires du détroit. Ces grands repas, qui faisaient
-l'étonnement des bonnes gens de Londres, durent être maintes fois
-donnés à leurs dépens; le marchand risquait fort de reconnaître à
-table, dans tel de ces convives «au long poignard,» son voleur de
-Calais.
-
-Si Warwick parvenait à tromper Londres, il ne donnait pas le change au
-duc de Bourgogne. Le duc qui aimait la mer, qui avait longtemps vécu
-près des digues, que voyait-il de là le plus souvent? Les vaisseaux
-d'Angleterre prenant les siens... Grâce à ce voisinage, les ports de
-Flandre et de Hollande étaient comme bloqués. L'homme qu'il haïssait
-le plus était Warwick. Nous avons vu comme, avec une simple lettre, il
-lui ôta Londres et sauva Édouard. Warwick, après deux nouvelles
-tentatives, perdit terre et passa à Calais (mai 1470).
-
-Tout un peuple se jeta à la mer pour le suivre; il y en eut à remplir
-quatre-vingts vaisseaux. Mais le lieutenant de Warwick à Calais ne
-voulut pas le recevoir avec cette flotte; il lui ferma la porte et
-tira sur lui, lui faisant dire sous main qu'il l'éloignait pour le
-sauver, que, s'il fût entré à Calais, il était perdu, assiégé qu'il
-eût été bientôt par toutes les armées d'Angleterre et de Flandre.
-Warwick se réfugia donc en Normandie, avec son monde d'écumeurs de
-mer, qui, pour leur coup d'essai, prirent au duc quinze vaisseaux et
-les vendirent hardiment à Rouen[207].
-
-[Note 207: La lettre du duc à sa mère est visiblement destinée à être
-répandue, une sorte de pamphlet.]
-
-Le duc furieux refusa les réparations qu'offrait le roi; il fit
-arrêter tout ce qu'il y avait de marchands français dans ses États,
-réunit contre Warwick les vaisseaux hollandais et anglais, le bloqua,
-l'affama, dans les ports de la Normandie, et l'obligea ainsi à jouer
-le tout pour le tout, et ressaisir, s'il pouvait, l'Angleterre.
-
-Il y avait grandi par l'absence. Il était plus présent que jamais au
-coeur du peuple; le nom du grand comte était dans toutes les
-bouches[208]. Cette royale hospitalité, cette table généreuse,
-ouverte à tous, laissait bien des regrets. Le foyer de Warwick, ce
-foyer de tous ceux qui n'en avaient pas, qu'il fût éteint à la fois
-dans tant de comtés, c'était un deuil public... D'autre part, les
-lords et évêques[209] sentaient bien que sans un tel chef ils ne se
-défendraient pas aisément contre l'avidité de la basse noblesse dont
-s'était entouré Édouard[210]. Ils offraient à Warwick de l'argent;
-pour des hommes, il n'avait pas à s'en inquiéter, disaient-ils, il en
-trouverait assez en débarquant. Seulement, il fallait que la nouvelle
-révolution se fît au nom de Lancastre.
-
-[Note 208: Solem excidisse sibi e mundo putabant... Illud unum, loco
-cantilenæ, in ore vulgi... resonabat. Polyd. Vergil., p. 659-660.]
-
-[Note 209: Dès 1465, ils rappelaient Marguerite. (Croyland.)]
-
-[Note 210: L'élévation des parents de la reine, des Wideville, fut
-subite, violente; elle se fit surtout par des mariages forcés. Cinq
-soeurs, deux frères, un fils de la reine, raflèrent les huit héritages
-les plus riches de l'Angleterre. La vénérable duchesse Norfolk, à
-quatre-vingts ans, fut obligée de se laisser épouser par le fils de la
-reine (du premier lit), qui avait vingt ans. «Maritagium diabolicum,»
-dit un contemporain, et un autre outrageusement: «Juvencula octoginta
-annorum!»]
-
-Warwick et Lancastre! ces noms seuls ainsi rapprochés semblaient avoir
-horreur l'un de l'autre; infranchissable était la barrière qui les
-séparait! barrière de sang et barrière d'infamie... Les échafauds et
-les carnages, les meurtres à froid, les parents tués, la boue,
-l'outrage lancés de l'un à l'autre. Warwick menant Henri VI garrotté
-dans Londres, affichant la reine à Saint-Paul, la faisant mettre au
-prône «comme ribaude, ahontie de son corps, et mauvaise lisse,» et son
-enfant bâtard, adultérin, un enfant de la rue...
-
-Elle devait rougir, à entendre seulement nommer Warwick. Lui parler
-de le revoir, c'était chose qui semblait impossible. Exiger qu'elle
-oubliât tout et qu'elle s'oubliât elle-même au point de mettre la
-famille de cet homme dans la sienne, et qu'en unissant leurs enfants,
-Marguerite, pour ainsi dire, épousât Warwick! cela était impie. Nul
-homme, excepté Louis XI, ne se fût fait l'entremetteur de ce
-monstrueux accouplement.
-
-Ajoutez qu'en faisant cet effort et ce sacrifice, chacun d'eux ne
-pouvait vouloir que tromper un moment. Warwick, qui venait de marier
-son aînée à Clarence en lui promettant le trône, mariait la seconde au
-jeune fils de Marguerite avec la même dot. Il avait ainsi deux rois à
-choisir et de quoi détruire la maison de Lancastre lorsqu'il l'aurait
-rétablie. La haine et la méfiance duraient dans le mariage même. Il
-n'en plaisait que plus à Louis XI, qui y voyait deux ou trois guerres
-civiles.
-
-Warwick se moqua du blocus des Flamands, et passa sous l'escorte des
-vaisseaux du roi (septembre). Ses deux frères l'accueillirent, Édouard
-n'eut que le temps de se jeter dans un vaisseau qui le mit en
-Hollande. Warwick put à son aise rentrer dans Londres, prendre Henri à
-la Tour, promener l'innocente figure, édifier le peuple, s'accusant
-humblement du péché d'avoir détrôné un saint.
-
-Le contre-coup fut fort ici. Le roi assembla les notables, leur conta
-tous les méfaits du duc de Bourgogne, et par acclamation ils
-décidèrent qu'il était quitte de tous ses serments de Péronne[211].
-Amiens revint au roi (février). Le duc vit avec surprise tous les
-princes tourner contre lui. Au fond, ils ne voulaient pas sa ruine,
-mais le forcer à donner sa fille au duc de Guienne, de sorte que
-l'Aquitaine et les Pays-Bas se trouvant un jour dans les mêmes mains,
-la France eût été serrée du Nord et du Midi, étranglée entre Somme et
-Loire.
-
-[Note 211: On ne parlait de rien moins que de confisquer ce que le duc
-tenait de la couronne. Des commissaires étaient nommés pour saisir la
-Bourgogne et le Mâconnais. _Archives de Pau, 5 janvier 1470._]
-
-La perte d'Amiens, les avis de Saint-Pol, qui, pour faire peur au duc,
-lui disait en ami qu'il ne pourrait jamais résister, la fuite de son
-propre frère, un bâtard de Philippe le Bon, qui vint se donner au
-roi[212], enfin la renonciation des Suisses à l'alliance de Bourgogne,
-tout cela semblait les signes d'une grande et terrible débâcle. Le duc
-regrettait de n'avoir pas comme le roi une armée permanente. Il leva
-des troupes en peu de temps; mais il employa aussi d'autres moyens,
-les moyens favoris du roi; il rusa, il mentit, il tâcha de tromper,
-d'endormir.
-
-[Note 212: Et celle d'un Jean de Chassa, qui porta contre le duc les
-plus sales, les plus invraisemblables accusations. Voir surtout
-Chastellain.]
-
-Il écrivit deux lettres, l'une au roi, un billet de six lignes écrit
-de sa main, où il s'humiliait et regrettait une guerre à laquelle il
-avait été poussé, disait-il, par la ruse et l'intérêt d'autrui.
-
-L'autre lettre, fort bien calculée, s'adressait aux Anglais; envoyée à
-Calais, au grand entrepôt des laines, elle rappelait aux marchands
-que «tout l'entrecours de la marchandise étoit non pas seulement avec
-le Roy, mais _avec le royaulme_.» Le duc avertissait «ses très-chers
-et grands amis» de Calais qu'on se disposait à leur envoyer
-d'Angleterre beaucoup de gens de guerre, fort inutiles pour leur
-sûreté. S'ils viennent, ajoutait-il, «vous ne pourrez pas être maîtres
-d'eux, ni les empêcher d'entreprendre sur nous.»
-
-À cette lettre, il avait ajouté de sa main une bravade, une flatterie
-sous forme de menace, comme d'un dogue qui flatte en grondant: il ne
-s'était jamais mêlé des royales querelles d'Angleterre; il lui
-fâcherait d'être obligé, à cause d'un seul homme, d'avoir noise avec
-un peuple qu'il avait tant aimé!... «Eh bien, mes voisins, si vous ne
-pouvez souffrir mon amitié, commencez... Par saint Georges, qui me
-sait meilleur Anglais que vous, vous verrez si je suis du sang de
-Lancastre!»
-
-La lettre fit bien à Calais et à Londres. Les gros marchands, dans la
-bourse desquels Warwick était obligé de puiser, l'empêchèrent
-d'envoyer des archers à Calais[213], et d'y passer lui-même, comme il
-allait le faire, pour accabler le duc, de concert avec Louis XI.
-
-[Note 213: Deux mille le 18 février, et jusqu'à dix mille qu'il aurait
-conduits en personne. Lettre de l'évêque de Bayeux au roi. Warwick
-ajoute un mot de sa main pour confirmer cette promesse. _Bibl. royale,
-mss. Legrand, 6 février 1470._]
-
-Celui-ci, qui se fiait à Warwick bien plus qu'à Marguerite, et qui
-savait qu'au moment même elle négociait avec le duc de Bourgogne, ne
-se pressait pas de la faire partir; il voulait sans doute donner le
-temps à Warwick de s'affermir là-bas. Plusieurs fois elle s'embarqua,
-mais les vaisseaux du roi qui la portaient étaient toujours ramenés à
-la côte par le vent contraire; chose merveilleuse et qui prouve que le
-roi disposait des vents, ils furent contraires pendant six mois!
-
-Ce retard n'affermit pas Warwick. À peine débarqué, maître et
-vainqueur comme il semblait, il tomba entre les mains d'un conseil de
-douze lords et évêques, les mêmes sans doute qui l'avaient appelé; il
-s'était engagé de ne rien faire, de ne rien donner, sans leur aveu.
-
-La révolution fut impuissante, parce qu'à la grande différence des
-révolutions antérieures, elle ne changea rien à la propriété; elle ne
-donna rien, n'obligea personne, n'engagea personne à la soutenir.
-
-Édouard était resté le roi des marchands: ceux de Bruges l'honoraient
-à l'égal du duc de Bourgogne. Craignant que, d'un moment à l'autre,
-Warwick ne tombât sur la Flandre, le duc se décida enfin pour Édouard,
-qui après tout était son beau-frère. Tout en faisant crier que
-personne ne lui prêtât secours, il loua pour lui quatorze vaisseaux
-hanséatiques, et lui donna cinq millions de notre monnaie[214]. Avec
-cela Édouard emportait une chose qui seule valait des millions, la
-parole de son frère Clarence, qu'à la première occasion il laisserait
-Warwick et reviendrait de son côté[215].
-
-[Note 214: Édouard partit de Flessingue: «Adcompaigné d'environ XII C
-combatans bien prins.» Vaurin.--_Tous anglais_, dit l'anonyme de M.
-Bruce; dans son orgueil national, il ne parle pas des Flamands.--With
-II thowsand Englyshe men.»--Fabian est plus modeste: «With a small
-company of Fleminges and other... a thousand persons,» p. 502.--Polyd.
-Vergilius, p. 663: «Duobus millibus contractis.»--«IX, C. of
-Englismenne and three hundred of Flemmynges.» Warkworth, 13.]
-
-[Note 215: On avait envoyé en France une dame au duc de Clarence pour
-l'éclairer sur le triste rôle qu'on lui faisait jouer. Commines est
-très-fin ici: «Ceste femme n'étoit pas folle, etc.»
-
-La source la plus importante est celle où personne n'a puisé encore,
-le manuscrit de Vaurin. L'anonyme anglais, publié en 1838, par M. J.
-Bruce (for the Cambden Society), n'en est qu'une traduction, ancienne
-il est vrai; c'est, mot à mot, Vaurin, sauf deux ou trois passages qui
-peut-être auraient blessé l'orgueil anglais. Par exemple, le
-traducteur a supprimé les détails du passage d'Édouard à York: il a
-craint de l'avilir en rapportant tant de mensonges. Le récit de Vaurin
-n'en est pas moins marqué au coin de la vérité. Son maître, le duc de
-Bourgogne, étant ami d'Édouard, il ne peut être hostile. V. surtout
-_folio 307_. Glocester y paraît déjà le Richard III de la tradition;
-pour sortir d'embarras, il n'imagine rien de mieux qu'un meurtre: «Et
-dist... qu'il n'estoit point aparant qu'ils peussent partir de ceste
-ville sans dangier, sinon qu'ils tuassent illec en la chambre...»]
-
-Avec une telle assurance, l'entreprise était au fond moins hasardeuse
-qu'elle ne semblait l'être. Édouard renouvela une vieille comédie
-politique que tout le monde connaissait, et dont on voulut bien être
-dupe, las qu'on était de guerre et devenu indifférent. Il joua, sans y
-rien changer, la pièce du retour d'Henri IV; comme lui, il débarqua à
-Ravenspur (10 mars 1471); comme lui, il dit, tout le long de sa route,
-qu'il ne réclamait pas le trône, mais seulement le bien de son père,
-son duché d'York, sa propriété. Ce grand mot de propriété, le mot
-sacré pour l'Angleterre, lui servit de passe-port. Il n'y eut de
-difficulté qu'à York; les gens de la ville voulaient lui faire jurer
-qu'il ne prétendrait jamais rien à la couronne: Où sont, dit-il, les
-lords entre les mains desquels je jurerai? Allez les chercher, faites
-venir le comte de Northumberland. Quant à vous, je suis duc d'York et
-votre seigneur, je ne puis jurer dans vos mains.»
-
-Il poursuivit, et le frère de Warwick, le marquis de Montaigu qui
-pouvait lui barrer la route, le laissa passer. L'autre frère de
-Warwick, l'archevêque d'York, qui gardait Henri VI à Londres, promena
-un peu le roi dans la ville pour tâter la population; il la vit si
-indifférente qu'il ne garda plus Henri que pour le livrer. Édouard
-avait un grand parti à Londres, ses créanciers d'abord, qui désiraient
-fort son retour, puis bon nombre de femmes qui travaillèrent pour lui
-et lui gagnèrent leurs parents, leurs maris; Édouard était le plus
-beau roi du temps.
-
-Dès qu'Édouard et Warwick furent en présence, celui-ci fut abandonné
-de son gendre Clarence. Il pressa la bataille, craignant d'autres
-défections, mit pied à terre, contre son usage, et combattit
-bravement. Mais deux corps de son parti qui ne se reconnurent pas se
-chargèrent dans le brouillard. Son frère Montaigu, qui l'avait
-rejoint, lui porta le dernier coup en prenant, dans la bataille même,
-les couleurs d'Édouard[216]. Il fut tué à l'instant par un homme de
-Warwick qui le surveillait, mais Warwick aussi fut tué. Les corps des
-deux frères restèrent deux jours exposés tout nus à Saint-Paul, pour
-que personne n'en doutât.
-
-[Note 216: Entre les versions contradictoires, je choisis la seule
-vraisemblable: Montaigu avait déjà fait tout le succès d'Édouard, en
-le laissant passer.--«The marquis Montacute was prively agreid with
-king Edwarde, and had gotten on king Eduardes livery. One of the erle
-of Warwike his brether servant, espying this, fel upon hym, and killed
-him.» Warkworth, p. 16 (4º, 1839). Leland, Collectanea (éd. 1774),
-vol. II, p. 505.]
-
-Le jour même de la bataille, Marguerite abordait. Elle voulait
-retourner; les Lancastriens ne le lui permirent pas; ils la
-félicitèrent d'être débarrassée de Warwick et la firent combattre.
-Mais telles étaient les divisions de ce parti, que son chef Somerset,
-au moment de la charge, chargea seul, l'ancien lieutenant de Warwick
-se tenant immobile. Somerset, furieux, le tua devant ses troupes, mais
-la bataille fut perdue (4 mai 1471).
-
-Marguerite, évanouie sur un chariot, fut prise et menée à Londres; son
-jeune fils fut tué dans le combat ou égorgé après. Henri VI survécut
-peu; une tentative s'étant faite en sa faveur, le plus jeune frère
-d'Édouard, cet affreux bossu (Richard III), alla, dit-on, à la tour,
-et poignarda le pauvre prince[217].
-
-[Note 217: Ces événements ont été tellement obscurcis par l'esprit de
-parti et par l'esprit romanesque, qu'il est impossible de savoir au
-juste comment périrent Henri VI et son fils; il est infiniment
-probable qu'ils furent assassinés. Warkworth (p. 21) ne dit qu'un mot,
-mais terriblement expressif: _À ce moment, le duc de Glocester était à
-la Tour_. Que la présence de Marguerite ait pu embarrasser Glocester
-et l'empêcher d'y tuer son mari, comme M. Turner paraît le croire,
-c'est une délicatesse dont le fameux bossu se fût certainement indigné
-qu'on le soupçonnât.--Avant de quitter les Roses, encore un mot sur
-les sources. Les correspondances de Paston et de Plumpton m'ont peu
-servi. Je n'ai fait nul usage du bavardage de Hall et Grafton, qui,
-trouvant les contemporains un peu secs, les délayent à plaisir; pas
-davantage d'Hollingshed, qui a dû peut-être son succès aux belles
-éditions _pittoresques_ qu'on en fit, et dont Shakespeare s'est servi,
-comme d'un livre populaire qu'il avait sous la main.--Une source peu
-employée est celle-ci: The poetical work of Levis Glyn Cothi, a
-celebrated bard, who flourished in the reings of Henri VI, Edward IV,
-Richard III and Henri VIII. Oxford, 1837.]
-
-Un autre semblait tué du même coup; je parle de Louis XI. Cependant,
-dans son malheur, il eut un bonheur, d'avoir conclu une trêve au
-moment même avec le duc de Bourgogne. Son péril était grand. Il y
-avait à parier qu'il allait avoir l'Angleterre sur les bras, un roi
-vainqueur, enflé d'avoir déjà vaincu la France avec Marguerite
-d'Anjou, un roi tout aussi brave qu'Henri V, et qui, disait-on, avait
-gagné neuf batailles rangées, de sa personne, et combattant à pied.
-
-Et ce n'était pas seulement l'Angleterre qui avait été provoquée;
-toute l'Espagne l'était, l'Aragon par l'invasion de Jean de Calabre,
-la Castille par l'opposition du roi aux intérêts d'Isabelle, Foix et
-Navarre pour la tutelle du jeune héritier. Foix venait de s'unir au
-Breton en lui donnant sa fille; et son autre fille, il l'offrait au
-duc de Guienne.
-
-Toute la question semblait être de savoir si Louis XI périrait par le
-Nord ou par le Midi. Son frère (son ennemi depuis qu'il n'était plus
-son héritier, le roi ayant un fils[218]) pouvait faire deux mariages.
-S'il épousait la fille du comte de Foix, il réunissait tout le Midi et
-l'entraînait peut-être dans une croisade contre Louis XI. S'il
-épousait la fille du duc de Bourgogne[219], il réunissait tôt ou tard
-en un royaume gigantesque l'Aquitaine et les Pays-Bas, entre lesquels
-Louis XI périssait étouffé.
-
-[Note 218: Charles VIII était né le 30 juin 1470. Je ne vois, à partir
-de cette époque, aucune année où son père aurait trouvé le temps
-d'écrire pour lui le _Rosier des guerres_. Ce livre élégant, mais
-plein de généralités vagues, ne rappelle guère le style de Louis XI.
-Il est douteux que celui-ci, en parlant de lui-même à son fils, ait
-dit: «Le noble roy Loys unziesme.» V. les deux _mss. de la Bibl.
-royale_.]
-
-[Note 219: Louis XI fait les mensonges les plus singuliers pour
-empêcher ce mariage. Il veut qu'on dise à son frère qu'il n'y
-trouverait «pas grand plaisir,» ni postérité: «M. du Bouchage, mon
-ami, si vous pouvez gagner ce point, vous me mettrez en paradis... Et
-dit-on que la fille est bien malade et enflée...» Duclos.]
-
-Il ne s'agissait plus seulement d'humilier la France mais de la
-détruire et de la démembrer. Le duc de Bourgogne ne s'en cachait pas:
-«J'aime tant le royaume, disait-il, qu'au lieu d'un roi, j'en voudrais
-six.» On disait à la cour de Guienne: «Nous lui mettrons tant de
-lévriers à la queue qu'il ne saura où fuir.»
-
-On croyait déjà la bête aux abois; on appelait tout le monde à la
-curée. Pour tenter les Anglais, on leur offrait la Normandie et la
-Guienne.
-
-La soeur du roi, la Savoyarde, qu'il venait de secourir, lui tourna le
-dos et travailla à mettre contre lui le duc de Milan. Autant en fit
-son futur gendre, Nicolas, fils de Jean de Calabre; il laissa là la
-fille du roi, comme celle d'un pauvre homme, et s'en alla demander la
-riche héritière de Bourgogne et des Pays-Bas.
-
-Ce qui donnait un peu de répit au roi, c'est que ses ennemis n'étaient
-pas encore bien d'accord. Le duc de Bourgogne, qui avait promis sa
-fille à deux ou trois princes, ne pouvait pas les satisfaire. Il
-voulait que les Anglais vinssent; d'autres n'en voulaient pas. Les
-Anglais eux-mêmes hésitaient, craignant d'être pris pour dupes, et
-d'aider à faire un duc de Guienne plus grand que le roi et que tous
-les rois, ce qui fut arrivé s'il eût uni, par ce prodigieux mariage de
-Bourgogne, le Nord et le Midi.
-
-Cependant le printemps semblait devoir finir ces tergiversations. Le
-duc de Guienne avait convoqué dans ses provinces le ban et
-l'arrière-ban, et nommé général le comte d'Armagnac, qui, comme ennemi
-capital du roi, se chargeait de l'exécution[220].
-
-[Note 220: La France et la Guienne étaient déjà comme deux États
-étrangers, ennemis. V. le procès fait par Tristan l'Ermite à un prêtre
-normand qui revenait de Guienne. _Archives du royaume_, J. 950, _25
-février 1471_.]
-
-Le roi, sans alliés, sans espoir de secours, avait, dit-on, imaginé
-d'engager les Écossais à passer en Bretagne, sur ses vaisseaux et sur
-des vaisseaux danois qu'il leur aurait loués.
-
-Il faisait à son frère les dernières offres qu'il pût faire, les
-plus hautes, de le faire _lieutenant général du royaume_ en lui
-donnant sa fille, avec quatre provinces de plus, qui l'auraient mis
-jusqu'à la Loire. Il ne pouvait faire davantage, à moins d'abdiquer
-et de lui céder la place. Mais le jeune duc ne voulait pas être
-_lieutenant_[221].
-
-[Note 221: Son sceau n'est que trop significatif. On l'y voit assis
-avec la couronne et l'épée de justice: _Deus, judicium tuum regi da,
-et justitiam tuum filio regis_, ce qui doit se prendre ici dans un
-sens tout particulier; _judicium_ peut signifier _punition_. V. Trésor
-de numismatique et glyptique, planche XXIII.]
-
-Dès longtemps, le roi avait pris le pape pour juger entre son frère et
-lui. Dans son danger, il obtint du Saint-Siége d'être à jamais, lui et
-ses successeurs, chanoines de Notre-Dame de Cléry. Il ordonna des
-prières pour la paix et voulut que désormais, par toute la France, à
-midi sonnant, on se mît à genoux et l'on dit trois Ave (avril 1472).
-
-Il comptait sur la sainte Vierge, mais aussi sur les troupes qu'il
-faisait avancer, encore plus sur les secrètes pratiques qu'il avait
-chez son frère. Maint officier de celui-ci refusait de lui faire
-serment.
-
-Ce n'était pas la peine de s'engager envers un mourant. Le duc de
-Guienne, toujours délicat et maladif, avait la fièvre quarte depuis
-huit mois et ne pouvait guère aller loin. Il avait fort souffert des
-divisions de sa petite cour; elle était déchirée par deux partis, une
-maîtresse poitevine et un favori gascon. Ce dernier, Lescun, était
-ennemi de l'intervention anglaise, ainsi que l'archevêque de Bordeaux,
-qui jadis en Bretagne avait fait mourir le prince Giles comme ami des
-Anglais. Un zélé serviteur de Lescun, l'abbé de Saint-Jean d'Angeli,
-le débarrassa (sans son consentement) de la maîtresse du duc en
-l'empoisonnant. On crut que, pour sa sûreté, il avait empoisonné en
-même temps le duc de Guienne (24 mai 1472). Lescun, fort compromis,
-fit grand bruit à la mort de son maître; accusa le roi d'avoir payé
-l'empoisonneur, le saisit et le mena en Bretagne pour qu'on en fît
-justice.
-
-Louis XI n'était pas incapable de ce crime[222], du reste fort commun
-alors. Il semble que le fratricide, écrit à cette époque dans la loi
-ottomane et prescrit par Mahomet II[223], ait été d'un usage général
-au XVe siècle parmi les princes chrétiens[224].
-
-[Note 222: Cependant ni Seyssel, ni Brantôme, ne sont des témoins bien
-graves contre Louis XI; tout le monde connaît l'historiette du
-dernier, la prière du roi à la bonne Vierge, etc. M. de Sismondi reste
-dans le doute.--Il ne tient pas au faux Amelgard qu'on ne croye que
-Louis XI empoisonnait aussi les serviteurs de son frère. _Bibl.
-royale, Amelgard, ms. II, XXV, 159 verso._]
-
-[Note 223: Hammer.]
-
-[Note 224: Morts de Douglas et Mar, Viane et Bianca, Bragance et
-Viseu, Clarence, etc., etc.]
-
-Ce qui est sûr, c'est que le mourant n'eut aucun soupçon de son frère;
-le jour même de sa mort, il le nomma son héritier et lui demanda
-pardon des chagrins qu'il lui avait causés. D'autre part, Louis XI ne
-répondit rien aux accusations qui s'élevèrent; ce ne fut que dix-huit
-mois après qu'il déclara vouloir associer ses juges à ceux que le duc
-de Bretagne avait chargés de poursuivre l'affaire. Il n'y eut aucune
-procédure publique, le moine vécut en prison plusieurs années, et fut
-trouvé mort dans sa tour après un orage. On supposa que le diable
-l'avait étranglé.
-
-La mort du duc de Guienne était prévue de longue date, et le roi, le
-duc Bourgogne, jouaient en attendant à qui des deux tromperait
-l'autre[225]. Le roi disait que si le duc renonçait à l'alliance de
-son frère et du Breton, il lui rendrait Amiens et Saint-Quentin, et le
-duc répliquait que si d'abord on les lui rendait, il abandonnerait ses
-amis. Il n'en avait nullement l'intention; il leur faisait dire pour
-les rassurer qu'il ne faisait cette momerie que pour reprendre les
-deux villes. Le roi traîna, et si bien, qu'il apprit la mort de son
-frère, ne rendit rien en Picardie et prit la Guienne.
-
-[Note 225: Ici Commines est bien habile, non-seulement dans la forme
-(qui est exquise, comme partout), mais dans son désordre apparent.
-Quand il a parlé de la grande colère du duc, de l'horrible affaire de
-Nesles, etc., il donne la cause de cette colère, qui est de n'avoir pu
-escroquer Amiens.--Sur Nesle, V. Bulletins de la Société d'histoire de
-France, 1834, partie II, p. 11-17.]
-
-Le duc, furieux d'avoir été trompé dans sa tromperie, lança un
-terrible manifeste où il accusait le roi d'avoir empoisonné son frère
-et d'avoir voulu le faire périr lui-même. Il lui dénonçait une guerre
-à feu et à sang. Il tint parole, brûlant tout sur son passage. C'était
-un bon moyen d'augmenter les résistances et de faire combattre les
-moins courageux.
-
-La première exécution fut à Nesle; cette petite place n'était défendue
-que par des francs-archers; les uns voulaient se rendre, voyant cette
-grande armée et le duc en personne; les autres ne voulaient pas, et
-ils tuèrent le héraut bourguignon. La ville prise, tout fut massacré,
-sauf ceux à qui l'on se contenta de couper le poing. Dans l'église
-même, on allait dans le sang jusqu'à la cheville. On conte que le duc
-y entra à cheval, et dit aux siens: «Saint-Georges! voici belle
-boucherie, j'ai de bons bouchers[226].»
-
-[Note 226: D'autres lui font dire, quand il sort de la ville et la
-voit en feu, ces mélancoliques paroles (presque les mêmes que celles
-de Napoléon sur le champ d'Eylau): «Tel fruit porte l'arbre de la
-guerre!»]
-
-L'affaire de Nesle étonna fort le roi. Il avait ordonné au connétable
-de la raser d'avance, de détruire les petites places pour défendre
-les grosses. Toute sa pensée était d'empêcher la jonction du Breton et
-du Bourguignon, pour cela de serrer lui-même le Breton, de ne pas le
-lâcher, de le forcer de rester chez lui, pendant que le Bourguignon
-perdrait le temps à brûler des villages. Il ordonna pour la seconde
-fois de raser les petites places, et pour la seconde fois le
-connétable ne fit rien du tout. Moyennant quoi, le Bourguignon
-s'empara de Roye, de Montdidier qu'il fit réparer pour l'occuper d'une
-manière durable.
-
-Saint-Pol écrivait au roi pour le prier de venir au secours,
-c'est-à-dire de laisser le Breton libre, et de faciliter la jonction
-de ses deux ennemis. Le roi comprit l'intention du traître et fit tout
-le contraire; il ne lâcha pas la Bretagne, mais il envoya à Saint-Pol
-son ennemi personnel, Dammartin, qui devait partager le commandement
-avec lui et le surveiller. Si Dammartin était arrivé un jour plus
-tard, tout était perdu.
-
-Le samedi, 27 juin, cette grande armée de Bourgogne arrive devant
-Beauvais. Le duc croit emporter la place, ne daigne ouvrir la
-tranchée, ordonne l'assaut; les échelles se trouvent trop courtes; au
-bout de deux coups les canons n'ont plus de quoi tirer. Cependant la
-porte était enfoncée. Peu ou point de soldats pour la défendre (telle
-avait été la prévoyance du connétable), mais les habitants se
-défendaient; la terrible histoire de Nesle leur faisait tout craindre
-si la ville était prise; les femmes même, devenant braves à force
-d'avoir peur pour les leurs, vinrent se jeter à la brèche avec les
-hommes; la grande sainte de la ville, sainte Angadresme, qu'on portait
-sur les murs, les encourageait; une jeune bourgeoise, Jeanne Laîné,
-se souvint de Jeanne d'Arc et arracha un drapeau des mains des
-assiégeants[227].
-
-[Note 227: Le roi, dans son inquiétude, avait voué _une ville
-d'argent_. Il écrit _qu'il ne mangera pas de chair_ que son voeu ne
-soit accompli. (Duclos.) Commines qui était au siége, mais parmi les
-assiégeants, ne sait rien de cet héroïsme populaire. Il n'est guère
-constaté que par les priviléges accordés à la ville et à l'héroïne.
-Ordonnances, XVII, 529.]
-
-Les Bourguignons auraient cependant fini par entrer, ils faisaient
-dire au duc de presser le pas et que la ville était à lui. Il tarda,
-et grâce à ce retard il n'entra jamais. Les habitants allumèrent un
-grand feu sous la porte, qui elle-même brûla avec sa tour; pendant
-huit jours, on nourrit ce feu qui arrêtait l'ennemi.
-
-Le samedi au soir, soixante hommes d'armes se jettent dans la place,
-et il en vient deux cents à l'aube. Faible secours; la ville effrayée
-se serait peut-être rendue; mais le duc en colère n'en voulait plus,
-sinon de force et pour la brûler.
-
-Le dimanche 28, Dammartin campa derrière le duc entre lui et Paris; il
-fit passer toute une armée dans Beauvais, les plus vieux et les plus
-solides capitaines de France, Rouault, Lohéac, Crussol, Vignolle,
-Salazar. Le duc décida l'assaut pour le jeudi. Le mercredi soir,
-couché tout vêtu sur son lit de camp, il dit: «Croyez-vous bien que
-ces gens-là nous attendent?» On lui répondit qu'ils étaient assez de
-monde pour défendre la ville, quand ils n'auraient qu'une haie devant
-eux. Il s'en moqua: «Demain, dit-il, vous n'y trouverez personne.»
-
-C'était à lui une grande imprudence, une barbarie, de lancer les siens
-à l'escalade sans avoir fait brèche, contre ces grandes forces qui
-étaient dans la ville. L'assaut dura depuis l'aube jusqu'à onze
-heures, sans que le duc se lassât de faire tuer ses gens. La nuit,
-Salazar fit une sortie et tua dans sa tente même le grand maître de
-l'artillerie bourguignonne.
-
-Paris envoya des secours, Orléans aussi, malgré la distance.
-
-Le connétable, au contraire, qui était tout près, ne fit rien pour
-Beauvais; il essaya plutôt de l'affaiblir en lui demandant cent
-lances.
-
-Le 22 juillet, le duc de Bourgogne s'en alla enfin, leva le camp, se
-vengeant sur le pays de Caux qu'il traversait, pillant, brûlant. Il
-prit Saint-Valéry et Eu; mais il était suivi de près, son armée
-fondait, on lui enlevait les vivres et tout ce qui s'écartait. Il ne
-put prendre Dieppe, et revint par Rouen. Il resta devant quatre jours,
-afin de pouvoir dire qu'il avait tenu sa parole, que la faute était au
-Breton, qui n'était point venu.
-
-Il n'avait garde de venir. Le roi le tenait et ne le laissait pas
-bouger.
-
-Les ravages de Picardie, ceux de Champagne, ne purent lui faire lâcher
-prise. Il prit Chantocé, Machecoul, Ancenis, en sorte que, perdant
-toujours et ne voyant arriver nul secours, nulle diversion, ni les
-Anglais au nord, ni les Aragonais au midi, le Breton fut trop heureux
-d'avoir une trêve. Le roi le détacha du Bourguignon, comme il avait
-fait trois ans auparavant, et lui donna de l'argent, tout vainqueur
-qu'il était; seulement il gagna une place, celle d'Ancenis (18
-octobre).
-
-Le duc de Bourgogne ne pouvait faire la guerre tout seul, l'hiver
-approchait; il convint aussi d'une trêve (23 octobre).
-
-Louis XI, contre toute attente, s'était tiré d'affaire. Il avait
-décidément vaincu la Bretagne et recouvré tout le midi. Son frère
-était mort, et avec lui mille intrigues, mille espérances de troubler
-le royaume.
-
-Si le roi, dans une telle crise, n'avait pas péri, il fallait qu'il
-fût très-vivace et vraiment durable. Les sages en jugèrent ainsi; deux
-fortes têtes, le gascon Lescun et le flamand Commines, prirent leur
-parti, et se donnèrent au roi.
-
-Commines, né et nourri chez le duc de Bourgogne, avait tout son bien
-chez lui; il était son chambellan et assez avant dans sa confiance.
-Qu'un tel homme, si avisé et parfaitement instruit du fond des choses,
-franchît ce pas, c'était un signe grave. L'autre grand chroniqueur du
-temps, le zélé serviteur de la maison de Bourgogne, Chastellain[228],
-qui pose ici la plume, meurt plus que jamais triste et sombre, et
-visiblement inquiet.
-
-[Note 228: Mort le 20 mars 1474. Ce puissant écrivain commence la
-langue imagée, laborieuse, tourmentée du XVIe siècle, langue souvent
-ridicule dans l'imitateur Molinet. Chastellain fut reconnu, de son
-vivant, pour le maître du style; on mettait sous son nom tout ce qu'on
-voulait faire lire. Cependant, chose bizarre, sa destinée fut celle de
-Charles le Téméraire; l'oeuvre disparut avec le héros, morcelée,
-dispersée, enterrée dans les bibliothèques. MM. Buchon, Lacroix et
-Jules Quicherat en ont exhumé les lambeaux.
-
-L'autre Bourguignon, Jean de Vaurin, me manquera aussi désormais; il
-s'arrête au moment où le rétablissement d'Édouard porte au comble la
-puissance du duc de Bourgogne. La dernière page de Vaurin est un
-remerciement d'Édouard à la ville de Bruges (29 mai 1471).]
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-DIVERSION ALLEMANDE
-
-1473-1475
-
-
-On a vu que le duc de Bourgogne manqua Beauvais d'un jour. Ce fut
-aussi pour n'être pas prêt à temps qu'il perdit Amiens.
-
-Nous en savons les causes, et par le duc lui-même. Il se plaignait de
-n'avoir pas d'armée permanente comme le roi: «Le roi, dit-il, est
-toujours prêt[229].»
-
-[Note 229: Documents Gachard, I, 222. Commines fait aussi, par trois
-fois, cette observation.]
-
-Il était souverain des peuples les plus riches, mais des peuples
-aussi qui défendaient le mieux leur argent. L'argent venait lentement
-chaque année; plus lentement encore se faisait l'armement; l'occasion
-passait.
-
-Le duc s'en prenait surtout à la Flandre, à la malice des Flamands,
-comme il disait[230]. Un hasard heureux[231] nous a conservé
-l'invective qu'il prononça contre eux, en mai 1470, au fort de la
-crise d'Angleterre, lorsqu'il demandait de l'argent pour armer mille
-lances (cinq mille cavaliers), qui serviraient toute l'année.
-
-[Note 230: Depuis qu'il avait été leur prisonnier, il les haïssait.
-Quand ils firent amende honorable, le 15 janvier 1469, il les fit
-attendre «en la nege plus d'une heure et demi.» Documents Gachard, I,
-204.]
-
-[Note 231: C'est une improvisation violente, à la Bonaparte. Le scribe
-de la ville d'Ypres doit l'avoir écrite au moment même où elle fut
-prononcée; on l'a retrouvée dans les Registres de cette ville.]
-
-Les Flamands, dans leur remontrance, avaient respectueusement relevé
-une grave différence entre les paroles du prince et celles de son
-chancelier. Le chancelier avait dit que l'argent serait _levé sur tous
-les pays_ (ce qui eût compris les Bourgognes), et le duc: _levé sur
-les Pays-Bas_. Il répondit durement qu'il n'y avait pas d'équivoque,
-qu'il s'agissait des Pays-Bas, «Et non de mon pays de Bourgogne; il
-n'a point d'argent, il sent la France; mais il a de bonnes gens
-d'armes et les meilleures que j'aie. En tout ceci, vous ne faites rien
-que par subtilité et malice. Grosses et dures têtes flamandes,
-croyez-vous donc qu'il n'y ait personne de sage que vous? Prenez
-garde; _j'ai moitié de France et moitié de Portugal_... Je saurai
-bien y pourvoir... Pour rien au monde je ne romprai mon ordonnance;
-entendez-vous bien, maître Sersanders (c'était le principal député de
-Gand)? Et quels sont ceux qui le demandent? Est-ce Hollande? Est-ce
-Brabant? Vous seuls, grosses têtes flamandes!... Les autres, qui sont
-bien aussi privilégiés, de bien grands seigneurs, comme mon cousin
-Saint-Pol, me laissent user de leurs sujets, et vous voulez m'ôter les
-miens sous prétexte de priviléges, _dont vous n'avez nul_... Dures
-têtes flamandes que vous êtes, vous avez toujours méprisé ou haï vos
-princes; s'ils étaient faibles, vous les méprisiez; s'ils étaient
-puissants, vous les haïssiez; eh bien! j'aime mieux être haï... Il y
-en a, je le sais bien, qui me voudraient voir en bataille avec cinq ou
-six mille hommes, pour y être défait, tué, mis en morceaux... J'y
-mettrai ordre, soyez-en sûrs; vous ne pourrez rien entreprendre contre
-votre seigneur. J'en serais fâché pour vous; ce serait l'histoire du
-pot de verre et du pot de fer!»
-
-L'argent n'en fut pas moins levé fort lentement. Il fut demandé en
-mai; la levée d'hommes ne put se faire qu'en octobre; était-elle
-achevée en décembre? Nous voyons qu'à cette époque le duc, excédé des
-plaintes et des difficultés, écrit aux états assemblés des Pays-Bas
-qu'il aimerait mieux quitter tout, renoncer à toute seigneurie (19
-décembre 1470). En janvier, comme on a vu, il perdit Amiens et
-Saint-Quentin.
-
-On a remarqué cette grave parole, qu'il était à _moitié de France,
-moitié de Portugal_. C'était dire aux Flamands qu'ils avaient un
-maître étranger.
-
-En cette même année 1470, il se proclama étranger à la France même,
-et cela dans une solennelle audience où les ambassadeurs de France
-venaient lui offrir réparation pour les pirateries de Warwick. La
-scène fut étrange; elle effraya, indigna, ses plus dévoués serviteurs.
-
-Il s'était fait faire, pour ce jour, un dais et un trône plus haut
-qu'on n'en vit jamais pour personne, roi ou empereur; un dais d'or, un
-ciel d'or, et tout le reste en descendant de degré en degré, couvert
-de velours noir. Sur ces degrés, dans un ordre sévère, à leurs places
-marquées, la maison et l'état, princes et barons, chevaliers et
-écuyers, prélats, chancellerie. Les ambassadeurs, menés à leur banc,
-se mirent à genoux. Lui, pour les faire lever, sans parler, sans
-mettre la main au chapeau, «les niqua de la tête.» L'affaire à peine
-exposée, il dit avec emportement que les offres de réparation
-n'étaient ni valables, ni raisonnables, ni recevables...--«Eh!
-monseigneur, dit humblement l'homme de Louis XI, daignez écrire
-vous-même ce que vous voulez; le roi signera tout.--Je vous ai dit que
-ni lui, ni vous, vous ne pouvez réparer.--Quoi! dit l'autre sur un ton
-lamentable, on fait bien la paix d'un royaume perdu et de cinq cent
-mille hommes tués, et l'on ne pourrait expier ce petit méfait?...
-Monseigneur, le roi et vous, au-dessus de vous deux vous avez un
-juge...» À cette morale hypocrite, le duc fut hors de lui: «_Nous
-autres Portugais!_ s'écria-t-il, nous avons pour coutume que si ceux
-que nous croyons amis se font amis de nos ennemis, nous les envoyons
-au cent mille diables d'enfer!»
-
-Là-dessus, grand silence... Flamands, Wallons, Français, tous furent
-blessés au coeur[232]. On sentit l'étranger... Il n'avait dit que trop
-vrai; il n'avait rien du pays, rien de son père; le bizarre mélange
-anglo-portugais, qu'il tenait du côté maternel, apparaissait en lui de
-plus en plus; sur le sombre fond anglais, qui toujours devenait plus
-sombre, perçait à chaque instant par éclairs la violence du midi.
-
-[Note 232: Chastellain même, son chroniqueur d'office, et dans une
-chronique qui peut-être passait sous ses yeux, s'en plaint avec une
-noble douleur.--Les instructions du roi à ses ambassadeurs étaient
-bien combinées pour produire cet effet. Elles contiennent une
-énumération de tous les bienfaits de la France envers les ducs de
-Bourgogne; une telle accusation d'ingratitude prononcée dans cette
-occasion solennelle devant tous les serviteurs du duc, pouvait les
-refroidir à son égard, ou même les détacher de lui. _Bibl. royale,
-mss. Baluze, 165, 17 mai_, et dans les _papiers Legrand, carton de
-l'année 1470_. Ces papiers contiennent un autre pamphlet, fort
-hypocrite, sous forme de lettre au roi, contre le duc, qui «dimanche
-dernier... a prist l'ordre de la Jarretière: Hélas! s'il eust bien
-recogneu et pansé à ce que tant vous humiliastes que, _à l'instar de
-Jésus-Christ qui se humilia envers ses disciples_, vous qui estes son
-seigneur, allastes à Péronne à luy, il ne l'eust pas fait, et croy que
-(soulz correction) dame vertu de Sapience lui deffault...» _Bibl.
-royale, mss. Gaignières_, nº 2895 (communiqué par M. J. Quicherat).]
-
-Discordant d'origine, d'idées et de principes, il n'exprimait que trop
-la discorde incurable de son hétérogène empire. Nous avons caractérisé
-cette Babel sous Philippe le Bon (t. VII, liv. XII, ch. IV.). Mais il
-y eut cette différence entre le père et le fils, que le premier,
-Français de naturel, se trouva l'être politiquement, et par ses
-acquisitions de pays français, et par l'ascendant des Croy. Le fils ne
-fut ni Français ni Flamand; loin de s'harmoniser dans un sens ou dans
-l'autre, il compliqua sa complication naturelle d'éléments
-irréconciliables qu'il ne put accorder jamais.
-
-Personne n'éprouvait pourtant davantage le besoin de l'ordre et de
-l'unité. Dès son avénement, il essaya de régulariser ses
-finances[233], en instituant un payeur général (1468). En 1473, il
-entreprit de centraliser la justice, en dépit de toutes les
-réclamations, et fonda une cour suprême d'appel à Malines sur le
-modèle du Parlement de Paris; là devaient être aussi réunies ses
-diverses chambres des comptes. La même année, 1473, il promulgua une
-grande ordonnance militaire, qui résumait toutes les précédentes,
-imposait les mêmes règles aux troupes diverses dont se composaient ses
-armées[234].
-
-[Note 233: _Archives générales de Belgique, Brabant, I, fol. 108_,
-mandement pour contraindre les officiers de justice et de finance à
-rendre compte annuellement, 7 déc. 1470.]
-
-[Note 234: Cette ordonnance innove peu; elle régularise. Elle laisse
-subsister la mauvaise organisation _par lances_, chacune de cinq ou
-six hommes, dont deux au moins étaient inutiles; les Anglais, dans
-leur expédition de 1475 en France, supprimèrent déjà le plus inutile,
-le page.--L'ordonnance exige des écritures, difficiles à obtenir des
-gens de guerre: «le capitaine doit porter toujours un rolet sur lui...
-en son chapeau ou ailleurs.» Ni jeu, ni jurement. Trente femmes
-seulement par compagnie (il y en eut 1,500 au siége de Neuss, quelques
-mille à Granson).--Les ordonnances de 1468 et 1471 sont imprimées dans
-les Mémoires pour l'histoire de Bourgogne (nº 1729, p. 283; celle de
-1473 se trouve dans le Schweitzerische Geschichtforscher (1817), II,
-425-463, et dans Gollut, 846-866).]
-
-Ce besoin d'unité, d'harmonie, motivait sans doute à ses yeux la
-conquête des pays enclavés dans les siens, ou qui semblaient devoir
-s'y ramener par une attraction naturelle. Il avait hérité de bien des
-choses, mais qui toutes semblaient incomplètes. Ne fallait-il pas
-essayer d'arrondir, de lier tant de provinces qui, par occasions
-diverses, étaient échues à la maison de Bourgogne? En leur assurant de
-meilleures frontières, on les eût pacifiées. Par exemple, si le duc
-acquérait la Gueldre, il avait meilleure chance de finir la vieille
-petite guerre des marches de Frise[235].
-
-[Note 235: Amelgard.]
-
-Dans tous les temps, le souverain de la Hollande, des bas pays noyés,
-des boues et des tourbières, fut un homme envieux. Triste portier du
-Rhin, obligé chaque année d'en subir les inondations, d'en curer et
-balayer les embouchures, il semble naturel que ce laborieux serviteur
-du fleuve en partage aussi les profits. Il n'aime pas tellement sa
-bière et ses brouillards qu'il ne regarde parfois vers le soleil et
-les vins de Coblentz. Les alluvions qui descendent lui rappellent la
-bonne terre d'en haut; les barques richement chargées, qui passent
-sous ses yeux, le rendent bien rêveur[236].
-
-[Note 236: Les Allemands félicitent la Hollande du limon que lui
-apporte le Rhin. La Hollande répond que cette quantité énorme de vase,
-de sable (plusieurs millions de toises cubes, chaque année), exhausse
-le lit des rivières et augmente le danger des inondations. V. le livre
-de M. J. Op den Hoof (1826), et tant d'autres sur cette question
-litigieuse. La Prusse revendiquait la libre navigation _jusqu'en mer_;
-la Hollande soutenait que le traité de Vienne porte: _jusqu'à la mer_,
-et elle faisait payer à l'embouchure. Constituée en 1815 le geôlier de
-la France, elle a voulu être le portier de l'Allemagne; c'est pour
-cela qu'on l'a laissé briser.--Ce royaume n'ayant point la base
-allemande qui l'eût affermi (Cologne et Coblentz), ne présentait que
-deux moitiés hostiles. L'empire de Charles le Téméraire avait encore
-moins d'unité, moins de conditions de durée.]
-
-Charles le Téméraire, comme plus tard Gustave, ne pouvait voir
-patiemment que les meilleurs pays du Rhin étaient des terres de
-prêtres. Il éprouvait peu de respect pour cette populace de villes
-libres, de petites seigneuries qui hardiment s'appropriaient le
-fleuve, se mettaient en travers et vendaient le passage. Il comptait
-bien qu'il faudrait tôt ou tard qu'il mît la main sur tout cela et sa
-grande épée de justice.
-
-Au delà, et sur le haut Rhin, n'était-ce pas une honte de voir les
-villes solliciter le patronage des vachers de la Suisse? Serfs
-révoltés des Autrichiens, ces gens de la montagne oubliaient qu'avant
-d'être à l'Autriche, ils avaient été les sujets du royaume de
-Bourgogne.
-
-De Dijon, de Mâcon, de Dôle, par-dessus la pauvre Comté et l'ennuyeux
-mur du Jura, il découvrait les Alpes, les portes de la Lombardie, les
-neiges, illuminées de lumière italienne... Pourquoi tout cela
-n'était-il pas à lui?... Le vrai royaume de Bourgogne, pris dans ses
-anciennes limites, avait son trône aux Alpes, en dominait les pentes,
-dispensait ou refusait à l'Europe les eaux fécondes, versant le Rhône
-à la Provence, à l'Allemagne le Rhin, le Pô à l'Italie[237].
-
-[Note 237: Rien n'indique qu'il eût encore sur tout cela une idée
-arrêtée. Il flotta entre des projets divers: royaume de Gaule
-Belgique, royaume de Bourgogne, vicariat de l'Empire. Le bohémien
-Podiebrad, pour 200,000 florins, se chargeait de le faire empereur; il
-y eut même un traité à ce sujet. (Lenglet.) Ce n'était peut-être qu'un
-moyen d'obliger Frédéric III à composer, en donnant le vicariat et le
-titre de roi, promis depuis longtemps, comme on le voit dans les
-lettres de Pie II à Philippe le Bon. Celui-ci, dans une occasion
-solennelle, dit qu'il eût pu être roi; il ne dit pas de quel royaume.
-(Du Clercq.) Je vois dans un manuscrit que, dès l'origine, Philippe le
-Hardi avait essayé timidement, tacitement, de faire croire que «_La
-duchié de Bourgogne n'estoit yssue ne descendue de France, mais chief
-d'armes à part soy._» _Bibliothèque de Lille, ms. E. G. 33, sub
-fin._--Ce duché _indépendant_ devient royaume dans la pensée de
-Charles le Téméraire. Aux états de Bourgogne, tenus à Dijon en janvier
-1473, il «n'oublia pas de _parler du royaulme de Bourgogne que ceux de
-France ont longtemps usurpé et d'iceluy fait duchée, que tous les
-subjects doivent bien avoir à regret, et dict qu'il avoit en soy des
-choses qu'il n'appartenoit de sçavoir à nul qu'à luy_.»--Je dois cette
-note a l'obligeance de feu M. Maillard de Chambure, archiviste de la
-Côte-d'Or, qui l'avait trouvée dans un _ms._ des Chartreux de Dijon.]
-
-Grande idée et poétique! Était-il impossible de la réaliser? L'Empire
-n'était-il pas dissous? Et tout ce Rhin, du plus haut au plus bas,
-était-ce autre chose qu'une anarchie, une guerre permanente? Ses
-princes n'étaient-ils pas ruinés? n'avaient-ils pas vendu ou engagé
-leurs domaines? L'archevêque de Cologne mourait de faim; ses chanoines
-l'avaient réduit à deux mille florins de rente.
-
-Tous ces princes faméliques se pressaient à la cour du duc de
-Bourgogne, tendaient la main. Plusieurs en recevaient pension, et
-devenaient ses domestiques; d'autres, poursuivis pour dettes,
-n'avaient d'autres ressources que de lui engager leurs provinces, de
-lui vendre, s'il en voulait bien, leurs sujets à bon compte.
-
-Philippe le Bon avait eu pour peu de choses le comté de Namur, pour
-peu le Luxembourg; son fils, sans grande dépense, acquit la Gueldre
-par en bas, par en haut le landgraviat d'Alsace et partie de la
-Forêt-Noire, ceci engagé seulement, mais avec peu de chance de retirer
-jamais.
-
-Le Rhin semblait vouloir se vendre pièce à pièce. Et d'autre part, le
-duc de Bourgogne, pour mille raisons de convenances, voulait acheter
-ou prendre. Il lui fallait la Gueldre pour envelopper Utrecht,
-atteindre la Frise. Il lui fallait la haute Alsace, pour couvrir sa
-Franche-Comté; il lui fallait Cologne, comme entrepôt des Pays-Bas et
-comme grand péage du Rhin. Il lui fallait la Lorraine, pour passer du
-Luxembourg dans les Bourgognes, etc.
-
-Dès longtemps il couvait la Gueldre, et il comptait l'avoir par la
-discorde du vieux duc Arnould et de son fils, Adolphe. Il pensionnait
-le fils, et l'avait fait son domestique. Le fils ne se contenta pas de
-ce rôle; soutenu de sa mère et de presque tout le pays, il se fit duc
-et emprisonna son père. L'occasion était belle pour intervenir au nom
-de la nature, de la piété outragée; Charles le Téméraire la saisit, et
-se fit charger par le pape et l'empereur de juger entre le père et le
-fils[238]; l'Empire seul aurait eu ce droit; l'empereur, qui ne
-l'avait pas, ne pouvait le déléguer, encore bien moins le pape. Le
-Bourguignon n'en jugea pas moins; il décida pour le vieux duc,
-c'est-à-dire pour lui-même; celui-ci, malade, mourant, vendit le duché
-à son juge! et le juge accepta! Une assemblée de la Toison d'Or
-(étrange tribunal) décida que le legs était valable.
-
-[Note 238: Pour rendre le jeune duc plus odieux encore, on le mit en
-face de son vieux père, qui lui présenta le gant de défi. Tout le
-monde fut touché, Commines lui-même (IV, ch. I). Rien n'était plus
-propre à favoriser les vues du duc. V. l'Art de vérifier les dates
-(III, 184), qui est ici l'ouvrage du savant Ernst, et, comme on sait,
-fort important pour l'histoire des Pays-Bas.]
-
-Le fils était dépouillé, comme parricide, à la bonne heure, emprisonné
-par son juge qui profitait de la dépouille.
-
-Mais qu'avaient fait les peuples de la Gueldre pour être vendus ainsi?
-Ce fils même, ce coupable, il avait un enfant, innocent à coup sûr,
-qui n'avait que six ans, et qui était, à son défaut, l'héritier
-légitime. La ville de Nimègue, décidée à ne pas céder ainsi, prit cet
-enfant, le proclama, le promena armé d'une armure à sa taille sur les
-remparts, parmi les combattants qui repoussaient les Bourguignons.
-Ceux-ci l'emportèrent pourtant à la longue, la Gueldre fut occupée, le
-petit duc captif.
-
-La violence et l'injustice avaient bon temps. Il n'y avait plus
-d'autorité au monde, ni roi, ni empereur. Le roi faisait le mort; il
-avait l'air de ne plus penser qu'aux affaires du Midi. L'Empereur,
-pauvre prince, pauvre d'honneur surtout, aurait livré l'Empire pour
-faire la fortune de son jeune Max, par le grand mariage de Bourgogne.
-Maximilien épousa, comme on sait, plus tard; et il fallut que
-mademoiselle de Bourgogne, en l'épousant, lui donnât des chemises.
-
-Au moment même où le duc de Bourgogne s'emparait du petit duc de
-Gueldre, il apprit la mort du duc de Lorraine, et il trouva tout
-simple, dans sa brutalité, d'enlever le jeune René de Vaudemont, qui
-succédait[239], croyant prendre l'héritage avec l'héritier. C'était ne
-prendre rien. La personne du duc était peu en Lorraine[240]; on ne
-pouvait rien avoir que par les grands seigneurs du pays. Il relâcha
-René (août).
-
-[Note 239: Non sans contestation cependant, au moins pour constater le
-droit de choisir: «Entrèrent en division de sçavoir pour l'advenir qui
-estoit celuy qui debvoit estre prince et duc du pays. Les uns disoient
-M. le bâtard de Calabre... Les autres disoient: Non, nous manderons au
-vieux roy René... Non, disoient les autres, il n'est mye venu, ny
-aussy de la ligne, que à cause de madame Ysabeau, sa femme. Ils
-dirent: Qui prendrons-nous donc?...» Chronique de Lorraine. Preuves de
-D. Calmet, p. XLVIII.]
-
-[Note 240: Il y paraît aux _Remontrances_ (si hardies) _faictes au duc
-René II sur le reiglement de son estat_, à la suite du Tableau de
-l'histoire constitutionnelle du peuple lorrain, par M. Schütz, Nancy,
-1843.]
-
-On voyait bien qu'un homme si violent et si en train de prendre
-n'avait plus besoin de prétexte. Cependant, il allait avoir une
-entrevue avec l'empereur, et celui-ci, bas et intéressé comme il
-était, ne pouvait manquer de lui donner encore tout ce que les titres,
-les sceaux, les parchemins, peuvent ajouter de force à la force des
-armes.
-
-Metz devait être honorée de l'entrevue des deux princes[241].
-Seulement, le duc voulait qu'on lui permît _d'occuper une porte_, au
-moyen de quoi il aurait fait entrer autant de gens qu'il eût voulu. Sa
-sage ville répondit qu'il n'y avait place que pour six cents hommes,
-que les gens de l'empereur remplissaient tout déjà, sans parler des
-paysans qui, à l'approche des troupes, étaient venus se réfugier à
-Metz. La furie des envoyés bourguignons, à cette réponse, prouva
-d'autant mieux qu'ils n'auraient pris que pour garder. «Coquenaille!
-vilenaille!» criaient-ils en partant. Et le duc: «Je n'ai que faire de
-leur permission; j'ai les clefs de leur ville.»
-
-[Note 241: Le duc fait savoir au roi d'Angleterre: «Que les princes
-d'Alemaigne, en continuant ce que nagaires ils ont mis avant touchant
-l'apaisement des différan d'entre le roy Loys et mondit seigneur...
-ont miz suz une journée de la cité de Mez, au premier lundi de
-décembre, et ont requis ledit roy Loys et mondit seigneur y envoyer
-leur députés, instruiz des droits que chascun deulx prétend.»
-_Archives communales de Lille, E, 2; sans date._]
-
-L'entrevue eut lieu à Trèves[242]. Elle brouilla les deux princes.
-D'abord le duc se fit attendre, et il écrasa l'empereur de son faste.
-Les Bourguignons rirent fort quand ils virent les Allemands, leurs
-amis et gendres futurs, si lourds, si pauvres; ils ne purent
-s'empêcher de les trouver bien sales[243], pour des gens qui venaient
-épouser. Le mariage n'était pas trop sûr, quoique le petit Max eût
-permission d'écrire à mademoiselle de Bourgogne; il n'était pas le
-seul; d'autres avaient eu cette faveur.
-
-[Note 242: Voir Commines, les preuves dans Lenglet, les documents
-Gachard, Diebold Schilling, etc.]
-
-[Note 243: Le duc remercia l'empereur d'avoir fait un si long voyage
-_pour lui faire honneur_. Frédéric, voyant qu'il voulait tirer
-avantage de cela, aurait répliqué, selon l'historien de la maison
-d'Autriche: «Les empereurs imitent le soleil; ils éclairent de leur
-majesté les princes les plus éloignés; par là ils leur rappellent
-leurs devoirs d'obéissance.» Fugger.]
-
-L'archevêque de Mayence, chancelier de l'Empire, ouvrit la conférence
-par les phrases ordinaires, déplorant au nom de l'empereur que les
-guerres qui troublaient la chrétienté ne permissent point aux princes
-de s'unir contre le Turc. Le chancelier de Bourgogne répondit par une
-longue accusation de l'auteur de ces guerres, du roi qu'il dénonça
-solennellement comme ingrat, traître, _empoisonneur_... Le roi, par
-représailles, occupa Paris, tout l'hiver, du jugement d'un homme que
-le duc aurait payé pour l'empoisonner.
-
-Le duc fit confirmer par l'empereur son étrange jugement dans
-l'affaire de Gueldre, et s'en fit donner l'investiture; il lui en
-coûta, dit-on, 80,000 florins. Il voulait ensuite que l'empereur, en
-faveur du prochain mariage, l'investît de quatre autres fiefs
-d'Empire, de quatre évêchés: Liége, Utrecht, Tournay et Cambrai. Cela
-fait, il fallait qu'il le nommât vicaire impérial, roi de Gaule
-Belgique ou de Bourgogne... Le tout signé, scellé, il n'eût pas eu la
-fille.
-
-L'empereur le sentait. Les princes allemands, soutenus par le roi, se
-montraient peu disposés à laisser vendre l'Empire en détail. Cependant
-il était difficile de rompre en face. Les Bourguignons étaient en
-force à Trèves, et le pauvre empereur n'eût pas trouvé de sûreté à
-rien refuser. Déjà les ornements royaux, sceptre, manteau, couronne
-étaient exposés à l'église de Saint-Maximin[244]; chacun allait les
-voir. La cérémonie devait avoir lieu le lendemain. La nuit ou le
-matin, l'empereur se mit dans une barque, descendit la Moselle; le duc
-resta duc, comme auparavant.
-
-[Note 244: M. de Gingins affirme hardiment contre tous les
-contemporains, qu'il ne s'agissait pas de royauté (p. 158). V. ce
-qu'en dit l'évêque de Lisieux, qui était alors à Trèves, Amelg. exc.
-Amplissima Collectio, IV, 767-770.]
-
-Mais, s'il avait manqué la royauté, il semblait ne pouvoir manquer le
-royaume. Dans les derniers mois de 1473, il fit deux pas qui, avec
-celui de Gueldre, effrayèrent tout le monde.
-
-Il se fit nommer par l'électeur de Cologne, avoué défenseur et
-protecteur de l'électorat. Il se fit donner en Lorraine quatre places
-fortes aux frontières, et, de plus, le libre passage, c'est-à-dire la
-faculté d'occuper tout quand il voudrait. Les grands seigneurs qui
-formaient le conseil lui livrèrent ainsi le duché. Ils allèrent à
-Nancy, et il fit une _entrée_ à côté du jeune duc, qui ne pouvait plus
-s'opposer à rien (15 décembre).
-
-La Gueldre en août; en novembre, Cologne; en décembre, la Lorraine.
-Malgré l'hiver, au même mois, du poids de ce triple succès, il tomba
-sur l'Alsace.
-
-Le 21 décembre, sa bannière redoutée apparut aux défilés des Vosges.
-Il entrait chez lui, dans un pays à lui, pour faire grâce et justice,
-et il se fit conduire par celui même contre qui tout le monde
-demandait justice, par son gouverneur Hagenbach. Pour cette tournée
-seigneuriale, il n'amenait pas moins de cinq mille cavaliers, des
-étrangers, des Wallons, qui n'entendaient rien à la langue du pays,
-impitoyables et comme sourds.
-
-Colmar n'eut que le temps de fermer ses portes. Bâle armait, veillait;
-elle illuminait chaque nuit le pont du Rhin. Tout le pays était en
-prières; Mulhouse, contre qui il avait prononcé des paroles terribles,
-désespéra de son salut; les rues y étaient pleines de gens qui
-disaient les prières des agonisants; ils chantaient des litanies, ils
-pleuraient; les enfants aussi, sans savoir de quoi[245].
-
-[Note 245: Schreiber (Taschenbuch für Geschichte und Alterthum in
-Suddeutschland, 1840), p. 24, d'après le greffier de Mulhouse.]
-
-Il faut dire ce qu'était ce terrible Hagenbach à qui le duc avait
-confié le pays. D'abord il en était, il y avait eu mainte aventure peu
-honorable; tout ce qu'il y faisait, juste ou injuste, semblait une
-revanche.
-
-On contait qu'il avait commencé sa fortune d'une manière
-singulière[246]. Quand le vieux duc devint chauve, et que beaucoup de
-gens se faisaient tondre pour lui faire plaisir, il y eut pourtant des
-récalcitrants qui tenaient à leur chevelure; Hagenbach s'établit,
-ciseaux en mains, aux portes de l'hôtel, et lorsqu'ils arrivaient, il
-les faisait tondre sans pitié.
-
-[Note 246: Olivier de la Marche, II, 227, Selon Trithème: «Ex
-_rustico_ nobilis,» selon d'autres, d'une famille très-_noble_.
-Bâtard, peut-être, cela concilierait tout.]
-
-Voilà l'homme qu'il fallait au duc, un homme prêt à tout, qui ne vît
-d'obstacle à rien;--et non plus un Commines qui aurait montré à chaque
-instant le difficile et l'impossible. Hagenbach, arrivant en Alsace,
-dans un pays mal réglé, plein de choses flottantes, qu'il fallait peu
-à peu ordonner, trouva le vrai moyen de désespérer tout le monde; ce
-fut de mettre partout et tout d'abord ce qu'il appelait l'ordre, la
-règle et le droit.
-
-La première chose qu'il fit, ce fut de rétablir la sûreté des routes,
-à force de pendre; le voyageur ne risquait plus d'être volé, mais
-d'être pendu[247]. Il se chargea ensuite de régler les comptes de la
-ville libre de Mulhouse et des sujets du duc, comptes obscurs, les uns
-et les autres étant à la fois créanciers et débiteurs; pour faire
-payer Mulhouse, il lui coupait les vivres[248]. Autre compte avec les
-seigneurs; Hagenbach les somma de recevoir les sommes pour lesquelles
-le souverain du pays leur avait jadis engagé des châteaux; sommes
-minimes, et tel de ces châteaux était engagé depuis cent cinquante
-ans. Les détenteurs se souciaient peu d'être payés; mais Hagenbach les
-payait de force et l'épée à la main. L'un de ces seigneurs engagistes
-était la riche ville de Bâle, qui, pour vingt mille florins prêtés,
-tenait les deux villes, Stein et Rheinfelden; un matin, Hagenbach
-apporte la somme; les Bâlois auraient bien voulu ne pas la
-recevoir[249].
-
-[Note 247: «Berne et Soleure l'accusaient surtout de faire périr leurs
-messagers pour prendre les dépêches.» La bataille de Morat, p. 7;
-brochure communiquée par M. le colonel May de Buren.--Tillier, Hist.
-de Berne, II, 204.]
-
-[Note 248: «Il disait aux gens de Mulhouse que leur ville ne serait
-jamais qu'une étable à vaches tant qu'elle serait l'alliée des
-Suisses, et que, si elle se soumettait au duc, elle deviendrait le
-_Jardin des roses_ et la couronne du pays.» Diebold Schilling, p. 82.
-_Rosgarten_, qu'on a toujours mal entendu ici, est une allusion au
-Heldenbuch; il signifie la cour des héros, le rendez-vous des nobles,
-etc.]
-
-[Note 249: Sur cette affaire, la chronique la plus détaillée est celle
-de Nicolas Gering, que possède en _ms._ la _Bibliothèque de Bâle_ (2
-vol. in-folio, sur les années 1473-1479). Je dois cette indication à
-l'obligeance de M. le professeur Gerlach, conservateur de cette
-bibliothèque.]
-
-Il disputait aux nobles leur plus cher privilége, le droit de chasse.
-Il disputa aux petites gens leur vie, leurs aliments, frappant le blé,
-le vin, la viande, _du mauvais denier_; c'était le nom de cette taxe
-détestée. Thann refusa de payer, et elle paya de son sang; quatre
-hommes y furent décapités.
-
-Les Suisses qui jusque-là étendaient peu à peu leur influence sur
-l'Alsace, qui avaient donné à Mulhouse le droit de combourgeoisie,
-intercédaient souvent près d'Hagenbach et n'en tiraient que moquerie.
-Dès son arrivée dans le pays, il avait planté la bannière ducale sur
-une terre qui dépendait de Berne, et Berne ayant porté plainte, le duc
-avait répondu: «Il ne m'importe guère que mon gouverneur soit agréable
-à mes gens ou à mes voisins; c'est assez qu'il me plaise, à moi!» De
-ce moment les Suisses firent un traité avec Louis XI et renoncèrent à
-l'alliance bourguignonne (13 août 1470)[250]; le duc rendit la terre
-usurpée.
-
-[Note 250: Tschudi; Ochs.]
-
-Il n'y avait rien que d'ajourné; on le sentait; Hagenbach, se voyant
-si bien appuyé, laissait échapper des plaisanteries menaçantes. Il
-disait de Strasbourg: «Qu'ont-ils besoin de bourgmestre? ils en auront
-un de ma main, non plus un tailleur, un cordonnier, mais un duc de
-Bourgogne.» Il disait de Bâle: «Je voudrais l'avoir en trois jours!»,
-et de Berne: «L'ours, nous allons bientôt en prendre la peau pour nous
-en faire une fourrure.»
-
-Le 24 décembre, veille de Noël, le duc, conduit par Hagenbach, arrive
-à Brisach, et tous les habitants, en grande crainte, vont au-devant en
-procession. Il se met en bataille sur la place et leur fait faire un
-serment, non plus comme le premier qui réservait leurs priviléges,
-mais pur et simple, sans réserve. Il sort, escorté d'Hagenbach, qui
-bientôt rentre avec un millier de Wallons; ils se répandent, pillent,
-violent; les pauvres habitants obtiennent à grand'peine que le duc
-éloigne ces brigands de la ville; du reste, il approuve Hagenbach;
-depuis qu'il avait manqué sa royauté à Trèves, il détestait les
-Allemands: «Tant mieux, dit-il, sur l'affaire de Brisach; Hagenbach a
-bien fait; ils le méritent; il faut les tenir ferme.»
-
-Les Suisses obtinrent un délai pour Mulhouse. Mais le duc dit à leurs
-envoyés que ce serait Hagenbach avec le maréchal de Bourgogne qui
-réglerait tout, qu'au reste, ils le suivissent à Dijon, et qu'il
-aviserait.
-
-Il partit, laissant Hagenbach maître, juge et vainqueur, et qui
-semblait fol de joie et d'insolence: «Je suis pape, criait-il, je suis
-évêque, je suis empereur et roi.»
-
-Il se maria le 24 janvier, et prit pour faire la noce cette ville même
-de Thann, ensanglantée récemment, ruinée. Ce mariage fut une occasion
-d'extorsions, puis de réjouissances folles, d'étranges bacchanales, de
-farces lubriques[251].
-
-[Note 251: Je ne puis retrouver la source où M. de Barante a pris
-l'histoire des femmes mises nues en leur couvrant la tête, pour voir
-si les maris les reconnaîtront.]
-
-Tant de choses faites impunément lui firent croire qu'il pouvait en
-tenter une, la plus grave de toutes, la suppression des corps de
-métiers, des bannières, autrement dit la désorganisation et le
-désarmement des villes. Tout cela, disait-il, en haine des monopoles:
-«Quelle belle chose que chacun puisse sans entrave, travailler,
-commercer comme il veut!»[252].
-
-[Note 252: Telles sont à peu près les paroles que lui fait dire son
-savant apologiste, M. Schreiber, et qu'il a probablement tirées de
-quelque bonne source.]
-
-Faire un tel changement, dans un pays surtout qui n'appartenait pas au
-duc, qui était simplement engagé et toujours rachetable, c'était chose
-hasardeuse. Les villes n'en attendirent pas l'exécution; elles
-rappelèrent leur maître Sigismond; l'évêque de Bâle forma une vaste
-ligue entre Sigismond, les villes du Rhin, les Suisses et la France.
-
-Il y avait longtemps que le roi préparait tout ceci. Depuis trente ans
-qu'il avait connu les Suisses à la rude affaire de Saint-Jacques, il
-les aimait fort, les ménageait et les caressait. Il avait été leur
-voisin en Dauphiné; son principal agent, dans les affaires suisses,
-fut un homme qui était des deux pays à la fois, administrateur du
-diocèse de Grenoble, et prieur de Munster en Argovie, un prêtre actif,
-insinuant[253]. Il ne se laissa nullement décourager par les anciens
-rapports des Suisses avec la maison de Bourgogne, qui en avait cinq
-cents à Montlhéry. Le chef de ces cinq cents, le grand ami des
-Bourguignons à Berne, était un homme fort estimé et d'ancienne
-maison, le noble Bubenberg. Le roi lui suscita un adversaire à Berne
-même dans le riche et brave Diesbach, de noblesse récente (c'étaient
-des marchands de toile). Au moment où le duc accepta les terres
-d'Alsace et les querelles de toutes sortes qui y étaient attachées, le
-roi accueillit Diesbach comme envoyé de Berne (juillet 1469). Un an
-après, lorsqu'Hagenbach planta la bannière de Bourgogne sur terre
-bernoise, dans la première indignation du peuple, avant que le duc eût
-fait réparation, on brusqua un traité entre le roi de France et les
-Suisses, dans lequel ils renonçaient expressément à l'alliance de
-Bourgogne (13 août 1470). L'année suivante, le roi intervint en Savoie
-pour défendre la duchesse sa soeur, contre les princes savoyards, les
-comtes de Bresse, de Romont et de Genève, amis et serviteurs du duc de
-Bourgogne; mais il ne voulut rien faire qu'avec ses chers amis les
-Suisses; il régla tout avec eux et de leur avis. C'était là une chose
-bien populaire et qui leur rendait le roi bien agréable, de les faire
-ainsi maîtres et seigneurs dans cette fière Savoie, qui jusque-là les
-méprisait.
-
-[Note 253: Tout ceci est exposé avec beaucoup de netteté, d'exactitude
-(matérielle), dans le très-érudit et très-passionné petit livre de M.
-le baron de Gingins-la-Sarraz. Descendu d'une noble maison toute
-dévouée à la Savoie et au duc de Bourgogne, il a pris la tâche
-difficile de réhabiliter Charles le Téméraire et d'en faire un prince
-doux, juste, modéré.]
-
-Aussi, dans le moment critique où le duc fit à l'Alsace sa terrible
-visite, en décembre 1473, Diesbach courut à Paris, et le 2 janvier il
-écrivit (sous la dictée du roi sans doute) un traité admirable pour
-Louis XI, qui lui permettait de lancer les Suisses à volonté et de les
-faire combattre, en se retirant lui-même. Les cantons lui vendaient
-six mille hommes au prix honnête de quatre florins et demi par mois;
-de plus, vingt mille florins par an, tenus tout prêts à Lyon; _si le
-roi ne pouvait les secourir_, il était quitte pour ajouter vingt
-mille florins par trimestre. Sommes minimes, en vérité,
-désintéressement incroyable. Il était trop visible qu'il y avait, au
-profit des meneurs, des articles secrets.
-
-Diesbach était à Paris, et l'homme du roi, le prêtre de Grenoble était
-en Suisse; il courait les cantons la bourse à la main.
-
-Un grand mouvement se déclare contre le duc de Bourgogne. Voilà les
-villes du Rhin qui se liguent et donnent la main aux villes suisses.
-Voilà les Suisses qui reçoivent et mènent en triomphe leur ennemi,
-l'autrichien Sigismond; ils jurent à l'éternel adversaire de la Suisse
-éternelle amitié. Les villes se cotisent; on fait en un moment les
-80,000 florins convenus pour racheter l'Alsace; le 3 avril, Sigismond
-dénonce au duc de Bourgogne que l'argent est à Bâle, qu'il ait à lui
-restituer son pays.
-
-Dans ce flot qui montait si vite, un homme devait périr, Hagenbach; et
-il augmentait à plaisir la fureur du peuple. On contait de lui des
-choses effroyables; il aurait dit: «Vivant, je ferai mon plaisir;
-mort, que le Diable prenne tout, âme et corps, à la bonne heure!»
-
-Il poursuivait d'amour une jeune nonne; les parents l'ayant fait
-cacher, il eut l'impudence incroyable de faire crier par le crieur
-public qu'on eût à la ramener, sous peine de mort.
-
-Un jour, il était à l'église en propos d'amour avec une petite femme,
-le coude sur l'autel, l'autel tout paré pour la messe; le prêtre
-arrive: «Comment, prêtre, ne vois-tu pas que je suis là? Va-t'en,
-va-t'en!» Le prêtre officia à un autre autel; Hagenbach ne se
-dérangea pas, et l'on vit avec horreur qu'il tournait le dos pour
-baiser sa belle, à l'élévation de l'hostie[254].
-
-[Note 254: Schreiber, 43. Je me suis servi aussi, pour la chute
-d'Hagenbach, d'une _chronique manuscrite_ de Strasbourg, dont le
-savant historien de l'Alsace, M. Strobel, a bien voulu me communiquer
-une copie.]
-
-Le 11 avril, il donne ordre aux gens de Brisach de sortir pour
-travailler aux fossés; aucun n'osait sortir, craignant de laisser à la
-merci des gens du gouverneur sa femme et ses enfants. Les soldats
-allemands, qui depuis longtemps n'étaient pas payés, se mettent du
-côté des habitants. On saisit Hagenbach. Sigismond arrivait, et déjà
-il était à Bâle. Un tribunal se forme; les villes du Rhin, Bâle même
-et Berne, toutes envoient pour juger Hagenbach. De la prison au
-tribunal, les fers l'empêchant de marcher, on le tira dans une
-brouette, parmi des cris terribles: Judas! Judas! On le fit dégrader
-par un héraut impérial, et le soir même (9 mai), aux flambeaux, on lui
-coupa la tête. Sa mort valut mieux que sa vie[255]. Il souriait aux
-outrages, ne dénonça personne à la torture et mourut chrétiennement.
-Cependant, la tête qu'on montre à Colmar (si c'est bien celle
-d'Hagenbach), cette tête rousse, hideuse, les dents serrées, exprime
-l'obstination désespérée et la damnation.
-
-[Note 255: La complainte est dans Diebold, p. 120. Je ne connais pas
-de plus pauvre poésie.]
-
-Le duc vengea son gouverneur en ravageant l'Alsace, mais il ne la
-recouvra point. Il ne réussit pas mieux à prendre Montbéliard, et il
-indigna tout le monde par le moyen qu'il employa. Il fit saisir à sa
-cour même le comte Henri[256]; on le mena devant sa ville; on le mit à
-genoux sur un coussin noir, et l'on fit dire aux gens qui étaient dans
-la place qu'on allait couper la tête à leur maître s'ils ne se
-rendaient. Cette cruelle comédie ne servit à rien.
-
-[Note 256: Sous le prétexte que, pour lui faire injure, il était venu:
-«Passez près du duc, ses gens tout vestus de jaune.» Olivier de la
-Marche. Il avoue qu'il fut chargé d'exécuter le guet-apens; son maître
-lui donna plusieurs fois ces vilaines commissions.]
-
-Le duc avait besoin de se relever par quelque grand coup, une guerre
-heureuse; il en trouvait l'occasion dans l'affaire de Cologne, tout
-près de chez lui, à l'entrée des Pays-Bas, une guerre à coup sûr, il
-lui semblait, parce qu'il était là à portée de ses ressources. Malgré
-la perte de l'Alsace, il était rassuré par une trêve que le roi venait
-de conclure avec lui (1er mars)[257]. Il l'était par les nouvelles
-pacifiques qui lui venaient de Suisse. Le comte de Romont, Jacques de
-Savoie, avait réussi à rendre force au parti bourguignon. Les
-ambassadeurs de Bourgogne et de Savoie avaient excusé Hagenbach,
-rappelant aux Suisses que jamais ils n'avaient mieux vendu leurs
-boeufs et leurs fromages, faisant entendre enfin que si le roi payait,
-le duc pouvait payer encore mieux.
-
-[Note 257: «Le roi sollicitoit fort de l'alonger, _et qu'il feist à
-son aise_ en Alemaigne.» Commines.]
-
-Il reçut ces nouvelles en mai, à Luxembourg. En même temps, il tirait
-parole d'Édouard pour une descente en France. Les conditions qu'il
-faisait à l'Angleterre sont telles qu'il y a apparence que le traité
-n'était pas sérieux. Il lui donnait tout le royaume de France, et
-lui, duc de Bourgogne, il se contentait de Nevers, de la Champagne et
-des villes de la Somme. Il signa le traité le 25 juillet[258], et le
-30 il s'établit dans son camp, près de Cologne, devant la petite ville
-de Neuss, qu'il assiégeait depuis le 19[259].
-
-[Note 258: Rymer. Ce traité fut accompagné d'un acte par lequel
-Édouard accordait à _la duchesse sa soeur_ (c'est-à-dire aux Flamands
-qui s'autoriseraient de son nom), la permission de tirer de
-l'Angleterre des laines, des étoffes de laine, de l'étain, du plomb,
-et d'y importer des marchandises étrangères.]
-
-[Note 259: Loehrer, Geschichte der stadt Neuss, 1840; ouvrage sérieux
-et fondé sur les documents originaux. Voir aussi une _Histoire
-manuscrite du siége de Nuits, Bibliothèque de Lille_, D. H. 18.]
-
-L'archevêque de Cologne, Robert de Bavière, en guerre avec son noble
-chapitre, avait, comme on a vu, décliné le jugement de l'empereur, et
-s'était nommé pour avoué et défenseur le duc de Bourgogne. Celui-ci,
-envoyant à Cologne ordre d'obéir, n'y gagna qu'un outrage: la
-sommation déchirée, le héraut insulté, les armes de Bourgogne jetées
-dans la boue. Les chanoines, tous seigneurs ou chevaliers du pays,
-élurent évêque un des leurs, Hermann de Hesse, frère du landgrave.
-
-Cet Hermann, appelé plus tard Hermann le _Pacifique_, n'en fut pas
-moins le défenseur de l'Allemagne contre le duc de Bourgogne. Il se
-jeta dans Neuss, le tint là tout un an, de juillet en juillet. Là se
-brisa cette grande puissance, mêlée de tant d'États, ce monstre qui
-faisait peur à l'Europe. Les Suisses eurent la gloire d'achever.
-
-L'acharnement extraordinaire que le duc montra contre Neuss ne tint
-pas seulement à l'importance de ce poste avancé de Cologne, mais sans
-doute aussi au regret, à la colère d'avoir fait à cette petite ville
-des offres exagérées, déloyales même et malhonnêtes, et d'avoir eu la
-honte du refus. Pour la séduire, il avait été, lui défenseur de
-l'électeur et de l'électorat, jusqu'à offrir à Neuss de l'en
-affranchir, de la rendre indépendante de Cologne, en sorte qu'elle
-devînt ville libre, immédiate, impériale[260]. Refusé, il s'aheurta à
-sa vengeance et il oublia tout, y consuma d'immenses ressources et s'y
-épuisa. Tout le monde, dès qu'on le vit cloué là, s'enhardit contre
-lui. Il s'y établit le 30 juillet, et, dès le 15 août, le jeune René
-traita avec Louis XI. Le bruit courait que René était déshérité de son
-grand-père, le vieux René, qui aurait promis la Provence au duc de
-Bourgogne[261]. Louis XI prit ce prétexte pour saisir l'Anjou.
-
-[Note 260: Chronicon magnum Belgicum, p. 411. Loehrer, p. 143.]
-
-[Note 261: Les objections de Legrand à ceci (_Hist. ms., livre_ XIX,
-p. 50) ne me paraissent pas solides. V. plus bas.]
-
-Le duc reçut devant Neuss, en novembre, le solennel défi des Suisses
-qui entraient en Franche-Comté, et presque aussitôt il apprit qu'ils y
-avaient gagné sur les siens une sanglante bataille à Héricourt (13
-novembre). Le pays désarmé n'avait guère eu que ses milices à opposer
-aux Suisses. Le hasard voulut cependant qu'à ce moment Jacques de
-Savoie, comte de Romont, amenât d'Italie un corps de Lombards. Ce
-renfort ne fit que rendre la défaite plus grave, et les Italiens, sur
-lesquels le duc comptait pour prendre Neuss, y arrivèrent déjà
-battus.
-
-Son échec de Beauvais lui avait laissé une estime médiocre de ses
-sujets. Il fait venir deux mille Anglais, et, pour faire une guerre
-plus savante, il avait engagé en Lombardie des soldats italiens. Eux
-seuls s'entendaient aux travaux des siéges, et leur bravoure semblait
-incontestable depuis que les Suisses avaient reçu à l'Arbedo une si
-rude leçon du Piémontais Carmagnola.
-
-Venise avait ordinairement à son service les plus habiles condottieri,
-Carmagnola autrefois, et alors le sage Coglione. Mais quelque offre
-que pût faire le duc de Bourgogne, il ne put attirer à son service ce
-grand tacticien. Venise eût craint de déplaire à Louis XI, si elle eût
-prêté son général. Coglione, dont la prudence était proverbiale,
-répondit qu'il était le serviteur du duc et le servirait volontiers,
-«mais en Italie.» Ce dernier mot était significatif; les Italiens
-croyaient voir un jour ou l'autre le conquérant au delà des
-Alpes[262].
-
-[Note 262: Lui-même admet cette supposition: «Et a bien intention d'en
-user en temps et lieu.» Instruction à M. de Montjeu, envoyé devers la
-seigneurie de Venise et le capitaine Colion. _Bibl. royale, mss.
-Baluze_, et la copie dans les _Preuves de Legrand, carton 1474_.]
-
-Dans la route d'aventures où entrait le duc de Bourgogne, se mettant à
-violer les églises du Rhin, sans souci du pape ni de l'empereur, il ne
-lui fallait pas des hommes si prudents, qui auraient gardé leur
-jugement et se seraient donnés avec mesure, mais de vrais mercenaires,
-des aventuriers, qui, vendus une fois, allassent, les yeux fermés, au
-mot du maître, par le possible et l'impossible. Tel lui parut le
-capitaine napolitain Campobasso, homme fort suspect, fort dangereux,
-qui se vantait d'être banni pour sa fidélité héroïque au parti
-d'Anjou.
-
-Le duc de Bourgogne n'avait pas une armée devant Neuss, mais bien
-quatre armées, qui se connaissaient peu et ne s'aimaient pas: une de
-Lombards, une d'Anglais, une de Français, une enfin d'Allemands; parmi
-ceux-ci servait une bande, nullement allemande, des malheureux
-Liégeois, obligés de combattre pour le destructeur de Liége.
-
-Le siége commença par une formidable procession que le duc fit faire
-autour de la ville; six mille superbes cavaliers défilèrent, armés
-(homme et cheval) de toutes pièces; nulle armée moderne ne peut donner
-l'idée d'un tel spectacle. Chacune de ces armures d'acier, ouvragées,
-dorées, damasquinées, battues à grands frais à Milan, étonne, effraye
-encore dans nos musées, oeuvres d'art patient, et la plus splendide
-parure que l'homme ait portée jamais, à la fois galante et terrible.
-
-Terrible en plaine. Mais sur la montagne de Neuss, dans ce fort petit
-nid, les durs fantassins de la Hesse ne firent que rire de cette
-cavalerie. La bière ne manquait pas, ni le vin, ni le blé; le brave
-chanoine Hermann leur avait amassé des vivres; soir et matin il
-faisait jouer de la flûte sur toutes les tours.
-
-La première chose que fit le duc, ce fut d'ordonner aux Lombards
-d'aller prendre une île, en face de la ville. Ces cavaliers bardés de
-fer, peu propres à ce coup de main, obéirent courageusement et plus
-d'un se noya. On recourut alors au moyen plus lent et plus raisonnable
-de faire un pont de bateaux, de tonneaux; l'on travailla patiemment à
-combler un bras du fleuve. Ces travaux furent troublés souvent par
-l'audace des assiégés, qui, sans s'effrayer de cette grande armée, ni
-de savoir là le duc en personne, firent des sorties terribles, coup
-sur coup, en septembre, en octobre, en novembre.
-
-Cependant Cologne et son chapitre, les princes du Rhin qui regardaient
-ces grands évêchés comme les apanages des cadets de leur famille, se
-remuèrent extraordinairement, implorant à la fois l'Empire et la
-France. Le 31 décembre, ils conclurent, au nom de l'Empire, une ligue
-avec Louis XI; pour les encourager à se mettre en campagne, il leur
-faisait croire qu'il allait les joindre avec trente mille hommes.
-
-Charles le Téméraire s'était rassuré par deux choses: l'Empire était
-dissous depuis longtemps, et l'empereur était pour lui. En ceci, il
-avait raison; il tenait toujours l'empereur par sa fille et ce grand
-mariage. Mais, quant à l'Allemagne, il ignorait qu'au défaut d'unité
-politique, elle avait une force qui pouvait se réveiller, la bonne
-vieille fraternité allemande, l'esprit de parenté, si fort en ce pays.
-Outre les parentés naturelles, il y avait entre plusieurs maisons
-d'Allemagne des parentés artificielles, fondées sur des traités, qui
-les rendaient solidaires, héritières les unes des autres en cas
-d'extinction. Tel fut le lien que forma la Hesse, à cette occasion,
-avec la puissante maison de Saxe et le vaillant margrave Albert de
-Brandebourg, l'Achille et l'Ulysse de l'Allemagne, qui, disait-on,
-avait vaincu dans dix-sept tournois, en dix batailles[263], qui trente
-ans auparavant avait défait et pris le duc de Bavière, et qui ne
-demandait pas mieux que de chasser encore un Bavarois du siége de
-Cologne.
-
-[Note 263: Neuf victoires sur Nuremberg, bien fatales à son commerce.]
-
-Le duc n'en restait pas moins devant Neuss pendant ce long hiver du
-Rhin, s'étant bâti là une maison, un foyer, comme pour y demeurer à
-jamais, jour et nuit armé et dormant sur une chaise[264]. Il y
-rongeait son coeur. Il avait demandé une levée en masse[265] aux
-Flamands, qui n'avaient pas bougé. L'hiver n'était pas fini qu'il vit
-son Luxembourg envahi par une nuée d'Allemands. Louis XI, ayant repris
-Perpignan aux Aragonais le 10 mars, se trouvait libre d'agir au Nord.
-Il envahit la Picardie. Le duc reçut tout à la fois ces nouvelles et
-le défi du jeune René (9 mai). Dans sa fureur d'être défié d'un si
-petit ennemi, il apprit, pour combler la mesure, que sa forteresse de
-Pierrefort venait de se rendre; hors de lui-même, il ordonna que les
-lâches qui l'avaient rendue fussent écartelés.
-
-[Note 264: Loenrer.]
-
-[Note 265: Gachard.]
-
-Les Anglais, depuis un an, allaient arriver et n'arrivaient pas. Ils
-avaient pris le traité au sérieux, et ce mot: _Conquête de France_.
-Ils avaient préparé un immense armement, emprunté de l'argent à
-Florence, acheté l'amitié de l'Écosse, fait une ligue avec la
-Sicile[266]. Chose nouvelle, les Anglais furent lents et les
-Allemands prompts. La grande armée de l'Empire se trouva, malgré les
-retards calculés de l'empereur, assemblée dès le commencement de mai
-sur le Rhin, pour la défense de la sainte ville de Cologne, pour le
-salut de Neuss.
-
-[Note 266: Voir Rymer, et le détail dans Ferrerius, Buchanan, etc. V.
-aussi Pinkerton, sur le Louis XI écossais.]
-
-La brave petite ville avait encore tout son courage en mars, après un
-si long siége, tellement qu'au carnaval les assiégés firent un
-tournoi. Cependant, les vivres venaient à la fin, la famine arrivait.
-On fit une procession en l'honneur de la Vierge; dans la procession,
-une balle tombe, on la ramasse, on lit: «Ne crains pas, Neuss, tu
-seras sauvée.» Ils regardèrent du haut des murs, et bientôt ils
-n'eurent plus qu'à remercier Dieu... Déjà branlaient à l'horizon les
-bannières sans nombre de l'Empire[267].
-
-[Note 267: Dix princes arrivaient, quinze ducs ou margraves, six cent
-vingt-cinq chevaliers, les troupes de soixante-huit villes impériales.
-Le bon évêque de Lisieux ne peut contenir sa colère contre ces
-Allemands qui viennent chasser son maître. «C'étaient, dit-il, des
-rustres, des ouvriers fainéants, gloutons, paillards, piliers de
-cabarets, etc.»]
-
-Le vaillant margrave de Brandebourg, qui avait le commandement de
-l'armée, montra beaucoup de prudence[268]. Il trouva un moyen de
-renvoyer le Téméraire sans blesser son orgueil. Il lui proposa de
-remettre la chose à l'arbitrage du légat du pape qu'il amenait avec
-lui. Le duc ne pouvait guère refuser; le roi avançait toujours, il
-était dans l'Artois. Le légat entra dans Neuss, le 9 juin, avec les
-conseillers impériaux et bourguignons. Le 17, l'empereur traita pour
-lui seul, à l'exclusion des Suisses, des villes du Rhin et de
-Sigismond même. Il sacrifia tout à l'espoir du mariage. Il fut convenu
-que le duc et l'empereur s'éloigneraient en même temps: le duc, le 26,
-l'empereur, le 27[269].
-
-[Note 268: Il y eut un combat, où chaque partie s'attribua la
-victoire. Le duc écrivit une lettre ostensible où il prétendait avoir
-battu les Allemands. (Gachard.)]
-
-[Note 269: Meyer voudrait faire croire que l'empereur partit le
-premier, ce qui est non-seulement inexact, mais absurde; l'empereur,
-en agissant ainsi, aurait laissé la ville à la discrétion du duc de
-Bourgogne.]
-
-De toute façon, le duc n'eût pu rester. Les Anglais, qui l'appelaient
-depuis un mois et qui voyaient passer la saison, s'étaient lassés
-d'attendre et venaient de descendre à Calais.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-DESCENTE ANGLAISE
-
-1475
-
-
-Pour bien comprendre cette affaire compliquée de la descente anglaise,
-il faut d'abord en dire le point essentiel, c'est que de ceux qui y
-travaillaient, il n'y en avait pas un qui ne voulût tromper tous les
-autres.
-
-L'homme qui y était le plus intéressé, et qui s'était donné le plus de
-peine, était certainement le connétable de Saint-Pol. Il savait que,
-depuis le siége de Beauvais, le roi et le duc le haïssaient à mort, et
-qu'ils n'étaient pas loin de s'entendre pour le faire périr. Il lui
-fallait, et au plus vite, embrouiller les affaires d'un élément
-nouveau, amener les Anglais en France, leur y donner pied, s'il
-pouvait un petit établissement, non chez lui, mais sur la côte, à Eu
-ou à Saint-Valéry par exemple. Trois maîtres lui allaient mieux que
-deux pour n'en avoir aucun. Il avait fait croire aux Anglais, pour les
-décider, qu'ils n'avaient qu'à venir, qu'il leur ouvrirait
-Saint-Quentin.
-
-Saint-Pol mentait, le Bourguignon, l'Anglais mentaient aussi. Le
-Bourguignon avait promis de faire la guerre au roi trois mois
-d'avance, puis l'Anglais serait venu pour profiter. Il était trop
-visible que celui qui commencerait préparerait le succès de l'autre.
-
-D'autre part, l'Anglais semble avoir laissé croire au Bourguignon
-qu'il attaquerait par la Seine, par la Normandie, c'est-à-dire qu'il
-vivrait entièrement sur les terres du roi, qu'il éloignerait la guerre
-des terres du duc. Il fit tout le contraire. Il montra une flotte sur
-les côtes de Normandie, mais il effectua son passage à Calais sur les
-bateaux plats de Hollande. Le 30 juin, il n'y avait encore que cinq
-cents hommes à Calais[270], et le 6 juillet l'armée avait passé:
-quatorze mille archers à cheval, quinze cents hommes d'armes, tous les
-grands seigneurs d'Angleterre, Édouard même[271]. Jusque-là, on
-doutait qu'il vînt faire la guerre en personne.
-
-[Note 270: Louis XI écrit, le 30 juin: «À Calais, il y a quatre ou
-cinq cents Anglais, mais ils ne bougent.» Preuves de Duclos, IV, 428.]
-
-[Note 271: Ce qui me porte à le croire, c'est que le roi d'Angleterre,
-qui certainement ne dut passer que des derniers, passa le 5 juillet et
-reçut le 6 la visite de la duchesse de Bourgogne, sa soeur. Commines
-dit lui-même qu'il avait cinq ou six cents bateaux plats; il est
-probable qu'il se trompe en disant que le passage dura trois
-semaines. Ibidem.]
-
-Avec une telle armée, et débarquant là, il se trouvait bien près de la
-Flandre et il lui était déjà onéreux. Le duc de Bourgogne, très-pressé
-de l'en éloigner, partit enfin de Neuss, laissa ses troupes fort
-diminuées en Lorraine, et revint seul à Bruges demander de l'argent
-aux Flamands (12 juillet). Le 14, il joignit à Calais cette grande
-armée anglaise, et se hâta de l'entraîner en France.
-
-Les Anglais s'étaient figuré que leur ami les logerait en route. Mais
-point; sur leur chemin, il fermait ses places, les laissait coucher à
-la belle étoile. Seulement, il les encourageait en leur montrant de
-loin les bonnes villes picardes, où le connétable avait hâte de les
-recevoir. Arrivés devant Saint-Quentin, «ils s'attendaient qu'on
-sonnât les cloches et qu'on portât au-devant la croix et l'eau
-bénite.» Ils furent reçus à coups de canon; il y eut deux ou trois
-hommes tués.
-
-Peu de jours auparavant (20 juin), les Bourguignons avaient éprouvé, à
-leur dam, ce qu'il fallait croire des promesses du connétable. Il
-assurait qu'il avait pratiqué le duc de Bourbon, alors général du roi
-du côté de la Bourgogne; il ne s'agissait que de se présenter, et il
-allait leur ouvrir tout le pays. Ils se présentèrent en effet et
-furent taillés en pièces (21 juin)[272].
-
-[Note 272: Le roi s'était assuré du duc de Bourbon en donnant sa fille
-aînée à son frère, Pierre de Beaujeu. Le duc étant malade, ce ne fut
-pas lui qui gagna la bataille, comme le prouve un arrêt du Parlement,
-1499, cité par Baluze, Hist. de la maison d'Auvergne.]
-
-Entre tous ceux qui les avaient appelés, les Anglais n'avaient qu'un
-ami sûr, le duc de Bretagne. Amitié orageuse pourtant et fort
-troublée. Il refusait obstinément de leur livrer le dernier prétendant
-du sang de Lancastre qui s'était réfugié chez lui, c'est-à-dire qu'à
-tout événement il gardait une arme contre eux.
-
-Néanmoins le roi avait sujet d'être fort inquiet. Il avait perdu
-l'alliance de l'Écosse, l'espoir de toute diversion[273]. Tout ce que
-la prudence conseillait, il l'avait fait. Trop faible pour tenir la
-mer contre les Anglais, Flamands et Bretons, il avait assuré la terre,
-autant qu'il l'avait pu. Dès le mois de mars, il garantit la solde,
-les priviléges, l'organisation des francs-archers. Il mit Paris sous
-les armes; il garnit Dieppe et Eu[274]. Jusqu'au dernier moment, il
-ignora si l'expédition aurait lieu, si la descente se ferait en
-Picardie ou en Normandie. Il se tenait entre les deux provinces. Tout
-ce qu'il savait, c'est que l'ennemi avait de fortes intelligences
-parmi les siens. Le duc de Bourbon, qu'il avait prié de le joindre, ne
-bougeait pas. Le duc de Nemours se tenait immobile. Il y avait à
-craindre bien des défections.
-
-[Note 273: Il n'avait point négligé ce moyen. En avril 1473, il tenait
-à Dieppe le comte d'Oxford avec douze vaisseaux, pour les envoyer en
-Écosse, et faire encore par le Nord une tentative pour la maison de
-Lancastre; mais l'Écosse était sans doute déjà fortement travaillée
-par l'argent de l'Angleterre, comme il y parut l'année suivante par le
-mariage d'une fille d'Édouard avec l'héritier d'Écosse. (Paston, ap.
-Fenn.)]
-
-[Note 274: Eu devait être défendu, mais si Édouard passait en
-personne, _dépêché_, c'est-à-dire brûlé. Ceci prouve que le roi
-connaissait parfaitement d'avance le projet du connétable d'établir
-les Anglais _dans une ou deux petites villes de la côte_. Preuves de
-Duclos, IV, 426-429, lettre du roi, 30 juin 1475.]
-
-Il jugea pourtant avec sagacité que les Anglais, ayant si peu à se
-louer du duc de Bourgogne et du connétable, n'ayant été reçus nulle
-part encore et n'ayant en France que la place de leur camp, ils ne
-seraient pas si terribles. Cette France dévastée ne leur semblait
-guère désirable. Le roi avait fait un désert devant eux. D'autre part,
-Édouard avait fait tant de guerres, qu'il en avait assez; il était
-déjà fatigué et lourd; il devenait gras. Gouverné comme il l'était par
-sa femme et les parents de sa femme, il y avait un point par où on
-pouvait le prendre aisément: un mariage royal, qui eût tant flatté la
-reine! demander une de ses filles pour le petit dauphin. Quant aux
-grands seigneurs du parti opposé à la reine, on pouvait les avoir avec
-de l'argent. Restaient les vieux Anglais, les hommes des communes qui
-avaient poussé à la guerre; mais ils étaient bien refroidis. «Le roi
-avoit amené dix ou douze hommes, tant de Londres que d'autres villes
-d'Angleterre, gros et gras, qui avoient tenu la main à ce passage et à
-lever cette puissante armée. Il les faisoit loger en bonnes tentes;
-mais ce n'étoit point la vie qu'ils avoient accoutumé; ils en furent
-bientôt las; ils avoient cru qu'une fois passés, ils auroient une
-bataille au bout de trois jours.»
-
-Les Anglais voyaient bien qu'un seul homme leur avait dit vrai sur le
-peu de secours qu'ils trouveraient dans leurs amis d'ici; c'était le
-roi de France, quand il reçut leur héraut avant le passage. Il lui
-avait donné un beau présent, trente aunes de velours et trois cents
-écus, en promettant mille si les choses s'arrangeaient. Le héraut
-avait dit que, pour le moment, il n'y avait rien à faire, mais que le
-roi Édouard une fois passé en France on pourrait s'adresser aux lords
-Howard et Stanley.
-
-Ces deux lords, en effet, prirent l'occasion d'un prisonnier que l'on
-renvoyait pour «se recommander à la bonne grâce du roi de France.» Le
-roi, sans perdre de temps, sans ébruiter la chose par l'envoi d'un
-héraut, prit pour héraut «un varlet[275]» qu'il avait remarqué pour
-l'avoir vu une fois, un garçon d'assez pauvre mine, mais qui avait du
-sens «et la parole douce et amiable.» Il le fit endoctriner par
-Commines, mettre hors du camp sans bruit, de sorte qu'il ne mit la
-cotte de héraut que pour entrer au camp anglais. On l'y reçut fort
-bien. Des ambassadeurs furent chargés de traiter de la paix, en tête
-lord Howard.
-
-[Note 275: Et non un _valet_, comme on l'a toujours dit pour faire un
-roman de cette histoire. D'autres ne se contentent plus du _valet_,
-ils en font un _laquais_.--Le récit de Commines, admirable de finesse,
-de mesure, de propriété d'expression, méritait d'être respecté dans
-les moindres détails (sauf les changements qu'impose la nécessité
-d'abréger).--Il fut étonné, non de la condition, mais de la mine de
-l'envoyé, p. 349.]
-
-On eut peu de peine à s'entendre. Le projet de mariage facilita les
-choses; le dauphin devait épouser la fille d'Édouard, qui aurait un
-jour _le revenu de la Guyenne_, et en attendant cinquante mille écus
-par année. Ce mot de _Guyenne_, si agréable aux oreilles anglaises,
-fut dit, mais non écrit dans le traité. Édouard recevait sur-le-champ
-pour ses frais une somme ronde de 75,000 écus, et encore 50,000 pour
-rançon de Marguerite; grande douceur pour un roi qui n'osait rien
-exiger des siens après ces guerres civiles. Tous ceux qui entouraient
-Édouard, les plus grands, les plus fiers des lords, tendirent la main
-et reçurent pension. Louis XI était trop heureux d'en être quitte pour
-de l'argent. Il reçut les Anglais à Amiens à table ouverte, les fit
-boire pendant plusieurs jours, enfin se montra aussi gracieux et
-confiant que leur ami le duc de Bourgogne avait été sauvage.
-
-Tout cela s'arrangea pendant une absence du duc de Bourgogne, qui
-laissa un moment le roi d'Angleterre pour aller demander de l'argent
-et des troupes aux États de Hainaut. Il revint (19 août), mais trop
-tard, s'emporta fort, maltraita de paroles le roi d'Angleterre, lui
-disant (en anglais pour être entendu) que ce n'était pas ainsi que ses
-prédécesseurs s'étaient conduits en France, qu'ils y avaient fait de
-belles choses et gagné de l'honneur. «Est-ce pour moi, disait-il
-encore, que j'ai fait passer les Anglais? C'est pour eux, pour leur
-rendre ce qui leur appartient. Je prouverai que je n'ai que faire
-d'eux; je ne veux point de trêve, que trois mois après qu'ils auront
-repassé la mer.» Plus d'un Anglais pensait comme lui[276] et restait
-sombre, malgré toutes les avances du roi et ses bons vins, surtout ce
-dur bossu Glocester.
-
-[Note 276: D'autant plus qu'il n'était guère sorti de plus grande
-armée d'Angleterre. Édouard fit en partant cette bravade: «Majorem
-numerum non optaret ad conquærendum per medium Franciæ usque ad portas
-urbis Romæ.» Croyland. Continuat., p. 558.]
-
-Il y avait quelqu'un de plus fâché encore de cet arrangement, c'était
-le connétable. Il envoyait au roi, au duc; il voulait s'entremettre de
-la paix. Au roi, il faisait dire qu'il suffisait pour contenter ces
-Anglais de leur donner seulement une petite ville ou deux pour les
-loger l'hiver, «qu'elles ne sauraient être si méchantes qu'ils ne s'en
-contentassent.» Il voulait dire Eu et Saint-Valéry. Le roi craignait
-que les Anglais ne les demandassent en effet, et les fit brûler.
-
-L'honnête connétable ne pouvant établir ici les Anglais, offrait de
-les détruire; il proposait de s'unir tous pour tomber sur eux. D'autre
-part, Édouard disait au roi que s'il voulait seulement payer moitié
-des frais, il repasserait la mer, l'année suivante, pour détruire son
-beau-frère le duc de Bourgogne.
-
-Le roi n'eut garde de profiter de cette offre obligeante: son jeu
-était tout autre. Il lui fallait au contraire rassurer le duc de
-Bourgogne, lui garantir une longue trêve (neuf années), pendant
-laquelle il pût courir les aventures, s'enfoncer dans l'Empire,
-s'enferrer aux lances des Suisses. Le roi comptait, en attendant, se
-donner enfin le bien que depuis dix ans il demandait dans ses prières,
-d'arracher ses deux mauvaises épines du Nord et du Midi, les Saint-Pol
-et les Armagnac.
-
-Ceux-ci voyaient bien cette pensée dans le coeur du roi, et sous son
-patelinage: _Mon bon cousin, mon frère_... qu'il ne demandait que leur
-mort. Mais par qui commencerait-il? Il avait déjà frappé un Armagnac
-en 1473; l'autre (duc de Nemours) croyait son tour venu, il écrivait à
-Saint-Pol (qui avait épousé sa nièce) que, pouvant être happé d'un
-moment à l'autre, il allait lui envoyer ses enfants, les mettre en
-sûreté.
-
-Il est juste de dire qu'ils avaient bien gagné la haine du roi et
-tout ce qu'il pourrait leur faire. Quinze ans durant, leur conduite
-fut invariable, jamais démentie; ils ne perdirent pas un jour, une
-heure, pour trahir, brouiller, remettre l'Anglais en France,
-recommencer ces guerres affreuses.
-
-Ceux qui excusent tout ceci, comme la résistance du vieux pouvoir
-féodal, errent profondément. Les Nemours, les Saint-Pol, étaient des
-fortunes récentes. Saint-Pol s'était fait grand en se donnant deux
-maîtres et vendant tour à tour l'un à l'autre. Nemours devait les
-biens immenses qu'il avait partout (aux Pyrénées, en Auvergne, près
-Paris, et jusqu'en Hainaut), il les devait, à qui? à la folle
-confiance de Louis XI, qui passa sa vie à s'en repentir.
-
-Le roi venait de remettre au duc d'Alençon la peine de mort pour la
-seconde fois, lorsqu'il apprit que Jean d'Armagnac (celui qui avait
-deux femmes, dont l'une était sa soeur) s'était rétabli dans Lectoure.
-Il avait trouvé moyen d'amuser la simplicité de Pierre de Beaujeu qui
-gardait la place, et il avait pris la ville et le gardien (mars 1473).
-Ce tour piqua le roi. Il avait à peine recouvré le Midi et il semblait
-près de le perdre; les Aragonais rentraient dans Perpignan (1er
-février)[277]. Il résolut cette fois de profiter de ce que d'Armagnac
-s'était lui-même enfermé dans une place, de le serrer là, de
-l'étouffer.
-
-[Note 277: Zurita, Anal. de Aragon, t. IV, libr. XIX, c. XII. Voir
-aussi l'_Hist. ms. de Legrand_, fort détaillée pour les affaires du
-Midi, l'Histoire du Languedoc, etc.]
-
-La crise lui semblait demander un coup rapide, terrible; son âme, qui
-jamais ne fut bonne, était alors furieusement envenimée contre tous
-ces Gascons, et par leurs menteries continuelles, et par leurs
-railleries[278].
-
-[Note 278: Une lettre du comte de Foix au roi montre avec quelle
-légèreté il le traitait. Cette lettre, spirituelle et moqueuse, dut le
-blesser cruellement, en lui prouvant surtout que ses finesses ne
-trompaient personne. Il finit par lui faire entendre qu'il n'a pas le
-temps de lui écrire. _Bibl. royale, ms. Legrand, carton de 1470,
-lettre du 27 septembre._]
-
-Il dépêche deux grands officiers de justice, les sénéchaux de Toulouse
-et de Beaucaire, les francs-archers de Languedoc et de Provence; pour
-assurer la chasse, il leur promet la curée; la besogne devait être
-surveillée par un homme sûr, le cardinal d'Alby[279]. Armagnac se
-défendit trop bien, et on lui fit espérer un arrangement pour tirer de
-ses mains Beaujeu et les autres prisonniers[280]. Pendant les
-pourparlers, un seul article restant à régler, les francs-archers
-entrèrent, firent main basse partout, tuèrent tout dans la ville.
-L'un d'eux, sur l'ordre des sénéchaux, poignarda Armagnac sous les
-yeux de sa femme (6 mars 1473).
-
-[Note 278: Dont le zèle alla jusqu'à prêter douze mille livres pour
-l'expédition. _Bibl. royale, ms. Gaignières, 2895_ (_communiqué par M.
-J. Quicherat_).]
-
-[Note 280: Le caractère bien connu de Louis XI porte à croire qu'il y
-eut trahison. Cependant, la seule source contemporaine qu'on puisse
-citer pour cet obscur événement, c'est le factum des Armagnacs
-eux-mêmes contre Louis XI, présenté par eux aux États généraux de
-1484. Tout le monde a puisé dans ce plaidoyer. V. Histoire du
-Languedoc, livre XXXV, p. 47. Quant à la circonstance atroce du
-breuvage que la comtesse _fut forcée de prendre, dont elle avorta et
-dont elle mourut deux jours après_, elle n'est point exacte, au moins
-pour la mort, puisque trois ans après elle plaidait pour obtenir
-payement de la pension viagère que le roi lui avait assignée sur les
-biens de son mari. Arrêts du Parlement de Toulouse du 21 avril et du 6
-mai 1476 (cités par M. de Barante).]
-
-Nemours et Saint-Pol ne pouvaient guère espérer mieux. Ils étaient des
-exemples illustres d'ingratitude, s'il en fut jamais. La seule excuse
-de Saint-Pol (la même que donnaient en Suisse les comtes de Romont et
-de Neufchâtel, dont nous allons parler), c'était qu'ayant du bien sous
-deux seigneurs, relevant de deux princes, ils étaient sans cesse
-embarrassés par des devoirs contradictoires. Mais alors comment
-compliquer cette complication? pourquoi accepter chaque année de
-nouveaux dons du roi pour le trahir? pourquoi cet acharnement à sa
-ruine?... S'il y fût parvenu, il n'eût guère avancé. Il eût trouvé un
-roi à défaire dans le duc de Bourgogne; c'eût été à recommencer.
-
-Trois fois le roi faillit périr par lui. D'abord à Montlhéry, et cette
-fois il arrache l'épée de connétable.--Le roi le comble, il le marie,
-le dote en Picardie, le nomme gouverneur de Normandie[281]; et c'est
-alors qu'il s'en va lui ruiner ses alliés, Dinant et Liége.--Le roi
-lui donne des places dans le Midi (Ré, Marant), et il travaille à unir
-le Midi et le Nord, Guienne et Bourgogne, pour la ruine du roi.--Dans
-sa crise de 1472, le roi, _in extremis_, se fie à lui, lui laisse la
-Somme à défendre (la Somme, Beauvais, Paris!), et tout était perdu si
-le roi n'eût en hâte envoyé Dammartin.--Le duc de Bourgogne s'éloigne
-de la France, s'en va faire la guerre en Allemagne; Saint-Pol le va
-chercher, il lui amène l'Anglais, il lui répond que le duc de Bourbon
-trahira comme lui... Si celui-ci l'eût écouté, que serait-il advenu de
-la France?
-
-[Note 281: Et ce ne fut pas un vain titre. Saint-Pol lui-même, venant
-se faire reconnaître à Rouen, parle «du grant povoir et commission que
-le Roy lui a donné à lui seul, y compris le povoir de congnoistre de
-ces cas de crime de lèze-majesté et autres réservez,» connaissance
-formellement interdite à l'échiquier.--En 1469, il fait lire une
-lettre du roi, «Nostre très-chier et très-amé frère le duc de Guienne
-nous a envoyé _l'anel dont on disoit qu'il avoit espousé la duchié de
-Normandie_... Voulons que en l'Eschiquier... vous monstrez et faictes
-_rompre publiquement ledit anel_.» Il y avait dans la salle une
-enclume et des marteaux. L'anneau ducal, livré aux sergents des huis,
-fut par eux, «voyant tous, cassé et rompu en deux pièces qui furent
-rendues à M. le connestable.» _Registres de l'Échiquier, 9 nov. 1469._
-Une ancienne gravure représente cette cérémonie. _Portefeuille du
-dépôt des mss. de la Bibliothèque royale._ Floquet, Parlement de
-Normandie, I, 253.]
-
-Un matin, tout cela éclate. Cette montagne de trahisons retombe
-d'aplomb sur la tête du traître. Le roi, le duc et le roi d'Angleterre
-échangent les lettres qu'ils ont de lui. L'homme reste à jour, connu
-et sans ressources.
-
-Il s'agissait seulement de savoir qui profiterait de la dépouille?
-Saint-Pol pouvait encore ouvrir ses places au duc de Bourgogne, et
-peut-être obtenir grâce de lui. Un reste d'espoir le trompa pour le
-perdre. Le roi mit ce délai à profit, conclut vite un arrangement avec
-le duc pour le renvoyer à sa guerre de Lorraine; il lui abandonnait la
-Lorraine, l'empereur, l'Alsace (le monde, s'il eût fallu), pour le
-faire partir. Tout cela fut écrit le 2 septembre, signé le 13; le 14,
-le roi, avec cinq ou six cents hommes d'armes, arrive devant
-Saint-Quentin qui ouvre sans difficulté; le connétable s'était sauvé à
-Mons. Au reste, si le roi prenait, c'était pour donner, à l'entendre,
-pour en faire cadeau au duc, à qui il avait promis la bonne part dans
-les biens de Saint-Pol. «Beau cousin de Bourgogne, disait-il, a fait
-du connétable comme on fait du renard; il a retenu la peau, comme un
-sage qu'il est; moi, j'aurai la chair, qui n'est bonne à rien[282].»
-
-[Note 282: Louis XI, qui n'était pas maître de sa langue, avait
-lui-même fait dire à Saint-Pol peu auparavant un mot qui n'était que
-trop clair: «J'ai de grandes affaires, j'aurais bon besoin _d'une
-tête_ comme la vôtre.» Il y avait là un Anglais qui ne comprenait pas,
-le roi prit la peine de lui expliquer la plaisanterie. (Commines.)]
-
-Le duc de Bourgogne tenait Saint-Pol à Mons depuis le 26 août.
-Quelques torts que celui-ci eût envers lui, il s'était fié à lui
-pourtant, et il lui aurait remis ses places si le roi ne l'eût
-prévenu. Le fils de Saint-Pol avait bravement combattu pour le duc; il
-souffrait pour lui une dure captivité et le roi parlait de lui couper
-la tête. Les services du fils, sa prison, son danger, demandaient
-grâce pour le père auprès du duc de Bourgogne et priaient pour lui.
-
-Saint-Pol, qui était à Mons chez son ami le bailli de Hainaut,
-n'avait aucune crainte. Un simple valet de chambre du duc était là
-pour le surveiller. Cependant la guerre de Lorraine traînait, contre
-toute attente, et le roi, demandant qu'on lui livrât Saint-Pol,
-poussait des troupes en Champagne, aux frontières de Lorraine. Le
-duc, qui avait pris Pont-à-Mousson le 26 septembre, ne put avoir
-Épinal que le 19 octobre, et le 24 seulement il assiégea Nancy. Rien
-n'avançait; la ville résistait avec une gaieté désespérante pour les
-assiégeants[283]. L'Italien Campobasso qui dirigeait le siége, et
-qui avait baissé dans la faveur du maître depuis qu'il avait manqué
-Neuss, travaillait mal et lentement; peut-être déjà marchandait-il
-sa mort.
-
-[Note 283: Nicolas des Grands Moulins dedans (_la tour_) estoit,
-lequel joyeusement les os menoit avec ses clochettes (_cliquettes?_),
-en disant de bonnes chansons. Quand venoit le soir, les Bourguignons
-l'appeloient, disant: Hé! li canteur, hé! par foy, dis-nous une
-cansonette. À puissance de flèches tiroient, le cuidant tirer, mais
-jamais...» Chronique de Lorraine.]
-
-Cette lenteur devenait fatale au connétable; le duc n'osait plus le
-refuser au roi, qui pouvait entrer en Lorraine et lui faire perdre
-tout. Le 16 octobre, un secrétaire vint donner ordre aux gens de Mons
-de le garder à vue. Le duc, devant Nancy, reçut presque en même temps
-une lettre du connétable et une lettre du roi, la première suppliante,
-où le captif exposait «sa dolente affaire,» la seconde presque
-menaçante, où le roi le sommait de laisser la Lorraine s'il ne voulait
-pas lui livrer Saint-Pol et les biens de Saint-Pol. Le duc, acharné à
-sa proie, fit semblant de complaire au roi et ordonna à ses gens de
-lui livrer le prisonnier le 24 novembre, _s'ils n'apprenaient la prise
-de Nancy_; ses capitaines lui répondaient de la prendre le 20. En ce
-cas il eût manqué de parole au roi, eût gardé Nancy et Saint-Pol.
-
-Malheureusement l'ordre fut donné aux ennemis personnels de celui-ci,
-à Hugonet et Humbercourt[284], qui le 24, sans attendre un jour, une
-heure de plus, le livrèrent aux gens du roi. Trois heures après,
-dit-on, arriva un ordre de différer encore: il n'était plus temps.
-
-[Note 284: Il avait donné à Humbercourt un démenti qu'il avait
-peut-être oublié lui-même, mais qu'il retrouva dans ce moment décisif.
-Sa fierté, ses prétentions princières, l'audace qu'il eut plusieurs
-fois d'humilier ses maîtres, la légèreté avec laquelle on parlait dans
-sa petite cour du duc et du roi, ne contribuèrent pas peu à sa mort.
-Louis XI s'humilia devers lui jusqu'à consentir à avoir une entrevue
-avec lui, comme d'égal à égal, _avec une barrière entre eux_.
-(Commines.) Le roi lui reproche dans une lettre les propos de ses
-serviteurs: «Ils disent que je ne suis _qu'un enfant_, et que je ne
-parle _que par bouche d'autrui_.» (Duclos.)]
-
-Le procès fut mené très-vite[285]. Saint-Pol savait bien ces choses,
-pouvait perdre bien des gens d'un mot. On se garda bien de le mettre à
-la torture, et Louis XI regretta plus tard qu'on ne l'eût pas fait.
-Livré le 24 novembre, il fut décapité le 19 décembre sur la place de
-Grève[286]. Quelque digne qu'il fût de cette fin, elle fit tort à ceux
-qui l'avaient livré, au duc surtout, en qui il avait eu confiance et
-qui avaient trafiqué de sa vie[287].
-
-[Note 285: Il ne se justifia que sur un point, l'attentat à la vie du
-roi; il avait toujours témoigné de la répugnance à ce sujet. Du reste,
-il était l'auteur du plan proposé au duc alors devant Neuss; le duc
-eût été régent et le duc de Bourbon son lieutenant; on eût pris le roi
-et _on l'eût mis à Saint-Quentin_, sans lui faire mal pourtant, et _en
-lieu où il fût bien aise_. Le connétable avait dit qu'il y avait
-«douze cents lances de l'ordonnance du roi qui seroient leurs.»
-_Bibliothèque royale, fonds Cangé, ms. 10,334_ f. 248-251. Selon un
-témoin, le duc de Bourbon aurait répondu à ces propositions: «Je fais
-veu à Dieu que sy je devois devenir aussi pauvre que Job, je serviray
-le Roy du corps et de biens et jamais ne l'abandonneray, et ne veult
-point de leur alliance.» _Bibliothèque royale, fonds Harlay, mss.
-338_, page 130.--Voir le _Procès ms. aux Archives du royaume, section
-judiciaire_, et à la _Bibliothèque royale_.]
-
-[Note 286: Lire l'exécution dans Jean de Troyes, nov. 1475, et le
-portrait que Chastellain a fait de cet homme en qui l'ambition gâta
-tant de beaux dons de la nature, _passim_, et le fragment édité par M.
-J. Quicherat, Bibl. de l'École des chartes, 1842. Paris applaudit à
-l'exécution; on y avait beaucoup souffert de ses pilleries. V. la
-complainte. Je me rappelle avoir vu une lettre de rémission accordée
-par le roi à un archer de Saint-Pol pour le meurtre d'un prêtre; il y
-détaille toutes les circonstances aggravantes, de manière à faire
-détester l'homme puissant qui arrachait une grâce si peu méritée.
-_Archives du royaume, Registres du Trésor des chartes._]
-
-[Note 287: Commines prétend que le duc lui donna un sauf-conduit.]
-
-Cette Lorraine, achetée si cher, il l'eut enfin, il entra dans Nancy
-(30 novembre 1475). Quoique la résistance eût été longue et obstinée,
-il accorda à la ville la capitulation qu'elle dressa elle-même[288].
-Il se soumit à faire le serment que faisaient les ducs de Lorraine, et
-il reçut celui des Lorrains; il rendit la justice en personne, comme
-faisaient les ducs, écoutant tout le monde infatigablement, tenant les
-portes de son hôtel ouvertes jour et nuit, accessible à toute heure.
-
-[Note 288: Il promit de rappeler les bannis, d'épargner les biens des
-partisans de René, de payer les dettes de son ennemi, etc.--V. dans
-Schutz (Tableau, etc., p. 82) la «Requeste présentée par les estats du
-duché de Lorraine, à Charles, duc de Bourgogne.» J'y trouve cette
-noble parole: «Et si ledict duché n'est de si grande extendue que
-beaucoup d'autres pays, _si a de la souveraineté en soy, et est exempt
-de tous autres_.»]
-
-Il ne voulait pas être le conquérant, mais le vrai duc de Lorraine,
-accepté du pays qu'il adoptait lui-même. Cette belle plaine de Nancy,
-cette ville élégante et guerrière, lui semblait, autant et plus que
-Dijon, le centre naturel du nouvel empire[289], dont les Pays-Bas,
-l'indocile et orgueilleuse Flandre, ne seraient plus qu'un accessoire.
-Depuis son échec de Neuss, il détestait tous les hommes de langue
-allemande, et les impériaux qui lui avaient ôté des mains Neuss et
-Cologne, et les Flamands qui l'avaient laissé sans secours, et les
-Suisses qui, le voyant retenu là, avaient insolemment couru ses
-provinces[290].
-
-[Note 289: La chronique, à demi rimée, de Lorraine, lui fait dire: «À
-l'ayde de Dieu céans une notable maison ferai; j'ai volonté d'icy
-demeurer, et mes jours y parfiner. C'est le pays que plus désirois...
-Je suis mainctenant emmy mes pays, pour aller et pour venir. Ici
-tiendrai mon estat... De tous mes pays, ferai tous mes officiers venir
-icy rendre compte.»]
-
-[Note 290: «Zu schmach und abfall ganzer Teutchen nation.» Diebold
-Schilling, p. 130.]
-
-Le 12 juillet, dans son rapide retour de Neuss à Calais, il s'était
-arrêté à Bruges, un moment, pour lancer aux Flamands un foudroyant
-discours[291], les effrayer et en tirer de nouvelles ressources. S'il
-est resté longtemps à ce siége, jusqu'à ce que l'empereur, l'Empire,
-le roi de France, se soient mis en mouvement, les Flamands en sont
-cause, qui l'ont laissé là pour périr.... «Ah! quand je me rappelle
-les belles paroles qu'ils disent à toute _entrée_ de leur seigneur,
-qu'ils sont de _bons, loyaux, obéissants_ sujets, je trouve que ces
-paroles ne sont que fumées d'alchimie. Quelle _obéissance_ y a-t-il à
-désobéir? quelle _loyauté_ d'abandonner son prince? quelle _bonté_
-filiale en ceux qui plutôt machinent sa mort?... De telles
-machinations, répondez, n'est-ce pas crime de lèse-majesté? et à quel
-degré? au plus haut, en la personne même du prince. Et quelle punition
-y faut-il? la confiscation? Non, ce n'est pas assez... la mort... non
-décapités, mais écartelés!
-
-[Note 291: Lire en entier ce discours, vraiment éloquent (d'autant
-plus irritant). Documents Gachard, I, 249-270.]
-
-«Pour qui votre prince travaille-t-il? est-ce pour lui ou pour vous,
-pour votre défense? Vous dormez, il veille; vous vous tenez chauds, il
-a froid; vous restez chez vous pendant qu'il est au vent, à la pluie;
-il jeûne, et vous, dans vos maisons, vous mangez, buvez, et vous vous
-tenez bien aise!...
-
-«Vous ne vous souciez pas d'être gouvernés comme des enfants sous un
-père; eh bien! fils _déshérités pour ingratitude_[292], vous ne serez
-plus que des sujets sous un maître... Je suis et je serai maître, à la
-barbe de ceux à qui il en déplaît. Dieu m'a donné la puissance...
-Dieu, et non pas mes sujets. Lisez là-dessus la Bible, aux livres des
-Rois...
-
-[Note 292: «Ingrati animi causâ.» Ce passage et le précédent sur le
-crime de lèse-majesté, montrent qu'il était imbu du droit romain et
-des traditions impériales. Plusieurs de ses principaux conseillers,
-comme je l'ai dit, étaient des légistes comtois et bourguignons. Voir,
-à la Pinacothèque de Munich, la ronde et dure tête rouge de
-Carondelet.]
-
-«Si pourtant vous faisiez encore votre devoir, comme bons sujets y
-sont tenus, si vous me donniez courage pour oublier et pardonner, vous
-y gagneriez davantage... J'ai bien encore le coeur et le vouloir de
-vous remettre au degré où vous étiez devant moi: _Qui bien aime tard
-oublie_.
-
-«Donc ne procédons pas encore, pour cette fois, aux punitions... Je
-veux dire seulement pourquoi je vous ai mandés.» Et alors, se tournant
-vers les prélats: «Obéissez désormais diligemment et sans mauvaise
-excuse, ou votre temporel sera confisqué.»--Puis, aux nobles:
-«Obéissez, ou vous perdez vos têtes et vos fiefs.»--Enfin aux députés
-du dernier ordre, d'un ton plein de haine: «Et vous, _mangeurs des
-bonnes villes_, si vous n'obéissiez aussi à mes ordres, à toute lettre
-que mon chancelier vous expédiera, vous perdriez, avec tous vos
-priviléges, les biens et la vie[293].»
-
-[Note 293: Les Flamands appelaient souvent les gros bourgeois,
-_Mangeurs de foie_, «Jecoris esores.» V. notre tome VII, ann. 1436, et
-Meyer, fol. 291.]
-
-Ce mot _mangeurs des bonnes villes_ était justement l'injure que le
-petit peuple adressait aux gros bourgeois qui faisaient les affaires
-publiques. Que le prince la leur adressât, c'était chose nouvelle,
-menaçante; il semblait, par ce mot seul, prêt à déchaîner sur eux les
-vengeances de la populace, et déjà leur passer la corde au col.
-
-Dans leur réponse écrite, infiniment mesurée, respectueuse et ferme,
-ils prétendirent qu'au moment même où il les appelait à Neuss, le
-bruit courait qu'il y avait accord entre lui et l'empereur (accord
-secret de mariage, ils l'insinuaient finement). Au lieu d'armer, de
-partir, ils avaient donné de l'argent[294]. De plus, l'Artois étant
-menacé, ils ont levé deux mille hommes pour six semaines, et _si la
-Flandre eût eu besoin de défense_, ils auraient fait davantage. «Votre
-père, le duc Philippe, de noble mémoire, vos nobles prédécesseurs, ont
-laissé le pays dans cette liberté de n'avoir nulle charge sans que les
-quatre membres de Flandre _y aient préalablement consenti au nom des
-habitants_... Quant à vos dernières lettres, portant que dans quinze
-jours tout homme capable de porter les armes se rendra près d'Ath,
-_elles n'étaient point exécutables_, ni profitables pour vous-même;
-vos sujets sont des marchands, des ouvriers, des laboureurs, qui ne
-sont guère propres aux armes. Les étrangers quitteraient le pays...
-_La marchandise_, dans laquelle vos nobles prédécesseurs ont, depuis
-quatre cents ans, entretenu le pays avec tant de peine, _la
-marchandise_, très-redouté seigneur, _est inconciliable avec la
-guerre_.»
-
-[Note 294: Le chiffre total des recettes et dépenses que M. Edward Le
-Glay me communique (d'après les _Archives de Lille_), n'indique pas
-d'augmentation considérable, parce qu'il ne donne que l'ordinaire.
-L'extraordinaire était accablant. Outre _les droits sur les grains et
-denrées_ qu'il établit en 1474, trente mille écus qu'il leva pour le
-siége de Neuss en 1474, il déclara, le 6 juin de cette année, que tous
-ceux qui tenaient des fiefs non nobles auraient à venir en personne à
-Neuss, ou _à payer le sixième_ de leur revenu (_Archives de Lille_).
-En juillet, il demanda le _sixième de tous les revenus_ en Flandre et
-en Brabant. La Flandre refusa, et il n'obtint par menaces que 28,000
-couronnes comptant, et 10,000 ridders par an, pendant trois ans
-(communiqué par M. Schayez, d'après les _Archives générales de
-Belgique_).]
-
-Il répondit aigrement qu'il ne se laissait pas prendre à toutes leurs
-belles paroles, à leurs protestations. «Suis-je un enfant pour qu'on
-m'amuse avec des mots et une pomme?... Et qui donc est seigneur ici?
-est-ce vous, ou bien est-ce moi?... Tous mes pays m'ont bien servi,
-sauf la Flandre, qui de tous est le plus riche. Il y a chez vous telle
-ville _qui prend sur ses habitants_ plus que moi sur tout mon domaine
-(ceci contre les bourgeois dirigeants, insinuation dangereuse et
-meurtrière). Vous appliquez à vos usages ce qui est à moi; à moi
-appartiennent ces taxes des villes; je puis me les appliquer, et je le
-ferai, m'en aider à mon besoin, ce qui vaudrait mieux _que tel autre
-usage qu'on en fait_, sans que mon pays y gagne... Riches ou pauvres,
-rien ne dispense d'aider votre prince. Voyez les Français, ils sont
-bien pauvres, et comme ils aident leur roi!...»
-
-Le dernier mot fut celui-ci, dont les députés tremblèrent, se
-souvenant qu'après le sac de Liége, il avait eu l'idée de faire celui
-de Gand[295]: «Si je ne suis satisfait, _je vous la ferai si courte_
-que vous n'aurez le temps de vous repentir... Voilà votre écrit,
-prenez-le, je ne m'en soucie; vous y répondrez vous-mêmes... Mais
-faites votre devoir.»
-
-[Note 295: «Plusieurs bons personnages... qui, de mon temps et _moy
-présent_, avoient aydé à desmouvoir ledict duc Charles, lequel vouloit
-destruire grant partie de ladicte ville de Gand.» Commines.]
-
-Ce fut un divorce. Le maître et le peuple se séparèrent pour ne se
-revoir jamais. La Flandre haïssait alors autant qu'elle avait aimé.
-Elle attendait, souhaitait la ruine de cet homme funeste. Les gros
-bourgeois croyaient avoir tout à craindre de lui. Il avait frappé les
-pauvres en mettant un impôt sur les grains. Il avait tenté d'imposer
-le clergé; dans ses embarras de Neuss, il lui demanda un décime et
-réclama de toutes les églises, de toutes les communautés, les droits
-d'amortissement non payés par l'Église _depuis soixante ans_; ces
-droits éludés, refusés, étaient levés de force par les agents du fisc.
-Les prêtres commencèrent à répandre dans le peuple qu'il était maudit
-de Dieu[296].
-
-[Note 296: On disait, entre autres choses, que Philippe le Bon s'étant
-dispensé d'aller à la croisade sous prétexte de santé (pour faire
-plaisir à sa femme et autres dont les maris partaient), le pape
-indigné le maudit, lui et les siens, jusqu'à la troisième génération.
-(Reiffenberg, d'après le Defensorium sacerdotum, de Scheurlus.)]
-
-Ceux qui souffraient le plus, en se plaignant le moins, c'étaient ceux
-qui payaient de leur personne même, les nobles, désormais condamnés à
-chevaucher toujours derrière cet homme d'airain, qui ne connaissait ni
-peur, ni fatigue, ni nuit, ni jour, ni été, ni hiver. Ils ne
-revenaient plus jamais se reposer. Adieu leurs maisons et leurs
-femmes, elles avaient le temps de les oublier... Il ne s'agissait
-plus, comme autrefois, de faire la guerre chez eux, tout au plus de
-l'Escaut à la Meuse. Il leur fallait maintenant s'en aller, nouveaux
-paladins, aux aventures lointaines, passer les Vosges, le Jura, tout à
-l'heure les Alpes, faire la guerre à la fois au royaume
-_très-chrétien_ et au _saint empire_, aux deux têtes de la chrétienté,
-au droit chrétien; leur maître était son droit à lui-même et n'en
-voulait nul autre.
-
-Reviendrait-il jamais aux Pays-Bas? tout disait le contraire. Le
-trésor, qui du temps du bon duc avait toujours reposé à Bruges, il
-l'emportait, le faisait voyager avec lui; des diamants d'un prix
-inestimable et faciles à soustraire, des châsses, des reliquaires, des
-saints d'or et toutes sortes de richesses pesantes, tout cela chargé
-sur des chariots, roulait de Neuss à Nancy, et de Nancy en Suisse. Sa
-fille restait encore en Flandre, mais il écrivit aux Flamands de la
-lui envoyer.
-
-La Suisse, par laquelle il allait commencer, n'était qu'un passage
-pour lui; les Suisses étaient bons soldats, et tant mieux; il les
-battrait d'abord, puis les payerait, les emmènerait. La Savoie et la
-Provence étaient ouvertes; le bon homme René l'appelait[297]. Le petit
-duc de Savoie et sa mère lui étaient acquis, livrés d'avance[298] par
-Jacques de Savoie, oncle de l'enfant, qui était maréchal de Bourgogne.
-Maître de ce côté-ci des Alpes, il descendait aisément l'autre pente.
-Une fois là, il avait beau jeu, dans l'état misérable de dissolution
-où se trouvait l'Italie. Il en avait tous les ambassadeurs. Le fils du
-roi de Naples, de la maison d'Aragon, l'un de ses gendres en
-espérance, ne le quittait pas.
-
-[Note 297: «Et pour aller prendre la possession du dict pays, estoit
-allé M. de Chasteau-Guyon.» Commines.]
-
-[Note 298: Les Suisses croyaient qu'il avait demandé à l'empereur,
-dans l'entrevue de Trêves, le duché de Savoie. (Diebold Schilling.)]
-
-D'autre part, il avait recueilli les serviteurs italiens de la maison
-d'Anjou[299]. Le duc de Milan, qui voyait le pape, Naples et Venise,
-déjà gagnés, s'effrayait d'être seul, et il envoya en hâte au duc,
-pour lui demander alliance[300]... Donc, rien ne l'arrêtait; il
-suivait la route d'Annibal, et, comme lui, préludait par la petite
-guerre des Alpes; au delà, plus heureux, il n'avait pas de Romains à
-combattre, et l'Italie l'invitait elle-même.
-
-[Note 299: Tels que Campobasso, Galeotto. Il avait à son service
-d'autres méridionaux, un médecin italien, un médecin et un chroniqueur
-portugais, etc.]
-
-[Note 300: Trois semaines au plus avant la bataille de Granson, selon
-Commines.]
-
-
-
-
-LIVRE XVII
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-GUERRE DES SUISSES--BATAILLE DE GRANSON ET DE MORAT
-
-1476
-
-
-Lorsque le duc de Bourgogne, engagé au siége de Neuss, reçut le défi
-des Suisses, il resta un moment muet de fureur; enfin, il laissa
-échapper ces mots: «Ô Berne! Berne!»
-
-Qui encourageait tous ses ennemis les plus faibles, Sigismond, René,
-de simples villes comme Mulhouse ou Colmar? nul autre que les Suisses.
-Ils couraient à leur aise la Franche-Comté, brûlaient des villes,
-mangeaient tout le pays; ils buvaient à leur aise dans Pontarlier.
-Ils avaient mis la main sur Vaud et Neufchâtel, sans distinguer ce qui
-était Savoie ou fief de Bourgogne[301].
-
-[Note 301: Les enclavements et les enchevêtrements des fiefs dans les
-pays romans sont très-nettement expliqués par M. de Gingins, p. 39,
-40.]
-
-Le duc avait hâte de les châtier. Il y allait en plein hiver. Une
-seule chose pouvait le ralentir, le ramener peut-être au nord, c'est
-qu'il n'était pas encore mis en possession de la dépouille de
-Saint-Pol. Le roi lui ôta ce souci; il lui livra Saint-Quentin (24
-janvier 1476)[302], en sorte que rien ne le retardant, à l'aveugle et
-les yeux baissés, il s'en allât heurter la Suisse. Pour ne rien perdre
-du spectacle, Louis XI vint s'établir à Lyon (février).
-
-[Note 302: On ne savait pas trop encore de quel côté il allait
-tourner. La ville de Strasbourg fit de formidables préparatifs de
-défense. _Chronique ms. de Strasbourg, communiquée par M. Strobel._]
-
-De ces deux forces brutales, violentes, qui devait l'emporter? Lequel,
-du sanglier du Nord ou de l'ours des Alpes, jetterait l'autre à bas,
-personne ne le devinait. Et personne non plus ne se souciait d'être du
-combat. Les Suisses trouvèrent leurs amis de Souabe très-froids à ce
-moment. Leur grand ami, le roi, les avait abandonnés en septembre,
-payés en octobre pour faire la guerre, et il attendait.
-
-Le duc semblait bien fort. Il venait de prendre la Lorraine. Son siége
-même de Neuss, où il avait un moment tenu seul devant tout l'Empire,
-le rehaussait encore. Celui qui, sans tirer l'épée, obligeait le roi
-de France de céder Saint-Quentin était un prince redoutable.
-
-Et les Suisses aussi étaient formidables alors[303]. La terreur de leur
-nom était si forte que, sans qu'ils bougeassent seulement, les petits
-venaient de toutes parts se mettre sous leur ombre. Tous les sujets
-d'évêques, d'abbés, les uns après les autres, s'affranchissaient en se
-disant alliés des Suisses; les villes libres, tout autour, subissaient
-peu à peu leur pesante amitié. Un bourgeois de Constance avait fait
-mauvaise mine en recevant une monnaie de Berne; de Berne et de Lucerne,
-à l'instant, partent quatre mille hommes, et Constance paye deux mille
-florins pour expier ce crime[304].--Ils frappaient fort et loin; pour le
-faire sentir à leurs amis de Strasbourg, et leur prouver qu'ils étaient
-tout près et à portée de les défendre, ils s'avisèrent, à une fête de
-l'arc que donnait cette ville, d'apporter un gâteau cuit en Suisse, et
-qui arriva, tiède encore, à Strasbourg.
-
-[Note 303: Pour apprécier cette forte et rude race, voir à la
-bibliothèque de Berne le portrait de Magdalena Nageli, avec son
-chaperon et ses gros gants de chamois. L'ennemi de son père, qui la
-vit laver son linge à la fontaine, fit la paix sur-le-champ, afin de
-pouvoir épouser une fille si robuste; elle lui donna en effet
-quatre-vingts enfants et petits-enfants.]
-
-[Note 304: Mallet, X, p. 50. V. aussi Berchtold, Fribourg, I, 367.]
-
-L'élan des Suisses était très-grand alors, leur pente irrésistible
-vers les bons pays d'alentour. Il n'y avait pas de sûreté à se mettre
-devant, pas plus qu'il n'y en aurait à vouloir arrêter la Reuss au
-pont du Diable. Empêcher cette rude jeunesse de laisser tous les ans
-ses glaces et ses sapins lui fermer les vignes du Rhin[305], de Vaud
-ou d'Italie, c'était chose périlleuse. Le jeune homme est bien âpre,
-quand, pour la première fois, il mord au fruit de vie.
-
-[Note 305: Berne écrivait au sujet de l'Alsace: «Délaisserons-nous ce
-bon pays, qui jusqu'ici nous a donné tant de vin et de blé?» Diebold
-Schilling.]
-
-Jeunes étaient ces Suisses, ignorant tout, ayant envie de tout,
-gauches et mal habiles, et tout réussissait. Tout sert aux jeunes. Les
-factions, les rivalités intérieures qui ruinent les vieux sages États,
-profitaient à ceux-ci. Les chevaliers des villes et les hommes des
-métiers faisaient partie des mêmes corporations et rivalisaient de
-bravoure; le banneret tué, la bannière se relevait aussi ferme dans la
-main d'un boucher[306], d'un tanneur. Les chefs des partis opposés
-n'étaient d'accord que sur une chose, aller en avant, les Diesbach
-pour entraîner, les Bubenberg pour s'excuser de l'amitié des
-Bourguignons et pour assurer leur honneur.
-
-[Note 306: Les nobles entraient dans les _abbayes_ des bouchers,
-tanneurs, etc., pour devenir éligibles aux charges municipales. V.
-Bluntschli, Tillier, II, 455, sur ces corporations, la _chambre au
-singe_, la chambre au fou, etc., sur la _noblesse des fenêtres_, ainsi
-nommée parce que pour constater son blason récent elle le mettait dans
-les vitraux qu'elle donnait aux églises, aux chapelles et chambres de
-confréries. Les Diesbach, qui avaient été marchands de toile,
-obtinrent de l'empereur de substituer à leur humble _croissant_ deux
-_lions_ d'or. Les Hetzel, de bouchers qu'ils étaient, _devinrent
-chevaliers_, etc. Tillier, II, 484, 486.]
-
-Le duc partit de Besançon le 8 février. C'était de bien bonne heure
-pour une guerre de Suisse. Il avait hâte, poussé par sa vengeance,
-poussé par les prières de ses grands officiers, dont plusieurs
-étaient seigneurs des pays romans que les Suisses occupaient; l'un
-était Jacques de Savoie, comte de Romont et baron de Vaud; l'autre
-Rodolphe, comte de Neufchâtel. Le second avait été, l'autre était
-encore maréchal de Bourgogne. Ennemis des Suisses comme officiers du
-duc[307], ils avaient essayé quelque temps de rester avec eux en
-rapport de bon voisinage. Romont avait déclaré qu'il ne voulait pour
-son pays de Vaud d'autre protecteur que ses amis de Berne, et n'en
-avait pas moins commandé les Bourguignons contre eux à Héricourt.
-Rodolphe de Neufchâtel, pour montrer plus de confiance encore, prit
-domicile dans la ville de Berne, ce qui n'empêchait pas que son fils
-ne combattît les Suisses avec le duc de Bourgogne; le père avait
-ménagé devant Neuss entre le duc et l'empereur ce traité, où le
-dernier abandonnait les Suisses et les laissait hors la protection de
-l'Empire[308].
-
-[Note 307: La position de ces grands seigneurs était fort analogue à
-celle du comte de Saint-Pol. Jacques de Savoie avait épousé une
-petite-fille de Saint-Pol, et se trouvait, pour les biens de sa femme,
-vassal du duc en Flandre et en Artois.]
-
-[Note 308: Muller; Tillier.]
-
-La duchesse de Savoie agissait à peu près de même; elle croyait amuser
-les confédérés avec de bonnes paroles, tandis qu'elle faisait sans
-cesse passer au duc des recrues de Lombardie; elle finit par aller les
-chercher, et se faire recruteur elle-même pour le Bourguignon. Les
-Suisses, tout grossiers qu'ils semblaient, ne se laissèrent pas amuser
-aux paroles. Ils ne voulurent rien comprendre aux subtiles
-distinctions de droit féodal, au moyen desquelles ceux qui les
-tuaient au service du Bourguignon se disaient encore leurs amis et
-prétendaient devoir être ménagés. Ils saisirent Neufchâtel, Vaud, et
-tout ce qu'ils purent des fiefs de la Savoie.
-
-L'armée que le duc amenait contre eux, très-fatiguée par deux
-campagnes d'hiver, et qui retrouvait la neige en mars dans cette
-froide Suisse, n'avait pas grand élan, si l'on en juge par ce que le
-duc fit mettre à l'ordre: que quiconque s'en irait, serait _écartelé_
-(26 février). Cette armée, un peu remontée en Franche-Comté, ne
-passait guère dix-huit mille hommes; ajoutez huit mille Piémontais ou
-Savoyards qu'amena Jacques de Savoie. Le 18 février, le duc arriva
-devant Granson, qui, contre son attente, l'arrêta jusqu'au 28. Une
-vaillante garnison défendit la ville d'abord, puis le château, contre
-les assauts des Bourguignons[309]. On y fit entrer alors quelques
-filles de joie et un homme, qui leur dit qu'ils auraient la vie sauve.
-Ils se rendirent. Mais le duc n'avait pas autorisé l'homme; il en
-voulait à ces Suisses d'avoir retardé un prince comme lui, qui leur
-faisait l'honneur de les attaquer en personne. Il laissa faire les
-gens du pays qui avaient plus d'une revanche à prendre[310]. Les
-Suisses furent noyés dans le lac, pendus aux créneaux.
-
-[Note 309: On essaya de les secourir: «Mais possible ne fut de tendre
-main ne nourriture aux pauvres assaillis... Si furent contraints de
-revenir gémissants.» _Hugues de Pierre, chanoine et chroniqueur en
-titre de Neufchâtel_, page 27. (Extraits des chroniques, faits par M.
-de Purry, Neufchâtel, 1839; V. aussi ce qu'en ont donné Boyve,
-Indigénat Helvétique, et M. F. Du Bois, Bataille de Granson, Journal
-de la Société des antiquaires de Zurich). Que ne puis-je citer ici les
-dix pages que M. de Purry a sauvées! Dix pages, tout le reste est
-perdu... Je n'ai rien lu nulle part de plus vif, de plus français.]
-
-[Note 310: V. surtout Berchtold, Fribourg, I, 573.--Gingins excuse le
-duc et veut croire qu'il était absent, parce que ce jour même _il
-alla_ à trois lieues de là. Les deux serviteurs du duc, Olivier et
-Molinet, s'inquiètent moins de la gloire de leur maître; ils disent
-tout net qu'il les fit pendre.]
-
-L'armée des confédérés était à Neufchâtel[311]. Grande fut leur
-colère, leur étonnement d'avoir perdu Granson, puis Vaumarcus qui se
-rendit sans combattre. Ils avancèrent pour le reprendre. Le duc, qui
-occupait une forte position sur les hauteurs, la quitta et avança
-aussi pour trouver des vivres. Il descendit dans une plaine étroite,
-où il lui fallait s'allonger et marcher en colonnes[312].
-
-[Note 311: «Arrivent à Neufchastel à grands sauts, avecque chants
-d'allégresse et formidable suitte (seize mill, disoit l'un, vingt
-mill, disoit l'autre), touts hommes de martials corpsages, faisant
-peur et pourtant plaisir à voir.» Le chanoine Hugues de Pierre.--Le
-dernier trait est charmant: le brave chanoine a peur de ses amis. Il
-essaye d'écrire ces noms terribles, _Suitz_, _Thoun_, mais bientôt il
-y renonce: «Desquels ne peut-on facilement se ramentevoir le nom.»]
-
-[Note 312: Cette bataille, fort obscure jusqu'ici, devient très-claire
-dans l'utile travail de M. Frédéric Dubois (Journal des antiquaires de
-Zurich), qui a reproduit et résumé toutes les chroniques, Hugues de
-Pierre, Schilling, Etterlin, Baillot et l'anonyme.--Le chanoine
-Hugues, qui était tout près et qui a eu peur, est le plus ému; il
-tressaille d'aise d'en être quitte. Les braves qui ont combattu,
-Schilling et Etterlin, sont fermes et calmes. L'anonyme, qui écrit
-plus tard, charge et orne à sa manière. V. le _ms._ cité par M. F.
-Dubois, p. 42.]
-
-Ceux du canton de Schwitz, qui étaient assez loin en avant, se
-rencontrèrent tout à coup en face des Bourguignons; ils appelèrent et
-furent bientôt rejoints par Berne, Soleure et Fribourg. Ces cantons,
-les seuls qui fassent encore arrivés sur le champ de bataille, durent
-porter seuls le choc. Ils se jetèrent à genoux un moment pour prier;
-puis, relevés, les lances enfoncées en terre et la pointe en avant,
-ils furent immuables, invincibles.
-
-Les Bourguignons se montrèrent peu habiles. Ils ne surent pas faire
-usage de leur artillerie; les pièces étaient pointées trop haut. La
-gendarmerie, selon le vieil usage, vint se jeter sur les lances; elle
-heurta, se brisa. Ses lances avaient dix pieds de longueur, celles des
-Suisses dix-huit[313]. Le duc lui-même vint bravement en tête de son
-infanterie contre celle des Suisses, tandis que le comte de
-Châteauguyon choquait les flancs avec sa cavalerie. Ce vaillant comte
-arriva par deux fois jusqu'à la bannière ennemie, la toucha, crut la
-prendre; par deux fois il fut repoussé, tué enfin... Rien n'entama la
-masse impénétrable.
-
-[Note 313: Observation essentielle que me communique le savant et
-vénérable M. de Rodt, qui traitera tout ceci en maître dans le volume
-que nous attendons. Je lui dois encore plusieurs détails puisés dans
-le récit ms. d'un témoin oculaire, l'ambassadeur milanais
-Panicharola.]
-
-Le duc, pour l'ébranler et l'attirer plus bas dans la plaine, ordonna
-à sa première ligne un mouvement rétrograde qui effraya la seconde...
-À ce moment, une lueur de soleil montrait à gauche toute une armée
-nouvelle, Uri, Unterwald et Lucerne, qui arrivaient enfin; ils avaient
-suivi, à la file, un chemin de neige, d'où cent cavaliers auraient pu
-les précipiter. La trompe d'Unterwald mugit dans la vallée, avec les
-cornets sauvages de Lucerne et d'Uri. Tous poussaient un cri de
-vengeance: «Granson! Granson!...» Les Bourguignons de la seconde
-ligne, qui reculaient déjà vers la troisième, virent avec épouvante
-ces bandes s'allonger sur leur flanc. Du camp même partit le cri:
-_Sauve qui peut_[314]... Dès lors, rien ne put les arrêter; le duc eut
-beau les saisir, les frapper de l'épée, ils s'enfuirent en tous sens.
-Il n'y eut jamais de déroute plus complète. «Les Ligues, dit le
-chroniqueur avec une joie sauvage, les Ligues, comme grêle, se ruent
-dessus, dépeçant de çà de là ces beaux galants; tant et si bien sont
-déconfits en val de route ces pauvres Bourguignons, que semblent-ils
-fumée épandue par le vent de bise.»
-
-[Note 314: _Récit ms. de Panicharola_ (communiqué par M. de Rodt).]
-
-Dans cette plaine étroite, peu de gens avaient combattu. Il y avait eu
-panique et déroute[315] plus que véritable défaite. Commines qui,
-étant avec le roi, n'eût pas mieux demandé sans doute que de croire la
-perte grande, dit qu'il ne périt que sept hommes d'armes[316]? Les
-Suisses disent mille hommes.
-
-[Note 315: Le duc fut entraîné dans la déroute. Son fou, le Glorieux,
-galopait, dit-on, près de lui, et il aurait osé dire à cet homme
-terrible et dans un tel moment: «Nous voilà bien _Hannibalés_!» Le mot
-n'est guère probable. Cependant, il paraît que Charles le Téméraire,
-qui n'aimait personne, aimait son fou. Je vois qu'en 1475, au milieu
-de ses plus grands embarras d'argent, il voulut lui faire un présent
-qui ne lui coûtât rien; il invita ses barons et les dames de sa cour à
-lui donner une chaîne d'or. Ils aimèrent mieux lui donner chacun
-quatre nobles à la rose. (Cibrario.) Voir Jean-Jacques Fugger, Miroir
-de la maison d'Autriche.]
-
-[Note 316: Six cents Bourguignons et vingt-cinq Suisses, selon les
-Alsaciens. _Chronique ms. de Strasbourg_ (communiquée par M.
-Strobel).]
-
-Il avait perdu peu, perdu infiniment. Le prestige avait disparu; ce
-n'était plus Charles _le terrible_. Tout vaillant qu'il était, il
-avait montré le dos... Sa grande épée d'honneur était maintenant
-perdue à Fribourg ou à Berne. La fameuse tente d'audience en velours
-rouge où les princes entraient en tremblant, elle avait été ouverte
-par les rustres avec peu de cérémonie. La chapelle, les saints de la
-maison de Bourgogne qu'il emportait avec lui dans leurs châsses et
-leurs reliquaires, ils s'étaient laissés prendre; ils étaient
-maintenant les saints de l'ennemi. Ses diamants célèbres, connus par
-leur nom dans toute la chrétienté, furent jetés d'abord comme morceaux
-de verre et traînaient sur la route. Le symbolique collier de la
-Toison, le sceau ducal, ce sceau redouté qui scellait la vie ou la
-mort, tout cela, manié, montré, sali, moqué! Un Suisse eut l'audace de
-prendre le chapeau qui avait couvert la majesté de ce front terrible
-(contenu de si vastes rêves!), il l'essaya, il rit, et le jeta par
-terre[317]...
-
-[Note 317: Les Fugger furent seuls assez riches pour acheter le gros
-diamant (qui avait orné la couronne du Mogol), et le splendide chapeau
-de velours jaune, à l'italienne, cerclé de pierreries. État de ce qui
-fut trouvé au camp de Granson, 1790, 4º. M. Peignot en a donné
-l'extrait dans ses Amusements philologiques.]
-
-Ce qu'il avait perdu, il le sentait, et tout le monde le
-sentait[318]... Le roi, qui jusque-là était assez négligé à Lyon, qui
-envoyait partout et partout était mal reçu, vit peu à peu le monde
-revenir. Le plus décidé était le duc de Milan, qui offrait cent mille
-ducats comptant si le roi voulait tomber sur le duc, le poursuivre
-sans paix ni trêve. Le roi René, qui n'attendait qu'un envoyé du duc
-pour le mettre en possession de la Provence[319], vint s'excuser à
-Lyon; il était vieux, son neveu, son héritier, malade[320]. Louis XI,
-en les voyant, jugea qu'il n'irait pas bien loin et il leur fit une
-bonne pension viagère, moyennant quoi ils lui assuraient la Provence
-après eux. Il se faisait fort de leur survivre, quoique faible et déjà
-souffreteux. Mais enfin il venait de battre gaillardement le duc de
-Bourgogne par ses amis les Suisses. Il alla en rendre grâces à
-Notre-Dame du Puy, et au retour il prit deux maîtresses. Il promenait
-dans Lyon par les boutiques le vieux René pour l'amuser aux
-marchandises[321]; lui, il prit les marchandes, deux Lyonnaises, la
-Gigonne et la Passefilon[322].
-
-[Note 318: Notre greffier de Paris le sent à merveille. Il lui échappe
-un petit cri de joie quand il voit le duc: «Fuyant sans arrester, et
-souvent regardoit derrière luy vers le lieu où fut faicte sur lui
-ladite destrousse, jusques à Joigné, où il y a huict grosses lieuës,
-qui en valent bien seize _de France la jolie, que Dieu saulve et
-garde_.» Jean de Troyes.]
-
-[Note 319: Philippe de Bresse s'empara d'un projet _écrit de la propre
-main_ du duc de Bourgogne, dans lequel il ordonnait à M. de
-Châteauguyon de lever des troupes en Piémont pour assurer l'invasion
-de la Provence qu'il méditait. L'original fut envoyé à Louis XI.
-(Villeneuve Bargemont.)]
-
-[Note 320: Mathieu conte que René, ne pouvant accorder son neveu
-Charles du Maine et son petit-fils René II, jeta une épaule de mouton
-à deux chiens qui se bataillèrent, et alors on lâcha un dogue qui
-enleva le morceau disputé.--Du temps de Mathieu, on voyait encore cet
-emblème en relief dans une chaire de l'oratoire de René, à
-Saint-Sauveur d'Aix.]
-
-[Note 321: C'était sa création des foires de Lyon qui l'avait brouillé
-avec la Savoie. Il montrait cette résurrection du commerce lyonnais
-comme son ouvrage. Le commerce avait déserté les foires de Genève; les
-marchands ne s'y arrêtaient plus, ils traversaient la Savoie en fraude
-pour arriver à Lyon. De là des violences, des saisies plus ou moins
-légales. De là la fameuse histoire des peaux de mouton saisies, que
-Commines s'amuse à donner pour cause de cette guerre, afin d'en tirer
-la fausse et banale philosophie _des grands effets par les petites
-causes_.--M. de Gingins le rectifie très-bien. Sur la guerre des
-foires de Lyon et de Genève. V. Ordonnances, t. XV, 20 mars, 8 octobre
-1462, et XVII, nov. 1467.]
-
-[Note 322: «En soy retournant dudit Lyon, fist venir après luy deux
-damoiselles dudit lieu jusques à Orléans, dont l'une estoit nommée la
-Gigonne, qui aultrefois avoit esté mariée à un marchant dudit Lyon, et
-l'autre estoit nommée la Passe-Fillon, femme aussi d'un marchant dudit
-Lyon. Le roi maria Gigonne à un jeune fils natif de Paris, et au mary
-de Passe-Fillon donna l'office de conseillier en la Chambre des
-comptes à Paris.» Jean de Troyes p. 40-41.]
-
-La duchesse de Savoie, sa vraie soeur, joua double; elle lui envoya un
-message à Lyon, et, elle-même, elle alla trouver le duc de Bourgogne.
-
-Il s'était établi chez elle, à Lausanne, au point central où il
-pouvait réunir au plus tôt les troupes qui lui viendraient de la
-Savoie, de l'Italie et de la Franche-Comté. Ces troupes arrivaient
-lentement à son gré, il se consumait d'impatience. Lui-même, il avait
-contribué à effrayer et disperser ceux qui avaient fui, à les empêcher
-de revenir, en les menaçant du dernier supplice. Dans son inaction
-forcée, la honte de Granson, la soif de la vengeance, l'impuissance
-sentie la première fois, et de trouver qu'il n'était qu'un homme!...
-il étouffait, son coeur semblait près d'éclater.
-
-Il était à Lausanne, non dans la ville, mais dans son camp sur la
-hauteur qui regarde le lac et les Alpes. Seul et farouche, laissant sa
-barbe longue, il avait dit qu'il ne la couperait pas jusqu'à ce qu'il
-eût revu le visage des Suisses. À peine s'il laissait approcher son
-médecin, Angelo Cato, qui pourtant lui mit des ventouses, lui fit
-boire un peu de vin pur (il était buveur d'eau), parvint même à le
-faire raser[323]. La bonne duchesse de Savoie vint pour le consoler;
-elle fit venir de la soie de chez elle pour le rhabiller; il était
-déchiré, en désordre, et tel que Granson l'avait fait... Elle ne s'en
-tint pas là; elle habillait les troupes; elle faisait faire des
-chapeaux, des ceintures. De Venise, de Milan même (qui traitait contre
-lui), il lui venait de l'argent, toute sorte d'équipements. Du pape et
-de Bologne, il tira quatre mille Italiens. Il compléta sa bonne troupe
-de trois mille Anglais. De ses États arrivèrent six mille Wallons, de
-Flandre enfin et des Pays-Bas deux mille chevaliers ou fieffés qui,
-avec leurs hommes, formaient une belle cavalerie de cinq ou six mille
-hommes. Le prince de Tarente, qui était près du duc lorsqu'il fit la
-revue, en compta vingt-trois mille, sans parler des gens très-nombreux
-du charroi et de l'artillerie. Ajoutez neuf mille hommes, et plus tard
-quatre mille encore pour l'armée savoyarde du comte de Romont. Le duc,
-se retrouvant à la tête de ces grandes forces, reprit tout son
-orgueil, jusqu'à menacer le roi pour les affaires du pape; ce n'était
-plus assez pour lui de combattre les Suisses.
-
-[Note 323: Commines place cette maladie trop tard. Il est bien établi
-par Schilling et autres contemporains qu'il l'eut à Lausanne,
-c'est-à-dire _après le premier revers_.]
-
-Les efforts inouïs que le comte de Romont avait faits et fait faire,
-ruinant la Savoie pour le camp de Lausanne, pour écraser les
-confédérés, confirmaient le dire général qui courait que le duc avait
-promis sa fille au jeune duc de Savoie, qu'un partage était fait
-d'avance des terres de Berne, et que déjà dans son camp il en avait
-conféré les fiefs. Berne écrivait lettre sur lettre, les plus
-pressantes, aux villes d'Allemagne, au roi, aux cantons. Le roi, selon
-son usage, promit secours et n'envoya personne. Les confédérés des
-montagnes étaient justement à l'époque de l'année où ils mènent les
-troupeaux dans les hauts pâturages. Ce n'était pas chose facile de les
-faire descendre, de les réunir. Ils ne comprenaient pas bien que, pour
-défendre la Suisse, il fallût faire la guerre au pays de Vaud[324].
-
-[Note 324: Dès le commencement, en 1475, Berne eut beaucoup de peine à
-entraîner Unterwald. En 1476, les habitants même de la campagne de
-Berne se décidèrent difficilement à prendre part à cette expédition de
-Morat, qui promettait peu de butin. Stettler, Biographie de Bubenberg.
-Tillier, II, 289.]
-
-C'était pourtant sur la limite que la guerre allait commencer. Berne
-jugea avec raison qu'on attaquerait d'abord Morat qu'elle regardait
-comme son faubourg, sa garde avancée. Ceux qu'on y envoya pour
-défendre cette ville n'étaient pas sans inquiétude, se souvenant de
-Granson, de sa garnison sans secours, perdue, noyée. Pour les bien
-assurer qu'on ne les abandonnerait pas, on prit dans les familles où
-il y avait deux frères, un pour Morat, un pour l'armée de Berne.
-L'honnête et vaillant Bubenberg promit de défendre Morat, et l'on
-remit sans hésiter ce grand poste de confiance au chef du parti
-bourguignon.
-
-Là cependant était le salut de la Suisse, tout dépendait de la
-résistance que ferait cette ville; il fallait donner le temps aux
-confédérés de s'assembler, tandis que leur ennemi était prêt. Il n'en
-profita guère. Parti le 27 de Lausanne, arrivé le 10 juin devant
-Morat, il l'entoura du côté de la terre, lui laissant le lac libre,
-pour recevoir à sa volonté des vivres et des munitions. Il se croyait
-trop fort apparemment et croyait emporter la ville[325]. Des assauts
-répétés dix jours durant ne produisirent rien. Le pays était contre
-lui. Tout ami que le duc était du pape, et menant le légat avec lui,
-la campagne avait horreur de ses Italiens, comme de gens infâmes et
-hérétiques[326]. À Laupin, un curé menait bravement sa paroisse au
-combat.
-
-[Note 325: La tradition veut qu'il ait dit: «Je déjeunerai à Morat, je
-dînerai à Fribourg, je souperai à Berne.» Berchtold.]
-
-[Note 326: On en avait brûlé dix-huit à Bâle, comme coupables de
-sacriléges, de viols, etc., d'hérésies monstrueuses: «Ce qui fut
-non-seulement agréable à Dieu, mais bien honorable à tous les
-Allemands, comme preuve de leur haine pour telles hérésies.» Diebold
-Schilling, p. 144.]
-
-Morat tint bon, et les Suisses eurent le temps de se rassembler. Les
-habits rouges[327] d'Alsace arrivèrent malgré l'empereur; avec eux, le
-jeune René, duc sans duché, dont la vue seule rappelait toutes les
-injustices du Bourguignon[328]. Ce jeune homme de vingt ans venait
-combattre, mais le petit duc de Gueldre ne pouvait venir, prisonnier
-qu'il était, ni le comte de Nevers, ni tant d'autres, dont la ruine
-avait fait la grandeur de la maison de Bourgogne.
-
-[Note 327: Strasbourg et Schélestadt en rouge (Strasbourg rouge et
-blanc, selon le _ms. communiqué par M. Strobel_), Colmar rouge et
-bleu, Waldshut noir, Lindau blanc et vert, etc. Chant sur la bataille
-d'Héricourt, dans Schilling, p. 146.]
-
-[Note 328: La chronique de Lorraine (Preuves de D. Calmet, p.
-LXVI-LXVII), contient des détails touchants, un peu romanesques
-peut-être, sur la misère du jeune René, entre son faux ami Louis XI et
-son furieux ennemi, sur son dénûment, sur l'intérêt qu'il inspirait,
-etc.]
-
-Si le roi n'aida pas directement les Suisses, il n'en travailla pas
-moins bien contre le duc, en montrant partout ce beau jeune
-exilé[329]; il lui donna de l'argent, une escorte. René alla d'abord
-voir sa grand'mère, qui le rhabilla, l'équipa[330]. Puis, avec cette
-escorte française, il traversa son pays, sa pauvre Lorraine, où tout
-le monde l'aimait[331], et personne pourtant n'osait se déclarer. À
-Saint-Nicolas, près Nancy, il entendit la messe, dit la chronique: La
-messe ouïe, passa près de lui la femme du vieux Walleter, et, sans
-faire semblant de rien, elle lui donna une bourse où il y avait plus
-de 400 florins; il baissa la tête en la remerciant[332].
-
-[Note 329: Quand il entra à Lyon, les marchands allemands ayant
-demandé d'avance quelle livrée il portait (blanc, rouge et gris), ils
-la prirent tous, les chapeaux de même, et à chacun trois plumes de ces
-couleurs.]
-
-[Note 330: «Elle vit que son beau fils et ses gens n'estoient point
-vestus de soye; elle appela son maître d'hostel, disant: Prenez or et
-argent: allez à Rouen acheter force velours et satin, et tost revenez.
-Le maistre d'hostel ne faillit mye, assez en apportit... Ladite dame,
-voyant que le duc estoit en grand soutcy, lui dict: Mon beau fils, ne
-vous esbahissez mye; se vostre duchié perdu avez, j'ay là, Dieu mercy,
-assez pour vous entretenir. Respondit le duc: Madame, et belle-mère
-grande, encore ay espérance... La bonne dame à luy se descouvra, elle
-sy vielle et fort malade, lui disant: Vous voyez, mon beau fils, en
-quel estat je suis; je n'en peux plus; mourir me convient maintenant;
-tous mes biens vous mets en main, et sans faire testament... Le duc ne
-la volt mye refuser, puisqu'ainsy son plaisir estoit; aussy c'estoit
-son vray hoirs.» Chronique de Lorraine.]
-
-[Note 331: On faisait des récits de la bonté du jeune prince: Un
-prisonnier bourguignon se plaignait de manquer de pain depuis
-vingt-quatre heures: «Si tu n'en as pas eu hier, dit René, c'est par
-ta faute; falloit m'en dire; ainsi seroit la mienne, si en manquoit en
-avant.» Et il lui donna ce qu'il avait d'argent sur lui. (Villeneuve
-Bargemont.)]
-
-[Note 332: De là, poursuivant son voyage, il entre en pays allemand;
-tous les seigneurs, etc., viennent le joindre, et le chroniqueur qui
-le suivait, se dédommage de sa misère et de ses jeûnes, en contant
-tout au long l'abondance de cette bonne cuisine allemande, les vins,
-les victuailles; il demande aux Allemands si c'est ainsi qu'ils vivent
-tous les jours, etc.]
-
-Ce jeune homme innocent, malheureux, abandonné de ses deux protecteurs
-naturels, le roi et l'empereur, et qui venait combattre avec les
-Suisses, apparut au moment même de la bataille comme une vivante image
-de la justice persécutée et de la bonne cause. Les bandes de Zurich
-rejoignirent en même temps.
-
-La veille au soir, pendant que tout le monde à Berne était dans les
-églises à prier Dieu pour la bataille, ceux de Zurich passèrent. Toute
-la ville fut illuminée, on dressa des tables pour eux, on leur fit
-fête. Mais ils étaient trop pressés, ils avaient peur d'arriver tard;
-on les embrassa en leur souhaitant bonne chance... Beau moment et
-irréparable, de fraternité si sincère! et que la Suisse n'a retrouvé
-jamais[333].
-
-[Note 333: Les deux vaillants greffiers de Berne et de Zurich, qui
-combattirent et écrivirent ces beaux combats, Diebold et Etterlin, en
-ont le souffle encore, la sérénité magnanime des forts dans le
-péril.--V. Tillier, Mallet, etc. Guichenon (Histoire de Savoie, I,
-527) dit à tort que Jacques de Romont commandait à Morat l'avant-garde
-des Bourguignons.]
-
-Ils partirent à dix heures, chantant leur chant de guerre, marchèrent
-toute la nuit, malgré la pluie, et arrivèrent de bonne heure. Tous
-entendirent matines. Puis on fit nombre de chevaliers, nobles ou
-bourgeois[334], n'importe. Le bon jeune René, qui n'était pas fier,
-voulut en être aussi. Il n'y eut plus qu'à marcher au combat.
-Plusieurs, par impatience (ou par dévotion?) ne prirent ni pain, ni
-vin, et jeûnèrent dans ce jour sacré (22 juin 1476).
-
-[Note 334: Le tout puissant doyen des bouchers portait la bannière de
-Berne.]
-
-Le duc, averti la veille, ne voulut jamais croire que l'armée des
-Suisses fût en état de l'attaquer. Il y avait à peu près même nombre,
-environ trente-quatre mille hommes de chaque côté[335]. Mais les
-Suisses étaient réunis, et le duc commit l'insigne faute de rester
-divisé, de laisser loin de lui, à la porte opposée de Morat, les neuf
-mille Savoyards du comte de Romont. Son artillerie fut mal placée et
-sa cavalerie servit peu, parce qu'il ne voulut jamais changer de
-position pour lui donner carrière. Il mettait son honneur à ne daigner
-bouger, à ne pas démarrer d'un pied, à ne jamais lâcher son siége...
-La bataille était perdue d'avance. Le médecin astrologue, Angelo Cato,
-avertit le soir même le prince de Tarente qu'il ferait sagement de
-prendre congé. Dès le passage du duc à Dijon, il avait plu du sang, et
-Angelo avait prédit, écrit en Italie la déroute de Granson. Celle de
-Morat était plus facile à prévoir.
-
-[Note 335: C'est l'opinion commune, celle de Commines. Le chanoine de
-Neufchâtel dit que les Suisses avaient quarante mille hommes. M. de
-Rodt, d'après des données qu'il croit sûres, leur en donne seulement
-vingt-quatre mille.]
-
-Au matin, par une grande pluie, le duc met son monde sous les armes;
-puis, à la longue, les arcs se mouillant et la poudre, ils finissent
-par rentrer. Les Suisses prirent ce moment. De l'autre versant des
-montagnes boisées qui les cachaient, ils montent; au sommet ils font
-leur prière. Le soleil reparaît, leur découvre le lac, la plaine et
-l'ennemi. Ils descendent à grands pas en criant: Granson! Granson! Ils
-fondent sur le retranchement. Ils le touchaient déjà que le duc
-refusait encore de croire qu'ils eussent l'audace d'attaquer.
-
-Une artillerie nombreuse couvrait le camp, mais mal servie et lente,
-comme elle était partout alors. La cavalerie bourguignonne sortit,
-ébranla l'autre; René eut un cheval tué; les fantassins vinrent en
-aide, les immuables lances. Cependant un vieux capitaine suisse, qui
-avait fait les guerres des Turcs avec Huniade, tourne la batterie,
-s'en empare, la dirige contre les Bourguignons. D'autre part,
-Bubenberg, sortant de Morat, occupe par cette sortie le corps du
-bâtard de Bourgogne. Le duc, n'ayant ni le bâtard, ni le comte de
-Romont, n'avait guère que vingt mille hommes contre plus de trente
-mille[336]. L'arrière-garde des Suisses qui n'avait pas donné, passa
-derrière les Bourguignons, pour leur couper la retraite. Ils se
-trouvèrent ainsi pris des deux côtés, pris du troisième encore par la
-garnison de Morat. Le quatrième était le lac... Au milieu, il y eut
-résistance, et terrible; la garde se fit tuer, l'hôtel du duc, tuer.
-Tout le reste de l'armée, foule confuse, éperdue, était peu à peu
-poussé vers le lac... Les cavaliers enfonçaient dans la fange, les
-gens à pied se noyaient[337] ou donnaient aux Suisses le plaisir de
-les tirer comme à la cible. Nulle pitié; ils tuèrent jusqu'à huit ou
-dix mille hommes dont les ossements entassés formèrent pendant trois
-siècles un hideux monument[338].
-
-[Note 336: Si l'on adopte ce chiffre moyen entre les versions
-opposées.]
-
-[Note 337: Il y a ce mot féroce dans le chant de Morat: «Beaucoup
-sautaient dans le lac, et pourtant n'avaient pas soif.» Diebold
-Schilling. Ce chant naïvement cruel du soldat ménétrier, Veit Weber,
-qui lui-même a fait ce qu'il chante, ressemble peu dans l'original à
-la superbe poésie (moderne en plusieurs traits) que Koch, Bodmer, et
-en dernier lieu Arnim et Brentano, ont imprimée: Desknaben Wunderhorn
-(1819), I, 58. MM. Marmier, Loeve, Toussenel, etc., ont traduit dans
-la Revue des Deux-Mondes (1836), et autres recueils, les chants de
-Sempach, Héricourt, Pontarlier, etc., qu'on retrouve dans divers
-historiens, principalement dans Tschudi et Diebold.]
-
-[Note 338: Que nous détruisîmes en passant (1798). Le lac rejette
-souvent des os, et souvent les remporte. Byron acheta et recueillit
-un de ces pauvres naufragés, ballottés depuis trois siècles.]
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-NANCY--MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE
-
-1476-1477
-
-
-Le duc courut douze lieues jusqu'à Morgues, sans dire un mot; puis il
-passa à Gex, où le maître d'hôtel du duc de Savoie l'hébergea et le
-refit un peu. La duchesse vint, comme à Lausanne, avec ses enfants et
-lui donna de bonnes paroles. Lui, farouche et défiant, il lui demanda
-si elle voulait le suivre en Franche-Comté. Il n'y avait à cela nul
-prétexte. Les Savoyards, avant la bataille, avaient repris leurs
-places dans le pays de Vaud et pouvaient les défendre, leur armée
-étant restée entière. La duchesse refusa doucement; puis le soir,
-étant partie de Gex avec ses enfants, Ollivier de la Marche l'enlève
-aux portes. Un seul des enfants échappa, le seul qu'il importât de
-prendre: le petit duc... Ce guet-apens, aussi odieux qu'inutile, fut
-un malheur de plus pour celui qui l'avait tenté[339].
-
-[Note 339: Pour croire, avec M. de Gingins, que cet enlèvement était
-concerté entre le duc de Bourgogne et la duchesse elle-même, afin de
-ménager les apparences à l'égard du roi, il faut oublier entièrement
-le caractère du duc.]
-
-Il réunit à Salins les états de Franche-Comté. Il parla fièrement,
-avec son courage indomptable, de ses ressources et de ses projets, du
-futur royaume de Bourgogne. Il allait former une armée de quarante
-mille hommes, taxer ses sujets au quart de leur avoir... Les états en
-frémirent, ils lui représentèrent que le pays était ruiné; tout ce
-qu'ils pouvaient lui offrir, c'étaient trois mille hommes et seulement
-_pour garder le pays_.
-
-«Eh bien! s'écria le duc, il vous faudra bientôt donner à l'ennemi
-plus que vous ne refusez à votre prince. Je m'en irai en Flandre, j'y
-résiderais toujours. J'ai là des sujets plus fidèles.»
-
-Ce qu'il disait aux Comtois, il le disait aux Bourguignons, aux
-Flamands, et n'obtenait pas davantage. Les états de Dijon ne
-craignirent pas de déclarer que c'était une guerre inutile, qu'il ne
-fallait pas fouler le peuple pour une querelle mal fondée, sans espoir
-de succès[340]. La Flandre fut plus dure. Elle répondit (selon la
-lettre du devoir féodal, mais la lettre était une insulte) que _s'il
-était environné des Suisses et Allemands_, sans avoir assez d'hommes
-pour se dégager, il n'avait qu'à le leur faire dire, les Flamands
-iraient le chercher.
-
-[Note 340: Courte-Épée et Barante-Gachard, II, 525. La recette, sans y
-comprendre la monnaie ni les aides, s'était élevée, dans les seules
-années dont nous ayons le compte (1473-4), à 81,000 livres. Communiqué
-par M. Garnier, employé aux _Archives de Dijon_.]
-
-Quand ce mot lui parvint, il eut un accès de fureur. Il dit que ces
-rebelles le payeraient cher, que bientôt il irait jeter bas leurs murs
-et leurs portes. Puis il sentit qu'il était seul, et il tomba dans un
-grand abattement. Rejeté des Flamands aux Français, des Français aux
-Flamands, que lui restait-il[341]?... Quel était maintenant son
-peuple, son pays de confiance?... La Comté même envoya sous main au
-roi de France pour traiter de la paix[342]. La Flandre lui refusa sa
-fille! Après Granson, il avait écrit qu'on lui envoyât mademoiselle de
-Bourgogne, mais les Flamands ne jugèrent pas à propos de se dessaisir
-de l'héritière de Flandre. Après tout, s'il l'eût eue, où l'eût-il
-déposée?
-
-[Note 341: Nous n'avons pas tout dit. Mais la Zélande, dès 1472,
-s'était révoltée contre les taxes, et Zierickzée n'avait pu être
-réduite que par des exécutions sanglantes. Documents Gachard, II, 270.
-«En 1474, le clergé de Hollande refusa d'une manière absolue de rien
-payer de ce que le duc demandait, etc. (Communiqué par M. Schayez,
-d'après les _Archives générales de Belgique_.)]
-
-[Note 342: Barante-Gachard.]
-
-Ses sujets néanmoins n'avaient pas tout le tort. Indépendamment de ce
-dur gouvernement qui les avait surmenés, excédés, pour d'autres causes
-encore, plus générales et plus durables, ils déclinaient, la vie
-baissait chez eux, leurs ressources n'étaient plus les mêmes. Le jeune
-empire de la maison de Bourgogne se trouvait déjà vieux sous son
-pompeux habit[343]. Les arts qui enrichissent avaient été longtemps
-concentrés dans les Pays-Bas, puis ils s'étaient répandus au dehors.
-Louvain, Gand, Ypres, ne tissaient plus pour le monde; l'Angleterre
-imitait; Liége et Dinant ne battaient plus pour la France et
-l'Allemagne, les fugitifs y avaient désormais porté leur enclume.
-Bruges était florissante, mais la Bruges étrangère plutôt, la Hanse
-brugeoise et non pas la vieille commune de Bruges; celle-ci avait péri
-en 1436, et la commune de Gand un peu après. Il était plus facile de
-détruire la vie communale que de susciter à la place la vie nationale,
-et le sentiment d'une grande patrie.
-
-[Note 343: Cette fatigue précoce, après Van Eyck, après le premier
-moment de la Renaissance, s'exprime dans les peintures mélancoliques
-d'Hemling; c'est une réaction _mystique_, après l'élan de la _nature_.
-Autant le premier est jeune et puissant, autant le second est rêveur.
-Van Eyck est le vrai peintre de Philippe le Bon, le peintre de la
-Toison et des douze maîtresses. Hemling (c'est du moins la tradition
-brugeoise) a suivi, tout jeune, le duc Charles dans sa malheureuse
-guerre de Granson et de Morat, il est revenu malade, et soigné à
-l'hôpital de Bruges; il y a laissé son Adoration des Mages, où l'on
-croit le voir coiffé du bonnet des convalescents. Puis, vient son
-Apothéose de sainte Ursule (véritable transfiguration de la femme du
-Nord), en mémoire des bonnes béguines qui l'avaient soigné. V.
-_Ursula_, par Keversberg.--Quiconque regardera longtemps (à la
-Pinacothèque de Munich ou dans les gravures) la suite de ces pieuses
-élégies y entendra la voix du peintre, la plainte du XVe siècle.]
-
-Quant à lui-même, je croirais volontiers que la puissance d'un
-véritable empire, d'un ordre général où s'harmoniserait ce chaos de
-provinces, cette pensée excusait à ses yeux les moyens injustes qu'un
-homme de noble nature, comme il était, eût pu se reprocher. Ces
-injustices de détail disparaissaient pour lui dans la justice totale
-de cet ordre futur. C'est peut-être pour cela qu'il ne se sentit pas
-coupable, et ne recourut point au vrai remède que donne le sage
-Commines: Retourner à Dieu, reconnaître ses fautes... Il n'eut point
-ce retour salutaire; il eut, ce semble, le malheur de se croire juste
-et de donner le tort à Dieu.
-
-Il avait trop voulu des choses infinies... L'infini! qui ne l'aime?
-Jeune, il aima la mer, plus tard les Alpes[344]... Ces volontés
-immenses nous semblent folles, et les projets, sans nul doute,
-dépassaient les moyens. Cependant, en ce siècle, on avait vu de telles
-choses que les idées du possible et de l'impossible s'étaient un peu
-brouillées.
-
-[Note 344: De là sans doute aussi ce goût pour l'art qui réveille le
-plus en nous le sens de l'infini, je veux dire pour la musique. Ce
-goût, qui surprend dans un homme si rude, lui est attribué par tous
-les contemporains. Chastellain, Thomas Basin, etc.]
-
-C'était le temps où l'infant D. Henri, cousin du Téméraire, pénétrait
-ce profond Midi, le monde de l'or, et chaque jour en rapportait des
-monstres. Et, sans aller si loin, sous nos yeux, les rêves les plus
-bizarres s'étaient trouvés réels; les révolutions inouïes des Roses,
-ces changements à vue, les royaumes gagnés, perdus d'un coup de dé,
-tout cela étendait le possible bien loin dans l'improbable.
-
-Le malheureux eut le temps de rouler tout cela, deux mois durant qu'il
-resta près de Joux, dans un triste château du Jura. Il formait un camp
-et il n'y avait personne, à peine quelques recrues. Ce qui venait, et
-coup sur coup, c'étaient les mauvaises nouvelles: tel allié avait
-tourné, tel serviteur désobéi, une ville de Lorraine s'était rendue
-et le lendemain une autre... À tout cela il ne disait rien[345]; il ne
-voyait personne, il restait enfermé. Il lui eût fait grand bien, dit
-Commines, de parler, «de monstrer sa douleur devant l'espécial amy.»
-Quel ami? Le caractère de l'homme n'en comportait guère, et une telle
-position le comporte rarement; on fait trop peur pour être aimé.
-
-[Note 345: Il n'est pas exact de dire qu'il ne fit rien. Voir les
-lettres violentes qu'il écrivait, celle entre autres au fidèle
-Hugonet, où il le menace de reprendre sur son bien l'argent qu'il a
-employé à payer les garnisons, que les États devaient payer. _Bibl.
-royale, mss. Béthune, 9568._]
-
-Il fût probablement devenu fol de chagrin (il y avait eu beaucoup de
-fols dans sa famille[346]), si l'excès même du chagrin et de la colère
-ne l'avait relancé. Il lui revint de tous côtés qu'on agissait déjà
-comme s'il était mort. Le roi, qui jusque là l'avait tant ménagé, fit
-enlever dans ses terres, dans son château de Rouvre, la duchesse de
-Savoie. Il conseillait aux Suisses d'envahir la Bourgogne; lui, il se
-chargeait de la Flandre. Il donnait de l'argent à René, qui peu à peu
-reprenait la Lorraine. Ce dernier point était celui que le duc avait
-le plus à coeur; la Lorraine était le lien de ses provinces, le centre
-naturel de l'empire bourguignon; il avait, dit-on, désigné Nancy pour
-capitale.
-
-[Note 346: Charles VI, Henri VI, Guillaume l'insensé, etc., etc.]
-
-Il partit dès qu'il eut une petite troupe, et il arriva encore trop
-tard (22 octobre), trois jours après que René eut repris Nancy.
-Repris, mais non approvisionné, en sorte qu'il y avait à parier
-qu'avant que René trouvât de l'argent, louât des Suisses, formât une
-armée, Nancy serait réduit. Le légat du pape travaillait les Suisses
-pour le duc de Bourgogne et balançait chez eux le crédit du roi de
-France.
-
-Tout ce que René obtint d'abord, ce fut que les confédérés enverraient
-une ambassade au duc pour savoir ses intentions. Ce n'était pas la
-peine d'envoyer, on savait bien son dernier mot d'avance: rien sans la
-Lorraine et le landgraviat d'Alsace.
-
-Heureusement René avait près des Suisses un puissant intercesseur,
-actif, irrésistible; je parle du roi. Après Morat, les chefs des Suisses
-s'étaient fait envoyer comme ambassadeurs aux Plessis-lez-Tours; ces
-braves y trouvèrent leur défaite; leur bon ami le roi, par flatterie,
-présents[347], amitié, confiance, les lia de si douces chaînes qu'ils
-firent ce qu'il voulait, lâchèrent leurs conquêtes de la Savoie,
-laissèrent tout pour un peu d'argent. Les bandes qui avaient fait cette
-belle guerre se trouvaient renvoyées à l'ennui des montagnes, si elles
-ne prenaient parti pour René. Le roi offrait, en ce cas, de garantir
-leur solde. Guerre lointaine, il est vrai, service de louage; ils
-allaient commencer leur triste histoire de mercenaires. Beaucoup
-hésitaient encore avant d'entrer dans cette voie.
-
-[Note 347: L'irréprochable Adrien de Bubenberg reçut du roi cent marcs
-d'argent (les autres envoyés en eurent chacun vingt), et il n'en fut
-pas moins, au retour, ce qu'il avait toujours été, le chef du parti
-bourguignon.--Der Schweitzerische Geschichtforscher, VII, 195. Le
-biographe de Bubenberg croit à tort qu'il reçut le collier de
-Saint-Michel (observation de M. J. Quicherat).]
-
-La chose pressait pourtant. Nancy souffrait beaucoup. René courait la
-Suisse, sollicitait, pressait et n'obtenait d'autre réponse sinon
-qu'au printemps, on pourrait bien le secourir. Les doyens des métiers,
-bouchers, tanneurs[348], gens rudes, mais pleins de coeur (et grands
-amis du roi), faisaient honte à leurs villes de ne pas aider celui qui
-les avait si bien aidés à la grande bataille. Ils le montraient dans
-les rues, ce pauvre jeune prince qui, comme un mendiant, errait,
-pleurait... Un ours apprivoisé, dont il était suivi, faisait rire,
-flattait à sa manière, courtisait l'ours de Berne[349]... On obtint
-que du moins, sans engager les cantons, il levât quelques hommes.
-C'était tout obtenir; dès que l'on eût crié qu'il y avait à gagner
-quatre florins par mois, il s'en présenta tant qu'on fut obligé de
-leur donner les bannières de cantons; et il fallut borner le nombre de
-ceux qui partaient; tous seraient partis.
-
-[Note 348: «Ung grand bon homme, que tanneur estoit, lequel par la
-communaulté pour l'année maistre échevin estoit... lequel, quand au
-conseil fut, commença à dire: Vous tous, messeigneurs, voyés comment
-vecy ce jeune prince, le duc René, qui nous a si loyaument servi...»
-Preuves de D. Calmet.]
-
-[Note 349: «Avec luy avoit ung ours que toujours le suyvoit, quand le
-duc au conseil venoit. Ledit ours, quand à l'huis vint, commença à
-gratter, comme s'il vouloit dire: _Laissés-nous entrer_. Lesdicts du
-conseil lui ouvrirent.--Preuves de D. Calmet, p. XCIII. L'ours est
-bien moins courtisan dans un récit plus moderne, qui gâte la scène:
-«Donna deux ou trois coups de patte, d'une telle roideur...» Discours
-des choses avenues en Lorraine. Schweitzerische Geschichtforscher, V,
-129-131.]
-
-La difficulté était de faire cette longue route en plein hiver, avec
-dix mille Allemands, souvent ivres, qui n'obéissaient à personne. Tous
-les embarras qu'eut René[350], tout ce qu'il lui fallut de patience,
-d'argent, de flatteries, pour les faire avancer, serait long à conter.
-Le duc de Bourgogne croyait, non sans vraisemblance, que Nancy ne
-pourrait attendre un secours si lent. Les agents qu'il avait à
-Neufchâtel, pour négocier, l'assuraient que les Suisses ne partiraient
-jamais.
-
-[Note 350: À Bâle, au moment de partir, la paye faite, ils demandent
-la _parpaye_, un complément de solde, 1,500 florins. Grand embarras;
-la prudente ville de Bâle ne prêtait pas sur des conquêtes à faire, un
-seigneur allemand emprunta pour René, en laissant ses enfants en gage.
-Restait à donner le _trinkgeld_, une pièce d'or par enseigne; René
-trouva encore ce pourboire et partit à la tête des Suisses, à pied,
-vêtu comme eux et la hallebarde sur l'épaule. Ce n'est pas tout, la
-plupart voulaient aller par eau; les voilà en désordre, soldats ivres
-et filles de joie, qui s'entassent dans de mauvais bateaux. Le Rhin
-charriait; les bateaux s'ouvrent et beaucoup se noient. Ils s'en
-prennent à René, qui est obligé de se cacher: «Si vous eussiez lors
-ouy le bruit du peuple, comme il maudissoit Monseigneur et ses gens,
-comme malheureux!...»--_Dialogue de Joannes et de Ludre_, source
-contemporaine, et capitale pour cette époque. _La Bibliothèque de
-Nancy_ en possède le précieux original (qu'on devrait imprimer), la
-_Bibl. royale_ en a une copie dans les _cartons Legrand_.]
-
-L'hiver, cette année-là, fut terrible, un hiver de Moscou. Le duc
-éprouva (en petit) les désastres de la fameuse retraite. Quatre cents
-hommes gelèrent dans la seule nuit de Noël, beaucoup perdirent les
-pieds et les mains[351]. Les chevaux crevaient; le peu qui restait
-était malade et languissant. Et cependant comment quitter le siége,
-lorsque d'un jour à l'autre tout pouvait finir, lorsqu'un Gascon
-échappé de la place annonçait que l'on avait mangé tous les chevaux,
-qu'on en était aux chiens et aux chats?
-
-[Note 351: Avec cela point de paye, mais des paroles dures, des
-châtiments terribles. Un capitaine avait dit: «Puisqu'il aime tant la
-guerre, je voudrais le mettre au canon et le tirer dans Nancy.» Le duc
-l'apprit et le fit pendre. _Chronique ms. d'Alsace, communiquée par M.
-Strobel._]
-
-La ville était au duc, s'il en gardait bien les entours, si personne
-n'y pénétrait. Quelques gentilshommes étant parvenus à s'y jeter, il
-entra dans une grande colère et en fit pendre un qu'on avait pris; il
-soutenait (à l'Espagnol)[352] que «dès qu'un prince a mis son siége
-devant une place, quiconque passe ses lignes est digne de mort.» Ce
-pauvre gentilhomme, tout près de la potence, déclara qu'il avait une
-grande chose à dire au duc, un secret qui touchait sa personne. Le duc
-chargea son factotum Campobasso de savoir ce qu'il voulait; il voulait
-justement lui révéler toutes les trahisons de Campobasso[353].
-Celui-ci le fit dépêcher.
-
-[Note 352: «Il ne s'en use point en nos guerres, qui sont assez plus
-cruelles que la guerre d'Italie et d'Espaigne, là où l'on use de ceste
-coustume.» Commines, v. V, ch. VI, t. II, p. 48.]
-
-[Note 353: La chronique de Lorraine, contraire à toutes les autres,
-prétend que Campobasso voulait le sauver: «Dict le comte de
-Campobasso; Monsieur, il a faict, comme loyal serviteur... Le duc,
-quand il vit que ledict comte ainsi fièrement parloit, le duc armé
-estoit, en ses mains ses gantelets avoit, haulsa sa main, audict comte
-donna ung revers.» Preuves de D. Calmet, p. XCIII. Il ne faut pas
-oublier que Campobasso étant devenu, par sa trahison, un baron de
-Lorraine, le chroniqueur lorrain a dû s'en rapporter à lui sur tout
-cela.]
-
-Ce Napolitain, qui ne servait que pour de l'argent, et qui depuis
-longtemps n'était pas payé, cherchait un maître à qui il pût vendre le
-sien. Il s'était offert au duc de Bretagne, dont il prétendait être un
-peu parent; puis au roi, il se faisait fort de lui tuer le duc de
-Bourgogne[354]; le roi en avertit le duc qui n'en crut rien.
-Campobasso enfin, qui autrefois avait servi en Italie les ducs de
-Lorraine, et qui, au défaut d'argent, avait reçu d'eux une place,
-celle de Commerci, laissa le duc et passa au jeune René, sur la
-promesse que Commerci lui serait rendu (1er janvier 1477).
-
-[Note 354: Il offrait ou de le quitter en pleine bataille, ou de
-l'enlever quand il visitait son camp, enfin de le tuer. C'était, dit
-Commines, une terrible ingratitude. Le duc l'avait recueilli, déjà
-vieux, pauvre et seul, et lui avait mis en main cent mille ducats par
-an, pour payer ses gens comme il voudrait. Il l'avait réduit, il est
-vrai, après l'échec de Neuss; mais depuis, il s'était plus que jamais
-livré à lui; au siége de Nancy, Campobasso conduisait tout.
-L'insistance extraordinaire qu'il mettait dans l'offre de tuer son
-maître devint suspecte au roi, et il avertit le duc. Commines aurait
-bien envie de nous faire croire ici à la délicatesse de Louis XI: «Le
-Roy, dit-il, eut la mauvaistié de cest homme en grant mespris.»]
-
-René, avec ce qu'il avait ramassé de Lorrains, de Français, avait près
-de vingt mille hommes, et il savait par Campobasso que le duc n'en
-avait pas quatre mille en état de combattre. Les Bourguignons entre
-eux décidèrent qu'il fallait l'avertir de ce petit nombre. Personne
-n'osait lui parler. Il était presque toujours enfermé dans sa tente,
-lisant ou faisant semblant de lire. M. de Chimai, qui se dévoua et se
-fit ouvrir, le trouva couché tout vêtu sur un lit et n'en tira qu'une
-parole: «S'il le faut, je combattrai seul.» Le roi de Portugal, qui
-vint le voir, était parti sans obtenir davantage[355].
-
-[Note 355: Ce bon roi avait pensé qu'il lui serait facile de
-réconcilier le duc avec Louis XI, et que celui-ci l'aiderait alors
-contre la Castille. V. Commines et Zurita.]
-
-On lui parlait comme à un vivant, mais il était mort... La Comté
-négociait sans lui, la Flandre gardait sa fille en otage; la Hollande,
-sur le bruit de sa mort qui se répandait, chassa ses receveurs (fin
-décembre[356])... Le terme fatal était arrivé. Ce qui restait de mieux
-à faire, s'il ne voulait pas aller demander pardon à ses sujets,
-c'était de se faire tuer à l'assaut ou d'essayer si la petite bande,
-très-éprouvée, qui lui restait, ne pourrait passer sur le corps à
-toutes les troupes que René amenait. Il avait de l'artillerie et René
-n'en avait pas (ou fort peu). Il avait peu d'hommes, mais c'étaient
-vraiment les siens, des seigneurs et des gentilshommes pleins
-d'honneur[357], d'anciens serviteurs, très-résignés à périr avec
-lui[358].
-
-[Note 356: Note communiquée par M. Schayez, d'après les _Archives
-générales de Belgique_.]
-
-[Note 357: Nommons parmi ceux-ci l'italien Galeotto, qu'il avait pris
-récemment à son service, et qui fut blessé grièvement. On le confond
-souvent avec Galiot Genouillac, gentilhomme de Quercy, qui, sous Louis
-XII et François Ier, fut grand maître de l'artillerie de France
-(observation de M. J. Quicherat).]
-
-[Note 358: Il faudrait donner ici l'histoire des Beydaels, rois et
-hérauts d'armes de Brabant et de Bourgogne, tous, de père en fils,
-tués en bataille: Henri, tué à Florennes en 1015; Gérard, tué à
-Grimberge en 1143 (c'est lui qui, à cette bataille, fit suspendre dans
-son berceau son jeune maître le duc de Brabant); Henri II, tué à
-Steppes en 1237; Henri III, tué en 1339 en combattant Philippe de
-Valois; Jean, tué à Azincourt en 1415; Adam Beydaels, enfin, tué à
-Nancy... Superbe histoire, uniformément héroïque, et qui montre sur
-quels nobles coeurs ces hérauts portaient le blason de leurs maîtres.
-V. Reiffenberg.]
-
-Le samedi soir, il tenta un dernier assaut que les affamés de Nancy
-repoussèrent, forts qu'ils étaient d'espoir, et de voir déjà sur les
-tours de Saint-Nicolas les joyeux signaux de la délivrance. Le
-lendemain, par une grosse neige, le duc quitta son camp en silence et
-s'en alla au-devant, comptant fermer la route avec son artillerie. Il
-n'avait pas lui-même beaucoup d'espérance; comme il mettait son
-casque, le cimier tomba de lui-même: «Hoc est signum Dei,» dit-il. Et
-il monta sur son grand cheval noir.
-
-Les Bourguignons trouvèrent d'abord un ruisseau grossi par les neiges
-fondantes; il fallut y entrer, puis tout gelé se mettre en ligne et
-attendre les Suisses. Ceux-ci, gais et garnis de chaude soupe,
-largement arrosée de vin[359], arrivaient de Saint-Nicolas. Peu avant
-la rencontre, «un Suisse passa prestement une étole,» leur montra une
-hostie, et leur dit que, quoi qu'il arrivât, ils étaient tous sauvés.
-Ces masses étaient tellement nombreuses, épaisses, que tout en faisant
-front aux Bourguignons et les occupant tout entiers, il fut aisé de
-détacher derrière un corps pour tourner leur flanc, comme à Morat, et
-pour s'emparer des hauteurs qui les dominaient. Un des vainqueurs
-avoue lui-même que les canons du duc eurent à peine le temps de tirer
-un coup. Se voyant pris en flanc, les piétons lâchèrent pied. Il n'y
-avait pas à songer à les retenir. Ils entendaient là-haut le cor
-mugissant d'Unterwald, l'aigre cornet d'Uri[360]. Leur coeur en fut
-glacé: «car, à Morat, l'avoient entendu.»
-
-[Note 359: Je tire tous ces détails des deux témoins oculaires,
-l'aimable et vif auteur de la Chronique de Lorraine, qui semble avoir
-écrit après l'événement, et le sage écrivain qui (vingt-trois ans
-après) a consigné ses souvenirs dans le Dialogue de Joannes et de
-Ludre. Le premier (Preuves de D. Calmet) est jeune évidemment, d'un
-esprit un peu romanesque; il met en dehors et ramène sans cesse son
-amusante personnalité; c'est toujours lui qui a dit, qui a fait... Il
-tâche de rimer, tant qu'il peut, et ses rimes naïves valent parfois
-les rudes chants suisses, conservés par Schilling et Tschudi.--Quant à
-l'auteur du Dialogue, M. Schütz en a cité un fragment assez long, dans
-les notes de sa traduction de la Nancéide. Ce poëme de Blarru est
-aussi une source historique, quoique l'histoire y soit noyée dans la
-rhétorique; rhétorique chaleureuse et animée d'un sentiment national
-parfois très-touchant.]
-
-[Note 360: «L'un gros et l'autre clair.» Chronique de Lorraine.»Ledit
-cor fut corné par trois fois, et chacune tant que le vent du souffleur
-pouvoit durer, ce qui, comme l'on dit, esbahit fort M. de Bourgoigne,
-car déjà à Morat l'avoy ouy.» La vraye déclaration de la bataille (par
-René lui-même?). Lenglet.]
-
-La cavalerie toute seule, devant cette masse de vingt mille hommes,
-était imperceptible sur la plaine de neige. La neige était glissante,
-les cavaliers tombaient. «En ce moment, dit le témoin qui était à la
-poursuite, nous ne vîmes plus que des chevaux sans maître, toute sorte
-d'effets abandonnés.» La meilleure partie des fuyards alla jusqu'au
-pont de Bussière. Campobasso, qui s'en était douté, avait barré le
-pont et les attendait. Toute la chasse rabattait pour lui; ses
-camarades qu'il venait de quitter lui passaient par les mains; il les
-reconnaissait et réservait ceux qui pouvaient payer rançon.
-
-Ceux de Nancy, qui voyaient tout du haut des murs, furent si éperdus
-de joie qu'ils sortirent sans précaution: il y en eut de tués par
-leurs amis les Suisses, qui frappaient sans entendre. Une grande
-partie de la déroute fut entraînée par la pente du terrain au
-confluent de deux ruisseaux[361], près d'un étang glacé. La glace,
-moins épaisse sur ces eaux courantes, ne portait pas les cavaliers. Là
-vint s'achever la triste fortune de la maison de Bourgogne. Le duc y
-trébucha, et il était suivi par des gens que Campobasso avait laissé
-tout exprès[362]. D'autres croient qu'un boulanger de Nancy lui porta
-le premier coup à la tête, qu'un homme d'armes, qui était sourd,
-n'entendit pas que c'était le duc de Bourgogne et le tua à coups de
-pique.
-
-[Note 361: C'est ce que fait comprendre parfaitement l'inspection des
-lieux.]
-
-[Note 362: «Ay congneu deux ou trois de ceux qui demourèrent pour tuer
-ledict duc.» Commines. Il ajoute un mot froid et dur sur ce corps
-dépouillé, qu'il avait vu souvent habiller avec tant de respect par de
-grands personnages: «J'ay veu à Milan un signet (un cachet) que
-maintesfois avois veu pendre à son pourpoint... _Celluy qui le lui
-osta luy fut mauvais varlet de chambre_...»]
-
-Cela eut lieu le dimanche (5 janvier 1477), et le lundi soir on ne
-savait pas encore s'il était mort ou en vie. Le chroniqueur de René
-avoue naïvement que son maître avait grand'peur de le voir revenir. Au
-soir, Campobasso, qui peut-être en savait plus que personne, amena au
-duc un page romain de la maison Colonna, qui disait avoir vu tomber
-son maître. «Ledict paige bien accompaigné, s'en allirent...
-Commencèrent à chercher tous les morts; estoient tous nuds et
-engellez, à peine les pouvoit-on congnoistre. Le paige, véant de cà et
-de là, bien trouvoit de puissantes gens, et de grands, et de petits,
-blancs comme neige. Tous les retournoit... Hélas! dict-il, voicy mon
-bon seigneur...»
-
-«Quand le duc ouyt que trouvé estoit, bien joyeux en fut, nonobstant
-qu'il eust mieux voulu que en ses pays eust demeuré, et que jamais la
-guerre n'eust contre luy commencé... Et dit: Apportez-le bien
-honnestement. Dedans de beaux linges mis, fut porté en la maison de
-Georges Marquiez[363], en une chambre derrière. Ledict duc
-honnestement lavé, il estoit blanc comme neige; il estoit petit, fort
-bien membré; sur une table bien enveloppé dedans des blancs draps, ung
-oreillie de soye, dessus sa teste une estourgue rouge mis, les mains
-joinctes la croix et l'eau benoiste auprès de luy; qui veoir le
-vouloit, on n'en destournoit nulles personnes: les uns prioient Dieu
-pour luy, et les austres non... Trois jours et trois nuicts, là
-demeure.»
-
-[Note 363: On a continué jusqu'aujourd'hui de paver en pierre noire la
-place où le corps fut posé dans la rue, avant de passer le seuil;
-corps que l'on croirait gigantesque comme celui de Charlemagne, si
-l'on en jugeait par la place, qui est de huit pieds.]
-
-Il avait été bien maltraité. Il avait une grande plaie à la tête, une
-blessure qui perçait les cuisses, et encore une au fondement. Il
-n'était pas facile à reconnaître. En dégageant sa tête de la glace, la
-peau s'était enlevée. Les loups et les chiens avaient commencé à
-dévorer l'autre joue. Cependant ses gens, son médecin, son valet de
-chambre et sa lavandière[364], le reconnurent à sa blessure de
-Montlhéry, aux dents, aux ongles et à quelques signes cachés.
-
-[Note 364: Dialogue de Ludre.]
-
-Il fut reconnu aussi par Olivier de la Marche et plusieurs autres des
-principaux prisonniers. «Le duc René les mena veoir le duc de
-Bourgogne, entra le premier, et la tête desfula (_découvrit_)... À
-genoux se mirent: Hélas, dirent, voilà nostres bon maître et
-seigneur... Le duc fit crier par toute la ville de Nancy que tous
-chefs d'hostel chascun eussent un cierge en la main, et à
-Saint-Georges fit préparer tout à l'environ des draps noirs, manda les
-trois abbés... et tous les prebstres des deux lieues à l'entour. Trois
-haultes messes chantirent.» René en grand manteau de deuil, avec tous
-ses capitaines de Lorraine et de Suisse, vint lui jeter l'eau bénite,
-«et lui ayant pris la main droite, par-dessous le poêle,» il dit
-bonnement: «Hé dea! beau cousin, vos âmes ait Dieu! Vous nous avez
-fait moult maux et douleurs[365].»
-
-[Note 365: René institua une fête à Nancy en souvenir de sa victoire;
-on y exposait l'admirable tapisserie (V. les gravures dans M.
-Jubinal); le duc venait trinquer à table avec les bourgeois, etc.
-Noël, Mémoires pour servir à l'histoire de Lorraine, cinquième
-mémoire, d'après l'_Origine des cérémonies qui se font à la fête des
-Rois de Nancy, par le père Aubert Rotland, cordelier_.]
-
-Il n'était pas facile de persuader au peuple que celui dont on avait
-tant parlé était bien vraiment mort... Il était caché, disait-on, il
-était tenu enfermé; il s'était fait moine; des pélerins l'avaient vu
-en Allemagne, à Rome, à Jérusalem; il devait reparaître tôt ou tard,
-comme le roi Arthur ou Frédéric Barberousse, on était sûr qu'il
-reviendrait. Il se trouvait des marchands qui vendaient à crédit, pour
-être payés au double, alors que reviendrait ce grand duc de
-Bourgogne[366].
-
-[Note 366: Molinet. La chronique de Praillon conte qu'en 1482 un homme
-disait que le duc n'était pas mort, et qu'il n'était pas «d'un cheveu
-plus gros, ni plus grand que lui.» L'évêque de Metz le fit arrêter,
-mais, après un entretien secret, il le traita bien, ce qui persuada
-qu'en effet c'était le duc de Bourgogne. (Huguenin jeune.)]
-
-On assure que le gentilhomme qui avait eu le malheur de le tuer, sans
-le connaître, ne s'en consola jamais, et qu'il en mourut de chagrin.
-S'il fut ainsi regretté de l'ennemi, combien plus de ses serviteurs,
-de ceux qui avaient connu sa noble nature avant que le vertige lui
-vînt et le perdît! Lorsque le chapitre de la Toison d'or se réunit la
-première fois à Saint-Sauveur de Bruges, et que les chevaliers,
-réduits à cinq, dans cette grande église, virent sur un coussin de
-velours noir le collier du duc qui tenait sa place, ils fondirent en
-larmes, lisant sur son écusson, après la liste de ses titres ce
-douloureux mot: «_Trespassé_.[367]»
-
-[Note 367: Molinet, II, 124. Voir le portrait de main de maître qu'en
-a fait Chastellain et que j'ai cité plus haut; comparer celui que
-donne un autre de ses admirateurs, Thomas Basin, évêque de Lisieux (le
-faux Amelgard), cité par Meyer, Annales Flandriæ, p. 37.
-
-Deux grands et aimables historiens, Jean de Muller et M. de Barante
-ont raconté tout ceci avec plus de détail. Ils ont voulu être
-complets, et ils le sont trop quelquefois. J'ai mieux aimé m'attacher
-à un petit nombre d'auteurs contemporains, témoins oculaires ou
-acteurs. Muller a le tort de donner parfois, à côté des plus graves
-témoignages, les _on-dit_ de la Chronique scandaleuse et autres, peu
-informées des affaires de Suisse et d'Allemagne.]
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-CONTINUATION--RUINE DU TÉMÉRAIRE--MARIE ET MAXIMILIEN
-
-1477
-
-
-À l'heure même de la bataille, Angelo Cato (depuis archevêque de
-Vienne) disait une messe devant le roi à Saint-Martin de Tours. En lui
-présentant la paix, il lui dit ces paroles: «Sire, Dieu vous donne la
-paix et le repos; vous les avez, si vous voulez. _Consummatum est_;
-votre ennemi est mort.» Le roi fut bien surpris, et promit, si la
-chose était vraie, que le treillis de fer qui entourait la châsse
-deviendrait un treillis d'argent.
-
-Le lendemain de bonne heure, il était à peine jour, un de ses
-conseillers favoris qui guettait la nouvelle, vint frapper à la porte
-et la lui fit passer[368].
-
-[Note 368: Tout le monde connaît ces beaux passages de Commines, le
-pénétrant regard que le froid et fin Flamand jette sur son maître et
-sur tous, dans le moment où la joie déborde, où toute réserve échappe;
-Montaigne n'eût ni vu, ni dit autrement: «À grant peine sceut-il
-quelle contenance tenir... Moy et aultres prinsmes garde comme ils
-disneroient... ung seul ne mangea la moytié de son saoul; si,
-n'estoient-ils point honteux de manger avec le Roy, etc.»]
-
-Dans cette grave circonstance, l'intérêt du royaume et le devoir du
-roi étaient très-clairs: c'était de réunir à la France tout ce que le
-défunt avait eu de provinces françaises. Quelque intérêt que pût
-inspirer le duc ou sa fille, la France n'en avait pas moins droit de
-détruire l'ingrate maison de Bourgogne, sortie d'elle et toujours
-contre elle, toujours acharnée à tuer sa mère (elle l'avait tuée en
-1420, autant qu'on tue un peuple). Ce droit, il n'était pas besoin de
-l'aller chercher dans le droit féodal ou romain; c'était pour la
-France: le droit d'exister.
-
-L'idée d'un mariage entre mademoiselle de Bourgogne qui avait vingt
-ans, et le dauphin qui en avait huit[369], d'un mariage qui eût donné
-à la France un quart de l'Empire d'Allemagne, pouvait être, était un
-rêve agréable, mais il était périlleux de rêver ainsi. Il eût fallu,
-sur cet espoir, laisser passer l'occasion, s'abstenir, ne rien faire,
-attendre patiemment que les Bourguignons fussent en état de défense,
-qu'ils eussent garni leurs places. Alors, ils auraient dit au roi ce
-qu'ils dirent à la fin: «Il nous faut un mari et non pas un enfant...»
-Et la France restait les mains vides, ni Artois, ni Bourgogne; elle
-n'aurait peut-être pas même repris sa barrière du Nord, son
-indispensable condition d'existence, les villes de Somme et de
-Picardie.
-
-[Note 369: Mariage plus impossible encore que celui d'Angleterre, qui
-était impossible, au jugement de Louis XI (Commines); Élisabeth avait
-quatre ans de plus que le dauphin, Marie en avait douze!]
-
-Ajoutez qu'en poursuivant ce rêve, on risquait de rencontrer une
-réalité très-fâcheuse, une guerre d'Angleterre. Édouard IV n'avait été
-éconduit, comme on a vu, que par un traité de mariage entre sa fille
-et le dauphin. Sa reine, qui le gouvernait absolument, qui n'avait
-nulle ambition au monde que ce haut mariage, qui faisait appeler
-partout sa fille Madame la dauphine, ne pouvait s'en dédire; elle
-aurait renvoyé son mari plutôt dix fois en France.
-
-Louis XI, comme tous les princes du temps, avait été amoureux pour son
-fils de la grande héritière; il prit des idées plus sérieuses[370] le
-jour où la succession s'ouvrit; il s'attacha au réel, au possible. Il
-entra en Picardie et en Bourgogne. Il gorgea les Anglais d'argent[371]
-pour les tenir chez eux, en même temps qu'il leur offrait, en ami, de
-leur faire part. Une chose le servait, la mésintelligence des femmes
-qui gouvernaient des deux côtés; Marguerite d'York, douairière de
-Bourgogne, voulait mettre ce grand héritage dans la maison d'York, en
-donnant mademoiselle de Bourgogne à un frère qu'elle aimait, au frère
-d'Édouard, au duc de Clarence. La reine d'Angleterre voulait bien
-donner un mari anglais, mais son propre frère à elle, lord Rivers, un
-petit gentilhomme, à la plus riche souveraine du monde. La cabale de
-Rivers réussit à perdre Clarence[372]; ni l'un ni l'autre n'épousa.
-
-[Note 370: Huit jours encore auparavant, il y songeait encore, ou bien
-imaginait de marier Mademoiselle à M. d'Angoulême. C'était, en quelque
-sorte, recommencer la maison de Bourgogne.]
-
-[Note 371: Payé «en or _sol_, car en aultre espèce ne donnoit jamais
-argent à grands seigneurs étrangers.» Commines. Il avait fait frapper
-tout exprès des écus au soleil, depuis le traité de Pecquigny.
-(Molinet.)]
-
-[Note 372: Il périt un an après, 17 février 1478.]
-
-Louis XI profita de ce désaccord et se garnit les mains. Il ne se
-laissa point égarer par les conseils du Flamand Commines[373] qui
-(comme on croit ce qu'on désire) croyait au mariage de Flandre. Il
-suivit son intérêt, celui du royaume. Il fit ce qui était raisonnable
-et politique; les moyens seulement ne furent point politiques.
-
-[Note 373: Naturellement suspect à Louis XI en cette affaire, parce
-qu'il était parent de la dame de Commines, principale gouvernante de
-Mademoiselle, et très-contraire au roi. _Généalogie ms. des maisons de
-Commines et d'Hallewin_, citée par M. Le Glay, dans sa Notice, à la
-suite des Lettres de Maximilien et de Marguerite, II, 387.]
-
-Il agit de façon à mettre tout le monde contre lui; sa mauvaise
-nature, maligne et perfide, gâta ce qu'il faisait de plus juste, et la
-question se trouva obscurcie. On ne voulut plus voir en tout cela
-qu'une âme cruelle, longtemps contenue, et qui se venge à la fin de sa
-peur... Qui se venge sur un enfant qu'il semblait devoir protéger, en
-bonne chevalerie. La compassion fut grande pour l'orpheline; la nature
-fit taire la raison. On eut pitié de la jeune fille, et l'on n'eut
-plus pitié de la vieille France, battue cinquante ans par sa fille, la
-parricide maison de Bourgogne.
-
-Louis XI, ayant le sentiment de son intérêt, de sa cupidité, bien plus
-que de son droit, fit valoir dans chaque province qu'il envahissait un
-droit différent[374], à Abbeville le _retour_ stipulé en 1444, à Arras
-la _confiscation_. Dans les Bourgognes, il se présenta hypocritement
-comme ayant la _garde noble_ de Mademoiselle, et voulant lui garder
-son bien. Ruse grossière, qu'elle fait ressortir aisément dans une
-lettre (écrite en son nom): «Il n'est besoin que ceux qui d'un côté
-m'ôtent mon bien se donnent pour le garder de l'autre.»
-
-[Note 374: Lire une sorte de plaidoyer en faveur de la succession
-féminine, sous le titre de _Chronique de la duché de Bourgogne_: «Pour
-obéir à ceux qui sur moy ont auctorité, j'ay recueilli, etc. Et
-requiers que, se je dis aulcuns points trop aigrement au jugement des
-gens du Roy ou trop lâchement au jugement du conseil de mesdits
-seigneur et dame, qu'il me soit pardonné; car, nageant entre deux,
-j'ay labouré, etc.» _Bibliothèque de Lille, ms. E. G._, 33.]
-
-Ce n'est pas tout. Il mit la main sur des provinces étrangères au
-royaume, pays d'Empire, comme la Comté et le Hainaut. La Flandre même,
-si opposée à la France de langue et de moeurs, la Flandre que ses
-seigneurs naturels gouvernaient à grand'peine, il eût voulu l'avoir.
-C'est-à-dire que ce qui eût été difficile par le mariage, il le
-tentait sans mariage. Les meilleures vues se troublent dans le vertige
-du désir.
-
-Mais voyons-le à l'oeuvre.
-
-Il avait dans les Flandres une belle matière pour brouiller. Le duc
-vivait encore qu'elles ne payaient plus, n'obéissaient plus; tout
-haletait de révolution. Au service funèbre, premier signe, personne
-aux églises, comme si le mort était excommunié.
-
-Mademoiselle était à Gand, au centre de l'orage. Et il n'y avait pas à
-tenter de la tirer de là. Ce peuple l'aimait trop, la gardait, il
-l'avait refusée à son père. Le petit conseil qu'elle avait autour
-d'elle n'avait pas la moindre autorité, étant tout d'étrangers, une
-Anglaise, sa belle-mère, un parent allemand, le sire de Ravenstein,
-frère du duc de Clèves, des Français enfin, Hugonet et Humbercourt;
-cela faisait trois nations, trois intrigues, trois mariages en vue;
-tous suspects et avec raison.
-
-Ils crurent calmer le peuple en lui donnant ce qu'il reprenait sans le
-demander, ses vieilles libertés (20 janvier). La première liberté
-était de se juger soi-même, et le premier usage qu'en firent les
-Gantais ce fut de juger leurs magistrats, les grosses têtes de la
-bourgeoisie, qui, dans la dernière crise (1469), avaient sauvé la
-ville en l'humiliant et l'asservissant; depuis, ces bourgeois
-occupaient les charges, tantôt cédant au duc et tantôt résistant; ce
-sont ces trop fidèles serviteurs qu'il injuria du nom que leur donnait
-le peuple: _Mangeurs de bonnes villes_. Maltraités du prince et du
-peuple, enviés d'autant plus qu'ils étaient peuple eux-mêmes (l'un
-était corroyeur[375]), peut-être ils gardaient les mains nettes, mais
-ils laissaient voler, étant trop petits, trop faibles, pour repousser
-les grands qui faisaient à la ville l'honneur de puiser dans ses
-coffres. Ils furent arrêtés comme bourgeois et justiciables des
-échevins; l'un d'eux, qui n'était pas bourgeois, fut renvoyé; il y
-avait encore quelque modération dans ces commencements.
-
-[Note 375: «Coureur (_courtier_) de cuirs et un autre carpentier.»
-Journal du tumulte (_Archives de Belgique_), publié par M. Gachard
-(Preuves, p. 17). Académie de Bruxelles, Bulletins, t. VI, nº 9. On
-voit dans ce journal que ces notables avaient accepté, en 1469, au nom
-de la ville, le droit le plus odieux: confiscation, proscription des
-enfants des condamnés, la dénonciation érigée en devoir, etc.]
-
-Au 3 février, se réunirent à Gand les états de Flandre et de Brabant,
-d'Artois, de Hainaut et de Namur. Ils ne marchandèrent pas comme à
-l'ordinaire, ils furent généreux; ils votèrent cent mille hommes! mais
-c'étaient les provinces qui devaient les lever, le souverain n'avait
-rien à y voir. Pour cette armée sur papier, on leur donna des
-priviléges de papier, tout aussi sérieux; ils pouvaient désormais se
-convoquer eux-mêmes, nulle guerre sans leur consentement, etc.
-
-La défense, si difficile avec de tels moyens, dépendait surtout de
-deux hommes, qui eux-mêmes avaient grand besoin d'être défendus,
-objets de la haine publique et restés là pour expier les fautes du feu
-duc. Je parle du chancelier Hugonet et du sire d'Humbercourt. Ils
-n'avaient pour ressource que deux choses médiocrement rassurantes, une
-armée par écrit, et la modération de Louis XI. C'étaient d'honnêtes
-gens, mais détestés, et partant ne pouvant rien faire. Leur maître les
-avait perdus d'avance en leur déléguant ses deux tyrannies, celle de
-Flandre[376] et celle de Liége. Hugonet paya pour l'une, Humbercourt
-pour l'autre. Le jour où l'on sut à Liége la mort du duc[377], le
-Sanglier des Ardennes partit à la poursuite d'Humbercourt, et il mena
-son évêque à Gand pour cette bonne oeuvre; le comte de Saint-Pol y
-était déjà pour venger son père; tout le monde était d'accord;
-seulement les Gantais, amis de la légalité, ne voulaient tuer que
-juridiquement.
-
-[Note 376: Hugonet, outre ses fonctions de chancelier, semble avoir eu
-la part principale au maniement des affaires des Pays-Bas. Ce petit
-juge de Beaujolais s'était bien établi, spécialement en Flandre, où il
-se fit vicomte d'Ypres. Le duc (tout en le menant durement, lettre du
-13 juillet 1476) lui donnait encore, au moment de sa mort, la
-seigneurie de Middelbourg.]
-
-[Note 377: Il y eut une vive réaction à Liége; Raes y revint et avec
-lui sans doute bien d'autres bannis; il mourut le 8 décembre
-1477.--Recueil héraldique des bourgmestres de la noble cité de Liége,
-avec leurs épitaphes, armes et blasons. 1720, in-folio, p. 170. En
-tête de ce recueil se trouve une précieuse carte des _bures des
-mahais_ de la ville de Liége; c'est la Liége _souterraine_.]
-
-Humbercourt et Hugonet, laissant tout cela derrière eux, et leur perte
-certaine, vinrent, comme ambassadeurs, trouver le roi à Péronne et
-demander un sursis. Il les reçut à merveille, supposant qu'ils
-venaient se vendre. Il tenait là le grand marché des consciences,
-achetait des hommes, marchandait des villes. Ses serviteurs
-commerçaient en détail; tel demandait à certaines villes ce qu'elles
-lui donneraient, si, par son grand crédit, il obtenait que le roi
-voulût bien les prendre.
-
-On vit dans ces marchés des choses inattendues, mais très-propres à
-faire connaître ce que c'était que la chevalerie de l'époque. Il y
-avait deux seigneurs sur qui le duc eût cru pouvoir compter,
-Crèvecoeur en Picardie, en Bourgogne le prince d'Orange. Celui-ci,
-dépouillé par Louis XI de sa principauté, avait été employé par le
-duc à des choses de grande confiance, posté à l'avant-garde de ses
-prochaines conquêtes, aux affaires d'Italie et de Provence.
-Crèvecoeur, cadet du seigneur de ce nom, était chargé de garder le
-point le plus vulnérable qu'il y eût dans les États de la maison de
-Bourgogne, celui par où ils touchaient à la fois la France et
-l'Angleterre (l'Angleterre de Calais). Il était gouverneur de Picardie
-et des villes de la Somme, sénéchal du Ponthieu, capitaine de
-Boulogne; je ne parle pas de la Toison d'or et de bien d'autres grâces
-accumulées sur lui. Il y avait faveur, mais il y avait mérite,
-beaucoup de sens et de courage, d'honnêteté même, tant qu'il n'y eut
-pas décidément d'intérêt contraire. Le changement était difficile,
-délicat pour lui plus que pour tout autre. Sa mère avait élevé
-Mademoiselle, qui perdît la sienne à huit ans, et lui avait servi de
-mère, en sorte que sa maîtresse et souveraine était un peu sa soeur.
-«Elle lui confirma ses offices, lui donna la capitainerie d'Hesdin, et
-le retint et constitua son chevalier d'honneur.» Il fit serment... Un
-homme ainsi lié, et jusque-là très-haut dans l'estime publique, eut
-besoin apparemment d'un grand effort pour oublier du jour au
-lendemain, ouvrir ses places au roi, et s'employer à faire ouvrir les
-autres.
-
-Ce que le roi voulait de lui, ce qu'il désirait le plus, l'objet de
-toutes ses concupiscences, c'était Arras. Cette ville, outre sa
-grandeur et son importance, était deux fois barrière, et contre
-Calais, et contre la Flandre. Les Flamands, qui faisaient bon marché
-de toute autre province française, tenaient fort à celle-ci, y
-mettaient leur orgueil, disant que c'était l'ancien patrimoine de
-leur comte. Leur cri de combat était: _Arras! Arras[378]!_
-
-[Note 378:
-
- Franceis crient, _Monjoe!_ e Normans, _Dex aïe!_
- Flamens crient, _Asraz!_ e Angevin, _Valie!_
- (Robert Wace.)]
-
-Livrer cette importante ville, enragée bourguignonne (parce qu'elle
-payait peu et faisait ce qu'elle voulait), la mettre sous la griffe du
-roi, malgré ses cris, c'était hasarder un grand éclat et qui pouvait
-rendre le nom de Crèvecoeur tristement célèbre. Il eût voulu pouvoir
-dire qu'il s'était cru autorisé à le faire; il lui fallait au moins
-quelque mot équivoque. Le chancelier Hugonet venait à point, avec son
-sceau et ses pleins pouvoirs.
-
-Hugonet et Humbercourt apportaient au roi des paroles: offre de
-l'hommage et de l'appel au Parlement, restitution des provinces
-cédées. Mais ces provinces, sans qu'on les lui rendît, il les prenait
-ou il allait les prendre, et d'autres encore; il recevait nouvelle que
-la Comté se donnait à lui (19 février). Tout ce qu'il voulait des
-ambassadeurs, c'était un petit mot qui ouvrirait Arras.
-
-Et pourquoi se serait-on défié de lui? n'était-il pas le bon parent de
-Mademoiselle, son parrain? Il en avait la _garde noble_, par la
-coutume de France; donc il devait lui garder ses États... Seulement il
-fallait bien réunir ce qui revenait à la couronne... Il y avait un
-moyen de rendre tout facile, c'était le mariage. Alors, bien loin de
-prendre, il eût donné du sien!
-
-Quant à Arras, ce n'était pas la _ville_ qu'il demandait, elle était
-au comte d'Artois; il ne voulait que la _cité_, le vieux quartier de
-l'évêque, qui n'avait plus de murs, mais «qui a toujours relevé du
-roi.» Encore, cette _cité_, il la laissait dans les bonnes et loyales
-mains de M. de Crèvecoeur.
-
-Il était pressant et il était tendre[379]; il demandait à Hugonet et
-au sire d'Humbercourt pourquoi ils ne voulaient pas rester avec lui?
-Cependant ils étaient Français. Nés en Picardie, en Bourgogne, ils
-avaient des terres chez lui, il le leur rappelait... Tout cela ne
-laissa pas d'influer à la longue; ils réfléchirent que, puisqu'il
-voulait absolument cette _cité_, et qu'il était en force pour la
-prendre, il valait autant lui faire plaisir. Crèvecoeur reçut
-l'autorisation de tenir pour le roi la _cité_ d'Arras, et le
-chancelier ajouta pour se tranquilliser: «Sauf les réserves de droit.»
-Avec ou sans réserve, le roi y entra le 4 mars.
-
-[Note 379: «La parole du Roy estoit alors tant douce et vertueuse,
-qu'elle endormoit, comme la seraine, tous ceux qui lui prestoient
-oreille.» Molinet.]
-
-On peut croire que l'orage de Gand, qui allait grondant d'heure en
-heure, ne fut point apaisé par une telle nouvelle. Depuis un mois ou
-plus que les Gantais avaient mis en prison leurs magistrats, on les
-comblait de priviléges, de parchemins de toute sorte, sans pouvoir
-leur donner le change. Le 11 février, privilége général de Flandre; le
-15, on met à néant le traité de Gavre, qui dépouillait Gand de ses
-droits; le 16, on lui rend expressément les mêmes droits, spécialement
-sa juridiction souveraine sur les villes voisines; le 18, on
-renouvelle le magistrat, selon la forme des libertés anciennes[380]...
-Tout cela en vain, les Gantais n'en étaient pas mieux disposés à
-relâcher leurs prisonniers. La nouvelle d'Arras aggrava terriblement
-les choses. Voilà tout le peuple dans la rue, en armes, sur les
-places. Il veut justice... Le 13 mars, on lui donne une tête, une le
-14, une le 15; puis deux jours sans exécution, mais pour dédommager la
-foule trois exécutions le 18.
-
-[Note 380: Pour tout ceci, nous devons beaucoup à la polémique de MM.
-de Saint-Génois et Gachard, le premier, Gantais, préoccupé du droit
-antique et du point de vue local; le second, archiviste général et
-dominé par l'esprit centralisateur. M. Gachard a réuni les textes,
-donné les dates, etc. Son mémoire est très-instructif. Cependant, il
-dit lui-même que Gand venait d'être rétablie dans son ancienne
-constitution, que tout droit contraire avait été aboli; dès lors, le
-_wapeninghe_, le jugement, la condamnation de Sersanders et autres,
-sont _légales_; quant à Hugonet et Humbercourt, la légalité fut violée
-en ce qu'_ils n'étaient pas bourgeois de Gand_, et les Gantais
-venaient de reconnaître qu'ils n'avaient pas juridiction sur ceux qui
-n'étaient pas bourgeois,--Hugonet et Humbercourt, quoique accompagnés
-d'autres personnes, avaient été en réalité _les seuls_ ambassadeurs
-_autorisés_; la reddition d'Arras, loin d'être _un acte opportun_,
-comme on l'a dit, devait entraîner celle de bien d'autres villes, de
-tout l'Artois.]
-
-Cependant, le roi avançait. Nouvelle ambassade au nom des états; dans
-celle-ci les bourgeois dominaient. Ils dirent bonnement au roi qu'il
-aurait bien tort de dépouiller Mademoiselle: «Elle n'a nulle malice,
-nous pouvons en répondre, puisque nous l'avons vue jurer qu'elle était
-décidée à se conduire en tout par le conseil des états.»
-
-«Vous êtes mal informés, dit le roi, de ce que veut votre maîtresse.
-Il est sûr qu'elle entend se conduire par les avis de certaines gens
-qui ne désirent point la paix.» Cela les troubla fort; en hommes peu
-accoutumés à traiter de si grandes affaires, ils s'échauffent, ils
-répliquent qu'ils sont bien sûrs de ce qu'ils disent, qu'ils
-montreront leurs instructions au besoin. «Oui, mais on pourrait vous
-montrer telle lettre et de telle main qu'il vous faudrait bien
-croire...» Et comme ils disaient encore qu'ils étaient sûrs du
-contraire, le roi leur montra et leur donna une lettre qu'Hugonet et
-Humbercourt lui avaient apportée; dans cette lettre, de trois
-écritures (celles de Mademoiselle, de la douairière et du frère du duc
-de Clèves), elle disait au roi qu'elle ne conduirait ses affaires que
-par ces deux personnes, et par les deux qu'elle envoyait; elle le
-priait de ne rien dire aux autres.
-
-Les députés mortifiés, irrités, revinrent en hâte à Gand. Mademoiselle
-les reçut en solennelle audience, «en son siége», sa belle-mère,
-l'évêque de Liége, tous serviteurs étant autour d'elle. Les députés
-racontent que le roi leur a assuré qu'elle n'a point l'intention de
-gouverner par le conseil des états, il prétend avoir en main une
-lettre qui en fait foi... Là, elle les arrête, tout émue, dit que cela
-est faux, qu'on ne pourrait produire une telle lettre... «La voici,»
-dit rudement le pensionnaire de Gand, maître Godevaert; il tire la
-lettre, la montre... Elle eut grande honte et ne savait plus que dire.
-
-Hugonet et Humbercourt, qui étaient présents, allèrent se cacher dans
-un couvent où on les prit le soir (19 mars). Le roi les avait perdus,
-mais avec eux il pouvait être bien sûr d'avoir perdu tout mariage
-français, toute alliance. Il avait cru sans doute les dompter
-seulement, vaincre leur probité par la peur, les forcer à se donner à
-lui, eux et leur maîtresse... Le contraire arriva. Il se trouva avoir
-détruit ce qu'il y avait de Français près de Mademoiselle, avoir
-travaillé pour le mariage anglais ou allemand. La douairière,
-Marguerite d'York et le duc de Clèves, avaient besogne faite; le roi
-de France les avait débarrassés des conseillers français.
-
-Mademoiselle, qui était Française aussi, et qui aurait épousé
-volontiers un Français (pourvu qu'il eût plus de huit ans), fut seule
-émue de cet événement et s'intéressa aux deux malheureux. Le malheur
-était pour elle aussi; à eux la mort, mais à elle la honte; avoir été
-prise ainsi devant tout le monde, et trouvée menteuse, c'était une
-grande confusion pour une jeune demoiselle, qui régnait déjà. Qui
-désormais croirait à sa parole! Ils avaient été arrêtés au nom des
-états, mais arrêtés par les Gantais, qui prirent l'affaire en main,
-les gardèrent, les jugèrent. Le 27 mars, le bruit courut qu'on voulait
-les faire évader; bruit semé par leurs ennemis pour hâter le procès?
-ou peut-être en effet Mademoiselle avait trouvé quelqu'un d'assez
-hardi pour tenter la chose?... Ce qui est sûr, c'est qu'à ce bruit le
-peuple prit les armes, se constitua en permanence, selon son ancien
-droit[381], sur le marché de Vendredi, resta là nuit et jour, y campa
-jusqu'à ce qu'il les eût vus mourir.
-
-[Note 381: Droit primitif des jugements armés, _wapeninghe_, qui
-existaient avant qu'il y eût de comte, ni de bailli du comte, ni même
-de ville.--Voir ma Symbolique du droit, p. 312, etc. Cf. les jugements
-du Gau et de la Marche. Tout cela, dès les temps de Wielant, de Meyer,
-etc., n'est déjà plus compris. Combien moins des modernes!]
-
-Il eût été inutile, et dangereux peut-être, de les réclamer comme
-officiers du feu duc, au nom des gens du Grand Conseil; des juges si
-suspects auraient bien pu se faire juger eux-mêmes. Mademoiselle, le
-28, nomma une commission, mais quoiqu'elle y eut mis trente Gantais
-sur trente-six commissaires, la ville décida que la ville jugerait; le
-grief principal était la violation, de ses priviléges, elle n'en
-voulait remettre le jugement à personne. Tout ce que Mademoiselle
-obtint, ce fut d'envoyer huit nobles qui siégeraient avec les échevins
-et doyens. Cela ne servait guère; elle le sentit, et elle fit, en
-vraie fille de Charles le Hardi, une démarche qui honore sa mémoire,
-elle alla elle-même (31 mars 1477).
-
-Pauvre demoiselle, dit ici le conseiller de Louis XI (dont la vieille
-âme politique s'est pourtant émue), pauvre, non pour avoir perdu tant
-de villes qui, une fois dans la main du roi, ne pouvaient être
-recouvrées jamais, mais bien plus pour se trouver elle-même dans les
-mains de ce peuple... Une fille qui n'avait guère vu la foule que du
-balcon doré, qui jamais n'était sortie qu'environnée d'une cavalcade
-de dames et de chevaliers, prit sur elle de descendre, et, sans sa
-belle-mère, elle franchit le seuil paternel... Dans le plus humble
-habit, en deuil, sur la tête le petit bonnet flamand, elle se jeta
-dans la foule... Il n'était pas mémoire, il est vrai, que les Flamands
-eussent jamais touché à leur seigneur; la lettre du serment féodal
-réservait justement ce point. Ici pourtant, une chose pouvait la
-faire trembler, toute dame de Flandre qu'elle était, c'est qu'elle
-était complice, et prouvée telle, de ceux qu'on voulait faire mourir.
-
-Elle perça jusqu'à l'hôtel de ville, et là elle trouva les juges
-qu'elle venait prier, peu rassurés eux-mêmes. Le doyen des métiers lui
-montra cette foule, ces masses noires qui remplissaient la rue, et lui
-dit: «Il faut contenter le peuple.»
-
-Elle ne perdit pas courage encore, elle eut recours au peuple même.
-Les larmes aux yeux, échevelée, elle s'en alla au marché du Vendredi;
-elle s'adressait aux uns, aux autres, elle pleurait, priait les mains
-jointes[382]... Leur émotion fut grande de voir leur dame en cet état,
-et si abandonnée, si jeune, parmi les armes et tant de rudes gens.
-Beaucoup crièrent: «Qu'il en soit fait à son plaisir, ils ne mourront
-pas.» Et les autres: «Ils mourront.» Ils en vinrent à se disputer, à
-se mettre en lignes opposées et piques contre piques... Mais tous ceux
-qui étaient loin, qui ne voyaient point Mademoiselle, voulaient la
-mort, et c'était le grand nombre.
-
-[Note 382: «Met aller herten... met weenenden hoghen.» _Chroniques ms.
-d'Ypres_ (Preuves de M. Gachard, p. 10). V. sur ce ms. la note de M.
-Lambin. Ibidem.]
-
-On ne risqua pas de voir la scène se renouveler. Les choses furent
-précipitées. On se hâta de mettre les prisonniers à la torture, sans
-toutefois tirer d'eux plus qu'on ne savait. Ils avaient livré la cité
-d'Arras, _mais autorisés_. Ils avaient reçu de l'argent dans une
-affaire, _non pour rendre la justice, mais en présent, après l'avoir
-rendue_. Ils avaient violé les priviléges de la ville, _ceux auxquels
-la ville avait renoncé, après sa défaite de Gavre et sa soumission de
-1469_. Renonciation forcée, illégale, selon les Gantais, ces droits
-étaient imprescriptibles, _tout homme_ qui touchait aux droits de Gand
-devait mourir. Ni Hugonet, ni Humbercourt, n'était bourgeois de la
-ville, et ne pouvait être jugé comme bourgeois; on les tua comme
-ennemis.
-
-Hugonet essaya de faire valoir certain privilége de cléricature.
-Humbercourt se réclama de l'ordre de la Toison, qui prétendait juger
-ses membres. On dit aussi qu'il en appela au Parlement de Paris[383],
-que les Flamands avaient eux-mêmes semblé reconnaître en abolissant
-celui de Malines, et dans leur ambassade au roi. Tout était déjà fort
-changé. Le crime des accusés, c'était de continuer la domination
-française; l'appel au Parlement de Paris n'était pas propre à faire
-pardonner ce crime. Nulle voie d'appel, au reste, n'était ouverte; en
-Flandre, l'exécution suivait la sentence.
-
-[Note 383: «Certaines appellations sur ce interjetées par ledict
-seigneur de Humbercourt en la cour du Parlement.» Lettres royales du
-25 avril 1477, publiées par mademoiselle Dupont, Commines, t. III et
-t. II, p. 124.]
-
-Le peuple campait sur la place depuis huit jours, ne travaillait pas
-et ne gagnait rien; il commençait à se lasser. Les juges firent vite,
-autant qu'ils purent; tout fut expédié le 3 avril; c'était le jeudi
-saint, le jour de charité et de compassion, où Jésus lui-même lave les
-pieds des pauvres. La sentence n'en fut pas moins portée. Avant
-qu'elle fût exécutée, la loi voulait que l'on communiquât au souverain
-les aveux des condamnés. Tous les juges allèrent donc trouver la
-comtesse de Flandre. Comme elle réclamait encore, on lui dit durement:
-«Madame, vous avez juré de faire droit, non-seulement sur les pauvres,
-mais aussi sur les riches.»
-
-Menés dans une charrette, ils ne pouvaient se tenir sur leurs jambes
-disloquées par la torture, Humbercourt surtout. On le fit asseoir, et
-sur un siége à dos, pour faire honneur à son rang[384] et à sa Toison
-d'or; on avait eu aussi l'attention de lui tendre l'échafaud de noir.
-Cet homme, si sage et si calme, s'anima, s'indigna et parla avec
-violence; il fut décapité, assis sur cette chaise. Cent hommes, vêtus
-de noir, emmenèrent le corps dans une litière (le chancelier n'en eut
-que cinquante). On le conduisit jusqu'à Arras, où il fut honorablement
-enterré dans la cathédrale.
-
-[Note 384: «Pour ce qu'il estoit grand maître et seigneur.» _Journal
-du tumulte._]
-
-Le lendemain de l'exécution, jour du vendredi saint, Mademoiselle,
-malgré ses larmes et son dépit, fut obligée de laisser entrer chez
-elle les mêmes gens qui avaient jugé, et de signer ce qu'ils lui
-présentèrent. C'étaient des lettres écrites en son nom où elle disait
-qu'en révérence du saint jour et de la Passion, elle avait pitié des
-pauvres gens de Gand, et leur remettait ce qu'ils auraient pu faire
-contre sa seigneurie, qu'au reste _elle avait consenti_ à tout. Elle
-ne pouvait refuser de signer, étant entre leurs mains et toute seule
-dans son hôtel; on lui avait ôté sa belle-mère et son parent. Pour
-parents et famille, n'avait-elle pas la bonne ville de Gand? Les
-Gantais entendaient avoir bien soin d'elle et la bien marier.
-
-Le mari seulement était difficile à trouver; on ne le voulait ni
-Français, ni Anglais, ni Allemand. Mademoiselle avait désormais en
-horreur le roi et son dauphin; le roi l'avait trahie, livré ses
-serviteurs; ceux de Clèves n'avaient rien empêché, et peut-être
-aidèrent-ils. Sa belle-mère n'était plus là pour lui faire accepter
-Clarence, que d'ailleurs le roi Édouard ne voulait pas donner[385]. Au
-fond, elle ne pouvait se soucier ni d'un Français de huit ans, ni d'un
-Anglais de quarante environ, ivrogne et mal famé. Pour boire[386],
-l'Allemand n'eût pas cédé, ni sous d'autres rapports; il est resté
-célèbre par ses soixante bâtards. Tous ces prétendants écartés, les
-Flamands avisèrent de prendre un brave au moins, un homme qui pût les
-défendre, et ils pensèrent à ce brigand d'Adolphe de Gueldre, qui
-était tenu, comme parricide, dans les prisons de Courtrai.
-
-[Note 385: Louis XI l'avait prévenu contre ce projet, et d'ailleurs:
-«Displicuit regi tanta fortuna fratris ingrati.» Croyland. Continuat.]
-
-[Note 386: «Après boire, disait le roi, il lui casserait son verre sur
-la tête.» Molinet. Il fut surnommé le _Faiseur d'enfants_.]
-
-Mademoiselle avait peur d'un tel mari, encore plus que des autres.
-Elle confiait sa peur aux seules personnes qu'elle eût près d'elle,
-deux bonnes dames qui la consolaient, la caressaient, l'espionnaient.
-L'une, de la maison de Luxembourg, écrivait tout à Louis XI; l'autre,
-madame de Commines, une Flamande bien avisée, travaillait pour
-l'Autriche; la douairière aussi, de loin, pour exclure le Français. De
-trois ou quatre princes à qui le duc avait donné des espérances, des
-promesses même de sa fille, le fils de l'empereur était le plus
-avenant. On disait, on écrivait à Mademoiselle que c'était un blond
-jeune Allemand[387], de belle mine et de belle taille, svelte, adroit,
-un hardi chasseur du Tyrol. Il était plus jeune qu'elle, n'ayant que
-dix-huit ans; c'était prendre un bien jeune défenseur, et l'Empire
-n'aimait pas assez son père pour l'aider beaucoup. Il ne savait pas le
-français, ni elle l'allemand; il était parfaitement ignorant des
-affaires et des moeurs du pays, bien peu propre à ménager un tel
-peuple[388]. Du reste, n'apportant ni terres ni argent; ses ennemis
-croyaient lui nuire en l'appelant _prince sans terre_; et
-très-probablement il plut encore par là à la riche héritière qui
-trouvait plus doux de donner.
-
-[Note 387: «Les cheveux de son chef honorable sont, à la mode
-germanique, aurains, reluisants, ornés curieusement et de décente
-longitude. Son port est signourieux... Jassoit ce que la damoiselle ne
-soit de si apparente monstre, touttes-fois elle est propre, grâcieuse,
-gente et mignonne, de doux maintien et de très-belle taille.» Molinet,
-II, 94-97. Fugger (Miroir de la maison d'Autriche) fait entendre qu'il
-y eut enquête contradictoire sur la question de savoir s'il était beau
-ou laid. On peut en juger par le portrait où on le voit armé, et où de
-plus il est reproduit au fond comme un chasseur poursuivant le chamois
-au bord du précipice. Voir surtout son Histoire en gravures, par
-Albert Durer, si naïve et si grandiose.]
-
-[Note 388: Avertissement de M. Le Glay, p. XII, et Barante-Gachard,
-II, 577.]
-
-Madame de Commines fut assez habile pour dresser sa jeune maîtresse à
-tromper jusqu'au dernier jour. Le duc de Clèves, venu en personne et
-tout exprès à Gand, comptait fermer la porte aux ambassadeurs de
-l'empereur; ils étaient déjà à Bruxelles, et il leur fit dire d'y
-rester. La douairière au contraire leur écrivit de n'en tenir compte
-et de passer outre. Le duc de Clèves, fort contrarié, ne put empêcher
-qu'on ne les reçut; on lui fit croire que Mademoiselle les écouterait
-seulement et dirait: «Soyez les bien venus;» puisque la chose serait
-mise en conseil; elle l'en assura, il se reposa là-dessus.
-
-Les ambassadeurs, ayant présenté en audience publique et solennelle
-leurs lettres de créance, exposèrent que le mariage avait été conclu
-entre l'empereur et le feu duc, du consentement de Mademoiselle, comme
-il apparaissait par une lettre écrite de sa main, qu'ils montrèrent;
-ils représentèrent de plus un diamant qui aurait été «envoyé en signe
-de mariage.» Ils la requirent, de la part de leur maître, qu'il lui
-plût accomplir la promesse de son père, et la sommèrent de déclarer si
-elle avait écrit cette lettre, oui ou non. À ces paroles, sans
-demander conseil, Mademoiselle de Bourgogne répondit froidement: «J'ai
-écrit ces lettres par la volonté et le commandement de mon seigneur et
-père, ainsi que donné le diamant; j'en avoue le contenu[389].»
-
-[Note 389: Commines, livre VI, ch. II, p. 179. Olivier de la Marche,
-avec son tact ordinaire, fait dire hardiment à la jeune demoiselle:
-«J'entens que M. mon père (à qui Dieu pardoint) consentit et accorda
-le mariage du _fils de l'empereur et de moy_, et ne suis point
-délibérée _d'avoir d'autre_ que le fils de l'empereur.» Olivier de la
-Marche, II, 423.]
-
-Le mariage fut conclu et publié le 27 avril 1477. Ce jour même, la
-ville de Gand donna aux ambassadeurs de l'Empire un banquet, et
-Mademoiselle y vint[390]. Beaucoup croyaient que le duc de Gueldre
-défendrait mieux la Flandre que ce jeune Allemand. Mais le peuple,
-selon toute apparence, était las et abattu, comme après les grands
-coups; il y avait à peine vingt-quatre jours qu'Humbercourt était
-mort.
-
-[Note 390: _Registre de la collace de Gand_, Barante-Gachard, II,
-576.]
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-OBSTACLES--DÉFIANCES--PROCÈS DU DUC DE NEMOURS
-
-1477-1479
-
-
-Le roi était entré dans ses conquêtes de Bourgogne de grand coeur et
-de grand espoir, avec un élan de jeune homme. Toute sa vie, maltraité
-par le sort, comme dauphin, comme roi, humilié à Montlhéry, à Péronne,
-à Pecquigny, «autant et plus que roy depuis mille ans», il se voyait
-un matin tout à coup relevé, et la fortune forcée de rendre hommage à
-ses calculs. Dans l'abattement universel des forts et des violents,
-l'homme de ruse restait le seul fort. Les autres avaient vieilli, et
-il se trouvait jeune de leur vieillesse. Il écrivait à Dammartin (en
-riant, mais c'était sa pensée): «Nous autres jeunes[391]...» Et il
-agissait comme tel, ne doutant plus de rien, dépassant les tranchées,
-s'avançant jusqu'aux murs des villes qu'il assiégeait; deux fois il
-fut reconnu, visé, manqué; la seconde même un peu touché; Tannegui
-Duchâtel, sur qui il s'appuyait, paya pour lui et fut tué.
-
-[Note 391: «Messieurs les comtes, écrivait-il à ses généraux qui
-pillaient la Bourgogne, vous me faites l'honneur de me faire part, je
-vous remercie; mais, je vous supplie, gardez un peu pour réparer les
-places.» Ailleurs: «Nous avons pris Hesdin, Boulogne et un château que
-le roi d'Angleterre assiége trois mois sans le prendre. Il fût pris de
-bel assaut, tout tué.» Ailleurs sur un combat: «Nos gens les
-festoyèrent si bien, qu'il en demeura plus de six cents, et ils en
-amenèrent bien six cents dans la cité... tous pendus ou la tête
-coupée.» Mais son grand triomphe est Arras: «M. le grand maître, merci
-à Dieu et à Notre-Dame, j'ai pris Arras, et m'en vais à Notre-Dame de
-la Victoire; à mon retour, je m'en irai à votre quartier. Pour lors,
-ne vous souciez que de me bien guider, car j'ai tout fait par ici. Au
-regard de ma blessure, c'est le duc de Bretagne qui me l'a fait faire,
-parce qu'il m'appelle toujours _le roi couard_. D'ailleurs, vous savez
-depuis longtemps ma façon de faire, vous m'avez vu autrefois. Et
-adieu.» Voir _passim_ Lenglet, Duclos, Louandre, etc.]
-
-Il avait de grandes idées; il ne voulait pas seulement conquérir, mais
-fonder. La pensée de saint Charlemagne lui revenait souvent; dès les
-premières années de son règne, il croyait l'imiter en visitant sans
-cesse les provinces et connaissant tout par lui-même. Il n'eût pas mieux
-demandé, pour lui ressembler encore, d'avoir, outre la France, une bonne
-partie de l'Allemagne. Il ordonna qu'on descendît la statue de
-Charlemagne des piliers du Palais, et qu'on l'établît, avec celle de
-saint Louis, au bout de la grand'salle, près la Sainte-Chapelle[392].
-
-[Note 392: Jean de Troyes.]
-
-C'était une belle chose, et pour le présent et pour l'avenir, d'avoir
-non-seulement repris Péronne et Abbeville, mais, par Arras et
-Boulogne, d'avoir serré les Anglais dans Calais. Boulogne, ce
-vis-à-vis des dunes, qui regarde l'Angleterre et l'envahit jadis,
-Boulogne (dit Chastellain, avec un sentiment profond des intérêts du
-temps) «le plus précieux anglet de la chrestienté», c'était la chose
-au monde que Louis XI une fois prise eût le moins rendue. On sait que
-Notre Dame de Boulogne était un lieu de pèlerinage, comblé
-d'offrandes, de drapeaux et d'armes consacrés, d'_ex-voto_ mémorables
-qu'on pendait aux murs, aux autels. Le roi imagina de faire une
-offrande de la ville elle-même, de la mettre dans la main de la
-Vierge. Il déclara qu'il dédommagerait la maison d'Auvergne qui y
-avait droit, mais que Boulogne n'appartiendrait jamais qu'à Notre-Dame
-de Boulogne. Il l'en nomma comtesse, puis la reçut d'elle, comme son
-homme lige. Rien ne manqua à la cérémonie; desceint, déchaux, sans
-éperons, l'église étant suffisamment garnie de témoins, prêtres et
-peuple, il fit hommage à Notre-Dame, lui remit pour vasselage un gros
-coeur d'or, et lui jura de bien garder sa ville[393].
-
-[Note 393: Molinet. Contraste remarquable et qui fait ressortir
-l'orgueil des temps féodaux: Philippe-Auguste, en 1185, se fait
-dispenser par l'église d'Amiens de lui faire hommage, déclarant que
-_le roi ne peut faire hommage à personne_. (Brussel.)]
-
-Pour Arras, il crut l'assurer par les priviléges et faveurs qu'il lui
-accorda. Toutes les anciennes franchises confirmées, l'exemption du
-logement de gens de guerre, la noblesse donnée aux bourgeois, la
-faculté de posséder des fiefs sans charge de ban ni d'arrière-ban,
-remise de ce qui est dû sur les impôts, enfin (pour charmer les
-petits) le vin à bon marché par réduction de la gabelle. Une marque de
-haute confiance, ce fut de donner «une seigneurie en Parlement» à un
-notable bourgeois d'Arras, maître Oudart, au moment où ce Parlement
-jugeait un prince du sang, le duc de Nemours.
-
-Le violent désir qu'avait le roi, non-seulement de prendre, mais de
-garder, lui avait fait faire dès le commencement de la guerre une
-remarquable ordonnance pour protéger l'habitant contre le soldat; les
-dattes que celui-ci laisserait dans son logement devaient être payées
-par le roi même. Il garantit l'exécution de l'ordonnance par le
-serment le plus fort qu'il eût prêté jamais. «Si je contreviens à
-ceci, je prie la benoîte croix, ici présente, de me punir de mort dans
-le bout de l'an.»
-
-Il n'eût pas fait un tel serment si sa volonté n'eût été sincère. Mais
-elle servait peu avec des généraux pillards comme la Trémouille, du
-Lude, etc.; d'autre part, avec des milices comme les francs-archers,
-payés bien peu et n'ayant guère que le butin. Ces pilleries affreuses
-mirent contre lui, en fort peu de temps, la comté de Bourgogne et une
-grande partie du duché; l'Artois même lui échappait, s'il n'y eût été
-en personne.
-
-Ce qui lui fit perdre encore bien des choses, ce fut sa crainte de
-perdre, sa défiance; il ne croyait plus à personne, et pour cela
-justement on le trahissait. Il lui était, il est vrai, difficile de
-se remettre aveuglément au prince d'Orange, qui avait changé tant de
-fois[394]; il subordonna le prince à la Trémouille, et le prince le
-quitta (28 mars). En Artois, on lui désignait tel et tel comme
-partisans de Mademoiselle et travaillant pour la rétablir; il s'en
-débarrassait, la terreur gagnait, ceux qui se croyaient menacés se
-hâtaient d'autant plus d'agir contre lui.
-
-[Note 394: V. De la Pise, Histoire des princes d'Orange, Jean II, ann.
-1477.]
-
-Sa défiance naturelle se trouvait fort augmentée par le sinistre jour
-que les révélations du duc de Nemours venaient de jeter tout à coup
-sur ses amis et serviteurs. Il découvrit avec terreur que,
-non-seulement le duc de Bourgogne avait connaissance de tous les
-projets de Saint-Pol pour le mettre en charte privée, mais que
-Dammartin même, son vieux général, celui qu'il croyait le plus sûr,
-avait tout su, et s'était arrangé pour profiter si la chose arrivait.
-
-Au commencement de janvier, le roi apprit l'assassinat du duc de
-Milan, tué en plein midi à Saint-Ambroise, et presque en même temps la
-mort du duc de Bourgogne, assassiné, selon toute apparence, par les
-gens de Campobasso. Ces deux nouvelles coup sur coup le firent songer,
-et dès lors il n'eut aucun repos d'esprit. L'assassinat des Médicis,
-un an après, n'était pas propre à le rassurer. Il se savait haï, tout
-autant que ces morts, et il n'avait nul moyen de se garder mieux. La
-lettre touchante que le pauvre Nemours lui écrivit le 31 janvier «de
-sa cage de la bastille,» pour demander la vie, trouva cet homme cruel
-plus cruel que jamais, au moment sauvage d'une haine effarouchée de
-peur.
-
-Il avait peur de la mort, du jugement et d'aller compter là-bas; peur
-aussi de la vie. Beaucoup de ses ennemis n'auraient pas voulu le tuer,
-mais seulement l'avoir, le tenir à montrer en cage et pour jouet,
-comme ce misérable frère de duc de Bretagne, qu'on nourrissait, qu'on
-affamait à volonté, et que les passants virent des mois entiers hurler
-à ses barreaux... Louis XI ne s'y méprenait pas; il s'était vu à la
-cour de Péronne, et il savait par lui-même combien bas rampe le renard
-au piége, et quelles vengeances il roule en rampant. Le duc de Nemours
-n'ayant pu l'enfermer, se trouvant enfermé lui-même, pouvait prier; il
-parlait à un sourd.
-
-Il écrivait à la Trémouille au sujet du prince d'Orange: «Si vous
-pouvez le prendre, il faut le brûler vif.» (8 mai). Arras s'étant
-soulevé, ce maître Oudart, qu'il avait fait conseiller au Parlement,
-fit partie d'une députation envoyée à Mademoiselle. Pris en
-route[395], il fut décapité (27 avril), avec les autres députés,
-enterré sur-le-champ. Le roi trouva que ce n'était pas assez, il le
-fit tirer de terre et exposer, comme il écrit lui-même: «Afin qu'on
-connût bien sa tête, je l'ai fait atourner d'un beau chaperon fourré;
-il est sur le marché d'Hesdin, là où _il préside_.»
-
-[Note 395: «Aulcuns disent qu'ils avoient saulf-conduit du Roy, mais
-les François ne le voulurent congnoistre.» Molinet. Oudart était un
-ancien mécontent du Bien public. Alors avocat au Châtelet, il alla
-trouver le comte de Saint-Pol, laissant sa femme pour correspondre;
-elle fut chassée, après Montlhéry. Jean de Troyes.]
-
-S'il se fiait encore à quelqu'un, c'était à un Flamand (non pas à
-Commines, trop lié avec la noblesse de Flandre), un simple chirurgien
-flamand qui le rasait; fonction délicate, d'extrême confiance, dans ce
-temps d'assassinats et de conspirations. Cet homme, très-fidèle, était
-capable aussi. Le roi, qui lui confiait son col, ne craignit pas de
-lui confier ses affaires. Il lui trouva infiniment d'adresse et de
-malice. On l'appelait Olivier le Mauvais[396]. Il en fit son premier
-valet de chambre, l'anoblit, le titra, lui donna un poste qu'il n'eût
-donné à nul seigneur, un poste entre France et Normandie, dont Paris
-dépendait par en bas (comme de Melun par en haut), le pont de Meulan.
-
-[Note 396: Tout porte à croire que ce parvenu était un méchant homme;
-cependant il est difficile de s'en rapporter aveuglément (comme tous
-les historiens l'ont fait jusqu'ici) au témoignage de ceux qui
-jugèrent et pendirent Olivier, dans la réaction féodale de 1484.
-Autant vaudrait consulter les hommes de 1816 sur ceux de la
-Convention.--Son ennemi, Commines, qu'il supplanta pour les affaires
-de Flandre, le montre un peu ridicule dans son ambassade, mais avoue
-qu'il avait beaucoup de sens et de mérite.]
-
-Ayant repris Arras en personne (4 mai), et voyant la réaction, finie à
-Gand, s'étendre à Bruges, à Ypres, à Mons, à Bruxelles, le roi envoya
-son Flamand en Flandre, pour tâter si les Gantais, toujours défiants
-dans les revers, ne pouvaient être poussés à quelque nouveau
-mouvement[397].
-
-[Note 397: Le 28 mai encore, il y eut un magistrat décapité à Mons.
-(Gachard.)]
-
-Olivier devait remettre des lettres à Mademoiselle, et lui faire des
-remontrances; vassale du roi, elle ne pouvait, aux termes du droit
-féodal, se marier sans l'aveu de son suzerain; tel était le prétexte
-de l'ambassade, le motif ostensible.
-
-Le choix d'un valet de chambre pour envoyé n'avait rien d'étonnant;
-les ducs de Bourgogne en avaient donné l'exemple. Que ce valet de
-chambre fût chirurgien, cela ne le rabaissait pas, au moment où la
-chirurgie avait pris un essor si hardi; ce n'étaient plus de simples
-barbiers, ceux qui sous Louis XI hasardèrent les premiers l'opération
-de la pierre et taillèrent un homme vivant.
-
-Ce qui pouvait lui nuire davantage et lui ôter toute action sur le
-peuple, c'est que, pour être Flamand, il n'était pas de Gand ni
-d'aucune grosse ville, mais de Thielt, une petite ville dépendante de
-Courtrai, qui elle-même, pour les appels, dépendait de Gand. Messieurs
-de Gand regardaient un homme de Thielt comme peu de chose, comme un
-sujet de leurs sujets.
-
-Olivier, splendidement vêtu et se faisant appeler le comte de Meulan,
-déplut fort aux Gantais, qui le trouvèrent bien insolent de paraître
-ainsi dans leur ville. La cour se moqua de lui et le peuple parlait de
-le jeter à l'eau. Il fut reçu en audience solennelle, devant tous les
-grands seigneurs des Pays-Bas, qui s'amusèrent de la triste figure du
-barbier travesti. Il déclara qu'il ne pouvait parler qu'à
-Mademoiselle, et on lui répondit gravement qu'on ne parlait pas seul à
-une jeune demoiselle à marier. Alors il ne voulut plus rien dire; on
-le menaça, on lui dit qu'on saurait bien le faire parler.
-
-Il n'avait pourtant pas perdu son temps à Gand; il avait observé, vu
-tout le peuple ému, prêt à s'armer. Ce qu'ils allaient faire tout
-d'abord avant de passer la frontière, on pouvait le prévoir, c'était
-de prendre Tournai, une ville royale qui était chez eux, au milieu de
-leur Flandre, et qui, jusque-là, vivait comme une république neutre.
-Olivier avertit les troupes les plus voisines, et, sous prétexte de
-remettre à la ville une lettre du roi, il entre avec deux cents
-lances. Cette garnison, fortifiée de plus en plus, fermait la route
-aux marchands et tenait dans une inquiétude continuelle la Flandre et
-le Hainaut. Désormais, les Flamands n'entreraient plus en France, sans
-savoir qu'ils laissaient derrière eux une armée dans Tournai.
-
-Ils ne tinrent pas à ce voisinage, ils voulurent à tout prix s'en
-débarrasser. Ils prennent pour capitaine leur prisonnier, Adolphe de
-Gueldre, que plusieurs voulaient faire comte de Flandre, et s'en vont,
-vingt ou trente mille, brûlant, pillant, jusqu'aux murs de Tournai.
-Là, les Brugeois en avaient assez et voulaient retourner; les Gantais
-persistaient. Ils brûlèrent la nuit les faubourgs de la ville. Au
-matin, les Français, les voyant en retraite, vinrent rudement tomber
-sur la queue. Adolphe de Gueldre fit face, combattit vaillamment, fut
-tué; les Flamands s'enfuirent; mais leurs lourds chariots ne
-s'enfuirent pas, on les trouva chargés de bière, de pain, de viande,
-de toute sorte de vivres, sans lesquels ce peuple prévoyant ne
-marchait jamais. On rapporta tout cela dans la ville, avec le corps du
-duc et les drapeaux. Ce fut dans Tournai une joie folle; la vive et
-vaillante population en fit une _villonade_, aussi gaie, plus noble
-que Villon. Tournai s'y plaint de Gand, sa fille, qui jusqu'ici
-envoyait tous les ans à sa Notre-Dame une belle robe et une offrande:
-«Pour cette année, la robe, c'est le drapeau de Gand, et l'offrande,
-c'est le capitaine[398].»
-
-[Note 398:
-
- La Vierge peut demeurer nue,
- Cet an n'aura robbe gantoise...
- Son corps (_celui du duc_) fut d'enterrer permis
- En mon église la plus grande,
- Ce joyel des Flamens transmis
- À Notre-Dame en lieu d'offrande;
- En lieu de robe accoustumée
- La Vierge a les pennons de soye
- Et les étendards de l'armée...
- Poutrain, Hist. de Tournai, I, 293.]
-
-Le roi, assuré de l'Artois, passa dans le Hainaut, et là trouva tout
-difficile. Il avait augmenté lui-même les difficultés par son
-hésitation. Il ne savait pas, au commencement, s'il toucherait à ce
-pays, qui était terre d'Empire, et il avait mal accueilli les
-ouvertures qu'on lui faisait. Maintenant, il déclarait qu'il ne
-_prenait_ pas le Hainaut, qu'il l'_occupait_ seulement. Le dauphin,
-d'ailleurs, n'allait-il pas épouser Mademoiselle? Le roi venait en
-ami, en beau-père[399]. Sauf Cambrai qui ouvrit, il trouva partout
-résistance; à chaque ville, il lui fallut un siége, à Bouchain, au
-Quesnoy, à Avesnes, qui fut prise d'assaut, brûlée, et tout tué (11
-juin). Galeotto, qui était à Valenciennes, en brûla lui-même les
-faubourgs, et se mit si bien en défense, qu'on ne l'attaqua pas. Le
-roi lui fit une guerre de famine; il fit venir de Brie et de Picardie
-des centaines de faucheurs pour couper et détruire tous les fruits de
-la terre, la moisson toute verte (juin).
-
-[Note 399: Voir la malicieuse bonhomie avec laquelle il se moque des
-maris proposés, et prouve aux Wallons qu'il faut que leur maîtresse
-épouse un Français. (Molinet.) Il négociait effectivement pour le
-mariage (le 20 juin même, Lenglet) soit pour mieux gagner le Hainaut,
-soit qu'effectivement il eût encore espoir de rompre le mariage
-d'Autriche, conclu depuis deux mois.]
-
-De tous côtés ses affaires allaient mal, et elles risquaient d'aller
-plus mal encore. La douairière de Bourgogne et le duc de Bretagne
-sollicitaient les Anglais de passer; le roi avait les lettres du
-Breton, par le même, qui les lui vendait une à une. En Comté, il
-n'avançait plus; Dôle repoussa son général la Trémouille qui
-l'assiégeait, et qui lui-même fut surpris dans son camp. La Bourgogne
-semblait près d'échapper... Sa colère fut extrême; il envoya en toute
-hâte le plus rude homme qu'il eût, parmi ses serviteurs, M. de
-Saint-Pierre, armé de pouvoirs terribles, celui de dépeupler, s'il le
-fallait, et repeupler Dijon.
-
-La guerre que le roi faisait dans le Hainaut et la Comté, sur terre
-d'Empire, eut cet effet, que l'Allemagne, sans aimer ni estimer
-l'empereur, devint favorable à son fils. Louis XI envoya aux princes
-du Rhin, et les trouva tous contre lui. L'envoyé, qui était Gaguin, le
-moine chroniqueur, nous dit qu'il fut même en danger[400]. Les
-électeurs de Mayence et de Trèves, les margraves de Brandebourg et de
-Bade, les ducs de Saxe et de Bavière (maisons si ennemies de
-l'Autriche) voulurent faire cortége au jeune Autrichien. La seule
-difficulté, c'était l'argent; son père, loin de lui en donner, se fit
-payer son voyage par Mademoiselle de Bourgogne, jusqu'à Francfort,
-jusqu'à Cologne, et il fallut qu'elle payât encore pour faire venir
-son mari jusqu'à Gand. Mais enfin il y vint[401]. Le roi, plein de
-dépit, ne pouvait rien y faire. Sa garnison de Tournai, aidée des
-habitants, lui gagna encore le 13 août une petite bataille[402], donna
-la chasse aux milices flamandes, brûla Cassel et tout jusqu'à quatre
-lieues de Gand. Le mariage ne s'en fit pas moins, à la lueur des
-flammes et l'épousée en deuil (18 août 1477).
-
-[Note 400: Le duc de Clèves l'en avertit. «Non tuto diutius his in
-locis diversari posse.» Gaguinus, CLVIII (in-folio, 1500).]
-
-[Note 401: Fugger, Spiegel des erzhausses Oesterreich, p. 858. Ce que
-disent Pontus Heuterus et le Registre de la Collace, du riche cortége,
-doit s'entendre des princes qui accompagnaient Maximilien, et ne
-contredit en rien ce qu'on a dit de sa pauvreté.]
-
-[Note 402: Le roi écrit à Abbeville le triomphant bulletin: «Pour ce
-que nous désirions sur toutes choses les trouver sur les champs,
-vinsmes... pour les assaillir audit Neuf Foussé qu'ilz avoient
-fortiffié plus de demy an, mais la nuit, ilz l'abandonnèrent... Les
-(_nôtres_ les) ont rencontrez en belle bataille rangée... tuez plus de
-IV mille... (13 août).» Lettres et Bulletins de Louis XI, publiés par
-M. Louandre, p. 25 (Abbeville, 1837).]
-
-Le roi se donna en revanche un plaisir longtemps souhaité et selon son
-coeur, la mort du duc de Nemours (4 août). Il ne haïssait nul homme
-davantage, surtout parce qu'il l'avait aimé. C'était un ami d'enfance,
-avec qui il avait été élevé, pour qui il avait fait des choses folles,
-iniques (par exemple de forcer les juges à lui faire gagner un mauvais
-procès). Cet ami le trahit au Bien public, le livra autant qu'il fut
-en lui. Il revint vite, fit serment au roi sur les reliques de la
-Sainte-Chapelle, et tira de lui, par-dessus tant d'autres choses, le
-gouvernement de Paris et de l'Île-de-France. Le lendemain, il
-trahissait.
-
-Quand le roi frappa Armagnac, cousin de Nemours, près de frapper
-celui-ci, et l'épée levée, il se contenta encore d'un serment. Nemours
-en fit un solennel et terrible[403], devant une grande foule, appelant
-sur sa tête toutes les malédictions, s'il n'était désormais fidèle et
-«n'avertissoit le roi de tout ce qu'on machineroit contre lui.» Il
-renonçait, en ce cas, à être jugé par les pairs et consentait d'avance
-à la confiscation de ses biens (1470).
-
-[Note 403: Le 8 juillet 1740. _Mss. Legrand._]
-
-La peur passa et il continua à agir en ennemi[404]. Il se tenait
-cantonné dans ses places, n'envoyant pas un de ses gentilshommes pour
-servir le roi. Quiconque se hasardait à appeler au Parlement était
-battu, blessé. Les consuls d'Aurillac ne pouvaient sortir, pour les
-affaires des taxes, sans être détroussés par les gens de Nemours. Il
-correspondait avec Saint-Pol et voulait marier sa fille au fils du
-connétable; il promettait d'aider au grand complot de 1475, en
-saisissant d'abord les finances du Languedoc. Un mois avant la
-descente des Anglais, il se mit en défense, se tint tout près d'agir,
-fortifia ses places de Murat et de Carlat.
-
-[Note 404: Si MM. de Barante et de Sismondi avaient pris connaissance
-du _Procès du duc de Nemours_ (_Bibliothèque royale, fonds Harlay et
-fonds Cangé_), ils n'affirmeraient pas «que le duc n'avait rien fait
-depuis 1470, et que tout son crime fut d'_avoir su_ les projets de
-Saint-Pol.» Ils ne le compareraient pas à Auguste de Thou, mis à mort
-pour _avoir su_ le traité de Cinq-Mars avec l'étranger.--L'ordonnance
-du 22 décembre 1477 (calquée sur les anciennes lois impériales), par
-laquelle le roi déclare que la non-révélation des conspirations est
-crime de lèse-majesté, ne fut point appliquée au duc de Nemours, et,
-comme la date l'indique, ne fut rendue qu'après sa mort. Ordonnances,
-XVIII, 315.]
-
-Le roi, comme on a vu, brusqua son marché avec Édouard, s'humilia, le
-renvoya plus tôt qu'on ne croyait et retomba sur ses deux traîtres.
-Tous ceux qui avaient eu intelligence avec eux eurent grand'peur; on
-fit mourir Saint-Pol dans l'absence du roi, espérant enterrer avec lui
-ces dangereux secrets. Le roi avait encore Nemours. Il épuisa sur lui
-la rage qu'il avait de connaître et d'approfondir son péril.
-
-Quand Nemours fut saisi, sa femme prévit tout et elle mourut d'effroi.
-Il fut jeté d'abord dans une tour de Pierre-Scise, prison si dure que
-ses cheveux blanchirent en quelques jours. Le roi, alors à Lyon, et se
-voyant comme affranchi par la défaite du duc de Bourgogne, fit
-transporter son prisonnier à la Bastille. Il reste une lettre terrible
-où il se plaint «de ce qu'on le fait sortir de sa cage, de ce qu'on
-lui a ôté les fers des jambes.» Il dit et répète qu'il faut «le
-gehenner bien estroit, _le faire parler clair_... Faites-le moy bien
-parler.»
-
-Nemours n'était pas seul; il avait des amis, des complices, les plus
-grands du royaume, qui se voyaient jugés en lui. Toute la crainte du
-roi était qu'on ne trouvât moyen d'obscurcir et d'étouffer encore. Le
-chancelier surtout lui était suspect, ce rusé Doriole, qui avait
-tourné si vite au Bien public, et qui depuis, tout en le servant,
-ménageait ses ennemis; il leur avait rendu le signalé service de
-dépêcher Saint-Pol avant qu'il eût tout dit. Le roi manda Doriole, le
-tint près de lui, et mit le procès entre les mains d'une commission à
-qui il partagea d'avance les biens de l'accusé. Il crut pourtant,
-l'instruction déjà avancée, qu'un jugement solennel serait d'un plus
-grand exemple; il renvoya l'affaire au Parlement et invita les villes
-à assister par députés. L'arrêt fut rendu à Noyon où le Parlement fut
-transféré exprès[405]; le roi se défiait de Paris et craignait qu'on
-ne fît un mouvement du peuple pour intimider les juges et les rendre
-indulgents. Paris avait souffert de Saint-Pol et l'avait vu mourir
-volontiers; il n'avait point souffert de Nemours, qui était trop loin,
-et le Paris d'alors avait eu le temps d'oublier les Armagnacs. Aussi,
-il y eut des larmes quand on vit ce corps torturé qu'on menait à la
-mort sur un cheval drapé de noir, de la Bastille aux Halles, où il fut
-décapité. Quelques modernes ont dit que ses enfants avaient été placés
-sous l'échafaud, pour recevoir le sang de leur père[406].
-
-[Note 405: Le dernier jour de cestuy mois (_mai_), furent destendues
-toutes les chambres du Parlement et les tapis de fleurs de lis, avec
-le lict de justice, estant en un coffre. _Archives, Registres du
-Parlement._ Dans la _Plaidoierie_ et le _Criminel_, silence funèbre.
-Dans les _Après-dîners_, le registre manque tout entier.]
-
-[Note 406: Les contemporains n'en parlent point, même les plus
-hostiles. Rien dans Masselin: _Diarium Statuum generalium_ (in-4,
-Bernier) 236.]
-
-Ce qui est plus certain et non moins odieux, c'est que l'un des juges
-qui s'étaient fait donner les biens du condamné, le Lombard Boffalo
-del Giudice[407], ne se crut pas sûr de l'héritage s'il n'avait
-l'héritier, et demanda que le fils aîné de Nemours fût remis à sa
-garde. Le roi eut la barbarie de livrer l'enfant, qui ne vécut guère.
-
-[Note 407: Venu de Naples en 1461, après les revers de Jean de
-Calabre, avec Campobasso et Galeotto.]
-
-Il chassa du Parlement trois juges qui n'avaient pas voté la mort. Les
-autres réclamant, il leur écrit: «Ils ont perdu leurs offices pour
-vouloir faire un cas civil du crime de lèse-majesté, et laisser impuni
-le duc de Nemours qui voulait me faire mourir et détruire la sainte
-couronne de France. Vous, sujets de cette couronne et qui lui devez
-votre loyauté, je n'aurais jamais cru que vous pussiez approuver
-_qu'on fît si bon marché de ma peau_.»
-
-Ces basses et violentes paroles qui lui échappent sont un cri arraché,
-un aveu de l'état de son esprit. Les tortures de Nemours lui
-revenaient à lui-même en tortures par la crainte et la défiance où le
-jetaient ses révélations. Il avait tiré de son prisonnier, par tant
-d'efforts cruels, une funeste science et terrible à savoir: qu'il n'y
-avait personne parmi les siens sur qui il pût compter. Le pis, c'est
-que, de leur côté, connaissant qu'ils étaient connus, ils sentaient
-bien qu'il les guettait, qu'il ne lui manquait que le moment, et ils
-ne savaient trop s'ils devaient attendre... Dans cette peur mutuelle,
-il y avait des deux côtés redoublement de flatteries, de
-protestations. Ses lettres à Dammartin sont des billets d'ami, tout
-aimables d'abandon, de gaieté; il se fait courtisan de son vieux
-général, il le flatte indirectement, finement, en lui disant du mal
-des autres généraux; tel s'est laissé surprendre, etc.
-
-Il avait grandement à ménager un homme de ce poids, de cette
-expérience. Deux choses lui survenaient, les plus fâcheuses: Les
-Suisses s'éloignaient de lui, les Anglais arrivaient.
-
-Louis XI avait acheté Édouard, mais non pas l'Angleterre. Les Flamands
-établis à Londres ne pouvaient manquer de faire sentir au peuple qu'on
-le trahissait en laissant la Flandre sans secours. Il le sentit si
-bien qu'il alla, de fureur, piller l'ambassade française. Longtemps
-Édouard fit la sourde oreille; il se trouvait trop bien du repos et de
-se partager entre la table et trois maîtresses; il aimait fort
-l'argent de France, les beaux écus d'_or au soleil_ que Louis XI
-frappait tout exprès; il lui semblait doux d'avoir chaque année, en
-dormant, cinquante mille écus comptés à la Tour. Pour la reine
-d'Angleterre, Louis XI la tenait par sa fille, par sa passion pour le
-dauphin; elle demandait sans cesse quand elle pourrait envoyer la
-dauphine en France. Entre eux tous, ils menaient si bien Édouard,
-qu'il leur sacrifia son frère Clarence[408]. Il y avait encore un
-homme qui leur portait ombrage, qui n'était pas de leur cabale, lord
-Hastings, un joyeux ami d'Édouard qui buvait avec lui et qui tenait à
-lui (ayant les mêmes femmes). Ils le chassèrent honorablement en lui
-donnant des troupes et le grand poste de Calais.
-
-[Note 408: On ne sait de quelle mort il périt: «Qualecumque genus
-supplicii,» Croyland. contin. Le conte du tonneau de malvoisie où il
-aurait été noyé se trouve d'abord dans la chronique qui donne tous les
-bruits de Londres. (Fabian.)]
-
-Il y avait un an que la douairière de Bourgogne, soeur d'Édouard,
-implorait ce secours. Récemment encore, au moment où l'on tua son
-bien-aimé Clarence qu'elle voulait faire comte de Flandre, elle
-écrivit une lettre lamentable[409]; le roi de France lui prenait son
-douaire, ses villes à elle; elle demandait à son frère Édouard s'il
-voulait qu'elle allât mendier son pain. Une telle lettre et dans un
-tel moment, lorsque Édouard sans doute regrettait sa cruelle
-faiblesse, eut son effet; il envoya Hastings, qui de Calais détacha
-des archers, garnit les villes que la douairière voulait défendre;
-Louis XI attaqua Audenarde et fut repoussé.
-
-[Note 409: Preuves de l'Histoire de Bourgogne.]
-
-Ce fut le terme de ses progrès au Nord. Il s'arrêta, sentant qu'à la
-longue les Anglais et peut-être l'Empire se seraient déclarés. Chez
-les Suisses, le parti bourguignon avait fini par l'emporter.
-Jusque-là, ils avaient flotté, servi à la fois pour et contre. De là
-tous les obstacles que le roi rencontra dans les Bourgognes. Malgré
-ses plaintes et les efforts du parti français, malgré les défenses et
-les punitions, le montagnard n'en allait pas moins se vendre
-indifféremment à quiconque payait. Des Suisses attaquaient,
-assiégeaient, des Suisses défendaient. Pour empêcher cette guerre de
-frères, il n'y avait qu'un moyen, imposer la paix, arrêter le roi de
-France, lui dire qu'il n'irait pas plus loin. Le chef du parti
-bourguignon, Bubenberg, se chargea de lui porter cette fière parole.
-Le roi ne voulait pas entendre, il traînait, tâchait de gagner du
-temps. Le Suisse en profita pour lui jouer un tour; il disparaît de
-France, et un matin rentre à Berne en habit de ménétrier; il n'a pas
-pu, dit-il, échapper autrement, le roi, ne l'ayant su gagner, l'aurait
-fait périr[410]. Ce chevalier, cet homme grave sous cet ignoble
-habit, c'était une accusation dramatique contre Louis XI; il était
-impossible de mieux travailler pour Maximilien. Il en profita à la
-diète de Zurich; il enchérit sur le roi, promettant d'autant plus
-qu'il pouvait moins donner, et il obtint un traité de paix
-perpétuelle.
-
-[Note 410: Der Schweitzerische Geschicht forscher. Il eût fallu, pour
-y songer, que le roi fût devenu fou. On faisait encore courir ce bruit
-absurde que La Trémouille avait mis des envoyés suisses à la question.
-(Tillier.)]
-
-Le roi comprit qu'il fallait céder au temps. Il promit de se retirer
-des terres d'Empire. Il signa une trêve, laissa le Hainaut et
-Cambrai[411]. Il craignait les Suisses, l'Allemagne, les Anglais, mais
-encore plus les siens. La trêve lui semblait nécessaire pour faire au
-dedans une opération dangereuse, purger l'armée. Il avait
-l'imagination pleine de complots et de trahisons, d'intelligences que
-ses capitaines pouvaient avoir avec l'ennemi. Il cassa dix compagnies
-de gens d'armes, fit faire le procès à plusieurs et ne trouva rien;
-seulement un Gascon, furieux d'être cassé, avait parlé d'aller servir
-Maximilien; pour cette parole on lui coupa la tête. Leur crime à tous
-était peut-être d'avoir servi longtemps sous Dammartin et de lui être
-dévoués. Le roi lui écrivit une lettre honorable «_pour le soulager_»
-du commandement[412], déclarant du reste que jamais il ne diminuerait
-son état, qu'il l'accroîtrait plutôt, et, en effet, il le fit plus
-tard son lieutenant pour Paris et l'Île-de-France.
-
-[Note 411: À son départ de Cambrai, il badine sur l'attachement des
-impériaux pour le très-saint aigle, et leur permet d'ôter les lis:
-«Vous les osterez quelque soir, et y logerez vostre oiseau, et direz
-qu'il sera allé jouer une espace de temps, et sera retourné en son
-lieu, ainsi que font les arondelles qui reviennent sur le printemps.»
-Molinet.]
-
-[Note 412: Au grand désespoir de Dammartin. V. sa belle lettre au roi.
-Lenglet, II, 261. La _Cronique Martiniane_ (Vérard in-folio), si
-instructive pour la vie de Dammartin à d'autres époques, ne me donne
-rien ici; elle se contente prudemment de traduire Gaguin, comme elle
-le dit elle-même.]
-
-L'éloignement de cet homme, trop puissant dans l'armée, était
-peut-être une mesure politique, mais elle ne fut nullement heureuse
-pour la guerre. Le roi ne put remplacer ce ferme et prudent général.
-On put le voir dès le commencement de la campagne. On voulait
-surprendre Douai avec des soldats déguisés en paysans, et tout fut
-préparé en plein Arras, c'est-à-dire devant nos ennemis qui avertirent
-Douai. Le roi, cruellement irrité, jura qu'il n'y aurait plus d'Arras,
-que tous les habitants seraient chassés, sans emporter leurs meubles;
-qu'on prendrait en d'autres provinces, et jusqu'en Languedoc, des
-familles, des hommes de métiers, pour y mener et repeupler la place
-qui désormais s'appellerait Franchise[413]. Cette cruelle sentence fut
-exécutée à la lettre; la ville fut déserte, et pendant plusieurs jours
-il n'y eut pas seulement un prêtre pour y dire la messe.
-
-[Note 413: Ordonnances, XVIII.]
-
-Maximilien avait plus d'embarras encore. Les Flamands ne voulaient
-point de paix, ni payer pour la guerre. Seulement, à force de piquer
-leur colérique orgueil, on parvint à mettre leurs milices en
-mouvement. Maximilien les mena pour reprendre Thérouenne. Il avait,
-avec ses milices, trois mille arquebusiers allemands, cinq cents
-archers anglais, Romont et ses Savoyards, toute la noblesse de Flandre
-et de Hainaut, en tout vingt-sept mille hommes. Avec une si grosse
-armée, rassemblée à grand'peine par un si rare bonheur, le jeune duc
-avait hâte d'avoir bataille. Le nouveau général de Louis XI, M. de
-Crèvecoeur venait de Thérouenne, lorsque, descendant la colline de
-Guinegate, il rencontra Maximilien. Louis XI avait, l'autre année,
-décliné le combat; en le refusant encore, on était sûr de voir
-s'écouler en peu de jours les milices de Flandre. Crèvecoeur ne
-consulta pas apparemment les vieux capitaines qui, depuis la réforme,
-étaient peu en crédit; il agit à souhait pour l'ennemi, il donna la
-bataille (7 août 1479)[414].
-
-[Note 414: Voir _passim_: Commines, liv. VI, ch. VI; Molinet, t. II,
-p. 199; Gaguinus, fol. CLIX.]
-
-Jusque-là il passait pour un homme sage. Peut-être, pour expliquer ce
-qui va suivre, il faut croire qu'il reconnut en face, dans la
-chevalerie ennemie, les grands seigneurs des Pays-Bas, qui le
-proclamaient traître, et qui voulaient le dégrader en chapitre de la
-Toison d'Or. Sa force était en cavalerie; il n'avait que 14,000
-piétons, mais 1,800 gens d'armes, contre 850 qu'avait Maximilien.
-D'une telle masse de gendarmerie, qui était plus que double, il ne
-tenait qu'à lui d'écraser cette noblesse; il se lança sur elle, la
-coupa de l'armée, s'acharna à ses huit cents hommes bien montés qui le
-menèrent loin, et il laissa tout le reste... Il avait fait la faute de
-donner la bataille, il fit celle de l'oublier.
-
-Nos francs archers, sans général et sans cavalerie, fort maltraités
-des trois mille arquebuses, vinrent se heurter aux piques des
-Flamands. Ceux-ci tinrent ferme, encouragés par un bon nombre de
-gentilshommes, qui s'étaient mis à pied, par Romont, par le jeune duc.
-Maximilien, à sa première bataille, fit merveille et tua plusieurs
-hommes de sa main. La garnison française de Thérouenne venait le
-prendre à dos, elle trouva le camp sur sa route et se mit à piller.
-Beaucoup de francs archers, craignant de ne plus rien trouver à
-prendre, firent comme elle, laissèrent le combat et se jetèrent dans
-le camp, fort échauffés, tuant tout, prêtres et femmes... Avec les
-chariots, ils prirent l'artillerie qu'ils tournaient contre les
-Flamands; Romont, voyant qu'alors tout serait perdu, fit un dernier
-effort, reprit l'artillerie, profita du désordre et en fit une pleine
-déroute. Crèvecoeur et sa gendarmerie revenaient fatigués de la
-poursuite; il leur fallut courir encore, tout était perdu, il ne
-restait qu'à fuir. La bataille fut bien nommée celle des _Éperons_.
-
-Le champ de bataille resta à Maximilien et la gloire, rien de plus. Sa
-perte était énorme, plus forte que la nôtre. Il ne put pas même
-reprendre Thérouenne. Et il revint en Flandre, plus embarrassé que
-jamais.
-
-Cette année même, une taxe de quelques liards sur la petite bière
-avait fait une guerre terrible dans la ville de Gand. Les tisserands
-de coutils commencent, et tous s'y mettent, tisserands, drapiers,
-cordonniers, meuniers, batteurs de fer et _batteurs d'huile_; une
-bataille rangée a lieu au Pont-aux-Herbes[415]. De janvier en
-janvier, tout un an, il y eut des jugements et des têtes coupées. On
-profita de cette émotion, et puisqu'ils avaient tant besoin de guerre,
-on les mena à Guinegate; ils eurent là une vraie, une grande bataille;
-ils en revinrent dégoûtés de la guerre, mais toujours murmurant,
-grondant.
-
-[Note 415: Barante-Gachard, II, 623, d'après le Registre de la collace
-de Gand et les Mémoires inédits de Dadizeele, extraits par M. Voisin
-dans le Messager des sciences et des arts, 1827-1830.]
-
-Maximilien, déjà bien embarrassé, recevait de la Gueldre une
-sommation, celle de rendre enfin ce malheureux enfant, que le feu duc
-avait si injustement retenu, pour les crimes de son père, mais qui, à
-la mort de ce père, avait droit d'hériter. Nimègue chassa les
-Bourguignons, et en attendant qu'on lui rendît l'enfant donna la
-régence à sa tante. La dame ne manqua pas de chevaliers pour la
-défendre; les Allemands du Nord prirent volontiers sa cause contre
-l'Autrichien, le duc de Brunswick d'abord qui croyait l'épouser; puis,
-comme elle n'en voulait pas, le champion fut l'évêque de Munster,
-brave évêque, qui s'était battu à Neuss contre Charles le Téméraire.
-
-Ces gens de Gueldre n'ayant pas assez de cette guerre de terre, en
-faisaient une en mer aux Hollandais, leurs rivaux pour la pêche. Plus
-d'un combat naval eut lieu sur le Zuydersée. Mais les Hollandais se
-battaient encore plus entre eux. Les factions des Hameçons et des
-Morues avaient recommencé plus furieuses que jamais; fureur aiguisée
-de famine; le roi enlève en mer toute la flotte du hareng, et, pour
-comble, les seigles qui leur venaient de Prusse.
-
-Le coupable en tout cela, au dire de tous, était Maximilien; tout ce
-qui arrivait de malheurs, arrivait par lui. Pourquoi aussi avoir été
-chercher cet Allemand. Depuis, rien n'allait bien. Toutes les
-provinces criaient après lui.
-
-Effarouché au milieu de cette meute, n'entendant qu'aboiements, le
-pauvre chasseur de chamois qui jusque-là ne connaissait pas le
-vertige, s'éblouit et ne sut que faire. Il avait employé ses dernières
-ressources, jusqu'à mettre en gage des joyaux de sa femme; son esprit
-succomba, et son corps, il fut très-malade, sa femme au moment d'être
-veuve.
-
-Tout, au contraire, prospérait au roi; son commerce d'hommes allait
-bien, il achetait des Anglais, des Suisses, l'inaction des uns, le
-secours des autres. Le fier Hastings, posté à Calais pour le
-surveiller, s'humanisa et reçut pension[416]. Les cantons suisses
-avaient traité avec Maximilien; les Suisses aimaient bien mieux un roi
-qui payait; ils se donnaient à lui, lui à eux; il se fit bourgeois de
-Berne. Dès lors, plus d'obstacle en Comté, tout fut réduit, et il put
-envoyer son armée oisive piller le Luxembourg. Le duché de Bourgogne
-fut assuré, caressé, consolé; il lui donna un parlement, alla voir sa
-bonne ville de Dijon, jura dans Saint-Benigne tout ce qu'on pouvait
-jurer de vieux priviléges et de coutumes, et voulut que ses
-successeurs fissent de même à leur avénement. La Bourgogne était un
-pays de noblesse; le roi fit de bonnes conditions à tous les grands
-seigneurs, un pont d'or. Pour être tout à fait gracieux aux gens du
-pays et se faire des leurs, il prit maîtresse chez eux, non pas une
-petite marchande, comme à Lyon, mais une dame bien née et veuve d'un
-gentilhomme[417].
-
-[Note 416: Voir dans Commines les scrupules d'Hastings, qui ne veut
-pas donner quittance de cet argent: «Mettez-le dans ma manche, etc.»]
-
-[Note 417: Galanteries toutes politiques, comme on peut le conclure
-d'un mot de Commines (liv. VI, ch. XIII).]
-
-Parmi tant de prospérités, il baissait fort. Commines, qui revenait
-d'une ambassade, le trouvait tout changé. Il avait bien désiré cette
-Bourgogne, et la chose, si aisée en apparence, traîna, et fut même en
-grand doute. Il avait pâti des obstacles, langui. Qu'on en juge par
-une lettre secrète à son général, où il lâche ce mot d'âpre passion
-(qui effraye dans un roi si dévôt): «_Je n'ay autre paradis_ en mon
-imagination que celui-là... J'ay plus grand faim de parler à vous,
-pour y trouver remède que je n'eus jamais _à nul confesseur pour le
-salut de mon âme_[418]!»
-
-[Note 418: Lenglet.]
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LOUIS XI TRIOMPHE, RECUEILLE ET MEURT
-
-1480-1482
-
-
-Le roi de France avec ses cinquante-sept ans, déjà, maladif et le
-visage pâle, n'en était pas moins, nous l'avons dit, dans
-l'affaiblissement de tous, le seul jeune, le seul fort. Tout
-languissait autour de lui ou mourait, mourait à son profit.
-
-Dans l'éclipse des anciennes puissances, du pape et de l'empereur, il
-y eut _un roi_, le roi de France. Il prit de provinces d'Empire, la
-Comté, la Provence, et il les garda. Il faillit faire juger le pape.
-Le violent Sixte IV, ayant tué Julien de Médicis par la main des
-Pazzi, jetait une armée sur Florence pour punir Laurent d'avoir
-survécu. Le roi, sans bouger, envoya Commines, arma Milan et rassura
-les Florentins dans la première surprise[419]. Il menaça le pape de la
-Pragmatique et d'un concile qui l'aurait déposé.
-
-[Note 419: Les Médicis étaient les banquiers des rois de France et
-d'Angleterre; ils apparaissent comme garants dans toute grande affaire
-d'argent, spécialement au traité de Pecquigny. Il ne s'en cache
-nullement dans sa réponse à Louis XI. Raynaldi Annales, 1478, § 18-19.
-Les Médicis avaient pour eux le petit peuple, contre eux
-l'aristocratie. M. de Sismondi ne l'a pas senti assez.
-
-Au reste, les Florentins avaient toujours tenu nos rois «pour leurs
-singuliers protecteurs; et, en signe de ce, à chacune fois qu'ils
-renouvellent les gouverneurs de leur seigneurie, _ils font serment
-d'estre bons et loyaux à la maison de France_.» Lettre de Louis XI,
-1478, 17 août. Lenglet, III, 552. Voir à la suite l'_Avis sur ce qui
-semble à faire_ au concile d'Orléans, septembre.]
-
-La Hongrie, la Bohême, la Castille, ambitionnaient son alliance. Les
-Vénitiens, à son premier mot, rompirent avec la maison de Bourgogne.
-Gênes s'offrit à lui et il la refusa, voulant garder l'amitié de
-Milan.
-
-Le vieux roi d'Aragon, Juan II, s'obstina quinze années à vouloir
-retirer de ses mains le gage du Roussillon; il mourut à la peine. Et
-il eut encore le chagrin de voir la Navarre (l'autre porte des
-Pyrénées) tomber dans les mêmes mains avec son petit-fils, que Louis
-XI tenait par la mère et régente, Madeleine de France.
-
-Il avait eu partout un allié fidèle, actif, infatigable, la mort...
-Partout elle avait mis du zèle à travailler pour lui, en sorte qu'il
-n'y eut plus de princes au monde que des enfants, et encore peu
-viables, et que le roi de France se trouvât l'universel protecteur,
-tuteur et gouverneur.
-
-C'est peut-être alors qu'il fit faire pour le dauphin et tous ses
-petits princes son innocent _Rosier des guerres_[420], l'Anti-Machiavel
-d'alors (avant Machiavel).
-
-[Note 420: Paris, 1528, in-folio. Bordeaux, 1616. _V. les deux mss. de
-la Bibl. impériale._]
-
-En Savoie, il avait perdu sa soeur (ce dont il remerciait Dieu), gagné
-ou chassé les oncles du petit duc. Lui-même, comme oncle et tuteur, il
-s'était établi à Montmélian, et il avait pris son neveu en France.
-
-À Florence, il protégeait, comme on a vu, le jeune Laurent; il l'avait
-sauvé. À Milan, la faible veuve, Bonne, une de ces filles de Savoie
-qu'il avait mariées et dotées paternellement, n'était régente que par
-lui; par lui seul, elle se rassurait, elle et son enfant, contre
-Venise, contre l'oncle de l'enfant, Ludovic le More.
-
-En Gueldre, aussi bien qu'en Navarre, en Savoie, à Milan, le
-souverain, c'était un enfant, une femme, et le protecteur Louis XI.
-
-En Angleterre, Édouard vivait et régnait; il était entouré d'une belle
-famille de sept enfants. Et pourtant la reine tremblait, voyant tout
-cela si jeune, son mari vieux à quarante ans, qu'un excès de table
-pouvait emporter. En ce cas, comment protéger le petit roi contre un
-tel oncle (qui fut Richard III!), sinon par un mariage de France, par
-la protection du roi de France, qui partout détestait les oncles,
-protégeait les enfants?
-
-Tout étant, autour de la France, malade et tremblant à ce point, ceux
-du dedans n'avaient à compter sur aucun secours. Le mieux pour eux
-était de rester sages et de ne pas remuer. Quiconque avait cru aux
-forces extérieures avait été dupe. Le Bourguignon appela des troupes
-italiennes, on a vu avec quel succès. Les Pays-Bas crurent à
-l'Allemagne, et firent venir Maximilien, qui ne put rien leur rendre
-de ce qu'ils avaient perdu. Quinze ans durant, la Bretagne invoqua
-l'Angleterre et n'en tira point de secours.
-
-Des grands fiefs, le seul encore qui eût vie, c'était la Bretagne;
-elle vivait de son obstination insulaire, de sa crainte de devenir
-France, appelant toujours l'Anglais, et pourtant elle en eut peur deux
-fois. Le roi, tout en poursuivant le grand drame du Nord, de Flandre
-et de Bourgogne, ne détourna cependant jamais les yeux de la Bretagne,
-qui était pour lui une affaire de coeur. Une fois (au moment où il
-crut avoir rangé son frère en Guienne), il essaya de prendre le Breton
-en lui jetant au col son collier de Saint-Michel, comme on prend un
-cheval sauvage; mais celui-ci n'y fut pas pris.
-
-Louis XI montra une obstination plus que bretonne dans l'affaire de la
-Bretagne, l'assiégeant, la serrant peu à peu. De temps en temps,
-quelqu'un en sortait et se donnait à lui; c'est ce que firent Tannegui
-Duchâtel, et son pupille Pierre de Rohan, depuis maréchal de Gié.
-Patiemment, lentement en dix ans, le roi fit ses approches. La mort de
-son frère lui ayant rendu La Rochelle au midi de Nantes, il saisit
-Alençon, de l'autre côté. De face, il prit l'Anjou, comme on va voir,
-et enfin il hérita du Maine. Vers la fin, il acheta un prétexte
-d'attaque, les droits de la maison de Blois[421], droits surannés,
-prescrits, mais terribles dans une telle main. Le duc n'avait qu'une
-fille; si le dauphin ne l'épousait, il héritait, au titre de la maison
-de Blois. La Bretagne n'avait qu'à choisir, si elle voulait venir à la
-couronne par mariage ou par succession; elle y venait toujours.
-
-[Note 421: D. Morice, III, 343. Daru, 54. _Archives de Nantes, arm._
-A, _cassette_ F. Cf. d'Argentré.]
-
-Tout en attirant les Rohan, il avait acquis leurs rivaux, les Laval,
-les affranchissant du duché, les mettant dans ses armées, dans son
-conseil, leur confiant Melun, une clef de Paris. Gui de Laval, dont
-plus tard le fils et la veuve agirent plus que personne pour marier la
-Bretagne à la France, lui rendit, par sa fille, un autre service moins
-connu, non moins important.
-
-L'an 1447, le roi René donna à Saumur un splendide et fameux tournoi.
-Gui de Laval y mena son jeune fils, âgé de douze ans, y faire ses
-premières armes, et sa fille en même temps qui en avait treize. René,
-plus fol que jeune, fut pris au lacs. Sa femme, la vaillante Lorraine
-qui avait fait la guerre pour lui, et qu'il aimait fort, vit pourtant
-ce jour là qu'elle était vieille. La petite Bretonne fit, avec
-l'innocente hardiesse d'un enfant, le plus joli rôle du tournoi, celui
-de la Pucelle qui venait à cheval devant les chevaliers, mettait les
-combattants en lice et baisait les vainqueurs. Tout le monde prévit
-dès lors, et René lui-même ne cacha pas trop sa pensée nouvelle; il
-mit sur son écu un bouquet de _pensées_.
-
-Isabelle mourut à la longue, René fut veuf. Il pleura beaucoup, parut
-inconsolable. Mais enfin ses serviteurs, ne pouvant le voir dépérir
-ainsi, exigèrent (c'était comme un droit du vassal) que leur seigneur
-se mariât. Ils se chargèrent de chercher une épouse et ils
-cherchèrent si bien qu'ils en découvrirent une[422], cette même petite
-fille, Jeanne de Laval, qui était devenue une grande et belle fille de
-vingt ans. René en avait quarante-sept; ils le voulurent, il se
-résigna.
-
-[Note 422: Sembla bien aux barons d'Anjou que Dieu la leur avoit
-adressée, affin que ilz n'eussent la peine d'aller chercher plus
-loing. Histoire agrégative des annalles et cronicques d'Anjou,
-recueillies et mises en forme par noble et discret missire Jehan de
-Bourdigné, prestre, docteur ès-droitz. On les vend à Angiers (1529,
-in-folio; CLII verso).]
-
-Ce mariage fut agréable au roi, qui fit archevêque de Reims Pierre de
-Laval, le petit frère de Jeanne. René, au milieu de cette aimable
-famille française, fut comme enveloppé de la France; il oublia le
-monde. Il avait dès lors bien assez à faire pour amuser sa jeune
-femme, et une soeur encore plus jeune qu'elle avait avec elle. En
-Anjou, en Provence, il menait la vie pastorale, tout au moins par
-écrit, rimant les amours des bergers, se livrant aux amusements
-innocents de la pêche et du jardinage; il goûtait fort la vie rurale,
-comme «la plus lointaine de toute terrienne ambition.» Il avait encore
-un plaisir[423], de chanter à l'église, en habit de chanoine, dans un
-trône gothique, qu'il avait peint et sculpté. Son neveu Louis XI aida
-à l'alléger des soucis du gouvernement en lui prenant l'Anjou. On
-hésitait à l'avertir[424]; il était alors au château de Beaugé, fort
-appliqué à peindre une belle perdrix grise; il apprit la nouvelle sans
-quitter son tableau.
-
-[Note 423: Un autre: de se chauffer l'hiver _à la cheminée du bon roi
-René_, c'est-à-dire au soleil, proverbe provençal.]
-
-[Note 424: «Oyant nouvelles que le Roy son nepveu estoit à Angiers, il
-monta à cheval pour le venir festoyer, ignorant encore ce qui avoit
-esté faict en son préjudice. Et combien que ses domestiques en fussent
-bien informez..., etc. Le noble Roy, oyant racompter la perte et
-dommage de son pays d'Anjou que tant il aymoit, se trouva quelque peu
-troublé. Mais, quand il eut reprins ses espritz, à l'exemple du bon
-père Job...» Bourdigné.]
-
-Il avait bien encore quelques vieux serviteurs qui s'obstinaient à
-vouloir qu'il fût roi, et qui sous main traitaient avec la Bretagne ou
-la Bourgogne; mais cela tournait toujours mal: Louis XI savait tout,
-et prenait les devants. On a vu qu'au moment où ils offraient la
-Provence au duc de Bourgogne, Louis XI accourut, saisit Orange et le
-Comtat. René ne se tira d'affaire qu'en lui donnant promesse écrite
-qu'après lui et son neveu Charles, il aurait la Provence; lui-même il
-écrivit cet acte, l'enlumina, l'orna de belles miniatures. C'était
-mourir de bonne grâce, et au reste il était mort dès la fatale année
-où il perdit ses enfants, Jean de Calabre mort à Barcelone, Marguerite
-prise à Teukesbury. Il lui restait un petit-fils, René II, mais fils
-d'une de ses filles, et ses conseillers lui assuraient que la Provence
-(quoique fief féminin et terre d'Empire) devait, la ligne mâle
-manquant, revenir à la France[425]. Alors il soupirait et se peignait
-dans sa miniature, sous l'emblème d'un vieux tronc dépouillé qui n'a
-qu'un faible rejeton.
-
-[Note 425: L'habile Palamède de Forbin trouva cette clause dans l'acte
-de mariage de l'héritière de Provence et du frère de saint Louis. V.
-Papon, Du Puy.]
-
-Son neveu et héritier, le roi, avait hâte d'hériter, il ne pouvait
-attendre: «Il envieillissoit, devenoit malade.» Il se ménageait peu;
-au défaut de guerre, il chassait; il lui fallait une proie. Seul au
-Plessis-les-Tours, il tenait son fils à Amboise sans le voir, et il
-envoya sa femme encore plus loin en Dauphiné. Souvent il partait de
-bonne heure, chassait tout le jour, au vent, à la pluie, dînant où il
-pouvait, causant avec les petites gens, avec des paysans, avec des
-charbonniers de la forêt. Il lui arrivait, inquiet qu'il était
-toujours, voulant tout voir et savoir, de se lever le premier et,
-pendant qu'on dormait, de courir le château; un jour, il descend aux
-cuisines, il n'y avait encore qu'un enfant qui tournait la broche:
-«Combien gagnes-tu?»--L'enfant qui ne l'avait jamais vu, répondit:
-«Autant que le roi.--Et le roi, que gagne-t-il?--Sa vie, et moi la
-mienne.»
-
-Le marmiton avait parlé fièrement, prenant apparemment ce rôdeur mal
-mis pour un pauvre... Il ne se trompait pas. Jamais il n'y avait
-pauvreté plus profonde, plus famélique et plus avide. Âpreté de
-chasseur ou faim de mendiant, c'est ce qu'expriment toutes ses
-paroles, parfois violentes et âcres, souvent flatteuses, menteuses,
-humblement caressantes et rampantes... Tant il avait besoin[426]!
-besoin de telle province aujourd'hui, demain de telle ville... Né
-avide, mais plus avide comme roi et royaume, il souffre, on le sent
-bien, de tous les fiefs qu'il n'a pas encore. La royauté avait en elle
-l'insatiable abîme qui devait tous les absorber.
-
-[Note 426: Lire la lettre si humble à Hastings, et le billet si tendre
-à un de ses serviteurs, M. de Dunois, pour qu'il expédie l'affaire de
-Savoie: «Mon frère! Mon ami!...» Nulle part peut-être on n'a vu les
-affaires traitées avec tant de passion. Ces deux lettres, si
-caractéristiques, ont été publiées pour la première fois par
-mademoiselle Dupont: Commines, II, 219, 221.]
-
-On a vu ses âpres commencements avant le Bien public, et comment cette
-faim s'aiguisa par l'obstacle. Tout à coup tout devient facile, les
-États, les provinces pleuvent, se donnent elle-même, la proie, le
-gibier vient prier le chasseur. L'ardeur de prendre se calmera sans
-doute?... C'est le contraire, la passion violente, inique, et qui
-irait contre Dieu, voit le jugement de Dieu se déclarer pour elle;
-elle se sent profondément juste, profondément injuste lui paraît tout
-ce qu'elle n'a pas encore. L'unité du royaume, confusément sentie
-comme un droit futur, lui justifie tous les moyens. Désormais assez
-fort pour n'avoir plus besoin de force, pouvant s'adjuger ce qu'il
-veut conquérir par arrêt, ce n'est plus un chasseur, il siége comme
-juge. Sa passion maintenant, c'est la justice. Il va toujours juger;
-point de jours fériés, saint Louis fit justice même au Vendredi-Saint.
-
-Justice ici mêlée de guerre, et parfois l'exécution avant le procès.
-Celui d'Armagnac fut abrégé par le poignard. On a vu ceux d'Alençon,
-de Saint-Pol, de Nemours. Le pauvre vieux René, un roi, fut menacé de
-contrainte par corps. Le prince d'Orange fut poursuivi, justicié en
-effigie, pendu par les pieds. Ce formidable duc de Bourgogne n'échappe
-pas. À peine mort, le Parlement saisit son cadavre. Les procureurs lui
-prouvent à ce chevalier mort par chevalerie, que, sous sa belle
-armure, il avait la foi du procureur; on lui retrouve son billet de
-Péronne, le fameux sauf-conduit écrit de sa main, on lui établit par
-rapport d'experts qu'il a juré et qu'il a menti[427].
-
-[Note 427: Si l'on veut récuser le témoignage de M. de Crèvecoeur, on
-ne peut guère suspecter celui d'un homme aussi loyal que le grand
-bâtard, frère du duc, ni celui de Guillaume de Cluny, qui ne quitta le
-service de Bourgogne que malgré lui et pour ne pas périr avec
-Hugonet. V. Lenglet, IV, 409.]
-
-Le Parlement n'allait pas assez vite dans ces besognes royales. Sans
-doute il se disait que le roi était mortel, que les grandes familles
-dureraient après lui et sauraient bien retrouver les juges. Donc, il
-ménageait tout. Que le roi fût mécontent ou non, il ne pouvait sévir;
-on ne coupe pas la tête à une grande compagnie.
-
-Il résulta de là une chose odieuse, c'est que les procès se firent par
-commissaires, à qui les biens de l'accusé étaient donnés d'avance, et
-qui avaient intérêt à la condamnation.
-
-Et de cette chose odieuse, une chose effroyable naquit, une espèce
-nouvelle, celle des commissaires, qui, créée par la tyrannie pour son
-besoin passager, voulait durer et besogner toujours, qui, ayant pris
-goût à la curée, ne chassait plus seulement à la voix du maître, mais
-s'ingéniait à trouver des proies, et faute d'ennemis poursuivait les
-amis.
-
-Il y avait deux princes du sang, que les autres princes et les grands
-du royaume accusaient fort et regardaient comme amis du roi, comme
-traîtres[428]. L'un était le duc de Bourbon, au frère duquel Louis XI
-avait donné sa fille. L'autre était le comte du Perche, fils du duc
-d'Alençon, mais élevé par le roi, et qui en 1468 avait trahi pour lui
-les Bretons et son père.
-
-[Note 428: C'est ce que disait le duc de Nemours (V. son _Procès
-ms._): «Ce mauvais homme, M. de Bourbon, nous a tous trahis.»]
-
-Ces deux princes furent la proie nouvelle contre laquelle les
-commissaires animèrent le roi, et ils n'y trouvèrent que trop de
-facilité dans le triste état de son esprit. Il se sentait défaillir,
-et faisait d'autant plus effort pour se prouver à lui et aux autres,
-par mille choses violentes et fantasques, qu'il était en vie. Il
-faisait acheter de toutes parts des chiens de chasse, des chevaux, des
-bêtes curieuses. Il faisait de grands remuements dans sa maison,
-renvoyant ses serviteurs pour en prendre d'autres. À quelques-uns il
-ôtait leurs offices, faisait des justices sévères; il frappait loin et
-rude.
-
-Entre autres gens très-propres à faire ou conseiller des choses
-violentes, il avait un dur Auvergnat, nommé Doyat, né sujet du duc de
-Bourbon, chassé par lui, qui trouva jour pour se venger. Un moine,
-venu du Bourbonnais, avait remué Paris en prêchant contre les abus,
-disant hardiment que le roi était mal conseillé[429]. Le roi crut sans
-difficulté que le duc de Bourbon, cantonné dans ses fiefs, avait
-envoyé cet homme pour tâter le peuple[430]; on disait qu'il fortifiait
-ses places, qu'il empêchait les appels au roi, qu'il était roi chez
-lui[431]. Louis XI avait encore un grief contre lui, c'est qu'il ne
-mourait pas. Goutteux et sans enfants, ses biens devaient passer à son
-frère, gendre du roi, puis, si ce frère n'avait pas d'enfants mâles,
-ils devaient échoir au roi même. Mais il ne mourait pas... Doyat se
-fit fort d'y pourvoir. Il se fit nommer par le Parlement, avec un
-autre, pour aller faire le procès à son ancien seigneur. Il arrive à
-grand bruit dans ce pays, où depuis tant d'années on ne connaissait de
-maître que le duc de Bourbon; il ouvre enquête publique, provoque les
-scandales, engage tout le monde à déposer hardiment contre lui. Au nom
-du roi, défense aux nobles du Bourbonnais de _faire alliance_ avec le
-duc de Bourbon. Il l'enfermait ainsi tout seul dans ses châteaux. Là
-même il ne fut pas tranquille, on vint lui prendre ses officiers chez
-lui, il ne restait qu'à l'enlever lui-même. Son frère, Louis de
-Bourbon, évêque de Liége, fut tué peu après par le Sanglier, qui, avec
-une bande recrutée en France[432], prit un moment l'évêché pour son
-fils.
-
-[Note 429: Jean de Troyes.]
-
-[Note 430: Il craignait toujours les mouvements de Paris, de
-l'Université, etc. La fameuse ordonnance pour imposer silence aux
-nominaux n'a, je pense, aucun autre sens. Voir les articles, fort
-spécieux, qu'ils lui présentèrent, mais dans le moment le moins
-favorable, dans la crise de 1473. Baluze, Miscellanea (éd. Mansi), II,
-293.]
-
-[Note 431: Le duc, longtemps ménagé, employé par le roi, pour la ruine
-des grands, exerçait avec d'autant plus de sécurité sa royauté
-féodale; on l'accusait d'exclure certains députés des assemblées
-provinciales, etc. Quant à son mariage, et celui de son frère, voir
-les pièces dans l'Ancien Bourbonnais, par MM. Allier, Michel et
-Batissier.]
-
-[Note 432: Et à Paris même. Un autre frère du duc de Bourbon,
-l'archevêque de Lyon, serviteur fort docile du roi, n'en fut pas moins
-dépouillé de son autorité sur Clermont, qui dès lors élut ses consuls.
-Jean de Troyes, XIX, 105. Molinet, II, 311. Oseray, Histoire de
-Bouillon, 131.
-
-Sur l'affranchissement de cette ville, lire Savaron, et les curieux
-extraits que M. Gonod a donnés des _Registres du Consulat_, au moment
-de la visite de Doyat, sous le titre de Trois Mois de l'histoire de
-Clermont en 1481.]
-
-Ces violences, ces outrages, et que cet Auvergnat, né chez le duc de
-Bourbon, l'eût foulé sous ses souliers ferrés, c'étaient des choses
-qu'on ne pouvait faire sans risque. La religion féodale n'était pas
-tellement éteinte qu'il ne se trouvât, entre ceux qui mangeaient le
-pain du seigneur, un homme pour le venger. Commines, si bien instruit,
-dit positivement que la bonne volonté ne manqua pas, que plusieurs
-eurent envie «d'entrer en ce Plessis, et _dépêcher les choses_, parce
-qu'à leur avis rien ne se dépêchoit.» De là, la nécessité de grandes
-précautions; le Plessis se hérisse de barreaux, grilles, guérites de
-fer. On y entre à peine. Peu de gens approchent et bien triés;
-c'est-à-dire que de plus en plus, le roi ne voyant plus que tels et
-tels, tout absolu qu'il peut paraître, se trouve dans leurs mains. Un
-accident augmenta ce misérable état d'isolement.
-
-Un jour, dînant près de Chinon, il est frappé, perd la parole. Il veut
-approcher de la fenêtre, on l'en empêche, jusqu'à ce que son médecin,
-Angelo Catto, arrive et fait ouvrir. Un peu remis, son premier soin
-fut de chasser ceux qui l'avaient tenu et empêché d'approcher des
-fenêtres.
-
-Entre cette attaque et une seconde qu'il eut peu après, il se donna,
-dans sa faiblesse, un spectacle de sa puissance. Il réunit à
-Pont-de-l'Arche la nouvelle armée qu'il organisait. Campée là sur la
-Seine, elle était à portée de marcher sur la Bretagne ou sur Calais.
-Elle rompit le projet du Breton, qui offrait sa fille au prince de
-Galles. Le roi lui avait déjà saisi Chantocé. Il se hâta de demander
-pardon.
-
-Cette armée était une belle et terrible machine, forte et légère dans
-son rempart de bois, qu'elle posait, enlevait à volonté. La pâle
-figure mourante sourit, et se complut dans cette image de force. Elle
-se sentait là en sûreté; ceux-ci étaient des hommes sûrs, des
-Suisses[433] ou armés à la suisse. Dans les armes, dans les costumes,
-rien qui sentît la France; hoquetons de toutes couleurs, hallebardes,
-lances à rouelle qu'on n'avait jamais vues. Une armée muette qui ne
-savait que deux mots: _geld_ et _trinkgeld_. Nul mouvement, qu'au son
-du cor. Le roi ne voulait plus d'hommes, mais des soldats; plus de ces
-francs-archers pillards, qui s'étaient débandés à Guinegate; de
-gentilshommes encore moins, il leur fit dire de payer au lieu de
-servir et de rester chez eux. Plus de Français, ni peuple, ni
-nobles... Le brillant spectacle de ces bandes égaya peu nos vieux
-capitaines, qui avaient tant fait pour avoir une milice nationale, et
-qui à la longue l'avaient formée, aguerrie. Ils sentaient qu'un jour
-ou l'autre ces Allemands pourraient bien battre ceux qui les payaient,
-qu'on n'en serait pas maître, et qu'on maudirait alors un roi qui
-avait désarmé la France.
-
-[Note 433: Ce commerce d'hommes, si coûteux à la France, fut encore
-plus funeste à la Suisse. Des querelles terribles y éclatèrent entre
-les villes et les campagnes, pour des questions d'argent, de butin,
-etc. (Tillier.) Stettler dit qu'en 1480, on ne put rétablir la sûreté
-des routes qu'en faisant pendre quinze cents pillards.]
-
-La France n'était plus sûre pour le garder. À qui donc se fiait-il? à
-un Doyat, un Olivier le Diable, à maître Jacques Coctier, médecin et
-président des comptes, un homme hardi, brutal, qui le faisait trembler
-lui-même. Deux hommes étaient encore autour de lui, peu rassurants,
-MM. du Lude et de Saint-Pierre; l'un, un joyeux voleur qui faisait
-rire le roi; l'autre, son sénéchal, sinistre figure de juge, qui eût
-pu être bourreau. Parmi tout cela, le doux et cauteleux Commines,
-qu'il aimait et faisait coucher avec lui; mais il croyait les autres.
-
-Au retour de son camp, il fut frappé de nouveau, «et fut quelque deux
-heures qu'on le croyoit mort; il étoit dans une galerie, couché sur
-une paillasse... M. du Bouchage et moi (dit Commines), nous le vouâmes
-à monseigneur saint Claude, et les autres qui étoient présents le lui
-vouèrent aussi. Incontinent la parole lui revint, et sur l'heure il
-alla par la maison, mais bien foible...» Un peu remis, il voulut voir
-les lettres qui étaient arrivées et qui arrivaient de moment en
-moment: «On lui montrait les principales, et je les lui lisois. Il
-faisoit semblant de les entendre, et les prenoit en la main, et
-faisoit semblant de les lire, quoiqu'il n'eût aucune connoissance, et
-disoit quelque mot, ou faisoit signe des réponses qu'il vouloit être
-faites.»
-
-Du Lude et quelques autres logeaient sous sa chambre, «en deux petites
-chambrettes.» C'était ce petit conseil qui réglait en attendant les
-affaires pressées. «Nous faisions peu d'expéditions, car il étoit
-maître avec lequel il falloit charrier droit.»
-
-Entre ses deux attaques, on lui fit faire deux choses, délivrer le
-cardinal Balue que le légat réclamait, et mettre en prison le comte du
-Perche. Ce procès, oeuvre ténébreuse et la plus inconnue du temps,
-mérite explication.
-
-Le 14 août 1481, on l'arrête et on le met dans une cage de fer, la
-plus étroite qu'on eût faite, une cage d'un pas et demi de long... Sur
-quelle accusation? la moins grave, d'avoir voulu sortir de France.
-
-Cette terrible rigueur étonne fort, quand on sait que, peu d'années
-auparavant, on examina en conseil s'il fallait l'arrêter, que deux
-personnes lui furent favorables et que l'une des deux était Louis
-XI[434]. Pour bien comprendre, il faut savoir de plus que plusieurs
-conseillers avaient du bien de l'accusé, et étaient intéressés à le
-faire mourir.
-
-[Note 434: Le comte du Perche dit qu'avant le voyage du roi à Lyon,
-«il y avoit eu douze personnes au conseil du Roy dont tous avoient
-esté d'oppinion que ont pransist luy qui parle, fors le Roy et Mons.
-de Dampmartin, lequel Dampmartin avoit dit au Roy qu'il n'y a homme
-qui, quant il savoit que le roy le vouldroit faire prandre ou
-destruyre, qu'il ne mist peine de se sauver... Le dit qui parle
-n'avoit qui tenist pour luy, fors le Roy et ledit de Dampmartin... Luy
-qui parle, estoit bien tenu au Roy, car il n'avoit eu amy que luy et
-le dict seigneur de Dampmartin.» _Procès ms. du comte du Perche (copie
-du temps)_, f. VI _verso_; _Archives du royaume, Trésor des Chartes_,
-J. 940.]
-
-Ce malheureux comte du Perche était un de ces enfants que le roi avait
-élevés chez lui, comme le prince de Navarre et autres, et qu'il avait
-formés et dressés à trahir leurs pères. En 1468, le comte du Perche
-prit parti contre son père, le duc d'Alençon, et son parent, le duc de
-Bretagne, en sorte que, détesté des ennemis du roi, il se ferma à
-jamais le retour, appartint au roi seul. Louis XI, avec qui il avait
-toujours vécu, le connaissait très-bien pour un homme léger, futile,
-et qui, «après les belles filles», ne connaissait que ses faucons. Il
-n'en tenait guère compte, lui payait mal sa pension; de longue date,
-il avait occupé ses places, et pour ses terres, il en disposait, les
-donnait comme siennes. Sa patience, déjà fort éprouvée par le roi, le
-fut bien plus encore par ceux qui, ayant son bien et voulant le
-garder, voulurent avoir sa vie. Pour cela il fallait, à force
-d'outrages et de provocations, faire de cette inoffensive créature un
-conspirateur. Chose difficile; il craignait le roi comme Dieu. Un de
-ses serviteurs disant un jour, dans sa chambre à coucher, un mot hardi
-contre le roi, il eut peur et le gronda fort.
-
-Pour surmonter sa peur, il en fallait une plus forte. On imagina de
-lui faire arriver des lettres anonymes où charitablement on
-l'avertissait que le roi allait le faire tondre, le faire moine...
-Cela l'effraya fort... Puis d'autres lettres arrivent: le roi va le
-faire pendre... D'autres encore: Il le fera tuer. Ce pauvre diable
-craignait horriblement la mort; il y paraît dans son procès. Il ne lui
-vint rien dans l'esprit contre le roi, nulle défense ou vengeance:
-seulement, il commença à regarder de tous côtés par où il
-s'enfuirait... Le plus près, c'était la Bretagne, mais c'était un pays
-hostile où il n'y avait pour lui nulle sûreté. «Si je trouvais à
-m'embarquer, disait-il, j'irais en Angleterre, ou bien encore à
-Venise; j'épouserais une bourgeoise de Venise et je serais riche.»
-
-En l'effrayant ainsi, on tâchait d'autre part d'effrayer Louis XI. Les
-gens du comte, sa soeur même (bâtarde d'Alençon), rapportaient ou
-forgeaient des mots qu'il aurait dits, et qu'on interprétait de façon
-sinistre. On assurait, par exemple, qu'il avait dit à un de ses
-domestiques: «Ne serais-tu donc pas homme à donner un coup de dague
-pour moi?»
-
-Quoique le duc de Nemours, qui dénonça tant de gens, n'eût rien dit
-contre le comte du Perche, Louis XI, de plus en plus défiant, et sans
-doute bien travaillé par ceux qui y avaient intérêt, finit par croire
-ce que l'on voulait, et signa une lettre pour avouer du Lude de tout
-ce qu'il ferait. Ce qu'il fit, ce fut d'arrêter l'homme sur l'heure,
-et il le mit dans cette cage étroite où on lui passait le manger avec
-une fourche[435]. Il l'environna de ses serviteurs à lui du Lude, et,
-ce qui est plus choquant à dire, il employait à ce métier de geôlier
-ou d'espion, sous prétexte _d'amuser le comte_, un enfant qui était
-son fils.
-
-[Note 435: «Il avoit esté mis à Chinon en une caige de fer d'un pas et
-demy de long en laquelle il fut environ six jours sans en partir, et
-luy donnoit-on à menger avecque une fourche; et par après les dicts
-six jours, on le tiroit hors de la caige, pour menger, et après,
-estoit remis en la caige, ou il est demeuré par ung yver l'espace de
-XII sepmaines, à l'occasion de quoy il a une espaulle et une cuisse
-perdue, et a une maladie à la teste dont il est en grand danger de
-mourir.» _Archives, ibidem, fol. 170._]
-
-Du Lude se fit nommer commissaire avec Saint-Pierre et quelques
-autres; mais il ne put si bien faire que l'enquête ne fût conduite par
-le chancelier, le prudent Doriole. L'accusé ayant parlé des lettres
-anonymes qu'on lui avait écrites, devenait accusateur, et probablement
-embarrassait tel et tel de ses juges. Mais il était faible, variable,
-facile à intimider; ils lui dirent que _rien ne pouvait tant l'aider_
-que de dire vrai et _de ne dénoncer personne_, et il se démentit,
-consentant à faire croire: «Que c'était lui qui les avait écrites.»
-
-Il montrait du reste assez bien qu'il était dangereux pour lui
-d'aller en Bretagne, qu'il y était haï. Il ajoutait cette chose, bien
-forte en sa faveur: «Il n'y a pas d'homme en France qui doive craindre
-tant que moi la mort du roi. Si le roi nous manquait, il n'y aurait
-plus personne pour me faire grâce. M. le dauphin serait trop jeune
-pour rien empêcher, on me ferait mourir.[436]»
-
-[Note 436: «N'y a homme au royaume de France qui fust plus desplaisant
-que luy du mal, ni de la mort du Roy, car quant le Roy seroit failly,
-il n'aroit plus à qui recourir pour lui faire grace.» _Archives,
-ibid._, fol. 57.]
-
-Plus il prouvait qu'il n'eût osé aller en Bretagne et plus le roi
-pensait qu'il voulait passer en Angleterre, ce qui était plus grave
-encore. Nulle preuve au reste ni pour l'un ni pour l'autre. La
-peureuse nature de l'accusé vint au secours des juges. Un homme que du
-Lude lui avait donné pour le soigner, qui lui avait inspiré confiance
-et qu'il faisait coucher avec lui, l'éveille brusquement une nuit et
-lui dit: «Par le corps de Dieu, vous êtes un homme mort, si vous ne
-prenez garde[437].» Et lui conte qu'un sien frère a entendu les sires
-du Lude et de Saint-Pierre dire en se promenant qu'il fallait profiter
-d'une absence du roi pour le faire mourir... Le prisonnier éperdu prie
-l'homme, le conjure de lui donner moyen de fuir... Oui, mais d'abord
-il faut s'assurer s'il peut fuir en Bretagne, si le duc est mieux
-disposé, il faut _écrire au duc_. Voici une écritoire...--Il écrit, et
-il est perdu.
-
-[Note 437: «Commençoit à soy endormir, il le tira deux ou trois fois
-par la chemise, tellement que il se tourna et demanda qu'il y
-avoit...» _Ibid._, fol. 70 et fol. 195.]
-
-Il l'eût été du moins, si par bonheur du Lude ne fût mort sur ces
-entrefaites. Le roi qui, sans doute, ne se fiait plus assez à la
-commission, mit l'affaire dans les mains de son gendre Beaujeu, et de
-son âme damnée, le lombard Boffalo qui présiderait une commission
-nouvelle tirée du Parlement (19 mars 1482). Boffalo cependant voyait
-le roi malade, il savait bien qu'à sa mort, il aurait lui-même de
-grandes affaires au Parlement pour la dépouille du duc de Nemours; il
-se prêta aux lenteurs calculées des parlementaires, et laissa traîner
-l'affaire jusqu'à la fin du règne. L'accusé, qui avait fait des aveux
-maladroits, à se perdre, n'en fut pas moins quitte pour garder prison,
-en demandant pardon au roi (22 mars 1483)[438].
-
-[Note 438: Et non 1482, comme le met à tort l'Art de vérifier les
-dates.]
-
- * * * * *
-
-La fortune semblait prendre un malicieux plaisir, en ces derniers
-temps, à combler le mourant de grâces imprévues, dont il ne devait pas
-profiter. À peine il apprenait la mort de Charles du Maine, neveu de
-René (12 déc. 1482), à peine il entrait en jouissance du Maine, de la
-Provence, de ces beaux ports, de la mer d'Italie... Une nouvelle lui
-vient du Nord, charmante et saisissante... Elle se confirme: la maison
-de Bourgogne est éteinte, tout comme celle d'Anjou, la jeune Marie est
-morte, comme le vieux René. Son cheval l'a jeté par terre, et avec
-elle tout espoir de Maximilien. Blessée de cette chute, elle mourut en
-quelques jours. Soit pudeur, soit fierté, la souveraine dame de
-Flandre aurait mieux aimé mourir, si l'on en croit le comte, que de se
-laisser voir aux médecins; la fille, comme le père, aurait péri par
-une sorte de point d'honneur (28 mars 1483)[439].
-
-[Note 439: Pontus Heuterus assure que Maximilien ne put jamais
-entendre parler de Marie sans pleurer. Lorcheimer raconte que
-Trithème, pour le consoler, évoqua Marie et la lui fit apparaître;
-mais cette vue lui fut si douloureuse qu'il défendit au magicien, sous
-peine de la vie, d'évoquer les morts du tombeau. (Le Glay.)]
-
-Maximilien en avait deux enfants. Mais il n'était nullement à croire
-que les Flamands qui, du vivant de leur dame et sous ses yeux, lui
-avaient tué ses serviteurs, acceptassent jamais la tutelle d'un
-étranger. Il avait peu de poids d'ailleurs, peu de crédit. Pendant que
-la douairière de Bourgogne négociait pour lui à Londres, il écrivait à
-Louis XI, qui ne manquait pas de montrer ses lettres aux Anglais.
-Aussi n'avaient-ils nulle confiance en Maximilien. Ils ne voulaient
-lui donner secours qu'autant qu'il les payerait d'avance. Tout le
-payement qu'il avait à leur offrir, c'était la gloire, la belle chance
-de gagner encore des batailles de Crécy, de conquérir leur royaume de
-France... Louis XI parlait moins, agissait mieux; il offrait des
-choses palpables, des sacs d'argent, des écus neufs, des présents de
-toute sorte, de la vaisselle plate travaillée à Paris.
-
-De longue date, il avait eu cette divination qu'un moment viendrait
-pour brouiller la Flandre; il l'avait toujours pratiquée tout
-doucement, en bas par son barbier flamand, en haut par M. de
-Crèvecoeur. Il avait à Gand de bien bons amis, qui touchaient pension,
-un Wilhelm Rim entre autres, premier conseiller de la ville, «saige
-homme et malicieux», et un certain Jean de Coppenole, chaussetier et
-syndic des chaussetiers, qui, sachant écrire, se fit nommer clerc des
-échevins, et fut enfin grand doyen des métiers; c'était un homme
-très-utile.
-
-La première chose qu'ils firent, ce fut de mettre la main sur les deux
-enfants, sur le petit Philippe et la petite Marguerite (celle-ci
-encore en nourrice), et de dire que, d'après leur Coutume, les enfants
-de Flandre ne pouvaient avoir de nourrice que la Flandre même. Le
-Brabant et autres provinces ayant réclamé, les Flamands promirent de
-les garder seulement quatre mois; puis, chaque province les aurait
-quatre mois à son tour. Mais le terme arrivé, quand il fallut les
-rendre, ils déclarèrent qu'ils ne pouvaient s'en séparer, que c'était
-trop contre leur privilége[440].
-
-[Note 440: V. _passim_ les notes du Barante-Gachard, fort instructives
-et tirées des actes.]
-
-Un conseil de tutelle fut nommé, où Maximilien figura pour la forme;
-c'était lui plutôt qui était en tutelle. La Flandre et le Brabant le
-tenaient de court, le traitaient comme un mineur ou un interdit. Ses
-amis d'Allemagne, jeunes comme lui, et qui n'avaient rien vu de tel en
-leur pays, lui donnèrent le conseil tudesque de prendre quelques
-bourgeois récalcitrants et d'en faire exemple; cela finirait tout...
-Cela justement le perdit.
-
-Les Flamands dès lors se donnèrent de coeur au roi; ils se prirent
-pour lui d'une singulière tendresse; il n'arrivait pas à Gand un
-messager, un trompette, qu'il ne fût entouré, qu'on ne lui demandât
-nouvelles de la santé du roi et de monseigneur le dauphin. Ce roi
-qu'ils avaient tant haï, ils l'estimaient; ils voyaient bien qu'il
-avait les mains longues, lorsque de l'une il leur prenait encore la
-ville d'Aire, et que de l'autre il lançait sur Liége ce damné
-Sanglier.
-
-Rim et Coppenole aidant, ils comprirent que jamais ils ne trouveraient
-un parti plus honorable pour leur petite Marguerite que ce jeune
-dauphin qui tout à l'heure allait être roi de France. C'était une
-bonne occasion de se débarrasser de ces provinces françaises qui sous
-le feu duc n'avaient servi qu'à tourmenter la Flandre. N'était-elle
-pas bien assez riche, avec la Hollande et le Brabant? Qu'était-ce que
-l'Artois? rien qu'un frein pour brider la Flandre; quand le comte
-n'aurait plus, contre Gand et Bruges, ses nobles chevauchées d'Artois
-et de Bourgogne, il faudrait bien qu'il entendît raison.
-
-S'il faut en croire Commines, Louis XI eût été heureux de tirer d'eux
-une bonne cession de l'Artois ou de la Bourgogne. Ils l'obligèrent de
-les garder toutes deux. S'ils avaient pu encore lui donner le Hainaut
-et Namur, tous les pays wallons, ils l'auraient fait bien volontiers,
-tout cela dans l'idée d'avoir désormais des comtes de Flandre
-paisibles et raisonnables.
-
-Heureux roi! Gâté de la fortune, violenté... «demandant peu et
-recevant trop...» Ses amis, Rim et Coppenole, vinrent lui apporter ce
-splendide traité, la couronne de son règne. Ils furent bien étonnés de
-trouver le grand roi dans ce petit donjon, derrière ces grilles de
-fer, ces moineaux de fer, ce guet terrible, une prison enfin, si bien
-gardée qu'on n'entrait plus. Le roi y était consigné; il était si
-maigre et si pâle qu'il n'eût osé se montrer. Toujours actif du reste,
-au moins d'esprit. Ce qui restait de plus vivant en lui, c'était
-l'âpreté du chasseur, le besoin de la proie; seulement, ne pouvant
-plus sortir, il allait un peu de chambre en chambre avec des petits
-chiens dressés exprès, et chassait aux souris.
-
-Les Flamands furent reçus le soir, avec peu de lumières, dans une
-petite chambre. Le roi, qui était dans un coin et qu'on voyait à peine
-dans sa riche robe fourrée (il s'habillait richement vers la fin),
-leur dit, en articulant difficilement[441], qu'il était fâché de ne
-pouvoir se lever ni se découvrir. Il causa un moment avec eux, puis
-fit apporter l'Évangile sur lequel il devait jurer. «Si je jure de la
-main gauche, dit-il, vous m'excuserez, j'ai la droite un peu faible.»
-Et en effet, elle était déjà comme morte, tenue par une écharpe[442].
-
-[Note 441: Il ne pouvait plus déjà prononcer la lettre R.]
-
-[Note 442: Cependant il réfléchit sans doute qu'un traité _juré de la
-main gauche_ pourrait bien être un jour annulé sous ce prétexte, et il
-toucha l'Évangile du coude droit, ce qui fit rire les Flamands:
-«Cubito etiam dextro multum ridiculè...» _Pseudo-Amelgardi, lib. XI._]
-
-Ce mariage flamand rompait le mariage anglais, cette paix faisait une
-guerre. Mais, comme il était dit qu'à ce moment tout réussirait au
-mourant par delà ses voeux, l'Angleterre ne fit rien. Sa fureur fut
-pourtant extrême. Répudiée par la France, elle l'était encore par
-l'Écosse. Deux mariages rompus à la fois, deux filles d'Édouard
-dédaignées; Édouard s'en consola à table, et tant qu'il y mourut.
-Louis XI lui survécut. Les tragédies qui suivirent le mettaient en
-repos[443].
-
-[Note 443: Richard III lui écrivit, lui demanda amitié (c'est-à-dire
-pension), mais le roi, au rapport de Commines: «Ne voulut répondre à
-ses lettres, ni ouïr le messager, et l'estima très-cruel et mauvais.»]
-
-Tout allait bien pour lui, il était comblé de la fortune... seulement
-il mourait. Il le voyait, et il semble qu'il se soit inquiété du
-jugement de l'avenir. Il se fit apporter les Chroniques de
-Saint-Denis[444], les voulut lire, et sans doute y trouva peu de
-chose. Le moine chroniqueur pouvait, encore moins que le roi,
-distinguer, parmi tant d'événements, les résultats du règne, ce qui en
-resterait.
-
-[Note 444: La première idée qui se présente, c'est qu'il craignait que
-les moines n'eussent fait de l'histoire une satire. Il semble pourtant
-qu'il ait été curieux de l'histoire pour elle-même. Dans l'acte où il
-confirme la chambre des comptes d'Angers, il parle avec une sorte
-d'enthousiasme de ce riche dépôt de documents. V. _Du Puy, Inventaire
-du Trésor des chartes_, II, 61, et l'Art de vérifier les dates (Anjou,
-1482).]
-
-Une chose restait d'abord, et fort mauvaise. C'est que Louis XI, sans
-être pire que la plupart des rois de cette triste époque[445], avait
-porté une plus grave atteinte à la moralité du temps. Pourquoi? _Il
-réussit._ On oublia ses longues humiliations, on se souvint des succès
-qui finirent; on confondit l'astuce et la sagesse. Il en resta pour
-longtemps l'admiration de la ruse, et la religion du succès[446].
-
-[Note 445: Observation fort juste de M. de Sismondi. Le savant
-Legrand, parfois un peu simple, parle en plusieurs endroits de la
-_bonté_ de Louis XI. Cela est fort... Néanmoins, Commines assure qu'il
-détesta la trahison de Campobasso et la cruauté de Richard III. La
-Chronique scandaleuse, qui ne lui est pas toujours favorable, remarque
-qu'il cherchait à éviter, dans la guerre même, l'effusion du sang, ce
-qui est confirmé par son ennemi Molinet: «Il aymeroit mieux perdre dix
-mille escus que le moindre archier de sa compagnie.»--Il n'en est pas
-moins sûr qu'il fut cruel, surtout dans l'expulsion et le
-renouvellement des populations de Perpignan et d'Arras.--Le fait
-suivant me semble atroce: Avril 1477, Jean Bon ayant été condamné à
-mort «pour certains grans cas et crimes par luy commis envers la
-personne du Roy... laquelle condampnacion fut despuis, du commandement
-du dict seigneur, en charité et miséricorde, modéré, et condampné le
-dit Jean le Bon seulement à avoir les yeux pochés et estains,» il fut
-rapporté que le dit Jean Bon voyait encore d'un oeil. En conséquence
-de quoi Guinot de Lozière, prévôt de la maison du roi, par ordre dudit
-seigneur, décerna commission à deux archers d'aller visiter Jean Bon,
-et s'il voyait encore «de lui faire parachever de pocher et estaindre
-les yeux.» Communiqué par MM. Lacabane et Quicherat. L'original se
-trouve dans le vol. 171 des _titres scellés de Clairambault, à la
-Biblioth. royale_.]
-
-[Note 446: La fausse et dure maxime avec laquelle Commines enterre son
-ancien maître «Qui a le succès a l'honneur.»]
-
-Un autre mal, très-grave, et qui faussa l'histoire, c'est que la
-féodalité, périssant sous une telle main, eut l'air de périr victime
-d'un guet-apens[447]. Le dernier de chaque maison resta le _bon_ duc,
-le _bon_ comte. La féodalité, ce vieux tyran caduc, gagna fort à
-mourir de la main d'un tyran.
-
-[Note 447: Lire les touchantes complaintes d'Olivier de la Marche sur
-la maison de Bourgogne, de Jean de Ludre sur la maison d'Anjou (_ms.
-de la Bibliothèque de Nancy_), etc., etc. J'y reviendrai à l'occasion
-de la réaction féodale sous Charles VIII.]
-
-Sous ce règne, il faut le dire, le royaume, jusque-là tout ouvert,
-acquit ses indispensables barrières, sa ceinture[448] de Picardie,
-Bourgogne, Provence et Roussillon, Maine et Anjou. Il se ferma pour la
-première fois, et la paix perpétuelle fut fondée pour les provinces du
-centre.
-
-[Note 448: Première ceinture du royaume plus importante encore pour sa
-vitalité et sa durée que la seconde ceinture, les beaux accessoires de
-Flandre, Alsace, etc.]
-
-«Si je vis encore quelque temps, disait Louis XI à Commines, il n'y
-aura plus dans le royaume qu'une Coutume, un poids et une mesure.
-Toutes les Coutumes seront mises en français, dans un beau livre[449].
-Cela coupera court aux ruses et pilleries des avocats; les procès en
-seront moins longs... Je briderai, comme il faut, ces gens du
-Parlement... Je mettrai une grande police dans le royaume.»
-
-[Note 449: Dans une lettre à Du Bouchage, il exprime les mêmes idées,
-et veut, pour comparer, qu'on lui cherche les _coutumes_ de Florence
-et de Venise. Preuves de Duclos, IV, 449.]
-
-Commines ajoute encore qu'il avait bon vouloir de soulager ses
-peuples, qu'il voyait bien qu'ils étaient accablés, qu'il sentait
-avoir par là «fort chargé son âme...»
-
-S'il eut ce bon mouvement, il n'était plus à même de le suivre, la vie
-lui échappait.
-
-Déjà, tant redouté fût-il, il voyait les malveillances qui voulaient
-se produire; la résistance commençait et la réaction.
-
-Le Parlement avait refusé l'enregistrement de plusieurs édits,
-lorsqu'un règlement vexatoire de la police des grains lui donna une
-occasion populaire de se montrer plus hardiment encore. La récolte
-avait été mauvaise, on craignait la famine. Un évêque, ancien
-serviteur de René, que le roi avait fait son lieutenant à Paris,
-assembla les gens de la ville et fit voter des remontrances. Le
-Parlement fit crier dans les rues que l'on commencerait comme
-auparavant, sans égard à l'édit du roi.
-
-S'il faut en croire quelques modernes[450], La Vacquerie, premier
-président, qui venait à la tête du Parlement apporter les
-remontrances, tint tête à Louis XI, ne s'émut point de ses menaces,
-offrit sa démission et celle de ces collègues. Le roi, radouci tout à
-coup, aurait remercié pour ces bons conseils, et docilement eût
-révoqué l'édit.
-
-[Note 450: L'autorité la plus ancienne, celle de Bodin, n'est pas fort
-imposante (République, livre III, ch. IV). Rien dans les Registres du
-Parlement.]
-
-Cette bravoure des parlementaires n'est pas bien sûre. Ce qui l'est,
-c'est que leurs gens, tout le peuple de robe, recommençait dans Paris
-la maligne petite guerre qu'ils lui avaient faite au temps du Bien
-public[451].
-
-[Note 451: C'est, je crois, l'origine de tant de contes sur Louis XI
-et ses serviteurs, par exemple sur Tristan l'hermite, fort âgé sous ce
-règne, et qui probablement agit moins que beaucoup d'autres. Les
-traditions sur les petites images au chapeau, etc., ne sont pas
-invraisemblables, quoiqu'elles aient été recueillies d'abord par un
-ennemi, Seyssel, l'homme de la maison d'Orléans, par un conteur
-gascon, Brantôme.]
-
-Leurs imaginations travaillaient fort sur ce noir Plessis où l'on
-n'entrait plus, sur le vieux malade qu'on ne voyait pas. Ils en
-faisaient (à l'oreille) mille contes effrayants, ridicules. Le roi,
-disait-on, dormait toujours, et pour ne pas dormir, il avait fait
-venir des bergers du Poitou, qui jouaient de leurs instruments devant
-lui, sans le voir... Autres contes plus sombres: Les médecins
-faisaient, pour le guérir, «de terribles et merveilleuses
-médecines...» Et, si vous aviez voulu savoir absolument quelles
-médecines on entendait, on aurait fini par vous dire bien bas que pour
-rejeunir sa veine épuisée, il buvait le sang des enfants[452].
-
-[Note 452: On a dit aussi du pape Innocent VIII, comme de beaucoup
-d'autres souverains, qu'il essaya de guérir par la transfusion du
-sang.--«Humano sanguine, quem ex aliquot infantibus sumptum hausit,
-salutem comparare vehementer sperabat.» Gaguinus, fr. CLX verso. Pour
-le pape, voyez le Diario di Infessura, p. 1241, ann. 1392.]
-
-Il est curieux de voir comme, à mesure que le roi baisse, le greffier
-qui écrit la Chronique scandaleuse[453] devient hostile, hardi. Après
-avoir parlé des bergers et des musiciens: «Il fit venir aussi, dit-il,
-grand nombre de bigots, bigotes et gens de dévotion, comme ermites et
-saintes créatures, pour sans cesse prier Dieu qu'il ne mourût pas.»
-
-[Note 453: Par exemple, il lui fait dire au Dauphin «qu'eût été rien
-du tout sans Olivier-le-Daim.» Jean de Troyes, éd. Petitot, XIV, 107.]
-
-Il s'obstinait à vouloir vivre. Il avait obtenu du roi de Naples qu'il
-lui envoyât «le bon saint homme» François de Paule; il le reçut comme
-le pape, «se mettant à genoux devant lui, afin qu'il lui plût allonger
-sa vie.»
-
-Sauf ces pauvretés et ces bizarreries de malade, il avait son bon
-sens. Il alla voir le dauphin, et lui fit jurer de ne rien changer aux
-grands offices, comme il l'avait fait lui-même, à son dommage, lors de
-son avénement. Il lui recommanda d'en croire les princes de son sang
-(il voulait dire Beaujeu), de se fier à du Bouchage, Guy Pot et
-Crèvecoeur, à Doyat et maître Olivier.
-
-De retour au Plessis, il prit son parti, et ordonna à tous ses
-serviteurs d'aller rendre leurs respects «au Roi».
-
-C'est ainsi qu'il désigna le dauphin.
-
-Tout superstitieux qu'il pouvait être, il ne donna pas grande prise
-aux prêtres[454], qui ne demandaient pas mieux que de profiter de son
-affaiblissement. Son évêque, celui de Tours, près duquel il vivait et
-dont il avait demandé les prières, en prit occasion pour le
-conseiller, lui dire qu'il devrait alléger les taxes et surtout
-amender tant de choses qu'il avait faites contre les évêques. Il en
-avait, il est vrai, tenu en prison trois ou quatre, Balue entre
-autres, de plus fait arrêter le légat à Lyon. Le roi répondit que
-pour parler ainsi, il fallait être bien ignorant des affaires, n'en
-pas connaître les nécessités, ou plutôt être ennemi du roi et du
-royaume, vouloir le perdre. Il dicta une lettre au chancelier, forte
-et sévère, le chargea de réprimander vertement l'archevêque et de
-«faire justice[455]». Le chancelier fit la semonce, et rappela au
-prélat que le roi était sacré, tout aussi bien que les évêques, et
-sacré de la sainte ampoule qui venait du ciel.
-
-[Note 454: Ni aux astrologues, ni aux médecins, quoiqu'il se servît
-des uns et des autres. Pour les astrologues, malgré la tradition
-recueillie par Naudé (Lenglet, IV, 291), d'autres anecdotes (l'âne qui
-en sait plus que l'astrologue, etc.) feraient croire qu'il s'en
-moquait.
-
-Quant aux médecins: «Il estoit enclin à ne vouloir croire le conseil
-des médecins.» Commines, livre VI, ch. VI. Les dix mille écus par mois
-donnés à Coctier s'expliquent par l'_or potable_ et autres médecines
-coûteuses.
-
-Coctier peut-être ne recevait pas tout, comme médecin, mais comme
-président des comptes, et pour de secrètes affaires politiques.]
-
-[Note 455: Duclos, Preuves.]
-
-La sainte ampoule fut le dernier remède auquel le roi s'avisa de
-recourir. Il la demanda à Reims, et, sur le refus de l'abbé de
-Saint-Remy, il obtint du pape autorisation de la faire venir[456]. Il
-avait l'idée de s'oindre de nouveau et de renouveler son sacre,
-pensant apparemment qu'un roi sacré deux fois durerait davantage.
-
-[Note 456: Il était alors au mieux avec le pape. Il avait acheté son
-neveu qui était venu, comme légat, imposer la paix à Maximilien. Autre
-faveur: «Le pape donne à Louis XI permission de se choisir un
-confesseur pour commuer les voeux qu'il peut avoir faits.» _Archives,
-Trésor des chartes_, J. 463.]
-
-Il avait bien recommandé qu'on l'avertît doucement de son danger.
-
-Ceux qui l'entouraient n'en tinrent compte, et lui dirent durement,
-brusquement, qu'il fallait mourir. Il expira le 24 août 1483, en
-invoquant Notre-Dame d'Embrun.
-
-Il avait donné en finissant beaucoup de bons conseils, réglé sa
-sépulture. Il voulait être enterré à Notre-Dame de Cléry, et non à
-Saint-Denis avec ses ancêtres.
-
-Il recommandait qu'on le représentât sur son tombeau, non vieux, mais
-dans sa force, avec son chien, son cor de chasse, en habit de
-chasseur.
-
-
-FIN DU HUITIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-LIVRE XV
-
- Pages.
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- LOUIS XI REPREND LA NORMANDIE, CHARLES LE TÉMÉRAIRE ENVAHIT
- LE PAYS DE LIÉGE, 1466-1468 1
-
- Industrie de Liége et de Dinant; commerce avec la France;
- esprit français 3
-
- Libertés de Liége 9
-
- Génie niveleur; les _haï-droits_ 15
-
- Rivalité politique et commerciale des sujets du duc de
- Bourgogne 20
-
- qui fait son neveu évêque de Liége 24
-
- Troubles fomentés par la France 26
-
- Les modérés se retirent; violence de Raes 29
-
- 1465. Liége s'adresse aux Allemands 33
-
- 21 avril, au roi de France. 37
-
- Liége et Dinant défient le duc 38
-
- Octobre, sont abandonnés par Louis XI 47
-
- Décembre. _Pitieuse paix_ de Liége 48
-
- 1466. Janvier. Louis XI reprend la Normandie 54
-
-
-CHAPITRE II
-
---SUITE--
-
- SAC DE DINANT, 1466 55
-
- 1466. Comment le roi regagna les maisons de Bourbon, 58
-
- d'Anjou, d'Orléans, et le connétable de Saint-Pol 61
-
- Charles le Téméraire menace Dinant 64
-
- La _dinanderie_ 67
-
- Les bannis de Liége à Dinant, la _Verte tente_ 70
-
- 18 août, Dinant assiégée, 76
-
- 27-30, saccagée, brûlée 80
-
-
-CHAPITRE III
-
- ALLIANCE DU DUC DE BOURGOGNE ET DE L'ANGLETERRE.--REDDITION DE
- LIÉGE, 1466-1467 85
-
- Négociations de Charolais avec Édouard, de Warwick avec
- Louis XI 89
-
- 15 juin. Mort de Philippe le Bon, avénement de Charles et
- révolte de Gand 91
-
- Misère et anarchie de Liége 95
-
- Le duc de Bourgogne prend des Anglais à sa solde 98
-
- 26 juin. Le roi arme Paris 99
-
- 28 octobre. Le duc bat les Liégeois à Saint-Trond 105
-
- Soumission de Liége 107
-
- Novembre. Entrée du duc et sa sentence sur Liége 110
-
-
-CHAPITRE IV
-
- PÉRONNE.--DESTRUCTION DE LIÉGE, 1468 115
-
- 1468. Projets du duc de Bourgogne, ses finances, etc. 116
-
- Équivoque sur les mots _aide_ et _fief_ 119
-
- Avril. Les princes appelant l'Anglais, le roi convoque les
- États généraux 121
-
- Le duc épouse Marguerite d'York 123
-
- 10 septembre. Le Breton se soumet au roi (Ancenis); les
- bannis rentrent à Liége 126
-
- Le roi, craignant une descente anglaise, traite avec le duc 128
-
- 9 octobre et va le trouver à Péronne, où il est
- prisonnier 130
-
- Les Liégeois vont prendre leur évêque à
- Tongres 136
-
- Le roi signe le traité de Péronne 140
-
- et suit le duc à Liége 141
-
- 31 octobre. Prise et destruction de Liége 146
-
- Le roi rentre en France 149
-
-
-LIVRE XVI
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- DIVERSIONS D'ANGLETERRE.--MORT DU FRÈRE DE LOUIS XI.--BEAUVAIS.
- 1469-1472 154
-
- 1469. Humiliation de Louis XI et de Warwick 156
-
- Le duc s'engage dans les affaires d'Allemagne 157
-
- 10 juin. Le roi (malgré la trahison de Balue) éloigne son
- frère du duc en lui donnant la Guyenne 159
-
- 11 juillet. Warwick marie sa fille à Clarence 160
-
- Trois rois dans la main de Warwick 161
-
- Ses deux rôles, impossibles à concilier 162
-
- 1470. Mai. Il est obligé de se retirer en France 167
-
- Septembre. Il marie sa fille au fils de Marguerite d'Anjou
- et rentre en Angleterre; Édouard en Hollande 168
-
- 1471. Février. Le roi reprend Amiens, etc. 169
-
- Mars. Le duc renvoie Édouard en Angleterre 172
-
- Avril, mai. Warwick défait à Barnet, Marguerite à Teukesbury 174
-
- Péril de la France, projets de partage 176
-
- 1472. 24 mai. Mort du frère de Louis XI 180
-
- Juin-juillet. Invasion du duc de Bourgogne, qui échoue devant
- Beauvais 181
-
-
-CHAPITRE II
-
- DIVERSION ALLEMANDE, 1473-1475 187
-
- Violence du duc; il accuse les Flamands 188
-
- Discorde de son empire; besoin d'unir, de centraliser,
- d'arrondir 188
-
- Projet de rétablir le grand royaume de Bourgogne 192
-
- Dissolution de l'empire d'Allemagne, et surtout du Rhin 194
-
- 1473. Août. Le duc s'adjuge la Gueldre 196
-
- Son entrevue avec l'empereur 199
-
- Novembre. Il se fait nommer avoué de Cologne 200
-
- Décembre, et occupe les places frontières de Lorraine 201
-
- Il visite ses possessions d'Alsace 201
-
- Tyrannie d'Hagenbach 202
-
- 1474. Soulèvement de l'Alsace, soutenue de l'Autriche, des
- Suisses et de la France 206
-
- 2 janvier. Traité du roi avec les Suisses 207
-
- Mai. Mort d'Hagenbach; traité du duc avec l'Angleterre 209
-
- 19 juillet. Guerre de Cologne, siége de Neuss 211
-
- Novembre, les Suisses envahissent la Comté 212
-
- 1475. Mars, mai. Le duc, attaqué par la France et l'Empire, 216
-
- 26 juin, lève le siége de Neuss 217
-
-
-CHAPITRE III
-
- DESCENTE ANGLAISE, 1475 219
-
- Juillet. Les Anglais ne sont reçus ni par le duc, ni par
- Saint-Pol 221
-
- 29 août. Le roi les décide à traiter (Pecquigny) 224
-
- Punition d'Armagnac (1473) 228
-
- et de Saint-Pol 229
-
- 19 décembre, livré par le duc et exécuté 232
-
- Le duc maître de la Lorraine 234
-
- Sa colère contre les Flamands 235
-
- Ses projets sur les états du Midi 241
-
-
-LIVRE XVII
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- GUERRE DES SUISSES: BATAILLE DE GRANSON ET DE MORAT, 1476 243
-
- 1476. État de la Suisse 244
-
- ---- de la Savoie, de Vaud et de Neufchâtel 246
-
- 3 mars. Le duc battu à Granson 248
-
- Louis XI à Lyon 252
-
- Le duc, malade à Lausanne, relevé par la Savoie, etc. 254
-
- 10 juin, assiége Morat 256
-
- 22 juin, est battu devant Morat 258
-
-
-CHAPITRE II
-
- NANCY. MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE, 1476-1477 263
-
- Le duc n'obtient rien de ses sujets 264
-
- Sa mélancolie 266
-
- 22 octobre. Il assiége Nancy 268
-
- René loue une armée suisse 269
-
- 1477, 5 janvier, et bat le duc de Bourgogne 274
-
- qui est tué 277
-
-
-CHAPITRE III
-
- CONTINUATION.--RUINE DU TÉMÉRAIRE.--MARIE ET MAXIMILIEN, 1477 281
-
- Le roi saisit la Picardie et les Bourgognes 282
-
- Février. Troubles de Flandre 286
-
- Hugonet, Humbercourt; Crèvecoeur 288
-
- 4 mars, le roi se sert d'eux pour avoir Arras 290
-
- 31 mars. Marie essaye de sauver Hugonet et Humbercourt 295
-
- 3 avril, exécutés 298
-
- 27 avril. Son mariage conclu avec Maximilien 301
-
-
-CHAPITRE IV
-
- OBSTACLES AUX PROGRÈS DU ROI.--DÉFIANCE.--PROCÈS DU DUC DE
- NEMOURS, 1477-1479 303
-
- Efforts du roi pour assurer Boulogne, Arras, etc. 305
-
- 4 mai. Il perd et reprend Arras 306
-
- Le Flamand Olivier, envoyé en vain à Gand 310
-
- 27 juin. Tournai défendu 311
-
- 18 août. Revers du roi; mariage de Maximilien et de Marie 314
-
- 4 août. Mort du duc de Nemours; ses révélations 316
-
- 1478. Les Anglais menacent Louis XI, l'arrêtent au Nord, 320
-
- et les Suisses s'éloignent de lui 321
-
- Il abandonne le Hainaut et Cambrai 321
-
- 1479. Il réforme l'armée, éloigne Dammartin 322
-
- 7 août. Guinegate, _bataille des éperons_ 323
-
- Troubles des Pays-Bas 325
-
- Le roi se relève, regagne les Suisses, contient les Anglais 326
-
-
-CHAPITRE V
-
- LOUIS XI TRIOMPHE, RECUEILLE ET MEURT, 1480-1483 328
-
- 1480. Louis XI survit à la plupart des princes voisins; 329
-
- il domine ou menace tous les grands fiefs: Bretagne, Anjou,
- Provence 331
-
- Louis XI, malade, défiant; procès par commissaires 337
-
- 1481. Procès du duc de Bourbon 337
-
- Troupes étrangères 340
-
- Procès du comte du Perche 342
-
- 12 décembre. Mort de Charles du Maine; le roi hérite du Maine
- et de la Provence 347
-
- 1482. 27 mars. Mort de Marie de Bourgogne 347
-
- 23 décembre. Les Flamands donnent sa fille au dauphin;
- traité d'Arras, qui confirme les acquisitions de Louis XI 351
-
- Résultats de ce règne 353
-
- 1483. La réaction commence du vivant de Louis XI. Remontrances
- du Parlement 354
-
- 24 août. Sa mort 358
-
-
-PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1466-1483 (Volume
-8/19), by Jules Michelet
-
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-
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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Binary files differ
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@@ -2,7 +2,7 @@
<html lang="fr">
<head>
-<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
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<title>The Project Gutenberg e-Book of Histoire de France (8/19) - J. Michelet</title>
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</head>
<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19), by
-Jules Michelet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19)
-
-Author: Jules Michelet
-
-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43311]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1466-1483 ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P.
-Travers and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
+<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43311 ***</div>
<h1>HISTOIRE DE FRANCE</h1>
@@ -102,3903 +64,3903 @@ http://www.pgdp.net
<p class="center">J. MICHELET</p>
-<p class="p2 center">NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</p>
+<p class="p2 center">NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</p>
-<p class="p2 center">TOME HUITIÈME</p>
+<p class="p2 center">TOME HUITIÈME</p>
<p class="p2 center">PARIS<br>
LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br>
-A. LACROIX &amp; C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS<br>
+A. LACROIX &amp; C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS<br>
13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</p>
<p class="p4 center">1876<br>
-Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</p>
+Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</p>
<h2><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> LIVRE XV</h2>
<h3>CHAPITRE PREMIER<br>
-<span class="smaller">LOUIS XI REPREND LA NORMANDIE&mdash;CHARLES LE TÉMÉRAIRE RUINE DINANT ET
-LIÉGE<br>
+<span class="smaller">LOUIS XI REPREND LA NORMANDIE&mdash;CHARLES LE TÉMÉRAIRE RUINE DINANT ET
+LIÉGE<br>
1466-1468</span></h3>
-<p>Un royaume à deux têtes, un roi de Rouen<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a> et un roi de Paris,
-c'était l'enterrement de la France. Le <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> traité était nul<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>;
-personne ne peut s'engager à mourir.</p>
+<p>Un royaume à deux têtes, un roi de Rouen<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a> et un roi de Paris,
+c'était l'enterrement de la France. Le <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> traité était nul<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>;
+personne ne peut s'engager à mourir.</p>
-<p>Il était nul et inexécutable. Le frère du roi, les ducs de Bretagne et
-de Bourbon, intéressés à divers titres dans l'affaire de la Normandie,
+<p>Il était nul et inexécutable. Le frère du roi, les ducs de Bretagne et
+de Bourbon, intéressés à divers titres dans l'affaire de la Normandie,
ne purent jamais s'entendre.</p>
-<p>Le 25 novembre, six semaines après le traité, le roi, alors en
-pèlerinage à Notre-Dame de Cléry<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>, reçut des lettres de son frère.
-Il les montra au duc de Bourbon: «Voyez, dit-il, mon frère ne peut
+<p>Le 25 novembre, six semaines après le traité, le roi, alors en
+pèlerinage à Notre-Dame de Cléry<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>, reçut des lettres de son frère.
+Il les montra au duc de Bourbon: «Voyez, dit-il, mon frère ne peut
s'arranger avec mon cousin de Bretagne; il faudra bien que j'aille
-<span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> à son secours, et que je reprenne mon duché de Normandie.»</p>
+<span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> à son secours, et que je reprenne mon duché de Normandie.»</p>
<p>Ce qui facilitait la chose, c'est que les Bourguignons venaient de
s'embarquer dans une grosse affaire qui pouvait les tenir longtemps;
-ils s'en allaient en plein hiver châtier, ruiner, Dinant et Liége. Le
+ils s'en allaient en plein hiver châtier, ruiner, Dinant et Liége. Le
comte de Charolais, levant le 3 novembre son camp de Paris, avait
-signifié à ses gens, qui croyaient retourner chez eux, «qu'ils eussent
-à se trouver le 15 à Mézières, sous peine de la hart.»</p>
-
-<p>Liége, poussée à la guerre par Louis XI, allait payer pour lui. Quand
-il eût voulu la secourir, il ne le pouvait. Pour reprendre la
-Normandie malgré les ducs de Bourgogne et de Bretagne, il lui fallait
-au moins regagner le duc de Bourbon, et c'était justement pour
-rétablir le frère du duc de Bourbon, évêque de Liége, que le comte de
-Charolais allait faire la guerre aux Liégeois.</p>
-
-<p>J'ai dit avec quelle impatience, quelle âpreté, Louis XI, dès son
-avénement, avait saisi de gré ou de force le fil des affaires de
-Liége. Il les avait trouvées en pleine révolution, et cette révolution
-terrible, où la vie et la mort d'un peuple étaient en jeu, il l'avait
+signifié à ses gens, qui croyaient retourner chez eux, «qu'ils eussent
+à se trouver le 15 à Mézières, sous peine de la hart.»</p>
+
+<p>Liége, poussée à la guerre par Louis XI, allait payer pour lui. Quand
+il eût voulu la secourir, il ne le pouvait. Pour reprendre la
+Normandie malgré les ducs de Bourgogne et de Bretagne, il lui fallait
+au moins regagner le duc de Bourbon, et c'était justement pour
+rétablir le frère du duc de Bourbon, évêque de Liége, que le comte de
+Charolais allait faire la guerre aux Liégeois.</p>
+
+<p>J'ai dit avec quelle impatience, quelle âpreté, Louis XI, dès son
+avénement, avait saisi de gré ou de force le fil des affaires de
+Liége. Il les avait trouvées en pleine révolution, et cette révolution
+terrible, où la vie et la mort d'un peuple étaient en jeu, il l'avait
prise en main, comme tout autre instrument politique, comme simple
moyen d'amuser l'ennemi.</p>
-<p>Il m'en coûte de m'arrêter ici. Mais l'historien de la France doit au
+<p>Il m'en coûte de m'arrêter ici. Mais l'historien de la France doit au
peuple qui la servit tant, de sa vie et de sa mort, de dire une fois
ce que fut ce peuple, de lui restituer (s'il pouvait!) sa vie
-historique. Ce peuple au reste, c'était la France encore, c'était
-nous-mêmes. Le sang versé, ce fut notre sang.</p>
+historique. Ce peuple au reste, c'était la France encore, c'était
+nous-mêmes. Le sang versé, ce fut notre sang.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> Liége et Dinant, notre brave petite France de Meuse<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>,
-aventurée si loin de nous dans ces rudes Marches d'Allemagne, serrée
-et étouffée dans un cercle ennemi de princes d'Empire, regardait
-toujours vers la France. On avait beau dire à Liége qu'elle était
+<p><span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> Liége et Dinant, notre brave petite France de Meuse<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>,
+aventurée si loin de nous dans ces rudes Marches d'Allemagne, serrée
+et étouffée dans un cercle ennemi de princes d'Empire, regardait
+toujours vers la France. On avait beau dire à Liége qu'elle était
allemande et du cercle de Westphalie, elle n'en voulait rien croire.
Elle laissait sa Meuse descendre aux Pays-Bas<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>; elle, sa tendance
-était de remonter. Outre la communauté de langue et d'esprit, il y
-avait sans doute à cela un autre intérêt, et non moins puissant, c'est
-que Liége et Dinant trafiquaient avec la haute Meuse, avec nos
-provinces du Nord; elles y trouvaient sans doute meilleur débit de
+était de remonter. Outre la communauté de langue et d'esprit, il y
+avait sans doute à cela un autre intérêt, et non moins puissant, c'est
+que Liége et Dinant trafiquaient avec la haute Meuse, avec nos
+provinces du Nord; elles y trouvaient sans doute meilleur débit de
leurs fers et de leurs cuivres, de leur taillanderie et
<i>dinanderie</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>, qu'elles n'auraient eu dans les pays allemands, qui
furent toujours des pays de mines et de forges. Un mot d'explication.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> La fortune de l'industrie et du commerce de Liége date du temps
-où la France commença d'acheter. Lorsque nos rois mirent fin peu à peu
-à la vieille misère des guerres privées, et pacifièrent les campagnes,
-l'homme de la glèbe, qui jusque-là vivait, comme le lièvre, entre deux
-sillons, hasarda de bâtir; il se bâtit un âtre, inaugura la
-crémaillère<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>, à laquelle il pendit un pot, une marmite de fer, comme
+<p><span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> La fortune de l'industrie et du commerce de Liége date du temps
+où la France commença d'acheter. Lorsque nos rois mirent fin peu à peu
+à la vieille misère des guerres privées, et pacifièrent les campagnes,
+l'homme de la glèbe, qui jusque-là vivait, comme le lièvre, entre deux
+sillons, hasarda de bâtir; il se bâtit un âtre, inaugura la
+crémaillère<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>, à laquelle il pendit un pot, une marmite de fer, comme
les colporteurs les apportaient des forges de Meuse. L'ambition
-croissant, la femme économisant quelque monnaie à l'insu du mari, il
-arrivait parfois qu'un matin les enfants admiraient dans la cheminée
+croissant, la femme économisant quelque monnaie à l'insu du mari, il
+arrivait parfois qu'un matin les enfants admiraient dans la cheminée
une marmite d'or, un de ces brillants chaudrons tels qu'on les battait
-à Dinant.</p>
-
-<p>Ce pot, ce chaudron héréditaire, qui pendant de longs âges avaient
-fait l'honneur du foyer, n'étaient guère moins sacrés que lui, moins
-chers à la famille. Une alarme venant, le paysan laissait piller,
-brûler le reste; il emportait son pot, comme Énée ses dieux. Le pot
-semblait constituer la famille dans nos vieilles coutumes; ceux-là
-sont réputés parents qui vivent «à un pain et à un pot<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> Ceux qui forgeaient ce pot ne pouvaient manquer d'être tout au
-moins les cousins de France. Ils le prouvèrent lorsque, dans nos
-affreuses guerres anglaises, tant de pauvres Français affamés
-s'enfuirent dans les Ardennes, et qu'ils trouvèrent au pays de Liége
+à Dinant.</p>
+
+<p>Ce pot, ce chaudron héréditaire, qui pendant de longs âges avaient
+fait l'honneur du foyer, n'étaient guère moins sacrés que lui, moins
+chers à la famille. Une alarme venant, le paysan laissait piller,
+brûler le reste; il emportait son pot, comme Énée ses dieux. Le pot
+semblait constituer la famille dans nos vieilles coutumes; ceux-là
+sont réputés parents qui vivent «à un pain et à un pot<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> Ceux qui forgeaient ce pot ne pouvaient manquer d'être tout au
+moins les cousins de France. Ils le prouvèrent lorsque, dans nos
+affreuses guerres anglaises, tant de pauvres Français affamés
+s'enfuirent dans les Ardennes, et qu'ils trouvèrent au pays de Liége
un bon accueil, un c&oelig;ur fraternel<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>.</p>
-<p>Quoi de plus français que ce pays wallon? Il faut bien qu'il en soit
-ainsi, pour que là justement, au plus rude combat des races et des
+<p>Quoi de plus français que ce pays wallon? Il faut bien qu'il en soit
+ainsi, pour que là justement, au plus rude combat des races et des
langues, parmi le bruit des forges, des mineurs et des armuriers,
-éclate, en son charme si pur, notre vieux génie mélodique<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>. Sans
-parler de Grétry, de Méhul, dès le <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, les maîtres <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> de
-la mélodie ont été les enfants de ch&oelig;ur de Mons ou de Nivelle<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>.</p>
-
-<p>Aimable, léger filet de voix, chant d'oiseau le long de la Meuse... Ce
-fut la vraie voix de la France, la voix même de la liberté... Et sans
-la liberté, qui eût chanté sous ce climat sévère, dans ce pays
-sérieux? Seule, elle pouvait peupler les tristes clairières des
-Ardennes. Liberté des personnes, ou du moins servage adouci<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>;
-<span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> vastes libertés de pâtures, immenses communaux, libertés sur la
+éclate, en son charme si pur, notre vieux génie mélodique<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>. Sans
+parler de Grétry, de Méhul, dès le <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, les maîtres <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> de
+la mélodie ont été les enfants de ch&oelig;ur de Mons ou de Nivelle<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>.</p>
+
+<p>Aimable, léger filet de voix, chant d'oiseau le long de la Meuse... Ce
+fut la vraie voix de la France, la voix même de la liberté... Et sans
+la liberté, qui eût chanté sous ce climat sévère, dans ce pays
+sérieux? Seule, elle pouvait peupler les tristes clairières des
+Ardennes. Liberté des personnes, ou du moins servage adouci<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>;
+<span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> vastes libertés de pâtures, immenses communaux, libertés sur la
terre, sous la terre, pour les mineurs et les forgerons<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>.</p>
-<p>Deux églises, le pèlerinage de Saint-Hubert<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a> et l'asile de
-Saint-Lambert, c'est là le vrai fonds des Ardennes. À Saint-Lambert de
-Liége, douze abbés, devenus chanoines, ouvrirent un asile, une ville
-aux <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> populations d'alentour, et dressèrent un tribunal pour le
-maintien de la paix de Dieu. Ce chapitre se fit, en son évêque, le
-grand juge des Marches. La juridiction de l'<i>anneau</i> fut redoutée au
-loin. À trente lieues autour, le plus fier chevalier, fût-il des
-quatre fils Aymon, tremblait de tous ses membres quand il était cité à
-la ville noire, et qu'il lui fallait comparaître au <i>péron</i> de
-Liége<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>.</p>
-
-<p>Forte justice et liberté, sous la garde d'un peuple qui n'avait peur
-de rien, c'était, autant que la bonne humeur des habitants, autant que
-leur ardente industrie, le grand attrait de Liége; c'est pour cela que
+<p>Deux églises, le pèlerinage de Saint-Hubert<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a> et l'asile de
+Saint-Lambert, c'est là le vrai fonds des Ardennes. À Saint-Lambert de
+Liége, douze abbés, devenus chanoines, ouvrirent un asile, une ville
+aux <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> populations d'alentour, et dressèrent un tribunal pour le
+maintien de la paix de Dieu. Ce chapitre se fit, en son évêque, le
+grand juge des Marches. La juridiction de l'<i>anneau</i> fut redoutée au
+loin. À trente lieues autour, le plus fier chevalier, fût-il des
+quatre fils Aymon, tremblait de tous ses membres quand il était cité à
+la ville noire, et qu'il lui fallait comparaître au <i>péron</i> de
+Liége<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>.</p>
+
+<p>Forte justice et liberté, sous la garde d'un peuple qui n'avait peur
+de rien, c'était, autant que la bonne humeur des habitants, autant que
+leur ardente industrie, le grand attrait de Liége; c'est pour cela que
le monde y affluait, y demeurait et voulait y vivre. Le voyageur qui,
-à grand'peine, ayant franchi tant de pas difficiles, voyait enfin
-fumer au loin la grande forge, la trouvait belle et rendait grâce à
+à grand'peine, ayant franchi tant de pas difficiles, voyait enfin
+fumer au loin la grande forge, la trouvait belle et rendait grâce à
Dieu. La cendre de houille, les scories de fer lui semblaient plus
-douces à marcher que les prairies de Meuse... L'Anglais Mandeville,
-ayant fait le tour du monde, s'en vint à Liége et s'y trouva si bien
-qu'il n'en sortit jamais<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>. Doux lotos de la liberté!</p>
-
-<p>Liberté orageuse, sans doute, ville d'agitations et d'imprévus
-caprices. Eh bien, malgré cela, pour cela <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> peut-être, on
-l'aimait. C'était le mouvement, mais, à coup sûr, c'était la vie
-(chose si rare dans cette langueur du moyen âge!), une forte et
-joyeuse vie, mêlée de travail, de factions, de batailles: on pouvait
+douces à marcher que les prairies de Meuse... L'Anglais Mandeville,
+ayant fait le tour du monde, s'en vint à Liége et s'y trouva si bien
+qu'il n'en sortit jamais<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>. Doux lotos de la liberté!</p>
+
+<p>Liberté orageuse, sans doute, ville d'agitations et d'imprévus
+caprices. Eh bien, malgré cela, pour cela <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> peut-être, on
+l'aimait. C'était le mouvement, mais, à coup sûr, c'était la vie
+(chose si rare dans cette langueur du moyen âge!), une forte et
+joyeuse vie, mêlée de travail, de factions, de batailles: on pouvait
souffrir beaucoup dans une telle ville, s'ennuyer? jamais<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.</p>
-<p>Le caractère le plus fixe de Liége, à coup sûr, c'était le mouvement.
-La base de la cité, son <i>tréfoncier</i> chapitre, était, dans sa
-constance apparente, une personne mobile, variée sans cesse par
-l'élection, mêlée de tous les peuples, et qui s'appuyait contre la
-noblesse indigène d'une population d'ouvriers non moins mobile et
-renouvelée<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> Curieuse expérience dans tout le moyen âge: une ville qui se
-défait, se refait, sans jamais se lasser. Elle sait bien qu'elle ne
-peut périr; ses fleuves lui rapportent chaque fois plus qu'elle n'a
-détruit; chaque fois la terre est plus fertile encore, et du fond de
-la terre la Liége souterraine, ce noir volcan de vie et de
-richesse<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, a bientôt jeté, par-dessus les ruines, une autre Liége,
-jeune et oublieuse, non moins ardente que l'ancienne et prête au
+<p>Le caractère le plus fixe de Liége, à coup sûr, c'était le mouvement.
+La base de la cité, son <i>tréfoncier</i> chapitre, était, dans sa
+constance apparente, une personne mobile, variée sans cesse par
+l'élection, mêlée de tous les peuples, et qui s'appuyait contre la
+noblesse indigène d'une population d'ouvriers non moins mobile et
+renouvelée<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> Curieuse expérience dans tout le moyen âge: une ville qui se
+défait, se refait, sans jamais se lasser. Elle sait bien qu'elle ne
+peut périr; ses fleuves lui rapportent chaque fois plus qu'elle n'a
+détruit; chaque fois la terre est plus fertile encore, et du fond de
+la terre la Liége souterraine, ce noir volcan de vie et de
+richesse<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>, a bientôt jeté, par-dessus les ruines, une autre Liége,
+jeune et oublieuse, non moins ardente que l'ancienne et prête au
combat.</p>
-<p>Liége avait cru d'abord exterminer ses nobles; le chapitre avait lancé
-sur eux le peuple, et ce qui en restait s'était achevé dans la folie
-d'un combat à outrance<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>. Il avait été dit que l'on ne prendrait
-plus les magistrats que dans les métiers<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>, que, pour être consul,
-<span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> il faudrait être charron, forgeron, etc. Mais voilà que des
-métiers même pullulent des nobles innombrables, de nobles drapiers et
+<p>Liége avait cru d'abord exterminer ses nobles; le chapitre avait lancé
+sur eux le peuple, et ce qui en restait s'était achevé dans la folie
+d'un combat à outrance<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>. Il avait été dit que l'on ne prendrait
+plus les magistrats que dans les métiers<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>, que, pour être consul,
+<span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> il faudrait être charron, forgeron, etc. Mais voilà que des
+métiers même pullulent des nobles innombrables, de nobles drapiers et
tailleurs, d'illustres marchands de vin, d'honorables houillers<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>.</p>
-<p>Liége fut une grande fabrique, non de drap ou de fer seulement, mais
-d'hommes; je veux dire une facile et rapide initiation du paysan à la
-vie urbaine, de l'ouvrier à la vie bourgeoise, de la bourgeoisie à la
-noblesse. Je ne vois pas d'ici l'immobile hiérarchie des classes
-flamandes<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>. Entre les villes du Liégeois, les rapports de
-subordination ne sont pas non plus si fortement marqués. Liége n'est
-pas, ainsi que Gand ou Bruges, la ville mère de la contrée, qui pèse
-sur les <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> jeunes villes d'alentour, comme mère ou marâtre. Elle
-est pour les villes liégeoises une s&oelig;ur du même âge ou plus jeune,
-qui, comme église dominante, comme armée toujours prête, leur garantit
-la paix publique. Quoiqu'elle ait elle-même par moments troublé cette
-paix, abusé de sa force, on la voit, dans telles de ses institutions
+<p>Liége fut une grande fabrique, non de drap ou de fer seulement, mais
+d'hommes; je veux dire une facile et rapide initiation du paysan à la
+vie urbaine, de l'ouvrier à la vie bourgeoise, de la bourgeoisie à la
+noblesse. Je ne vois pas d'ici l'immobile hiérarchie des classes
+flamandes<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>. Entre les villes du Liégeois, les rapports de
+subordination ne sont pas non plus si fortement marqués. Liége n'est
+pas, ainsi que Gand ou Bruges, la ville mère de la contrée, qui pèse
+sur les <span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> jeunes villes d'alentour, comme mère ou marâtre. Elle
+est pour les villes liégeoises une s&oelig;ur du même âge ou plus jeune,
+qui, comme église dominante, comme armée toujours prête, leur garantit
+la paix publique. Quoiqu'elle ait elle-même par moments troublé cette
+paix, abusé de sa force, on la voit, dans telles de ses institutions
juridiques les plus importantes, limiter son pouvoir et s'associer les
-villes secondaires sur le pied de l'égalité<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.</p>
-
-<p>Le lien hiérarchique, loin d'être trop fort dans ce pays, fut
-malheureusement faible et lâche; faible entre les villes, entre les
-fiefs ou les familles, au sein de la famille même<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>. Ce fut une
-cause de ruine. Le chroniqueur de la noblesse de Liége, qui écrit tard
-et comme au soir de la bataille du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle pour compter les
-morts, nous dit avec simplicité un mot profond <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> qui n'explique
-que trop l'histoire de Liége (et bien d'autres histoires!): «Il y
-avait dans ce temps-là, à Visé-sur-Meuse, un prud'homme qui faisait
+villes secondaires sur le pied de l'égalité<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.</p>
+
+<p>Le lien hiérarchique, loin d'être trop fort dans ce pays, fut
+malheureusement faible et lâche; faible entre les villes, entre les
+fiefs ou les familles, au sein de la famille même<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>. Ce fut une
+cause de ruine. Le chroniqueur de la noblesse de Liége, qui écrit tard
+et comme au soir de la bataille du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle pour compter les
+morts, nous dit avec simplicité un mot profond <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> qui n'explique
+que trop l'histoire de Liége (et bien d'autres histoires!): «Il y
+avait dans ce temps-là, à Visé-sur-Meuse, un prud'homme qui faisait
des selles et des brides, et qui peignait des blasons de toute sorte.
Les nobles allaient souvent le voir pour son talent, et lui
-demandaient des blasons. Ce qu'il y avait d'étrange, c'est que les
-frères ne prenaient pas les mêmes, mais de tout contraires d'emblèmes
+demandaient des blasons. Ce qu'il y avait d'étrange, c'est que les
+frères ne prenaient pas les mêmes, mais de tout contraires d'emblèmes
et de couleurs; pourquoi? je ne le sais, si ce n'est que chacun d'eux
-<i>voulait être chef</i> de sa branche, et que l'autre n'eût pas seigneurie
-sur lui.»</p>
-
-<p>Chacun <i>voulait être chef</i>, et chacun périssait<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>. Au bout d'un
-demi-siècle de domination, la haute bourgeoisie est si affaiblie qu'il
-lui faut abdiquer (1384). Liége présenta alors l'image de la plus
-complète égalité qui se soit peut-être rencontrée jamais; les petits
-métiers votent comme les grands, les ouvriers comme les maîtres; les
-apprentis même ont suffrage<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>. Si les femmes et les enfants ne
-votaient pas, ils n'agissaient pas moins. En émeute, parfois même en
-guerre, la femme était terrible, plus violente que les hommes, aussi
-forte, endurcie à la peine, à porter la houille, à tirer les
+<i>voulait être chef</i> de sa branche, et que l'autre n'eût pas seigneurie
+sur lui.»</p>
+
+<p>Chacun <i>voulait être chef</i>, et chacun périssait<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>. Au bout d'un
+demi-siècle de domination, la haute bourgeoisie est si affaiblie qu'il
+lui faut abdiquer (1384). Liége présenta alors l'image de la plus
+complète égalité qui se soit peut-être rencontrée jamais; les petits
+métiers votent comme les grands, les ouvriers comme les maîtres; les
+apprentis même ont suffrage<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a>. Si les femmes et les enfants ne
+votaient pas, ils n'agissaient pas moins. En émeute, parfois même en
+guerre, la femme était terrible, plus violente que les hommes, aussi
+forte, endurcie à la peine, à porter la houille, à tirer les
bateaux<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> La chronique a jugé durement cette Liége ouvrière du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup>
-siècle; mais l'histoire, qui ne se laisse pas dominer par la chronique
-et qui la juge elle-même, dira que jamais peuple ne fut plus entouré
-de malveillances, qu'aucun n'arriva dans de plus défavorables
-circonstances à la vie politique. S'il périt, la faute en fut moins à
-lui qu'à sa situation, au principe même dont il était né et qui avait
+<p><span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> La chronique a jugé durement cette Liége ouvrière du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup>
+siècle; mais l'histoire, qui ne se laisse pas dominer par la chronique
+et qui la juge elle-même, dira que jamais peuple ne fut plus entouré
+de malveillances, qu'aucun n'arriva dans de plus défavorables
+circonstances à la vie politique. S'il périt, la faute en fut moins à
+lui qu'à sa situation, au principe même dont il était né et qui avait
fait sa subite grandeur.</p>
-<p>Quel principe? nul autre qu'un ardent génie d'action, qui, ne se
+<p>Quel principe? nul autre qu'un ardent génie d'action, qui, ne se
reposant jamais, ne pouvait cesser un moment de produire sans
-détruire.</p>
-
-<p>La tentation de détruire n'était que trop naturelle pour un peuple qui
-se savait haï, qui connaissait parfaitement la malveillance unanime
-des grandes classes du temps, le prêtre, le baron et l'homme de loi.
-Ce peuple enfermé dans une seule ville, et par conséquent pouvant être
-trahi, livré en une fois, avait mille alarmes, et souvent fondées. Son
-arme en pareil cas, son moyen de guerre légal contre un homme, un
-corps qu'il suspectait, c'était que les métiers <i>chômassent</i> à son
-égard, déclarassent qu'ils ne voulaient plus travailler pour lui.
-Celui qui recevait cet avertissement, s'il était prudent, fuyait au
+détruire.</p>
+
+<p>La tentation de détruire n'était que trop naturelle pour un peuple qui
+se savait haï, qui connaissait parfaitement la malveillance unanime
+des grandes classes du temps, le prêtre, le baron et l'homme de loi.
+Ce peuple enfermé dans une seule ville, et par conséquent pouvant être
+trahi, livré en une fois, avait mille alarmes, et souvent fondées. Son
+arme en pareil cas, son moyen de guerre légal contre un homme, un
+corps qu'il suspectait, c'était que les métiers <i>chômassent</i> à son
+égard, déclarassent qu'ils ne voulaient plus travailler pour lui.
+Celui qui recevait cet avertissement, s'il était prudent, fuyait au
plus vite.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> Liége, assise au travail sur sa triple rivière, est comme on
-sait dominée par les hauteurs voisines. Les seigneurs qui y avaient
-leurs tours, qui d'en haut épiaient la ville, qui ouvraient ou
-fermaient à volonté le passage des vivres, lui étaient justement
+<p><span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> Liége, assise au travail sur sa triple rivière, est comme on
+sait dominée par les hauteurs voisines. Les seigneurs qui y avaient
+leurs tours, qui d'en haut épiaient la ville, qui ouvraient ou
+fermaient à volonté le passage des vivres, lui étaient justement
suspects. Un matin, la montagne n'entendait plus rien de la ville, ne
-voyait ni feu ni fumée; le peuple <i>chômait</i>, il allait sortir, tout
-tremblait..... Bientôt, en effet, vingt à trente mille ouvriers
-passaient les portes, marchaient sur tel château, le défaisaient en un
+voyait ni feu ni fumée; le peuple <i>chômait</i>, il allait sortir, tout
+tremblait..... Bientôt, en effet, vingt à trente mille ouvriers
+passaient les portes, marchaient sur tel château, le défaisaient en un
tour de main et le mettaient en plaine<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>; on donnait au seigneur des
-terres en bas, et une bonne maison dans Liége.</p>
-
-<p>L'un après l'autre descendirent ainsi tours et châteaux. Les Liégeois
-prirent plaisir à tout niveler, à démolir eux-mêmes ce qui couvrait
-leur ville, à faire de belles routes pour l'ennemi, s'il était assez
-hardi pour venir à eux. Dans ce cas, ils ne se laissaient jamais
-enfermer; ils sortaient tous à pied, sans chevaliers, <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span>
-n'importe. De même que la ville de pierre n'aimait point les châteaux
+terres en bas, et une bonne maison dans Liége.</p>
+
+<p>L'un après l'autre descendirent ainsi tours et châteaux. Les Liégeois
+prirent plaisir à tout niveler, à démolir eux-mêmes ce qui couvrait
+leur ville, à faire de belles routes pour l'ennemi, s'il était assez
+hardi pour venir à eux. Dans ce cas, ils ne se laissaient jamais
+enfermer; ils sortaient tous à pied, sans chevaliers, <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span>
+n'importe. De même que la ville de pierre n'aimait point les châteaux
autour d'elle, la ville vivante croyait n'avoir que faire de ces
-pesants gendarmes, qui, pour les armées du temps, étaient des tours
-mouvantes. Ils n'en allaient pas moins gaiement, lestes piétons, dans
+pesants gendarmes, qui, pour les armées du temps, étaient des tours
+mouvantes. Ils n'en allaient pas moins gaiement, lestes piétons, dans
leurs courtes jaquettes, accrocher, renverser les cavaliers de fer.</p>
-<p>Et pourtant, que servait cette bravoure? Ce vaillant peuple, rangé en
-bataille, pouvait apprendre qu'il était, lui et sa ville, donné par
-une bulle à quelqu'un de ceux qu'il allait combattre, que son ennemi
-devenait son évêque. Dans sa plus grande force et ses plus fiers
-triomphes, la pauvre cité était durement avertie qu'elle était terre
-d'église. Comme telle, il lui fallut maintes fois s'ouvrir à ses plus
-odieux voisins; s'ils n'étaient pas assez braves pour forcer l'entrée
-par l'épée, ils entraient déguisés en prêtres.</p>
-
-<p>Le nom suffisait, sans le déguisement. On donnait souvent cette église
-à un laïque, à tel jeune baron, violent et dissolu, qui prenait évêché
-comme il eût pris maîtresse, en attendant son mariage. L'évêché lui
+<p>Et pourtant, que servait cette bravoure? Ce vaillant peuple, rangé en
+bataille, pouvait apprendre qu'il était, lui et sa ville, donné par
+une bulle à quelqu'un de ceux qu'il allait combattre, que son ennemi
+devenait son évêque. Dans sa plus grande force et ses plus fiers
+triomphes, la pauvre cité était durement avertie qu'elle était terre
+d'église. Comme telle, il lui fallut maintes fois s'ouvrir à ses plus
+odieux voisins; s'ils n'étaient pas assez braves pour forcer l'entrée
+par l'épée, ils entraient déguisés en prêtres.</p>
+
+<p>Le nom suffisait, sans le déguisement. On donnait souvent cette église
+à un laïque, à tel jeune baron, violent et dissolu, qui prenait évêché
+comme il eût pris maîtresse, en attendant son mariage. L'évêché lui
donnait droit sur la ville. Cette ville, ce monde de travail, n'avait
-de vie légale qu'autant que l'évêque autorisait les juges. Au moindre
-mécontentement, il emportait à Huy, à Maëstricht<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, le bâton de
-justice, fermait <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> églises et tribunaux: tout ce peuple restait
+de vie légale qu'autant que l'évêque autorisait les juges. Au moindre
+mécontentement, il emportait à Huy, à Maëstricht<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, le bâton de
+justice, fermait <span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> églises et tribunaux: tout ce peuple restait
sans culte et sans loi.</p>
-<p>Au reste, la discorde et la guerre où Liége va s'enfonçant toujours ne
+<p>Au reste, la discorde et la guerre où Liége va s'enfonçant toujours ne
s'expliqueraient pas assez, si l'on n'y voulait voir que la tyrannie
-des uns, l'esprit brouillon des autres. Non, il y a à cela une cause
+des uns, l'esprit brouillon des autres. Non, il y a à cela une cause
plus profonde. C'est qu'une ville qui se renouvelait sans cesse devait
perdre tout rapport avec le monde immobile qui l'environnait. N'ayant
-plus d'intermédiaire avec lui<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, ni de langue commune, elle ne
-comprenait plus, n'était plus comprise. Elle repoussait les m&oelig;urs
-et les lois de ses voisins, les siennes même peu à peu. Le vieux monde
-(féodal ou juriste), incapable de ne rien entendre à cette vie
-rapide, appela les Liégeois <i>haï-droits</i><a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> sans voir qu'ils
-avaient droit de haïr un droit mort, fait pour une autre Liége, et qui
-était pour la nouvelle le contraire du droit et de l'équité.</p>
-
-<p>Apparaissant au-dehors comme l'ennemie de l'antiquité, comme la
-<i>nouveauté</i> elle-même, Liége déplaisait à tous. Ses alliés ne
-l'aimaient guère plus que ses ennemis. Personne ne se croyait obligé
+plus d'intermédiaire avec lui<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>, ni de langue commune, elle ne
+comprenait plus, n'était plus comprise. Elle repoussait les m&oelig;urs
+et les lois de ses voisins, les siennes même peu à peu. Le vieux monde
+(féodal ou juriste), incapable de ne rien entendre à cette vie
+rapide, appela les Liégeois <i>haï-droits</i><a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> sans voir qu'ils
+avaient droit de haïr un droit mort, fait pour une autre Liége, et qui
+était pour la nouvelle le contraire du droit et de l'équité.</p>
+
+<p>Apparaissant au-dehors comme l'ennemie de l'antiquité, comme la
+<i>nouveauté</i> elle-même, Liége déplaisait à tous. Ses alliés ne
+l'aimaient guère plus que ses ennemis. Personne ne se croyait obligé
de lui tenir parole.</p>
-<p>Politiquement, elle se trouva seule et devint comme une île. Elle le
-devint encore sous le rapport commercial, à mesure que tous ses
-voisins, se trouvant sujets d'un même prince, apprirent à se
-connaître, à échanger leurs produits, à soutenir la concurrence contre
-elle. Le duc de Bourgogne, devenu en dix ans maître de Limbourg, du
-Brabant et de Namur, se trouve être l'ennemi des Liégeois, et comme
+<p>Politiquement, elle se trouva seule et devint comme une île. Elle le
+devint encore sous le rapport commercial, à mesure que tous ses
+voisins, se trouvant sujets d'un même prince, apprirent à se
+connaître, à échanger leurs produits, à soutenir la concurrence contre
+elle. Le duc de Bourgogne, devenu en dix ans maître de Limbourg, du
+Brabant et de Namur, se trouve être l'ennemi des Liégeois, et comme
leur concurrent pour les houilles et les fers, les draps et les
-cuivres<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> Étrange rapprochement des deux esprits féodal et
+cuivres<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> Étrange rapprochement des deux esprits féodal et
industriel! Le prince chevaleresque, le chef de la croisade, le
-fondateur de la Toison d'or, épouse contre Liége les rancunes
+fondateur de la Toison d'or, épouse contre Liége les rancunes
mercantiles des forgerons et des chaudronniers.</p>
-<p>Il ne fallait pas moins qu'une alliance inouïe d'états et de principes
-jusque-là opposés, pour accabler un peuple si vivace. Pour en venir à
-bout, il fallait que de longue date, de loin et tout autour, on fermât
-les canaux de sa prospérité, qu'on le fît peu à peu dépérir. C'est à
-quoi la maison de Bourgogne travailla pendant un demi-siècle.</p>
+<p>Il ne fallait pas moins qu'une alliance inouïe d'états et de principes
+jusque-là opposés, pour accabler un peuple si vivace. Pour en venir à
+bout, il fallait que de longue date, de loin et tout autour, on fermât
+les canaux de sa prospérité, qu'on le fît peu à peu dépérir. C'est à
+quoi la maison de Bourgogne travailla pendant un demi-siècle.</p>
-<p>D'abord elle tint à Liége, trente ans durant, un évêque à elle, Jean
+<p>D'abord elle tint à Liége, trente ans durant, un évêque à elle, Jean
de Heinsberg, parasite, <i>domestique</i> de Philippe le Bon. Ce Jean, par
-lâcheté, mollesse et connivence, énerva la cité en attendant qu'il la
-livrât. Lorsque le Bourguignon, ayant acquis les pays d'alentour et
-presque enfermé l'évêché, commença d'y parler en maître, Liége prit
-les armes; l'évêque invoqua l'arbitrage de son archevêque, celui de
-Cologne, et souscrivit à sa sentence paternelle, qui ruinait Liége au
+lâcheté, mollesse et connivence, énerva la cité en attendant qu'il la
+livrât. Lorsque le Bourguignon, ayant acquis les pays d'alentour et
+presque enfermé l'évêché, commença d'y parler en maître, Liége prit
+les armes; l'évêque invoqua l'arbitrage de son archevêque, celui de
+Cologne, et souscrivit à sa sentence paternelle, qui ruinait Liége au
profit du duc de Bourgogne, la frappant d'une amende monstrueuse de
deux cent mille florins du Rhin (1431)<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>.</p>
-<p>Liége baissa la tête, s'engagea à payer tant par <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> terme; il y
-en avait pour de longues années. Elle se fit tributaire, afin de
-travailler en paix. Mais c'était pour l'ennemi qu'elle travaillait,
-une bonne part du gain était pour lui. Ajoutez qu'elle vendait bien
-moins; les marchés des Pays-Bas se fermaient pour elle, et la France
-n'achetait plus, épuisée qu'elle était par la guerre.</p>
+<p>Liége baissa la tête, s'engagea à payer tant par <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> terme; il y
+en avait pour de longues années. Elle se fit tributaire, afin de
+travailler en paix. Mais c'était pour l'ennemi qu'elle travaillait,
+une bonne part du gain était pour lui. Ajoutez qu'elle vendait bien
+moins; les marchés des Pays-Bas se fermaient pour elle, et la France
+n'achetait plus, épuisée qu'elle était par la guerre.</p>
-<p>Il résulta de cette misère une misère plus grande. C'est que Liége,
-ruinée d'argent, le fut presque de c&oelig;ur. Voir à chaque terme le
-créancier à la porte, qui gronde et menace si vous ne payez, cela met
+<p>Il résulta de cette misère une misère plus grande. C'est que Liége,
+ruinée d'argent, le fut presque de c&oelig;ur. Voir à chaque terme le
+créancier à la porte, qui gronde et menace si vous ne payez, cela met
bien bas les courages. Cette malheureuse ville, pour n'avoir pas la
-guerre, se la fit à elle-même; le pauvre s'en prit au riche,
-proscrivant, confisquant, faisant ressource du sang liégeois, alléché
-peu à peu aux justices lucratives<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>. Et tout cela pour gorger
+guerre, se la fit à elle-même; le pauvre s'en prit au riche,
+proscrivant, confisquant, faisant ressource du sang liégeois, alléché
+peu à peu aux justices lucratives<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a>. Et tout cela pour gorger
l'ennemi.</p>
-<p>La France voyait périr Liége, et semblait ne rien voir. Ce n'est pas
-là ce qui eût eu lieu au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> ou <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle; les deux pays se
-tenaient bien autrement alors. <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> À travers mille périls, nos
-Français allaient visiter en foule le grand saint Hubert. Les
-Liégeois, de leur part, n'étaient guère moins dévots au roi de France,
-leur pèlerinage était Vincennes. C'est là qu'ils venaient faire leurs
+<p>La France voyait périr Liége, et semblait ne rien voir. Ce n'est pas
+là ce qui eût eu lieu au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> ou <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle; les deux pays se
+tenaient bien autrement alors. <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> À travers mille périls, nos
+Français allaient visiter en foule le grand saint Hubert. Les
+Liégeois, de leur part, n'étaient guère moins dévots au roi de France,
+leur pèlerinage était Vincennes. C'est là qu'ils venaient faire leurs
lamentations, leurs terribles histoires des nobles brigands de Meuse,
qui, non contents de piller leurs marchands, mettaient la main sur
-leurs évêques, témoin celui qu'ils lièrent sur un cheval et firent
-courir à mort... Parfois, la terreur lointaine de la France suffisait
-pour protéger Liége; en 1276, lorsque toute la grosse féodalité des
-Pays-Bas s'était unie pour l'écraser, un mot du fils de saint Louis
-les fit reculer tous. Nos rois, enfin, s'avisèrent d'avoir sur la
-Meuse contre ces brigands un brigand à eux, le sire de La Marche,
-prévôt de Bouillon pour l'évêque, quelquefois évêque lui-même, par la
-grâce de Philippe le Bel ou de Philippe de Valois.</p>
+leurs évêques, témoin celui qu'ils lièrent sur un cheval et firent
+courir à mort... Parfois, la terreur lointaine de la France suffisait
+pour protéger Liége; en 1276, lorsque toute la grosse féodalité des
+Pays-Bas s'était unie pour l'écraser, un mot du fils de saint Louis
+les fit reculer tous. Nos rois, enfin, s'avisèrent d'avoir sur la
+Meuse contre ces brigands un brigand à eux, le sire de La Marche,
+prévôt de Bouillon pour l'évêque, quelquefois évêque lui-même, par la
+grâce de Philippe le Bel ou de Philippe de Valois.</p>
<p>Ce fut aussi La Marche qu'employa Charles VII. N'ayant repris encore
-ni la Normandie ni la Guienne, il ne pouvait rien, sinon créer au
+ni la Normandie ni la Guienne, il ne pouvait rien, sinon créer au
Bourguignon une petite guerre d'Ardennes, de lui lancer le
Sanglier<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> Lorsque ce Bourguignon insatiable, ayant presque
-tout pris autour de Liége, prit encore le Luxembourg, comme pour
-fermer son filet, La Marche mit garnison française dans ses châteaux,
-défia le duc. Qui n'aurait cru que Liége eût saisi cette dernière
-chance d'affranchissement? Mais elle était tellement abattue de
-c&oelig;ur ou dévoyée de sens, qu'elle se laissa induire par son évêque à
-combattre son allié naturel<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>, à détruire celui qui, par Bouillon et
+tout pris autour de Liége, prit encore le Luxembourg, comme pour
+fermer son filet, La Marche mit garnison française dans ses châteaux,
+défia le duc. Qui n'aurait cru que Liége eût saisi cette dernière
+chance d'affranchissement? Mais elle était tellement abattue de
+c&oelig;ur ou dévoyée de sens, qu'elle se laissa induire par son évêque à
+combattre son allié naturel<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>, à détruire celui qui, par Bouillon et
Sedan, lui gardait la haute Meuse, la route de la France (1445).</p>
-<p>L'évêque, désormais moins utile et sans doute moins ménagé, semble
-avoir regretté sa triste politique. Il eut l'idée de relever La
+<p>L'évêque, désormais moins utile et sans doute moins ménagé, semble
+avoir regretté sa triste politique. Il eut l'idée de relever La
Marche, lui rendit le gouvernement de Bouillon<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>. Le Bourguignon,
-voyant <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> bien que son évêque tournait, ne lui en donna pas le
-temps; il le fit venir et lui fit une telle peur qu'il résigna en
-faveur d'un neveu du duc, le jeune Louis de Bourbon<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>. Au même
-moment, il forçait l'élu d'Utrecht de résigner aussi en faveur d'un
-sien bâtard, et ce bâtard, il l'établissait à Utrecht par la force des
-armes, en dépit du chapitre et du peuple<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>.</p>
-
-<p>Le duc de Bourgogne ne sollicita pas davantage pour son protégé le
-chapitre de Liége, qui pourtant était non-seulement électeur naturel
-de l'évêque, mais de plus originairement souverain du pays et prince
-avant le prince. Il s'adressa au pape, et obtint sans difficulté une
+voyant <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> bien que son évêque tournait, ne lui en donna pas le
+temps; il le fit venir et lui fit une telle peur qu'il résigna en
+faveur d'un neveu du duc, le jeune Louis de Bourbon<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>. Au même
+moment, il forçait l'élu d'Utrecht de résigner aussi en faveur d'un
+sien bâtard, et ce bâtard, il l'établissait à Utrecht par la force des
+armes, en dépit du chapitre et du peuple<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>.</p>
+
+<p>Le duc de Bourgogne ne sollicita pas davantage pour son protégé le
+chapitre de Liége, qui pourtant était non-seulement électeur naturel
+de l'évêque, mais de plus originairement souverain du pays et prince
+avant le prince. Il s'adressa au pape, et obtint sans difficulté une
bulle de Calixte Borgia.</p>
-<p>Liége fut peu édifiée de l'entrée du prélat; celui qu'on lui donnait
-pour père spirituel était un écolier de Louvain; il avait dix-huit
-ans. Il entra avec un cortége de quinze cents gentilshommes, lui-même
-galamment vêtu, habit rouge et petit chapeau<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>.</p>
+<p>Liége fut peu édifiée de l'entrée du prélat; celui qu'on lui donnait
+pour père spirituel était un écolier de Louvain; il avait dix-huit
+ans. Il entra avec un cortége de quinze cents gentilshommes, lui-même
+galamment vêtu, habit rouge et petit chapeau<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> On voyait bien, au reste, d'où il venait: il avait un
-Bourguignon à droite et un à gauche. Tout ce qui suivait était
-Bourguignon, Brabançon; pas un Français, personne de la maison de
-Bourbon. Autre n'eût été l'entrée si le Bourguignon lui-même fût entré
-par la brèche.</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> On voyait bien, au reste, d'où il venait: il avait un
+Bourguignon à droite et un à gauche. Tout ce qui suivait était
+Bourguignon, Brabançon; pas un Français, personne de la maison de
+Bourbon. Autre n'eût été l'entrée si le Bourguignon lui-même fût entré
+par la brèche.</p>
-<p>S'ils ne crièrent pas: <i>Ville prise</i>, ils essayèrent du moins de
-prendre ce qu'ils purent, coururent à l'argent, au trésor des abbayes,
+<p>S'ils ne crièrent pas: <i>Ville prise</i>, ils essayèrent du moins de
+prendre ce qu'ils purent, coururent à l'argent, au trésor des abbayes,
aux comptoirs des Lombards; ils venaient, disaient-ils, emprunter
-<i>pour le prince</i>. Après avoir si longtemps extorqué l'argent par
+<i>pour le prince</i>. Après avoir si longtemps extorqué l'argent par
tribut, l'ennemi voulait, par emprunt, escamoter le reste.</p>
-<p>L'évêque de Liége résidait partout plutôt qu'à Liége; il vivait à Huy,
-à Maëstricht, à Louvain. C'est là qu'il eût fallu lui envoyer son
-argent, en pays étranger, chez le duc de Bourgogne. La ville n'envoya
-point; elle se chargea de percevoir les droits de l'évêché, droits
-sur la bière, droits sur la justice, etc.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> L'évêque seul avait le bâton de justice, le droit d'autoriser
-les juges. Il retint le bâton, laissant les tribunaux fermés, la ville
-et l'évêché sans droit ni loi. De là de grands désordres<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>; une
-justice étrange s'organise, des tribunaux burlesques; partout, dans la
-campagne, de petits compagnons, des garçons de dix-huit ou vingt ans
-se mettent à juger; ils jugent surtout les agents de l'évêque<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>.
+<p>L'évêque de Liége résidait partout plutôt qu'à Liége; il vivait à Huy,
+à Maëstricht, à Louvain. C'est là qu'il eût fallu lui envoyer son
+argent, en pays étranger, chez le duc de Bourgogne. La ville n'envoya
+point; elle se chargea de percevoir les droits de l'évêché, droits
+sur la bière, droits sur la justice, etc.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> L'évêque seul avait le bâton de justice, le droit d'autoriser
+les juges. Il retint le bâton, laissant les tribunaux fermés, la ville
+et l'évêché sans droit ni loi. De là de grands désordres<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>; une
+justice étrange s'organise, des tribunaux burlesques; partout, dans la
+campagne, de petits compagnons, des garçons de dix-huit ou vingt ans
+se mettent à juger; ils jugent surtout les agents de l'évêque<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a>.
Puis, la licence croissant, ils tiennent cour au coin de la rue,
-arrêtent le passant et le jugent: on riait, mais en tremblant, et pour
-être absous, il fallait payer.</p>
+arrêtent le passant et le jugent: on riait, mais en tremblant, et pour
+être absous, il fallait payer.</p>
-<p>Le plus comique (et le plus odieux), c'est qu'apprenant que Liége
-allait faire rendre gorge aux procureurs de l'évêché, l'évêque vint en
-hâte... intercéder?&mdash;non, mais demander sa part. Il siégea, de bonne
-grâce, avec les magistrats, jugea avec eux ses propres agents, et en
+<p>Le plus comique (et le plus odieux), c'est qu'apprenant que Liége
+allait faire rendre gorge aux procureurs de l'évêché, l'évêque vint en
+hâte... intercéder?&mdash;non, mais demander sa part. Il siégea, de bonne
+grâce, avec les magistrats, jugea avec eux ses propres agents, et en
tira profit; on lui donna les deux tiers des amendes<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>.</p>
-<p>En tout ceci, Liége était menée par le parti français; plusieurs de
-ses magistrats étaient pensionnés de Charles VII. La maison de
-Bourbon, puissante sous <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> ce règne, avait, selon toute
-apparence, ménagé cet étrange compromis entre la ville et Louis de
+<p>En tout ceci, Liége était menée par le parti français; plusieurs de
+ses magistrats étaient pensionnés de Charles VII. La maison de
+Bourbon, puissante sous <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> ce règne, avait, selon toute
+apparence, ménagé cet étrange compromis entre la ville et Louis de
Bourbon. Le duc de Bourgogne patientait, parce qu'il avait alors le
-dauphin chez lui, et croyait que, Charles VII mourant, son protégé
-arrivant au trône, la France tomberait dans sa main et Liége avec la
+dauphin chez lui, et croyait que, Charles VII mourant, son protégé
+arrivant au trône, la France tomberait dans sa main et Liége avec la
France.</p>
-<p>On sait ce qui en fut. Louis XI, à peine roi, fit venir les meneurs
-de Liége, leur fit peur<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>, les força de <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> mettre la ville sous
-sa sauvegarde; mais il n'en fit pas davantage pour eux. Préoccupé du
-rachat de la Somme, il avait trop de raison de ménager le duc de
-Bourgogne. S'il servit Liége, ce fut indirectement, en achetant les
+<p>On sait ce qui en fut. Louis XI, à peine roi, fit venir les meneurs
+de Liége, leur fit peur<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>, les força de <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> mettre la ville sous
+sa sauvegarde; mais il n'en fit pas davantage pour eux. Préoccupé du
+rachat de la Somme, il avait trop de raison de ménager le duc de
+Bourgogne. S'il servit Liége, ce fut indirectement, en achetant les
Croy, qui, comme capitaines et baillis du Hainaut, comme gouverneurs
-de Namur et du Luxembourg, auraient certainement vexé Liége de bien
-des manières, s'ils n'eussent été d'intelligence avec le roi.</p>
-
-<p>Dans cette situation même, Liége, sans être attaquée, pouvait mourir
-de faim. L'évêque, s'éloignant de nouveau, avait jeté l'interdit,
-enlevé la clef des églises et des tribunaux. Cette affluence de
-plaideurs, de gens de toute sorte, que la ville attirait à elle, comme
-haute cour ecclésiastique, avait cessé. Ni plaideurs, ni marchands,
-dans une ville en révolution. Les riches partaient un à un, quand ils
+de Namur et du Luxembourg, auraient certainement vexé Liége de bien
+des manières, s'ils n'eussent été d'intelligence avec le roi.</p>
+
+<p>Dans cette situation même, Liége, sans être attaquée, pouvait mourir
+de faim. L'évêque, s'éloignant de nouveau, avait jeté l'interdit,
+enlevé la clef des églises et des tribunaux. Cette affluence de
+plaideurs, de gens de toute sorte, que la ville attirait à elle, comme
+haute cour ecclésiastique, avait cessé. Ni plaideurs, ni marchands,
+dans une ville en révolution. Les riches partaient un à un, quand ils
pouvaient; les pauvres ne partaient pas, un peuple innombrable de
pauvres, d'ouvriers sans ouvrage.</p>
-<p>État intolérable, et qui néanmoins pouvait durer. Il y avait dans
-Liége une masse inerte de modérés, de prêtres. Saint-Lambert, avec son
-vaste cloître, son asile, son <i>avoué</i> féodal, sa bannière redoutée,
-était une <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> ville dans la ville, une ville immobile, opposée à
-tout mouvement. Les chanoines ne voulaient point, quelque prière ou
-menace que leur fît la ville, officier malgré l'interdit de l'évêque.
-D'autre part, comme <i>tréfonciers</i>, c'est-à-dire propriétaires du fond,
-comme souverains originaires de la cité, ils ne voulaient point la
-quitter, et n'obéissaient nullement aux injonctions de l'évêque, qui
-les sommait d'abandonner un lieu soumis à l'interdit.</p>
-
-<p>À toute prière de la ville, le chapitre répondait froidement:
-«Attendons.» De même, le roi de France disait aux envoyés liégeois:
-«Allons doucement, attendons; quand le vieux duc mourra...» Mais Liége
-mourait elle-même, si elle attendait.</p>
-
-<p>Dans cette situation, le rôle des modérés, des anciens meneurs, agents
-de Charles VII, cessait de lui-même. Un autre homme surgit, le
+<p>État intolérable, et qui néanmoins pouvait durer. Il y avait dans
+Liége une masse inerte de modérés, de prêtres. Saint-Lambert, avec son
+vaste cloître, son asile, son <i>avoué</i> féodal, sa bannière redoutée,
+était une <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> ville dans la ville, une ville immobile, opposée à
+tout mouvement. Les chanoines ne voulaient point, quelque prière ou
+menace que leur fît la ville, officier malgré l'interdit de l'évêque.
+D'autre part, comme <i>tréfonciers</i>, c'est-à-dire propriétaires du fond,
+comme souverains originaires de la cité, ils ne voulaient point la
+quitter, et n'obéissaient nullement aux injonctions de l'évêque, qui
+les sommait d'abandonner un lieu soumis à l'interdit.</p>
+
+<p>À toute prière de la ville, le chapitre répondait froidement:
+«Attendons.» De même, le roi de France disait aux envoyés liégeois:
+«Allons doucement, attendons; quand le vieux duc mourra...» Mais Liége
+mourait elle-même, si elle attendait.</p>
+
+<p>Dans cette situation, le rôle des modérés, des anciens meneurs, agents
+de Charles VII, cessait de lui-même. Un autre homme surgit, le
chevalier Raes, homme de violence et de ruse, d'une bravoure douteuse,
mais d'une grande audace d'esprit. Peu de scrupule; il avait, dit-on,
-commencé (à peu près comme Louis XI) par voler son père et l'attaquer
-dans son château.</p>
-
-<p>Raes, tout chevalier qu'il était et de grande noblesse<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a> (les
-modérés qu'il remplaçait étaient au contraire des bourgeois), se fit
-inscrire au métier des <i>febves</i> ou forgerons. Les batteurs de fer, par
-le nombre et la force, tenaient le haut du pavé dans la ville; c'était
-le <i>métier-roi</i>. Ils prirent à grand honneur d'avoir à leur <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span>
-tête <i>un chevalier aux éperons d'or</i>, qui, dans ses armes, avait trois
+commencé (à peu près comme Louis XI) par voler son père et l'attaquer
+dans son château.</p>
+
+<p>Raes, tout chevalier qu'il était et de grande noblesse<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a> (les
+modérés qu'il remplaçait étaient au contraire des bourgeois), se fit
+inscrire au métier des <i>febves</i> ou forgerons. Les batteurs de fer, par
+le nombre et la force, tenaient le haut du pavé dans la ville; c'était
+le <i>métier-roi</i>. Ils prirent à grand honneur d'avoir à leur <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span>
+tête <i>un chevalier aux éperons d'or</i>, qui, dans ses armes, avait trois
grosses fleurs de lis<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>.</p>
<p>Il s'agissait de refaire la loi dans une ville sans loi, d'y
recommencer le culte et la justice (sans quoi les villes ne vivent
point). Avec quoi fonder la justice? avec la violence et la terreur?
-Raes n'avait guère d'autres moyens.</p>
+Raes n'avait guère d'autres moyens.</p>
-<p>La légalité dont il essaya d'abord ne lui réussit pas. Il s'adressa au
-supérieur immédiat de l'évêque de Liége, à l'archevêque de Cologne; il
-eut l'adresse d'en tirer sentence pour lever l'interdit. Simple délai:
-le duc de Bourgogne, tout-puissant à Rome, fit confirmer l'interdit
-par un légat; puis, Liége appelant du légat, le pape fit plaider
+<p>La légalité dont il essaya d'abord ne lui réussit pas. Il s'adressa au
+supérieur immédiat de l'évêque de Liége, à l'archevêque de Cologne; il
+eut l'adresse d'en tirer sentence pour lever l'interdit. Simple délai:
+le duc de Bourgogne, tout-puissant à Rome, fit confirmer l'interdit
+par un légat; puis, Liége appelant du légat, le pape fit plaider
devant lui; plaider pour la forme, tout le monde savait qu'il ne
refuserait rien au duc de Bourgogne.</p>
-<p>Raes, prévoyant bien la sentence, fit venir des docteurs de
+<p>Raes, prévoyant bien la sentence, fit venir des docteurs de
Cologne<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a> pour rassurer le peuple, et en tira cet avis qu'on pouvait
-appeler du pape au pape mieux informé. Il essayait en même temps d'un
+appeler du pape au pape mieux informé. Il essayait en même temps d'un
spectacle, d'une machine populaire, qui pouvait faire effet. Il gagna
-les Mendiants, les enfants perdus du clergé, leur fit dresser leur
+les Mendiants, les enfants perdus du clergé, leur fit dresser leur
autel sous le ciel, dire la messe en plein vent.</p>
-<p>Le clergé, le noble chapitre, qui n'avaient pas coutume <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> de se
-mettre à la queue des Mendiants, s'enveloppèrent de majesté, de
-silence et de mépris. Les portes de Saint-Lambert restèrent fermées,
+<p>Le clergé, le noble chapitre, qui n'avaient pas coutume <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> de se
+mettre à la queue des Mendiants, s'enveloppèrent de majesté, de
+silence et de mépris. Les portes de Saint-Lambert restèrent fermées,
les chanoines muets; il fallait autre chose pour leur rendre la voix.</p>
-<p>Le premier coup de violence fut frappé sur un certain Bérart, homme
-double et justement haï, qui, envoyé au roi par la ville, avait parlé
-contre elle. Les échevins le déclarèrent banni <i>pour cent ans</i>, les
-forgerons détruisirent de fond en comble une de ses maisons.</p>
+<p>Le premier coup de violence fut frappé sur un certain Bérart, homme
+double et justement haï, qui, envoyé au roi par la ville, avait parlé
+contre elle. Les échevins le déclarèrent banni <i>pour cent ans</i>, les
+forgerons détruisirent de fond en comble une de ses maisons.</p>
-<p>Bérart était un ami de l'évêque. Peu de mois après, c'est un ennemi de
-l'évêque qui est arrêté, un des premiers auteurs de la révolution, des
-violents d'alors, des modérés d'aujourd'hui. Ce modéré, Gilles d'Huy,
-est décapité sans jugement régulier, sur l'ordre de l'<i>avoué</i> ou
-capitaine de la ville, Jean le Ruyt, un de ses anciens collègues, qui
-prêtait alors aux violents son épée et sa conscience.</p>
+<p>Bérart était un ami de l'évêque. Peu de mois après, c'est un ennemi de
+l'évêque qui est arrêté, un des premiers auteurs de la révolution, des
+violents d'alors, des modérés d'aujourd'hui. Ce modéré, Gilles d'Huy,
+est décapité sans jugement régulier, sur l'ordre de l'<i>avoué</i> ou
+capitaine de la ville, Jean le Ruyt, un de ses anciens collègues, qui
+prêtait alors aux violents son épée et sa conscience.</p>
-<p>Pour mieux étendre la terreur, Raes s'avisa de rechercher ce qu'était
+<p>Pour mieux étendre la terreur, Raes s'avisa de rechercher ce qu'était
devenue une vieille confiscation qui datait de trente ans. Bien des
-gens en détenaient encore certaines parts. Un modéré, Bare de Surlet,
-qui de ce côté ne se sentait pas net, passa aux violents, se cachant
-pour ainsi dire parmi eux, et dépassa tout le monde, Raes lui-même, en
+gens en détenaient encore certaines parts. Un modéré, Bare de Surlet,
+qui de ce côté ne se sentait pas net, passa aux violents, se cachant
+pour ainsi dire parmi eux, et dépassa tout le monde, Raes lui-même, en
violence.</p>
<p>Ces actes, justes ou injustes, eurent du moins cet effet que Raes se
-trouva assez fort pour rétablir la justice, l'appuyant sur une base
-nouvelle, inouïe dans Liége: l'autorité du peuple. Un matin, les
-forgerons dressent leur bannière sur la place et déclarent que le
-métier <i>chôme</i>, qu'il chômera jusqu'à ce que la justice <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> soit
-rétablie. Ils somment les échevins d'ouvrir les tribunaux. Ceux-ci,
+trouva assez fort pour rétablir la justice, l'appuyant sur une base
+nouvelle, inouïe dans Liége: l'autorité du peuple. Un matin, les
+forgerons dressent leur bannière sur la place et déclarent que le
+métier <i>chôme</i>, qu'il chômera jusqu'à ce que la justice <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> soit
+rétablie. Ils somment les échevins d'ouvrir les tribunaux. Ceux-ci,
simples magistrats municipaux, assurent qu'ils n'ont point ce pouvoir.
-À la longue, un des échevins, un vieux tisserand, s'avise d'un moyen:
-«Que les métiers nous garantissent indemnité, et nous vous donnerons
-des juges.» Sur trente-deux métiers, trente signèrent; la justice
+À la longue, un des échevins, un vieux tisserand, s'avise d'un moyen:
+«Que les métiers nous garantissent indemnité, et nous vous donnerons
+des juges.» Sur trente-deux métiers, trente signèrent; la justice
reprit son cours.</p>
<p>Raes emporta encore une grande chose, non moins difficile, non moins
-nécessaire dans cette ville ruinée: le séquestre des biens de
-l'évêque. Le roi de France donnait bon exemple. Cette année même, il
-saisissait des évêchés, des abbayes, le temporel de trois cardinaux;
-il demandait aux églises la description des biens.</p>
-
-<p>Louis XI se croyait très-fort, et sa sécurité gagnait les Liégeois. Il
-avait du côté du Nord une double assurance: en première ligne, sur
-toute la frontière, le duc de Nevers, possesseur de Mézières et de
-Rethel, gouverneur de la Somme, prétendant du Hainaut. En seconde
-ligne, du côté bourguignon, il avait les Croy, grands baillis de
+nécessaire dans cette ville ruinée: le séquestre des biens de
+l'évêque. Le roi de France donnait bon exemple. Cette année même, il
+saisissait des évêchés, des abbayes, le temporel de trois cardinaux;
+il demandait aux églises la description des biens.</p>
+
+<p>Louis XI se croyait très-fort, et sa sécurité gagnait les Liégeois. Il
+avait du côté du Nord une double assurance: en première ligne, sur
+toute la frontière, le duc de Nevers, possesseur de Mézières et de
+Rethel, gouverneur de la Somme, prétendant du Hainaut. En seconde
+ligne, du côté bourguignon, il avait les Croy, grands baillis de
Hainaut, gouverneurs de Boulogne, de Namur et de Luxembourg. Il avait
-dans la main Nevers pour attaquer, les Croy pour ne point défendre. Le
-duc vivant, les Croy continuaient de régner; le duc mourant, on
-espérait que les Wallons, les hommes des Croy, fermeraient leurs
-places à ce violent Charolais, l'ami de la Hollande<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>. Une chose
-bizarre arriva, imprévue et la pire pour les Croy et pour Louis XI,
+dans la main Nevers pour attaquer, les Croy pour ne point défendre. Le
+duc vivant, les Croy continuaient de régner; le duc mourant, on
+espérait que les Wallons, les hommes des Croy, fermeraient leurs
+places à ce violent Charolais, l'ami de la Hollande<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>. Une chose
+bizarre arriva, imprévue et la pire pour les Croy et pour Louis XI,
c'est <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> que le duc mourut sans mourir; je veux dire qu'il fut
-très-malade et désormais mort aux affaires. Son fils les prit en main.
-Tel gouverneur ou capitaine, qui peut-être eût résisté au fils, n'eut
-pas le c&oelig;ur de déchirer la bannière de son vieux maître qui vivait
-encore, et reçut le fils comme lieutenant du père.</p>
-
-<p>Le 12 mars tombèrent les Croy; le comte de Charolais entra dans leurs
-places sans coup férir, changea leurs garnisons. Au même moment, Louis
-XI reçut les manifestes et les défis des ducs de Berri, de Bretagne et
-de Bourbon. Terribles nouvelles pour Liége. La guerre infaillible,
-l'ennemi aux portes; l'ami impuissant, en péril, peut-être accablé.</p>
-
-<p>La campagne s'ouvrait, et la ville, loin d'être en défense, avait à
-peine un gouvernement; si elle ne se donnait un chef, elle était
-perdue. Il lui fallait non plus un simple capitaine, comme avaient été
+très-malade et désormais mort aux affaires. Son fils les prit en main.
+Tel gouverneur ou capitaine, qui peut-être eût résisté au fils, n'eut
+pas le c&oelig;ur de déchirer la bannière de son vieux maître qui vivait
+encore, et reçut le fils comme lieutenant du père.</p>
+
+<p>Le 12 mars tombèrent les Croy; le comte de Charolais entra dans leurs
+places sans coup férir, changea leurs garnisons. Au même moment, Louis
+XI reçut les manifestes et les défis des ducs de Berri, de Bretagne et
+de Bourbon. Terribles nouvelles pour Liége. La guerre infaillible,
+l'ennemi aux portes; l'ami impuissant, en péril, peut-être accablé.</p>
+
+<p>La campagne s'ouvrait, et la ville, loin d'être en défense, avait à
+peine un gouvernement; si elle ne se donnait un chef, elle était
+perdue. Il lui fallait non plus un simple capitaine, comme avaient été
les La Marche, mais un protecteur efficace, un puissant prince qui
-l'appuyât de fortes alliances. La France ne pouvant rien, il fallait
-demander ce protecteur à l'Allemagne, aux princes du Rhin. Ces
-princes, qui voyaient avec inquiétude la maison de Bourgogne s'étendre
-et venir à eux, devaient saisir vivement l'occasion de prendre poste à
-Liége.</p>
-
-<p>Raes court à Cologne. L'archevêque était fils du palatin Louis le
-Barbu, qui avait vaincu en bataille la moitié de l'Allemagne; et
-néanmoins il n'osa accepter. <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> Voisin, comme il était, des
-Pays-Bas, il eût donné une belle occasion à cette terrible maison de
-Bourgogne d'établir la guerre dans les électorats ecclésiastiques. Il
-connaissait trop bien d'ailleurs ce qu'on lui proposait; il avait été
-voir de près ce peuple ingouvernable. Il aimait mieux un bon traité,
+l'appuyât de fortes alliances. La France ne pouvant rien, il fallait
+demander ce protecteur à l'Allemagne, aux princes du Rhin. Ces
+princes, qui voyaient avec inquiétude la maison de Bourgogne s'étendre
+et venir à eux, devaient saisir vivement l'occasion de prendre poste à
+Liége.</p>
+
+<p>Raes court à Cologne. L'archevêque était fils du palatin Louis le
+Barbu, qui avait vaincu en bataille la moitié de l'Allemagne; et
+néanmoins il n'osa accepter. <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> Voisin, comme il était, des
+Pays-Bas, il eût donné une belle occasion à cette terrible maison de
+Bourgogne d'établir la guerre dans les électorats ecclésiastiques. Il
+connaissait trop bien d'ailleurs ce qu'on lui proposait; il avait été
+voir de près ce peuple ingouvernable. Il aimait mieux un bon traité,
une bonne pension du duc de Bourgogne que d'aller se faire le
-capitaine en robe des terribles milices de Liége.</p>
-
-<p>Raes, au défaut des Palatins, se rabattit sur Bade, leur rival
-naturel, et s'en assura. Le 24 mars, il convoque l'assemblée et pose
-la question: Faut-il faire un régent?&mdash;Tous disent <i>oui</i>. La Marche
-seul, qui était présent, s'obstina à garder le silence. «Eh bien, dit
-Raes, je suis prêt à jurer que celui que je vais nommer est, de tous,
-le meilleur à prendre dans l'intérêt de la patrie; c'est le seigneur
-Marc de Bade, frère du margrave, qui a épousé la s&oelig;ur de
-l'Empereur, le frère de l'archevêque de Trèves et de l'évêque de
-Metz.» Marc de Bade était Français par sa mère, fille du duc de
-Lorraine. Il fut nommé sans difficulté. La Marche, qui se figurait
-avoir un droit héréditaire à commander dans la vacance, passa du côté
+capitaine en robe des terribles milices de Liége.</p>
+
+<p>Raes, au défaut des Palatins, se rabattit sur Bade, leur rival
+naturel, et s'en assura. Le 24 mars, il convoque l'assemblée et pose
+la question: Faut-il faire un régent?&mdash;Tous disent <i>oui</i>. La Marche
+seul, qui était présent, s'obstina à garder le silence. «Eh bien, dit
+Raes, je suis prêt à jurer que celui que je vais nommer est, de tous,
+le meilleur à prendre dans l'intérêt de la patrie; c'est le seigneur
+Marc de Bade, frère du margrave, qui a épousé la s&oelig;ur de
+l'Empereur, le frère de l'archevêque de Trèves et de l'évêque de
+Metz.» Marc de Bade était Français par sa mère, fille du duc de
+Lorraine. Il fut nommé sans difficulté. La Marche, qui se figurait
+avoir un droit héréditaire à commander dans la vacance, passa du côté
de Louis de Bourbon.</p>
<p>Raes n'avait pu brusquer l'affaire qu'en trompant des deux parts. D'un
-côté, il faisait croire aux Liégeois que l'Allemand serait soutenu de
-ses frères, les puissants évêques de Trèves et de Metz, qui, au
-contraire, firent tout pour l'éloigner de Liége. De l'autre, il
+côté, il faisait croire aux Liégeois que l'Allemand serait soutenu de
+ses frères, les puissants évêques de Trèves et de Metz, qui, au
+contraire, firent tout pour l'éloigner de Liége. De l'autre, il
parlait au margrave au nom du roi de France<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a>, et lui promettait
-son appui. Loin de là, Louis XI proposait aux <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> Liégeois de
-prendre pour régent son homme, Jean de Nevers<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>, leur voisin par
-Mézières, et que le sire de La Marche eût peut-être accepté.</p>
-
-<p>La <i>joyeuse entrée</i> du Badois n'eut rien qui pût le rassurer. Peu de
-nobles, point de prêtres. Les cloches ne sonnèrent point. À
-Saint-Lambert, rien de préparé, pas même un baldaquin; Raes en envoya
-chercher un à une autre église. Plusieurs chanoines sortirent du
+son appui. Loin de là, Louis XI proposait aux <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> Liégeois de
+prendre pour régent son homme, Jean de Nevers<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>, leur voisin par
+Mézières, et que le sire de La Marche eût peut-être accepté.</p>
+
+<p>La <i>joyeuse entrée</i> du Badois n'eut rien qui pût le rassurer. Peu de
+nobles, point de prêtres. Les cloches ne sonnèrent point. À
+Saint-Lambert, rien de préparé, pas même un baldaquin; Raes en envoya
+chercher un à une autre église. Plusieurs chanoines sortirent du
ch&oelig;ur.</p>
-<p>Cependant, la sentence du pape contre Liége avait été publiée<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>, les
-délais qu'elle accordait expirent. Au dernier jour, le doyen de
-Saint-Pierre essaye de s'enfuir, est pris aux portes, à grand'peine
-sauvé du peuple, qui voulait l'égorger. Raes et les maîtres des
-métiers le mènent à la Violette (hôtel de ville), le montrent au
-balcon, et là, devant la foule, Raes l'interroge: «Cette bulle qui
-parle des excès de la ville, sans dire un mot des excès de l'évêque,
-qui l'a faite? qui l'a dictée? Est-ce le pape lui-même?»&mdash;Le doyen
-répondit: «Ce n'est pas le pape en personne, c'est celui qui a charge
-de ces choses.&mdash;Vous l'entendez, ce n'est pas le pape!» Une clameur
-terrible partit du peuple. «La bulle est fausse, l'interdit est nul.»
+<p>Cependant, la sentence du pape contre Liége avait été publiée<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>, les
+délais qu'elle accordait expirent. Au dernier jour, le doyen de
+Saint-Pierre essaye de s'enfuir, est pris aux portes, à grand'peine
+sauvé du peuple, qui voulait l'égorger. Raes et les maîtres des
+métiers le mènent à la Violette (hôtel de ville), le montrent au
+balcon, et là, devant la foule, Raes l'interroge: «Cette bulle qui
+parle des excès de la ville, sans dire un mot des excès de l'évêque,
+qui l'a faite? qui l'a dictée? Est-ce le pape lui-même?»&mdash;Le doyen
+répondit: «Ce n'est pas le pape en personne, c'est celui qui a charge
+de ces choses.&mdash;Vous l'entendez, ce n'est pas le pape!» Une clameur
+terrible partit du peuple. «La bulle est fausse, l'interdit est nul.»
Ils coururent de la place aux maisons des chanoines; toutes celles
-dont on trouva les maîtres absents furent pillées. La nuit, plusieurs
-se tenaient en armes aux portes des couvents pour écouter si les
-moines chanteraient matines. Malheur à qui n'eût pas chanté! Les
-chanoines <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> chantèrent en protestant. Plusieurs s'enfuirent.
-Leurs biens furent vendus, moitié pour le régent, moitié pour la cité.</p>
-
-<p>Cependant la guerre commence. Dès le 21 avril, le roi courant au midi,
-au duc de Bourbon, veut s'assurer la diversion du nord. Il reconnaît
-Marc de Bade pour régent de Liége, s'engage à le faire confirmer par
-le pape, «à ne prester aucune obéissance à nostre Très-Saint-Père,»
-jusqu'à ce qu'il l'ait confirmé. Il paiera et souldoyera aux Liégeois
-deux cents lances complètes (1200 cavaliers). Les Liégeois entreront
+dont on trouva les maîtres absents furent pillées. La nuit, plusieurs
+se tenaient en armes aux portes des couvents pour écouter si les
+moines chanteraient matines. Malheur à qui n'eût pas chanté! Les
+chanoines <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> chantèrent en protestant. Plusieurs s'enfuirent.
+Leurs biens furent vendus, moitié pour le régent, moitié pour la cité.</p>
+
+<p>Cependant la guerre commence. Dès le 21 avril, le roi courant au midi,
+au duc de Bourbon, veut s'assurer la diversion du nord. Il reconnaît
+Marc de Bade pour régent de Liége, s'engage à le faire confirmer par
+le pape, «à ne prester aucune obéissance à nostre Très-Saint-Père,»
+jusqu'à ce qu'il l'ait confirmé. Il paiera et souldoyera aux Liégeois
+deux cents lances complètes (1200 cavaliers). Les Liégeois entreront
en Brabant, le roi en Hainaut (21 avril 1465)<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>.</p>
-<p>Le roi croyait que Jean de Nevers, prétendant de Hainaut et de
+<p>Le roi croyait que Jean de Nevers, prétendant de Hainaut et de
Brabant, avait, dans ces provinces, de fortes intelligences qui
-n'attendaient qu'une occasion pour se déclarer. Nevers l'avait trompé
-(ou s'était trompé) sur cela et sur tout<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>. La noblesse picarde,
-dont il répondait, lui manqua au moment. Ce conquérant des Pays-Bas
-n'eut plus qu'à s'enfermer dans Péronne; dès le 3 mai, il demandait
-grâce au comte de Charolais.</p>
-
-<p>D'autre part, les Allemands, si peu solides à Liége, <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span>
-n'avaient pas hâte d'attirer sur eux la grosse armée destinée pour
+n'attendaient qu'une occasion pour se déclarer. Nevers l'avait trompé
+(ou s'était trompé) sur cela et sur tout<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>. La noblesse picarde,
+dont il répondait, lui manqua au moment. Ce conquérant des Pays-Bas
+n'eut plus qu'à s'enfermer dans Péronne; dès le 3 mai, il demandait
+grâce au comte de Charolais.</p>
+
+<p>D'autre part, les Allemands, si peu solides à Liége, <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span>
+n'avaient pas hâte d'attirer sur eux la grosse armée destinée pour
Paris. Pour qui d'ailleurs allaient-ils guerroyer en Brabant? Pour le
-duc de Nevers, pour celui que le roi avait conseillé aux Liégeois de
-nommer régent, de préférence à Marc de Bade.</p>
+duc de Nevers, pour celui que le roi avait conseillé aux Liégeois de
+nommer régent, de préférence à Marc de Bade.</p>
<p>Le roi avait beau gagner la partie au midi, il la perdait au nord. Le
-16 mai, de Montluçon, qu'il vient d'emporter l'épée à la main, il
-écrit encore au régent, qui ne bouge.</p>
+16 mai, de Montluçon, qu'il vient d'emporter l'épée à la main, il
+écrit encore au régent, qui ne bouge.</p>
-<p>Les Badois ne voulaient point armer, même pour leur salut, à moins
-d'être payés d'avance. Sans doute aussi, dans leur prudence, voyant
+<p>Les Badois ne voulaient point armer, même pour leur salut, à moins
+d'être payés d'avance. Sans doute aussi, dans leur prudence, voyant
que le roi n'entrait pas en Hainaut, ils voulaient n'entrer en Brabant
-que quand ils sauraient l'armée bourguignonne loin d'eux, très-loin,
-et qu'il n'y aurait plus personne à combattre. Ils ne se décidèrent à
-signer le traité que le 17 juin, et alors même ils ne firent rien
-encore; ils songèrent un peu tard qu'ils n'avaient que des milices,
-point d'artillerie ni de troupes réglées, et le margrave partit pour
+que quand ils sauraient l'armée bourguignonne loin d'eux, très-loin,
+et qu'il n'y aurait plus personne à combattre. Ils ne se décidèrent à
+signer le traité que le 17 juin, et alors même ils ne firent rien
+encore; ils songèrent un peu tard qu'ils n'avaient que des milices,
+point d'artillerie ni de troupes réglées, et le margrave partit pour
en aller chercher en Allemagne.</p>
-<p>Le 4 août, grande nouvelle du roi. Il mande à ses bons amis de Liége,
-que, grâce à Dieu, il a pris du Mont-le-Héry, défait son adversaire;
-que le comte de Charolais est blessé, tous ses gens enfermés, affamés;
+<p>Le 4 août, grande nouvelle du roi. Il mande à ses bons amis de Liége,
+que, grâce à Dieu, il a pris du Mont-le-Héry, défait son adversaire;
+que le comte de Charolais est blessé, tous ses gens enfermés, affamés;
s'ils ne se sont pas rendus encore, sans faute ils vont se rendre.
-Tout cela proclamé par un certain Renard (que le roi avait fait
-chevalier pour porter la nouvelle), et par un maître Petrus Jodii,
+Tout cela proclamé par un certain Renard (que le roi avait fait
+chevalier pour porter la nouvelle), et par un maître Petrus Jodii,
professeur en droit civil <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> et canonique, qui, pour faire
-l'homme d'armes, brandissait toujours un trait d'arbalète.</p>
+l'homme d'armes, brandissait toujours un trait d'arbalète.</p>
<p>Comment ne pas croire ces braves? Ils arrivaient les mains pleines:
-argent pour la cité, argent pour les métiers, sans compter l'argent à
-donner sous main. Louis XI, dans sa situation désespérée, avait
-ramassé ce qui lui restait pour acheter, à tout prix, la diversion de
-Liége.</p>
+argent pour la cité, argent pour les métiers, sans compter l'argent à
+donner sous main. Louis XI, dans sa situation désespérée, avait
+ramassé ce qui lui restait pour acheter, à tout prix, la diversion de
+Liége.</p>
<p>Jamais fausse nouvelle n'eut un plus grand effet. Il n'y eut pas moyen
-de tenir le peuple; malgré ses chefs, il sortit en armes: ce fut un
-mouvement tumultuaire, nul ensemble; métier par métier, les vignerons
-d'abord; puis les drapiers, puis tous. Raes courut après eux pour les
-diriger sur Louvain, où ils auraient peut-être été accueillis par les
-mécontents; ils ne l'écoutèrent pas et s'en allèrent follement brûler
+de tenir le peuple; malgré ses chefs, il sortit en armes: ce fut un
+mouvement tumultuaire, nul ensemble; métier par métier, les vignerons
+d'abord; puis les drapiers, puis tous. Raes courut après eux pour les
+diriger sur Louvain, où ils auraient peut-être été accueillis par les
+mécontents; ils ne l'écoutèrent pas et s'en allèrent follement brûler
leurs voisins du Limbourg. Limbourg ou Brabant, l'essentiel pour le
-roi était qu'ils attaquassent; ses deux hommes suivaient pour voir de
-leurs yeux si la guerre commençait. Au premier village pillé, brûlé,
-l'église en feu: «C'est bien, enfants, dirent-ils, nous allons dire au
-roi que vous êtes des gens de parole; vous en faites encore plus que
-vous ne promettez.»</p>
+roi était qu'ils attaquassent; ses deux hommes suivaient pour voir de
+leurs yeux si la guerre commençait. Au premier village pillé, brûlé,
+l'église en feu: «C'est bien, enfants, dirent-ils, nous allons dire au
+roi que vous êtes des gens de parole; vous en faites encore plus que
+vous ne promettez.»</p>
<p>Ils n'en faisaient que trop. Plus fiers de cette belle bataille du roi
-que s'ils l'avaient gagnée, ils envoient leur héraut dénoncer la
-guerre au vieux duc à Bruxelles, une guerre à feu et à sang. Autre
+que s'ils l'avaient gagnée, ils envoient leur héraut dénoncer la
+guerre au vieux duc à Bruxelles, une guerre à feu et à sang. Autre
provocation, telle que Louis XI (s'il n'y eut part) la demandait sans
-doute à Dieu, une provocation propre à rendre la guerre implacable et
-<i>inexpiable</i>: les menus métiers de Dinant, les compagnons, les
-apprentis, firent pour <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> Montlhéry des réjouissances furieuses,
+doute à Dieu, une provocation propre à rendre la guerre implacable et
+<i>inexpiable</i>: les menus métiers de Dinant, les compagnons, les
+apprentis, firent pour <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> Montlhéry des réjouissances furieuses,
un affreux sabbat d'insultes au Bourguignon.</p>
-<p>Tout cela, en réalité, était moins contre lui que pour faire dépit à
-Bouvignes, ville du duc, qui était en face, de l'autre côté de la
-Meuse. Il y avait des siècles que Dinant et Bouvignes aboyaient ainsi
-l'une à l'autre: c'était une haine envieillie. Dinant n'avait pas tout
-le tort; elle paraît avoir été la première établie; dès l'an 1112,
-elle avait fait du métier de battre le cuivre un art qu'on n'a point
-surpassé<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>. Elle n'en avait pas moins vu, en face d'elle, sous la
+<p>Tout cela, en réalité, était moins contre lui que pour faire dépit à
+Bouvignes, ville du duc, qui était en face, de l'autre côté de la
+Meuse. Il y avait des siècles que Dinant et Bouvignes aboyaient ainsi
+l'une à l'autre: c'était une haine envieillie. Dinant n'avait pas tout
+le tort; elle paraît avoir été la première établie; dès l'an 1112,
+elle avait fait du métier de battre le cuivre un art qu'on n'a point
+surpassé<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a>. Elle n'en avait pas moins vu, en face d'elle, sous la
protection de Namur, une autre Dinant ouvrir boutique, ses propres
-ouvriers, probablement ses apprentis, fabriquer sans maîtrise, appeler
+ouvriers, probablement ses apprentis, fabriquer sans maîtrise, appeler
la pratique, vendre au rabais<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a>.</p>
-<p>Une chose qui devait rapprocher avait tout au contraire multiplié,
-compliqué les haines. À force de se regarder d'un bord à l'autre, les
-jeunes gens des deux villes s'aimaient parfois et s'épousaient. Le
-pays d'alentour était si mal peuplé qu'ils ne pouvaient guère se
+<p>Une chose qui devait rapprocher avait tout au contraire multiplié,
+compliqué les haines. À force de se regarder d'un bord à l'autre, les
+jeunes gens des deux villes s'aimaient parfois et s'épousaient. Le
+pays d'alentour était si mal peuplé qu'ils ne pouvaient guère se
marier que chez leurs ennemis<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>. Cela amenait mille <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span>
-oppositions d'intérêt, mille procès, par-dessus la querelle publique.
-Se connaissant tous et se détestant, ils passaient leur vie et
-s'observer, à s'épier. Pour voir dans l'autre ville et prévoir les
-attaques, Bouvignes s'avisa, en 1321<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>, de bâtir une tour qu'elle
-baptisa du nom de Crève-C&oelig;ur; en réponse, l'année suivante, Dinant
-dressa sa tour de Montorgueil. D'une tour à l'autre, d'un bord à
-l'autre, ce n'était qu'outrages et qu'insultes.</p>
-
-<p>Le comte de Charolais n'avait pas encore commencé la campagne que déjà
+oppositions d'intérêt, mille procès, par-dessus la querelle publique.
+Se connaissant tous et se détestant, ils passaient leur vie et
+s'observer, à s'épier. Pour voir dans l'autre ville et prévoir les
+attaques, Bouvignes s'avisa, en 1321<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>, de bâtir une tour qu'elle
+baptisa du nom de Crève-C&oelig;ur; en réponse, l'année suivante, Dinant
+dressa sa tour de Montorgueil. D'une tour à l'autre, d'un bord à
+l'autre, ce n'était qu'outrages et qu'insultes.</p>
+
+<p>Le comte de Charolais n'avait pas encore commencé la campagne que déjà
Bouvignes tirait sur Dinant, lui plantait des pieux dans la Meuse,
-pour rendre le passage impraticable de son côté (10 mai 1465)<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>.
-Ceux de Dinant ne commencèrent pourtant la guerre qu'en juin ou
-juillet, poussés par les agents du roi. Vers le 1<sup>er</sup> août, quand il
-fit dire à Liége qu'il avait gagné la bataille, quelques compagnons de
-Dinant, menés par un certain Conart le <i>clerc</i> ou le <i>chanteur</i><a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>,
+pour rendre le passage impraticable de son côté (10 mai 1465)<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>.
+Ceux de Dinant ne commencèrent pourtant la guerre qu'en juin ou
+juillet, poussés par les agents du roi. Vers le 1<sup>er</sup> août, quand il
+fit dire à Liége qu'il avait gagné la bataille, quelques compagnons de
+Dinant, menés par un certain Conart le <i>clerc</i> ou le <i>chanteur</i><a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>,
passent la Meuse avec un mannequin aux armes du comte de Charolais; le
mannequin avait au cou une clochette de vache; ils <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> dressent
-devant Bouvignes une croix de Saint-André (c'était, comme on sait, la
+devant Bouvignes une croix de Saint-André (c'était, comme on sait, la
croix de Bourgogne), pendent le mannequin, et, tirant la clochette,
-ils crient aux gens de la ville: «Larronailles, n'entendez-vous pas
+ils crient aux gens de la ville: «Larronailles, n'entendez-vous pas
votre M. de Charolais qui vous appelle? que ne venez-vous?... Le
-voilà, ce faux-traître! Le roi l'a fait ou fera pendre, comme vous le
-voyez... Il se disait fils de duc, et ce n'était qu'un fils de prêtre,
-bâtard de notre évêque... Ah! il croyait donc mettre à bas le roi de
-France!» Les Bouvignois, furieux, crièrent du haut des murs mille
+voilà, ce faux-traître! Le roi l'a fait ou fera pendre, comme vous le
+voyez... Il se disait fils de duc, et ce n'était qu'un fils de prêtre,
+bâtard de notre évêque... Ah! il croyait donc mettre à bas le roi de
+France!» Les Bouvignois, furieux, crièrent du haut des murs mille
injures contre le roi, et, pour venger dignement la pendaison du
-Charolais de paille, ils envoyèrent, au moyen d'une grosse bombarde,
-dans Dinant même, un Louis XI pendu<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>.</p>
-
-<p>Cependant on commençait à savoir partout la vérité sur Montlhéry, et
-que Paris était assiégé. À Liége, quoique l'argent de France opérât
-encore, l'inquiétude venait, les réflexions, les scrupules. Le peuple
-craignait que la guerre n'eût pas été bien déclarée en forme, qu'elle
-ne fût pas régulière, et il voulut qu'on accomplît, pour la seconde
-fois, cette formalité. D'autre part, les Allemands se firent
-conscience d'assister aux violences impies des Liégeois, à leurs
-saccagements d'églises; ils crurent qu'il n'était pas prudent de faire
-plus longtemps la guerre avec ces sacriléges. Un de leurs comtes dit
-à Raes: «Je suis chrétien, je <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> ne puis voir de telles
-choses<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>...» Leurs scrupules augmentèrent encore quand ils surent
-que le Bourguignon négociait un traité avec le Palatin et son frère,
-l'archevêque de Cologne. À la première occasion, dès qu'ils se virent
-un peu observés, régent, margrave<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>, comtes, gens d'armes, ils se
-sauvèrent tous.</p>
-
-<p>Telle était, avec tout cela, l'outrecuidance de ce peuple de Liége,
-que, délaissés des Allemands, sans espoir du côté des Français, ils
+Charolais de paille, ils envoyèrent, au moyen d'une grosse bombarde,
+dans Dinant même, un Louis XI pendu<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>.</p>
+
+<p>Cependant on commençait à savoir partout la vérité sur Montlhéry, et
+que Paris était assiégé. À Liége, quoique l'argent de France opérât
+encore, l'inquiétude venait, les réflexions, les scrupules. Le peuple
+craignait que la guerre n'eût pas été bien déclarée en forme, qu'elle
+ne fût pas régulière, et il voulut qu'on accomplît, pour la seconde
+fois, cette formalité. D'autre part, les Allemands se firent
+conscience d'assister aux violences impies des Liégeois, à leurs
+saccagements d'églises; ils crurent qu'il n'était pas prudent de faire
+plus longtemps la guerre avec ces sacriléges. Un de leurs comtes dit
+à Raes: «Je suis chrétien, je <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> ne puis voir de telles
+choses<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>...» Leurs scrupules augmentèrent encore quand ils surent
+que le Bourguignon négociait un traité avec le Palatin et son frère,
+l'archevêque de Cologne. À la première occasion, dès qu'ils se virent
+un peu observés, régent, margrave<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>, comtes, gens d'armes, ils se
+sauvèrent tous.</p>
+
+<p>Telle était, avec tout cela, l'outrecuidance de ce peuple de Liége,
+que, délaissés des Allemands, sans espoir du côté des Français, ils
s'acharnaient encore au Limbourg et refusaient de revenir. L'ennemi
-approchait, une nombreuse noblesse qui, sommée par le vieux duc comme
-pour un outrage personnel, s'était hâtée de monter à cheval. Raes
+approchait, une nombreuse noblesse qui, sommée par le vieux duc comme
+pour un outrage personnel, s'était hâtée de monter à cheval. Raes
n'eut que le temps de ramasser quatre mille hommes pour barrer la
route. Cette cavalerie leur passa sur le ventre, il n'en rentra pas
-moitié dans la ville (19 octobre 1465).</p>
+moitié dans la ville (19 octobre 1465).</p>
-<p>Cependant un chevalier arrive de Paris: «Le roi a fait la paix; vous
-en êtes<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>.» Puis vient aussi de France un magistrat de Liége: «Le
-comte a dicté la paix; il est maître de la campagne: je n'ai pu
-revenir qu'avec son sauf-conduit.»&mdash;Tout le peuple crie: «La paix!» On
-envoie à Bruxelles demander une trêve.</p>
+<p>Cependant un chevalier arrive de Paris: «Le roi a fait la paix; vous
+en êtes<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>.» Puis vient aussi de France un magistrat de Liége: «Le
+comte a dicté la paix; il est maître de la campagne: je n'ai pu
+revenir qu'avec son sauf-conduit.»&mdash;Tout le peuple crie: «La paix!» On
+envoie à Bruxelles demander une trêve.</p>
-<p>Grande était l'alarme à Liége, plus grande à Dinant. Les maîtres
+<p>Grande était l'alarme à Liége, plus grande à Dinant. Les maîtres
fondeurs et batteurs en cuivre, qui, par <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> leurs forges, leurs
-formes, leur pesant matériel, étaient comme scellés et rivés à la
+formes, leur pesant matériel, étaient comme scellés et rivés à la
ville, ne pouvaient fuir comme les compagnons; ils attendaient, dans
-la stupeur, les châtiments terribles que la folie de ceux-ci allait
-leur attirer. Dès le 18 septembre, ils avaient humblement remercié la
+la stupeur, les châtiments terribles que la folie de ceux-ci allait
+leur attirer. Dès le 18 septembre, ils avaient humblement remercié la
ville de Huy, qui leur conseillait de punir les coupables<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>. Le 5
-novembre, ils écrivent à la petite ville de Ciney d'arrêter ce maudit
-Conard, auteur de tout le mal, qui s'y était sauvé. Le même jour,
-insultés, attaqués par les gens de Bouvignes, mais n'osant plus
+novembre, ils écrivent à la petite ville de Ciney d'arrêter ce maudit
+Conard, auteur de tout le mal, qui s'y était sauvé. Le même jour,
+insultés, attaqués par les gens de Bouvignes, mais n'osant plus
bouger, immobiles de peur, ils s'adressent au gouverneur de Namur, et
-le prient de les protéger contre la petite ville. Le 13, ils supplient
-les Liégeois de venir à leur secours; ils ont appris que le comte de
-Charolais embarque son artillerie à Mézières pour lui faire descendre
+le prient de les protéger contre la petite ville. Le 13, ils supplient
+les Liégeois de venir à leur secours; ils ont appris que le comte de
+Charolais embarque son artillerie à Mézières pour lui faire descendre
la Meuse.</p>
-<p>Il arrivait, en effet, ce Terrible, comme on l'appela bientôt, la
-saison ne l'arrêtait pas. Les folles paroles du <i>chanteur</i> de Dinant,
-ces noms de <i>bâtard</i> et de <i>fils de prêtre</i><a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>, avaient été
-charitablement rapportés par ceux de Bouvignes au vieux duc et à
-Madame de Bourgogne. Celle-ci, prude et dévote dame et du sang de
+<p>Il arrivait, en effet, ce Terrible, comme on l'appela bientôt, la
+saison ne l'arrêtait pas. Les folles paroles du <i>chanteur</i> de Dinant,
+ces noms de <i>bâtard</i> et de <i>fils de prêtre</i><a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>, avaient été
+charitablement rapportés par ceux de Bouvignes au vieux duc et à
+Madame de Bourgogne. Celle-ci, prude et dévote dame et du sang de
Lancastre, prit aigrement la chose; elle jura, s'il faut en croire le
-bruit qui courut<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>, que «s'il luy devoit couster tout son vaillant,
-elle feroit ruyner ceste ville en mettant toutes personnes à
-l'espée.» Le duc et la <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> duchesse pressèrent leur fils de
+bruit qui courut<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a>, que «s'il luy devoit couster tout son vaillant,
+elle feroit ruyner ceste ville en mettant toutes personnes à
+l'espée.» Le duc et la <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> duchesse pressèrent leur fils de
revenir en France, sous peine d'encourir leur indignation<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>.
-Lui-même en avait hâte; le trait, jeté au hasard par un fol, n'avait
-que trop porté; le comte n'était pas bâtard, il est vrai, mais bien
-notoirement petit-fils de <i>bâtard</i> du côté maternel<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>. La bâtardise
-était le côté par où cette fière maison de Bourgogne, avec sa
+Lui-même en avait hâte; le trait, jeté au hasard par un fol, n'avait
+que trop porté; le comte n'était pas bâtard, il est vrai, mais bien
+notoirement petit-fils de <i>bâtard</i> du côté maternel<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a>. La bâtardise
+était le côté par où cette fière maison de Bourgogne, avec sa
chevalerie, sa croisade et sa Toison d'or, souffrait sensiblement. Les
-Allemands là-dessus étaient impitoyables; le fils du fondateur de la
+Allemands là-dessus étaient impitoyables; le fils du fondateur de la
Toison n'aurait pu entrer dans la plupart des ordres ou chapitres
-d'Allemagne. Aussi, ce mot de <i>bâtard</i>, entendu pour la première fois,
-entendu dans le triomphe même, au moment où il dictait la paix au roi
-de France, était profondément entré... Il se croyait sali tant que les
-vilains n'avaient pas ravalé leur vilaine parole, lavé cette boue de
+d'Allemagne. Aussi, ce mot de <i>bâtard</i>, entendu pour la première fois,
+entendu dans le triomphe même, au moment où il dictait la paix au roi
+de France, était profondément entré... Il se croyait sali tant que les
+vilains n'avaient pas ravalé leur vilaine parole, lavé cette boue de
leur sang.</p>
-<p>Donc, il revenait à marches forcées avec sa grosse armée qui
-grossissait encore. Sur le chemin, chacun accourait et se mettait à la
-suite; on tremblait d'être noté comme absent. Les villes de Flandre
+<p>Donc, il revenait à marches forcées avec sa grosse armée qui
+grossissait encore. Sur le chemin, chacun accourait et se mettait à la
+suite; on tremblait d'être noté comme absent. Les villes de Flandre
envoyaient <span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> leurs archers; les chevaliers picards, flottants
-jusque-là, venaient pour s'excuser. Tels vinrent même de l'armée du
+jusque-là, venaient pour s'excuser. Tels vinrent même de l'armée du
roi.</p>
-<p>On tremblait pour Dinant, on la voyait déjà réduite en poudre; et
-l'orage tomba sur Liége. Le comte, quelle que fût son ardeur de
-vengeance, n'était pas encore le Téméraire; il se laissait conduire.
-Ses conseillers, sages et froides têtes, les Saint-Pol, les Contay,
+<p>On tremblait pour Dinant, on la voyait déjà réduite en poudre; et
+l'orage tomba sur Liége. Le comte, quelle que fût son ardeur de
+vengeance, n'était pas encore le Téméraire; il se laissait conduire.
+Ses conseillers, sages et froides têtes, les Saint-Pol, les Contay,
les Humbercourt, ne lui permirent pas d'aller perdre de si grandes
-forces contre une si petite ville. Ils le menèrent à Liége; Liége
-réduite, on avait Dinant.</p>
-
-<p>Encore se gardèrent-ils d'attaquer immédiatement. Ils savaient ce que
-c'était que Liége, quel terrible guêpier, et que si l'on mettait le
-pied trop brusquement dessus, on risquait, fort ou faible, d'être
-piqué à mort. Ils restèrent à Saint-Trond, d'où le comte accorda une
-trêve aux Liégeois<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>. Il fallait, sur toutes choses, ne pas pousser
-ce peuple colérique, le laisser s'abattre et s'amortir, languir
-l'hiver sans travail ni combat; il y <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> avait à parier qu'il se
-battrait avec lui-même. Il fallait surtout l'isoler, lui fermant la
-Meuse d'en haut et d'en bas, lui ôter le secours des campagnes<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a> en
+forces contre une si petite ville. Ils le menèrent à Liége; Liége
+réduite, on avait Dinant.</p>
+
+<p>Encore se gardèrent-ils d'attaquer immédiatement. Ils savaient ce que
+c'était que Liége, quel terrible guêpier, et que si l'on mettait le
+pied trop brusquement dessus, on risquait, fort ou faible, d'être
+piqué à mort. Ils restèrent à Saint-Trond, d'où le comte accorda une
+trêve aux Liégeois<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>. Il fallait, sur toutes choses, ne pas pousser
+ce peuple colérique, le laisser s'abattre et s'amortir, languir
+l'hiver sans travail ni combat; il y <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> avait à parier qu'il se
+battrait avec lui-même. Il fallait surtout l'isoler, lui fermant la
+Meuse d'en haut et d'en bas, lui ôter le secours des campagnes<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a> en
s'assurant des seigneurs, le secours des villes, en occupant
Saint-Trond, regagnant Hui, amusant Dinant, bien entendu sans rien
promettre.</p>
-<p>Le comte avait dans son armée les grands seigneurs de l'évêché, les
+<p>Le comte avait dans son armée les grands seigneurs de l'évêché, les
Horne, les Meurs et les La Marche, qui craignaient pour leurs terres;
-il défendit aux siens de piller le pays, laissant plutôt piller,
-manger les États de son père, les sujets paisibles et loyaux.</p>
-
-<p>Dès le 12 novembre, les seigneurs avaient préparé la soumission de
-Liége; ils avaient minuté pour elle un premier projet de traité où
-elle se soumettait à l'évêque et indemnisait le duc. Ce n'était pas le
-compte de celui-ci, qui, pour indemnité, ne voulait pas moins que
-Liége elle-même; de plus, pour guérir son orgueil, il lui fallait du
-sang, qu'on lui livrât des hommes, que Dinant surtout restât à sa
-merci. À quoi la grande ville ne voulait pour rien consentir<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>; il
-ne lui convenait pas de faire comme Huy, qui obtint grâce en
-s'exécutant et faisant elle-même ses noyades. Liége ne voulait se
-sauver qu'en sauvant les siens, ses citoyens, ses amis et alliés. Le
-29 novembre, lorsque la terre tremblait sous cette terrible armée, et
+il défendit aux siens de piller le pays, laissant plutôt piller,
+manger les États de son père, les sujets paisibles et loyaux.</p>
+
+<p>Dès le 12 novembre, les seigneurs avaient préparé la soumission de
+Liége; ils avaient minuté pour elle un premier projet de traité où
+elle se soumettait à l'évêque et indemnisait le duc. Ce n'était pas le
+compte de celui-ci, qui, pour indemnité, ne voulait pas moins que
+Liége elle-même; de plus, pour guérir son orgueil, il lui fallait du
+sang, qu'on lui livrât des hommes, que Dinant surtout restât à sa
+merci. À quoi la grande ville ne voulait pour rien consentir<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>; il
+ne lui convenait pas de faire comme Huy, qui obtint grâce en
+s'exécutant et faisant elle-même ses noyades. Liége ne voulait se
+sauver qu'en sauvant les siens, ses citoyens, ses amis et alliés. Le
+29 novembre, lorsque la terre tremblait sous cette terrible armée, et
qu'on ne savait <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> encore sur qui elle allait fondre, les
-Liégeois promirent secours à Dinant.</p>
+Liégeois promirent secours à Dinant.</p>
-<p>Pour celle-ci, il n'était pas difficile de la tromper; elle ne
-demandait qu'à se tromper elle-même, dans l'agonie de peur où elle
-était. Elle implorait tout le monde, écrivait de toutes parts des
-supplications, des amendes honorables, à l'évêque, au comte (18, 22
+<p>Pour celle-ci, il n'était pas difficile de la tromper; elle ne
+demandait qu'à se tromper elle-même, dans l'agonie de peur où elle
+était. Elle implorait tout le monde, écrivait de toutes parts des
+supplications, des amendes honorables, à l'évêque, au comte (18, 22
nov.). Elle rappelait au roi de France qu'elle n'avait fait la guerre
-que sur la parole de ses envoyés. Elle chargeait l'abbé de
-Saint-Hubert et autres grands abbés d'intercéder pour elle, de prier
+que sur la parole de ses envoyés. Elle chargeait l'abbé de
+Saint-Hubert et autres grands abbés d'intercéder pour elle, de prier
le comte pour elle, comme on prie Dieu pour les mourants... Nulle
-réponse. Seulement, les seigneurs de l'armée, ceux même du pays,
-endormaient de paroles la pauvre ville tremblante et crédule, s'en
+réponse. Seulement, les seigneurs de l'armée, ceux même du pays,
+endormaient de paroles la pauvre ville tremblante et crédule, s'en
jouaient; tel essayait d'en tirer de l'argent<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>.</p>
-<p>Dinant avait reçu quelques hommes de Liége, elle avait foi en Liége,
-et regardait toujours de ce côté si le secours ne venait pas. Elle ne
-l'avait pas encore reçu au 2 décembre. Elle était consternée... C'est
-qu'à Liége, comme en bien d'autres villes, il ne manquait pas
-d'<i>honnêtes gens</i>, de modérés, de riches, pour désirer la paix à tout
-prix, au prix de la foi donnée, au prix du sang humain. S'obstiner à
-protéger Dinant, à <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> défendre Liége, c'était s'imposer de
-lourdes charges d'argent. Aussi, dès que les notables virent que le
-peuple commençait à s'abattre, ils prirent c&oelig;ur, se firent fort
-d'avoir un bon traité, et obtinrent des pouvoirs pour aller trouver le
+<p>Dinant avait reçu quelques hommes de Liége, elle avait foi en Liége,
+et regardait toujours de ce côté si le secours ne venait pas. Elle ne
+l'avait pas encore reçu au 2 décembre. Elle était consternée... C'est
+qu'à Liége, comme en bien d'autres villes, il ne manquait pas
+d'<i>honnêtes gens</i>, de modérés, de riches, pour désirer la paix à tout
+prix, au prix de la foi donnée, au prix du sang humain. S'obstiner à
+protéger Dinant, à <span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> défendre Liége, c'était s'imposer de
+lourdes charges d'argent. Aussi, dès que les notables virent que le
+peuple commençait à s'abattre, ils prirent c&oelig;ur, se firent fort
+d'avoir un bon traité, et obtinrent des pouvoirs pour aller trouver le
comte de Charolais.</p>
-<p>Ils n'étaient pas trop rassurés en allant voir ce redouté seigneur, ce
-fléau de Dieu... Mais les premières paroles furent douces, à leur
-grande surprise; il les envoya dîner; puis (chose inattendue, inouïe,
-dont ils furent confondus) lui-même, ce grand comte, les mena voir son
-armée en bataille... Quelle armée! vingt-huit mille hommes à cheval
-(on ne comptait pas les piétons), et tout cela couvert de fer et d'or,
-tant de blasons, tant de couleurs, les étendards de tant de nations...
-Les pauvres gens furent terrifiés; le comte en eut pitié et leur dit
-pour les remettre: «Avant que vous ne nous fissiez la guerre, j'ai
-toujours eu bon c&oelig;ur pour les Liégeois; la paix faite, je l'aurai
-encore. Mais comme vous avez dit que tous mes hommes avaient été tués
-en France, j'ai voulu vous en montrer le reste.»</p>
-
-<p>Au fond, les députés le tiraient d'un grand embarras. L'hiver venait
-dans son plus dur (22 décembre); peu de vivres; une armée affamée
+<p>Ils n'étaient pas trop rassurés en allant voir ce redouté seigneur, ce
+fléau de Dieu... Mais les premières paroles furent douces, à leur
+grande surprise; il les envoya dîner; puis (chose inattendue, inouïe,
+dont ils furent confondus) lui-même, ce grand comte, les mena voir son
+armée en bataille... Quelle armée! vingt-huit mille hommes à cheval
+(on ne comptait pas les piétons), et tout cela couvert de fer et d'or,
+tant de blasons, tant de couleurs, les étendards de tant de nations...
+Les pauvres gens furent terrifiés; le comte en eut pitié et leur dit
+pour les remettre: «Avant que vous ne nous fissiez la guerre, j'ai
+toujours eu bon c&oelig;ur pour les Liégeois; la paix faite, je l'aurai
+encore. Mais comme vous avez dit que tous mes hommes avaient été tués
+en France, j'ai voulu vous en montrer le reste.»</p>
+
+<p>Au fond, les députés le tiraient d'un grand embarras. L'hiver venait
+dans son plus dur (22 décembre); peu de vivres; une armée affamée
qu'il fallait laisser se diviser, courir pour chercher sa vie,
puisqu'on ne lui donnait rien.</p>
-<p>Les députés de Liége n'en signèrent pas moins le traité tel que le
-comte l'eût dicté, s'il eût campé dans la ville devant Saint-Lambert.
-Ce traité est justement nommé dans les actes la <i>pitieuse paix de
-Liége</i>: Liége fait amende honorable, et bâtit chapelle en mémoire
-perpétuelle de l'amende. Le duc et ses hoirs à <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> jamais sont,
-comme ducs de Brabant, <i>avoués</i> de la ville, c'est-à-dire qu'ils y ont
-l'épée. Liége n'a plus sur ses voisins le ressort et la haute cour, ni
-la cour d'évêché, ni celle de cité, ni <i>anneau</i>, ni <i>péron</i>. Elle paye
+<p>Les députés de Liége n'en signèrent pas moins le traité tel que le
+comte l'eût dicté, s'il eût campé dans la ville devant Saint-Lambert.
+Ce traité est justement nommé dans les actes la <i>pitieuse paix de
+Liége</i>: Liége fait amende honorable, et bâtit chapelle en mémoire
+perpétuelle de l'amende. Le duc et ses hoirs à <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> jamais sont,
+comme ducs de Brabant, <i>avoués</i> de la ville, c'est-à-dire qu'ils y ont
+l'épée. Liége n'a plus sur ses voisins le ressort et la haute cour, ni
+la cour d'évêché, ni celle de cité, ni <i>anneau</i>, ni <i>péron</i>. Elle paye
au duc 390,000 florins, au comte 190,000, cela pour eux seuls; quant
-aux réclamations de leurs sujets, quant à l'indemnité de l'évêque, on
-verra plus tard. La ville renonce à l'alliance du roi, livre les
-lettres et actes du traité. Elle restitue obédience à l'évêque, au
-pape. Défense de fortifier le Liégeois du côté du Hainaut, pas même de
-villettes murées. Le duc passe et repasse la Meuse, quand et comme il
+aux réclamations de leurs sujets, quant à l'indemnité de l'évêque, on
+verra plus tard. La ville renonce à l'alliance du roi, livre les
+lettres et actes du traité. Elle restitue obédience à l'évêque, au
+pape. Défense de fortifier le Liégeois du côté du Hainaut, pas même de
+villettes murées. Le duc passe et repasse la Meuse, quand et comme il
veut, avec ou sans armes; quand il passe, on lui doit les vivres.
-Moyennant cela, il y aura paix entre le duc et tout le Liégeois,
-<i>excepté Dinant</i>; entre le comte et tout le Liégeois, <i>excepté
+Moyennant cela, il y aura paix entre le duc et tout le Liégeois,
+<i>excepté Dinant</i>; entre le comte et tout le Liégeois, <i>excepté
Dinant</i>.</p>
-<p>Ce n'était pas une chose sans péril que de rapporter à Liége un tel
-traité.</p>
+<p>Ce n'était pas une chose sans péril que de rapporter à Liége un tel
+traité.</p>
-<p>Le premier des députés, celui qui se hasarda à parler, Gilles de Mès,
-était un homme aimé dans le peuple, un bon bourgeois, fort riche;
-jadis pensionnaire de Charles VII, il avait commencé le mouvement
-contre l'évêque et avait eu l'honneur d'être armé chevalier de la main
+<p>Le premier des députés, celui qui se hasarda à parler, Gilles de Mès,
+était un homme aimé dans le peuple, un bon bourgeois, fort riche;
+jadis pensionnaire de Charles VII, il avait commencé le mouvement
+contre l'évêque et avait eu l'honneur d'être armé chevalier de la main
de Louis XI.</p>
<p>Il monte au balcon de la Violette et dit sans embarras:</p>
-<p>«La paix est faite; nous ne livrons personne; seulement quelques-uns
+<p>«La paix est faite; nous ne livrons personne; seulement quelques-uns
s'absenteront pour un peu de temps; je pars avec eux, si l'on veut, et
-que je ne revienne jamais, s'ils ne reviennent!... Après tout, que
-faire? Nous ne pouvons résister.»</p>
+que je ne revienne jamais, s'ils ne reviennent!... Après tout, que
+faire? Nous ne pouvons résister.»</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> Alors un grand cri s'élève de la place: «Traîtres! vendeurs de
-sang chrétien!» Dans ce danger, les partisans de la paix essayaient de
-se défendre par un mensonge: «Dinant pourrait avoir la paix; c'est
-elle qui n'en veut pas<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>.»</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> Alors un grand cri s'élève de la place: «Traîtres! vendeurs de
+sang chrétien!» Dans ce danger, les partisans de la paix essayaient de
+se défendre par un mensonge: «Dinant pourrait avoir la paix; c'est
+elle qui n'en veut pas<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>.»</p>
-<p>Gilles n'en fut pas moins poursuivi. Les métiers voulurent qu'on le
-jugeât; mais comme c'était un homme doux et aimé, tous les juges
-trouvaient des raisons pour ne pas juger, tous se récusaient.</p>
+<p>Gilles n'en fut pas moins poursuivi. Les métiers voulurent qu'on le
+jugeât; mais comme c'était un homme doux et aimé, tous les juges
+trouvaient des raisons pour ne pas juger, tous se récusaient.</p>
-<p>Faute de juges, il aurait peut-être échappé, au moins pour ce jour.
+<p>Faute de juges, il aurait peut-être échappé, au moins pour ce jour.
Malheureusement ce pacifique Gilles avait dit jadis une parole
-guerrière, violente, il y avait dix ans, mais l'on s'en souvint: «Si
-l'évêque ne nomme plus de juges, nous aurons l'<i>avoué</i> (le capitaine
-de la ville)<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>.»</p>
+guerrière, violente, il y avait dix ans, mais l'on s'en souvint: «Si
+l'évêque ne nomme plus de juges, nous aurons l'<i>avoué</i> (le capitaine
+de la ville)<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>.»</p>
-<p>Ce mot servit contre lui-même. On força ce capitaine de juger, et de
-juger à mort.</p>
+<p>Ce mot servit contre lui-même. On força ce capitaine de juger, et de
+juger à mort.</p>
-<p>Alors le pauvre homme se tournant vers le peuple: «Bonnes gens, j'ai
-servi cinquante ans la cité, sans reproche. Laissez-moi vivre aux
-Chartreux ou ailleurs... Je donnerai, pour chaque métier, cent florins
-du Rhin, je vous referai, à mes dépens, les canons que vous avez
-perdus...» Son juge même se joignait à lui: «Bonnes gens, grâce pour
-lui, miséricorde!...»</p>
+<p>Alors le pauvre homme se tournant vers le peuple: «Bonnes gens, j'ai
+servi cinquante ans la cité, sans reproche. Laissez-moi vivre aux
+Chartreux ou ailleurs... Je donnerai, pour chaque métier, cent florins
+du Rhin, je vous referai, à mes dépens, les canons que vous avez
+perdus...» Son juge même se joignait à lui: «Bonnes gens, grâce pour
+lui, miséricorde!...»</p>
-<p>Au plus haut de l'hôtel de ville, à une fenêtre, se tenaient Raes et
+<p>Au plus haut de l'hôtel de ville, à une fenêtre, se tenaient Raes et
Bare, qui avaient l'air de rire. Un <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> des bourgmestres, qui
-était leur homme, dit durement: «Allons, qu'on en finisse; nous ne
-vendrons pas les franchises de la cité.» On lui coupa la tête. Le
-bourreau lui-même était si troublé qu'il n'en pouvait venir à bout.</p>
+était leur homme, dit durement: «Allons, qu'on en finisse; nous ne
+vendrons pas les franchises de la cité.» On lui coupa la tête. Le
+bourreau lui-même était si troublé qu'il n'en pouvait venir à bout.</p>
-<p>La tête tombée, la trompette sonne, on proclame la paix dont on vient
+<p>La tête tombée, la trompette sonne, on proclame la paix dont on vient
de tuer l'auteur, et personne ne contredit.</p>
-<p>Pendant ces fluctuations de Liége, ce long combat de la misère et de
-l'honneur, le comte de Charolais se morfondait tout l'hiver à
-Saint-Trond. Il ne pouvait rien finir de ce côté, et chaque jour il
+<p>Pendant ces fluctuations de Liége, ce long combat de la misère et de
+l'honneur, le comte de Charolais se morfondait tout l'hiver à
+Saint-Trond. Il ne pouvait rien finir de ce côté, et chaque jour il
recevait de France les plus mauvaises nouvelles. Chaque jour il lui
venait des lettres lamentables du nouveau duc de Normandie que le roi
-tenait à la gorge... Ce duc avait à peine <i>épousé sa duché</i><a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>, que
-déjà Louis XI travaillait au divorce, y employant ceux même qui
+tenait à la gorge... Ce duc avait à peine <i>épousé sa duché</i><a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>, que
+déjà Louis XI travaillait au divorce, y employant ceux même qui
avaient fait le mariage, les ducs de Bretagne et de Bourbon.</p>
-<p>Il n'avait pas marchandé avec ceux-ci. Pour obtenir du Breton qu'il ne
-bougeât pas, il lui donna un mont d'or, cent vingt mille écus d'or.</p>
+<p>Il n'avait pas marchandé avec ceux-ci. Pour obtenir du Breton qu'il ne
+bougeât pas, il lui donna un mont d'or, cent vingt mille écus d'or.</p>
<p>Quant au duc de Bourbon, qui, plus que personne, avait fait le duc de
-Normandie<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>, et sans y rien gagner, <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> il eut, pour le défaire,
-des avantages énormes<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>. Le roi le nomma son lieutenant dans tout le
-midi. À ce prix, il l'emmena et s'en servit pour ouvrir une à une les
-places de Normandie, Évreux, Vernon, Louviers.</p>
+Normandie<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>, et sans y rien gagner, <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> il eut, pour le défaire,
+des avantages énormes<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>. Le roi le nomma son lieutenant dans tout le
+midi. À ce prix, il l'emmena et s'en servit pour ouvrir une à une les
+places de Normandie, Évreux, Vernon, Louviers.</p>
-<p>Il avait déjà Louviers le 7 janvier (1466). Rouen tenait encore; mais
-de Rouen à Louviers, tous venaient, un à un, faire leur paix, demander
-sûreté. Le roi souriait et disait: «Qu'en avez-vous besoin? Vous
-n'avez point failli<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>.»</p>
+<p>Il avait déjà Louviers le 7 janvier (1466). Rouen tenait encore; mais
+de Rouen à Louviers, tous venaient, un à un, faire leur paix, demander
+sûreté. Le roi souriait et disait: «Qu'en avez-vous besoin? Vous
+n'avez point failli<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>.»</p>
<p>Il excepta un petit nombre d'hommes, dont quelques-uns, <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> pris
-en fuite, furent décapités ou noyés<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>. Plusieurs vinrent le trouver,
-qui furent comblés et se donnèrent à lui, entre autres son grand
-ennemi Dammartin, désormais son grand serviteur.</p>
-
-<p>Le comte de Charolais savait tout cela et n'y pouvait rien. Il était
-fixé devant Liége; il écrivit seulement au roi en faveur de Monsieur,
-et encore bien doucement, «en toute humilité<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>.» Tout doucement
-aussi, le roi lui écrivit en faveur de Dinant.</p>
-
-<p>Il fallut un grand mois pour que le traité revînt de Liége au camp,
-pour que le comte, enfin délivré, pût s'occuper sérieusement des
-affaires de Normandie<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>. Mais alors tout était fini. Monsieur était
-en fuite; il s'était retiré en Bretagne, non en Flandre, préférant
-l'hospitalité d'un ennemi à celle d'un si froid protecteur. Celui-ci
-perdait pour toujours la précieuse occasion d'avoir chez lui un frère
-du roi, un prétendant qui, dans ses mains, eût été une si bonne
-machine à troubler la France.</p>
-
-<p>Le 22 janvier, cent notables de Liége lui avaient rapporté la
-<i>pitieuse paix</i>, scellée et confirmée. Il semblait que le froid, la
-misère, l'abandon, eussent brisé les c&oelig;urs...</p>
+en fuite, furent décapités ou noyés<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>. Plusieurs vinrent le trouver,
+qui furent comblés et se donnèrent à lui, entre autres son grand
+ennemi Dammartin, désormais son grand serviteur.</p>
+
+<p>Le comte de Charolais savait tout cela et n'y pouvait rien. Il était
+fixé devant Liége; il écrivit seulement au roi en faveur de Monsieur,
+et encore bien doucement, «en toute humilité<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>.» Tout doucement
+aussi, le roi lui écrivit en faveur de Dinant.</p>
+
+<p>Il fallut un grand mois pour que le traité revînt de Liége au camp,
+pour que le comte, enfin délivré, pût s'occuper sérieusement des
+affaires de Normandie<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>. Mais alors tout était fini. Monsieur était
+en fuite; il s'était retiré en Bretagne, non en Flandre, préférant
+l'hospitalité d'un ennemi à celle d'un si froid protecteur. Celui-ci
+perdait pour toujours la précieuse occasion d'avoir chez lui un frère
+du roi, un prétendant qui, dans ses mains, eût été une si bonne
+machine à troubler la France.</p>
+
+<p>Le 22 janvier, cent notables de Liége lui avaient rapporté la
+<i>pitieuse paix</i>, scellée et confirmée. Il semblait que le froid, la
+misère, l'abandon, eussent brisé les c&oelig;urs...</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> Quand le peuple vit cette lugubre procession des cent hommes
-emportant le testament de la cité, il pleura en lui-même. Les cent
-partaient armés, cuirassés, contre qui? Contre leurs concitoyens,
-contre les pauvres bannis de Liége<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>, qui, sans toit ni foyer,
+emportant le testament de la cité, il pleura en lui-même. Les cent
+partaient armés, cuirassés, contre qui? Contre leurs concitoyens,
+contre les pauvres bannis de Liége<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>, qui, sans toit ni foyer,
erraient en plein hiver, vivant de proie, comme des loups.</p>
-<p>Alors, il se fit dans les âmes, par la douleur et la pitié, une vive
-réaction de courage. Le peuple déclara que si Dinant n'avait pas la
-paix, il n'en voulait pas pour lui-même, qu'il résisterait.</p>
+<p>Alors, il se fit dans les âmes, par la douleur et la pitié, une vive
+réaction de courage. Le peuple déclara que si Dinant n'avait pas la
+paix, il n'en voulait pas pour lui-même, qu'il résisterait.</p>
-<p>Le comte de Charolais se garda bien de s'enquérir du changement. Il ne
-pouvait pas tenir davantage: il licencia son armée sans la payer (24
-janvier), et emporta, pour dépouilles opimes, son traité à Bruxelles.</p>
+<p>Le comte de Charolais se garda bien de s'enquérir du changement. Il ne
+pouvait pas tenir davantage: il licencia son armée sans la payer (24
+janvier), et emporta, pour dépouilles opimes, son traité à Bruxelles.</p>
-<p>Il y reçut une lettre du roi<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>, lettre amicale, où le roi, pour le
-calmer, lui donnait la Picardie, qu'il avait déjà. Quant à la
-Normandie, il exposait la nécessité où il s'était vu d'en débarrasser
-son frère qui l'avait désiré lui-même. Il n'avait pu légalement donner
-la Normandie en apanage, cela étant positivement défendu par une
-ordonnance de Charles V. Cette province portait près d'un tiers des
+<p>Il y reçut une lettre du roi<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>, lettre amicale, où le roi, pour le
+calmer, lui donnait la Picardie, qu'il avait déjà. Quant à la
+Normandie, il exposait la nécessité où il s'était vu d'en débarrasser
+son frère qui l'avait désiré lui-même. Il n'avait pu légalement donner
+la Normandie en apanage, cela étant positivement défendu par une
+ordonnance de Charles V. Cette province portait près d'un tiers des
charges de la couronne. Par la Seine, elle pouvait mettre directement
-l'ennemi à Paris. Au reste, Rouen ayant été pris en pleine trêve, le
-roi avait bien pu le reprendre. Il s'était remis de toute l'affaire à
+l'ennemi à Paris. Au reste, Rouen ayant été pris en pleine trêve, le
+roi avait bien pu le reprendre. Il s'était remis de toute l'affaire à
l'arbitrage des ducs de <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> Bretagne et de Bourbon. Il avait fait
-des efforts inimaginables pour contenter son frère; si les conférences
-étaient rompues, ce n'était pas sa faute; il en était bien affligé...
-Affligé ou non, il entrait dans Rouen (7 février 1466).</p>
+des efforts inimaginables pour contenter son frère; si les conférences
+étaient rompues, ce n'était pas sa faute; il en était bien affligé...
+Affligé ou non, il entrait dans Rouen (7 février 1466).</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> CHAPITRE II<br>
&mdash;SUITE&mdash;<br>
<span class="smaller">SAC DE DINANT<br>
1466</span></h3>
-<p>La Normandie nous coûta cher. Pour la reprendre, pour sauver la
-royauté et le royaume, Louis XI fit sans scrupule ce qui se faisait
-aux temps anciens dans les grandes extrémités, un sacrifice humain. Il
-immola, ou du moins laissa immoler, périr, un peuple, une autre
-France, notre pauvre petite France wallonne de Dinant et de Liége.</p>
+<p>La Normandie nous coûta cher. Pour la reprendre, pour sauver la
+royauté et le royaume, Louis XI fit sans scrupule ce qui se faisait
+aux temps anciens dans les grandes extrémités, un sacrifice humain. Il
+immola, ou du moins laissa immoler, périr, un peuple, une autre
+France, notre pauvre petite France wallonne de Dinant et de Liége.</p>
-<p>Il était lui-même en péril. Il avait repris Rouen, et il était à peine
-sûr de Paris. Il attendait une descente anglaise.</p>
+<p>Il était lui-même en péril. Il avait repris Rouen, et il était à peine
+sûr de Paris. Il attendait une descente anglaise.</p>
<p>Il ne savait pas seulement s'il avait la Bastille. Ces <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> tours
-dont il voyait le canon sur sa tête, de l'hôtel des Tournelles, elles
-étaient encore entre les mains de Charles de Melun, de l'homme qui, au
-moment critique, le roi étant devant l'ennemi, avait hardiment méconnu
-ses ordres, et qui, autant qu'il était en lui, l'avait fait périr.
-Néanmoins, le roi n'avait pu lui retirer la garde de la Bastille<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>;
-il la gardait si bien qu'une certaine nuit les portes se trouvèrent
-ouvertes, les canons encloués, il ne tenait qu'aux princes d'entrer.
-Ce ne fut que six mois après, à la fin de mai, que «Maistre Jehan le
-Prévost, notaire et secrétaire du roy, entra dedans la bastille
-Saint-Antoine, <i>par moyens subtils</i>,» et mit dehors le gouverneur.</p>
-
-<p>D'avoir si <i>subtilement</i>, si vivement, repris la Normandie, c'était,
-dans ce siècle de ruse, un tour à faire envie à tous les princes. Ils
-n'en étaient que plus mortifiés. Le Breton même, payé pour laisser
-faire, quand il vit la chose faite, fut plus en colère que les autres.
-Breton et Bourguignon, ils recoururent à un remède extrême qui, depuis
-nos affreuses guerres anglaises, faisait horreur à tout le monde; ils
-appelèrent l'Anglais.</p>
-
-<p>Jusque-là, deux choses rassuraient le roi. D'abord, son bon ami
-Warwick, gouverneur de Calais, tenait fermée la porte de la France.
-Puis, le comte de Charolais étant Lancastre par sa mère et ami des
-Lancastre, il y avait peu d'apparence qu'il s'entendît avec la maison
-d'York, avec Édouard.</p>
-
-<p>Toutefois, on a vu qu'Édouard avait épousé une <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> nièce des
-Saint-Pol (serviteurs du duc de Bourgogne), épousé malgré Warwick,
-dont il eût voulu se débarrasser. Ce roi d'hier, qui déjà reniait son
-auteur et créateur, Warwick, aliénait son propre parti, et voyait dès
-lors son trône porter sur le vide, entre York et Lancastre. Sa femme
+dont il voyait le canon sur sa tête, de l'hôtel des Tournelles, elles
+étaient encore entre les mains de Charles de Melun, de l'homme qui, au
+moment critique, le roi étant devant l'ennemi, avait hardiment méconnu
+ses ordres, et qui, autant qu'il était en lui, l'avait fait périr.
+Néanmoins, le roi n'avait pu lui retirer la garde de la Bastille<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>;
+il la gardait si bien qu'une certaine nuit les portes se trouvèrent
+ouvertes, les canons encloués, il ne tenait qu'aux princes d'entrer.
+Ce ne fut que six mois après, à la fin de mai, que «Maistre Jehan le
+Prévost, notaire et secrétaire du roy, entra dedans la bastille
+Saint-Antoine, <i>par moyens subtils</i>,» et mit dehors le gouverneur.</p>
+
+<p>D'avoir si <i>subtilement</i>, si vivement, repris la Normandie, c'était,
+dans ce siècle de ruse, un tour à faire envie à tous les princes. Ils
+n'en étaient que plus mortifiés. Le Breton même, payé pour laisser
+faire, quand il vit la chose faite, fut plus en colère que les autres.
+Breton et Bourguignon, ils recoururent à un remède extrême qui, depuis
+nos affreuses guerres anglaises, faisait horreur à tout le monde; ils
+appelèrent l'Anglais.</p>
+
+<p>Jusque-là, deux choses rassuraient le roi. D'abord, son bon ami
+Warwick, gouverneur de Calais, tenait fermée la porte de la France.
+Puis, le comte de Charolais étant Lancastre par sa mère et ami des
+Lancastre, il y avait peu d'apparence qu'il s'entendît avec la maison
+d'York, avec Édouard.</p>
+
+<p>Toutefois, on a vu qu'Édouard avait épousé une <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> nièce des
+Saint-Pol (serviteurs du duc de Bourgogne), épousé malgré Warwick,
+dont il eût voulu se débarrasser. Ce roi d'hier, qui déjà reniait son
+auteur et créateur, Warwick, aliénait son propre parti, et voyait dès
+lors son trône porter sur le vide, entre York et Lancastre. Sa femme
et les parents de sa femme, pour qui il hasardait l'Angleterre,
-avaient hâte de s'appuyer sur l'étranger. Ils faisaient leur cour au
-duc de Bourgogne; ils présentaient aux Flamands, aux Bretons, l'appât
-d'un traité de commerce<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>. Madame de Bourgogne elle-même, bien plus
+avaient hâte de s'appuyer sur l'étranger. Ils faisaient leur cour au
+duc de Bourgogne; ils présentaient aux Flamands, aux Bretons, l'appât
+d'un traité de commerce<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>. Madame de Bourgogne elle-même, bien plus
homme que femme, immola la haine pour York qu'elle avait dans le sang,
-à une haine plus forte, celle de la France. Elle fit accueillir les
-démarches d'Édouard, agréa pour son fils la jeune s&oelig;ur de l'ennemi,
-comptant bien la former, la faire à son image. La digne bru d'Isabelle
-de Lancastre, Marguerite d'York, doit former à son tour Marie,
-grand'mère de Charles-Quint.</p>
+à une haine plus forte, celle de la France. Elle fit accueillir les
+démarches d'Édouard, agréa pour son fils la jeune s&oelig;ur de l'ennemi,
+comptant bien la former, la faire à son image. La digne bru d'Isabelle
+de Lancastre, Marguerite d'York, doit former à son tour Marie,
+grand'mère de Charles-Quint.</p>
<p>Louis XI, qui savait que ce mariage se brassait contre lui, armait en
-hâte; il fondait des canons, prenait des cloches pour en faire. Ce qui
-lui manquait le plus, c'était l'argent. On était épouvanté des
-monstrueuses sommes qu'il lui fallait pour préparer la guerre ou
+hâte; il fondait des canons, prenait des cloches pour en faire. Ce qui
+lui manquait le plus, c'était l'argent. On était épouvanté des
+monstrueuses sommes qu'il lui fallait pour préparer la guerre ou
acheter la paix, dans le royaume, hors du royaume. Le peuple, qui
n'avait pas bien su ce que les princes voulaient dire avec leur Bien
public<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>, ne le <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> comprit que trop quand il lui fallut payer
-les dons et gratifications, pensions, indemnités, qu'ils avaient
-extorqués. Les trésoriers du roi, sommés par lui de payer
-l'impossible, trouvèrent, au défaut d'argent, du courage, et lui
-dirent «qu'ils avaient ouï dire à Messieurs (c'étaient les Trente-six,
-nommés pour réformer l'État) <i>qu'il perdrait son peuple</i>, le fonds
-même d'où il tirait l'argent...; que la paroisse, qui payait jusque-là
-deux cents livres, allait être obligée d'en payer six cents; que cela
-ne se pouvait faire<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>!» Il ne s'arrêta point à cela et dit: «Il faut
-doubler, tripler les taxes sur les villes, et que la répartition
-s'étende au plat pays.» Le plat pays, les campagnes, c'étaient
-généralement les terres de l'Église, qui ne payait pas, et celles des
-seigneurs, à qui l'on payait.</p>
-
-<p>On ne peut se dissimuler une chose, c'est qu'il fallait périr, ou,
+les dons et gratifications, pensions, indemnités, qu'ils avaient
+extorqués. Les trésoriers du roi, sommés par lui de payer
+l'impossible, trouvèrent, au défaut d'argent, du courage, et lui
+dirent «qu'ils avaient ouï dire à Messieurs (c'étaient les Trente-six,
+nommés pour réformer l'État) <i>qu'il perdrait son peuple</i>, le fonds
+même d'où il tirait l'argent...; que la paroisse, qui payait jusque-là
+deux cents livres, allait être obligée d'en payer six cents; que cela
+ne se pouvait faire<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>!» Il ne s'arrêta point à cela et dit: «Il faut
+doubler, tripler les taxes sur les villes, et que la répartition
+s'étende au plat pays.» Le plat pays, les campagnes, c'étaient
+généralement les terres de l'Église, qui ne payait pas, et celles des
+seigneurs, à qui l'on payait.</p>
+
+<p>On ne peut se dissimuler une chose, c'est qu'il fallait périr, ou,
contre l'Angleterre, contre les maisons de Bourgogne et de Bretagne,
-acheter l'alliance des maisons de Bourbon, d'Anjou, d'Orléans, de
+acheter l'alliance des maisons de Bourbon, d'Anjou, d'Orléans, de
Saint-Pol.</p>
-<p>L'alliance des Bourbons, frères de l'évêque de Liége, était à bien
-haut prix. Elle impliquait une condition misérable et déshonorante,
-une honte terrible à boire: l'abandon des Liégeois. Et pourtant, sans
-cette alliance, point de Normandie, plus de France peut-être. La
-dernière guerre avait prouvé de reste qu'avec toute la vigueur
-<span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> et la célérité possibles le roi succomberait s'il avait à
-combattre à la fois le Midi et le Nord, que pour faire tête au Nord il
-lui fallait une alliance fixe avec le fief central<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>, le duché de
+<p>L'alliance des Bourbons, frères de l'évêque de Liége, était à bien
+haut prix. Elle impliquait une condition misérable et déshonorante,
+une honte terrible à boire: l'abandon des Liégeois. Et pourtant, sans
+cette alliance, point de Normandie, plus de France peut-être. La
+dernière guerre avait prouvé de reste qu'avec toute la vigueur
+<span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> et la célérité possibles le roi succomberait s'il avait à
+combattre à la fois le Midi et le Nord, que pour faire tête au Nord il
+lui fallait une alliance fixe avec le fief central<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>, le duché de
Bourbon.</p>
-<p>Grand fief, mais de tous les grands le moins dangereux n'étant pas une
-nation, une race à part, comme la Bretagne ou la Flandre, pas même une
-province, comme la Bourgogne, mais une agrégation tout artificielle
-des démembrements de diverses provinces, Berri, Bourgogne, Auvergne.
-Peu de cohésions dans le Bourbonnais; moins encore dans ce que le duc
-possédait au dehors (Auvergne, Beaujolais et Forez). Le roi ne
-craignait pas de lui confier, comme à son lieutenant, tous les pays du
-centre, sans contact avec l'étranger, la France dormante des grandes
-plaines (Berri, Sologne, Orléanais), la France sauvage et sans route
-des montagnes (Vélay et Vivarais, Limousin, Périgord, Quiercy,
+<p>Grand fief, mais de tous les grands le moins dangereux n'étant pas une
+nation, une race à part, comme la Bretagne ou la Flandre, pas même une
+province, comme la Bourgogne, mais une agrégation tout artificielle
+des démembrements de diverses provinces, Berri, Bourgogne, Auvergne.
+Peu de cohésions dans le Bourbonnais; moins encore dans ce que le duc
+possédait au dehors (Auvergne, Beaujolais et Forez). Le roi ne
+craignait pas de lui confier, comme à son lieutenant, tous les pays du
+centre, sans contact avec l'étranger, la France dormante des grandes
+plaines (Berri, Sologne, Orléanais), la France sauvage et sans route
+des montagnes (Vélay et Vivarais, Limousin, Périgord, Quiercy,
Rouergue). Si l'on ajoute le Languedoc, qu'il lui donna plus tard,
-c'était lui mettre entre les mains la moitié du royaume<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>.</p>
+c'était lui mettre entre les mains la moitié du royaume<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>.</p>
<p>Ce qui excuse un peu Louis XI d'une si excessive confiance, c'est
-d'abord que, par l'immensité d'un tel établissement, il s'assurait le
-duc, qui ne pouvait jamais rien espérer d'ailleurs qui en approchât.
+d'abord que, par l'immensité d'un tel établissement, il s'assurait le
+duc, qui ne pouvait jamais rien espérer d'ailleurs qui en approchât.
De plus, <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> on avait vu, et dans la Praguerie, et dans la
-dernière guerre, qu'un duc de Bourbon, même en Bourbonnais, ne tenait
+dernière guerre, qu'un duc de Bourbon, même en Bourbonnais, ne tenait
pas fortement au sol, comme un duc de Bretagne; par deux fois il avait
-été en un moment dépouillé de tout; il pouvait grandir, sans être plus
+été en un moment dépouillé de tout; il pouvait grandir, sans être plus
fort, n'ayant de racine nulle part.</p>
-<p>Personnellement aussi, Jean de Bourbon rassurait le roi<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>. Il était
-sans enfant, sans intérêt d'avenir. Il avait des frères, il est vrai,
-des s&oelig;urs, que Philippe le Bon avait élevés et avancés, comme ses
+<p>Personnellement aussi, Jean de Bourbon rassurait le roi<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>. Il était
+sans enfant, sans intérêt d'avenir. Il avait des frères, il est vrai,
+des s&oelig;urs, que Philippe le Bon avait élevés et avancés, comme ses
enfants. Mais justement parce que la maison de Bourgogne avait fait
-beaucoup pour eux, parce qu'ils en avaient tiré ce qu'ils pouvaient
-tirer, ils regardaient désormais vers le roi. C'était beaucoup sans
-doute pour Charles de Bourbon d'être archevêque de Lyon, légat
+beaucoup pour eux, parce qu'ils en avaient tiré ce qu'ils pouvaient
+tirer, ils regardaient désormais vers le roi. C'était beaucoup sans
+doute pour Charles de Bourbon d'être archevêque de Lyon, légat
d'Avignon; mais si le roi le faisait cardinal! Louis de Bourbon
-devait, il est vrai, à Philippe le Bon le titre d'évêque de Liége;
-mais pour qu'il en eût la réalité, pour qu'il rentrât dans Liége, il
-fallait que le roi ne défendît point les Liégeois. Le roi fit le
-bâtard de Bourbon amiral de France, capitaine d'Honfleur, lui donna
-une de ses filles, avec beaucoup de bien;&mdash;fille bâtarde, mais il y en
-avait de légitimes; l'aînée, Anne de France, était toujours un enjeu
-des traités, on lui faisait épouser à deux ans, tantôt le fils du duc
-de Calabre, tantôt celui du duc de <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> Bourgogne; on prévoyait
-sans peine que ces mariages par écrit en resteraient là; que, si le
-roi prenait un gendre, il le prendrait petit, une créature docile et
-prête à tout, comme pouvait être Pierre de Beaujeu, le cadet de
-Bourbon. Ce cadet se donna à Louis XI, le servit en ses plus rudes
-affaires, jusqu'à la mort et au delà, dans sa fille Anne, autre Louis
-XI, dont Pierre fut moins l'époux que l'humble serviteur.</p>
-
-<p>Le roi rallia ainsi à lui d'une manière durable toute la maison de
-Bourbon. Pour celles d'Anjou et d'Orléans, il les divisa.</p>
-
-<p>Le fils de René d'Anjou, Jean de Calabre, alors comme toujours, avait
-besoin d'argent. Ce héros de roman, ayant manqué la France et
+devait, il est vrai, à Philippe le Bon le titre d'évêque de Liége;
+mais pour qu'il en eût la réalité, pour qu'il rentrât dans Liége, il
+fallait que le roi ne défendît point les Liégeois. Le roi fit le
+bâtard de Bourbon amiral de France, capitaine d'Honfleur, lui donna
+une de ses filles, avec beaucoup de bien;&mdash;fille bâtarde, mais il y en
+avait de légitimes; l'aînée, Anne de France, était toujours un enjeu
+des traités, on lui faisait épouser à deux ans, tantôt le fils du duc
+de Calabre, tantôt celui du duc de <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> Bourgogne; on prévoyait
+sans peine que ces mariages par écrit en resteraient là; que, si le
+roi prenait un gendre, il le prendrait petit, une créature docile et
+prête à tout, comme pouvait être Pierre de Beaujeu, le cadet de
+Bourbon. Ce cadet se donna à Louis XI, le servit en ses plus rudes
+affaires, jusqu'à la mort et au delà, dans sa fille Anne, autre Louis
+XI, dont Pierre fut moins l'époux que l'humble serviteur.</p>
+
+<p>Le roi rallia ainsi à lui d'une manière durable toute la maison de
+Bourbon. Pour celles d'Anjou et d'Orléans, il les divisa.</p>
+
+<p>Le fils de René d'Anjou, Jean de Calabre, alors comme toujours, avait
+besoin d'argent. Ce héros de roman, ayant manqué la France et
l'Italie, se tournait vers l'Espagne pour y chercher son aventure. Les
Catalans le voulaient pour leur roi, pour roi d'Aragon<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>. Louis XI,
-le voyant dans ce besoin et cette espérance, lui envoie vingt mille
-livres d'abord, puis cent mille, un à-compte sur la dot de sa fille.
-Au fond, sous couleur de dot, c'était un salaire; il fallait qu'à ce
-prix Jean de Calabre se chargeât du triste office d'aller en Bretagne
-réclamer, prendre au corps le frère du roi; celui-ci n'était pas fâché
-que le renommé chevalier se montrât aux Bretons comme recors ou
+le voyant dans ce besoin et cette espérance, lui envoie vingt mille
+livres d'abord, puis cent mille, un à-compte sur la dot de sa fille.
+Au fond, sous couleur de dot, c'était un salaire; il fallait qu'à ce
+prix Jean de Calabre se chargeât du triste office d'aller en Bretagne
+réclamer, prendre au corps le frère du roi; celui-ci n'était pas fâché
+que le renommé chevalier se montrât aux Bretons comme recors ou
sergent royal.</p>
-<p>Quant à la maison d'Orléans, le roi détacha de ses intérêts le
-glorieux bâtard, le vieux Dunois, dont il maria le fils à une de ses
-nièces de Savoie. Le nom du <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> vieillard donnait beaucoup d'éclat
-à la commission des Trente-six, qui, sous sa présidence, devaient
-réformer le royaume. Le roi les convoqua lui-même en juillet. Les
-choses avaient tellement changé en un an que cette machine inventée
+<p>Quant à la maison d'Orléans, le roi détacha de ses intérêts le
+glorieux bâtard, le vieux Dunois, dont il maria le fils à une de ses
+nièces de Savoie. Le nom du <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> vieillard donnait beaucoup d'éclat
+à la commission des Trente-six, qui, sous sa présidence, devaient
+réformer le royaume. Le roi les convoqua lui-même en juillet. Les
+choses avaient tellement changé en un an que cette machine inventée
contre lui devenait maintenant une arme dans sa main. Il s'en servit
-comme d'une ombre d'États qu'il faisait parler à son gré, donnant leur
+comme d'une ombre d'États qu'il faisait parler à son gré, donnant leur
voix pour la voix du royaume.</p>
-<p>C'était beaucoup d'avoir ramené si vite tant d'ennemis. Restait le
-plus difficile de tous, le général même de la ligue, celui qui avait
-conduit les Bourguignons jusqu'à Paris, qui les avait fait persister
-jusqu'à Montlhéry, qui s'était fait faire par le roi connétable de
-France. Le roi, si durement humilié par lui, se prit pour lui d'une
-grande passion; il n'eût plus de repos qu'il ne l'eût acquis.</p>
+<p>C'était beaucoup d'avoir ramené si vite tant d'ennemis. Restait le
+plus difficile de tous, le général même de la ligue, celui qui avait
+conduit les Bourguignons jusqu'à Paris, qui les avait fait persister
+jusqu'à Montlhéry, qui s'était fait faire par le roi connétable de
+France. Le roi, si durement humilié par lui, se prit pour lui d'une
+grande passion; il n'eût plus de repos qu'il ne l'eût acquis.</p>
-<p>Saint-Pol, devenu ici connétable, mais de longue date établi de
-l'autre côté, ayant son bien et ses enfants chez le duc, et une nièce
-reine d'Angleterre, devait y regarder avant d'écouter le roi. Il était
+<p>Saint-Pol, devenu ici connétable, mais de longue date établi de
+l'autre côté, ayant son bien et ses enfants chez le duc, et une nièce
+reine d'Angleterre, devait y regarder avant d'écouter le roi. Il était
comme ami d'enfance pour le comte de Charolais, il avait sa confiance,
-l'avait toujours mené; il semblait peu probable qu'un tel homme
-tournât... Il tourna, s'il faut le dire, parce qu'il fut amoureux; il
-l'était de la belle-s&oelig;ur du duc de Bourgogne, s&oelig;ur du duc de
-Bourbon, épris de la demoiselle, plus épris du sang royal, d'une si
-haute parenté. L'amoureux avait cinquante ans, du reste grand air,
+l'avait toujours mené; il semblait peu probable qu'un tel homme
+tournât... Il tourna, s'il faut le dire, parce qu'il fut amoureux; il
+l'était de la belle-s&oelig;ur du duc de Bourgogne, s&oelig;ur du duc de
+Bourbon, épris de la demoiselle, plus épris du sang royal, d'une si
+haute parenté. L'amoureux avait cinquante ans, du reste grand air,
haute mine, faste royal, un grand luxe d'habits, au-dessus de tous les
-hommes du temps. Avec tout cela, il n'était plus jeune, il avait un
-jeune fils. Elle eût aimé Saint-Pol pour beau-père. Il réclamait
-<span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> l'appui du comte de Charolais, qui n'aidait que faiblement à
-la chose, trouvant sans doute que son ami, à peine connétable, voulait
+hommes du temps. Avec tout cela, il n'était plus jeune, il avait un
+jeune fils. Elle eût aimé Saint-Pol pour beau-père. Il réclamait
+<span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> l'appui du comte de Charolais, qui n'aidait que faiblement à
+la chose, trouvant sans doute que son ami, à peine connétable, voulait
monter bien vite.</p>
-<p>Dans ce moment où Saint-Pol, mortifié, s'apercevait qu'il avait
-cinquante ans, voici venir à lui le roi, les bras ouverts, qui l'aime,
+<p>Dans ce moment où Saint-Pol, mortifié, s'apercevait qu'il avait
+cinquante ans, voici venir à lui le roi, les bras ouverts, qui l'aime,
et veut le marier, et non-seulement lui, mais son fils et sa fille. Il
-donne au père, au fils, ses jeunes nièces de Savoie; la fille de
-Saint-Pol épousera le frère des deux nièces, le neveu du roi<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>.
-Voilà toute la famille placée, alliée au même degré que le roi à la
+donne au père, au fils, ses jeunes nièces de Savoie; la fille de
+Saint-Pol épousera le frère des deux nièces, le neveu du roi<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>.
+Voilà toute la famille placée, alliée au même degré que le roi à la
maison souveraine de Savoie et de Chypre.</p>
-<p>Le roi avait un si violent désir d'avoir Saint-Pol, qu'il lui promit
+<p>Le roi avait un si violent désir d'avoir Saint-Pol, qu'il lui promit
la succession d'un prince du sang qui vivait encore, de son oncle, le
comte d'Eu. Il le fortifia en Picardie, lui donnant Guise; il
-l'établit en Normandie, confiant à cet ennemi, à peine réconcilié, les
-clefs de Rouen<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>, le faisant capitaine de Rouen, tout à l'heure
+l'établit en Normandie, confiant à cet ennemi, à peine réconcilié, les
+clefs de Rouen<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>, le faisant capitaine de Rouen, tout à l'heure
gouverneur de la Normandie.</p>
-<p>Ce grand établissement de Saint-Pol signifiait une chose, c'est que le
+<p>Ce grand établissement de Saint-Pol signifiait une chose, c'est que le
roi, ayant repris la Normandie, voulait reprendre la Picardie. Le
-comte de Charolais faisait semblant de rire; au fond, il était
-furieux. La Picardie pouvait lui échapper. Les villes de la Somme
-regrettaient déjà de ne plus être villes royales<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>. Combien <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span>
-plus y eurent-elles regret, lorsque le comte, ne sachant où prendre de
-l'argent pour sa guerre de Liége, rétablit la gabelle, ce dur impôt du
-sel qu'il venait d'abolir, qu'il avait promis de ne rétablir jamais.</p>
-
-<p>Tout était à recommencer du côté des Liégeois. Le glorieux traité que
-tout le monde célébrait devenait ridicule, n'étant en rien exécuté. À
+comte de Charolais faisait semblant de rire; au fond, il était
+furieux. La Picardie pouvait lui échapper. Les villes de la Somme
+regrettaient déjà de ne plus être villes royales<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>. Combien <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span>
+plus y eurent-elles regret, lorsque le comte, ne sachant où prendre de
+l'argent pour sa guerre de Liége, rétablit la gabelle, ce dur impôt du
+sel qu'il venait d'abolir, qu'il avait promis de ne rétablir jamais.</p>
+
+<p>Tout était à recommencer du côté des Liégeois. Le glorieux traité que
+tout le monde célébrait devenait ridicule, n'étant en rien exécuté. À
grand'peine, par instance et menace, on obtint ce qui couvrait au
-moins l'orgueil: l'amende honorable. Elle se fit à Bruxelles, devant
-l'hôtel de ville, le vieux duc étant au balcon. L'un des envoyés,
-celui du chapitre, le pria «de faire qu'il y eût bonne paix,
-spécialement entre le seigneur Charles son fils <i>et les gens de
-Dinant</i>.» À quoi le chancelier répondit: «Monseigneur accepte la
-soumission de ceux qui se présentent; pour ceux qui font défaut, il
-poursuivra son droit.»</p>
-
-<p>Pour le poursuivre, il fallait une armée. Il fallait remettre en selle
+moins l'orgueil: l'amende honorable. Elle se fit à Bruxelles, devant
+l'hôtel de ville, le vieux duc étant au balcon. L'un des envoyés,
+celui du chapitre, le pria «de faire qu'il y eût bonne paix,
+spécialement entre le seigneur Charles son fils <i>et les gens de
+Dinant</i>.» À quoi le chancelier répondit: «Monseigneur accepte la
+soumission de ceux qui se présentent; pour ceux qui font défaut, il
+poursuivra son droit.»</p>
+
+<p>Pour le poursuivre, il fallait une armée. Il fallait remettre en selle
la pesante gendarmerie, tirer du coin du feu des gens encore tout
engourdis d'une campagne d'hiver, des gens qui la plupart ne devaient
-que quarante jours de service féodal et qu'on avait tenus neuf mois
+que quarante jours de service féodal et qu'on avait tenus neuf mois
sous le harnais sans les payer, parfois sans les nourrir. Ils
-n'avaient pas eu le tiers de ce qu'on leur devait. Tel, renvoyé de
-l'un à l'autre, reçut quelque chose, à titre d'aumône, «en
-considération de sa pauvreté<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>.»</p>
-
-<p>À moins de frais et d'embarras, l'ennemi, qui n'avait <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> ni feu
-ni foyer, s'était mis en campagne. Au premier chant de l'alouette, les
-enfants de la <i>Verte tente</i><a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a> couraient déjà les champs, pillaient,
-brûlaient, mettant leur joie à désespérer, s'ils pouvaient, «le vieux
-monnart de duc et son fils Charlotteau.»</p>
-
-<p>Il fallut endurer cela jusqu'en juillet, et alors même il n'y avait
-rien de prêt. Le duc, profondément blessé, devenait de plus en plus
+n'avaient pas eu le tiers de ce qu'on leur devait. Tel, renvoyé de
+l'un à l'autre, reçut quelque chose, à titre d'aumône, «en
+considération de sa pauvreté<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>.»</p>
+
+<p>À moins de frais et d'embarras, l'ennemi, qui n'avait <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> ni feu
+ni foyer, s'était mis en campagne. Au premier chant de l'alouette, les
+enfants de la <i>Verte tente</i><a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a> couraient déjà les champs, pillaient,
+brûlaient, mettant leur joie à désespérer, s'ils pouvaient, «le vieux
+monnart de duc et son fils Charlotteau.»</p>
+
+<p>Il fallut endurer cela jusqu'en juillet, et alors même il n'y avait
+rien de prêt. Le duc, profondément blessé, devenait de plus en plus
sombre. Il ne manquait pas de gens autour de lui pour l'aigrir. Un
-jour qu'il se mettait à table, il ne voit pas ses mets accoutumés; il
-mande les gens de sa dépense: «Voulez-vous donc me tenir en
-tutelle?&mdash;Monseigneur, les médecins défendent...» Alors, s'adressant
-aux seigneurs qui sont là: «Mes gens d'armes partent-ils donc
-enfin?&mdash;Monseigneur, petite est l'apparence; ils ont été si mal payés
-qu'ils ont peur de venir; ce sont des gens ruinés, leurs habits sont
-en pièces, il faut que les capitaines les rhabillent.» Le duc entra
-dans une grande colère: «J'ai pourtant tiré de mon trésor deux cent
+jour qu'il se mettait à table, il ne voit pas ses mets accoutumés; il
+mande les gens de sa dépense: «Voulez-vous donc me tenir en
+tutelle?&mdash;Monseigneur, les médecins défendent...» Alors, s'adressant
+aux seigneurs qui sont là: «Mes gens d'armes partent-ils donc
+enfin?&mdash;Monseigneur, petite est l'apparence; ils ont été si mal payés
+qu'ils ont peur de venir; ce sont des gens ruinés, leurs habits sont
+en pièces, il faut que les capitaines les rhabillent.» Le duc entra
+dans une grande colère: «J'ai pourtant tiré de mon trésor deux cent
mille couronnes d'or. Il faudra donc que je paye mes gens d'armes
-moi-même!... Suis-je donc mis en oubli?» En disant cela, il renversa
-la table et tout ce qui était dessus, sa bouche se tordit, il fut
-frappé d'apoplexie, on croyait qu'il allait mourir... Il se remit
-pourtant un peu, et fit écrire partout que chacun fût prêt, «sous
-peine de la hart.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> La menace agit. On savait que le comte de Charolais était
-homme à la mettre à effet. Pour moins, on lui avait vu tuer un homme
+moi-même!... Suis-je donc mis en oubli?» En disant cela, il renversa
+la table et tout ce qui était dessus, sa bouche se tordit, il fut
+frappé d'apoplexie, on croyait qu'il allait mourir... Il se remit
+pourtant un peu, et fit écrire partout que chacun fût prêt, «sous
+peine de la hart.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> La menace agit. On savait que le comte de Charolais était
+homme à la mettre à effet. Pour moins, on lui avait vu tuer un homme
(un archer qu'il trouva mal en ordre dans une revue). Tout le monde
craignait sa violence, les grands comme les petits. Ici surtout, dans
-une guerre dont le père et le fils faisaient une affaire d'honneur,
-une querelle personnelle, il y eût eu danger à rester chez soi.</p>
+une guerre dont le père et le fils faisaient une affaire d'honneur,
+une querelle personnelle, il y eût eu danger à rester chez soi.</p>
<p>Tous vinrent; il y eut trente mille hommes. Les Flamands, de bon
-c&oelig;ur, rendirent à leur vieux seigneur le dernier service féodal
-dans une guerre wallonne. Les Wallons eux-mêmes du Hainaut, les nobles
-du pays de Liége, ne se faisaient aucun scrupule de concourir au
-châtiment de la ville maudite. La noblesse et les milices de Picardie
-furent amenées par Saint-Pol; marié par le roi le 1<sup>er</sup> août, il se
-trouva le 15 à l'armée de Namur, avec toute sa famille, ses frères et
+c&oelig;ur, rendirent à leur vieux seigneur le dernier service féodal
+dans une guerre wallonne. Les Wallons eux-mêmes du Hainaut, les nobles
+du pays de Liége, ne se faisaient aucun scrupule de concourir au
+châtiment de la ville maudite. La noblesse et les milices de Picardie
+furent amenées par Saint-Pol; marié par le roi le 1<sup>er</sup> août, il se
+trouva le 15 à l'armée de Namur, avec toute sa famille, ses frères et
ses enfants.</p>
<p>Le comte de Charolais venait d'apprendre, avec le mariage de
-Saint-Pol, trois nouvelles du même jour, non moins fâcheuses, trois
-traités du roi avec les maisons de Bourbon, d'Anjou et de Savoie. En
-partant de Namur, il donna cours à sa colère, écrivant au roi une
-lettre furieuse, où il l'accusait d'appeler l'Anglais, de lui offrir
+Saint-Pol, trois nouvelles du même jour, non moins fâcheuses, trois
+traités du roi avec les maisons de Bourbon, d'Anjou et de Savoie. En
+partant de Namur, il donna cours à sa colère, écrivant au roi une
+lettre furieuse, où il l'accusait d'appeler l'Anglais, de lui offrir
Rouen, Dieppe, Abbeville<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>...</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> Toute cette fureur contre le roi allait tomber sur Dinant. Il
-y avait pourtant, en bonne justice, une question dont il eût fallu
-avant tout s'enquérir. Ceux qu'on allait punir, étaient-ce bien ceux
-qui avaient péché? N'y avait-il pas plusieurs villes en une ville? La
-vraie Dinant n'était-elle pas innocente? Lorsque dans un même homme
-nous trouvons si souvent l'<i>homme double</i> (et multiple!), était-il
-juste d'attribuer l'unité d'une personne à une ville, à un peuple?</p>
-
-<p>Pourquoi Dinant était-elle Dinant pour tout le monde? Par ses batteurs
-en cuivre, par ce qu'on appelait le <i>bon métier de la batterie</i>. Ce
-métier avait fait la ville et la constituait; le reste des habitants,
-quelque nombreux qu'il fût, était un accessoire, une foule attirée par
-le succès et le profit. Il y avait, comme partout, des bourgeois, des
+y avait pourtant, en bonne justice, une question dont il eût fallu
+avant tout s'enquérir. Ceux qu'on allait punir, étaient-ce bien ceux
+qui avaient péché? N'y avait-il pas plusieurs villes en une ville? La
+vraie Dinant n'était-elle pas innocente? Lorsque dans un même homme
+nous trouvons si souvent l'<i>homme double</i> (et multiple!), était-il
+juste d'attribuer l'unité d'une personne à une ville, à un peuple?</p>
+
+<p>Pourquoi Dinant était-elle Dinant pour tout le monde? Par ses batteurs
+en cuivre, par ce qu'on appelait le <i>bon métier de la batterie</i>. Ce
+métier avait fait la ville et la constituait; le reste des habitants,
+quelque nombreux qu'il fût, était un accessoire, une foule attirée par
+le succès et le profit. Il y avait, comme partout, des bourgeois, des
petits marchands qui pouvaient aller et venir, vivre ailleurs. Mais
-les batteurs en cuivre devaient, quoi qu'il pût arriver, vivre là,
-mourir là; ils y étaient fixés, non-seulement par leur lourd matériel
-d'ustensiles, grossi de père en fils, mais par la renommée de leurs
-fonds, achalandés depuis des siècles, enfin par une tradition d'art,
-unique, qui n'a point survécu. Ceux qui ont vu les fonts baptismaux de
-Liége et les chandeliers de Tongres se garderont bien de comparer les
-<i>dinandiers</i> qui ont fait ces chefs-d'&oelig;uvre à nos chaudronniers
+les batteurs en cuivre devaient, quoi qu'il pût arriver, vivre là,
+mourir là; ils y étaient fixés, non-seulement par leur lourd matériel
+d'ustensiles, grossi de père en fils, mais par la renommée de leurs
+fonds, achalandés depuis des siècles, enfin par une tradition d'art,
+unique, qui n'a point survécu. Ceux qui ont vu les fonts baptismaux de
+Liége et les chandeliers de Tongres se garderont bien de comparer les
+<i>dinandiers</i> qui ont fait ces chefs-d'&oelig;uvre à nos chaudronniers
d'Auvergne et de Forez. Dans les mains des premiers, la batterie du
cuivre fut un art qui le disputait au grand art de la fonte. Dans les
-ouvrages de fonte, on sent souvent, à une certaine rigidité, qu'il y a
-eu un intermédiaire inerte entre l'artiste et le métal. Dans la
-batterie, la forme naissait immédiatement <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> sous la main
+ouvrages de fonte, on sent souvent, à une certaine rigidité, qu'il y a
+eu un intermédiaire inerte entre l'artiste et le métal. Dans la
+batterie, la forme naissait immédiatement <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> sous la main
humaine<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>, sous un marteau vivant comme elle, un marteau qui, dans
-sa lutte contre le dur métal, devait rester fidèle à l'art, battre
+sa lutte contre le dur métal, devait rester fidèle à l'art, battre
juste, tout en battant fort; les fautes en ce genre de travail, une
-fois imprimées du fer au cuivre, ne sont guère réparables.</p>
-
-<p>Ces dinandiers devaient être les plus patients des hommes, une race
-laborieuse et sédentaire. Ce n'étaient pas eux, à coup sûr, qui
-avaient compromis la ville. Pas davantage les bourgeois propriétaires.
-Je doute même que les excès dussent être imputés aux maîtres des
-petits métiers, qui faisaient le troisième membre de la cité. De
-telles espiègleries, selon toute apparence, n'étaient autre chose que
+fois imprimées du fer au cuivre, ne sont guère réparables.</p>
+
+<p>Ces dinandiers devaient être les plus patients des hommes, une race
+laborieuse et sédentaire. Ce n'étaient pas eux, à coup sûr, qui
+avaient compromis la ville. Pas davantage les bourgeois propriétaires.
+Je doute même que les excès dussent être imputés aux maîtres des
+petits métiers, qui faisaient le troisième membre de la cité. De
+telles espiègleries, selon toute apparence, n'étaient autre chose que
des farces de compagnons ou d'apprentis. Cette jeunesse turbulente
-était d'autant plus hardie qu'en bonne partie elle n'était pas du
-lieu, mais flottante, engagée temporairement, selon le besoin de la
-fabrication<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>. Légers de <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> bagage et plus légers de tête, ces
-garçons étaient toujours prêts à lever le pied. Peut-être, enfin, les
-choses les plus hardies furent-elles l'&oelig;uvre voulue et calculée des
-meneurs gagés de la France ou des bannis errants sur la frontière.</p>
-
-<p>Dans l'origine, les gens paisibles crurent sauver la ville en arrêtant
-les cinq ou six qu'on désignait le plus. Un d'eux, qu'on menait en
-prison, ayant crié: «À l'aide! aux franchises violées!» la foule
-s'émut, brisa la prison et faillit tuer les magistrats. Ceux-ci, qui
-avaient à leur tête un homme intrépide, Jean Guérin, ne s'effrayèrent
-pas; ils assemblèrent le peuple, et d'un mot le ramenèrent au respect
-de la loi: «Quant aux fugitifs, nous ne les retiendrions pas d'un fil
-de soie; mais nous nous en prenons à ceux qui ont forcé les prisons de
-la cité.» Sur ce mot, plusieurs de ceux qui avaient délivré les
-coupables coururent après, les reprirent, les remirent eux-mêmes en
+était d'autant plus hardie qu'en bonne partie elle n'était pas du
+lieu, mais flottante, engagée temporairement, selon le besoin de la
+fabrication<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>. Légers de <span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> bagage et plus légers de tête, ces
+garçons étaient toujours prêts à lever le pied. Peut-être, enfin, les
+choses les plus hardies furent-elles l'&oelig;uvre voulue et calculée des
+meneurs gagés de la France ou des bannis errants sur la frontière.</p>
+
+<p>Dans l'origine, les gens paisibles crurent sauver la ville en arrêtant
+les cinq ou six qu'on désignait le plus. Un d'eux, qu'on menait en
+prison, ayant crié: «À l'aide! aux franchises violées!» la foule
+s'émut, brisa la prison et faillit tuer les magistrats. Ceux-ci, qui
+avaient à leur tête un homme intrépide, Jean Guérin, ne s'effrayèrent
+pas; ils assemblèrent le peuple, et d'un mot le ramenèrent au respect
+de la loi: «Quant aux fugitifs, nous ne les retiendrions pas d'un fil
+de soie; mais nous nous en prenons à ceux qui ont forcé les prisons de
+la cité.» Sur ce mot, plusieurs de ceux qui avaient délivré les
+coupables coururent après, les reprirent, les remirent eux-mêmes en
prison<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>.</p>
<p>Justice devait se faire. Mais pouvait-elle se faire par un souverain
-étranger, à qui la ville eût livré, non les prisonniers seulement,
-mais elle-même, son plus précieux droit, son épée de justice.</p>
-
-<p>Cette terrible question fut discutée par le petit peuple, si près de
-périr, avec une gravité digne d'une grande nation, digne d'un
-meilleur sort<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. Mais bientôt <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> il n'y eut plus à délibérer.
-La ville ne fut plus elle-même, envahie qu'elle était par un peuple
-d'étrangers. Un matin, voilà tout le flot des pillards, des bandits,
+étranger, à qui la ville eût livré, non les prisonniers seulement,
+mais elle-même, son plus précieux droit, son épée de justice.</p>
+
+<p>Cette terrible question fut discutée par le petit peuple, si près de
+périr, avec une gravité digne d'une grande nation, digne d'un
+meilleur sort<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. Mais bientôt <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> il n'y eut plus à délibérer.
+La ville ne fut plus elle-même, envahie qu'elle était par un peuple
+d'étrangers. Un matin, voilà tout le flot des pillards, des bandits,
qui remonte la Meuse, et qui, de Loss en Huy, de Huy en Dinant, de
-plus en plus grossi d'écume, vient finalement s'engouffrer là.</p>
+plus en plus grossi d'écume, vient finalement s'engouffrer là.</p>
-<p>Comment ce peuple de sauvages, sans loi, sans patrie, s'était-il
-formé? Nous devons l'expliquer, d'autant plus que c'est justement leur
-présence à Dinant, leurs ravages dans les environs, qui mirent tout le
+<p>Comment ce peuple de sauvages, sans loi, sans patrie, s'était-il
+formé? Nous devons l'expliquer, d'autant plus que c'est justement leur
+présence à Dinant, leurs ravages dans les environs, qui mirent tout le
monde contre elle et firent de cette guerre une sorte de croisade.</p>
-<p>De longue date, la violence des révolutions politiques avait peuplé de
-bannis les campagnes et les forêts. Chassés une fois, ils ne
-rentraient guère, parce que, leurs biens étant partagés ou vendus, il
-y avait trop de gens intéressés à leur fermer la porte. Beaucoup,
-plutôt que d'aller chercher fortune au loin, erraient dans le pays.
-Les déserts du Limbourg, du Luxembourg, du Liégeois, les <i>sept forêts
-d'Ardennes</i>, les cachaient aisément; ils menaient sous les arbres la
+<p>De longue date, la violence des révolutions politiques avait peuplé de
+bannis les campagnes et les forêts. Chassés une fois, ils ne
+rentraient guère, parce que, leurs biens étant partagés ou vendus, il
+y avait trop de gens intéressés à leur fermer la porte. Beaucoup,
+plutôt que d'aller chercher fortune au loin, erraient dans le pays.
+Les déserts du Limbourg, du Luxembourg, du Liégeois, les <i>sept forêts
+d'Ardennes</i>, les cachaient aisément; ils menaient sous les arbres la
vie des charbonniers; seulement, quand la saison devenait trop dure,
-<span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> ils rôdaient autour des villages, demandaient ou prenaient.
+<span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> ils rôdaient autour des villages, demandaient ou prenaient.
Cette vie si rude, mais libre et vagabonde, tentait beaucoup de gens;
-l'instinct de vague liberté<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a> gagnait de plus en plus, dans un pays
-où l'autorité elle-même avait supprimé le culte et la loi. Il gagnait
+l'instinct de vague liberté<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a> gagnait de plus en plus, dans un pays
+où l'autorité elle-même avait supprimé le culte et la loi. Il gagnait
l'ouvrier, l'apprenti, l'enfant, de proche en proche. Ceux qui
-commencèrent à courir le pays, quand l'évêque retira ses juges, et qui
-s'amusaient à juger, étaient des garçons de dix-huit ou vingt ans; ils
+commencèrent à courir le pays, quand l'évêque retira ses juges, et qui
+s'amusaient à juger, étaient des garçons de dix-huit ou vingt ans; ils
portaient au bras, au bonnet, au drapeau, une figure de sauvage.</p>
-<p>Beaucoup d'hommes, se lassant de traîner dans les villes une vie
-ennuyeuse, laissaient leurs ménages, couraient les bois. Mais la
-femme, quelle que soit sa misère, ne s'en va pas ainsi, elle reste,
-quoi qu'il arrive, avec les enfants. Les Liégeoises, dans cet abandon,
-montraient beaucoup d'énergie; n'ayant, par le droit du pays, que
-<i>Dieu et leur fuseau</i><a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>, elles prenaient, au défaut du fuseau, les
-travaux que laissaient les hommes; elles leur succédaient aussi sur la
-place, s'intéressaient autant et plus qu'eux aux affaires publiques.
-Beaucoup de femmes marquèrent dans les révolutions, celle de Raes
-entre autres. Tout le monde à Liége, les femmes comme les hommes,
-connaissait les révolutions antérieures; on lisait le soir les
+<p>Beaucoup d'hommes, se lassant de traîner dans les villes une vie
+ennuyeuse, laissaient leurs ménages, couraient les bois. Mais la
+femme, quelle que soit sa misère, ne s'en va pas ainsi, elle reste,
+quoi qu'il arrive, avec les enfants. Les Liégeoises, dans cet abandon,
+montraient beaucoup d'énergie; n'ayant, par le droit du pays, que
+<i>Dieu et leur fuseau</i><a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>, elles prenaient, au défaut du fuseau, les
+travaux que laissaient les hommes; elles leur succédaient aussi sur la
+place, s'intéressaient autant et plus qu'eux aux affaires publiques.
+Beaucoup de femmes marquèrent dans les révolutions, celle de Raes
+entre autres. Tout le monde à Liége, les femmes comme les hommes,
+connaissait les révolutions antérieures; on lisait le soir les
chroniques <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> en famille<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>, Jean Lebel, Jean d'Outremeuse; la
-mère et l'enfant savaient par <i>c&oelig;ur</i> ces vieilles bibles politiques
-de la cité.</p>
+mère et l'enfant savaient par <i>c&oelig;ur</i> ces vieilles bibles politiques
+de la cité.</p>
-<p>L'enfant marchait à peine qu'il courait à la place. Il y déployait
-l'étrange précocité française pour la parole et la bataille. Après la
+<p>L'enfant marchait à peine qu'il courait à la place. Il y déployait
+l'étrange précocité française pour la parole et la bataille. Après la
<i>pitieuse paix</i>, lorsque les hommes se taisaient, les enfants se
-mirent à parler<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>, personne n'osait plus nommer ni Bade ni Bourbon;
-les enfants crièrent hardiment <i>Bade</i>, ils relevèrent ses images; ils
+mirent à parler<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a>, personne n'osait plus nommer ni Bade ni Bourbon;
+les enfants crièrent hardiment <i>Bade</i>, ils relevèrent ses images; ils
semblaient vouloir prendre en main le gouvernement; les hommes et les
-jeunes gens ayant gouverné, les enfants prétendaient avoir aussi leur
+jeunes gens ayant gouverné, les enfants prétendaient avoir aussi leur
tour.</p>
-<p>Les Liégeois finirent par s'en alarmer. Ne pouvant contenir ces petits
-tyrans, on s'adressa à leurs parents pour les obliger d'abdiquer.
-C'était chose bizarre, effrayante en effet, de voir le mouvement, au
-lieu de rester à la surface, descendre toujours et gagner... atteindre
-le fond de la société, la famille elle-même.</p>
+<p>Les Liégeois finirent par s'en alarmer. Ne pouvant contenir ces petits
+tyrans, on s'adressa à leurs parents pour les obliger d'abdiquer.
+C'était chose bizarre, effrayante en effet, de voir le mouvement, au
+lieu de rester à la surface, descendre toujours et gagner... atteindre
+le fond de la société, la famille elle-même.</p>
-<p>Si les Liégeois eurent peur de ce profond bouleversement, combien plus
-leurs voisins! lorsque surtout ils virent, après l'amende honorable de
-Liége, tout ce qu'il y avait de gens compromis quitter les villes,
+<p>Si les Liégeois eurent peur de ce profond bouleversement, combien plus
+leurs voisins! lorsque surtout ils virent, après l'amende honorable de
+Liége, tout ce qu'il y avait de gens compromis quitter les villes,
aller grossir les bandes de la Verte tente, tout ce peuple sauvage
prendre Dinant pour repaire et pour fort... Ne pouvant bien
-s'expliquer l'apparition de ce phénomène, <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> on était disposé à y
-voir une <i>manie</i> diabolique ou une malédiction de Dieu. La ville était
-excommuniée; le duc en avait la bulle et l'avait fait afficher
-partout. Le grave historien du temps affirme que si le roi eût secouru
-«cette vilenaille» condamnée des princes de l'Église, il aurait mis
-contre lui la noblesse même de France<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>.</p>
-
-<p>Les terribles hôtes de Dinant, non contents de piller et brûler tout
-autour, arrangèrent une farce outrageuse qui devait irriter encore le
+s'expliquer l'apparition de ce phénomène, <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> on était disposé à y
+voir une <i>manie</i> diabolique ou une malédiction de Dieu. La ville était
+excommuniée; le duc en avait la bulle et l'avait fait afficher
+partout. Le grave historien du temps affirme que si le roi eût secouru
+«cette vilenaille» condamnée des princes de l'Église, il aurait mis
+contre lui la noblesse même de France<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>.</p>
+
+<p>Les terribles hôtes de Dinant, non contents de piller et brûler tout
+autour, arrangèrent une farce outrageuse qui devait irriter encore le
duc contre la ville et la perdre sans ressource. Sur un bourbier plein
-de crapauds (en dérision des Pays-Bas et du roi des eaux sales?), ils
-établirent une effigie du duc, ducalement habillé aux armes de
-Philippe le Bon; et ils criaient: «Le voilà, le trône du grand
-crapaud!» Le duc et le comte l'apprirent; ils jurèrent que s'ils
+de crapauds (en dérision des Pays-Bas et du roi des eaux sales?), ils
+établirent une effigie du duc, ducalement habillé aux armes de
+Philippe le Bon; et ils criaient: «Le voilà, le trône du grand
+crapaud!» Le duc et le comte l'apprirent; ils jurèrent que s'ils
prenaient la ville, ils en feraient exemple, comme on faisait aux
-temps anciens, la détruisant et labourant la place, y semant le sel et
+temps anciens, la détruisant et labourant la place, y semant le sel et
le fer.</p>
-<p>Les insolents ne s'en souciaient guère. Des murs de neuf pieds
-d'épaisseur, quatre-vingts tours, c'était un bon refuge. Dinant avait
-été assiégée, disait-on, dix-sept fois, et par des empereurs et des
-rois, jamais <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> prise. Si le bourgeois eût osé témoigner des
-craintes, ceux de la Verte tente lui auraient demandé s'il doutait de
-ses amis de Liége; au premier signal, il en aurait quarante mille à
+<p>Les insolents ne s'en souciaient guère. Des murs de neuf pieds
+d'épaisseur, quatre-vingts tours, c'était un bon refuge. Dinant avait
+été assiégée, disait-on, dix-sept fois, et par des empereurs et des
+rois, jamais <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> prise. Si le bourgeois eût osé témoigner des
+craintes, ceux de la Verte tente lui auraient demandé s'il doutait de
+ses amis de Liége; au premier signal, il en aurait quarante mille à
son secours.</p>
-<p>Leur assurance dura jusqu'au mois d'août. Mais quand ils virent cette
-armée si lente à se former, cette armée impossible, qui se formait
-pourtant et qui s'ébranlait de Namur, plus d'un, de ceux qui criaient
+<p>Leur assurance dura jusqu'au mois d'août. Mais quand ils virent cette
+armée si lente à se former, cette armée impossible, qui se formait
+pourtant et qui s'ébranlait de Namur, plus d'un, de ceux qui criaient
le plus fort, s'en alla doucement. Ils se rappelaient un peu tard le
-point d'honneur des enfants de la Verte tente, qui, conformément à
+point d'honneur des enfants de la Verte tente, qui, conformément à
leur nom, se piquaient de ne pas loger sous un toit.</p>
<p>Il y eut deux sortes de personnes qui ne partirent point. D'une part,
-les bourgeois et batteurs en cuivre, incorporés en quelque sorte à la
+les bourgeois et batteurs en cuivre, incorporés en quelque sorte à la
ville par leurs maisons et leurs vieux ateliers, par leur important
-matériel; ils calculaient que leurs formes seules valaient cent mille
+matériel; ils calculaient que leurs formes seules valaient cent mille
florins du Rhin. Comment laisser tout cela? comment le transporter?...
-Ils restaient là, sans se décider, à la garde de Dieu.&mdash;Les autres,
-bien différents, étaient des hommes terribles, de furieux ennemis de
-la maison de Bourgogne, si bien connus et désignés qu'ils n'avaient
-pas chance de vivre ailleurs, et qui peut-être ne s'en souciaient
+Ils restaient là, sans se décider, à la garde de Dieu.&mdash;Les autres,
+bien différents, étaient des hommes terribles, de furieux ennemis de
+la maison de Bourgogne, si bien connus et désignés qu'ils n'avaient
+pas chance de vivre ailleurs, et qui peut-être ne s'en souciaient
plus.</p>
-<p>Ceux-ci, d'accord avec la populace<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>, étaient prêts à faire tout ce
-qui pouvait rendre le traité impossible. Bouvignes, pour augmenter la
-division dans Dinant, <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> avait envoyé un messager; on lui coupa
-la tête; puis un enfant avec une lettre; l'enfant fut mis en pièces.</p>
+<p>Ceux-ci, d'accord avec la populace<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a>, étaient prêts à faire tout ce
+qui pouvait rendre le traité impossible. Bouvignes, pour augmenter la
+division dans Dinant, <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> avait envoyé un messager; on lui coupa
+la tête; puis un enfant avec une lettre; l'enfant fut mis en pièces.</p>
-<p>Le lundi 18 août arriva l'artillerie; le sire de Hagenbach fit ses
-approches en plein jour et abattit moitié des faubourgs. Ceux de la
-ville, sans s'étonner, allèrent brûler le reste. Sommés de se rendre,
-ils répondirent avec dérision, criant au comte que le roi et ceux de
-Liége le délogeraient bientôt.</p>
+<p>Le lundi 18 août arriva l'artillerie; le sire de Hagenbach fit ses
+approches en plein jour et abattit moitié des faubourgs. Ceux de la
+ville, sans s'étonner, allèrent brûler le reste. Sommés de se rendre,
+ils répondirent avec dérision, criant au comte que le roi et ceux de
+Liége le délogeraient bientôt.</p>
-<p>Vaines paroles. Le roi ne pouvait rien. Il en était à tripler les
-taxes. La misère était extrême en France, la peste éclatait à Paris.
+<p>Vaines paroles. Le roi ne pouvait rien. Il en était à tripler les
+taxes. La misère était extrême en France, la peste éclatait à Paris.
Tout ce qu'il put, ce fut de charger Saint-Pol de rappeler que Dinant
-était sous sa sauvegarde. Or, c'était en grande partie pour cela qu'on
-voulait la détruire.</p>
+était sous sa sauvegarde. Or, c'était en grande partie pour cela qu'on
+voulait la détruire.</p>
-<p>Mais si le roi ne faisait rien, Liége pouvait-elle manquer à Dinant
+<p>Mais si le roi ne faisait rien, Liége pouvait-elle manquer à Dinant
dans son dernier jour? Elle avait promis un secours, dix hommes de
-chacun des trente-deux métiers, en tout trois cent vingt hommes<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a>,
-la plupart ne vinrent pas. Elle avait donné à Dinant un capitaine
-liégeois qui la quitta bientôt. Le 19 août arrive à Liége une lettre
-où Dinant rappelle que sans l'espoir d'un secours efficace, elle ne se
-serait pas laissé assiéger. Les magistrats disent au peuple, en lisant
-la lettre: «Ne vous souciez; si nous voulons procéder avec ordre, nous
-ferons bien lever le siége.» Autre lettre de Dinant le même jour, mais
+chacun des trente-deux métiers, en tout trois cent vingt hommes<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a>,
+la plupart ne vinrent pas. Elle avait donné à Dinant un capitaine
+liégeois qui la quitta bientôt. Le 19 août arrive à Liége une lettre
+où Dinant rappelle que sans l'espoir d'un secours efficace, elle ne se
+serait pas laissé assiéger. Les magistrats disent au peuple, en lisant
+la lettre: «Ne vous souciez; si nous voulons procéder avec ordre, nous
+ferons bien lever le siége.» Autre lettre de Dinant le même jour, mais
elle ne fut pas lue.</p>
-<p>Le comte de Charolais ne songeait point à faire un siége en règle. Il
-voulait écraser Dinant avant que les <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> Liégeois eussent le temps
-de se mettre en marche. Il avait concentré sur ce point une artillerie
+<p>Le comte de Charolais ne songeait point à faire un siége en règle. Il
+voulait écraser Dinant avant que les <span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> Liégeois eussent le temps
+de se mettre en marche. Il avait concentré sur ce point une artillerie
formidable, qui, avec ses charrois, se prolongeait sur la route
-pendant trois lieues. Le 18, les faubourgs furent rasés. Le 19, les
+pendant trois lieues. Le 18, les faubourgs furent rasés. Le 19, les
canons, mis en batterie sur les ruines des faubourgs, battirent les
-murs presque à bout portant. Le 20 et le 21, ils ouvrirent une large
-brèche. Les Bourguignons pouvaient donner l'assaut le samedi ou le
-dimanche (23-24 août). Mais les assiégés se battaient avec une telle
+murs presque à bout portant. Le 20 et le 21, ils ouvrirent une large
+brèche. Les Bourguignons pouvaient donner l'assaut le samedi ou le
+dimanche (23-24 août). Mais les assiégés se battaient avec une telle
furie, que le vieux duc voulut attendre encore, craignant que l'assaut
-ne fût trop meurtrier.</p>
+ne fût trop meurtrier.</p>
-<p>La promptitude extraordinaire avec laquelle le siége était conduit
-montre assez qu'on craignait l'arrivée des Liégeois. Cependant, du 20
-au 24, rien ne se fit à Liége. Il semble que pendant ce temps on
+<p>La promptitude extraordinaire avec laquelle le siége était conduit
+montre assez qu'on craignait l'arrivée des Liégeois. Cependant, du 20
+au 24, rien ne se fit à Liége. Il semble que pendant ce temps on
attendait quelque secours des princes de Bade; il n'en vint pas, et le
-peuple perdit du temps à briser leurs statues. Le dimanche 24 août,
-pendant que Dinant combattait encore, les magistrats de Liége reçurent
-deux lettres, et le peuple décida que le 26 il se mettrait en route.
-Il n'y avait qu'une difficulté, c'est qu'il ne sortait jamais qu'avec
-l'étendard de Saint-Lambert, que le chapitre lui confiait; le chapitre
-était dispersé. Les autres églises, consultées sur ce point,
-répondirent que la chose ne les regardait point. Telle à peu près fut
-la réponse de Guillaume de la Marche, que l'on priait de porter
-l'étendard. Tout cela traîna et fit remettre le départ au 28.</p>
-
-<p>Mais Dinant ne pouvait attendre. Dès le 22, les bourgeois avaient
-demandé grâce, éperdus qu'ils étaient <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> dans cet enfer de bruit
-et de fumée, dans l'horrible canonnade qui foudroyait la ville...
-Mêmes prières le 24, et mieux écoutées; le duc venait d'apprendre que
-les Liégeois devaient se mettre en mouvement; il se montrait moins
+peuple perdit du temps à briser leurs statues. Le dimanche 24 août,
+pendant que Dinant combattait encore, les magistrats de Liége reçurent
+deux lettres, et le peuple décida que le 26 il se mettrait en route.
+Il n'y avait qu'une difficulté, c'est qu'il ne sortait jamais qu'avec
+l'étendard de Saint-Lambert, que le chapitre lui confiait; le chapitre
+était dispersé. Les autres églises, consultées sur ce point,
+répondirent que la chose ne les regardait point. Telle à peu près fut
+la réponse de Guillaume de la Marche, que l'on priait de porter
+l'étendard. Tout cela traîna et fit remettre le départ au 28.</p>
+
+<p>Mais Dinant ne pouvait attendre. Dès le 22, les bourgeois avaient
+demandé grâce, éperdus qu'ils étaient <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> dans cet enfer de bruit
+et de fumée, dans l'horrible canonnade qui foudroyait la ville...
+Mêmes prières le 24, et mieux écoutées; le duc venait d'apprendre que
+les Liégeois devaient se mettre en mouvement; il se montrait moins
dur. L'espoir rentrant dans les c&oelig;urs, tous voulant se livrer, un
-homme réclama, l'ancien bourgmestre Guérin; il offrit, si l'on voulait
-combattre encore, de porter l'étendard de la ville: «Je ne me fie à la
-pitié de personne; donnez-moi l'étendard, je vivrai ou mourrai avec
+homme réclama, l'ancien bourgmestre Guérin; il offrit, si l'on voulait
+combattre encore, de porter l'étendard de la ville: «Je ne me fie à la
+pitié de personne; donnez-moi l'étendard, je vivrai ou mourrai avec
vous. Mais, si vous vous livrez, personne ne me trouvera, je vous le
-garantis!» La foule n'écoutait plus; tous criaient: «Le duc est un bon
-seigneur; il a bon c&oelig;ur, il nous fera miséricorde.» Pouvait-il ne
-pas faire grâce, dans un jour comme celui du lendemain? c'était la
-fête de son aïeul, du bon roi saint Louis (25 août 1466).</p>
-
-<p>Ceux qui ne voulaient pas de grâce s'enfuirent la nuit; les bourgeois
-et les batteurs en cuivre, débarrassés de leurs défenseurs, purent
-enfin se livrer<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>. Les troupes commencèrent à occuper la ville le
-lundi à cinq heures du soir, et le lendemain à midi le comte fit son
-entrée. Il entra, précédé des tambours, des trompettes, et
-(conformément à l'usage antique) des fols et farceurs d'office, qui
-jouaient leur rôle aux actes les plus graves, traités, prises de
+garantis!» La foule n'écoutait plus; tous criaient: «Le duc est un bon
+seigneur; il a bon c&oelig;ur, il nous fera miséricorde.» Pouvait-il ne
+pas faire grâce, dans un jour comme celui du lendemain? c'était la
+fête de son aïeul, du bon roi saint Louis (25 août 1466).</p>
+
+<p>Ceux qui ne voulaient pas de grâce s'enfuirent la nuit; les bourgeois
+et les batteurs en cuivre, débarrassés de leurs défenseurs, purent
+enfin se livrer<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>. Les troupes commencèrent à occuper la ville le
+lundi à cinq heures du soir, et le lendemain à midi le comte fit son
+entrée. Il entra, précédé des tambours, des trompettes, et
+(conformément à l'usage antique) des fols et farceurs d'office, qui
+jouaient leur rôle aux actes les plus graves, traités, prises de
possession<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> Le plus grand ordre était nécessaire. Quelques obstinés
-occupaient encore de grosses tours où l'on ne pouvait les forcer. Le
-comte défendit de faire aucune violence, de rien prendre, même de rien
-recevoir, excepté les vivres. Quelques-uns, malgré sa défense, se
-mettant à violer les femmes, il prit trois des coupables, les fit
-passer trois fois à travers le camp, puis mettre au gibet.</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> Le plus grand ordre était nécessaire. Quelques obstinés
+occupaient encore de grosses tours où l'on ne pouvait les forcer. Le
+comte défendit de faire aucune violence, de rien prendre, même de rien
+recevoir, excepté les vivres. Quelques-uns, malgré sa défense, se
+mettant à violer les femmes, il prit trois des coupables, les fit
+passer trois fois à travers le camp, puis mettre au gibet.</p>
<p>Le soldat se contint assez tout le mardi, le mercredi matin. Les
-pauvres habitants commençaient à se rassurer. Le mercredi 27,
-l'occupation de la ville étant assurée, rien ne venant du côté de
-Liége, le duc examina en conseil à Bouvignes ce qu'il fallait faire de
-Dinant. Il fut décidé que, tout devant être donné à la justice et à la
-vengeance, à la majesté outragée de la maison de Bourgogne, on ne
-tirerait rien de la ville, qu'elle serait pillée le jeudi et le
-vendredi, brûlée le samedi (30 août), démolie, dispersée, effacée.</p>
-
-<p>Cet ordre dans le désordre ne fut pas respecté, à la grande
-indignation du vieux duc. On avait trop irrité l'impatience du soldat
-par une si longue attente. Le 27 même, après le dîner, chacun se
-levant de table, met la main sur son hôte, sur la famille avec qui il
-vivait depuis deux jours: «Montre-moi ton argent, ta cachette, et je
-te sauverai.» Quelques-uns, plus barbares, pour s'assurer des pères,
+pauvres habitants commençaient à se rassurer. Le mercredi 27,
+l'occupation de la ville étant assurée, rien ne venant du côté de
+Liége, le duc examina en conseil à Bouvignes ce qu'il fallait faire de
+Dinant. Il fut décidé que, tout devant être donné à la justice et à la
+vengeance, à la majesté outragée de la maison de Bourgogne, on ne
+tirerait rien de la ville, qu'elle serait pillée le jeudi et le
+vendredi, brûlée le samedi (30 août), démolie, dispersée, effacée.</p>
+
+<p>Cet ordre dans le désordre ne fut pas respecté, à la grande
+indignation du vieux duc. On avait trop irrité l'impatience du soldat
+par une si longue attente. Le 27 même, après le dîner, chacun se
+levant de table, met la main sur son hôte, sur la famille avec qui il
+vivait depuis deux jours: «Montre-moi ton argent, ta cachette, et je
+te sauverai.» Quelques-uns, plus barbares, pour s'assurer des pères,
saisissaient les enfants...</p>
<p>Dans le premier moment de violence et de fureur, les pillards tiraient
-l'épée les uns contre les autres. Puis ils firent la paix; chacun s'en
-tint à piller son logis, et la chose prit l'ignoble aspect d'un
-déménagement; <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> ce n'étaient que charrettes, que brouettes qui
+l'épée les uns contre les autres. Puis ils firent la paix; chacun s'en
+tint à piller son logis, et la chose prit l'ignoble aspect d'un
+déménagement; <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> ce n'étaient que charrettes, que brouettes qui
roulaient hors la ville. Quelques-uns (des seigneurs et non des
-moindres) imaginèrent de piller les pillards, se postant sur la brèche
+moindres) imaginèrent de piller les pillards, se postant sur la brèche
et leur tirant des mains ce qu'ils avaient de bon.</p>
-<p>Le comte prit pour lui ce qu'il appelait sa justice; des hommes à
-noyer, à pendre. Il fit tout d'abord, au plus haut, sur la montagne
-qui domine l'église, mettre au gibet le bombardier de la ville, pour
-avoir osé tirer contre lui. Ensuite, on interrogea les gens de
-Bouvignes, les vieux ennemis de Dinant, on leur fit désigner ceux qui
-avaient prononcé les <i>blasphèmes</i> contre le duc, la duchesse<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a> et
-le comte. Ils en montrèrent, dans leur haine acharnée, huit cents, qui
-furent liés deux à deux et jetés à la Meuse<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>. Mais cela ne suffit
-pas aux gens de justice qui suivaient l'enquête; ils firent cette
+<p>Le comte prit pour lui ce qu'il appelait sa justice; des hommes à
+noyer, à pendre. Il fit tout d'abord, au plus haut, sur la montagne
+qui domine l'église, mettre au gibet le bombardier de la ville, pour
+avoir osé tirer contre lui. Ensuite, on interrogea les gens de
+Bouvignes, les vieux ennemis de Dinant, on leur fit désigner ceux qui
+avaient prononcé les <i>blasphèmes</i> contre le duc, la duchesse<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a> et
+le comte. Ils en montrèrent, dans leur haine acharnée, huit cents, qui
+furent liés deux à deux et jetés à la Meuse<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>. Mais cela ne suffit
+pas aux gens de justice qui suivaient l'enquête; ils firent cette
chose odieuse, impie, de prendre les femmes, et par <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> force ou
-terreur, de les faire témoigner contre les hommes, contre leurs maris
-ou leurs pères.</p>
-
-<p>La ville était condamnée à être brûlée le samedi 30. Mais on savait
-que les Liégeois devaient tous, en corps de peuple, de quinze ans à
-soixante, partir le jeudi 28 août; ils seraient arrivés le 30. Il
-fallait, pour être en état de les recevoir, tirer le soldat de la
-ville, l'arracher à sa proie subitement, le remettre, après un tel
-désordre, en armes et sous drapeaux. Cela était difficile, dangereux
-peut-être, si l'on voulait user de contrainte. Des gens ivres de
+terreur, de les faire témoigner contre les hommes, contre leurs maris
+ou leurs pères.</p>
+
+<p>La ville était condamnée à être brûlée le samedi 30. Mais on savait
+que les Liégeois devaient tous, en corps de peuple, de quinze ans à
+soixante, partir le jeudi 28 août; ils seraient arrivés le 30. Il
+fallait, pour être en état de les recevoir, tirer le soldat de la
+ville, l'arracher à sa proie subitement, le remettre, après un tel
+désordre, en armes et sous drapeaux. Cela était difficile, dangereux
+peut-être, si l'on voulait user de contrainte. Des gens ivres de
pillage n'auraient connu personne.</p>
-<p>Le vendredi 30, à une heure de nuit, le feu prend au logis du neveu du
-duc, Adolphe de Clèves, et de là court avec furie... Si, comme tout
-porte à le croire, le comte de Charolais ordonna le feu<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>, il
-n'avait pas prévu qu'il serait si rapide. Il gagna en un moment les
-lieux où l'on avait entassé les trésors des églises. On essaya en vain
-d'arrêter la flamme. Elle pénétra dans la maison de ville où étaient
-les poudres. Elle atteignit aux combles, à la <i>forêt</i> de l'église
-Notre-Dame, où l'on avait enfermé, entre autres choses précieuses, de
-riches prisonniers pour les rançonner. Hommes et biens, tout brûla.
-Avec les tours brûlèrent les vaillants qui y tenaient encore.</p>
-
-<p>Avant que la flamme enveloppât toute la ville, on avait fait sortir
-les prêtres, les femmes et les enfants<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> On les menait
-vers Liége, pour y servir de témoignage à cette terrible justice, pour
-y être un vivant <i>exemple</i>... Quand ces pauvres malheureux sortirent,
-ils se retournèrent pour voir encore une fois la ville où ils
-laissaient leur âme, et alors ils poussèrent deux ou trois cris
+<p>Le vendredi 30, à une heure de nuit, le feu prend au logis du neveu du
+duc, Adolphe de Clèves, et de là court avec furie... Si, comme tout
+porte à le croire, le comte de Charolais ordonna le feu<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>, il
+n'avait pas prévu qu'il serait si rapide. Il gagna en un moment les
+lieux où l'on avait entassé les trésors des églises. On essaya en vain
+d'arrêter la flamme. Elle pénétra dans la maison de ville où étaient
+les poudres. Elle atteignit aux combles, à la <i>forêt</i> de l'église
+Notre-Dame, où l'on avait enfermé, entre autres choses précieuses, de
+riches prisonniers pour les rançonner. Hommes et biens, tout brûla.
+Avec les tours brûlèrent les vaillants qui y tenaient encore.</p>
+
+<p>Avant que la flamme enveloppât toute la ville, on avait fait sortir
+les prêtres, les femmes et les enfants<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> On les menait
+vers Liége, pour y servir de témoignage à cette terrible justice, pour
+y être un vivant <i>exemple</i>... Quand ces pauvres malheureux sortirent,
+ils se retournèrent pour voir encore une fois la ville où ils
+laissaient leur âme, et alors ils poussèrent deux ou trois cris
seulement, mais si lamentables, qu'il n'y eut pas de c&oelig;ur d'ennemi
-qui n'en fût saisi «de pitié, d'horreur<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>.»</p>
+qui n'en fût saisi «de pitié, d'horreur<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>.»</p>
-<p>Le feu brûla, dévora tout, en long, en large et profondément. Puis, la
-cendre se refroidissant peu à peu, on appela les voisins, les envieux
-de la ville, à la joyeuse besogne de démolir les murs noircis,
+<p>Le feu brûla, dévora tout, en long, en large et profondément. Puis, la
+cendre se refroidissant peu à peu, on appela les voisins, les envieux
+de la ville, à la joyeuse besogne de démolir les murs noircis,
d'emporter et disperser les pierres. On les payait par jour; ils
l'auraient fait pour rien.</p>
-<p>Quelques malheureuses femmes s'obstinaient à revenir. Elles
-cherchaient... Mais il n'y avait guère de vestiges. Elles ne
-pouvaient pas même reconnaître où <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> avaient été leurs
-maisons<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>. Le sage chroniqueur de Liége, moine de Saint-Laurent,
+<p>Quelques malheureuses femmes s'obstinaient à revenir. Elles
+cherchaient... Mais il n'y avait guère de vestiges. Elles ne
+pouvaient pas même reconnaître où <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> avaient été leurs
+maisons<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a>. Le sage chroniqueur de Liége, moine de Saint-Laurent,
vint voir aussi cette destruction qu'il lui fallait raconter. Il dit:
-«De toute la ville, je ne retrouvai d'entier qu'un autel; de plus,
+«De toute la ville, je ne retrouvai d'entier qu'un autel; de plus,
chose merveilleuse, une image que la flamme n'avait pas trop
-endommagée, une bien belle Notre-Dame qui restait toute seule au
-portail de son église<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>.»</p>
+endommagée, une bien belle Notre-Dame qui restait toute seule au
+portail de son église<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a>.»</p>
-<p>Dans ce vaste sépulcre d'un peuple, ceux qui fouillaient trouvaient
+<p>Dans ce vaste sépulcre d'un peuple, ceux qui fouillaient trouvaient
encore. Ce qu'ils trouvaient, ils le portaient aux receveurs qui se
-tenaient là pour enregistrer, et qui revendaient, brocantaient sur les
-ruines. D'après leur registre, les objets déterrés sont généralement
-des masses de métal, hier &oelig;uvres d'art, aujourd'hui lingots.
+tenaient là pour enregistrer, et qui revendaient, brocantaient sur les
+ruines. D'après leur registre, les objets déterrés sont généralement
+des masses de métal, hier &oelig;uvres d'art, aujourd'hui lingots.
Quelques outils subsistaient sous leurs formes, des marteaux, des
-enclumes; l'ouvrier se hasardait parfois à venir les reconnaître, et
+enclumes; l'ouvrier se hasardait parfois à venir les reconnaître, et
rachetait son gagne-pain.</p>
-<p>Ce qui étonne en lisant ces comptes funèbres, c'est que parmi les
-matières indestructibles (qui seules, ce semble, devaient résister),
+<p>Ce qui étonne en lisant ces comptes funèbres, c'est que parmi les
+matières indestructibles (qui seules, ce semble, devaient résister),
entre le plomb, le cuivre et le fer, on trouva des choses fragiles, de
-petits meubles de ménage, de frêles joyaux de femmes et de famille...
-<span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> Vivants souvenirs d'humanité, qui sont restés là pour
-témoigner que ce qui fut détruit, ce n'étaient pas des pierres, mais
+petits meubles de ménage, de frêles joyaux de femmes et de famille...
+<span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> Vivants souvenirs d'humanité, qui sont restés là pour
+témoigner que ce qui fut détruit, ce n'étaient pas des pierres, mais
des hommes qui vivaient, aimaient<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>.</p>
-<p>Je trouve, entre autres, cet article: «<i>Item.</i> Deux petites tasses
+<p>Je trouve, entre autres, cet article: «<i>Item.</i> Deux petites tasses
d'argent, deux petites tablettes d'ivoire (dont une rompue), deux
-oreillers, avec couvertures semées de menues paillettes d'argent, un
-petit peigne d'ivoire, un chapelet à grains de jais et d'argent, une
-pelote à épingles de femme, <i>une paire de gants d'épousée</i>.»</p>
+oreillers, avec couvertures semées de menues paillettes d'argent, un
+petit peigne d'ivoire, un chapelet à grains de jais et d'argent, une
+pelote à épingles de femme, <i>une paire de gants d'épousée</i>.»</p>
<p>Un tel article fait songer... Quoi! ce fragile don de noces, ce pauvre
-petit luxe d'un jeune ménage, il a survécu à l'épouvantable
-embrasement qui fondait le fer! il aura été sauvé apparemment,
-recouvert par l'éboulement d'un mur... Tout porte à croire qu'ils sont
-restés jusqu'à la catastrophe, sans se décider à quitter la chère
-maison; autrement, n'auraient-ils pas emporté aisément plusieurs de
-ces légers objets. Ils sont restés, elle du moins, la nature des
+petit luxe d'un jeune ménage, il a survécu à l'épouvantable
+embrasement qui fondait le fer! il aura été sauvé apparemment,
+recouvert par l'éboulement d'un mur... Tout porte à croire qu'ils sont
+restés jusqu'à la catastrophe, sans se décider à quitter la chère
+maison; autrement, n'auraient-ils pas emporté aisément plusieurs de
+ces légers objets. Ils sont restés, elle du moins, la nature des
objets l'indique. Et alors, que sera-t-elle devenue?... Faut-il la
chercher parmi celles dont parle notre Jean de Troyes, qui mendiaient
-sans asile, et qui, contraintes par la faim et par la misère,
-s'abandonnaient, hélas! pour avoir du pain<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>.</p>
+sans asile, et qui, contraintes par la faim et par la misère,
+s'abandonnaient, hélas! pour avoir du pain<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> Ah! madame de Bourgogne, quand vous avez demandé cette
-terrible vengeance, vous ne soupçonniez pas sans doute qu'elle dût
-coûter si cher! Qu'auriez-vous dit, pieuse dame, si vers le soir, vous
-aviez vu, de votre balcon de Bruges, la triste veuve traîner dans la
-boue, dans les larmes et le péché?</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> Ah! madame de Bourgogne, quand vous avez demandé cette
+terrible vengeance, vous ne soupçonniez pas sans doute qu'elle dût
+coûter si cher! Qu'auriez-vous dit, pieuse dame, si vers le soir, vous
+aviez vu, de votre balcon de Bruges, la triste veuve traîner dans la
+boue, dans les larmes et le péché?</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> CHAPITRE III<br>
-<span class="smaller">ALLIANCE DU DUC DE BOURGOGNE ET DE L'ANGLETERRE&mdash;REDDITION DE LIÉGE<br>
+<span class="smaller">ALLIANCE DU DUC DE BOURGOGNE ET DE L'ANGLETERRE&mdash;REDDITION DE LIÉGE<br>
1466-1467</span></h3>
-<p>La prise de Dinant étonna fort. Personne n'eût deviné que cette ville,
-qu'on croyait approvisionnée pour trois ans, avec ses quatre-vingts
+<p>La prise de Dinant étonna fort. Personne n'eût deviné que cette ville,
+qu'on croyait approvisionnée pour trois ans, avec ses quatre-vingts
tours, ses bonnes murailles et les vaillantes bandes qui la
-défendaient, pût être emportée en six jours. On connut pour la
-première fois la célérité des effets de l'artillerie.</p>
-
-<p>Le 28 août, à midi, un homme arrive à Liége; on lui demande: «Qu'y
-a-t-il de nouveau?&mdash;Ce qu'il y a, c'est que Dinant est pris.» On
-l'arrête. À une heure, un autre homme: «Dinant est pris, tout le
-monde <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> tué...» Le peuple court aux maisons de Raes et des chefs
-pour les égorger; il n'en trouva qu'un, qui fut mis en pièces.
-Heureusement pour les autres, arriva ce brave Guérin de Dinant, qui
-dit magnanimement: «Ne vous troublez... Vous ne nous auriez servi en
-rien, et vous auriez bien pu périr.» Le peuple se calma et, tout en
+défendaient, pût être emportée en six jours. On connut pour la
+première fois la célérité des effets de l'artillerie.</p>
+
+<p>Le 28 août, à midi, un homme arrive à Liége; on lui demande: «Qu'y
+a-t-il de nouveau?&mdash;Ce qu'il y a, c'est que Dinant est pris.» On
+l'arrête. À une heure, un autre homme: «Dinant est pris, tout le
+monde <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> tué...» Le peuple court aux maisons de Raes et des chefs
+pour les égorger; il n'en trouva qu'un, qui fut mis en pièces.
+Heureusement pour les autres, arriva ce brave Guérin de Dinant, qui
+dit magnanimement: «Ne vous troublez... Vous ne nous auriez servi en
+rien, et vous auriez bien pu périr.» Le peuple se calma et, tout en
prenant les armes, il envoya au comte pour avoir la paix.</p>
-<p>Malgré sa victoire, et pour sa victoire même, il ne pouvait la
-refuser. Une armée, après cette affreuse fête du pillage, ne se remet
-pas vite; elle en reste ivre et lourde. Celle-ci, qui n'était pas
-payée depuis deux ans, s'était garni les mains, chargée et surchargée.
-Quand les Liégeois, sortis de leurs murs, les rencontrèrent à
-l'improviste, ils auraient eu bon marché de cette armée de
+<p>Malgré sa victoire, et pour sa victoire même, il ne pouvait la
+refuser. Une armée, après cette affreuse fête du pillage, ne se remet
+pas vite; elle en reste ivre et lourde. Celle-ci, qui n'était pas
+payée depuis deux ans, s'était garni les mains, chargée et surchargée.
+Quand les Liégeois, sortis de leurs murs, les rencontrèrent à
+l'improviste, ils auraient eu bon marché de cette armée de
porteballes<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>.</p>
-<p>Mais ce premier moment passé, l'avantage revenait au comte. Les
-Liégeois demandèrent un sursis, et rompirent leurs rangs. Les <i>sages</i>
-conseillers du comte voulaient qu'on profitât de ce moment pour tomber
-sur eux. Saint-Pol s'adressa à son honneur, à sa chevalerie<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>. S'il
-eût exterminé Liége après Dinant, il se serait trouvé plus fort que
-Saint-Pol ne le désirait.</p>
-
-<p>Cet équivoque personnage, grand meneur des Picards et tout-puissant en
-Picardie, devait inquiéter le comte tout en le servant. Il était venu
-au siége, mais il s'était <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> abstenu du pillage, retenant ses
-gens sous les armes, «pour protéger les autres, disait-il, en cas
-d'événements.» On lui avait donné à rançonner une ville pour lui seul,
-et il n'était pas satisfait. Il pouvait, s'il y trouvait son compte,
+<p>Mais ce premier moment passé, l'avantage revenait au comte. Les
+Liégeois demandèrent un sursis, et rompirent leurs rangs. Les <i>sages</i>
+conseillers du comte voulaient qu'on profitât de ce moment pour tomber
+sur eux. Saint-Pol s'adressa à son honneur, à sa chevalerie<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>. S'il
+eût exterminé Liége après Dinant, il se serait trouvé plus fort que
+Saint-Pol ne le désirait.</p>
+
+<p>Cet équivoque personnage, grand meneur des Picards et tout-puissant en
+Picardie, devait inquiéter le comte tout en le servant. Il était venu
+au siége, mais il s'était <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> abstenu du pillage, retenant ses
+gens sous les armes, «pour protéger les autres, disait-il, en cas
+d'événements.» On lui avait donné à rançonner une ville pour lui seul,
+et il n'était pas satisfait. Il pouvait, s'il y trouvait son compte,
faire tourner pour le roi la noblesse de Picardie. Le roi avait pris
-ce moment où il croyait le comte embarrassé pour le chicaner sur ses
-empiétements, sur le serment qu'il exigeait des Picards. Il avait une
-menaçante ambassade à Bruxelles, des troupes soldées et régulières qui
-pouvaient agir, Saint-Pol aidant, lorsque l'armée féodale du comte de
-Charolais se serait écoulée comme à l'ordinaire.</p>
-
-<p>Ce n'est pas tout. Les trente-six réformateurs du Bien public, bien
-dirigés par Louis XI, vont aussi tourmenter le comte. Ils lui envoient
-un conseiller au Parlement pour réclamer auprès de lui, et
-l'interroger, en quelque sorte, sur son manque de foi à l'égard du
+ce moment où il croyait le comte embarrassé pour le chicaner sur ses
+empiétements, sur le serment qu'il exigeait des Picards. Il avait une
+menaçante ambassade à Bruxelles, des troupes soldées et régulières qui
+pouvaient agir, Saint-Pol aidant, lorsque l'armée féodale du comte de
+Charolais se serait écoulée comme à l'ordinaire.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Les trente-six réformateurs du Bien public, bien
+dirigés par Louis XI, vont aussi tourmenter le comte. Ils lui envoient
+un conseiller au Parlement pour réclamer auprès de lui, et
+l'interroger, en quelque sorte, sur son manque de foi à l'égard du
seigneur de Nesles qu'il a promis de laisser libre et qu'il tient
-prisonnier. La réponse était délicate, dangereuse, l'affaire
-intéressant tous les arrière-vassaux, toute la noblesse. Le comte
-suivit d'abord les prudentes instructions de ses légistes, il
-équivoqua. Mais le ferme et froid parlementaire le serrant de proche
-en proche, respectueux, mais opiniâtre, il perdit patience, allégua la
-conquête, le droit du plus fort. L'autre ne lâcha pas prise et dit
-hardiment: «Le vassal peut-il conquérir sur le roi, son
-suzerain<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>?...» Il ne lui laissait qu'une <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> réponse à faire,
-savoir: qu'il reniait ce suzerain, qu'il n'était point vassal, mais
-souverain lui-même et prince étranger. Il fut sorti alors de la
-position double dont les ducs de Bourgogne avaient tant abusé; il eût
-laissé au roi, naguère attaqué par la noblesse, le beau rôle de
-protecteur de la noblesse française, du royaume de France, contre
-l'étranger.</p>
-
-<p>Contre l'ennemi... Il fallait qu'il s'avouât tel pour s'arracher de la
-France. Or, cela était hasardeux, ayant tant de sujets français; cela
-était odieux, ingrat, dur pour lui-même... Car il avait beau faire, il
-était Français, au moins d'éducation et de langue. Son rêve était la
-France antique, la chevalerie française, nos preux, nos douze pairs de
-la Table ronde<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>. Le chef de la <i>Toison</i> devait être le miroir de
+prisonnier. La réponse était délicate, dangereuse, l'affaire
+intéressant tous les arrière-vassaux, toute la noblesse. Le comte
+suivit d'abord les prudentes instructions de ses légistes, il
+équivoqua. Mais le ferme et froid parlementaire le serrant de proche
+en proche, respectueux, mais opiniâtre, il perdit patience, allégua la
+conquête, le droit du plus fort. L'autre ne lâcha pas prise et dit
+hardiment: «Le vassal peut-il conquérir sur le roi, son
+suzerain<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>?...» Il ne lui laissait qu'une <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> réponse à faire,
+savoir: qu'il reniait ce suzerain, qu'il n'était point vassal, mais
+souverain lui-même et prince étranger. Il fut sorti alors de la
+position double dont les ducs de Bourgogne avaient tant abusé; il eût
+laissé au roi, naguère attaqué par la noblesse, le beau rôle de
+protecteur de la noblesse française, du royaume de France, contre
+l'étranger.</p>
+
+<p>Contre l'ennemi... Il fallait qu'il s'avouât tel pour s'arracher de la
+France. Or, cela était hasardeux, ayant tant de sujets français; cela
+était odieux, ingrat, dur pour lui-même... Car il avait beau faire, il
+était Français, au moins d'éducation et de langue. Son rêve était la
+France antique, la chevalerie française, nos preux, nos douze pairs de
+la Table ronde<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>. Le chef de la <i>Toison</i> devait être le miroir de
toute chevalerie. Et cette chevalerie allait donc commencer par un
-acte de félonie! Il fallait que Roland fût d'abord Ganelon de
+acte de félonie! Il fallait que Roland fût d'abord Ganelon de
Mayence!...</p>
-<p>Pour ne plus dépendre de la France, il lui fallait se faire
-anti-français, anglais. Jean sans Peur, qui n'avait pas peur du crime,
-hésita devant celui-ci. Son fils le commit par vengeance, et il en
-pleura. La France y faillit périr; elle était encore, trente ans
-après, dépeuplée, couverte de ruines. Un pacte avec les Anglais, un
-pacte avec le diable, c'était à peu près même chose dans la pensée du
-peuple. Tout ce qu'on pouvait comprendre ici, de l'horrible mêlée des
-deux Roses, c'est que cela avait l'air d'un combat de damnés.</p>
+<p>Pour ne plus dépendre de la France, il lui fallait se faire
+anti-français, anglais. Jean sans Peur, qui n'avait pas peur du crime,
+hésita devant celui-ci. Son fils le commit par vengeance, et il en
+pleura. La France y faillit périr; elle était encore, trente ans
+après, dépeuplée, couverte de ruines. Un pacte avec les Anglais, un
+pacte avec le diable, c'était à peu près même chose dans la pensée du
+peuple. Tout ce qu'on pouvait comprendre ici, de l'horrible mêlée des
+deux Roses, c'est que cela avait l'air d'un combat de damnés.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> Les Flamands, qui, pour leur commerce, voyaient sans cesse les
-Anglais et de près, se représentent le chef des lords comme «un porc
-sanglier sauvage,» mal né, «mal sain,» et ils appellent l'alliance du
-roi et de Warwick «un accouplement monstrueux, une conjonction
-déshonnête...»&mdash;«Telle est cette nation, dit le vieux Chastellain, que
-jamais bien ne s'en peut écrire, <i>sinon en péché</i>.» Il ne faut pas
-s'étonner si le comte de Charolais, tout Lancastre qu'il était par sa
-mère, réfléchissait longtemps avant de faire un mariage anglais.</p>
-
-<p>Par cela même qu'il était Lancastre, il n'en avait que plus de
-répugnance à tendre la main à Édouard d'York, à abjurer sa parenté
-maternelle. Dans cette alliance deux fois dénaturée, oubliant, pour se
-faire Anglais, le sang français de son père et de son grand-père, il
-ne pouvait pas même être Anglais selon sa mère, selon la nature.</p>
-
-<p>Il n'avait pas le choix entre les deux branches anglaises. Édouard
-venait de se fortifier de l'alliance des Castillans, jusque-là nos
-alliés, et ceux-ci, par un étrange renversement de toutes choses,
-étaient priés d'alliance et de mariage par leur éternel ennemi, le roi
-d'Aragon; mariage contre nous, dont on eût pris la dot de ce côté des
-Pyrénées. L'idée d'un partage du royaume de France leur souriait à
-tous. La s&oelig;ur de Louis XI, duchesse de Savoie, négociait dans ce
-but avec le Breton, avec Monsieur, et se faisait déjà donner pour la
-Savoie tout ce qui va jusqu'à la Saône.</p>
-
-<p>Pour relier et consolider le cercle où l'on voulait nous enfermer, il
-fallait ce sacrifice étrange qu'un <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> Lancastre épousât York, et
-ce sacrifice se fit. Un mois avant la mort de son père, le comte de
-Charolais, non sans honte et sans ménagement, franchit le pas... Il
-envoya son frère, le grand bâtard, à un tournoi que le frère de la
-reine d'Angleterre ouvrait tout exprès à Londres. Le bâtard emmenait
-avec lui Olivier de la Marche, qui, le traité conclu, devait le porter
+Anglais et de près, se représentent le chef des lords comme «un porc
+sanglier sauvage,» mal né, «mal sain,» et ils appellent l'alliance du
+roi et de Warwick «un accouplement monstrueux, une conjonction
+déshonnête...»&mdash;«Telle est cette nation, dit le vieux Chastellain, que
+jamais bien ne s'en peut écrire, <i>sinon en péché</i>.» Il ne faut pas
+s'étonner si le comte de Charolais, tout Lancastre qu'il était par sa
+mère, réfléchissait longtemps avant de faire un mariage anglais.</p>
+
+<p>Par cela même qu'il était Lancastre, il n'en avait que plus de
+répugnance à tendre la main à Édouard d'York, à abjurer sa parenté
+maternelle. Dans cette alliance deux fois dénaturée, oubliant, pour se
+faire Anglais, le sang français de son père et de son grand-père, il
+ne pouvait pas même être Anglais selon sa mère, selon la nature.</p>
+
+<p>Il n'avait pas le choix entre les deux branches anglaises. Édouard
+venait de se fortifier de l'alliance des Castillans, jusque-là nos
+alliés, et ceux-ci, par un étrange renversement de toutes choses,
+étaient priés d'alliance et de mariage par leur éternel ennemi, le roi
+d'Aragon; mariage contre nous, dont on eût pris la dot de ce côté des
+Pyrénées. L'idée d'un partage du royaume de France leur souriait à
+tous. La s&oelig;ur de Louis XI, duchesse de Savoie, négociait dans ce
+but avec le Breton, avec Monsieur, et se faisait déjà donner pour la
+Savoie tout ce qui va jusqu'à la Saône.</p>
+
+<p>Pour relier et consolider le cercle où l'on voulait nous enfermer, il
+fallait ce sacrifice étrange qu'un <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> Lancastre épousât York, et
+ce sacrifice se fit. Un mois avant la mort de son père, le comte de
+Charolais, non sans honte et sans ménagement, franchit le pas... Il
+envoya son frère, le grand bâtard, à un tournoi que le frère de la
+reine d'Angleterre ouvrait tout exprès à Londres. Le bâtard emmenait
+avec lui Olivier de la Marche, qui, le traité conclu, devait le porter
au Breton et le lui faire signer.</p>
-<p>Le mariage était facile, la guerre difficile. Elle convenait à
-Édouard, mais point à l'Angleterre. Sans vouloir rien comprendre à la
-visite du bâtard de Bourgogne, sans s'informer si leur roi veut la
-guerre, les évêques et les lords font la paix pour lui. Ils envoient,
-en son nom, leur grand chef Warwick à Rouen<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a>. Ce riche et tout
+<p>Le mariage était facile, la guerre difficile. Elle convenait à
+Édouard, mais point à l'Angleterre. Sans vouloir rien comprendre à la
+visite du bâtard de Bourgogne, sans s'informer si leur roi veut la
+guerre, les évêques et les lords font la paix pour lui. Ils envoient,
+en son nom, leur grand chef Warwick à Rouen<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a>. Ce riche et tout
puissant parti, possesseur de la terre et ferme comme la terre,
-n'avait pas peur qu'un roi branlant osât le désavouer.</p>
-
-<p>Louis XI reçut Warwick, comme il eût reçu les rois-évêques
-d'Angleterre, pour lesquels il venait. Il fit sortir à sa rencontre
-tout le clergé de Rouen, pontificalement vêtu, la croix et la
-bannière<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>. Le démon de la <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> guerre des Roses entra, parmi
-les hymnes, comme un ange de paix. Il alla droit à la cathédrale faire
-sa prière, de là à un couvent, où le roi le logea près de lui. C'était
-encore trop loin au gré du roi; il fit percer un mur qui les séparait,
-afin de pouvoir communiquer de nuit et de jour. Il l'avait reçu en
+n'avait pas peur qu'un roi branlant osât le désavouer.</p>
+
+<p>Louis XI reçut Warwick, comme il eût reçu les rois-évêques
+d'Angleterre, pour lesquels il venait. Il fit sortir à sa rencontre
+tout le clergé de Rouen, pontificalement vêtu, la croix et la
+bannière<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>. Le démon de la <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> guerre des Roses entra, parmi
+les hymnes, comme un ange de paix. Il alla droit à la cathédrale faire
+sa prière, de là à un couvent, où le roi le logea près de lui. C'était
+encore trop loin au gré du roi; il fit percer un mur qui les séparait,
+afin de pouvoir communiquer de nuit et de jour. Il l'avait reçu en
famille, avec la reine et les princesses. Il faisait promener les
Anglais par la ville, chez les marchands de draps et de velours; ils
prenaient ce qui leur plaisait et l'on payait pour eux. Ce qui leur
-agréait le plus, c'était l'or; et le roi, connaissant ce faible des
-Anglais pour l'or, avait fait frapper tout exprès de belles grosses
-pièces d'or, pesant dix écus la pièce, à emplir la main.</p>
+agréait le plus, c'était l'or; et le roi, connaissant ce faible des
+Anglais pour l'or, avait fait frapper tout exprès de belles grosses
+pièces d'or, pesant dix écus la pièce, à emplir la main.</p>
-<p>Warwick lui venait bien à point. Il avait grand besoin de s'assurer de
+<p>Warwick lui venait bien à point. Il avait grand besoin de s'assurer de
l'Angleterre, lorsqu'il voyait le feu prendre aux deux bouts, en
-Roussillon et sur la Meuse, au moment où il apprenait la mort de
-Philippe le Bon (m. le 15 juin), l'avénement du nouveau duc de
+Roussillon et sur la Meuse, au moment où il apprenait la mort de
+Philippe le Bon (m. le 15 juin), l'avénement du nouveau duc de
Bourgogne<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>.</p>
-<p>Il se trouva, par un hasard étrange, que les envoyés du roi, chargés
-d'excuser les hostilités de la Meuse, ne purent arriver jusqu'au duc.
-Il était prisonnier de ses sujets de Gand. Ils ne lui voulaient aucun
+<p>Il se trouva, par un hasard étrange, que les envoyés du roi, chargés
+d'excuser les hostilités de la Meuse, ne purent arriver jusqu'au duc.
+Il était prisonnier de ses sujets de Gand. Ils ne lui voulaient aucun
mal, disaient-ils; ils l'avaient toujours soutenu contre son <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span>
-père, il était comme leur enfant, il pouvait se croire en sûreté parmi
-eux «comme au ventre de sa mère.» Mais ils ne l'en gardaient pas
-moins, jusqu'à ce qu'il leur eût rendu tous les priviléges que son
-père leur avait ôtés.</p>
-
-<p>Il se trouvait en grand péril, ayant eu l'imprudence de faire son
-<i>entrée</i> au moment même où ce peuple violent était dans sa fête
-populaire, une sorte d'émeute annuelle, la fête du grand saint du
-pays. Ce jour-là, ils étaient et voulaient être fols, «tout étant
-permis, disaient-ils, aux fols de Saint-Liévin.»</p>
-
-<p>Triste folie, sombre ivresse de bière, qui ne passait guère sans coups
-de couteaux. Tout ainsi que, dans la légende, les barbares traînent le
-saint au lieu de son martyre, le peuple, dévotement ivre, enlevait la
-châsse et la portait à ce lieu même, à trois lieues de Gand. Il y
+père, il était comme leur enfant, il pouvait se croire en sûreté parmi
+eux «comme au ventre de sa mère.» Mais ils ne l'en gardaient pas
+moins, jusqu'à ce qu'il leur eût rendu tous les priviléges que son
+père leur avait ôtés.</p>
+
+<p>Il se trouvait en grand péril, ayant eu l'imprudence de faire son
+<i>entrée</i> au moment même où ce peuple violent était dans sa fête
+populaire, une sorte d'émeute annuelle, la fête du grand saint du
+pays. Ce jour-là, ils étaient et voulaient être fols, «tout étant
+permis, disaient-ils, aux fols de Saint-Liévin.»</p>
+
+<p>Triste folie, sombre ivresse de bière, qui ne passait guère sans coups
+de couteaux. Tout ainsi que, dans la légende, les barbares traînent le
+saint au lieu de son martyre, le peuple, dévotement ivre, enlevait la
+châsse et la portait à ce lieu même, à trois lieues de Gand. Il y
veillait la nuit, en s'enivrant de plus en plus. Le lendemain, le
saint <i>voulait</i> revenir, et la foule le rapportait, criant, hurlant,
-renversant tout. Au retour, passant au marché, le saint <i>voulut</i>
-passer justement tout au travers d'une loge où l'on recevait l'impôt.
-«Saint Liévin, criaient-ils, ne se dérange pas.» La baraque disparut
-en un moment, et à la place se dressa la bannière de la ville, le
-saint lui-même, de sa propre bannière, en fournissant l'étoffe. À côté
-reparurent toutes celles des métiers, plus neuves que jamais, «ce fut
-comme une féerie,» et sous les bannières les métiers en armes. «Et
-tant croissoient et multiplioient que c'estoit une horreur.»</p>
-
-<p>Le «duc s'épouvanta durement...» Il avait par malheur amené avec lui
-sa fille toute petite, et le trésor <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> que lui laissait son père.
-Cependant la colère l'emporta... Il descend en robe noire, un bâton à
-la main: «Que vous faut-il? qui vous émeut, mauvaises gens?» Et il
+renversant tout. Au retour, passant au marché, le saint <i>voulut</i>
+passer justement tout au travers d'une loge où l'on recevait l'impôt.
+«Saint Liévin, criaient-ils, ne se dérange pas.» La baraque disparut
+en un moment, et à la place se dressa la bannière de la ville, le
+saint lui-même, de sa propre bannière, en fournissant l'étoffe. À côté
+reparurent toutes celles des métiers, plus neuves que jamais, «ce fut
+comme une féerie,» et sous les bannières les métiers en armes. «Et
+tant croissoient et multiplioient que c'estoit une horreur.»</p>
+
+<p>Le «duc s'épouvanta durement...» Il avait par malheur amené avec lui
+sa fille toute petite, et le trésor <span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> que lui laissait son père.
+Cependant la colère l'emporta... Il descend en robe noire, un bâton à
+la main: «Que vous faut-il? qui vous émeut, mauvaises gens?» Et il
frappa un homme; l'homme faillit le tuer. Bien lui prit que les
Gantais se faisaient une religion <i>de ne point toucher au corps de
-leur seigneur</i>; telle était la teneur du serment féodal, et, dans leur
-plus grande fureur, ils le respectaient. Le duc tiré de la presse et
-monté au balcon, le sire de la Gruthuse, noble flamand, fort aimé des
-Flamands et qui savait bien les manier, se mit à leur parler en leur
-langue; puis le duc lui-même, aussi en flamand... Cela les toucha
-fort; ils crièrent tant qu'ils purent: <i>Wille-come!</i> (Soyez le
+leur seigneur</i>; telle était la teneur du serment féodal, et, dans leur
+plus grande fureur, ils le respectaient. Le duc tiré de la presse et
+monté au balcon, le sire de la Gruthuse, noble flamand, fort aimé des
+Flamands et qui savait bien les manier, se mit à leur parler en leur
+langue; puis le duc lui-même, aussi en flamand... Cela les toucha
+fort; ils crièrent tant qu'ils purent: <i>Wille-come!</i> (Soyez le
bienvenu!)</p>
<p>On croyait que le duc et le peuple allaient s'expliquer en famille;
-mais voilà que «un grand rude vilain,» monté, sans qu'on s'en aperçût,
-vient, lui aussi, se mettre à la fenêtre à côté du prince. Là, levant
+mais voilà que «un grand rude vilain,» monté, sans qu'on s'en aperçût,
+vient, lui aussi, se mettre à la fenêtre à côté du prince. Là, levant
son gantelet noir, il frappe un grand coup sur le balcon pour qu'on
-fasse silence, et sans crainte ni respect il dit: «Mes frères, qui
-êtes là-bas, vous êtes venus pour faire vos doléances à votre prince
-ici présent, et vous en avez de grandes causes. D'abord, ceux qui
-gouvernent la ville, qui dérobent le prince et vous, vous voulez
+fasse silence, et sans crainte ni respect il dit: «Mes frères, qui
+êtes là-bas, vous êtes venus pour faire vos doléances à votre prince
+ici présent, et vous en avez de grandes causes. D'abord, ceux qui
+gouvernent la ville, qui dérobent le prince et vous, vous voulez
qu'ils soient punis? Ne le voulez-vous pas?&mdash;Oui, oui, cria la
foule.&mdash;Vous voulez que la cuillotte soit abolie?&mdash;Oui, oui!&mdash;Vous
-voulez que vos portes condamnées soient rouvertes et vos bannières
-autorisées?&mdash;Oui, oui!&mdash;Et vous voulez encore ravoir vos châtellenies,
-vos blancs chaperons, vos anciennes manières de faire? n'est-il pas
-vrai?&mdash;Oui, <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> crièrent-ils de toute la place.»&mdash;Alors se
-tournant vers le duc, l'homme dit: «Monseigneur, voilà en un mot
-pourquoi ces gens-là sont assemblés; je vous le déclare, et ils m'en
+voulez que vos portes condamnées soient rouvertes et vos bannières
+autorisées?&mdash;Oui, oui!&mdash;Et vous voulez encore ravoir vos châtellenies,
+vos blancs chaperons, vos anciennes manières de faire? n'est-il pas
+vrai?&mdash;Oui, <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> crièrent-ils de toute la place.»&mdash;Alors se
+tournant vers le duc, l'homme dit: «Monseigneur, voilà en un mot
+pourquoi ces gens-là sont assemblés; je vous le déclare, et ils m'en
avouent, vous l'avez entendu; veuillez y pourvoir. Maintenant,
-pardonnez-moi, j'ai parlé pour eux, j'ai parlé pour le bien.»</p>
-
-<p>Le sire de la Gruthuse et son maître «s'entre-regardoient
-piteusement.» Ils s'en tirèrent pourtant avec quelques bonnes paroles
-et quelques parchemins. Tout ce grand mouvement, si terrible à voir,
-était au fond peu redoutable. Une grande partie de ceux qui le
-faisaient, le faisaient malgré eux. Pendant l'émeute<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>, plusieurs
-métiers, les bouchers et les poissonniers, se trouvant près du duc,
-lui disaient de n'avoir pas peur, de prendre patience, qu'il n'était
-pas temps de se venger <i>des méchantes gens</i>... Il se passa à peine
-quelques mois, et les plus violents, effrayés eux-mêmes, allèrent
-demander grâce. On croyait que toutes les villes imiteraient Gand,
-mais il n'y eut guère d'agité que Malines. La noblesse de Brabant se
+pardonnez-moi, j'ai parlé pour eux, j'ai parlé pour le bien.»</p>
+
+<p>Le sire de la Gruthuse et son maître «s'entre-regardoient
+piteusement.» Ils s'en tirèrent pourtant avec quelques bonnes paroles
+et quelques parchemins. Tout ce grand mouvement, si terrible à voir,
+était au fond peu redoutable. Une grande partie de ceux qui le
+faisaient, le faisaient malgré eux. Pendant l'émeute<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>, plusieurs
+métiers, les bouchers et les poissonniers, se trouvant près du duc,
+lui disaient de n'avoir pas peur, de prendre patience, qu'il n'était
+pas temps de se venger <i>des méchantes gens</i>... Il se passa à peine
+quelques mois, et les plus violents, effrayés eux-mêmes, allèrent
+demander grâce. On croyait que toutes les villes imiteraient Gand,
+mais il n'y eut guère d'agité que Malines. La noblesse de Brabant se
montra unanime pour <span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> contenir les villes et repousser le
-prétendant du roi, Jean de Nevers, qui se remuait fort, croyant
-l'occasion favorable. Le duc, comme porté sur les bras de ses nobles,
-se trouva au-dessus de tout. Loin que ce mouvement l'affaiblît, il
-n'en fut que plus fort pour retomber sur Liége<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>.</p>
-
-<p class="p2">Il me faut dire la fin de Liége; je dois raconter cette misérable
-dernière année, montrer ce vaillant peuple dans la pitoyable situation
-du débiteur sous le coup de la contrainte par corps.</p>
-
-<p>Deux hommes avaient écrit le pesant traité de 1465, «deux solemnels
-clercs» bourguignons que le comte menait dans ses campagnes, maître
-Hugonet, maître Carondelet. Ces habiles gens n'avaient rien oublié,
-rien n'avait échappé à leur science, à leur prévoyance<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>, aucune
-des <i>exceptions</i> dont Liége eût pu se prévaloir, aucune, hors une
-seule, c'est qu'elle était tout à fait insolvable.</p>
-
-<p>Ils étaient partis de ce principe, que <i>qui perd doit payer</i>, et <i>qui
+prétendant du roi, Jean de Nevers, qui se remuait fort, croyant
+l'occasion favorable. Le duc, comme porté sur les bras de ses nobles,
+se trouva au-dessus de tout. Loin que ce mouvement l'affaiblît, il
+n'en fut que plus fort pour retomber sur Liége<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>.</p>
+
+<p class="p2">Il me faut dire la fin de Liége; je dois raconter cette misérable
+dernière année, montrer ce vaillant peuple dans la pitoyable situation
+du débiteur sous le coup de la contrainte par corps.</p>
+
+<p>Deux hommes avaient écrit le pesant traité de 1465, «deux solemnels
+clercs» bourguignons que le comte menait dans ses campagnes, maître
+Hugonet, maître Carondelet. Ces habiles gens n'avaient rien oublié,
+rien n'avait échappé à leur science, à leur prévoyance<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>, aucune
+des <i>exceptions</i> dont Liége eût pu se prévaloir, aucune, hors une
+seule, c'est qu'elle était tout à fait insolvable.</p>
+
+<p>Ils étaient partis de ce principe, que <i>qui perd doit payer</i>, et <i>qui
ne peut payer doit payer davantage</i>, acquittant, par-dessus la dette,
-les frais de saisie. Liége devait donner tant en argent et tant en
-hommes qui payeraient de leurs têtes. Mais, comme elle ne voulait
-<span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> pas livrer de têtes, pour que justice fût satisfaite, ils
-ajoutèrent encore en argent la valeur de ces têtes, tant pour
+les frais de saisie. Liége devait donner tant en argent et tant en
+hommes qui payeraient de leurs têtes. Mais, comme elle ne voulait
+<span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> pas livrer de têtes, pour que justice fût satisfaite, ils
+ajoutèrent encore en argent la valeur de ces têtes, tant pour
monseigneur de Bourgogne, tant pour M. de Charolais.</p>
-<p>Cette terrible somme devait être rendue à Louvain, de six mois en six
-mois, à raison de soixante mille florins par terme. Si tout le
-Liégeois eût payé, la chose était possible; mais d'abord les églises
-déclarèrent qu'ayant toujours voulu la paix, elles ne devaient point
+<p>Cette terrible somme devait être rendue à Louvain, de six mois en six
+mois, à raison de soixante mille florins par terme. Si tout le
+Liégeois eût payé, la chose était possible; mais d'abord les églises
+déclarèrent qu'ayant toujours voulu la paix, elles ne devaient point
payer la guerre. Ensuite, la plupart des villes, quoique leurs noms
-figurassent au traité, trouvèrent moyen de n'en pas être. Tout retomba
-sur Liége, sur une ville alors sans commerce, sans ressources,
-très-populeuse encore, d'autant plus misérable.</p>
-
-<p>Ce peuple aigri, ne pouvant se venger sur d'autres, prenait plaisir à
-se blesser lui-même. Il devenait cruel. Ses meneurs l'occupaient de
-supplices. On s'étouffait aux exécutions, les femmes comme les hommes.
-Il fallut hausser l'échafaud pour que personne n'eût à se plaindre de
-ne pas bien voir. Une scène étrange en ce genre fut la <i>joyeuse
-entrée</i> qu'ils firent à un homme qui, disait-on, avait livré Dinant;
-ils le firent <i>entrer</i> à Liége, comme le comte avait fait à Dinant,
-avec trompettes, musiques et fols, pour lui couper la tête.</p>
-
-<p>Il n'y avait plus de gouvernement à Liége, ou si l'on veut, il y en
+figurassent au traité, trouvèrent moyen de n'en pas être. Tout retomba
+sur Liége, sur une ville alors sans commerce, sans ressources,
+très-populeuse encore, d'autant plus misérable.</p>
+
+<p>Ce peuple aigri, ne pouvant se venger sur d'autres, prenait plaisir à
+se blesser lui-même. Il devenait cruel. Ses meneurs l'occupaient de
+supplices. On s'étouffait aux exécutions, les femmes comme les hommes.
+Il fallut hausser l'échafaud pour que personne n'eût à se plaindre de
+ne pas bien voir. Une scène étrange en ce genre fut la <i>joyeuse
+entrée</i> qu'ils firent à un homme qui, disait-on, avait livré Dinant;
+ils le firent <i>entrer</i> à Liége, comme le comte avait fait à Dinant,
+avec trompettes, musiques et fols, pour lui couper la tête.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus de gouvernement à Liége, ou si l'on veut, il y en
avait deux: celui des magistrats qui ne faisaient plus rien, et celui
-de Raes qui expédiait tout par des gens à lui, les plus pauvres en
-général et les plus violents, qu'il avait (par respect pour la loi qui
-défendait les armes) armés de gros bâtons. Raes n'habitait point sa
-maison, trop peu sûre. Il se tenait <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> dans un lieu de franchise,
-au chapitre de Saint-Pierre, lieu d'ailleurs facile à défendre. Que
-cet homme tout puissant dans Liége occupât un lieu d'asile, comme
-aurait fait un fugitif, cela ne peint que trop l'état de la cité!</p>
-
-<p>La fermentation allait croissant. Vers Pâques, le mouvement commence,
-d'abord par les saints; leurs images se mettent à faire des miracles.
+de Raes qui expédiait tout par des gens à lui, les plus pauvres en
+général et les plus violents, qu'il avait (par respect pour la loi qui
+défendait les armes) armés de gros bâtons. Raes n'habitait point sa
+maison, trop peu sûre. Il se tenait <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> dans un lieu de franchise,
+au chapitre de Saint-Pierre, lieu d'ailleurs facile à défendre. Que
+cet homme tout puissant dans Liége occupât un lieu d'asile, comme
+aurait fait un fugitif, cela ne peint que trop l'état de la cité!</p>
+
+<p>La fermentation allait croissant. Vers Pâques, le mouvement commence,
+d'abord par les saints; leurs images se mettent à faire des miracles.
Les enfants de la Verte tente reparaissent, ils courent les campagnes,
-font leurs justices, égorgent tel et tel. Les gens d'armes de France
-vont arriver; les envoyés du roi l'assurent. Pour hâter le secours,
-ceux du parti français mènent hardiment les envoyés à la colline de
-<i>Lottring</i>, à <i>Herstall</i> (le fameux berceau des Carlovingiens), et là,
-avec notaire et témoins, leur font <i>prendre possession</i><a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>...</p>
-
-<p>Possession de Liége? Il semble qu'ils n'aient osé le dire, la chose
-n'ayant pas réussi. Tels étaient la force de l'habitude et le respect
+font leurs justices, égorgent tel et tel. Les gens d'armes de France
+vont arriver; les envoyés du roi l'assurent. Pour hâter le secours,
+ceux du parti français mènent hardiment les envoyés à la colline de
+<i>Lottring</i>, à <i>Herstall</i> (le fameux berceau des Carlovingiens), et là,
+avec notaire et témoins, leur font <i>prendre possession</i><a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>...</p>
+
+<p>Possession de Liége? Il semble qu'ils n'aient osé le dire, la chose
+n'ayant pas réussi. Tels étaient la force de l'habitude et le respect
du droit chez le peuple <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> qui semblait entre tous l'ami des
-nouveautés; les Liégeois pouvaient battre ou tuer leur évêque et leurs
-chanoines, mais ils soutenaient toujours qu'ils étaient sujets de
-l'Église, et croyaient respecter les droits de l'évêché.</p>
+nouveautés; les Liégeois pouvaient battre ou tuer leur évêque et leurs
+chanoines, mais ils soutenaient toujours qu'ils étaient sujets de
+l'Église, et croyaient respecter les droits de l'évêché.</p>
-<p>Quoiqu'il y eût déjà des hostilités des deux parts et du sang versé,
-ils prétendaient ne rien faire contre leur traité avec le duc de
-Bourgogne. «Nous pouvons bien, disaient-ils, sans violer la paix,
+<p>Quoiqu'il y eût déjà des hostilités des deux parts et du sang versé,
+ils prétendaient ne rien faire contre leur traité avec le duc de
+Bourgogne. «Nous pouvons bien, disaient-ils, sans violer la paix,
faire payer Huy et reprendre Saint-Trond, qui est une des filles de
-Liége.» L'évêque était dans Huy: «N'importe, disaient-ils, nous n'en
-voulons point à l'évêque.»</p>
-
-<p>L'évêque ne s'y fia point. Comme prêtre, et par sa robe dispensé de
-bravoure, il exigea que les Bourguignons envoyés au secours sauvassent
-sa personne plutôt que la ville. Le duc fut hors de lui quand il les
-vit revenir... Tristes commencements d'un nouveau règne, de voir ses
-hommes d'armes s'enfuir avec un prêtre, et d'avoir été lui-même à la
+Liége.» L'évêque était dans Huy: «N'importe, disaient-ils, nous n'en
+voulons point à l'évêque.»</p>
+
+<p>L'évêque ne s'y fia point. Comme prêtre, et par sa robe dispensé de
+bravoure, il exigea que les Bourguignons envoyés au secours sauvassent
+sa personne plutôt que la ville. Le duc fut hors de lui quand il les
+vit revenir... Tristes commencements d'un nouveau règne, de voir ses
+hommes d'armes s'enfuir avec un prêtre, et d'avoir été lui-même à la
merci de va-nu-pieds de Gand!</p>
-<p>Il n'hésita plus et franchit le grand pas. Il fit venir des Anglais,
-cinq cents d'abord<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>. Édouard en avait envoyé deux mille à Calais,
+<p>Il n'hésita plus et franchit le grand pas. Il fit venir des Anglais,
+cinq cents d'abord<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a>. Édouard en avait envoyé deux mille à Calais,
et ne demandait pas mieux que d'en envoyer davantage; mais le duc, qui
-voulait rester maître chez lui, s'en tint à ces cinq cents. Ils lui
-suffisaient comme épouvantail, du côté du roi.</p>
+voulait rester maître chez lui, s'en tint à ces cinq cents. Ils lui
+suffisaient comme épouvantail, du côté du roi.</p>
<p>Le nombre n'y faisait rien. Cinq cents Anglais, un <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> seul
-Anglais, dans l'année de Bourgogne, c'était, pour ceux qui avaient de
-la mémoire, un signe effrayant... La situation était plus dangereuse
-que jamais; l'Angleterre et ses alliés, l'Aragonais, le Castillan et
+Anglais, dans l'année de Bourgogne, c'était, pour ceux qui avaient de
+la mémoire, un signe effrayant... La situation était plus dangereuse
+que jamais; l'Angleterre et ses alliés, l'Aragonais, le Castillan et
le Breton, s'entendaient mieux qu'autrefois et pouvaient agir
-d'ensemble, sous une même impulsion; ajoutez qu'il y avait en Bretagne
-un prétendant tout prêt, qui déjà signait des traités pour partager la
+d'ensemble, sous une même impulsion; ajoutez qu'il y avait en Bretagne
+un prétendant tout prêt, qui déjà signait des traités pour partager la
France.</p>
-<p>Le roi connaissait parfaitement son danger. Dès qu'il sut que le vieux
-duc était mort, et que désormais il aurait à faire au duc Charles, il
-fit ce qu'il eût fait si une flotte anglaise eût remonté la Seine; il
+<p>Le roi connaissait parfaitement son danger. Dès qu'il sut que le vieux
+duc était mort, et que désormais il aurait à faire au duc Charles, il
+fit ce qu'il eût fait si une flotte anglaise eût remonté la Seine; il
arma la ville de Paris<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>.</p>
-<p>Rendre à Paris ses armes et ses bannières, l'organiser en une grande
-armée, cela pouvait paraître hardi, quand on se rappelait la douteuse
-attitude des Parisiens pendant la dernière guerre. Charles VI les
-avait jadis désarmés; Charles VII, <i>roi de Bourges</i>, ne s'était jamais
-fié beaucoup à eux. Louis XI, à qui ils avaient failli au besoin, ne
-se fit pas moins parisien tout à coup; son danger après Montlhéry lui
+<p>Rendre à Paris ses armes et ses bannières, l'organiser en une grande
+armée, cela pouvait paraître hardi, quand on se rappelait la douteuse
+attitude des Parisiens pendant la dernière guerre. Charles VI les
+avait jadis désarmés; Charles VII, <i>roi de Bourges</i>, ne s'était jamais
+fié beaucoup à eux. Louis XI, à qui ils avaient failli au besoin, ne
+se fit pas moins parisien tout à coup; son danger après Montlhéry lui
avait appris qu'avec Paris, et la France de moins, il serait encore
-roi de France, il résolut de regagner Paris, quoi qu'il coûtât, de le
-ménager, de le fortifier, dût-il écraser tout le reste.</p>
+roi de France, il résolut de regagner Paris, quoi qu'il coûtât, de le
+ménager, de le fortifier, dût-il écraser tout le reste.</p>
-<p>Il l'avait exempté de taxes dans la crise; il maintint cette
-exemption, malgré le terrible besoin d'argent où il était<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>. Cela
-lui assurait surtout le Paris commerçant, <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> les halles, le nord
-de la ville. La cité et le midi n'avaient jamais payé grand'chose,
-n'étant guère habités que de privilégiés, gens de robe et d'église,
-étudiants ou suppôts de l'Université.</p>
+<p>Il l'avait exempté de taxes dans la crise; il maintint cette
+exemption, malgré le terrible besoin d'argent où il était<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a>. Cela
+lui assurait surtout le Paris commerçant, <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> les halles, le nord
+de la ville. La cité et le midi n'avaient jamais payé grand'chose,
+n'étant guère habités que de privilégiés, gens de robe et d'église,
+étudiants ou suppôts de l'Université.</p>
<p>Saint-Germain, Saint-Victor, les Chartreux, entouraient et gardaient
en quelque sorte le Paris du midi. Le roi les exempta des droits
d'amortissement.</p>
-<p>La Cité, c'était Notre-Dame et le Palais, le parlement et le chapitre.
-Louis XI s'était mal trouvé de n'avoir pas respecté ces puissances. Il
-s'amenda, reconnut la haute justice féodale des chanoines. Quant aux
-parlementaires, leur grande affaire était de pouvoir se passer tout
-doucement leurs offices de main en main, comme propriétés de famille,
-en couvrant leurs arrangements d'un semblant d'élections. Le roi ferma
-les yeux, les laissa s'élire entre eux, fils, frères, neveux, cousins;
-il promit de respecter les élections et de laisser les offices dans
-les mêmes mains.</p>
-
-<p>Le seul point où il n'entendit à aucun privilége, ce fut l'armement.
-Le Parlement et le Châtelet, la chambre des comptes, les gens de
-l'hôtel de ville, les pacifiques généraux des aides et des monnaies,
-tous durent monter à cheval ou fournir des hommes. Les églises mêmes
-furent tenues d'en solder. Il n'y avait rien à objecter, quand on
-voyait un évêque, un cardinal de Rome, le vaillant cardinal Balue,
-cavalcader devant les bannières et passer les revues.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> Le roi et la reine vinrent voir; c'était un grand spectacle;
-soixante et quelques bannières, soixante à quatre-vingt mille hommes
-armés<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>. Il y en avait depuis le Temple jusqu'à Reuilly, jusqu'à
-Conflans, et de là en revenant le long de la Seine jusqu'à la
+<p>La Cité, c'était Notre-Dame et le Palais, le parlement et le chapitre.
+Louis XI s'était mal trouvé de n'avoir pas respecté ces puissances. Il
+s'amenda, reconnut la haute justice féodale des chanoines. Quant aux
+parlementaires, leur grande affaire était de pouvoir se passer tout
+doucement leurs offices de main en main, comme propriétés de famille,
+en couvrant leurs arrangements d'un semblant d'élections. Le roi ferma
+les yeux, les laissa s'élire entre eux, fils, frères, neveux, cousins;
+il promit de respecter les élections et de laisser les offices dans
+les mêmes mains.</p>
+
+<p>Le seul point où il n'entendit à aucun privilége, ce fut l'armement.
+Le Parlement et le Châtelet, la chambre des comptes, les gens de
+l'hôtel de ville, les pacifiques généraux des aides et des monnaies,
+tous durent monter à cheval ou fournir des hommes. Les églises mêmes
+furent tenues d'en solder. Il n'y avait rien à objecter, quand on
+voyait un évêque, un cardinal de Rome, le vaillant cardinal Balue,
+cavalcader devant les bannières et passer les revues.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> Le roi et la reine vinrent voir; c'était un grand spectacle;
+soixante et quelques bannières, soixante à quatre-vingt mille hommes
+armés<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>. Il y en avait depuis le Temple jusqu'à Reuilly, jusqu'à
+Conflans, et de là en revenant le long de la Seine jusqu'à la
Bastille. Le roi avait eu l'attention paternelle d'envoyer et faire
-défoncer quelques tonneaux de vin.</p>
+défoncer quelques tonneaux de vin.</p>
-<p>Il était devenu vrai bourgeois de Paris. C'était plaisir de le voir
+<p>Il était devenu vrai bourgeois de Paris. C'était plaisir de le voir
s'en aller par les rues, souper tout bonnement chez un bourgeois, un
-élu, Denis Hesselin; il est vrai qu'ils étaient compères, le roi lui
+élu, Denis Hesselin; il est vrai qu'ils étaient compères, le roi lui
ayant fait l'honneur de lui tenir son enfant sur les fonts. Il
-envoyait la reine avec madame de Bourbon et Pérette de Châlons (sa
-maîtresse), souper, baigner (c'était l'usage) chez Dauvet, premier
-président. Il consultait volontiers les personnes notables,
-parlementaires, procureurs, marchands. Il n'y avait pas désormais à se
-jouer des gens de Paris, le roi n'eût pas entendu raillerie; un moine
-normand s'étant avisé d'accuser deux bourgeois, sans preuves, le roi
-le fit noyer. Tellement il était devenu ami chaud de la ville!</p>
-
-<p>Toute grande qu'elle était, il la voulait plus grande et plus peuplée.
-Il fit proclamer à son de trompe que toutes gens de toutes nations qui
-seraient en fuite pour vol ou pour meurtre, trouveraient sûreté ici.
-Dans un petit pèlerinage qu'il fit à Saint-Denis, comme il s'en allait
+envoyait la reine avec madame de Bourbon et Pérette de Châlons (sa
+maîtresse), souper, baigner (c'était l'usage) chez Dauvet, premier
+président. Il consultait volontiers les personnes notables,
+parlementaires, procureurs, marchands. Il n'y avait pas désormais à se
+jouer des gens de Paris, le roi n'eût pas entendu raillerie; un moine
+normand s'étant avisé d'accuser deux bourgeois, sans preuves, le roi
+le fit noyer. Tellement il était devenu ami chaud de la ville!</p>
+
+<p>Toute grande qu'elle était, il la voulait plus grande et plus peuplée.
+Il fit proclamer à son de trompe que toutes gens de toutes nations qui
+seraient en fuite pour vol ou pour meurtre, trouveraient sûreté ici.
+Dans un petit pèlerinage qu'il fit à Saint-Denis, comme il s'en allait
devisant par la plaine avec Balue, Luillier et quelques autres, trois
-ribauds vinrent se jeter à <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> genoux, criant grâce et rémission;
-ils avaient été toute leur vie voleurs de grand chemin, larrons et
-meurtriers; le roi leur accorda bénignement ce qu'ils demandaient.</p>
+ribauds vinrent se jeter à <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> genoux, criant grâce et rémission;
+ils avaient été toute leur vie voleurs de grand chemin, larrons et
+meurtriers; le roi leur accorda bénignement ce qu'ils demandaient.</p>
-<p>Il n'y avait guère de jour qu'on ne le vît à la messe à Notre-Dame, et
+<p>Il n'y avait guère de jour qu'on ne le vît à la messe à Notre-Dame, et
toujours il laissait quelque offrande<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a>. Le 12 octobre, il y avait
-été à vêpres, puis, pour se reposer, chez Dauvet, le président; au
-retour, comme il était nuit noire, il vit au-dessus de sa tête une
-étoile, et l'étoile le suivit jusqu'à ce qu'il fut rentré aux
+été à vêpres, puis, pour se reposer, chez Dauvet, le président; au
+retour, comme il était nuit noire, il vit au-dessus de sa tête une
+étoile, et l'étoile le suivit jusqu'à ce qu'il fut rentré aux
Tournelles.</p>
-<p>Il avait bien besoin de croire à son étoile. Le coup qu'il attendait
-était porté. Le Breton avait envahi la Normandie, et déjà il était
-maître d'Alençon et de Caen (15 oct.). Le roi n'avait pu le prévenir.
-S'il eût bougé, le Bourguignon lui jetait en France une armée
-anglaise. Il avait envoyé quatre fois au duc en quatre mois, tantôt
-offrant d'abandonner Liége, et tantôt réclamant pour elle.</p>
-
-<p>Il essaya de l'intervention du pape, qu'il avait regagné, en faisant
-enregistrer l'abolition de la Pragmatique. Il obtint à ce prix que le
-Saint-Siége, qui avait naguère excommunié les Liégeois, prierait aussi
-pour eux. Mais le duc voulut à peine voir le légat, et encore à
+<p>Il avait bien besoin de croire à son étoile. Le coup qu'il attendait
+était porté. Le Breton avait envahi la Normandie, et déjà il était
+maître d'Alençon et de Caen (15 oct.). Le roi n'avait pu le prévenir.
+S'il eût bougé, le Bourguignon lui jetait en France une armée
+anglaise. Il avait envoyé quatre fois au duc en quatre mois, tantôt
+offrant d'abandonner Liége, et tantôt réclamant pour elle.</p>
+
+<p>Il essaya de l'intervention du pape, qu'il avait regagné, en faisant
+enregistrer l'abolition de la Pragmatique. Il obtint à ce prix que le
+Saint-Siége, qui avait naguère excommunié les Liégeois, prierait aussi
+pour eux. Mais le duc voulut à peine voir le légat, et encore à
condition qu'il ne parlerait de rien.</p>
-<p>Le connétable, envoyé par le roi, fut reçu de manière à craindre pour
-lui-même. Il venait parler de paix à un homme qui déjà avait l'épée
-tirée, le bras prêt à frapper... Le duc lui dit durement: «Beau
-cousin, <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> si vous êtes né connétable, vous l'êtes de par moi.
-Vous êtes né chez moi, et vous avez chez moi le plus beau de votre
-vaillant. Si le roi vient se mêler de mes affaires, ce ne sera pas à
-votre profit.» Saint-Pol, pour l'apaiser, lui garantit pour douze
-jours que rien ne remuerait du côté de la France. Sur quoi, il dit en
-montant à cheval: «J'aurai dans trois jours la bataille; si je suis
-battu, le roi fera ce qu'il voudra du côté des Bretons.» Il se moquait
-sans doute<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>; il ne pouvait guère ignorer qu'au moment même (19
-octobre) Alençon et Caen devaient être ouvertes au duc de Bretagne.</p>
-
-<p>Qui eût pu l'arrêter, lancé comme il était par la colère? Il avait
-fait défier les Liégeois, à la vieille manière barbare, avec la torche
-et l'épée. Il eut un moment l'idée de tuer cinquante otages qui
-étaient entre ses mains. Les pauvres gens avaient répondu de la paix
-sur leurs têtes. Un des vieux conseillers (jusque-là des plus sages)
-était d'avis de les faire mourir. Heureusement, le sire d'Humbercourt,
-plus modéré et plus habile, sentit tout le parti qu'on pouvait tirer
+<p>Le connétable, envoyé par le roi, fut reçu de manière à craindre pour
+lui-même. Il venait parler de paix à un homme qui déjà avait l'épée
+tirée, le bras prêt à frapper... Le duc lui dit durement: «Beau
+cousin, <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> si vous êtes né connétable, vous l'êtes de par moi.
+Vous êtes né chez moi, et vous avez chez moi le plus beau de votre
+vaillant. Si le roi vient se mêler de mes affaires, ce ne sera pas à
+votre profit.» Saint-Pol, pour l'apaiser, lui garantit pour douze
+jours que rien ne remuerait du côté de la France. Sur quoi, il dit en
+montant à cheval: «J'aurai dans trois jours la bataille; si je suis
+battu, le roi fera ce qu'il voudra du côté des Bretons.» Il se moquait
+sans doute<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>; il ne pouvait guère ignorer qu'au moment même (19
+octobre) Alençon et Caen devaient être ouvertes au duc de Bretagne.</p>
+
+<p>Qui eût pu l'arrêter, lancé comme il était par la colère? Il avait
+fait défier les Liégeois, à la vieille manière barbare, avec la torche
+et l'épée. Il eut un moment l'idée de tuer cinquante otages qui
+étaient entre ses mains. Les pauvres gens avaient répondu de la paix
+sur leurs têtes. Un des vieux conseillers (jusque-là des plus sages)
+était d'avis de les faire mourir. Heureusement, le sire d'Humbercourt,
+plus modéré et plus habile, sentit tout le parti qu'on pouvait tirer
de ces gens.</p>
-<p>Les deux armées se rencontrèrent devant Saint-Trond. La place était
-gardée pour Liége par Renard de Rouvroy, homme d'audace et de ruse,
-attaché au roi, et qui lui avait servi, comme on a vu, à jouer la
-comédie de la fausse victoire de Montlhéry. Dans l'armée des
-Liégeois, qui venait au secours de Saint-Trond, <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> on remarquait
+<p>Les deux armées se rencontrèrent devant Saint-Trond. La place était
+gardée pour Liége par Renard de Rouvroy, homme d'audace et de ruse,
+attaché au roi, et qui lui avait servi, comme on a vu, à jouer la
+comédie de la fausse victoire de Montlhéry. Dans l'armée des
+Liégeois, qui venait au secours de Saint-Trond, <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> on remarquait
le bailli de Lyon, qui depuis un mois leur promettait du secours, et
-qui les trompait d'autant mieux que le roi le trompait lui-même<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>.</p>
-
-<p>Selon Commines, qui put les voir de loin, ils auraient été trente
-mille; d'autres disent dix-huit mille. L'étendard était porté par le
-sire de Bierlo. Bare de Surlet était à leur tête, avec Raes et la
-femme de Raes, madame Pentecôte d'Arkel. Cette vaillante dame, qui
-suivait partout son mari, s'était déjà signalée au combat d'Huy. Ici,
-elle galopait devant le peuple, et l'animait bien mieux que Raes n'eût
+qui les trompait d'autant mieux que le roi le trompait lui-même<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>.</p>
+
+<p>Selon Commines, qui put les voir de loin, ils auraient été trente
+mille; d'autres disent dix-huit mille. L'étendard était porté par le
+sire de Bierlo. Bare de Surlet était à leur tête, avec Raes et la
+femme de Raes, madame Pentecôte d'Arkel. Cette vaillante dame, qui
+suivait partout son mari, s'était déjà signalée au combat d'Huy. Ici,
+elle galopait devant le peuple, et l'animait bien mieux que Raes n'eût
su faire<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>.</p>
-<p>La confiance pourtant n'était pas générale. Les églises s'étaient
-prêtées de mauvaise grâce à escorter l'étendard de Saint-Lambert,
+<p>La confiance pourtant n'était pas générale. Les églises s'étaient
+prêtées de mauvaise grâce à escorter l'étendard de Saint-Lambert,
comme l'usage le voulait; tel couvent, pour s'en dispenser, avait
-déguisé des laïques en prêtres. Encore cette escorte, à peine à deux
-lieues, voulait revenir. L'honneur de porter l'étendard fut offert au
-bailli de Lyon, qui n'accepta pas. Bare de Surlet, le jour du départ,
-voulant monter un cheval de bataille que venait de lui vendre l'abbé
-de Saint-Laurent, trouva qu'il était mort la nuit.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> L'armée liégeoise arriva le soir à Brusten, près Saint-Trond;
-les chefs la retinrent dans le village et la forcèrent d'attendre le
+déguisé des laïques en prêtres. Encore cette escorte, à peine à deux
+lieues, voulait revenir. L'honneur de porter l'étendard fut offert au
+bailli de Lyon, qui n'accepta pas. Bare de Surlet, le jour du départ,
+voulant monter un cheval de bataille que venait de lui vendre l'abbé
+de Saint-Laurent, trouva qu'il était mort la nuit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> L'armée liégeoise arriva le soir à Brusten, près Saint-Trond;
+les chefs la retinrent dans le village et la forcèrent d'attendre le
lendemain (28 oct.).</p>
-<p>Au matin, le duc, «monté sur un courtaut,» passait devant ses lignes,
-un papier à la main; c'était son ordonnance de bataille, tout écrite,
-telle que ses conseillers l'avaient arrêtée la nuit. Qu'adviendrait-il
-de cette première bataille qu'il livrait comme duc? c'était une grande
-question, un important augure pour tout le règne. Il y avait à
-craindre que son bouillant courage ne mît tout en hasard. Il paraît
+<p>Au matin, le duc, «monté sur un courtaut,» passait devant ses lignes,
+un papier à la main; c'était son ordonnance de bataille, tout écrite,
+telle que ses conseillers l'avaient arrêtée la nuit. Qu'adviendrait-il
+de cette première bataille qu'il livrait comme duc? c'était une grande
+question, un important augure pour tout le règne. Il y avait à
+craindre que son bouillant courage ne mît tout en hasard. Il paraît
qu'on trouva moyen de le tenir dans un corps qui ne bougea pas. La
-cavalerie, en général, resta inactive pendant la bataille; dans cette
-plaine fangeuse, coupée de marais, elle eût pu renouveler la triste
+cavalerie, en général, resta inactive pendant la bataille; dans cette
+plaine fangeuse, coupée de marais, elle eût pu renouveler la triste
aventure d'Azincourt.</p>
<p>Vers dix heures, les gens de Tongres, impatients, inquiets, ne purent
-plus supporter une si longue attente; ils marchèrent à l'ennemi. Les
-Bourguignons les repoussèrent, criblèrent de flèches et de boulets
-ceux qui gardaient le fossé, gagnèrent le fossé, les canons. Puis,
-comme ils n'avaient plus de quoi tirer, les Liégeois reprirent
-l'avantage. De leurs longues piques, ils chargèrent les archers: «Et
-en une troupe, tuèrent quatre ou cinq cents hommes en un moment; et
-branloient toutes nos enseignes, comme gens presque déconfits. Et sur
+plus supporter une si longue attente; ils marchèrent à l'ennemi. Les
+Bourguignons les repoussèrent, criblèrent de flèches et de boulets
+ceux qui gardaient le fossé, gagnèrent le fossé, les canons. Puis,
+comme ils n'avaient plus de quoi tirer, les Liégeois reprirent
+l'avantage. De leurs longues piques, ils chargèrent les archers: «Et
+en une troupe, tuèrent quatre ou cinq cents hommes en un moment; et
+branloient toutes nos enseignes, comme gens presque déconfits. Et sur
ce pas, fit le duc marcher les archers de sa bataille que conduisoit
-Philippe de Crèvec&oelig;ur, homme sage, et plusieurs autres gens de
-bien, qui avec un grand <i>hu!</i> assaillirent les Liégeois, qui en un
-moment furent desconfitz.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> Il paraît qu'on fit croire au duc qu'il leur avait tué six
-mille hommes. Commines le répète et s'en moque lui-même. Il assure que
-la perte était peu de chose, que sur un si grand peuple, il n'y
-paraissait guère. Renard de Rouvroy, ayant tenu encore trois jours
-dans Saint-Trond, Raes et le bailli avaient le temps de mettre Liége
-en défense. Mais il aurait fallu abattre autour des murs certaines
-maisons qui étaient aux églises, et elles n'y consentaient pas.</p>
-
-<p>De c&oelig;ur et de courage, sinon de force, la ville était tuée. On
-avait beau dire au peuple que les envoyés du roi négociaient, que le
-légat allait venir pour tout arranger; chacun commençait à songer à
-soi, à vouloir faire la paix avant les autres; d'abord les petites
-gens de la rivière, les poissonniers. Puis les églises s'enhardirent
-et déclarèrent qu'elles voulaient traiter. On les laissa faire, et
-elles traitèrent, non-seulement pour elles, mais pour la cité.</p>
-
-<p>Ce qu'elles obtinrent, et qui n'était rien moins qu'une grâce, ce fut
-de rendre tout, «à volonté,» sauf le feu et le pillage. Les prêtres,
-n'ayant rien à craindre pour eux-mêmes, se contentèrent d'assurer
-ainsi les biens, sans s'inquiéter des personnes.</p>
-
-<p>Cet arrangement fut accepté, l'égoïsme gagnant, comme il arrive dans
+Philippe de Crèvec&oelig;ur, homme sage, et plusieurs autres gens de
+bien, qui avec un grand <i>hu!</i> assaillirent les Liégeois, qui en un
+moment furent desconfitz.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> Il paraît qu'on fit croire au duc qu'il leur avait tué six
+mille hommes. Commines le répète et s'en moque lui-même. Il assure que
+la perte était peu de chose, que sur un si grand peuple, il n'y
+paraissait guère. Renard de Rouvroy, ayant tenu encore trois jours
+dans Saint-Trond, Raes et le bailli avaient le temps de mettre Liége
+en défense. Mais il aurait fallu abattre autour des murs certaines
+maisons qui étaient aux églises, et elles n'y consentaient pas.</p>
+
+<p>De c&oelig;ur et de courage, sinon de force, la ville était tuée. On
+avait beau dire au peuple que les envoyés du roi négociaient, que le
+légat allait venir pour tout arranger; chacun commençait à songer à
+soi, à vouloir faire la paix avant les autres; d'abord les petites
+gens de la rivière, les poissonniers. Puis les églises s'enhardirent
+et déclarèrent qu'elles voulaient traiter. On les laissa faire, et
+elles traitèrent, non-seulement pour elles, mais pour la cité.</p>
+
+<p>Ce qu'elles obtinrent, et qui n'était rien moins qu'une grâce, ce fut
+de rendre tout, «à volonté,» sauf le feu et le pillage. Les prêtres,
+n'ayant rien à craindre pour eux-mêmes, se contentèrent d'assurer
+ainsi les biens, sans s'inquiéter des personnes.</p>
+
+<p>Cet arrangement fut accepté, l'égoïsme gagnant, comme il arrive dans
les grandes craintes. On choisit trois cents hommes, dix de chaque
-métier, pour aller demander pardon. La commission était peu
+métier, pour aller demander pardon. La commission était peu
rassurante. Le duc avait pris dix hommes de Saint-Trond, et dix hommes
-de Tongres, auxquels il avait fait couper la tête.</p>
+de Tongres, auxquels il avait fait couper la tête.</p>
<p>Trois cents suffiraient-ils? L'ennemi une fois dans <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> la ville
-n'en pendrait-il pas d'autres?... Cette crainte se répandit et devint
+n'en pendrait-il pas d'autres?... Cette crainte se répandit et devint
si forte que les portes ne s'ouvrirent pas. Le vaillant Bierlo, qui
-avait porté l'étendard, qui l'avait défendu et sauvé, se mit aussi à
-défendre les portes, s'obstinant à les tenir fermées, à moins que la
-sûreté des personnes ne fût garantie.</p>
-
-<p>Le duc attendait les trois cents sur la plaine. Sa position était
-mauvaise: «On étoit en fin c&oelig;ur d'hiver, et les pluies plus grandes
-qu'il n'est possible de dire, le pays fangeux et mol à merveille. Nous
-étions (c'est Commines qui parle) en grande nécessité de vivres et
-d'argent, et l'armée comme toute rompue. Le duc n'avoit nulle envie de
-les assiéger, et aussi n'eût-il su. S'ils eussent attendu deux jours à
-se rendre, il s'en fût retourné. La gloire qu'il reçut en ce voyage
-lui procéda de la grâce de Dieu, contre toute raison. Il eut tous ces
-honneurs et biens pour la grâce et bonté dont il avoit usé envers les
-otages, dont vous avez ouï parler.»</p>
-
-<p>Croyant qu'il n'y avait qu'à rentrer dans la ville, le duc avait
-envoyé, pour entrer le premier, Humbercourt qu'il en avait nommé
-gouverneur, et qui n'y était point haï. Porte close. Humbercourt se
-logea dans l'abbaye de Saint-Laurent, tout près des murs de la ville,
+avait porté l'étendard, qui l'avait défendu et sauvé, se mit aussi à
+défendre les portes, s'obstinant à les tenir fermées, à moins que la
+sûreté des personnes ne fût garantie.</p>
+
+<p>Le duc attendait les trois cents sur la plaine. Sa position était
+mauvaise: «On étoit en fin c&oelig;ur d'hiver, et les pluies plus grandes
+qu'il n'est possible de dire, le pays fangeux et mol à merveille. Nous
+étions (c'est Commines qui parle) en grande nécessité de vivres et
+d'argent, et l'armée comme toute rompue. Le duc n'avoit nulle envie de
+les assiéger, et aussi n'eût-il su. S'ils eussent attendu deux jours à
+se rendre, il s'en fût retourné. La gloire qu'il reçut en ce voyage
+lui procéda de la grâce de Dieu, contre toute raison. Il eut tous ces
+honneurs et biens pour la grâce et bonté dont il avoit usé envers les
+otages, dont vous avez ouï parler.»</p>
+
+<p>Croyant qu'il n'y avait qu'à rentrer dans la ville, le duc avait
+envoyé, pour entrer le premier, Humbercourt qu'il en avait nommé
+gouverneur, et qui n'y était point haï. Porte close. Humbercourt se
+logea dans l'abbaye de Saint-Laurent, tout près des murs de la ville,
dont il entendait tous les bruits<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>. Il n'avait que deux cents
hommes; nul espoir de secours en cas <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> d'attaque. Heureusement
il avait avec lui quelques-uns des otages, qui lui servirent
-merveilleusement, pour travailler la ville et l'amener à se rendre:
-«Si nous pouvons les amuser jusqu'à minuit, disait-il, nous aurons
-échappé; ils seront las et s'en iront dormir.» Il détacha ainsi deux
-otages aux Liégeois, puis (le bruit redoublant dans la ville) quatre
+merveilleusement, pour travailler la ville et l'amener à se rendre:
+«Si nous pouvons les amuser jusqu'à minuit, disait-il, nous aurons
+échappé; ils seront las et s'en iront dormir.» Il détacha ainsi deux
+otages aux Liégeois, puis (le bruit redoublant dans la ville) quatre
autres, avec une bonne et amicale lettre; il leur disait: Qu'il avait
-toujours été bon pour eux, que pour rien au monde il ne voudrait
-consentir à leur perte; naguère encore il était des leurs, du métier
-des <i>fèves</i> et maréchaux, il en avait porté la robe, etc. La lettre
-vint à temps; ceux de la porte parlaient d'aller brûler l'abbaye et
-Humbercourt dedans. Mais: «Tout incontinent, dit Commines, nous ouïmes
-sonner la cloche d'assemblée, dont nous eûmes grande joie, et
-s'éteignit le bruit que nous entendions à la porte. Ils restèrent
-assemblés jusqu'à deux heures après minuit, et enfin conclurent qu'au
+toujours été bon pour eux, que pour rien au monde il ne voudrait
+consentir à leur perte; naguère encore il était des leurs, du métier
+des <i>fèves</i> et maréchaux, il en avait porté la robe, etc. La lettre
+vint à temps; ceux de la porte parlaient d'aller brûler l'abbaye et
+Humbercourt dedans. Mais: «Tout incontinent, dit Commines, nous ouïmes
+sonner la cloche d'assemblée, dont nous eûmes grande joie, et
+s'éteignit le bruit que nous entendions à la porte. Ils restèrent
+assemblés jusqu'à deux heures après minuit, et enfin conclurent qu'au
matin ils donneroient une des portes au seigneur d'Humbercourt. Et
tout incontinent s'enfuit de la ville messire Raes de Lintre et toute
-sa séquelle<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>.»</p>
-
-<p>Au matin, les trois cents, en chemise, furent menés dans la plaine, se
-mirent à genoux dans la boue et crièrent merci. Le bon ami du roi, le
-légat, qui venait intercéder, se trouva là justement pour ce piteux
-<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> spectacle. Quoi qu'il pût dire, le duc y fit peu d'attention.
-Le sage Humbercourt eût voulu qu'il se servît de ce légat pour le
-faire entrer avant lui dans la ville, pour bénir et calmer le peuple,
-l'endormir, rendre l'entrée plus sûre.</p>
-
-<p>Loin de là, le duc, tenant à faire croire qu'il entrait de force, «à
-portes renversées,» fit à l'instant mettre le marteau aux murs et
-détacher les portes de leurs gonds. C'était l'ancien usage, quand le
-vainqueur n'entrait pas par la brèche, qu'on lui couchât les portes
-sur le pavé, afin qu'il les foulât et marchât dessus.</p>
-
-<p>Le 17 novembre, au matin, les troupes entrèrent, puis le duc
-accompagné de l'évêque, puis des troupes, et toujours des troupes,
-jusqu'au soir. Il n'était pas sans émotion en se voyant enfin dans
-Liége; le matin, il avait pu à peine manger.</p>
-
-<p>La foule à travers laquelle il passait offrait l'aspect de deux
-peuples distincts, des élus et des réprouvés, en ce jour de jugement;
-à droite, les élus, c'est-à-dire le clergé, en blanc surplis, avec les
-gens qui tenaient au clergé ou voulaient y tenir, tous ayant à la main
-des cierges allumés, comme les Vierges sages; à gauche, sans cierge,
-aussi bien que sans armes, l'épaisse et sombre file des bourgeois,
-gens de métiers et menu populaire, portant la tête basse.</p>
-
-<p>Ils roulaient en eux-mêmes la terrible sentence, encore inconnue, et
+sa séquelle<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>.»</p>
+
+<p>Au matin, les trois cents, en chemise, furent menés dans la plaine, se
+mirent à genoux dans la boue et crièrent merci. Le bon ami du roi, le
+légat, qui venait intercéder, se trouva là justement pour ce piteux
+<span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> spectacle. Quoi qu'il pût dire, le duc y fit peu d'attention.
+Le sage Humbercourt eût voulu qu'il se servît de ce légat pour le
+faire entrer avant lui dans la ville, pour bénir et calmer le peuple,
+l'endormir, rendre l'entrée plus sûre.</p>
+
+<p>Loin de là, le duc, tenant à faire croire qu'il entrait de force, «à
+portes renversées,» fit à l'instant mettre le marteau aux murs et
+détacher les portes de leurs gonds. C'était l'ancien usage, quand le
+vainqueur n'entrait pas par la brèche, qu'on lui couchât les portes
+sur le pavé, afin qu'il les foulât et marchât dessus.</p>
+
+<p>Le 17 novembre, au matin, les troupes entrèrent, puis le duc
+accompagné de l'évêque, puis des troupes, et toujours des troupes,
+jusqu'au soir. Il n'était pas sans émotion en se voyant enfin dans
+Liége; le matin, il avait pu à peine manger.</p>
+
+<p>La foule à travers laquelle il passait offrait l'aspect de deux
+peuples distincts, des élus et des réprouvés, en ce jour de jugement;
+à droite, les élus, c'est-à-dire le clergé, en blanc surplis, avec les
+gens qui tenaient au clergé ou voulaient y tenir, tous ayant à la main
+des cierges allumés, comme les Vierges sages; à gauche, sans cierge,
+aussi bien que sans armes, l'épaisse et sombre file des bourgeois,
+gens de métiers et menu populaire, portant la tête basse.</p>
+
+<p>Ils roulaient en eux-mêmes la terrible sentence, encore inconnue, et
tout ce que peut contenir pour celui qui se livre, ce mot vague,
-infini: À volonté. Personne, tant qu'il n'était pas expliqué, ne
-savait qui était vivant et qui était mort.</p>
-
-<p>L'attente fut prolongée jusqu'au 26 novembre. Ce <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> jour-là
-sonna la cloche du peuple pour la dernière fois. Sur l'estrade, devant
-le palais, au lieu consacré et légal où jadis siégeait le
-prince-évêque, s'assit le maître et juge... Près de lui, Louis de
-Bourbon, et en bas le condamné, le peuple, pour ouïr la sentence.
+infini: À volonté. Personne, tant qu'il n'était pas expliqué, ne
+savait qui était vivant et qui était mort.</p>
+
+<p>L'attente fut prolongée jusqu'au 26 novembre. Ce <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> jour-là
+sonna la cloche du peuple pour la dernière fois. Sur l'estrade, devant
+le palais, au lieu consacré et légal où jadis siégeait le
+prince-évêque, s'assit le maître et juge... Près de lui, Louis de
+Bourbon, et en bas le condamné, le peuple, pour ouïr la sentence.
D'illustres personnages avaient place aussi sur l'estrade, comme pour
-représenter la chrétienté: un Italien, le marquis de Ferrare, un
-Suisse, le comte de Neufchâtel (maréchal de Bourgogne), enfin Jacques
+représenter la chrétienté: un Italien, le marquis de Ferrare, un
+Suisse, le comte de Neufchâtel (maréchal de Bourgogne), enfin Jacques
de Luxembourg, oncle de la reine d'Angleterre.</p>
-<p>Un simple secrétaire et notaire lut «haut et clair» l'arrêt...</p>
+<p>Un simple secrétaire et notaire lut «haut et clair» l'arrêt...</p>
-<p>Arrêt de mort pour Liége. Il n'y avait plus de cité, plus de
+<p>Arrêt de mort pour Liége. Il n'y avait plus de cité, plus de
murailles, plus de loi, plus de justice de ville ni de justice
-d'évêque, plus de corps de métiers.</p>
+d'évêque, plus de corps de métiers.</p>
-<p>Plus de loi; des échevins nommés par l'évêque, assermentés au duc,
-jugeront <i>selon droit et raison escripte</i><a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>, d'après le mode que
-fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque.</p>
+<p>Plus de loi; des échevins nommés par l'évêque, assermentés au duc,
+jugeront <i>selon droit et raison escripte</i><a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>, d'après le mode que
+fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque.</p>
-<p>Liége n'est plus une ville, n'ayant ni portes, ni murs, ni fossé; tout
-sera effacé et mis de niveau, en sorte qu'on puisse y entrer de
-partout «comme en un village.»</p>
+<p>Liége n'est plus une ville, n'ayant ni portes, ni murs, ni fossé; tout
+sera effacé et mis de niveau, en sorte qu'on puisse y entrer de
+partout «comme en un village.»</p>
-<p>La voix de la cité, son bourgmestre, l'épée de la cité, son avoué, lui
-sont ôtés également. L'avoué, le défenseur désormais, c'est l'ennemi;
-le duc, comme <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> avoué suprême, siége et lève son droit dans la
+<p>La voix de la cité, son bourgmestre, l'épée de la cité, son avoué, lui
+sont ôtés également. L'avoué, le défenseur désormais, c'est l'ennemi;
+le duc, comme <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> avoué suprême, siége et lève son droit dans la
ville, au pont d'Amerc&oelig;ur.</p>
-<p>Loin qu'il y ait un corps de ville, il n'y a plus de corps de métiers.
-Liége perd les deux choses dont elle était née, dont elle eût pu
-renaître: les métiers et la cour épiscopale; ses fameuses justices de
+<p>Loin qu'il y ait un corps de ville, il n'y a plus de corps de métiers.
+Liége perd les deux choses dont elle était née, dont elle eût pu
+renaître: les métiers et la cour épiscopale; ses fameuses justices de
l'Anneau et de la paix de Notre-Dame<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>.</p>
-<p>Elle ne juge plus et elle est jugée, jugée par ses voisines, ses
-ennemis, Namur, Louvain, Maëstricht. Les appels seront maintenant
-portés dans ces trois villes.</p>
+<p>Elle ne juge plus et elle est jugée, jugée par ses voisines, ses
+ennemis, Namur, Louvain, Maëstricht. Les appels seront maintenant
+portés dans ces trois villes.</p>
-<p>Maëstricht est franche, indépendante et ne paye plus rien. Liége paye,
-par-dessus les six cent mille florins du premier traité, une rançon de
+<p>Maëstricht est franche, indépendante et ne paye plus rien. Liége paye,
+par-dessus les six cent mille florins du premier traité, une rançon de
cent quinze mille lions.</p>
-<p>C'est-à-dire qu'elle se ruine pour se racheter, prisonnière qu'elle
+<p>C'est-à-dire qu'elle se ruine pour se racheter, prisonnière qu'elle
est. Et tout en se rachetant, il faut qu'elle livre douze hommes pour
-la prison ou pour la mort; le duc décidera.</p>
+la prison ou pour la mort; le duc décidera.</p>
-<p>L'acte lu, le duc déclara que c'était bien là sa sentence. Son
-chancelier, s'adressant à ceux qui étaient dans la place, leur demanda
+<p>L'acte lu, le duc déclara que c'était bien là sa sentence. Son
+chancelier, s'adressant à ceux qui étaient dans la place, leur demanda
s'ils acceptaient tous ces articles et voulaient s'y tenir... L'on
-constata qu'ils avaient accepté, que pas un n'avait contredit, qu'ils
+constata qu'ils avaient accepté, que pas un n'avait contredit, qu'ils
avaient dit, bien distinctement, <i>Oy, oy</i>. Le chancelier se tourna
-ensuite vers l'évêque et vers le chapitre, <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> qui répondirent
-<i>Oy</i>, comme le peuple. Et alors le duc, s'adressant à la foule, daigna
+ensuite vers l'évêque et vers le chapitre, <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> qui répondirent
+<i>Oy</i>, comme le peuple. Et alors le duc, s'adressant à la foule, daigna
dire que, s'ils tenaient parole, il leur serait un bon protecteur et
gardien.</p>
-<p>Cette bonté n'empêcha pas que, quelques jours après, l'échafaud ne fût
-dressé. On amena les <i>douze</i> qui avaient été livrés; <i>trois</i>, mis sur
-l'échafaud, y reçurent grâce; <i>trois fois</i> trois furent décapités. La
+<p>Cette bonté n'empêcha pas que, quelques jours après, l'échafaud ne fût
+dressé. On amena les <i>douze</i> qui avaient été livrés; <i>trois</i>, mis sur
+l'échafaud, y reçurent grâce; <i>trois fois</i> trois furent décapités. La
terreur qu'inspira ce spectacle eut tant d'effet que cinq mille hommes
-achetèrent leur pardon.</p>
-
-<p>Il y avait dans Liége une chose qui était aussi chère aux Liégeois que
-leur vie: c'était le principal monument de la ville et son palladium,
-ce qu'ils appelaient leur <i>péron</i>, une colonne de bronze au pied de
-laquelle le peuple, pendant tant de siècles, avait fait les lois, les
-actes publics. Cette colonne, qui avait assisté à toute la vie de
-Liége, semblait Liége elle-même. Tant qu'elle était là, rien n'était
-perdu; la cité pouvait toujours revivre. Le duc mit dans son arrêt ce
-terrible article: «Le <i>péron</i> sera enlevé, sans qu'on puisse le
-rétablir jamais, pas même en refaire l'image dans les armes de la
-ville.»</p>
-
-<p>Il emporta en effet la colonne avec lui, la plaça, comme au pilori, à
-la Bourse de Bruges, et sur le triste monument furent gravés des vers
-en deux langues, où on le fait parler (comme si Liége parlait à la
+achetèrent leur pardon.</p>
+
+<p>Il y avait dans Liége une chose qui était aussi chère aux Liégeois que
+leur vie: c'était le principal monument de la ville et son palladium,
+ce qu'ils appelaient leur <i>péron</i>, une colonne de bronze au pied de
+laquelle le peuple, pendant tant de siècles, avait fait les lois, les
+actes publics. Cette colonne, qui avait assisté à toute la vie de
+Liége, semblait Liége elle-même. Tant qu'elle était là, rien n'était
+perdu; la cité pouvait toujours revivre. Le duc mit dans son arrêt ce
+terrible article: «Le <i>péron</i> sera enlevé, sans qu'on puisse le
+rétablir jamais, pas même en refaire l'image dans les armes de la
+ville.»</p>
+
+<p>Il emporta en effet la colonne avec lui, la plaça, comme au pilori, à
+la Bourse de Bruges, et sur le triste monument furent gravés des vers
+en deux langues, où on le fait parler (comme si Liége parlait à la
Flandre):</p>
<p class="poem10">
- Ne lève plus un sourcil orgueilleux!<br>
- Prends leçon de mon aventure,<br>
- Apprends ton néant pour toujours!<br>
- J'étois le signe vénéré de Liége, son titre de noblesse,<br>
+ Ne lève plus un sourcil orgueilleux!<br>
+ Prends leçon de mon aventure,<br>
+ Apprends ton néant pour toujours!<br>
+ J'étois le signe vénéré de Liége, son titre de noblesse,<br>
La gloire d'une ville invaincue...<br>
- Aujourd'hui exposé (le peuple rit et passe!)<br>
+ Aujourd'hui exposé (le peuple rit et passe!)<br>
<span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> Je suis ici pour avouer ma chute;<br>
- C'est Charles qui m'a renversé<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>.</p>
+ C'est Charles qui m'a renversé<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> CHAPITRE IV<br>
-<span class="smaller">PÉRONNE.&mdash;DESTRUCTION DE LIÉGE<br>
+<span class="smaller">PÉRONNE.&mdash;DESTRUCTION DE LIÉGE<br>
1468</span></h3>
-<p>Une foule inquiète attendait le duc de Bruxelles: solliciteurs,
-suppliants, envoyés de tous pays. Il y avait, entre autres, de pauvres
-gens de Tournai qui étaient là, à genoux, pour excuser je ne sais
+<p>Une foule inquiète attendait le duc de Bruxelles: solliciteurs,
+suppliants, envoyés de tous pays. Il y avait, entre autres, de pauvres
+gens de Tournai qui étaient là, à genoux, pour excuser je ne sais
quelle plaisanterie des enfants de la ville; le duc ne parlait de rien
moins que de les marquer au front d'un fer rouge aux armes de
Bourgogne<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> À sa violence, à son air sombre, on voyait bien que la fin de
-cette affaire de Liége n'était pour lui qu'un commencement. Il remuait
-en pensée plus de choses qu'une tête d'homme n'en pouvait contenir. On
-eût pu lire sur son visage sa menaçante devise: «Je l'ay
-<i>empris</i><a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>.» Il allait <i>entreprendre</i>, avec quel succès! Dieu le
-savait. Une comète qui parut à son avénement donnait fort à penser:
-«J'entrai en imagination (dit Chastellain)... Je m'attends à tout...
-La fin fera le jugement.»</p>
-
-<p>Ce qu'on pouvait prévoir sans peine, c'est qu'avec un tel homme il y
-aurait beaucoup à faire et à souffrir, que ses gens auraient peu de
+<p><span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> À sa violence, à son air sombre, on voyait bien que la fin de
+cette affaire de Liége n'était pour lui qu'un commencement. Il remuait
+en pensée plus de choses qu'une tête d'homme n'en pouvait contenir. On
+eût pu lire sur son visage sa menaçante devise: «Je l'ay
+<i>empris</i><a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>.» Il allait <i>entreprendre</i>, avec quel succès! Dieu le
+savait. Une comète qui parut à son avénement donnait fort à penser:
+«J'entrai en imagination (dit Chastellain)... Je m'attends à tout...
+La fin fera le jugement.»</p>
+
+<p>Ce qu'on pouvait prévoir sans peine, c'est qu'avec un tel homme il y
+aurait beaucoup à faire et à souffrir, que ses gens auraient peu de
repos, qu'il lasserait tout le monde avant de se lasser. Jamais on ne
-surprit en lui ni peur ni fatigue. «Fort de bras, fort d'échine, de
-bonnes fortes jambes, de longues mains, un rude joûteur à jeter tout
-homme par terre, le teint et le poil bruns, la chevelure épaisse,
-<i>houssue</i>...»</p>
+surprit en lui ni peur ni fatigue. «Fort de bras, fort d'échine, de
+bonnes fortes jambes, de longues mains, un rude joûteur à jeter tout
+homme par terre, le teint et le poil bruns, la chevelure épaisse,
+<i>houssue</i>...»</p>
-<p>Fils d'une si <i>prude femme</i> et si <i>béguine</i>, lisant insatiablement
+<p>Fils d'une si <i>prude femme</i> et si <i>béguine</i>, lisant insatiablement
dans sa jeunesse les vieilles histoires des preux, on avait cru qu'il
-serait un vrai manoir de chevalerie<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>. Il était dévot, disait-on,
-particulièrement à la vierge Marie. On remarquait qu'il avait les yeux
-«angéliquement clairs.»</p>
+serait un vrai manoir de chevalerie<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>. Il était dévot, disait-on,
+particulièrement à la vierge Marie. On remarquait qu'il avait les yeux
+«angéliquement clairs.»</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> Les Flamands, Hollandais, tous les gens du nord et de langues
allemandes avaient mis un grand espoir dans leur jeune comte. Il
parlait leur langue, puisait au besoin dans leur bourse, vivait avec
-eux et comme eux sur les digues, à voir la mer, qu'il aimait fort, ou
-bien à bâtir sa tour de Gorckum. Dès qu'il fut maître, on aperçut
-qu'il y avait encore en lui un tout autre homme qu'on ne soupçonnait
-pas, homme d'affaires, d'argent et de calcul. «Il prit le mors aux
-dents, veilla et estudia en ses finances.» Il visita le trésor de son
-père<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>, mais pour le bien fermer, voulant vivre et suffire à tout
+eux et comme eux sur les digues, à voir la mer, qu'il aimait fort, ou
+bien à bâtir sa tour de Gorckum. Dès qu'il fut maître, on aperçut
+qu'il y avait encore en lui un tout autre homme qu'on ne soupçonnait
+pas, homme d'affaires, d'argent et de calcul. «Il prit le mors aux
+dents, veilla et estudia en ses finances.» Il visita le trésor de son
+père<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>, mais pour le bien fermer, voulant vivre et suffire à tout
avec son domaine et ce qu'il tirerait de ses peuples. L'argent de
-Liége et tout l'extraordinaire ne devaient point les soulager, mais
-rester dans les coffres. En tout un ordre austère. La joyeuse maison
+Liége et tout l'extraordinaire ne devaient point les soulager, mais
+rester dans les coffres. En tout un ordre austère. La joyeuse maison
du bon duc devint comme un couvent<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>; plus de <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> grande
-table commune où les officiers et seigneurs mangeaient avec le maître.
-Il les divisa et parqua en tables différentes, d'où, le repas fini, on
-les faisait défiler devant le prince, qui notait les absents: l'absent
+table commune où les officiers et seigneurs mangeaient avec le maître.
+Il les divisa et parqua en tables différentes, d'où, le repas fini, on
+les faisait défiler devant le prince, qui notait les absents: l'absent
perdait les gages du jour.</p>
-<p>Nul homme plus exact, plus laborieux. Il était le matin au conseil et
-il y était le soir, «se travaillant soy et ses gens, outrageusement.»
-Ses gens, ceux du moins qu'il employait le plus, c'étaient des gens de
-langue française et de droit romain, des hommes de loi bourguignons
-ou comtois. Le règne des Comtois<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> commencé sous Philippe
-le Bon par Raulin, continué sous son fils par le De Goux, les
-Rochefort, les Carondelet, éclate dans l'histoire par la tyrannie des
-Granvelle. Leurs traditions d'impérialisme romain, de procédures
-secrètes, etc., furent pourtant connues dès l'époque où le chancelier
-Raulin, armé d'un simple billet de son maître absent, fit étouffer le
+<p>Nul homme plus exact, plus laborieux. Il était le matin au conseil et
+il y était le soir, «se travaillant soy et ses gens, outrageusement.»
+Ses gens, ceux du moins qu'il employait le plus, c'étaient des gens de
+langue française et de droit romain, des hommes de loi bourguignons
+ou comtois. Le règne des Comtois<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> commencé sous Philippe
+le Bon par Raulin, continué sous son fils par le De Goux, les
+Rochefort, les Carondelet, éclate dans l'histoire par la tyrannie des
+Granvelle. Leurs traditions d'impérialisme romain, de procédures
+secrètes, etc., furent pourtant connues dès l'époque où le chancelier
+Raulin, armé d'un simple billet de son maître absent, fit étouffer le
sire de Granson entre deux matelas<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>.</p>
-<p>On reconnait, dans la sentence de Liége, la main de ces légistes, à
-cet article surtout, où, substituant le <i>droit écrit</i> à la coutume,
-ils ajoutent à ce mot déjà si vague un arbitraire illimité: «Selon le
-mode que fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque.»</p>
+<p>On reconnait, dans la sentence de Liége, la main de ces légistes, à
+cet article surtout, où, substituant le <i>droit écrit</i> à la coutume,
+ils ajoutent à ce mot déjà si vague un arbitraire illimité: «Selon le
+mode que fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque.»</p>
-<p>Après Liége, la Flandre. Dès le lendemain de la bataille, une lettre
-fut écrite par le duc, une menace <i>contre tous les fieffés</i> de Flandre
+<p>Après Liége, la Flandre. Dès le lendemain de la bataille, une lettre
+fut écrite par le duc, une menace <i>contre tous les fieffés</i> de Flandre
qui ne rendraient pas le service militaire. Cette expression semblait
-étendre l'obligation du service à une foule de petites gens, qui
-tenaient, à titre de fiefs, des choses minimes pour une minime
-redevance. L'effroi fut grand<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>; l'effet subit, beaucoup aimèrent
-mieux laisser là fief et tout et passer la frontière. Il fallut que le
-duc s'expliquât; il dit dans une nouvelle lettre, non plus <i>tous les
-fieffés</i>, <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> mais: «Nos féaux vassaux et sujets, <i>tenus et
-accoutumés</i> de servir et <i>fréquenter</i> les armes.»</p>
-
-<p>Le mot d'<i>aide</i> ne prêtait pas moins que celui de <i>fief</i> au
-malentendu. Sous ce mot féodal (aide de joyeuse entrée, aide de
-mariage), il demanda un impôt régulier, annuel, pour seize ans. Le
-total semblait monstrueux: pour la Flandre, douze cent mille écus;
+étendre l'obligation du service à une foule de petites gens, qui
+tenaient, à titre de fiefs, des choses minimes pour une minime
+redevance. L'effroi fut grand<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>; l'effet subit, beaucoup aimèrent
+mieux laisser là fief et tout et passer la frontière. Il fallut que le
+duc s'expliquât; il dit dans une nouvelle lettre, non plus <i>tous les
+fieffés</i>, <span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> mais: «Nos féaux vassaux et sujets, <i>tenus et
+accoutumés</i> de servir et <i>fréquenter</i> les armes.»</p>
+
+<p>Le mot d'<i>aide</i> ne prêtait pas moins que celui de <i>fief</i> au
+malentendu. Sous ce mot féodal (aide de joyeuse entrée, aide de
+mariage), il demanda un impôt régulier, annuel, pour seize ans. Le
+total semblait monstrueux: pour la Flandre, douze cent mille écus;
pour le Brabant, huit cent mille livres; cent mille livres pour le
-Hainaut. «Il n'y eut personne qui ne fût perplexe durement et frappé
-au front, d'ouïr nommer cette horrible somme de deniers à prendre sur
-le peuple.»</p>
+Hainaut. «Il n'y eut personne qui ne fût perplexe durement et frappé
+au front, d'ouïr nommer cette horrible somme de deniers à prendre sur
+le peuple.»</p>
<p>Par ces violentes chicanes pour changer ses vassaux en sujets, pour
-devenir de suzerain féodal, souverain moderne, le duc de Bourgogne
+devenir de suzerain féodal, souverain moderne, le duc de Bourgogne
n'en restait pas moins, dans l'opinion de tous et dans la sienne, le
prince de la chevalerie. Il en gardait les formes, et elles devenaient
souvent dans ses mains une arme politique. Juge de l'honneur
chevaleresque, comme chef de la Toison d'or, il somma son ennemi, le
-duc de Nevers, de comparaître au chapitre de l'ordre<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>, le fit
-condamner comme contumax, biffer son nom, noircir son écusson<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>.</p>
+duc de Nevers, de comparaître au chapitre de l'ordre<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>, le fit
+condamner comme contumax, biffer son nom, noircir son écusson<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>.</p>
-<p>Ceux même que le roi avait cru s'attacher et qu'il <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> avait
-achetés le plus cher tournaient au duc de Bourgogne, comme au chef
+<p>Ceux même que le roi avait cru s'attacher et qu'il <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> avait
+achetés le plus cher tournaient au duc de Bourgogne, comme au chef
naturel des princes et seigneurs.</p>
-<p>Un nouveau <i>Bien public</i> se préparait, plus général et dans lequel
-entreraient ceux qui s'étaient abstenus de l'autre. René devait en
-être, quoique le roi aidât alors son fils en Espagne. Deux femmes y
-poussaient, la douairière de Bourbon, aux enfants de qui il avait
-confié moitié du royaume, et la propre s&oelig;ur de Louis XI, qui, il
-est vrai, lui ressemblait trop pour subir aisément sa protection
+<p>Un nouveau <i>Bien public</i> se préparait, plus général et dans lequel
+entreraient ceux qui s'étaient abstenus de l'autre. René devait en
+être, quoique le roi aidât alors son fils en Espagne. Deux femmes y
+poussaient, la douairière de Bourbon, aux enfants de qui il avait
+confié moitié du royaume, et la propre s&oelig;ur de Louis XI, qui, il
+est vrai, lui ressemblait trop pour subir aisément sa protection
tyrannique; plus il faisait pour elle, plus elle travaillait contre
lui.</p>
-<p>L'Anglais n'avait pu être du premier <i>Bien public</i>; on l'invitait au
-second. Le Bourguignon épousait la s&oelig;ur d'Édouard, et le Breton
-épousait en quelque sorte l'Angleterre elle-même, voulant l'établir à
-côté de lui, en Normandie. Le roi, les voyant tous appeler l'Anglais,
-s'avisa d'un expédient qu'ils n'avaient pas prévu, il appela la
+<p>L'Anglais n'avait pu être du premier <i>Bien public</i>; on l'invitait au
+second. Le Bourguignon épousait la s&oelig;ur d'Édouard, et le Breton
+épousait en quelque sorte l'Angleterre elle-même, voulant l'établir à
+côté de lui, en Normandie. Le roi, les voyant tous appeler l'Anglais,
+s'avisa d'un expédient qu'ils n'avaient pas prévu, il appela la
France.</p>
-<p>Il convoqua les États généraux (avril), les trois ordres; soixante
-villes envoyèrent leurs députés<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>. Il leur posa simplement la vraie
-question: «Le royaume veut-il perdre la Normandie?» La confier au
-jeune frère du roi, qui n'était rien que par les ducs de Bourgogne
-<span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> et de Bretagne, c'était la leur donner, ou plutôt y mettre
+<p>Il convoqua les États généraux (avril), les trois ordres; soixante
+villes envoyèrent leurs députés<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>. Il leur posa simplement la vraie
+question: «Le royaume veut-il perdre la Normandie?» La confier au
+jeune frère du roi, qui n'était rien que par les ducs de Bourgogne
+<span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> et de Bretagne, c'était la leur donner, ou plutôt y mettre
les Anglais.</p>
-<p>Ce n'était pas la faute du duc de Bretagne si les Anglais n'y étaient
+<p>Ce n'était pas la faute du duc de Bretagne si les Anglais n'y étaient
pas. Ils n'avaient pas besoin d'y prendre une place, comme Henri V
-avait dû le faire; on leur en offrait douze. Chose étrange pour leur
+avait dû le faire; on leur en offrait douze. Chose étrange pour leur
faire accepter ces villes, il fallait les payer, ils chicanaient sur
-la solde... Le fait est qu'ils avaient grand'peine à venir; Édouard
+la solde... Le fait est qu'ils avaient grand'peine à venir; Édouard
n'osait bouger de chez lui.</p>
-<p>Que l'offre eût été faite, cela n'était pas douteux. Warwick (par
-conséquent Louis XI), en avait copie<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>. Les États, quand on leur
-fit cette révélation, en eurent horreur... Qu'il y eût un Français
-pour recommencer les guerres anglaises, l'égorgement de la France!...
-Tous ceux qui étaient là, même les princes et les seigneurs qui
-chancelaient la veille, retrouvèrent du c&oelig;ur, et offrirent au roi
+<p>Que l'offre eût été faite, cela n'était pas douteux. Warwick (par
+conséquent Louis XI), en avait copie<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>. Les États, quand on leur
+fit cette révélation, en eurent horreur... Qu'il y eût un Français
+pour recommencer les guerres anglaises, l'égorgement de la France!...
+Tous ceux qui étaient là, même les princes et les seigneurs qui
+chancelaient la veille, retrouvèrent du c&oelig;ur, et offrirent au roi
leurs biens et leurs vies.</p>
-<p>«La chose, dit lui-même le noble historien de la maison de Bourgogne,
-touchoit la <i>perpétuité</i> du royaume, et le roy n'y a que son
-<i>voyage</i>.» Tous le sentirent. Le v&oelig;u des États, porté au duc à
-Cambrai, venait avec autorité. Le mépris qu'il en fit, soigneusement
-répandu par le roi, mit beaucoup de gens contre lui. Les plus
-pacifiques eurent une velléité de guerre. Il y eut à Paris un tournoi
-des enfants de la ville<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>, et même plus sérieux que ces exercices
-ne l'étaient alors; ceux-ci, <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> dans leur inexpérience, y
-allèrent trop vivement, et ils se blessèrent.</p>
+<p>«La chose, dit lui-même le noble historien de la maison de Bourgogne,
+touchoit la <i>perpétuité</i> du royaume, et le roy n'y a que son
+<i>voyage</i>.» Tous le sentirent. Le v&oelig;u des États, porté au duc à
+Cambrai, venait avec autorité. Le mépris qu'il en fit, soigneusement
+répandu par le roi, mit beaucoup de gens contre lui. Les plus
+pacifiques eurent une velléité de guerre. Il y eut à Paris un tournoi
+des enfants de la ville<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>, et même plus sérieux que ces exercices
+ne l'étaient alors; ceux-ci, <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> dans leur inexpérience, y
+allèrent trop vivement, et ils se blessèrent.</p>
<p>Le mouvement fut fort contre le duc de Bourgogne. Ce qui le
-prouverait, c'est que l'homme le plus flottant et qui jusque-là
-s'était le plus ménagé, Saint-Pol, devint audacieux tout à coup et
-s'en alla à Bruges où était le duc, fit une entrée bruyante, avec
-force fanfares, et faisant porter devant lui l'épée de connétable. Aux
-plaintes qu'on en fit, il ne répondit rien, sinon que Bruges était du
-royaume, qu'il était connétable de France, et que c'était son droit
+prouverait, c'est que l'homme le plus flottant et qui jusque-là
+s'était le plus ménagé, Saint-Pol, devint audacieux tout à coup et
+s'en alla à Bruges où était le duc, fit une entrée bruyante, avec
+force fanfares, et faisant porter devant lui l'épée de connétable. Aux
+plaintes qu'on en fit, il ne répondit rien, sinon que Bruges était du
+royaume, qu'il était connétable de France, et que c'était son droit
d'aller partout ainsi.</p>
-<p>Le duc attendait à Bruges sa future épouse, Marguerite d'York. Il y
-avait là un monde complet de toutes nations, une foule d'étrangers
-venus pour voir la fête. Le duc en profita pour montrer solennellement
-quel rude justicier il était, quel haut seigneur, combien indépendant
-et au-dessus de tout. Il fit, sans forme de procès, couper la tête à
+<p>Le duc attendait à Bruges sa future épouse, Marguerite d'York. Il y
+avait là un monde complet de toutes nations, une foule d'étrangers
+venus pour voir la fête. Le duc en profita pour montrer solennellement
+quel rude justicier il était, quel haut seigneur, combien indépendant
+et au-dessus de tout. Il fit, sans forme de procès, couper la tête à
un jeune homme de grande maison qui avait fait un meurtre. Toute la
-noblesse eut beau prier; l'exécution ne s'en fit pas moins à la veille
+noblesse eut beau prier; l'exécution ne s'en fit pas moins à la veille
du mariage.</p>
-<p>Ce mariage anglais contre la France fut fort sérieux, dans la bizarre
-magnificence de ses fêtes guerrières, plein de menace et de sombre
-avenir. Les mille couleurs de tant de costumes et de bannières étaient
-attristées des couleurs du maître, qui dominaient tout, le noir et le
+<p>Ce mariage anglais contre la France fut fort sérieux, dans la bizarre
+magnificence de ses fêtes guerrières, plein de menace et de sombre
+avenir. Les mille couleurs de tant de costumes et de bannières étaient
+attristées des couleurs du maître, qui dominaient tout, le noir et le
violet<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> La s&oelig;ur des trois fratricides, Marguerite d'York,
apportait avec elle cent cinquante ans de guerre entre parents. Ses
-archers anglais descendirent sa litière au seuil de l'hôtel de
-Bourgogne, où la reçut la douairière Isabelle. Des archers, peu ou
-point de lords<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>; un évêque anglais qui avait mené la chose, malgré
-tous les évêques.</p>
-
-<p>Au mariage assistèrent deux cardinaux, Balue, l'espion du roi, et un
-légat du pape qui venait demander pour la pauvre ville de Liége un
-sursis au payement. Les malheureux étaient déjà tellement ruinés, deux
+archers anglais descendirent sa litière au seuil de l'hôtel de
+Bourgogne, où la reçut la douairière Isabelle. Des archers, peu ou
+point de lords<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>; un évêque anglais qui avait mené la chose, malgré
+tous les évêques.</p>
+
+<p>Au mariage assistèrent deux cardinaux, Balue, l'espion du roi, et un
+légat du pape qui venait demander pour la pauvre ville de Liége un
+sursis au payement. Les malheureux étaient déjà tellement ruinés, deux
ans auparavant, que pour un premier terme il leur avait fallu
-dépouiller leurs femmes, leur ôter leurs anneaux, leurs ceintures. Le
-duc fut inflexible. Cette dureté dans un tel moment ne pouvait porter
-bonheur au nouveau mariage. Les mariés à peine au lit, le feu prit...
-ils faillirent brûler<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>.</p>
+dépouiller leurs femmes, leur ôter leurs anneaux, leurs ceintures. Le
+duc fut inflexible. Cette dureté dans un tel moment ne pouvait porter
+bonheur au nouveau mariage. Les mariés à peine au lit, le feu prit...
+ils faillirent brûler<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>.</p>
-<p>Le tournoi fut celui de l'arbre ou <i>péron</i> d'or, apparemment pour
-rappeler celui de Liége<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>. Aux intermèdes, parmi une foule
+<p>Le tournoi fut celui de l'arbre ou <i>péron</i> d'or, apparemment pour
+rappeler celui de Liége<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>. Aux intermèdes, parmi une foule
d'allusions, on vit le saint anglais, le saint par lequel le duc
-jurait toujours, saint Georges, qui tuait le dragon<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>. Deux héros,
-deux amis, <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> Hercule et Thésée (Charles et Édouard?)
-désarmèrent un roi qui se mit à genoux, et se fit leur serf. Le duc
-figura en personne au tournoi, combattit; puis tout à coup laissa la
-mariée, s'en alla en Hollande pour lever l'<i>aide</i> de mariage.</p>
-
-<p>Le roi crut que cette fête de guerre, ces menaces, ce brusque départ
-annonçaient un grand coup. Depuis trois mois, il s'y attendait. En
-mai, le chancelier d'Angleterre avait solennellement annoncé une
-descente, et le roi pour la retarder avait jeté en Angleterre un frère
-d'Henri IV. Il voyait un camp immense se faire contre lui près de
-Saint-Quentin. Il y avait à parier qu'au 15 juillet, la trêve avec la
+jurait toujours, saint Georges, qui tuait le dragon<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>. Deux héros,
+deux amis, <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> Hercule et Thésée (Charles et Édouard?)
+désarmèrent un roi qui se mit à genoux, et se fit leur serf. Le duc
+figura en personne au tournoi, combattit; puis tout à coup laissa la
+mariée, s'en alla en Hollande pour lever l'<i>aide</i> de mariage.</p>
+
+<p>Le roi crut que cette fête de guerre, ces menaces, ce brusque départ
+annonçaient un grand coup. Depuis trois mois, il s'y attendait. En
+mai, le chancelier d'Angleterre avait solennellement annoncé une
+descente, et le roi pour la retarder avait jeté en Angleterre un frère
+d'Henri IV. Il voyait un camp immense se faire contre lui près de
+Saint-Quentin. Il y avait à parier qu'au 15 juillet, la trêve avec la
Bourgogne expirant, Bourguignon, Breton, Anglais, tous agiraient
d'ensemble.</p>
-<p>La chose semble avoir en effet été convenue ainsi. Le Breton seul tint
-parole, agit, et porta seul les coups. Le roi le serra à la fois par
+<p>La chose semble avoir en effet été convenue ainsi. Le Breton seul tint
+parole, agit, et porta seul les coups. Le roi le serra à la fois par
le Poitou et par la Normandie, lui reprit Bayeux, Vire et Coutances.
Il cria au secours, et n'obtint du Bourguignon que cinq ou six cents
-hommes pour garder Caen. Celui-ci était jaloux, il se souciait peu
+hommes pour garder Caen. Celui-ci était jaloux, il se souciait peu
d'affermir le Breton en Normandie. <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> Tard, bien tard, sur son
-instante prière, ayant reçu une lettre suppliante, écrite de sa main,
-il consentit à passer la Somme, mais pacifiquement encore et sans
-tirer l'épée. Si peu soutenu, il fallut bien que le Breton traitât,
-abandonnant le frère du roi, et remettant ce qu'il avait en Normandie
-à la garde du duc de Calabre, qui alors était tout au roi (traité
-d'Ancenis, 10 septembre). Le roi avait gagné la partie.</p>
-
-<p>Ce qui sans doute avait contribué à ralentir le duc de Bourgogne,
-c'est qu'il voyait une révolution se faire derrière lui. Depuis son
-cruel refus de donner un sursis à Liége, cette misérable ville, tout
-écrasée et sanglante qu'elle était, remuait son cadavre... Dès les
-premiers jours d'août s'ébranla des Ardennes une foule hideuse, sans
+instante prière, ayant reçu une lettre suppliante, écrite de sa main,
+il consentit à passer la Somme, mais pacifiquement encore et sans
+tirer l'épée. Si peu soutenu, il fallut bien que le Breton traitât,
+abandonnant le frère du roi, et remettant ce qu'il avait en Normandie
+à la garde du duc de Calabre, qui alors était tout au roi (traité
+d'Ancenis, 10 septembre). Le roi avait gagné la partie.</p>
+
+<p>Ce qui sans doute avait contribué à ralentir le duc de Bourgogne,
+c'est qu'il voyait une révolution se faire derrière lui. Depuis son
+cruel refus de donner un sursis à Liége, cette misérable ville, tout
+écrasée et sanglante qu'elle était, remuait son cadavre... Dès les
+premiers jours d'août s'ébranla des Ardennes une foule hideuse, sans
habits, des massues pour armes, de vrais sauvages qui depuis longtemps
vivaient dans les bois<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a>. Ces malheureux bannis, entendant dire
-qu'il y aurait un coup de désespoir, voulurent en être, et pour mourir
-aimèrent mieux, après tout, mourir chez eux.</p>
+qu'il y aurait un coup de désespoir, voulurent en être, et pour mourir
+aimèrent mieux, après tout, mourir chez eux.</p>
-<p>Le 4 août, ils avaient essayé déjà de prendre Bouillon. Ils avancèrent
-toujours en grossissant leur troupe, et, le 8 septembre, ils entrèrent
-dans Liége en criant Vive le roi! de sorte que le duc de Bourgogne put
-apprendre en même temps la révolution de Liége et la soumission du
+<p>Le 4 août, ils avaient essayé déjà de prendre Bouillon. Ils avancèrent
+toujours en grossissant leur troupe, et, le 8 septembre, ils entrèrent
+dans Liége en criant Vive le roi! de sorte que le duc de Bourgogne put
+apprendre en même temps la révolution de Liége et la soumission du
Breton (10 septembre).</p>
-<p>Le duc, qui avait peu de forces à Liége, les en avait <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span>
-retirées, comme on l'en priait depuis longtemps au nom de l'évêque. Il
-avait ruiné de fond en comble, non-seulement la ville, mais les
-églises, obligées de répondre pour la ville. Plus de cour spirituelle,
-plus de juridiction ecclésiastique, plus d'argent à tirer des
-plaideurs. Le lieutenant du duc de Bourgogne, Humbercourt, laissé à
-Liége comme receveur et percepteur, était seul maître; l'évêque
-n'était rien. Les gens qui gouvernaient celui-ci, à leur tête le
-chanoine Robert Morialmé, prêtre guerrier qu'on voyait souvent armé de
-toutes pièces, eurent recours, pour se délivrer des Bourguignons, au
-dangereux expédient de rappeler les bannis de France<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>. Il se
+<p>Le duc, qui avait peu de forces à Liége, les en avait <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span>
+retirées, comme on l'en priait depuis longtemps au nom de l'évêque. Il
+avait ruiné de fond en comble, non-seulement la ville, mais les
+églises, obligées de répondre pour la ville. Plus de cour spirituelle,
+plus de juridiction ecclésiastique, plus d'argent à tirer des
+plaideurs. Le lieutenant du duc de Bourgogne, Humbercourt, laissé à
+Liége comme receveur et percepteur, était seul maître; l'évêque
+n'était rien. Les gens qui gouvernaient celui-ci, à leur tête le
+chanoine Robert Morialmé, prêtre guerrier qu'on voyait souvent armé de
+toutes pièces, eurent recours, pour se délivrer des Bourguignons, au
+dangereux expédient de rappeler les bannis de France<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>. Il se
figurait sans doute que le roi y joindrait ses troupes et soutiendrait
-l'évêque, frère du duc de Bourbon, contre le duc de Bourgogne.</p>
+l'évêque, frère du duc de Bourbon, contre le duc de Bourgogne.</p>
-<p>Les bannis, rentrant dans Liége, n'y trouvèrent point l'évêque; mais,
-pour toute autorité, le légat du pape. Le légat eut grand'peur quand
+<p>Les bannis, rentrant dans Liége, n'y trouvèrent point l'évêque; mais,
+pour toute autorité, le légat du pape. Le légat eut grand'peur quand
il se vit au milieu de ces gens presque nus, et qu'on aurait pris pour
-des bêtes fauves, tant les cheveux et le poil leur avaient crû<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>...
-L'aspect était horrible, les paroles furent douces et touchantes. Ils
-s'adressèrent au vieux prêtre romain comme à un père, le supplièrent
-d'intercéder pour eux: «Ce sont, disaient-ils, nos dernières prières
+des bêtes fauves, tant les cheveux et le poil leur avaient crû<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>...
+L'aspect était horrible, les paroles furent douces et touchantes. Ils
+s'adressèrent au vieux prêtre romain comme à un père, le supplièrent
+d'intercéder pour eux: «Ce sont, disaient-ils, nos dernières prières
que nous vous confions. Qu'on nous laisse revenir, reprendre <span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span>
nos travaux; nous ne voulons plus vivre dans les bois, la vie y est
-trop dure... Si l'on ne nous écoute, nous ne répondons plus de ce que
-nous allons faire...» Le légat leur demandant s'ils voulaient poser
-les armes pour le laisser arranger tout avec l'évêque, ils fondirent
-en larmes et dirent qu'ils ne demandaient qu'à rentrer en grâce, à
-revenir avec leurs pères, leurs mères et leurs enfants.</p>
+trop dure... Si l'on ne nous écoute, nous ne répondons plus de ce que
+nous allons faire...» Le légat leur demandant s'ils voulaient poser
+les armes pour le laisser arranger tout avec l'évêque, ils fondirent
+en larmes et dirent qu'ils ne demandaient qu'à rentrer en grâce, à
+revenir avec leurs pères, leurs mères et leurs enfants.</p>
-<p>Le légat prévint de grands désordres, et peut-être sauva la ville en
+<p>Le légat prévint de grands désordres, et peut-être sauva la ville en
leur donnant ces bonnes paroles. Plusieurs avaient fait d'abord de
-terribles menaces, disant que tout le mal venait des prêtres, et ils
-commençaient à faire main basse sur eux. Il les calma, emmena les
-chefs à Maëstricht, où était l'évêque, et lui conseilla de revenir.
-L'évêque n'osait; il avait peur et des bannis et du duc de Bourgogne,
-qui lui écrivait qu'il arrivait dans un moment. Cette dernière peur
-fut apparemment la plus forte, car il reprit ses chaînes et s'en alla
-docilement à Tongres retrouver Humbercourt, lieutenant du duc de
-Bourgogne, contre lequel ses chanoines avaient rappelés les bannis.</p>
+terribles menaces, disant que tout le mal venait des prêtres, et ils
+commençaient à faire main basse sur eux. Il les calma, emmena les
+chefs à Maëstricht, où était l'évêque, et lui conseilla de revenir.
+L'évêque n'osait; il avait peur et des bannis et du duc de Bourgogne,
+qui lui écrivait qu'il arrivait dans un moment. Cette dernière peur
+fut apparemment la plus forte, car il reprit ses chaînes et s'en alla
+docilement à Tongres retrouver Humbercourt, lieutenant du duc de
+Bourgogne, contre lequel ses chanoines avaient rappelés les bannis.</p>
<p>Le duc n'avait pas tort d'annoncer qu'il pourrait agir. Le roi, qui
-débarrassé des Bretons eût pu, ce semble, le mener rudement, le priait
+débarrassé des Bretons eût pu, ce semble, le mener rudement, le priait
au contraire, lui faisait la cour, voulait lui payer les frais de la
-campagne. L'armée royale, bien supérieure à l'autre, plus aguerrie
-surtout, ne comprenait rien à cela et n'était pas loin d'accuser le
-roi de couardise... C'est qu'on ne voyait pas, derrière, que le duc de
-Bourgogne occupait toujours Caen, qu'un beau-frère d'Édouard lui
-tenait une armée à Portsmouth et n'attendait qu'un signe <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span>
-pour passer. Ce coûteux armement anglais, annoncé en plein Parlement,
-préparé tout l'été, serait-il en pure perte? rien de moins
-vraisemblable; le roi n'avait en ce moment nul moyen d'empêcher la
+campagne. L'armée royale, bien supérieure à l'autre, plus aguerrie
+surtout, ne comprenait rien à cela et n'était pas loin d'accuser le
+roi de couardise... C'est qu'on ne voyait pas, derrière, que le duc de
+Bourgogne occupait toujours Caen, qu'un beau-frère d'Édouard lui
+tenait une armée à Portsmouth et n'attendait qu'un signe <span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span>
+pour passer. Ce coûteux armement anglais, annoncé en plein Parlement,
+préparé tout l'été, serait-il en pure perte? rien de moins
+vraisemblable; le roi n'avait en ce moment nul moyen d'empêcher la
descente; tout au plus pouvait-il, en revanche, lancer aux Anglais
-Marguerite d'Anjou qu'il avait à Harfleur.</p>
+Marguerite d'Anjou qu'il avait à Harfleur.</p>
-<p>Il était donc en ces perplexités, allant, venant, devant le duc de
+<p>Il était donc en ces perplexités, allant, venant, devant le duc de
Bourgogne. Celui-ci, ferme dans ses grosses places de la Somme, dans
-un camp immense (une ville plutôt) qu'il s'était bâti, mettait son
-orgueil à ne bouger d'un pas; le Breton l'avait abandonné, mais que
-lui importait, seul n'était-il pas assez fort?... Ainsi, tout restait
-là; le roi, qui se mourait d'impatience, s'en prenait à ceux qui
-traitaient pour lui. Chaque jour plus soupçonneux (et déjà maladif),
-il ne se fiait plus à personne, jusqu'à hésiter d'armer ses gens
+un camp immense (une ville plutôt) qu'il s'était bâti, mettait son
+orgueil à ne bouger d'un pas; le Breton l'avait abandonné, mais que
+lui importait, seul n'était-il pas assez fort?... Ainsi, tout restait
+là; le roi, qui se mourait d'impatience, s'en prenait à ceux qui
+traitaient pour lui. Chaque jour plus soupçonneux (et déjà maladif),
+il ne se fiait plus à personne, jusqu'à hésiter d'armer ses gens
d'armes; dans une lettre, il ordonne de porter les lances sur des
chariots, et de ne les donner qu'au besoin.</p>
-<p>Une chose lui donnait espoir du côté du duc de Bourgogne, c'est que
-tout le monde venait lui dire qu'il était dans une furieuse colère
-contre le Breton. S'il en était ainsi, le moment était bon; cette
-colère contre un ami pouvait le disposer à écouter un ennemi. Le roi
-le crut sans peine, et parce qu'il avait grand besoin qu'il en fût
-ainsi, et parce qu'il était justement lui-même dans cette disposition.
-Trahi successivement par tous ceux à qui il s'était fié, par Du Lau,
-par Nemours, par Melun, il n'avait trouvé de sûreté que dans un ennemi
-réconcilié, Dammartin, celui qui jadis l'avait chassé de France; il
-lui avait mis en main son <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> armée, le commandement en chef
-au-dessus des maréchaux.</p>
-
-<p>Il ne désespérait donc pas de regagner son grand ennemi. Mais pour
-cela il ne fallait pas d'intermédiaire; il fallait se voir et
-s'entendre. Tout est difficile entre ceux qu'on envoie, qui hésitent,
-qui sont responsables; entre gens qui font eux-mêmes leurs affaires,
+<p>Une chose lui donnait espoir du côté du duc de Bourgogne, c'est que
+tout le monde venait lui dire qu'il était dans une furieuse colère
+contre le Breton. S'il en était ainsi, le moment était bon; cette
+colère contre un ami pouvait le disposer à écouter un ennemi. Le roi
+le crut sans peine, et parce qu'il avait grand besoin qu'il en fût
+ainsi, et parce qu'il était justement lui-même dans cette disposition.
+Trahi successivement par tous ceux à qui il s'était fié, par Du Lau,
+par Nemours, par Melun, il n'avait trouvé de sûreté que dans un ennemi
+réconcilié, Dammartin, celui qui jadis l'avait chassé de France; il
+lui avait mis en main son <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> armée, le commandement en chef
+au-dessus des maréchaux.</p>
+
+<p>Il ne désespérait donc pas de regagner son grand ennemi. Mais pour
+cela il ne fallait pas d'intermédiaire; il fallait se voir et
+s'entendre. Tout est difficile entre ceux qu'on envoie, qui hésitent,
+qui sont responsables; entre gens qui font eux-mêmes leurs affaires,
souvent tout s'aplanit d'un mot. Il semblait d'ailleurs que si l'un
-des deux pouvait y gagner, c'était le roi, tout autrement fin que
-l'autre, et qui, renouvelant l'ancienne familiarité de jeunesse,
-pouvait le faire causer, peut-être, en le poussant un peu, violent
-comme il était, en tirer justement les choses qu'il voulait le moins
+des deux pouvait y gagner, c'était le roi, tout autrement fin que
+l'autre, et qui, renouvelant l'ancienne familiarité de jeunesse,
+pouvait le faire causer, peut-être, en le poussant un peu, violent
+comme il était, en tirer justement les choses qu'il voulait le moins
dire.</p>
-<p>Quant au péril que quelques-uns voyaient dans l'entrevue, le roi n'en
+<p>Quant au péril que quelques-uns voyaient dans l'entrevue, le roi n'en
faisait que rire. Il se rappelait sans doute qu'au temps du Bien
public, le comte de Charolais, causant et marchant avec lui entre
Paris et Charenton, n'avait pas craint parfois de s'aventurer loin de
-ses gens; il s'était si bien oublié un jour qu'il se trouva au dedans
-des barrières.</p>
+ses gens; il s'était si bien oublié un jour qu'il se trouva au dedans
+des barrières.</p>
-<p>Les serviteurs influents des deux princes ne semblent pas avoir été
-contraires à l'entrevue. D'une part le sommelier du duc<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>, de
+<p>Les serviteurs influents des deux princes ne semblent pas avoir été
+contraires à l'entrevue. D'une part le sommelier du duc<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>, de
l'autre Balue<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>, se remuaient <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> fort pour avancer l'affaire.
Saint-Pol s'y opposait d'abord, et cependant il semble que ce soit sur
une lettre de lui que le roi ait pris son parti et franchi le pas.</p>
-<p>Tout porte à croire que le duc ne méditait point un guet-apens. Selon
+<p>Tout porte à croire que le duc ne méditait point un guet-apens. Selon
Commines, il se souciait peu de voir le roi; d'autres disent qu'il le
-désirait fort<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>. Je croirais aisément tous les deux; il ne savait
-peut-être pas lui-même s'il voulait ou ne voulait pas; c'est ce qu'on
-éprouve dans les commencements obscurs des grandes tentations.</p>
+désirait fort<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a>. Je croirais aisément tous les deux; il ne savait
+peut-être pas lui-même s'il voulait ou ne voulait pas; c'est ce qu'on
+éprouve dans les commencements obscurs des grandes tentations.</p>
-<p>Quoi qu'il en soit, le roi ne se confia pas à la légère; il fit
-accepter au duc la moitié de la somme offerte, et ne partit qu'en
-voyant l'accord négocié déjà en voie d'exécution. Il recevait pour
+<p>Quoi qu'il en soit, le roi ne se confia pas à la légère; il fit
+accepter au duc la moitié de la somme offerte, et ne partit qu'en
+voyant l'accord négocié déjà en voie d'exécution. Il recevait pour
l'aller et le retour les paroles les plus rassurantes. Rien de plus
explicite que les termes de la lettre et du sauf-conduit que lui
-envoya le duc de Bourgogne. La lettre porte: «Vous pourrez seurement
-venir, aler et retourner...» Et le sauf-conduit: «Vous y pouvez venir,
-demeurer et séjourner, et Vous en retourner seurement ès lieux de
-Chauny et de Noyon, à vostre bon plaisir, toutes <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> les fois
-qu'il vous plaira, sans que aucun empeschement soit donné à Vous,
-<i>pour quelque cas qu'il soit, ou puisse advenir</i><a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>.» (8 oct. 1468.)
-Ce dernier mot rendait toute chicane impossible; quand même on eût pu
-craindre quelque chose d'un prince qui se piquait d'être un preux des
-vieux temps, qui chevauchait fièrement sur la parole donnée, se
+envoya le duc de Bourgogne. La lettre porte: «Vous pourrez seurement
+venir, aler et retourner...» Et le sauf-conduit: «Vous y pouvez venir,
+demeurer et séjourner, et Vous en retourner seurement ès lieux de
+Chauny et de Noyon, à vostre bon plaisir, toutes <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> les fois
+qu'il vous plaira, sans que aucun empeschement soit donné à Vous,
+<i>pour quelque cas qu'il soit, ou puisse advenir</i><a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>.» (8 oct. 1468.)
+Ce dernier mot rendait toute chicane impossible; quand même on eût pu
+craindre quelque chose d'un prince qui se piquait d'être un preux des
+vieux temps, qui chevauchait fièrement sur la parole donnée, se
vantant de la tenir mieux que ne voulaient ses ennemis. Tout le monde
-savait que c'était là son faible, par où on le prenait. Au Bien
+savait que c'était là son faible, par où on le prenait. Au Bien
public, quand il effectua sa menace avant le bout de l'an, le roi,
-pour le flatter, lui dit: «Mon frère, je vois bien que vous êtes
-gentilhomme et de la maison de France.»</p>
+pour le flatter, lui dit: «Mon frère, je vois bien que vous êtes
+gentilhomme et de la maison de France.»</p>
<p>Donc, comme gentilhomme et chez un gentilhomme, le roi arriva seul ou
-à peu près. Reçu avec respect par son hôte, il l'embrassa longuement,
-par deux fois, et il entra avec lui dans Péronne<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>, lui tenant, en
-vieux camarade, la main sur l'épaule. Ce laisser-aller diminua fort
-quand il sut qu'au moment même entraient <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> par l'autre porte
+à peu près. Reçu avec respect par son hôte, il l'embrassa longuement,
+par deux fois, et il entra avec lui dans Péronne<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>, lui tenant, en
+vieux camarade, la main sur l'épaule. Ce laisser-aller diminua fort
+quand il sut qu'au moment même entraient <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> par l'autre porte
ses plus dangereux ennemis, le prince de Savoie, Philippe de Bresse,
qu'il avait tenu trois ans en prison, dont il venait de marier la
-s&oelig;ur malgré lui, et le maréchal de Bourgogne, sire de Neufchâtel, à
-qui le roi avait donné puis retiré Épinal, deux hommes très-ardents,
-très-influents près du duc, et qui lui amenaient des troupes.</p>
-
-<p>Le pis, c'est qu'ils avaient avec eux des gens singulièrement
-intéressés à la perte du roi, et fort capables de tenter un coup; l'un
-était un certain Poncet de la Rivière, à qui le roi donna sa maison à
-mener à Montlhéry, et qui, avec Brézé, lui brusqua la bataille pour
-perdre tout. L'autre, Du Lau, sire de Châteauneuf, ami de jeunesse du
-roi en Dauphiné et dans l'exil, avait eu tous ses secrets et les
-vendait; il avait essayé de le vendre lui-même et de le faire prendre,
-mais c'était le roi qui l'avait pris. Cette année même, se doutant
-bien qu'on le ferait échapper, Louis XI avait, de sa main, dessiné
-pour lui une cage de fer. Du Lau, averti et fort effrayé, trouva moyen
-de s'enfuir; il en coûta la vie à tous ceux qui l'avaient gardé, et
-par contre-coup à Charles de Melun, dont le roi fit expédier le procès
+s&oelig;ur malgré lui, et le maréchal de Bourgogne, sire de Neufchâtel, à
+qui le roi avait donné puis retiré Épinal, deux hommes très-ardents,
+très-influents près du duc, et qui lui amenaient des troupes.</p>
+
+<p>Le pis, c'est qu'ils avaient avec eux des gens singulièrement
+intéressés à la perte du roi, et fort capables de tenter un coup; l'un
+était un certain Poncet de la Rivière, à qui le roi donna sa maison à
+mener à Montlhéry, et qui, avec Brézé, lui brusqua la bataille pour
+perdre tout. L'autre, Du Lau, sire de Châteauneuf, ami de jeunesse du
+roi en Dauphiné et dans l'exil, avait eu tous ses secrets et les
+vendait; il avait essayé de le vendre lui-même et de le faire prendre,
+mais c'était le roi qui l'avait pris. Cette année même, se doutant
+bien qu'on le ferait échapper, Louis XI avait, de sa main, dessiné
+pour lui une cage de fer. Du Lau, averti et fort effrayé, trouva moyen
+de s'enfuir; il en coûta la vie à tous ceux qui l'avaient gardé, et
+par contre-coup à Charles de Melun, dont le roi fit expédier le procès
de peur de pareille aventure.</p>
-<p>Ce Du Lau, ce prisonnier échappé qui avait manqué la cage de si près,
-le voilà qui revient hardiment de lui-même, pardevant le roi, avec
-Poncet, avec d'Urfé, tous se disant serviteurs et sujets du frère du
-roi, tous fort intéressés à ce que ce frère succède au plus vite<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> Le roi eut peur. Que le duc eût laissé venir ces gens, qu'il
-reçut ces traîtres tout à côté de lui, c'était chose sinistre et qui
-sentait le pont de Montereau... Il crut qu'il y avait peu de sûreté à
-rester dans la ville; il demanda à s'établir au château, sombre et
-vieux fort, moins château que prison; mais enfin, c'était le château
-du duc même, sa maison, son foyer; il devenait d'autant plus
+<p>Ce Du Lau, ce prisonnier échappé qui avait manqué la cage de si près,
+le voilà qui revient hardiment de lui-même, pardevant le roi, avec
+Poncet, avec d'Urfé, tous se disant serviteurs et sujets du frère du
+roi, tous fort intéressés à ce que ce frère succède au plus vite<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> Le roi eut peur. Que le duc eût laissé venir ces gens, qu'il
+reçut ces traîtres tout à côté de lui, c'était chose sinistre et qui
+sentait le pont de Montereau... Il crut qu'il y avait peu de sûreté à
+rester dans la ville; il demanda à s'établir au château, sombre et
+vieux fort, moins château que prison; mais enfin, c'était le château
+du duc même, sa maison, son foyer; il devenait d'autant plus
responsable de tout ce qui arriverait.</p>
-<p>Le roi fut ainsi mis en prison sur sa demande; il ne restait plus qu'à
-fermer la porte. Qu'il manquât de bons amis pour y pousser le duc, on
+<p>Le roi fut ainsi mis en prison sur sa demande; il ne restait plus qu'à
+fermer la porte. Qu'il manquât de bons amis pour y pousser le duc, on
ne peut le supposer. Ces arrivants qui trouvaient la chose en si bon
-train, qui voyaient leur vengeance à portée, leur ennemi sous leur
-main, qui, à travers les murs, sentaient son sang... croira-t-on
-qu'ils aient été si parfaits chrétiens que de parler pour lui? Nul
-doute qu'ils n'aient fait des efforts désespérés pour profiter d'une
-telle occasion; que, tournant autour du duc de toutes les manières,
+train, qui voyaient leur vengeance à portée, leur ennemi sous leur
+main, qui, à travers les murs, sentaient son sang... croira-t-on
+qu'ils aient été si parfaits chrétiens que de parler pour lui? Nul
+doute qu'ils n'aient fait des efforts désespérés pour profiter d'une
+telle occasion; que, tournant autour du duc de toutes les manières,
ils ne lui aient fait honte de ses scrupules; qu'ils n'aient dit que
-ce serait pour en rire à jamais, si la proie venant d'elle-même au
-chasseur, il n'en voulait pas... N'était-ce pas un miracle d'ailleurs,
-un signe de Dieu, que cette venimeuse bête se fût livrée ainsi?
-Lâchez-la, avec quoi croyez-vous la tenir? quel serment, quel traité
-possible? quelle autre sûreté qu'un cul de basse-fosse!</p>
-
-<p>À quoi le duc ému, tremblant de vouloir et de ne vouloir pas, mais
-maître de lui pourtant et faisant bonne contenance, aura noblement
-répondu que: «tout cela n'y faisait rien, que sans doute l'homme était
-digne de tout châtiment, mais qu'une exécution ne lui <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> allait
-pas, à lui, duc de Bourgogne; la Toison qu'il portait était jusqu'ici
-nette, grâce à Dieu; ayant promis, signé, pour deux royaumes de
-France, il ne ferait rien à l'encontre... La veille encore il avait
-reçu l'argent du roi. Garder l'homme pour garder l'argent, était-ce
-leur conseil?... Il fallait être bien osé pour lui parler ainsi!»</p>
-
-<p>Tel fut le débat, et plus violent encore; la plus simple connaissance
-de la nature humaine porterait à le croire, quand même tout ce qui
+ce serait pour en rire à jamais, si la proie venant d'elle-même au
+chasseur, il n'en voulait pas... N'était-ce pas un miracle d'ailleurs,
+un signe de Dieu, que cette venimeuse bête se fût livrée ainsi?
+Lâchez-la, avec quoi croyez-vous la tenir? quel serment, quel traité
+possible? quelle autre sûreté qu'un cul de basse-fosse!</p>
+
+<p>À quoi le duc ému, tremblant de vouloir et de ne vouloir pas, mais
+maître de lui pourtant et faisant bonne contenance, aura noblement
+répondu que: «tout cela n'y faisait rien, que sans doute l'homme était
+digne de tout châtiment, mais qu'une exécution ne lui <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> allait
+pas, à lui, duc de Bourgogne; la Toison qu'il portait était jusqu'ici
+nette, grâce à Dieu; ayant promis, signé, pour deux royaumes de
+France, il ne ferait rien à l'encontre... La veille encore il avait
+reçu l'argent du roi. Garder l'homme pour garder l'argent, était-ce
+leur conseil?... Il fallait être bien osé pour lui parler ainsi!»</p>
+
+<p>Tel fut le débat, et plus violent encore; la plus simple connaissance
+de la nature humaine porterait à le croire, quand même tout ce qui
suit ne le mettrait pas hors de doute.</p>
<p>Mais on peut croire aussi, non moins fermement, que le duc en serait
-resté là, malgré toute la véhémence du combat intérieur, sans pouvoir
-en sortir, si les intéressés n'eussent, à point nommé, trouvé une
-machine qui, poussée vivement, démontât sa résolution.</p>
-
-<p>Il n'ignorait certainement pas (au 10 octobre) que les bannis étaient
-rentrés dans Liége le 8 septembre. Dès la fin d'août, Humbercourt,
-retiré à Tongres avec l'évêque, les observait et en donnait avis<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>.
-Le mouvement était accompagné, encouragé par des gens du roi. Le duc
-le savait avant l'entrevue de Péronne, et dit qu'il le savait<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> Il était facile à prévoir que les Liégeois tenteraient un
-coup de main sur Tongres pour ravoir leur évêque et l'enlever aux
-Bourguignons; Humbercourt le prévit<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>. Le duc, en apprenant que la
-chose était arrivée, pouvait être irrité, sans doute; mais pouvait-il
-être surpris?... Il fallait donc, si l'on voulait que cette nouvelle
-eût grand effet sur lui, l'amplifier, l'orner tragiquement. C'est ce
-que firent les ennemis du roi, ou, si l'on veut, que le hasard ait été
+resté là, malgré toute la véhémence du combat intérieur, sans pouvoir
+en sortir, si les intéressés n'eussent, à point nommé, trouvé une
+machine qui, poussée vivement, démontât sa résolution.</p>
+
+<p>Il n'ignorait certainement pas (au 10 octobre) que les bannis étaient
+rentrés dans Liége le 8 septembre. Dès la fin d'août, Humbercourt,
+retiré à Tongres avec l'évêque, les observait et en donnait avis<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>.
+Le mouvement était accompagné, encouragé par des gens du roi. Le duc
+le savait avant l'entrevue de Péronne, et dit qu'il le savait<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> Il était facile à prévoir que les Liégeois tenteraient un
+coup de main sur Tongres pour ravoir leur évêque et l'enlever aux
+Bourguignons; Humbercourt le prévit<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>. Le duc, en apprenant que la
+chose était arrivée, pouvait être irrité, sans doute; mais pouvait-il
+être surpris?... Il fallait donc, si l'on voulait que cette nouvelle
+eût grand effet sur lui, l'amplifier, l'orner tragiquement. C'est ce
+que firent les ennemis du roi, ou, si l'on veut, que le hasard ait été
seul auteur de la fausse nouvelle; on avouera que le hasard les servit
-à commandement.</p>
+à commandement.</p>
-<p>«Humbercourt est tué, l'évêque est tué, les chanoines sont tués.»
-Voilà comme la nouvelle devait arriver pour faire effet; et telle elle
+<p>«Humbercourt est tué, l'évêque est tué, les chanoines sont tués.»
+Voilà comme la nouvelle devait arriver pour faire effet; et telle elle
arriva.</p>
-<p>Le duc entra dans une grande et terrible colère,&mdash;non pour l'évêque,
-sans doute, qui périssait pour avoir joué double,&mdash;mais pour
-Humbercourt, pour l'outrage à la maison de Bourgogne, pour l'audace de
-cette canaille, pour la part surtout que pouvaient avoir à tout cela
-les envoyés du roi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> C'était un grand malheur, mais pour qui? Pour le roi; qu'un
-mouvement encouragé par lui eût abouti à l'assassinat d'un évêque,
-d'un frère du duc de Bourbon, cela le mettait mal avec le pape, qui
-jusque-là lui était favorable dans cette affaire de Liége; de plus, il
-risquait d'y perdre l'appui du seul prince sur lequel il comptât, du
-duc de Bourbon, à qui il avait mis en main les plus importantes
+<p>Le duc entra dans une grande et terrible colère,&mdash;non pour l'évêque,
+sans doute, qui périssait pour avoir joué double,&mdash;mais pour
+Humbercourt, pour l'outrage à la maison de Bourgogne, pour l'audace de
+cette canaille, pour la part surtout que pouvaient avoir à tout cela
+les envoyés du roi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> C'était un grand malheur, mais pour qui? Pour le roi; qu'un
+mouvement encouragé par lui eût abouti à l'assassinat d'un évêque,
+d'un frère du duc de Bourbon, cela le mettait mal avec le pape, qui
+jusque-là lui était favorable dans cette affaire de Liége; de plus, il
+risquait d'y perdre l'appui du seul prince sur lequel il comptât, du
+duc de Bourbon, à qui il avait mis en main les plus importantes
provinces du centre et du midi... Le duc de Bourgogne, que
risquait-il? que perdait-il en tout cela (sauf Humbercourt)? on ne
peut le comprendre.</p>
-<p>Ce qui pouvait nuire à ses affaires, ce n'était pas que les Liégeois
-eussent tué leur évêque, mais qu'ils l'eussent repris, rétabli dans
-Liége, qu'ils se fussent réconciliés avec lui, et que l'évêque
-lui-même, appuyé par le légat du pape, priât le duc de Bourgogne de ne
-plus se mêler d'une ville qui relevait du pape et de l'Empire, mais
+<p>Ce qui pouvait nuire à ses affaires, ce n'était pas que les Liégeois
+eussent tué leur évêque, mais qu'ils l'eussent repris, rétabli dans
+Liége, qu'ils se fussent réconciliés avec lui, et que l'évêque
+lui-même, appuyé par le légat du pape, priât le duc de Bourgogne de ne
+plus se mêler d'une ville qui relevait du pape et de l'Empire, mais
nullement de lui.</p>
-<p>Le fait est que l'évêque était bien portant. Humbercourt aussi
-(relâché sur parole). La bande qui ramena de Tongres à Liége l'évêque
-et le légat, tua plusieurs chanoines qui avaient trahi Liége,
-l'excitant, puis l'abandonnant; mais pour l'évêque, ils lui
-témoignèrent le plus grand respect, tellement que quelques-uns des
-leurs ayant hasardé un mot contre lui, ils les pendirent eux-mêmes à
-l'instant. L'évêque, fort effrayé et de ces violences et de ces
-respects, accepta l'espèce de triomphe qu'on lui fît à sa rentrée dans
-Liége. «Enfants, dit-il, nous nous sommes fait la guerre; je vois que
-j'étais mal informé; eh bien! suivons de meilleurs conseils... C'est
-moi qui désormais serai <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> votre capitaine. Fiez-vous en moi, je
-me fie en vous.»</p>
-
-<p>Revenons à Péronne, et répétons encore que le mouvement des Liégeois
-sur Tongres, si probable et si naturel, ne devait guère surprendre le
-duc; que la mort de l'évêque, après sa conduite équivoque, cette mort,
+<p>Le fait est que l'évêque était bien portant. Humbercourt aussi
+(relâché sur parole). La bande qui ramena de Tongres à Liége l'évêque
+et le légat, tua plusieurs chanoines qui avaient trahi Liége,
+l'excitant, puis l'abandonnant; mais pour l'évêque, ils lui
+témoignèrent le plus grand respect, tellement que quelques-uns des
+leurs ayant hasardé un mot contre lui, ils les pendirent eux-mêmes à
+l'instant. L'évêque, fort effrayé et de ces violences et de ces
+respects, accepta l'espèce de triomphe qu'on lui fît à sa rentrée dans
+Liége. «Enfants, dit-il, nous nous sommes fait la guerre; je vois que
+j'étais mal informé; eh bien! suivons de meilleurs conseils... C'est
+moi qui désormais serai <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> votre capitaine. Fiez-vous en moi, je
+me fie en vous.»</p>
+
+<p>Revenons à Péronne, et répétons encore que le mouvement des Liégeois
+sur Tongres, si probable et si naturel, ne devait guère surprendre le
+duc; que la mort de l'évêque, après sa conduite équivoque, cette mort,
mauvaise au roi (donc bonne au duc), ne put lui faire mener grand
deuil, ni faire tout ce grand bruit. De croire que le roi, qui n'y
-gagnait rien et y perdait tant, eût provoqué la chose, lorsqu'il
-laissait au frère du mort tant de provinces en main, une vengeance si
-facile, lorsqu'il venait de remettre lui-même à la merci du duc de
-Bourgogne, c'était croire le roi fol, ou l'être soi-même.</p>
+gagnait rien et y perdait tant, eût provoqué la chose, lorsqu'il
+laissait au frère du mort tant de provinces en main, une vengeance si
+facile, lorsqu'il venait de remettre lui-même à la merci du duc de
+Bourgogne, c'était croire le roi fol, ou l'être soi-même.</p>
-<p>La distance au reste n'est pas si immense entre Liége et Péronne. Le
-roi entra à Péronne, et les Liégeois à Tongres le même jour, dimanche,
+<p>La distance au reste n'est pas si immense entre Liége et Péronne. Le
+roi entra à Péronne, et les Liégeois à Tongres le même jour, dimanche,
9 octobre<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>. La fausse nouvelle parvint le 10 au duc<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>; mais le
11, le 12, le 13, durent arriver, avec des renseignements exacts, les
-Bourguignons que les Liégeois avaient trouvés dans Tongres et renvoyés
-exprès. C'est le 14 seulement qu'on fit signer au roi le traité par
-lequel on lui faisait expier la mort de l'évêque que l'on savait
+Bourguignons que les Liégeois avaient trouvés dans Tongres et renvoyés
+exprès. C'est le 14 seulement qu'on fit signer au roi le traité par
+lequel on lui faisait expier la mort de l'évêque que l'on savait
vivant.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> La colère du duc dans le premier moment, pour un événement
-qui rendait sa cause très-bonne, qui le fortifiait et tuait le roi,
-cette colère bizarre fut-elle une comédie? Je ne le crois pas. La
+<p><span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> La colère du duc dans le premier moment, pour un événement
+qui rendait sa cause très-bonne, qui le fortifiait et tuait le roi,
+cette colère bizarre fut-elle une comédie? Je ne le crois pas. La
passion a des ressources admirables pour se tromper, s'animer en toute
-bonne foi, lorsqu'elle y a profit. Il lui était utile d'être surpris,
+bonne foi, lorsqu'elle y a profit. Il lui était utile d'être surpris,
il le fut; utile de se croire trahi, il le crut. Il fallait que sa
-colère fût extrême, effroyable, aveugle, pour qu'il oubliât tout à
+colère fût extrême, effroyable, aveugle, pour qu'il oubliât tout à
fait le fatal petit mot du sauf-conduit: <i>Quelque cas qui soit ou
-puisse advenir</i>. Effroyable en effet fut cette colère, et comme elle
-eût été si le roi lui avait tué sa mère, sa femme et son enfant...
-Terribles les paroles, furieuses les menaces... Les portes du château
-se fermèrent sur le roi, et il eut dès lors tout loisir de songer «se
-voyant enfermé <i>rasibus</i> d'une grosse tour, où jadis un comte de
-Vermandois avait fait mourir un roi de France.»</p>
+puisse advenir</i>. Effroyable en effet fut cette colère, et comme elle
+eût été si le roi lui avait tué sa mère, sa femme et son enfant...
+Terribles les paroles, furieuses les menaces... Les portes du château
+se fermèrent sur le roi, et il eut dès lors tout loisir de songer «se
+voyant enfermé <i>rasibus</i> d'une grosse tour, où jadis un comte de
+Vermandois avait fait mourir un roi de France.»</p>
<p>Louis XI, qui connaissait l'histoire, savait parfaitement qu'en
-général les rois prisonniers ne se gardent guère (il n'y a pas de tour
-assez forte); voulût-on garder, on n'en est pas toujours le maître,
-témoin Richard II à Pomfret; Lancastre eût voulu le laisser vivre
-qu'il ne l'aurait pu. Garder est difficile, lâcher est dangereux: «Un
-si grant seigneur pris, dit Commines, ne se délivre pas.»</p>
+général les rois prisonniers ne se gardent guère (il n'y a pas de tour
+assez forte); voulût-on garder, on n'en est pas toujours le maître,
+témoin Richard II à Pomfret; Lancastre eût voulu le laisser vivre
+qu'il ne l'aurait pu. Garder est difficile, lâcher est dangereux: «Un
+si grant seigneur pris, dit Commines, ne se délivre pas.»</p>
<p>Louis XI ne s'abandonna point; il avait toujours de l'argent avec lui,
-pour ses petites négociations; il donna quinze mille écus d'or à
-distribuer; mais on le croyait si bien perdu, et déjà on le craignait
-si peu, que celui à qui il donna garda la meilleure part.</p>
+pour ses petites négociations; il donna quinze mille écus d'or à
+distribuer; mais on le croyait si bien perdu, et déjà on le craignait
+si peu, que celui à qui il donna garda la meilleure part.</p>
<p>Une autre chose le servit davantage, c'est que les <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> plus
-ardents à le perdre étaient des gens connus pour appartenir à son
-frère, et qui déjà «se disoient au duc de Normandie.» Ceux qui étaient
+ardents à le perdre étaient des gens connus pour appartenir à son
+frère, et qui déjà «se disoient au duc de Normandie.» Ceux qui étaient
vraiment au duc de Bourgogne, son chancelier de Goux, le chambellan
Commines qui couchait dans sa chambre et qui l'observaient dans cette
-tempête de trois jours, lui firent entendre probablement qu'il n'avait
-pas grand intérêt à donner la couronne à ce frère, qui depuis
+tempête de trois jours, lui firent entendre probablement qu'il n'avait
+pas grand intérêt à donner la couronne à ce frère, qui depuis
longtemps vivait en Bretagne. Risquer de faire un roi quasi Breton,
-c'était un pauvre résultat pour le duc de Bourgogne; un autre aurait
+c'était un pauvre résultat pour le duc de Bourgogne; un autre aurait
le gain, et lui, selon toute apparence, une rude guerre. Car, si le
-roi était sous clef, son armée n'y était pas, ni son vieux chef
-d'écorcheurs, Dammartin<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>.</p>
+roi était sous clef, son armée n'y était pas, ni son vieux chef
+d'écorcheurs, Dammartin<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>.</p>
-<p>Il y avait un meilleur parti. C'était de ne pas faire un roi,&mdash;d'en
-défaire un plutôt, de profiter sur celui-ci tant qu'on pouvait, de le
+<p>Il y avait un meilleur parti. C'était de ne pas faire un roi,&mdash;d'en
+défaire un plutôt, de profiter sur celui-ci tant qu'on pouvait, de le
diminuer et l'amoindrir, de le faire, dans l'estime de tous, si petit,
-si misérable et si nul, qu'en le tuant on l'eût moins tué.</p>
+si misérable et si nul, qu'en le tuant on l'eût moins tué.</p>
-<p>Le duc, après de longs combats, s'arrêta à ce parti, et il se rendit
-au château: «Comme le duc arriva en sa présence, la voix luy
+<p>Le duc, après de longs combats, s'arrêta à ce parti, et il se rendit
+au château: «Comme le duc arriva en sa présence, la voix luy
trembloit, tant il estoit esmeu et prest de se courroucer. Il fit
humble contenance de corps, mais son geste et parole estoit aspre,
-demandant au roy s'il vouloit tenir le traicté de paix...» Le roi «ne
-put celer sa peur,» et signa l'abandon de tout ce que les rois
-avaient jamais disputé aux ducs<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> Puis, on lui fit
-promettre de donner à son frère (non plus la Normandie), mais la Brie,
-qui mettait le duc presqu'à Paris, et la Champagne, qui reliait tous
-les États du duc, lui donnant toute facilité d'aller et venir entre
+demandant au roy s'il vouloit tenir le traicté de paix...» Le roi «ne
+put celer sa peur,» et signa l'abandon de tout ce que les rois
+avaient jamais disputé aux ducs<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> Puis, on lui fit
+promettre de donner à son frère (non plus la Normandie), mais la Brie,
+qui mettait le duc presqu'à Paris, et la Champagne, qui reliait tous
+les États du duc, lui donnant toute facilité d'aller et venir entre
les Pays-Bas et la Bourgogne.</p>
-<p>Cela promis, le duc lui dit encore: «Ne voulez-vous pas bien venir
-avec moi à Liége, pour venger la trahison que les Liégeois m'ont faite
-à cause de vous? L'évêque est votre parent, étant de la maison de
-Bourbon.» La présence du duc de Bourbon, qui était là, semblait
-appuyer cette demande, qui d'ailleurs valait un ordre, dans l'état où
+<p>Cela promis, le duc lui dit encore: «Ne voulez-vous pas bien venir
+avec moi à Liége, pour venger la trahison que les Liégeois m'ont faite
+à cause de vous? L'évêque est votre parent, étant de la maison de
+Bourbon.» La présence du duc de Bourbon, qui était là, semblait
+appuyer cette demande, qui d'ailleurs valait un ordre, dans l'état où
se trouvait le roi<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>.</p>
-<p>Grande et terrible punition, et méritée du jeu perfide que Louis XI
-avait fait de Liége, la montrant pour faire peur, l'agitant, la
-poussant, puis retirant la main... Eh bien, cette main déloyale, prise
-en flagrant délit, il fallait qu'aujourd'hui le monde entier la vît
-égorger ceux qu'elle poussait, qu'elle déchirât ses propres fleurs de
-lis qu'arboraient les Liégeois, que Louis XI mît dans la boue le
-drapeau du roi de France... Après cela, maudit, abominable, infâme, on
-pouvait laisser aller l'homme, qu'il allât en France ou ailleurs.</p>
+<p>Grande et terrible punition, et méritée du jeu perfide que Louis XI
+avait fait de Liége, la montrant pour faire peur, l'agitant, la
+poussant, puis retirant la main... Eh bien, cette main déloyale, prise
+en flagrant délit, il fallait qu'aujourd'hui le monde entier la vît
+égorger ceux qu'elle poussait, qu'elle déchirât ses propres fleurs de
+lis qu'arboraient les Liégeois, que Louis XI mît dans la boue le
+drapeau du roi de France... Après cela, maudit, abominable, infâme, on
+pouvait laisser aller l'homme, qu'il allât en France ou ailleurs.</p>
<p>Seulement, pour se charger de faire ces grands <span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> exemples,
pour se constituer ainsi le ministre de la justice de Dieu, il ne faut
-pas voler le voleur au gibet... C'est justement ce qu'on tâcha de
+pas voler le voleur au gibet... C'est justement ce qu'on tâcha de
faire.</p>
-<p>Le salut du roi tenait surtout à une chose, c'est qu'il n'était pas
-tout entier en prison. Prisonnier à Péronne, il était libre ailleurs
-en sa très-bonne armée, en son autre lui-même, Dammartin. Son intérêt
-visible était que Dammartin n'agît point, mais qu'il restât en armes
-et menaçant. Or Dammartin reçut coup sur coup deux lettres du roi, qui
-lui commandaient tantôt de licencier, tantôt d'envoyer l'armée aux
-Pyrénées, c'est-à-dire de rassurer les Bourguignons, de leur laisser
-la frontière dégarnie et libre pour entrer s'ils voulaient après leur
-course de Liége.</p>
-
-<p>La première lettre semble fausse, ou du moins dictée au prisonnier, à
-en juger par sa fausse date<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>, par sa lourde et inutile préface,
-par sa prolixité; rien de plus éloigné de la vivacité familière des
+<p>Le salut du roi tenait surtout à une chose, c'est qu'il n'était pas
+tout entier en prison. Prisonnier à Péronne, il était libre ailleurs
+en sa très-bonne armée, en son autre lui-même, Dammartin. Son intérêt
+visible était que Dammartin n'agît point, mais qu'il restât en armes
+et menaçant. Or Dammartin reçut coup sur coup deux lettres du roi, qui
+lui commandaient tantôt de licencier, tantôt d'envoyer l'armée aux
+Pyrénées, c'est-à-dire de rassurer les Bourguignons, de leur laisser
+la frontière dégarnie et libre pour entrer s'ils voulaient après leur
+course de Liége.</p>
+
+<p>La première lettre semble fausse, ou du moins dictée au prisonnier, à
+en juger par sa fausse date<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>, par sa lourde et inutile préface,
+par sa prolixité; rien de plus éloigné de la vivacité familière des
lettres de Louis XI.</p>
<p>La seconde est de lui, le style l'indique assez. Le roi dit, entre
-autres choses, pour décider Dammartin à éloigner l'armée: «Tenez pour
-sûr que je n'allai jamais de si bon c&oelig;ur en nul voyage comme en
-celui-ci... M. de Bourgogne me pressera de partir, tout aussitôt qu'il
-aura fait au Liége, et désire plus mon retour que je ne fais.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> Ce qui démentait cette lettre et lui ôtait crédit, c'est que
-le messager du roi qui l'apportait était gardé à vue par un homme du
-duc, de peur qu'il ne parlât. Le piége était grossier. Dammartin en
+autres choses, pour décider Dammartin à éloigner l'armée: «Tenez pour
+sûr que je n'allai jamais de si bon c&oelig;ur en nul voyage comme en
+celui-ci... M. de Bourgogne me pressera de partir, tout aussitôt qu'il
+aura fait au Liége, et désire plus mon retour que je ne fais.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> Ce qui démentait cette lettre et lui ôtait crédit, c'est que
+le messager du roi qui l'apportait était gardé à vue par un homme du
+duc, de peur qu'il ne parlât. Le piége était grossier. Dammartin en
fit honte au duc de Bourgogne, et dit que s'il ne renvoyait le roi,
tout le royaume irait le chercher.</p>
-<p>Le roi devait écrire tout ce qu'on voulait. Il était toujours en
-péril. Son violent ennemi pouvait rencontrer quelque obstacle qui
-l'irritât et lui fît déchirer le traité, comme il avait fait le
-sauf-conduit. En supposant même que le duc se tînt pour satisfait, il
-y avait là des gens qui ne l'étaient guère, les serviteurs de son
-frère, qui n'avaient rien à attendre que d'un changement de règne. Le
-moindre prétexte leur eût suffi pour revenir à la charge auprès du
-duc, réveiller sa fureur, tirer de lui peut-être un mot violent qu'ils
+<p>Le roi devait écrire tout ce qu'on voulait. Il était toujours en
+péril. Son violent ennemi pouvait rencontrer quelque obstacle qui
+l'irritât et lui fît déchirer le traité, comme il avait fait le
+sauf-conduit. En supposant même que le duc se tînt pour satisfait, il
+y avait là des gens qui ne l'étaient guère, les serviteurs de son
+frère, qui n'avaient rien à attendre que d'un changement de règne. Le
+moindre prétexte leur eût suffi pour revenir à la charge auprès du
+duc, réveiller sa fureur, tirer de lui peut-être un mot violent qu'ils
auraient fait semblant de prendre pour un ordre<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>. Le roi, qui ne
-meurt point, comme on sait, eût seulement changé de nom; de Louis
-qu'il était, il fût devenu Charles.</p>
+meurt point, comme on sait, eût seulement changé de nom; de Louis
+qu'il était, il fût devenu Charles.</p>
-<p>Liége n'avait plus, pour résister, ni murs, ni fossés, ni argent, ni
+<p>Liége n'avait plus, pour résister, ni murs, ni fossés, ni argent, ni
canons, ni hommes d'armes. Il lui restait une chose, les fleurs de
lis, le nom du roi de France; les bannis, en rentrant, criaient: Vive
-le roi!... Que le roi vînt combattre contre lui-même, contre ceux qui
-combattaient pour lui, cette nouvelle parut si étrange, si follement
+le roi!... Que le roi vînt combattre contre lui-même, contre ceux qui
+combattaient pour lui, cette nouvelle parut si étrange, si follement
absurde, que d'abord on n'y voulait pas croire... Ou, s'il fallait y
croire, on croyait des choses plus absurdes encore, des imaginations
-insensées; <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> par exemple que le roi menait le duc à
+insensées; <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> par exemple que le roi menait le duc à
Aix-la-Chapelle pour le faire empereur!</p>
<p>Ne sachant plus que croire, et comme fols de fureur, ils sortirent
-quatre mille contre quarante mille Bourguignons. Battus, ils reçurent
-pourtant au faubourg l'avant-garde ennemie qui s'était hâtée, afin de
+quatre mille contre quarante mille Bourguignons. Battus, ils reçurent
+pourtant au faubourg l'avant-garde ennemie qui s'était hâtée, afin de
piller seule, et qui ne gagna que des coups.</p>
-<p>Le légat sauva l'évêque<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a> et tâcha de sauver la ville. Il fit
-croire au peuple qu'il fallait laisser aller l'évêque, pour prouver
-qu'on ne le tenait pas prisonnier. Lui-même, il alla se jeter aux
-pieds du duc de Bourgogne, demanda grâce au nom du pape, offrit tout,
-sauf la vie. Mais c'était la vie qu'on voulait cette fois<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>...</p>
+<p>Le légat sauva l'évêque<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a> et tâcha de sauver la ville. Il fit
+croire au peuple qu'il fallait laisser aller l'évêque, pour prouver
+qu'on ne le tenait pas prisonnier. Lui-même, il alla se jeter aux
+pieds du duc de Bourgogne, demanda grâce au nom du pape, offrit tout,
+sauf la vie. Mais c'était la vie qu'on voulait cette fois<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>...</p>
-<p>Une si grosse armée, deux si grands princes, pour forcer une ville
-tout ouverte, déjà abandonnée, sans espoir de secours, c'était
+<p>Une si grosse armée, deux si grands princes, pour forcer une ville
+tout ouverte, déjà abandonnée, sans espoir de secours, c'était
beaucoup et trop. Les Bourguignons, du moins, le jugeaient ainsi; ils
-se croyaient trop forts de moitié, et se gardaient négligemment... Une
-nuit, voilà le camp forcé, on se bat aux maisons du duc et du roi;
-personne d'armé, les archers jouaient aux dés; à peine, chez le duc, y
+se croyaient trop forts de moitié, et se gardaient négligemment... Une
+nuit, voilà le camp forcé, on se bat aux maisons du duc et du roi;
+personne d'armé, les archers jouaient aux dés; à peine, chez le duc, y
eut-il quelqu'un pour barrer la porte. Il s'arme, il descend, il
-trouve les uns qui crient: «Vive Bourgogne!» les autres: «Vive le
-<span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> roi, et tuez!...» Pour qui était le roi? on l'ignorait
-encore... Ses gens tiraient par les fenêtres, et tuaient plus de
-Bourguignons que de Liégeois.</p>
+trouve les uns qui crient: «Vive Bourgogne!» les autres: «Vive le
+<span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> roi, et tuez!...» Pour qui était le roi? on l'ignorait
+encore... Ses gens tiraient par les fenêtres, et tuaient plus de
+Bourguignons que de Liégeois.</p>
-<p>Ce n'étaient pourtant que six cents hommes (d'autres disent trois
+<p>Ce n'étaient pourtant que six cents hommes (d'autres disent trois
cents), qui donnaient cette alerte, des gens de Franchimont, rudes
-hommes des bois, bûcherons ou charbonniers, comme ils sont tous; ils
-étaient venus se jeter dans Liége quand tout le monde s'en
-éloignait<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>. Peu habitués à s'enfermer, ils sortirent tout d'abord;
-montagnards et lestes à grimper, ils grimpèrent la nuit aux rochers
-qui dominent Liége, et trouvèrent tout simple d'entrer, eux trois
-cents, dans un camp de quarante mille hommes, pour s'en aller, à
-grands coups de pique, réveiller les deux princes... Ils l'auraient
-fait certainement, si, au lieu de se taire, ils ne s'étaient mis, en
-vrais Liégeois, à crier, à faire un grand «<i>hu!...</i>» Ils tuèrent des
-valets, manquèrent les princes, furent tués eux-mêmes, sans savoir
+hommes des bois, bûcherons ou charbonniers, comme ils sont tous; ils
+étaient venus se jeter dans Liége quand tout le monde s'en
+éloignait<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a>. Peu habitués à s'enfermer, ils sortirent tout d'abord;
+montagnards et lestes à grimper, ils grimpèrent la nuit aux rochers
+qui dominent Liége, et trouvèrent tout simple d'entrer, eux trois
+cents, dans un camp de quarante mille hommes, pour s'en aller, à
+grands coups de pique, réveiller les deux princes... Ils l'auraient
+fait certainement, si, au lieu de se taire, ils ne s'étaient mis, en
+vrais Liégeois, à crier, à faire un grand «<i>hu!...</i>» Ils tuèrent des
+valets, manquèrent les princes, furent tués eux-mêmes, sans savoir
qu'ils avaient fait, ces charbonniers d'Ardennes, plus que les Grecs
aux Thermopyles.</p>
-<p>Le duc, fort en colère d'un tel réveil, voulut donner l'assaut. Le roi
-préférait attendre encore; mais le duc lui dit que si l'assaut lui
-déplaisait, il pouvait aller à Namur. Cette permission de s'en aller
-au moment du danger n'agréa point au roi; il crut qu'on en tirerait
-avantage pour le mettre plus bas encore, pour dire qu'il avait saigné
-du nez... Il mit son honneur à tremper dans cette barbare exécution
-de Liége.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> Il semblait tenir à faire croire qu'il n'était point forcé,
-qu'il était là pour son plaisir, par pure amitié pour le duc. À une
-première alarme, deux ou trois jours auparavant, le duc semblant
-embarrassé, le roi avait pourvu à tout, donné les ordres. Les
-Bourguignons, émerveillés, ne savaient plus si c'était le roi ou le
-duc qui les menait à la ruine de Liége.</p>
-
-<p>Il aurait été le premier à l'assaut, si le duc ne l'eût arrêté. Les
-Liégeois portant les armes de la France, lui, roi de France, il prit,
+<p>Le duc, fort en colère d'un tel réveil, voulut donner l'assaut. Le roi
+préférait attendre encore; mais le duc lui dit que si l'assaut lui
+déplaisait, il pouvait aller à Namur. Cette permission de s'en aller
+au moment du danger n'agréa point au roi; il crut qu'on en tirerait
+avantage pour le mettre plus bas encore, pour dire qu'il avait saigné
+du nez... Il mit son honneur à tremper dans cette barbare exécution
+de Liége.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> Il semblait tenir à faire croire qu'il n'était point forcé,
+qu'il était là pour son plaisir, par pure amitié pour le duc. À une
+première alarme, deux ou trois jours auparavant, le duc semblant
+embarrassé, le roi avait pourvu à tout, donné les ordres. Les
+Bourguignons, émerveillés, ne savaient plus si c'était le roi ou le
+duc qui les menait à la ruine de Liége.</p>
+
+<p>Il aurait été le premier à l'assaut, si le duc ne l'eût arrêté. Les
+Liégeois portant les armes de la France, lui, roi de France, il prit,
dit-on, il porta la croix de Bourgogne. On le vit sur la place de
-Liége, pour achever sa triste comédie, crier: «Vive Bourgogne!...»
+Liége, pour achever sa triste comédie, crier: «Vive Bourgogne!...»
Haute trahison du roi contre le roi.</p>
-<p>Il n'y eut pas la moindre résistance<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>. Les capitaines étaient
+<p>Il n'y eut pas la moindre résistance<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>. Les capitaines étaient
partis le matin, laissant les innocents bourgeois en sentinelle. Ils
-veillaient depuis huit jours, ils n'en pouvaient plus. Ce jour-là ils
-ne se figuraient pas qu'on les attaquât, parce que c'était dimanche.
+veillaient depuis huit jours, ils n'en pouvaient plus. Ce jour-là ils
+ne se figuraient pas qu'on les attaquât, parce que c'était dimanche.
Au matin, cependant, le duc fait tirer pour signal sa bombarde et deux
serpentines, les trompettes sonnent, on fait les approches...
-Personne, deux ou trois hommes au guet; les autres étaient allés
-dîner: «Dans chaque maison, dit Commines, nous trouvons la nappe
-mise.»</p>
+Personne, deux ou trois hommes au guet; les autres étaient allés
+dîner: «Dans chaque maison, dit Commines, nous trouvons la nappe
+mise.»</p>
-<p>L'armée, entrée en même temps des deux bouts de la ville, marcha vers
-la place, s'y réunit, puis se divisa pour le pillage en quatre
+<p>L'armée, entrée en même temps des deux bouts de la ville, marcha vers
+la place, s'y réunit, puis se divisa pour le pillage en quatre
quartiers. Tout cela prit deux heures, et bien des gens eurent le
temps de se sauver. <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> Cependant, le duc, ayant conduit le roi
-au palais, se rendit à Saint-Lambert, que les pillards voulaient
-forcer; ils l'écoutaient si peu qu'il fut obligé de tirer l'épée et il
+au palais, se rendit à Saint-Lambert, que les pillards voulaient
+forcer; ils l'écoutaient si peu qu'il fut obligé de tirer l'épée et il
en tua un de sa main.</p>
-<p>Vers midi, toute la ville était prise, en plein pillage. Le roi dînait
-au bruit de cette fête, en grande joie, et ne tarissant pas sur la
-vaillance de son bon frère; c'était merveille, et chose à rapporter au
+<p>Vers midi, toute la ville était prise, en plein pillage. Le roi dînait
+au bruit de cette fête, en grande joie, et ne tarissant pas sur la
+vaillance de son bon frère; c'était merveille, et chose à rapporter au
duc, comme il le louait de bon c&oelig;ur!</p>
-<p>Le duc vint le trouver, et lui dit: «Que ferons-nous de Liége?» Dure
-question pour un autre, et où tout c&oelig;ur d'homme aurait hésité...
-Louis XI répondit en riant, du ton des Cent Nouvelles: «Mon père avait
-un grand arbre près de son hôtel, où les corbeaux faisaient leur nid;
-ces corbeaux l'ennuyant, il fit ôter les nids, une fois, deux fois; au
-bout de l'an, les corbeaux recommençaient toujours. Mon père fit
-déraciner l'arbre, et depuis il en dormit mieux.»</p>
+<p>Le duc vint le trouver, et lui dit: «Que ferons-nous de Liége?» Dure
+question pour un autre, et où tout c&oelig;ur d'homme aurait hésité...
+Louis XI répondit en riant, du ton des Cent Nouvelles: «Mon père avait
+un grand arbre près de son hôtel, où les corbeaux faisaient leur nid;
+ces corbeaux l'ennuyant, il fit ôter les nids, une fois, deux fois; au
+bout de l'an, les corbeaux recommençaient toujours. Mon père fit
+déraciner l'arbre, et depuis il en dormit mieux.»</p>
<p>L'horreur, dans cette destruction d'un peuple, c'est que ce ne fut
point un carnage d'assaut, une furie de vainqueurs, mais une longue
-exécution<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a> qui dura des mois. Les gens qu'on trouvait dans les
-maisons étaient <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> gardés, réservés; puis, par ordre et
-méthodiquement, jetés à la Meuse. Trois mois après, on noyait
+exécution<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a> qui dura des mois. Les gens qu'on trouvait dans les
+maisons étaient <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> gardés, réservés; puis, par ordre et
+méthodiquement, jetés à la Meuse. Trois mois après, on noyait
encore<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>!</p>
-<p>Même le premier jour, le peu qu'on tua (deux cents personnes
-peut-être) fut tué à froid. Les pillards, qui égorgèrent aux Mineurs
-vingt malheureux à genoux qui entendaient la messe, attendirent que le
-prêtre eût consacré et bu, pour lui arracher le calice.</p>
+<p>Même le premier jour, le peu qu'on tua (deux cents personnes
+peut-être) fut tué à froid. Les pillards, qui égorgèrent aux Mineurs
+vingt malheureux à genoux qui entendaient la messe, attendirent que le
+prêtre eût consacré et bu, pour lui arracher le calice.</p>
-<p>La ville aussi fut brûlée en grand ordre. Le duc fit commencer à la
-Saint-Hubert, anniversaire de la fondation de Liége. Un chevalier du
+<p>La ville aussi fut brûlée en grand ordre. Le duc fit commencer à la
+Saint-Hubert, anniversaire de la fondation de Liége. Un chevalier du
voisinage fit cette besogne avec des gens de Limbourg. Ceux de
-Maëstricht et d'Huy, en bons voisins, vinrent aider et se chargèrent
-de démolir les ponts. Pour la population, il était plus difficile de
-la détruire, elle avait fui, en grande partie, dans les montagnes. Le
-duc ne laissa à nul autre le plaisir de cette chasse. Il partit le
-jour des premiers incendies, et il vit en s'éloignant la flamme qui
-montait... Il courut Franchimont, brûlant les villages, fouillant les
+Maëstricht et d'Huy, en bons voisins, vinrent aider et se chargèrent
+de démolir les ponts. Pour la population, il était plus difficile de
+la détruire, elle avait fui, en grande partie, dans les montagnes. Le
+duc ne laissa à nul autre le plaisir de cette chasse. Il partit le
+jour des premiers incendies, et il vit en s'éloignant la flamme qui
+montait... Il courut Franchimont, brûlant les villages, fouillant les
bois. Ces bois sans feuilles, l'hiver, un froid terrible lui livraient
sa proie. Le vin gelait, les hommes aussi; tel y perdit un pied, un
-autre deux doigts de la main. Si les poursuivants souffrirent à ce
+autre deux doigts de la main. Si les poursuivants souffrirent à ce
point, que penser des fugitifs, des femmes, des enfants? Commines en
vit une, morte de froid, qui venait d'accoucher.</p>
-<p>Le roi était parti un peu avant le duc, mais sans se <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> montrer
-pressé, et seulement quatre ou cinq jours après qu'on eut pris Liége.
-D'abord, il l'avait tâté par ses amis; puis il lui dit lui-même: «Si
-vous n'avez plus rien à faire, j'ai envie d'aller à Paris faire
+<p>Le roi était parti un peu avant le duc, mais sans se <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> montrer
+pressé, et seulement quatre ou cinq jours après qu'on eut pris Liége.
+D'abord, il l'avait tâté par ses amis; puis il lui dit lui-même: «Si
+vous n'avez plus rien à faire, j'ai envie d'aller à Paris faire
publier notre appointement en Parlement... Quand vous aurez besoin de
-moi, ne m'épargnez pas. L'été prochain, si vous voulez, j'irai vous
+moi, ne m'épargnez pas. L'été prochain, si vous voulez, j'irai vous
voir en Bourgogne; nous resterons un mois ensemble, nous ferons bonne
-chère.» Le duc consentit «toujours murmurant un petit,» lui fit encore
-lire le traité, lui demanda s'il y regrettait rien, disant qu'il était
-libre d'accepter, «et lui faisant quelque peu d'excuse de l'avoir mené
-là. Ainsi s'en alla le roi à son plaisir,» heureux et étonné de s'en
-aller sans doute, se tâtant et trouvant par miracle qu'il ne lui
-manquait rien, tout au plus son honneur peut-être.</p>
+chère.» Le duc consentit «toujours murmurant un petit,» lui fit encore
+lire le traité, lui demanda s'il y regrettait rien, disant qu'il était
+libre d'accepter, «et lui faisant quelque peu d'excuse de l'avoir mené
+là. Ainsi s'en alla le roi à son plaisir,» heureux et étonné de s'en
+aller sans doute, se tâtant et trouvant par miracle qu'il ne lui
+manquait rien, tout au plus son honneur peut-être.</p>
<p>Fut-il pourtant de tout point insensible, je ne le crois pas; il tomba
-malade quelque temps après. C'est qu'il avait souffert à un endroit
-bien délicat, dans l'opinion qu'il avait lui-même de son habileté.
+malade quelque temps après. C'est qu'il avait souffert à un endroit
+bien délicat, dans l'opinion qu'il avait lui-même de son habileté.
Avoir repris deux fois la Normandie si vite et si subtilement, pour
s'en aller ensuite faire ce pas de jeune clerc!... Tant de simplesse,
-une telle foi naïve aux paroles données, il y avait de quoi rester
-humble à jamais... Lui, Louis XI, lui, maître en faux serments,
-pouvait-il bien s'y laisser prendre... La farce de Péronne avait eu le
-dénoûment de celle de Patelin: l'habile des habiles, dupé par
+une telle foi naïve aux paroles données, il y avait de quoi rester
+humble à jamais... Lui, Louis XI, lui, maître en faux serments,
+pouvait-il bien s'y laisser prendre... La farce de Péronne avait eu le
+dénoûment de celle de Patelin: l'habile des habiles, dupé par
Agnelet... Tous en riaient, jeunes et vieux, les petits <span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span>
enfants, que dis-je? les oiseaux causeurs, geais, pies et sansonnets,
-ne causaient d'autre chose; ils ne savaient qu'un mot, Pérette<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>.</p>
+ne causaient d'autre chose; ils ne savaient qu'un mot, Pérette<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>.</p>
-<p>S'il avait une consolation, dans cette misère, c'était probablement de
-songer et de se dire tout bas qu'il avait été simple, il est vrai,
+<p>S'il avait une consolation, dans cette misère, c'était probablement de
+songer et de se dire tout bas qu'il avait été simple, il est vrai,
mais l'autre encore plus simple de le laisser aller. Quoi! le duc
-pouvait croire que, le sauf-conduit n'ayant rien valu, le traité
+pouvait croire que, le sauf-conduit n'ayant rien valu, le traité
vaudrait? Il l'a retenu, contre sa parole, et il le laisse aller, sur
une parole!</p>
-<p>Vraiment le duc n'était pas conséquent. Il crut que la violation du
-sauf-conduit, bien ou mal motivée, lui ferait peu de tort<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>; c'est
-ce qui arriva. Mais en même temps il s'imaginait que la conduite
-double de Louis XI à Liége, l'odieux personnage qu'il y fit, le
+<p>Vraiment le duc n'était pas conséquent. Il crut que la violation du
+sauf-conduit, bien ou mal motivée, lui ferait peu de tort<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>; c'est
+ce qui arriva. Mais en même temps il s'imaginait que la conduite
+double de Louis XI à Liége, l'odieux personnage qu'il y fit, le
ruinerait pour toujours<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>. Cela n'arriva pas. Louis XI ne fut
-<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> point ruiné, perdu, mais seulement un peu ridicule; on se
-moqua un moment du trompeur trompé, ce fut tout.</p>
-
-<p>Personne ne connaissait bien encore toute l'insensibilité du temps.
-Les princes ne soupçonnaient pas eux-mêmes combien peu on leur
-demandait de foi et d'honneur<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>. De là beaucoup de faussetés pour
-rien, d'hypocrisies inutiles; de là aussi d'étranges erreurs sur le
-choix des moyens. C'est le ridicule de Péronne, où les acteurs
-échangèrent les rôles, l'homme de ruse faisant de la chevalerie, et le
+<span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> point ruiné, perdu, mais seulement un peu ridicule; on se
+moqua un moment du trompeur trompé, ce fut tout.</p>
+
+<p>Personne ne connaissait bien encore toute l'insensibilité du temps.
+Les princes ne soupçonnaient pas eux-mêmes combien peu on leur
+demandait de foi et d'honneur<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>. De là beaucoup de faussetés pour
+rien, d'hypocrisies inutiles; de là aussi d'étranges erreurs sur le
+choix des moyens. C'est le ridicule de Péronne, où les acteurs
+échangèrent les rôles, l'homme de ruse faisant de la chevalerie, et le
chevalier de la ruse.</p>
-<p>Tous les deux y furent attrapés, et devaient l'être. Une seule chose
-étonne. C'est que les conseillers du duc de Bourgogne, ces froides
-têtes qu'il avait près de lui, l'aient laissé relâcher le roi sans
-demander nul garantie, nul gage, qui répondît de l'exécution. La seule
-précaution qu'ils imaginèrent, ce fut de lui faire signer des lettres
-par lesquelles il autorisait quelques princes et seigneurs à se liguer
-et s'armer contre lui, s'il violait le traité; autorisation bien
+<p>Tous les deux y furent attrapés, et devaient l'être. Une seule chose
+étonne. C'est que les conseillers du duc de Bourgogne, ces froides
+têtes qu'il avait près de lui, l'aient laissé relâcher le roi sans
+demander nul garantie, nul gage, qui répondît de l'exécution. La seule
+précaution qu'ils imaginèrent, ce fut de lui faire signer des lettres
+par lesquelles il autorisait quelques princes et seigneurs à se liguer
+et s'armer contre lui, s'il violait le traité; autorisation bien
superflue pour des gens qui, de leur vie, ne faisaient autre chose que
conspirer contre le roi<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> Si les conseillers du duc se contentèrent à si bon marché, il
+<p><span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> Si les conseillers du duc se contentèrent à si bon marché, il
faut croire que le roi, qui fit avec eux le voyage, n'y perdit pas son
-temps. Il obtint en allant à Liége l'un des principaux effets qu'il
-s'était promis de la démarche de Péronne. Il se fit voir de près, prit
-langue, et s'aboucha avec bien des gens qui jusque-là le détestaient
-sur parole. On compara les deux hommes, et celui-ci y gagna, n'étant
+temps. Il obtint en allant à Liége l'un des principaux effets qu'il
+s'était promis de la démarche de Péronne. Il se fit voir de près, prit
+langue, et s'aboucha avec bien des gens qui jusque-là le détestaient
+sur parole. On compara les deux hommes, et celui-ci y gagna, n'étant
pas fier comme l'autre, ni violent, ni outrageux. On le trouva bien
-«saige,» et l'on commença à songer qu'on s'arrangerait bien d'un tel
-maître. On lui savait d'ailleurs un grand mérite, c'était de donner
-largement, de ne pas marchander avec ceux qui s'attachaient à lui; le
-duc au contraire donnait peu à beaucoup de gens, et partant
+«saige,» et l'on commença à songer qu'on s'arrangerait bien d'un tel
+maître. On lui savait d'ailleurs un grand mérite, c'était de donner
+largement, de ne pas marchander avec ceux qui s'attachaient à lui; le
+duc au contraire donnait peu à beaucoup de gens, et partant
n'obligeait personne. Ceux qui voyaient de loin, Commines et d'autres
-(jusqu'aux frères du duc), entrèrent «en profonds pensements;» ils se
-demandèrent s'il était probable que le plus fin joueur perdît
+(jusqu'aux frères du duc), entrèrent «en profonds pensements;» ils se
+demandèrent s'il était probable que le plus fin joueur perdît
toujours<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>. Qu'adviendrait-il? on ne le savait trop encore, mais,
-en servant <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> le duc, le plus sûr était de se tenir toujours une
-porte ouverte du côté du roi.</p>
+en servant <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> le duc, le plus sûr était de se tenir toujours une
+porte ouverte du côté du roi.</p>
<h2><span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> LIVRE XVI</h2>
<h3>CHAPITRE PREMIER<br>
-<span class="smaller">DIVERSIONS D'ANGLETERRE.&mdash;MORT DU FRÈRE DE LOUIS XI. BEAUVAIS<br>
+<span class="smaller">DIVERSIONS D'ANGLETERRE.&mdash;MORT DU FRÈRE DE LOUIS XI. BEAUVAIS<br>
1469-1472</span></h3>
-<p>L'histoire du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle est une longue histoire, longues en sont les
-années, longues les heures. Elles furent telles pour ceux qui les
-vécurent, elles le sont pour celui qui est obligé de les recommencer,
+<p>L'histoire du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle est une longue histoire, longues en sont les
+années, longues les heures. Elles furent telles pour ceux qui les
+vécurent, elles le sont pour celui qui est obligé de les recommencer,
de les revivre.</p>
<p>Je veux dire pour l'historien, qui, ne faisant point un jeu de
-l'histoire, s'associerait de bonne foi à la vie des temps écoulés...
-Ici, où est la vie? Qui dira où sont les vivants et où sont les
+l'histoire, s'associerait de bonne foi à la vie des temps écoulés...
+Ici, où est la vie? Qui dira où sont les vivants et où sont les
morts?</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> À quel parti porterais-je intérêt? Entre ces diverses
-figures, en est-il une qui ne soit louche et fausse? une où l'&oelig;il
-se repose, pour y voir nettement exprimés les idées, les principes
+<p><span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> À quel parti porterais-je intérêt? Entre ces diverses
+figures, en est-il une qui ne soit louche et fausse? une où l'&oelig;il
+se repose, pour y voir nettement exprimés les idées, les principes
dont vit le c&oelig;ur de l'homme<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>?</p>
-<p>Nous sommes descendus bien bas dans l'indifférence et la mort morale.
+<p>Nous sommes descendus bien bas dans l'indifférence et la mort morale.
Et il nous faut descendre encore. Que Sforza et autres Italiens aient
-professé la trahison, que Louis XI, Saint-Pol, Armagnac, Nemours,
-aient toute leur vie juré et parjuré, c'est un spectacle assez
-monotone à la longue. Mais maintenant les voici surpassés; pour la foi
-mobile et changeante, la France et l'Italie vont le céder au peuple
-grave qui a toujours prétendu à la gloire de l'obstination. C'est un
-curieux spectacle de voir ce hardi comédien, le comte de Warwick,
-mener si vivement la prude Angleterre d'un roi à l'autre, et d'un
-serment à l'autre, lui faisant crier aujourd'hui: <i>York pour
-toujours!</i> et demain: <i>Lancastre pour toujours!</i> sauf à changer demain
+professé la trahison, que Louis XI, Saint-Pol, Armagnac, Nemours,
+aient toute leur vie juré et parjuré, c'est un spectacle assez
+monotone à la longue. Mais maintenant les voici surpassés; pour la foi
+mobile et changeante, la France et l'Italie vont le céder au peuple
+grave qui a toujours prétendu à la gloire de l'obstination. C'est un
+curieux spectacle de voir ce hardi comédien, le comte de Warwick,
+mener si vivement la prude Angleterre d'un roi à l'autre, et d'un
+serment à l'autre, lui faisant crier aujourd'hui: <i>York pour
+toujours!</i> et demain: <i>Lancastre pour toujours!</i> sauf à changer demain
encore.</p>
<p>Cet imbroglio d'Angleterre est une partie de l'histoire de France. Les
-deux rivaux d'ici se firent la guerre là-bas, guerre sournoise,
+deux rivaux d'ici se firent la guerre là-bas, guerre sournoise,
d'intrigue et d'argent. Les <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> fameuses batailles
shakspeariennes des Roses furent souvent un combat de l'argent
-français contre l'argent flamand, le duel des écus, des florins.</p>
+français contre l'argent flamand, le duel des écus, des florins.</p>
-<p>Ce qui fit faire à Louis XI l'imprudente démarche de Péronne, pour
-brusquer le traité; c'est qu'il crut le duc de Bourgogne tellement
-maître de l'Angleterre qu'il pouvait d'un moment à l'autre lui mettre
-à dos une descente anglaise.</p>
+<p>Ce qui fit faire à Louis XI l'imprudente démarche de Péronne, pour
+brusquer le traité; c'est qu'il crut le duc de Bourgogne tellement
+maître de l'Angleterre qu'il pouvait d'un moment à l'autre lui mettre
+à dos une descente anglaise.</p>
<p>Le duc pensait comme le roi; il croyait tenir l'Angleterre et pour
-toujours, l'avoir épousée. Son mariage avec Marguerite d'York n'était
-pas un caprice de prince; les peuples aussi étaient mariés par le
-grand commerce national des laines, par l'union des hanses étrangères
-qui gouvernaient à la fois Bruges et Londres. Une lettre du duc de
-Bourgogne était reçue à Londres avec autant de respect qu'à Gand. Il
-parlait l'anglais et l'écrivait, il portait la Jarretière comme
-Édouard la Toison; il se vantait d'être meilleur Anglais que les
+toujours, l'avoir épousée. Son mariage avec Marguerite d'York n'était
+pas un caprice de prince; les peuples aussi étaient mariés par le
+grand commerce national des laines, par l'union des hanses étrangères
+qui gouvernaient à la fois Bruges et Londres. Une lettre du duc de
+Bourgogne était reçue à Londres avec autant de respect qu'à Gand. Il
+parlait l'anglais et l'écrivait, il portait la Jarretière comme
+Édouard la Toison; il se vantait d'être meilleur Anglais que les
Anglais.</p>
-<p>D'après tout cela, il n'était pas absurde de croire qu'une telle union
-durerait. Cette croyance, partagée sans doute par les conseillers du
-duc de Bourgogne, lui fit faire une faute grave, qui le mena à la
-ruine, à la mort.</p>
+<p>D'après tout cela, il n'était pas absurde de croire qu'une telle union
+durerait. Cette croyance, partagée sans doute par les conseillers du
+duc de Bourgogne, lui fit faire une faute grave, qui le mena à la
+ruine, à la mort.</p>
-<p>Louis XI était au plus bas, humilié, malade; il semblait prendre
-chrétiennement son aventure, enregistrait le traité avec résignation.</p>
+<p>Louis XI était au plus bas, humilié, malade; il semblait prendre
+chrétiennement son aventure, enregistrait le traité avec résignation.</p>
-<p>L'ami de Louis XI, Warwick, n'allait pas mieux que lui. Il s'était
+<p>L'ami de Louis XI, Warwick, n'allait pas mieux que lui. Il s'était
compromis avec le commerce de Londres, en contrariant le mariage de
-Flandre, et le mariage s'était fait, et l'on avait vu le grand comte
-figurer <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> tristement à la fête, mener la fiancée dans
+Flandre, et le mariage s'était fait, et l'on avait vu le grand comte
+figurer <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> tristement à la fête, mener la fiancée dans
Londres<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>, cheminer par les rues devant elle, comme Aman devant
-Mardochée.</p>
+Mardochée.</p>
-<p>Donc, Louis XI allant si mal, Warwick si mal, l'Angleterre étant sûre,
-le moment semblait bon pour s'étendre du côté de l'Allemagne, pour
-acquérir la Gueldre au bas du Rhin, en haut le landgraviat d'Alsace.
-La Franche-Comté y eût gagné<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>. Les principaux conseillers du duc
-étant Comtois durent lui faire agréer les offres du duc d'Autriche,
+<p>Donc, Louis XI allant si mal, Warwick si mal, l'Angleterre étant sûre,
+le moment semblait bon pour s'étendre du côté de l'Allemagne, pour
+acquérir la Gueldre au bas du Rhin, en haut le landgraviat d'Alsace.
+La Franche-Comté y eût gagné<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>. Les principaux conseillers du duc
+étant Comtois durent lui faire agréer les offres du duc d'Autriche,
qui lui voulait engager ce qu'il avait d'Alsace et partie de la
-Forêt-Noire. Seulement, c'était risquer de se mettre sur les bras de
+Forêt-Noire. Seulement, c'était risquer de se mettre sur les bras de
grosses affaires, avec les ligues suisses, avec les villes du Rhin,
-avec l'Empire... Le duc ne s'arrêta pas à cette crainte, et dès qu'il
-se fut engagé dans cet infini obscur «des Allemagnes,» l'Angleterre à
+avec l'Empire... Le duc ne s'arrêta pas à cette crainte, et dès qu'il
+se fut engagé dans cet infini obscur «des Allemagnes,» l'Angleterre à
laquelle il ne songeait plus, tant il croyait la bien tenir, lui
tourna dans la main.</p>
-<p>L'Angleterre, et de plus la France. Il s'était cru bien sûr d'établir
-le frère du roi en Champagne, entre ses Ardennes et sa Bourgogne, ce
-qui lui eût donné passage d'une province à l'autre, et relié en
-quelque sorte les deux moitiés isolées de son bizarre empire.</p>
+<p>L'Angleterre, et de plus la France. Il s'était cru bien sûr d'établir
+le frère du roi en Champagne, entre ses Ardennes et sa Bourgogne, ce
+qui lui eût donné passage d'une province à l'autre, et relié en
+quelque sorte les deux moitiés isolées de son bizarre empire.</p>
-<p>Le roi, qui ne craignait rien tant, fit pour éviter ce <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> péril
-une chose périlleuse; il se fia à son frère; il lui mit dans les mains
-la Guienne et presque toute l'Aquitaine, lui rappela qu'il était son
-unique héritier (héritier d'un malade), et il lui donna un royaume
+<p>Le roi, qui ne craignait rien tant, fit pour éviter ce <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> péril
+une chose périlleuse; il se fia à son frère; il lui mit dans les mains
+la Guienne et presque toute l'Aquitaine, lui rappela qu'il était son
+unique héritier (héritier d'un malade), et il lui donna un royaume
pour attendre.</p>
-<p>Du même coup il l'opposait aux Anglais, qui réclamaient cette Guienne,
-le rendait suspect au Breton<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>, l'éloignait du Bourguignon, dont il
-eût dépendu s'il eût accepté la Champagne.</p>
+<p>Du même coup il l'opposait aux Anglais, qui réclamaient cette Guienne,
+le rendait suspect au Breton<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>, l'éloignait du Bourguignon, dont il
+eût dépendu s'il eût accepté la Champagne.</p>
<p>Troc admirable, pour un jeune homme qui aimait le plaisir, de lui
-donner tout ce beau Midi, de le mettre à Bordeaux<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>. C'est ce que
+donner tout ce beau Midi, de le mettre à Bordeaux<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>. C'est ce que
lui fit sentir son favori Lescun, un Gascon intelligent qui n'aimait
-pas les Anglais, qui trouvait là une belle occasion de régner en
-Gascogne, et qui fit peur à son maître de la Champagne Pouilleuse.</p>
+pas les Anglais, qui trouvait là une belle occasion de régner en
+Gascogne, et qui fit peur à son maître de la Champagne Pouilleuse.</p>
-<p>Ce n'était pas l'affaire du duc de Bourgogne. Il voulait, bon gré mal
-gré, l'établir en Champagne, l'avoir là et s'en servir. «Tenez bien à
-cela, écrivait-on au duc, ne cédez-pas là-dessus; avec le frère du
-roi, vous aurez le reste.» Le donneur d'avis n'était pas moins que
+<p>Ce n'était pas l'affaire du duc de Bourgogne. Il voulait, bon gré mal
+gré, l'établir en Champagne, l'avoir là et s'en servir. «Tenez bien à
+cela, écrivait-on au duc, ne cédez-pas là-dessus; avec le frère du
+roi, vous aurez le reste.» Le donneur d'avis n'était pas moins que
Balue, l'homme qui savait tout et faisait tout, un <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> homme que
-le roi avait fait de rien, jusqu'à exiger de Rome qu'on le fît
+le roi avait fait de rien, jusqu'à exiger de Rome qu'on le fît
cardinal. Balue, ayant alors du roi ce qu'il pouvait avoir, voulut
-aussi profiter de l'autre côté; s'il vendit son maître à Péronne,
-c'est ce qui ne fut point constaté; mais pour le frère du roi, il
-voulait le mettre chez le duc, il l'écrivit lui-même. Sa qualité
+aussi profiter de l'autre côté; s'il vendit son maître à Péronne,
+c'est ce qui ne fut point constaté; mais pour le frère du roi, il
+voulait le mettre chez le duc, il l'écrivit lui-même. Sa qualité
nouvelle le rendait hardi; il savait que le roi ne ferait jamais
mourir un cardinal. Louis XI, qui avait beaucoup de faible pour lui,
-voulut voir ce qu'il avait à dire, quoique la chose ne fût que trop
-claire. Le drôle n'avouant rien, et s'enveloppant contre le roi de sa
-robe rouge et de sa dignité de prince de l'Église, <i>on mit ce prince
-en cage</i><a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>; Balue avait dit lui-même que <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> rien n'était plus
-sûr que ces cages de fer pour bien garder un prisonnier.</p>
-
-<p>Le 10 juin, le frère du roi, réconcilié avec lui, s'établit en
-Guienne. Le 11 juillet une révolution imprévue commence pour
+voulut voir ce qu'il avait à dire, quoique la chose ne fût que trop
+claire. Le drôle n'avouant rien, et s'enveloppant contre le roi de sa
+robe rouge et de sa dignité de prince de l'Église, <i>on mit ce prince
+en cage</i><a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>; Balue avait dit lui-même que <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> rien n'était plus
+sûr que ces cages de fer pour bien garder un prisonnier.</p>
+
+<p>Le 10 juin, le frère du roi, réconcilié avec lui, s'établit en
+Guienne. Le 11 juillet une révolution imprévue commence pour
l'Angleterre. L'Angleterre se divise, la France se pacifie un moment,
deux coups pour le duc de Bourgogne.</p>
-<p>Le 11 juillet, Warwick, venu avec Clarence, frère d'Édouard, dans son
-gouvernement de Calais, lui fait brusquement épouser sa fille
-aînée<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>, celle qu'il destinait <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> à Édouard quand il le fit
-roi, et dont Édouard n'avait pas voulu.</p>
+<p>Le 11 juillet, Warwick, venu avec Clarence, frère d'Édouard, dans son
+gouvernement de Calais, lui fait brusquement épouser sa fille
+aînée<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>, celle qu'il destinait <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> à Édouard quand il le fit
+roi, et dont Édouard n'avait pas voulu.</p>
-<p>Ce fut un grand étonnement; on n'avait rien prévu de semblable. Ce
-qu'on avait craint, c'était que Warwick, chef des lords et des évêques
-peut-être, par son frère l'archevêque, ne travaillât avec eux pour
-Henri VI. Récemment encore, pour rendre cette ligue impossible, on
-avait obligé Warwick de juger les Lancastriens révoltés, de se laver
+<p>Ce fut un grand étonnement; on n'avait rien prévu de semblable. Ce
+qu'on avait craint, c'était que Warwick, chef des lords et des évêques
+peut-être, par son frère l'archevêque, ne travaillât avec eux pour
+Henri VI. Récemment encore, pour rendre cette ligue impossible, on
+avait obligé Warwick de juger les Lancastriens révoltés, de se laver
avec du sang de Lancastre.</p>
-<p>Aussi ne s'adressa-t-il pas à cet implacable parti. Pour renverser
-York, il ne chercha d'autre moyen qu'York, le propre frère d'Édouard.
-Le mariage fait, vingt révoltes éclatent, mais sous divers prétextes
-et sous divers drapeaux; ici contre l'impôt, là en haine des favoris
-du roi, des parents de la reine, là pour Clarence, ailleurs pour Henri
-VI. En deux mois, Édouard est abandonné et se trouve tout seul; pour
-le prendre, il suffit d'un prêtre, du frère de Warwick, archevêque
-d'York<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>. Voilà Warwick qui tient deux <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> rois sous clef,
-Henri VI à Londres, Édouard IV dans un château du Nord, sans compter
+<p>Aussi ne s'adressa-t-il pas à cet implacable parti. Pour renverser
+York, il ne chercha d'autre moyen qu'York, le propre frère d'Édouard.
+Le mariage fait, vingt révoltes éclatent, mais sous divers prétextes
+et sous divers drapeaux; ici contre l'impôt, là en haine des favoris
+du roi, des parents de la reine, là pour Clarence, ailleurs pour Henri
+VI. En deux mois, Édouard est abandonné et se trouve tout seul; pour
+le prendre, il suffit d'un prêtre, du frère de Warwick, archevêque
+d'York<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>. Voilà Warwick qui tient deux <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> rois sous clef,
+Henri VI à Londres, Édouard IV dans un château du Nord, sans compter
son gendre Clarence, qui n'avait pas beaucoup de gens pour lui.
-L'embarras était de savoir au nom duquel des trois Warwick
+L'embarras était de savoir au nom duquel des trois Warwick
commanderait. Les Lancastriens accouraient pour profiter de son
-hésitation.</p>
+hésitation.</p>
-<p>Une lettre du duc de Bourgogne trancha la question<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>. Il écrivit
-aux gens de Londres qu'en épousant la s&oelig;ur il avait compté qu'ils
-seraient loyaux sujets du frère. Tous ceux qui gagnaient au commerce
-de Flandre crièrent pour Édouard. Warwick n'eut rien à faire <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span>
-qu'à le ramener lui-même à Londres, disant qu'il n'avait rien fait
+<p>Une lettre du duc de Bourgogne trancha la question<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>. Il écrivit
+aux gens de Londres qu'en épousant la s&oelig;ur il avait compté qu'ils
+seraient loyaux sujets du frère. Tous ceux qui gagnaient au commerce
+de Flandre crièrent pour Édouard. Warwick n'eut rien à faire <span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span>
+qu'à le ramener lui-même à Londres, disant qu'il n'avait rien fait
contre le roi, mais contre ses favoris, contre les parents de la
reine, qui prenaient l'argent du pauvre peuple.</p>
-<p>Warwick devait succomber. Il avait bâti sa prodigieuse fortune, celle
-de ses deux frères, sur des éléments très-divers qui s'excluaient
+<p>Warwick devait succomber. Il avait bâti sa prodigieuse fortune, celle
+de ses deux frères, sur des éléments très-divers qui s'excluaient
entre eux. Un mot d'explication:</p>
-<p>Les Nevill (c'était leur vrai nom) étaient des cadets de Westmoreland.
-Il faut croire que leur piété fut grande sous la pieuse maison de
+<p>Les Nevill (c'était leur vrai nom) étaient des cadets de Westmoreland.
+Il faut croire que leur piété fut grande sous la pieuse maison de
Lancastre, car Richard Nevill, celui dont il s'agit, trouva moyen
-d'épouser la fille, l'héritage et le nom de ce fameux Warwick, le lord
-selon le c&oelig;ur de Dieu, l'homme des évêques, celui qui brûla la
-Pucelle, et qui fit d'Henri VI un saint. Ce beau-père mourut régent de
-France, et avec lui bien des choses qu'espéraient les Nevill. Alors
-ils firent volte-face, cultivèrent la Rose blanche, la guerre civile,
-qui, au défaut de la France, leur livrait l'Angleterre. Le produit fut
-énorme; Richard Nevill et ses deux frères, se trouvèrent établis
+d'épouser la fille, l'héritage et le nom de ce fameux Warwick, le lord
+selon le c&oelig;ur de Dieu, l'homme des évêques, celui qui brûla la
+Pucelle, et qui fit d'Henri VI un saint. Ce beau-père mourut régent de
+France, et avec lui bien des choses qu'espéraient les Nevill. Alors
+ils firent volte-face, cultivèrent la Rose blanche, la guerre civile,
+qui, au défaut de la France, leur livrait l'Angleterre. Le produit fut
+énorme; Richard Nevill et ses deux frères, se trouvèrent établis
partout par successions, mariages, nominations, confiscations; ils
-eurent les comtés de Warwick, de Salisbury, de Northumberland, etc.,
-l'archevêché d'York, les sceaux, les clefs du palais, les charges de
+eurent les comtés de Warwick, de Salisbury, de Northumberland, etc.,
+l'archevêché d'York, les sceaux, les clefs du palais, les charges de
chambellan, chancelier, amiral, lieutenant d'Irlande, la charge
-infiniment lucrative de gouverneur de Calais. Celles de l'aîné seul
+infiniment lucrative de gouverneur de Calais. Celles de l'aîné seul
lui valaient par an vingt mille marcs d'argent, deux millions d'alors
-qui feraient peut-être vingt millions d'aujourd'hui. Voilà pour les
+qui feraient peut-être vingt millions d'aujourd'hui. Voilà pour les
charges; quant aux biens, qui pourrait calculer?</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> Grand établissement, et tel qu'en quelque sorte il faisait
-face à la royauté<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>. Là pourtant n'était pas la vraie puissance de
-Warwick. Sa puissance était d'être, non le premier des lords, des
-grands propriétaires, mais le roi des ennemis de la propriété,
-pillards de la frontière et corsaires du détroit.</p>
+<p><span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> Grand établissement, et tel qu'en quelque sorte il faisait
+face à la royauté<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>. Là pourtant n'était pas la vraie puissance de
+Warwick. Sa puissance était d'être, non le premier des lords, des
+grands propriétaires, mais le roi des ennemis de la propriété,
+pillards de la frontière et corsaires du détroit.</p>
-<p>Le fonds de l'Angleterre, sa bizarre duplicité au moyen âge, c'est
-par-dessus et ostensiblement, le pharisaïsme légal, la superstition de
+<p>Le fonds de l'Angleterre, sa bizarre duplicité au moyen âge, c'est
+par-dessus et ostensiblement, le pharisaïsme légal, la superstition de
la loi, et par-dessous l'esprit de Robin Hood. Qu'est-ce que Robin
Hood? L'<i>out-law</i>, l'<i>hors la loi</i>. Robin Hood est naturellement
-l'ennemi de l'homme de loi, l'adversaire du shériff. Dans la longue
-succession des ballades dont il est le héros, il habite d'abord les
-vertes forêts de Lincoln. Les guerres de France l'en font sortir<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>;
-il laisse là le shériff et les daims du roi, il vient à la mer, il
-passe la mer... Il est resté marin. Ce changement se fait aux <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et
-<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles, sous Warwick, sous Élisabeth.</p>
-
-<p>Tous les compagnons de Robin Hood, tous les gens <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> brouillés
-avec la justice, trouvaient leur sécurité en ceci, que Warwick était
-(par lui et par son frère) juge des marches de Calais et d'Écosse,
+l'ennemi de l'homme de loi, l'adversaire du shériff. Dans la longue
+succession des ballades dont il est le héros, il habite d'abord les
+vertes forêts de Lincoln. Les guerres de France l'en font sortir<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>;
+il laisse là le shériff et les daims du roi, il vient à la mer, il
+passe la mer... Il est resté marin. Ce changement se fait aux <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> et
+<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècles, sous Warwick, sous Élisabeth.</p>
+
+<p>Tous les compagnons de Robin Hood, tous les gens <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> brouillés
+avec la justice, trouvaient leur sécurité en ceci, que Warwick était
+(par lui et par son frère) juge des marches de Calais et d'Écosse,
juge indulgent et qui avait si bon c&oelig;ur qu'il ne faisait jamais
justice. S'il y avait au <i>border</i> un bon compagnon, qui ne trouvant
-plus à voler, n'eût à manger «que ses éperons<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>,» il allait trouver
+plus à voler, n'eût à manger «que ses éperons<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>,» il allait trouver
ce grand juge des marches; l'excellent juge, au lieu de le faire
-pendre, lui donnait à dîner.</p>
-
-<p>Ce que Warwick aimait et honorait le plus en ce monde, c'était la
-ville de Londres. Il était l'ami du lord maire, de tous les gros
-marchands, leur ami et leur débiteur, pour mieux les attacher à sa
-fortune. Les petits, il les recevait tous à portes ouvertes, et les
-faisait manger, tant qu'il s'en présentait. L'ordinaire de Warwick,
-quand il était à Londres, était de six b&oelig;ufs par repas; quiconque
-entrait emportait de la viande «tout ce qu'il en tenait sur un long
-poignard<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>.» L'on disait et l'on répétait que ce bon lord était si
-hospitalier, que dans toutes ses terres et châteaux il nourrissait
+pendre, lui donnait à dîner.</p>
+
+<p>Ce que Warwick aimait et honorait le plus en ce monde, c'était la
+ville de Londres. Il était l'ami du lord maire, de tous les gros
+marchands, leur ami et leur débiteur, pour mieux les attacher à sa
+fortune. Les petits, il les recevait tous à portes ouvertes, et les
+faisait manger, tant qu'il s'en présentait. L'ordinaire de Warwick,
+quand il était à Londres, était de six b&oelig;ufs par repas; quiconque
+entrait emportait de la viande «tout ce qu'il en tenait sur un long
+poignard<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>.» L'on disait et l'on répétait que ce bon lord était si
+hospitalier, que dans toutes ses terres et châteaux il nourrissait
trente mille hommes.</p>
<p>Warwick fut, autant et plus que Sforza et que Louis XI, l'homme
d'affaire et d'action comme on le concevait alors. Ni peur, ni
-honneur, ni rancune; fort détaché de toute chevalerie. Aux batailles,
-il mettait ses gens aux mains, mais se faisait tenir un cheval prêt,
-et si l'affaire allait mal, partait le premier. <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> Il n'eût pas
-fait le gentilhomme, comme Louis XI à Liége.</p>
+honneur, ni rancune; fort détaché de toute chevalerie. Aux batailles,
+il mettait ses gens aux mains, mais se faisait tenir un cheval prêt,
+et si l'affaire allait mal, partait le premier. <span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> Il n'eût pas
+fait le gentilhomme, comme Louis XI à Liége.</p>
-<p>Froid et <i>positif</i> à ce point, il n'en eut pas moins une parfaite
-entente de la comédie politique, telle que la circonstance pouvait la
+<p>Froid et <i>positif</i> à ce point, il n'en eut pas moins une parfaite
+entente de la comédie politique, telle que la circonstance pouvait la
demander.</p>
-<p>Ce talent éclata lorsque, après le terrible échec de Wakefield, ayant
-perdu son duc d'York et n'ayant plus dans les mains qu'un garçon de
-dix-huit ans, le jeune Édouard, il le mena à Londres, et de porte en
-porte sollicita pour lui. L'affreuse histoire du diadème de papier, la
-litanie de l'enfant mis à mort, la beauté surtout du jeune Édouard,
-<i>la blanche rose d'York</i>, aidaient à merveille le grand comédien. Il
-le montrait aux femmes; ce beau jeune roi à marier les touchait fort,
+<p>Ce talent éclata lorsque, après le terrible échec de Wakefield, ayant
+perdu son duc d'York et n'ayant plus dans les mains qu'un garçon de
+dix-huit ans, le jeune Édouard, il le mena à Londres, et de porte en
+porte sollicita pour lui. L'affreuse histoire du diadème de papier, la
+litanie de l'enfant mis à mort, la beauté surtout du jeune Édouard,
+<i>la blanche rose d'York</i>, aidaient à merveille le grand comédien. Il
+le montrait aux femmes; ce beau jeune roi à marier les touchait fort,
leur tirait des larmes, souvent de l'argent. Il demandait un jour dix
-livres à une vieille: «Pour ce visage-là, lui dit-elle, tu en auras
-vingt.»</p>
-
-<p>Ce n'était pas une médiocre difficulté pour Warwick de concilier ses
-deux rôles opposés, d'être ami des marchands, par exemple, et
-protecteur des corsaires du détroit. Ces grands repas, qui faisaient
-l'étonnement des bonnes gens de Londres, durent être maintes fois
-donnés à leurs dépens; le marchand risquait fort de reconnaître à
-table, dans tel de ces convives «au long poignard,» son voleur de
+livres à une vieille: «Pour ce visage-là, lui dit-elle, tu en auras
+vingt.»</p>
+
+<p>Ce n'était pas une médiocre difficulté pour Warwick de concilier ses
+deux rôles opposés, d'être ami des marchands, par exemple, et
+protecteur des corsaires du détroit. Ces grands repas, qui faisaient
+l'étonnement des bonnes gens de Londres, durent être maintes fois
+donnés à leurs dépens; le marchand risquait fort de reconnaître à
+table, dans tel de ces convives «au long poignard,» son voleur de
Calais.</p>
-<p>Si Warwick parvenait à tromper Londres, il ne donnait pas le change au
-duc de Bourgogne. Le duc qui aimait la mer, qui avait longtemps vécu
-près des digues, que voyait-il de là le plus souvent? Les vaisseaux
-d'Angleterre prenant les siens... Grâce à ce voisinage, les ports de
-Flandre et de Hollande étaient <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> comme bloqués. L'homme qu'il
-haïssait le plus était Warwick. Nous avons vu comme, avec une simple
-lettre, il lui ôta Londres et sauva Édouard. Warwick, après deux
-nouvelles tentatives, perdit terre et passa à Calais (mai 1470).</p>
-
-<p>Tout un peuple se jeta à la mer pour le suivre; il y en eut à remplir
-quatre-vingts vaisseaux. Mais le lieutenant de Warwick à Calais ne
+<p>Si Warwick parvenait à tromper Londres, il ne donnait pas le change au
+duc de Bourgogne. Le duc qui aimait la mer, qui avait longtemps vécu
+près des digues, que voyait-il de là le plus souvent? Les vaisseaux
+d'Angleterre prenant les siens... Grâce à ce voisinage, les ports de
+Flandre et de Hollande étaient <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> comme bloqués. L'homme qu'il
+haïssait le plus était Warwick. Nous avons vu comme, avec une simple
+lettre, il lui ôta Londres et sauva Édouard. Warwick, après deux
+nouvelles tentatives, perdit terre et passa à Calais (mai 1470).</p>
+
+<p>Tout un peuple se jeta à la mer pour le suivre; il y en eut à remplir
+quatre-vingts vaisseaux. Mais le lieutenant de Warwick à Calais ne
voulut pas le recevoir avec cette flotte; il lui ferma la porte et
-tira sur lui, lui faisant dire sous main qu'il l'éloignait pour le
-sauver, que, s'il fût entré à Calais, il était perdu, assiégé qu'il
-eût été bientôt par toutes les armées d'Angleterre et de Flandre.
-Warwick se réfugia donc en Normandie, avec son monde d'écumeurs de
+tira sur lui, lui faisant dire sous main qu'il l'éloignait pour le
+sauver, que, s'il fût entré à Calais, il était perdu, assiégé qu'il
+eût été bientôt par toutes les armées d'Angleterre et de Flandre.
+Warwick se réfugia donc en Normandie, avec son monde d'écumeurs de
mer, qui, pour leur coup d'essai, prirent au duc quinze vaisseaux et
-les vendirent hardiment à Rouen<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>.</p>
+les vendirent hardiment à Rouen<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>.</p>
-<p>Le duc furieux refusa les réparations qu'offrait le roi; il fit
-arrêter tout ce qu'il y avait de marchands français dans ses États,
-réunit contre Warwick les vaisseaux hollandais et anglais, le bloqua,
-l'affama, dans les ports de la Normandie, et l'obligea ainsi à jouer
+<p>Le duc furieux refusa les réparations qu'offrait le roi; il fit
+arrêter tout ce qu'il y avait de marchands français dans ses États,
+réunit contre Warwick les vaisseaux hollandais et anglais, le bloqua,
+l'affama, dans les ports de la Normandie, et l'obligea ainsi à jouer
le tout pour le tout, et ressaisir, s'il pouvait, l'Angleterre.</p>
-<p>Il y avait grandi par l'absence. Il était plus présent que jamais au
-c&oelig;ur du peuple; le nom du grand comte était dans toutes les
-bouches<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>. Cette royale hospitalité, cette table généreuse,
-ouverte à tous, laissait <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> bien des regrets. Le foyer de
-Warwick, ce foyer de tous ceux qui n'en avaient pas, qu'il fût éteint
-à la fois dans tant de comtés, c'était un deuil public... D'autre
-part, les lords et évêques<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a> sentaient bien que sans un tel chef
-ils ne se défendraient pas aisément contre l'avidité de la basse
-noblesse dont s'était entouré Édouard<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>. Ils offraient à Warwick de
-l'argent; pour des hommes, il n'avait pas à s'en inquiéter,
-disaient-ils, il en trouverait assez en débarquant. Seulement, il
-fallait que la nouvelle révolution se fît au nom de Lancastre.</p>
-
-<p>Warwick et Lancastre! ces noms seuls ainsi rapprochés semblaient avoir
-horreur l'un de l'autre; infranchissable était la barrière qui les
-séparait! barrière de sang et barrière d'infamie... Les échafauds et
-les carnages, les meurtres à froid, les parents tués, la boue,
-l'outrage lancés de l'un à l'autre. Warwick menant Henri VI garrotté
-dans Londres, affichant la reine à Saint-Paul, la faisant mettre au
-prône «comme ribaude, ahontie de son corps, et mauvaise lisse,» et son
-enfant bâtard, adultérin, un enfant de la rue...</p>
-
-<p>Elle devait rougir, à entendre seulement nommer Warwick. Lui parler
-de le revoir, c'était chose qui <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> semblait impossible. Exiger
-qu'elle oubliât tout et qu'elle s'oubliât elle-même au point de mettre
+<p>Il y avait grandi par l'absence. Il était plus présent que jamais au
+c&oelig;ur du peuple; le nom du grand comte était dans toutes les
+bouches<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>. Cette royale hospitalité, cette table généreuse,
+ouverte à tous, laissait <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> bien des regrets. Le foyer de
+Warwick, ce foyer de tous ceux qui n'en avaient pas, qu'il fût éteint
+à la fois dans tant de comtés, c'était un deuil public... D'autre
+part, les lords et évêques<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a> sentaient bien que sans un tel chef
+ils ne se défendraient pas aisément contre l'avidité de la basse
+noblesse dont s'était entouré Édouard<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>. Ils offraient à Warwick de
+l'argent; pour des hommes, il n'avait pas à s'en inquiéter,
+disaient-ils, il en trouverait assez en débarquant. Seulement, il
+fallait que la nouvelle révolution se fît au nom de Lancastre.</p>
+
+<p>Warwick et Lancastre! ces noms seuls ainsi rapprochés semblaient avoir
+horreur l'un de l'autre; infranchissable était la barrière qui les
+séparait! barrière de sang et barrière d'infamie... Les échafauds et
+les carnages, les meurtres à froid, les parents tués, la boue,
+l'outrage lancés de l'un à l'autre. Warwick menant Henri VI garrotté
+dans Londres, affichant la reine à Saint-Paul, la faisant mettre au
+prône «comme ribaude, ahontie de son corps, et mauvaise lisse,» et son
+enfant bâtard, adultérin, un enfant de la rue...</p>
+
+<p>Elle devait rougir, à entendre seulement nommer Warwick. Lui parler
+de le revoir, c'était chose qui <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> semblait impossible. Exiger
+qu'elle oubliât tout et qu'elle s'oubliât elle-même au point de mettre
la famille de cet homme dans la sienne, et qu'en unissant leurs
-enfants, Marguerite, pour ainsi dire, épousât Warwick! cela était
-impie. Nul homme, excepté Louis XI, ne se fût fait l'entremetteur de
+enfants, Marguerite, pour ainsi dire, épousât Warwick! cela était
+impie. Nul homme, excepté Louis XI, ne se fût fait l'entremetteur de
ce monstrueux accouplement.</p>
<p>Ajoutez qu'en faisant cet effort et ce sacrifice, chacun d'eux ne
pouvait vouloir que tromper un moment. Warwick, qui venait de marier
-son aînée à Clarence en lui promettant le trône, mariait la seconde au
-jeune fils de Marguerite avec la même dot. Il avait ainsi deux rois à
-choisir et de quoi détruire la maison de Lancastre lorsqu'il l'aurait
-rétablie. La haine et la méfiance duraient dans le mariage même. Il
-n'en plaisait que plus à Louis XI, qui y voyait deux ou trois guerres
+son aînée à Clarence en lui promettant le trône, mariait la seconde au
+jeune fils de Marguerite avec la même dot. Il avait ainsi deux rois à
+choisir et de quoi détruire la maison de Lancastre lorsqu'il l'aurait
+rétablie. La haine et la méfiance duraient dans le mariage même. Il
+n'en plaisait que plus à Louis XI, qui y voyait deux ou trois guerres
civiles.</p>
<p>Warwick se moqua du blocus des Flamands, et passa sous l'escorte des
-vaisseaux du roi (septembre). Ses deux frères l'accueillirent, Édouard
+vaisseaux du roi (septembre). Ses deux frères l'accueillirent, Édouard
n'eut que le temps de se jeter dans un vaisseau qui le mit en
-Hollande. Warwick put à son aise rentrer dans Londres, prendre Henri à
-la Tour, promener l'innocente figure, édifier le peuple, s'accusant
-humblement du péché d'avoir détrôné un saint.</p>
+Hollande. Warwick put à son aise rentrer dans Londres, prendre Henri à
+la Tour, promener l'innocente figure, édifier le peuple, s'accusant
+humblement du péché d'avoir détrôné un saint.</p>
<p>Le contre-coup fut fort ici. Le roi assembla les notables, leur conta
-tous les méfaits du duc de Bourgogne, et par acclamation ils
-décidèrent qu'il était quitte de tous ses serments de Péronne<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>.
-Amiens revint au roi <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> (février). Le duc vit avec surprise tous
+tous les méfaits du duc de Bourgogne, et par acclamation ils
+décidèrent qu'il était quitte de tous ses serments de Péronne<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>.
+Amiens revint au roi <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> (février). Le duc vit avec surprise tous
les princes tourner contre lui. Au fond, ils ne voulaient pas sa
-ruine, mais le forcer à donner sa fille au duc de Guienne, de sorte
-que l'Aquitaine et les Pays-Bas se trouvant un jour dans les mêmes
-mains, la France eût été serrée du Nord et du Midi, étranglée entre
+ruine, mais le forcer à donner sa fille au duc de Guienne, de sorte
+que l'Aquitaine et les Pays-Bas se trouvant un jour dans les mêmes
+mains, la France eût été serrée du Nord et du Midi, étranglée entre
Somme et Loire.</p>
<p>La perte d'Amiens, les avis de Saint-Pol, qui, pour faire peur au duc,
-lui disait en ami qu'il ne pourrait jamais résister, la fuite de son
-propre frère, un bâtard de Philippe le Bon, qui vint se donner au
-roi<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>, enfin la renonciation des Suisses à l'alliance de Bourgogne,
-tout cela semblait les signes d'une grande et terrible débâcle. Le duc
-regrettait de n'avoir pas comme le roi une armée permanente. Il leva
+lui disait en ami qu'il ne pourrait jamais résister, la fuite de son
+propre frère, un bâtard de Philippe le Bon, qui vint se donner au
+roi<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>, enfin la renonciation des Suisses à l'alliance de Bourgogne,
+tout cela semblait les signes d'une grande et terrible débâcle. Le duc
+regrettait de n'avoir pas comme le roi une armée permanente. Il leva
des troupes en peu de temps; mais il employa aussi d'autres moyens,
-les moyens favoris du roi; il rusa, il mentit, il tâcha de tromper,
+les moyens favoris du roi; il rusa, il mentit, il tâcha de tromper,
d'endormir.</p>
-<p>Il écrivit deux lettres, l'une au roi, un billet de six lignes écrit
-de sa main, où il s'humiliait et regrettait une guerre à laquelle il
-avait été poussé, disait-il, par la ruse et l'intérêt d'autrui.</p>
+<p>Il écrivit deux lettres, l'une au roi, un billet de six lignes écrit
+de sa main, où il s'humiliait et regrettait une guerre à laquelle il
+avait été poussé, disait-il, par la ruse et l'intérêt d'autrui.</p>
-<p>L'autre lettre, fort bien calculée, s'adressait aux Anglais; envoyée à
-Calais, au grand entrepôt des laines, elle rappelait aux marchands
-que «tout l'entrecours <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> de la marchandise étoit non pas
-seulement avec le Roy, mais <i>avec le royaulme</i>.» Le duc avertissait
-«ses très-chers et grands amis» de Calais qu'on se disposait à leur
+<p>L'autre lettre, fort bien calculée, s'adressait aux Anglais; envoyée à
+Calais, au grand entrepôt des laines, elle rappelait aux marchands
+que «tout l'entrecours <span class="pagenum"><a id="page171" name="page171"></a>(p. 171)</span> de la marchandise étoit non pas
+seulement avec le Roy, mais <i>avec le royaulme</i>.» Le duc avertissait
+«ses très-chers et grands amis» de Calais qu'on se disposait à leur
envoyer d'Angleterre beaucoup de gens de guerre, fort inutiles pour
-leur sûreté. S'ils viennent, ajoutait-il, «vous ne pourrez pas être
-maîtres d'eux, ni les empêcher d'entreprendre sur nous.»</p>
+leur sûreté. S'ils viennent, ajoutait-il, «vous ne pourrez pas être
+maîtres d'eux, ni les empêcher d'entreprendre sur nous.»</p>
-<p>À cette lettre, il avait ajouté de sa main une bravade, une flatterie
+<p>À cette lettre, il avait ajouté de sa main une bravade, une flatterie
sous forme de menace, comme d'un dogue qui flatte en grondant: il ne
-s'était jamais mêlé des royales querelles d'Angleterre; il lui
-fâcherait d'être obligé, à cause d'un seul homme, d'avoir noise avec
-un peuple qu'il avait tant aimé!... «Eh bien, mes voisins, si vous ne
-pouvez souffrir mon amitié, commencez... Par saint Georges, qui me
+s'était jamais mêlé des royales querelles d'Angleterre; il lui
+fâcherait d'être obligé, à cause d'un seul homme, d'avoir noise avec
+un peuple qu'il avait tant aimé!... «Eh bien, mes voisins, si vous ne
+pouvez souffrir mon amitié, commencez... Par saint Georges, qui me
sait meilleur Anglais que vous, vous verrez si je suis du sang de
-Lancastre!»</p>
+Lancastre!»</p>
-<p>La lettre fit bien à Calais et à Londres. Les gros marchands, dans la
-bourse desquels Warwick était obligé de puiser, l'empêchèrent
-d'envoyer des archers à Calais<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>, et d'y passer lui-même, comme il
+<p>La lettre fit bien à Calais et à Londres. Les gros marchands, dans la
+bourse desquels Warwick était obligé de puiser, l'empêchèrent
+d'envoyer des archers à Calais<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>, et d'y passer lui-même, comme il
allait le faire, pour accabler le duc, de concert avec Louis XI.</p>
-<p>Celui-ci, qui se fiait à Warwick bien plus qu'à Marguerite, et qui
-savait qu'au moment même elle négociait avec le duc de Bourgogne, ne
+<p>Celui-ci, qui se fiait à Warwick bien plus qu'à Marguerite, et qui
+savait qu'au moment même elle négociait avec le duc de Bourgogne, ne
se pressait pas de la faire partir; il voulait sans doute donner le
-temps à Warwick de s'affermir là-bas. Plusieurs fois elle s'embarqua,
-<span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> mais les vaisseaux du roi qui la portaient étaient toujours
-ramenés à la côte par le vent contraire; chose merveilleuse et qui
+temps à Warwick de s'affermir là-bas. Plusieurs fois elle s'embarqua,
+<span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> mais les vaisseaux du roi qui la portaient étaient toujours
+ramenés à la côte par le vent contraire; chose merveilleuse et qui
prouve que le roi disposait des vents, ils furent contraires pendant
six mois!</p>
-<p>Ce retard n'affermit pas Warwick. À peine débarqué, maître et
+<p>Ce retard n'affermit pas Warwick. À peine débarqué, maître et
vainqueur comme il semblait, il tomba entre les mains d'un conseil de
-douze lords et évêques, les mêmes sans doute qui l'avaient appelé; il
-s'était engagé de ne rien faire, de ne rien donner, sans leur aveu.</p>
-
-<p>La révolution fut impuissante, parce qu'à la grande différence des
-révolutions antérieures, elle ne changea rien à la propriété; elle ne
-donna rien, n'obligea personne, n'engagea personne à la soutenir.</p>
-
-<p>Édouard était resté le roi des marchands: ceux de Bruges l'honoraient
-à l'égal du duc de Bourgogne. Craignant que, d'un moment à l'autre,
-Warwick ne tombât sur la Flandre, le duc se décida enfin pour Édouard,
-qui après tout était son beau-frère. Tout en faisant crier que
-personne ne lui prêtât secours, il loua pour lui quatorze vaisseaux
-hanséatiques, et lui donna cinq millions de notre monnaie<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>. Avec
-cela Édouard emportait une chose qui seule valait des millions, la
-<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> parole de son frère Clarence, qu'à la première occasion il
-laisserait Warwick et reviendrait de son côté<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a>.</p>
-
-<p>Avec une telle assurance, l'entreprise était au fond moins hasardeuse
-qu'elle ne semblait l'être. Édouard renouvela une vieille comédie
-politique que tout le monde connaissait, et dont on voulut bien être
-dupe, las qu'on était de guerre et devenu indifférent. Il joua, sans y
-rien changer, la pièce du retour d'Henri IV; comme lui, il débarqua à
+douze lords et évêques, les mêmes sans doute qui l'avaient appelé; il
+s'était engagé de ne rien faire, de ne rien donner, sans leur aveu.</p>
+
+<p>La révolution fut impuissante, parce qu'à la grande différence des
+révolutions antérieures, elle ne changea rien à la propriété; elle ne
+donna rien, n'obligea personne, n'engagea personne à la soutenir.</p>
+
+<p>Édouard était resté le roi des marchands: ceux de Bruges l'honoraient
+à l'égal du duc de Bourgogne. Craignant que, d'un moment à l'autre,
+Warwick ne tombât sur la Flandre, le duc se décida enfin pour Édouard,
+qui après tout était son beau-frère. Tout en faisant crier que
+personne ne lui prêtât secours, il loua pour lui quatorze vaisseaux
+hanséatiques, et lui donna cinq millions de notre monnaie<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>. Avec
+cela Édouard emportait une chose qui seule valait des millions, la
+<span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> parole de son frère Clarence, qu'à la première occasion il
+laisserait Warwick et reviendrait de son côté<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a>.</p>
+
+<p>Avec une telle assurance, l'entreprise était au fond moins hasardeuse
+qu'elle ne semblait l'être. Édouard renouvela une vieille comédie
+politique que tout le monde connaissait, et dont on voulut bien être
+dupe, las qu'on était de guerre et devenu indifférent. Il joua, sans y
+rien changer, la pièce du retour d'Henri IV; comme lui, il débarqua à
Ravenspur (10 mars 1471); comme lui, il dit, tout le long de sa route,
-qu'il ne réclamait pas le trône, mais seulement le bien de son père,
-son duché d'York, sa propriété. Ce grand mot de propriété, le mot
-sacré pour l'Angleterre, lui servit de passe-port. Il n'y eut de
-difficulté qu'à York; les gens de la ville voulaient lui faire jurer
-qu'il ne prétendrait jamais rien à la couronne: Où sont, dit-il, les
+qu'il ne réclamait pas le trône, mais seulement le bien de son père,
+son duché d'York, sa propriété. Ce grand mot de propriété, le mot
+sacré pour l'Angleterre, lui servit de passe-port. Il n'y eut de
+difficulté qu'à York; les gens de la ville voulaient lui faire jurer
+qu'il ne prétendrait jamais rien à la couronne: Où sont, dit-il, les
lords entre les mains desquels je jurerai? Allez les chercher,
-<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> faites venir le comte de Northumberland. Quant à vous, je
-suis duc d'York et votre seigneur, je ne puis jurer dans vos mains.»</p>
-
-<p>Il poursuivit, et le frère de Warwick, le marquis de Montaigu qui
-pouvait lui barrer la route, le laissa passer. L'autre frère de
-Warwick, l'archevêque d'York, qui gardait Henri VI à Londres, promena
-un peu le roi dans la ville pour tâter la population; il la vit si
-indifférente qu'il ne garda plus Henri que pour le livrer. Édouard
-avait un grand parti à Londres, ses créanciers d'abord, qui désiraient
-fort son retour, puis bon nombre de femmes qui travaillèrent pour lui
-et lui gagnèrent leurs parents, leurs maris; Édouard était le plus
+<span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> faites venir le comte de Northumberland. Quant à vous, je
+suis duc d'York et votre seigneur, je ne puis jurer dans vos mains.»</p>
+
+<p>Il poursuivit, et le frère de Warwick, le marquis de Montaigu qui
+pouvait lui barrer la route, le laissa passer. L'autre frère de
+Warwick, l'archevêque d'York, qui gardait Henri VI à Londres, promena
+un peu le roi dans la ville pour tâter la population; il la vit si
+indifférente qu'il ne garda plus Henri que pour le livrer. Édouard
+avait un grand parti à Londres, ses créanciers d'abord, qui désiraient
+fort son retour, puis bon nombre de femmes qui travaillèrent pour lui
+et lui gagnèrent leurs parents, leurs maris; Édouard était le plus
beau roi du temps.</p>
-<p>Dès qu'Édouard et Warwick furent en présence, celui-ci fut abandonné
+<p>Dès qu'Édouard et Warwick furent en présence, celui-ci fut abandonné
de son gendre Clarence. Il pressa la bataille, craignant d'autres
-défections, mit pied à terre, contre son usage, et combattit
+défections, mit pied à terre, contre son usage, et combattit
bravement. Mais deux corps de son parti qui ne se reconnurent pas se
-chargèrent dans le brouillard. Son frère Montaigu, qui l'avait
-rejoint, lui porta le dernier coup en prenant, dans la bataille même,
-les couleurs d'Édouard<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>. Il fut tué à l'instant par un homme de
-Warwick qui le surveillait, mais Warwick aussi fut <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> tué. Les
-corps des deux frères restèrent deux jours exposés tout nus à
-Saint-Paul, pour que personne n'en doutât.</p>
-
-<p>Le jour même de la bataille, Marguerite abordait. Elle voulait
+chargèrent dans le brouillard. Son frère Montaigu, qui l'avait
+rejoint, lui porta le dernier coup en prenant, dans la bataille même,
+les couleurs d'Édouard<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a>. Il fut tué à l'instant par un homme de
+Warwick qui le surveillait, mais Warwick aussi fut <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> tué. Les
+corps des deux frères restèrent deux jours exposés tout nus à
+Saint-Paul, pour que personne n'en doutât.</p>
+
+<p>Le jour même de la bataille, Marguerite abordait. Elle voulait
retourner; les Lancastriens ne le lui permirent pas; ils la
-félicitèrent d'être débarrassée de Warwick et la firent combattre.
-Mais telles étaient les divisions de ce parti, que son chef Somerset,
+félicitèrent d'être débarrassée de Warwick et la firent combattre.
+Mais telles étaient les divisions de ce parti, que son chef Somerset,
au moment de la charge, chargea seul, l'ancien lieutenant de Warwick
se tenant immobile. Somerset, furieux, le tua devant ses troupes, mais
la bataille fut perdue (4 mai 1471).</p>
-<p>Marguerite, évanouie sur un chariot, fut prise et menée à Londres; son
-jeune fils fut tué dans le combat ou égorgé après. Henri VI survécut
-peu; une tentative s'étant faite en sa faveur, le plus jeune frère
-d'Édouard, cet affreux bossu (Richard III), alla, dit-on, à la tour,
+<p>Marguerite, évanouie sur un chariot, fut prise et menée à Londres; son
+jeune fils fut tué dans le combat ou égorgé après. Henri VI survécut
+peu; une tentative s'étant faite en sa faveur, le plus jeune frère
+d'Édouard, cet affreux bossu (Richard III), alla, dit-on, à la tour,
et poignarda le pauvre prince<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> Un autre semblait tué du même coup; je parle de Louis XI.
+<p><span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> Un autre semblait tué du même coup; je parle de Louis XI.
Cependant, dans son malheur, il eut un bonheur, d'avoir conclu une
-trêve au moment même avec le duc de Bourgogne. Son péril était grand.
-Il y avait à parier qu'il allait avoir l'Angleterre sur les bras, un
-roi vainqueur, enflé d'avoir déjà vaincu la France avec Marguerite
+trêve au moment même avec le duc de Bourgogne. Son péril était grand.
+Il y avait à parier qu'il allait avoir l'Angleterre sur les bras, un
+roi vainqueur, enflé d'avoir déjà vaincu la France avec Marguerite
d'Anjou, un roi tout aussi brave qu'Henri V, et qui, disait-on, avait
-gagné neuf batailles rangées, de sa personne, et combattant à pied.</p>
+gagné neuf batailles rangées, de sa personne, et combattant à pied.</p>
-<p>Et ce n'était pas seulement l'Angleterre qui avait été provoquée;
-toute l'Espagne l'était, l'Aragon par l'invasion de Jean de Calabre,
-la Castille par l'opposition du roi aux intérêts d'Isabelle, Foix et
-Navarre pour la tutelle du jeune héritier. Foix venait de s'unir au
+<p>Et ce n'était pas seulement l'Angleterre qui avait été provoquée;
+toute l'Espagne l'était, l'Aragon par l'invasion de Jean de Calabre,
+la Castille par l'opposition du roi aux intérêts d'Isabelle, Foix et
+Navarre pour la tutelle du jeune héritier. Foix venait de s'unir au
Breton en lui donnant sa fille; et son autre fille, il l'offrait au
duc de Guienne.</p>
-<p>Toute la question semblait être de savoir si Louis XI périrait par le
-Nord ou par le Midi. Son frère (son ennemi depuis qu'il n'était plus
-son héritier, le roi ayant un fils<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>) pouvait faire deux mariages.
-S'il épousait <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> la fille du comte de Foix, il réunissait tout
-le Midi et l'entraînait peut-être dans une croisade contre Louis XI.
-S'il épousait la fille du duc de Bourgogne<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a>, il réunissait tôt ou
+<p>Toute la question semblait être de savoir si Louis XI périrait par le
+Nord ou par le Midi. Son frère (son ennemi depuis qu'il n'était plus
+son héritier, le roi ayant un fils<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>) pouvait faire deux mariages.
+S'il épousait <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> la fille du comte de Foix, il réunissait tout
+le Midi et l'entraînait peut-être dans une croisade contre Louis XI.
+S'il épousait la fille du duc de Bourgogne<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a>, il réunissait tôt ou
tard en un royaume gigantesque l'Aquitaine et les Pays-Bas, entre
-lesquels Louis XI périssait étouffé.</p>
+lesquels Louis XI périssait étouffé.</p>
<p>Il ne s'agissait plus seulement d'humilier la France mais de la
-détruire et de la démembrer. Le duc de Bourgogne ne s'en cachait pas:
-«J'aime tant le royaume, disait-il, qu'au lieu d'un roi, j'en voudrais
-six.» On disait à la cour de Guienne: «Nous lui mettrons tant de
-lévriers à la queue qu'il ne saura où fuir.»</p>
+détruire et de la démembrer. Le duc de Bourgogne ne s'en cachait pas:
+«J'aime tant le royaume, disait-il, qu'au lieu d'un roi, j'en voudrais
+six.» On disait à la cour de Guienne: «Nous lui mettrons tant de
+lévriers à la queue qu'il ne saura où fuir.»</p>
-<p>On croyait déjà la bête aux abois; on appelait tout le monde à la
-curée. Pour tenter les Anglais, on leur offrait la Normandie et la
+<p>On croyait déjà la bête aux abois; on appelait tout le monde à la
+curée. Pour tenter les Anglais, on leur offrait la Normandie et la
Guienne.</p>
<p>La s&oelig;ur du roi, la Savoyarde, qu'il venait de secourir, lui tourna
-le dos et travailla à mettre contre lui le duc de Milan. Autant en fit
-son futur gendre, Nicolas, fils de Jean de Calabre; il laissa là la
+le dos et travailla à mettre contre lui le duc de Milan. Autant en fit
+son futur gendre, Nicolas, fils de Jean de Calabre; il laissa là la
fille du roi, comme celle d'un pauvre homme, et s'en alla demander la
-riche héritière de Bourgogne et des Pays-Bas.</p>
+riche héritière de Bourgogne et des Pays-Bas.</p>
-<p>Ce qui donnait un peu de répit au roi, c'est que ses ennemis n'étaient
+<p>Ce qui donnait un peu de répit au roi, c'est que ses ennemis n'étaient
pas encore bien d'accord. Le duc de Bourgogne, qui avait promis sa
-fille à deux ou trois <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> princes, ne pouvait pas les satisfaire.
+fille à deux ou trois <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> princes, ne pouvait pas les satisfaire.
Il voulait que les Anglais vinssent; d'autres n'en voulaient pas. Les
-Anglais eux-mêmes hésitaient, craignant d'être pris pour dupes, et
-d'aider à faire un duc de Guienne plus grand que le roi et que tous
-les rois, ce qui fut arrivé s'il eût uni, par ce prodigieux mariage de
+Anglais eux-mêmes hésitaient, craignant d'être pris pour dupes, et
+d'aider à faire un duc de Guienne plus grand que le roi et que tous
+les rois, ce qui fut arrivé s'il eût uni, par ce prodigieux mariage de
Bourgogne, le Nord et le Midi.</p>
<p>Cependant le printemps semblait devoir finir ces tergiversations. Le
-duc de Guienne avait convoqué dans ses provinces le ban et
-l'arrière-ban, et nommé général le comte d'Armagnac, qui, comme ennemi
-capital du roi, se chargeait de l'exécution<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>.</p>
-
-<p>Le roi, sans alliés, sans espoir de secours, avait, dit-on, imaginé
-d'engager les Écossais à passer en Bretagne, sur ses vaisseaux et sur
-des vaisseaux danois qu'il leur aurait loués.</p>
-
-<p>Il faisait à son frère les dernières offres qu'il pût faire, les plus
-hautes, de le faire <i>lieutenant général du royaume</i> en lui donnant sa
-fille, avec quatre provinces de plus, qui l'auraient mis jusqu'à la
-Loire. Il ne pouvait faire davantage, à moins d'abdiquer et de lui
-céder la place. Mais le jeune duc ne voulait pas être
+duc de Guienne avait convoqué dans ses provinces le ban et
+l'arrière-ban, et nommé général le comte d'Armagnac, qui, comme ennemi
+capital du roi, se chargeait de l'exécution<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>.</p>
+
+<p>Le roi, sans alliés, sans espoir de secours, avait, dit-on, imaginé
+d'engager les Écossais à passer en Bretagne, sur ses vaisseaux et sur
+des vaisseaux danois qu'il leur aurait loués.</p>
+
+<p>Il faisait à son frère les dernières offres qu'il pût faire, les plus
+hautes, de le faire <i>lieutenant général du royaume</i> en lui donnant sa
+fille, avec quatre provinces de plus, qui l'auraient mis jusqu'à la
+Loire. Il ne pouvait faire davantage, à moins d'abdiquer et de lui
+céder la place. Mais le jeune duc ne voulait pas être
<i>lieutenant</i><a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> Dès longtemps, le roi avait pris le pape pour juger entre son
-frère et lui. Dans son danger, il obtint du Saint-Siége d'être à
-jamais, lui et ses successeurs, chanoines de Notre-Dame de Cléry. Il
-ordonna des prières pour la paix et voulut que désormais, par toute la
-France, à midi sonnant, on se mît à genoux et l'on dit trois Ave
+<p><span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> Dès longtemps, le roi avait pris le pape pour juger entre son
+frère et lui. Dans son danger, il obtint du Saint-Siége d'être à
+jamais, lui et ses successeurs, chanoines de Notre-Dame de Cléry. Il
+ordonna des prières pour la paix et voulut que désormais, par toute la
+France, à midi sonnant, on se mît à genoux et l'on dit trois Ave
(avril 1472).</p>
<p>Il comptait sur la sainte Vierge, mais aussi sur les troupes qu'il
-faisait avancer, encore plus sur les secrètes pratiques qu'il avait
-chez son frère. Maint officier de celui-ci refusait de lui faire
+faisait avancer, encore plus sur les secrètes pratiques qu'il avait
+chez son frère. Maint officier de celui-ci refusait de lui faire
serment.</p>
-<p>Ce n'était pas la peine de s'engager envers un mourant. Le duc de
-Guienne, toujours délicat et maladif, avait la fièvre quarte depuis
-huit mois et ne pouvait guère aller loin. Il avait fort souffert des
-divisions de sa petite cour; elle était déchirée par deux partis, une
-maîtresse poitevine et un favori gascon. Ce dernier, Lescun, était
-ennemi de l'intervention anglaise, ainsi que l'archevêque de Bordeaux,
+<p>Ce n'était pas la peine de s'engager envers un mourant. Le duc de
+Guienne, toujours délicat et maladif, avait la fièvre quarte depuis
+huit mois et ne pouvait guère aller loin. Il avait fort souffert des
+divisions de sa petite cour; elle était déchirée par deux partis, une
+maîtresse poitevine et un favori gascon. Ce dernier, Lescun, était
+ennemi de l'intervention anglaise, ainsi que l'archevêque de Bordeaux,
qui jadis en Bretagne avait fait mourir le prince Giles comme ami des
-Anglais. Un zélé serviteur de Lescun, l'abbé de Saint-Jean d'Angeli,
-le débarrassa (sans son consentement) de la maîtresse du duc en
-l'empoisonnant. On crut que, pour sa sûreté, il avait empoisonné en
-même temps le duc de Guienne (24 mai 1472). Lescun, fort compromis,
-fit grand bruit à la mort de son maître; accusa le roi d'avoir payé
-l'empoisonneur, le saisit et le mena en Bretagne pour qu'on en fît
+Anglais. Un zélé serviteur de Lescun, l'abbé de Saint-Jean d'Angeli,
+le débarrassa (sans son consentement) de la maîtresse du duc en
+l'empoisonnant. On crut que, pour sa sûreté, il avait empoisonné en
+même temps le duc de Guienne (24 mai 1472). Lescun, fort compromis,
+fit grand bruit à la mort de son maître; accusa le roi d'avoir payé
+l'empoisonneur, le saisit et le mena en Bretagne pour qu'on en fît
justice.</p>
-<p>Louis XI n'était pas incapable de ce crime<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>, du reste <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span>
-fort commun alors. Il semble que le fratricide, écrit à cette époque
-dans la loi ottomane et prescrit par Mahomet II<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>, ait été d'un
-usage général au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle parmi les princes chrétiens<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>.</p>
-
-<p>Ce qui est sûr, c'est que le mourant n'eut aucun soupçon de son frère;
-le jour même de sa mort, il le nomma son héritier et lui demanda
-pardon des chagrins qu'il lui avait causés. D'autre part, Louis XI ne
-répondit rien aux accusations qui s'élevèrent; ce ne fut que dix-huit
-mois après qu'il déclara vouloir associer ses juges à ceux que le duc
-de Bretagne avait chargés de poursuivre l'affaire. Il n'y eut aucune
-procédure publique, le moine vécut en prison plusieurs années, et fut
-trouvé mort dans sa tour après un orage. On supposa que le diable
-l'avait étranglé.</p>
-
-<p>La mort du duc de Guienne était prévue de longue date, et le roi, le
-duc Bourgogne, jouaient en attendant à qui des deux tromperait
-l'autre<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>. Le roi disait que si le duc renonçait à l'alliance de
-son frère et du Breton, <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> il lui rendrait Amiens et
-Saint-Quentin, et le duc répliquait que si d'abord on les lui rendait,
+<p>Louis XI n'était pas incapable de ce crime<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>, du reste <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span>
+fort commun alors. Il semble que le fratricide, écrit à cette époque
+dans la loi ottomane et prescrit par Mahomet II<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>, ait été d'un
+usage général au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle parmi les princes chrétiens<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>.</p>
+
+<p>Ce qui est sûr, c'est que le mourant n'eut aucun soupçon de son frère;
+le jour même de sa mort, il le nomma son héritier et lui demanda
+pardon des chagrins qu'il lui avait causés. D'autre part, Louis XI ne
+répondit rien aux accusations qui s'élevèrent; ce ne fut que dix-huit
+mois après qu'il déclara vouloir associer ses juges à ceux que le duc
+de Bretagne avait chargés de poursuivre l'affaire. Il n'y eut aucune
+procédure publique, le moine vécut en prison plusieurs années, et fut
+trouvé mort dans sa tour après un orage. On supposa que le diable
+l'avait étranglé.</p>
+
+<p>La mort du duc de Guienne était prévue de longue date, et le roi, le
+duc Bourgogne, jouaient en attendant à qui des deux tromperait
+l'autre<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>. Le roi disait que si le duc renonçait à l'alliance de
+son frère et du Breton, <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> il lui rendrait Amiens et
+Saint-Quentin, et le duc répliquait que si d'abord on les lui rendait,
il abandonnerait ses amis. Il n'en avait nullement l'intention; il
leur faisait dire pour les rassurer qu'il ne faisait cette momerie que
-pour reprendre les deux villes. Le roi traîna, et si bien, qu'il
-apprit la mort de son frère, ne rendit rien en Picardie et prit la
+pour reprendre les deux villes. Le roi traîna, et si bien, qu'il
+apprit la mort de son frère, ne rendit rien en Picardie et prit la
Guienne.</p>
-<p>Le duc, furieux d'avoir été trompé dans sa tromperie, lança un
-terrible manifeste où il accusait le roi d'avoir empoisonné son frère
-et d'avoir voulu le faire périr lui-même. Il lui dénonçait une guerre
-à feu et à sang. Il tint parole, brûlant tout sur son passage. C'était
-un bon moyen d'augmenter les résistances et de faire combattre les
+<p>Le duc, furieux d'avoir été trompé dans sa tromperie, lança un
+terrible manifeste où il accusait le roi d'avoir empoisonné son frère
+et d'avoir voulu le faire périr lui-même. Il lui dénonçait une guerre
+à feu et à sang. Il tint parole, brûlant tout sur son passage. C'était
+un bon moyen d'augmenter les résistances et de faire combattre les
moins courageux.</p>
-<p>La première exécution fut à Nesle; cette petite place n'était défendue
+<p>La première exécution fut à Nesle; cette petite place n'était défendue
que par des francs-archers; les uns voulaient se rendre, voyant cette
-grande armée et le duc en personne; les autres ne voulaient pas, et
-ils tuèrent le héraut bourguignon. La ville prise, tout fut massacré,
-sauf ceux à qui l'on se contenta de couper le poing. Dans l'église
-même, on allait dans le sang jusqu'à la cheville. On conte que le duc
-y entra à cheval, et dit aux siens: «Saint-Georges! voici belle
-boucherie, j'ai de bons bouchers<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>.»</p>
-
-<p>L'affaire de Nesle étonna fort le roi. Il avait ordonné au connétable
-de la raser d'avance, de détruire les petites places pour défendre
-les grosses. Toute sa <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> pensée était d'empêcher la jonction du
-Breton et du Bourguignon, pour cela de serrer lui-même le Breton, de
-ne pas le lâcher, de le forcer de rester chez lui, pendant que le
-Bourguignon perdrait le temps à brûler des villages. Il ordonna pour
+grande armée et le duc en personne; les autres ne voulaient pas, et
+ils tuèrent le héraut bourguignon. La ville prise, tout fut massacré,
+sauf ceux à qui l'on se contenta de couper le poing. Dans l'église
+même, on allait dans le sang jusqu'à la cheville. On conte que le duc
+y entra à cheval, et dit aux siens: «Saint-Georges! voici belle
+boucherie, j'ai de bons bouchers<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>.»</p>
+
+<p>L'affaire de Nesle étonna fort le roi. Il avait ordonné au connétable
+de la raser d'avance, de détruire les petites places pour défendre
+les grosses. Toute sa <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> pensée était d'empêcher la jonction du
+Breton et du Bourguignon, pour cela de serrer lui-même le Breton, de
+ne pas le lâcher, de le forcer de rester chez lui, pendant que le
+Bourguignon perdrait le temps à brûler des villages. Il ordonna pour
la seconde fois de raser les petites places, et pour la seconde fois
-le connétable ne fit rien du tout. Moyennant quoi, le Bourguignon
-s'empara de Roye, de Montdidier qu'il fit réparer pour l'occuper d'une
-manière durable.</p>
-
-<p>Saint-Pol écrivait au roi pour le prier de venir au secours,
-c'est-à-dire de laisser le Breton libre, et de faciliter la jonction
-de ses deux ennemis. Le roi comprit l'intention du traître et fit tout
-le contraire; il ne lâcha pas la Bretagne, mais il envoya à Saint-Pol
+le connétable ne fit rien du tout. Moyennant quoi, le Bourguignon
+s'empara de Roye, de Montdidier qu'il fit réparer pour l'occuper d'une
+manière durable.</p>
+
+<p>Saint-Pol écrivait au roi pour le prier de venir au secours,
+c'est-à-dire de laisser le Breton libre, et de faciliter la jonction
+de ses deux ennemis. Le roi comprit l'intention du traître et fit tout
+le contraire; il ne lâcha pas la Bretagne, mais il envoya à Saint-Pol
son ennemi personnel, Dammartin, qui devait partager le commandement
-avec lui et le surveiller. Si Dammartin était arrivé un jour plus
-tard, tout était perdu.</p>
+avec lui et le surveiller. Si Dammartin était arrivé un jour plus
+tard, tout était perdu.</p>
-<p>Le samedi, 27 juin, cette grande armée de Bourgogne arrive devant
+<p>Le samedi, 27 juin, cette grande armée de Bourgogne arrive devant
Beauvais. Le duc croit emporter la place, ne daigne ouvrir la
-tranchée, ordonne l'assaut; les échelles se trouvent trop courtes; au
+tranchée, ordonne l'assaut; les échelles se trouvent trop courtes; au
bout de deux coups les canons n'ont plus de quoi tirer. Cependant la
-porte était enfoncée. Peu ou point de soldats pour la défendre (telle
-avait été la prévoyance du connétable), mais les habitants se
-défendaient; la terrible histoire de Nesle leur faisait tout craindre
-si la ville était prise; les femmes même, devenant braves à force
-d'avoir peur pour les leurs, vinrent se jeter à la brèche avec les
+porte était enfoncée. Peu ou point de soldats pour la défendre (telle
+avait été la prévoyance du connétable), mais les habitants se
+défendaient; la terrible histoire de Nesle leur faisait tout craindre
+si la ville était prise; les femmes même, devenant braves à force
+d'avoir peur pour les leurs, vinrent se jeter à la brèche avec les
hommes; la grande sainte de la ville, sainte Angadresme, qu'on portait
-sur les murs, les encourageait; une jeune bourgeoise, Jeanne Laîné,
+sur les murs, les encourageait; une jeune bourgeoise, Jeanne Laîné,
se souvint de <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> Jeanne d'Arc et arracha un drapeau des mains
-des assiégeants<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>.</p>
+des assiégeants<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>.</p>
<p>Les Bourguignons auraient cependant fini par entrer, ils faisaient
-dire au duc de presser le pas et que la ville était à lui. Il tarda,
-et grâce à ce retard il n'entra jamais. Les habitants allumèrent un
-grand feu sous la porte, qui elle-même brûla avec sa tour; pendant
-huit jours, on nourrit ce feu qui arrêtait l'ennemi.</p>
+dire au duc de presser le pas et que la ville était à lui. Il tarda,
+et grâce à ce retard il n'entra jamais. Les habitants allumèrent un
+grand feu sous la porte, qui elle-même brûla avec sa tour; pendant
+huit jours, on nourrit ce feu qui arrêtait l'ennemi.</p>
<p>Le samedi au soir, soixante hommes d'armes se jettent dans la place,
-et il en vient deux cents à l'aube. Faible secours; la ville effrayée
-se serait peut-être rendue; mais le duc en colère n'en voulait plus,
-sinon de force et pour la brûler.</p>
-
-<p>Le dimanche 28, Dammartin campa derrière le duc entre lui et Paris; il
-fit passer toute une armée dans Beauvais, les plus vieux et les plus
-solides capitaines de France, Rouault, Lohéac, Crussol, Vignolle,
-Salazar. Le duc décida l'assaut pour le jeudi. Le mercredi soir,
-couché tout vêtu sur son lit de camp, il dit: «Croyez-vous bien que
-ces gens-là nous attendent?» On lui répondit qu'ils étaient assez de
-monde pour défendre la ville, quand ils n'auraient qu'une haie devant
-eux. Il s'en moqua: «Demain, dit-il, vous n'y trouverez personne.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> C'était à lui une grande imprudence, une barbarie, de lancer
-les siens à l'escalade sans avoir fait brèche, contre ces grandes
-forces qui étaient dans la ville. L'assaut dura depuis l'aube jusqu'à
-onze heures, sans que le duc se lassât de faire tuer ses gens. La
-nuit, Salazar fit une sortie et tua dans sa tente même le grand maître
+et il en vient deux cents à l'aube. Faible secours; la ville effrayée
+se serait peut-être rendue; mais le duc en colère n'en voulait plus,
+sinon de force et pour la brûler.</p>
+
+<p>Le dimanche 28, Dammartin campa derrière le duc entre lui et Paris; il
+fit passer toute une armée dans Beauvais, les plus vieux et les plus
+solides capitaines de France, Rouault, Lohéac, Crussol, Vignolle,
+Salazar. Le duc décida l'assaut pour le jeudi. Le mercredi soir,
+couché tout vêtu sur son lit de camp, il dit: «Croyez-vous bien que
+ces gens-là nous attendent?» On lui répondit qu'ils étaient assez de
+monde pour défendre la ville, quand ils n'auraient qu'une haie devant
+eux. Il s'en moqua: «Demain, dit-il, vous n'y trouverez personne.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> C'était à lui une grande imprudence, une barbarie, de lancer
+les siens à l'escalade sans avoir fait brèche, contre ces grandes
+forces qui étaient dans la ville. L'assaut dura depuis l'aube jusqu'à
+onze heures, sans que le duc se lassât de faire tuer ses gens. La
+nuit, Salazar fit une sortie et tua dans sa tente même le grand maître
de l'artillerie bourguignonne.</p>
-<p>Paris envoya des secours, Orléans aussi, malgré la distance.</p>
+<p>Paris envoya des secours, Orléans aussi, malgré la distance.</p>
-<p>Le connétable, au contraire, qui était tout près, ne fit rien pour
-Beauvais; il essaya plutôt de l'affaiblir en lui demandant cent
+<p>Le connétable, au contraire, qui était tout près, ne fit rien pour
+Beauvais; il essaya plutôt de l'affaiblir en lui demandant cent
lances.</p>
<p>Le 22 juillet, le duc de Bourgogne s'en alla enfin, leva le camp, se
-vengeant sur le pays de Caux qu'il traversait, pillant, brûlant. Il
-prit Saint-Valéry et Eu; mais il était suivi de près, son armée
-fondait, on lui enlevait les vivres et tout ce qui s'écartait. Il ne
+vengeant sur le pays de Caux qu'il traversait, pillant, brûlant. Il
+prit Saint-Valéry et Eu; mais il était suivi de près, son armée
+fondait, on lui enlevait les vivres et tout ce qui s'écartait. Il ne
put prendre Dieppe, et revint par Rouen. Il resta devant quatre jours,
-afin de pouvoir dire qu'il avait tenu sa parole, que la faute était au
-Breton, qui n'était point venu.</p>
+afin de pouvoir dire qu'il avait tenu sa parole, que la faute était au
+Breton, qui n'était point venu.</p>
<p>Il n'avait garde de venir. Le roi le tenait et ne le laissait pas
bouger.</p>
-<p>Les ravages de Picardie, ceux de Champagne, ne purent lui faire lâcher
-prise. Il prit Chantocé, Machecoul, Ancenis, en sorte que, perdant
+<p>Les ravages de Picardie, ceux de Champagne, ne purent lui faire lâcher
+prise. Il prit Chantocé, Machecoul, Ancenis, en sorte que, perdant
toujours et ne voyant arriver nul secours, nulle diversion, ni les
Anglais au nord, ni les Aragonais au midi, le Breton fut trop heureux
-d'avoir une trêve. Le roi le détacha du Bourguignon, comme il avait
+d'avoir une trêve. Le roi le détacha du Bourguignon, comme il avait
fait trois ans auparavant, et lui donna de l'argent, tout vainqueur
-<span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> qu'il était; seulement il gagna une place, celle d'Ancenis
+<span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> qu'il était; seulement il gagna une place, celle d'Ancenis
(18 octobre).</p>
<p>Le duc de Bourgogne ne pouvait faire la guerre tout seul, l'hiver
-approchait; il convint aussi d'une trêve (23 octobre).</p>
+approchait; il convint aussi d'une trêve (23 octobre).</p>
-<p>Louis XI, contre toute attente, s'était tiré d'affaire. Il avait
-décidément vaincu la Bretagne et recouvré tout le midi. Son frère
-était mort, et avec lui mille intrigues, mille espérances de troubler
+<p>Louis XI, contre toute attente, s'était tiré d'affaire. Il avait
+décidément vaincu la Bretagne et recouvré tout le midi. Son frère
+était mort, et avec lui mille intrigues, mille espérances de troubler
le royaume.</p>
-<p>Si le roi, dans une telle crise, n'avait pas péri, il fallait qu'il
-fût très-vivace et vraiment durable. Les sages en jugèrent ainsi; deux
-fortes têtes, le gascon Lescun et le flamand Commines, prirent leur
-parti, et se donnèrent au roi.</p>
+<p>Si le roi, dans une telle crise, n'avait pas péri, il fallait qu'il
+fût très-vivace et vraiment durable. Les sages en jugèrent ainsi; deux
+fortes têtes, le gascon Lescun et le flamand Commines, prirent leur
+parti, et se donnèrent au roi.</p>
-<p>Commines, né et nourri chez le duc de Bourgogne, avait tout son bien
-chez lui; il était son chambellan et assez avant dans sa confiance.
-Qu'un tel homme, si avisé et parfaitement instruit du fond des choses,
-franchît ce pas, c'était un signe grave. L'autre grand chroniqueur du
-temps, le zélé serviteur de la maison de Bourgogne, Chastellain<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>,
+<p>Commines, né et nourri chez le duc de Bourgogne, avait tout son bien
+chez lui; il était son chambellan et assez avant dans sa confiance.
+Qu'un tel homme, si avisé et parfaitement instruit du fond des choses,
+franchît ce pas, c'était un signe grave. L'autre grand chroniqueur du
+temps, le zélé serviteur de la maison de Bourgogne, Chastellain<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>,
qui pose ici la plume, <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> meurt plus que jamais triste et
sombre, et visiblement inquiet.</p>
@@ -4007,1179 +3969,1179 @@ sombre, et visiblement inquiet.</p>
1473-1475</span></h3>
<p>On a vu que le duc de Bourgogne manqua Beauvais d'un jour. Ce fut
-aussi pour n'être pas prêt à temps qu'il perdit Amiens.</p>
+aussi pour n'être pas prêt à temps qu'il perdit Amiens.</p>
-<p>Nous en savons les causes, et par le duc lui-même. Il se plaignait de
-n'avoir pas d'armée permanente comme le roi: «Le roi, dit-il, est
-toujours prêt<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>.»</p>
+<p>Nous en savons les causes, et par le duc lui-même. Il se plaignait de
+n'avoir pas d'armée permanente comme le roi: «Le roi, dit-il, est
+toujours prêt<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>.»</p>
-<p>Il était souverain des peuples les plus riches, mais des peuples
-aussi qui défendaient le mieux leur argent. <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> L'argent venait
-lentement chaque année; plus lentement encore se faisait l'armement;
+<p>Il était souverain des peuples les plus riches, mais des peuples
+aussi qui défendaient le mieux leur argent. <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> L'argent venait
+lentement chaque année; plus lentement encore se faisait l'armement;
l'occasion passait.</p>
-<p>Le duc s'en prenait surtout à la Flandre, à la malice des Flamands,
-comme il disait<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a>. Un hasard heureux<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a> nous a conservé
-l'invective qu'il prononça contre eux, en mai 1470, au fort de la
+<p>Le duc s'en prenait surtout à la Flandre, à la malice des Flamands,
+comme il disait<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a>. Un hasard heureux<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a> nous a conservé
+l'invective qu'il prononça contre eux, en mai 1470, au fort de la
crise d'Angleterre, lorsqu'il demandait de l'argent pour armer mille
-lances (cinq mille cavaliers), qui serviraient toute l'année.</p>
-
-<p>Les Flamands, dans leur remontrance, avaient respectueusement relevé
-une grave différence entre les paroles du prince et celles de son
-chancelier. Le chancelier avait dit que l'argent serait <i>levé sur tous
-les pays</i> (ce qui eût compris les Bourgognes), et le duc: <i>levé sur
-les Pays-Bas</i>. Il répondit durement qu'il n'y avait pas d'équivoque,
-qu'il s'agissait des Pays-Bas, «Et non de mon pays de Bourgogne; il
+lances (cinq mille cavaliers), qui serviraient toute l'année.</p>
+
+<p>Les Flamands, dans leur remontrance, avaient respectueusement relevé
+une grave différence entre les paroles du prince et celles de son
+chancelier. Le chancelier avait dit que l'argent serait <i>levé sur tous
+les pays</i> (ce qui eût compris les Bourgognes), et le duc: <i>levé sur
+les Pays-Bas</i>. Il répondit durement qu'il n'y avait pas d'équivoque,
+qu'il s'agissait des Pays-Bas, «Et non de mon pays de Bourgogne; il
n'a point d'argent, il sent la France; mais il a de bonnes gens
d'armes et les meilleures que j'aie. En tout ceci, vous ne faites rien
-que par subtilité et malice. Grosses et dures têtes flamandes,
+que par subtilité et malice. Grosses et dures têtes flamandes,
croyez-vous donc qu'il n'y ait personne de sage que vous? Prenez
-garde; <i>j'ai moitié de France et moitié de Portugal</i>... Je saurai
+garde; <i>j'ai moitié de France et moitié de Portugal</i>... Je saurai
bien y <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> pourvoir... Pour rien au monde je ne romprai mon
-ordonnance; entendez-vous bien, maître Sersanders (c'était le
-principal député de Gand)? Et quels sont ceux qui le demandent? Est-ce
-Hollande? Est-ce Brabant? Vous seuls, grosses têtes flamandes!... Les
-autres, qui sont bien aussi privilégiés, de bien grands seigneurs,
+ordonnance; entendez-vous bien, maître Sersanders (c'était le
+principal député de Gand)? Et quels sont ceux qui le demandent? Est-ce
+Hollande? Est-ce Brabant? Vous seuls, grosses têtes flamandes!... Les
+autres, qui sont bien aussi privilégiés, de bien grands seigneurs,
comme mon cousin Saint-Pol, me laissent user de leurs sujets, et vous
-voulez m'ôter les miens sous prétexte de priviléges, <i>dont vous n'avez
-nul</i>... Dures têtes flamandes que vous êtes, vous avez toujours
-méprisé ou haï vos princes; s'ils étaient faibles, vous les méprisiez;
-s'ils étaient puissants, vous les haïssiez; eh bien! j'aime mieux être
-haï... Il y en a, je le sais bien, qui me voudraient voir en bataille
-avec cinq ou six mille hommes, pour y être défait, tué, mis en
-morceaux... J'y mettrai ordre, soyez-en sûrs; vous ne pourrez rien
-entreprendre contre votre seigneur. J'en serais fâché pour vous; ce
-serait l'histoire du pot de verre et du pot de fer!»</p>
-
-<p>L'argent n'en fut pas moins levé fort lentement. Il fut demandé en
-mai; la levée d'hommes ne put se faire qu'en octobre; était-elle
-achevée en décembre? Nous voyons qu'à cette époque le duc, excédé des
-plaintes et des difficultés, écrit aux états assemblés des Pays-Bas
-qu'il aimerait mieux quitter tout, renoncer à toute seigneurie (19
-décembre 1470). En janvier, comme on a vu, il perdit Amiens et
+voulez m'ôter les miens sous prétexte de priviléges, <i>dont vous n'avez
+nul</i>... Dures têtes flamandes que vous êtes, vous avez toujours
+méprisé ou haï vos princes; s'ils étaient faibles, vous les méprisiez;
+s'ils étaient puissants, vous les haïssiez; eh bien! j'aime mieux être
+haï... Il y en a, je le sais bien, qui me voudraient voir en bataille
+avec cinq ou six mille hommes, pour y être défait, tué, mis en
+morceaux... J'y mettrai ordre, soyez-en sûrs; vous ne pourrez rien
+entreprendre contre votre seigneur. J'en serais fâché pour vous; ce
+serait l'histoire du pot de verre et du pot de fer!»</p>
+
+<p>L'argent n'en fut pas moins levé fort lentement. Il fut demandé en
+mai; la levée d'hommes ne put se faire qu'en octobre; était-elle
+achevée en décembre? Nous voyons qu'à cette époque le duc, excédé des
+plaintes et des difficultés, écrit aux états assemblés des Pays-Bas
+qu'il aimerait mieux quitter tout, renoncer à toute seigneurie (19
+décembre 1470). En janvier, comme on a vu, il perdit Amiens et
Saint-Quentin.</p>
-<p>On a remarqué cette grave parole, qu'il était à <i>moitié de France,
-moitié de Portugal</i>. C'était dire aux Flamands qu'ils avaient un
-maître étranger.</p>
+<p>On a remarqué cette grave parole, qu'il était à <i>moitié de France,
+moitié de Portugal</i>. C'était dire aux Flamands qu'ils avaient un
+maître étranger.</p>
-<p>En cette même année 1470, il se proclama étranger <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> à la
-France même, et cela dans une solennelle audience où les ambassadeurs
-de France venaient lui offrir réparation pour les pirateries de
-Warwick. La scène fut étrange; elle effraya, indigna, ses plus dévoués
+<p>En cette même année 1470, il se proclama étranger <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> à la
+France même, et cela dans une solennelle audience où les ambassadeurs
+de France venaient lui offrir réparation pour les pirateries de
+Warwick. La scène fut étrange; elle effraya, indigna, ses plus dévoués
serviteurs.</p>
-<p>Il s'était fait faire, pour ce jour, un dais et un trône plus haut
+<p>Il s'était fait faire, pour ce jour, un dais et un trône plus haut
qu'on n'en vit jamais pour personne, roi ou empereur; un dais d'or, un
-ciel d'or, et tout le reste en descendant de degré en degré, couvert
-de velours noir. Sur ces degrés, dans un ordre sévère, à leurs places
-marquées, la maison et l'état, princes et barons, chevaliers et
-écuyers, prélats, chancellerie. Les ambassadeurs, menés à leur banc,
-se mirent à genoux. Lui, pour les faire lever, sans parler, sans
-mettre la main au chapeau, «les niqua de la tête.» L'affaire à peine
-exposée, il dit avec emportement que les offres de réparation
-n'étaient ni valables, ni raisonnables, ni recevables...&mdash;«Eh!
-monseigneur, dit humblement l'homme de Louis XI, daignez écrire
-vous-même ce que vous voulez; le roi signera tout.&mdash;Je vous ai dit que
-ni lui, ni vous, vous ne pouvez réparer.&mdash;Quoi! dit l'autre sur un ton
+ciel d'or, et tout le reste en descendant de degré en degré, couvert
+de velours noir. Sur ces degrés, dans un ordre sévère, à leurs places
+marquées, la maison et l'état, princes et barons, chevaliers et
+écuyers, prélats, chancellerie. Les ambassadeurs, menés à leur banc,
+se mirent à genoux. Lui, pour les faire lever, sans parler, sans
+mettre la main au chapeau, «les niqua de la tête.» L'affaire à peine
+exposée, il dit avec emportement que les offres de réparation
+n'étaient ni valables, ni raisonnables, ni recevables...&mdash;«Eh!
+monseigneur, dit humblement l'homme de Louis XI, daignez écrire
+vous-même ce que vous voulez; le roi signera tout.&mdash;Je vous ai dit que
+ni lui, ni vous, vous ne pouvez réparer.&mdash;Quoi! dit l'autre sur un ton
lamentable, on fait bien la paix d'un royaume perdu et de cinq cent
-mille hommes tués, et l'on ne pourrait expier ce petit méfait?...
+mille hommes tués, et l'on ne pourrait expier ce petit méfait?...
Monseigneur, le roi et vous, au-dessus de vous deux vous avez un
-juge...» À cette morale hypocrite, le duc fut hors de lui: «<i>Nous
-autres Portugais!</i> s'écria-t-il, nous avons pour coutume que si ceux
+juge...» À cette morale hypocrite, le duc fut hors de lui: «<i>Nous
+autres Portugais!</i> s'écria-t-il, nous avons pour coutume que si ceux
que nous croyons amis se font amis de nos ennemis, nous les envoyons
-au cent mille diables d'enfer!»</p>
+au cent mille diables d'enfer!»</p>
-<p>Là-dessus, grand silence... Flamands, Wallons, Français, <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span>
-tous furent blessés au c&oelig;ur<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>. On sentit l'étranger... Il
-n'avait dit que trop vrai; il n'avait rien du pays, rien de son père;
-le bizarre mélange anglo-portugais, qu'il tenait du côté maternel,
+<p>Là-dessus, grand silence... Flamands, Wallons, Français, <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span>
+tous furent blessés au c&oelig;ur<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>. On sentit l'étranger... Il
+n'avait dit que trop vrai; il n'avait rien du pays, rien de son père;
+le bizarre mélange anglo-portugais, qu'il tenait du côté maternel,
apparaissait en lui de plus en plus; sur le sombre fond anglais, qui
-toujours devenait plus sombre, perçait à chaque instant par éclairs la
+toujours devenait plus sombre, perçait à chaque instant par éclairs la
violence du midi.</p>
-<p>Discordant d'origine, d'idées et de principes, il n'exprimait que trop
-la discorde incurable de son hétérogène empire. Nous avons caractérisé
+<p>Discordant d'origine, d'idées et de principes, il n'exprimait que trop
+la discorde incurable de son hétérogène empire. Nous avons caractérisé
cette Babel sous Philippe le Bon (t. VII, liv. XII, ch. <span class="smcap">IV</span>.). Mais il
-y eut cette différence entre le père et le fils, que le premier,
-Français de naturel, se trouva l'être politiquement, et par ses
-acquisitions de pays français, et par l'ascendant des Croy. Le fils ne
-fut ni Français ni Flamand; loin de s'harmoniser dans un sens ou dans
-l'autre, il <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> compliqua sa complication naturelle d'éléments
-irréconciliables qu'il ne put accorder jamais.</p>
-
-<p>Personne n'éprouvait pourtant davantage le besoin de l'ordre et de
-l'unité. Dès son avénement, il essaya de régulariser ses
-finances<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a>, en instituant un payeur général (1468). En 1473, il
-entreprit de centraliser la justice, en dépit de toutes les
-réclamations, et fonda une cour suprême d'appel à Malines sur le
-modèle du Parlement de Paris; là devaient être aussi réunies ses
-diverses chambres des comptes. La même année, 1473, il promulgua une
-grande ordonnance militaire, qui résumait toutes les précédentes,
-imposait les mêmes règles aux troupes diverses dont se composaient ses
-armées<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a>.</p>
-
-<p>Ce besoin d'unité, d'harmonie, motivait sans doute à ses yeux la
-conquête des pays enclavés dans les siens, ou qui semblaient devoir
-s'y ramener par une <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> attraction naturelle. Il avait hérité de
-bien des choses, mais qui toutes semblaient incomplètes. Ne fallait-il
+y eut cette différence entre le père et le fils, que le premier,
+Français de naturel, se trouva l'être politiquement, et par ses
+acquisitions de pays français, et par l'ascendant des Croy. Le fils ne
+fut ni Français ni Flamand; loin de s'harmoniser dans un sens ou dans
+l'autre, il <span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> compliqua sa complication naturelle d'éléments
+irréconciliables qu'il ne put accorder jamais.</p>
+
+<p>Personne n'éprouvait pourtant davantage le besoin de l'ordre et de
+l'unité. Dès son avénement, il essaya de régulariser ses
+finances<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a>, en instituant un payeur général (1468). En 1473, il
+entreprit de centraliser la justice, en dépit de toutes les
+réclamations, et fonda une cour suprême d'appel à Malines sur le
+modèle du Parlement de Paris; là devaient être aussi réunies ses
+diverses chambres des comptes. La même année, 1473, il promulgua une
+grande ordonnance militaire, qui résumait toutes les précédentes,
+imposait les mêmes règles aux troupes diverses dont se composaient ses
+armées<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a>.</p>
+
+<p>Ce besoin d'unité, d'harmonie, motivait sans doute à ses yeux la
+conquête des pays enclavés dans les siens, ou qui semblaient devoir
+s'y ramener par une <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> attraction naturelle. Il avait hérité de
+bien des choses, mais qui toutes semblaient incomplètes. Ne fallait-il
pas essayer d'arrondir, de lier tant de provinces qui, par occasions
-diverses, étaient échues à la maison de Bourgogne? En leur assurant de
-meilleures frontières, on les eût pacifiées. Par exemple, si le duc
-acquérait la Gueldre, il avait meilleure chance de finir la vieille
+diverses, étaient échues à la maison de Bourgogne? En leur assurant de
+meilleures frontières, on les eût pacifiées. Par exemple, si le duc
+acquérait la Gueldre, il avait meilleure chance de finir la vieille
petite guerre des marches de Frise<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Go to footnote 235"><span class="smaller">[235]</span></a>.</p>
-<p>Dans tous les temps, le souverain de la Hollande, des bas pays noyés,
-des boues et des tourbières, fut un homme envieux. Triste portier du
-Rhin, obligé chaque année d'en subir les inondations, d'en curer et
+<p>Dans tous les temps, le souverain de la Hollande, des bas pays noyés,
+des boues et des tourbières, fut un homme envieux. Triste portier du
+Rhin, obligé chaque année d'en subir les inondations, d'en curer et
balayer les embouchures, il semble naturel que ce laborieux serviteur
du fleuve en partage aussi les profits. Il n'aime pas tellement sa
-bière et ses brouillards qu'il ne regarde parfois vers le soleil et
+bière et ses brouillards qu'il ne regarde parfois vers le soleil et
les vins de Coblentz. Les alluvions qui descendent lui rappellent la
-bonne terre d'en haut; les barques richement chargées, qui passent
-sous ses yeux, le rendent bien rêveur<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>.</p>
+bonne terre d'en haut; les barques richement chargées, qui passent
+sous ses yeux, le rendent bien rêveur<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> Charles le Téméraire, comme plus tard Gustave, ne pouvait
-voir patiemment que les meilleurs pays du Rhin étaient des terres de
-prêtres. Il éprouvait peu de respect pour cette populace de villes
+<p><span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> Charles le Téméraire, comme plus tard Gustave, ne pouvait
+voir patiemment que les meilleurs pays du Rhin étaient des terres de
+prêtres. Il éprouvait peu de respect pour cette populace de villes
libres, de petites seigneuries qui hardiment s'appropriaient le
fleuve, se mettaient en travers et vendaient le passage. Il comptait
-bien qu'il faudrait tôt ou tard qu'il mît la main sur tout cela et sa
-grande épée de justice.</p>
+bien qu'il faudrait tôt ou tard qu'il mît la main sur tout cela et sa
+grande épée de justice.</p>
-<p>Au delà, et sur le haut Rhin, n'était-ce pas une honte de voir les
+<p>Au delà, et sur le haut Rhin, n'était-ce pas une honte de voir les
villes solliciter le patronage des vachers de la Suisse? Serfs
-révoltés des Autrichiens, ces gens de la montagne oubliaient qu'avant
-d'être à l'Autriche, ils avaient été les sujets du royaume de
+révoltés des Autrichiens, ces gens de la montagne oubliaient qu'avant
+d'être à l'Autriche, ils avaient été les sujets du royaume de
Bourgogne.</p>
-<p>De Dijon, de Mâcon, de Dôle, par-dessus la pauvre Comté et l'ennuyeux
-mur du Jura, il découvrait les Alpes, les portes de la Lombardie, les
-neiges, illuminées de lumière italienne... Pourquoi tout cela
-n'était-il pas à lui?... Le vrai royaume de Bourgogne, pris dans ses
-anciennes limites, avait son trône aux Alpes, en dominait les pentes,
-dispensait ou refusait à l'Europe les eaux fécondes, versant le Rhône
-à la Provence, à l'Allemagne le Rhin, le Pô à l'Italie<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> Grande idée et poétique! Était-il impossible de la réaliser?
-L'Empire n'était-il pas dissous? Et tout ce Rhin, du plus haut au plus
-bas, était-ce autre chose qu'une anarchie, une guerre permanente? Ses
-princes n'étaient-ils pas ruinés? n'avaient-ils pas vendu ou engagé
-leurs domaines? L'archevêque de Cologne mourait de faim; ses chanoines
-l'avaient réduit à deux mille florins de rente.</p>
-
-<p>Tous ces princes faméliques se pressaient à la cour du duc de
+<p>De Dijon, de Mâcon, de Dôle, par-dessus la pauvre Comté et l'ennuyeux
+mur du Jura, il découvrait les Alpes, les portes de la Lombardie, les
+neiges, illuminées de lumière italienne... Pourquoi tout cela
+n'était-il pas à lui?... Le vrai royaume de Bourgogne, pris dans ses
+anciennes limites, avait son trône aux Alpes, en dominait les pentes,
+dispensait ou refusait à l'Europe les eaux fécondes, versant le Rhône
+à la Provence, à l'Allemagne le Rhin, le Pô à l'Italie<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> Grande idée et poétique! Était-il impossible de la réaliser?
+L'Empire n'était-il pas dissous? Et tout ce Rhin, du plus haut au plus
+bas, était-ce autre chose qu'une anarchie, une guerre permanente? Ses
+princes n'étaient-ils pas ruinés? n'avaient-ils pas vendu ou engagé
+leurs domaines? L'archevêque de Cologne mourait de faim; ses chanoines
+l'avaient réduit à deux mille florins de rente.</p>
+
+<p>Tous ces princes faméliques se pressaient à la cour du duc de
Bourgogne, tendaient la main. Plusieurs en recevaient pension, et
devenaient ses domestiques; d'autres, poursuivis pour dettes,
n'avaient d'autres ressources que de lui engager leurs provinces, de
-lui vendre, s'il en voulait bien, leurs sujets à bon compte.</p>
+lui vendre, s'il en voulait bien, leurs sujets à bon compte.</p>
-<p>Philippe le Bon avait eu pour peu de choses le comté de Namur, pour
-peu le Luxembourg; son fils, sans <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> grande dépense, acquit la
+<p>Philippe le Bon avait eu pour peu de choses le comté de Namur, pour
+peu le Luxembourg; son fils, sans <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> grande dépense, acquit la
Gueldre par en bas, par en haut le landgraviat d'Alsace et partie de
-la Forêt-Noire, ceci engagé seulement, mais avec peu de chance de
+la Forêt-Noire, ceci engagé seulement, mais avec peu de chance de
retirer jamais.</p>
-<p>Le Rhin semblait vouloir se vendre pièce à pièce. Et d'autre part, le
+<p>Le Rhin semblait vouloir se vendre pièce à pièce. Et d'autre part, le
duc de Bourgogne, pour mille raisons de convenances, voulait acheter
ou prendre. Il lui fallait la Gueldre pour envelopper Utrecht,
atteindre la Frise. Il lui fallait la haute Alsace, pour couvrir sa
-Franche-Comté; il lui fallait Cologne, comme entrepôt des Pays-Bas et
-comme grand péage du Rhin. Il lui fallait la Lorraine, pour passer du
+Franche-Comté; il lui fallait Cologne, comme entrepôt des Pays-Bas et
+comme grand péage du Rhin. Il lui fallait la Lorraine, pour passer du
Luxembourg dans les Bourgognes, etc.</p>
-<p>Dès longtemps il couvait la Gueldre, et il comptait l'avoir par la
+<p>Dès longtemps il couvait la Gueldre, et il comptait l'avoir par la
discorde du vieux duc Arnould et de son fils, Adolphe. Il pensionnait
le fils, et l'avait fait son domestique. Le fils ne se contenta pas de
-ce rôle; soutenu de sa mère et de presque tout le pays, il se fit duc
-et emprisonna son père. L'occasion était belle pour intervenir au nom
-de la nature, de la piété outragée; Charles le Téméraire la saisit, et
-se fit charger par le pape et l'empereur de juger entre le père et le
+ce rôle; soutenu de sa mère et de presque tout le pays, il se fit duc
+et emprisonna son père. L'occasion était belle pour intervenir au nom
+de la nature, de la piété outragée; Charles le Téméraire la saisit, et
+se fit charger par le pape et l'empereur de juger entre le père et le
fils<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>; l'Empire seul aurait eu ce droit; l'empereur, qui ne
-l'avait pas, ne pouvait le déléguer, encore bien moins le pape. Le
-Bourguignon n'en jugea pas moins; <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> il décida pour le vieux
-duc, c'est-à-dire pour lui-même; celui-ci, malade, mourant, vendit le
-duché à son juge! et le juge accepta! Une assemblée de la Toison d'Or
-(étrange tribunal) décida que le legs était valable.</p>
-
-<p>Le fils était dépouillé, comme parricide, à la bonne heure, emprisonné
-par son juge qui profitait de la dépouille.</p>
-
-<p>Mais qu'avaient fait les peuples de la Gueldre pour être vendus ainsi?
-Ce fils même, ce coupable, il avait un enfant, innocent à coup sûr,
-qui n'avait que six ans, et qui était, à son défaut, l'héritier
-légitime. La ville de Nimègue, décidée à ne pas céder ainsi, prit cet
-enfant, le proclama, le promena armé d'une armure à sa taille sur les
+l'avait pas, ne pouvait le déléguer, encore bien moins le pape. Le
+Bourguignon n'en jugea pas moins; <span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> il décida pour le vieux
+duc, c'est-à-dire pour lui-même; celui-ci, malade, mourant, vendit le
+duché à son juge! et le juge accepta! Une assemblée de la Toison d'Or
+(étrange tribunal) décida que le legs était valable.</p>
+
+<p>Le fils était dépouillé, comme parricide, à la bonne heure, emprisonné
+par son juge qui profitait de la dépouille.</p>
+
+<p>Mais qu'avaient fait les peuples de la Gueldre pour être vendus ainsi?
+Ce fils même, ce coupable, il avait un enfant, innocent à coup sûr,
+qui n'avait que six ans, et qui était, à son défaut, l'héritier
+légitime. La ville de Nimègue, décidée à ne pas céder ainsi, prit cet
+enfant, le proclama, le promena armé d'une armure à sa taille sur les
remparts, parmi les combattants qui repoussaient les Bourguignons.
-Ceux-ci l'emportèrent pourtant à la longue, la Gueldre fut occupée, le
+Ceux-ci l'emportèrent pourtant à la longue, la Gueldre fut occupée, le
petit duc captif.</p>
<p>La violence et l'injustice avaient bon temps. Il n'y avait plus
-d'autorité au monde, ni roi, ni empereur. Le roi faisait le mort; il
+d'autorité au monde, ni roi, ni empereur. Le roi faisait le mort; il
avait l'air de ne plus penser qu'aux affaires du Midi. L'Empereur,
-pauvre prince, pauvre d'honneur surtout, aurait livré l'Empire pour
+pauvre prince, pauvre d'honneur surtout, aurait livré l'Empire pour
faire la fortune de son jeune Max, par le grand mariage de Bourgogne.
-Maximilien épousa, comme on sait, plus tard; et il fallut que
-mademoiselle de Bourgogne, en l'épousant, lui donnât des chemises.</p>
+Maximilien épousa, comme on sait, plus tard; et il fallut que
+mademoiselle de Bourgogne, en l'épousant, lui donnât des chemises.</p>
-<p>Au moment même où le duc de Bourgogne s'emparait du petit duc de
+<p>Au moment même où le duc de Bourgogne s'emparait du petit duc de
Gueldre, il apprit la mort du duc de Lorraine, et il trouva tout
-simple, dans sa brutalité, d'enlever le jeune René de Vaudemont, qui
-succédait<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> croyant prendre l'héritage avec l'héritier.
-C'était ne prendre rien. La personne du duc était peu en
+simple, dans sa brutalité, d'enlever le jeune René de Vaudemont, qui
+succédait<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> croyant prendre l'héritage avec l'héritier.
+C'était ne prendre rien. La personne du duc était peu en
Lorraine<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>; on ne pouvait rien avoir que par les grands seigneurs
-du pays. Il relâcha René (août).</p>
+du pays. Il relâcha René (août).</p>
<p>On voyait bien qu'un homme si violent et si en train de prendre
-n'avait plus besoin de prétexte. Cependant, il allait avoir une
-entrevue avec l'empereur, et celui-ci, bas et intéressé comme il
-était, ne pouvait manquer de lui donner encore tout ce que les titres,
-les sceaux, les parchemins, peuvent ajouter de force à la force des
+n'avait plus besoin de prétexte. Cependant, il allait avoir une
+entrevue avec l'empereur, et celui-ci, bas et intéressé comme il
+était, ne pouvait manquer de lui donner encore tout ce que les titres,
+les sceaux, les parchemins, peuvent ajouter de force à la force des
armes.</p>
-<p>Metz devait être honorée de l'entrevue des deux princes<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>.
-Seulement, le duc voulait qu'on lui permît <i>d'occuper une porte</i>, au
-moyen de quoi il aurait fait entrer <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> autant de gens qu'il eût
-voulu. Sa sage ville répondit qu'il n'y avait place que pour six cents
-hommes, que les gens de l'empereur remplissaient tout déjà, sans
-parler des paysans qui, à l'approche des troupes, étaient venus se
-réfugier à Metz. La furie des envoyés bourguignons, à cette réponse,
+<p>Metz devait être honorée de l'entrevue des deux princes<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a>.
+Seulement, le duc voulait qu'on lui permît <i>d'occuper une porte</i>, au
+moyen de quoi il aurait fait entrer <span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span> autant de gens qu'il eût
+voulu. Sa sage ville répondit qu'il n'y avait place que pour six cents
+hommes, que les gens de l'empereur remplissaient tout déjà, sans
+parler des paysans qui, à l'approche des troupes, étaient venus se
+réfugier à Metz. La furie des envoyés bourguignons, à cette réponse,
prouva d'autant mieux qu'ils n'auraient pris que pour garder.
-«Coquenaille! vilenaille!» criaient-ils en partant. Et le duc: «Je
-n'ai que faire de leur permission; j'ai les clefs de leur ville.»</p>
+«Coquenaille! vilenaille!» criaient-ils en partant. Et le duc: «Je
+n'ai que faire de leur permission; j'ai les clefs de leur ville.»</p>
-<p>L'entrevue eut lieu à Trèves<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>. Elle brouilla les deux princes.
-D'abord le duc se fit attendre, et il écrasa l'empereur de son faste.
+<p>L'entrevue eut lieu à Trèves<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>. Elle brouilla les deux princes.
+D'abord le duc se fit attendre, et il écrasa l'empereur de son faste.
Les Bourguignons rirent fort quand ils virent les Allemands, leurs
amis et gendres futurs, si lourds, si pauvres; ils ne purent
-s'empêcher de les trouver bien sales<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a>, pour des gens qui venaient
-épouser. Le mariage n'était pas trop sûr, quoique le petit Max eût
-permission d'écrire à mademoiselle de Bourgogne; il n'était pas le
+s'empêcher de les trouver bien sales<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a>, pour des gens qui venaient
+épouser. Le mariage n'était pas trop sûr, quoique le petit Max eût
+permission d'écrire à mademoiselle de Bourgogne; il n'était pas le
seul; d'autres avaient eu cette faveur.</p>
-<p>L'archevêque de Mayence, chancelier de l'Empire, ouvrit la conférence
-par les phrases ordinaires, déplorant au nom de l'empereur que les
-guerres qui troublaient la chrétienté ne permissent point aux
+<p>L'archevêque de Mayence, chancelier de l'Empire, ouvrit la conférence
+par les phrases ordinaires, déplorant au nom de l'empereur que les
+guerres qui troublaient la chrétienté ne permissent point aux
<span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> princes de s'unir contre le Turc. Le chancelier de Bourgogne
-répondit par une longue accusation de l'auteur de ces guerres, du roi
-qu'il dénonça solennellement comme ingrat, traître, <i>empoisonneur</i>...
-Le roi, par représailles, occupa Paris, tout l'hiver, du jugement d'un
-homme que le duc aurait payé pour l'empoisonner.</p>
+répondit par une longue accusation de l'auteur de ces guerres, du roi
+qu'il dénonça solennellement comme ingrat, traître, <i>empoisonneur</i>...
+Le roi, par représailles, occupa Paris, tout l'hiver, du jugement d'un
+homme que le duc aurait payé pour l'empoisonner.</p>
-<p>Le duc fit confirmer par l'empereur son étrange jugement dans
+<p>Le duc fit confirmer par l'empereur son étrange jugement dans
l'affaire de Gueldre, et s'en fit donner l'investiture; il lui en
-coûta, dit-on, 80,000 florins. Il voulait ensuite que l'empereur, en
-faveur du prochain mariage, l'investît de quatre autres fiefs
-d'Empire, de quatre évêchés: Liége, Utrecht, Tournay et Cambrai. Cela
-fait, il fallait qu'il le nommât vicaire impérial, roi de Gaule
-Belgique ou de Bourgogne... Le tout signé, scellé, il n'eût pas eu la
+coûta, dit-on, 80,000 florins. Il voulait ensuite que l'empereur, en
+faveur du prochain mariage, l'investît de quatre autres fiefs
+d'Empire, de quatre évêchés: Liége, Utrecht, Tournay et Cambrai. Cela
+fait, il fallait qu'il le nommât vicaire impérial, roi de Gaule
+Belgique ou de Bourgogne... Le tout signé, scellé, il n'eût pas eu la
fille.</p>
<p>L'empereur le sentait. Les princes allemands, soutenus par le roi, se
-montraient peu disposés à laisser vendre l'Empire en détail. Cependant
-il était difficile de rompre en face. Les Bourguignons étaient en
-force à Trèves, et le pauvre empereur n'eût pas trouvé de sûreté à
-rien refuser. Déjà les ornements royaux, sceptre, manteau, couronne
-étaient exposés à l'église de Saint-Maximin<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a>; chacun allait les
-voir. La cérémonie devait avoir lieu le lendemain. La nuit ou le
+montraient peu disposés à laisser vendre l'Empire en détail. Cependant
+il était difficile de rompre en face. Les Bourguignons étaient en
+force à Trèves, et le pauvre empereur n'eût pas trouvé de sûreté à
+rien refuser. Déjà les ornements royaux, sceptre, manteau, couronne
+étaient exposés à l'église de Saint-Maximin<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a>; chacun allait les
+voir. La cérémonie devait avoir lieu le lendemain. La nuit ou le
matin, l'empereur se mit dans une barque, descendit la Moselle; le duc
resta duc, comme auparavant.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Mais, s'il avait manqué la royauté, il semblait ne pouvoir
+<p><span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> Mais, s'il avait manqué la royauté, il semblait ne pouvoir
manquer le royaume. Dans les derniers mois de 1473, il fit deux pas
-qui, avec celui de Gueldre, effrayèrent tout le monde.</p>
-
-<p>Il se fit nommer par l'électeur de Cologne, avoué défenseur et
-protecteur de l'électorat. Il se fit donner en Lorraine quatre places
-fortes aux frontières, et, de plus, le libre passage, c'est-à-dire la
-faculté d'occuper tout quand il voudrait. Les grands seigneurs qui
-formaient le conseil lui livrèrent ainsi le duché. Ils allèrent à
-Nancy, et il fit une <i>entrée</i> à côté du jeune duc, qui ne pouvait plus
-s'opposer à rien (15 décembre).</p>
-
-<p>La Gueldre en août; en novembre, Cologne; en décembre, la Lorraine.
-Malgré l'hiver, au même mois, du poids de ce triple succès, il tomba
+qui, avec celui de Gueldre, effrayèrent tout le monde.</p>
+
+<p>Il se fit nommer par l'électeur de Cologne, avoué défenseur et
+protecteur de l'électorat. Il se fit donner en Lorraine quatre places
+fortes aux frontières, et, de plus, le libre passage, c'est-à-dire la
+faculté d'occuper tout quand il voudrait. Les grands seigneurs qui
+formaient le conseil lui livrèrent ainsi le duché. Ils allèrent à
+Nancy, et il fit une <i>entrée</i> à côté du jeune duc, qui ne pouvait plus
+s'opposer à rien (15 décembre).</p>
+
+<p>La Gueldre en août; en novembre, Cologne; en décembre, la Lorraine.
+Malgré l'hiver, au même mois, du poids de ce triple succès, il tomba
sur l'Alsace.</p>
-<p>Le 21 décembre, sa bannière redoutée apparut aux défilés des Vosges.
-Il entrait chez lui, dans un pays à lui, pour faire grâce et justice,
-et il se fit conduire par celui même contre qui tout le monde
-demandait justice, par son gouverneur Hagenbach. Pour cette tournée
+<p>Le 21 décembre, sa bannière redoutée apparut aux défilés des Vosges.
+Il entrait chez lui, dans un pays à lui, pour faire grâce et justice,
+et il se fit conduire par celui même contre qui tout le monde
+demandait justice, par son gouverneur Hagenbach. Pour cette tournée
seigneuriale, il n'amenait pas moins de cinq mille cavaliers, des
-étrangers, des Wallons, qui n'entendaient rien à la langue du pays,
+étrangers, des Wallons, qui n'entendaient rien à la langue du pays,
impitoyables et comme sourds.</p>
-<p>Colmar n'eut que le temps de fermer ses portes. Bâle armait, veillait;
-elle illuminait chaque nuit le pont du Rhin. Tout le pays était en
-prières; Mulhouse, contre qui il avait prononcé des paroles terribles,
-désespéra de son salut; les rues y étaient pleines de gens qui
-disaient les prières des agonisants; ils chantaient <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> des
+<p>Colmar n'eut que le temps de fermer ses portes. Bâle armait, veillait;
+elle illuminait chaque nuit le pont du Rhin. Tout le pays était en
+prières; Mulhouse, contre qui il avait prononcé des paroles terribles,
+désespéra de son salut; les rues y étaient pleines de gens qui
+disaient les prières des agonisants; ils chantaient <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> des
litanies, ils pleuraient; les enfants aussi, sans savoir de quoi<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a>.</p>
-<p>Il faut dire ce qu'était ce terrible Hagenbach à qui le duc avait
-confié le pays. D'abord il en était, il y avait eu mainte aventure peu
+<p>Il faut dire ce qu'était ce terrible Hagenbach à qui le duc avait
+confié le pays. D'abord il en était, il y avait eu mainte aventure peu
honorable; tout ce qu'il y faisait, juste ou injuste, semblait une
revanche.</p>
-<p>On contait qu'il avait commencé sa fortune d'une manière
-singulière<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>. Quand le vieux duc devint chauve, et que beaucoup de
+<p>On contait qu'il avait commencé sa fortune d'une manière
+singulière<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a>. Quand le vieux duc devint chauve, et que beaucoup de
gens se faisaient tondre pour lui faire plaisir, il y eut pourtant des
-récalcitrants qui tenaient à leur chevelure; Hagenbach s'établit,
-ciseaux en mains, aux portes de l'hôtel, et lorsqu'ils arrivaient, il
-les faisait tondre sans pitié.</p>
+récalcitrants qui tenaient à leur chevelure; Hagenbach s'établit,
+ciseaux en mains, aux portes de l'hôtel, et lorsqu'ils arrivaient, il
+les faisait tondre sans pitié.</p>
-<p>Voilà l'homme qu'il fallait au duc, un homme prêt à tout, qui ne vît
-d'obstacle à rien;&mdash;et non plus un Commines qui aurait montré à chaque
+<p>Voilà l'homme qu'il fallait au duc, un homme prêt à tout, qui ne vît
+d'obstacle à rien;&mdash;et non plus un Commines qui aurait montré à chaque
instant le difficile et l'impossible. Hagenbach, arrivant en Alsace,
-dans un pays mal réglé, plein de choses flottantes, qu'il fallait peu
-à peu ordonner, trouva le vrai moyen de désespérer tout le monde; ce
+dans un pays mal réglé, plein de choses flottantes, qu'il fallait peu
+à peu ordonner, trouva le vrai moyen de désespérer tout le monde; ce
fut de mettre partout et tout d'abord ce qu'il appelait l'ordre, la
-règle et le droit.</p>
+règle et le droit.</p>
-<p>La première chose qu'il fit, ce fut de rétablir la sûreté des routes,
-à force de pendre; le voyageur ne risquait plus d'être volé, mais
-d'être pendu<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>. Il se <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> chargea ensuite de régler les
+<p>La première chose qu'il fit, ce fut de rétablir la sûreté des routes,
+à force de pendre; le voyageur ne risquait plus d'être volé, mais
+d'être pendu<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>. Il se <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> chargea ensuite de régler les
comptes de la ville libre de Mulhouse et des sujets du duc, comptes
-obscurs, les uns et les autres étant à la fois créanciers et
-débiteurs; pour faire payer Mulhouse, il lui coupait les vivres<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>.
+obscurs, les uns et les autres étant à la fois créanciers et
+débiteurs; pour faire payer Mulhouse, il lui coupait les vivres<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>.
Autre compte avec les seigneurs; Hagenbach les somma de recevoir les
-sommes pour lesquelles le souverain du pays leur avait jadis engagé
-des châteaux; sommes minimes, et tel de ces châteaux était engagé
-depuis cent cinquante ans. Les détenteurs se souciaient peu d'être
-payés; mais Hagenbach les payait de force et l'épée à la main. L'un de
-ces seigneurs engagistes était la riche ville de Bâle, qui, pour vingt
-mille florins prêtés, tenait les deux villes, Stein et Rheinfelden; un
-matin, Hagenbach apporte la somme; les Bâlois auraient bien voulu ne
+sommes pour lesquelles le souverain du pays leur avait jadis engagé
+des châteaux; sommes minimes, et tel de ces châteaux était engagé
+depuis cent cinquante ans. Les détenteurs se souciaient peu d'être
+payés; mais Hagenbach les payait de force et l'épée à la main. L'un de
+ces seigneurs engagistes était la riche ville de Bâle, qui, pour vingt
+mille florins prêtés, tenait les deux villes, Stein et Rheinfelden; un
+matin, Hagenbach apporte la somme; les Bâlois auraient bien voulu ne
pas la recevoir<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a>.</p>
-<p>Il disputait aux nobles leur plus cher privilége, le droit de chasse.
+<p>Il disputait aux nobles leur plus cher privilége, le droit de chasse.
Il disputa aux petites gens leur vie, <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> leurs aliments,
-frappant le blé, le vin, la viande, <i>du mauvais denier</i>; c'était le
-nom de cette taxe détestée. Thann refusa de payer, et elle paya de son
-sang; quatre hommes y furent décapités.</p>
-
-<p>Les Suisses qui jusque-là étendaient peu à peu leur influence sur
-l'Alsace, qui avaient donné à Mulhouse le droit de combourgeoisie,
-intercédaient souvent près d'Hagenbach et n'en tiraient que moquerie.
-Dès son arrivée dans le pays, il avait planté la bannière ducale sur
-une terre qui dépendait de Berne, et Berne ayant porté plainte, le duc
-avait répondu: «Il ne m'importe guère que mon gouverneur soit agréable
-à mes gens ou à mes voisins; c'est assez qu'il me plaise, à moi!» De
-ce moment les Suisses firent un traité avec Louis XI et renoncèrent à
-l'alliance bourguignonne (13 août 1470)<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>; le duc rendit la terre
-usurpée.</p>
-
-<p>Il n'y avait rien que d'ajourné; on le sentait; Hagenbach, se voyant
-si bien appuyé, laissait échapper des plaisanteries menaçantes. Il
-disait de Strasbourg: «Qu'ont-ils besoin de bourgmestre? ils en auront
+frappant le blé, le vin, la viande, <i>du mauvais denier</i>; c'était le
+nom de cette taxe détestée. Thann refusa de payer, et elle paya de son
+sang; quatre hommes y furent décapités.</p>
+
+<p>Les Suisses qui jusque-là étendaient peu à peu leur influence sur
+l'Alsace, qui avaient donné à Mulhouse le droit de combourgeoisie,
+intercédaient souvent près d'Hagenbach et n'en tiraient que moquerie.
+Dès son arrivée dans le pays, il avait planté la bannière ducale sur
+une terre qui dépendait de Berne, et Berne ayant porté plainte, le duc
+avait répondu: «Il ne m'importe guère que mon gouverneur soit agréable
+à mes gens ou à mes voisins; c'est assez qu'il me plaise, à moi!» De
+ce moment les Suisses firent un traité avec Louis XI et renoncèrent à
+l'alliance bourguignonne (13 août 1470)<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>; le duc rendit la terre
+usurpée.</p>
+
+<p>Il n'y avait rien que d'ajourné; on le sentait; Hagenbach, se voyant
+si bien appuyé, laissait échapper des plaisanteries menaçantes. Il
+disait de Strasbourg: «Qu'ont-ils besoin de bourgmestre? ils en auront
un de ma main, non plus un tailleur, un cordonnier, mais un duc de
-Bourgogne.» Il disait de Bâle: «Je voudrais l'avoir en trois jours!»,
-et de Berne: «L'ours, nous allons bientôt en prendre la peau pour nous
-en faire une fourrure.»</p>
+Bourgogne.» Il disait de Bâle: «Je voudrais l'avoir en trois jours!»,
+et de Berne: «L'ours, nous allons bientôt en prendre la peau pour nous
+en faire une fourrure.»</p>
-<p>Le 24 décembre, veille de Noël, le duc, conduit par Hagenbach, arrive
-à Brisach, et tous les habitants, en grande crainte, vont au-devant en
+<p>Le 24 décembre, veille de Noël, le duc, conduit par Hagenbach, arrive
+à Brisach, et tous les habitants, en grande crainte, vont au-devant en
procession. Il se met en bataille sur la place et leur fait faire un
-serment, <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> non plus comme le premier qui réservait leurs
-priviléges, mais pur et simple, sans réserve. Il sort, escorté
-d'Hagenbach, qui bientôt rentre avec un millier de Wallons; ils se
-répandent, pillent, violent; les pauvres habitants obtiennent à
-grand'peine que le duc éloigne ces brigands de la ville; du reste, il
-approuve Hagenbach; depuis qu'il avait manqué sa royauté à Trèves, il
-détestait les Allemands: «Tant mieux, dit-il, sur l'affaire de
-Brisach; Hagenbach a bien fait; ils le méritent; il faut les tenir
-ferme.»</p>
-
-<p>Les Suisses obtinrent un délai pour Mulhouse. Mais le duc dit à leurs
-envoyés que ce serait Hagenbach avec le maréchal de Bourgogne qui
-réglerait tout, qu'au reste, ils le suivissent à Dijon, et qu'il
+serment, <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> non plus comme le premier qui réservait leurs
+priviléges, mais pur et simple, sans réserve. Il sort, escorté
+d'Hagenbach, qui bientôt rentre avec un millier de Wallons; ils se
+répandent, pillent, violent; les pauvres habitants obtiennent à
+grand'peine que le duc éloigne ces brigands de la ville; du reste, il
+approuve Hagenbach; depuis qu'il avait manqué sa royauté à Trèves, il
+détestait les Allemands: «Tant mieux, dit-il, sur l'affaire de
+Brisach; Hagenbach a bien fait; ils le méritent; il faut les tenir
+ferme.»</p>
+
+<p>Les Suisses obtinrent un délai pour Mulhouse. Mais le duc dit à leurs
+envoyés que ce serait Hagenbach avec le maréchal de Bourgogne qui
+réglerait tout, qu'au reste, ils le suivissent à Dijon, et qu'il
aviserait.</p>
-<p>Il partit, laissant Hagenbach maître, juge et vainqueur, et qui
-semblait fol de joie et d'insolence: «Je suis pape, criait-il, je suis
-évêque, je suis empereur et roi.»</p>
+<p>Il partit, laissant Hagenbach maître, juge et vainqueur, et qui
+semblait fol de joie et d'insolence: «Je suis pape, criait-il, je suis
+évêque, je suis empereur et roi.»</p>
-<p>Il se maria le 24 janvier, et prit pour faire la noce cette ville même
-de Thann, ensanglantée récemment, ruinée. Ce mariage fut une occasion
-d'extorsions, puis de réjouissances folles, d'étranges bacchanales, de
+<p>Il se maria le 24 janvier, et prit pour faire la noce cette ville même
+de Thann, ensanglantée récemment, ruinée. Ce mariage fut une occasion
+d'extorsions, puis de réjouissances folles, d'étranges bacchanales, de
farces lubriques<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a>.</p>
-<p>Tant de choses faites impunément lui firent croire qu'il pouvait en
+<p>Tant de choses faites impunément lui firent croire qu'il pouvait en
tenter une, la plus grave de toutes, la suppression des corps de
-métiers, des bannières, autrement dit la désorganisation et le
-désarmement <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> des villes. Tout cela, disait-il, en haine des
-monopoles: «Quelle belle chose que chacun puisse sans entrave,
-travailler, commercer comme il veut!»<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>.</p>
+métiers, des bannières, autrement dit la désorganisation et le
+désarmement <span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> des villes. Tout cela, disait-il, en haine des
+monopoles: «Quelle belle chose que chacun puisse sans entrave,
+travailler, commercer comme il veut!»<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>.</p>
<p>Faire un tel changement, dans un pays surtout qui n'appartenait pas au
-duc, qui était simplement engagé et toujours rachetable, c'était chose
-hasardeuse. Les villes n'en attendirent pas l'exécution; elles
-rappelèrent leur maître Sigismond; l'évêque de Bâle forma une vaste
+duc, qui était simplement engagé et toujours rachetable, c'était chose
+hasardeuse. Les villes n'en attendirent pas l'exécution; elles
+rappelèrent leur maître Sigismond; l'évêque de Bâle forma une vaste
ligue entre Sigismond, les villes du Rhin, les Suisses et la France.</p>
-<p>Il y avait longtemps que le roi préparait tout ceci. Depuis trente ans
-qu'il avait connu les Suisses à la rude affaire de Saint-Jacques, il
-les aimait fort, les ménageait et les caressait. Il avait été leur
-voisin en Dauphiné; son principal agent, dans les affaires suisses,
-fut un homme qui était des deux pays à la fois, administrateur du
-diocèse de Grenoble, et prieur de Munster en Argovie, un prêtre actif,
-insinuant<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a>. Il ne se laissa nullement décourager par les anciens
+<p>Il y avait longtemps que le roi préparait tout ceci. Depuis trente ans
+qu'il avait connu les Suisses à la rude affaire de Saint-Jacques, il
+les aimait fort, les ménageait et les caressait. Il avait été leur
+voisin en Dauphiné; son principal agent, dans les affaires suisses,
+fut un homme qui était des deux pays à la fois, administrateur du
+diocèse de Grenoble, et prieur de Munster en Argovie, un prêtre actif,
+insinuant<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a>. Il ne se laissa nullement décourager par les anciens
rapports des Suisses avec la maison de Bourgogne, qui en avait cinq
-cents à Montlhéry. Le chef de ces cinq cents, le grand ami des
-Bourguignons à Berne, était un homme fort estimé et d'ancienne
+cents à Montlhéry. Le chef de ces cinq cents, le grand ami des
+Bourguignons à Berne, était un homme fort estimé et d'ancienne
maison, le noble <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> Bubenberg. Le roi lui suscita un adversaire
-à Berne même dans le riche et brave Diesbach, de noblesse récente
-(c'étaient des marchands de toile). Au moment où le duc accepta les
-terres d'Alsace et les querelles de toutes sortes qui y étaient
-attachées, le roi accueillit Diesbach comme envoyé de Berne (juillet
-1469). Un an après, lorsqu'Hagenbach planta la bannière de Bourgogne
-sur terre bernoise, dans la première indignation du peuple, avant que
-le duc eût fait réparation, on brusqua un traité entre le roi de
-France et les Suisses, dans lequel ils renonçaient expressément à
-l'alliance de Bourgogne (13 août 1470). L'année suivante, le roi
-intervint en Savoie pour défendre la duchesse sa s&oelig;ur, contre les
-princes savoyards, les comtes de Bresse, de Romont et de Genève, amis
+à Berne même dans le riche et brave Diesbach, de noblesse récente
+(c'étaient des marchands de toile). Au moment où le duc accepta les
+terres d'Alsace et les querelles de toutes sortes qui y étaient
+attachées, le roi accueillit Diesbach comme envoyé de Berne (juillet
+1469). Un an après, lorsqu'Hagenbach planta la bannière de Bourgogne
+sur terre bernoise, dans la première indignation du peuple, avant que
+le duc eût fait réparation, on brusqua un traité entre le roi de
+France et les Suisses, dans lequel ils renonçaient expressément à
+l'alliance de Bourgogne (13 août 1470). L'année suivante, le roi
+intervint en Savoie pour défendre la duchesse sa s&oelig;ur, contre les
+princes savoyards, les comtes de Bresse, de Romont et de Genève, amis
et serviteurs du duc de Bourgogne; mais il ne voulut rien faire
-qu'avec ses chers amis les Suisses; il régla tout avec eux et de leur
-avis. C'était là une chose bien populaire et qui leur rendait le roi
-bien agréable, de les faire ainsi maîtres et seigneurs dans cette
-fière Savoie, qui jusque-là les méprisait.</p>
-
-<p>Aussi, dans le moment critique où le duc fit à l'Alsace sa terrible
-visite, en décembre 1473, Diesbach courut à Paris, et le 2 janvier il
-écrivit (sous la dictée du roi sans doute) un traité admirable pour
-Louis XI, qui lui permettait de lancer les Suisses à volonté et de les
-faire combattre, en se retirant lui-même. Les cantons lui vendaient
-six mille hommes au prix honnête de quatre florins et demi par mois;
-de plus, vingt mille florins par an, tenus tout prêts à Lyon; <i>si le
-roi ne pouvait les secourir</i>, il était quitte pour ajouter vingt
-<span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> mille florins par trimestre. Sommes minimes, en vérité,
-désintéressement incroyable. Il était trop visible qu'il y avait, au
+qu'avec ses chers amis les Suisses; il régla tout avec eux et de leur
+avis. C'était là une chose bien populaire et qui leur rendait le roi
+bien agréable, de les faire ainsi maîtres et seigneurs dans cette
+fière Savoie, qui jusque-là les méprisait.</p>
+
+<p>Aussi, dans le moment critique où le duc fit à l'Alsace sa terrible
+visite, en décembre 1473, Diesbach courut à Paris, et le 2 janvier il
+écrivit (sous la dictée du roi sans doute) un traité admirable pour
+Louis XI, qui lui permettait de lancer les Suisses à volonté et de les
+faire combattre, en se retirant lui-même. Les cantons lui vendaient
+six mille hommes au prix honnête de quatre florins et demi par mois;
+de plus, vingt mille florins par an, tenus tout prêts à Lyon; <i>si le
+roi ne pouvait les secourir</i>, il était quitte pour ajouter vingt
+<span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> mille florins par trimestre. Sommes minimes, en vérité,
+désintéressement incroyable. Il était trop visible qu'il y avait, au
profit des meneurs, des articles secrets.</p>
-<p>Diesbach était à Paris, et l'homme du roi, le prêtre de Grenoble était
-en Suisse; il courait les cantons la bourse à la main.</p>
+<p>Diesbach était à Paris, et l'homme du roi, le prêtre de Grenoble était
+en Suisse; il courait les cantons la bourse à la main.</p>
-<p>Un grand mouvement se déclare contre le duc de Bourgogne. Voilà les
+<p>Un grand mouvement se déclare contre le duc de Bourgogne. Voilà les
villes du Rhin qui se liguent et donnent la main aux villes suisses.
-Voilà les Suisses qui reçoivent et mènent en triomphe leur ennemi,
-l'autrichien Sigismond; ils jurent à l'éternel adversaire de la Suisse
-éternelle amitié. Les villes se cotisent; on fait en un moment les
+Voilà les Suisses qui reçoivent et mènent en triomphe leur ennemi,
+l'autrichien Sigismond; ils jurent à l'éternel adversaire de la Suisse
+éternelle amitié. Les villes se cotisent; on fait en un moment les
80,000 florins convenus pour racheter l'Alsace; le 3 avril, Sigismond
-dénonce au duc de Bourgogne que l'argent est à Bâle, qu'il ait à lui
+dénonce au duc de Bourgogne que l'argent est à Bâle, qu'il ait à lui
restituer son pays.</p>
-<p>Dans ce flot qui montait si vite, un homme devait périr, Hagenbach; et
-il augmentait à plaisir la fureur du peuple. On contait de lui des
-choses effroyables; il aurait dit: «Vivant, je ferai mon plaisir;
-mort, que le Diable prenne tout, âme et corps, à la bonne heure!»</p>
+<p>Dans ce flot qui montait si vite, un homme devait périr, Hagenbach; et
+il augmentait à plaisir la fureur du peuple. On contait de lui des
+choses effroyables; il aurait dit: «Vivant, je ferai mon plaisir;
+mort, que le Diable prenne tout, âme et corps, à la bonne heure!»</p>
<p>Il poursuivait d'amour une jeune nonne; les parents l'ayant fait
cacher, il eut l'impudence incroyable de faire crier par le crieur
-public qu'on eût à la ramener, sous peine de mort.</p>
+public qu'on eût à la ramener, sous peine de mort.</p>
-<p>Un jour, il était à l'église en propos d'amour avec une petite femme,
-le coude sur l'autel, l'autel tout paré pour la messe; le prêtre
-arrive: «Comment, prêtre, ne vois-tu pas que je suis là? Va-t'en,
-va-t'en!» Le prêtre officia à un autre autel; Hagenbach ne se
-<span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> dérangea pas, et l'on vit avec horreur qu'il tournait le dos
-pour baiser sa belle, à l'élévation de l'hostie<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a>.</p>
+<p>Un jour, il était à l'église en propos d'amour avec une petite femme,
+le coude sur l'autel, l'autel tout paré pour la messe; le prêtre
+arrive: «Comment, prêtre, ne vois-tu pas que je suis là? Va-t'en,
+va-t'en!» Le prêtre officia à un autre autel; Hagenbach ne se
+<span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> dérangea pas, et l'on vit avec horreur qu'il tournait le dos
+pour baiser sa belle, à l'élévation de l'hostie<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a>.</p>
<p>Le 11 avril, il donne ordre aux gens de Brisach de sortir pour
-travailler aux fossés; aucun n'osait sortir, craignant de laisser à la
+travailler aux fossés; aucun n'osait sortir, craignant de laisser à la
merci des gens du gouverneur sa femme et ses enfants. Les soldats
-allemands, qui depuis longtemps n'étaient pas payés, se mettent du
-côté des habitants. On saisit Hagenbach. Sigismond arrivait, et déjà
-il était à Bâle. Un tribunal se forme; les villes du Rhin, Bâle même
+allemands, qui depuis longtemps n'étaient pas payés, se mettent du
+côté des habitants. On saisit Hagenbach. Sigismond arrivait, et déjà
+il était à Bâle. Un tribunal se forme; les villes du Rhin, Bâle même
et Berne, toutes envoient pour juger Hagenbach. De la prison au
-tribunal, les fers l'empêchant de marcher, on le tira dans une
-brouette, parmi des cris terribles: Judas! Judas! On le fit dégrader
-par un héraut impérial, et le soir même (9 mai), aux flambeaux, on lui
-coupa la tête. Sa mort valut mieux que sa vie<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>. Il souriait aux
-outrages, ne dénonça personne à la torture et mourut chrétiennement.
-Cependant, la tête qu'on montre à Colmar (si c'est bien celle
-d'Hagenbach), cette tête rousse, hideuse, les dents serrées, exprime
-l'obstination désespérée et la damnation.</p>
+tribunal, les fers l'empêchant de marcher, on le tira dans une
+brouette, parmi des cris terribles: Judas! Judas! On le fit dégrader
+par un héraut impérial, et le soir même (9 mai), aux flambeaux, on lui
+coupa la tête. Sa mort valut mieux que sa vie<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>. Il souriait aux
+outrages, ne dénonça personne à la torture et mourut chrétiennement.
+Cependant, la tête qu'on montre à Colmar (si c'est bien celle
+d'Hagenbach), cette tête rousse, hideuse, les dents serrées, exprime
+l'obstination désespérée et la damnation.</p>
<p>Le duc vengea son gouverneur en ravageant l'Alsace, mais il ne la
-recouvra point. Il ne réussit pas mieux à prendre Montbéliard, et il
-indigna tout le monde par le moyen qu'il employa. Il fit saisir à sa
-<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> cour même le comte Henri<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a>; on le mena devant sa ville; on
-le mit à genoux sur un coussin noir, et l'on fit dire aux gens qui
-étaient dans la place qu'on allait couper la tête à leur maître s'ils
-ne se rendaient. Cette cruelle comédie ne servit à rien.</p>
+recouvra point. Il ne réussit pas mieux à prendre Montbéliard, et il
+indigna tout le monde par le moyen qu'il employa. Il fit saisir à sa
+<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> cour même le comte Henri<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a>; on le mena devant sa ville; on
+le mit à genoux sur un coussin noir, et l'on fit dire aux gens qui
+étaient dans la place qu'on allait couper la tête à leur maître s'ils
+ne se rendaient. Cette cruelle comédie ne servit à rien.</p>
<p>Le duc avait besoin de se relever par quelque grand coup, une guerre
heureuse; il en trouvait l'occasion dans l'affaire de Cologne, tout
-près de chez lui, à l'entrée des Pays-Bas, une guerre à coup sûr, il
-lui semblait, parce qu'il était là à portée de ses ressources. Malgré
-la perte de l'Alsace, il était rassuré par une trêve que le roi venait
-de conclure avec lui (1<sup>er</sup> mars)<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>. Il l'était par les nouvelles
+près de chez lui, à l'entrée des Pays-Bas, une guerre à coup sûr, il
+lui semblait, parce qu'il était là à portée de ses ressources. Malgré
+la perte de l'Alsace, il était rassuré par une trêve que le roi venait
+de conclure avec lui (1<sup>er</sup> mars)<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>. Il l'était par les nouvelles
pacifiques qui lui venaient de Suisse. Le comte de Romont, Jacques de
-Savoie, avait réussi à rendre force au parti bourguignon. Les
-ambassadeurs de Bourgogne et de Savoie avaient excusé Hagenbach,
+Savoie, avait réussi à rendre force au parti bourguignon. Les
+ambassadeurs de Bourgogne et de Savoie avaient excusé Hagenbach,
rappelant aux Suisses que jamais ils n'avaient mieux vendu leurs
b&oelig;ufs et leurs fromages, faisant entendre enfin que si le roi
payait, le duc pouvait payer encore mieux.</p>
-<p>Il reçut ces nouvelles en mai, à Luxembourg. En même temps, il tirait
-parole d'Édouard pour une descente en France. Les conditions qu'il
-faisait à l'Angleterre sont telles qu'il y a apparence que le traité
-n'était pas sérieux. Il lui donnait tout le royaume de <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span>
+<p>Il reçut ces nouvelles en mai, à Luxembourg. En même temps, il tirait
+parole d'Édouard pour une descente en France. Les conditions qu'il
+faisait à l'Angleterre sont telles qu'il y a apparence que le traité
+n'était pas sérieux. Il lui donnait tout le royaume de <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span>
France, et lui, duc de Bourgogne, il se contentait de Nevers, de la
-Champagne et des villes de la Somme. Il signa le traité le 25
-juillet<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a>, et le 30 il s'établit dans son camp, près de Cologne,
-devant la petite ville de Neuss, qu'il assiégeait depuis le 19<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>.</p>
-
-<p>L'archevêque de Cologne, Robert de Bavière, en guerre avec son noble
-chapitre, avait, comme on a vu, décliné le jugement de l'empereur, et
-s'était nommé pour avoué et défenseur le duc de Bourgogne. Celui-ci,
-envoyant à Cologne ordre d'obéir, n'y gagna qu'un outrage: la
-sommation déchirée, le héraut insulté, les armes de Bourgogne jetées
+Champagne et des villes de la Somme. Il signa le traité le 25
+juillet<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a>, et le 30 il s'établit dans son camp, près de Cologne,
+devant la petite ville de Neuss, qu'il assiégeait depuis le 19<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>.</p>
+
+<p>L'archevêque de Cologne, Robert de Bavière, en guerre avec son noble
+chapitre, avait, comme on a vu, décliné le jugement de l'empereur, et
+s'était nommé pour avoué et défenseur le duc de Bourgogne. Celui-ci,
+envoyant à Cologne ordre d'obéir, n'y gagna qu'un outrage: la
+sommation déchirée, le héraut insulté, les armes de Bourgogne jetées
dans la boue. Les chanoines, tous seigneurs ou chevaliers du pays,
-élurent évêque un des leurs, Hermann de Hesse, frère du landgrave.</p>
+élurent évêque un des leurs, Hermann de Hesse, frère du landgrave.</p>
-<p>Cet Hermann, appelé plus tard Hermann le <i>Pacifique</i>, n'en fut pas
-moins le défenseur de l'Allemagne contre le duc de Bourgogne. Il se
-jeta dans Neuss, le tint là tout un an, de juillet en juillet. Là se
-brisa cette grande puissance, mêlée de tant d'États, ce monstre qui
-faisait peur à l'Europe. Les Suisses eurent la gloire d'achever.</p>
+<p>Cet Hermann, appelé plus tard Hermann le <i>Pacifique</i>, n'en fut pas
+moins le défenseur de l'Allemagne contre le duc de Bourgogne. Il se
+jeta dans Neuss, le tint là tout un an, de juillet en juillet. Là se
+brisa cette grande puissance, mêlée de tant d'États, ce monstre qui
+faisait peur à l'Europe. Les Suisses eurent la gloire d'achever.</p>
<p>L'acharnement extraordinaire que le duc montra <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> contre Neuss
-ne tint pas seulement à l'importance de ce poste avancé de Cologne,
-mais sans doute aussi au regret, à la colère d'avoir fait à cette
-petite ville des offres exagérées, déloyales même et malhonnêtes, et
-d'avoir eu la honte du refus. Pour la séduire, il avait été, lui
-défenseur de l'électeur et de l'électorat, jusqu'à offrir à Neuss de
-l'en affranchir, de la rendre indépendante de Cologne, en sorte
-qu'elle devînt ville libre, immédiate, impériale<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>. Refusé, il
-s'aheurta à sa vengeance et il oublia tout, y consuma d'immenses
-ressources et s'y épuisa. Tout le monde, dès qu'on le vit cloué là,
-s'enhardit contre lui. Il s'y établit le 30 juillet, et, dès le 15
-août, le jeune René traita avec Louis XI. Le bruit courait que René
-était déshérité de son grand-père, le vieux René, qui aurait promis la
-Provence au duc de Bourgogne<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a>. Louis XI prit ce prétexte pour
+ne tint pas seulement à l'importance de ce poste avancé de Cologne,
+mais sans doute aussi au regret, à la colère d'avoir fait à cette
+petite ville des offres exagérées, déloyales même et malhonnêtes, et
+d'avoir eu la honte du refus. Pour la séduire, il avait été, lui
+défenseur de l'électeur et de l'électorat, jusqu'à offrir à Neuss de
+l'en affranchir, de la rendre indépendante de Cologne, en sorte
+qu'elle devînt ville libre, immédiate, impériale<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>. Refusé, il
+s'aheurta à sa vengeance et il oublia tout, y consuma d'immenses
+ressources et s'y épuisa. Tout le monde, dès qu'on le vit cloué là,
+s'enhardit contre lui. Il s'y établit le 30 juillet, et, dès le 15
+août, le jeune René traita avec Louis XI. Le bruit courait que René
+était déshérité de son grand-père, le vieux René, qui aurait promis la
+Provence au duc de Bourgogne<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a>. Louis XI prit ce prétexte pour
saisir l'Anjou.</p>
-<p>Le duc reçut devant Neuss, en novembre, le solennel défi des Suisses
-qui entraient en Franche-Comté, et presque aussitôt il apprit qu'ils y
-avaient gagné sur les siens une sanglante bataille à Héricourt (13
-novembre). Le pays désarmé n'avait guère eu que ses milices à opposer
-aux Suisses. Le hasard voulut cependant qu'à ce moment Jacques de
-Savoie, comte de Romont, amenât d'Italie un corps de Lombards. Ce
-renfort ne fit que rendre la défaite plus grave, et les Italiens, sur
-lesquels le duc comptait pour prendre Neuss, y arrivèrent déjà
+<p>Le duc reçut devant Neuss, en novembre, le solennel défi des Suisses
+qui entraient en Franche-Comté, et presque aussitôt il apprit qu'ils y
+avaient gagné sur les siens une sanglante bataille à Héricourt (13
+novembre). Le pays désarmé n'avait guère eu que ses milices à opposer
+aux Suisses. Le hasard voulut cependant qu'à ce moment Jacques de
+Savoie, comte de Romont, amenât d'Italie un corps de Lombards. Ce
+renfort ne fit que rendre la défaite plus grave, et les Italiens, sur
+lesquels le duc comptait pour prendre Neuss, y arrivèrent déjà
battus.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> Son échec de Beauvais lui avait laissé une estime médiocre de
+<p><span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> Son échec de Beauvais lui avait laissé une estime médiocre de
ses sujets. Il fait venir deux mille Anglais, et, pour faire une
-guerre plus savante, il avait engagé en Lombardie des soldats
-italiens. Eux seuls s'entendaient aux travaux des siéges, et leur
-bravoure semblait incontestable depuis que les Suisses avaient reçu à
-l'Arbedo une si rude leçon du Piémontais Carmagnola.</p>
+guerre plus savante, il avait engagé en Lombardie des soldats
+italiens. Eux seuls s'entendaient aux travaux des siéges, et leur
+bravoure semblait incontestable depuis que les Suisses avaient reçu à
+l'Arbedo une si rude leçon du Piémontais Carmagnola.</p>
-<p>Venise avait ordinairement à son service les plus habiles condottieri,
+<p>Venise avait ordinairement à son service les plus habiles condottieri,
Carmagnola autrefois, et alors le sage Coglione. Mais quelque offre
-que pût faire le duc de Bourgogne, il ne put attirer à son service ce
-grand tacticien. Venise eût craint de déplaire à Louis XI, si elle eût
-prêté son général. Coglione, dont la prudence était proverbiale,
-répondit qu'il était le serviteur du duc et le servirait volontiers,
-«mais en Italie.» Ce dernier mot était significatif; les Italiens
-croyaient voir un jour ou l'autre le conquérant au delà des
+que pût faire le duc de Bourgogne, il ne put attirer à son service ce
+grand tacticien. Venise eût craint de déplaire à Louis XI, si elle eût
+prêté son général. Coglione, dont la prudence était proverbiale,
+répondit qu'il était le serviteur du duc et le servirait volontiers,
+«mais en Italie.» Ce dernier mot était significatif; les Italiens
+croyaient voir un jour ou l'autre le conquérant au delà des
Alpes<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>.</p>
-<p>Dans la route d'aventures où entrait le duc de Bourgogne, se mettant à
-violer les églises du Rhin, sans souci du pape ni de l'empereur, il ne
-lui fallait pas des hommes si prudents, qui auraient gardé leur
-jugement et se seraient donnés avec mesure, mais de vrais mercenaires,
-des aventuriers, qui, vendus une fois, allassent, les yeux fermés, au
-mot du maître, par le <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> possible et l'impossible. Tel lui parut
+<p>Dans la route d'aventures où entrait le duc de Bourgogne, se mettant à
+violer les églises du Rhin, sans souci du pape ni de l'empereur, il ne
+lui fallait pas des hommes si prudents, qui auraient gardé leur
+jugement et se seraient donnés avec mesure, mais de vrais mercenaires,
+des aventuriers, qui, vendus une fois, allassent, les yeux fermés, au
+mot du maître, par le <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> possible et l'impossible. Tel lui parut
le capitaine napolitain Campobasso, homme fort suspect, fort
-dangereux, qui se vantait d'être banni pour sa fidélité héroïque au
+dangereux, qui se vantait d'être banni pour sa fidélité héroïque au
parti d'Anjou.</p>
-<p>Le duc de Bourgogne n'avait pas une armée devant Neuss, mais bien
-quatre armées, qui se connaissaient peu et ne s'aimaient pas: une de
-Lombards, une d'Anglais, une de Français, une enfin d'Allemands; parmi
+<p>Le duc de Bourgogne n'avait pas une armée devant Neuss, mais bien
+quatre armées, qui se connaissaient peu et ne s'aimaient pas: une de
+Lombards, une d'Anglais, une de Français, une enfin d'Allemands; parmi
ceux-ci servait une bande, nullement allemande, des malheureux
-Liégeois, obligés de combattre pour le destructeur de Liége.</p>
+Liégeois, obligés de combattre pour le destructeur de Liége.</p>
-<p>Le siége commença par une formidable procession que le duc fit faire
-autour de la ville; six mille superbes cavaliers défilèrent, armés
-(homme et cheval) de toutes pièces; nulle armée moderne ne peut donner
-l'idée d'un tel spectacle. Chacune de ces armures d'acier, ouvragées,
-dorées, damasquinées, battues à grands frais à Milan, étonne, effraye
-encore dans nos musées, &oelig;uvres d'art patient, et la plus splendide
-parure que l'homme ait portée jamais, à la fois galante et terrible.</p>
+<p>Le siége commença par une formidable procession que le duc fit faire
+autour de la ville; six mille superbes cavaliers défilèrent, armés
+(homme et cheval) de toutes pièces; nulle armée moderne ne peut donner
+l'idée d'un tel spectacle. Chacune de ces armures d'acier, ouvragées,
+dorées, damasquinées, battues à grands frais à Milan, étonne, effraye
+encore dans nos musées, &oelig;uvres d'art patient, et la plus splendide
+parure que l'homme ait portée jamais, à la fois galante et terrible.</p>
<p>Terrible en plaine. Mais sur la montagne de Neuss, dans ce fort petit
nid, les durs fantassins de la Hesse ne firent que rire de cette
-cavalerie. La bière ne manquait pas, ni le vin, ni le blé; le brave
-chanoine Hermann leur avait amassé des vivres; soir et matin il
-faisait jouer de la flûte sur toutes les tours.</p>
+cavalerie. La bière ne manquait pas, ni le vin, ni le blé; le brave
+chanoine Hermann leur avait amassé des vivres; soir et matin il
+faisait jouer de la flûte sur toutes les tours.</p>
-<p>La première chose que fit le duc, ce fut d'ordonner aux Lombards
-d'aller prendre une île, en face de la ville. Ces cavaliers bardés de
-fer, peu propres à ce coup de main, obéirent courageusement et plus
+<p>La première chose que fit le duc, ce fut d'ordonner aux Lombards
+d'aller prendre une île, en face de la ville. Ces cavaliers bardés de
+fer, peu propres à ce coup de main, obéirent courageusement et plus
d'un <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> se noya. On recourut alors au moyen plus lent et plus
raisonnable de faire un pont de bateaux, de tonneaux; l'on travailla
-patiemment à combler un bras du fleuve. Ces travaux furent troublés
-souvent par l'audace des assiégés, qui, sans s'effrayer de cette
-grande armée, ni de savoir là le duc en personne, firent des sorties
+patiemment à combler un bras du fleuve. Ces travaux furent troublés
+souvent par l'audace des assiégés, qui, sans s'effrayer de cette
+grande armée, ni de savoir là le duc en personne, firent des sorties
terribles, coup sur coup, en septembre, en octobre, en novembre.</p>
<p>Cependant Cologne et son chapitre, les princes du Rhin qui regardaient
-ces grands évêchés comme les apanages des cadets de leur famille, se
-remuèrent extraordinairement, implorant à la fois l'Empire et la
-France. Le 31 décembre, ils conclurent, au nom de l'Empire, une ligue
-avec Louis XI; pour les encourager à se mettre en campagne, il leur
+ces grands évêchés comme les apanages des cadets de leur famille, se
+remuèrent extraordinairement, implorant à la fois l'Empire et la
+France. Le 31 décembre, ils conclurent, au nom de l'Empire, une ligue
+avec Louis XI; pour les encourager à se mettre en campagne, il leur
faisait croire qu'il allait les joindre avec trente mille hommes.</p>
-<p>Charles le Téméraire s'était rassuré par deux choses: l'Empire était
-dissous depuis longtemps, et l'empereur était pour lui. En ceci, il
+<p>Charles le Téméraire s'était rassuré par deux choses: l'Empire était
+dissous depuis longtemps, et l'empereur était pour lui. En ceci, il
avait raison; il tenait toujours l'empereur par sa fille et ce grand
-mariage. Mais, quant à l'Allemagne, il ignorait qu'au défaut d'unité
-politique, elle avait une force qui pouvait se réveiller, la bonne
-vieille fraternité allemande, l'esprit de parenté, si fort en ce pays.
-Outre les parentés naturelles, il y avait entre plusieurs maisons
-d'Allemagne des parentés artificielles, fondées sur des traités, qui
-les rendaient solidaires, héritières les unes des autres en cas
-d'extinction. Tel fut le lien que forma la Hesse, à cette occasion,
+mariage. Mais, quant à l'Allemagne, il ignorait qu'au défaut d'unité
+politique, elle avait une force qui pouvait se réveiller, la bonne
+vieille fraternité allemande, l'esprit de parenté, si fort en ce pays.
+Outre les parentés naturelles, il y avait entre plusieurs maisons
+d'Allemagne des parentés artificielles, fondées sur des traités, qui
+les rendaient solidaires, héritières les unes des autres en cas
+d'extinction. Tel fut le lien que forma la Hesse, à cette occasion,
avec la puissante maison de Saxe et le vaillant margrave Albert de
Brandebourg, l'Achille et l'Ulysse de l'Allemagne, qui, <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span>
disait-on, avait vaincu dans dix-sept tournois, en dix batailles<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>,
-qui trente ans auparavant avait défait et pris le duc de Bavière, et
-qui ne demandait pas mieux que de chasser encore un Bavarois du siége
+qui trente ans auparavant avait défait et pris le duc de Bavière, et
+qui ne demandait pas mieux que de chasser encore un Bavarois du siége
de Cologne.</p>
<p>Le duc n'en restait pas moins devant Neuss pendant ce long hiver du
-Rhin, s'étant bâti là une maison, un foyer, comme pour y demeurer à
-jamais, jour et nuit armé et dormant sur une chaise<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>. Il y
-rongeait son c&oelig;ur. Il avait demandé une levée en masse<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a> aux
-Flamands, qui n'avaient pas bougé. L'hiver n'était pas fini qu'il vit
-son Luxembourg envahi par une nuée d'Allemands. Louis XI, ayant repris
+Rhin, s'étant bâti là une maison, un foyer, comme pour y demeurer à
+jamais, jour et nuit armé et dormant sur une chaise<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>. Il y
+rongeait son c&oelig;ur. Il avait demandé une levée en masse<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a> aux
+Flamands, qui n'avaient pas bougé. L'hiver n'était pas fini qu'il vit
+son Luxembourg envahi par une nuée d'Allemands. Louis XI, ayant repris
Perpignan aux Aragonais le 10 mars, se trouvait libre d'agir au Nord.
-Il envahit la Picardie. Le duc reçut tout à la fois ces nouvelles et
-le défi du jeune René (9 mai). Dans sa fureur d'être défié d'un si
+Il envahit la Picardie. Le duc reçut tout à la fois ces nouvelles et
+le défi du jeune René (9 mai). Dans sa fureur d'être défié d'un si
petit ennemi, il apprit, pour combler la mesure, que sa forteresse de
-Pierrefort venait de se rendre; hors de lui-même, il ordonna que les
-lâches qui l'avaient rendue fussent écartelés.</p>
+Pierrefort venait de se rendre; hors de lui-même, il ordonna que les
+lâches qui l'avaient rendue fussent écartelés.</p>
<p>Les Anglais, depuis un an, allaient arriver et n'arrivaient pas. Ils
-avaient pris le traité au sérieux, et ce mot: <i>Conquête de France</i>.
-Ils avaient préparé un immense armement, emprunté de l'argent à
-Florence, acheté l'amitié de l'Écosse, fait une ligue avec la
+avaient pris le traité au sérieux, et ce mot: <i>Conquête de France</i>.
+Ils avaient préparé un immense armement, emprunté de l'argent à
+Florence, acheté l'amitié de l'Écosse, fait une ligue avec la
Sicile<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>. Chose nouvelle, les Anglais furent lents et les <span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span>
-Allemands prompts. La grande armée de l'Empire se trouva, malgré les
-retards calculés de l'empereur, assemblée dès le commencement de mai
-sur le Rhin, pour la défense de la sainte ville de Cologne, pour le
+Allemands prompts. La grande armée de l'Empire se trouva, malgré les
+retards calculés de l'empereur, assemblée dès le commencement de mai
+sur le Rhin, pour la défense de la sainte ville de Cologne, pour le
salut de Neuss.</p>
-<p>La brave petite ville avait encore tout son courage en mars, après un
-si long siége, tellement qu'au carnaval les assiégés firent un
-tournoi. Cependant, les vivres venaient à la fin, la famine arrivait.
+<p>La brave petite ville avait encore tout son courage en mars, après un
+si long siége, tellement qu'au carnaval les assiégés firent un
+tournoi. Cependant, les vivres venaient à la fin, la famine arrivait.
On fit une procession en l'honneur de la Vierge; dans la procession,
-une balle tombe, on la ramasse, on lit: «Ne crains pas, Neuss, tu
-seras sauvée.» Ils regardèrent du haut des murs, et bientôt ils
-n'eurent plus qu'à remercier Dieu... Déjà branlaient à l'horizon les
-bannières sans nombre de l'Empire<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>.</p>
+une balle tombe, on la ramasse, on lit: «Ne crains pas, Neuss, tu
+seras sauvée.» Ils regardèrent du haut des murs, et bientôt ils
+n'eurent plus qu'à remercier Dieu... Déjà branlaient à l'horizon les
+bannières sans nombre de l'Empire<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>.</p>
<p>Le vaillant margrave de Brandebourg, qui avait le commandement de
-l'armée, montra beaucoup de prudence<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a>. Il trouva un moyen de
-renvoyer le Téméraire sans blesser son orgueil. Il lui proposa de
-remettre la chose à l'arbitrage du légat du pape qu'il amenait avec
-lui. Le duc ne pouvait guère refuser; le roi avançait toujours, il
-était dans l'Artois. Le légat entra dans Neuss, le 9 juin, avec les
-conseillers impériaux et bourguignons. <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> Le 17, l'empereur
-traita pour lui seul, à l'exclusion des Suisses, des villes du Rhin et
-de Sigismond même. Il sacrifia tout à l'espoir du mariage. Il fut
-convenu que le duc et l'empereur s'éloigneraient en même temps: le
+l'armée, montra beaucoup de prudence<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a>. Il trouva un moyen de
+renvoyer le Téméraire sans blesser son orgueil. Il lui proposa de
+remettre la chose à l'arbitrage du légat du pape qu'il amenait avec
+lui. Le duc ne pouvait guère refuser; le roi avançait toujours, il
+était dans l'Artois. Le légat entra dans Neuss, le 9 juin, avec les
+conseillers impériaux et bourguignons. <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> Le 17, l'empereur
+traita pour lui seul, à l'exclusion des Suisses, des villes du Rhin et
+de Sigismond même. Il sacrifia tout à l'espoir du mariage. Il fut
+convenu que le duc et l'empereur s'éloigneraient en même temps: le
duc, le 26, l'empereur, le 27<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>.</p>
-<p>De toute façon, le duc n'eût pu rester. Les Anglais, qui l'appelaient
-depuis un mois et qui voyaient passer la saison, s'étaient lassés
-d'attendre et venaient de descendre à Calais.</p>
+<p>De toute façon, le duc n'eût pu rester. Les Anglais, qui l'appelaient
+depuis un mois et qui voyaient passer la saison, s'étaient lassés
+d'attendre et venaient de descendre à Calais.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> CHAPITRE III<br>
<span class="smaller">DESCENTE ANGLAISE<br>
1475</span></h3>
-<p>Pour bien comprendre cette affaire compliquée de la descente anglaise,
+<p>Pour bien comprendre cette affaire compliquée de la descente anglaise,
il faut d'abord en dire le point essentiel, c'est que de ceux qui y
-travaillaient, il n'y en avait pas un qui ne voulût tromper tous les
+travaillaient, il n'y en avait pas un qui ne voulût tromper tous les
autres.</p>
-<p>L'homme qui y était le plus intéressé, et qui s'était donné le plus de
-peine, était certainement le connétable de Saint-Pol. Il savait que,
-depuis le siége de Beauvais, le roi et le duc le haïssaient à mort, et
-qu'ils n'étaient pas loin de s'entendre pour le faire périr. Il lui
-fallait, et au plus vite, embrouiller les affaires d'un élément
+<p>L'homme qui y était le plus intéressé, et qui s'était donné le plus de
+peine, était certainement le connétable de Saint-Pol. Il savait que,
+depuis le siége de Beauvais, le roi et le duc le haïssaient à mort, et
+qu'ils n'étaient pas loin de s'entendre pour le faire périr. Il lui
+fallait, et au plus vite, embrouiller les affaires d'un élément
nouveau, amener les Anglais en France, leur <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> y donner pied,
-s'il pouvait un petit établissement, non chez lui, mais sur la côte, à
-Eu ou à Saint-Valéry par exemple. Trois maîtres lui allaient mieux que
+s'il pouvait un petit établissement, non chez lui, mais sur la côte, à
+Eu ou à Saint-Valéry par exemple. Trois maîtres lui allaient mieux que
deux pour n'en avoir aucun. Il avait fait croire aux Anglais, pour les
-décider, qu'ils n'avaient qu'à venir, qu'il leur ouvrirait
+décider, qu'ils n'avaient qu'à venir, qu'il leur ouvrirait
Saint-Quentin.</p>
<p>Saint-Pol mentait, le Bourguignon, l'Anglais mentaient aussi. Le
Bourguignon avait promis de faire la guerre au roi trois mois
-d'avance, puis l'Anglais serait venu pour profiter. Il était trop
-visible que celui qui commencerait préparerait le succès de l'autre.</p>
+d'avance, puis l'Anglais serait venu pour profiter. Il était trop
+visible que celui qui commencerait préparerait le succès de l'autre.</p>
-<p>D'autre part, l'Anglais semble avoir laissé croire au Bourguignon
-qu'il attaquerait par la Seine, par la Normandie, c'est-à-dire qu'il
-vivrait entièrement sur les terres du roi, qu'il éloignerait la guerre
+<p>D'autre part, l'Anglais semble avoir laissé croire au Bourguignon
+qu'il attaquerait par la Seine, par la Normandie, c'est-à-dire qu'il
+vivrait entièrement sur les terres du roi, qu'il éloignerait la guerre
des terres du duc. Il fit tout le contraire. Il montra une flotte sur
-les côtes de Normandie, mais il effectua son passage à Calais sur les
+les côtes de Normandie, mais il effectua son passage à Calais sur les
bateaux plats de Hollande. Le 30 juin, il n'y avait encore que cinq
-cents hommes à Calais<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>, et le 6 juillet l'armée avait passé:
-quatorze mille archers à cheval, quinze cents hommes d'armes, tous les
-grands seigneurs d'Angleterre, Édouard même<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>. Jusque-là, on
-doutait qu'il vînt faire la guerre en personne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Avec une telle armée, et débarquant là, il se trouvait bien
-près de la Flandre et il lui était déjà onéreux. Le duc de Bourgogne,
-très-pressé de l'en éloigner, partit enfin de Neuss, laissa ses
-troupes fort diminuées en Lorraine, et revint seul à Bruges demander
-de l'argent aux Flamands (12 juillet). Le 14, il joignit à Calais
-cette grande armée anglaise, et se hâta de l'entraîner en France.</p>
-
-<p>Les Anglais s'étaient figuré que leur ami les logerait en route. Mais
-point; sur leur chemin, il fermait ses places, les laissait coucher à
-la belle étoile. Seulement, il les encourageait en leur montrant de
-loin les bonnes villes picardes, où le connétable avait hâte de les
-recevoir. Arrivés devant Saint-Quentin, «ils s'attendaient qu'on
-sonnât les cloches et qu'on portât au-devant la croix et l'eau
-bénite.» Ils furent reçus à coups de canon; il y eut deux ou trois
-hommes tués.</p>
-
-<p>Peu de jours auparavant (20 juin), les Bourguignons avaient éprouvé, à
-leur dam, ce qu'il fallait croire des promesses du connétable. Il
-assurait qu'il avait pratiqué le duc de Bourbon, alors général du roi
-du côté de la Bourgogne; il ne s'agissait que de se présenter, et il
-allait leur ouvrir tout le pays. Ils se présentèrent en effet et
-furent taillés en pièces (21 juin)<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>.</p>
-
-<p>Entre tous ceux qui les avaient appelés, les Anglais n'avaient qu'un
-ami sûr, le duc de Bretagne. Amitié orageuse pourtant et fort
-troublée. Il refusait obstinément <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> de leur livrer le dernier
-prétendant du sang de Lancastre qui s'était réfugié chez lui,
-c'est-à-dire qu'à tout événement il gardait une arme contre eux.</p>
-
-<p>Néanmoins le roi avait sujet d'être fort inquiet. Il avait perdu
-l'alliance de l'Écosse, l'espoir de toute diversion<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>. Tout ce que
+cents hommes à Calais<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>, et le 6 juillet l'armée avait passé:
+quatorze mille archers à cheval, quinze cents hommes d'armes, tous les
+grands seigneurs d'Angleterre, Édouard même<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>. Jusque-là, on
+doutait qu'il vînt faire la guerre en personne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> Avec une telle armée, et débarquant là, il se trouvait bien
+près de la Flandre et il lui était déjà onéreux. Le duc de Bourgogne,
+très-pressé de l'en éloigner, partit enfin de Neuss, laissa ses
+troupes fort diminuées en Lorraine, et revint seul à Bruges demander
+de l'argent aux Flamands (12 juillet). Le 14, il joignit à Calais
+cette grande armée anglaise, et se hâta de l'entraîner en France.</p>
+
+<p>Les Anglais s'étaient figuré que leur ami les logerait en route. Mais
+point; sur leur chemin, il fermait ses places, les laissait coucher à
+la belle étoile. Seulement, il les encourageait en leur montrant de
+loin les bonnes villes picardes, où le connétable avait hâte de les
+recevoir. Arrivés devant Saint-Quentin, «ils s'attendaient qu'on
+sonnât les cloches et qu'on portât au-devant la croix et l'eau
+bénite.» Ils furent reçus à coups de canon; il y eut deux ou trois
+hommes tués.</p>
+
+<p>Peu de jours auparavant (20 juin), les Bourguignons avaient éprouvé, à
+leur dam, ce qu'il fallait croire des promesses du connétable. Il
+assurait qu'il avait pratiqué le duc de Bourbon, alors général du roi
+du côté de la Bourgogne; il ne s'agissait que de se présenter, et il
+allait leur ouvrir tout le pays. Ils se présentèrent en effet et
+furent taillés en pièces (21 juin)<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>.</p>
+
+<p>Entre tous ceux qui les avaient appelés, les Anglais n'avaient qu'un
+ami sûr, le duc de Bretagne. Amitié orageuse pourtant et fort
+troublée. Il refusait obstinément <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> de leur livrer le dernier
+prétendant du sang de Lancastre qui s'était réfugié chez lui,
+c'est-à-dire qu'à tout événement il gardait une arme contre eux.</p>
+
+<p>Néanmoins le roi avait sujet d'être fort inquiet. Il avait perdu
+l'alliance de l'Écosse, l'espoir de toute diversion<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>. Tout ce que
la prudence conseillait, il l'avait fait. Trop faible pour tenir la
-mer contre les Anglais, Flamands et Bretons, il avait assuré la terre,
-autant qu'il l'avait pu. Dès le mois de mars, il garantit la solde,
-les priviléges, l'organisation des francs-archers. Il mit Paris sous
+mer contre les Anglais, Flamands et Bretons, il avait assuré la terre,
+autant qu'il l'avait pu. Dès le mois de mars, il garantit la solde,
+les priviléges, l'organisation des francs-archers. Il mit Paris sous
les armes; il garnit Dieppe et Eu<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>. Jusqu'au dernier moment, il
-ignora si l'expédition aurait lieu, si la descente se ferait en
+ignora si l'expédition aurait lieu, si la descente se ferait en
Picardie ou en Normandie. Il se tenait entre les deux provinces. Tout
ce qu'il savait, c'est que l'ennemi avait de fortes intelligences
-parmi les siens. Le duc de Bourbon, qu'il avait prié de le joindre, ne
-bougeait pas. Le duc de Nemours se tenait immobile. Il y avait à
-craindre bien des défections.</p>
+parmi les siens. Le duc de Bourbon, qu'il avait prié de le joindre, ne
+bougeait pas. Le duc de Nemours se tenait immobile. Il y avait à
+craindre bien des défections.</p>
-<p>Il jugea pourtant avec sagacité que les Anglais, <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> ayant si
-peu à se louer du duc de Bourgogne et du connétable, n'ayant été reçus
+<p>Il jugea pourtant avec sagacité que les Anglais, <span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> ayant si
+peu à se louer du duc de Bourgogne et du connétable, n'ayant été reçus
nulle part encore et n'ayant en France que la place de leur camp, ils
-ne seraient pas si terribles. Cette France dévastée ne leur semblait
-guère désirable. Le roi avait fait un désert devant eux. D'autre part,
-Édouard avait fait tant de guerres, qu'il en avait assez; il était
-déjà fatigué et lourd; il devenait gras. Gouverné comme il l'était par
-sa femme et les parents de sa femme, il y avait un point par où on
-pouvait le prendre aisément: un mariage royal, qui eût tant flatté la
+ne seraient pas si terribles. Cette France dévastée ne leur semblait
+guère désirable. Le roi avait fait un désert devant eux. D'autre part,
+Édouard avait fait tant de guerres, qu'il en avait assez; il était
+déjà fatigué et lourd; il devenait gras. Gouverné comme il l'était par
+sa femme et les parents de sa femme, il y avait un point par où on
+pouvait le prendre aisément: un mariage royal, qui eût tant flatté la
reine! demander une de ses filles pour le petit dauphin. Quant aux
-grands seigneurs du parti opposé à la reine, on pouvait les avoir avec
+grands seigneurs du parti opposé à la reine, on pouvait les avoir avec
de l'argent. Restaient les vieux Anglais, les hommes des communes qui
-avaient poussé à la guerre; mais ils étaient bien refroidis. «Le roi
-avoit amené dix ou douze hommes, tant de Londres que d'autres villes
-d'Angleterre, gros et gras, qui avoient tenu la main à ce passage et à
-lever cette puissante armée. Il les faisoit loger en bonnes tentes;
-mais ce n'étoit point la vie qu'ils avoient accoutumé; ils en furent
-bientôt las; ils avoient cru qu'une fois passés, ils auroient une
-bataille au bout de trois jours.»</p>
+avaient poussé à la guerre; mais ils étaient bien refroidis. «Le roi
+avoit amené dix ou douze hommes, tant de Londres que d'autres villes
+d'Angleterre, gros et gras, qui avoient tenu la main à ce passage et à
+lever cette puissante armée. Il les faisoit loger en bonnes tentes;
+mais ce n'étoit point la vie qu'ils avoient accoutumé; ils en furent
+bientôt las; ils avoient cru qu'une fois passés, ils auroient une
+bataille au bout de trois jours.»</p>
<p>Les Anglais voyaient bien qu'un seul homme leur avait dit vrai sur le
-peu de secours qu'ils trouveraient dans leurs amis d'ici; c'était le
-roi de France, quand il reçut leur héraut avant le passage. Il lui
-avait donné un beau présent, trente aunes de velours et trois cents
-écus, en promettant mille si les choses s'arrangeaient. Le héraut
-avait dit que, pour le moment, il n'y avait rien à faire, mais que le
-roi Édouard <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> une fois passé en France on pourrait s'adresser
+peu de secours qu'ils trouveraient dans leurs amis d'ici; c'était le
+roi de France, quand il reçut leur héraut avant le passage. Il lui
+avait donné un beau présent, trente aunes de velours et trois cents
+écus, en promettant mille si les choses s'arrangeaient. Le héraut
+avait dit que, pour le moment, il n'y avait rien à faire, mais que le
+roi Édouard <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> une fois passé en France on pourrait s'adresser
aux lords Howard et Stanley.</p>
<p>Ces deux lords, en effet, prirent l'occasion d'un prisonnier que l'on
-renvoyait pour «se recommander à la bonne grâce du roi de France.» Le
-roi, sans perdre de temps, sans ébruiter la chose par l'envoi d'un
-héraut, prit pour héraut «un varlet<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>» qu'il avait remarqué pour
-l'avoir vu une fois, un garçon d'assez pauvre mine, mais qui avait du
-sens «et la parole douce et amiable.» Il le fit endoctriner par
+renvoyait pour «se recommander à la bonne grâce du roi de France.» Le
+roi, sans perdre de temps, sans ébruiter la chose par l'envoi d'un
+héraut, prit pour héraut «un varlet<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>» qu'il avait remarqué pour
+l'avoir vu une fois, un garçon d'assez pauvre mine, mais qui avait du
+sens «et la parole douce et amiable.» Il le fit endoctriner par
Commines, mettre hors du camp sans bruit, de sorte qu'il ne mit la
-cotte de héraut que pour entrer au camp anglais. On l'y reçut fort
-bien. Des ambassadeurs furent chargés de traiter de la paix, en tête
+cotte de héraut que pour entrer au camp anglais. On l'y reçut fort
+bien. Des ambassadeurs furent chargés de traiter de la paix, en tête
lord Howard.</p>
-<p>On eut peu de peine à s'entendre. Le projet de mariage facilita les
-choses; le dauphin devait épouser la fille d'Édouard, qui aurait un
-jour <i>le revenu de la Guyenne</i>, et en attendant cinquante mille écus
-par année. Ce mot de <i>Guyenne</i>, si agréable aux oreilles anglaises,
-fut dit, mais non écrit dans le traité. Édouard recevait sur-le-champ
-pour ses frais une somme ronde de 75,000 écus, et encore 50,000 pour
-rançon de Marguerite; grande douceur pour un roi qui n'osait rien
-exiger des siens après ces guerres <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> civiles. Tous ceux qui
-entouraient Édouard, les plus grands, les plus fiers des lords,
-tendirent la main et reçurent pension. Louis XI était trop heureux
-d'en être quitte pour de l'argent. Il reçut les Anglais à Amiens à
+<p>On eut peu de peine à s'entendre. Le projet de mariage facilita les
+choses; le dauphin devait épouser la fille d'Édouard, qui aurait un
+jour <i>le revenu de la Guyenne</i>, et en attendant cinquante mille écus
+par année. Ce mot de <i>Guyenne</i>, si agréable aux oreilles anglaises,
+fut dit, mais non écrit dans le traité. Édouard recevait sur-le-champ
+pour ses frais une somme ronde de 75,000 écus, et encore 50,000 pour
+rançon de Marguerite; grande douceur pour un roi qui n'osait rien
+exiger des siens après ces guerres <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> civiles. Tous ceux qui
+entouraient Édouard, les plus grands, les plus fiers des lords,
+tendirent la main et reçurent pension. Louis XI était trop heureux
+d'en être quitte pour de l'argent. Il reçut les Anglais à Amiens à
table ouverte, les fit boire pendant plusieurs jours, enfin se montra
-aussi gracieux et confiant que leur ami le duc de Bourgogne avait été
+aussi gracieux et confiant que leur ami le duc de Bourgogne avait été
sauvage.</p>
<p>Tout cela s'arrangea pendant une absence du duc de Bourgogne, qui
laissa un moment le roi d'Angleterre pour aller demander de l'argent
-et des troupes aux États de Hainaut. Il revint (19 août), mais trop
+et des troupes aux États de Hainaut. Il revint (19 août), mais trop
tard, s'emporta fort, maltraita de paroles le roi d'Angleterre, lui
-disant (en anglais pour être entendu) que ce n'était pas ainsi que ses
-prédécesseurs s'étaient conduits en France, qu'ils y avaient fait de
-belles choses et gagné de l'honneur. «Est-ce pour moi, disait-il
+disant (en anglais pour être entendu) que ce n'était pas ainsi que ses
+prédécesseurs s'étaient conduits en France, qu'ils y avaient fait de
+belles choses et gagné de l'honneur. «Est-ce pour moi, disait-il
encore, que j'ai fait passer les Anglais? C'est pour eux, pour leur
rendre ce qui leur appartient. Je prouverai que je n'ai que faire
-d'eux; je ne veux point de trêve, que trois mois après qu'ils auront
-repassé la mer.» Plus d'un Anglais pensait comme lui<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a> et restait
-sombre, malgré toutes les avances du roi et ses bons vins, surtout ce
+d'eux; je ne veux point de trêve, que trois mois après qu'ils auront
+repassé la mer.» Plus d'un Anglais pensait comme lui<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a> et restait
+sombre, malgré toutes les avances du roi et ses bons vins, surtout ce
dur bossu Glocester.</p>
-<p>Il y avait quelqu'un de plus fâché encore de cet arrangement, c'était
-le connétable. Il envoyait au roi, au duc; il voulait s'entremettre de
+<p>Il y avait quelqu'un de plus fâché encore de cet arrangement, c'était
+le connétable. Il envoyait au roi, au duc; il voulait s'entremettre de
la paix. Au roi, il faisait dire qu'il suffisait pour contenter ces
Anglais <span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> de leur donner seulement une petite ville ou deux
-pour les loger l'hiver, «qu'elles ne sauraient être si méchantes
-qu'ils ne s'en contentassent.» Il voulait dire Eu et Saint-Valéry. Le
+pour les loger l'hiver, «qu'elles ne sauraient être si méchantes
+qu'ils ne s'en contentassent.» Il voulait dire Eu et Saint-Valéry. Le
roi craignait que les Anglais ne les demandassent en effet, et les fit
-brûler.</p>
+brûler.</p>
-<p>L'honnête connétable ne pouvant établir ici les Anglais, offrait de
-les détruire; il proposait de s'unir tous pour tomber sur eux. D'autre
-part, Édouard disait au roi que s'il voulait seulement payer moitié
-des frais, il repasserait la mer, l'année suivante, pour détruire son
-beau-frère le duc de Bourgogne.</p>
+<p>L'honnête connétable ne pouvant établir ici les Anglais, offrait de
+les détruire; il proposait de s'unir tous pour tomber sur eux. D'autre
+part, Édouard disait au roi que s'il voulait seulement payer moitié
+des frais, il repasserait la mer, l'année suivante, pour détruire son
+beau-frère le duc de Bourgogne.</p>
<p>Le roi n'eut garde de profiter de cette offre obligeante: son jeu
-était tout autre. Il lui fallait au contraire rassurer le duc de
-Bourgogne, lui garantir une longue trêve (neuf années), pendant
-laquelle il pût courir les aventures, s'enfoncer dans l'Empire,
+était tout autre. Il lui fallait au contraire rassurer le duc de
+Bourgogne, lui garantir une longue trêve (neuf années), pendant
+laquelle il pût courir les aventures, s'enfoncer dans l'Empire,
s'enferrer aux lances des Suisses. Le roi comptait, en attendant, se
-donner enfin le bien que depuis dix ans il demandait dans ses prières,
-d'arracher ses deux mauvaises épines du Nord et du Midi, les Saint-Pol
+donner enfin le bien que depuis dix ans il demandait dans ses prières,
+d'arracher ses deux mauvaises épines du Nord et du Midi, les Saint-Pol
et les Armagnac.</p>
-<p>Ceux-ci voyaient bien cette pensée dans le c&oelig;ur du roi, et sous son
-patelinage: <i>Mon bon cousin, mon frère</i>... qu'il ne demandait que leur
-mort. Mais par qui commencerait-il? Il avait déjà frappé un Armagnac
-en 1473; l'autre (duc de Nemours) croyait son tour venu, il écrivait à
-Saint-Pol (qui avait épousé sa nièce) que, pouvant être happé d'un
-moment à l'autre, il allait lui envoyer ses enfants, les mettre en
-sûreté.</p>
+<p>Ceux-ci voyaient bien cette pensée dans le c&oelig;ur du roi, et sous son
+patelinage: <i>Mon bon cousin, mon frère</i>... qu'il ne demandait que leur
+mort. Mais par qui commencerait-il? Il avait déjà frappé un Armagnac
+en 1473; l'autre (duc de Nemours) croyait son tour venu, il écrivait à
+Saint-Pol (qui avait épousé sa nièce) que, pouvant être happé d'un
+moment à l'autre, il allait lui envoyer ses enfants, les mettre en
+sûreté.</p>
-<p>Il est juste de dire qu'ils avaient bien gagné la haine du roi et
+<p>Il est juste de dire qu'ils avaient bien gagné la haine du roi et
tout ce qu'il pourrait leur faire. Quinze ans <span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> durant, leur
-conduite fut invariable, jamais démentie; ils ne perdirent pas un
+conduite fut invariable, jamais démentie; ils ne perdirent pas un
jour, une heure, pour trahir, brouiller, remettre l'Anglais en France,
recommencer ces guerres affreuses.</p>
-<p>Ceux qui excusent tout ceci, comme la résistance du vieux pouvoir
-féodal, errent profondément. Les Nemours, les Saint-Pol, étaient des
-fortunes récentes. Saint-Pol s'était fait grand en se donnant deux
-maîtres et vendant tour à tour l'un à l'autre. Nemours devait les
-biens immenses qu'il avait partout (aux Pyrénées, en Auvergne, près
-Paris, et jusqu'en Hainaut), il les devait, à qui? à la folle
-confiance de Louis XI, qui passa sa vie à s'en repentir.</p>
+<p>Ceux qui excusent tout ceci, comme la résistance du vieux pouvoir
+féodal, errent profondément. Les Nemours, les Saint-Pol, étaient des
+fortunes récentes. Saint-Pol s'était fait grand en se donnant deux
+maîtres et vendant tour à tour l'un à l'autre. Nemours devait les
+biens immenses qu'il avait partout (aux Pyrénées, en Auvergne, près
+Paris, et jusqu'en Hainaut), il les devait, à qui? à la folle
+confiance de Louis XI, qui passa sa vie à s'en repentir.</p>
-<p>Le roi venait de remettre au duc d'Alençon la peine de mort pour la
+<p>Le roi venait de remettre au duc d'Alençon la peine de mort pour la
seconde fois, lorsqu'il apprit que Jean d'Armagnac (celui qui avait
-deux femmes, dont l'une était sa s&oelig;ur) s'était rétabli dans
-Lectoure. Il avait trouvé moyen d'amuser la simplicité de Pierre de
+deux femmes, dont l'une était sa s&oelig;ur) s'était rétabli dans
+Lectoure. Il avait trouvé moyen d'amuser la simplicité de Pierre de
Beaujeu qui gardait la place, et il avait pris la ville et le gardien
-(mars 1473). Ce tour piqua le roi. Il avait à peine recouvré le Midi
-et il semblait près de le perdre; les Aragonais rentraient dans
-Perpignan (1<sup>er</sup> février)<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>. Il résolut cette fois de profiter de
-ce que d'Armagnac s'était lui-même enfermé dans une place, de le
-serrer là, de l'étouffer.</p>
-
-<p>La crise lui semblait demander un coup rapide, terrible; son âme, qui
-jamais ne fut bonne, était alors <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> furieusement envenimée
+(mars 1473). Ce tour piqua le roi. Il avait à peine recouvré le Midi
+et il semblait près de le perdre; les Aragonais rentraient dans
+Perpignan (1<sup>er</sup> février)<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>. Il résolut cette fois de profiter de
+ce que d'Armagnac s'était lui-même enfermé dans une place, de le
+serrer là, de l'étouffer.</p>
+
+<p>La crise lui semblait demander un coup rapide, terrible; son âme, qui
+jamais ne fut bonne, était alors <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> furieusement envenimée
contre tous ces Gascons, et par leurs menteries continuelles, et par
leurs railleries<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>.</p>
-<p>Il dépêche deux grands officiers de justice, les sénéchaux de Toulouse
+<p>Il dépêche deux grands officiers de justice, les sénéchaux de Toulouse
et de Beaucaire, les francs-archers de Languedoc et de Provence; pour
-assurer la chasse, il leur promet la curée; la besogne devait être
-surveillée par un homme sûr, le cardinal d'Alby<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>. Armagnac se
-défendit trop bien, et on lui fit espérer un arrangement pour tirer de
+assurer la chasse, il leur promet la curée; la besogne devait être
+surveillée par un homme sûr, le cardinal d'Alby<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>. Armagnac se
+défendit trop bien, et on lui fit espérer un arrangement pour tirer de
ses mains Beaujeu et les autres prisonniers<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>. Pendant les
-pourparlers, un seul article restant à régler, les francs-archers
-entrèrent, firent main basse partout, tuèrent tout dans <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> la
-ville. L'un d'eux, sur l'ordre des sénéchaux, poignarda Armagnac sous
+pourparlers, un seul article restant à régler, les francs-archers
+entrèrent, firent main basse partout, tuèrent tout dans <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> la
+ville. L'un d'eux, sur l'ordre des sénéchaux, poignarda Armagnac sous
les yeux de sa femme (6 mars 1473).</p>
-<p>Nemours et Saint-Pol ne pouvaient guère espérer mieux. Ils étaient des
+<p>Nemours et Saint-Pol ne pouvaient guère espérer mieux. Ils étaient des
exemples illustres d'ingratitude, s'il en fut jamais. La seule excuse
-de Saint-Pol (la même que donnaient en Suisse les comtes de Romont et
-de Neufchâtel, dont nous allons parler), c'était qu'ayant du bien sous
-deux seigneurs, relevant de deux princes, ils étaient sans cesse
-embarrassés par des devoirs contradictoires. Mais alors comment
-compliquer cette complication? pourquoi accepter chaque année de
-nouveaux dons du roi pour le trahir? pourquoi cet acharnement à sa
-ruine?... S'il y fût parvenu, il n'eût guère avancé. Il eût trouvé un
-roi à défaire dans le duc de Bourgogne; c'eût été à recommencer.</p>
-
-<p>Trois fois le roi faillit périr par lui. D'abord à Montlhéry, et cette
-fois il arrache l'épée de connétable.&mdash;Le roi le comble, il le marie,
+de Saint-Pol (la même que donnaient en Suisse les comtes de Romont et
+de Neufchâtel, dont nous allons parler), c'était qu'ayant du bien sous
+deux seigneurs, relevant de deux princes, ils étaient sans cesse
+embarrassés par des devoirs contradictoires. Mais alors comment
+compliquer cette complication? pourquoi accepter chaque année de
+nouveaux dons du roi pour le trahir? pourquoi cet acharnement à sa
+ruine?... S'il y fût parvenu, il n'eût guère avancé. Il eût trouvé un
+roi à défaire dans le duc de Bourgogne; c'eût été à recommencer.</p>
+
+<p>Trois fois le roi faillit périr par lui. D'abord à Montlhéry, et cette
+fois il arrache l'épée de connétable.&mdash;Le roi le comble, il le marie,
le dote en Picardie, le nomme gouverneur de Normandie<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a>; et c'est
-alors <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> qu'il s'en va lui ruiner ses alliés, Dinant et
-Liége.&mdash;Le roi lui donne des places dans le Midi (Ré, Marant), et il
-travaille à unir le Midi et le Nord, Guienne et Bourgogne, pour la
-ruine du roi.&mdash;Dans sa crise de 1472, le roi, <i>in extremis</i>, se fie à
-lui, lui laisse la Somme à défendre (la Somme, Beauvais, Paris!), et
-tout était perdu si le roi n'eût en hâte envoyé Dammartin.&mdash;Le duc de
-Bourgogne s'éloigne de la France, s'en va faire la guerre en
-Allemagne; Saint-Pol le va chercher, il lui amène l'Anglais, il lui
-répond que le duc de Bourbon trahira comme lui... Si celui-ci l'eût
-écouté, que serait-il advenu de la France?</p>
-
-<p>Un matin, tout cela éclate. Cette montagne de trahisons retombe
-d'aplomb sur la tête du traître. Le roi, le duc et le roi d'Angleterre
-échangent les lettres qu'ils ont de lui. L'homme reste à jour, connu
+alors <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> qu'il s'en va lui ruiner ses alliés, Dinant et
+Liége.&mdash;Le roi lui donne des places dans le Midi (Ré, Marant), et il
+travaille à unir le Midi et le Nord, Guienne et Bourgogne, pour la
+ruine du roi.&mdash;Dans sa crise de 1472, le roi, <i>in extremis</i>, se fie à
+lui, lui laisse la Somme à défendre (la Somme, Beauvais, Paris!), et
+tout était perdu si le roi n'eût en hâte envoyé Dammartin.&mdash;Le duc de
+Bourgogne s'éloigne de la France, s'en va faire la guerre en
+Allemagne; Saint-Pol le va chercher, il lui amène l'Anglais, il lui
+répond que le duc de Bourbon trahira comme lui... Si celui-ci l'eût
+écouté, que serait-il advenu de la France?</p>
+
+<p>Un matin, tout cela éclate. Cette montagne de trahisons retombe
+d'aplomb sur la tête du traître. Le roi, le duc et le roi d'Angleterre
+échangent les lettres qu'ils ont de lui. L'homme reste à jour, connu
et sans ressources.</p>
-<p>Il s'agissait seulement de savoir qui profiterait de la dépouille?
+<p>Il s'agissait seulement de savoir qui profiterait de la dépouille?
Saint-Pol pouvait encore ouvrir ses places au duc de Bourgogne, et
-peut-être obtenir grâce de lui. Un reste d'espoir le trompa pour le
-perdre. Le roi mit ce délai à profit, conclut vite un arrangement avec
-le duc pour le renvoyer à sa guerre de Lorraine; il lui abandonnait la
-Lorraine, l'empereur, l'Alsace (le monde, s'il eût fallu), pour le
-faire partir. Tout cela fut écrit le 2 septembre, signé le 13; le 14,
+peut-être obtenir grâce de lui. Un reste d'espoir le trompa pour le
+perdre. Le roi mit ce délai à profit, conclut vite un arrangement avec
+le duc pour le renvoyer à sa guerre de Lorraine; il lui abandonnait la
+Lorraine, l'empereur, l'Alsace (le monde, s'il eût fallu), pour le
+faire partir. Tout cela fut écrit le 2 septembre, signé le 13; le 14,
le roi, <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> avec cinq ou six cents hommes d'armes, arrive devant
-Saint-Quentin qui ouvre sans difficulté; le connétable s'était sauvé à
-Mons. Au reste, si le roi prenait, c'était pour donner, à l'entendre,
-pour en faire cadeau au duc, à qui il avait promis la bonne part dans
-les biens de Saint-Pol. «Beau cousin de Bourgogne, disait-il, a fait
-du connétable comme on fait du renard; il a retenu la peau, comme un
-sage qu'il est; moi, j'aurai la chair, qui n'est bonne à rien<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a>.»</p>
-
-<p>Le duc de Bourgogne tenait Saint-Pol à Mons depuis le 26 août.
-Quelques torts que celui-ci eût envers lui, il s'était fié à lui
-pourtant, et il lui aurait remis ses places si le roi ne l'eût
-prévenu. Le fils de Saint-Pol avait bravement combattu pour le duc; il
-souffrait pour lui une dure captivité et le roi parlait de lui couper
-la tête. Les services du fils, sa prison, son danger, demandaient
-grâce pour le père auprès du duc de Bourgogne et priaient pour lui.</p>
-
-<p>Saint-Pol, qui était à Mons chez son ami le bailli de Hainaut, n'avait
-aucune crainte. Un simple valet de chambre du duc était là pour le
-surveiller. Cependant la guerre de Lorraine traînait, contre toute
-attente, et le roi, demandant qu'on lui livrât Saint-Pol, poussait des
-troupes en Champagne, aux frontières de Lorraine. Le duc, qui avait
-pris Pont-à-Mousson le 26 septembre, ne put avoir Épinal que le 19
-octobre, et <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> le 24 seulement il assiégea Nancy. Rien
-n'avançait; la ville résistait avec une gaieté désespérante pour les
-assiégeants<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>. L'Italien Campobasso qui dirigeait le siége, et qui
-avait baissé dans la faveur du maître depuis qu'il avait manqué Neuss,
-travaillait mal et lentement; peut-être déjà marchandait-il sa mort.</p>
-
-<p>Cette lenteur devenait fatale au connétable; le duc n'osait plus le
+Saint-Quentin qui ouvre sans difficulté; le connétable s'était sauvé à
+Mons. Au reste, si le roi prenait, c'était pour donner, à l'entendre,
+pour en faire cadeau au duc, à qui il avait promis la bonne part dans
+les biens de Saint-Pol. «Beau cousin de Bourgogne, disait-il, a fait
+du connétable comme on fait du renard; il a retenu la peau, comme un
+sage qu'il est; moi, j'aurai la chair, qui n'est bonne à rien<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a>.»</p>
+
+<p>Le duc de Bourgogne tenait Saint-Pol à Mons depuis le 26 août.
+Quelques torts que celui-ci eût envers lui, il s'était fié à lui
+pourtant, et il lui aurait remis ses places si le roi ne l'eût
+prévenu. Le fils de Saint-Pol avait bravement combattu pour le duc; il
+souffrait pour lui une dure captivité et le roi parlait de lui couper
+la tête. Les services du fils, sa prison, son danger, demandaient
+grâce pour le père auprès du duc de Bourgogne et priaient pour lui.</p>
+
+<p>Saint-Pol, qui était à Mons chez son ami le bailli de Hainaut, n'avait
+aucune crainte. Un simple valet de chambre du duc était là pour le
+surveiller. Cependant la guerre de Lorraine traînait, contre toute
+attente, et le roi, demandant qu'on lui livrât Saint-Pol, poussait des
+troupes en Champagne, aux frontières de Lorraine. Le duc, qui avait
+pris Pont-à-Mousson le 26 septembre, ne put avoir Épinal que le 19
+octobre, et <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> le 24 seulement il assiégea Nancy. Rien
+n'avançait; la ville résistait avec une gaieté désespérante pour les
+assiégeants<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>. L'Italien Campobasso qui dirigeait le siége, et qui
+avait baissé dans la faveur du maître depuis qu'il avait manqué Neuss,
+travaillait mal et lentement; peut-être déjà marchandait-il sa mort.</p>
+
+<p>Cette lenteur devenait fatale au connétable; le duc n'osait plus le
refuser au roi, qui pouvait entrer en Lorraine et lui faire perdre
-tout. Le 16 octobre, un secrétaire vint donner ordre aux gens de Mons
-de le garder à vue. Le duc, devant Nancy, reçut presque en même temps
-une lettre du connétable et une lettre du roi, la première suppliante,
-où le captif exposait «sa dolente affaire,» la seconde presque
-menaçante, où le roi le sommait de laisser la Lorraine s'il ne voulait
-pas lui livrer Saint-Pol et les biens de Saint-Pol. Le duc, acharné à
-sa proie, fit semblant de complaire au roi et ordonna à ses gens de
+tout. Le 16 octobre, un secrétaire vint donner ordre aux gens de Mons
+de le garder à vue. Le duc, devant Nancy, reçut presque en même temps
+une lettre du connétable et une lettre du roi, la première suppliante,
+où le captif exposait «sa dolente affaire,» la seconde presque
+menaçante, où le roi le sommait de laisser la Lorraine s'il ne voulait
+pas lui livrer Saint-Pol et les biens de Saint-Pol. Le duc, acharné à
+sa proie, fit semblant de complaire au roi et ordonna à ses gens de
lui livrer le prisonnier le 24 novembre, <i>s'ils n'apprenaient la prise
-de Nancy</i>; ses capitaines lui répondaient de la prendre le 20. En ce
-cas il eût manqué de parole au roi, eût gardé Nancy et Saint-Pol.</p>
+de Nancy</i>; ses capitaines lui répondaient de la prendre le 20. En ce
+cas il eût manqué de parole au roi, eût gardé Nancy et Saint-Pol.</p>
-<p>Malheureusement l'ordre fut donné aux ennemis personnels de celui-ci,
-à Hugonet et Humbercourt<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> qui le 24, sans attendre un
-jour, une heure de plus, le livrèrent aux gens du roi. Trois heures
-après, dit-on, arriva un ordre de différer encore: il n'était plus
+<p>Malheureusement l'ordre fut donné aux ennemis personnels de celui-ci,
+à Hugonet et Humbercourt<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> qui le 24, sans attendre un
+jour, une heure de plus, le livrèrent aux gens du roi. Trois heures
+après, dit-on, arriva un ordre de différer encore: il n'était plus
temps.</p>
-<p>Le procès fut mené très-vite<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a>. Saint-Pol savait bien ces choses,
-pouvait perdre bien des gens d'un mot. On se garda bien de le mettre à
-la torture, et Louis XI regretta plus tard qu'on ne l'eût pas fait.
-Livré le 24 novembre, il fut décapité le 19 décembre sur la place de
-Grève<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>. Quelque digne qu'il fût de cette fin, elle fit <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>
-tort à ceux qui l'avaient livré, au duc surtout, en qui il avait eu
-confiance et qui avaient trafiqué de sa vie<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>.</p>
-
-<p>Cette Lorraine, achetée si cher, il l'eut enfin, il entra dans Nancy
-(30 novembre 1475). Quoique la résistance eût été longue et obstinée,
-il accorda à la ville la capitulation qu'elle dressa elle-même<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>.
-Il se soumit à faire le serment que faisaient les ducs de Lorraine, et
-il reçut celui des Lorrains; il rendit la justice en personne, comme
-faisaient les ducs, écoutant tout le monde infatigablement, tenant les
-portes de son hôtel ouvertes jour et nuit, accessible à toute heure.</p>
-
-<p>Il ne voulait pas être le conquérant, mais le vrai duc de Lorraine,
-accepté du pays qu'il adoptait lui-même. Cette belle plaine de Nancy,
-cette ville élégante et guerrière, lui semblait, autant et plus que
+<p>Le procès fut mené très-vite<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a>. Saint-Pol savait bien ces choses,
+pouvait perdre bien des gens d'un mot. On se garda bien de le mettre à
+la torture, et Louis XI regretta plus tard qu'on ne l'eût pas fait.
+Livré le 24 novembre, il fut décapité le 19 décembre sur la place de
+Grève<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>. Quelque digne qu'il fût de cette fin, elle fit <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>
+tort à ceux qui l'avaient livré, au duc surtout, en qui il avait eu
+confiance et qui avaient trafiqué de sa vie<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>.</p>
+
+<p>Cette Lorraine, achetée si cher, il l'eut enfin, il entra dans Nancy
+(30 novembre 1475). Quoique la résistance eût été longue et obstinée,
+il accorda à la ville la capitulation qu'elle dressa elle-même<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>.
+Il se soumit à faire le serment que faisaient les ducs de Lorraine, et
+il reçut celui des Lorrains; il rendit la justice en personne, comme
+faisaient les ducs, écoutant tout le monde infatigablement, tenant les
+portes de son hôtel ouvertes jour et nuit, accessible à toute heure.</p>
+
+<p>Il ne voulait pas être le conquérant, mais le vrai duc de Lorraine,
+accepté du pays qu'il adoptait lui-même. Cette belle plaine de Nancy,
+cette ville élégante et guerrière, lui semblait, autant et plus que
<span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> Dijon, le centre naturel du nouvel empire<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Go to footnote 289"><span class="smaller">[289]</span></a>, dont les
Pays-Bas, l'indocile et orgueilleuse Flandre, ne seraient plus qu'un
-accessoire. Depuis son échec de Neuss, il détestait tous les hommes de
-langue allemande, et les impériaux qui lui avaient ôté des mains Neuss
-et Cologne, et les Flamands qui l'avaient laissé sans secours, et les
-Suisses qui, le voyant retenu là, avaient insolemment couru ses
+accessoire. Depuis son échec de Neuss, il détestait tous les hommes de
+langue allemande, et les impériaux qui lui avaient ôté des mains Neuss
+et Cologne, et les Flamands qui l'avaient laissé sans secours, et les
+Suisses qui, le voyant retenu là, avaient insolemment couru ses
provinces<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>.</p>
-<p>Le 12 juillet, dans son rapide retour de Neuss à Calais, il s'était
-arrêté à Bruges, un moment, pour lancer aux Flamands un foudroyant
+<p>Le 12 juillet, dans son rapide retour de Neuss à Calais, il s'était
+arrêté à Bruges, un moment, pour lancer aux Flamands un foudroyant
discours<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Go to footnote 291"><span class="smaller">[291]</span></a>, les effrayer et en tirer de nouvelles ressources. S'il
-est resté longtemps à ce siége, jusqu'à ce que l'empereur, l'Empire,
+est resté longtemps à ce siége, jusqu'à ce que l'empereur, l'Empire,
le roi de France, se soient mis en mouvement, les Flamands en sont
-cause, qui l'ont laissé là pour périr.... «Ah! quand je me rappelle
-les belles paroles qu'ils disent à toute <i>entrée</i> de leur seigneur,
-qu'ils sont de <i>bons, loyaux, obéissants</i> sujets, je trouve que ces
-paroles ne sont que fumées d'alchimie. Quelle <i>obéissance</i> y a-t-il à
-désobéir? quelle <i>loyauté</i> d'abandonner son prince? quelle <i>bonté</i>
-filiale en ceux qui plutôt machinent sa mort?... De telles
-machinations, <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> répondez, n'est-ce pas crime de lèse-majesté?
-et à quel degré? au plus haut, en la personne même du prince. Et
+cause, qui l'ont laissé là pour périr.... «Ah! quand je me rappelle
+les belles paroles qu'ils disent à toute <i>entrée</i> de leur seigneur,
+qu'ils sont de <i>bons, loyaux, obéissants</i> sujets, je trouve que ces
+paroles ne sont que fumées d'alchimie. Quelle <i>obéissance</i> y a-t-il à
+désobéir? quelle <i>loyauté</i> d'abandonner son prince? quelle <i>bonté</i>
+filiale en ceux qui plutôt machinent sa mort?... De telles
+machinations, <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> répondez, n'est-ce pas crime de lèse-majesté?
+et à quel degré? au plus haut, en la personne même du prince. Et
quelle punition y faut-il? la confiscation? Non, ce n'est pas assez...
-la mort... non décapités, mais écartelés!</p>
+la mort... non décapités, mais écartelés!</p>
-<p>«Pour qui votre prince travaille-t-il? est-ce pour lui ou pour vous,
-pour votre défense? Vous dormez, il veille; vous vous tenez chauds, il
-a froid; vous restez chez vous pendant qu'il est au vent, à la pluie;
-il jeûne, et vous, dans vos maisons, vous mangez, buvez, et vous vous
+<p>«Pour qui votre prince travaille-t-il? est-ce pour lui ou pour vous,
+pour votre défense? Vous dormez, il veille; vous vous tenez chauds, il
+a froid; vous restez chez vous pendant qu'il est au vent, à la pluie;
+il jeûne, et vous, dans vos maisons, vous mangez, buvez, et vous vous
tenez bien aise!...</p>
-<p>«Vous ne vous souciez pas d'être gouvernés comme des enfants sous un
-père; eh bien! fils <i>déshérités pour ingratitude</i><a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a>, vous ne serez
-plus que des sujets sous un maître... Je suis et je serai maître, à la
-barbe de ceux à qui il en déplaît. Dieu m'a donné la puissance...
-Dieu, et non pas mes sujets. Lisez là-dessus la Bible, aux livres des
+<p>«Vous ne vous souciez pas d'être gouvernés comme des enfants sous un
+père; eh bien! fils <i>déshérités pour ingratitude</i><a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a>, vous ne serez
+plus que des sujets sous un maître... Je suis et je serai maître, à la
+barbe de ceux à qui il en déplaît. Dieu m'a donné la puissance...
+Dieu, et non pas mes sujets. Lisez là-dessus la Bible, aux livres des
Rois...</p>
-<p>«Si pourtant vous faisiez encore votre devoir, comme bons sujets y
+<p>«Si pourtant vous faisiez encore votre devoir, comme bons sujets y
sont tenus, si vous me donniez courage pour oublier et pardonner, vous
y gagneriez davantage... J'ai bien encore le c&oelig;ur et le vouloir de
-vous remettre au degré où vous étiez devant moi: <i>Qui bien aime tard
+vous remettre au degré où vous étiez devant moi: <i>Qui bien aime tard
oublie</i>.</p>
-<p>«Donc ne procédons pas encore, pour cette fois, <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> aux
-punitions... Je veux dire seulement pourquoi je vous ai mandés.» Et
-alors, se tournant vers les prélats: «Obéissez désormais diligemment
-et sans mauvaise excuse, ou votre temporel sera confisqué.»&mdash;Puis, aux
-nobles: «Obéissez, ou vous perdez vos têtes et vos fiefs.»&mdash;Enfin aux
-députés du dernier ordre, d'un ton plein de haine: «Et vous, <i>mangeurs
-des bonnes villes</i>, si vous n'obéissiez aussi à mes ordres, à toute
-lettre que mon chancelier vous expédiera, vous perdriez, avec tous vos
-priviléges, les biens et la vie<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a>.»</p>
-
-<p>Ce mot <i>mangeurs des bonnes villes</i> était justement l'injure que le
+<p>«Donc ne procédons pas encore, pour cette fois, <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> aux
+punitions... Je veux dire seulement pourquoi je vous ai mandés.» Et
+alors, se tournant vers les prélats: «Obéissez désormais diligemment
+et sans mauvaise excuse, ou votre temporel sera confisqué.»&mdash;Puis, aux
+nobles: «Obéissez, ou vous perdez vos têtes et vos fiefs.»&mdash;Enfin aux
+députés du dernier ordre, d'un ton plein de haine: «Et vous, <i>mangeurs
+des bonnes villes</i>, si vous n'obéissiez aussi à mes ordres, à toute
+lettre que mon chancelier vous expédiera, vous perdriez, avec tous vos
+priviléges, les biens et la vie<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a>.»</p>
+
+<p>Ce mot <i>mangeurs des bonnes villes</i> était justement l'injure que le
petit peuple adressait aux gros bourgeois qui faisaient les affaires
-publiques. Que le prince la leur adressât, c'était chose nouvelle,
-menaçante; il semblait, par ce mot seul, prêt à déchaîner sur eux les
-vengeances de la populace, et déjà leur passer la corde au col.</p>
+publiques. Que le prince la leur adressât, c'était chose nouvelle,
+menaçante; il semblait, par ce mot seul, prêt à déchaîner sur eux les
+vengeances de la populace, et déjà leur passer la corde au col.</p>
-<p>Dans leur réponse écrite, infiniment mesurée, respectueuse et ferme,
-ils prétendirent qu'au moment même où il les appelait à Neuss, le
+<p>Dans leur réponse écrite, infiniment mesurée, respectueuse et ferme,
+ils prétendirent qu'au moment même où il les appelait à Neuss, le
bruit courait qu'il y avait accord entre lui et l'empereur (accord
secret de mariage, ils l'insinuaient finement). Au lieu d'armer, de
-partir, ils avaient donné de l'argent<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a>. De plus, <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> l'Artois
-étant menacé, ils ont levé deux mille hommes pour six semaines, et <i>si
-la Flandre eût eu besoin de défense</i>, ils auraient fait davantage.
-«Votre père, le duc Philippe, de noble mémoire, vos nobles
-prédécesseurs, ont laissé le pays dans cette liberté de n'avoir nulle
-charge sans que les quatre membres de Flandre <i>y aient préalablement
-consenti au nom des habitants</i>... Quant à vos dernières lettres,
+partir, ils avaient donné de l'argent<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a>. De plus, <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> l'Artois
+étant menacé, ils ont levé deux mille hommes pour six semaines, et <i>si
+la Flandre eût eu besoin de défense</i>, ils auraient fait davantage.
+«Votre père, le duc Philippe, de noble mémoire, vos nobles
+prédécesseurs, ont laissé le pays dans cette liberté de n'avoir nulle
+charge sans que les quatre membres de Flandre <i>y aient préalablement
+consenti au nom des habitants</i>... Quant à vos dernières lettres,
portant que dans quinze jours tout homme capable de porter les armes
-se rendra près d'Ath, <i>elles n'étaient point exécutables</i>, ni
-profitables pour vous-même; vos sujets sont des marchands, des
-ouvriers, des laboureurs, qui ne sont guère propres aux armes. Les
-étrangers quitteraient le pays... <i>La marchandise</i>, dans laquelle vos
-nobles prédécesseurs ont, depuis quatre cents ans, entretenu le pays
-avec tant de peine, <i>la marchandise</i>, très-redouté seigneur, <i>est
-inconciliable avec la guerre</i>.»</p>
-
-<p>Il répondit aigrement qu'il ne se laissait pas prendre à toutes leurs
-belles paroles, à leurs protestations. «Suis-je un enfant pour qu'on
+se rendra près d'Ath, <i>elles n'étaient point exécutables</i>, ni
+profitables pour vous-même; vos sujets sont des marchands, des
+ouvriers, des laboureurs, qui ne sont guère propres aux armes. Les
+étrangers quitteraient le pays... <i>La marchandise</i>, dans laquelle vos
+nobles prédécesseurs ont, depuis quatre cents ans, entretenu le pays
+avec tant de peine, <i>la marchandise</i>, très-redouté seigneur, <i>est
+inconciliable avec la guerre</i>.»</p>
+
+<p>Il répondit aigrement qu'il ne se laissait pas prendre à toutes leurs
+belles paroles, à leurs protestations. «Suis-je un enfant pour qu'on
m'amuse avec des mots et une pomme?... Et qui donc est seigneur ici?
est-ce vous, ou bien est-ce moi?... Tous mes pays m'ont bien servi,
sauf la Flandre, qui de tous est le plus riche. Il <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> y a chez
vous telle ville <i>qui prend sur ses habitants</i> plus que moi sur tout
mon domaine (ceci contre les bourgeois dirigeants, insinuation
-dangereuse et meurtrière). Vous appliquez à vos usages ce qui est à
-moi; à moi appartiennent ces taxes des villes; je puis me les
-appliquer, et je le ferai, m'en aider à mon besoin, ce qui vaudrait
+dangereuse et meurtrière). Vous appliquez à vos usages ce qui est à
+moi; à moi appartiennent ces taxes des villes; je puis me les
+appliquer, et je le ferai, m'en aider à mon besoin, ce qui vaudrait
mieux <i>que tel autre usage qu'on en fait</i>, sans que mon pays y
gagne... Riches ou pauvres, rien ne dispense d'aider votre prince.
-Voyez les Français, ils sont bien pauvres, et comme ils aident leur
-roi!...»</p>
-
-<p>Le dernier mot fut celui-ci, dont les députés tremblèrent, se
-souvenant qu'après le sac de Liége, il avait eu l'idée de faire celui
-de Gand<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a>: «Si je ne suis satisfait, <i>je vous la ferai si courte</i>
-que vous n'aurez le temps de vous repentir... Voilà votre écrit,
-prenez-le, je ne m'en soucie; vous y répondrez vous-mêmes... Mais
-faites votre devoir.»</p>
-
-<p>Ce fut un divorce. Le maître et le peuple se séparèrent pour ne se
-revoir jamais. La Flandre haïssait alors autant qu'elle avait aimé.
+Voyez les Français, ils sont bien pauvres, et comme ils aident leur
+roi!...»</p>
+
+<p>Le dernier mot fut celui-ci, dont les députés tremblèrent, se
+souvenant qu'après le sac de Liége, il avait eu l'idée de faire celui
+de Gand<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a>: «Si je ne suis satisfait, <i>je vous la ferai si courte</i>
+que vous n'aurez le temps de vous repentir... Voilà votre écrit,
+prenez-le, je ne m'en soucie; vous y répondrez vous-mêmes... Mais
+faites votre devoir.»</p>
+
+<p>Ce fut un divorce. Le maître et le peuple se séparèrent pour ne se
+revoir jamais. La Flandre haïssait alors autant qu'elle avait aimé.
Elle attendait, souhaitait la ruine de cet homme funeste. Les gros
-bourgeois croyaient avoir tout à craindre de lui. Il avait frappé les
-pauvres en mettant un impôt sur les grains. Il avait tenté d'imposer
-le clergé; dans ses embarras de Neuss, il lui demanda un décime et
-réclama de toutes les églises, de toutes les communautés, les droits
-d'amortissement non payés par l'Église <i>depuis soixante ans</i>;
-<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> ces droits éludés, refusés, étaient levés de force par les
-agents du fisc. Les prêtres commencèrent à répandre dans le peuple
-qu'il était maudit de Dieu<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>.</p>
-
-<p>Ceux qui souffraient le plus, en se plaignant le moins, c'étaient ceux
-qui payaient de leur personne même, les nobles, désormais condamnés à
-chevaucher toujours derrière cet homme d'airain, qui ne connaissait ni
-peur, ni fatigue, ni nuit, ni jour, ni été, ni hiver. Ils ne
+bourgeois croyaient avoir tout à craindre de lui. Il avait frappé les
+pauvres en mettant un impôt sur les grains. Il avait tenté d'imposer
+le clergé; dans ses embarras de Neuss, il lui demanda un décime et
+réclama de toutes les églises, de toutes les communautés, les droits
+d'amortissement non payés par l'Église <i>depuis soixante ans</i>;
+<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> ces droits éludés, refusés, étaient levés de force par les
+agents du fisc. Les prêtres commencèrent à répandre dans le peuple
+qu'il était maudit de Dieu<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>.</p>
+
+<p>Ceux qui souffraient le plus, en se plaignant le moins, c'étaient ceux
+qui payaient de leur personne même, les nobles, désormais condamnés à
+chevaucher toujours derrière cet homme d'airain, qui ne connaissait ni
+peur, ni fatigue, ni nuit, ni jour, ni été, ni hiver. Ils ne
revenaient plus jamais se reposer. Adieu leurs maisons et leurs
femmes, elles avaient le temps de les oublier... Il ne s'agissait
plus, comme autrefois, de faire la guerre chez eux, tout au plus de
-l'Escaut à la Meuse. Il leur fallait maintenant s'en aller, nouveaux
-paladins, aux aventures lointaines, passer les Vosges, le Jura, tout à
-l'heure les Alpes, faire la guerre à la fois au royaume
-<i>très-chrétien</i> et au <i>saint empire</i>, aux deux têtes de la chrétienté,
-au droit chrétien; leur maître était son droit à lui-même et n'en
+l'Escaut à la Meuse. Il leur fallait maintenant s'en aller, nouveaux
+paladins, aux aventures lointaines, passer les Vosges, le Jura, tout à
+l'heure les Alpes, faire la guerre à la fois au royaume
+<i>très-chrétien</i> et au <i>saint empire</i>, aux deux têtes de la chrétienté,
+au droit chrétien; leur maître était son droit à lui-même et n'en
voulait nul autre.</p>
<p>Reviendrait-il jamais aux Pays-Bas? tout disait le contraire. Le
-trésor, qui du temps du bon duc avait toujours reposé à Bruges, il
+trésor, qui du temps du bon duc avait toujours reposé à Bruges, il
l'emportait, le faisait voyager avec lui; des diamants d'un prix
-inestimable et faciles à soustraire, des châsses, des reliquaires, des
+inestimable et faciles à soustraire, des châsses, des reliquaires, des
saints d'or et toutes sortes de richesses pesantes, tout <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span>
-cela chargé sur des chariots, roulait de Neuss à Nancy, et de Nancy en
-Suisse. Sa fille restait encore en Flandre, mais il écrivit aux
+cela chargé sur des chariots, roulait de Neuss à Nancy, et de Nancy en
+Suisse. Sa fille restait encore en Flandre, mais il écrivit aux
Flamands de la lui envoyer.</p>
-<p>La Suisse, par laquelle il allait commencer, n'était qu'un passage
-pour lui; les Suisses étaient bons soldats, et tant mieux; il les
-battrait d'abord, puis les payerait, les emmènerait. La Savoie et la
-Provence étaient ouvertes; le bon homme René l'appelait<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>. Le petit
-duc de Savoie et sa mère lui étaient acquis, livrés d'avance<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a> par
-Jacques de Savoie, oncle de l'enfant, qui était maréchal de Bourgogne.
-Maître de ce côté-ci des Alpes, il descendait aisément l'autre pente.
-Une fois là, il avait beau jeu, dans l'état misérable de dissolution
-où se trouvait l'Italie. Il en avait tous les ambassadeurs. Le fils du
+<p>La Suisse, par laquelle il allait commencer, n'était qu'un passage
+pour lui; les Suisses étaient bons soldats, et tant mieux; il les
+battrait d'abord, puis les payerait, les emmènerait. La Savoie et la
+Provence étaient ouvertes; le bon homme René l'appelait<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>. Le petit
+duc de Savoie et sa mère lui étaient acquis, livrés d'avance<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a> par
+Jacques de Savoie, oncle de l'enfant, qui était maréchal de Bourgogne.
+Maître de ce côté-ci des Alpes, il descendait aisément l'autre pente.
+Une fois là, il avait beau jeu, dans l'état misérable de dissolution
+où se trouvait l'Italie. Il en avait tous les ambassadeurs. Le fils du
roi de Naples, de la maison d'Aragon, l'un de ses gendres en
-espérance, ne le quittait pas.</p>
+espérance, ne le quittait pas.</p>
<p>D'autre part, il avait recueilli les serviteurs italiens de la maison
d'Anjou<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>. Le duc de Milan, qui voyait le pape, Naples et Venise,
-déjà gagnés, s'effrayait d'être seul, et il envoya en hâte au duc,
-pour lui demander alliance<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>... Donc, rien ne l'arrêtait; il
-suivait <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> la route d'Annibal, et, comme lui, préludait par la
-petite guerre des Alpes; au delà, plus heureux, il n'avait pas de
-Romains à combattre, et l'Italie l'invitait elle-même.</p>
+déjà gagnés, s'effrayait d'être seul, et il envoya en hâte au duc,
+pour lui demander alliance<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>... Donc, rien ne l'arrêtait; il
+suivait <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> la route d'Annibal, et, comme lui, préludait par la
+petite guerre des Alpes; au delà, plus heureux, il n'avait pas de
+Romains à combattre, et l'Italie l'invitait elle-même.</p>
<h2><span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> LIVRE XVII</h2>
@@ -5187,2432 +5149,2432 @@ Romains à combattre, et l'Italie l'invitait elle-même.</p>
<span class="smaller">GUERRE DES SUISSES&mdash;BATAILLE DE GRANSON ET DE MORAT<br>
1476</span></h3>
-<p>Lorsque le duc de Bourgogne, engagé au siége de Neuss, reçut le défi
+<p>Lorsque le duc de Bourgogne, engagé au siége de Neuss, reçut le défi
des Suisses, il resta un moment muet de fureur; enfin, il laissa
-échapper ces mots: «Ô Berne! Berne!»</p>
+échapper ces mots: «Ô Berne! Berne!»</p>
-<p>Qui encourageait tous ses ennemis les plus faibles, Sigismond, René,
+<p>Qui encourageait tous ses ennemis les plus faibles, Sigismond, René,
de simples villes comme Mulhouse ou Colmar? nul autre que les Suisses.
-Ils couraient à leur aise la Franche-Comté, brûlaient des villes,
-mangeaient tout le pays; ils buvaient à leur aise dans Pontarlier.
-Ils avaient mis la main sur Vaud et Neufchâtel, <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> sans
-distinguer ce qui était Savoie ou fief de Bourgogne<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>.</p>
-
-<p>Le duc avait hâte de les châtier. Il y allait en plein hiver. Une
-seule chose pouvait le ralentir, le ramener peut-être au nord, c'est
-qu'il n'était pas encore mis en possession de la dépouille de
-Saint-Pol. Le roi lui ôta ce souci; il lui livra Saint-Quentin (24
-janvier 1476)<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>, en sorte que rien ne le retardant, à l'aveugle et
-les yeux baissés, il s'en allât heurter la Suisse. Pour ne rien perdre
-du spectacle, Louis XI vint s'établir à Lyon (février).</p>
+Ils couraient à leur aise la Franche-Comté, brûlaient des villes,
+mangeaient tout le pays; ils buvaient à leur aise dans Pontarlier.
+Ils avaient mis la main sur Vaud et Neufchâtel, <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> sans
+distinguer ce qui était Savoie ou fief de Bourgogne<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>.</p>
+
+<p>Le duc avait hâte de les châtier. Il y allait en plein hiver. Une
+seule chose pouvait le ralentir, le ramener peut-être au nord, c'est
+qu'il n'était pas encore mis en possession de la dépouille de
+Saint-Pol. Le roi lui ôta ce souci; il lui livra Saint-Quentin (24
+janvier 1476)<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>, en sorte que rien ne le retardant, à l'aveugle et
+les yeux baissés, il s'en allât heurter la Suisse. Pour ne rien perdre
+du spectacle, Louis XI vint s'établir à Lyon (février).</p>
<p>De ces deux forces brutales, violentes, qui devait l'emporter? Lequel,
-du sanglier du Nord ou de l'ours des Alpes, jetterait l'autre à bas,
-personne ne le devinait. Et personne non plus ne se souciait d'être du
-combat. Les Suisses trouvèrent leurs amis de Souabe très-froids à ce
-moment. Leur grand ami, le roi, les avait abandonnés en septembre,
-payés en octobre pour faire la guerre, et il attendait.</p>
-
-<p>Le duc semblait bien fort. Il venait de prendre la Lorraine. Son siége
-même de Neuss, où il avait un moment tenu seul devant tout l'Empire,
-le rehaussait encore. Celui qui, sans tirer l'épée, obligeait le roi
-de France de céder Saint-Quentin était un prince redoutable.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> Et les Suisses aussi étaient formidables alors<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>. La
-terreur de leur nom était si forte que, sans qu'ils bougeassent
+du sanglier du Nord ou de l'ours des Alpes, jetterait l'autre à bas,
+personne ne le devinait. Et personne non plus ne se souciait d'être du
+combat. Les Suisses trouvèrent leurs amis de Souabe très-froids à ce
+moment. Leur grand ami, le roi, les avait abandonnés en septembre,
+payés en octobre pour faire la guerre, et il attendait.</p>
+
+<p>Le duc semblait bien fort. Il venait de prendre la Lorraine. Son siége
+même de Neuss, où il avait un moment tenu seul devant tout l'Empire,
+le rehaussait encore. Celui qui, sans tirer l'épée, obligeait le roi
+de France de céder Saint-Quentin était un prince redoutable.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> Et les Suisses aussi étaient formidables alors<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>. La
+terreur de leur nom était si forte que, sans qu'ils bougeassent
seulement, les petits venaient de toutes parts se mettre sous leur
-ombre. Tous les sujets d'évêques, d'abbés, les uns après les autres,
-s'affranchissaient en se disant alliés des Suisses; les villes libres,
-tout autour, subissaient peu à peu leur pesante amitié. Un bourgeois
+ombre. Tous les sujets d'évêques, d'abbés, les uns après les autres,
+s'affranchissaient en se disant alliés des Suisses; les villes libres,
+tout autour, subissaient peu à peu leur pesante amitié. Un bourgeois
de Constance avait fait mauvaise mine en recevant une monnaie de
-Berne; de Berne et de Lucerne, à l'instant, partent quatre mille
+Berne; de Berne et de Lucerne, à l'instant, partent quatre mille
hommes, et Constance paye deux mille florins pour expier ce
-crime<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>.&mdash;Ils frappaient fort et loin; pour le faire sentir à leurs
-amis de Strasbourg, et leur prouver qu'ils étaient tout près et à
-portée de les défendre, ils s'avisèrent, à une fête de l'arc que
-donnait cette ville, d'apporter un gâteau cuit en Suisse, et qui
-arriva, tiède encore, à Strasbourg.</p>
-
-<p>L'élan des Suisses était très-grand alors, leur pente irrésistible
-vers les bons pays d'alentour. Il n'y avait pas de sûreté à se mettre
-devant, pas plus qu'il n'y en aurait à vouloir arrêter la Reuss au
-pont du Diable. Empêcher cette rude jeunesse de laisser tous les ans
+crime<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>.&mdash;Ils frappaient fort et loin; pour le faire sentir à leurs
+amis de Strasbourg, et leur prouver qu'ils étaient tout près et à
+portée de les défendre, ils s'avisèrent, à une fête de l'arc que
+donnait cette ville, d'apporter un gâteau cuit en Suisse, et qui
+arriva, tiède encore, à Strasbourg.</p>
+
+<p>L'élan des Suisses était très-grand alors, leur pente irrésistible
+vers les bons pays d'alentour. Il n'y avait pas de sûreté à se mettre
+devant, pas plus qu'il n'y en aurait à vouloir arrêter la Reuss au
+pont du Diable. Empêcher cette rude jeunesse de laisser tous les ans
ses glaces et ses sapins lui fermer les vignes du Rhin<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span>
-de Vaud ou d'Italie, c'était chose périlleuse. Le jeune homme est bien
-âpre, quand, pour la première fois, il mord au fruit de vie.</p>
-
-<p>Jeunes étaient ces Suisses, ignorant tout, ayant envie de tout,
-gauches et mal habiles, et tout réussissait. Tout sert aux jeunes. Les
-factions, les rivalités intérieures qui ruinent les vieux sages États,
-profitaient à ceux-ci. Les chevaliers des villes et les hommes des
-métiers faisaient partie des mêmes corporations et rivalisaient de
-bravoure; le banneret tué, la bannière se relevait aussi ferme dans la
-main d'un boucher<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>, d'un tanneur. Les chefs des partis opposés
-n'étaient d'accord que sur une chose, aller en avant, les Diesbach
-pour entraîner, les Bubenberg pour s'excuser de l'amitié des
+de Vaud ou d'Italie, c'était chose périlleuse. Le jeune homme est bien
+âpre, quand, pour la première fois, il mord au fruit de vie.</p>
+
+<p>Jeunes étaient ces Suisses, ignorant tout, ayant envie de tout,
+gauches et mal habiles, et tout réussissait. Tout sert aux jeunes. Les
+factions, les rivalités intérieures qui ruinent les vieux sages États,
+profitaient à ceux-ci. Les chevaliers des villes et les hommes des
+métiers faisaient partie des mêmes corporations et rivalisaient de
+bravoure; le banneret tué, la bannière se relevait aussi ferme dans la
+main d'un boucher<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>, d'un tanneur. Les chefs des partis opposés
+n'étaient d'accord que sur une chose, aller en avant, les Diesbach
+pour entraîner, les Bubenberg pour s'excuser de l'amitié des
Bourguignons et pour assurer leur honneur.</p>
-<p>Le duc partit de Besançon le 8 février. C'était de bien bonne heure
-pour une guerre de Suisse. Il avait hâte, poussé par sa vengeance,
-poussé par les prières de ses grands officiers, dont plusieurs
-étaient seigneurs <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> des pays romans que les Suisses occupaient;
-l'un était Jacques de Savoie, comte de Romont et baron de Vaud;
-l'autre Rodolphe, comte de Neufchâtel. Le second avait été, l'autre
-était encore maréchal de Bourgogne. Ennemis des Suisses comme
-officiers du duc<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>, ils avaient essayé quelque temps de rester avec
-eux en rapport de bon voisinage. Romont avait déclaré qu'il ne voulait
+<p>Le duc partit de Besançon le 8 février. C'était de bien bonne heure
+pour une guerre de Suisse. Il avait hâte, poussé par sa vengeance,
+poussé par les prières de ses grands officiers, dont plusieurs
+étaient seigneurs <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> des pays romans que les Suisses occupaient;
+l'un était Jacques de Savoie, comte de Romont et baron de Vaud;
+l'autre Rodolphe, comte de Neufchâtel. Le second avait été, l'autre
+était encore maréchal de Bourgogne. Ennemis des Suisses comme
+officiers du duc<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>, ils avaient essayé quelque temps de rester avec
+eux en rapport de bon voisinage. Romont avait déclaré qu'il ne voulait
pour son pays de Vaud d'autre protecteur que ses amis de Berne, et
-n'en avait pas moins commandé les Bourguignons contre eux à Héricourt.
-Rodolphe de Neufchâtel, pour montrer plus de confiance encore, prit
-domicile dans la ville de Berne, ce qui n'empêchait pas que son fils
-ne combattît les Suisses avec le duc de Bourgogne; le père avait
-ménagé devant Neuss entre le duc et l'empereur ce traité, où le
+n'en avait pas moins commandé les Bourguignons contre eux à Héricourt.
+Rodolphe de Neufchâtel, pour montrer plus de confiance encore, prit
+domicile dans la ville de Berne, ce qui n'empêchait pas que son fils
+ne combattît les Suisses avec le duc de Bourgogne; le père avait
+ménagé devant Neuss entre le duc et l'empereur ce traité, où le
dernier abandonnait les Suisses et les laissait hors la protection de
l'Empire<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Go to footnote 308"><span class="smaller">[308]</span></a>.</p>
-<p>La duchesse de Savoie agissait à peu près de même; elle croyait amuser
-les confédérés avec de bonnes paroles, tandis qu'elle faisait sans
+<p>La duchesse de Savoie agissait à peu près de même; elle croyait amuser
+les confédérés avec de bonnes paroles, tandis qu'elle faisait sans
cesse passer au duc des recrues de Lombardie; elle finit par aller les
-chercher, et se faire recruteur elle-même pour le Bourguignon. Les
-Suisses, tout grossiers qu'ils semblaient, ne se laissèrent pas amuser
+chercher, et se faire recruteur elle-même pour le Bourguignon. Les
+Suisses, tout grossiers qu'ils semblaient, ne se laissèrent pas amuser
aux paroles. Ils ne voulurent rien comprendre aux subtiles
-distinctions de droit féodal, au moyen desquelles ceux qui les
+distinctions de droit féodal, au moyen desquelles ceux qui les
tuaient au service <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> du Bourguignon se disaient encore leurs
-amis et prétendaient devoir être ménagés. Ils saisirent Neufchâtel,
+amis et prétendaient devoir être ménagés. Ils saisirent Neufchâtel,
Vaud, et tout ce qu'ils purent des fiefs de la Savoie.</p>
-<p>L'armée que le duc amenait contre eux, très-fatiguée par deux
+<p>L'armée que le duc amenait contre eux, très-fatiguée par deux
campagnes d'hiver, et qui retrouvait la neige en mars dans cette
-froide Suisse, n'avait pas grand élan, si l'on en juge par ce que le
-duc fit mettre à l'ordre: que quiconque s'en irait, serait <i>écartelé</i>
-(26 février). Cette armée, un peu remontée en Franche-Comté, ne
-passait guère dix-huit mille hommes; ajoutez huit mille Piémontais ou
-Savoyards qu'amena Jacques de Savoie. Le 18 février, le duc arriva
-devant Granson, qui, contre son attente, l'arrêta jusqu'au 28. Une
-vaillante garnison défendit la ville d'abord, puis le château, contre
+froide Suisse, n'avait pas grand élan, si l'on en juge par ce que le
+duc fit mettre à l'ordre: que quiconque s'en irait, serait <i>écartelé</i>
+(26 février). Cette armée, un peu remontée en Franche-Comté, ne
+passait guère dix-huit mille hommes; ajoutez huit mille Piémontais ou
+Savoyards qu'amena Jacques de Savoie. Le 18 février, le duc arriva
+devant Granson, qui, contre son attente, l'arrêta jusqu'au 28. Une
+vaillante garnison défendit la ville d'abord, puis le château, contre
les assauts des Bourguignons<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Go to footnote 309"><span class="smaller">[309]</span></a>. On y fit entrer alors quelques
filles de joie et un homme, qui leur dit qu'ils auraient la vie sauve.
-Ils se rendirent. Mais le duc n'avait pas autorisé l'homme; il en
-voulait à ces Suisses d'avoir retardé un prince comme lui, qui leur
+Ils se rendirent. Mais le duc n'avait pas autorisé l'homme; il en
+voulait à ces Suisses d'avoir retardé un prince comme lui, qui leur
faisait l'honneur de les attaquer en personne. Il laissa faire les
-gens du pays qui avaient plus <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> d'une revanche à prendre<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>.
-Les Suisses furent noyés dans le lac, pendus aux créneaux.</p>
-
-<p>L'armée des confédérés était à Neufchâtel<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>. Grande fut leur
-colère, leur étonnement d'avoir perdu Granson, puis Vaumarcus qui se
-rendit sans combattre. Ils avancèrent pour le reprendre. Le duc, qui
-occupait une forte position sur les hauteurs, la quitta et avança
-aussi pour trouver des vivres. Il descendit dans une plaine étroite,
-où il lui fallait s'allonger et marcher en colonnes<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a>.</p>
-
-<p>Ceux du canton de Schwitz, qui étaient assez loin en avant, se
-rencontrèrent tout à coup en face des Bourguignons; ils appelèrent et
-furent bientôt rejoints <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> par Berne, Soleure et Fribourg. Ces
-cantons, les seuls qui fassent encore arrivés sur le champ de
-bataille, durent porter seuls le choc. Ils se jetèrent à genoux un
-moment pour prier; puis, relevés, les lances enfoncées en terre et la
+gens du pays qui avaient plus <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> d'une revanche à prendre<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>.
+Les Suisses furent noyés dans le lac, pendus aux créneaux.</p>
+
+<p>L'armée des confédérés était à Neufchâtel<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>. Grande fut leur
+colère, leur étonnement d'avoir perdu Granson, puis Vaumarcus qui se
+rendit sans combattre. Ils avancèrent pour le reprendre. Le duc, qui
+occupait une forte position sur les hauteurs, la quitta et avança
+aussi pour trouver des vivres. Il descendit dans une plaine étroite,
+où il lui fallait s'allonger et marcher en colonnes<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a>.</p>
+
+<p>Ceux du canton de Schwitz, qui étaient assez loin en avant, se
+rencontrèrent tout à coup en face des Bourguignons; ils appelèrent et
+furent bientôt rejoints <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> par Berne, Soleure et Fribourg. Ces
+cantons, les seuls qui fassent encore arrivés sur le champ de
+bataille, durent porter seuls le choc. Ils se jetèrent à genoux un
+moment pour prier; puis, relevés, les lances enfoncées en terre et la
pointe en avant, ils furent immuables, invincibles.</p>
-<p>Les Bourguignons se montrèrent peu habiles. Ils ne surent pas faire
-usage de leur artillerie; les pièces étaient pointées trop haut. La
+<p>Les Bourguignons se montrèrent peu habiles. Ils ne surent pas faire
+usage de leur artillerie; les pièces étaient pointées trop haut. La
gendarmerie, selon le vieil usage, vint se jeter sur les lances; elle
heurta, se brisa. Ses lances avaient dix pieds de longueur, celles des
-Suisses dix-huit<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a>. Le duc lui-même vint bravement en tête de son
+Suisses dix-huit<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a>. Le duc lui-même vint bravement en tête de son
infanterie contre celle des Suisses, tandis que le comte de
-Châteauguyon choquait les flancs avec sa cavalerie. Ce vaillant comte
-arriva par deux fois jusqu'à la bannière ennemie, la toucha, crut la
-prendre; par deux fois il fut repoussé, tué enfin... Rien n'entama la
-masse impénétrable.</p>
-
-<p>Le duc, pour l'ébranler et l'attirer plus bas dans la plaine, ordonna
-à sa première ligne un mouvement rétrograde qui effraya la seconde...
-À ce moment, une lueur de soleil montrait à gauche toute une armée
+Châteauguyon choquait les flancs avec sa cavalerie. Ce vaillant comte
+arriva par deux fois jusqu'à la bannière ennemie, la toucha, crut la
+prendre; par deux fois il fut repoussé, tué enfin... Rien n'entama la
+masse impénétrable.</p>
+
+<p>Le duc, pour l'ébranler et l'attirer plus bas dans la plaine, ordonna
+à sa première ligne un mouvement rétrograde qui effraya la seconde...
+À ce moment, une lueur de soleil montrait à gauche toute une armée
nouvelle, Uri, Unterwald et Lucerne, qui arrivaient enfin; ils avaient
-suivi, à la file, un chemin de neige, d'où cent cavaliers auraient pu
-les précipiter. La trompe d'Unterwald mugit dans la vallée, avec les
+suivi, à la file, un chemin de neige, d'où cent cavaliers auraient pu
+les précipiter. La trompe d'Unterwald mugit dans la vallée, avec les
<span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> cornets sauvages de Lucerne et d'Uri. Tous poussaient un cri
-de vengeance: «Granson! Granson!...» Les Bourguignons de la seconde
-ligne, qui reculaient déjà vers la troisième, virent avec épouvante
-ces bandes s'allonger sur leur flanc. Du camp même partit le cri:
-<i>Sauve qui peut</i><a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Go to footnote 314"><span class="smaller">[314]</span></a>... Dès lors, rien ne put les arrêter; le duc eut
-beau les saisir, les frapper de l'épée, ils s'enfuirent en tous sens.
-Il n'y eut jamais de déroute plus complète. «Les Ligues, dit le
-chroniqueur avec une joie sauvage, les Ligues, comme grêle, se ruent
-dessus, dépeçant de çà de là ces beaux galants; tant et si bien sont
-déconfits en val de route ces pauvres Bourguignons, que semblent-ils
-fumée épandue par le vent de bise.»</p>
-
-<p>Dans cette plaine étroite, peu de gens avaient combattu. Il y avait eu
-panique et déroute<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a> plus que véritable défaite. Commines qui,
-étant avec le roi, n'eût pas mieux demandé sans doute que de croire la
-perte grande, dit qu'il ne périt que sept hommes d'armes<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>? Les
+de vengeance: «Granson! Granson!...» Les Bourguignons de la seconde
+ligne, qui reculaient déjà vers la troisième, virent avec épouvante
+ces bandes s'allonger sur leur flanc. Du camp même partit le cri:
+<i>Sauve qui peut</i><a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Go to footnote 314"><span class="smaller">[314]</span></a>... Dès lors, rien ne put les arrêter; le duc eut
+beau les saisir, les frapper de l'épée, ils s'enfuirent en tous sens.
+Il n'y eut jamais de déroute plus complète. «Les Ligues, dit le
+chroniqueur avec une joie sauvage, les Ligues, comme grêle, se ruent
+dessus, dépeçant de çà de là ces beaux galants; tant et si bien sont
+déconfits en val de route ces pauvres Bourguignons, que semblent-ils
+fumée épandue par le vent de bise.»</p>
+
+<p>Dans cette plaine étroite, peu de gens avaient combattu. Il y avait eu
+panique et déroute<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a> plus que véritable défaite. Commines qui,
+étant avec le roi, n'eût pas mieux demandé sans doute que de croire la
+perte grande, dit qu'il ne périt que sept hommes d'armes<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>? Les
Suisses disent mille hommes.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> Il avait perdu peu, perdu infiniment. Le prestige avait
-disparu; ce n'était plus Charles <i>le terrible</i>. Tout vaillant qu'il
-était, il avait montré le dos... Sa grande épée d'honneur était
-maintenant perdue à Fribourg ou à Berne. La fameuse tente d'audience
-en velours rouge où les princes entraient en tremblant, elle avait été
-ouverte par les rustres avec peu de cérémonie. La chapelle, les saints
-de la maison de Bourgogne qu'il emportait avec lui dans leurs châsses
-et leurs reliquaires, ils s'étaient laissés prendre; ils étaient
-maintenant les saints de l'ennemi. Ses diamants célèbres, connus par
-leur nom dans toute la chrétienté, furent jetés d'abord comme morceaux
-de verre et traînaient sur la route. Le symbolique collier de la
-Toison, le sceau ducal, ce sceau redouté qui scellait la vie ou la
-mort, tout cela, manié, montré, sali, moqué! Un Suisse eut l'audace de
-prendre le chapeau qui avait couvert la majesté de ce front terrible
-(contenu de si vastes rêves!), il l'essaya, il rit, et le jeta par
+disparu; ce n'était plus Charles <i>le terrible</i>. Tout vaillant qu'il
+était, il avait montré le dos... Sa grande épée d'honneur était
+maintenant perdue à Fribourg ou à Berne. La fameuse tente d'audience
+en velours rouge où les princes entraient en tremblant, elle avait été
+ouverte par les rustres avec peu de cérémonie. La chapelle, les saints
+de la maison de Bourgogne qu'il emportait avec lui dans leurs châsses
+et leurs reliquaires, ils s'étaient laissés prendre; ils étaient
+maintenant les saints de l'ennemi. Ses diamants célèbres, connus par
+leur nom dans toute la chrétienté, furent jetés d'abord comme morceaux
+de verre et traînaient sur la route. Le symbolique collier de la
+Toison, le sceau ducal, ce sceau redouté qui scellait la vie ou la
+mort, tout cela, manié, montré, sali, moqué! Un Suisse eut l'audace de
+prendre le chapeau qui avait couvert la majesté de ce front terrible
+(contenu de si vastes rêves!), il l'essaya, il rit, et le jeta par
terre<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a>...</p>
<p>Ce qu'il avait perdu, il le sentait, et tout le monde le
-sentait<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>... Le roi, qui jusque-là était assez négligé à <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span>
-Lyon, qui envoyait partout et partout était mal reçu, vit peu à peu le
-monde revenir. Le plus décidé était le duc de Milan, qui offrait cent
+sentait<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>... Le roi, qui jusque-là était assez négligé à <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span>
+Lyon, qui envoyait partout et partout était mal reçu, vit peu à peu le
+monde revenir. Le plus décidé était le duc de Milan, qui offrait cent
mille ducats comptant si le roi voulait tomber sur le duc, le
-poursuivre sans paix ni trêve. Le roi René, qui n'attendait qu'un
-envoyé du duc pour le mettre en possession de la Provence<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>, vint
-s'excuser à Lyon; il était vieux, son neveu, son héritier,
+poursuivre sans paix ni trêve. Le roi René, qui n'attendait qu'un
+envoyé du duc pour le mettre en possession de la Provence<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>, vint
+s'excuser à Lyon; il était vieux, son neveu, son héritier,
malade<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Go to footnote 320"><span class="smaller">[320]</span></a>. Louis XI, en les voyant, jugea qu'il n'irait pas bien
-loin et il leur fit une bonne pension viagère, moyennant quoi ils lui
-assuraient la Provence après eux. Il se faisait fort de leur survivre,
-quoique faible et déjà souffreteux. Mais enfin il venait de battre
+loin et il leur fit une bonne pension viagère, moyennant quoi ils lui
+assuraient la Provence après eux. Il se faisait fort de leur survivre,
+quoique faible et déjà souffreteux. Mais enfin il venait de battre
gaillardement le duc de Bourgogne par ses amis les Suisses. Il alla en
-rendre grâces à Notre-Dame du Puy, et au retour il prit deux
-maîtresses. Il promenait dans Lyon par les boutiques le vieux René
+rendre grâces à Notre-Dame du Puy, et au retour il prit deux
+maîtresses. Il promenait dans Lyon par les boutiques le vieux René
pour l'amuser aux marchandises<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Go to footnote 321"><span class="smaller">[321]</span></a>; lui, il prit les <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span>
marchandes, deux Lyonnaises, la Gigonne et la Passefilon<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a>.</p>
<p>La duchesse de Savoie, sa vraie s&oelig;ur, joua double; elle lui envoya
-un message à Lyon, et, elle-même, elle alla trouver le duc de
+un message à Lyon, et, elle-même, elle alla trouver le duc de
Bourgogne.</p>
-<p>Il s'était établi chez elle, à Lausanne, au point central où il
-pouvait réunir au plus tôt les troupes qui lui viendraient de la
-Savoie, de l'Italie et de la Franche-Comté. Ces troupes arrivaient
-lentement à son gré, il se consumait d'impatience. Lui-même, il avait
-contribué à effrayer et disperser ceux qui avaient fui, à les empêcher
-de revenir, en les menaçant du dernier supplice. Dans son inaction
-forcée, la honte de Granson, la soif de la vengeance, l'impuissance
-sentie la première fois, et de trouver qu'il n'était qu'un homme!...
-il étouffait, son c&oelig;ur semblait près d'éclater.</p>
-
-<p>Il était à Lausanne, non dans la ville, mais dans son <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> camp
+<p>Il s'était établi chez elle, à Lausanne, au point central où il
+pouvait réunir au plus tôt les troupes qui lui viendraient de la
+Savoie, de l'Italie et de la Franche-Comté. Ces troupes arrivaient
+lentement à son gré, il se consumait d'impatience. Lui-même, il avait
+contribué à effrayer et disperser ceux qui avaient fui, à les empêcher
+de revenir, en les menaçant du dernier supplice. Dans son inaction
+forcée, la honte de Granson, la soif de la vengeance, l'impuissance
+sentie la première fois, et de trouver qu'il n'était qu'un homme!...
+il étouffait, son c&oelig;ur semblait près d'éclater.</p>
+
+<p>Il était à Lausanne, non dans la ville, mais dans son <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> camp
sur la hauteur qui regarde le lac et les Alpes. Seul et farouche,
laissant sa barbe longue, il avait dit qu'il ne la couperait pas
-jusqu'à ce qu'il eût revu le visage des Suisses. À peine s'il laissait
-approcher son médecin, Angelo Cato, qui pourtant lui mit des
-ventouses, lui fit boire un peu de vin pur (il était buveur d'eau),
-parvint même à le faire raser<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>. La bonne duchesse de Savoie vint
+jusqu'à ce qu'il eût revu le visage des Suisses. À peine s'il laissait
+approcher son médecin, Angelo Cato, qui pourtant lui mit des
+ventouses, lui fit boire un peu de vin pur (il était buveur d'eau),
+parvint même à le faire raser<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>. La bonne duchesse de Savoie vint
pour le consoler; elle fit venir de la soie de chez elle pour le
-rhabiller; il était déchiré, en désordre, et tel que Granson l'avait
-fait... Elle ne s'en tint pas là; elle habillait les troupes; elle
-faisait faire des chapeaux, des ceintures. De Venise, de Milan même
+rhabiller; il était déchiré, en désordre, et tel que Granson l'avait
+fait... Elle ne s'en tint pas là; elle habillait les troupes; elle
+faisait faire des chapeaux, des ceintures. De Venise, de Milan même
(qui traitait contre lui), il lui venait de l'argent, toute sorte
-d'équipements. Du pape et de Bologne, il tira quatre mille Italiens.
-Il compléta sa bonne troupe de trois mille Anglais. De ses États
-arrivèrent six mille Wallons, de Flandre enfin et des Pays-Bas deux
-mille chevaliers ou fieffés qui, avec leurs hommes, formaient une
+d'équipements. Du pape et de Bologne, il tira quatre mille Italiens.
+Il compléta sa bonne troupe de trois mille Anglais. De ses États
+arrivèrent six mille Wallons, de Flandre enfin et des Pays-Bas deux
+mille chevaliers ou fieffés qui, avec leurs hommes, formaient une
belle cavalerie de cinq ou six mille hommes. Le prince de Tarente, qui
-était près du duc lorsqu'il fit la revue, en compta vingt-trois mille,
-sans parler des gens très-nombreux du charroi et de l'artillerie.
+était près du duc lorsqu'il fit la revue, en compta vingt-trois mille,
+sans parler des gens très-nombreux du charroi et de l'artillerie.
Ajoutez neuf mille hommes, et plus tard quatre mille encore pour
-l'armée savoyarde du comte de Romont. Le duc, se retrouvant à la tête
-de ces grandes forces, reprit tout son orgueil, jusqu'à menacer le
-roi pour les affaires du pape; ce <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> n'était plus assez pour lui
+l'armée savoyarde du comte de Romont. Le duc, se retrouvant à la tête
+de ces grandes forces, reprit tout son orgueil, jusqu'à menacer le
+roi pour les affaires du pape; ce <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> n'était plus assez pour lui
de combattre les Suisses.</p>
-<p>Les efforts inouïs que le comte de Romont avait faits et fait faire,
-ruinant la Savoie pour le camp de Lausanne, pour écraser les
-confédérés, confirmaient le dire général qui courait que le duc avait
-promis sa fille au jeune duc de Savoie, qu'un partage était fait
-d'avance des terres de Berne, et que déjà dans son camp il en avait
-conféré les fiefs. Berne écrivait lettre sur lettre, les plus
+<p>Les efforts inouïs que le comte de Romont avait faits et fait faire,
+ruinant la Savoie pour le camp de Lausanne, pour écraser les
+confédérés, confirmaient le dire général qui courait que le duc avait
+promis sa fille au jeune duc de Savoie, qu'un partage était fait
+d'avance des terres de Berne, et que déjà dans son camp il en avait
+conféré les fiefs. Berne écrivait lettre sur lettre, les plus
pressantes, aux villes d'Allemagne, au roi, aux cantons. Le roi, selon
-son usage, promit secours et n'envoya personne. Les confédérés des
-montagnes étaient justement à l'époque de l'année où ils mènent les
-troupeaux dans les hauts pâturages. Ce n'était pas chose facile de les
-faire descendre, de les réunir. Ils ne comprenaient pas bien que, pour
-défendre la Suisse, il fallût faire la guerre au pays de Vaud<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>.</p>
+son usage, promit secours et n'envoya personne. Les confédérés des
+montagnes étaient justement à l'époque de l'année où ils mènent les
+troupeaux dans les hauts pâturages. Ce n'était pas chose facile de les
+faire descendre, de les réunir. Ils ne comprenaient pas bien que, pour
+défendre la Suisse, il fallût faire la guerre au pays de Vaud<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>.</p>
-<p>C'était pourtant sur la limite que la guerre allait commencer. Berne
+<p>C'était pourtant sur la limite que la guerre allait commencer. Berne
jugea avec raison qu'on attaquerait d'abord Morat qu'elle regardait
-comme son faubourg, sa garde avancée. Ceux qu'on y envoya pour
-défendre cette ville n'étaient pas sans inquiétude, se souvenant de
-Granson, de sa garnison sans secours, perdue, noyée. Pour les bien
-assurer qu'on ne les abandonnerait pas, on prit dans les familles où
-il y avait deux frères, un pour Morat, un pour l'armée de Berne.
-L'honnête et vaillant Bubenberg promit de défendre <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> Morat, et
-l'on remit sans hésiter ce grand poste de confiance au chef du parti
+comme son faubourg, sa garde avancée. Ceux qu'on y envoya pour
+défendre cette ville n'étaient pas sans inquiétude, se souvenant de
+Granson, de sa garnison sans secours, perdue, noyée. Pour les bien
+assurer qu'on ne les abandonnerait pas, on prit dans les familles où
+il y avait deux frères, un pour Morat, un pour l'armée de Berne.
+L'honnête et vaillant Bubenberg promit de défendre <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> Morat, et
+l'on remit sans hésiter ce grand poste de confiance au chef du parti
bourguignon.</p>
-<p>Là cependant était le salut de la Suisse, tout dépendait de la
-résistance que ferait cette ville; il fallait donner le temps aux
-confédérés de s'assembler, tandis que leur ennemi était prêt. Il n'en
-profita guère. Parti le 27 de Lausanne, arrivé le 10 juin devant
-Morat, il l'entoura du côté de la terre, lui laissant le lac libre,
-pour recevoir à sa volonté des vivres et des munitions. Il se croyait
+<p>Là cependant était le salut de la Suisse, tout dépendait de la
+résistance que ferait cette ville; il fallait donner le temps aux
+confédérés de s'assembler, tandis que leur ennemi était prêt. Il n'en
+profita guère. Parti le 27 de Lausanne, arrivé le 10 juin devant
+Morat, il l'entoura du côté de la terre, lui laissant le lac libre,
+pour recevoir à sa volonté des vivres et des munitions. Il se croyait
trop fort apparemment et croyait emporter la ville<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Go to footnote 325"><span class="smaller">[325]</span></a>. Des assauts
-répétés dix jours durant ne produisirent rien. Le pays était contre
-lui. Tout ami que le duc était du pape, et menant le légat avec lui,
-la campagne avait horreur de ses Italiens, comme de gens infâmes et
-hérétiques<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a>. À Laupin, un curé menait bravement sa paroisse au
+répétés dix jours durant ne produisirent rien. Le pays était contre
+lui. Tout ami que le duc était du pape, et menant le légat avec lui,
+la campagne avait horreur de ses Italiens, comme de gens infâmes et
+hérétiques<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a>. À Laupin, un curé menait bravement sa paroisse au
combat.</p>
<p>Morat tint bon, et les Suisses eurent le temps de se rassembler. Les
-habits rouges<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a> d'Alsace arrivèrent malgré l'empereur; avec eux, le
-jeune René, duc sans duché, dont la vue seule rappelait toutes les
+habits rouges<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a> d'Alsace arrivèrent malgré l'empereur; avec eux, le
+jeune René, duc sans duché, dont la vue seule rappelait toutes les
injustices du Bourguignon<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>. Ce jeune homme de vingt <span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> ans
venait combattre, mais le petit duc de Gueldre ne pouvait venir,
-prisonnier qu'il était, ni le comte de Nevers, ni tant d'autres, dont
+prisonnier qu'il était, ni le comte de Nevers, ni tant d'autres, dont
la ruine avait fait la grandeur de la maison de Bourgogne.</p>
<p>Si le roi n'aida pas directement les Suisses, il n'en travailla pas
moins bien contre le duc, en montrant partout ce beau jeune
-exilé<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>; il lui donna de l'argent, une escorte. René alla d'abord
-voir sa grand'mère, qui le rhabilla, l'équipa<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>. Puis, avec cette
-escorte française, il traversa son pays, sa pauvre Lorraine, où tout
+exilé<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>; il lui donna de l'argent, une escorte. René alla d'abord
+voir sa grand'mère, qui le rhabilla, l'équipa<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>. Puis, avec cette
+escorte française, il traversa son pays, sa pauvre Lorraine, où tout
le monde l'aimait<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>, et personne pourtant <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> n'osait se
-déclarer. À Saint-Nicolas, près Nancy, il entendit la messe, dit la
-chronique: La messe ouïe, passa près de lui la femme du vieux
+déclarer. À Saint-Nicolas, près Nancy, il entendit la messe, dit la
+chronique: La messe ouïe, passa près de lui la femme du vieux
Walleter, et, sans faire semblant de rien, elle lui donna une bourse
-où il y avait plus de 400 florins; il baissa la tête en la
+où il y avait plus de 400 florins; il baissa la tête en la
remerciant<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Go to footnote 332"><span class="smaller">[332]</span></a>.</p>
-<p>Ce jeune homme innocent, malheureux, abandonné de ses deux protecteurs
+<p>Ce jeune homme innocent, malheureux, abandonné de ses deux protecteurs
naturels, le roi et l'empereur, et qui venait combattre avec les
-Suisses, apparut au moment même de la bataille comme une vivante image
-de la justice persécutée et de la bonne cause. Les bandes de Zurich
-rejoignirent en même temps.</p>
-
-<p>La veille au soir, pendant que tout le monde à Berne était dans les
-églises à prier Dieu pour la bataille, ceux de Zurich passèrent. Toute
-la ville fut illuminée, on dressa des tables pour eux, on leur fit
-fête. Mais ils étaient trop pressés, ils avaient peur d'arriver tard;
+Suisses, apparut au moment même de la bataille comme une vivante image
+de la justice persécutée et de la bonne cause. Les bandes de Zurich
+rejoignirent en même temps.</p>
+
+<p>La veille au soir, pendant que tout le monde à Berne était dans les
+églises à prier Dieu pour la bataille, ceux de Zurich passèrent. Toute
+la ville fut illuminée, on dressa des tables pour eux, on leur fit
+fête. Mais ils étaient trop pressés, ils avaient peur d'arriver tard;
on les embrassa en leur souhaitant bonne chance... Beau moment et
-irréparable, de fraternité si sincère! et que la Suisse n'a retrouvé
+irréparable, de fraternité si sincère! et que la Suisse n'a retrouvé
jamais<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Go to footnote 333"><span class="smaller">[333]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> Ils partirent à dix heures, chantant leur chant de guerre,
-marchèrent toute la nuit, malgré la pluie, et arrivèrent de bonne
+<p><span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> Ils partirent à dix heures, chantant leur chant de guerre,
+marchèrent toute la nuit, malgré la pluie, et arrivèrent de bonne
heure. Tous entendirent matines. Puis on fit nombre de chevaliers,
-nobles ou bourgeois<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Go to footnote 334"><span class="smaller">[334]</span></a>, n'importe. Le bon jeune René, qui n'était
-pas fier, voulut en être aussi. Il n'y eut plus qu'à marcher au
-combat. Plusieurs, par impatience (ou par dévotion?) ne prirent ni
-pain, ni vin, et jeûnèrent dans ce jour sacré (22 juin 1476).</p>
-
-<p>Le duc, averti la veille, ne voulut jamais croire que l'armée des
-Suisses fût en état de l'attaquer. Il y avait à peu près même nombre,
-environ trente-quatre mille hommes de chaque côté<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>. Mais les
-Suisses étaient réunis, et le duc commit l'insigne faute de rester
-divisé, de laisser loin de lui, à la porte opposée de Morat, les neuf
-mille Savoyards du comte de Romont. Son artillerie fut mal placée et
+nobles ou bourgeois<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Go to footnote 334"><span class="smaller">[334]</span></a>, n'importe. Le bon jeune René, qui n'était
+pas fier, voulut en être aussi. Il n'y eut plus qu'à marcher au
+combat. Plusieurs, par impatience (ou par dévotion?) ne prirent ni
+pain, ni vin, et jeûnèrent dans ce jour sacré (22 juin 1476).</p>
+
+<p>Le duc, averti la veille, ne voulut jamais croire que l'armée des
+Suisses fût en état de l'attaquer. Il y avait à peu près même nombre,
+environ trente-quatre mille hommes de chaque côté<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>. Mais les
+Suisses étaient réunis, et le duc commit l'insigne faute de rester
+divisé, de laisser loin de lui, à la porte opposée de Morat, les neuf
+mille Savoyards du comte de Romont. Son artillerie fut mal placée et
sa cavalerie servit peu, parce qu'il ne voulut jamais changer de
-position pour lui donner carrière. Il mettait son honneur à ne daigner
-bouger, à ne pas démarrer d'un pied, à ne jamais lâcher son siége...
-La bataille était perdue d'avance. Le médecin astrologue, Angelo Cato,
-avertit le soir même le prince de Tarente qu'il ferait sagement de
-prendre <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> congé. Dès le passage du duc à Dijon, il avait plu du
-sang, et Angelo avait prédit, écrit en Italie la déroute de Granson.
-Celle de Morat était plus facile à prévoir.</p>
+position pour lui donner carrière. Il mettait son honneur à ne daigner
+bouger, à ne pas démarrer d'un pied, à ne jamais lâcher son siége...
+La bataille était perdue d'avance. Le médecin astrologue, Angelo Cato,
+avertit le soir même le prince de Tarente qu'il ferait sagement de
+prendre <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> congé. Dès le passage du duc à Dijon, il avait plu du
+sang, et Angelo avait prédit, écrit en Italie la déroute de Granson.
+Celle de Morat était plus facile à prévoir.</p>
<p>Au matin, par une grande pluie, le duc met son monde sous les armes;
-puis, à la longue, les arcs se mouillant et la poudre, ils finissent
+puis, à la longue, les arcs se mouillant et la poudre, ils finissent
par rentrer. Les Suisses prirent ce moment. De l'autre versant des
-montagnes boisées qui les cachaient, ils montent; au sommet ils font
-leur prière. Le soleil reparaît, leur découvre le lac, la plaine et
-l'ennemi. Ils descendent à grands pas en criant: Granson! Granson! Ils
-fondent sur le retranchement. Ils le touchaient déjà que le duc
+montagnes boisées qui les cachaient, ils montent; au sommet ils font
+leur prière. Le soleil reparaît, leur découvre le lac, la plaine et
+l'ennemi. Ils descendent à grands pas en criant: Granson! Granson! Ils
+fondent sur le retranchement. Ils le touchaient déjà que le duc
refusait encore de croire qu'ils eussent l'audace d'attaquer.</p>
<p>Une artillerie nombreuse couvrait le camp, mais mal servie et lente,
-comme elle était partout alors. La cavalerie bourguignonne sortit,
-ébranla l'autre; René eut un cheval tué; les fantassins vinrent en
+comme elle était partout alors. La cavalerie bourguignonne sortit,
+ébranla l'autre; René eut un cheval tué; les fantassins vinrent en
aide, les immuables lances. Cependant un vieux capitaine suisse, qui
avait fait les guerres des Turcs avec Huniade, tourne la batterie,
s'en empare, la dirige contre les Bourguignons. D'autre part,
Bubenberg, sortant de Morat, occupe par cette sortie le corps du
-bâtard de Bourgogne. Le duc, n'ayant ni le bâtard, ni le comte de
-Romont, n'avait guère que vingt mille hommes contre plus de trente
-mille<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>. L'arrière-garde des Suisses qui n'avait pas donné, passa
-derrière les Bourguignons, pour leur couper la retraite. Ils se
-trouvèrent ainsi pris des deux côtés, pris du troisième encore par la
-garnison de Morat. Le quatrième était le lac... Au milieu, il y
-<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> eut résistance, et terrible; la garde se fit tuer, l'hôtel du
-duc, tuer. Tout le reste de l'armée, foule confuse, éperdue, était peu
-à peu poussé vers le lac... Les cavaliers enfonçaient dans la fange,
-les gens à pied se noyaient<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Go to footnote 337"><span class="smaller">[337]</span></a> ou donnaient aux Suisses le plaisir
-de les tirer comme à la cible. Nulle pitié; ils tuèrent jusqu'à huit
-ou dix mille hommes dont les ossements entassés formèrent pendant
-trois siècles un hideux monument<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>.</p>
+bâtard de Bourgogne. Le duc, n'ayant ni le bâtard, ni le comte de
+Romont, n'avait guère que vingt mille hommes contre plus de trente
+mille<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>. L'arrière-garde des Suisses qui n'avait pas donné, passa
+derrière les Bourguignons, pour leur couper la retraite. Ils se
+trouvèrent ainsi pris des deux côtés, pris du troisième encore par la
+garnison de Morat. Le quatrième était le lac... Au milieu, il y
+<span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> eut résistance, et terrible; la garde se fit tuer, l'hôtel du
+duc, tuer. Tout le reste de l'armée, foule confuse, éperdue, était peu
+à peu poussé vers le lac... Les cavaliers enfonçaient dans la fange,
+les gens à pied se noyaient<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Go to footnote 337"><span class="smaller">[337]</span></a> ou donnaient aux Suisses le plaisir
+de les tirer comme à la cible. Nulle pitié; ils tuèrent jusqu'à huit
+ou dix mille hommes dont les ossements entassés formèrent pendant
+trois siècles un hideux monument<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> CHAPITRE II<br>
-<span class="smaller">NANCY&mdash;MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE<br>
+<span class="smaller">NANCY&mdash;MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE<br>
1476-1477</span></h3>
-<p>Le duc courut douze lieues jusqu'à Morgues, sans dire un mot; puis il
-passa à Gex, où le maître d'hôtel du duc de Savoie l'hébergea et le
-refit un peu. La duchesse vint, comme à Lausanne, avec ses enfants et
-lui donna de bonnes paroles. Lui, farouche et défiant, il lui demanda
-si elle voulait le suivre en Franche-Comté. Il n'y avait à cela nul
-prétexte. Les Savoyards, avant la bataille, avaient repris leurs
-places dans le pays de Vaud et pouvaient les défendre, leur armée
-étant restée entière. La duchesse refusa doucement; puis le soir,
-étant partie de Gex avec ses enfants, Ollivier de <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> la Marche
-l'enlève aux portes. Un seul des enfants échappa, le seul qu'il
-importât de prendre: le petit duc... Ce guet-apens, aussi odieux
-qu'inutile, fut un malheur de plus pour celui qui l'avait tenté<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a>.</p>
-
-<p>Il réunit à Salins les états de Franche-Comté. Il parla fièrement,
+<p>Le duc courut douze lieues jusqu'à Morgues, sans dire un mot; puis il
+passa à Gex, où le maître d'hôtel du duc de Savoie l'hébergea et le
+refit un peu. La duchesse vint, comme à Lausanne, avec ses enfants et
+lui donna de bonnes paroles. Lui, farouche et défiant, il lui demanda
+si elle voulait le suivre en Franche-Comté. Il n'y avait à cela nul
+prétexte. Les Savoyards, avant la bataille, avaient repris leurs
+places dans le pays de Vaud et pouvaient les défendre, leur armée
+étant restée entière. La duchesse refusa doucement; puis le soir,
+étant partie de Gex avec ses enfants, Ollivier de <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> la Marche
+l'enlève aux portes. Un seul des enfants échappa, le seul qu'il
+importât de prendre: le petit duc... Ce guet-apens, aussi odieux
+qu'inutile, fut un malheur de plus pour celui qui l'avait tenté<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a>.</p>
+
+<p>Il réunit à Salins les états de Franche-Comté. Il parla fièrement,
avec son courage indomptable, de ses ressources et de ses projets, du
-futur royaume de Bourgogne. Il allait former une armée de quarante
-mille hommes, taxer ses sujets au quart de leur avoir... Les états en
-frémirent, ils lui représentèrent que le pays était ruiné; tout ce
-qu'ils pouvaient lui offrir, c'étaient trois mille hommes et seulement
+futur royaume de Bourgogne. Il allait former une armée de quarante
+mille hommes, taxer ses sujets au quart de leur avoir... Les états en
+frémirent, ils lui représentèrent que le pays était ruiné; tout ce
+qu'ils pouvaient lui offrir, c'étaient trois mille hommes et seulement
<i>pour garder le pays</i>.</p>
-<p>«Eh bien! s'écria le duc, il vous faudra bientôt donner à l'ennemi
-plus que vous ne refusez à votre prince. Je m'en irai en Flandre, j'y
-résiderais toujours. J'ai là des sujets plus fidèles.»</p>
+<p>«Eh bien! s'écria le duc, il vous faudra bientôt donner à l'ennemi
+plus que vous ne refusez à votre prince. Je m'en irai en Flandre, j'y
+résiderais toujours. J'ai là des sujets plus fidèles.»</p>
<p>Ce qu'il disait aux Comtois, il le disait aux Bourguignons, aux
-Flamands, et n'obtenait pas davantage. Les états de Dijon ne
-craignirent pas de déclarer que c'était une guerre inutile, qu'il ne
-fallait pas fouler le peuple pour une querelle mal fondée, sans espoir
-de succès<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a>. La Flandre fut plus dure. Elle répondit (selon la
-lettre du devoir féodal, mais la lettre était une insulte) que
-<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> <i>s'il était environné des Suisses et Allemands</i>, sans avoir
-assez d'hommes pour se dégager, il n'avait qu'à le leur faire dire,
+Flamands, et n'obtenait pas davantage. Les états de Dijon ne
+craignirent pas de déclarer que c'était une guerre inutile, qu'il ne
+fallait pas fouler le peuple pour une querelle mal fondée, sans espoir
+de succès<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a>. La Flandre fut plus dure. Elle répondit (selon la
+lettre du devoir féodal, mais la lettre était une insulte) que
+<span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> <i>s'il était environné des Suisses et Allemands</i>, sans avoir
+assez d'hommes pour se dégager, il n'avait qu'à le leur faire dire,
les Flamands iraient le chercher.</p>
-<p>Quand ce mot lui parvint, il eut un accès de fureur. Il dit que ces
-rebelles le payeraient cher, que bientôt il irait jeter bas leurs murs
-et leurs portes. Puis il sentit qu'il était seul, et il tomba dans un
-grand abattement. Rejeté des Flamands aux Français, des Français aux
-Flamands, que lui restait-il<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a>?... Quel était maintenant son
-peuple, son pays de confiance?... La Comté même envoya sous main au
+<p>Quand ce mot lui parvint, il eut un accès de fureur. Il dit que ces
+rebelles le payeraient cher, que bientôt il irait jeter bas leurs murs
+et leurs portes. Puis il sentit qu'il était seul, et il tomba dans un
+grand abattement. Rejeté des Flamands aux Français, des Français aux
+Flamands, que lui restait-il<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a>?... Quel était maintenant son
+peuple, son pays de confiance?... La Comté même envoya sous main au
roi de France pour traiter de la paix<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Go to footnote 342"><span class="smaller">[342]</span></a>. La Flandre lui refusa sa
-fille! Après Granson, il avait écrit qu'on lui envoyât mademoiselle de
-Bourgogne, mais les Flamands ne jugèrent pas à propos de se dessaisir
-de l'héritière de Flandre. Après tout, s'il l'eût eue, où l'eût-il
-déposée?</p>
-
-<p>Ses sujets néanmoins n'avaient pas tout le tort. Indépendamment de ce
-dur gouvernement qui les avait surmenés, excédés, pour d'autres causes
-encore, plus générales et plus durables, ils déclinaient, la vie
-baissait chez eux, leurs ressources n'étaient plus les mêmes. Le jeune
-empire de la maison de Bourgogne se trouvait déjà vieux sous son
-pompeux habit<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>. Les arts qui enrichissent <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> avaient été
-longtemps concentrés dans les Pays-Bas, puis ils s'étaient répandus au
+fille! Après Granson, il avait écrit qu'on lui envoyât mademoiselle de
+Bourgogne, mais les Flamands ne jugèrent pas à propos de se dessaisir
+de l'héritière de Flandre. Après tout, s'il l'eût eue, où l'eût-il
+déposée?</p>
+
+<p>Ses sujets néanmoins n'avaient pas tout le tort. Indépendamment de ce
+dur gouvernement qui les avait surmenés, excédés, pour d'autres causes
+encore, plus générales et plus durables, ils déclinaient, la vie
+baissait chez eux, leurs ressources n'étaient plus les mêmes. Le jeune
+empire de la maison de Bourgogne se trouvait déjà vieux sous son
+pompeux habit<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>. Les arts qui enrichissent <span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> avaient été
+longtemps concentrés dans les Pays-Bas, puis ils s'étaient répandus au
dehors. Louvain, Gand, Ypres, ne tissaient plus pour le monde;
-l'Angleterre imitait; Liége et Dinant ne battaient plus pour la France
-et l'Allemagne, les fugitifs y avaient désormais porté leur enclume.
-Bruges était florissante, mais la Bruges étrangère plutôt, la Hanse
-brugeoise et non pas la vieille commune de Bruges; celle-ci avait péri
-en 1436, et la commune de Gand un peu après. Il était plus facile de
-détruire la vie communale que de susciter à la place la vie nationale,
+l'Angleterre imitait; Liége et Dinant ne battaient plus pour la France
+et l'Allemagne, les fugitifs y avaient désormais porté leur enclume.
+Bruges était florissante, mais la Bruges étrangère plutôt, la Hanse
+brugeoise et non pas la vieille commune de Bruges; celle-ci avait péri
+en 1436, et la commune de Gand un peu après. Il était plus facile de
+détruire la vie communale que de susciter à la place la vie nationale,
et le sentiment d'une grande patrie.</p>
-<p>Quant à lui-même, je croirais volontiers que la puissance d'un
-véritable empire, d'un ordre général où s'harmoniserait ce chaos de
-provinces, cette pensée excusait à ses yeux les moyens injustes qu'un
-homme de noble nature, comme il était, eût pu se reprocher. Ces
-injustices de détail disparaissaient pour lui dans la justice totale
-de cet ordre futur. C'est peut-être pour cela <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> qu'il ne se
-sentit pas coupable, et ne recourut point au vrai remède que donne le
-sage Commines: Retourner à Dieu, reconnaître ses fautes... Il n'eut
+<p>Quant à lui-même, je croirais volontiers que la puissance d'un
+véritable empire, d'un ordre général où s'harmoniserait ce chaos de
+provinces, cette pensée excusait à ses yeux les moyens injustes qu'un
+homme de noble nature, comme il était, eût pu se reprocher. Ces
+injustices de détail disparaissaient pour lui dans la justice totale
+de cet ordre futur. C'est peut-être pour cela <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> qu'il ne se
+sentit pas coupable, et ne recourut point au vrai remède que donne le
+sage Commines: Retourner à Dieu, reconnaître ses fautes... Il n'eut
point ce retour salutaire; il eut, ce semble, le malheur de se croire
-juste et de donner le tort à Dieu.</p>
+juste et de donner le tort à Dieu.</p>
<p>Il avait trop voulu des choses infinies... L'infini! qui ne l'aime?
-Jeune, il aima la mer, plus tard les Alpes<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>... Ces volontés
+Jeune, il aima la mer, plus tard les Alpes<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>... Ces volontés
immenses nous semblent folles, et les projets, sans nul doute,
-dépassaient les moyens. Cependant, en ce siècle, on avait vu de telles
-choses que les idées du possible et de l'impossible s'étaient un peu
-brouillées.</p>
+dépassaient les moyens. Cependant, en ce siècle, on avait vu de telles
+choses que les idées du possible et de l'impossible s'étaient un peu
+brouillées.</p>
-<p>C'était le temps où l'infant D. Henri, cousin du Téméraire, pénétrait
+<p>C'était le temps où l'infant D. Henri, cousin du Téméraire, pénétrait
ce profond Midi, le monde de l'or, et chaque jour en rapportait des
-monstres. Et, sans aller si loin, sous nos yeux, les rêves les plus
-bizarres s'étaient trouvés réels; les révolutions inouïes des Roses,
-ces changements à vue, les royaumes gagnés, perdus d'un coup de dé,
-tout cela étendait le possible bien loin dans l'improbable.</p>
+monstres. Et, sans aller si loin, sous nos yeux, les rêves les plus
+bizarres s'étaient trouvés réels; les révolutions inouïes des Roses,
+ces changements à vue, les royaumes gagnés, perdus d'un coup de dé,
+tout cela étendait le possible bien loin dans l'improbable.</p>
<p>Le malheureux eut le temps de rouler tout cela, deux mois durant qu'il
-resta près de Joux, dans un triste château du Jura. Il formait un camp
-et il n'y avait personne, à peine quelques recrues. Ce qui venait, et
-coup sur coup, c'étaient les mauvaises nouvelles: tel allié avait
-tourné, tel serviteur désobéi, une ville de Lorraine s'était rendue
-et le lendemain une autre... À <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> tout cela il ne disait
-rien<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>; il ne voyait personne, il restait enfermé. Il lui eût fait
-grand bien, dit Commines, de parler, «de monstrer sa douleur devant
-l'espécial amy.» Quel ami? Le caractère de l'homme n'en comportait
-guère, et une telle position le comporte rarement; on fait trop peur
-pour être aimé.</p>
-
-<p>Il fût probablement devenu fol de chagrin (il y avait eu beaucoup de
-fols dans sa famille<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a>), si l'excès même du chagrin et de la colère
-ne l'avait relancé. Il lui revint de tous côtés qu'on agissait déjà
-comme s'il était mort. Le roi, qui jusque là l'avait tant ménagé, fit
-enlever dans ses terres, dans son château de Rouvre, la duchesse de
+resta près de Joux, dans un triste château du Jura. Il formait un camp
+et il n'y avait personne, à peine quelques recrues. Ce qui venait, et
+coup sur coup, c'étaient les mauvaises nouvelles: tel allié avait
+tourné, tel serviteur désobéi, une ville de Lorraine s'était rendue
+et le lendemain une autre... À <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> tout cela il ne disait
+rien<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>; il ne voyait personne, il restait enfermé. Il lui eût fait
+grand bien, dit Commines, de parler, «de monstrer sa douleur devant
+l'espécial amy.» Quel ami? Le caractère de l'homme n'en comportait
+guère, et une telle position le comporte rarement; on fait trop peur
+pour être aimé.</p>
+
+<p>Il fût probablement devenu fol de chagrin (il y avait eu beaucoup de
+fols dans sa famille<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a>), si l'excès même du chagrin et de la colère
+ne l'avait relancé. Il lui revint de tous côtés qu'on agissait déjà
+comme s'il était mort. Le roi, qui jusque là l'avait tant ménagé, fit
+enlever dans ses terres, dans son château de Rouvre, la duchesse de
Savoie. Il conseillait aux Suisses d'envahir la Bourgogne; lui, il se
-chargeait de la Flandre. Il donnait de l'argent à René, qui peu à peu
-reprenait la Lorraine. Ce dernier point était celui que le duc avait
-le plus à c&oelig;ur; la Lorraine était le lien de ses provinces, le
-centre naturel de l'empire bourguignon; il avait, dit-on, désigné
+chargeait de la Flandre. Il donnait de l'argent à René, qui peu à peu
+reprenait la Lorraine. Ce dernier point était celui que le duc avait
+le plus à c&oelig;ur; la Lorraine était le lien de ses provinces, le
+centre naturel de l'empire bourguignon; il avait, dit-on, désigné
Nancy pour capitale.</p>
-<p>Il partit dès qu'il eut une petite troupe, et il arriva encore trop
-tard (22 octobre), trois jours après que René eut repris Nancy.
-Repris, mais non approvisionné, en sorte qu'il y avait à parier
-qu'avant que René trouvât de l'argent, louât des Suisses, formât une
-armée, Nancy serait réduit. Le légat du pape travaillait <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> les
-Suisses pour le duc de Bourgogne et balançait chez eux le crédit du
+<p>Il partit dès qu'il eut une petite troupe, et il arriva encore trop
+tard (22 octobre), trois jours après que René eut repris Nancy.
+Repris, mais non approvisionné, en sorte qu'il y avait à parier
+qu'avant que René trouvât de l'argent, louât des Suisses, formât une
+armée, Nancy serait réduit. Le légat du pape travaillait <span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> les
+Suisses pour le duc de Bourgogne et balançait chez eux le crédit du
roi de France.</p>
-<p>Tout ce que René obtint d'abord, ce fut que les confédérés enverraient
-une ambassade au duc pour savoir ses intentions. Ce n'était pas la
+<p>Tout ce que René obtint d'abord, ce fut que les confédérés enverraient
+une ambassade au duc pour savoir ses intentions. Ce n'était pas la
peine d'envoyer, on savait bien son dernier mot d'avance: rien sans la
Lorraine et le landgraviat d'Alsace.</p>
-<p>Heureusement René avait près des Suisses un puissant intercesseur,
-actif, irrésistible; je parle du roi. Après Morat, les chefs des
-Suisses s'étaient fait envoyer comme ambassadeurs aux
-Plessis-lez-Tours; ces braves y trouvèrent leur défaite; leur bon ami
-le roi, par flatterie, présents<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>, amitié, confiance, les lia de si
-douces chaînes qu'ils firent ce qu'il voulait, lâchèrent leurs
-conquêtes de la Savoie, laissèrent tout pour un peu d'argent. Les
-bandes qui avaient fait cette belle guerre se trouvaient renvoyées à
-l'ennui des montagnes, si elles ne prenaient parti pour René. Le roi
+<p>Heureusement René avait près des Suisses un puissant intercesseur,
+actif, irrésistible; je parle du roi. Après Morat, les chefs des
+Suisses s'étaient fait envoyer comme ambassadeurs aux
+Plessis-lez-Tours; ces braves y trouvèrent leur défaite; leur bon ami
+le roi, par flatterie, présents<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>, amitié, confiance, les lia de si
+douces chaînes qu'ils firent ce qu'il voulait, lâchèrent leurs
+conquêtes de la Savoie, laissèrent tout pour un peu d'argent. Les
+bandes qui avaient fait cette belle guerre se trouvaient renvoyées à
+l'ennui des montagnes, si elles ne prenaient parti pour René. Le roi
offrait, en ce cas, de garantir leur solde. Guerre lointaine, il est
vrai, service de louage; ils allaient commencer leur triste histoire
-de mercenaires. Beaucoup hésitaient encore avant d'entrer dans cette
+de mercenaires. Beaucoup hésitaient encore avant d'entrer dans cette
voie.</p>
-<p>La chose pressait pourtant. Nancy souffrait beaucoup. René courait la
-Suisse, sollicitait, pressait et n'obtenait d'autre réponse sinon
+<p>La chose pressait pourtant. Nancy souffrait beaucoup. René courait la
+Suisse, sollicitait, pressait et n'obtenait d'autre réponse sinon
qu'au printemps, on <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> pourrait bien le secourir. Les doyens des
-métiers, bouchers, tanneurs<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>, gens rudes, mais pleins de c&oelig;ur
-(et grands amis du roi), faisaient honte à leurs villes de ne pas
-aider celui qui les avait si bien aidés à la grande bataille. Ils le
+métiers, bouchers, tanneurs<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>, gens rudes, mais pleins de c&oelig;ur
+(et grands amis du roi), faisaient honte à leurs villes de ne pas
+aider celui qui les avait si bien aidés à la grande bataille. Ils le
montraient dans les rues, ce pauvre jeune prince qui, comme un
-mendiant, errait, pleurait... Un ours apprivoisé, dont il était suivi,
-faisait rire, flattait à sa manière, courtisait l'ours de
+mendiant, errait, pleurait... Un ours apprivoisé, dont il était suivi,
+faisait rire, flattait à sa manière, courtisait l'ours de
Berne<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Go to footnote 349"><span class="smaller">[349]</span></a>... On obtint que du moins, sans engager les cantons, il
-levât quelques hommes. C'était tout obtenir; dès que l'on eût crié
-qu'il y avait à gagner quatre florins par mois, il s'en présenta tant
-qu'on fut obligé de leur donner les bannières de cantons; et il fallut
+levât quelques hommes. C'était tout obtenir; dès que l'on eût crié
+qu'il y avait à gagner quatre florins par mois, il s'en présenta tant
+qu'on fut obligé de leur donner les bannières de cantons; et il fallut
borner le nombre de ceux qui partaient; tous seraient partis.</p>
-<p>La difficulté était de faire cette longue route en plein hiver, avec
-dix mille Allemands, souvent ivres, qui n'obéissaient à personne. Tous
-les embarras qu'eut René<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a>, tout ce qu'il lui fallut de patience,
+<p>La difficulté était de faire cette longue route en plein hiver, avec
+dix mille Allemands, souvent ivres, qui n'obéissaient à personne. Tous
+les embarras qu'eut René<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a>, tout ce qu'il lui fallut de patience,
d'argent, <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> de flatteries, pour les faire avancer, serait long
-à conter. Le duc de Bourgogne croyait, non sans vraisemblance, que
+à conter. Le duc de Bourgogne croyait, non sans vraisemblance, que
Nancy ne pourrait attendre un secours si lent. Les agents qu'il avait
-à Neufchâtel, pour négocier, l'assuraient que les Suisses ne
+à Neufchâtel, pour négocier, l'assuraient que les Suisses ne
partiraient jamais.</p>
-<p>L'hiver, cette année-là, fut terrible, un hiver de Moscou. Le duc
-éprouva (en petit) les désastres de la fameuse retraite. Quatre cents
-hommes gelèrent dans la seule nuit de Noël, beaucoup perdirent les
+<p>L'hiver, cette année-là, fut terrible, un hiver de Moscou. Le duc
+éprouva (en petit) les désastres de la fameuse retraite. Quatre cents
+hommes gelèrent dans la seule nuit de Noël, beaucoup perdirent les
pieds et les mains<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Go to footnote 351"><span class="smaller">[351]</span></a>. Les chevaux crevaient; le peu qui restait
-était malade et languissant. Et cependant comment quitter le siége,
-lorsque d'un jour à l'autre tout pouvait finir, lorsqu'un Gascon
-échappé de la place annonçait <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> que l'on avait mangé tous les
-chevaux, qu'on en était aux chiens et aux chats?</p>
-
-<p>La ville était au duc, s'il en gardait bien les entours, si personne
-n'y pénétrait. Quelques gentilshommes étant parvenus à s'y jeter, il
-entra dans une grande colère et en fit pendre un qu'on avait pris; il
-soutenait (à l'Espagnol)<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a> que «dès qu'un prince a mis son siége
-devant une place, quiconque passe ses lignes est digne de mort.» Ce
-pauvre gentilhomme, tout près de la potence, déclara qu'il avait une
-grande chose à dire au duc, un secret qui touchait sa personne. Le duc
+était malade et languissant. Et cependant comment quitter le siége,
+lorsque d'un jour à l'autre tout pouvait finir, lorsqu'un Gascon
+échappé de la place annonçait <span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> que l'on avait mangé tous les
+chevaux, qu'on en était aux chiens et aux chats?</p>
+
+<p>La ville était au duc, s'il en gardait bien les entours, si personne
+n'y pénétrait. Quelques gentilshommes étant parvenus à s'y jeter, il
+entra dans une grande colère et en fit pendre un qu'on avait pris; il
+soutenait (à l'Espagnol)<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a> que «dès qu'un prince a mis son siége
+devant une place, quiconque passe ses lignes est digne de mort.» Ce
+pauvre gentilhomme, tout près de la potence, déclara qu'il avait une
+grande chose à dire au duc, un secret qui touchait sa personne. Le duc
chargea son factotum Campobasso de savoir ce qu'il voulait; il voulait
-justement lui révéler toutes les trahisons de Campobasso<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>.
-Celui-ci le fit dépêcher.</p>
+justement lui révéler toutes les trahisons de Campobasso<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>.
+Celui-ci le fit dépêcher.</p>
<p>Ce Napolitain, qui ne servait que pour de l'argent, et qui depuis
-longtemps n'était pas payé, cherchait un maître à qui il pût vendre le
-sien. Il s'était offert au duc de Bretagne, dont il prétendait être un
+longtemps n'était pas payé, cherchait un maître à qui il pût vendre le
+sien. Il s'était offert au duc de Bretagne, dont il prétendait être un
peu parent; puis au roi, il se faisait fort de lui tuer le duc de
<span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> Bourgogne<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Go to footnote 354"><span class="smaller">[354]</span></a>; le roi en avertit le duc qui n'en crut rien.
Campobasso enfin, qui autrefois avait servi en Italie les ducs de
-Lorraine, et qui, au défaut d'argent, avait reçu d'eux une place,
-celle de Commerci, laissa le duc et passa au jeune René, sur la
+Lorraine, et qui, au défaut d'argent, avait reçu d'eux une place,
+celle de Commerci, laissa le duc et passa au jeune René, sur la
promesse que Commerci lui serait rendu (1<sup>er</sup> janvier 1477).</p>
-<p>René, avec ce qu'il avait ramassé de Lorrains, de Français, avait près
+<p>René, avec ce qu'il avait ramassé de Lorrains, de Français, avait près
de vingt mille hommes, et il savait par Campobasso que le duc n'en
-avait pas quatre mille en état de combattre. Les Bourguignons entre
-eux décidèrent qu'il fallait l'avertir de ce petit nombre. Personne
-n'osait lui parler. Il était presque toujours enfermé dans sa tente,
-lisant ou faisant semblant de lire. M. de Chimai, qui se dévoua et se
-fit ouvrir, le trouva couché tout vêtu sur un lit et n'en tira qu'une
-parole: «S'il le faut, je combattrai seul.» Le roi de Portugal, qui
-vint le voir, était parti sans obtenir davantage<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Go to footnote 355"><span class="smaller">[355]</span></a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> On lui parlait comme à un vivant, mais il était mort... La
-Comté négociait sans lui, la Flandre gardait sa fille en otage; la
-Hollande, sur le bruit de sa mort qui se répandait, chassa ses
-receveurs (fin décembre<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Go to footnote 356"><span class="smaller">[356]</span></a>)... Le terme fatal était arrivé. Ce qui
-restait de mieux à faire, s'il ne voulait pas aller demander pardon à
-ses sujets, c'était de se faire tuer à l'assaut ou d'essayer si la
-petite bande, très-éprouvée, qui lui restait, ne pourrait passer sur
-le corps à toutes les troupes que René amenait. Il avait de
-l'artillerie et René n'en avait pas (ou fort peu). Il avait peu
-d'hommes, mais c'étaient vraiment les siens, des seigneurs et des
+avait pas quatre mille en état de combattre. Les Bourguignons entre
+eux décidèrent qu'il fallait l'avertir de ce petit nombre. Personne
+n'osait lui parler. Il était presque toujours enfermé dans sa tente,
+lisant ou faisant semblant de lire. M. de Chimai, qui se dévoua et se
+fit ouvrir, le trouva couché tout vêtu sur un lit et n'en tira qu'une
+parole: «S'il le faut, je combattrai seul.» Le roi de Portugal, qui
+vint le voir, était parti sans obtenir davantage<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Go to footnote 355"><span class="smaller">[355]</span></a>.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> On lui parlait comme à un vivant, mais il était mort... La
+Comté négociait sans lui, la Flandre gardait sa fille en otage; la
+Hollande, sur le bruit de sa mort qui se répandait, chassa ses
+receveurs (fin décembre<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Go to footnote 356"><span class="smaller">[356]</span></a>)... Le terme fatal était arrivé. Ce qui
+restait de mieux à faire, s'il ne voulait pas aller demander pardon à
+ses sujets, c'était de se faire tuer à l'assaut ou d'essayer si la
+petite bande, très-éprouvée, qui lui restait, ne pourrait passer sur
+le corps à toutes les troupes que René amenait. Il avait de
+l'artillerie et René n'en avait pas (ou fort peu). Il avait peu
+d'hommes, mais c'étaient vraiment les siens, des seigneurs et des
gentilshommes pleins d'honneur<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Go to footnote 357"><span class="smaller">[357]</span></a>, d'anciens serviteurs,
-très-résignés à périr avec lui<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Go to footnote 358"><span class="smaller">[358]</span></a>.</p>
+très-résignés à périr avec lui<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Go to footnote 358"><span class="smaller">[358]</span></a>.</p>
-<p>Le samedi soir, il tenta un dernier assaut que les affamés de Nancy
-repoussèrent, forts qu'ils étaient d'espoir, et de voir déjà sur les
-tours de Saint-Nicolas <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> les joyeux signaux de la délivrance.
+<p>Le samedi soir, il tenta un dernier assaut que les affamés de Nancy
+repoussèrent, forts qu'ils étaient d'espoir, et de voir déjà sur les
+tours de Saint-Nicolas <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> les joyeux signaux de la délivrance.
Le lendemain, par une grosse neige, le duc quitta son camp en silence
et s'en alla au-devant, comptant fermer la route avec son artillerie.
-Il n'avait pas lui-même beaucoup d'espérance; comme il mettait son
-casque, le cimier tomba de lui-même: «Hoc est signum Dei,» dit-il. Et
+Il n'avait pas lui-même beaucoup d'espérance; comme il mettait son
+casque, le cimier tomba de lui-même: «Hoc est signum Dei,» dit-il. Et
il monta sur son grand cheval noir.</p>
-<p>Les Bourguignons trouvèrent d'abord un ruisseau grossi par les neiges
-fondantes; il fallut y entrer, puis tout gelé se mettre en ligne et
+<p>Les Bourguignons trouvèrent d'abord un ruisseau grossi par les neiges
+fondantes; il fallut y entrer, puis tout gelé se mettre en ligne et
attendre les Suisses. Ceux-ci, gais et garnis de chaude soupe,
-largement arrosée de vin<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Go to footnote 359"><span class="smaller">[359]</span></a>, arrivaient de Saint-Nicolas. Peu avant
-la rencontre, «un Suisse passa prestement une étole,» leur montra une
-hostie, et leur dit que, quoi qu'il arrivât, ils étaient tous sauvés.
-Ces masses étaient tellement nombreuses, épaisses, que tout en faisant
-front aux Bourguignons et les occupant tout entiers, il fut aisé de
-détacher derrière un corps pour tourner leur flanc, comme à Morat, et
+largement arrosée de vin<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Go to footnote 359"><span class="smaller">[359]</span></a>, arrivaient de Saint-Nicolas. Peu avant
+la rencontre, «un Suisse passa prestement une étole,» leur montra une
+hostie, et leur dit que, quoi qu'il arrivât, ils étaient tous sauvés.
+Ces masses étaient tellement nombreuses, épaisses, que tout en faisant
+front aux Bourguignons et les occupant tout entiers, il fut aisé de
+détacher derrière un corps pour tourner leur flanc, comme à Morat, et
pour s'emparer <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> des hauteurs qui les dominaient. Un des
-vainqueurs avoue lui-même que les canons du duc eurent à peine le
-temps de tirer un coup. Se voyant pris en flanc, les piétons lâchèrent
-pied. Il n'y avait pas à songer à les retenir. Ils entendaient là-haut
+vainqueurs avoue lui-même que les canons du duc eurent à peine le
+temps de tirer un coup. Se voyant pris en flanc, les piétons lâchèrent
+pied. Il n'y avait pas à songer à les retenir. Ils entendaient là-haut
le cor mugissant d'Unterwald, l'aigre cornet d'Uri<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>. Leur c&oelig;ur
-en fut glacé: «car, à Morat, l'avoient entendu.»</p>
+en fut glacé: «car, à Morat, l'avoient entendu.»</p>
<p>La cavalerie toute seule, devant cette masse de vingt mille hommes,
-était imperceptible sur la plaine de neige. La neige était glissante,
-les cavaliers tombaient. «En ce moment, dit le témoin qui était à la
-poursuite, nous ne vîmes plus que des chevaux sans maître, toute sorte
-d'effets abandonnés.» La meilleure partie des fuyards alla jusqu'au
-pont de Bussière. Campobasso, qui s'en était douté, avait barré le
+était imperceptible sur la plaine de neige. La neige était glissante,
+les cavaliers tombaient. «En ce moment, dit le témoin qui était à la
+poursuite, nous ne vîmes plus que des chevaux sans maître, toute sorte
+d'effets abandonnés.» La meilleure partie des fuyards alla jusqu'au
+pont de Bussière. Campobasso, qui s'en était douté, avait barré le
pont et les attendait. Toute la chasse rabattait pour lui; ses
camarades qu'il venait de quitter lui passaient par les mains; il les
-reconnaissait et réservait ceux qui pouvaient payer rançon.</p>
+reconnaissait et réservait ceux qui pouvaient payer rançon.</p>
-<p>Ceux de Nancy, qui voyaient tout du haut des murs, furent si éperdus
-de joie qu'ils sortirent sans précaution: il y en eut de tués par
+<p>Ceux de Nancy, qui voyaient tout du haut des murs, furent si éperdus
+de joie qu'ils sortirent sans précaution: il y en eut de tués par
leurs amis les Suisses, qui frappaient sans entendre. Une grande
-partie de la déroute fut entraînée par la pente du terrain au
-confluent de deux ruisseaux<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a>, près d'un étang glacé. La <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span>
-glace, moins épaisse sur ces eaux courantes, ne portait pas les
-cavaliers. Là vint s'achever la triste fortune de la maison de
-Bourgogne. Le duc y trébucha, et il était suivi par des gens que
-Campobasso avait laissé tout exprès<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>. D'autres croient qu'un
-boulanger de Nancy lui porta le premier coup à la tête, qu'un homme
-d'armes, qui était sourd, n'entendit pas que c'était le duc de
-Bourgogne et le tua à coups de pique.</p>
+partie de la déroute fut entraînée par la pente du terrain au
+confluent de deux ruisseaux<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a>, près d'un étang glacé. La <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span>
+glace, moins épaisse sur ces eaux courantes, ne portait pas les
+cavaliers. Là vint s'achever la triste fortune de la maison de
+Bourgogne. Le duc y trébucha, et il était suivi par des gens que
+Campobasso avait laissé tout exprès<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>. D'autres croient qu'un
+boulanger de Nancy lui porta le premier coup à la tête, qu'un homme
+d'armes, qui était sourd, n'entendit pas que c'était le duc de
+Bourgogne et le tua à coups de pique.</p>
<p>Cela eut lieu le dimanche (5 janvier 1477), et le lundi soir on ne
-savait pas encore s'il était mort ou en vie. Le chroniqueur de René
-avoue naïvement que son maître avait grand'peur de le voir revenir. Au
-soir, Campobasso, qui peut-être en savait plus que personne, amena au
+savait pas encore s'il était mort ou en vie. Le chroniqueur de René
+avoue naïvement que son maître avait grand'peur de le voir revenir. Au
+soir, Campobasso, qui peut-être en savait plus que personne, amena au
duc un page romain de la maison Colonna, qui disait avoir vu tomber
-son maître. «Ledict paige bien accompaigné, s'en allirent...
-Commencèrent à chercher tous les morts; estoient tous nuds et
-engellez, à peine les pouvoit-on congnoistre. Le paige, véant de cà et
-de là, bien trouvoit de puissantes gens, et de grands, et de petits,
-blancs comme neige. Tous les retournoit... Hélas! dict-il, voicy mon
-bon seigneur...»</p>
-
-<p>«Quand le duc ouyt que trouvé estoit, bien joyeux en fut, nonobstant
-qu'il eust mieux voulu que en ses pays eust demeuré, et que jamais la
-guerre n'eust contre luy <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> commencé... Et dit: Apportez-le bien
-honnestement. Dedans de beaux linges mis, fut porté en la maison de
-Georges Marquiez<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>, en une chambre derrière. Ledict duc
-honnestement lavé, il estoit blanc comme neige; il estoit petit, fort
-bien membré; sur une table bien enveloppé dedans des blancs draps, ung
+son maître. «Ledict paige bien accompaigné, s'en allirent...
+Commencèrent à chercher tous les morts; estoient tous nuds et
+engellez, à peine les pouvoit-on congnoistre. Le paige, véant de cà et
+de là, bien trouvoit de puissantes gens, et de grands, et de petits,
+blancs comme neige. Tous les retournoit... Hélas! dict-il, voicy mon
+bon seigneur...»</p>
+
+<p>«Quand le duc ouyt que trouvé estoit, bien joyeux en fut, nonobstant
+qu'il eust mieux voulu que en ses pays eust demeuré, et que jamais la
+guerre n'eust contre luy <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> commencé... Et dit: Apportez-le bien
+honnestement. Dedans de beaux linges mis, fut porté en la maison de
+Georges Marquiez<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>, en une chambre derrière. Ledict duc
+honnestement lavé, il estoit blanc comme neige; il estoit petit, fort
+bien membré; sur une table bien enveloppé dedans des blancs draps, ung
oreillie de soye, dessus sa teste une estourgue rouge mis, les mains
-joinctes la croix et l'eau benoiste auprès de luy; qui veoir le
+joinctes la croix et l'eau benoiste auprès de luy; qui veoir le
vouloit, on n'en destournoit nulles personnes: les uns prioient Dieu
-pour luy, et les austres non... Trois jours et trois nuicts, là
-demeure.»</p>
+pour luy, et les austres non... Trois jours et trois nuicts, là
+demeure.»</p>
-<p>Il avait été bien maltraité. Il avait une grande plaie à la tête, une
-blessure qui perçait les cuisses, et encore une au fondement. Il
-n'était pas facile à reconnaître. En dégageant sa tête de la glace, la
-peau s'était enlevée. Les loups et les chiens avaient commencé à
-dévorer l'autre joue. Cependant ses gens, son médecin, son valet de
-chambre et sa lavandière<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Go to footnote 364"><span class="smaller">[364]</span></a>, le reconnurent à sa blessure de
-Montlhéry, aux dents, aux ongles et à quelques signes cachés.</p>
+<p>Il avait été bien maltraité. Il avait une grande plaie à la tête, une
+blessure qui perçait les cuisses, et encore une au fondement. Il
+n'était pas facile à reconnaître. En dégageant sa tête de la glace, la
+peau s'était enlevée. Les loups et les chiens avaient commencé à
+dévorer l'autre joue. Cependant ses gens, son médecin, son valet de
+chambre et sa lavandière<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Go to footnote 364"><span class="smaller">[364]</span></a>, le reconnurent à sa blessure de
+Montlhéry, aux dents, aux ongles et à quelques signes cachés.</p>
<p>Il fut reconnu aussi par Olivier de la Marche et plusieurs autres des
-principaux prisonniers. «Le duc René les mena veoir le duc de
-Bourgogne, entra le premier, et la tête desfula (<i>découvrit</i>)... À
-genoux se mirent: Hélas, dirent, voilà nostres bon maître et
+principaux prisonniers. «Le duc René les mena veoir le duc de
+Bourgogne, entra le premier, et la tête desfula (<i>découvrit</i>)... À
+genoux se mirent: Hélas, dirent, voilà nostres bon maître et
seigneur... Le duc fit crier par toute la ville de Nancy que tous
-<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> chefs d'hostel chascun eussent un cierge en la main, et à
-Saint-Georges fit préparer tout à l'environ des draps noirs, manda les
-trois abbés... et tous les prebstres des deux lieues à l'entour. Trois
-haultes messes chantirent.» René en grand manteau de deuil, avec tous
-ses capitaines de Lorraine et de Suisse, vint lui jeter l'eau bénite,
-«et lui ayant pris la main droite, par-dessous le poêle,» il dit
-bonnement: «Hé dea! beau cousin, vos âmes ait Dieu! Vous nous avez
-fait moult maux et douleurs<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Go to footnote 365"><span class="smaller">[365]</span></a>.»</p>
-
-<p>Il n'était pas facile de persuader au peuple que celui dont on avait
-tant parlé était bien vraiment mort... Il était caché, disait-on, il
-était tenu enfermé; il s'était fait moine; des pélerins l'avaient vu
-en Allemagne, à Rome, à Jérusalem; il devait reparaître tôt ou tard,
-comme le roi Arthur ou Frédéric Barberousse, on était sûr qu'il
-reviendrait. Il se trouvait des marchands qui vendaient à crédit, pour
-être payés au double, alors que reviendrait ce grand duc de
+<span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> chefs d'hostel chascun eussent un cierge en la main, et à
+Saint-Georges fit préparer tout à l'environ des draps noirs, manda les
+trois abbés... et tous les prebstres des deux lieues à l'entour. Trois
+haultes messes chantirent.» René en grand manteau de deuil, avec tous
+ses capitaines de Lorraine et de Suisse, vint lui jeter l'eau bénite,
+«et lui ayant pris la main droite, par-dessous le poêle,» il dit
+bonnement: «Hé dea! beau cousin, vos âmes ait Dieu! Vous nous avez
+fait moult maux et douleurs<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Go to footnote 365"><span class="smaller">[365]</span></a>.»</p>
+
+<p>Il n'était pas facile de persuader au peuple que celui dont on avait
+tant parlé était bien vraiment mort... Il était caché, disait-on, il
+était tenu enfermé; il s'était fait moine; des pélerins l'avaient vu
+en Allemagne, à Rome, à Jérusalem; il devait reparaître tôt ou tard,
+comme le roi Arthur ou Frédéric Barberousse, on était sûr qu'il
+reviendrait. Il se trouvait des marchands qui vendaient à crédit, pour
+être payés au double, alors que reviendrait ce grand duc de
Bourgogne<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Go to footnote 366"><span class="smaller">[366]</span></a>.</p>
<p>On assure que le gentilhomme qui avait eu le malheur de le tuer, sans
-le connaître, ne s'en consola <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> jamais, et qu'il en mourut de
-chagrin. S'il fut ainsi regretté de l'ennemi, combien plus de ses
+le connaître, ne s'en consola <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> jamais, et qu'il en mourut de
+chagrin. S'il fut ainsi regretté de l'ennemi, combien plus de ses
serviteurs, de ceux qui avaient connu sa noble nature avant que le
-vertige lui vînt et le perdît! Lorsque le chapitre de la Toison d'or
-se réunit la première fois à Saint-Sauveur de Bruges, et que les
-chevaliers, réduits à cinq, dans cette grande église, virent sur un
+vertige lui vînt et le perdît! Lorsque le chapitre de la Toison d'or
+se réunit la première fois à Saint-Sauveur de Bruges, et que les
+chevaliers, réduits à cinq, dans cette grande église, virent sur un
coussin de velours noir le collier du duc qui tenait sa place, ils
-fondirent en larmes, lisant sur son écusson, après la liste de ses
-titres ce douloureux mot: «<i>Trespassé</i>.<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Go to footnote 367"><span class="smaller">[367]</span></a>»</p>
+fondirent en larmes, lisant sur son écusson, après la liste de ses
+titres ce douloureux mot: «<i>Trespassé</i>.<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Go to footnote 367"><span class="smaller">[367]</span></a>»</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> CHAPITRE III<br>
-<span class="smaller">CONTINUATION&mdash;RUINE DU TÉMÉRAIRE&mdash;MARIE ET MAXIMILIEN<br>
+<span class="smaller">CONTINUATION&mdash;RUINE DU TÉMÉRAIRE&mdash;MARIE ET MAXIMILIEN<br>
1477</span></h3>
-<p>À l'heure même de la bataille, Angelo Cato (depuis archevêque de
-Vienne) disait une messe devant le roi à Saint-Martin de Tours. En lui
-présentant la paix, il lui dit ces paroles: «Sire, Dieu vous donne la
+<p>À l'heure même de la bataille, Angelo Cato (depuis archevêque de
+Vienne) disait une messe devant le roi à Saint-Martin de Tours. En lui
+présentant la paix, il lui dit ces paroles: «Sire, Dieu vous donne la
paix et le repos; vous les avez, si vous voulez. <i>Consummatum est</i>;
-votre ennemi est mort.» Le roi fut bien surpris, et promit, si la
-chose était vraie, que le treillis de fer qui entourait la châsse
+votre ennemi est mort.» Le roi fut bien surpris, et promit, si la
+chose était vraie, que le treillis de fer qui entourait la châsse
deviendrait un treillis d'argent.</p>
-<p>Le lendemain de bonne heure, il était à peine jour, <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> un de
-ses conseillers favoris qui guettait la nouvelle, vint frapper à la
+<p>Le lendemain de bonne heure, il était à peine jour, <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> un de
+ses conseillers favoris qui guettait la nouvelle, vint frapper à la
porte et la lui fit passer<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Go to footnote 368"><span class="smaller">[368]</span></a>.</p>
-<p>Dans cette grave circonstance, l'intérêt du royaume et le devoir du
-roi étaient très-clairs: c'était de réunir à la France tout ce que le
-défunt avait eu de provinces françaises. Quelque intérêt que pût
+<p>Dans cette grave circonstance, l'intérêt du royaume et le devoir du
+roi étaient très-clairs: c'était de réunir à la France tout ce que le
+défunt avait eu de provinces françaises. Quelque intérêt que pût
inspirer le duc ou sa fille, la France n'en avait pas moins droit de
-détruire l'ingrate maison de Bourgogne, sortie d'elle et toujours
-contre elle, toujours acharnée à tuer sa mère (elle l'avait tuée en
-1420, autant qu'on tue un peuple). Ce droit, il n'était pas besoin de
-l'aller chercher dans le droit féodal ou romain; c'était pour la
+détruire l'ingrate maison de Bourgogne, sortie d'elle et toujours
+contre elle, toujours acharnée à tuer sa mère (elle l'avait tuée en
+1420, autant qu'on tue un peuple). Ce droit, il n'était pas besoin de
+l'aller chercher dans le droit féodal ou romain; c'était pour la
France: le droit d'exister.</p>
-<p>L'idée d'un mariage entre mademoiselle de Bourgogne qui avait vingt
-ans, et le dauphin qui en avait huit<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Go to footnote 369"><span class="smaller">[369]</span></a>, d'un mariage qui eût donné
-à la France un quart de l'Empire d'Allemagne, pouvait être, était un
-rêve agréable, mais il était périlleux de rêver ainsi. Il eût fallu,
+<p>L'idée d'un mariage entre mademoiselle de Bourgogne qui avait vingt
+ans, et le dauphin qui en avait huit<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Go to footnote 369"><span class="smaller">[369]</span></a>, d'un mariage qui eût donné
+à la France un quart de l'Empire d'Allemagne, pouvait être, était un
+rêve agréable, mais il était périlleux de rêver ainsi. Il eût fallu,
sur cet espoir, laisser passer l'occasion, s'abstenir, ne rien faire,
-attendre patiemment que les Bourguignons fussent en état de défense,
+attendre patiemment que les Bourguignons fussent en état de défense,
qu'ils eussent <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> garni leurs places. Alors, ils auraient dit au
-roi ce qu'ils dirent à la fin: «Il nous faut un mari et non pas un
-enfant...» Et la France restait les mains vides, ni Artois, ni
-Bourgogne; elle n'aurait peut-être pas même repris sa barrière du
+roi ce qu'ils dirent à la fin: «Il nous faut un mari et non pas un
+enfant...» Et la France restait les mains vides, ni Artois, ni
+Bourgogne; elle n'aurait peut-être pas même repris sa barrière du
Nord, son indispensable condition d'existence, les villes de Somme et
de Picardie.</p>
-<p>Ajoutez qu'en poursuivant ce rêve, on risquait de rencontrer une
-réalité très-fâcheuse, une guerre d'Angleterre. Édouard IV n'avait été
-éconduit, comme on a vu, que par un traité de mariage entre sa fille
+<p>Ajoutez qu'en poursuivant ce rêve, on risquait de rencontrer une
+réalité très-fâcheuse, une guerre d'Angleterre. Édouard IV n'avait été
+éconduit, comme on a vu, que par un traité de mariage entre sa fille
et le dauphin. Sa reine, qui le gouvernait absolument, qui n'avait
nulle ambition au monde que ce haut mariage, qui faisait appeler
-partout sa fille Madame la dauphine, ne pouvait s'en dédire; elle
-aurait renvoyé son mari plutôt dix fois en France.</p>
+partout sa fille Madame la dauphine, ne pouvait s'en dédire; elle
+aurait renvoyé son mari plutôt dix fois en France.</p>
-<p>Louis XI, comme tous les princes du temps, avait été amoureux pour son
-fils de la grande héritière; il prit des idées plus sérieuses<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Go to footnote 370"><span class="smaller">[370]</span></a> le
-jour où la succession s'ouvrit; il s'attacha au réel, au possible. Il
+<p>Louis XI, comme tous les princes du temps, avait été amoureux pour son
+fils de la grande héritière; il prit des idées plus sérieuses<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Go to footnote 370"><span class="smaller">[370]</span></a> le
+jour où la succession s'ouvrit; il s'attacha au réel, au possible. Il
entra en Picardie et en Bourgogne. Il gorgea les Anglais d'argent<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Go to footnote 371"><span class="smaller">[371]</span></a>
-pour les tenir chez eux, en même temps qu'il leur offrait, en ami, de
-leur faire part. Une chose le servait, la mésintelligence des femmes
-qui gouvernaient des deux côtés; Marguerite d'York, douairière de
-<span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> Bourgogne, voulait mettre ce grand héritage dans la maison
-d'York, en donnant mademoiselle de Bourgogne à un frère qu'elle
-aimait, au frère d'Édouard, au duc de Clarence. La reine d'Angleterre
-voulait bien donner un mari anglais, mais son propre frère à elle,
-lord Rivers, un petit gentilhomme, à la plus riche souveraine du
-monde. La cabale de Rivers réussit à perdre Clarence<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Go to footnote 372"><span class="smaller">[372]</span></a>; ni l'un ni
-l'autre n'épousa.</p>
-
-<p>Louis XI profita de ce désaccord et se garnit les mains. Il ne se
-laissa point égarer par les conseils du Flamand Commines<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Go to footnote 373"><span class="smaller">[373]</span></a> qui
-(comme on croit ce qu'on désire) croyait au mariage de Flandre. Il
-suivit son intérêt, celui du royaume. Il fit ce qui était raisonnable
+pour les tenir chez eux, en même temps qu'il leur offrait, en ami, de
+leur faire part. Une chose le servait, la mésintelligence des femmes
+qui gouvernaient des deux côtés; Marguerite d'York, douairière de
+<span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> Bourgogne, voulait mettre ce grand héritage dans la maison
+d'York, en donnant mademoiselle de Bourgogne à un frère qu'elle
+aimait, au frère d'Édouard, au duc de Clarence. La reine d'Angleterre
+voulait bien donner un mari anglais, mais son propre frère à elle,
+lord Rivers, un petit gentilhomme, à la plus riche souveraine du
+monde. La cabale de Rivers réussit à perdre Clarence<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Go to footnote 372"><span class="smaller">[372]</span></a>; ni l'un ni
+l'autre n'épousa.</p>
+
+<p>Louis XI profita de ce désaccord et se garnit les mains. Il ne se
+laissa point égarer par les conseils du Flamand Commines<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Go to footnote 373"><span class="smaller">[373]</span></a> qui
+(comme on croit ce qu'on désire) croyait au mariage de Flandre. Il
+suivit son intérêt, celui du royaume. Il fit ce qui était raisonnable
et politique; les moyens seulement ne furent point politiques.</p>
-<p>Il agit de façon à mettre tout le monde contre lui; sa mauvaise
-nature, maligne et perfide, gâta ce qu'il faisait de plus juste, et la
+<p>Il agit de façon à mettre tout le monde contre lui; sa mauvaise
+nature, maligne et perfide, gâta ce qu'il faisait de plus juste, et la
question se trouva obscurcie. On ne voulut plus voir en tout cela
-qu'une âme cruelle, longtemps contenue, et qui se venge à la fin de sa
-peur... Qui se venge sur un enfant qu'il semblait devoir protéger, en
+qu'une âme cruelle, longtemps contenue, et qui se venge à la fin de sa
+peur... Qui se venge sur un enfant qu'il semblait devoir protéger, en
bonne chevalerie. La compassion fut grande pour l'orpheline; la nature
-fit taire la raison. On eut pitié de la jeune fille, et l'on n'eut
-plus pitié de <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> la vieille France, battue cinquante ans par sa
+fit taire la raison. On eut pitié de la jeune fille, et l'on n'eut
+plus pitié de <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> la vieille France, battue cinquante ans par sa
fille, la parricide maison de Bourgogne.</p>
-<p>Louis XI, ayant le sentiment de son intérêt, de sa cupidité, bien plus
+<p>Louis XI, ayant le sentiment de son intérêt, de sa cupidité, bien plus
que de son droit, fit valoir dans chaque province qu'il envahissait un
-droit différent<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Go to footnote 374"><span class="smaller">[374]</span></a>, à Abbeville le <i>retour</i> stipulé en 1444, à Arras
-la <i>confiscation</i>. Dans les Bourgognes, il se présenta hypocritement
+droit différent<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Go to footnote 374"><span class="smaller">[374]</span></a>, à Abbeville le <i>retour</i> stipulé en 1444, à Arras
+la <i>confiscation</i>. Dans les Bourgognes, il se présenta hypocritement
comme ayant la <i>garde noble</i> de Mademoiselle, et voulant lui garder
-son bien. Ruse grossière, qu'elle fait ressortir aisément dans une
-lettre (écrite en son nom): «Il n'est besoin que ceux qui d'un côté
-m'ôtent mon bien se donnent pour le garder de l'autre.»</p>
-
-<p>Ce n'est pas tout. Il mit la main sur des provinces étrangères au
-royaume, pays d'Empire, comme la Comté et le Hainaut. La Flandre même,
-si opposée à la France de langue et de m&oelig;urs, la Flandre que ses
-seigneurs naturels gouvernaient à grand'peine, il eût voulu l'avoir.
-C'est-à-dire que ce qui eût été difficile par le mariage, il le
+son bien. Ruse grossière, qu'elle fait ressortir aisément dans une
+lettre (écrite en son nom): «Il n'est besoin que ceux qui d'un côté
+m'ôtent mon bien se donnent pour le garder de l'autre.»</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. Il mit la main sur des provinces étrangères au
+royaume, pays d'Empire, comme la Comté et le Hainaut. La Flandre même,
+si opposée à la France de langue et de m&oelig;urs, la Flandre que ses
+seigneurs naturels gouvernaient à grand'peine, il eût voulu l'avoir.
+C'est-à-dire que ce qui eût été difficile par le mariage, il le
tentait sans mariage. Les meilleures vues se troublent dans le vertige
-du désir.</p>
+du désir.</p>
-<p>Mais voyons-le à l'&oelig;uvre.</p>
+<p>Mais voyons-le à l'&oelig;uvre.</p>
-<p>Il avait dans les Flandres une belle matière pour brouiller. Le duc
-vivait encore qu'elles ne payaient plus, n'obéissaient plus; tout
-haletait de révolution. <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> Au service funèbre, premier signe,
-personne aux églises, comme si le mort était excommunié.</p>
+<p>Il avait dans les Flandres une belle matière pour brouiller. Le duc
+vivait encore qu'elles ne payaient plus, n'obéissaient plus; tout
+haletait de révolution. <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> Au service funèbre, premier signe,
+personne aux églises, comme si le mort était excommunié.</p>
-<p>Mademoiselle était à Gand, au centre de l'orage. Et il n'y avait pas à
-tenter de la tirer de là. Ce peuple l'aimait trop, la gardait, il
-l'avait refusée à son père. Le petit conseil qu'elle avait autour
-d'elle n'avait pas la moindre autorité, étant tout d'étrangers, une
-Anglaise, sa belle-mère, un parent allemand, le sire de Ravenstein,
-frère du duc de Clèves, des Français enfin, Hugonet et Humbercourt;
+<p>Mademoiselle était à Gand, au centre de l'orage. Et il n'y avait pas à
+tenter de la tirer de là. Ce peuple l'aimait trop, la gardait, il
+l'avait refusée à son père. Le petit conseil qu'elle avait autour
+d'elle n'avait pas la moindre autorité, étant tout d'étrangers, une
+Anglaise, sa belle-mère, un parent allemand, le sire de Ravenstein,
+frère du duc de Clèves, des Français enfin, Hugonet et Humbercourt;
cela faisait trois nations, trois intrigues, trois mariages en vue;
tous suspects et avec raison.</p>
<p>Ils crurent calmer le peuple en lui donnant ce qu'il reprenait sans le
-demander, ses vieilles libertés (20 janvier). La première liberté
-était de se juger soi-même, et le premier usage qu'en firent les
-Gantais ce fut de juger leurs magistrats, les grosses têtes de la
-bourgeoisie, qui, dans la dernière crise (1469), avaient sauvé la
+demander, ses vieilles libertés (20 janvier). La première liberté
+était de se juger soi-même, et le premier usage qu'en firent les
+Gantais ce fut de juger leurs magistrats, les grosses têtes de la
+bourgeoisie, qui, dans la dernière crise (1469), avaient sauvé la
ville en l'humiliant et l'asservissant; depuis, ces bourgeois
-occupaient les charges, tantôt cédant au duc et tantôt résistant; ce
-sont ces trop fidèles serviteurs qu'il injuria du nom que leur donnait
-le peuple: <i>Mangeurs de bonnes villes</i>. Maltraités du prince et du
-peuple, enviés d'autant plus qu'ils étaient peuple eux-mêmes (l'un
-était corroyeur<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Go to footnote 375"><span class="smaller">[375]</span></a>), peut-être ils gardaient les mains nettes, mais
-ils laissaient voler, étant trop <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> petits, trop faibles, pour
-repousser les grands qui faisaient à la ville l'honneur de puiser dans
-ses coffres. Ils furent arrêtés comme bourgeois et justiciables des
-échevins; l'un d'eux, qui n'était pas bourgeois, fut renvoyé; il y
-avait encore quelque modération dans ces commencements.</p>
-
-<p>Au 3 février, se réunirent à Gand les états de Flandre et de Brabant,
-d'Artois, de Hainaut et de Namur. Ils ne marchandèrent pas comme à
-l'ordinaire, ils furent généreux; ils votèrent cent mille hommes! mais
-c'étaient les provinces qui devaient les lever, le souverain n'avait
-rien à y voir. Pour cette armée sur papier, on leur donna des
-priviléges de papier, tout aussi sérieux; ils pouvaient désormais se
-convoquer eux-mêmes, nulle guerre sans leur consentement, etc.</p>
-
-<p>La défense, si difficile avec de tels moyens, dépendait surtout de
-deux hommes, qui eux-mêmes avaient grand besoin d'être défendus,
-objets de la haine publique et restés là pour expier les fautes du feu
+occupaient les charges, tantôt cédant au duc et tantôt résistant; ce
+sont ces trop fidèles serviteurs qu'il injuria du nom que leur donnait
+le peuple: <i>Mangeurs de bonnes villes</i>. Maltraités du prince et du
+peuple, enviés d'autant plus qu'ils étaient peuple eux-mêmes (l'un
+était corroyeur<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Go to footnote 375"><span class="smaller">[375]</span></a>), peut-être ils gardaient les mains nettes, mais
+ils laissaient voler, étant trop <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> petits, trop faibles, pour
+repousser les grands qui faisaient à la ville l'honneur de puiser dans
+ses coffres. Ils furent arrêtés comme bourgeois et justiciables des
+échevins; l'un d'eux, qui n'était pas bourgeois, fut renvoyé; il y
+avait encore quelque modération dans ces commencements.</p>
+
+<p>Au 3 février, se réunirent à Gand les états de Flandre et de Brabant,
+d'Artois, de Hainaut et de Namur. Ils ne marchandèrent pas comme à
+l'ordinaire, ils furent généreux; ils votèrent cent mille hommes! mais
+c'étaient les provinces qui devaient les lever, le souverain n'avait
+rien à y voir. Pour cette armée sur papier, on leur donna des
+priviléges de papier, tout aussi sérieux; ils pouvaient désormais se
+convoquer eux-mêmes, nulle guerre sans leur consentement, etc.</p>
+
+<p>La défense, si difficile avec de tels moyens, dépendait surtout de
+deux hommes, qui eux-mêmes avaient grand besoin d'être défendus,
+objets de la haine publique et restés là pour expier les fautes du feu
duc. Je parle du chancelier Hugonet et du sire d'Humbercourt. Ils
-n'avaient pour ressource que deux choses médiocrement rassurantes, une
-armée par écrit, et la modération de Louis XI. C'étaient d'honnêtes
-gens, mais détestés, et partant ne pouvant rien faire. Leur maître les
-avait perdus d'avance en leur déléguant ses deux tyrannies, celle de
-Flandre<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Go to footnote 376"><span class="smaller">[376]</span></a> et celle de Liége. Hugonet <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> paya pour l'une,
-Humbercourt pour l'autre. Le jour où l'on sut à Liége la mort du
-duc<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Go to footnote 377"><span class="smaller">[377]</span></a>, le Sanglier des Ardennes partit à la poursuite
-d'Humbercourt, et il mena son évêque à Gand pour cette bonne &oelig;uvre;
-le comte de Saint-Pol y était déjà pour venger son père; tout le monde
-était d'accord; seulement les Gantais, amis de la légalité, ne
+n'avaient pour ressource que deux choses médiocrement rassurantes, une
+armée par écrit, et la modération de Louis XI. C'étaient d'honnêtes
+gens, mais détestés, et partant ne pouvant rien faire. Leur maître les
+avait perdus d'avance en leur déléguant ses deux tyrannies, celle de
+Flandre<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Go to footnote 376"><span class="smaller">[376]</span></a> et celle de Liége. Hugonet <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> paya pour l'une,
+Humbercourt pour l'autre. Le jour où l'on sut à Liége la mort du
+duc<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Go to footnote 377"><span class="smaller">[377]</span></a>, le Sanglier des Ardennes partit à la poursuite
+d'Humbercourt, et il mena son évêque à Gand pour cette bonne &oelig;uvre;
+le comte de Saint-Pol y était déjà pour venger son père; tout le monde
+était d'accord; seulement les Gantais, amis de la légalité, ne
voulaient tuer que juridiquement.</p>
-<p>Humbercourt et Hugonet, laissant tout cela derrière eux, et leur perte
-certaine, vinrent, comme ambassadeurs, trouver le roi à Péronne et
-demander un sursis. Il les reçut à merveille, supposant qu'ils
-venaient se vendre. Il tenait là le grand marché des consciences,
+<p>Humbercourt et Hugonet, laissant tout cela derrière eux, et leur perte
+certaine, vinrent, comme ambassadeurs, trouver le roi à Péronne et
+demander un sursis. Il les reçut à merveille, supposant qu'ils
+venaient se vendre. Il tenait là le grand marché des consciences,
achetait des hommes, marchandait des villes. Ses serviteurs
-commerçaient en détail; tel demandait à certaines villes ce qu'elles
-lui donneraient, si, par son grand crédit, il obtenait que le roi
-voulût bien les prendre.</p>
-
-<p>On vit dans ces marchés des choses inattendues, mais très-propres à
-faire connaître ce que c'était que la chevalerie de l'époque. Il y
-avait deux seigneurs sur qui le duc eût cru pouvoir compter,
-Crèvec&oelig;ur en Picardie, en Bourgogne le prince d'Orange. Celui-ci,
-dépouillé par Louis XI de sa principauté, avait été employé <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span>
-par le duc à des choses de grande confiance, posté à l'avant-garde de
-ses prochaines conquêtes, aux affaires d'Italie et de Provence.
-Crèvec&oelig;ur, cadet du seigneur de ce nom, était chargé de garder le
-point le plus vulnérable qu'il y eût dans les États de la maison de
-Bourgogne, celui par où ils touchaient à la fois la France et
-l'Angleterre (l'Angleterre de Calais). Il était gouverneur de Picardie
-et des villes de la Somme, sénéchal du Ponthieu, capitaine de
-Boulogne; je ne parle pas de la Toison d'or et de bien d'autres grâces
-accumulées sur lui. Il y avait faveur, mais il y avait mérite,
-beaucoup de sens et de courage, d'honnêteté même, tant qu'il n'y eut
-pas décidément d'intérêt contraire. Le changement était difficile,
-délicat pour lui plus que pour tout autre. Sa mère avait élevé
-Mademoiselle, qui perdît la sienne à huit ans, et lui avait servi de
-mère, en sorte que sa maîtresse et souveraine était un peu sa s&oelig;ur.
-«Elle lui confirma ses offices, lui donna la capitainerie d'Hesdin, et
-le retint et constitua son chevalier d'honneur.» Il fit serment... Un
-homme ainsi lié, et jusque-là très-haut dans l'estime publique, eut
+commerçaient en détail; tel demandait à certaines villes ce qu'elles
+lui donneraient, si, par son grand crédit, il obtenait que le roi
+voulût bien les prendre.</p>
+
+<p>On vit dans ces marchés des choses inattendues, mais très-propres à
+faire connaître ce que c'était que la chevalerie de l'époque. Il y
+avait deux seigneurs sur qui le duc eût cru pouvoir compter,
+Crèvec&oelig;ur en Picardie, en Bourgogne le prince d'Orange. Celui-ci,
+dépouillé par Louis XI de sa principauté, avait été employé <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span>
+par le duc à des choses de grande confiance, posté à l'avant-garde de
+ses prochaines conquêtes, aux affaires d'Italie et de Provence.
+Crèvec&oelig;ur, cadet du seigneur de ce nom, était chargé de garder le
+point le plus vulnérable qu'il y eût dans les États de la maison de
+Bourgogne, celui par où ils touchaient à la fois la France et
+l'Angleterre (l'Angleterre de Calais). Il était gouverneur de Picardie
+et des villes de la Somme, sénéchal du Ponthieu, capitaine de
+Boulogne; je ne parle pas de la Toison d'or et de bien d'autres grâces
+accumulées sur lui. Il y avait faveur, mais il y avait mérite,
+beaucoup de sens et de courage, d'honnêteté même, tant qu'il n'y eut
+pas décidément d'intérêt contraire. Le changement était difficile,
+délicat pour lui plus que pour tout autre. Sa mère avait élevé
+Mademoiselle, qui perdît la sienne à huit ans, et lui avait servi de
+mère, en sorte que sa maîtresse et souveraine était un peu sa s&oelig;ur.
+«Elle lui confirma ses offices, lui donna la capitainerie d'Hesdin, et
+le retint et constitua son chevalier d'honneur.» Il fit serment... Un
+homme ainsi lié, et jusque-là très-haut dans l'estime publique, eut
besoin apparemment d'un grand effort pour oublier du jour au
-lendemain, ouvrir ses places au roi, et s'employer à faire ouvrir les
+lendemain, ouvrir ses places au roi, et s'employer à faire ouvrir les
autres.</p>
-<p>Ce que le roi voulait de lui, ce qu'il désirait le plus, l'objet de
-toutes ses concupiscences, c'était Arras. Cette ville, outre sa
-grandeur et son importance, était deux fois barrière, et contre
-Calais, et contre la Flandre. Les Flamands, qui faisaient bon marché
-de toute autre province française, tenaient fort à celle-ci, y
-mettaient leur orgueil, disant que c'était l'ancien patrimoine de
-<span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> leur comte. Leur cri de combat était: <i>Arras! Arras<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Go to footnote 378"><span class="smaller">[378]</span></a>!</i></p>
+<p>Ce que le roi voulait de lui, ce qu'il désirait le plus, l'objet de
+toutes ses concupiscences, c'était Arras. Cette ville, outre sa
+grandeur et son importance, était deux fois barrière, et contre
+Calais, et contre la Flandre. Les Flamands, qui faisaient bon marché
+de toute autre province française, tenaient fort à celle-ci, y
+mettaient leur orgueil, disant que c'était l'ancien patrimoine de
+<span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> leur comte. Leur cri de combat était: <i>Arras! Arras<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Go to footnote 378"><span class="smaller">[378]</span></a>!</i></p>
-<p>Livrer cette importante ville, enragée bourguignonne (parce qu'elle
+<p>Livrer cette importante ville, enragée bourguignonne (parce qu'elle
payait peu et faisait ce qu'elle voulait), la mettre sous la griffe du
-roi, malgré ses cris, c'était hasarder un grand éclat et qui pouvait
-rendre le nom de Crèvec&oelig;ur tristement célèbre. Il eût voulu pouvoir
-dire qu'il s'était cru autorisé à le faire; il lui fallait au moins
-quelque mot équivoque. Le chancelier Hugonet venait à point, avec son
+roi, malgré ses cris, c'était hasarder un grand éclat et qui pouvait
+rendre le nom de Crèvec&oelig;ur tristement célèbre. Il eût voulu pouvoir
+dire qu'il s'était cru autorisé à le faire; il lui fallait au moins
+quelque mot équivoque. Le chancelier Hugonet venait à point, avec son
sceau et ses pleins pouvoirs.</p>
<p>Hugonet et Humbercourt apportaient au roi des paroles: offre de
l'hommage et de l'appel au Parlement, restitution des provinces
-cédées. Mais ces provinces, sans qu'on les lui rendît, il les prenait
+cédées. Mais ces provinces, sans qu'on les lui rendît, il les prenait
ou il allait les prendre, et d'autres encore; il recevait nouvelle que
-la Comté se donnait à lui (19 février). Tout ce qu'il voulait des
-ambassadeurs, c'était un petit mot qui ouvrirait Arras.</p>
+la Comté se donnait à lui (19 février). Tout ce qu'il voulait des
+ambassadeurs, c'était un petit mot qui ouvrirait Arras.</p>
-<p>Et pourquoi se serait-on défié de lui? n'était-il pas le bon parent de
+<p>Et pourquoi se serait-on défié de lui? n'était-il pas le bon parent de
Mademoiselle, son parrain? Il en avait la <i>garde noble</i>, par la
-coutume de France; donc il devait lui garder ses États... Seulement il
-fallait bien réunir ce qui revenait à la couronne... Il y avait un
-moyen de rendre tout facile, c'était le mariage. Alors, bien loin de
-prendre, il eût donné du sien!</p>
-
-<p>Quant à Arras, ce n'était pas la <i>ville</i> qu'il demandait, elle était
-au comte d'Artois; il ne voulait que la <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> <i>cité</i>, le vieux
-quartier de l'évêque, qui n'avait plus de murs, mais «qui a toujours
-relevé du roi.» Encore, cette <i>cité</i>, il la laissait dans les bonnes
-et loyales mains de M. de Crèvec&oelig;ur.</p>
-
-<p>Il était pressant et il était tendre<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Go to footnote 379"><span class="smaller">[379]</span></a>; il demandait à Hugonet et
+coutume de France; donc il devait lui garder ses États... Seulement il
+fallait bien réunir ce qui revenait à la couronne... Il y avait un
+moyen de rendre tout facile, c'était le mariage. Alors, bien loin de
+prendre, il eût donné du sien!</p>
+
+<p>Quant à Arras, ce n'était pas la <i>ville</i> qu'il demandait, elle était
+au comte d'Artois; il ne voulait que la <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> <i>cité</i>, le vieux
+quartier de l'évêque, qui n'avait plus de murs, mais «qui a toujours
+relevé du roi.» Encore, cette <i>cité</i>, il la laissait dans les bonnes
+et loyales mains de M. de Crèvec&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il était pressant et il était tendre<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Go to footnote 379"><span class="smaller">[379]</span></a>; il demandait à Hugonet et
au sire d'Humbercourt pourquoi ils ne voulaient pas rester avec lui?
-Cependant ils étaient Français. Nés en Picardie, en Bourgogne, ils
+Cependant ils étaient Français. Nés en Picardie, en Bourgogne, ils
avaient des terres chez lui, il le leur rappelait... Tout cela ne
-laissa pas d'influer à la longue; ils réfléchirent que, puisqu'il
-voulait absolument cette <i>cité</i>, et qu'il était en force pour la
-prendre, il valait autant lui faire plaisir. Crèvec&oelig;ur reçut
-l'autorisation de tenir pour le roi la <i>cité</i> d'Arras, et le
-chancelier ajouta pour se tranquilliser: «Sauf les réserves de droit.»
-Avec ou sans réserve, le roi y entra le 4 mars.</p>
+laissa pas d'influer à la longue; ils réfléchirent que, puisqu'il
+voulait absolument cette <i>cité</i>, et qu'il était en force pour la
+prendre, il valait autant lui faire plaisir. Crèvec&oelig;ur reçut
+l'autorisation de tenir pour le roi la <i>cité</i> d'Arras, et le
+chancelier ajouta pour se tranquilliser: «Sauf les réserves de droit.»
+Avec ou sans réserve, le roi y entra le 4 mars.</p>
<p>On peut croire que l'orage de Gand, qui allait grondant d'heure en
-heure, ne fut point apaisé par une telle nouvelle. Depuis un mois ou
+heure, ne fut point apaisé par une telle nouvelle. Depuis un mois ou
plus que les Gantais avaient mis en prison leurs magistrats, on les
-comblait de priviléges, de parchemins de toute sorte, sans pouvoir
-leur donner le change. Le 11 février, privilége général de Flandre; le
-15, on met à néant le traité de Gavre, qui dépouillait Gand de ses
-droits; le 16, on lui rend expressément les mêmes droits, spécialement
+comblait de priviléges, de parchemins de toute sorte, sans pouvoir
+leur donner le change. Le 11 février, privilége général de Flandre; le
+15, on met à néant le traité de Gavre, qui dépouillait Gand de ses
+droits; le 16, on lui rend expressément les mêmes droits, spécialement
sa juridiction souveraine sur les villes voisines; le 18, on
-renouvelle le magistrat, selon la forme des libertés <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span>
-anciennes<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380" title="Go to footnote 380"><span class="smaller">[380]</span></a>... Tout cela en vain, les Gantais n'en étaient pas
-mieux disposés à relâcher leurs prisonniers. La nouvelle d'Arras
-aggrava terriblement les choses. Voilà tout le peuple dans la rue, en
+renouvelle le magistrat, selon la forme des libertés <span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span>
+anciennes<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380" title="Go to footnote 380"><span class="smaller">[380]</span></a>... Tout cela en vain, les Gantais n'en étaient pas
+mieux disposés à relâcher leurs prisonniers. La nouvelle d'Arras
+aggrava terriblement les choses. Voilà tout le peuple dans la rue, en
armes, sur les places. Il veut justice... Le 13 mars, on lui donne une
-tête, une le 14, une le 15; puis deux jours sans exécution, mais pour
-dédommager la foule trois exécutions le 18.</p>
+tête, une le 14, une le 15; puis deux jours sans exécution, mais pour
+dédommager la foule trois exécutions le 18.</p>
-<p>Cependant, le roi avançait. Nouvelle ambassade au nom des états; dans
+<p>Cependant, le roi avançait. Nouvelle ambassade au nom des états; dans
celle-ci les bourgeois dominaient. Ils dirent bonnement au roi qu'il
-aurait bien tort de dépouiller Mademoiselle: «Elle n'a nulle malice,
-nous pouvons en répondre, puisque nous l'avons vue jurer qu'elle était
-décidée à se conduire en tout par le conseil des états.»</p>
-
-<p>«Vous êtes mal informés, dit le roi, de ce que veut votre maîtresse.
-Il est sûr qu'elle entend se conduire <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> par les avis de
-certaines gens qui ne désirent point la paix.» Cela les troubla fort;
-en hommes peu accoutumés à traiter de si grandes affaires, ils
-s'échauffent, ils répliquent qu'ils sont bien sûrs de ce qu'ils
-disent, qu'ils montreront leurs instructions au besoin. «Oui, mais on
+aurait bien tort de dépouiller Mademoiselle: «Elle n'a nulle malice,
+nous pouvons en répondre, puisque nous l'avons vue jurer qu'elle était
+décidée à se conduire en tout par le conseil des états.»</p>
+
+<p>«Vous êtes mal informés, dit le roi, de ce que veut votre maîtresse.
+Il est sûr qu'elle entend se conduire <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> par les avis de
+certaines gens qui ne désirent point la paix.» Cela les troubla fort;
+en hommes peu accoutumés à traiter de si grandes affaires, ils
+s'échauffent, ils répliquent qu'ils sont bien sûrs de ce qu'ils
+disent, qu'ils montreront leurs instructions au besoin. «Oui, mais on
pourrait vous montrer telle lettre et de telle main qu'il vous
-faudrait bien croire...» Et comme ils disaient encore qu'ils étaient
-sûrs du contraire, le roi leur montra et leur donna une lettre
-qu'Hugonet et Humbercourt lui avaient apportée; dans cette lettre, de
-trois écritures (celles de Mademoiselle, de la douairière et du frère
-du duc de Clèves), elle disait au roi qu'elle ne conduirait ses
+faudrait bien croire...» Et comme ils disaient encore qu'ils étaient
+sûrs du contraire, le roi leur montra et leur donna une lettre
+qu'Hugonet et Humbercourt lui avaient apportée; dans cette lettre, de
+trois écritures (celles de Mademoiselle, de la douairière et du frère
+du duc de Clèves), elle disait au roi qu'elle ne conduirait ses
affaires que par ces deux personnes, et par les deux qu'elle envoyait;
elle le priait de ne rien dire aux autres.</p>
-<p>Les députés mortifiés, irrités, revinrent en hâte à Gand. Mademoiselle
-les reçut en solennelle audience, «en son siége», sa belle-mère,
-l'évêque de Liége, tous serviteurs étant autour d'elle. Les députés
-racontent que le roi leur a assuré qu'elle n'a point l'intention de
-gouverner par le conseil des états, il prétend avoir en main une
-lettre qui en fait foi... Là, elle les arrête, tout émue, dit que cela
-est faux, qu'on ne pourrait produire une telle lettre... «La voici,»
-dit rudement le pensionnaire de Gand, maître Godevaert; il tire la
+<p>Les députés mortifiés, irrités, revinrent en hâte à Gand. Mademoiselle
+les reçut en solennelle audience, «en son siége», sa belle-mère,
+l'évêque de Liége, tous serviteurs étant autour d'elle. Les députés
+racontent que le roi leur a assuré qu'elle n'a point l'intention de
+gouverner par le conseil des états, il prétend avoir en main une
+lettre qui en fait foi... Là, elle les arrête, tout émue, dit que cela
+est faux, qu'on ne pourrait produire une telle lettre... «La voici,»
+dit rudement le pensionnaire de Gand, maître Godevaert; il tire la
lettre, la montre... Elle eut grande honte et ne savait plus que dire.</p>
-<p>Hugonet et Humbercourt, qui étaient présents, allèrent se cacher dans
-un couvent où on les prit le soir (19 mars). Le roi les avait perdus,
-mais avec eux il pouvait être bien sûr d'avoir perdu tout mariage
-français, <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> toute alliance. Il avait cru sans doute les dompter
-seulement, vaincre leur probité par la peur, les forcer à se donner à
-lui, eux et leur maîtresse... Le contraire arriva. Il se trouva avoir
-détruit ce qu'il y avait de Français près de Mademoiselle, avoir
-travaillé pour le mariage anglais ou allemand. La douairière,
-Marguerite d'York et le duc de Clèves, avaient besogne faite; le roi
-de France les avait débarrassés des conseillers français.</p>
-
-<p>Mademoiselle, qui était Française aussi, et qui aurait épousé
-volontiers un Français (pourvu qu'il eût plus de huit ans), fut seule
-émue de cet événement et s'intéressa aux deux malheureux. Le malheur
-était pour elle aussi; à eux la mort, mais à elle la honte; avoir été
-prise ainsi devant tout le monde, et trouvée menteuse, c'était une
-grande confusion pour une jeune demoiselle, qui régnait déjà. Qui
-désormais croirait à sa parole! Ils avaient été arrêtés au nom des
-états, mais arrêtés par les Gantais, qui prirent l'affaire en main,
-les gardèrent, les jugèrent. Le 27 mars, le bruit courut qu'on voulait
-les faire évader; bruit semé par leurs ennemis pour hâter le procès?
-ou peut-être en effet Mademoiselle avait trouvé quelqu'un d'assez
-hardi pour tenter la chose?... Ce qui est sûr, c'est qu'à ce bruit le
+<p>Hugonet et Humbercourt, qui étaient présents, allèrent se cacher dans
+un couvent où on les prit le soir (19 mars). Le roi les avait perdus,
+mais avec eux il pouvait être bien sûr d'avoir perdu tout mariage
+français, <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> toute alliance. Il avait cru sans doute les dompter
+seulement, vaincre leur probité par la peur, les forcer à se donner à
+lui, eux et leur maîtresse... Le contraire arriva. Il se trouva avoir
+détruit ce qu'il y avait de Français près de Mademoiselle, avoir
+travaillé pour le mariage anglais ou allemand. La douairière,
+Marguerite d'York et le duc de Clèves, avaient besogne faite; le roi
+de France les avait débarrassés des conseillers français.</p>
+
+<p>Mademoiselle, qui était Française aussi, et qui aurait épousé
+volontiers un Français (pourvu qu'il eût plus de huit ans), fut seule
+émue de cet événement et s'intéressa aux deux malheureux. Le malheur
+était pour elle aussi; à eux la mort, mais à elle la honte; avoir été
+prise ainsi devant tout le monde, et trouvée menteuse, c'était une
+grande confusion pour une jeune demoiselle, qui régnait déjà. Qui
+désormais croirait à sa parole! Ils avaient été arrêtés au nom des
+états, mais arrêtés par les Gantais, qui prirent l'affaire en main,
+les gardèrent, les jugèrent. Le 27 mars, le bruit courut qu'on voulait
+les faire évader; bruit semé par leurs ennemis pour hâter le procès?
+ou peut-être en effet Mademoiselle avait trouvé quelqu'un d'assez
+hardi pour tenter la chose?... Ce qui est sûr, c'est qu'à ce bruit le
peuple prit les armes, se constitua en permanence, selon son ancien
-droit<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381" title="Go to footnote 381"><span class="smaller">[381]</span></a>, sur le marché de Vendredi, <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> resta là nuit et jour,
-y campa jusqu'à ce qu'il les eût vus mourir.</p>
+droit<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381" title="Go to footnote 381"><span class="smaller">[381]</span></a>, sur le marché de Vendredi, <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> resta là nuit et jour,
+y campa jusqu'à ce qu'il les eût vus mourir.</p>
-<p>Il eût été inutile, et dangereux peut-être, de les réclamer comme
+<p>Il eût été inutile, et dangereux peut-être, de les réclamer comme
officiers du feu duc, au nom des gens du Grand Conseil; des juges si
-suspects auraient bien pu se faire juger eux-mêmes. Mademoiselle, le
+suspects auraient bien pu se faire juger eux-mêmes. Mademoiselle, le
28, nomma une commission, mais quoiqu'elle y eut mis trente Gantais
-sur trente-six commissaires, la ville décida que la ville jugerait; le
-grief principal était la violation, de ses priviléges, elle n'en
-voulait remettre le jugement à personne. Tout ce que Mademoiselle
-obtint, ce fut d'envoyer huit nobles qui siégeraient avec les échevins
-et doyens. Cela ne servait guère; elle le sentit, et elle fit, en
-vraie fille de Charles le Hardi, une démarche qui honore sa mémoire,
-elle alla elle-même (31 mars 1477).</p>
+sur trente-six commissaires, la ville décida que la ville jugerait; le
+grief principal était la violation, de ses priviléges, elle n'en
+voulait remettre le jugement à personne. Tout ce que Mademoiselle
+obtint, ce fut d'envoyer huit nobles qui siégeraient avec les échevins
+et doyens. Cela ne servait guère; elle le sentit, et elle fit, en
+vraie fille de Charles le Hardi, une démarche qui honore sa mémoire,
+elle alla elle-même (31 mars 1477).</p>
<p>Pauvre demoiselle, dit ici le conseiller de Louis XI (dont la vieille
-âme politique s'est pourtant émue), pauvre, non pour avoir perdu tant
-de villes qui, une fois dans la main du roi, ne pouvaient être
-recouvrées jamais, mais bien plus pour se trouver elle-même dans les
-mains de ce peuple... Une fille qui n'avait guère vu la foule que du
-balcon doré, qui jamais n'était sortie qu'environnée d'une cavalcade
+âme politique s'est pourtant émue), pauvre, non pour avoir perdu tant
+de villes qui, une fois dans la main du roi, ne pouvaient être
+recouvrées jamais, mais bien plus pour se trouver elle-même dans les
+mains de ce peuple... Une fille qui n'avait guère vu la foule que du
+balcon doré, qui jamais n'était sortie qu'environnée d'une cavalcade
de dames et de chevaliers, prit sur elle de descendre, et, sans sa
-belle-mère, elle franchit le seuil paternel... Dans le plus humble
-habit, en deuil, sur la tête le petit bonnet flamand, elle se jeta
-dans la foule... Il n'était pas mémoire, il est vrai, que les Flamands
-eussent jamais touché à leur seigneur; la lettre du serment féodal
-réservait justement ce point. Ici pourtant, une chose pouvait la
-faire trembler, toute dame de Flandre qu'elle était, <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> c'est
-qu'elle était complice, et prouvée telle, de ceux qu'on voulait faire
+belle-mère, elle franchit le seuil paternel... Dans le plus humble
+habit, en deuil, sur la tête le petit bonnet flamand, elle se jeta
+dans la foule... Il n'était pas mémoire, il est vrai, que les Flamands
+eussent jamais touché à leur seigneur; la lettre du serment féodal
+réservait justement ce point. Ici pourtant, une chose pouvait la
+faire trembler, toute dame de Flandre qu'elle était, <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> c'est
+qu'elle était complice, et prouvée telle, de ceux qu'on voulait faire
mourir.</p>
-<p>Elle perça jusqu'à l'hôtel de ville, et là elle trouva les juges
-qu'elle venait prier, peu rassurés eux-mêmes. Le doyen des métiers lui
+<p>Elle perça jusqu'à l'hôtel de ville, et là elle trouva les juges
+qu'elle venait prier, peu rassurés eux-mêmes. Le doyen des métiers lui
montra cette foule, ces masses noires qui remplissaient la rue, et lui
-dit: «Il faut contenter le peuple.»</p>
+dit: «Il faut contenter le peuple.»</p>
-<p>Elle ne perdit pas courage encore, elle eut recours au peuple même.
-Les larmes aux yeux, échevelée, elle s'en alla au marché du Vendredi;
+<p>Elle ne perdit pas courage encore, elle eut recours au peuple même.
+Les larmes aux yeux, échevelée, elle s'en alla au marché du Vendredi;
elle s'adressait aux uns, aux autres, elle pleurait, priait les mains
-jointes<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Go to footnote 382"><span class="smaller">[382]</span></a>... Leur émotion fut grande de voir leur dame en cet état,
-et si abandonnée, si jeune, parmi les armes et tant de rudes gens.
-Beaucoup crièrent: «Qu'il en soit fait à son plaisir, ils ne mourront
-pas.» Et les autres: «Ils mourront.» Ils en vinrent à se disputer, à
-se mettre en lignes opposées et piques contre piques... Mais tous ceux
-qui étaient loin, qui ne voyaient point Mademoiselle, voulaient la
-mort, et c'était le grand nombre.</p>
-
-<p>On ne risqua pas de voir la scène se renouveler. Les choses furent
-précipitées. On se hâta de mettre les prisonniers à la torture, sans
-toutefois tirer d'eux plus qu'on ne savait. Ils avaient livré la cité
-d'Arras, <i>mais autorisés</i>. Ils avaient reçu de l'argent dans une
-affaire, <i>non pour rendre la justice, mais en présent, après l'avoir
-rendue</i>. Ils avaient violé les priviléges de <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> la ville, <i>ceux
-auxquels la ville avait renoncé, après sa défaite de Gavre et sa
-soumission de 1469</i>. Renonciation forcée, illégale, selon les Gantais,
-ces droits étaient imprescriptibles, <i>tout homme</i> qui touchait aux
-droits de Gand devait mourir. Ni Hugonet, ni Humbercourt, n'était
-bourgeois de la ville, et ne pouvait être jugé comme bourgeois; on les
+jointes<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Go to footnote 382"><span class="smaller">[382]</span></a>... Leur émotion fut grande de voir leur dame en cet état,
+et si abandonnée, si jeune, parmi les armes et tant de rudes gens.
+Beaucoup crièrent: «Qu'il en soit fait à son plaisir, ils ne mourront
+pas.» Et les autres: «Ils mourront.» Ils en vinrent à se disputer, à
+se mettre en lignes opposées et piques contre piques... Mais tous ceux
+qui étaient loin, qui ne voyaient point Mademoiselle, voulaient la
+mort, et c'était le grand nombre.</p>
+
+<p>On ne risqua pas de voir la scène se renouveler. Les choses furent
+précipitées. On se hâta de mettre les prisonniers à la torture, sans
+toutefois tirer d'eux plus qu'on ne savait. Ils avaient livré la cité
+d'Arras, <i>mais autorisés</i>. Ils avaient reçu de l'argent dans une
+affaire, <i>non pour rendre la justice, mais en présent, après l'avoir
+rendue</i>. Ils avaient violé les priviléges de <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> la ville, <i>ceux
+auxquels la ville avait renoncé, après sa défaite de Gavre et sa
+soumission de 1469</i>. Renonciation forcée, illégale, selon les Gantais,
+ces droits étaient imprescriptibles, <i>tout homme</i> qui touchait aux
+droits de Gand devait mourir. Ni Hugonet, ni Humbercourt, n'était
+bourgeois de la ville, et ne pouvait être jugé comme bourgeois; on les
tua comme ennemis.</p>
-<p>Hugonet essaya de faire valoir certain privilége de cléricature.
-Humbercourt se réclama de l'ordre de la Toison, qui prétendait juger
+<p>Hugonet essaya de faire valoir certain privilége de cléricature.
+Humbercourt se réclama de l'ordre de la Toison, qui prétendait juger
ses membres. On dit aussi qu'il en appela au Parlement de Paris<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Go to footnote 383"><span class="smaller">[383]</span></a>,
-que les Flamands avaient eux-mêmes semblé reconnaître en abolissant
-celui de Malines, et dans leur ambassade au roi. Tout était déjà fort
-changé. Le crime des accusés, c'était de continuer la domination
-française; l'appel au Parlement de Paris n'était pas propre à faire
-pardonner ce crime. Nulle voie d'appel, au reste, n'était ouverte; en
-Flandre, l'exécution suivait la sentence.</p>
+que les Flamands avaient eux-mêmes semblé reconnaître en abolissant
+celui de Malines, et dans leur ambassade au roi. Tout était déjà fort
+changé. Le crime des accusés, c'était de continuer la domination
+française; l'appel au Parlement de Paris n'était pas propre à faire
+pardonner ce crime. Nulle voie d'appel, au reste, n'était ouverte; en
+Flandre, l'exécution suivait la sentence.</p>
<p>Le peuple campait sur la place depuis huit jours, ne travaillait pas
-et ne gagnait rien; il commençait à se lasser. Les juges firent vite,
-autant qu'ils purent; tout fut expédié le 3 avril; c'était le jeudi
-saint, le jour de charité et de compassion, où Jésus lui-même lave les
-pieds des pauvres. La sentence n'en fut pas moins portée. Avant
-qu'elle fût exécutée, la loi voulait que l'on <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> communiquât au
-souverain les aveux des condamnés. Tous les juges allèrent donc
-trouver la comtesse de Flandre. Comme elle réclamait encore, on lui
-dit durement: «Madame, vous avez juré de faire droit, non-seulement
-sur les pauvres, mais aussi sur les riches.»</p>
-
-<p>Menés dans une charrette, ils ne pouvaient se tenir sur leurs jambes
-disloquées par la torture, Humbercourt surtout. On le fit asseoir, et
-sur un siége à dos, pour faire honneur à son rang<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Go to footnote 384"><span class="smaller">[384]</span></a> et à sa Toison
-d'or; on avait eu aussi l'attention de lui tendre l'échafaud de noir.
+et ne gagnait rien; il commençait à se lasser. Les juges firent vite,
+autant qu'ils purent; tout fut expédié le 3 avril; c'était le jeudi
+saint, le jour de charité et de compassion, où Jésus lui-même lave les
+pieds des pauvres. La sentence n'en fut pas moins portée. Avant
+qu'elle fût exécutée, la loi voulait que l'on <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> communiquât au
+souverain les aveux des condamnés. Tous les juges allèrent donc
+trouver la comtesse de Flandre. Comme elle réclamait encore, on lui
+dit durement: «Madame, vous avez juré de faire droit, non-seulement
+sur les pauvres, mais aussi sur les riches.»</p>
+
+<p>Menés dans une charrette, ils ne pouvaient se tenir sur leurs jambes
+disloquées par la torture, Humbercourt surtout. On le fit asseoir, et
+sur un siége à dos, pour faire honneur à son rang<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Go to footnote 384"><span class="smaller">[384]</span></a> et à sa Toison
+d'or; on avait eu aussi l'attention de lui tendre l'échafaud de noir.
Cet homme, si sage et si calme, s'anima, s'indigna et parla avec
-violence; il fut décapité, assis sur cette chaise. Cent hommes, vêtus
-de noir, emmenèrent le corps dans une litière (le chancelier n'en eut
-que cinquante). On le conduisit jusqu'à Arras, où il fut honorablement
-enterré dans la cathédrale.</p>
-
-<p>Le lendemain de l'exécution, jour du vendredi saint, Mademoiselle,
-malgré ses larmes et son dépit, fut obligée de laisser entrer chez
-elle les mêmes gens qui avaient jugé, et de signer ce qu'ils lui
-présentèrent. C'étaient des lettres écrites en son nom où elle disait
-qu'en révérence du saint jour et de la Passion, elle avait pitié des
+violence; il fut décapité, assis sur cette chaise. Cent hommes, vêtus
+de noir, emmenèrent le corps dans une litière (le chancelier n'en eut
+que cinquante). On le conduisit jusqu'à Arras, où il fut honorablement
+enterré dans la cathédrale.</p>
+
+<p>Le lendemain de l'exécution, jour du vendredi saint, Mademoiselle,
+malgré ses larmes et son dépit, fut obligée de laisser entrer chez
+elle les mêmes gens qui avaient jugé, et de signer ce qu'ils lui
+présentèrent. C'étaient des lettres écrites en son nom où elle disait
+qu'en révérence du saint jour et de la Passion, elle avait pitié des
pauvres gens de Gand, et leur remettait ce qu'ils auraient pu faire
-contre sa seigneurie, qu'au reste <i>elle avait consenti</i> à tout. Elle
-ne pouvait refuser de signer, étant entre leurs mains et toute seule
-dans son hôtel; on lui avait ôté sa belle-mère et son parent. Pour
+contre sa seigneurie, qu'au reste <i>elle avait consenti</i> à tout. Elle
+ne pouvait refuser de signer, étant entre leurs mains et toute seule
+dans son hôtel; on lui avait ôté sa belle-mère et son parent. Pour
parents et famille, n'avait-elle pas la bonne <span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> ville de Gand?
Les Gantais entendaient avoir bien soin d'elle et la bien marier.</p>
-<p>Le mari seulement était difficile à trouver; on ne le voulait ni
-Français, ni Anglais, ni Allemand. Mademoiselle avait désormais en
-horreur le roi et son dauphin; le roi l'avait trahie, livré ses
-serviteurs; ceux de Clèves n'avaient rien empêché, et peut-être
-aidèrent-ils. Sa belle-mère n'était plus là pour lui faire accepter
-Clarence, que d'ailleurs le roi Édouard ne voulait pas donner<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Go to footnote 385"><span class="smaller">[385]</span></a>. Au
-fond, elle ne pouvait se soucier ni d'un Français de huit ans, ni d'un
-Anglais de quarante environ, ivrogne et mal famé. Pour boire<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Go to footnote 386"><span class="smaller">[386]</span></a>,
-l'Allemand n'eût pas cédé, ni sous d'autres rapports; il est resté
-célèbre par ses soixante bâtards. Tous ces prétendants écartés, les
-Flamands avisèrent de prendre un brave au moins, un homme qui pût les
-défendre, et ils pensèrent à ce brigand d'Adolphe de Gueldre, qui
-était tenu, comme parricide, dans les prisons de Courtrai.</p>
+<p>Le mari seulement était difficile à trouver; on ne le voulait ni
+Français, ni Anglais, ni Allemand. Mademoiselle avait désormais en
+horreur le roi et son dauphin; le roi l'avait trahie, livré ses
+serviteurs; ceux de Clèves n'avaient rien empêché, et peut-être
+aidèrent-ils. Sa belle-mère n'était plus là pour lui faire accepter
+Clarence, que d'ailleurs le roi Édouard ne voulait pas donner<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Go to footnote 385"><span class="smaller">[385]</span></a>. Au
+fond, elle ne pouvait se soucier ni d'un Français de huit ans, ni d'un
+Anglais de quarante environ, ivrogne et mal famé. Pour boire<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Go to footnote 386"><span class="smaller">[386]</span></a>,
+l'Allemand n'eût pas cédé, ni sous d'autres rapports; il est resté
+célèbre par ses soixante bâtards. Tous ces prétendants écartés, les
+Flamands avisèrent de prendre un brave au moins, un homme qui pût les
+défendre, et ils pensèrent à ce brigand d'Adolphe de Gueldre, qui
+était tenu, comme parricide, dans les prisons de Courtrai.</p>
<p>Mademoiselle avait peur d'un tel mari, encore plus que des autres.
-Elle confiait sa peur aux seules personnes qu'elle eût près d'elle,
+Elle confiait sa peur aux seules personnes qu'elle eût près d'elle,
deux bonnes dames qui la consolaient, la caressaient, l'espionnaient.
-L'une, de la maison de Luxembourg, écrivait tout à Louis XI; l'autre,
-madame de Commines, une Flamande bien avisée, travaillait pour
-l'Autriche; la douairière aussi, <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> de loin, pour exclure le
-Français. De trois ou quatre princes à qui le duc avait donné des
-espérances, des promesses même de sa fille, le fils de l'empereur
-était le plus avenant. On disait, on écrivait à Mademoiselle que
-c'était un blond jeune Allemand<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Go to footnote 387"><span class="smaller">[387]</span></a>, de belle mine et de belle
-taille, svelte, adroit, un hardi chasseur du Tyrol. Il était plus
-jeune qu'elle, n'ayant que dix-huit ans; c'était prendre un bien jeune
-défenseur, et l'Empire n'aimait pas assez son père pour l'aider
-beaucoup. Il ne savait pas le français, ni elle l'allemand; il était
+L'une, de la maison de Luxembourg, écrivait tout à Louis XI; l'autre,
+madame de Commines, une Flamande bien avisée, travaillait pour
+l'Autriche; la douairière aussi, <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> de loin, pour exclure le
+Français. De trois ou quatre princes à qui le duc avait donné des
+espérances, des promesses même de sa fille, le fils de l'empereur
+était le plus avenant. On disait, on écrivait à Mademoiselle que
+c'était un blond jeune Allemand<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Go to footnote 387"><span class="smaller">[387]</span></a>, de belle mine et de belle
+taille, svelte, adroit, un hardi chasseur du Tyrol. Il était plus
+jeune qu'elle, n'ayant que dix-huit ans; c'était prendre un bien jeune
+défenseur, et l'Empire n'aimait pas assez son père pour l'aider
+beaucoup. Il ne savait pas le français, ni elle l'allemand; il était
parfaitement ignorant des affaires et des m&oelig;urs du pays, bien peu
-propre à ménager un tel peuple<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Go to footnote 388"><span class="smaller">[388]</span></a>. Du reste, n'apportant ni terres
+propre à ménager un tel peuple<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Go to footnote 388"><span class="smaller">[388]</span></a>. Du reste, n'apportant ni terres
ni argent; ses ennemis croyaient lui nuire en l'appelant <i>prince sans
-terre</i>; et très-probablement il plut encore par là à la riche
-héritière qui trouvait plus doux de donner.</p>
-
-<p>Madame de Commines fut assez habile pour dresser sa jeune maîtresse à
-tromper jusqu'au dernier jour. Le duc de Clèves, venu en personne et
-tout exprès à <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> Gand, comptait fermer la porte aux ambassadeurs
-de l'empereur; ils étaient déjà à Bruxelles, et il leur fit dire d'y
-rester. La douairière au contraire leur écrivit de n'en tenir compte
-et de passer outre. Le duc de Clèves, fort contrarié, ne put empêcher
-qu'on ne les reçut; on lui fit croire que Mademoiselle les écouterait
-seulement et dirait: «Soyez les bien venus;» puisque la chose serait
-mise en conseil; elle l'en assura, il se reposa là-dessus.</p>
-
-<p>Les ambassadeurs, ayant présenté en audience publique et solennelle
-leurs lettres de créance, exposèrent que le mariage avait été conclu
+terre</i>; et très-probablement il plut encore par là à la riche
+héritière qui trouvait plus doux de donner.</p>
+
+<p>Madame de Commines fut assez habile pour dresser sa jeune maîtresse à
+tromper jusqu'au dernier jour. Le duc de Clèves, venu en personne et
+tout exprès à <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> Gand, comptait fermer la porte aux ambassadeurs
+de l'empereur; ils étaient déjà à Bruxelles, et il leur fit dire d'y
+rester. La douairière au contraire leur écrivit de n'en tenir compte
+et de passer outre. Le duc de Clèves, fort contrarié, ne put empêcher
+qu'on ne les reçut; on lui fit croire que Mademoiselle les écouterait
+seulement et dirait: «Soyez les bien venus;» puisque la chose serait
+mise en conseil; elle l'en assura, il se reposa là-dessus.</p>
+
+<p>Les ambassadeurs, ayant présenté en audience publique et solennelle
+leurs lettres de créance, exposèrent que le mariage avait été conclu
entre l'empereur et le feu duc, du consentement de Mademoiselle, comme
-il apparaissait par une lettre écrite de sa main, qu'ils montrèrent;
-ils représentèrent de plus un diamant qui aurait été «envoyé en signe
-de mariage.» Ils la requirent, de la part de leur maître, qu'il lui
-plût accomplir la promesse de son père, et la sommèrent de déclarer si
-elle avait écrit cette lettre, oui ou non. À ces paroles, sans
-demander conseil, Mademoiselle de Bourgogne répondit froidement: «J'ai
-écrit ces lettres par la volonté et le commandement de mon seigneur et
-père, ainsi que donné le diamant; j'en avoue le contenu<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389" title="Go to footnote 389"><span class="smaller">[389]</span></a>.»</p>
-
-<p>Le mariage fut conclu et publié le 27 avril 1477. Ce <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> jour
-même, la ville de Gand donna aux ambassadeurs de l'Empire un banquet,
+il apparaissait par une lettre écrite de sa main, qu'ils montrèrent;
+ils représentèrent de plus un diamant qui aurait été «envoyé en signe
+de mariage.» Ils la requirent, de la part de leur maître, qu'il lui
+plût accomplir la promesse de son père, et la sommèrent de déclarer si
+elle avait écrit cette lettre, oui ou non. À ces paroles, sans
+demander conseil, Mademoiselle de Bourgogne répondit froidement: «J'ai
+écrit ces lettres par la volonté et le commandement de mon seigneur et
+père, ainsi que donné le diamant; j'en avoue le contenu<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389" title="Go to footnote 389"><span class="smaller">[389]</span></a>.»</p>
+
+<p>Le mariage fut conclu et publié le 27 avril 1477. Ce <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> jour
+même, la ville de Gand donna aux ambassadeurs de l'Empire un banquet,
et Mademoiselle y vint<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390" title="Go to footnote 390"><span class="smaller">[390]</span></a>. Beaucoup croyaient que le duc de Gueldre
-défendrait mieux la Flandre que ce jeune Allemand. Mais le peuple,
-selon toute apparence, était las et abattu, comme après les grands
-coups; il y avait à peine vingt-quatre jours qu'Humbercourt était
+défendrait mieux la Flandre que ce jeune Allemand. Mais le peuple,
+selon toute apparence, était las et abattu, comme après les grands
+coups; il y avait à peine vingt-quatre jours qu'Humbercourt était
mort.</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> CHAPITRE IV<br>
-<span class="smaller">OBSTACLES&mdash;DÉFIANCES&mdash;PROCÈS DU DUC DE NEMOURS<br>
+<span class="smaller">OBSTACLES&mdash;DÉFIANCES&mdash;PROCÈS DU DUC DE NEMOURS<br>
1477-1479</span></h3>
-<p>Le roi était entré dans ses conquêtes de Bourgogne de grand c&oelig;ur et
-de grand espoir, avec un élan de jeune homme. Toute sa vie, maltraité
-par le sort, comme dauphin, comme roi, humilié à Montlhéry, à Péronne,
-à Pecquigny, «autant et plus que roy depuis mille ans», il se voyait
-un matin tout à coup relevé, et la fortune forcée de rendre hommage à
+<p>Le roi était entré dans ses conquêtes de Bourgogne de grand c&oelig;ur et
+de grand espoir, avec un élan de jeune homme. Toute sa vie, maltraité
+par le sort, comme dauphin, comme roi, humilié à Montlhéry, à Péronne,
+à Pecquigny, «autant et plus que roy depuis mille ans», il se voyait
+un matin tout à coup relevé, et la fortune forcée de rendre hommage à
ses calculs. Dans l'abattement universel des forts et des violents,
l'homme de ruse restait le seul fort. Les autres avaient vieilli, et
-il se trouvait jeune de leur vieillesse. Il écrivait à Dammartin (en
-riant, mais c'était sa pensée): <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> «Nous autres jeunes<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Go to footnote 391"><span class="smaller">[391]</span></a>...»
-Et il agissait comme tel, ne doutant plus de rien, dépassant les
-tranchées, s'avançant jusqu'aux murs des villes qu'il assiégeait; deux
-fois il fut reconnu, visé, manqué; la seconde même un peu touché;
-Tannegui Duchâtel, sur qui il s'appuyait, paya pour lui et fut tué.</p>
-
-<p>Il avait de grandes idées; il ne voulait pas seulement conquérir, mais
-fonder. La pensée de saint Charlemagne lui revenait souvent; dès les
-premières années de son règne, il croyait l'imiter en visitant sans
-cesse les provinces et connaissant tout par lui-même. Il n'eût pas
-mieux demandé, pour lui ressembler encore, d'avoir, outre la France,
-une bonne partie de l'Allemagne. Il ordonna qu'on descendît la statue
-de Charlemagne des piliers du Palais, et qu'on l'établît, avec celle
-de saint Louis, au bout de la grand'salle, près la
+il se trouvait jeune de leur vieillesse. Il écrivait à Dammartin (en
+riant, mais c'était sa pensée): <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> «Nous autres jeunes<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Go to footnote 391"><span class="smaller">[391]</span></a>...»
+Et il agissait comme tel, ne doutant plus de rien, dépassant les
+tranchées, s'avançant jusqu'aux murs des villes qu'il assiégeait; deux
+fois il fut reconnu, visé, manqué; la seconde même un peu touché;
+Tannegui Duchâtel, sur qui il s'appuyait, paya pour lui et fut tué.</p>
+
+<p>Il avait de grandes idées; il ne voulait pas seulement conquérir, mais
+fonder. La pensée de saint Charlemagne lui revenait souvent; dès les
+premières années de son règne, il croyait l'imiter en visitant sans
+cesse les provinces et connaissant tout par lui-même. Il n'eût pas
+mieux demandé, pour lui ressembler encore, d'avoir, outre la France,
+une bonne partie de l'Allemagne. Il ordonna qu'on descendît la statue
+de Charlemagne des piliers du Palais, et qu'on l'établît, avec celle
+de saint Louis, au bout de la grand'salle, près la
Sainte-Chapelle<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392" title="Go to footnote 392"><span class="smaller">[392]</span></a>.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> C'était une belle chose, et pour le présent et pour l'avenir,
-d'avoir non-seulement repris Péronne et Abbeville, mais, par Arras et
-Boulogne, d'avoir serré les Anglais dans Calais. Boulogne, ce
-vis-à-vis des dunes, qui regarde l'Angleterre et l'envahit jadis,
-Boulogne (dit Chastellain, avec un sentiment profond des intérêts du
-temps) «le plus précieux anglet de la chrestienté», c'était la chose
-au monde que Louis XI une fois prise eût le moins rendue. On sait que
-Notre Dame de Boulogne était un lieu de pèlerinage, comblé
-d'offrandes, de drapeaux et d'armes consacrés, d'<i>ex-voto</i> mémorables
+<p><span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> C'était une belle chose, et pour le présent et pour l'avenir,
+d'avoir non-seulement repris Péronne et Abbeville, mais, par Arras et
+Boulogne, d'avoir serré les Anglais dans Calais. Boulogne, ce
+vis-à-vis des dunes, qui regarde l'Angleterre et l'envahit jadis,
+Boulogne (dit Chastellain, avec un sentiment profond des intérêts du
+temps) «le plus précieux anglet de la chrestienté», c'était la chose
+au monde que Louis XI une fois prise eût le moins rendue. On sait que
+Notre Dame de Boulogne était un lieu de pèlerinage, comblé
+d'offrandes, de drapeaux et d'armes consacrés, d'<i>ex-voto</i> mémorables
qu'on pendait aux murs, aux autels. Le roi imagina de faire une
-offrande de la ville elle-même, de la mettre dans la main de la
-Vierge. Il déclara qu'il dédommagerait la maison d'Auvergne qui y
-avait droit, mais que Boulogne n'appartiendrait jamais qu'à Notre-Dame
-de Boulogne. Il l'en nomma comtesse, puis la reçut d'elle, comme son
-homme lige. Rien ne manqua à la cérémonie; desceint, déchaux, sans
-éperons, l'église étant suffisamment garnie de témoins, prêtres et
-peuple, il fit hommage à Notre-Dame, lui remit pour vasselage un gros
+offrande de la ville elle-même, de la mettre dans la main de la
+Vierge. Il déclara qu'il dédommagerait la maison d'Auvergne qui y
+avait droit, mais que Boulogne n'appartiendrait jamais qu'à Notre-Dame
+de Boulogne. Il l'en nomma comtesse, puis la reçut d'elle, comme son
+homme lige. Rien ne manqua à la cérémonie; desceint, déchaux, sans
+éperons, l'église étant suffisamment garnie de témoins, prêtres et
+peuple, il fit hommage à Notre-Dame, lui remit pour vasselage un gros
c&oelig;ur d'or, et lui jura de bien garder sa ville<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393" title="Go to footnote 393"><span class="smaller">[393]</span></a>.</p>
-<p>Pour Arras, il crut l'assurer par les priviléges et faveurs qu'il lui
-accorda. Toutes les anciennes franchises confirmées, l'exemption du
-logement de gens de guerre, la noblesse donnée aux bourgeois, la
-faculté <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> de posséder des fiefs sans charge de ban ni
-d'arrière-ban, remise de ce qui est dû sur les impôts, enfin (pour
-charmer les petits) le vin à bon marché par réduction de la gabelle.
-Une marque de haute confiance, ce fut de donner «une seigneurie en
-Parlement» à un notable bourgeois d'Arras, maître Oudart, au moment où
+<p>Pour Arras, il crut l'assurer par les priviléges et faveurs qu'il lui
+accorda. Toutes les anciennes franchises confirmées, l'exemption du
+logement de gens de guerre, la noblesse donnée aux bourgeois, la
+faculté <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> de posséder des fiefs sans charge de ban ni
+d'arrière-ban, remise de ce qui est dû sur les impôts, enfin (pour
+charmer les petits) le vin à bon marché par réduction de la gabelle.
+Une marque de haute confiance, ce fut de donner «une seigneurie en
+Parlement» à un notable bourgeois d'Arras, maître Oudart, au moment où
ce Parlement jugeait un prince du sang, le duc de Nemours.</p>
-<p>Le violent désir qu'avait le roi, non-seulement de prendre, mais de
-garder, lui avait fait faire dès le commencement de la guerre une
-remarquable ordonnance pour protéger l'habitant contre le soldat; les
-dattes que celui-ci laisserait dans son logement devaient être payées
-par le roi même. Il garantit l'exécution de l'ordonnance par le
-serment le plus fort qu'il eût prêté jamais. «Si je contreviens à
-ceci, je prie la benoîte croix, ici présente, de me punir de mort dans
-le bout de l'an.»</p>
-
-<p>Il n'eût pas fait un tel serment si sa volonté n'eût été sincère. Mais
-elle servait peu avec des généraux pillards comme la Trémouille, du
+<p>Le violent désir qu'avait le roi, non-seulement de prendre, mais de
+garder, lui avait fait faire dès le commencement de la guerre une
+remarquable ordonnance pour protéger l'habitant contre le soldat; les
+dattes que celui-ci laisserait dans son logement devaient être payées
+par le roi même. Il garantit l'exécution de l'ordonnance par le
+serment le plus fort qu'il eût prêté jamais. «Si je contreviens à
+ceci, je prie la benoîte croix, ici présente, de me punir de mort dans
+le bout de l'an.»</p>
+
+<p>Il n'eût pas fait un tel serment si sa volonté n'eût été sincère. Mais
+elle servait peu avec des généraux pillards comme la Trémouille, du
Lude, etc.; d'autre part, avec des milices comme les francs-archers,
-payés bien peu et n'ayant guère que le butin. Ces pilleries affreuses
-mirent contre lui, en fort peu de temps, la comté de Bourgogne et une
-grande partie du duché; l'Artois même lui échappait, s'il n'y eût été
+payés bien peu et n'ayant guère que le butin. Ces pilleries affreuses
+mirent contre lui, en fort peu de temps, la comté de Bourgogne et une
+grande partie du duché; l'Artois même lui échappait, s'il n'y eût été
en personne.</p>
<p>Ce qui lui fit perdre encore bien des choses, ce fut sa crainte de
-perdre, sa défiance; il ne croyait plus à personne, et pour cela
-justement on le trahissait. Il lui était, il est vrai, difficile de
-se remettre aveuglément <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> au prince d'Orange, qui avait changé
-tant de fois<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394" title="Go to footnote 394"><span class="smaller">[394]</span></a>; il subordonna le prince à la Trémouille, et le
-prince le quitta (28 mars). En Artois, on lui désignait tel et tel
-comme partisans de Mademoiselle et travaillant pour la rétablir; il
-s'en débarrassait, la terreur gagnait, ceux qui se croyaient menacés
-se hâtaient d'autant plus d'agir contre lui.</p>
-
-<p>Sa défiance naturelle se trouvait fort augmentée par le sinistre jour
-que les révélations du duc de Nemours venaient de jeter tout à coup
-sur ses amis et serviteurs. Il découvrit avec terreur que,
+perdre, sa défiance; il ne croyait plus à personne, et pour cela
+justement on le trahissait. Il lui était, il est vrai, difficile de
+se remettre aveuglément <span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> au prince d'Orange, qui avait changé
+tant de fois<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394" title="Go to footnote 394"><span class="smaller">[394]</span></a>; il subordonna le prince à la Trémouille, et le
+prince le quitta (28 mars). En Artois, on lui désignait tel et tel
+comme partisans de Mademoiselle et travaillant pour la rétablir; il
+s'en débarrassait, la terreur gagnait, ceux qui se croyaient menacés
+se hâtaient d'autant plus d'agir contre lui.</p>
+
+<p>Sa défiance naturelle se trouvait fort augmentée par le sinistre jour
+que les révélations du duc de Nemours venaient de jeter tout à coup
+sur ses amis et serviteurs. Il découvrit avec terreur que,
non-seulement le duc de Bourgogne avait connaissance de tous les
-projets de Saint-Pol pour le mettre en charte privée, mais que
-Dammartin même, son vieux général, celui qu'il croyait le plus sûr,
-avait tout su, et s'était arrangé pour profiter si la chose arrivait.</p>
+projets de Saint-Pol pour le mettre en charte privée, mais que
+Dammartin même, son vieux général, celui qu'il croyait le plus sûr,
+avait tout su, et s'était arrangé pour profiter si la chose arrivait.</p>
<p>Au commencement de janvier, le roi apprit l'assassinat du duc de
-Milan, tué en plein midi à Saint-Ambroise, et presque en même temps la
-mort du duc de Bourgogne, assassiné, selon toute apparence, par les
+Milan, tué en plein midi à Saint-Ambroise, et presque en même temps la
+mort du duc de Bourgogne, assassiné, selon toute apparence, par les
gens de Campobasso. Ces deux nouvelles coup sur coup le firent songer,
-et dès lors il n'eut aucun repos d'esprit. L'assassinat des Médicis,
-un an après, n'était pas propre à le rassurer. Il se savait haï, tout
+et dès lors il n'eut aucun repos d'esprit. L'assassinat des Médicis,
+un an après, n'était pas propre à le rassurer. Il se savait haï, tout
autant que ces morts, et il n'avait nul moyen de se garder mieux. La
-lettre touchante que le pauvre Nemours lui écrivit le 31 janvier «de
-sa cage de la bastille,» pour demander la vie, trouva cet homme cruel
+lettre touchante que le pauvre Nemours lui écrivit le 31 janvier «de
+sa cage de la bastille,» pour demander la vie, trouva cet homme cruel
plus cruel <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> que jamais, au moment sauvage d'une haine
-effarouchée de peur.</p>
+effarouchée de peur.</p>
-<p>Il avait peur de la mort, du jugement et d'aller compter là-bas; peur
+<p>Il avait peur de la mort, du jugement et d'aller compter là-bas; peur
aussi de la vie. Beaucoup de ses ennemis n'auraient pas voulu le tuer,
-mais seulement l'avoir, le tenir à montrer en cage et pour jouet,
-comme ce misérable frère de duc de Bretagne, qu'on nourrissait, qu'on
-affamait à volonté, et que les passants virent des mois entiers hurler
-à ses barreaux... Louis XI ne s'y méprenait pas; il s'était vu à la
-cour de Péronne, et il savait par lui-même combien bas rampe le renard
-au piége, et quelles vengeances il roule en rampant. Le duc de Nemours
-n'ayant pu l'enfermer, se trouvant enfermé lui-même, pouvait prier; il
-parlait à un sourd.</p>
-
-<p>Il écrivait à la Trémouille au sujet du prince d'Orange: «Si vous
-pouvez le prendre, il faut le brûler vif.» (8 mai). Arras s'étant
-soulevé, ce maître Oudart, qu'il avait fait conseiller au Parlement,
-fit partie d'une députation envoyée à Mademoiselle. Pris en
-route<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Go to footnote 395"><span class="smaller">[395]</span></a>, il fut décapité (27 avril), avec les autres députés,
-enterré sur-le-champ. Le roi trouva que ce n'était pas assez, il le
-fit tirer de terre et exposer, comme il écrit lui-même: «Afin qu'on
-connût bien sa tête, je l'ai fait atourner d'un beau chaperon fourré;
-il est sur le marché d'Hesdin, là où <i>il préside</i>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> S'il se fiait encore à quelqu'un, c'était à un Flamand (non
-pas à Commines, trop lié avec la noblesse de Flandre), un simple
-chirurgien flamand qui le rasait; fonction délicate, d'extrême
+mais seulement l'avoir, le tenir à montrer en cage et pour jouet,
+comme ce misérable frère de duc de Bretagne, qu'on nourrissait, qu'on
+affamait à volonté, et que les passants virent des mois entiers hurler
+à ses barreaux... Louis XI ne s'y méprenait pas; il s'était vu à la
+cour de Péronne, et il savait par lui-même combien bas rampe le renard
+au piége, et quelles vengeances il roule en rampant. Le duc de Nemours
+n'ayant pu l'enfermer, se trouvant enfermé lui-même, pouvait prier; il
+parlait à un sourd.</p>
+
+<p>Il écrivait à la Trémouille au sujet du prince d'Orange: «Si vous
+pouvez le prendre, il faut le brûler vif.» (8 mai). Arras s'étant
+soulevé, ce maître Oudart, qu'il avait fait conseiller au Parlement,
+fit partie d'une députation envoyée à Mademoiselle. Pris en
+route<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Go to footnote 395"><span class="smaller">[395]</span></a>, il fut décapité (27 avril), avec les autres députés,
+enterré sur-le-champ. Le roi trouva que ce n'était pas assez, il le
+fit tirer de terre et exposer, comme il écrit lui-même: «Afin qu'on
+connût bien sa tête, je l'ai fait atourner d'un beau chaperon fourré;
+il est sur le marché d'Hesdin, là où <i>il préside</i>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> S'il se fiait encore à quelqu'un, c'était à un Flamand (non
+pas à Commines, trop lié avec la noblesse de Flandre), un simple
+chirurgien flamand qui le rasait; fonction délicate, d'extrême
confiance, dans ce temps d'assassinats et de conspirations. Cet homme,
-très-fidèle, était capable aussi. Le roi, qui lui confiait son col, ne
+très-fidèle, était capable aussi. Le roi, qui lui confiait son col, ne
craignit pas de lui confier ses affaires. Il lui trouva infiniment
d'adresse et de malice. On l'appelait Olivier le Mauvais<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396" title="Go to footnote 396"><span class="smaller">[396]</span></a>. Il en
fit son premier valet de chambre, l'anoblit, le titra, lui donna un
-poste qu'il n'eût donné à nul seigneur, un poste entre France et
-Normandie, dont Paris dépendait par en bas (comme de Melun par en
+poste qu'il n'eût donné à nul seigneur, un poste entre France et
+Normandie, dont Paris dépendait par en bas (comme de Melun par en
haut), le pont de Meulan.</p>
-<p>Ayant repris Arras en personne (4 mai), et voyant la réaction, finie à
-Gand, s'étendre à Bruges, à Ypres, à Mons, à Bruxelles, le roi envoya
-son Flamand en Flandre, pour tâter si les Gantais, toujours défiants
-dans les revers, ne pouvaient être poussés à quelque nouveau
+<p>Ayant repris Arras en personne (4 mai), et voyant la réaction, finie à
+Gand, s'étendre à Bruges, à Ypres, à Mons, à Bruxelles, le roi envoya
+son Flamand en Flandre, pour tâter si les Gantais, toujours défiants
+dans les revers, ne pouvaient être poussés à quelque nouveau
mouvement<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397" title="Go to footnote 397"><span class="smaller">[397]</span></a>.</p>
-<p>Olivier devait remettre des lettres à Mademoiselle, et lui faire des
+<p>Olivier devait remettre des lettres à Mademoiselle, et lui faire des
remontrances; vassale du roi, elle ne pouvait, aux termes du droit
-féodal, se marier sans <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> l'aveu de son suzerain; tel était le
-prétexte de l'ambassade, le motif ostensible.</p>
-
-<p>Le choix d'un valet de chambre pour envoyé n'avait rien d'étonnant;
-les ducs de Bourgogne en avaient donné l'exemple. Que ce valet de
-chambre fût chirurgien, cela ne le rabaissait pas, au moment où la
-chirurgie avait pris un essor si hardi; ce n'étaient plus de simples
-barbiers, ceux qui sous Louis XI hasardèrent les premiers l'opération
-de la pierre et taillèrent un homme vivant.</p>
-
-<p>Ce qui pouvait lui nuire davantage et lui ôter toute action sur le
-peuple, c'est que, pour être Flamand, il n'était pas de Gand ni
-d'aucune grosse ville, mais de Thielt, une petite ville dépendante de
-Courtrai, qui elle-même, pour les appels, dépendait de Gand. Messieurs
+féodal, se marier sans <span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> l'aveu de son suzerain; tel était le
+prétexte de l'ambassade, le motif ostensible.</p>
+
+<p>Le choix d'un valet de chambre pour envoyé n'avait rien d'étonnant;
+les ducs de Bourgogne en avaient donné l'exemple. Que ce valet de
+chambre fût chirurgien, cela ne le rabaissait pas, au moment où la
+chirurgie avait pris un essor si hardi; ce n'étaient plus de simples
+barbiers, ceux qui sous Louis XI hasardèrent les premiers l'opération
+de la pierre et taillèrent un homme vivant.</p>
+
+<p>Ce qui pouvait lui nuire davantage et lui ôter toute action sur le
+peuple, c'est que, pour être Flamand, il n'était pas de Gand ni
+d'aucune grosse ville, mais de Thielt, une petite ville dépendante de
+Courtrai, qui elle-même, pour les appels, dépendait de Gand. Messieurs
de Gand regardaient un homme de Thielt comme peu de chose, comme un
sujet de leurs sujets.</p>
-<p>Olivier, splendidement vêtu et se faisant appeler le comte de Meulan,
-déplut fort aux Gantais, qui le trouvèrent bien insolent de paraître
+<p>Olivier, splendidement vêtu et se faisant appeler le comte de Meulan,
+déplut fort aux Gantais, qui le trouvèrent bien insolent de paraître
ainsi dans leur ville. La cour se moqua de lui et le peuple parlait de
-le jeter à l'eau. Il fut reçu en audience solennelle, devant tous les
-grands seigneurs des Pays-Bas, qui s'amusèrent de la triste figure du
-barbier travesti. Il déclara qu'il ne pouvait parler qu'à
-Mademoiselle, et on lui répondit gravement qu'on ne parlait pas seul à
-une jeune demoiselle à marier. Alors il ne voulut plus rien dire; on
-le menaça, on lui dit qu'on saurait bien le faire parler.</p>
-
-<p>Il n'avait pourtant pas perdu son temps à Gand; il avait observé, vu
-tout le peuple ému, prêt à s'armer. <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> Ce qu'ils allaient faire
-tout d'abord avant de passer la frontière, on pouvait le prévoir,
-c'était de prendre Tournai, une ville royale qui était chez eux, au
-milieu de leur Flandre, et qui, jusque-là, vivait comme une république
+le jeter à l'eau. Il fut reçu en audience solennelle, devant tous les
+grands seigneurs des Pays-Bas, qui s'amusèrent de la triste figure du
+barbier travesti. Il déclara qu'il ne pouvait parler qu'à
+Mademoiselle, et on lui répondit gravement qu'on ne parlait pas seul à
+une jeune demoiselle à marier. Alors il ne voulut plus rien dire; on
+le menaça, on lui dit qu'on saurait bien le faire parler.</p>
+
+<p>Il n'avait pourtant pas perdu son temps à Gand; il avait observé, vu
+tout le peuple ému, prêt à s'armer. <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> Ce qu'ils allaient faire
+tout d'abord avant de passer la frontière, on pouvait le prévoir,
+c'était de prendre Tournai, une ville royale qui était chez eux, au
+milieu de leur Flandre, et qui, jusque-là, vivait comme une république
neutre. Olivier avertit les troupes les plus voisines, et, sous
-prétexte de remettre à la ville une lettre du roi, il entre avec deux
-cents lances. Cette garnison, fortifiée de plus en plus, fermait la
-route aux marchands et tenait dans une inquiétude continuelle la
-Flandre et le Hainaut. Désormais, les Flamands n'entreraient plus en
-France, sans savoir qu'ils laissaient derrière eux une armée dans
+prétexte de remettre à la ville une lettre du roi, il entre avec deux
+cents lances. Cette garnison, fortifiée de plus en plus, fermait la
+route aux marchands et tenait dans une inquiétude continuelle la
+Flandre et le Hainaut. Désormais, les Flamands n'entreraient plus en
+France, sans savoir qu'ils laissaient derrière eux une armée dans
Tournai.</p>
-<p>Ils ne tinrent pas à ce voisinage, ils voulurent à tout prix s'en
-débarrasser. Ils prennent pour capitaine leur prisonnier, Adolphe de
+<p>Ils ne tinrent pas à ce voisinage, ils voulurent à tout prix s'en
+débarrasser. Ils prennent pour capitaine leur prisonnier, Adolphe de
Gueldre, que plusieurs voulaient faire comte de Flandre, et s'en vont,
-vingt ou trente mille, brûlant, pillant, jusqu'aux murs de Tournai.
-Là, les Brugeois en avaient assez et voulaient retourner; les Gantais
-persistaient. Ils brûlèrent la nuit les faubourgs de la ville. Au
-matin, les Français, les voyant en retraite, vinrent rudement tomber
+vingt ou trente mille, brûlant, pillant, jusqu'aux murs de Tournai.
+Là, les Brugeois en avaient assez et voulaient retourner; les Gantais
+persistaient. Ils brûlèrent la nuit les faubourgs de la ville. Au
+matin, les Français, les voyant en retraite, vinrent rudement tomber
sur la queue. Adolphe de Gueldre fit face, combattit vaillamment, fut
-tué; les Flamands s'enfuirent; mais leurs lourds chariots ne
-s'enfuirent pas, on les trouva chargés de bière, de pain, de viande,
-de toute sorte de vivres, sans lesquels ce peuple prévoyant ne
+tué; les Flamands s'enfuirent; mais leurs lourds chariots ne
+s'enfuirent pas, on les trouva chargés de bière, de pain, de viande,
+de toute sorte de vivres, sans lesquels ce peuple prévoyant ne
marchait jamais. On rapporta tout cela dans la ville, avec le corps du
duc et les drapeaux. Ce fut dans Tournai une joie folle; la vive et
vaillante population en fit une <i>villonade</i>, aussi gaie, plus noble
que Villon. Tournai s'y plaint de Gand, sa fille, qui jusqu'ici
-envoyait tous les <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> ans à sa Notre-Dame une belle robe et une
-offrande: «Pour cette année, la robe, c'est le drapeau de Gand, et
-l'offrande, c'est le capitaine<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Go to footnote 398"><span class="smaller">[398]</span></a>.»</p>
-
-<p>Le roi, assuré de l'Artois, passa dans le Hainaut, et là trouva tout
-difficile. Il avait augmenté lui-même les difficultés par son
-hésitation. Il ne savait pas, au commencement, s'il toucherait à ce
-pays, qui était terre d'Empire, et il avait mal accueilli les
-ouvertures qu'on lui faisait. Maintenant, il déclarait qu'il ne
+envoyait tous les <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> ans à sa Notre-Dame une belle robe et une
+offrande: «Pour cette année, la robe, c'est le drapeau de Gand, et
+l'offrande, c'est le capitaine<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Go to footnote 398"><span class="smaller">[398]</span></a>.»</p>
+
+<p>Le roi, assuré de l'Artois, passa dans le Hainaut, et là trouva tout
+difficile. Il avait augmenté lui-même les difficultés par son
+hésitation. Il ne savait pas, au commencement, s'il toucherait à ce
+pays, qui était terre d'Empire, et il avait mal accueilli les
+ouvertures qu'on lui faisait. Maintenant, il déclarait qu'il ne
<i>prenait</i> pas le Hainaut, qu'il l'<i>occupait</i> seulement. Le dauphin,
-d'ailleurs, n'allait-il pas épouser Mademoiselle? Le roi venait en
-ami, en beau-père<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Go to footnote 399"><span class="smaller">[399]</span></a>. Sauf Cambrai qui ouvrit, il trouva partout
-résistance; à chaque ville, il lui fallut un siége, à Bouchain, au
-Quesnoy, à Avesnes, qui fut prise d'assaut, brûlée, et tout tué (11
-juin). Galeotto, qui était à Valenciennes, en brûla lui-même les
-faubourgs, et se mit si bien en défense, qu'on ne l'attaqua pas. Le
+d'ailleurs, n'allait-il pas épouser Mademoiselle? Le roi venait en
+ami, en beau-père<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Go to footnote 399"><span class="smaller">[399]</span></a>. Sauf Cambrai qui ouvrit, il trouva partout
+résistance; à chaque ville, il lui fallut un siége, à Bouchain, au
+Quesnoy, à Avesnes, qui fut prise d'assaut, brûlée, et tout tué (11
+juin). Galeotto, qui était à Valenciennes, en brûla lui-même les
+faubourgs, et se mit si bien en défense, qu'on ne l'attaqua pas. Le
roi lui fit une guerre de famine; il fit venir de Brie et de Picardie
-des centaines de faucheurs pour couper et détruire tous les fruits de
+des centaines de faucheurs pour couper et détruire tous les fruits de
la terre, la moisson toute verte (juin).</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> De tous côtés ses affaires allaient mal, et elles risquaient
-d'aller plus mal encore. La douairière de Bourgogne et le duc de
+<p><span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> De tous côtés ses affaires allaient mal, et elles risquaient
+d'aller plus mal encore. La douairière de Bourgogne et le duc de
Bretagne sollicitaient les Anglais de passer; le roi avait les lettres
-du Breton, par le même, qui les lui vendait une à une. En Comté, il
-n'avançait plus; Dôle repoussa son général la Trémouille qui
-l'assiégeait, et qui lui-même fut surpris dans son camp. La Bourgogne
-semblait près d'échapper... Sa colère fut extrême; il envoya en toute
-hâte le plus rude homme qu'il eût, parmi ses serviteurs, M. de
-Saint-Pierre, armé de pouvoirs terribles, celui de dépeupler, s'il le
+du Breton, par le même, qui les lui vendait une à une. En Comté, il
+n'avançait plus; Dôle repoussa son général la Trémouille qui
+l'assiégeait, et qui lui-même fut surpris dans son camp. La Bourgogne
+semblait près d'échapper... Sa colère fut extrême; il envoya en toute
+hâte le plus rude homme qu'il eût, parmi ses serviteurs, M. de
+Saint-Pierre, armé de pouvoirs terribles, celui de dépeupler, s'il le
fallait, et repeupler Dijon.</p>
-<p>La guerre que le roi faisait dans le Hainaut et la Comté, sur terre
+<p>La guerre que le roi faisait dans le Hainaut et la Comté, sur terre
d'Empire, eut cet effet, que l'Allemagne, sans aimer ni estimer
-l'empereur, devint favorable à son fils. Louis XI envoya aux princes
-du Rhin, et les trouva tous contre lui. L'envoyé, qui était Gaguin, le
-moine chroniqueur, nous dit qu'il fut même en danger<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Go to footnote 400"><span class="smaller">[400]</span></a>. Les
-électeurs de Mayence et de Trèves, les margraves de Brandebourg et de
-Bade, les ducs de Saxe et de Bavière (maisons si ennemies de
-l'Autriche) voulurent faire cortége au jeune Autrichien. La seule
-difficulté, c'était l'argent; son père, loin de lui en donner, se fit
-payer son voyage par Mademoiselle de <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> Bourgogne, jusqu'à
-Francfort, jusqu'à Cologne, et il fallut qu'elle payât encore pour
-faire venir son mari jusqu'à Gand. Mais enfin il y vint<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Go to footnote 401"><span class="smaller">[401]</span></a>. Le roi,
-plein de dépit, ne pouvait rien y faire. Sa garnison de Tournai, aidée
-des habitants, lui gagna encore le 13 août une petite bataille<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Go to footnote 402"><span class="smaller">[402]</span></a>,
-donna la chasse aux milices flamandes, brûla Cassel et tout jusqu'à
-quatre lieues de Gand. Le mariage ne s'en fit pas moins, à la lueur
-des flammes et l'épousée en deuil (18 août 1477).</p>
-
-<p>Le roi se donna en revanche un plaisir longtemps souhaité et selon son
-c&oelig;ur, la mort du duc de Nemours (4 août). Il ne haïssait nul homme
-davantage, surtout parce qu'il l'avait aimé. C'était un ami d'enfance,
-avec qui il avait été élevé, pour qui il avait fait des choses folles,
-iniques (par exemple de forcer les juges à lui faire gagner un mauvais
-procès). Cet ami le trahit au Bien public, le livra autant qu'il fut
+l'empereur, devint favorable à son fils. Louis XI envoya aux princes
+du Rhin, et les trouva tous contre lui. L'envoyé, qui était Gaguin, le
+moine chroniqueur, nous dit qu'il fut même en danger<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Go to footnote 400"><span class="smaller">[400]</span></a>. Les
+électeurs de Mayence et de Trèves, les margraves de Brandebourg et de
+Bade, les ducs de Saxe et de Bavière (maisons si ennemies de
+l'Autriche) voulurent faire cortége au jeune Autrichien. La seule
+difficulté, c'était l'argent; son père, loin de lui en donner, se fit
+payer son voyage par Mademoiselle de <span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> Bourgogne, jusqu'à
+Francfort, jusqu'à Cologne, et il fallut qu'elle payât encore pour
+faire venir son mari jusqu'à Gand. Mais enfin il y vint<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Go to footnote 401"><span class="smaller">[401]</span></a>. Le roi,
+plein de dépit, ne pouvait rien y faire. Sa garnison de Tournai, aidée
+des habitants, lui gagna encore le 13 août une petite bataille<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Go to footnote 402"><span class="smaller">[402]</span></a>,
+donna la chasse aux milices flamandes, brûla Cassel et tout jusqu'à
+quatre lieues de Gand. Le mariage ne s'en fit pas moins, à la lueur
+des flammes et l'épousée en deuil (18 août 1477).</p>
+
+<p>Le roi se donna en revanche un plaisir longtemps souhaité et selon son
+c&oelig;ur, la mort du duc de Nemours (4 août). Il ne haïssait nul homme
+davantage, surtout parce qu'il l'avait aimé. C'était un ami d'enfance,
+avec qui il avait été élevé, pour qui il avait fait des choses folles,
+iniques (par exemple de forcer les juges à lui faire gagner un mauvais
+procès). Cet ami le trahit au Bien public, le livra autant qu'il fut
en lui. Il revint vite, fit serment au roi sur les reliques de la
Sainte-Chapelle, et tira de lui, par-dessus tant d'autres choses, le
-gouvernement de Paris et de l'Île-de-France. Le lendemain, il
+gouvernement de Paris et de l'ÃŽle-de-France. Le lendemain, il
trahissait.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> Quand le roi frappa Armagnac, cousin de Nemours, près de
-frapper celui-ci, et l'épée levée, il se contenta encore d'un serment.
+<p><span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> Quand le roi frappa Armagnac, cousin de Nemours, près de
+frapper celui-ci, et l'épée levée, il se contenta encore d'un serment.
Nemours en fit un solennel et terrible<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403" title="Go to footnote 403"><span class="smaller">[403]</span></a>, devant une grande foule,
-appelant sur sa tête toutes les malédictions, s'il n'était désormais
-fidèle et «n'avertissoit le roi de tout ce qu'on machineroit contre
-lui.» Il renonçait, en ce cas, à être jugé par les pairs et consentait
-d'avance à la confiscation de ses biens (1470).</p>
-
-<p>La peur passa et il continua à agir en ennemi<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404" title="Go to footnote 404"><span class="smaller">[404]</span></a>. Il se tenait
-cantonné dans ses places, n'envoyant pas un de ses gentilshommes pour
-servir le roi. Quiconque se hasardait à appeler au Parlement était
-battu, blessé. Les consuls d'Aurillac ne pouvaient sortir, pour les
-affaires des taxes, sans être détroussés par les gens de Nemours. Il
+appelant sur sa tête toutes les malédictions, s'il n'était désormais
+fidèle et «n'avertissoit le roi de tout ce qu'on machineroit contre
+lui.» Il renonçait, en ce cas, à être jugé par les pairs et consentait
+d'avance à la confiscation de ses biens (1470).</p>
+
+<p>La peur passa et il continua à agir en ennemi<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404" title="Go to footnote 404"><span class="smaller">[404]</span></a>. Il se tenait
+cantonné dans ses places, n'envoyant pas un de ses gentilshommes pour
+servir le roi. Quiconque se hasardait à appeler au Parlement était
+battu, blessé. Les consuls d'Aurillac ne pouvaient sortir, pour les
+affaires des taxes, sans être détroussés par les gens de Nemours. Il
correspondait avec Saint-Pol et voulait marier sa fille au fils du
-connétable; il promettait d'aider au grand complot de 1475, en
+connétable; il promettait d'aider au grand complot de 1475, en
saisissant d'abord les finances du Languedoc. Un mois avant la
-descente des Anglais, il se mit en défense, se tint tout près d'agir,
+descente des Anglais, il se mit en défense, se tint tout près d'agir,
fortifia ses places de Murat et de Carlat.</p>
-<p>Le roi, comme on a vu, brusqua son marché avec <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> Édouard,
-s'humilia, le renvoya plus tôt qu'on ne croyait et retomba sur ses
-deux traîtres. Tous ceux qui avaient eu intelligence avec eux eurent
-grand'peur; on fit mourir Saint-Pol dans l'absence du roi, espérant
+<p>Le roi, comme on a vu, brusqua son marché avec <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> Édouard,
+s'humilia, le renvoya plus tôt qu'on ne croyait et retomba sur ses
+deux traîtres. Tous ceux qui avaient eu intelligence avec eux eurent
+grand'peur; on fit mourir Saint-Pol dans l'absence du roi, espérant
enterrer avec lui ces dangereux secrets. Le roi avait encore Nemours.
-Il épuisa sur lui la rage qu'il avait de connaître et d'approfondir
-son péril.</p>
-
-<p>Quand Nemours fut saisi, sa femme prévit tout et elle mourut d'effroi.
-Il fut jeté d'abord dans une tour de Pierre-Scise, prison si dure que
-ses cheveux blanchirent en quelques jours. Le roi, alors à Lyon, et se
-voyant comme affranchi par la défaite du duc de Bourgogne, fit
-transporter son prisonnier à la Bastille. Il reste une lettre terrible
-où il se plaint «de ce qu'on le fait sortir de sa cage, de ce qu'on
-lui a ôté les fers des jambes.» Il dit et répète qu'il faut «le
+Il épuisa sur lui la rage qu'il avait de connaître et d'approfondir
+son péril.</p>
+
+<p>Quand Nemours fut saisi, sa femme prévit tout et elle mourut d'effroi.
+Il fut jeté d'abord dans une tour de Pierre-Scise, prison si dure que
+ses cheveux blanchirent en quelques jours. Le roi, alors à Lyon, et se
+voyant comme affranchi par la défaite du duc de Bourgogne, fit
+transporter son prisonnier à la Bastille. Il reste une lettre terrible
+où il se plaint «de ce qu'on le fait sortir de sa cage, de ce qu'on
+lui a ôté les fers des jambes.» Il dit et répète qu'il faut «le
gehenner bien estroit, <i>le faire parler clair</i>... Faites-le moy bien
-parler.»</p>
-
-<p>Nemours n'était pas seul; il avait des amis, des complices, les plus
-grands du royaume, qui se voyaient jugés en lui. Toute la crainte du
-roi était qu'on ne trouvât moyen d'obscurcir et d'étouffer encore. Le
-chancelier surtout lui était suspect, ce rusé Doriole, qui avait
-tourné si vite au Bien public, et qui depuis, tout en le servant,
-ménageait ses ennemis; il leur avait rendu le signalé service de
-dépêcher Saint-Pol avant qu'il eût tout dit. Le roi manda Doriole, le
-tint près de lui, et mit le procès entre les mains d'une commission
-<span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> à qui il partagea d'avance les biens de l'accusé. Il crut
-pourtant, l'instruction déjà avancée, qu'un jugement solennel serait
+parler.»</p>
+
+<p>Nemours n'était pas seul; il avait des amis, des complices, les plus
+grands du royaume, qui se voyaient jugés en lui. Toute la crainte du
+roi était qu'on ne trouvât moyen d'obscurcir et d'étouffer encore. Le
+chancelier surtout lui était suspect, ce rusé Doriole, qui avait
+tourné si vite au Bien public, et qui depuis, tout en le servant,
+ménageait ses ennemis; il leur avait rendu le signalé service de
+dépêcher Saint-Pol avant qu'il eût tout dit. Le roi manda Doriole, le
+tint près de lui, et mit le procès entre les mains d'une commission
+<span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> à qui il partagea d'avance les biens de l'accusé. Il crut
+pourtant, l'instruction déjà avancée, qu'un jugement solennel serait
d'un plus grand exemple; il renvoya l'affaire au Parlement et invita
-les villes à assister par députés. L'arrêt fut rendu à Noyon où le
-Parlement fut transféré exprès<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405" title="Go to footnote 405"><span class="smaller">[405]</span></a>; le roi se défiait de Paris et
-craignait qu'on ne fît un mouvement du peuple pour intimider les juges
+les villes à assister par députés. L'arrêt fut rendu à Noyon où le
+Parlement fut transféré exprès<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405" title="Go to footnote 405"><span class="smaller">[405]</span></a>; le roi se défiait de Paris et
+craignait qu'on ne fît un mouvement du peuple pour intimider les juges
et les rendre indulgents. Paris avait souffert de Saint-Pol et l'avait
-vu mourir volontiers; il n'avait point souffert de Nemours, qui était
+vu mourir volontiers; il n'avait point souffert de Nemours, qui était
trop loin, et le Paris d'alors avait eu le temps d'oublier les
-Armagnacs. Aussi, il y eut des larmes quand on vit ce corps torturé
-qu'on menait à la mort sur un cheval drapé de noir, de la Bastille aux
-Halles, où il fut décapité. Quelques modernes ont dit que ses enfants
-avaient été placés sous l'échafaud, pour recevoir le sang de leur
-père<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406" title="Go to footnote 406"><span class="smaller">[406]</span></a>.</p>
+Armagnacs. Aussi, il y eut des larmes quand on vit ce corps torturé
+qu'on menait à la mort sur un cheval drapé de noir, de la Bastille aux
+Halles, où il fut décapité. Quelques modernes ont dit que ses enfants
+avaient été placés sous l'échafaud, pour recevoir le sang de leur
+père<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406" title="Go to footnote 406"><span class="smaller">[406]</span></a>.</p>
<p>Ce qui est plus certain et non moins odieux, c'est que l'un des juges
-qui s'étaient fait donner les biens du condamné, le Lombard Boffalo
-del Giudice<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407" title="Go to footnote 407"><span class="smaller">[407]</span></a>, ne se crut pas sûr de l'héritage s'il n'avait
-l'héritier, et demanda que le fils aîné de Nemours fût remis à sa
+qui s'étaient fait donner les biens du condamné, le Lombard Boffalo
+del Giudice<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407" title="Go to footnote 407"><span class="smaller">[407]</span></a>, ne se crut pas sûr de l'héritage s'il n'avait
+l'héritier, et demanda que le fils aîné de Nemours fût remis à sa
garde. Le <span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> roi eut la barbarie de livrer l'enfant, qui ne
-vécut guère.</p>
+vécut guère.</p>
-<p>Il chassa du Parlement trois juges qui n'avaient pas voté la mort. Les
-autres réclamant, il leur écrit: «Ils ont perdu leurs offices pour
-vouloir faire un cas civil du crime de lèse-majesté, et laisser impuni
-le duc de Nemours qui voulait me faire mourir et détruire la sainte
+<p>Il chassa du Parlement trois juges qui n'avaient pas voté la mort. Les
+autres réclamant, il leur écrit: «Ils ont perdu leurs offices pour
+vouloir faire un cas civil du crime de lèse-majesté, et laisser impuni
+le duc de Nemours qui voulait me faire mourir et détruire la sainte
couronne de France. Vous, sujets de cette couronne et qui lui devez
-votre loyauté, je n'aurais jamais cru que vous pussiez approuver
-<i>qu'on fît si bon marché de ma peau</i>.»</p>
-
-<p>Ces basses et violentes paroles qui lui échappent sont un cri arraché,
-un aveu de l'état de son esprit. Les tortures de Nemours lui
-revenaient à lui-même en tortures par la crainte et la défiance où le
-jetaient ses révélations. Il avait tiré de son prisonnier, par tant
-d'efforts cruels, une funeste science et terrible à savoir: qu'il n'y
-avait personne parmi les siens sur qui il pût compter. Le pis, c'est
-que, de leur côté, connaissant qu'ils étaient connus, ils sentaient
+votre loyauté, je n'aurais jamais cru que vous pussiez approuver
+<i>qu'on fît si bon marché de ma peau</i>.»</p>
+
+<p>Ces basses et violentes paroles qui lui échappent sont un cri arraché,
+un aveu de l'état de son esprit. Les tortures de Nemours lui
+revenaient à lui-même en tortures par la crainte et la défiance où le
+jetaient ses révélations. Il avait tiré de son prisonnier, par tant
+d'efforts cruels, une funeste science et terrible à savoir: qu'il n'y
+avait personne parmi les siens sur qui il pût compter. Le pis, c'est
+que, de leur côté, connaissant qu'ils étaient connus, ils sentaient
bien qu'il les guettait, qu'il ne lui manquait que le moment, et ils
ne savaient trop s'ils devaient attendre... Dans cette peur mutuelle,
-il y avait des deux côtés redoublement de flatteries, de
-protestations. Ses lettres à Dammartin sont des billets d'ami, tout
-aimables d'abandon, de gaieté; il se fait courtisan de son vieux
-général, il le flatte indirectement, finement, en lui disant du mal
-des autres généraux; tel s'est laissé surprendre, etc.</p>
-
-<p>Il avait grandement à ménager un homme de ce poids, de cette
-expérience. Deux choses lui survenaient, les plus fâcheuses: Les
-Suisses s'éloignaient de lui, les Anglais arrivaient.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> Louis XI avait acheté Édouard, mais non pas l'Angleterre. Les
-Flamands établis à Londres ne pouvaient manquer de faire sentir au
+il y avait des deux côtés redoublement de flatteries, de
+protestations. Ses lettres à Dammartin sont des billets d'ami, tout
+aimables d'abandon, de gaieté; il se fait courtisan de son vieux
+général, il le flatte indirectement, finement, en lui disant du mal
+des autres généraux; tel s'est laissé surprendre, etc.</p>
+
+<p>Il avait grandement à ménager un homme de ce poids, de cette
+expérience. Deux choses lui survenaient, les plus fâcheuses: Les
+Suisses s'éloignaient de lui, les Anglais arrivaient.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> Louis XI avait acheté Édouard, mais non pas l'Angleterre. Les
+Flamands établis à Londres ne pouvaient manquer de faire sentir au
peuple qu'on le trahissait en laissant la Flandre sans secours. Il le
-sentit si bien qu'il alla, de fureur, piller l'ambassade française.
-Longtemps Édouard fit la sourde oreille; il se trouvait trop bien du
-repos et de se partager entre la table et trois maîtresses; il aimait
-fort l'argent de France, les beaux écus d'<i>or au soleil</i> que Louis XI
-frappait tout exprès; il lui semblait doux d'avoir chaque année, en
-dormant, cinquante mille écus comptés à la Tour. Pour la reine
+sentit si bien qu'il alla, de fureur, piller l'ambassade française.
+Longtemps Édouard fit la sourde oreille; il se trouvait trop bien du
+repos et de se partager entre la table et trois maîtresses; il aimait
+fort l'argent de France, les beaux écus d'<i>or au soleil</i> que Louis XI
+frappait tout exprès; il lui semblait doux d'avoir chaque année, en
+dormant, cinquante mille écus comptés à la Tour. Pour la reine
d'Angleterre, Louis XI la tenait par sa fille, par sa passion pour le
dauphin; elle demandait sans cesse quand elle pourrait envoyer la
-dauphine en France. Entre eux tous, ils menaient si bien Édouard,
-qu'il leur sacrifia son frère Clarence<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408" title="Go to footnote 408"><span class="smaller">[408]</span></a>. Il y avait encore un
-homme qui leur portait ombrage, qui n'était pas de leur cabale, lord
-Hastings, un joyeux ami d'Édouard qui buvait avec lui et qui tenait à
-lui (ayant les mêmes femmes). Ils le chassèrent honorablement en lui
+dauphine en France. Entre eux tous, ils menaient si bien Édouard,
+qu'il leur sacrifia son frère Clarence<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408" title="Go to footnote 408"><span class="smaller">[408]</span></a>. Il y avait encore un
+homme qui leur portait ombrage, qui n'était pas de leur cabale, lord
+Hastings, un joyeux ami d'Édouard qui buvait avec lui et qui tenait à
+lui (ayant les mêmes femmes). Ils le chassèrent honorablement en lui
donnant des troupes et le grand poste de Calais.</p>
-<p>Il y avait un an que la douairière de Bourgogne, s&oelig;ur d'Édouard,
-implorait ce secours. Récemment encore, au moment où l'on tua son
-bien-aimé Clarence qu'elle voulait faire comte de Flandre, elle
-écrivit une lettre lamentable<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409" title="Go to footnote 409"><span class="smaller">[409]</span></a>; le roi de France lui prenait son
-<span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> douaire, ses villes à elle; elle demandait à son frère
-Édouard s'il voulait qu'elle allât mendier son pain. Une telle lettre
-et dans un tel moment, lorsque Édouard sans doute regrettait sa
+<p>Il y avait un an que la douairière de Bourgogne, s&oelig;ur d'Édouard,
+implorait ce secours. Récemment encore, au moment où l'on tua son
+bien-aimé Clarence qu'elle voulait faire comte de Flandre, elle
+écrivit une lettre lamentable<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409" title="Go to footnote 409"><span class="smaller">[409]</span></a>; le roi de France lui prenait son
+<span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> douaire, ses villes à elle; elle demandait à son frère
+Édouard s'il voulait qu'elle allât mendier son pain. Une telle lettre
+et dans un tel moment, lorsque Édouard sans doute regrettait sa
cruelle faiblesse, eut son effet; il envoya Hastings, qui de Calais
-détacha des archers, garnit les villes que la douairière voulait
-défendre; Louis XI attaqua Audenarde et fut repoussé.</p>
+détacha des archers, garnit les villes que la douairière voulait
+défendre; Louis XI attaqua Audenarde et fut repoussé.</p>
-<p>Ce fut le terme de ses progrès au Nord. Il s'arrêta, sentant qu'à la
-longue les Anglais et peut-être l'Empire se seraient déclarés. Chez
+<p>Ce fut le terme de ses progrès au Nord. Il s'arrêta, sentant qu'à la
+longue les Anglais et peut-être l'Empire se seraient déclarés. Chez
les Suisses, le parti bourguignon avait fini par l'emporter.
-Jusque-là, ils avaient flotté, servi à la fois pour et contre. De là
-tous les obstacles que le roi rencontra dans les Bourgognes. Malgré
-ses plaintes et les efforts du parti français, malgré les défenses et
+Jusque-là, ils avaient flotté, servi à la fois pour et contre. De là
+tous les obstacles que le roi rencontra dans les Bourgognes. Malgré
+ses plaintes et les efforts du parti français, malgré les défenses et
les punitions, le montagnard n'en allait pas moins se vendre
-indifféremment à quiconque payait. Des Suisses attaquaient,
-assiégeaient, des Suisses défendaient. Pour empêcher cette guerre de
-frères, il n'y avait qu'un moyen, imposer la paix, arrêter le roi de
+indifféremment à quiconque payait. Des Suisses attaquaient,
+assiégeaient, des Suisses défendaient. Pour empêcher cette guerre de
+frères, il n'y avait qu'un moyen, imposer la paix, arrêter le roi de
France, lui dire qu'il n'irait pas plus loin. Le chef du parti
-bourguignon, Bubenberg, se chargea de lui porter cette fière parole.
-Le roi ne voulait pas entendre, il traînait, tâchait de gagner du
-temps. Le Suisse en profita pour lui jouer un tour; il disparaît de
-France, et un matin rentre à Berne en habit de ménétrier; il n'a pas
-pu, dit-il, échapper autrement, le roi, ne l'ayant su gagner, l'aurait
-fait périr<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410" title="Go to footnote 410"><span class="smaller">[410]</span></a>. Ce chevalier, cet homme grave sous cet ignoble
-<span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> habit, c'était une accusation dramatique contre Louis XI; il
-était impossible de mieux travailler pour Maximilien. Il en profita à
-la diète de Zurich; il enchérit sur le roi, promettant d'autant plus
-qu'il pouvait moins donner, et il obtint un traité de paix
-perpétuelle.</p>
-
-<p>Le roi comprit qu'il fallait céder au temps. Il promit de se retirer
-des terres d'Empire. Il signa une trêve, laissa le Hainaut et
+bourguignon, Bubenberg, se chargea de lui porter cette fière parole.
+Le roi ne voulait pas entendre, il traînait, tâchait de gagner du
+temps. Le Suisse en profita pour lui jouer un tour; il disparaît de
+France, et un matin rentre à Berne en habit de ménétrier; il n'a pas
+pu, dit-il, échapper autrement, le roi, ne l'ayant su gagner, l'aurait
+fait périr<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410" title="Go to footnote 410"><span class="smaller">[410]</span></a>. Ce chevalier, cet homme grave sous cet ignoble
+<span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> habit, c'était une accusation dramatique contre Louis XI; il
+était impossible de mieux travailler pour Maximilien. Il en profita à
+la diète de Zurich; il enchérit sur le roi, promettant d'autant plus
+qu'il pouvait moins donner, et il obtint un traité de paix
+perpétuelle.</p>
+
+<p>Le roi comprit qu'il fallait céder au temps. Il promit de se retirer
+des terres d'Empire. Il signa une trêve, laissa le Hainaut et
Cambrai<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411" title="Go to footnote 411"><span class="smaller">[411]</span></a>. Il craignait les Suisses, l'Allemagne, les Anglais, mais
-encore plus les siens. La trêve lui semblait nécessaire pour faire au
-dedans une opération dangereuse, purger l'armée. Il avait
+encore plus les siens. La trêve lui semblait nécessaire pour faire au
+dedans une opération dangereuse, purger l'armée. Il avait
l'imagination pleine de complots et de trahisons, d'intelligences que
ses capitaines pouvaient avoir avec l'ennemi. Il cassa dix compagnies
-de gens d'armes, fit faire le procès à plusieurs et ne trouva rien;
-seulement un Gascon, furieux d'être cassé, avait parlé d'aller servir
-Maximilien; pour cette parole on lui coupa la tête. Leur crime à tous
-était peut-être d'avoir servi longtemps sous Dammartin et de lui être
-dévoués. Le roi lui écrivit une lettre honorable «<i>pour le soulager</i>»
-du commandement<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412" title="Go to footnote 412"><span class="smaller">[412]</span></a>, déclarant du reste que jamais il ne <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span>
-diminuerait son état, qu'il l'accroîtrait plutôt, et, en effet, il le
-fit plus tard son lieutenant pour Paris et l'Île-de-France.</p>
-
-<p>L'éloignement de cet homme, trop puissant dans l'armée, était
-peut-être une mesure politique, mais elle ne fut nullement heureuse
-pour la guerre. Le roi ne put remplacer ce ferme et prudent général.
-On put le voir dès le commencement de la campagne. On voulait
-surprendre Douai avec des soldats déguisés en paysans, et tout fut
-préparé en plein Arras, c'est-à-dire devant nos ennemis qui avertirent
-Douai. Le roi, cruellement irrité, jura qu'il n'y aurait plus d'Arras,
-que tous les habitants seraient chassés, sans emporter leurs meubles;
+de gens d'armes, fit faire le procès à plusieurs et ne trouva rien;
+seulement un Gascon, furieux d'être cassé, avait parlé d'aller servir
+Maximilien; pour cette parole on lui coupa la tête. Leur crime à tous
+était peut-être d'avoir servi longtemps sous Dammartin et de lui être
+dévoués. Le roi lui écrivit une lettre honorable «<i>pour le soulager</i>»
+du commandement<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412" title="Go to footnote 412"><span class="smaller">[412]</span></a>, déclarant du reste que jamais il ne <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span>
+diminuerait son état, qu'il l'accroîtrait plutôt, et, en effet, il le
+fit plus tard son lieutenant pour Paris et l'ÃŽle-de-France.</p>
+
+<p>L'éloignement de cet homme, trop puissant dans l'armée, était
+peut-être une mesure politique, mais elle ne fut nullement heureuse
+pour la guerre. Le roi ne put remplacer ce ferme et prudent général.
+On put le voir dès le commencement de la campagne. On voulait
+surprendre Douai avec des soldats déguisés en paysans, et tout fut
+préparé en plein Arras, c'est-à-dire devant nos ennemis qui avertirent
+Douai. Le roi, cruellement irrité, jura qu'il n'y aurait plus d'Arras,
+que tous les habitants seraient chassés, sans emporter leurs meubles;
qu'on prendrait en d'autres provinces, et jusqu'en Languedoc, des
-familles, des hommes de métiers, pour y mener et repeupler la place
-qui désormais s'appellerait Franchise<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413" title="Go to footnote 413"><span class="smaller">[413]</span></a>. Cette cruelle sentence fut
-exécutée à la lettre; la ville fut déserte, et pendant plusieurs jours
-il n'y eut pas seulement un prêtre pour y dire la messe.</p>
+familles, des hommes de métiers, pour y mener et repeupler la place
+qui désormais s'appellerait Franchise<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413" title="Go to footnote 413"><span class="smaller">[413]</span></a>. Cette cruelle sentence fut
+exécutée à la lettre; la ville fut déserte, et pendant plusieurs jours
+il n'y eut pas seulement un prêtre pour y dire la messe.</p>
<p>Maximilien avait plus d'embarras encore. Les Flamands ne voulaient
-point de paix, ni payer pour la guerre. Seulement, à force de piquer
-leur colérique orgueil, on parvint à mettre leurs milices en
-mouvement. Maximilien les mena pour reprendre Thérouenne. Il avait,
+point de paix, ni payer pour la guerre. Seulement, à force de piquer
+leur colérique orgueil, on parvint à mettre leurs milices en
+mouvement. Maximilien les mena pour reprendre Thérouenne. Il avait,
avec ses milices, trois mille arquebusiers allemands, cinq cents
archers anglais, Romont et ses Savoyards, <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> toute la noblesse
de Flandre et de Hainaut, en tout vingt-sept mille hommes. Avec une si
-grosse armée, rassemblée à grand'peine par un si rare bonheur, le
-jeune duc avait hâte d'avoir bataille. Le nouveau général de Louis XI,
-M. de Crèvec&oelig;ur venait de Thérouenne, lorsque, descendant la
+grosse armée, rassemblée à grand'peine par un si rare bonheur, le
+jeune duc avait hâte d'avoir bataille. Le nouveau général de Louis XI,
+M. de Crèvec&oelig;ur venait de Thérouenne, lorsque, descendant la
colline de Guinegate, il rencontra Maximilien. Louis XI avait, l'autre
-année, décliné le combat; en le refusant encore, on était sûr de voir
-s'écouler en peu de jours les milices de Flandre. Crèvec&oelig;ur ne
-consulta pas apparemment les vieux capitaines qui, depuis la réforme,
-étaient peu en crédit; il agit à souhait pour l'ennemi, il donna la
-bataille (7 août 1479)<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414" title="Go to footnote 414"><span class="smaller">[414]</span></a>.</p>
+année, décliné le combat; en le refusant encore, on était sûr de voir
+s'écouler en peu de jours les milices de Flandre. Crèvec&oelig;ur ne
+consulta pas apparemment les vieux capitaines qui, depuis la réforme,
+étaient peu en crédit; il agit à souhait pour l'ennemi, il donna la
+bataille (7 août 1479)<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414" title="Go to footnote 414"><span class="smaller">[414]</span></a>.</p>
-<p>Jusque-là il passait pour un homme sage. Peut-être, pour expliquer ce
+<p>Jusque-là il passait pour un homme sage. Peut-être, pour expliquer ce
qui va suivre, il faut croire qu'il reconnut en face, dans la
chevalerie ennemie, les grands seigneurs des Pays-Bas, qui le
-proclamaient traître, et qui voulaient le dégrader en chapitre de la
-Toison d'Or. Sa force était en cavalerie; il n'avait que 14,000
-piétons, mais 1,800 gens d'armes, contre 850 qu'avait Maximilien.
-D'une telle masse de gendarmerie, qui était plus que double, il ne
-tenait qu'à lui d'écraser cette noblesse; il se lança sur elle, la
-coupa de l'armée, s'acharna à ses huit cents hommes bien montés qui le
-menèrent loin, et il laissa tout le reste... Il avait fait la faute de
+proclamaient traître, et qui voulaient le dégrader en chapitre de la
+Toison d'Or. Sa force était en cavalerie; il n'avait que 14,000
+piétons, mais 1,800 gens d'armes, contre 850 qu'avait Maximilien.
+D'une telle masse de gendarmerie, qui était plus que double, il ne
+tenait qu'à lui d'écraser cette noblesse; il se lança sur elle, la
+coupa de l'armée, s'acharna à ses huit cents hommes bien montés qui le
+menèrent loin, et il laissa tout le reste... Il avait fait la faute de
donner la bataille, il fit celle de l'oublier.</p>
-<p>Nos francs archers, sans général et sans cavalerie, fort maltraités
+<p>Nos francs archers, sans général et sans cavalerie, fort maltraités
des trois mille arquebuses, vinrent se <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> heurter aux piques des
-Flamands. Ceux-ci tinrent ferme, encouragés par un bon nombre de
-gentilshommes, qui s'étaient mis à pied, par Romont, par le jeune duc.
-Maximilien, à sa première bataille, fit merveille et tua plusieurs
-hommes de sa main. La garnison française de Thérouenne venait le
-prendre à dos, elle trouva le camp sur sa route et se mit à piller.
-Beaucoup de francs archers, craignant de ne plus rien trouver à
-prendre, firent comme elle, laissèrent le combat et se jetèrent dans
-le camp, fort échauffés, tuant tout, prêtres et femmes... Avec les
+Flamands. Ceux-ci tinrent ferme, encouragés par un bon nombre de
+gentilshommes, qui s'étaient mis à pied, par Romont, par le jeune duc.
+Maximilien, à sa première bataille, fit merveille et tua plusieurs
+hommes de sa main. La garnison française de Thérouenne venait le
+prendre à dos, elle trouva le camp sur sa route et se mit à piller.
+Beaucoup de francs archers, craignant de ne plus rien trouver à
+prendre, firent comme elle, laissèrent le combat et se jetèrent dans
+le camp, fort échauffés, tuant tout, prêtres et femmes... Avec les
chariots, ils prirent l'artillerie qu'ils tournaient contre les
Flamands; Romont, voyant qu'alors tout serait perdu, fit un dernier
-effort, reprit l'artillerie, profita du désordre et en fit une pleine
-déroute. Crèvec&oelig;ur et sa gendarmerie revenaient fatigués de la
-poursuite; il leur fallut courir encore, tout était perdu, il ne
-restait qu'à fuir. La bataille fut bien nommée celle des <i>Éperons</i>.</p>
-
-<p>Le champ de bataille resta à Maximilien et la gloire, rien de plus. Sa
-perte était énorme, plus forte que la nôtre. Il ne put pas même
-reprendre Thérouenne. Et il revint en Flandre, plus embarrassé que
+effort, reprit l'artillerie, profita du désordre et en fit une pleine
+déroute. Crèvec&oelig;ur et sa gendarmerie revenaient fatigués de la
+poursuite; il leur fallut courir encore, tout était perdu, il ne
+restait qu'à fuir. La bataille fut bien nommée celle des <i>Éperons</i>.</p>
+
+<p>Le champ de bataille resta à Maximilien et la gloire, rien de plus. Sa
+perte était énorme, plus forte que la nôtre. Il ne put pas même
+reprendre Thérouenne. Et il revint en Flandre, plus embarrassé que
jamais.</p>
-<p>Cette année même, une taxe de quelques liards sur la petite bière
+<p>Cette année même, une taxe de quelques liards sur la petite bière
avait fait une guerre terrible dans la ville de Gand. Les tisserands
de coutils commencent, et tous s'y mettent, tisserands, drapiers,
cordonniers, meuniers, batteurs de fer et <i>batteurs d'huile</i>; une
-bataille rangée a lieu au Pont-aux-Herbes<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415" title="Go to footnote 415"><span class="smaller">[415]</span></a>. De janvier <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span>
-en janvier, tout un an, il y eut des jugements et des têtes coupées.
-On profita de cette émotion, et puisqu'ils avaient tant besoin de
-guerre, on les mena à Guinegate; ils eurent là une vraie, une grande
-bataille; ils en revinrent dégoûtés de la guerre, mais toujours
+bataille rangée a lieu au Pont-aux-Herbes<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415" title="Go to footnote 415"><span class="smaller">[415]</span></a>. De janvier <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span>
+en janvier, tout un an, il y eut des jugements et des têtes coupées.
+On profita de cette émotion, et puisqu'ils avaient tant besoin de
+guerre, on les mena à Guinegate; ils eurent là une vraie, une grande
+bataille; ils en revinrent dégoûtés de la guerre, mais toujours
murmurant, grondant.</p>
-<p>Maximilien, déjà bien embarrassé, recevait de la Gueldre une
+<p>Maximilien, déjà bien embarrassé, recevait de la Gueldre une
sommation, celle de rendre enfin ce malheureux enfant, que le feu duc
-avait si injustement retenu, pour les crimes de son père, mais qui, à
-la mort de ce père, avait droit d'hériter. Nimègue chassa les
-Bourguignons, et en attendant qu'on lui rendît l'enfant donna la
-régence à sa tante. La dame ne manqua pas de chevaliers pour la
-défendre; les Allemands du Nord prirent volontiers sa cause contre
-l'Autrichien, le duc de Brunswick d'abord qui croyait l'épouser; puis,
-comme elle n'en voulait pas, le champion fut l'évêque de Munster,
-brave évêque, qui s'était battu à Neuss contre Charles le Téméraire.</p>
+avait si injustement retenu, pour les crimes de son père, mais qui, à
+la mort de ce père, avait droit d'hériter. Nimègue chassa les
+Bourguignons, et en attendant qu'on lui rendît l'enfant donna la
+régence à sa tante. La dame ne manqua pas de chevaliers pour la
+défendre; les Allemands du Nord prirent volontiers sa cause contre
+l'Autrichien, le duc de Brunswick d'abord qui croyait l'épouser; puis,
+comme elle n'en voulait pas, le champion fut l'évêque de Munster,
+brave évêque, qui s'était battu à Neuss contre Charles le Téméraire.</p>
<p>Ces gens de Gueldre n'ayant pas assez de cette guerre de terre, en
-faisaient une en mer aux Hollandais, leurs rivaux pour la pêche. Plus
-d'un combat naval eut lieu sur le Zuydersée. Mais les Hollandais se
-battaient encore plus entre eux. Les factions des Hameçons et des
-Morues avaient recommencé plus furieuses que jamais; fureur aiguisée
-de famine; le roi enlève en mer toute la flotte du hareng, et, pour
+faisaient une en mer aux Hollandais, leurs rivaux pour la pêche. Plus
+d'un combat naval eut lieu sur le Zuydersée. Mais les Hollandais se
+battaient encore plus entre eux. Les factions des Hameçons et des
+Morues avaient recommencé plus furieuses que jamais; fureur aiguisée
+de famine; le roi enlève en mer toute la flotte du hareng, et, pour
comble, les seigles qui leur venaient de Prusse.</p>
-<p>Le coupable en tout cela, au dire de tous, était Maximilien; tout ce
-qui arrivait de malheurs, arrivait par lui. Pourquoi aussi avoir été
+<p>Le coupable en tout cela, au dire de tous, était Maximilien; tout ce
+qui arrivait de malheurs, arrivait par lui. Pourquoi aussi avoir été
chercher cet Allemand. <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> Depuis, rien n'allait bien. Toutes les
-provinces criaient après lui.</p>
+provinces criaient après lui.</p>
-<p>Effarouché au milieu de cette meute, n'entendant qu'aboiements, le
-pauvre chasseur de chamois qui jusque-là ne connaissait pas le
-vertige, s'éblouit et ne sut que faire. Il avait employé ses dernières
-ressources, jusqu'à mettre en gage des joyaux de sa femme; son esprit
-succomba, et son corps, il fut très-malade, sa femme au moment d'être
+<p>Effarouché au milieu de cette meute, n'entendant qu'aboiements, le
+pauvre chasseur de chamois qui jusque-là ne connaissait pas le
+vertige, s'éblouit et ne sut que faire. Il avait employé ses dernières
+ressources, jusqu'à mettre en gage des joyaux de sa femme; son esprit
+succomba, et son corps, il fut très-malade, sa femme au moment d'être
veuve.</p>
-<p>Tout, au contraire, prospérait au roi; son commerce d'hommes allait
+<p>Tout, au contraire, prospérait au roi; son commerce d'hommes allait
bien, il achetait des Anglais, des Suisses, l'inaction des uns, le
-secours des autres. Le fier Hastings, posté à Calais pour le
-surveiller, s'humanisa et reçut pension<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416" title="Go to footnote 416"><span class="smaller">[416]</span></a>. Les cantons suisses
-avaient traité avec Maximilien; les Suisses aimaient bien mieux un roi
-qui payait; ils se donnaient à lui, lui à eux; il se fit bourgeois de
-Berne. Dès lors, plus d'obstacle en Comté, tout fut réduit, et il put
-envoyer son armée oisive piller le Luxembourg. Le duché de Bourgogne
-fut assuré, caressé, consolé; il lui donna un parlement, alla voir sa
+secours des autres. Le fier Hastings, posté à Calais pour le
+surveiller, s'humanisa et reçut pension<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416" title="Go to footnote 416"><span class="smaller">[416]</span></a>. Les cantons suisses
+avaient traité avec Maximilien; les Suisses aimaient bien mieux un roi
+qui payait; ils se donnaient à lui, lui à eux; il se fit bourgeois de
+Berne. Dès lors, plus d'obstacle en Comté, tout fut réduit, et il put
+envoyer son armée oisive piller le Luxembourg. Le duché de Bourgogne
+fut assuré, caressé, consolé; il lui donna un parlement, alla voir sa
bonne ville de Dijon, jura dans Saint-Benigne tout ce qu'on pouvait
-jurer de vieux priviléges et de coutumes, et voulut que ses
-successeurs fissent de même à leur avénement. La Bourgogne était un
-pays de noblesse; le roi fit de bonnes conditions à tous les grands
-seigneurs, un pont d'or. Pour être tout à fait gracieux aux gens du
-pays et se faire des leurs, <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> il prit maîtresse chez eux, non
-pas une petite marchande, comme à Lyon, mais une dame bien née et
+jurer de vieux priviléges et de coutumes, et voulut que ses
+successeurs fissent de même à leur avénement. La Bourgogne était un
+pays de noblesse; le roi fit de bonnes conditions à tous les grands
+seigneurs, un pont d'or. Pour être tout à fait gracieux aux gens du
+pays et se faire des leurs, <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> il prit maîtresse chez eux, non
+pas une petite marchande, comme à Lyon, mais une dame bien née et
veuve d'un gentilhomme<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417" title="Go to footnote 417"><span class="smaller">[417]</span></a>.</p>
-<p>Parmi tant de prospérités, il baissait fort. Commines, qui revenait
-d'une ambassade, le trouvait tout changé. Il avait bien désiré cette
-Bourgogne, et la chose, si aisée en apparence, traîna, et fut même en
-grand doute. Il avait pâti des obstacles, langui. Qu'on en juge par
-une lettre secrète à son général, où il lâche ce mot d'âpre passion
-(qui effraye dans un roi si dévôt): «<i>Je n'ay autre paradis</i> en mon
-imagination que celui-là... J'ay plus grand faim de parler à vous,
-pour y trouver remède que je n'eus jamais <i>à nul confesseur pour le
-salut de mon âme</i><a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418" title="Go to footnote 418"><span class="smaller">[418]</span></a>!»</p>
+<p>Parmi tant de prospérités, il baissait fort. Commines, qui revenait
+d'une ambassade, le trouvait tout changé. Il avait bien désiré cette
+Bourgogne, et la chose, si aisée en apparence, traîna, et fut même en
+grand doute. Il avait pâti des obstacles, langui. Qu'on en juge par
+une lettre secrète à son général, où il lâche ce mot d'âpre passion
+(qui effraye dans un roi si dévôt): «<i>Je n'ay autre paradis</i> en mon
+imagination que celui-là... J'ay plus grand faim de parler à vous,
+pour y trouver remède que je n'eus jamais <i>à nul confesseur pour le
+salut de mon âme</i><a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418" title="Go to footnote 418"><span class="smaller">[418]</span></a>!»</p>
<h3><span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> CHAPITRE V<br>
<span class="smaller">LOUIS XI TRIOMPHE, RECUEILLE ET MEURT<br>
1480-1482</span></h3>
-<p>Le roi de France avec ses cinquante-sept ans, déjà, maladif et le
-visage pâle, n'en était pas moins, nous l'avons dit, dans
+<p>Le roi de France avec ses cinquante-sept ans, déjà, maladif et le
+visage pâle, n'en était pas moins, nous l'avons dit, dans
l'affaiblissement de tous, le seul jeune, le seul fort. Tout
-languissait autour de lui ou mourait, mourait à son profit.</p>
+languissait autour de lui ou mourait, mourait à son profit.</p>
-<p>Dans l'éclipse des anciennes puissances, du pape et de l'empereur, il
+<p>Dans l'éclipse des anciennes puissances, du pape et de l'empereur, il
y eut <i>un roi</i>, le roi de France. Il prit de provinces d'Empire, la
-Comté, la Provence, et il les garda. Il faillit faire juger le pape.
-Le violent Sixte IV, ayant tué Julien de Médicis par la main des
-Pazzi, jetait une armée sur Florence pour punir Laurent d'avoir
-survécu. Le roi, sans bouger, envoya Commines, arma Milan et rassura
-les Florentins dans la première surprise<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419" title="Go to footnote 419"><span class="smaller">[419]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> Il menaça le
-pape de la Pragmatique et d'un concile qui l'aurait déposé.</p>
-
-<p>La Hongrie, la Bohême, la Castille, ambitionnaient son alliance. Les
-Vénitiens, à son premier mot, rompirent avec la maison de Bourgogne.
-Gênes s'offrit à lui et il la refusa, voulant garder l'amitié de
+Comté, la Provence, et il les garda. Il faillit faire juger le pape.
+Le violent Sixte IV, ayant tué Julien de Médicis par la main des
+Pazzi, jetait une armée sur Florence pour punir Laurent d'avoir
+survécu. Le roi, sans bouger, envoya Commines, arma Milan et rassura
+les Florentins dans la première surprise<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419" title="Go to footnote 419"><span class="smaller">[419]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> Il menaça le
+pape de la Pragmatique et d'un concile qui l'aurait déposé.</p>
+
+<p>La Hongrie, la Bohême, la Castille, ambitionnaient son alliance. Les
+Vénitiens, à son premier mot, rompirent avec la maison de Bourgogne.
+Gênes s'offrit à lui et il la refusa, voulant garder l'amitié de
Milan.</p>
-<p>Le vieux roi d'Aragon, Juan II, s'obstina quinze années à vouloir
-retirer de ses mains le gage du Roussillon; il mourut à la peine. Et
+<p>Le vieux roi d'Aragon, Juan II, s'obstina quinze années à vouloir
+retirer de ses mains le gage du Roussillon; il mourut à la peine. Et
il eut encore le chagrin de voir la Navarre (l'autre porte des
-Pyrénées) tomber dans les mêmes mains avec son petit-fils, que Louis
-XI tenait par la mère et régente, Madeleine de France.</p>
+Pyrénées) tomber dans les mêmes mains avec son petit-fils, que Louis
+XI tenait par la mère et régente, Madeleine de France.</p>
-<p>Il avait eu partout un allié fidèle, actif, infatigable, la mort...
-Partout elle avait mis du zèle à travailler pour lui, en sorte qu'il
+<p>Il avait eu partout un allié fidèle, actif, infatigable, la mort...
+Partout elle avait mis du zèle à travailler pour lui, en sorte qu'il
n'y eut plus de princes au monde que des enfants, et encore peu
-viables, et que le roi de France se trouvât l'universel protecteur,
+viables, et que le roi de France se trouvât l'universel protecteur,
tuteur et gouverneur.</p>
-<p>C'est peut-être alors qu'il fit faire pour le dauphin et tous ses
+<p>C'est peut-être alors qu'il fit faire pour le dauphin et tous ses
petits princes son innocent <i>Rosier des <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> guerres</i><a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420" title="Go to footnote 420"><span class="smaller">[420]</span></a>,
l'Anti-Machiavel d'alors (avant Machiavel).</p>
<p>En Savoie, il avait perdu sa s&oelig;ur (ce dont il remerciait Dieu),
-gagné ou chassé les oncles du petit duc. Lui-même, comme oncle et
-tuteur, il s'était établi à Montmélian, et il avait pris son neveu en
+gagné ou chassé les oncles du petit duc. Lui-même, comme oncle et
+tuteur, il s'était établi à Montmélian, et il avait pris son neveu en
France.</p>
-<p>À Florence, il protégeait, comme on a vu, le jeune Laurent; il l'avait
-sauvé. À Milan, la faible veuve, Bonne, une de ces filles de Savoie
-qu'il avait mariées et dotées paternellement, n'était régente que par
+<p>À Florence, il protégeait, comme on a vu, le jeune Laurent; il l'avait
+sauvé. À Milan, la faible veuve, Bonne, une de ces filles de Savoie
+qu'il avait mariées et dotées paternellement, n'était régente que par
lui; par lui seul, elle se rassurait, elle et son enfant, contre
Venise, contre l'oncle de l'enfant, Ludovic le More.</p>
-<p>En Gueldre, aussi bien qu'en Navarre, en Savoie, à Milan, le
-souverain, c'était un enfant, une femme, et le protecteur Louis XI.</p>
+<p>En Gueldre, aussi bien qu'en Navarre, en Savoie, à Milan, le
+souverain, c'était un enfant, une femme, et le protecteur Louis XI.</p>
-<p>En Angleterre, Édouard vivait et régnait; il était entouré d'une belle
+<p>En Angleterre, Édouard vivait et régnait; il était entouré d'une belle
famille de sept enfants. Et pourtant la reine tremblait, voyant tout
-cela si jeune, son mari vieux à quarante ans, qu'un excès de table
-pouvait emporter. En ce cas, comment protéger le petit roi contre un
+cela si jeune, son mari vieux à quarante ans, qu'un excès de table
+pouvait emporter. En ce cas, comment protéger le petit roi contre un
tel oncle (qui fut Richard III!), sinon par un mariage de France, par
-la protection du roi de France, qui partout détestait les oncles,
-protégeait les enfants?</p>
-
-<p>Tout étant, autour de la France, malade et tremblant à ce point, ceux
-du dedans n'avaient à compter sur aucun secours. Le mieux pour eux
-était de rester sages et de ne pas remuer. Quiconque avait cru aux
-forces extérieures avait été dupe. Le Bourguignon appela des <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span>
-troupes italiennes, on a vu avec quel succès. Les Pays-Bas crurent à
+la protection du roi de France, qui partout détestait les oncles,
+protégeait les enfants?</p>
+
+<p>Tout étant, autour de la France, malade et tremblant à ce point, ceux
+du dedans n'avaient à compter sur aucun secours. Le mieux pour eux
+était de rester sages et de ne pas remuer. Quiconque avait cru aux
+forces extérieures avait été dupe. Le Bourguignon appela des <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span>
+troupes italiennes, on a vu avec quel succès. Les Pays-Bas crurent à
l'Allemagne, et firent venir Maximilien, qui ne put rien leur rendre
de ce qu'ils avaient perdu. Quinze ans durant, la Bretagne invoqua
l'Angleterre et n'en tira point de secours.</p>
-<p>Des grands fiefs, le seul encore qui eût vie, c'était la Bretagne;
+<p>Des grands fiefs, le seul encore qui eût vie, c'était la Bretagne;
elle vivait de son obstination insulaire, de sa crainte de devenir
France, appelant toujours l'Anglais, et pourtant elle en eut peur deux
fois. Le roi, tout en poursuivant le grand drame du Nord, de Flandre
-et de Bourgogne, ne détourna cependant jamais les yeux de la Bretagne,
-qui était pour lui une affaire de c&oelig;ur. Une fois (au moment où il
-crut avoir rangé son frère en Guienne), il essaya de prendre le Breton
+et de Bourgogne, ne détourna cependant jamais les yeux de la Bretagne,
+qui était pour lui une affaire de c&oelig;ur. Une fois (au moment où il
+crut avoir rangé son frère en Guienne), il essaya de prendre le Breton
en lui jetant au col son collier de Saint-Michel, comme on prend un
cheval sauvage; mais celui-ci n'y fut pas pris.</p>
<p>Louis XI montra une obstination plus que bretonne dans l'affaire de la
-Bretagne, l'assiégeant, la serrant peu à peu. De temps en temps,
-quelqu'un en sortait et se donnait à lui; c'est ce que firent Tannegui
-Duchâtel, et son pupille Pierre de Rohan, depuis maréchal de Gié.
+Bretagne, l'assiégeant, la serrant peu à peu. De temps en temps,
+quelqu'un en sortait et se donnait à lui; c'est ce que firent Tannegui
+Duchâtel, et son pupille Pierre de Rohan, depuis maréchal de Gié.
Patiemment, lentement en dix ans, le roi fit ses approches. La mort de
-son frère lui ayant rendu La Rochelle au midi de Nantes, il saisit
-Alençon, de l'autre côté. De face, il prit l'Anjou, comme on va voir,
-et enfin il hérita du Maine. Vers la fin, il acheta un prétexte
-d'attaque, les droits de la maison de Blois<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421" title="Go to footnote 421"><span class="smaller">[421]</span></a>, droits surannés,
+son frère lui ayant rendu La Rochelle au midi de Nantes, il saisit
+Alençon, de l'autre côté. De face, il prit l'Anjou, comme on va voir,
+et enfin il hérita du Maine. Vers la fin, il acheta un prétexte
+d'attaque, les droits de la maison de Blois<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421" title="Go to footnote 421"><span class="smaller">[421]</span></a>, droits surannés,
prescrits, mais terribles dans une telle <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> main. Le duc n'avait
-qu'une fille; si le dauphin ne l'épousait, il héritait, au titre de la
-maison de Blois. La Bretagne n'avait qu'à choisir, si elle voulait
-venir à la couronne par mariage ou par succession; elle y venait
+qu'une fille; si le dauphin ne l'épousait, il héritait, au titre de la
+maison de Blois. La Bretagne n'avait qu'à choisir, si elle voulait
+venir à la couronne par mariage ou par succession; elle y venait
toujours.</p>
<p>Tout en attirant les Rohan, il avait acquis leurs rivaux, les Laval,
-les affranchissant du duché, les mettant dans ses armées, dans son
+les affranchissant du duché, les mettant dans ses armées, dans son
conseil, leur confiant Melun, une clef de Paris. Gui de Laval, dont
plus tard le fils et la veuve agirent plus que personne pour marier la
-Bretagne à la France, lui rendit, par sa fille, un autre service moins
+Bretagne à la France, lui rendit, par sa fille, un autre service moins
connu, non moins important.</p>
-<p>L'an 1447, le roi René donna à Saumur un splendide et fameux tournoi.
-Gui de Laval y mena son jeune fils, âgé de douze ans, y faire ses
-premières armes, et sa fille en même temps qui en avait treize. René,
+<p>L'an 1447, le roi René donna à Saumur un splendide et fameux tournoi.
+Gui de Laval y mena son jeune fils, âgé de douze ans, y faire ses
+premières armes, et sa fille en même temps qui en avait treize. René,
plus fol que jeune, fut pris au lacs. Sa femme, la vaillante Lorraine
qui avait fait la guerre pour lui, et qu'il aimait fort, vit pourtant
-ce jour là qu'elle était vieille. La petite Bretonne fit, avec
-l'innocente hardiesse d'un enfant, le plus joli rôle du tournoi, celui
-de la Pucelle qui venait à cheval devant les chevaliers, mettait les
-combattants en lice et baisait les vainqueurs. Tout le monde prévit
-dès lors, et René lui-même ne cacha pas trop sa pensée nouvelle; il
-mit sur son écu un bouquet de <i>pensées</i>.</p>
-
-<p>Isabelle mourut à la longue, René fut veuf. Il pleura beaucoup, parut
-inconsolable. Mais enfin ses serviteurs, ne pouvant le voir dépérir
-ainsi, exigèrent (c'était comme un droit du vassal) que leur seigneur
-se mariât. Ils se chargèrent de chercher une épouse et ils
-cherchèrent <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> si bien qu'ils en découvrirent une<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422" title="Go to footnote 422"><span class="smaller">[422]</span></a>, cette
-même petite fille, Jeanne de Laval, qui était devenue une grande et
-belle fille de vingt ans. René en avait quarante-sept; ils le
-voulurent, il se résigna.</p>
-
-<p>Ce mariage fut agréable au roi, qui fit archevêque de Reims Pierre de
-Laval, le petit frère de Jeanne. René, au milieu de cette aimable
-famille française, fut comme enveloppé de la France; il oublia le
-monde. Il avait dès lors bien assez à faire pour amuser sa jeune
+ce jour là qu'elle était vieille. La petite Bretonne fit, avec
+l'innocente hardiesse d'un enfant, le plus joli rôle du tournoi, celui
+de la Pucelle qui venait à cheval devant les chevaliers, mettait les
+combattants en lice et baisait les vainqueurs. Tout le monde prévit
+dès lors, et René lui-même ne cacha pas trop sa pensée nouvelle; il
+mit sur son écu un bouquet de <i>pensées</i>.</p>
+
+<p>Isabelle mourut à la longue, René fut veuf. Il pleura beaucoup, parut
+inconsolable. Mais enfin ses serviteurs, ne pouvant le voir dépérir
+ainsi, exigèrent (c'était comme un droit du vassal) que leur seigneur
+se mariât. Ils se chargèrent de chercher une épouse et ils
+cherchèrent <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> si bien qu'ils en découvrirent une<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422" title="Go to footnote 422"><span class="smaller">[422]</span></a>, cette
+même petite fille, Jeanne de Laval, qui était devenue une grande et
+belle fille de vingt ans. René en avait quarante-sept; ils le
+voulurent, il se résigna.</p>
+
+<p>Ce mariage fut agréable au roi, qui fit archevêque de Reims Pierre de
+Laval, le petit frère de Jeanne. René, au milieu de cette aimable
+famille française, fut comme enveloppé de la France; il oublia le
+monde. Il avait dès lors bien assez à faire pour amuser sa jeune
femme, et une s&oelig;ur encore plus jeune qu'elle avait avec elle. En
Anjou, en Provence, il menait la vie pastorale, tout au moins par
-écrit, rimant les amours des bergers, se livrant aux amusements
-innocents de la pêche et du jardinage; il goûtait fort la vie rurale,
-comme «la plus lointaine de toute terrienne ambition.» Il avait encore
-un plaisir<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423" title="Go to footnote 423"><span class="smaller">[423]</span></a>, de chanter à l'église, en habit de chanoine, dans un
-trône gothique, qu'il avait peint et sculpté. Son neveu Louis XI aida
-à l'alléger des soucis du gouvernement en lui prenant l'Anjou. On
-hésitait à l'avertir<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424" title="Go to footnote 424"><span class="smaller">[424]</span></a>; il était alors au château de Beaugé,
-<span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> fort appliqué à peindre une belle perdrix grise; il apprit la
+écrit, rimant les amours des bergers, se livrant aux amusements
+innocents de la pêche et du jardinage; il goûtait fort la vie rurale,
+comme «la plus lointaine de toute terrienne ambition.» Il avait encore
+un plaisir<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423" title="Go to footnote 423"><span class="smaller">[423]</span></a>, de chanter à l'église, en habit de chanoine, dans un
+trône gothique, qu'il avait peint et sculpté. Son neveu Louis XI aida
+à l'alléger des soucis du gouvernement en lui prenant l'Anjou. On
+hésitait à l'avertir<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424" title="Go to footnote 424"><span class="smaller">[424]</span></a>; il était alors au château de Beaugé,
+<span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> fort appliqué à peindre une belle perdrix grise; il apprit la
nouvelle sans quitter son tableau.</p>
-<p>Il avait bien encore quelques vieux serviteurs qui s'obstinaient à
-vouloir qu'il fût roi, et qui sous main traitaient avec la Bretagne ou
+<p>Il avait bien encore quelques vieux serviteurs qui s'obstinaient à
+vouloir qu'il fût roi, et qui sous main traitaient avec la Bretagne ou
la Bourgogne; mais cela tournait toujours mal: Louis XI savait tout,
-et prenait les devants. On a vu qu'au moment où ils offraient la
+et prenait les devants. On a vu qu'au moment où ils offraient la
Provence au duc de Bourgogne, Louis XI accourut, saisit Orange et le
-Comtat. René ne se tira d'affaire qu'en lui donnant promesse écrite
-qu'après lui et son neveu Charles, il aurait la Provence; lui-même il
-écrivit cet acte, l'enlumina, l'orna de belles miniatures. C'était
-mourir de bonne grâce, et au reste il était mort dès la fatale année
-où il perdit ses enfants, Jean de Calabre mort à Barcelone, Marguerite
-prise à Teukesbury. Il lui restait un petit-fils, René II, mais fils
+Comtat. René ne se tira d'affaire qu'en lui donnant promesse écrite
+qu'après lui et son neveu Charles, il aurait la Provence; lui-même il
+écrivit cet acte, l'enlumina, l'orna de belles miniatures. C'était
+mourir de bonne grâce, et au reste il était mort dès la fatale année
+où il perdit ses enfants, Jean de Calabre mort à Barcelone, Marguerite
+prise à Teukesbury. Il lui restait un petit-fils, René II, mais fils
d'une de ses filles, et ses conseillers lui assuraient que la Provence
-(quoique fief féminin et terre d'Empire) devait, la ligne mâle
-manquant, revenir à la France<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425" title="Go to footnote 425"><span class="smaller">[425]</span></a>. Alors il soupirait et se peignait
-dans sa miniature, sous l'emblème d'un vieux tronc dépouillé qui n'a
+(quoique fief féminin et terre d'Empire) devait, la ligne mâle
+manquant, revenir à la France<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425" title="Go to footnote 425"><span class="smaller">[425]</span></a>. Alors il soupirait et se peignait
+dans sa miniature, sous l'emblème d'un vieux tronc dépouillé qui n'a
qu'un faible rejeton.</p>
-<p>Son neveu et héritier, le roi, avait hâte d'hériter, il ne pouvait
-attendre: «Il envieillissoit, devenoit malade.» Il se ménageait peu;
-au défaut de guerre, il chassait; il lui fallait une proie. Seul au
-Plessis-les-Tours, <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> il tenait son fils à Amboise sans le voir,
-et il envoya sa femme encore plus loin en Dauphiné. Souvent il partait
-de bonne heure, chassait tout le jour, au vent, à la pluie, dînant où
+<p>Son neveu et héritier, le roi, avait hâte d'hériter, il ne pouvait
+attendre: «Il envieillissoit, devenoit malade.» Il se ménageait peu;
+au défaut de guerre, il chassait; il lui fallait une proie. Seul au
+Plessis-les-Tours, <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> il tenait son fils à Amboise sans le voir,
+et il envoya sa femme encore plus loin en Dauphiné. Souvent il partait
+de bonne heure, chassait tout le jour, au vent, à la pluie, dînant où
il pouvait, causant avec les petites gens, avec des paysans, avec des
-charbonniers de la forêt. Il lui arrivait, inquiet qu'il était
+charbonniers de la forêt. Il lui arrivait, inquiet qu'il était
toujours, voulant tout voir et savoir, de se lever le premier et,
-pendant qu'on dormait, de courir le château; un jour, il descend aux
+pendant qu'on dormait, de courir le château; un jour, il descend aux
cuisines, il n'y avait encore qu'un enfant qui tournait la broche:
-«Combien gagnes-tu?»&mdash;L'enfant qui ne l'avait jamais vu, répondit:
-«Autant que le roi.&mdash;Et le roi, que gagne-t-il?&mdash;Sa vie, et moi la
-mienne.»</p>
+«Combien gagnes-tu?»&mdash;L'enfant qui ne l'avait jamais vu, répondit:
+«Autant que le roi.&mdash;Et le roi, que gagne-t-il?&mdash;Sa vie, et moi la
+mienne.»</p>
-<p>Le marmiton avait parlé fièrement, prenant apparemment ce rôdeur mal
+<p>Le marmiton avait parlé fièrement, prenant apparemment ce rôdeur mal
mis pour un pauvre... Il ne se trompait pas. Jamais il n'y avait
-pauvreté plus profonde, plus famélique et plus avide. Âpreté de
+pauvreté plus profonde, plus famélique et plus avide. Âpreté de
chasseur ou faim de mendiant, c'est ce qu'expriment toutes ses
-paroles, parfois violentes et âcres, souvent flatteuses, menteuses,
+paroles, parfois violentes et âcres, souvent flatteuses, menteuses,
humblement caressantes et rampantes... Tant il avait besoin<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426" title="Go to footnote 426"><span class="smaller">[426]</span></a>!
-besoin de telle province aujourd'hui, demain de telle ville... Né
+besoin de telle province aujourd'hui, demain de telle ville... Né
avide, mais plus avide comme roi et royaume, il souffre, on le sent
-bien, de tous les fiefs qu'il n'a pas encore. La royauté avait en elle
-l'insatiable abîme qui devait tous les absorber.</p>
+bien, de tous les fiefs qu'il n'a pas encore. La royauté avait en elle
+l'insatiable abîme qui devait tous les absorber.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> On a vu ses âpres commencements avant le Bien public, et
-comment cette faim s'aiguisa par l'obstacle. Tout à coup tout devient
-facile, les États, les provinces pleuvent, se donnent elle-même, la
+<p><span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> On a vu ses âpres commencements avant le Bien public, et
+comment cette faim s'aiguisa par l'obstacle. Tout à coup tout devient
+facile, les États, les provinces pleuvent, se donnent elle-même, la
proie, le gibier vient prier le chasseur. L'ardeur de prendre se
calmera sans doute?... C'est le contraire, la passion violente,
-inique, et qui irait contre Dieu, voit le jugement de Dieu se déclarer
-pour elle; elle se sent profondément juste, profondément injuste lui
-paraît tout ce qu'elle n'a pas encore. L'unité du royaume, confusément
-sentie comme un droit futur, lui justifie tous les moyens. Désormais
+inique, et qui irait contre Dieu, voit le jugement de Dieu se déclarer
+pour elle; elle se sent profondément juste, profondément injuste lui
+paraît tout ce qu'elle n'a pas encore. L'unité du royaume, confusément
+sentie comme un droit futur, lui justifie tous les moyens. Désormais
assez fort pour n'avoir plus besoin de force, pouvant s'adjuger ce
-qu'il veut conquérir par arrêt, ce n'est plus un chasseur, il siége
+qu'il veut conquérir par arrêt, ce n'est plus un chasseur, il siége
comme juge. Sa passion maintenant, c'est la justice. Il va toujours
-juger; point de jours fériés, saint Louis fit justice même au
+juger; point de jours fériés, saint Louis fit justice même au
Vendredi-Saint.</p>
-<p>Justice ici mêlée de guerre, et parfois l'exécution avant le procès.
-Celui d'Armagnac fut abrégé par le poignard. On a vu ceux d'Alençon,
-de Saint-Pol, de Nemours. Le pauvre vieux René, un roi, fut menacé de
-contrainte par corps. Le prince d'Orange fut poursuivi, justicié en
-effigie, pendu par les pieds. Ce formidable duc de Bourgogne n'échappe
-pas. À peine mort, le Parlement saisit son cadavre. Les procureurs lui
-prouvent à ce chevalier mort par chevalerie, que, sous sa belle
+<p>Justice ici mêlée de guerre, et parfois l'exécution avant le procès.
+Celui d'Armagnac fut abrégé par le poignard. On a vu ceux d'Alençon,
+de Saint-Pol, de Nemours. Le pauvre vieux René, un roi, fut menacé de
+contrainte par corps. Le prince d'Orange fut poursuivi, justicié en
+effigie, pendu par les pieds. Ce formidable duc de Bourgogne n'échappe
+pas. À peine mort, le Parlement saisit son cadavre. Les procureurs lui
+prouvent à ce chevalier mort par chevalerie, que, sous sa belle
armure, il avait la foi du procureur; on lui retrouve son billet de
-Péronne, le fameux sauf-conduit écrit de sa main, on lui établit par
-rapport d'experts qu'il a juré et qu'il a menti<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427" title="Go to footnote 427"><span class="smaller">[427]</span></a>.</p>
+Péronne, le fameux sauf-conduit écrit de sa main, on lui établit par
+rapport d'experts qu'il a juré et qu'il a menti<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427" title="Go to footnote 427"><span class="smaller">[427]</span></a>.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> Le Parlement n'allait pas assez vite dans ces besognes
-royales. Sans doute il se disait que le roi était mortel, que les
-grandes familles dureraient après lui et sauraient bien retrouver les
-juges. Donc, il ménageait tout. Que le roi fût mécontent ou non, il ne
-pouvait sévir; on ne coupe pas la tête à une grande compagnie.</p>
+royales. Sans doute il se disait que le roi était mortel, que les
+grandes familles dureraient après lui et sauraient bien retrouver les
+juges. Donc, il ménageait tout. Que le roi fût mécontent ou non, il ne
+pouvait sévir; on ne coupe pas la tête à une grande compagnie.</p>
-<p>Il résulta de là une chose odieuse, c'est que les procès se firent par
-commissaires, à qui les biens de l'accusé étaient donnés d'avance, et
-qui avaient intérêt à la condamnation.</p>
+<p>Il résulta de là une chose odieuse, c'est que les procès se firent par
+commissaires, à qui les biens de l'accusé étaient donnés d'avance, et
+qui avaient intérêt à la condamnation.</p>
-<p>Et de cette chose odieuse, une chose effroyable naquit, une espèce
-nouvelle, celle des commissaires, qui, créée par la tyrannie pour son
+<p>Et de cette chose odieuse, une chose effroyable naquit, une espèce
+nouvelle, celle des commissaires, qui, créée par la tyrannie pour son
besoin passager, voulait durer et besogner toujours, qui, ayant pris
-goût à la curée, ne chassait plus seulement à la voix du maître, mais
-s'ingéniait à trouver des proies, et faute d'ennemis poursuivait les
+goût à la curée, ne chassait plus seulement à la voix du maître, mais
+s'ingéniait à trouver des proies, et faute d'ennemis poursuivait les
amis.</p>
<p>Il y avait deux princes du sang, que les autres princes et les grands
du royaume accusaient fort et regardaient comme amis du roi, comme
-traîtres<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428" title="Go to footnote 428"><span class="smaller">[428]</span></a>. L'un était le duc de Bourbon, au frère duquel Louis XI
-avait donné sa fille. L'autre était le comte du Perche, fils du duc
-d'Alençon, mais élevé par le roi, et qui en 1468 avait trahi pour lui
-les Bretons et son père.</p>
+traîtres<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428" title="Go to footnote 428"><span class="smaller">[428]</span></a>. L'un était le duc de Bourbon, au frère duquel Louis XI
+avait donné sa fille. L'autre était le comte du Perche, fils du duc
+d'Alençon, mais élevé par le roi, et qui en 1468 avait trahi pour lui
+les Bretons et son père.</p>
<p><span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> Ces deux princes furent la proie nouvelle contre laquelle les
-commissaires animèrent le roi, et ils n'y trouvèrent que trop de
-facilité dans le triste état de son esprit. Il se sentait défaillir,
-et faisait d'autant plus effort pour se prouver à lui et aux autres,
-par mille choses violentes et fantasques, qu'il était en vie. Il
+commissaires animèrent le roi, et ils n'y trouvèrent que trop de
+facilité dans le triste état de son esprit. Il se sentait défaillir,
+et faisait d'autant plus effort pour se prouver à lui et aux autres,
+par mille choses violentes et fantasques, qu'il était en vie. Il
faisait acheter de toutes parts des chiens de chasse, des chevaux, des
-bêtes curieuses. Il faisait de grands remuements dans sa maison,
-renvoyant ses serviteurs pour en prendre d'autres. À quelques-uns il
-ôtait leurs offices, faisait des justices sévères; il frappait loin et
+bêtes curieuses. Il faisait de grands remuements dans sa maison,
+renvoyant ses serviteurs pour en prendre d'autres. À quelques-uns il
+ôtait leurs offices, faisait des justices sévères; il frappait loin et
rude.</p>
-<p>Entre autres gens très-propres à faire ou conseiller des choses
-violentes, il avait un dur Auvergnat, nommé Doyat, né sujet du duc de
-Bourbon, chassé par lui, qui trouva jour pour se venger. Un moine,
-venu du Bourbonnais, avait remué Paris en prêchant contre les abus,
-disant hardiment que le roi était mal conseillé<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429" title="Go to footnote 429"><span class="smaller">[429]</span></a>. Le roi crut sans
-difficulté que le duc de Bourbon, cantonné dans ses fiefs, avait
-envoyé cet homme pour tâter le peuple<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430" title="Go to footnote 430"><span class="smaller">[430]</span></a>; on disait qu'il fortifiait
-ses places, qu'il empêchait les appels au roi, qu'il était roi chez
+<p>Entre autres gens très-propres à faire ou conseiller des choses
+violentes, il avait un dur Auvergnat, nommé Doyat, né sujet du duc de
+Bourbon, chassé par lui, qui trouva jour pour se venger. Un moine,
+venu du Bourbonnais, avait remué Paris en prêchant contre les abus,
+disant hardiment que le roi était mal conseillé<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429" title="Go to footnote 429"><span class="smaller">[429]</span></a>. Le roi crut sans
+difficulté que le duc de Bourbon, cantonné dans ses fiefs, avait
+envoyé cet homme pour tâter le peuple<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430" title="Go to footnote 430"><span class="smaller">[430]</span></a>; on disait qu'il fortifiait
+ses places, qu'il empêchait les appels au roi, qu'il était roi chez
lui<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431" title="Go to footnote 431"><span class="smaller">[431]</span></a>. Louis XI avait encore un grief contre lui, c'est <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span>
qu'il ne mourait pas. Goutteux et sans enfants, ses biens devaient
-passer à son frère, gendre du roi, puis, si ce frère n'avait pas
-d'enfants mâles, ils devaient échoir au roi même. Mais il ne mourait
+passer à son frère, gendre du roi, puis, si ce frère n'avait pas
+d'enfants mâles, ils devaient échoir au roi même. Mais il ne mourait
pas... Doyat se fit fort d'y pourvoir. Il se fit nommer par le
-Parlement, avec un autre, pour aller faire le procès à son ancien
-seigneur. Il arrive à grand bruit dans ce pays, où depuis tant
-d'années on ne connaissait de maître que le duc de Bourbon; il ouvre
-enquête publique, provoque les scandales, engage tout le monde à
-déposer hardiment contre lui. Au nom du roi, défense aux nobles du
+Parlement, avec un autre, pour aller faire le procès à son ancien
+seigneur. Il arrive à grand bruit dans ce pays, où depuis tant
+d'années on ne connaissait de maître que le duc de Bourbon; il ouvre
+enquête publique, provoque les scandales, engage tout le monde à
+déposer hardiment contre lui. Au nom du roi, défense aux nobles du
Bourbonnais de <i>faire alliance</i> avec le duc de Bourbon. Il l'enfermait
-ainsi tout seul dans ses châteaux. Là même il ne fut pas tranquille,
-on vint lui prendre ses officiers chez lui, il ne restait qu'à
-l'enlever lui-même. Son frère, Louis de Bourbon, évêque de Liége, fut
-tué peu après par le Sanglier, qui, avec une bande recrutée en
-France<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432" title="Go to footnote 432"><span class="smaller">[432]</span></a>, prit un moment l'évêché pour son fils.</p>
-
-<p>Ces violences, ces outrages, et que cet Auvergnat, né chez le duc de
-Bourbon, l'eût foulé sous ses souliers <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> ferrés, c'étaient des
-choses qu'on ne pouvait faire sans risque. La religion féodale n'était
-pas tellement éteinte qu'il ne se trouvât, entre ceux qui mangeaient
+ainsi tout seul dans ses châteaux. Là même il ne fut pas tranquille,
+on vint lui prendre ses officiers chez lui, il ne restait qu'à
+l'enlever lui-même. Son frère, Louis de Bourbon, évêque de Liége, fut
+tué peu après par le Sanglier, qui, avec une bande recrutée en
+France<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432" title="Go to footnote 432"><span class="smaller">[432]</span></a>, prit un moment l'évêché pour son fils.</p>
+
+<p>Ces violences, ces outrages, et que cet Auvergnat, né chez le duc de
+Bourbon, l'eût foulé sous ses souliers <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> ferrés, c'étaient des
+choses qu'on ne pouvait faire sans risque. La religion féodale n'était
+pas tellement éteinte qu'il ne se trouvât, entre ceux qui mangeaient
le pain du seigneur, un homme pour le venger. Commines, si bien
-instruit, dit positivement que la bonne volonté ne manqua pas, que
-plusieurs eurent envie «d'entrer en ce Plessis, et <i>dépêcher les
-choses</i>, parce qu'à leur avis rien ne se dépêchoit.» De là, la
-nécessité de grandes précautions; le Plessis se hérisse de barreaux,
-grilles, guérites de fer. On y entre à peine. Peu de gens approchent
-et bien triés; c'est-à-dire que de plus en plus, le roi ne voyant plus
-que tels et tels, tout absolu qu'il peut paraître, se trouve dans
-leurs mains. Un accident augmenta ce misérable état d'isolement.</p>
-
-<p>Un jour, dînant près de Chinon, il est frappé, perd la parole. Il veut
-approcher de la fenêtre, on l'en empêche, jusqu'à ce que son médecin,
+instruit, dit positivement que la bonne volonté ne manqua pas, que
+plusieurs eurent envie «d'entrer en ce Plessis, et <i>dépêcher les
+choses</i>, parce qu'à leur avis rien ne se dépêchoit.» De là, la
+nécessité de grandes précautions; le Plessis se hérisse de barreaux,
+grilles, guérites de fer. On y entre à peine. Peu de gens approchent
+et bien triés; c'est-à-dire que de plus en plus, le roi ne voyant plus
+que tels et tels, tout absolu qu'il peut paraître, se trouve dans
+leurs mains. Un accident augmenta ce misérable état d'isolement.</p>
+
+<p>Un jour, dînant près de Chinon, il est frappé, perd la parole. Il veut
+approcher de la fenêtre, on l'en empêche, jusqu'à ce que son médecin,
Angelo Catto, arrive et fait ouvrir. Un peu remis, son premier soin
-fut de chasser ceux qui l'avaient tenu et empêché d'approcher des
-fenêtres.</p>
+fut de chasser ceux qui l'avaient tenu et empêché d'approcher des
+fenêtres.</p>
-<p>Entre cette attaque et une seconde qu'il eut peu après, il se donna,
-dans sa faiblesse, un spectacle de sa puissance. Il réunit à
-Pont-de-l'Arche la nouvelle armée qu'il organisait. Campée là sur la
-Seine, elle était à portée de marcher sur la Bretagne ou sur Calais.
+<p>Entre cette attaque et une seconde qu'il eut peu après, il se donna,
+dans sa faiblesse, un spectacle de sa puissance. Il réunit à
+Pont-de-l'Arche la nouvelle armée qu'il organisait. Campée là sur la
+Seine, elle était à portée de marcher sur la Bretagne ou sur Calais.
Elle rompit le projet du Breton, qui offrait sa fille au prince de
-Galles. Le roi lui avait déjà saisi Chantocé. Il se hâta de demander
+Galles. Le roi lui avait déjà saisi Chantocé. Il se hâta de demander
pardon.</p>
-<p>Cette armée était une belle et terrible machine, forte et légère dans
-son rempart de bois, qu'elle posait, enlevait à volonté. La pâle
+<p>Cette armée était une belle et terrible machine, forte et légère dans
+son rempart de bois, qu'elle posait, enlevait à volonté. La pâle
figure mourante sourit, et se <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> complut dans cette image de
-force. Elle se sentait là en sûreté; ceux-ci étaient des hommes sûrs,
-des Suisses<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433" title="Go to footnote 433"><span class="smaller">[433]</span></a> ou armés à la suisse. Dans les armes, dans les
-costumes, rien qui sentît la France; hoquetons de toutes couleurs,
-hallebardes, lances à rouelle qu'on n'avait jamais vues. Une armée
+force. Elle se sentait là en sûreté; ceux-ci étaient des hommes sûrs,
+des Suisses<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433" title="Go to footnote 433"><span class="smaller">[433]</span></a> ou armés à la suisse. Dans les armes, dans les
+costumes, rien qui sentît la France; hoquetons de toutes couleurs,
+hallebardes, lances à rouelle qu'on n'avait jamais vues. Une armée
muette qui ne savait que deux mots: <i>geld</i> et <i>trinkgeld</i>. Nul
mouvement, qu'au son du cor. Le roi ne voulait plus d'hommes, mais des
-soldats; plus de ces francs-archers pillards, qui s'étaient débandés à
+soldats; plus de ces francs-archers pillards, qui s'étaient débandés à
Guinegate; de gentilshommes encore moins, il leur fit dire de payer au
-lieu de servir et de rester chez eux. Plus de Français, ni peuple, ni
-nobles... Le brillant spectacle de ces bandes égaya peu nos vieux
+lieu de servir et de rester chez eux. Plus de Français, ni peuple, ni
+nobles... Le brillant spectacle de ces bandes égaya peu nos vieux
capitaines, qui avaient tant fait pour avoir une milice nationale, et
-qui à la longue l'avaient formée, aguerrie. Ils sentaient qu'un jour
+qui à la longue l'avaient formée, aguerrie. Ils sentaient qu'un jour
ou l'autre ces Allemands pourraient bien battre ceux qui les payaient,
-qu'on n'en serait pas maître, et qu'on maudirait alors un roi qui
-avait désarmé la France.</p>
+qu'on n'en serait pas maître, et qu'on maudirait alors un roi qui
+avait désarmé la France.</p>
-<p>La France n'était plus sûre pour le garder. À qui donc se fiait-il? à
-un Doyat, un Olivier le Diable, à maître Jacques Coctier, médecin et
-président des comptes, un homme hardi, brutal, qui le faisait trembler
-lui-même. Deux hommes étaient encore autour de lui, peu rassurants,
+<p>La France n'était plus sûre pour le garder. À qui donc se fiait-il? à
+un Doyat, un Olivier le Diable, à maître Jacques Coctier, médecin et
+président des comptes, un homme hardi, brutal, qui le faisait trembler
+lui-même. Deux hommes étaient encore autour de lui, peu rassurants,
MM. du Lude et de Saint-Pierre; l'un, un joyeux voleur qui faisait
-rire le roi; l'autre, son <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> sénéchal, sinistre figure de juge,
-qui eût pu être bourreau. Parmi tout cela, le doux et cauteleux
+rire le roi; l'autre, son <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> sénéchal, sinistre figure de juge,
+qui eût pu être bourreau. Parmi tout cela, le doux et cauteleux
Commines, qu'il aimait et faisait coucher avec lui; mais il croyait
les autres.</p>
-<p>Au retour de son camp, il fut frappé de nouveau, «et fut quelque deux
-heures qu'on le croyoit mort; il étoit dans une galerie, couché sur
-une paillasse... M. du Bouchage et moi (dit Commines), nous le vouâmes
-à monseigneur saint Claude, et les autres qui étoient présents le lui
-vouèrent aussi. Incontinent la parole lui revint, et sur l'heure il
-alla par la maison, mais bien foible...» Un peu remis, il voulut voir
-les lettres qui étaient arrivées et qui arrivaient de moment en
-moment: «On lui montrait les principales, et je les lui lisois. Il
+<p>Au retour de son camp, il fut frappé de nouveau, «et fut quelque deux
+heures qu'on le croyoit mort; il étoit dans une galerie, couché sur
+une paillasse... M. du Bouchage et moi (dit Commines), nous le vouâmes
+à monseigneur saint Claude, et les autres qui étoient présents le lui
+vouèrent aussi. Incontinent la parole lui revint, et sur l'heure il
+alla par la maison, mais bien foible...» Un peu remis, il voulut voir
+les lettres qui étaient arrivées et qui arrivaient de moment en
+moment: «On lui montrait les principales, et je les lui lisois. Il
faisoit semblant de les entendre, et les prenoit en la main, et
-faisoit semblant de les lire, quoiqu'il n'eût aucune connoissance, et
-disoit quelque mot, ou faisoit signe des réponses qu'il vouloit être
-faites.»</p>
-
-<p>Du Lude et quelques autres logeaient sous sa chambre, «en deux petites
-chambrettes.» C'était ce petit conseil qui réglait en attendant les
-affaires pressées. «Nous faisions peu d'expéditions, car il étoit
-maître avec lequel il falloit charrier droit.»</p>
-
-<p>Entre ses deux attaques, on lui fit faire deux choses, délivrer le
-cardinal Balue que le légat réclamait, et mettre en prison le comte du
-Perche. Ce procès, &oelig;uvre ténébreuse et la plus inconnue du temps,
-mérite explication.</p>
-
-<p>Le 14 août 1481, on l'arrête et on le met dans une cage de fer, la
-plus étroite qu'on eût faite, une cage <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> d'un pas et demi de
+faisoit semblant de les lire, quoiqu'il n'eût aucune connoissance, et
+disoit quelque mot, ou faisoit signe des réponses qu'il vouloit être
+faites.»</p>
+
+<p>Du Lude et quelques autres logeaient sous sa chambre, «en deux petites
+chambrettes.» C'était ce petit conseil qui réglait en attendant les
+affaires pressées. «Nous faisions peu d'expéditions, car il étoit
+maître avec lequel il falloit charrier droit.»</p>
+
+<p>Entre ses deux attaques, on lui fit faire deux choses, délivrer le
+cardinal Balue que le légat réclamait, et mettre en prison le comte du
+Perche. Ce procès, &oelig;uvre ténébreuse et la plus inconnue du temps,
+mérite explication.</p>
+
+<p>Le 14 août 1481, on l'arrête et on le met dans une cage de fer, la
+plus étroite qu'on eût faite, une cage <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> d'un pas et demi de
long... Sur quelle accusation? la moins grave, d'avoir voulu sortir de
France.</p>
-<p>Cette terrible rigueur étonne fort, quand on sait que, peu d'années
-auparavant, on examina en conseil s'il fallait l'arrêter, que deux
-personnes lui furent favorables et que l'une des deux était Louis
+<p>Cette terrible rigueur étonne fort, quand on sait que, peu d'années
+auparavant, on examina en conseil s'il fallait l'arrêter, que deux
+personnes lui furent favorables et que l'une des deux était Louis
XI<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434" title="Go to footnote 434"><span class="smaller">[434]</span></a>. Pour bien comprendre, il faut savoir de plus que plusieurs
-conseillers avaient du bien de l'accusé, et étaient intéressés à le
+conseillers avaient du bien de l'accusé, et étaient intéressés à le
faire mourir.</p>
-<p>Ce malheureux comte du Perche était un de ces enfants que le roi avait
-élevés chez lui, comme le prince de Navarre et autres, et qu'il avait
-formés et dressés à trahir leurs pères. En 1468, le comte du Perche
-prit parti contre son père, le duc d'Alençon, et son parent, le duc de
-Bretagne, en sorte que, détesté des ennemis du roi, il se ferma à
+<p>Ce malheureux comte du Perche était un de ces enfants que le roi avait
+élevés chez lui, comme le prince de Navarre et autres, et qu'il avait
+formés et dressés à trahir leurs pères. En 1468, le comte du Perche
+prit parti contre son père, le duc d'Alençon, et son parent, le duc de
+Bretagne, en sorte que, détesté des ennemis du roi, il se ferma à
jamais le retour, appartint au roi seul. Louis XI, avec qui il avait
-toujours vécu, le connaissait très-bien pour un homme léger, futile,
-et qui, «après les belles filles», ne connaissait que ses faucons. Il
-n'en tenait guère compte, lui payait mal sa pension; de longue date,
-il avait occupé ses places, <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> et pour ses terres, il en
-disposait, les donnait comme siennes. Sa patience, déjà fort éprouvée
+toujours vécu, le connaissait très-bien pour un homme léger, futile,
+et qui, «après les belles filles», ne connaissait que ses faucons. Il
+n'en tenait guère compte, lui payait mal sa pension; de longue date,
+il avait occupé ses places, <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> et pour ses terres, il en
+disposait, les donnait comme siennes. Sa patience, déjà fort éprouvée
par le roi, le fut bien plus encore par ceux qui, ayant son bien et
-voulant le garder, voulurent avoir sa vie. Pour cela il fallait, à
+voulant le garder, voulurent avoir sa vie. Pour cela il fallait, à
force d'outrages et de provocations, faire de cette inoffensive
-créature un conspirateur. Chose difficile; il craignait le roi comme
-Dieu. Un de ses serviteurs disant un jour, dans sa chambre à coucher,
+créature un conspirateur. Chose difficile; il craignait le roi comme
+Dieu. Un de ses serviteurs disant un jour, dans sa chambre à coucher,
un mot hardi contre le roi, il eut peur et le gronda fort.</p>
<p>Pour surmonter sa peur, il en fallait une plus forte. On imagina de
-lui faire arriver des lettres anonymes où charitablement on
+lui faire arriver des lettres anonymes où charitablement on
l'avertissait que le roi allait le faire tondre, le faire moine...
Cela l'effraya fort... Puis d'autres lettres arrivent: le roi va le
faire pendre... D'autres encore: Il le fera tuer. Ce pauvre diable
-craignait horriblement la mort; il y paraît dans son procès. Il ne lui
-vint rien dans l'esprit contre le roi, nulle défense ou vengeance:
-seulement, il commença à regarder de tous côtés par où il
-s'enfuirait... Le plus près, c'était la Bretagne, mais c'était un pays
-hostile où il n'y avait pour lui nulle sûreté. «Si je trouvais à
-m'embarquer, disait-il, j'irais en Angleterre, ou bien encore à
-Venise; j'épouserais une bourgeoise de Venise et je serais riche.»</p>
-
-<p>En l'effrayant ainsi, on tâchait d'autre part d'effrayer Louis XI. Les
-gens du comte, sa s&oelig;ur même (bâtarde d'Alençon), rapportaient ou
-forgeaient des mots qu'il aurait dits, et qu'on interprétait de façon
-sinistre. On assurait, par exemple, qu'il avait dit à un de ses
-domestiques: «Ne serais-tu donc pas homme à donner un coup de dague
-pour moi?»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> Quoique le duc de Nemours, qui dénonça tant de gens, n'eût
-rien dit contre le comte du Perche, Louis XI, de plus en plus défiant,
-et sans doute bien travaillé par ceux qui y avaient intérêt, finit par
+craignait horriblement la mort; il y paraît dans son procès. Il ne lui
+vint rien dans l'esprit contre le roi, nulle défense ou vengeance:
+seulement, il commença à regarder de tous côtés par où il
+s'enfuirait... Le plus près, c'était la Bretagne, mais c'était un pays
+hostile où il n'y avait pour lui nulle sûreté. «Si je trouvais à
+m'embarquer, disait-il, j'irais en Angleterre, ou bien encore à
+Venise; j'épouserais une bourgeoise de Venise et je serais riche.»</p>
+
+<p>En l'effrayant ainsi, on tâchait d'autre part d'effrayer Louis XI. Les
+gens du comte, sa s&oelig;ur même (bâtarde d'Alençon), rapportaient ou
+forgeaient des mots qu'il aurait dits, et qu'on interprétait de façon
+sinistre. On assurait, par exemple, qu'il avait dit à un de ses
+domestiques: «Ne serais-tu donc pas homme à donner un coup de dague
+pour moi?»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> Quoique le duc de Nemours, qui dénonça tant de gens, n'eût
+rien dit contre le comte du Perche, Louis XI, de plus en plus défiant,
+et sans doute bien travaillé par ceux qui y avaient intérêt, finit par
croire ce que l'on voulait, et signa une lettre pour avouer du Lude de
-tout ce qu'il ferait. Ce qu'il fit, ce fut d'arrêter l'homme sur
-l'heure, et il le mit dans cette cage étroite où on lui passait le
-manger avec une fourche<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435" title="Go to footnote 435"><span class="smaller">[435]</span></a>. Il l'environna de ses serviteurs à lui
-du Lude, et, ce qui est plus choquant à dire, il employait à ce métier
-de geôlier ou d'espion, sous prétexte <i>d'amuser le comte</i>, un enfant
-qui était son fils.</p>
+tout ce qu'il ferait. Ce qu'il fit, ce fut d'arrêter l'homme sur
+l'heure, et il le mit dans cette cage étroite où on lui passait le
+manger avec une fourche<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435" title="Go to footnote 435"><span class="smaller">[435]</span></a>. Il l'environna de ses serviteurs à lui
+du Lude, et, ce qui est plus choquant à dire, il employait à ce métier
+de geôlier ou d'espion, sous prétexte <i>d'amuser le comte</i>, un enfant
+qui était son fils.</p>
<p>Du Lude se fit nommer commissaire avec Saint-Pierre et quelques
-autres; mais il ne put si bien faire que l'enquête ne fût conduite par
-le chancelier, le prudent Doriole. L'accusé ayant parlé des lettres
-anonymes qu'on lui avait écrites, devenait accusateur, et probablement
-embarrassait tel et tel de ses juges. Mais il était faible, variable,
-facile à intimider; ils lui dirent que <i>rien ne pouvait tant l'aider</i>
-que de dire vrai et <i>de ne dénoncer personne</i>, et il se démentit,
-consentant à faire croire: «Que c'était lui qui les avait écrites.»</p>
-
-<p>Il montrait du reste assez bien qu'il était dangereux <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> pour
-lui d'aller en Bretagne, qu'il y était haï. Il ajoutait cette chose,
-bien forte en sa faveur: «Il n'y a pas d'homme en France qui doive
+autres; mais il ne put si bien faire que l'enquête ne fût conduite par
+le chancelier, le prudent Doriole. L'accusé ayant parlé des lettres
+anonymes qu'on lui avait écrites, devenait accusateur, et probablement
+embarrassait tel et tel de ses juges. Mais il était faible, variable,
+facile à intimider; ils lui dirent que <i>rien ne pouvait tant l'aider</i>
+que de dire vrai et <i>de ne dénoncer personne</i>, et il se démentit,
+consentant à faire croire: «Que c'était lui qui les avait écrites.»</p>
+
+<p>Il montrait du reste assez bien qu'il était dangereux <span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> pour
+lui d'aller en Bretagne, qu'il y était haï. Il ajoutait cette chose,
+bien forte en sa faveur: «Il n'y a pas d'homme en France qui doive
craindre tant que moi la mort du roi. Si le roi nous manquait, il n'y
-aurait plus personne pour me faire grâce. M. le dauphin serait trop
-jeune pour rien empêcher, on me ferait mourir.<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436" title="Go to footnote 436"><span class="smaller">[436]</span></a>»</p>
+aurait plus personne pour me faire grâce. M. le dauphin serait trop
+jeune pour rien empêcher, on me ferait mourir.<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436" title="Go to footnote 436"><span class="smaller">[436]</span></a>»</p>
-<p>Plus il prouvait qu'il n'eût osé aller en Bretagne et plus le roi
-pensait qu'il voulait passer en Angleterre, ce qui était plus grave
+<p>Plus il prouvait qu'il n'eût osé aller en Bretagne et plus le roi
+pensait qu'il voulait passer en Angleterre, ce qui était plus grave
encore. Nulle preuve au reste ni pour l'un ni pour l'autre. La
-peureuse nature de l'accusé vint au secours des juges. Un homme que du
-Lude lui avait donné pour le soigner, qui lui avait inspiré confiance
-et qu'il faisait coucher avec lui, l'éveille brusquement une nuit et
-lui dit: «Par le corps de Dieu, vous êtes un homme mort, si vous ne
-prenez garde<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437" title="Go to footnote 437"><span class="smaller">[437]</span></a>.» Et lui conte qu'un sien frère a entendu les sires
+peureuse nature de l'accusé vint au secours des juges. Un homme que du
+Lude lui avait donné pour le soigner, qui lui avait inspiré confiance
+et qu'il faisait coucher avec lui, l'éveille brusquement une nuit et
+lui dit: «Par le corps de Dieu, vous êtes un homme mort, si vous ne
+prenez garde<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437" title="Go to footnote 437"><span class="smaller">[437]</span></a>.» Et lui conte qu'un sien frère a entendu les sires
du Lude et de Saint-Pierre dire en se promenant qu'il fallait profiter
-d'une absence du roi pour le faire mourir... Le prisonnier éperdu prie
+d'une absence du roi pour le faire mourir... Le prisonnier éperdu prie
l'homme, le conjure de lui donner moyen de fuir... Oui, mais d'abord
il faut s'assurer s'il peut fuir en Bretagne, si le duc est mieux
-disposé, il faut <i>écrire au duc</i>. Voici une écritoire...&mdash;Il écrit, et
+disposé, il faut <i>écrire au duc</i>. Voici une écritoire...&mdash;Il écrit, et
il est perdu.</p>
-<p><span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> Il l'eût été du moins, si par bonheur du Lude ne fût mort sur
-ces entrefaites. Le roi qui, sans doute, ne se fiait plus assez à la
+<p><span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> Il l'eût été du moins, si par bonheur du Lude ne fût mort sur
+ces entrefaites. Le roi qui, sans doute, ne se fiait plus assez à la
commission, mit l'affaire dans les mains de son gendre Beaujeu, et de
-son âme damnée, le lombard Boffalo qui présiderait une commission
-nouvelle tirée du Parlement (19 mars 1482). Boffalo cependant voyait
-le roi malade, il savait bien qu'à sa mort, il aurait lui-même de
-grandes affaires au Parlement pour la dépouille du duc de Nemours; il
-se prêta aux lenteurs calculées des parlementaires, et laissa traîner
-l'affaire jusqu'à la fin du règne. L'accusé, qui avait fait des aveux
-maladroits, à se perdre, n'en fut pas moins quitte pour garder prison,
+son âme damnée, le lombard Boffalo qui présiderait une commission
+nouvelle tirée du Parlement (19 mars 1482). Boffalo cependant voyait
+le roi malade, il savait bien qu'à sa mort, il aurait lui-même de
+grandes affaires au Parlement pour la dépouille du duc de Nemours; il
+se prêta aux lenteurs calculées des parlementaires, et laissa traîner
+l'affaire jusqu'à la fin du règne. L'accusé, qui avait fait des aveux
+maladroits, à se perdre, n'en fut pas moins quitte pour garder prison,
en demandant pardon au roi (22 mars 1483)<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438" title="Go to footnote 438"><span class="smaller">[438]</span></a>.</p>
<p class="p2">La fortune semblait prendre un malicieux plaisir, en ces derniers
-temps, à combler le mourant de grâces imprévues, dont il ne devait pas
-profiter. À peine il apprenait la mort de Charles du Maine, neveu de
-René (12 déc. 1482), à peine il entrait en jouissance du Maine, de la
+temps, à combler le mourant de grâces imprévues, dont il ne devait pas
+profiter. À peine il apprenait la mort de Charles du Maine, neveu de
+René (12 déc. 1482), à peine il entrait en jouissance du Maine, de la
Provence, de ces beaux ports, de la mer d'Italie... Une nouvelle lui
vient du Nord, charmante et saisissante... Elle se confirme: la maison
-de Bourgogne est éteinte, tout comme celle d'Anjou, la jeune Marie est
-morte, comme le vieux René. Son cheval l'a jeté par terre, et avec
-elle tout espoir de Maximilien. Blessée de cette chute, elle mourut en
-quelques jours. Soit pudeur, soit fierté, la souveraine dame de
-Flandre aurait mieux aimé mourir, si l'on en <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> croit le comte,
-que de se laisser voir aux médecins; la fille, comme le père, aurait
-péri par une sorte de point d'honneur (28 mars 1483)<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439" title="Go to footnote 439"><span class="smaller">[439]</span></a>.</p>
-
-<p>Maximilien en avait deux enfants. Mais il n'était nullement à croire
+de Bourgogne est éteinte, tout comme celle d'Anjou, la jeune Marie est
+morte, comme le vieux René. Son cheval l'a jeté par terre, et avec
+elle tout espoir de Maximilien. Blessée de cette chute, elle mourut en
+quelques jours. Soit pudeur, soit fierté, la souveraine dame de
+Flandre aurait mieux aimé mourir, si l'on en <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> croit le comte,
+que de se laisser voir aux médecins; la fille, comme le père, aurait
+péri par une sorte de point d'honneur (28 mars 1483)<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439" title="Go to footnote 439"><span class="smaller">[439]</span></a>.</p>
+
+<p>Maximilien en avait deux enfants. Mais il n'était nullement à croire
que les Flamands qui, du vivant de leur dame et sous ses yeux, lui
-avaient tué ses serviteurs, acceptassent jamais la tutelle d'un
-étranger. Il avait peu de poids d'ailleurs, peu de crédit. Pendant que
-la douairière de Bourgogne négociait pour lui à Londres, il écrivait à
+avaient tué ses serviteurs, acceptassent jamais la tutelle d'un
+étranger. Il avait peu de poids d'ailleurs, peu de crédit. Pendant que
+la douairière de Bourgogne négociait pour lui à Londres, il écrivait à
Louis XI, qui ne manquait pas de montrer ses lettres aux Anglais.
Aussi n'avaient-ils nulle confiance en Maximilien. Ils ne voulaient
lui donner secours qu'autant qu'il les payerait d'avance. Tout le
-payement qu'il avait à leur offrir, c'était la gloire, la belle chance
-de gagner encore des batailles de Crécy, de conquérir leur royaume de
+payement qu'il avait à leur offrir, c'était la gloire, la belle chance
+de gagner encore des batailles de Crécy, de conquérir leur royaume de
France... Louis XI parlait moins, agissait mieux; il offrait des
-choses palpables, des sacs d'argent, des écus neufs, des présents de
-toute sorte, de la vaisselle plate travaillée à Paris.</p>
+choses palpables, des sacs d'argent, des écus neufs, des présents de
+toute sorte, de la vaisselle plate travaillée à Paris.</p>
<p>De longue date, il avait eu cette divination qu'un moment viendrait
-pour brouiller la Flandre; il l'avait toujours pratiquée tout
+pour brouiller la Flandre; il l'avait toujours pratiquée tout
doucement, en bas par son barbier flamand, en haut par M. de
-Crèvec&oelig;ur. Il avait à Gand de bien bons amis, qui touchaient
+Crèvec&oelig;ur. Il avait à Gand de bien bons amis, qui touchaient
pension, un Wilhelm Rim entre autres, premier conseiller <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> de
-la ville, «saige homme et malicieux», et un certain Jean de Coppenole,
-chaussetier et syndic des chaussetiers, qui, sachant écrire, se fit
-nommer clerc des échevins, et fut enfin grand doyen des métiers;
-c'était un homme très-utile.</p>
+la ville, «saige homme et malicieux», et un certain Jean de Coppenole,
+chaussetier et syndic des chaussetiers, qui, sachant écrire, se fit
+nommer clerc des échevins, et fut enfin grand doyen des métiers;
+c'était un homme très-utile.</p>
-<p>La première chose qu'ils firent, ce fut de mettre la main sur les deux
+<p>La première chose qu'ils firent, ce fut de mettre la main sur les deux
enfants, sur le petit Philippe et la petite Marguerite (celle-ci
-encore en nourrice), et de dire que, d'après leur Coutume, les enfants
-de Flandre ne pouvaient avoir de nourrice que la Flandre même. Le
-Brabant et autres provinces ayant réclamé, les Flamands promirent de
+encore en nourrice), et de dire que, d'après leur Coutume, les enfants
+de Flandre ne pouvaient avoir de nourrice que la Flandre même. Le
+Brabant et autres provinces ayant réclamé, les Flamands promirent de
les garder seulement quatre mois; puis, chaque province les aurait
-quatre mois à son tour. Mais le terme arrivé, quand il fallut les
-rendre, ils déclarèrent qu'ils ne pouvaient s'en séparer, que c'était
-trop contre leur privilége<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440" title="Go to footnote 440"><span class="smaller">[440]</span></a>.</p>
+quatre mois à son tour. Mais le terme arrivé, quand il fallut les
+rendre, ils déclarèrent qu'ils ne pouvaient s'en séparer, que c'était
+trop contre leur privilége<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440" title="Go to footnote 440"><span class="smaller">[440]</span></a>.</p>
-<p>Un conseil de tutelle fut nommé, où Maximilien figura pour la forme;
-c'était lui plutôt qui était en tutelle. La Flandre et le Brabant le
+<p>Un conseil de tutelle fut nommé, où Maximilien figura pour la forme;
+c'était lui plutôt qui était en tutelle. La Flandre et le Brabant le
tenaient de court, le traitaient comme un mineur ou un interdit. Ses
amis d'Allemagne, jeunes comme lui, et qui n'avaient rien vu de tel en
-leur pays, lui donnèrent le conseil tudesque de prendre quelques
-bourgeois récalcitrants et d'en faire exemple; cela finirait tout...
+leur pays, lui donnèrent le conseil tudesque de prendre quelques
+bourgeois récalcitrants et d'en faire exemple; cela finirait tout...
Cela justement le perdit.</p>
-<p>Les Flamands dès lors se donnèrent de c&oelig;ur au roi; ils se prirent
-pour lui d'une singulière tendresse; il n'arrivait pas à Gand un
-messager, un trompette, <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> qu'il ne fût entouré, qu'on ne lui
-demandât nouvelles de la santé du roi et de monseigneur le dauphin. Ce
-roi qu'ils avaient tant haï, ils l'estimaient; ils voyaient bien qu'il
+<p>Les Flamands dès lors se donnèrent de c&oelig;ur au roi; ils se prirent
+pour lui d'une singulière tendresse; il n'arrivait pas à Gand un
+messager, un trompette, <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> qu'il ne fût entouré, qu'on ne lui
+demandât nouvelles de la santé du roi et de monseigneur le dauphin. Ce
+roi qu'ils avaient tant haï, ils l'estimaient; ils voyaient bien qu'il
avait les mains longues, lorsque de l'une il leur prenait encore la
-ville d'Aire, et que de l'autre il lançait sur Liége ce damné
+ville d'Aire, et que de l'autre il lançait sur Liége ce damné
Sanglier.</p>
<p>Rim et Coppenole aidant, ils comprirent que jamais ils ne trouveraient
un parti plus honorable pour leur petite Marguerite que ce jeune
-dauphin qui tout à l'heure allait être roi de France. C'était une
-bonne occasion de se débarrasser de ces provinces françaises qui sous
-le feu duc n'avaient servi qu'à tourmenter la Flandre. N'était-elle
-pas bien assez riche, avec la Hollande et le Brabant? Qu'était-ce que
+dauphin qui tout à l'heure allait être roi de France. C'était une
+bonne occasion de se débarrasser de ces provinces françaises qui sous
+le feu duc n'avaient servi qu'à tourmenter la Flandre. N'était-elle
+pas bien assez riche, avec la Hollande et le Brabant? Qu'était-ce que
l'Artois? rien qu'un frein pour brider la Flandre; quand le comte
-n'aurait plus, contre Gand et Bruges, ses nobles chevauchées d'Artois
-et de Bourgogne, il faudrait bien qu'il entendît raison.</p>
+n'aurait plus, contre Gand et Bruges, ses nobles chevauchées d'Artois
+et de Bourgogne, il faudrait bien qu'il entendît raison.</p>
-<p>S'il faut en croire Commines, Louis XI eût été heureux de tirer d'eux
-une bonne cession de l'Artois ou de la Bourgogne. Ils l'obligèrent de
+<p>S'il faut en croire Commines, Louis XI eût été heureux de tirer d'eux
+une bonne cession de l'Artois ou de la Bourgogne. Ils l'obligèrent de
les garder toutes deux. S'ils avaient pu encore lui donner le Hainaut
et Namur, tous les pays wallons, ils l'auraient fait bien volontiers,
-tout cela dans l'idée d'avoir désormais des comtes de Flandre
+tout cela dans l'idée d'avoir désormais des comtes de Flandre
paisibles et raisonnables.</p>
-<p>Heureux roi! Gâté de la fortune, violenté... «demandant peu et
-recevant trop...» Ses amis, Rim et Coppenole, vinrent lui apporter ce
-splendide traité, la couronne de son règne. Ils furent bien étonnés de
-trouver le grand roi dans ce petit donjon, derrière ces grilles de
+<p>Heureux roi! Gâté de la fortune, violenté... «demandant peu et
+recevant trop...» Ses amis, Rim et Coppenole, vinrent lui apporter ce
+splendide traité, la couronne de son règne. Ils furent bien étonnés de
+trouver le grand roi dans ce petit donjon, derrière ces grilles de
fer, ces moineaux de fer, ce guet terrible, une prison <span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> enfin,
-si bien gardée qu'on n'entrait plus. Le roi y était consigné; il était
-si maigre et si pâle qu'il n'eût osé se montrer. Toujours actif du
+si bien gardée qu'on n'entrait plus. Le roi y était consigné; il était
+si maigre et si pâle qu'il n'eût osé se montrer. Toujours actif du
reste, au moins d'esprit. Ce qui restait de plus vivant en lui,
-c'était l'âpreté du chasseur, le besoin de la proie; seulement, ne
+c'était l'âpreté du chasseur, le besoin de la proie; seulement, ne
pouvant plus sortir, il allait un peu de chambre en chambre avec des
-petits chiens dressés exprès, et chassait aux souris.</p>
+petits chiens dressés exprès, et chassait aux souris.</p>
-<p>Les Flamands furent reçus le soir, avec peu de lumières, dans une
-petite chambre. Le roi, qui était dans un coin et qu'on voyait à peine
-dans sa riche robe fourrée (il s'habillait richement vers la fin),
-leur dit, en articulant difficilement<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441" title="Go to footnote 441"><span class="smaller">[441]</span></a>, qu'il était fâché de ne
-pouvoir se lever ni se découvrir. Il causa un moment avec eux, puis
-fit apporter l'Évangile sur lequel il devait jurer. «Si je jure de la
-main gauche, dit-il, vous m'excuserez, j'ai la droite un peu faible.»
-Et en effet, elle était déjà comme morte, tenue par une écharpe<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442" title="Go to footnote 442"><span class="smaller">[442]</span></a>.</p>
+<p>Les Flamands furent reçus le soir, avec peu de lumières, dans une
+petite chambre. Le roi, qui était dans un coin et qu'on voyait à peine
+dans sa riche robe fourrée (il s'habillait richement vers la fin),
+leur dit, en articulant difficilement<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441" title="Go to footnote 441"><span class="smaller">[441]</span></a>, qu'il était fâché de ne
+pouvoir se lever ni se découvrir. Il causa un moment avec eux, puis
+fit apporter l'Évangile sur lequel il devait jurer. «Si je jure de la
+main gauche, dit-il, vous m'excuserez, j'ai la droite un peu faible.»
+Et en effet, elle était déjà comme morte, tenue par une écharpe<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442" title="Go to footnote 442"><span class="smaller">[442]</span></a>.</p>
<p>Ce mariage flamand rompait le mariage anglais, cette paix faisait une
-guerre. Mais, comme il était dit qu'à ce moment tout réussirait au
-mourant par delà ses v&oelig;ux, l'Angleterre ne fit rien. Sa fureur fut
-pourtant extrême. Répudiée par la France, elle l'était encore par
-l'Écosse. Deux mariages rompus à la fois, <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> deux filles
-d'Édouard dédaignées; Édouard s'en consola à table, et tant qu'il y
-mourut. Louis XI lui survécut. Les tragédies qui suivirent le
+guerre. Mais, comme il était dit qu'à ce moment tout réussirait au
+mourant par delà ses v&oelig;ux, l'Angleterre ne fit rien. Sa fureur fut
+pourtant extrême. Répudiée par la France, elle l'était encore par
+l'Écosse. Deux mariages rompus à la fois, <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> deux filles
+d'Édouard dédaignées; Édouard s'en consola à table, et tant qu'il y
+mourut. Louis XI lui survécut. Les tragédies qui suivirent le
mettaient en repos<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443" title="Go to footnote 443"><span class="smaller">[443]</span></a>.</p>
-<p>Tout allait bien pour lui, il était comblé de la fortune... seulement
-il mourait. Il le voyait, et il semble qu'il se soit inquiété du
+<p>Tout allait bien pour lui, il était comblé de la fortune... seulement
+il mourait. Il le voyait, et il semble qu'il se soit inquiété du
jugement de l'avenir. Il se fit apporter les Chroniques de
Saint-Denis<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444" title="Go to footnote 444"><span class="smaller">[444]</span></a>, les voulut lire, et sans doute y trouva peu de
chose. Le moine chroniqueur pouvait, encore moins que le roi,
-distinguer, parmi tant d'événements, les résultats du règne, ce qui en
+distinguer, parmi tant d'événements, les résultats du règne, ce qui en
resterait.</p>
<p>Une chose restait d'abord, et fort mauvaise. C'est que Louis XI, sans
-être pire que la plupart des rois de cette triste époque<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445" title="Go to footnote 445"><span class="smaller">[445]</span></a>, avait
-porté une plus grave atteinte <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> à la moralité du temps.
-Pourquoi? <i>Il réussit.</i> On oublia ses longues humiliations, on se
-souvint des succès qui finirent; on confondit l'astuce et la sagesse.
+être pire que la plupart des rois de cette triste époque<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445" title="Go to footnote 445"><span class="smaller">[445]</span></a>, avait
+porté une plus grave atteinte <span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> à la moralité du temps.
+Pourquoi? <i>Il réussit.</i> On oublia ses longues humiliations, on se
+souvint des succès qui finirent; on confondit l'astuce et la sagesse.
Il en resta pour longtemps l'admiration de la ruse, et la religion du
-succès<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446" title="Go to footnote 446"><span class="smaller">[446]</span></a>.</p>
+succès<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446" title="Go to footnote 446"><span class="smaller">[446]</span></a>.</p>
-<p>Un autre mal, très-grave, et qui faussa l'histoire, c'est que la
-féodalité, périssant sous une telle main, eut l'air de périr victime
+<p>Un autre mal, très-grave, et qui faussa l'histoire, c'est que la
+féodalité, périssant sous une telle main, eut l'air de périr victime
d'un guet-apens<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447" title="Go to footnote 447"><span class="smaller">[447]</span></a>. Le dernier de chaque maison resta le <i>bon</i> duc,
-le <i>bon</i> comte. La féodalité, ce vieux tyran caduc, gagna fort à
+le <i>bon</i> comte. La féodalité, ce vieux tyran caduc, gagna fort à
mourir de la main d'un tyran.</p>
-<p>Sous ce règne, il faut le dire, le royaume, jusque-là tout ouvert,
-acquit ses indispensables barrières, sa <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> ceinture<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448" title="Go to footnote 448"><span class="smaller">[448]</span></a> de
+<p>Sous ce règne, il faut le dire, le royaume, jusque-là tout ouvert,
+acquit ses indispensables barrières, sa <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> ceinture<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448" title="Go to footnote 448"><span class="smaller">[448]</span></a> de
Picardie, Bourgogne, Provence et Roussillon, Maine et Anjou. Il se
-ferma pour la première fois, et la paix perpétuelle fut fondée pour
+ferma pour la première fois, et la paix perpétuelle fut fondée pour
les provinces du centre.</p>
-<p>«Si je vis encore quelque temps, disait Louis XI à Commines, il n'y
+<p>«Si je vis encore quelque temps, disait Louis XI à Commines, il n'y
aura plus dans le royaume qu'une Coutume, un poids et une mesure.
-Toutes les Coutumes seront mises en français, dans un beau livre<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449" title="Go to footnote 449"><span class="smaller">[449]</span></a>.
-Cela coupera court aux ruses et pilleries des avocats; les procès en
+Toutes les Coutumes seront mises en français, dans un beau livre<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449" title="Go to footnote 449"><span class="smaller">[449]</span></a>.
+Cela coupera court aux ruses et pilleries des avocats; les procès en
seront moins longs... Je briderai, comme il faut, ces gens du
-Parlement... Je mettrai une grande police dans le royaume.»</p>
+Parlement... Je mettrai une grande police dans le royaume.»</p>
<p>Commines ajoute encore qu'il avait bon vouloir de soulager ses
-peuples, qu'il voyait bien qu'ils étaient accablés, qu'il sentait
-avoir par là «fort chargé son âme...»</p>
+peuples, qu'il voyait bien qu'ils étaient accablés, qu'il sentait
+avoir par là «fort chargé son âme...»</p>
-<p>S'il eut ce bon mouvement, il n'était plus à même de le suivre, la vie
-lui échappait.</p>
+<p>S'il eut ce bon mouvement, il n'était plus à même de le suivre, la vie
+lui échappait.</p>
-<p>Déjà, tant redouté fût-il, il voyait les malveillances qui voulaient
-se produire; la résistance commençait et la réaction.</p>
+<p>Déjà, tant redouté fût-il, il voyait les malveillances qui voulaient
+se produire; la résistance commençait et la réaction.</p>
-<p>Le Parlement avait refusé l'enregistrement de plusieurs édits,
-lorsqu'un règlement vexatoire de la police des grains lui donna une
-occasion populaire de se montrer plus hardiment encore. La récolte
-avait <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> été mauvaise, on craignait la famine. Un évêque, ancien
-serviteur de René, que le roi avait fait son lieutenant à Paris,
+<p>Le Parlement avait refusé l'enregistrement de plusieurs édits,
+lorsqu'un règlement vexatoire de la police des grains lui donna une
+occasion populaire de se montrer plus hardiment encore. La récolte
+avait <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> été mauvaise, on craignait la famine. Un évêque, ancien
+serviteur de René, que le roi avait fait son lieutenant à Paris,
assembla les gens de la ville et fit voter des remontrances. Le
Parlement fit crier dans les rues que l'on commencerait comme
-auparavant, sans égard à l'édit du roi.</p>
+auparavant, sans égard à l'édit du roi.</p>
<p>S'il faut en croire quelques modernes<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450" title="Go to footnote 450"><span class="smaller">[450]</span></a>, La Vacquerie, premier
-président, qui venait à la tête du Parlement apporter les
-remontrances, tint tête à Louis XI, ne s'émut point de ses menaces,
-offrit sa démission et celle de ces collègues. Le roi, radouci tout à
-coup, aurait remercié pour ces bons conseils, et docilement eût
-révoqué l'édit.</p>
-
-<p>Cette bravoure des parlementaires n'est pas bien sûre. Ce qui l'est,
-c'est que leurs gens, tout le peuple de robe, recommençait dans Paris
+président, qui venait à la tête du Parlement apporter les
+remontrances, tint tête à Louis XI, ne s'émut point de ses menaces,
+offrit sa démission et celle de ces collègues. Le roi, radouci tout à
+coup, aurait remercié pour ces bons conseils, et docilement eût
+révoqué l'édit.</p>
+
+<p>Cette bravoure des parlementaires n'est pas bien sûre. Ce qui l'est,
+c'est que leurs gens, tout le peuple de robe, recommençait dans Paris
la maligne petite guerre qu'ils lui avaient faite au temps du Bien
public<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451" title="Go to footnote 451"><span class="smaller">[451]</span></a>.</p>
-<p>Leurs imaginations travaillaient fort sur ce noir Plessis où l'on
+<p>Leurs imaginations travaillaient fort sur ce noir Plessis où l'on
n'entrait plus, sur le vieux malade qu'on ne voyait pas. Ils en
-faisaient (à l'oreille) mille contes effrayants, ridicules. Le roi,
+faisaient (à l'oreille) mille contes effrayants, ridicules. Le roi,
disait-on, <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> dormait toujours, et pour ne pas dormir, il avait
fait venir des bergers du Poitou, qui jouaient de leurs instruments
-devant lui, sans le voir... Autres contes plus sombres: Les médecins
-faisaient, pour le guérir, «de terribles et merveilleuses
-médecines...» Et, si vous aviez voulu savoir absolument quelles
-médecines on entendait, on aurait fini par vous dire bien bas que pour
-rejeunir sa veine épuisée, il buvait le sang des enfants<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452" title="Go to footnote 452"><span class="smaller">[452]</span></a>.</p>
-
-<p>Il est curieux de voir comme, à mesure que le roi baisse, le greffier
-qui écrit la Chronique scandaleuse<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453" title="Go to footnote 453"><span class="smaller">[453]</span></a> devient hostile, hardi. Après
-avoir parlé des bergers et des musiciens: «Il fit venir aussi, dit-il,
-grand nombre de bigots, bigotes et gens de dévotion, comme ermites et
-saintes créatures, pour sans cesse prier Dieu qu'il ne mourût pas.»</p>
-
-<p>Il s'obstinait à vouloir vivre. Il avait obtenu du roi de Naples qu'il
-lui envoyât «le bon saint homme» François de Paule; il le reçut comme
-le pape, «se mettant à genoux devant lui, afin qu'il lui plût allonger
-sa vie.»</p>
-
-<p>Sauf ces pauvretés et ces bizarreries de malade, il avait son bon
+devant lui, sans le voir... Autres contes plus sombres: Les médecins
+faisaient, pour le guérir, «de terribles et merveilleuses
+médecines...» Et, si vous aviez voulu savoir absolument quelles
+médecines on entendait, on aurait fini par vous dire bien bas que pour
+rejeunir sa veine épuisée, il buvait le sang des enfants<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452" title="Go to footnote 452"><span class="smaller">[452]</span></a>.</p>
+
+<p>Il est curieux de voir comme, à mesure que le roi baisse, le greffier
+qui écrit la Chronique scandaleuse<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453" title="Go to footnote 453"><span class="smaller">[453]</span></a> devient hostile, hardi. Après
+avoir parlé des bergers et des musiciens: «Il fit venir aussi, dit-il,
+grand nombre de bigots, bigotes et gens de dévotion, comme ermites et
+saintes créatures, pour sans cesse prier Dieu qu'il ne mourût pas.»</p>
+
+<p>Il s'obstinait à vouloir vivre. Il avait obtenu du roi de Naples qu'il
+lui envoyât «le bon saint homme» François de Paule; il le reçut comme
+le pape, «se mettant à genoux devant lui, afin qu'il lui plût allonger
+sa vie.»</p>
+
+<p>Sauf ces pauvretés et ces bizarreries de malade, il avait son bon
sens. Il alla voir le dauphin, et lui fit <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> jurer de ne rien
-changer aux grands offices, comme il l'avait fait lui-même, à son
-dommage, lors de son avénement. Il lui recommanda d'en croire les
-princes de son sang (il voulait dire Beaujeu), de se fier à du
-Bouchage, Guy Pot et Crèvec&oelig;ur, à Doyat et maître Olivier.</p>
-
-<p>De retour au Plessis, il prit son parti, et ordonna à tous ses
-serviteurs d'aller rendre leurs respects «au Roi».</p>
-
-<p>C'est ainsi qu'il désigna le dauphin.</p>
-
-<p>Tout superstitieux qu'il pouvait être, il ne donna pas grande prise
-aux prêtres<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454" title="Go to footnote 454"><span class="smaller">[454]</span></a>, qui ne demandaient pas mieux que de profiter de son
-affaiblissement. Son évêque, celui de Tours, près duquel il vivait et
-dont il avait demandé les prières, en prit occasion pour le
-conseiller, lui dire qu'il devrait alléger les taxes et surtout
-amender tant de choses qu'il avait faites contre les évêques. Il en
+changer aux grands offices, comme il l'avait fait lui-même, à son
+dommage, lors de son avénement. Il lui recommanda d'en croire les
+princes de son sang (il voulait dire Beaujeu), de se fier à du
+Bouchage, Guy Pot et Crèvec&oelig;ur, à Doyat et maître Olivier.</p>
+
+<p>De retour au Plessis, il prit son parti, et ordonna à tous ses
+serviteurs d'aller rendre leurs respects «au Roi».</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il désigna le dauphin.</p>
+
+<p>Tout superstitieux qu'il pouvait être, il ne donna pas grande prise
+aux prêtres<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454" title="Go to footnote 454"><span class="smaller">[454]</span></a>, qui ne demandaient pas mieux que de profiter de son
+affaiblissement. Son évêque, celui de Tours, près duquel il vivait et
+dont il avait demandé les prières, en prit occasion pour le
+conseiller, lui dire qu'il devrait alléger les taxes et surtout
+amender tant de choses qu'il avait faites contre les évêques. Il en
avait, il est vrai, tenu en prison trois ou quatre, Balue entre
-autres, de plus fait arrêter le légat à Lyon. Le roi répondit que
-pour <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> parler ainsi, il fallait être bien ignorant des
-affaires, n'en pas connaître les nécessités, ou plutôt être ennemi du
+autres, de plus fait arrêter le légat à Lyon. Le roi répondit que
+pour <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> parler ainsi, il fallait être bien ignorant des
+affaires, n'en pas connaître les nécessités, ou plutôt être ennemi du
roi et du royaume, vouloir le perdre. Il dicta une lettre au
-chancelier, forte et sévère, le chargea de réprimander vertement
-l'archevêque et de «faire justice<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455" title="Go to footnote 455"><span class="smaller">[455]</span></a>». Le chancelier fit la semonce,
-et rappela au prélat que le roi était sacré, tout aussi bien que les
-évêques, et sacré de la sainte ampoule qui venait du ciel.</p>
+chancelier, forte et sévère, le chargea de réprimander vertement
+l'archevêque et de «faire justice<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455" title="Go to footnote 455"><span class="smaller">[455]</span></a>». Le chancelier fit la semonce,
+et rappela au prélat que le roi était sacré, tout aussi bien que les
+évêques, et sacré de la sainte ampoule qui venait du ciel.</p>
-<p>La sainte ampoule fut le dernier remède auquel le roi s'avisa de
-recourir. Il la demanda à Reims, et, sur le refus de l'abbé de
+<p>La sainte ampoule fut le dernier remède auquel le roi s'avisa de
+recourir. Il la demanda à Reims, et, sur le refus de l'abbé de
Saint-Remy, il obtint du pape autorisation de la faire venir<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456" title="Go to footnote 456"><span class="smaller">[456]</span></a>. Il
-avait l'idée de s'oindre de nouveau et de renouveler son sacre,
-pensant apparemment qu'un roi sacré deux fois durerait davantage.</p>
+avait l'idée de s'oindre de nouveau et de renouveler son sacre,
+pensant apparemment qu'un roi sacré deux fois durerait davantage.</p>
-<p>Il avait bien recommandé qu'on l'avertît doucement de son danger.</p>
+<p>Il avait bien recommandé qu'on l'avertît doucement de son danger.</p>
<p>Ceux qui l'entouraient n'en tinrent compte, et lui dirent durement,
-brusquement, qu'il fallait mourir. Il expira le 24 août 1483, en
+brusquement, qu'il fallait mourir. Il expira le 24 août 1483, en
invoquant Notre-Dame d'Embrun.</p>
-<p>Il avait donné en finissant beaucoup de bons conseils, réglé sa
-sépulture. Il voulait être enterré à Notre-Dame de Cléry, et non à
-Saint-Denis avec ses ancêtres.</p>
+<p>Il avait donné en finissant beaucoup de bons conseils, réglé sa
+sépulture. Il voulait être enterré à Notre-Dame de Cléry, et non à
+Saint-Denis avec ses ancêtres.</p>
-<p>Il recommandait qu'on le représentât sur son tombeau, <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> non
+<p>Il recommandait qu'on le représentât sur son tombeau, <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> non
vieux, mais dans sa force, avec son chien, son cor de chasse, en habit
de chasseur.</p>
-<p class="p2 center smaller">FIN DU HUITIÈME VOLUME.</p>
+<p class="p2 center smaller">FIN DU HUITIÈME VOLUME.</p>
-<h2><span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2>
+<h2><span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2>
<div class="index">
<ul class="none">
@@ -7624,43 +7586,43 @@ de chasseur.</p>
<p class="center">CHAPITRE PREMIER</p>
<ul class="none">
-<li><span class="smcap index-4">Louis XI reprend la Normandie, Charles le Téméraire envahit le pays de Liége</span>, 1466-1468.
+<li><span class="smcap index-4">Louis XI reprend la Normandie, Charles le Téméraire envahit le pays de Liége</span>, 1466-1468.
<span class="ralign"><a href="#page1">1</a></span></li>
-<li>Industrie de Liége et de Dinant; commerce avec la France; esprit français
+<li>Industrie de Liége et de Dinant; commerce avec la France; esprit français
<span class="ralign"><a href="#page3">3</a></span></li>
-<li>Libertés de Liége
+<li>Libertés de Liége
<span class="ralign"><a href="#page9">9</a></span></li>
-<li>Génie niveleur; les <i>haï-droits</i>
+<li>Génie niveleur; les <i>haï-droits</i>
<span class="ralign"><a href="#page15">15</a></span></li>
-<li>Rivalité politique et commerciale des sujets du duc de Bourgogne
+<li>Rivalité politique et commerciale des sujets du duc de Bourgogne
<span class="ralign"><a href="#page20">20</a></span></li>
-<li>qui fait son neveu évêque de Liége
+<li>qui fait son neveu évêque de Liége
<span class="ralign"><a href="#page24">24</a></span></li>
-<li>Troubles fomentés par la France
+<li>Troubles fomentés par la France
<span class="ralign"><a href="#page26">26</a></span></li>
-<li>Les modérés se retirent; violence de Raes
+<li>Les modérés se retirent; violence de Raes
<span class="ralign"><a href="#page29">29</a></span></li>
-<li class="index-4">1465. Liége s'adresse aux Allemands
+<li class="index-4">1465. Liége s'adresse aux Allemands
<span class="ralign"><a href="#page33">33</a></span></li>
<li>21 avril, au roi de France
<span class="ralign"><a href="#page37">37</a></span></li>
-<li><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Liége et Dinant défient le duc
+<li><span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Liége et Dinant défient le duc
<span class="ralign"><a href="#page38">38</a></span></li>
-<li>Octobre, sont abandonnés par Louis XI
+<li>Octobre, sont abandonnés par Louis XI
<span class="ralign"><a href="#page47">47</a></span></li>
-<li>Décembre. <i>Pitieuse paix</i> de Liége
+<li>Décembre. <i>Pitieuse paix</i> de Liége
<span class="ralign"><a href="#page48">48</a></span></li>
<li class="index-4">1466. Janvier. Louis XI reprend la Normandie
@@ -7677,95 +7639,95 @@ de chasseur.</p>
<li class="index-4">1466. Comment le roi regagna les maisons de Bourbon,
<span class="ralign"><a href="#page58">58</a></span></li>
-<li>d'Anjou, d'Orléans, et le connétable de Saint-Pol
+<li>d'Anjou, d'Orléans, et le connétable de Saint-Pol
<span class="ralign"><a href="#page61">61</a></span></li>
-<li>Charles le Téméraire menace Dinant
+<li>Charles le Téméraire menace Dinant
<span class="ralign"><a href="#page64">64</a></span></li>
<li>La <i>dinanderie</i>
<span class="ralign"><a href="#page67">67</a></span></li>
-<li>Les bannis de Liége à Dinant, la <i>Verte tente</i>
+<li>Les bannis de Liége à Dinant, la <i>Verte tente</i>
<span class="ralign"><a href="#page70">70</a></span></li>
-<li>18 août, Dinant assiégée,
+<li>18 août, Dinant assiégée,
<span class="ralign"><a href="#page76">76</a></span></li>
-<li>27-30, saccagée, brûlée
+<li>27-30, saccagée, brûlée
<span class="ralign"><a href="#page80">80</a></span></li>
</ul>
<p class="p2 center">CHAPITRE III</p>
<ul class="none">
-<li><span class="smcap index-4">Alliance du duc de Bourgogne et de l'Angleterre.&mdash;Reddition de Liége</span>, 1466-1467
+<li><span class="smcap index-4">Alliance du duc de Bourgogne et de l'Angleterre.&mdash;Reddition de Liége</span>, 1466-1467
<span class="ralign"><a href="#page85">85</a></span></li>
-<li>Négociations de Charolais avec Édouard, de Warwick avec Louis XI
+<li>Négociations de Charolais avec Édouard, de Warwick avec Louis XI
<span class="ralign"><a href="#page89">89</a></span></li>
-<li>15 juin. Mort de Philippe le Bon, avénement de Charles et révolte de Gand
+<li>15 juin. Mort de Philippe le Bon, avénement de Charles et révolte de Gand
<span class="ralign"><a href="#page91">91</a></span></li>
-<li>Misère et anarchie de Liége
+<li>Misère et anarchie de Liége
<span class="ralign"><a href="#page95">95</a></span></li>
-<li>Le duc de Bourgogne prend des Anglais à sa solde
+<li>Le duc de Bourgogne prend des Anglais à sa solde
<span class="ralign"><a href="#page98">98</a></span></li>
<li>26 juin. Le roi arme Paris
<span class="ralign"><a href="#page99">99</a></span></li>
-<li>28 octobre. Le duc bat les Liégeois à Saint-Trond
+<li>28 octobre. Le duc bat les Liégeois à Saint-Trond
<span class="ralign"><a href="#page105">105</a></span></li>
-<li>Soumission de Liége
+<li>Soumission de Liége
<span class="ralign"><a href="#page107">107</a></span></li>
-<li>Novembre. Entrée du duc et sa sentence sur Liége
+<li>Novembre. Entrée du duc et sa sentence sur Liége
<span class="ralign"><a href="#page110">110</a></span></li>
</ul>
<p class="p2 center"><span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> CHAPITRE IV</p>
<ul class="none">
-<li><span class="smcap index-4">Péronne</span>.&mdash;<span class="smcap">Destruction de Liége</span>, 1468
+<li><span class="smcap index-4">Péronne</span>.&mdash;<span class="smcap">Destruction de Liége</span>, 1468
<span class="ralign"><a href="#page115">115</a></span></li>
<li><span class="index-4">1468. Projets du duc de Bourgogne, ses finances, etc.</span>
<span class="ralign"><a href="#page116">116</a></span></li>
-<li>Équivoque sur les mots <i>aide</i> et <i>fief</i>
+<li>Équivoque sur les mots <i>aide</i> et <i>fief</i>
<span class="ralign"><a href="#page119">119</a></span></li>
-<li>Avril. Les princes appelant l'Anglais, le roi convoque les États généraux
+<li>Avril. Les princes appelant l'Anglais, le roi convoque les États généraux
<span class="ralign"><a href="#page121">121</a></span></li>
-<li>Le duc épouse Marguerite d'York
+<li>Le duc épouse Marguerite d'York
<span class="ralign"><a href="#page123">123</a></span></li>
-<li>10 septembre. Le Breton se soumet au roi (Ancenis); les bannis rentrent à Liége
+<li>10 septembre. Le Breton se soumet au roi (Ancenis); les bannis rentrent à Liége
<span class="ralign"><a href="#page126">126</a></span></li>
<li>Le roi, craignant une descente anglaise, traite avec le duc
<span class="ralign"><a href="#page128">128</a></span></li>
<li>9 octobre
-<span class="add3em">et va le trouver à Péronne, où il est prisonnier</span>
+<span class="add3em">et va le trouver à Péronne, où il est prisonnier</span>
<span class="ralign"><a href="#page130">130</a></span></li>
<li><span class="invis">9 octobre</span>
-<span class="add3em">Les Liégeois vont prendre leur évêque à Tongres</span>
+<span class="add3em">Les Liégeois vont prendre leur évêque à Tongres</span>
<span class="ralign"><a href="#page136">136</a></span></li>
-<li>Le roi signe le traité de Péronne
+<li>Le roi signe le traité de Péronne
<span class="ralign"><a href="#page140">140</a></span></li>
-<li>et suit le duc à Liége
+<li>et suit le duc à Liége
<span class="ralign"><a href="#page141">141</a></span></li>
-<li>31 octobre. Prise et destruction de Liége
+<li>31 octobre. Prise et destruction de Liége
<span class="ralign"><a href="#page146">146</a></span></li>
<li>Le roi rentre en France
@@ -7777,7 +7739,7 @@ de chasseur.</p>
<p class="center">CHAPITRE PREMIER</p>
<ul class="none">
-<li><span class="smcap index-4">Diversions d'Angleterre.&mdash;Mort du frère de Louis XI.&mdash;Beauvais</span>. 1469-1472
+<li><span class="smcap index-4">Diversions d'Angleterre.&mdash;Mort du frère de Louis XI.&mdash;Beauvais</span>. 1469-1472
<span class="ralign"><a href="#page154">154</a></span></li>
<li><span class="index-4">1469. Humiliation de Louis XI et de Warwick</span>
@@ -7786,40 +7748,40 @@ de chasseur.</p>
<li>Le duc s'engage dans les affaires d'Allemagne
<span class="ralign"><a href="#page157">157</a></span></li>
-<li>10 juin. Le roi (malgré la trahison de Balue) éloigne son frère du duc en lui donnant la Guyenne
+<li>10 juin. Le roi (malgré la trahison de Balue) éloigne son frère du duc en lui donnant la Guyenne
<span class="ralign"><a href="#page159">159</a></span></li>
-<li>11 juillet. Warwick marie sa fille à Clarence
+<li>11 juillet. Warwick marie sa fille à Clarence
<span class="ralign"><a href="#page160">160</a></span></li>
<li><span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> Trois rois dans la main de Warwick
<span class="ralign"><a href="#page161">161</a></span></li>
-<li>Ses deux rôles, impossibles à concilier
+<li>Ses deux rôles, impossibles à concilier
<span class="ralign"><a href="#page162">162</a></span></li>
-<li><span class="index-4">1470. Mai. Il est obligé de se retirer en France</span>
+<li><span class="index-4">1470. Mai. Il est obligé de se retirer en France</span>
<span class="ralign"><a href="#page167">167</a></span></li>
-<li>Septembre. Il marie sa fille au fils de Marguerite d'Anjou et rentre en Angleterre; Édouard en Hollande
+<li>Septembre. Il marie sa fille au fils de Marguerite d'Anjou et rentre en Angleterre; Édouard en Hollande
<span class="ralign"><a href="#page168">168</a></span></li>
-<li><span class="index-4">1471. Février. Le roi reprend Amiens, etc.</span>
+<li><span class="index-4">1471. Février. Le roi reprend Amiens, etc.</span>
<span class="ralign"><a href="#page169">169</a></span></li>
-<li>Mars. Le duc renvoie Édouard en Angleterre
+<li>Mars. Le duc renvoie Édouard en Angleterre
<span class="ralign"><a href="#page172">172</a></span></li>
-<li>Avril, mai. Warwick défait à Barnet, Marguerite à Teukesbury
+<li>Avril, mai. Warwick défait à Barnet, Marguerite à Teukesbury
<span class="ralign"><a href="#page174">174</a></span></li>
-<li>Péril de la France, projets de partage
+<li>Péril de la France, projets de partage
<span class="ralign"><a href="#page176">176</a></span></li>
-<li><span class="index-4">1472. 24 mai. Mort du frère de Louis XI</span>
+<li><span class="index-4">1472. 24 mai. Mort du frère de Louis XI</span>
<span class="ralign"><a href="#page180">180</a></span></li>
-<li>Juin-juillet. Invasion du duc de Bourgogne, qui échoue devant Beauvais
+<li>Juin-juillet. Invasion du duc de Bourgogne, qui échoue devant Beauvais
<span class="ralign"><a href="#page181">181</a></span></li>
</ul>
@@ -7835,22 +7797,22 @@ de chasseur.</p>
<li>Discorde de son empire; besoin d'unir, de centraliser, d'arrondir
<span class="ralign"><a href="#page188">188</a></span></li>
-<li>Projet de rétablir le grand royaume de Bourgogne
+<li>Projet de rétablir le grand royaume de Bourgogne
<span class="ralign"><a href="#page192">192</a></span></li>
<li>Dissolution de l'empire d'Allemagne, et surtout du Rhin
<span class="ralign"><a href="#page194">194</a></span></li>
-<li><span class="index-4">1473. Août. Le duc s'adjuge la Gueldre</span>
+<li><span class="index-4">1473. Août. Le duc s'adjuge la Gueldre</span>
<span class="ralign"><a href="#page196">196</a></span></li>
<li>Son entrevue avec l'empereur
<span class="ralign"><a href="#page199">199</a></span></li>
-<li>Novembre. Il se fait nommer avoué de Cologne
+<li>Novembre. Il se fait nommer avoué de Cologne
<span class="ralign"><a href="#page200">200</a></span></li>
-<li>Décembre, et occupe les places frontières de Lorraine
+<li>Décembre, et occupe les places frontières de Lorraine
<span class="ralign"><a href="#page201">201</a></span></li>
<li>Il visite ses possessions d'Alsace
@@ -7859,25 +7821,25 @@ de chasseur.</p>
<li>Tyrannie d'Hagenbach
<span class="ralign"><a href="#page202">202</a></span></li>
-<li><span class="index-4">1474. Soulèvement de l'Alsace, soutenue de l'Autriche, des Suisses et de la France</span>
+<li><span class="index-4">1474. Soulèvement de l'Alsace, soutenue de l'Autriche, des Suisses et de la France</span>
<span class="ralign"><a href="#page206">206</a></span></li>
-<li><span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> 2 janvier. Traité du roi avec les Suisses
+<li><span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> 2 janvier. Traité du roi avec les Suisses
<span class="ralign"><a href="#page207">207</a></span></li>
-<li>Mai. Mort d'Hagenbach; traité du duc avec l'Angleterre
+<li>Mai. Mort d'Hagenbach; traité du duc avec l'Angleterre
<span class="ralign"><a href="#page209">209</a></span></li>
-<li>19 juillet. Guerre de Cologne, siége de Neuss
+<li>19 juillet. Guerre de Cologne, siége de Neuss
<span class="ralign"><a href="#page211">211</a></span></li>
-<li>Novembre, les Suisses envahissent la Comté
+<li>Novembre, les Suisses envahissent la Comté
<span class="ralign"><a href="#page212">212</a></span></li>
-<li><span class="index-4">1475. Mars, mai. Le duc, attaqué par la France et l'Empire,</span>
+<li><span class="index-4">1475. Mars, mai. Le duc, attaqué par la France et l'Empire,</span>
<span class="ralign"><a href="#page216">216</a></span></li>
-<li>26 juin, lève le siége de Neuss
+<li>26 juin, lève le siége de Neuss
<span class="ralign"><a href="#page217">217</a></span></li>
</ul>
@@ -7887,10 +7849,10 @@ de chasseur.</p>
<li><span class="smcap index-4">Descente anglaise</span>, 1475
<span class="ralign"><a href="#page219">219</a></span></li>
-<li>Juillet. Les Anglais ne sont reçus ni par le duc, ni par Saint-Pol
+<li>Juillet. Les Anglais ne sont reçus ni par le duc, ni par Saint-Pol
<span class="ralign"><a href="#page221">221</a></span></li>
-<li>29 août. Le roi les décide à traiter (Pecquigny)
+<li>29 août. Le roi les décide à traiter (Pecquigny)
<span class="ralign"><a href="#page224">224</a></span></li>
<li>Punition d'Armagnac (1473)
@@ -7899,16 +7861,16 @@ de chasseur.</p>
<li>et de Saint-Pol
<span class="ralign"><a href="#page229">229</a></span></li>
-<li>19 décembre, livré par le duc et exécuté
+<li>19 décembre, livré par le duc et exécuté
<span class="ralign"><a href="#page232">232</a></span></li>
-<li>Le duc maître de la Lorraine
+<li>Le duc maître de la Lorraine
<span class="ralign"><a href="#page234">234</a></span></li>
-<li>Sa colère contre les Flamands
+<li>Sa colère contre les Flamands
<span class="ralign"><a href="#page235">235</a></span></li>
-<li>Ses projets sur les états du Midi
+<li>Ses projets sur les états du Midi
<span class="ralign"><a href="#page241">241</a></span></li>
</ul>
@@ -7920,22 +7882,22 @@ de chasseur.</p>
<li><span class="smcap index-4">Guerre Des Suisses: Bataille de Granson Et de Morat</span>, 1476
<span class="ralign"><a href="#page243">243</a></span></li>
-<li><span class="index-4">1476. État de la Suisse</span>
+<li><span class="index-4">1476. État de la Suisse</span>
<span class="ralign"><a href="#page244">244</a></span></li>
-<li>&mdash;&mdash; de la Savoie, de Vaud et de Neufchâtel
+<li>&mdash;&mdash; de la Savoie, de Vaud et de Neufchâtel
<span class="ralign"><a href="#page246">246</a></span></li>
-<li>3 mars. Le duc battu à Granson
+<li>3 mars. Le duc battu à Granson
<span class="ralign"><a href="#page248">248</a></span></li>
-<li>Louis XI à Lyon
+<li>Louis XI à Lyon
<span class="ralign"><a href="#page252">252</a></span></li>
-<li><span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> Le duc, malade à Lausanne, relevé par la Savoie, etc.
+<li><span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> Le duc, malade à Lausanne, relevé par la Savoie, etc.
<span class="ralign"><a href="#page254">254</a></span></li>
-<li>10 juin, assiége Morat
+<li>10 juin, assiége Morat
<span class="ralign"><a href="#page256">256</a></span></li>
<li>22 juin, est battu devant Morat
@@ -7945,41 +7907,41 @@ de chasseur.</p>
<p class="p2 center">CHAPITRE II</p>
<ul class="none">
-<li><span class="smcap index-4">Nancy. Mort de Charles le Téméraire</span>, 1476-1477
+<li><span class="smcap index-4">Nancy. Mort de Charles le Téméraire</span>, 1476-1477
<span class="ralign"><a href="#page263">263</a></span></li>
<li>Le duc n'obtient rien de ses sujets
<span class="ralign"><a href="#page264">264</a></span></li>
-<li>Sa mélancolie
+<li>Sa mélancolie
<span class="ralign"><a href="#page266">266</a></span></li>
-<li>22 octobre. Il assiége Nancy
+<li>22 octobre. Il assiége Nancy
<span class="ralign"><a href="#page268">268</a></span></li>
-<li>René loue une armée suisse
+<li>René loue une armée suisse
<span class="ralign"><a href="#page269">269</a></span></li>
<li><span class="index-4">1477, 5 janvier, et bat le duc de Bourgogne</span>
<span class="ralign"><a href="#page274">274</a></span></li>
-<li>qui est tué
+<li>qui est tué
<span class="ralign"><a href="#page277">277</a></span></li>
</ul>
<p class="p2 center">CHAPITRE III</p>
<ul class="none">
-<li><span class="smcap index-4">Continuation.&mdash;Ruine du Téméraire.&mdash;Marie et Maximilien</span>, 1477
+<li><span class="smcap index-4">Continuation.&mdash;Ruine du Téméraire.&mdash;Marie et Maximilien</span>, 1477
<span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></li>
<li>Le roi saisit la Picardie et les Bourgognes
<span class="ralign"><a href="#page282">282</a></span></li>
-<li>Février. Troubles de Flandre
+<li>Février. Troubles de Flandre
<span class="ralign"><a href="#page286">286</a></span></li>
-<li>Hugonet, Humbercourt; Crèvec&oelig;ur
+<li>Hugonet, Humbercourt; Crèvec&oelig;ur
<span class="ralign"><a href="#page288">288</a></span></li>
<li>4 mars, le roi se sert d'eux pour avoir Arras
@@ -7988,7 +7950,7 @@ de chasseur.</p>
<li>31 mars. Marie essaye de sauver Hugonet et Humbercourt
<span class="ralign"><a href="#page295">295</a></span></li>
-<li>3 avril, exécutés
+<li>3 avril, exécutés
<span class="ralign"><a href="#page298">298</a></span></li>
<li>27 avril. Son mariage conclu avec Maximilien
@@ -7998,7 +7960,7 @@ de chasseur.</p>
<p class="p2 center">CHAPITRE IV</p>
<ul class="none">
-<li><span class="smcap index-4">Obstacles aux progrès du roi.&mdash;Défiance.&mdash;Procès du duc de Nemours</span>, 1477-1479
+<li><span class="smcap index-4">Obstacles aux progrès du roi.&mdash;Défiance.&mdash;Procès du duc de Nemours</span>, 1477-1479
<span class="ralign"><a href="#page303">303</a></span></li>
<li><span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> Efforts du roi pour assurer Boulogne, Arras, etc.
@@ -8007,37 +7969,37 @@ de chasseur.</p>
<li>4 mai. Il perd et reprend Arras
<span class="ralign"><a href="#page306">306</a></span></li>
-<li>Le Flamand Olivier, envoyé en vain à Gand
+<li>Le Flamand Olivier, envoyé en vain à Gand
<span class="ralign"><a href="#page310">310</a></span></li>
-<li>27 juin. Tournai défendu
+<li>27 juin. Tournai défendu
<span class="ralign"><a href="#page311">311</a></span></li>
-<li>18 août. Revers du roi; mariage de Maximilien et de Marie
+<li>18 août. Revers du roi; mariage de Maximilien et de Marie
<span class="ralign"><a href="#page314">314</a></span></li>
-<li>4 août. Mort du duc de Nemours; ses révélations
+<li>4 août. Mort du duc de Nemours; ses révélations
<span class="ralign"><a href="#page316">316</a></span></li>
-<li><span class="index-4">1478. Les Anglais menacent Louis XI, l'arrêtent au Nord,</span>
+<li><span class="index-4">1478. Les Anglais menacent Louis XI, l'arrêtent au Nord,</span>
<span class="ralign"><a href="#page320">320</a></span></li>
-<li>et les Suisses s'éloignent de lui
+<li>et les Suisses s'éloignent de lui
<span class="ralign"><a href="#page321">321</a></span></li>
<li>Il abandonne le Hainaut et Cambrai
<span class="ralign"><a href="#page321">321</a></span></li>
-<li><span class="index-4">1479. Il réforme l'armée, éloigne Dammartin</span>
+<li><span class="index-4">1479. Il réforme l'armée, éloigne Dammartin</span>
<span class="ralign"><a href="#page322">322</a></span></li>
-<li>7 août. Guinegate, <i>bataille des éperons</i>
+<li>7 août. Guinegate, <i>bataille des éperons</i>
<span class="ralign"><a href="#page323">323</a></span></li>
<li>Troubles des Pays-Bas
<span class="ralign"><a href="#page325">325</a></span></li>
-<li>Le roi se relève, regagne les Suisses, contient les Anglais
+<li>Le roi se relève, regagne les Suisses, contient les Anglais
<span class="ralign"><a href="#page326">326</a></span></li>
</ul>
@@ -8047,40 +8009,40 @@ de chasseur.</p>
<li><span class="index-4 smcap">Louis XI triomphe, recueille et meurt</span>, 1480-1483
<span class="ralign"><a href="#page328">328</a></span></li>
-<li><span class="index-4">1480. Louis XI survit à la plupart des princes voisins;</span>
+<li><span class="index-4">1480. Louis XI survit à la plupart des princes voisins;</span>
<span class="ralign"><a href="#page329">329</a></span></li>
<li>il domine ou menace tous les grands fiefs: Bretagne, Anjou, Provence
<span class="ralign"><a href="#page331">331</a></span></li>
-<li>Louis XI, malade, défiant; procès par commissaires
+<li>Louis XI, malade, défiant; procès par commissaires
<span class="ralign"><a href="#page337">337</a></span></li>
-<li><span class="index-4">1481. Procès du duc de Bourbon</span>
+<li><span class="index-4">1481. Procès du duc de Bourbon</span>
<span class="ralign"><a href="#page337">337</a></span></li>
-<li>Troupes étrangères
+<li>Troupes étrangères
<span class="ralign"><a href="#page340">340</a></span></li>
-<li>Procès du comte du Perche
+<li>Procès du comte du Perche
<span class="ralign"><a href="#page342">342</a></span></li>
-<li>12 décembre. Mort de Charles du Maine; le roi hérite du Maine et de la Provence
+<li>12 décembre. Mort de Charles du Maine; le roi hérite du Maine et de la Provence
<span class="ralign"><a href="#page347">347</a></span></li>
<li><span class="index-4">1482. 27 mars. Mort de Marie de Bourgogne</span>
<span class="ralign"><a href="#page347">347</a></span></li>
-<li>23 décembre. Les Flamands donnent sa fille au dauphin; <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> traité d'Arras, qui confirme les acquisitions de Louis XI
+<li>23 décembre. Les Flamands donnent sa fille au dauphin; <span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> traité d'Arras, qui confirme les acquisitions de Louis XI
<span class="ralign"><a href="#page351">351</a></span></li>
-<li>Résultats de ce règne
+<li>Résultats de ce règne
<span class="ralign"><a href="#page353">353</a></span></li>
-<li><span class="index-4">1483. La réaction commence du vivant de Louis XI. Remontrances du Parlement</span>
+<li><span class="index-4">1483. La réaction commence du vivant de Louis XI. Remontrances du Parlement</span>
<span class="ralign"><a href="#page354">354</a></span></li>
-<li>24 août. Sa mort
+<li>24 août. Sa mort
<span class="ralign"><a href="#page358">358</a></span></li>
</ul>
</div>
@@ -8092,321 +8054,321 @@ de chasseur.</p>
<p><a id="footnote1" name="footnote1"></a>
<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Les Normands ne demandaient pas mieux que de l'entendre
-ainsi. Ils firent lire au duc dans leurs Chroniques: «Que jadis y ot
-ung roy de France qui voulut ravoir la Normandie (<i>donnée en apanage à
-son plus jeune frère</i>); ceux de la dicte duché guerroyèrent tellement
+ainsi. Ils firent lire au duc dans leurs Chroniques: «Que jadis y ot
+ung roy de France qui voulut ravoir la Normandie (<i>donnée en apanage à
+son plus jeune frère</i>); ceux de la dicte duché guerroyèrent tellement
le dict roy que par puissance d'armes, ils mirent en exil le roy de
-France, et firent leur duc roy.» Jean de Troyes.&mdash;Le 28 déc., Jean de
-Harcourt livre à M. le duc les Chroniques de Normandie que l'on
-conservait à la maison de ville; il s'engage à les rendre à la ville,
-quand Monseigneur les aura lues, sous peu de jours (Communiqué par M.
-Chéruel). <i>Archives munic. de Rouen, Reg. des délibérations.</i></p>
+France, et firent leur duc roy.» Jean de Troyes.&mdash;Le 28 déc., Jean de
+Harcourt livre à M. le duc les Chroniques de Normandie que l'on
+conservait à la maison de ville; il s'engage à les rendre à la ville,
+quand Monseigneur les aura lues, sous peu de jours (Communiqué par M.
+Chéruel). <i>Archives munic. de Rouen, Reg. des délibérations.</i></p>
<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a>
-<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Le Parlement avait protesté contre les traités; ils
-n'avaient pas été légalement enregistrés, ni publiés. Les ligués
-eux-mêmes avaient fait leurs réserves contre certains articles; par
-exemple, le duc de Bretagne contre celui des trente-six réformateurs.
-Quant aux régales, le roi, un mois avant le traité, avait eu la
-précaution de les donner pour sa vie à la Sainte-Chapelle: les
-détourner de là, c'était un cas de conscience. (Ordonnances, XVI, 14
+<b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: Le Parlement avait protesté contre les traités; ils
+n'avaient pas été légalement enregistrés, ni publiés. Les ligués
+eux-mêmes avaient fait leurs réserves contre certains articles; par
+exemple, le duc de Bretagne contre celui des trente-six réformateurs.
+Quant aux régales, le roi, un mois avant le traité, avait eu la
+précaution de les donner pour sa vie à la Sainte-Chapelle: les
+détourner de là, c'était un cas de conscience. (Ordonnances, XVI, 14
septembre 1465.)</p>
<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a>
-<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Pensant qu'il n'aurait jamais échappé à de tels périls
-sans l'aide de Notre-Dame de Cléry, il alla lui rendre grâces. C'est
-probablement à elle qu'il offre à cette époque un Louis XI d'argent:
-«Paié à André Mangot, nostre orfèvre... reste de certain v&oelig;u
-d'argent, représentant nostre personne.» <i>Bibl. royale, mss. Legrand,
+<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Pensant qu'il n'aurait jamais échappé à de tels périls
+sans l'aide de Notre-Dame de Cléry, il alla lui rendre grâces. C'est
+probablement à elle qu'il offre à cette époque un Louis XI d'argent:
+«Paié à André Mangot, nostre orfèvre... reste de certain v&oelig;u
+d'argent, représentant nostre personne.» <i>Bibl. royale, mss. Legrand,
17 mars 1466.</i>&mdash;Autre &oelig;uvre pie: le 31 oct. 1466, il exempte
-d'impôts tous les chartreux du royaume. Ordonn., XVI,&mdash;Il devient tout
-à coup bon et clément; il accorde rémission à un certain Pierre Huy,
-qui a dit: «Que Nous avions destruit et mengé nostre pais du Dauphiné
+d'impôts tous les chartreux du royaume. Ordonn., XVI,&mdash;Il devient tout
+à coup bon et clément; il accorde rémission à un certain Pierre Huy,
+qui a dit: «Que Nous avions destruit et mengé nostre pais du Dauphiné
et que nous destruisions tout nostre royaume, et n'estions que ung
follatre, et que nous avions ung cheval qui nous portoit et tout
-nostre conseil.» <i>Archives, Trésor des chartes, J. registre, <span class="smcap">CCVIII</span>,
+nostre conseil.» <i>Archives, Trésor des chartes, J. registre, <span class="smcap">CCVIII</span>,
ann. 1466.</i></p>
<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a>
-<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Une des grâces de la France, qui en a tant, c'est qu'elle
-n'est pas seule, mais entourée de plusieurs Frances. Elle siége au
-milieu de ses filles, la Wallonne, la Savoyarde, etc. La France mère a
-changé; ses filles ont peu changé (au moins relativement); chacune
-d'elles représente encore quelqu'un des âges maternels. C'est chose
-touchante de revoir la mère toujours jeune en ses filles, d'y
-retrouver, en face de celle-ci, sérieuse et soucieuse, la gaieté, la
-vivacité, la grâce du c&oelig;ur, tous les charmants défauts dont nous
+<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: Une des grâces de la France, qui en a tant, c'est qu'elle
+n'est pas seule, mais entourée de plusieurs Frances. Elle siége au
+milieu de ses filles, la Wallonne, la Savoyarde, etc. La France mère a
+changé; ses filles ont peu changé (au moins relativement); chacune
+d'elles représente encore quelqu'un des âges maternels. C'est chose
+touchante de revoir la mère toujours jeune en ses filles, d'y
+retrouver, en face de celle-ci, sérieuse et soucieuse, la gaieté, la
+vivacité, la grâce du c&oelig;ur, tous les charmants défauts dont nous
nous corrigeons et que le monde aimait en nous, avant que nous
fussions des sages.</p>
<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a>
-<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Il est juste de dire que la Meuse reste française, tant
-qu'elle peut. Elle tourne à Sedan, à Mézières, comme pour s'éloigner
-du Luxembourg. Entraînée par sa pente, il lui faut bien couler aux
-Pays-Bas, se mêler, bon gré, mal gré, d'eaux allemandes; n'importe,
-elle est toujours française jusqu'à ce qu'elle ait porté sa grande
-Liége, dernière alluvion de la patrie.</p>
+<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Il est juste de dire que la Meuse reste française, tant
+qu'elle peut. Elle tourne à Sedan, à Mézières, comme pour s'éloigner
+du Luxembourg. Entraînée par sa pente, il lui faut bien couler aux
+Pays-Bas, se mêler, bon gré, mal gré, d'eaux allemandes; n'importe,
+elle est toujours française jusqu'à ce qu'elle ait porté sa grande
+Liége, dernière alluvion de la patrie.</p>
<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a>
<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Ce mot de <i>dinanderie</i> indique assez que nous ne tirions
-guère la chaudronnerie d'ailleurs. V. Carpentier, <i>Dynan</i>, usité en
+guère la chaudronnerie d'ailleurs. V. Carpentier, <i>Dynan</i>, usité en
1404.</p>
<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a>
-<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Cérémonie importante dans nos anciennes m&oelig;urs.&mdash;Le
-chat, comme on sait, ne s'attache à la maison que lorsqu'on lui a
-soigneusement frotté les pattes à la crémaillère.&mdash;La sainteté du
-foyer au moyen âge tient moins à l'âtre qu'à la crémaillère qui y est
-suspendue. «Les soldats se détroupèrent pour piller et griffer,
-n'épargnant ny aage, ny ordre, ny sexe, femmes, filles et enfans,
-<i>s'attachans à la crémaillère des cheminées, pensans échapper à leur
-fureur</i>.» Mélart, Hist. de la ville et du chasteau de Huy.</p>
+<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Cérémonie importante dans nos anciennes m&oelig;urs.&mdash;Le
+chat, comme on sait, ne s'attache à la maison que lorsqu'on lui a
+soigneusement frotté les pattes à la crémaillère.&mdash;La sainteté du
+foyer au moyen âge tient moins à l'âtre qu'à la crémaillère qui y est
+suspendue. «Les soldats se détroupèrent pour piller et griffer,
+n'épargnant ny aage, ny ordre, ny sexe, femmes, filles et enfans,
+<i>s'attachans à la crémaillère des cheminées, pensans échapper à leur
+fureur</i>.» Mélart, Hist. de la ville et du chasteau de Huy.</p>
<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a>
-<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: V. Laurière, I, 220; II, 171. Michelet, Origines du
-droit, p. <span class="smcap">XCI</span>, 47, 268. Voir particulièrement pour le Nivernais: Guy
-Coquille, question 58; M. Dupin, Excursion dans la Nièvre; Le
-Nivernais, par MM. Morellet, Barat et Bussière.</p>
+<b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: V. Laurière, I, 220; II, 171. Michelet, Origines du
+droit, p. <span class="smcap">XCI</span>, 47, 268. Voir particulièrement pour le Nivernais: Guy
+Coquille, question 58; M. Dupin, Excursion dans la Nièvre; Le
+Nivernais, par MM. Morellet, Barat et Bussière.</p>
<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a>
-<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: «Omnes pauperes, a regno profugos propter inopiam,
-liberalissime sustentasse.» C'est l'aveu même du roi de France.
-Zantfliet, ap. Martène.</p>
+<b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: «Omnes pauperes, a regno profugos propter inopiam,
+liberalissime sustentasse.» C'est l'aveu même du roi de France.
+Zantfliet, ap. Martène.</p>
<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a>
-<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Comme mélodistes, les Wallons et les Vaudois, Lyonnais,
-Savoyards, semblent se répondre de la Meuse aux Alpes. Rousseau a son
-écho dans Grétry. Même art, né de sociétés analogues; Genève et Lyon,
-comme Liége, furent des républiques épiscopales d'ouvriers.&mdash;Si les
-Wallons ont semblé plus musiciens que littérateurs dans les derniers
-siècles, n'oublions pas qu'au quatorzième, Liége eut ses excellents
+<b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: Comme mélodistes, les Wallons et les Vaudois, Lyonnais,
+Savoyards, semblent se répondre de la Meuse aux Alpes. Rousseau a son
+écho dans Grétry. Même art, né de sociétés analogues; Genève et Lyon,
+comme Liége, furent des républiques épiscopales d'ouvriers.&mdash;Si les
+Wallons ont semblé plus musiciens que littérateurs dans les derniers
+siècles, n'oublions pas qu'au quatorzième, Liége eut ses excellents
chroniqueurs, Jean d'Outre-Meuse, Lebel et Hemricourt. (Voir dans
celui-ci l'amusant portrait de ce magnifique et vaillant chanoine
-Lebel.) Froissart déclare lui-même avoir copié Lebel dans les
-commencements de sa chronique.&mdash;Le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle n'a pas eu de plus
-savants hommes ni de plus judicieux que Louvrex; on sait que Fénelon,
-en procès avec Liége pour les droits de son archevêché, se désista sur
-la lecture d'un mémoire du jurisconsulte liégeois.&mdash;De nos jours, MM.
-Lavalleye, Lesbroussart, Polain et d'autres encore, ont prouvé que cet
-heureux et facile esprit de Liége n'en était pas moins propre aux
-grands travaux d'érudition.</p>
+Lebel.) Froissart déclare lui-même avoir copié Lebel dans les
+commencements de sa chronique.&mdash;Le <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle n'a pas eu de plus
+savants hommes ni de plus judicieux que Louvrex; on sait que Fénelon,
+en procès avec Liége pour les droits de son archevêché, se désista sur
+la lecture d'un mémoire du jurisconsulte liégeois.&mdash;De nos jours, MM.
+Lavalleye, Lesbroussart, Polain et d'autres encore, ont prouvé que cet
+heureux et facile esprit de Liége n'en était pas moins propre aux
+grands travaux d'érudition.</p>
<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a>
<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Les plus anciens de ces musiciens sont: Josquin des
-Prez, doyen du chapitre de <i>Condé</i>; Aubert Ockergan, du <i>Hainaut</i>,
-trésorier de Saint-Martin de Tours (m. 1515); Jean le Teinturier, de
-<i>Nivelle</i> (qui vivait encore en 1495), appelé par Ferdinand, roi de
-Naples, et fondateur de l'école napolitaine; Jean Fuisnier, d'<i>Ath</i>,
-directeur de musique de l'archevêque de Cologne, précepteur des pages
-de Charles-Quint; Roland de Lattre, né à <i>Mons</i> en 1520, directeur de
-la musique du duc de Bavière (Mons lui éleva une statue), etc. On sait
-que Grétry était de <i>Liége</i>, Gossec de <i>Vergnies</i> en Hainaut, Méhul de
-<i>Givet</i>. Le physicien de la musique, Savart, est de <i>Mézières</i>.&mdash;Quant
-à la peinture, c'est la Meuse qui en a produit le rénovateur: Jean le
-Wallon (Joannes Gallicus), autrement dit Jean de Eyck, et très-mal
-nommé Jean de Bruges. Il naquit à <i>Maseyck</i>, mais probablement d'une
+Prez, doyen du chapitre de <i>Condé</i>; Aubert Ockergan, du <i>Hainaut</i>,
+trésorier de Saint-Martin de Tours (m. 1515); Jean le Teinturier, de
+<i>Nivelle</i> (qui vivait encore en 1495), appelé par Ferdinand, roi de
+Naples, et fondateur de l'école napolitaine; Jean Fuisnier, d'<i>Ath</i>,
+directeur de musique de l'archevêque de Cologne, précepteur des pages
+de Charles-Quint; Roland de Lattre, né à <i>Mons</i> en 1520, directeur de
+la musique du duc de Bavière (Mons lui éleva une statue), etc. On sait
+que Grétry était de <i>Liége</i>, Gossec de <i>Vergnies</i> en Hainaut, Méhul de
+<i>Givet</i>. Le physicien de la musique, Savart, est de <i>Mézières</i>.&mdash;Quant
+à la peinture, c'est la Meuse qui en a produit le rénovateur: Jean le
+Wallon (Joannes Gallicus), autrement dit Jean de Eyck, et très-mal
+nommé Jean de Bruges. Il naquit à <i>Maseyck</i>, mais probablement d'une
famille wallonne. Voir notre tome VI.&mdash;V. Guicchardin, Description des
-Pays-Bas; Laserna, Bibliothèque de Bourgogne, p. 102-208; Fétis,
-Mémoire sur la musique ancienne des Belges, et la Revue musicale, 2<sup>e</sup>
-série, t. III 1830, p. 230.</p>
+Pays-Bas; Laserna, Bibliothèque de Bourgogne, p. 102-208; Fétis,
+Mémoire sur la musique ancienne des Belges, et la Revue musicale, 2<sup>e</sup>
+série, t. III 1830, p. 230.</p>
<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a>
-<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Les guerres continuelles donnaient une grande valeur à
-l'homme et obligeaient de le ménager. La culture, déjà fort difficile,
-ne pouvait avoir lieu qu'autant que le serf même serait, en réalité, à
-peu près libre. Le servage disparut de bonne heure dans certaines
-parties des Ardennes.&mdash;La coutume de Beaumont (qui du duché de
-Bouillon se répandit dans la Lorraine et le Luxembourg) accordait aux
-habitants le libre usage des eaux et des bois, la faculté de se
-choisir des magistrats, de vendre à volonté leurs biens, etc.&mdash;Au
-commencement du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle (1236), le seigneur d'Orchimont
-affranchit ses villages de Gerdines, <i>selon les libertés de Renwez</i>
-(Concessi, ad legem Renwex, libertatem); il réduit tous ses droits au
-terrage, au cens, à un léger impôt de mouture. Saint-Hubert et Mirwart
-suivirent cet exemple.&mdash;Originaire moi-même de Renwez, j'ai trouvé
+<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Les guerres continuelles donnaient une grande valeur à
+l'homme et obligeaient de le ménager. La culture, déjà fort difficile,
+ne pouvait avoir lieu qu'autant que le serf même serait, en réalité, à
+peu près libre. Le servage disparut de bonne heure dans certaines
+parties des Ardennes.&mdash;La coutume de Beaumont (qui du duché de
+Bouillon se répandit dans la Lorraine et le Luxembourg) accordait aux
+habitants le libre usage des eaux et des bois, la faculté de se
+choisir des magistrats, de vendre à volonté leurs biens, etc.&mdash;Au
+commencement du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle (1236), le seigneur d'Orchimont
+affranchit ses villages de Gerdines, <i>selon les libertés de Renwez</i>
+(Concessi, ad legem Renwex, libertatem); il réduit tous ses droits au
+terrage, au cens, à un léger impôt de mouture. Saint-Hubert et Mirwart
+suivirent cet exemple.&mdash;Originaire moi-même de Renwez, j'ai trouvé
avec bonheur dans le savant ouvrage de M. Ozeray cette preuve des
-libertés antiques du pays de ma mère. Ozeray, Histoire du duché de
+libertés antiques du pays de ma mère. Ozeray, Histoire du duché de
Bouillon, p. 74-75, 110, 114, 118.</p>
<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a>
-<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Les grands propriétaires qui attaquent les communes aux
+<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Les grands propriétaires qui attaquent les communes aux
Ardennes ou ailleurs devraient se rappeler que, sans les plus larges
-priviléges communaux, le pays fût resté désert. Ils demandent partout
+priviléges communaux, le pays fût resté désert. Ils demandent partout
des titres aux communes, et souvent les communes n'en ont pas,
-justement parce que leur droit est très-antique et d'une époque où
-l'on n'écrivait guère.&mdash;Vous demanderez bientôt sans doute à la terre
+justement parce que leur droit est très-antique et d'une époque où
+l'on n'écrivait guère.&mdash;Vous demanderez bientôt sans doute à la terre
le titre en vertu duquel elle verdoie depuis l'origine du monde.</p>
<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a>
-<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: L'image naïve de l'Église transformant en hommes, en
-chrétiens, les bêtes sauvages de ces déserts, se trouve dans les
-légendes des Ardennes. Le loup de Stavelot devient serviteur de
-l'évêque; ce loup ayant mangé l'âne de saint Remacle, le saint homme
-fait du loup son âne et l'oblige de porter les pierres dont il bâtit
-l'église: dans les armes de la ville, le loup porte la crosse à la
+<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: L'image naïve de l'Église transformant en hommes, en
+chrétiens, les bêtes sauvages de ces déserts, se trouve dans les
+légendes des Ardennes. Le loup de Stavelot devient serviteur de
+l'évêque; ce loup ayant mangé l'âne de saint Remacle, le saint homme
+fait du loup son âne et l'oblige de porter les pierres dont il bâtit
+l'église: dans les armes de la ville, le loup porte la crosse à la
patte.&mdash;Au bois du cerf de Saint-Hubert fleurit la croix du Christ; le
-chevalier auquel il apparaît est guéri des passions mondaines.&mdash;Le
-pèlerinage de Saint-Hubert était, comme on sait, renommé pour guérir
+chevalier auquel il apparaît est guéri des passions mondaines.&mdash;Le
+pèlerinage de Saint-Hubert était, comme on sait, renommé pour guérir
de la rage. Nos paysans de France, comme ceux des Pays-Bas, allaient
en foule, mordus ou non mordus, se faire greffer au front d'un morceau
-de la sainte étole. Les parents de saint Hubert, qui vivaient toujours
-dans le pays, guérissaient aussi avec quelques prières. Délices des
-Pays-Bas (éd. 1785), IV, p. 50, 172.</p>
+de la sainte étole. Les parents de saint Hubert, qui vivaient toujours
+dans le pays, guérissaient aussi avec quelques prières. Délices des
+Pays-Bas (éd. 1785), IV, p. 50, 172.</p>
<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a>
-<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Le <i>péron</i> était, comme on sait, la colonne au pied de
-laquelle se rendaient les jugements. Elle était surmontée d'une croix
+<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Le <i>péron</i> était, comme on sait, la colonne au pied de
+laquelle se rendaient les jugements. Elle était surmontée d'une croix
et d'une pomme de pin (symbole de l'association dans le Nord, comme la
-grenade dans le Midi?) Je retrouve la pomme de pin à l'hôtel de ville
+grenade dans le Midi?) Je retrouve la pomme de pin à l'hôtel de ville
d'Augsbourg et ailleurs.</p>
<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a>
-<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Comme le disait son épitaphe: «Qui, toto quasi orbe
-lustrato, Leodiidiem vitæ suæ clausit extremum, anno Domini <span class="smcap">MCCCLXXI</span>.»
-Ortelius, apud Boxhorn. De rep. Leod. auctores præcipui, p. 57.</p>
+<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: Comme le disait son épitaphe: «Qui, toto quasi orbe
+lustrato, Leodiidiem vitæ suæ clausit extremum, anno Domini <span class="smcap">MCCCLXXI</span>.»
+Ortelius, apud Boxhorn. De rep. Leod. auctores præcipui, p. 57.</p>
<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a>
-<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Cette terrible histoire n'en est pas moins très-gaie. V.
+<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: Cette terrible histoire n'en est pas moins très-gaie. V.
Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 139, 288, 350, etc.</p>
-<p>«Défense de violer les demeures des citoyens: En <i>lansant</i>, <i>ferrant</i>
-ou <i>jettant</i> aux maisons, ou personnes extantes en icelles, à peine
-d'un voiage de S. Jacques. Le régiment des bastons, 1442, apud
+<p>«Défense de violer les demeures des citoyens: En <i>lansant</i>, <i>ferrant</i>
+ou <i>jettant</i> aux maisons, ou personnes extantes en icelles, à peine
+d'un voiage de S. Jacques. Le régiment des bastons, 1442, apud
Bartollet, Consilium juris, etc., artic. 34. Je dois la possession de
-ce précieux opuscule, qui donne l'analyse de presque toutes les
-chartes liégeoises, à l'obligeance de M. Polain, conservateur des
-archives de Liége.</p>
+ce précieux opuscule, qui donne l'analyse de presque toutes les
+chartes liégeoises, à l'obligeance de M. Polain, conservateur des
+archives de Liége.</p>
<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a>
-<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: In stylo curiarum sæcularium Leod., c. <span class="smcap">V.</span>, art. 8, c.
+<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: In stylo curiarum sæcularium Leod., c. <span class="smcap">V.</span>, art. 8, c.
<span class="smcap">XIII</span>, art. 20, et alibi, <i>seigneurs</i> <span class="smcap">TRESFONCIERS</span> dicuntur ii quorum
-propria sunt decimæ, reditus, census, justicia, prædium, licet alii
+propria sunt decimæ, reditus, census, justicia, prædium, licet alii
sint usufructarii.&mdash;<span class="smcap">Treffonciers</span> et lansagers peuvent deminuer pour
-faute de relief.» Cout. de Liége, c. <span class="smcap">XV</span>, art. 17.&mdash;Et est à savoir que
+faute de relief.» Cout. de Liége, c. <span class="smcap">XV</span>, art. 17.&mdash;Et est à savoir que
cil qui ara suer l'iretage le premier cens, l'on apele le <span class="smcap">TREFFONS</span>.
Usatici urbis Ambianensis, mss. Ducange, verbo <span class="smcap">TREFFUNDUS</span>.</p>
<p>Hemricourt se plaint (vers 1390?) de ce que le <i>quart</i> de la
-population de Liége, loin d'être né dans la ville, n'est pas même de
-la principauté. Patron de la temporalité, cité par Villenfagne,
+population de Liége, loin d'être né dans la ville, n'est pas même de
+la principauté. Patron de la temporalité, cité par Villenfagne,
Recherches (1817), p. 53.</p>
<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a>
-<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: On tire la houille de dessous Liége même. Un ange a
-indiqué la première houillère. Une de celles du Limbourg s'appelle
-vulgairement <i>Heemlich</i>, autrefois <i>Hemelryck</i> (royaume du ciel), à
-cause de sa richesse.&mdash;Ernst., Histoire du Limbourg (éd. de M.
-Lavalleye I, 119). V. aussi le mémoire de l'éditeur sur l'époque de la
-découverte.</p>
+<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: On tire la houille de dessous Liége même. Un ange a
+indiqué la première houillère. Une de celles du Limbourg s'appelle
+vulgairement <i>Heemlich</i>, autrefois <i>Hemelryck</i> (royaume du ciel), à
+cause de sa richesse.&mdash;Ernst., Histoire du Limbourg (éd. de M.
+Lavalleye I, 119). V. aussi le mémoire de l'éditeur sur l'époque de la
+découverte.</p>
<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a>
-<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Voir, à la suite du Miroir des nobles de Hasbaye, le
-beau récit de la guerre des Awans et des Waroux, si bien préparé par
-les généalogies qui précèdent, et par la curieuse préface de ces
-généalogies.</p>
+<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: Voir, à la suite du Miroir des nobles de Hasbaye, le
+beau récit de la guerre des Awans et des Waroux, si bien préparé par
+les généalogies qui précèdent, et par la curieuse préface de ces
+généalogies.</p>
<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a>
<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Les exemples abondent dans Hemricourt, pour les
changements de condition, pour les alliances de bas en haut et de haut
en bas, etc.&mdash;En voici deux prises au hasard.&mdash;Corbeau Awans (l'un des
-principaux chefs dans cette terrible guerre des nobles) épouse la
-fille de «M. Colar Barkenheme, chevalier quy fut sornomeis delle
-Crexhan, par tant qu'il demoroit en la maison con dit le Crexhan à
-Liége, en la quelle <i>ilh avoit longtemps vendut vins</i> (car ilh est
-<i>viniers</i>), anchois qu'il presist l'ordenne de chevalerie.»&mdash;Ailleurs,
-le très-noble et vaillant Thomas de Hemricourt s'excuse d'entrer dans
+principaux chefs dans cette terrible guerre des nobles) épouse la
+fille de «M. Colar Barkenheme, chevalier quy fut sornomeis delle
+Crexhan, par tant qu'il demoroit en la maison con dit le Crexhan à
+Liége, en la quelle <i>ilh avoit longtemps vendut vins</i> (car ilh est
+<i>viniers</i>), anchois qu'il presist l'ordenne de chevalerie.»&mdash;Ailleurs,
+le très-noble et vaillant Thomas de Hemricourt s'excuse d'entrer dans
la guerre civile, sur ce qu'il est marchand de vin; et il est visible
-qu'il s'agit d'un véritable commerce, et non d'une vente fortuite,
-comme les étudiants avaient le privilége d'en faire dans notre
-Université de Paris. Ce Thomas «de plusieurs gens estoit acoincteis
-par tant qu'il estoit <i>vinir</i>... Ilh répondit que c'estoit un
-<i>marchands</i> et qu'il pooit très mal laissier sa chevanche por entrer
-en ces werres...» Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 256,
+qu'il s'agit d'un véritable commerce, et non d'une vente fortuite,
+comme les étudiants avaient le privilége d'en faire dans notre
+Université de Paris. Ce Thomas «de plusieurs gens estoit acoincteis
+par tant qu'il estoit <i>vinir</i>... Ilh répondit que c'estoit un
+<i>marchands</i> et qu'il pooit très mal laissier sa chevanche por entrer
+en ces werres...» Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 256,
338, et p. 55, 141, 165, 187, 189, 225, 235, 277, 296, etc.</p>
<p><a id="footnote22" name="footnote22"></a>
-<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Au commencement du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, époque de la
-proscription de Wathieu d'Athin, ses amis paraissent être des
-propriétaires de houillères. V. dans M. Polain un récit très-net de
+<b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Au commencement du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle, époque de la
+proscription de Wathieu d'Athin, ses amis paraissent être des
+propriétaires de houillères. V. dans M. Polain un récit très-net de
cette affaire, si obscure partout ailleurs.</p>
<p><a id="footnote23" name="footnote23"></a>
-<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Autre différence essentielle entre les deux peuples: si
-les révolutions de Liége semblent montrer plus de mobilité, moins de
-persévérance et d'esprit de suite, que celles de la Flandre, il est
-pourtant juste de dire qu'en plusieurs points la constitution de Liége
-reçut des développements qui manquèrent à celles des villes flamandes:
-par exemple, l'élection populaire du magistrat et la responsabilité
-ministérielle. Nul ordre de l'évêque n'avait force s'il n'était signé
-d'un ministre auquel le peuple pût s'en prendre.&mdash;Je dois cette
-observation à M. Lavalleye, aussi versé dans l'histoire des Pays-Bas
-en général que dans celle de Liége.</p>
+<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Autre différence essentielle entre les deux peuples: si
+les révolutions de Liége semblent montrer plus de mobilité, moins de
+persévérance et d'esprit de suite, que celles de la Flandre, il est
+pourtant juste de dire qu'en plusieurs points la constitution de Liége
+reçut des développements qui manquèrent à celles des villes flamandes:
+par exemple, l'élection populaire du magistrat et la responsabilité
+ministérielle. Nul ordre de l'évêque n'avait force s'il n'était signé
+d'un ministre auquel le peuple pût s'en prendre.&mdash;Je dois cette
+observation à M. Lavalleye, aussi versé dans l'histoire des Pays-Bas
+en général que dans celle de Liége.</p>
<p><a id="footnote24" name="footnote24"></a>
-<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Les vingt-deux institués en 1372 pour juger les cas de
-force et violence, furent composés de <i>quatre</i> chanoines (qui étaient
-indifféremment indigènes ou étrangers), de quatre nobles et de quatre
-bourgeois (<i>huit indigènes liégeois</i>), enfin, de <i>deux</i> bourgeois de
+<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Les vingt-deux institués en 1372 pour juger les cas de
+force et violence, furent composés de <i>quatre</i> chanoines (qui étaient
+indifféremment indigènes ou étrangers), de quatre nobles et de quatre
+bourgeois (<i>huit indigènes liégeois</i>), enfin, de <i>deux</i> bourgeois de
Dinant et <i>deux</i> d'Huy; Tongres, Saint-Trond et quatre autres villes
envoyaient <i>chacune un</i> bourgeois.</p>
<p><a id="footnote25" name="footnote25"></a>
-<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Mélart en donne un exemple curieux. La petite ville de
-Ciney, qui devait porter ses appels aux échevins d'Huy, finit par
-obtenir d'en être dispensée. Huy, à son tour, prétend qu'un de ses
-évêques lui a donné ce privilége, qu'aucun de ses bourgeois ne pût
-être jugé par les échevins de Liége; et cet autre, qu'ils ne seraient
-tenus d'aller en guerre (<i>en ost banni</i>), à moins que les Liégeois ne
-les eussent précédés de huit jours. Mélart, Histoire de la ville et du
+<b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Mélart en donne un exemple curieux. La petite ville de
+Ciney, qui devait porter ses appels aux échevins d'Huy, finit par
+obtenir d'en être dispensée. Huy, à son tour, prétend qu'un de ses
+évêques lui a donné ce privilége, qu'aucun de ses bourgeois ne pût
+être jugé par les échevins de Liége; et cet autre, qu'ils ne seraient
+tenus d'aller en guerre (<i>en ost banni</i>), à moins que les Liégeois ne
+les eussent précédés de huit jours. Mélart, Histoire de la ville et du
chasteau de Huy, p. 7 et 22.</p>
-<p>Hemricourt, dit qu'à partir de la fin de la grande guerre des nobles
-(1335), ils négligèrent généralement leurs parents pauvres, n'ayant
-plus besoin de leur épée. Miroir de la noblesse de Hasbaye, p. 267.</p>
+<p>Hemricourt, dit qu'à partir de la fin de la grande guerre des nobles
+(1335), ils négligèrent généralement leurs parents pauvres, n'ayant
+plus besoin de leur épée. Miroir de la noblesse de Hasbaye, p. 267.</p>
<p><a id="footnote26" name="footnote26"></a>
-<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: «Ils ne voloyent nient que nus deauz awist sor l'autre
-sangnorie, ains voloit cascuns d'eaz estre chief de sa branche.»
+<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: «Ils ne voloyent nient que nus deauz awist sor l'autre
+sangnorie, ains voloit cascuns d'eaz estre chief de sa branche.»
Hemricourt, p. 4. Voir les passages relatifs aux continuels
-changements d'armes, p. 179, 189, 197, etc. Aussi dit-il: «À poynes
+changements d'armes, p. 179, 189, 197, etc. Aussi dit-il: «À poynes
soit-on al jour-duy queis armes, ne queile blazons ly nobles et gens
-de linage doyent porteir.» Ibidem, p. 355.</p>
+de linage doyent porteir.» Ibidem, p. 355.</p>
<p><a id="footnote27" name="footnote27"></a>
-<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Hemricourt, Patron de la temporalité, cité par
+<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: Hemricourt, Patron de la temporalité, cité par
Villenfagne. Recherches (1817), p. 54.</p>
<p><a id="footnote28" name="footnote28"></a>
-<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: On sait le proverbe sur Liége: <i>Le paradis des prêtres,
+<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: On sait le proverbe sur Liége: <i>Le paradis des prêtres,
l'enfer des femmes</i> (elles y travaillent rudement), <i>le purgatoire des
-hommes</i> (les femmes y sont maîtresses).&mdash;Plusieurs passages des
-chroniques de Liége et des Ardennes témoignent du génie viril des
-femmes de ce pays, entre autres la terrible défense de la tour de
-Crèvec&oelig;ur. Galliot, Hist. de Namur, III, 272.&mdash;«Près Treit, aucunes
-femmes Liégeoises vindrent en habits d'homme, avec les armes, et
+hommes</i> (les femmes y sont maîtresses).&mdash;Plusieurs passages des
+chroniques de Liége et des Ardennes témoignent du génie viril des
+femmes de ce pays, entre autres la terrible défense de la tour de
+Crèvec&oelig;ur. Galliot, Hist. de Namur, III, 272.&mdash;«Près Treit, aucunes
+femmes Liégeoises vindrent en habits d'homme, avec les armes, et
firent au pays si grandes thirannies qu'elles surmontoient les hommes
-en excès.» <i>Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de Stavelot, fol. 159.</i></p>
+en excès.» <i>Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de Stavelot, fol. 159.</i></p>
<p><a id="footnote29" name="footnote29"></a>
<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: C'est ce qui arriva au chevalier Radus. Au retour d'un
-voyage qu'il avait fait avec l'évêque de Liége, il chercha son château
-des yeux, et ne le trouva plus: «Par ma foi! s'écria-t-il, sire
-évêque, ne sais si je rêve ou si je veille, mais j'avois accoutumance
-de voir d'ici ma maison sylvestre, et ne l'aperçois point
-aujourd'hui.&mdash;Or, ne vous courroucez, mon bon Radus, répliqua
-doucement l'évêque; de votre château, j'ai fait faire un moustier;
-mais vous n'y perdrez rien.&mdash;Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain,
-dans ses Récits historiques.&mdash;Voir aussi dans le même ouvrage comment
-ce brave évêque, venant baptiser l'enfant du sire de Chêvremont, fit
+voyage qu'il avait fait avec l'évêque de Liége, il chercha son château
+des yeux, et ne le trouva plus: «Par ma foi! s'écria-t-il, sire
+évêque, ne sais si je rêve ou si je veille, mais j'avois accoutumance
+de voir d'ici ma maison sylvestre, et ne l'aperçois point
+aujourd'hui.&mdash;Or, ne vous courroucez, mon bon Radus, répliqua
+doucement l'évêque; de votre château, j'ai fait faire un moustier;
+mais vous n'y perdrez rien.&mdash;Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain,
+dans ses Récits historiques.&mdash;Voir aussi dans le même ouvrage comment
+ce brave évêque, venant baptiser l'enfant du sire de Chêvremont, fit
entrer ses hommes d'armes couverts de chapes et de surplis, s'empara
-de la place, etc.&mdash;«Les Dinantais entre eux divisés à l'occasion de
-Saint-Jean de Vallé, chevalier, duquel ils furent contraints de
-destruire la thour et chasteaux.» <i>Bibl. de Liége, ms. 183, Jean de
+de la place, etc.&mdash;«Les Dinantais entre eux divisés à l'occasion de
+Saint-Jean de Vallé, chevalier, duquel ils furent contraints de
+destruire la thour et chasteaux.» <i>Bibl. de Liége, ms. 183, Jean de
Stavelot, ann. 1464.</i></p>
<p><a id="footnote30" name="footnote30"></a>
-<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Maëstricht était sous la souveraineté indivise de
-l'évêque de Liége et du duc de Brabant, comme il résulte de la vieille
+<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Maëstricht était sous la souveraineté indivise de
+l'évêque de Liége et du duc de Brabant, comme il résulte de la vieille
formule:</p>
<p class="poem10">
@@ -8414,221 +8376,221 @@ formule:</p>
Twen heeren, een heer (<i>deux seigneurs, un seigneur</i>).<br>
Trajectum neutri domino, sed paret utrique.</p>
-<p>V. Polain, De la Souveraineté indivise, etc., 1831; et Lavalleye,
-extrait d'un mém. de Louvrex sur ce sujet, à la suite du tome III de
+<p>V. Polain, De la Souveraineté indivise, etc., 1831; et Lavalleye,
+extrait d'un mém. de Louvrex sur ce sujet, à la suite du tome III de
l'Histoire du Limbourg, de Ernst.</p>
<p><a id="footnote31" name="footnote31"></a>
<b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: Les chevaliers leur faisaient faute en paix plus encore
-qu'en guerre. S'agissait-il d'envoyer une ambassade à un prince, ils
+qu'en guerre. S'agissait-il d'envoyer une ambassade à un prince, ils
ne savaient souvent qui employer. Louis XI les priant de lui envoyer
-des ambassadeurs avec qui il pût s'entendre, ils répondent qu'ils ont
-peu de noblesse du parti de la cité, et que ce peu de nobles est
-occupé à Liége dans les emplois publics. <i>Bibl. royale, mss. Baluze</i>,
-165, 1<sup>er</sup> août 1467.</p>
+des ambassadeurs avec qui il pût s'entendre, ils répondent qu'ils ont
+peu de noblesse du parti de la cité, et que ce peu de nobles est
+occupé à Liége dans les emplois publics. <i>Bibl. royale, mss. Baluze</i>,
+165, 1<sup>er</sup> août 1467.</p>
<p><a id="footnote32" name="footnote32"></a>
-<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: Dans les deux poèmes de la Bataille de Liége, et les
-Sentences de Liége, ils sont nommés <i>hé-drois</i>. Mémoires pour servir à
+<b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: Dans les deux poèmes de la Bataille de Liége, et les
+Sentences de Liége, ils sont nommés <i>hé-drois</i>. Mémoires pour servir à
l'histoire de France et de Bourgogne, I, 375-376. Les chefs des
-<i>haï-droits</i> sous Jean de Bavière sont: un écuyer, un boucher qui
-avait été bourgmestre, un licencié en droit civil et canonique, un
-paveur à la chaux. Zantfliet, ap. Martène, Ampliss. Collect., V, 363.
+<i>haï-droits</i> sous Jean de Bavière sont: un écuyer, un boucher qui
+avait été bourgmestre, un licencié en droit civil et canonique, un
+paveur à la chaux. Zantfliet, ap. Martène, Ampliss. Collect., V, 363.
Au reste, les ennemis du droit strict trouvaient de quoi s'appuyer
-dans la loi même, puisque la Paix de Fexhe (1316) portait que les
-Liégeois devaient être traités par jugement d'échevins ou <i>d'hommes</i>,
-et que le changement dans les lois qui peuvent être ou trop larges, ou
-trop roides, ou trop étroites, doit être <i>attempéré par le sens du
-pays</i>. Dewez, Droit public, t. V des Mém. de l'Acad. de Bruxelles.</p>
+dans la loi même, puisque la Paix de Fexhe (1316) portait que les
+Liégeois devaient être traités par jugement d'échevins ou <i>d'hommes</i>,
+et que le changement dans les lois qui peuvent être ou trop larges, ou
+trop roides, ou trop étroites, doit être <i>attempéré par le sens du
+pays</i>. Dewez, Droit public, t. V des Mém. de l'Acad. de Bruxelles.</p>
<p><a id="footnote33" name="footnote33"></a>
-<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Il semblerait, d'après les devises, que la guerre de
-Louis d'Orléans et de Jean sans Peur peut se rattacher à la
+<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Il semblerait, d'après les devises, que la guerre de
+Louis d'Orléans et de Jean sans Peur peut se rattacher à la
concurrence du charbon de bois et de la houille, du Luxembourg et des
-Pays-Bas: Monseigneur d'Orléans, <i>Je suis mareschal de grant renommée,
-Il en appert bien, j'ay forge levée</i>: Monseigneur de Bourgogne, <i>Je
-suis charbonnier d'étrange contrée, J'ai assez charbon pour faire
-fumée. Bibl. royale, mss. Colbert 2403, regius 9681-5.</i></p>
+Pays-Bas: Monseigneur d'Orléans, <i>Je suis mareschal de grant renommée,
+Il en appert bien, j'ay forge levée</i>: Monseigneur de Bourgogne, <i>Je
+suis charbonnier d'étrange contrée, J'ai assez charbon pour faire
+fumée. Bibl. royale, mss. Colbert 2403, regius 9681-5.</i></p>
-<p>Les tisserands du Liégeois n'étaient pas moins anciens que ceux de
+<p>Les tisserands du Liégeois n'étaient pas moins anciens que ceux de
Louvain. La chronique de Saint-Trond nous montre des tisserands en
-1133, à Saint-Trond, à Tongres, etc.»Est genus mercenariorum quorum
+1133, à Saint-Trond, à Tongres, etc.»Est genus mercenariorum quorum
officium ex lino et lana tecere telas; hoc procax et superbum supra
-alios mercenarios vulgo reputatur.» Spicilegium, II, 704 (éd.
+alios mercenarios vulgo reputatur.» Spicilegium, II, 704 (éd.
in-folio).</p>
-<p>«Survint une grosse guerre entre les Bourguignons et les Dinantois,
-pour la marchandise de cuivre.» <i>Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de
+<p>«Survint une grosse guerre entre les Bourguignons et les Dinantois,
+pour la marchandise de cuivre.» <i>Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de
Stavelot, f. 152 verso.</i></p>
<p><a id="footnote34" name="footnote34"></a>
-<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Mélart lui-même, si partial pour les évêques, avoue que
-cette paix a été «infâme, et où l'évesque s'est abaissé trop vilement,
-blasmé en cela de... s'avoir laissé mettre la chevestre au col.»
-Mélart, Histoire de la ville et chasteau de Huy, p. 245.</p>
-
-<p>Cet argent venait à point pour cette maison, si riche et si
-nécessiteuse, dont la recette (sans parler de certaines années
-extraordinaires, et vraiment accablantes) paraît avoir flotté: de 1430
-à 1442, entre 200,000 et 300,000 écus d'or,&mdash;de 1442 à 1458, entre
+<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Mélart lui-même, si partial pour les évêques, avoue que
+cette paix a été «infâme, et où l'évesque s'est abaissé trop vilement,
+blasmé en cela de... s'avoir laissé mettre la chevestre au col.»
+Mélart, Histoire de la ville et chasteau de Huy, p. 245.</p>
+
+<p>Cet argent venait à point pour cette maison, si riche et si
+nécessiteuse, dont la recette (sans parler de certaines années
+extraordinaires, et vraiment accablantes) paraît avoir flotté: de 1430
+à 1442, entre 200,000 et 300,000 écus d'or,&mdash;de 1442 à 1458, entre
300,000 et 400,000. C'est du moins ce que je crois pouvoir induire du
-budget annuel qui m'a été communiqué par M. Adolphe Le Gay. <i>Archives
-de Lille, Comptes de la recette générale des finances des ducs Jean et
+budget annuel qui m'a été communiqué par M. Adolphe Le Gay. <i>Archives
+de Lille, Comptes de la recette générale des finances des ducs Jean et
Philippe.</i></p>
<p><a id="footnote35" name="footnote35"></a>
-<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: C'est là, selon toute apparence, la triste explication
+<b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: C'est là, selon toute apparence, la triste explication
qu'il faut donner de l'affaire si obscure de Wathieu d'Athin, de la
-proscription de ses amis, les maîtres des houillères, d'où résulta un
-conflit déplorable entre les métiers de Liége et les ouvriers des
-fosses voisines. La ville, déjà isolée des campagnes par la ruine de
+proscription de ses amis, les maîtres des houillères, d'où résulta un
+conflit déplorable entre les métiers de Liége et les ouvriers des
+fosses voisines. La ville, déjà isolée des campagnes par la ruine de
la noblesse, le devint encore plus lorsque l'alliance antique se
rompit entre le houiller et le forgeron.</p>
<p><a id="footnote36" name="footnote36"></a>
<b><a href="#footnotetag36">36</a></b>: Il serait curieux de suivre l'action progressive de la
-France dans les Ardennes, depuis le temps où un fils du comte de
-Rethel fonda Château-Renaud. Nos rois, de bonne heure, achetèrent
-Mouzon à l'archevêque de Reims. Suzerains de Bouillon, et de Liége
+France dans les Ardennes, depuis le temps où un fils du comte de
+Rethel fonda Château-Renaud. Nos rois, de bonne heure, achetèrent
+Mouzon à l'archevêque de Reims. Suzerains de Bouillon, et de Liége
pour Bouillon, voulant fonder sur la Meuse la juridiction, de la
France, ils y prirent pour agents les La Marche (et non La Mark,
puisque La Marche est en pays wallon), les fameux <i>Sangliers</i>. Nous
-les tenions par une chaîne d'argent, et nous les lâchions au besoin.
-Ils grossirent peu à peu de la bonne nourriture qu'ils tirèrent de la
+les tenions par une chaîne d'argent, et nous les lâchions au besoin.
+Ils grossirent peu à peu de la bonne nourriture qu'ils tirèrent de la
France. Par force ou par amour, par vol ou par mariage, ils eurent les
-châteaux des montagnes. Lorsque Robert de Braquemont quitta la Meuse
+châteaux des montagnes. Lorsque Robert de Braquemont quitta la Meuse
pour la Normandie (la mer et les Canaries), il vendit Sedan aux La
-Marche, qui le fortifièrent, et en firent un grand asile entre la
-France et l'Empire. De ce fort, ils défiaient hardiment un Philippe le
+Marche, qui le fortifièrent, et en firent un grand asile entre la
+France et l'Empire. De ce fort, ils défiaient hardiment un Philippe le
Bon, un Charles-Quint. Le terrible ban de l'Empire les terrifiait peu.
-Ces <i>Sangliers</i>, comme on les appelait du côté allemand, donnèrent à
-la France plus d'un excellent capitaine; sous François I<sup>er</sup>, le
+Ces <i>Sangliers</i>, comme on les appelait du côté allemand, donnèrent à
+la France plus d'un excellent capitaine; sous François I<sup>er</sup>, le
brave Flemanges qui, avec ses lansquenets, fit justice des Suisses.
-Par mariage enfin, les La Marche aboutissent glorieusement à
-Turenne.&mdash;En 1320, Adolphe de la Marche, évêque de Liége, reconnaît
+Par mariage enfin, les La Marche aboutissent glorieusement à
+Turenne.&mdash;En 1320, Adolphe de la Marche, évêque de Liége, reconnaît
recevoir du roi 1,000 livres de rentes; 1337, il donne quittance de
-15,000 livres, et promet secours contre Édouard III. En 1344,
+15,000 livres, et promet secours contre Édouard III. En 1344,
Engilbert de la Marche fait hommage au roi, puis en 1354, pour 2,000
-livres de rente, qu'il réduit à 1,200 en 1268. <i>Archives du royaume,
-Trésor des chartes</i>, J. 527.</p>
+livres de rente, qu'il réduit à 1,200 en 1268. <i>Archives du royaume,
+Trésor des chartes</i>, J. 527.</p>
<p><a id="footnote37" name="footnote37"></a>
-<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Sous le prétexte que si Liége n'aidait le duc, il
-garderait pour lui ces châteaux qui étaient des fiefs de l'évêché.
-Zantfliet, ap. Martène, Ampliss. Coll., V, 453. Voir aussi Adrianus de
+<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Sous le prétexte que si Liége n'aidait le duc, il
+garderait pour lui ces châteaux qui étaient des fiefs de l'évêché.
+Zantfliet, ap. Martène, Ampliss. Coll., V, 453. Voir aussi Adrianus de
Veteri Bosco, Du Clercq, Suffridus Petrus, etc.</p>
<p><a id="footnote38" name="footnote38"></a>
-<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: La Marche se présenta au chapitre pour faire serment le
+<b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: La Marche se présenta au chapitre pour faire serment le
8 mars 1455; date importante pour l'explication de tout ce qui suit.
Explanatio uberior et Assertio juris in ducatum Bulloniensem, pro Max,
-Henrico, Bavariæ duce, episc. Leod. 1681, in-4<sup>o</sup>, p. 121.</p>
+Henrico, Bavariæ duce, episc. Leod. 1681, in-4<sup>o</sup>, p. 121.</p>
<p><a id="footnote39" name="footnote39"></a>
-<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Plusieurs disent qu'on le menaça de la mort, qu'on amena
-un confesseur, etc. Ce qui est sûr, c'est que pour faire croire qu'il
-était libre, on le fit résigner, non chez le duc, mais dans une
-auberge, «Hospitium de Cygno. Et juravit quod nunquam contraveniret,
-sub obligatione omnium bonorum suorum.» Adrianus de V. Bosco. Ampliss.
+<b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Plusieurs disent qu'on le menaça de la mort, qu'on amena
+un confesseur, etc. Ce qui est sûr, c'est que pour faire croire qu'il
+était libre, on le fit résigner, non chez le duc, mais dans une
+auberge, «Hospitium de Cygno. Et juravit quod nunquam contraveniret,
+sub obligatione omnium bonorum suorum.» Adrianus de V. Bosco. Ampliss.
Coll. IV, 1226.</p>
<p><a id="footnote40" name="footnote40"></a>
-<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: Meyer, si partial pour le duc, dit lui-même: «Metu
-potentissimi ducis.» Meyer, Annal. Flandr., f. 318 verso.</p>
+<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: Meyer, si partial pour le duc, dit lui-même: «Metu
+potentissimi ducis.» Meyer, Annal. Flandr., f. 318 verso.</p>
<p><a id="footnote41" name="footnote41"></a>
-<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: «Indutus veste rubea, habens unum parvum pileum.»
-Adrianus de Veteri Bosco, ap. Martène, Amplissima Collectio, IV, 1230.
+<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: «Indutus veste rubea, habens unum parvum pileum.»
+Adrianus de Veteri Bosco, ap. Martène, Amplissima Collectio, IV, 1230.
Comment se fait-il que cet excellent continuateur des Chroniques de
-saint Laurent, témoin oculaire et très judicieux, ait été généralement
-négligé? Parce qu'on avait sous la main, dans le recueil de
-Chapeauville, l'abréviateur Suffridus Petrus, <i>domestique</i> de
-Granvelle, lequel écrit plus d'un siècle après la révolution, sans la
-comprendre, sans connaître Liége. Un seul mot peut faire apprécier
-l'ineptie de l'abréviateur: il suppose que Raes de Linthres fait jurer
-d'avance aux Liégeois d'obéir au régent quelconque qu'il pourra
-nommer! il lui fait dire que ce régent (le frère du margrave de Bade)
+saint Laurent, témoin oculaire et très judicieux, ait été généralement
+négligé? Parce qu'on avait sous la main, dans le recueil de
+Chapeauville, l'abréviateur Suffridus Petrus, <i>domestique</i> de
+Granvelle, lequel écrit plus d'un siècle après la révolution, sans la
+comprendre, sans connaître Liége. Un seul mot peut faire apprécier
+l'ineptie de l'abréviateur: il suppose que Raes de Linthres fait jurer
+d'avance aux Liégeois d'obéir au régent quelconque qu'il pourra
+nommer! il lui fait dire que ce régent (le frère du margrave de Bade)
est aussi puissant que le duc de Bourgogne! etc.&mdash;Outre Commines et Du
-Clercq, les sources sérieuses sont, pour Liége, Adrien de Vieux Bois,
+Clercq, les sources sérieuses sont, pour Liége, Adrien de Vieux Bois,
pour Dinant, la correspondance de ses magistrats dans les Documents
-publiés par M. Gachard. La petite ville a conservé ses archives mieux
-que Liége elle-même. Nous aurons bientôt une traduction d'Adrien, et
+publiés par M. Gachard. La petite ville a conservé ses archives mieux
+que Liége elle-même. Nous aurons bientôt une traduction d'Adrien, et
une traduction excellente, puisqu'elle sera de M. Lavalleye.</p>
<p><a id="footnote42" name="footnote42"></a>
-<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Moins cruels pourtant que la justice de l'évêque, à en
-juger par l'effroyable supplice infligé à deux hommes ivres, dont l'un
-avait proféré des menaces contre l'évêque, l'autre avait approuvé:
-«Quod factum fuit ad incutiendum timorem, versum fuit in horrorem.»
+<b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Moins cruels pourtant que la justice de l'évêque, à en
+juger par l'effroyable supplice infligé à deux hommes ivres, dont l'un
+avait proféré des menaces contre l'évêque, l'autre avait approuvé:
+«Quod factum fuit ad incutiendum timorem, versum fuit in horrorem.»
Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1234.</p>
<p><a id="footnote43" name="footnote43"></a>
-<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: «Qui se vocaverunt <i>dy Clupslagher</i>, et fecerunt fieri
+<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: «Qui se vocaverunt <i>dy Clupslagher</i>, et fecerunt fieri
pro signo unum vagum virum cum fuste in manu, quem ponebant in
vexillo, et in pecia papyri depictum portabant, affixum super brachia
-et pilea sua.» Ibidem, 1242.</p>
+et pilea sua.» Ibidem, 1242.</p>
<p><a id="footnote44" name="footnote44"></a>
-<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: «Sedendo cum eis, juvit dictare, sicut aiebant,
-sententias.» Ibidem, 1244.</p>
+<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: «Sedendo cum eis, juvit dictare, sicut aiebant,
+sententias.» Ibidem, 1244.</p>
<p><a id="footnote45" name="footnote45"></a>
-<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: La scène est jolie dans Adrien. De Dinant, on vient dire
-à Liége qu'il y a à Mouzon beaucoup de gens d'armes français, qu'ils
-vont envahir le pays. Le capitaine déclare qu'en effet il a ordre
-d'attaquer, si les Liégeois ne sont avant tel jour à Paris. Les
-magistrats de Liége hésitent fort à partir. Ils demandent un
-sauf-conduit, qui leur est refusé. Arrivés près de Paris, tout contre
-le gibet royal, survient un messager de l'évêque de Liége, qui dit à
-l'un d'eux, Jean le Ruyt: «Ô mon cher seigneur, où allez-vous,
-retournez, je vous en prie, que voulez-vous faire? Voilà Jean Bureau
-qui s'est constitué prisonnier jusqu'à ce qu'il ait prouvé ce dont on
+<b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: La scène est jolie dans Adrien. De Dinant, on vient dire
+à Liége qu'il y a à Mouzon beaucoup de gens d'armes français, qu'ils
+vont envahir le pays. Le capitaine déclare qu'en effet il a ordre
+d'attaquer, si les Liégeois ne sont avant tel jour à Paris. Les
+magistrats de Liége hésitent fort à partir. Ils demandent un
+sauf-conduit, qui leur est refusé. Arrivés près de Paris, tout contre
+le gibet royal, survient un messager de l'évêque de Liége, qui dit à
+l'un d'eux, Jean le Ruyt: «Ô mon cher seigneur, où allez-vous,
+retournez, je vous en prie, que voulez-vous faire? Voilà Jean Bureau
+qui s'est constitué prisonnier jusqu'à ce qu'il ait prouvé ce dont on
vous accuse.&mdash;Eh! quoi! dites-vous bien vrai?&mdash;Oui, c'est comme je
-vous dis.» À quoi Jean le Ruyt répliqua: «Ah! ah! ah! Domine Deus
-(<i>Jérémie</i>)! Je sais bien qu'il me faut mourir une fois; le pis qu'il
-me puisse arriver, c'est de finir à ce gibet. Donc, en avant!...» La
-première personne qu'ils rencontrèrent, ce fut Jean Bureau qu'on leur
-avait dit s'être constitué prisonnier. Cependant le roi, apprenant
-leur arrivée, envoie les chercher, une fois, deux fois. Introduits,
-ils se mettent à genoux, le roi les fait relever. Bérard, l'envoyé des
-nobles, fit en leur nom une belle harangue. Puis le roi: «Gilles d'Huy
-est-il ici?&mdash;Oui, sire.&mdash;Et Gilles de Mès?&mdash;Sire, me voici.&mdash;Et celui
-que mon père, le roi Charles, a fait chevalier?&mdash;Sire, c'est moi, dit
-Jean le Ruyt.» Alors le roi leur parla du bruit qui courait, qu'ils
-avaient promis à son père de le ramener en France. Il chargea Jean
-Bureau de faire à ce sujet une enquête.&mdash;Ils cherchèrent pendant trois
-jours l'évêque de Liége, et en furent reçus assez mal. Il ne retint
-avec lui que leur orateur, l'envoyé des nobles. Le lendemain, comme
+vous dis.» À quoi Jean le Ruyt répliqua: «Ah! ah! ah! Domine Deus
+(<i>Jérémie</i>)! Je sais bien qu'il me faut mourir une fois; le pis qu'il
+me puisse arriver, c'est de finir à ce gibet. Donc, en avant!...» La
+première personne qu'ils rencontrèrent, ce fut Jean Bureau qu'on leur
+avait dit s'être constitué prisonnier. Cependant le roi, apprenant
+leur arrivée, envoie les chercher, une fois, deux fois. Introduits,
+ils se mettent à genoux, le roi les fait relever. Bérard, l'envoyé des
+nobles, fit en leur nom une belle harangue. Puis le roi: «Gilles d'Huy
+est-il ici?&mdash;Oui, sire.&mdash;Et Gilles de Mès?&mdash;Sire, me voici.&mdash;Et celui
+que mon père, le roi Charles, a fait chevalier?&mdash;Sire, c'est moi, dit
+Jean le Ruyt.» Alors le roi leur parla du bruit qui courait, qu'ils
+avaient promis à son père de le ramener en France. Il chargea Jean
+Bureau de faire à ce sujet une enquête.&mdash;Ils cherchèrent pendant trois
+jours l'évêque de Liége, et en furent reçus assez mal. Il ne retint
+avec lui que leur orateur, l'envoyé des nobles. Le lendemain, comme
ils entraient au palais du roi, celui qui ouvrait la porte leur dit:
-«Votre orateur est là, qui parle contre vous.» Cependant le roi les
-tint pour excusés, et dit qu'on ne parlât plus de rien. Puis il dit à
-Gilles de Mès: «Voulez-vous que je vous fasse chevalier?&mdash;Mais, sire,
-je n'ai ni terre, ni fief...»&mdash;Voyant ensuite l'avoué de Lers avec un
-simple collier d'argent: «Voulez-vous la chevalerie?&mdash;Sire, je suis
-bien vieux.&mdash;N'importe; qu'on me donne une épée.» Il le fit chevalier,
-et un autre encore. Alors, les envoyés prièrent le roi de prendre la
+«Votre orateur est là, qui parle contre vous.» Cependant le roi les
+tint pour excusés, et dit qu'on ne parlât plus de rien. Puis il dit à
+Gilles de Mès: «Voulez-vous que je vous fasse chevalier?&mdash;Mais, sire,
+je n'ai ni terre, ni fief...»&mdash;Voyant ensuite l'avoué de Lers avec un
+simple collier d'argent: «Voulez-vous la chevalerie?&mdash;Sire, je suis
+bien vieux.&mdash;N'importe; qu'on me donne une épée.» Il le fit chevalier,
+et un autre encore. Alors, les envoyés prièrent le roi de prendre la
ville en sa sauvegarde. Ibidem, 1247-1250.</p>
<p><a id="footnote46" name="footnote46"></a>
<b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: Raes de Heers ou de Lintres, fils de Charles de la
-Rivière et d'Arschot, et de Marie d'Haccour, d'Hermalle, de Wavre,
+Rivière et d'Arschot, et de Marie d'Haccour, d'Hermalle, de Wavre,
etc.</p>
<p><a id="footnote47" name="footnote47"></a>
-<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Je suppose qu'il les avait dès cette époque. La fleur de
-lis se trouve fréquemment dans les armoiries liégeoises. Recueil
-héraldique des bourguemestres de la noble cité de Liége, p. 169,
+<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Je suppose qu'il les avait dès cette époque. La fleur de
+lis se trouve fréquemment dans les armoiries liégeoises. Recueil
+héraldique des bourguemestres de la noble cité de Liége, p. 169,
in-folio, 1720.</p>
<p><a id="footnote48" name="footnote48"></a>
-<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: «<i>Des jurisconsultes</i>, dit le jésuite Fisen, pour
-déguiser la dissidence de l'autorité ecclésiastique.»</p>
+<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: «<i>Des jurisconsultes</i>, dit le jésuite Fisen, pour
+déguiser la dissidence de l'autorité ecclésiastique.»</p>
<p><a id="footnote49" name="footnote49"></a>
-<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Où il s'était retiré. Voyez aussi vol. <span class="smcap">VI</span>, page 235.
-Cette rivalité éclate partout, spécialement à l'occasion de Montlhéry.
+<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Où il s'était retiré. Voyez aussi vol. <span class="smcap">VI</span>, page 235.
+Cette rivalité éclate partout, spécialement à l'occasion de Montlhéry.
Les Hollandais soutinrent, contre les Bourguignons et Wallons, qu'eux
-seuls avaient décidé la bataille, en criant: <i>Bretagne!</i> et faisant
+seuls avaient décidé la bataille, en criant: <i>Bretagne!</i> et faisant
croire que les Bretons arrivaient. Reineri Snoi Goudini Rer. Batavic.
I. VII.</p>
@@ -8642,61 +8604,61 @@ I. VII.</p>
<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: La bulle est tout au long dans Suffridus Petrus.</p>
<p><a id="footnote53" name="footnote53"></a>
-<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: <i>Archives du royaume, Trésor des chartes</i>, J. 527.</p>
+<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: <i>Archives du royaume, Trésor des chartes</i>, J. 527.</p>
<p><a id="footnote54" name="footnote54"></a>
<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: Dans sa lettre au roi, il montre une confiance
-extraordinaire: «En Picardie, les sieurs de Crèvec&oelig;ur et de
+extraordinaire: «En Picardie, les sieurs de Crèvec&oelig;ur et de
Miraumont, mes serviteurs... besoigneux en toute diligence... J'ay
-trouvé et trouve moyen de me fortiffier tant de mes amis que d'austres
-estrangers et de leurs places... Et dedans six jours espère cy avoir
-<i>ung nommé</i> Jehan de la Marche (<i>ung nommé!</i> que dirait de ceci
-l'illustre maison d'Aremberg?) qui s'est envoyé offrir à moy, et aussy
-aucuns députés des Liégeois qui désirent fort à moy faire plaisir. Jay
-en cestuy païs de Rethelois de bien bonnes et fortes places, etc.
-Escript en ma ville de Mézières-sur-Meuse, le 19<sup>e</sup> jour de mars 1465.»
+trouvé et trouve moyen de me fortiffier tant de mes amis que d'austres
+estrangers et de leurs places... Et dedans six jours espère cy avoir
+<i>ung nommé</i> Jehan de la Marche (<i>ung nommé!</i> que dirait de ceci
+l'illustre maison d'Aremberg?) qui s'est envoyé offrir à moy, et aussy
+aucuns députés des Liégeois qui désirent fort à moy faire plaisir. Jay
+en cestuy païs de Rethelois de bien bonnes et fortes places, etc.
+Escript en ma ville de Mézières-sur-Meuse, le 19<sup>e</sup> jour de mars 1465.»
<i>Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,</i> c. <span class="smcap">I</span>.</p>
<p><a id="footnote55" name="footnote55"></a>
-<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: On admire encore à Saint-Barthélemy de Liége les fonts
-baptismaux où pendant huit siècles tous les enfants de Liége ont reçu
-le baptême. «Lambert Patras, <i>le batteur de Dinant</i>, les fit en l'an
-1212.» Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain, Liége pittoresque, ou
-Description historique, etc., p. 204-205. C'est à Dinant que fut
-fondue, au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, la statue de bronze que Liége éleva à son
-bourgmestre Beeckmann. Le même, Esquisses, p. 311.</p>
+<b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: On admire encore à Saint-Barthélemy de Liége les fonts
+baptismaux où pendant huit siècles tous les enfants de Liége ont reçu
+le baptême. «Lambert Patras, <i>le batteur de Dinant</i>, les fit en l'an
+1212.» Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain, Liége pittoresque, ou
+Description historique, etc., p. 204-205. C'est à Dinant que fut
+fondue, au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, la statue de bronze que Liége éleva à son
+bourgmestre Beeckmann. Le même, Esquisses, p. 311.</p>
<p><a id="footnote56" name="footnote56"></a>
-<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Rivalité sans doute analogue à celle des drapiers
-d'Ypres et de Poperinghen, de Liége et de Verviers. Ceux de Liége
-reprochaient aux autres: «Que leurs marchandises de drapperie
-n'estoient ni fidelles ny loyalles ny aulcunement justifiées.»</p>
+<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Rivalité sans doute analogue à celle des drapiers
+d'Ypres et de Poperinghen, de Liége et de Verviers. Ceux de Liége
+reprochaient aux autres: «Que leurs marchandises de drapperie
+n'estoient ni fidelles ny loyalles ny aulcunement justifiées.»</p>
<p><a id="footnote57" name="footnote57"></a>
-<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: «Et si ne fesoient gueres de mariaiges de leurs enfans,
+<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: «Et si ne fesoient gueres de mariaiges de leurs enfans,
sinon les ungz avec les aultres: car ils estoient loing de toutes
-aultres bonnes villes.» Commines.</p>
+aultres bonnes villes.» Commines.</p>
<p><a id="footnote58" name="footnote58"></a>
<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: La date est importante. L'historien du Namurois,
-naturellement favorable à Bouvignes, avoue pourtant qu'elle bâtit la
-première sa tour de Crève-C&oelig;ur. (Galliot.)</p>
+naturellement favorable à Bouvignes, avoue pourtant qu'elle bâtit la
+première sa tour de Crève-C&oelig;ur. (Galliot.)</p>
<p><a id="footnote59" name="footnote59"></a>
<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Dinant s'en plaint au duc dans sa lettre du 16 juillet.</p>
<p><a id="footnote60" name="footnote60"></a>
<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: <i>Le clerc, conart, le chanteur</i>, ces deux mots
-rappellent l'<i>abbé des cornards</i>, qu'on trouve dans d'autres villes
-des Pays-Bas. Celui-ci peut fort bien avoir été un chanteur ou
-ménétrier, un fol patenté de la ville, comme ceux qui jouaient,
-chantaient et <i>ballaient</i>, quand on proclamait un traité de paix ou
+rappellent l'<i>abbé des cornards</i>, qu'on trouve dans d'autres villes
+des Pays-Bas. Celui-ci peut fort bien avoir été un chanteur ou
+ménétrier, un fol patenté de la ville, comme ceux qui jouaient,
+chantaient et <i>ballaient</i>, quand on proclamait un traité de paix ou
qu'on faisait quelque autre acte public (?).</p>
<p><a id="footnote61" name="footnote61"></a>
-<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: Du Clercq, livre V. ch. <span class="smcap">XLV</span>. «Amplissant ung doublet
+<b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: Du Clercq, livre V. ch. <span class="smcap">XLV</span>. «Amplissant ung doublet
plain de feur, couvert d'un manteau armoiet des armes dudit sieur, et
-mettant au-desseur un clockin de vache...» Documents publiés par M.
+mettant au-desseur un clockin de vache...» Documents publiés par M.
Gachard, II, 221, 252.&mdash;V. aussi ibid., lettres du 5 nov. 1465 et du
23 sept.</p>
@@ -8704,138 +8666,138 @@ Gachard, II, 221, 252.&mdash;V. aussi ibid., lettres du 5 nov. 1465 et du
<b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Adrianus de Veteri Bosco.</p>
<p><a id="footnote63" name="footnote63"></a>
-<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: «Qui vir prudens erat.» Suffridus Petrus.</p>
+<b><a href="#footnotetag63">63</a></b>: «Qui vir prudens erat.» Suffridus Petrus.</p>
<p><a id="footnote64" name="footnote64"></a>
-<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Le roi avait peut-être intercédé de vive voix; mais dans
-le traité, il n'y a rien pour eux, sauf que le roi avoue qu'ils ont
-agi par suite des: «Sollicitations d'aulcuns nos serviteurs.» Lenglet.
-Il leur écrit: «Audict appointement estes comprins... Seroit difficile
-à nous de vous secourir.» <i>Mss. Legrand.</i></p>
+<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: Le roi avait peut-être intercédé de vive voix; mais dans
+le traité, il n'y a rien pour eux, sauf que le roi avoue qu'ils ont
+agi par suite des: «Sollicitations d'aulcuns nos serviteurs.» Lenglet.
+Il leur écrit: «Audict appointement estes comprins... Seroit difficile
+à nous de vous secourir.» <i>Mss. Legrand.</i></p>
<p><a id="footnote65" name="footnote65"></a>
-<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Documents publiés par M. Gachard.</p>
+<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Documents publiés par M. Gachard.</p>
<p><a id="footnote66" name="footnote66"></a>
-<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: «Pfaffenkind.» Nulle injure plus grave. Grimm,
-Rechtsalterthümer, 476. Michelet, Origines du droit, 68.</p>
+<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: «Pfaffenkind.» Nulle injure plus grave. Grimm,
+Rechtsalterthümer, 476. Michelet, Origines du droit, 68.</p>
<p><a id="footnote67" name="footnote67"></a>
-<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: «Nous apprenons, disent les Dinantais, qu'elle est à
-l'Écluse, attendant des gens d'armes de divers pays.» Documents
+<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: «Nous apprenons, disent les Dinantais, qu'elle est à
+l'Écluse, attendant des gens d'armes de divers pays.» Documents
Gachard.</p>
<p><a id="footnote68" name="footnote68"></a>
-<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: «Sub p&oelig;na paternæ indignationis.» <i>Ms.
+<b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: «Sub p&oelig;na paternæ indignationis.» <i>Ms.
pseudo-Amelgardi.</i></p>
<p><a id="footnote69" name="footnote69"></a>
-<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: Voyez tome sixième. Il est curieux de voir les efforts
-maladroits du bonhomme Olivier de La Marche (Préface) pour rassurer
-là-dessus son jeune maître Philippe, petit-fils de Charles le
-Téméraire: «J'ay entrepris de vous monstrer que vostre lignée du costé
-du Portugal <i>n'est pas seule issue de bastards</i>... Jephté est mis au
+<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: Voyez tome sixième. Il est curieux de voir les efforts
+maladroits du bonhomme Olivier de La Marche (Préface) pour rassurer
+là-dessus son jeune maître Philippe, petit-fils de Charles le
+Téméraire: «J'ay entrepris de vous monstrer que vostre lignée du costé
+du Portugal <i>n'est pas seule issue de bastards</i>... Jephté est mis au
nombre des saincts, et toutefois il estoit fils <i>d'une femme
-publique</i>... De Salmon et de Raab, <i>femme publique</i>, fut fils Booz...»
-Puis arrivent Alexandre, Bacchus, Perseus, Minos, Herculès, Romulus,
+publique</i>... De Salmon et de Raab, <i>femme publique</i>, fut fils Booz...»
+Puis arrivent Alexandre, Bacchus, Perseus, Minos, Herculès, Romulus,
Artus, Guillaume de Normandie, Henri, roi d'Espagne, Jean, roi de
-Portugal, père de Madame de Bourgogne.</p>
+Portugal, père de Madame de Bourgogne.</p>
<p><a id="footnote70" name="footnote70"></a>
-<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Quand on connaît la violence de ces princes de la maison
-de Bourgogne, rien ne frappe plus que la modération de leurs paroles
+<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Quand on connaît la violence de ces princes de la maison
+de Bourgogne, rien ne frappe plus que la modération de leurs paroles
officielles. On y sent partout l'esprit cauteleux des conseillers qui
les dirigeaient, des Raulin, des Humbercourt, des Hugonet, des
Carondelet. Dans la campagne de France, le comte de Charolais avait
-toujours assuré qu'il venait seulement conseiller le roi, s'entendre
-avec les princes. Pourquoi le roi l'avait-il attaqué à Montlhéry? Il
-s'en plaint dans l'un de ses manifestes.&mdash;De même, lorsque les
-Liégeois défient le duc, comme ennemi du roi, leur allié, il répond
-froidement: «Ceci ne me regarde pas; portez-le à mon fils.» Et encore:
-«Pourquoi me ferait-on la guerre? jamais je n'ai fait le moindre mal
-ni au régent, ni aux Liégeois.» V. Duclercq, livre V, ch, <span class="smcap">XXXIII</span>, et
+toujours assuré qu'il venait seulement conseiller le roi, s'entendre
+avec les princes. Pourquoi le roi l'avait-il attaqué à Montlhéry? Il
+s'en plaint dans l'un de ses manifestes.&mdash;De même, lorsque les
+Liégeois défient le duc, comme ennemi du roi, leur allié, il répond
+froidement: «Ceci ne me regarde pas; portez-le à mon fils.» Et encore:
+«Pourquoi me ferait-on la guerre? jamais je n'ai fait le moindre mal
+ni au régent, ni aux Liégeois.» V. Duclercq, livre V, ch, <span class="smcap">XXXIII</span>, et
Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 153.</p>
<p><a id="footnote71" name="footnote71"></a>
-<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Il est probable que la banlieue elle-même n'était pas
-sûre, depuis que les forgerons de la ville avaient battu les
+<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Il est probable que la banlieue elle-même n'était pas
+sûre, depuis que les forgerons de la ville avaient battu les
houillers.</p>
<p><a id="footnote72" name="footnote72"></a>
-<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: «Concluserunt cives quod neminem darent ad voluntatem...
+<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: «Concluserunt cives quod neminem darent ad voluntatem...
Ministeriales petebant pacem, sed nolebant aliquos homines dare ad
-voluntatem.» Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1284.</p>
+voluntatem.» Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1284.</p>
<p><a id="footnote73" name="footnote73"></a>
-<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Rien de plus odieux. Jean de Meurs, après avoir d'abord
-bien reçu l'abbé de Florines, qui vient intercéder, lui prend ses
-chevaux et le taxe outrageusement à la petite rançon d'un marc
-d'argent. Louis de La Marche écrit aux gens de Dinant: «Fault acquérir
+<b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Rien de plus odieux. Jean de Meurs, après avoir d'abord
+bien reçu l'abbé de Florines, qui vient intercéder, lui prend ses
+chevaux et le taxe outrageusement à la petite rançon d'un marc
+d'argent. Louis de La Marche écrit aux gens de Dinant: «Fault acquérir
amis, tant par dons que par biaux langaiges, ceulx quy de ce
-s'entremelleront, récompenser de leurs labeurs.» Documents Gachard,
+s'entremelleront, récompenser de leurs labeurs.» Documents Gachard,
II, 263-264.</p>
<p><a id="footnote74" name="footnote74"></a>
<b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: Il n'y a pas un mot de cela dans les documents
-authentiques de Dinant. Tout porte à croire le contraire. On ne peut
-faire ici grand cas de l'assertion du Liégeois Adrien, généralement
-judicieux, mais ici trop intéressé à justifier sa patrie.</p>
+authentiques de Dinant. Tout porte à croire le contraire. On ne peut
+faire ici grand cas de l'assertion du Liégeois Adrien, généralement
+judicieux, mais ici trop intéressé à justifier sa patrie.</p>
<p><a id="footnote75" name="footnote75"></a>
<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Adrianus de Veteri Bosco.</p>
<p><a id="footnote76" name="footnote76"></a>
-<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: À l'inauguration du nouveau duc, on renouvela toutes les
-formes anciennes: l'épée, tenue par le comte de Tancarville,
-connétable <i>hérédital</i> de Normandie, l'étendard que portait le comte
-d'Harcourt, maréchal <i>hérédital</i>, l'anneau ducal que l'évêque de
-Lisieux, Thomas Bazin, passa au doigt du prince, le fiançant avec la
-Normandie. <i>Registres du chapitre de Rouen, 10 déc. 1465</i>, cités par
+<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: À l'inauguration du nouveau duc, on renouvela toutes les
+formes anciennes: l'épée, tenue par le comte de Tancarville,
+connétable <i>hérédital</i> de Normandie, l'étendard que portait le comte
+d'Harcourt, maréchal <i>hérédital</i>, l'anneau ducal que l'évêque de
+Lisieux, Thomas Bazin, passa au doigt du prince, le fiançant avec la
+Normandie. <i>Registres du chapitre de Rouen, 10 déc. 1465</i>, cités par
Floquet, Hist. du Parlement de Normandie, I, 250.</p>
<p><a id="footnote77" name="footnote77"></a>
-<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Le duc de Bourbon s'était montré l'un des plus acharnés,
-l'un de ceux qui craignaient le plus qu'on ne se fiât au roi. V. ses
-Instructions à M. de Chaumont: «Que Monseigneur et les autres
+<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Le duc de Bourbon s'était montré l'un des plus acharnés,
+l'un de ceux qui craignaient le plus qu'on ne se fiât au roi. V. ses
+Instructions à M. de Chaumont: «Que Monseigneur et les autres
princes... se gardent bien d'entrer dans Paris... De nouvel, avons
sceu par gens venant de Paris l'intention que le Roy a de faire faire
-aucun excès ou vois de fait... Le Roy a faict serment de jamais ne
-donner grace ou pardon... mais est délibéré de soy en venger par
-quelque moyen que ce soit, voire tout honneur et seureté arrière
-mise.» <i>Bibliothèque royale, ms. Legrand, Preuves, 12 oct. 1465.</i>
-Quant à la haine des Bretons, il suffirait, pour la prouver, du
-passage où ils veulent jeter à la mer les envoyés de Louis XI: «Velà
-les François; maudit soit-il qui les espargnera!» Actes de Bretagne,
-éd. D. Morice, II, 83.</p>
+aucun excès ou vois de fait... Le Roy a faict serment de jamais ne
+donner grace ou pardon... mais est délibéré de soy en venger par
+quelque moyen que ce soit, voire tout honneur et seureté arrière
+mise.» <i>Bibliothèque royale, ms. Legrand, Preuves, 12 oct. 1465.</i>
+Quant à la haine des Bretons, il suffirait, pour la prouver, du
+passage où ils veulent jeter à la mer les envoyés de Louis XI: «Velà
+les François; maudit soit-il qui les espargnera!» Actes de Bretagne,
+éd. D. Morice, II, 83.</p>
<p><a id="footnote78" name="footnote78"></a>
-<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Le roi ébranla d'abord le duc de Bourbon, en lui faisant
+<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Le roi ébranla d'abord le duc de Bourbon, en lui faisant
peur d'une attaque de Sforza en Lyonnais et Forez. (Bernardino Corio.)
-Quant au Breton, le roi le prit aigri, fâché, lorsque ses amis les
+Quant au Breton, le roi le prit aigri, fâché, lorsque ses amis les
Normands l'avaient mis hors de chez eux, lorsqu'il regrettait
-amèrement d'avoir refait un duc de Normandie à qui la Bretagne devrait
+amèrement d'avoir refait un duc de Normandie à qui la Bretagne devrait
hommage.</p>
<p><a id="footnote79" name="footnote79"></a>
-<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: «Les gens de nostre bonne ville de Rouen... nous ont
-remonstré que ladicte entrée fut faicte par nuyt et à leur desceu et
-très-grant desplaisance, et si soubsdain qu'ils n'eurent temps ne
-espace de povoir envoyer devers nous pour nous en advertir.»
-(Communiqué par M. Chéruel, d'après l'original, aux <i>Archives
+<b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: «Les gens de nostre bonne ville de Rouen... nous ont
+remonstré que ladicte entrée fut faicte par nuyt et à leur desceu et
+très-grant desplaisance, et si soubsdain qu'ils n'eurent temps ne
+espace de povoir envoyer devers nous pour nous en advertir.»
+(Communiqué par M. Chéruel, d'après l'original, aux <i>Archives
municipales de Rouen, tir. 4, n<sup>o</sup> 7, 14 janvier 1466</i>.)</p>
<p><a id="footnote80" name="footnote80"></a>
-<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Où Désormeaux prend-il cette folle exagération? «Il
-périt presque autant de gentilshommes par la main du bourreau que par
-le sort de la guerre.»</p>
+<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Où Désormeaux prend-il cette folle exagération? «Il
+périt presque autant de gentilshommes par la main du bourreau que par
+le sort de la guerre.»</p>
<p><a id="footnote81" name="footnote81"></a>
<b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: <i>Mss. Baluze, 9675 B, 15 janvier 1466.</i></p>
<p><a id="footnote82" name="footnote82"></a>
<b><a href="#footnotetag82">82</a></b>: Le comte de Charolais y envoya Olivier, qui raconte
-lui-même sa triste ambassade: «Si passay parmy Rouen, et parlay au
-Roy, <i>qui me demanda où j'alloye</i>...» Olivier de la Marche, liv. I,
+lui-même sa triste ambassade: «Si passay parmy Rouen, et parlay au
+Roy, <i>qui me demanda où j'alloye</i>...» Olivier de la Marche, liv. I,
ch. <span class="smcap">XV</span>.</p>
<p><a id="footnote83" name="footnote83"></a>
@@ -8849,154 +8811,154 @@ ch. <span class="smcap">XV</span>.</p>
mai.</p>
<p><a id="footnote86" name="footnote86"></a>
-<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: Rymer, 22 mars 1466. Le même jour, Édouard donne pouvoir
+<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: Rymer, 22 mars 1466. Le même jour, Édouard donne pouvoir
pour traiter d'un double mariage entre sa s&oelig;ur et le comte de
-Charolais, entre la fille du comte et son frère Clarence.</p>
+Charolais, entre la fille du comte et son frère Clarence.</p>
<p><a id="footnote87" name="footnote87"></a>
-<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: «Sy ne sçavoient la pluspart la cause pourquoy ne quy
-les mouvoit.» Du Clercq.</p>
+<b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: «Sy ne sçavoient la pluspart la cause pourquoy ne quy
+les mouvoit.» Du Clercq.</p>
<p><a id="footnote88" name="footnote88"></a>
<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Au soir, le Roy me parla et se coroussa de ce qu'on ne
-vouloit faire délibérer selon son imagination, et je lui diz que
-j'avois oy dire à MM. qu'il perdoit son peuple...» Lettre de Reilhac à
-M. le contrerolleur, maître Jehan Bourré. <i>Bibl. royale, mss. Legrand,
+vouloit faire délibérer selon son imagination, et je lui diz que
+j'avois oy dire à MM. qu'il perdoit son peuple...» Lettre de Reilhac à
+M. le contrerolleur, maître Jehan Bourré. <i>Bibl. royale, mss. Legrand,
22 septembre 1466.</i></p>
<p><a id="footnote89" name="footnote89"></a>
-<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Le centre géométrique de la France est marqué par une
-borne romaine, dans le Bourbonnais, près d'Alichamp, à trois lieues de
+<b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Le centre géométrique de la France est marqué par une
+borne romaine, dans le Bourbonnais, près d'Alichamp, à trois lieues de
Saint-Amand.</p>
<p><a id="footnote90" name="footnote90"></a>
-<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Les étrangers semblent dès lors mettre le duc de Bourbon
-au niveau du roi: «Contentione suborta inter regem Francie et J. ducem
-Borbonii ex uno latere, et Karolum Burgundie ex altero.» Hist. patriæ
+<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Les étrangers semblent dès lors mettre le duc de Bourbon
+au niveau du roi: «Contentione suborta inter regem Francie et J. ducem
+Borbonii ex uno latere, et Karolum Burgundie ex altero.» Hist. patriæ
Monumenta, I, 642.</p>
<p><a id="footnote91" name="footnote91"></a>
<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: Ces Bourbons, quoique assez remuants, n'avaient pas
-encore le sang de Gonzague, de Foix et d'Albret. La devise sur l'épée:
-<i>Penetrabit</i>, ne fut adoptée que par le connétable.&mdash;Le fameux: <i>Qui
+encore le sang de Gonzague, de Foix et d'Albret. La devise sur l'épée:
+<i>Penetrabit</i>, ne fut adoptée que par le connétable.&mdash;Le fameux: <i>Qui
qu'en grogne</i>, qu'on attribue aussi aux ducs de Bretagne, fut dit
(vers 1400?) par Louis II de Bourbon, contre les bourgeois qui
s'alarmaient de la construction de sa tour. Ibidem, II, 201.</p>
<p><a id="footnote92" name="footnote92"></a>
<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: Leur roi, D. Pedro de Portugal, neveu de la duchesse de
-Bourgogne, était mort le 20 juin 1466.</p>
+Bourgogne, était mort le 20 juin 1466.</p>
<p><a id="footnote93" name="footnote93"></a>
-<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Historiæ patriæ Monumenta, Chronica Sabaudiæ, ann. 1466,
+<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Historiæ patriæ Monumenta, Chronica Sabaudiæ, ann. 1466,
t. I, p. 639.</p>
<p><a id="footnote94" name="footnote94"></a>
-<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Ses lieutenants reçurent effectivement les clefs du
-château, du palais, de la tour du pont. (Communiqué par M. Chéruel.)
-<i>Archives municipales de Rouen. Délibérations, vol. VII, fol.
+<b><a href="#footnotetag94">94</a></b>: Ses lieutenants reçurent effectivement les clefs du
+château, du palais, de la tour du pont. (Communiqué par M. Chéruel.)
+<i>Archives municipales de Rouen. Délibérations, vol. VII, fol.
259-260.</i></p>
<p><a id="footnote95" name="footnote95"></a>
-<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: «Estoient courrouciés qu'ils n'estoient plus au roy de
-France.» Du Clercq.</p>
+<b><a href="#footnotetag95">95</a></b>: «Estoient courrouciés qu'ils n'estoient plus au roy de
+France.» Du Clercq.</p>
<p><a id="footnote96" name="footnote96"></a>
-<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: <i>Registres de Mons</i>, cités par M. Gachard, dans son éd.
+<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: <i>Registres de Mons</i>, cités par M. Gachard, dans son éd.
de Barante, t. II, p. 255, n<sup>o</sup> 2.</p>
<p><a id="footnote97" name="footnote97"></a>
<b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: V. plus loin, p. 69, 72, et les Documents Gachard, II,
-435; sur la <i>Verte tente</i> de Gand en 1453, Monstrelet, éd. Buchon, p.
-387. Sur les <i>Galants de la feuillée</i> en Normandie, <i>Legrand, Hist.
+435; sur la <i>Verte tente</i> de Gand en 1453, Monstrelet, éd. Buchon, p.
+387. Sur les <i>Galants de la feuillée</i> en Normandie, <i>Legrand, Hist.
ms., livre IX, fol. 87-88</i>, ann. 1466. Cf. mes Origines du droit sur
le <i>banni</i>; et sur l'<i>outlaw</i> anglais, sur Robin Hood, une curieuse
-thèse de M. Barry, professeur d'histoire.</p>
+thèse de M. Barry, professeur d'histoire.</p>
<p><a id="footnote98" name="footnote98"></a>
<b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Duclos, Preuves, IV, 279. Il s'agissait de rendre le roi
-odieux, il lui écrit peu après que les sergents du bailliage d'Amiens
+odieux, il lui écrit peu après que les sergents du bailliage d'Amiens
<i>oppriment le peuple</i>, qu'il faut en choisir de meilleurs, que le roi
-confirmera: «Et avec ce, ferez grant bien et soulaigement <i>au pouvre
-peuple</i>.» <i>Bibl. royale, mss. Baluze, 9675 D., 16 oct. 1466.</i></p>
+confirmera: «Et avec ce, ferez grant bien et soulaigement <i>au pouvre
+peuple</i>.» <i>Bibl. royale, mss. Baluze, 9675 D., 16 oct. 1466.</i></p>
<p><a id="footnote99" name="footnote99"></a>
-<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: Pour apprécier la supériorité de la <i>main</i> sur les
-moyens mécaniques, lire les discours, pleins de vues ingénieuses et
-fécondes, que M. Belloc a prononcés aux distributions de prix de son
-École. L'<i>École gratuite de dessin</i>, dirigée (disons mieux, créée par
-cet excellent maître), a déjà renouvelé, vivifié dans Paris tous les
-genres d'industrie qui ont besoin du dessin; orfévrerie, serrurerie,
-menuiserie, etc. Sous une telle impulsion, ces métiers redeviendront
+<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: Pour apprécier la supériorité de la <i>main</i> sur les
+moyens mécaniques, lire les discours, pleins de vues ingénieuses et
+fécondes, que M. Belloc a prononcés aux distributions de prix de son
+École. L'<i>École gratuite de dessin</i>, dirigée (disons mieux, créée par
+cet excellent maître), a déjà renouvelé, vivifié dans Paris tous les
+genres d'industrie qui ont besoin du dessin; orfévrerie, serrurerie,
+menuiserie, etc. Sous une telle impulsion, ces métiers redeviendront
des arts. (<i>Note de 1844</i>).</p>
<p><a id="footnote100" name="footnote100"></a>
-<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: «Savoir faisons... Nous avoir esté humblement exposé de
+<b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: «Savoir faisons... Nous avoir esté humblement exposé de
la partie de Estienne la Mare <i>dynan</i>, ou potier darain, simple homme,
-chargié de femme et de plusieurs enfans, que comme environ la
+chargié de femme et de plusieurs enfans, que comme environ la
Chandeleur qui fut mil <span class="smcap">CCC,IIIIXX</span> et cinq; icelluy suppliant <i>se feust
-louez</i> et convenanciez à un nommé Gautier de Coux, <i>dynan</i>, ou potier
-darrain, <i>pour le servir jusques à certain temps</i>, lors à venir, et
-parmi certain pris sur ce fait, et pour païer le vin dudit marchié...»
-<i>Archives, Trésor des Chartes, reg. 159, pièce 6, lettre de grâce
-d'août 1404.</i></p>
+louez</i> et convenanciez à un nommé Gautier de Coux, <i>dynan</i>, ou potier
+darrain, <i>pour le servir jusques à certain temps</i>, lors à venir, et
+parmi certain pris sur ce fait, et pour païer le vin dudit marchié...»
+<i>Archives, Trésor des Chartes, reg. 159, pièce 6, lettre de grâce
+d'août 1404.</i></p>
<p><a id="footnote101" name="footnote101"></a>
<b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Lettre de Jehan de Gerin et autres magistrats de
Dinant, 8 nov. 1465. Documents Gachard, II, 336.</p>
<p><a id="footnote102" name="footnote102"></a>
-<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Sur les trois membres de la cité, les batteurs (aidés
-des bourgeois) déclarent qu'ils veulent traiter. Ils demandent au
-troisième membre, composé des petits métiers, s'ils croient résister,
-lorsque la ville de Liége, lorsque le roi de France <i>ont fait la
+<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Sur les trois membres de la cité, les batteurs (aidés
+des bourgeois) déclarent qu'ils veulent traiter. Ils demandent au
+troisième membre, composé des petits métiers, s'ils croient résister,
+lorsque la ville de Liége, lorsque le roi de France <i>ont fait la
paix?</i>... Ils ne se plaignent de personne; ils n'attestent point le
-droit qu'ils auraient eu d'ordonner, dans une ville qui, après tout,
-était née de leur travail, et qui, sans eux, n'était rien. Ils
-invoquent seulement le droit de la majorité, celui de deux membres,
-d'accord contre un troisième. Ce troisième résiste. Il demande si l'on
-veut, sous ce prétexte, le mettre en servitude. «Mais quelle servitude
-plus grande, répliquent les autres, que la guerre, la ruine de corps
-et de biens? Dans un navire en péril ne faut-il pas jeter quelque
+droit qu'ils auraient eu d'ordonner, dans une ville qui, après tout,
+était née de leur travail, et qui, sans eux, n'était rien. Ils
+invoquent seulement le droit de la majorité, celui de deux membres,
+d'accord contre un troisième. Ce troisième résiste. Il demande si l'on
+veut, sous ce prétexte, le mettre en servitude. «Mais quelle servitude
+plus grande, répliquent les autres, que la guerre, la ruine de corps
+et de biens? Dans un navire en péril ne faut-il pas jeter quelque
chose pour sauver le reste? n'abat-on pas un mur pour sauver la maison
en feu?</p>
<p><a id="footnote103" name="footnote103"></a>
-<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Très-fort chez nous autres Français. Les missionnaires
+<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: Très-fort chez nous autres Français. Les missionnaires
remarquent qu'au Canada les sauvages se francisaient peu; mais les
-Français prenaient volontiers la vie errante des sauvages.</p>
+Français prenaient volontiers la vie errante des sauvages.</p>
<p><a id="footnote104" name="footnote104"></a>
-<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: Voyez plus haut la page 15, note 1. Les Liégeoises
-devaient leur influence, non à la loi, mais à leur caractère énergique
+<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: Voyez plus haut la page 15, note 1. Les Liégeoises
+devaient leur influence, non à la loi, mais à leur caractère énergique
et violent. Les Flamandes devaient la leur, au moins en grande partie,
-à la faculté qu'elles avaient de disposer plus librement de leur
+à la faculté qu'elles avaient de disposer plus librement de leur
bien.</p>
<p><a id="footnote105" name="footnote105"></a>
-<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: On trouve encore, après tant de révolutions, un grand
+<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: On trouve encore, après tant de révolutions, un grand
nombre de ces chroniques de famille (Observation de M. Levalleye).</p>
<p><a id="footnote106" name="footnote106"></a>
-<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: Ils étaient probablement poussés par Raes et autres
+<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: Ils étaient probablement poussés par Raes et autres
meneurs, qui voulaient encore essayer de leur Allemand.&mdash;Voir le
-détail si curieux dans Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Collectio,
+détail si curieux dans Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Collectio,
IV. 1291-2.</p>
<p><a id="footnote107" name="footnote107"></a>
-<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: «Fait bon à croire que ung roi de France... doibt et
+<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: «Fait bon à croire que ung roi de France... doibt et
peut bien tenir une longue suspense entre dire et faire, avant que...
-soy former ennemy... <i>contre ung bras constitué champion de
-l'Église</i>... Quand il l'auroit aidié à destruire par tels vilains, si
-eût-il accru sa honte et son propre domage en perdition de tant de
-noblesse que le duc y avoit, <i>lequel fesoit encore à craindre à ung
-roy de France pour mettre sa noblesse... contre ly</i>, par adjonction à
-fière vilenaille, que tous roys et princes doivent hayr pour la
-conséquence.» Chastellain.</p>
+soy former ennemy... <i>contre ung bras constitué champion de
+l'Église</i>... Quand il l'auroit aidié à destruire par tels vilains, si
+eût-il accru sa honte et son propre domage en perdition de tant de
+noblesse que le duc y avoit, <i>lequel fesoit encore à craindre à ung
+roy de France pour mettre sa noblesse... contre ly</i>, par adjonction à
+fière vilenaille, que tous roys et princes doivent hayr pour la
+conséquence.» Chastellain.</p>
<p><a id="footnote108" name="footnote108"></a>
-<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: Dans un récit, au reste très-hostile, on voit que cette
-populace noya des prêtres qui refusaient d'officier. (Du Clercq;
+<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: Dans un récit, au reste très-hostile, on voit que cette
+populace noya des prêtres qui refusaient d'officier. (Du Clercq;
Suffridus Petrus.)</p>
<p><a id="footnote109" name="footnote109"></a>
@@ -9004,510 +8966,510 @@ Suffridus Petrus.)</p>
disent 4,000! 40,000, etc.</p>
<p><a id="footnote110" name="footnote110"></a>
-<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Un auteur, très-partial pour la maison de Bourgogne,
-avoue que les batteurs en cuivre abrégèrent la défense: «Ad hanc
+<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: Un auteur, très-partial pour la maison de Bourgogne,
+avoue que les batteurs en cuivre abrégèrent la défense: «Ad hanc
victoriam tam celeriter obtinendam auxilium suum tulerunt fabri
-cacabarii.» Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 158.</p>
+cacabarii.» Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 158.</p>
<p><a id="footnote111" name="footnote111"></a>
-<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: «Cum tubicinis, <i>mimis</i> et tympanis.» Adrianus de
-Veteri Bosco, ap. Martène IV, 1295. Voir aussi plus haut, p. 147,
+<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: «Cum tubicinis, <i>mimis</i> et tympanis.» Adrianus de
+Veteri Bosco, ap. Martène IV, 1295. Voir aussi plus haut, p. 147,
note 3.</p>
<p><a id="footnote112" name="footnote112"></a>
-<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: Un auteur assure qu'au commencement du siége, Madame de
+<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: Un auteur assure qu'au commencement du siége, Madame de
Bourgogne, se faisant scrupule d'une vengeance si cruelle, vint
-elle-même intercéder. Mais l'épée était tirée, ce n'était plus une
-affaire de femme. On ne l'écouta pas. Je ne puis retrouver la source
-où j'ai puisé ce fait.</p>
+elle-même intercéder. Mais l'épée était tirée, ce n'était plus une
+affaire de femme. On ne l'écouta pas. Je ne puis retrouver la source
+où j'ai puisé ce fait.</p>
<p><a id="footnote113" name="footnote113"></a>
<b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Le moine Adrien se tait sur ce point, sans doute par
-respect pour le duc de Bourgogne, oncle de son évêque. Jean de Hénin
-(à la suite de Barante, éd. Reiffenberg) dit effrontément: «Je ne sçay
-que à sang froid on aye tuée nelluy.» Mais Commines (édit. de
-mademoiselle Dupont, liv. II, ch. <span class="smcap">I</span>, t. I, p. 117), Commines, témoin
-oculaire et peu favorable aux gens de Dinant, dit expressément:
-«Jusques à <i>huict cens noyés</i>, devant Bouvynes, à la grand requeste de
-ceulx dudict Bouvynes.» Je trouve aussi dans un manuscrit: «Environ
-<i>huict cens noyés</i> en la rivière de Meuse.» L'auteur ne s'en tient pas
-là; il prétend que le comte «mit à mort femmes et enfants.»
-<i>Bibliothèque de Liége. Continuateur de Jean de Stavelot, ms. 183,
+respect pour le duc de Bourgogne, oncle de son évêque. Jean de Hénin
+(à la suite de Barante, éd. Reiffenberg) dit effrontément: «Je ne sçay
+que à sang froid on aye tuée nelluy.» Mais Commines (édit. de
+mademoiselle Dupont, liv. II, ch. <span class="smcap">I</span>, t. I, p. 117), Commines, témoin
+oculaire et peu favorable aux gens de Dinant, dit expressément:
+«Jusques à <i>huict cens noyés</i>, devant Bouvynes, à la grand requeste de
+ceulx dudict Bouvynes.» Je trouve aussi dans un manuscrit: «Environ
+<i>huict cens noyés</i> en la rivière de Meuse.» L'auteur ne s'en tient pas
+là; il prétend que le comte «mit à mort femmes et enfants.»
+<i>Bibliothèque de Liége. Continuateur de Jean de Stavelot, ms. 183,
ann. 1466.</i></p>
<p><a id="footnote114" name="footnote114"></a>
-<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: Jacques Du Clerc tâche d'obscurcir la chose pour lui
-donner quelque ressemblance avec la ruine de Jérusalem, et faire
-croire que: «Ce estoit le plaisir de Dieu qu'elle fust destruite.»</p>
+<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: Jacques Du Clerc tâche d'obscurcir la chose pour lui
+donner quelque ressemblance avec la ruine de Jérusalem, et faire
+croire que: «Ce estoit le plaisir de Dieu qu'elle fust destruite.»</p>
<p><a id="footnote115" name="footnote115"></a>
-<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: Une partie des hommes passa en Flandre, à Middelbourg,
+<b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: Une partie des hommes passa en Flandre, à Middelbourg,
d'autres en Angleterre; il semble que le duc ait fait cadeau de cette
-colonie à son ami Édouard. On transplanta les hommes, mais non l'art,
+colonie à son ami Édouard. On transplanta les hommes, mais non l'art,
selon toute apparence; les artistes devinrent des ouvriers; du moins
-on n'a jamais parlé de la <i>batterie</i> de Middelbourg ni de
-Londres.&mdash;Les Dinantais, à peine à Londres, prirent contre Édouard le
-parti de Warwick, qui était le parti français, dans leur incurable
-attachement pour le pays qui les avait si peu protégés! (Lettres
-patentes d'Édouard IV, février 1470).</p>
+on n'a jamais parlé de la <i>batterie</i> de Middelbourg ni de
+Londres.&mdash;Les Dinantais, à peine à Londres, prirent contre Édouard le
+parti de Warwick, qui était le parti français, dans leur incurable
+attachement pour le pays qui les avait si peu protégés! (Lettres
+patentes d'Édouard IV, février 1470).</p>
<p><a id="footnote116" name="footnote116"></a>
-<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Je me trompe; Jean de Hénin trouve que: «La ville de
-Dynant fust plus doucement traictée qu'elle n'avoit desservy.»&mdash;J'ai
-rencontré aussi les vers suivants, sotte et barbare plaisanterie des
-vainqueurs, que je ne rapporte que pour faire connaître le goût du
-temps: «Dynant, ou soupant, Le temps est venu Que le tant et quant Que
-t'as, mis avant Souvent et menu, Te sera rendu, Dynant, ou soupant.»
-<i>Bibliothèque de Bourgogne, ms., n<sup>o</sup> 11033.</i></p>
+<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Je me trompe; Jean de Hénin trouve que: «La ville de
+Dynant fust plus doucement traictée qu'elle n'avoit desservy.»&mdash;J'ai
+rencontré aussi les vers suivants, sotte et barbare plaisanterie des
+vainqueurs, que je ne rapporte que pour faire connaître le goût du
+temps: «Dynant, ou soupant, Le temps est venu Que le tant et quant Que
+t'as, mis avant Souvent et menu, Te sera rendu, Dynant, ou soupant.»
+<i>Bibliothèque de Bourgogne, ms., n<sup>o</sup> 11033.</i></p>
<p><a id="footnote117" name="footnote117"></a>
-<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: «Les femmes mesmes quy y alloient pour trouver leurs
-maisons ne sçavoient cognoistre... Tellement y feut besoigné que,
-quatre jours après le feu prins, ceux qui regardoient la place où la
-ville avoit esté pooient dire: Cy feut Dynant!» Du Clercq, liv. V, ch.
-<span class="smcap">LX-LXI</span>. En 1472, le duc autorisa la reconstruction de l'église de
-Notre-Dame <i>au lieu appelé Dinant</i>. Gachard, Analectes Belgique, p.
+<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: «Les femmes mesmes quy y alloient pour trouver leurs
+maisons ne sçavoient cognoistre... Tellement y feut besoigné que,
+quatre jours après le feu prins, ceux qui regardoient la place où la
+ville avoit esté pooient dire: Cy feut Dynant!» Du Clercq, liv. V, ch.
+<span class="smcap">LX-LXI</span>. En 1472, le duc autorisa la reconstruction de l'église de
+Notre-Dame <i>au lieu appelé Dinant</i>. Gachard, Analectes Belgique, p.
318-320.</p>
<p><a id="footnote118" name="footnote118"></a>
-<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: «Non inveni in toto Dyonanto nisi altare S. Laurentii
-integrum, et valde pulchram imaginem B. V. Mariæ in porticu ecclesiæ
-suæ, etc.» Adrianus de Veteri Bosco, ap. Martène, IV, 1296.</p>
+<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: «Non inveni in toto Dyonanto nisi altare S. Laurentii
+integrum, et valde pulchram imaginem B. V. Mariæ in porticu ecclesiæ
+suæ, etc.» Adrianus de Veteri Bosco, ap. Martène, IV, 1296.</p>
<p><a id="footnote119" name="footnote119"></a>
-<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: «Unes patrenostres de gaiet, où il a des patrenostres
-d'argent entre deux... Une paire de gans d'espousée... un boutoir à
-mettre espingles de femmes...»&mdash;Puis il passe à autre chose: «Item un
-millier de fer... Item un millier de plomb.» <i>Recepte des biens
+<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: «Unes patrenostres de gaiet, où il a des patrenostres
+d'argent entre deux... Une paire de gans d'espousée... un boutoir à
+mettre espingles de femmes...»&mdash;Puis il passe à autre chose: «Item un
+millier de fer... Item un millier de plomb.» <i>Recepte des biens
trouvez en ladite plaiche de Dinant.</i> Documents Gachard, II, 381.</p>
<p><a id="footnote120" name="footnote120"></a>
-<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: «Et à cause d'icelle destruction, devindrent les
+<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: «Et à cause d'icelle destruction, devindrent les
pauvres habitants d'icelle mendiants, et aucunes jeunes femmes et
-filles abandonnées à tout vice et pesché, pour avoir leur vie.» Jean
+filles abandonnées à tout vice et pesché, pour avoir leur vie.» Jean
de Troyes.</p>
<p><a id="footnote121" name="footnote121"></a>
-<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: «Ceste nuict estoit l'ost des Bourguignons en grant
+<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: «Ceste nuict estoit l'ost des Bourguignons en grant
trouble et double... Aulcuns d'eulx eurent envie de nous assaillir; et
-mon adviz est qu'ils en eussent eu du meilleur.» Commines.</p>
+mon adviz est qu'ils en eussent eu du meilleur.» Commines.</p>
<p><a id="footnote122" name="footnote122"></a>
-<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Commines.&mdash;«Agente plurimum et pro miseris
-interveniente comite Sancti Pauli.» Amelgard, Amplis. Coll. IV, 752.</p>
+<b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Commines.&mdash;«Agente plurimum et pro miseris
+interveniente comite Sancti Pauli.» Amelgard, Amplis. Coll. IV, 752.</p>
<p><a id="footnote123" name="footnote123"></a>
<b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: Il dit gravement aussi que le roi pourrait bien le
-poursuivre en dommages et intérêts. <i>Bibliothèque royale, ms. Du Puy,
-762, procès-verbal du 27 septembre 1466.</i></p>
+poursuivre en dommages et intérêts. <i>Bibliothèque royale, ms. Du Puy,
+762, procès-verbal du 27 septembre 1466.</i></p>
<p><a id="footnote124" name="footnote124"></a>
-<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: «S'appliquoit à lire et faire lire devant luy du
-commencement les joyeux comptes et faicts de Lancelot et de Gauvain.»
+<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: «S'appliquoit à lire et faire lire devant luy du
+commencement les joyeux comptes et faicts de Lancelot et de Gauvain.»
Olivier de la Marche.</p>
<p><a id="footnote125" name="footnote125"></a>
<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: Cette explication ne surprendra pas ceux qui savent
-quels étaient les vrais rois d'Angleterre. La trêve expirait. Warwick
+quels étaient les vrais rois d'Angleterre. La trêve expirait. Warwick
se fit sans doute sceller des pouvoirs pour la renouveler, par son
-frère, l'archevêque d'York, chancelier d'Angleterre, <i>contre le gré du
-roi</i>. Ce qui est sûr, c'est qu'après le départ de Warwick, Édouard,
-furieux, alla avec une suite armée reprendre les sceaux chez
-l'archevêque qui se disait malade: il lui ôta deux manoirs de la
-couronne, et il prit cette précaution auprès du nouveau garde des
-sceaux, que, s'il voyait qu'un ordre royal pût préjudicier au roi:
-«Then he differe the expedition...» Rymer, Acta.</p>
+frère, l'archevêque d'York, chancelier d'Angleterre, <i>contre le gré du
+roi</i>. Ce qui est sûr, c'est qu'après le départ de Warwick, Édouard,
+furieux, alla avec une suite armée reprendre les sceaux chez
+l'archevêque qui se disait malade: il lui ôta deux manoirs de la
+couronne, et il prit cette précaution auprès du nouveau garde des
+sceaux, que, s'il voyait qu'un ordre royal pût préjudicier au roi:
+«Then he differe the expedition...» Rymer, Acta.</p>
<p><a id="footnote126" name="footnote126"></a>
-<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: «Was receyvid into Roan with procession and grete
-honour into Our Lady chirch.» Fragment, édité par Hearne à la suite
-des Th. Sprotti Chronica, p. 297. L'auteur a reçu tous les détails de
-la bouche d'Édouard IV: «I have herde of his owne mouth.» Ibidem, p.
+<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: «Was receyvid into Roan with procession and grete
+honour into Our Lady chirch.» Fragment, édité par Hearne à la suite
+des Th. Sprotti Chronica, p. 297. L'auteur a reçu tous les détails de
+la bouche d'Édouard IV: «I have herde of his owne mouth.» Ibidem, p.
298.</p>
<p><a id="footnote127" name="footnote127"></a>
-<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Rien de plus mélancolique que les paroles de
-Chastellain: «Maintenant c'est un homme mort,» etc. Elles sont
-visiblement écrites au moment même; on y sent l'inquiétude, la sombre
+<b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Rien de plus mélancolique que les paroles de
+Chastellain: «Maintenant c'est un homme mort,» etc. Elles sont
+visiblement écrites au moment même; on y sent l'inquiétude, la sombre
attente de l'avenir.</p>
<p><a id="footnote128" name="footnote128"></a>
-<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: Lire le récit de Chastellain, plus naïf, mais tout
-aussi grand que les plus grandes pages de Tacite.&mdash;Cf. les détails
-donnés par le <i>Registre d'Ypres</i>, et par celui de <i>la Colace de Gand</i>,
+<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: Lire le récit de Chastellain, plus naïf, mais tout
+aussi grand que les plus grandes pages de Tacite.&mdash;Cf. les détails
+donnés par le <i>Registre d'Ypres</i>, et par celui de <i>la Colace de Gand</i>,
ap. Barante-Gachard, II, 273-277.&mdash;V. aussi Recherches sur le seigneur
de La Gruthuyse, et sur ses mss. (par M. Van Praet). 1831, in-8.</p>
-<p>Malgré l'autorité de Wiellant, j'ai peine à croire que deux hommes
-tels que Commines et Chastellain, témoins de ces événements, se soient
-trompés de deux ans sur l'époque de la soumission. Je croirais plutôt
-que Gand se soumit et demanda son pardon dès le mois de décembre 1467,
+<p>Malgré l'autorité de Wiellant, j'ai peine à croire que deux hommes
+tels que Commines et Chastellain, témoins de ces événements, se soient
+trompés de deux ans sur l'époque de la soumission. Je croirais plutôt
+que Gand se soumit et demanda son pardon dès le mois de décembre 1467,
qu'elle ne l'obtint qu'en janvier 1469, et que l'amende honorable
-n'eut lieu qu'au mois de mai de la même année.</p>
+n'eut lieu qu'au mois de mai de la même année.</p>
<p><a id="footnote129" name="footnote129"></a>
-<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Il accusait les Liégeois d'avoir soulevé Gand. <i>Bibl.
-de Liége, ms. Bertholet, n<sup>o</sup> 81, fol. 444.</i></p>
+<b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: Il accusait les Liégeois d'avoir soulevé Gand. <i>Bibl.
+de Liége, ms. Bertholet, n<sup>o</sup> 81, fol. 444.</i></p>
<p><a id="footnote130" name="footnote130"></a>
-<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: «Renonçons à tous droits, allégations, exceptions,
-deffenses, previléges, fintes, cautelles, à toutes récisions,
-dispensations de serment... et <i>au droit disant que général
-renonciation ne vault, se l'espécial ne précède</i>.» Lettre qu'on fit
-signer aux Liégeois le 22 déc. 1465. Documents Gachard, II, 311.</p>
+<b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: «Renonçons à tous droits, allégations, exceptions,
+deffenses, previléges, fintes, cautelles, à toutes récisions,
+dispensations de serment... et <i>au droit disant que général
+renonciation ne vault, se l'espécial ne précède</i>.» Lettre qu'on fit
+signer aux Liégeois le 22 déc. 1465. Documents Gachard, II, 311.</p>
<p><a id="footnote131" name="footnote131"></a>
-<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: «Iverunt super collem de Lottring, et <i>acceperunt
-possessionem</i> pro comite Nivernensi et rege Franciæ. Similiter in
-Bollan et circum, et sequenti die in Herstal.» Adrianus de Veteri
+<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: «Iverunt super collem de Lottring, et <i>acceperunt
+possessionem</i> pro comite Nivernensi et rege Franciæ. Similiter in
+Bollan et circum, et sequenti die in Herstal.» Adrianus de Veteri
Bosco, Ampliss. Coll. IV, 1369 (23 jul. 1467).&mdash;Le roi semble avoir
-tâté Louis de Bourbon à ce sujet: «Et pour ce qu'il estoit nécessaire
-de savoir le vouloir de ceulx de la cité, et s'ils se voudroient par
-mondit seigneur (de Liége) <i>soumettre à vous</i>.» Lettre de Chabannes et
-de l'évêque de Langres au roi. <i>Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,
-ann. 1467.</i>&mdash;C'est là sans doute la véritable raison pour laquelle les
-Liégeois refusent d'envoyer au roi; ils craignent de s'engager.
-L'excuse qu'ils donnent est bien faible: «La raison si est qu'il at en
-ceste cité très-petit nombre de nobles hommes...» <i>Bibl. royale, mss.
-Baluze, 675 A, fol. 21, 1<sup>er</sup> août 1467.</i></p>
+tâté Louis de Bourbon à ce sujet: «Et pour ce qu'il estoit nécessaire
+de savoir le vouloir de ceulx de la cité, et s'ils se voudroient par
+mondit seigneur (de Liége) <i>soumettre à vous</i>.» Lettre de Chabannes et
+de l'évêque de Langres au roi. <i>Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,
+ann. 1467.</i>&mdash;C'est là sans doute la véritable raison pour laquelle les
+Liégeois refusent d'envoyer au roi; ils craignent de s'engager.
+L'excuse qu'ils donnent est bien faible: «La raison si est qu'il at en
+ceste cité très-petit nombre de nobles hommes...» <i>Bibl. royale, mss.
+Baluze, 675 A, fol. 21, 1<sup>er</sup> août 1467.</i></p>
<p><a id="footnote132" name="footnote132"></a>
-<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: Commines.&mdash;«Si le Roy se feust mellé réalement de la
-guerre des Liégeois en son contraire, il avoit deux mille Anglois à
-Calais, venus tout prests pour les faire venir en Liége, et trente mil
-francs là envoyés pour les payer en cas de besoing.» Chastellain.</p>
+<b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: Commines.&mdash;«Si le Roy se feust mellé réalement de la
+guerre des Liégeois en son contraire, il avoit deux mille Anglois à
+Calais, venus tout prests pour les faire venir en Liége, et trente mil
+francs là envoyés pour les payer en cas de besoing.» Chastellain.</p>
<p><a id="footnote133" name="footnote133"></a>
<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: Ordonnances, XVI, juin 1467.</p>
<p><a id="footnote134" name="footnote134"></a>
-<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: «Ordre au trésorier du Dauphiné de payer à Dunois,
-etc.; aux gens de l'Auvergne de payer au duc de Bretagne, etc.; à ceux
-du Languedoc de payer au duc de Bourbon, etc. 1466-1467.» <i>Archives du
-royaume</i>, K. 70, <i>27 février et 4 oct. 1466, 14 janvier 1467</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag134">134</a></b>: «Ordre au trésorier du Dauphiné de payer à Dunois,
+etc.; aux gens de l'Auvergne de payer au duc de Bretagne, etc.; à ceux
+du Languedoc de payer au duc de Bourbon, etc. 1466-1467.» <i>Archives du
+royaume</i>, K. 70, <i>27 février et 4 oct. 1466, 14 janvier 1467</i>.</p>
<p><a id="footnote135" name="footnote135"></a>
<b><a href="#footnotetag135">135</a></b>: Si le greffier n'a pas vu double, dans son ardeur
-guerrière. (Jean de Troyes, 15 septembre 1467.)</p>
+guerrière. (Jean de Troyes, 15 septembre 1467.)</p>
<p><a id="footnote136" name="footnote136"></a>
<b><a href="#footnotetag136">136</a></b>: <i>Mss. Legrand, Preuves, octobre 1467.</i></p>
<p><a id="footnote137" name="footnote137"></a>
<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: Commines ne l'a pas senti, parce qu'il n'a pas
-rapproché les dates.</p>
+rapproché les dates.</p>
<p><a id="footnote138" name="footnote138"></a>
-<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: Rien n'indique qu'il y eût d'autres
-Français.&mdash;Dammartin, que Meyer y fait venir avec quatre cents hommes
+<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: Rien n'indique qu'il y eût d'autres
+Français.&mdash;Dammartin, que Meyer y fait venir avec quatre cents hommes
d'armes, six mille archers! (Annales Flandr., p. 341), n'avait pas
-bougé de Mouzon. Le bailli de Lyon, fort embarrassé à Liége, faisait
+bougé de Mouzon. Le bailli de Lyon, fort embarrassé à Liége, faisait
tout au monde pour le faire venir; sa lettre au capitaine Salazar
-(<i>Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves</i>) est bien naïve: «Se nul
-inconvéniant leur sorvient, y diront que le Roy et vous et moy qui les
+(<i>Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves</i>) est bien naïve: «Se nul
+inconvéniant leur sorvient, y diront que le Roy et vous et moy qui les
ay conseglez, an somes cause... Les genz d'armes seront plus ayses icy
-que là, et tout le pays s'apreste vous fere très-grand chière, etc.»</p>
+que là, et tout le pays s'apreste vous fere très-grand chière, etc.»</p>
<p><a id="footnote139" name="footnote139"></a>
-<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: «Plus quam vir ejus fecisset.» Adrianus.</p>
+<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: «Plus quam vir ejus fecisset.» Adrianus.</p>
<p><a id="footnote140" name="footnote140"></a>
-<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: Cette curieuse scène de nuit avait deux témoins
-très-intelligents qui l'ont peinte, un jeune homme d'armes
+<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: Cette curieuse scène de nuit avait deux témoins
+très-intelligents qui l'ont peinte, un jeune homme d'armes
bourguignon, Philippe de Commines, et un moine, Adrien de Vieux-Bois.
-Tout le couvent, en alarme, s'occupait à cuire du pain pour ceux qui
-viendraient, quel que fût leur parti.</p>
+Tout le couvent, en alarme, s'occupait à cuire du pain pour ceux qui
+viendraient, quel que fût leur parti.</p>
<p><a id="footnote141" name="footnote141"></a>
-<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: Voir dans Adrien la scène intérieure de Liége,
-l'abandon du tribun. On lui en voulait de ne s'être pas fait tuer,
-comme Bare de Surlet. On prétendait qu'après la bataille il avait
-passé la nuit dans un moulin, etc. Ce qui est sûr, c'est qu'une fois
-rentré dans Liége, il montra beaucoup de fermeté et ne quitta qu'au
+<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: Voir dans Adrien la scène intérieure de Liége,
+l'abandon du tribun. On lui en voulait de ne s'être pas fait tuer,
+comme Bare de Surlet. On prétendait qu'après la bataille il avait
+passé la nuit dans un moulin, etc. Ce qui est sûr, c'est qu'une fois
+rentré dans Liége, il montra beaucoup de fermeté et ne quitta qu'au
dernier moment.</p>
<p><a id="footnote142" name="footnote142"></a>
-<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: «Sans avoir regart aux malvais stieles, usaiges et
-coustumes selon lesquelz lesdis eschevins ont aultrefois jugiet.»
+<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: «Sans avoir regart aux malvais stieles, usaiges et
+coustumes selon lesquelz lesdis eschevins ont aultrefois jugiet.»
Documents Gachard, II, 447.&mdash;Adrien, ordinairement fort exact, ajoute:
-«Et modum per dominum ducem et dominum episcopum ordinandum.» Amptiss.
+«Et modum per dominum ducem et dominum episcopum ordinandum.» Amptiss.
Coll., IV, 1322.</p>
<p><a id="footnote143" name="footnote143"></a>
-<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: Le peuple perd son antique et joyeux privilége de
-danser dans l'église, etc.&mdash;«Sera abolie l'abusive coustumme de tenir
-les consiaux en l'église de Saint-Lambert, du marchiet de plusseurs
-denrées, des danses et jeuz et aultres négociations illicites que l'on
-y a accoustumé de faire.» Documents Gachard, II, 453.</p>
+<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: Le peuple perd son antique et joyeux privilége de
+danser dans l'église, etc.&mdash;«Sera abolie l'abusive coustumme de tenir
+les consiaux en l'église de Saint-Lambert, du marchiet de plusseurs
+denrées, des danses et jeuz et aultres négociations illicites que l'on
+y a accoustumé de faire.» Documents Gachard, II, 453.</p>
<p><a id="footnote144" name="footnote144"></a>
-<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: Un historien du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle ajoute: «Le duc fit
-abattre la statue de Fortune, que les Liégeois avoient dressée sur le
-marché pour marque de leur liberté et fiché un clou à sa roue, afin
-qu'elle ne tournast.» Mélart. C'est la traduction de l'inscription
-latine donnée par Meyer, fol. 342. Voir la très-plate inscription
-française dans D. Plancher et Salazar. Histoire de Bourgogne, IV,
+<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: Un historien du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle ajoute: «Le duc fit
+abattre la statue de Fortune, que les Liégeois avoient dressée sur le
+marché pour marque de leur liberté et fiché un clou à sa roue, afin
+qu'elle ne tournast.» Mélart. C'est la traduction de l'inscription
+latine donnée par Meyer, fol. 342. Voir la très-plate inscription
+française dans D. Plancher et Salazar. Histoire de Bourgogne, IV,
358.</p>
<p><a id="footnote145" name="footnote145"></a>
-<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Il l'aurait fait si ses nobles n'avaient intercédé.
-(Poutrain.)&mdash;Tournai, enfermée de toutes parts et s'obstinant à rester
-française, se trouvait dans un état de siége perpétuel. Les Flamands,
-quand ils voulaient, la faisaient mourir de faim, et par représailles
+<b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Il l'aurait fait si ses nobles n'avaient intercédé.
+(Poutrain.)&mdash;Tournai, enfermée de toutes parts et s'obstinant à rester
+française, se trouvait dans un état de siége perpétuel. Les Flamands,
+quand ils voulaient, la faisaient mourir de faim, et par représailles
elle se moquait fort de ses pesants voisins, trop bien nourris.</p>
<p><a id="footnote146" name="footnote146"></a>
-<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: C'est l'expression du formidable portrait attribué à
-Van Eyck. Celui qu'on voyait à Gand dans une précieuse collection
+<b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: C'est l'expression du formidable portrait attribué à
+Van Eyck. Celui qu'on voyait à Gand dans une précieuse collection
(vendue en 1840) est sombre, violent, bilieux; le teint accuse
-l'origine anglo-portugaise. Il a été souvent copié.</p>
+l'origine anglo-portugaise. Il a été souvent copié.</p>
<p><a id="footnote147" name="footnote147"></a>
-<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: Il eut «l'entendement et le sens si grand qu'il
-résistoit à ses complexions, tellement qu'en sa jeunesse ne fut trouvé
-plus doux, ne plus courtoy que luy. Il apprenoit à l'école moult bien,
-etc.» Olivier de la Marche. Le portrait capital est celui de
-Chastellain. On y voit qu'il avait l'esprit très-cultivé, beaucoup de
-faconde et de subtilité: «<i>Il parloit de grand sens</i> et parfond, et
-continuoit longuement au besoin.» Ce qui contredit le mot de Commines:
-«Trop <i>peu</i> de malice et <i>de sens</i>,» etc. La contradiction n'est
-qu'apparente; on peut être discoureur, logicien et peu judicieux.</p>
+<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: Il eut «l'entendement et le sens si grand qu'il
+résistoit à ses complexions, tellement qu'en sa jeunesse ne fut trouvé
+plus doux, ne plus courtoy que luy. Il apprenoit à l'école moult bien,
+etc.» Olivier de la Marche. Le portrait capital est celui de
+Chastellain. On y voit qu'il avait l'esprit très-cultivé, beaucoup de
+faconde et de subtilité: «<i>Il parloit de grand sens</i> et parfond, et
+continuoit longuement au besoin.» Ce qui contredit le mot de Commines:
+«Trop <i>peu</i> de malice et <i>de sens</i>,» etc. La contradiction n'est
+qu'apparente; on peut être discoureur, logicien et peu judicieux.</p>
<p><a id="footnote148" name="footnote148"></a>
-<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: Selon Olivier de la Marche: Quatre cent mille écus
+<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: Selon Olivier de la Marche: Quatre cent mille écus
d'or, soixante-douze mille marcs d'argent, deux millions d'or en
-meubles, etc. En 1460, Philippe le Bon avait ordonné à ses officiers
-de rendre leurs comptes dans les quatre mois qui suivraient l'année
-révolue. (Notice de Gachard sur les anciennes chambres des comptes, en
-tête de son Inventaire.) En 1467-8, le duc Charles crée une chambre
-des domaines, règle la comptabilité, en divise les fonctions entre le
-receveur et le payeur, etc. <i>Archives gén. de Belgique, Reg. de
+meubles, etc. En 1460, Philippe le Bon avait ordonné à ses officiers
+de rendre leurs comptes dans les quatre mois qui suivraient l'année
+révolue. (Notice de Gachard sur les anciennes chambres des comptes, en
+tête de son Inventaire.) En 1467-8, le duc Charles crée une chambre
+des domaines, règle la comptabilité, en divise les fonctions entre le
+receveur et le payeur, etc. <i>Archives gén. de Belgique, Reg. de
Brabant, n<sup>o</sup> 4, fol. 42-46.</i></p>
<p><a id="footnote149" name="footnote149"></a>
-<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: «Se délitoit en beau parler, et en amonester ses nobles
-à vertu, comme un orateur... assis en haut-dos paré.&mdash;Il mist sus une
-audience, laquelle il tint trois fois la semaine, après disner...; les
+<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: «Se délitoit en beau parler, et en amonester ses nobles
+à vertu, comme un orateur... assis en haut-dos paré.&mdash;Il mist sus une
+audience, laquelle il tint trois fois la semaine, après disner...; les
nobles de sa maison estoient assis devant ly en bancs, chascun selon
-son ordre, sans y oser faillir..., souvent toutesfois à grand'tannance
-des assis.» Chastellain.</p>
+son ordre, sans y oser faillir..., souvent toutesfois à grand'tannance
+des assis.» Chastellain.</p>
<p><a id="footnote150" name="footnote150"></a>
<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: Ce que nous disons ici des ministres de la maison de
Bourgogne contraste avec le remarquable esprit de mesure qui
-caractérise la Franche-Comté. À portée de tout, et informés de tout,
+caractérise la Franche-Comté. À portée de tout, et informés de tout,
les Comtois eurent de bonne heure deux choses, savoir faire, savoir
-s'arrêter. Savants et philosophes (Cuvier, Jouffroy, Droz), légistes,
-érudits et littérateurs (Proudhon et ses collègues de la Faculté de
-Paris, Dunod, Weiss, Marmier), tous les Comtois distingués se
-recommandent par ce caractère. Nodier lui-même, qui a donné l'élan à
-la jeune littérature, ne l'a pas suivi dans ses excentricités. Les
+s'arrêter. Savants et philosophes (Cuvier, Jouffroy, Droz), légistes,
+érudits et littérateurs (Proudhon et ses collègues de la Faculté de
+Paris, Dunod, Weiss, Marmier), tous les Comtois distingués se
+recommandent par ce caractère. Nodier lui-même, qui a donné l'élan à
+la jeune littérature, ne l'a pas suivi dans ses excentricités. Les
devises franc-comtoises sont modestes et sages: Granvelle, <i>Durate</i>;
-Olivier de la Marche, <i>Tant a souffert</i>; Besançon, <i>Plût à
-Dieu</i>.&mdash;J'attends beaucoup, pour l'étude de la Franche-Comté, des
-documents qu'elle publie dans ses excellents mémoires académiques, et
+Olivier de la Marche, <i>Tant a souffert</i>; Besançon, <i>Plût à
+Dieu</i>.&mdash;J'attends beaucoup, pour l'étude de la Franche-Comté, des
+documents qu'elle publie dans ses excellents mémoires académiques, et
de la savante et judicieuse histoire de M. Clerc.</p>
-<p>Ces familles de légistes se poussaient à la fois dans la robe et dans
-l'épée. Un Carondelet est tué à Montlhéry, un Rochefort y commande
-cent hommes d'armes; en récompense, il est fait maître des requêtes;
-plus tard, il devient chancelier de France. Son père avait eu ses
-biens confisqués <i>pour une petite rature</i> qu'il fit à son profit dans
-un acte. Le faux n'est pas rare en ce temps. Cf. le fameux procès du
-bâtard de Neufchâtel, Der Schweitzerische Geschichtforscher, I, 403.</p>
+<p>Ces familles de légistes se poussaient à la fois dans la robe et dans
+l'épée. Un Carondelet est tué à Montlhéry, un Rochefort y commande
+cent hommes d'armes; en récompense, il est fait maître des requêtes;
+plus tard, il devient chancelier de France. Son père avait eu ses
+biens confisqués <i>pour une petite rature</i> qu'il fit à son profit dans
+un acte. Le faux n'est pas rare en ce temps. Cf. le fameux procès du
+bâtard de Neufchâtel, Der Schweitzerische Geschichtforscher, I, 403.</p>
<p><a id="footnote151" name="footnote151"></a>
<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: Dunod.</p>
<p><a id="footnote152" name="footnote152"></a>
<b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: La menace est du 5 novembre, et l'explication du 20
-décembre; en six semaines, l'émigration avait commencé: «Se partent et
-absentent, ou sont à voulenté d'eux partir et absenter.» Gachard.</p>
+décembre; en six semaines, l'émigration avait commencé: «Se partent et
+absentent, ou sont à voulenté d'eux partir et absenter.» Gachard.</p>
<p><a id="footnote153" name="footnote153"></a>
-<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: Le duc fit lire et adopter à ce chapitre une ordonnance
+<b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: Le duc fit lire et adopter à ce chapitre une ordonnance
qui mettait dans sa main toute la juridiction de l'ordre. V. le texte
dans Reiffenberg, Histoire de la Toison-d'Or, p. 50.</p>
<p><a id="footnote154" name="footnote154"></a>
-<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: Il le déshonorait après l'avoir dépouillé. Sur cette
-terrible iniquité de la maison de Bourgogne, sur la cession forcée
+<b><a href="#footnotetag154">154</a></b>: Il le déshonorait après l'avoir dépouillé. Sur cette
+terrible iniquité de la maison de Bourgogne, sur la cession forcée
(qu'Hugonet extorqua), sur le courage du notaire qui glissa dans
-l'acte même (au pli du parchemin où posait le sceau), une toute petite
+l'acte même (au pli du parchemin où posait le sceau), une toute petite
protestation. V. Preuves de Commines.</p>
<p><a id="footnote155" name="footnote155"></a>
-<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: Chaque ville envoya trois députés, un prêtre et deux
-laïques.&mdash;La relation du greffier Prévost, imprimée dans les
-collections (Isambert, etc.), se trouve plus complète dans un ms. de
-Rouen; les dates et certains détails y sont plus exactement indiqués.
+<b><a href="#footnotetag155">155</a></b>: Chaque ville envoya trois députés, un prêtre et deux
+laïques.&mdash;La relation du greffier Prévost, imprimée dans les
+collections (Isambert, etc.), se trouve plus complète dans un ms. de
+Rouen; les dates et certains détails y sont plus exactement indiqués.
On y voit un seul bourgeois porter la parole au nom de plusieurs
-villes. (Communiqué par M. Chéruel, d'après le ms. des <i>Archives
+villes. (Communiqué par M. Chéruel, d'après le ms. des <i>Archives
municipales de Rouen</i>.)</p>
<p><a id="footnote156" name="footnote156"></a>
-<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: Dépêche de Menypeny au roi, <i>Legrand, Hist. de Louis XI
+<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: Dépêche de Menypeny au roi, <i>Legrand, Hist. de Louis XI
(ms. de la Bibl. royale), liv. XI, p. 1, 16 janvier 1468.</i> V. aussi
-Rymer, 3 août.</p>
+Rymer, 3 août.</p>
<p><a id="footnote157" name="footnote157"></a>
<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: Ici le greffier Jean de Troyes se redresse, enfle la
-voix et donne tout au long le noble détail.</p>
+voix et donne tout au long le noble détail.</p>
<p><a id="footnote158" name="footnote158"></a>
-<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: «My-parti de noir et de violet» selon Jean de Hénin et
+<b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: «My-parti de noir et de violet» selon Jean de Hénin et
Olivier de la Marche.</p>
<p><a id="footnote159" name="footnote159"></a>
-<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Sauf les lords de la façon d'Édouard, les parents de sa
+<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Sauf les lords de la façon d'Édouard, les parents de sa
femme et un cadet des Talbot.</p>
<p><a id="footnote160" name="footnote160"></a>
-<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: «Wen they were both in bedde...» Fragment publié par
-Hearnes, à la suite des: Th. Sprottii Chronica (in-8<sup>o</sup>, 1719, p.
+<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: «Wen they were both in bedde...» Fragment publié par
+Hearnes, à la suite des: Th. Sprottii Chronica (in-8<sup>o</sup>, 1719, p.
296).</p>
<p><a id="footnote161" name="footnote161"></a>
-<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Olivier de la Marche lui donne les deux noms; à la fin
-de la fête, le <i>péron</i> d'or est jeté à la mer.</p>
+<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Olivier de la Marche lui donne les deux noms; à la fin
+de la fête, le <i>péron</i> d'or est jeté à la mer.</p>
<p><a id="footnote162" name="footnote162"></a>
<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: Rien de plus magnifique et de plus fantasque (V.
Olivier), parfois avec quelque chose de barbare; par exemple le duc
-portant son écu «couvert de florins branlants;» par exemple, le
-couplet brutal: «Faites-vous l'âne, ma maîtresse?»&mdash;La tour que le duc
-bâtissait en Hollande ne manqua pas de se trouver à la fête de Bruges;
-du plus haut de la tour, par un jeu bizarre, des bêtes musiciennes,
+portant son écu «couvert de florins branlants;» par exemple, le
+couplet brutal: «Faites-vous l'âne, ma maîtresse?»&mdash;La tour que le duc
+bâtissait en Hollande ne manqua pas de se trouver à la fête de Bruges;
+du plus haut de la tour, par un jeu bizarre, des bêtes musiciennes,
loup, bouc ou sanglier, sonnaient, chantaient aux quatre vents.&mdash;Autre
-merveille, et plus étrange (féerie hollandaise ou anglaise?): la bête
-de l'océan du Nord, la baleine, entre et nage à sec. De son ventre
-sortent des chevaliers, des géants, des sirènes; sirènes, géants et
+merveille, et plus étrange (féerie hollandaise ou anglaise?): la bête
+de l'océan du Nord, la baleine, entre et nage à sec. De son ventre
+sortent des chevaliers, des géants, des sirènes; sirènes, géants et
chevaliers, combattent et font la paix, comme si l'Angleterre
finissait sa guerre des deux Roses. Le monstre alors, ravalant ses
-enfants, nage encore et s'écoule.</p>
+enfants, nage encore et s'écoule.</p>
<p><a id="footnote163" name="footnote163"></a>
-<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: «Inermes ac nudi, sylvestribus tantum truncis et fundi
-lapidibusque armati.» J. Piccolomini, Comment., lib. III, p. 400, et
+<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: «Inermes ac nudi, sylvestribus tantum truncis et fundi
+lapidibusque armati.» J. Piccolomini, Comment., lib. III, p. 400, et
apud Freher, t. III, p. 273.</p>
<p><a id="footnote164" name="footnote164"></a>
-<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: «Magister Robertus habebat nomen, quod ipse scripsisset
+<b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: «Magister Robertus habebat nomen, quod ipse scripsisset
litteras, nomine domini, fugitivis de Francia <i>quod redirent</i>, quia
-omnes dicebant quod fuissent remandati.» Adrianus de Veteri Bosco,
+omnes dicebant quod fuissent remandati.» Adrianus de Veteri Bosco,
Coll. ampliss., IV, 1337.</p>
<p><a id="footnote165" name="footnote165"></a>
-<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: «Capillorum et barbarum promissione, sylvestrium
-hominum instar.» Piccolomini. ap. Freher, II, 274.</p>
+<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: «Capillorum et barbarum promissione, sylvestrium
+hominum instar.» Piccolomini. ap. Freher, II, 274.</p>
<p><a id="footnote166" name="footnote166"></a>
-<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: «Ledict duc envoya devers ledict seigneur un sien valet
-de chambre, homme fort privé de luy. Le roi y print grant fiance, et
-eust vouloir de parler audict duc.» Commines.&mdash;«Un sommelier du corps
-du duc... fut mandé par le roy de France, et par le congé du duc y
-alla; et tant parlementèrent ensemble, et fit ledict (sommelier) tant
-d'alées et de venues, que le duc assura le roy.» Olivier de la
+<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: «Ledict duc envoya devers ledict seigneur un sien valet
+de chambre, homme fort privé de luy. Le roi y print grant fiance, et
+eust vouloir de parler audict duc.» Commines.&mdash;«Un sommelier du corps
+du duc... fut mandé par le roy de France, et par le congé du duc y
+alla; et tant parlementèrent ensemble, et fit ledict (sommelier) tant
+d'alées et de venues, que le duc assura le roy.» Olivier de la
Marche.</p>
<p><a id="footnote167" name="footnote167"></a>
<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: Le billet du duc au cardinal (<i>ms. Legrand</i>) est bien
-caressant, d'une familiarité bien flatteuse: «Très-cher et especial
-amy... Et adieu, cardinal, mon bon amy.» Voir (<i>Ibidem</i>) la lettre de
-Saint-Pol, qui semblerait perfidement calculée pour pousser le roi par
-la vanité.</p>
+caressant, d'une familiarité bien flatteuse: «Très-cher et especial
+amy... Et adieu, cardinal, mon bon amy.» Voir (<i>Ibidem</i>) la lettre de
+Saint-Pol, qui semblerait perfidement calculée pour pousser le roi par
+la vanité.</p>
<p><a id="footnote168" name="footnote168"></a>
<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: C'est ce que Saint-Pol dit dans cette lettre, et ce que
-disaient d'autres encore: «L'on dit que M. de Bourgogne a grande envie
-de le veoir.» Néanmoins, il ajoute: «Hier, sur le soir, vint le vidame
+disaient d'autres encore: «L'on dit que M. de Bourgogne a grande envie
+de le veoir.» Néanmoins, il ajoute: «Hier, sur le soir, vint le vidame
d'Amiens, qui amena un homme qui affirme sur sa vie que Bourgogne ne
-tend à cette assemblée, sinon pour faire quelque échec en la personne
-du roy.»</p>
+tend à cette assemblée, sinon pour faire quelque échec en la personne
+du roy.»</p>
<p><a id="footnote169" name="footnote169"></a>
-<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: L'original du sauf-conduit fut reconnu pour <i>écrit de
-sa main</i>, par son frère, le Grand bâtard, par ses serviteurs intimes,
-Bitche et Crèvec&oelig;ur, et son ancien secrétaire, Guillaume de Cluny.
-Cette pièce si précieuse est conservée à la <i>Bibliothèque royale</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: L'original du sauf-conduit fut reconnu pour <i>écrit de
+sa main</i>, par son frère, le Grand bâtard, par ses serviteurs intimes,
+Bitche et Crèvec&oelig;ur, et son ancien secrétaire, Guillaume de Cluny.
+Cette pièce si précieuse est conservée à la <i>Bibliothèque royale</i>.</p>
<p><a id="footnote170" name="footnote170"></a>
-<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: «Quand Monseigneur vint près du roy, il s'inclina tout
-bas à cheval. Lors le print le roy entre ses bras la teste nue, et le
-tint longuement acolé, et Monseigneur pareillement. Après ces
+<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: «Quand Monseigneur vint près du roy, il s'inclina tout
+bas à cheval. Lors le print le roy entre ses bras la teste nue, et le
+tint longuement acolé, et Monseigneur pareillement. Après ces
acolements, le roy nous salua, et quand il ot ce fait, il rembrasa
-Monseigneur, et Monseigneur lui, la moittié plus longuement qui
+Monseigneur, et Monseigneur lui, la moittié plus longuement qui
n'avoient fait. Tout en riant, ils vindrent en ceste ville, et
-descendy à l'ostel du receveur, et devoit venir (?) à l'après dîner
+descendy à l'ostel du receveur, et devoit venir (?) à l'après dîner
<i>logier au chasteau... Messire Poncet</i>, avecq M. le bastard sont
-<i>logié au chastel</i>.» Le dernier mot ferait croire qu'il se trouva au
-château sous la garde d'un de ses ennemis. (Documents Gachard.)</p>
+<i>logié au chastel</i>.» Le dernier mot ferait croire qu'il se trouva au
+château sous la garde d'un de ses ennemis. (Documents Gachard.)</p>
<p><a id="footnote171" name="footnote171"></a>
<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: V. le curieux livre de M. Bernard sur cette spirituelle
-et intrigante famille des d'Urfé.</p>
+et intrigante famille des d'Urfé.</p>
<p><a id="footnote172" name="footnote172"></a>
-<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: «In fine Augusti dicebatur scripsisse litteras ut
-apponerent diligentiam ad custodiendum passagia.» Adrian., Amplis.,
+<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: «In fine Augusti dicebatur scripsisse litteras ut
+apponerent diligentiam ad custodiendum passagia.» Adrian., Amplis.,
Coll. IV, 1328.</p>
<p><a id="footnote173" name="footnote173"></a>
-<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: Le duc se plaignait dès lors de ce que: «Les Liégeois
-fesoient mine de se rebeller, à cause de deux ambassadeurs que le Roy
-leur avoit envoyez, pour les solliciter de ce faire... À quoy
-respondit Balue que lesdictz Liégeois ne l'oseroiont faire.» Commines
-(éd. Dupont), I, 151. Ceci ne peut être tout à fait exact. Ni le duc,
-ni Balue ne pouvait ignorer que les Liégeois étaient <i>rebellés</i> depuis
+<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: Le duc se plaignait dès lors de ce que: «Les Liégeois
+fesoient mine de se rebeller, à cause de deux ambassadeurs que le Roy
+leur avoit envoyez, pour les solliciter de ce faire... À quoy
+respondit Balue que lesdictz Liégeois ne l'oseroiont faire.» Commines
+(éd. Dupont), I, 151. Ceci ne peut être tout à fait exact. Ni le duc,
+ni Balue ne pouvait ignorer que les Liégeois étaient <i>rebellés</i> depuis
un mois. Ce qui reste du passage de Commines, c'est que le duc savait
-parfaitement, avant de recevoir le roi, que les envoyés du roi
-travaillaient Liége.&mdash;Les dates et les faits nous sont donnés ici par
-un témoin plus grave que Commines en ce qui concerne Liége, <i>par
-Humbercourt lui-même</i>, qui était tout près, qui en faisait son unique
-affaire, et qui a bien voulu éclairer le moine chroniqueur Adrien sur
-ce que Adrien n'a pu voir lui-même: «Dominus de Humbercourt, <i>ex cujus
-relatu</i> ista scripta sunt.» Ampliss. Collectio, IV, 1338.</p>
+parfaitement, avant de recevoir le roi, que les envoyés du roi
+travaillaient Liége.&mdash;Les dates et les faits nous sont donnés ici par
+un témoin plus grave que Commines en ce qui concerne Liége, <i>par
+Humbercourt lui-même</i>, qui était tout près, qui en faisait son unique
+affaire, et qui a bien voulu éclairer le moine chroniqueur Adrien sur
+ce que Adrien n'a pu voir lui-même: «Dominus de Humbercourt, <i>ex cujus
+relatu</i> ista scripta sunt.» Ampliss. Collectio, IV, 1338.</p>
<p><a id="footnote174" name="footnote174"></a>
-<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: Deux fois il demanda une garde: «Petivit custodiam
-vigiliarum... Iterum misit.» Ibidem, 1334.</p>
+<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: Deux fois il demanda une garde: «Petivit custodiam
+vigiliarum... Iterum misit.» Ibidem, 1334.</p>
<p><a id="footnote175" name="footnote175"></a>
<b><a href="#footnotetag175">175</a></b>: Jour de <i>la Saint-Denis</i>; ces deux entreprises
-hasardeuses furent risquées le même jour, peut-être pour le même
-motif, parce que c'était <i>la Saint-Denis</i>, et dans la confiance que le
-patron de la France les ferait réussir. On sait le fameux cri d'armes:
-«En avant, Montjoie Saint-Denis!» Louis XI était superstitieux, et les
-Liégeois fort exaltés.</p>
+hasardeuses furent risquées le même jour, peut-être pour le même
+motif, parce que c'était <i>la Saint-Denis</i>, et dans la confiance que le
+patron de la France les ferait réussir. On sait le fameux cri d'armes:
+«En avant, Montjoie Saint-Denis!» Louis XI était superstitieux, et les
+Liégeois fort exaltés.</p>
<p><a id="footnote176" name="footnote176"></a>
-<b><a href="#footnotetag176">176</a></b>: Cette célérité remarquable s'explique en ce que les
-Liégeois firent leur coup vers minuit: la nouvelle eut pour venir à
-Péronne les vingt-quatre heures du 9 octobre et une partie du 10.</p>
+<b><a href="#footnotetag176">176</a></b>: Cette célérité remarquable s'explique en ce que les
+Liégeois firent leur coup vers minuit: la nouvelle eut pour venir à
+Péronne les vingt-quatre heures du 9 octobre et une partie du 10.</p>
<p><a id="footnote177" name="footnote177"></a>
-<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: Lequel venait d'<i>écorcher</i> Charles de Melun, en avait
-la peau, et devait tout craindre si les amis de Melun prévalaient.</p>
+<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: Lequel venait d'<i>écorcher</i> Charles de Melun, en avait
+la peau, et devait tout craindre si les amis de Melun prévalaient.</p>
<p><a id="footnote178" name="footnote178"></a>
-<b><a href="#footnotetag178">178</a></b>: C'est toute une longue suite d'ordonnances datées du
-même jour (14 octobre), de concessions croissantes qu'on dirait
-arrachées d'heure en heure. Elles remplissent trente-sept pages
+<b><a href="#footnotetag178">178</a></b>: C'est toute une longue suite d'ordonnances datées du
+même jour (14 octobre), de concessions croissantes qu'on dirait
+arrachées d'heure en heure. Elles remplissent trente-sept pages
in-folio. Ordon. XVII.</p>
<p><a id="footnote179" name="footnote179"></a>
-<b><a href="#footnotetag179">179</a></b>: Le faux Amelgard, dans son désir de laver le duc de
-Bourgogne, avance hardiment contre Commines et Olivier, témoins
-oculaires, que ce fut le roi qui demanda d'aller à Liége: «Et de hoc
+<b><a href="#footnotetag179">179</a></b>: Le faux Amelgard, dans son désir de laver le duc de
+Bourgogne, avance hardiment contre Commines et Olivier, témoins
+oculaires, que ce fut le roi qui demanda d'aller à Liége: «Et de hoc
quidem minime a Burgundionum duce rogabatur, qui etiam optare potius
-dicebatur, ut propriis servatis finibus de ea re non se fatigaret.»
+dicebatur, ut propriis servatis finibus de ea re non se fatigaret.»
Amelgardi Excerpta, Ampliss. Coll. IV, 757.</p>
<p><a id="footnote180" name="footnote180"></a>
-<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>: On a eu soin de le faire dater du jour où le roi
-arrivait et était encore libre, du 9 octobre. On lui fait dire que les
-Liégeois <i>ont pris</i> l'évêque; il fut pris le 9 à Tongres, on ne
-pouvait le savoir le 9 à Péronne. La lettre dit encore que le traité
+<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>: On a eu soin de le faire dater du jour où le roi
+arrivait et était encore libre, du 9 octobre. On lui fait dire que les
+Liégeois <i>ont pris</i> l'évêque; il fut pris le 9 à Tongres, on ne
+pouvait le savoir le 9 à Péronne. La lettre dit encore que le traité
<i>est fait</i>; il ne fut fait que le 14.</p>
<p><a id="footnote181" name="footnote181"></a>
@@ -9515,288 +9477,288 @@ pouvait le savoir le 9 à Péronne. La lettre dit encore que le traité
Richard II, etc.</p>
<p><a id="footnote182" name="footnote182"></a>
-<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: À en croire l'absurde et malveillante explication des
-Bourguignons, ce légat, qui était vieux, malade, riche, un grand
-seigneur romain, n'aurait fait tout cela que pour devenir évêque
-lui-même. Cette opinion a été réfutée par M. de Gerlache.</p>
+<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: À en croire l'absurde et malveillante explication des
+Bourguignons, ce légat, qui était vieux, malade, riche, un grand
+seigneur romain, n'aurait fait tout cela que pour devenir évêque
+lui-même. Cette opinion a été réfutée par M. de Gerlache.</p>
<p><a id="footnote183" name="footnote183"></a>
-<b><a href="#footnotetag183">183</a></b>: N'oublions pas que le duc avait lui-même rappelé
-Humbercourt, qu'il avait laissé venir les bannis lorsqu'il pouvait,
-avec quelque cavalerie, les disperser à leur sortie des bois; nous ne
-serons pas loin de croire qu'il désirait une dernière provocation pour
+<b><a href="#footnotetag183">183</a></b>: N'oublions pas que le duc avait lui-même rappelé
+Humbercourt, qu'il avait laissé venir les bannis lorsqu'il pouvait,
+avec quelque cavalerie, les disperser à leur sortie des bois; nous ne
+serons pas loin de croire qu'il désirait une dernière provocation pour
ruiner la ville.</p>
<p><a id="footnote184" name="footnote184"></a>
-<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: On varie sur le nombre: «Quatre cents hommes portant la
-couleur et livrée du duc.» <i>Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, n<sup>o</sup>
+<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: On varie sur le nombre: «Quatre cents hommes portant la
+couleur et livrée du duc.» <i>Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, n<sup>o</sup>
183, fol. 465.</i></p>
<p><a id="footnote185" name="footnote185"></a>
<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: Dans tout ceci, je suis Commines et Adrien de
-Vieux-Bois, deux témoins oculaires. Le récit de Piccolomini, si
+Vieux-Bois, deux témoins oculaires. Le récit de Piccolomini, si
important pour le commencement, n'est, je crois, pour cette fin,
qu'une amplification.</p>
<p><a id="footnote186" name="footnote186"></a>
-<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Antoine de Loisey, licencié en droit, l'un de ceux
-apparemment qui restaient là pour continuer cette besogne fort peu
-juridique, écrit le 8 novembre au président de Bourgogne: «L'on ne
-besoingne présentement aucune chose en justice, senon que tous les
-jours l'on fait nyer et pendre tous les Liégeois que l'on treuve, et
+<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Antoine de Loisey, licencié en droit, l'un de ceux
+apparemment qui restaient là pour continuer cette besogne fort peu
+juridique, écrit le 8 novembre au président de Bourgogne: «L'on ne
+besoingne présentement aucune chose en justice, senon que tous les
+jours l'on fait nyer et pendre tous les Liégeois que l'on treuve, et
de ceulx que l'on a fait prisonniers qui n'ont pas d'argent pour eulx
-rançonner. Ladite cité est bien butinée, car il n'y demeure riens que
-après feuz, et pour expérience je n'ay peu finer une feulle de papier
+rançonner. Ladite cité est bien butinée, car il n'y demeure riens que
+après feuz, et pour expérience je n'ay peu finer une feulle de papier
pour vous escripre au net... mais pour riens je n'en ay peu recouvrer
-que en ung viez livre.» Lenglet.</p>
+que en ung viez livre.» Lenglet.</p>
<p><a id="footnote187" name="footnote187"></a>
-<b><a href="#footnotetag187">187</a></b>: C'est le témoignage d'Adrien. Pour Angelo, il me paraît
-mériter peu d'attention; son poème est, je crois, une amplification en
-vers de l'amplification de Piccolomini. Il fait dire à un messager
-«qu'il a vu noyer <i>deux mille</i> personnes, égorger <i>deux mille</i>.»
-L'exagération ne s'arrête pas là: «Monsterus escrit qu'en la cité
-furent tuez 40,000 hommes, et 12,000 femmes et filles noyeez.»
-<i>Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, n<sup>o</sup> 183</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag187">187</a></b>: C'est le témoignage d'Adrien. Pour Angelo, il me paraît
+mériter peu d'attention; son poème est, je crois, une amplification en
+vers de l'amplification de Piccolomini. Il fait dire à un messager
+«qu'il a vu noyer <i>deux mille</i> personnes, égorger <i>deux mille</i>.»
+L'exagération ne s'arrête pas là: «Monsterus escrit qu'en la cité
+furent tuez 40,000 hommes, et 12,000 femmes et filles noyeez.»
+<i>Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, n<sup>o</sup> 183</i>.</p>
<p><a id="footnote188" name="footnote188"></a>
-<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>: Double allusion; ce nom, qui était celui de la
-maîtresse du roi, rappelait celui de Péronne. Il paraît qu'il y eut à
-cette occasion un débordement de plaisanteries. «Il fit défendre que
-personne vivant ne feust si osé de rien dire à l'opprobe du Roi, feust
+<b><a href="#footnotetag188">188</a></b>: Double allusion; ce nom, qui était celui de la
+maîtresse du roi, rappelait celui de Péronne. Il paraît qu'il y eut à
+cette occasion un débordement de plaisanteries. «Il fit défendre que
+personne vivant ne feust si osé de rien dire à l'opprobe du Roi, feust
de bouche, par escript, signes, painctures, rondeaulx, ballades,
-virelaiz, libelles diffamatoires, chançons de geste, ne aultrement...
+virelaiz, libelles diffamatoires, chançons de geste, ne aultrement...
Le mesme jour, furent prinses toutes les pies, jais et chouettes, pour
-les porter devant le Roy, et estoit escript le lieu où avoient été
-prins lesdits oiseaux, et aussi tout ce qu'ils savoient dire.» Jean de
+les porter devant le Roy, et estoit escript le lieu où avoient été
+prins lesdits oiseaux, et aussi tout ce qu'ils savoient dire.» Jean de
Troyes.</p>
<p><a id="footnote189" name="footnote189"></a>
-<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: Les Français même en parlent assez froidement. Gaguin
-seul articule l'accusation d'un guet-apens prémédité: «Vulgatum est
+<b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: Les Français même en parlent assez froidement. Gaguin
+seul articule l'accusation d'un guet-apens prémédité: «Vulgatum est
Burgundum diu cogitasse de rege capiendo et inde in Brabatiam
-abducendo, sed ab Anthonio fratre ejus notho dissuasum abstinuisse.»
-R. Gaguini Compendium (éd. 1500), fol. 147. La Chronique qui prétend
+abducendo, sed ab Anthonio fratre ejus notho dissuasum abstinuisse.»
+R. Gaguini Compendium (éd. 1500), fol. 147. La Chronique qui prétend
traduire Gaguin (voir le dernier feuillet), n'ose pas donner ce
passage: Chronique Martiniane, fol. 338-339.</p>
<p><a id="footnote190" name="footnote190"></a>
-<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>: C'est ce qu'espèrent le faux Amelgard et Chastellain;
-le dernier pourtant s'apitoie: «C'est le roi le plus humilié qu'il y
-ait eu depuis mille ans, etc.»</p>
+<b><a href="#footnotetag190">190</a></b>: C'est ce qu'espèrent le faux Amelgard et Chastellain;
+le dernier pourtant s'apitoie: «C'est le roi le plus humilié qu'il y
+ait eu depuis mille ans, etc.»</p>
<p><a id="footnote191" name="footnote191"></a>
-<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>: Sans doute, la moralité n'a pas péri alors (ni alors,
+<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>: Sans doute, la moralité n'a pas péri alors (ni alors,
ni jamais), seulement elle est absente des rapports politiques; elle
-s'est réfugiée ailleurs, comme nous verrons. Je ne puis m'arrêter ici
+s'est réfugiée ailleurs, comme nous verrons. Je ne puis m'arrêter ici
pour traiter un si grand sujet. V. Introduction de Renaissance.</p>
<p><a id="footnote192" name="footnote192"></a>
-<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>: Il donna cette autorisation au duc d'Alençon et aux
-Armagnacs qui étaient en conspiration permanente; il la donna au duc
-d'Orléans qui avait six ans, et au duc de Bourbon, qui, ne pouvant
-espérer d'une ligue la moindre partie des avantages énormes que lui
+<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>: Il donna cette autorisation au duc d'Alençon et aux
+Armagnacs qui étaient en conspiration permanente; il la donna au duc
+d'Orléans qui avait six ans, et au duc de Bourbon, qui, ne pouvant
+espérer d'une ligue la moindre partie des avantages énormes que lui
avait faits le roi, n'avait garde de hasarder une telle position.&mdash;Les
-lettres du roi existent à Gand (Trésorerie des chartes de Flandre.)</p>
+lettres du roi existent à Gand (Trésorerie des chartes de Flandre.)</p>
<p><a id="footnote193" name="footnote193"></a>
-<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: Un mot, pour finir, sur les sources. Je n'ai pas cité
-l'auteur le plus consulté, Suffridus; il brouille tout, les faits, les
-dates; il suppose qu'il y avait dans Liége des troupes françaises pour
-la défendre contre Louis XI. Il croit que si Tongres fut surprise,
-c'est qu'on y fêtait, dès le 9, la paix qui ne fut conclue que le 14,
+<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: Un mot, pour finir, sur les sources. Je n'ai pas cité
+l'auteur le plus consulté, Suffridus; il brouille tout, les faits, les
+dates; il suppose qu'il y avait dans Liége des troupes françaises pour
+la défendre contre Louis XI. Il croit que si Tongres fut surprise,
+c'est qu'on y fêtait, dès le 9, la paix qui ne fut conclue que le 14,
etc., etc. Chapeauville, III, 171-173. Piccolomini est important tant
-qu'il suit le légat, témoin oculaire; il est inutile pour la fin.
-L'auteur capital pour Péronne est Commines, pour Liége, Adrien, témoin
-oculaire (éclairé d'ailleurs <i>par Humbercourt</i>), qui écrit sur les
-lieux, au moment où les choses se passent, et qui donne toute la série
+qu'il suit le légat, témoin oculaire; il est inutile pour la fin.
+L'auteur capital pour Péronne est Commines, pour Liége, Adrien, témoin
+oculaire (éclairé d'ailleurs <i>par Humbercourt</i>), qui écrit sur les
+lieux, au moment où les choses se passent, et qui donne toute la série
des dates, jour par jour, souvent heure par heure. N'ayant pas connu
-cet auteur, et ne pouvant établir les dates, Legrand n'a pu y rien
+cet auteur, et ne pouvant établir les dates, Legrand n'a pu y rien
comprendre, encore moins son copiste Duclos, et tous ceux qui
suivent.</p>
<p><a id="footnote194" name="footnote194"></a>
-<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: Celui qui, à tâtons, traverse ces limbes obscurs de
-l'histoire, se dit bien que là-bas le jour commence à poindre, que ce
-<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle est un siècle chercheur qui se trouve lui-même à la
-longue, que la vie morale, pour être déplacée alors, et malaisée à
+<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: Celui qui, à tâtons, traverse ces limbes obscurs de
+l'histoire, se dit bien que là-bas le jour commence à poindre, que ce
+<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle est un siècle chercheur qui se trouve lui-même à la
+longue, que la vie morale, pour être déplacée alors, et malaisée à
saisir, n'en subsiste pas moins. Et, en effet, un observateur attentif
qui la voit peu sensible dans les rapports politiques, la retrouvera,
cette vie, forte au foyer et dans les rapports de famille. La famille
-dépouille peu à peu la dureté féodale, elle se laisse humaniser aux
-douces influences de l'équité et de la nature.&mdash;Et c'est peut-être
+dépouille peu à peu la dureté féodale, elle se laisse humaniser aux
+douces influences de l'équité et de la nature.&mdash;Et c'est peut-être
pour cela justement que les petits regardent d'un &oelig;il si
-indifférent se jouer, en haut, sur leur tête, le jeu des politiques.</p>
+indifférent se jouer, en haut, sur leur tête, le jeu des politiques.</p>
<p><a id="footnote195" name="footnote195"></a>
-<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>: «Rode behynde the erle Warwick.» Fragment d'une
-chronique contemporaine, publiée par Hearne, à la suite des Thomæ
+<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>: «Rode behynde the erle Warwick.» Fragment d'une
+chronique contemporaine, publiée par Hearne, à la suite des Thomæ
Sprotii Chronica (1719), page 296.</p>
<p><a id="footnote196" name="footnote196"></a>
<b><a href="#footnotetag196">196</a></b>: Voir, entre autres ouvrages, l'Esquisse des relations
-qui ont existé entre le comté de Bourgogne et l'Helvétie, par Duvernoy
-(Neufchâtel, 1841), et les Lettres sur la guerre des Suisses, par le
+qui ont existé entre le comté de Bourgogne et l'Helvétie, par Duvernoy
+(Neufchâtel, 1841), et les Lettres sur la guerre des Suisses, par le
baron de Gingins-la-Sarraz (Dijon, 1840).</p>
<p><a id="footnote197" name="footnote197"></a>
-<b><a href="#footnotetag197">197</a></b>: C'est dans ce moment où le roi crut les avoir divisés
+<b><a href="#footnotetag197">197</a></b>: C'est dans ce moment où le roi crut les avoir divisés
pour toujours qu'il voulut forcer le duc de Bretagne d'accepter son
ordre nouveau de Saint-Michel, qui l'aurait mis dans sa
-dépendance.&mdash;Sur la fondation de cet ordre, rival de la Toison et de
-la Jarretière, V. Ordonnances, XVII, 236-256, 1<sup>er</sup> août 1469, et
-Chastellain, cité par M. J. Quicherat, Bibliothèque de l'École des
+dépendance.&mdash;Sur la fondation de cet ordre, rival de la Toison et de
+la Jarretière, V. Ordonnances, XVII, 236-256, 1<sup>er</sup> août 1469, et
+Chastellain, cité par M. J. Quicherat, Bibliothèque de l'École des
Chartes, IV, 65.</p>
<p><a id="footnote198" name="footnote198"></a>
-<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: Le duc de Guienne fut très-reconnaissant; les deux
-frères eurent une entrevue fort touchante; ils se jetèrent dans les
+<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: Le duc de Guienne fut très-reconnaissant; les deux
+frères eurent une entrevue fort touchante; ils se jetèrent dans les
bras l'un de l'autre, tout le monde pleurait de joie. (Lenglet.)</p>
<p><a id="footnote199" name="footnote199"></a>
-<b><a href="#footnotetag199">199</a></b>: À la grande joie du peuple, qui en fit des chansons. Au
+<b><a href="#footnotetag199">199</a></b>: À la grande joie du peuple, qui en fit des chansons. Au
reste, on n'avait pas attendu sa chute pour le chansonner (Ballade et
caricature contre Balue, Recueil des chants historiques de Leroux de
Lincy, II, 347). Pour effrayer les plaisants, il fit ou fit faire une
-chanson, où l'on sent la basse cruauté du coquin tout puissant; le
-refrain est atroce: «On en fera du civet aux poissons.» <i>Bibl. du roi,
-ms. 7687, fol. 105</i>, cité dans la Bibliothèque de l'École des chartes,
-t. IV, p. 566, août 1843.</p>
-
-<p>On a cru à tort qu'il avait inventé ces cages; il n'eut que le mérite
-de l'importation. Elles étaient fort anciennes en Italie: «Et post
-paucos dies conducti fuerunt in palatio communis Veronæ, et in
-<i>gabiis</i> carcerati.» Chron. Veronense, apud Murat. VIII, 624, ann.
-1230.&mdash;«Posuerunt ipsum in quadam <i>gabbia de ligno</i>.» Chron. Astense,
-apud Murat. XI, 145.&mdash;«In cosi tenebrosa, è stretta gabbia rinchiusi
-fummo.» Petrarcha, part. I, son. 4.&mdash;Même usage en Espagne: «D.
+chanson, où l'on sent la basse cruauté du coquin tout puissant; le
+refrain est atroce: «On en fera du civet aux poissons.» <i>Bibl. du roi,
+ms. 7687, fol. 105</i>, cité dans la Bibliothèque de l'École des chartes,
+t. IV, p. 566, août 1843.</p>
+
+<p>On a cru à tort qu'il avait inventé ces cages; il n'eut que le mérite
+de l'importation. Elles étaient fort anciennes en Italie: «Et post
+paucos dies conducti fuerunt in palatio communis Veronæ, et in
+<i>gabiis</i> carcerati.» Chron. Veronense, apud Murat. VIII, 624, ann.
+1230.&mdash;«Posuerunt ipsum in quadam <i>gabbia de ligno</i>.» Chron. Astense,
+apud Murat. XI, 145.&mdash;«In cosi tenebrosa, è stretta gabbia rinchiusi
+fummo.» Petrarcha, part. I, son. 4.&mdash;Même usage en Espagne: «D.
Jacobus per annos tres et ultra in tristissimis et durissimis
carceribus fuit per regem Aragonum, et in gabia <i>ferrea</i> noctibus et
-diebus, cum dormire volebat, reclusus.» Vetera acta de Jacobo ultimo
+diebus, cum dormire volebat, reclusus.» Vetera acta de Jacobo ultimo
rege Majoricarum. Ducange, verbo <span class="smcap">Gabia</span>.&mdash;On conserve encore la cage de
-Balue dans la porte forteresse du pont de Moret. Bulletin du Comité
+Balue dans la porte forteresse du pont de Moret. Bulletin du Comité
hist. des arts et monuments, 1840, n<sup>o</sup> 2, rapport de M. Didron, p. 50.
-Cette cage était placée à Amboise, dans une grande salle qu'on voit
+Cette cage était placée à Amboise, dans une grande salle qu'on voit
encore.</p>
<p><a id="footnote200" name="footnote200"></a>
-<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: Rien de plus curieux ici que le témoignage de Jean de
-Vaurin. Warwick vint voir le duc et la duchesse, «qui doulcement le
-recoeilla.» Mais personne ne devinait le but de la visite. Il semble
-que le bon chroniqueur ait espéré que le grand politique, par vanité,
-ou pour l'amour des chroniques, lui en dirait davantage: «Et moy,
-acteur de ces cronicques, desirant sçavoir et avoir matières
-véritables pour le parfait de mon euvre, prins congié au duc de
-Bourgoigne, adfin de aller jusques à Callaix, lequel il me ottroia,
+<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: Rien de plus curieux ici que le témoignage de Jean de
+Vaurin. Warwick vint voir le duc et la duchesse, «qui doulcement le
+recoeilla.» Mais personne ne devinait le but de la visite. Il semble
+que le bon chroniqueur ait espéré que le grand politique, par vanité,
+ou pour l'amour des chroniques, lui en dirait davantage: «Et moy,
+acteur de ces cronicques, desirant sçavoir et avoir matières
+véritables pour le parfait de mon euvre, prins congié au duc de
+Bourgoigne, adfin de aller jusques à Callaix, lequel il me ottroia,
pource qu'il estoit bien adverty que ledit comte de Warewic m'avoit
-promis que, si je le venois veoir à Callaix, qu'il me feroit bonne
-chière, et me bailleroit homme qui m'adrescheroit à tout ce que je
-voldroie demander. Si fus vers lui, où il me tint <span class="smcap">IX</span> jours en me
-faisant grant chière et honneur, mais de ce que je quéroies me fist
+promis que, si je le venois veoir à Callaix, qu'il me feroit bonne
+chière, et me bailleroit homme qui m'adrescheroit à tout ce que je
+voldroie demander. Si fus vers lui, où il me tint <span class="smcap">IX</span> jours en me
+faisant grant chière et honneur, mais de ce que je quéroies me fist
bien peu d'adresse, combien qu'il me promist que se, au bout de deux
mois, je retournoie vers luy, il me furniroit partie de ce que je
-requeroie. Et au congié prendre de luy, il me défrea de tous poins, et
-me donna une belle haquenée. Je veoie bien qu'il estoit embesongnié
-d'aulcunes grosses matières; et c'estoit le mariage quy se traitoit de
+requeroie. Et au congié prendre de luy, il me défrea de tous poins, et
+me donna une belle haquenée. Je veoie bien qu'il estoit embesongnié
+d'aulcunes grosses matières; et c'estoit le mariage quy se traitoit de
sa fille au duc de Clarence... lesqueles se partirent <span class="smcap">V</span> ou <span class="smcap">VI</span> jours
-après mon partement, dedens le chastel de Callaix, où il n'avoit
-guères de gens. Si ne dura la feste que deux jours... Le dimence
+après mon partement, dedens le chastel de Callaix, où il n'avoit
+guères de gens. Si ne dura la feste que deux jours... Le dimence
ensievent, passa la mer, pour ce qu'il avoit eu nouvelles que ceulx de
-Galles estoient sur le champ à grant puissance.» <i>Jean de Vaurin</i> (ou
-<i>Vavrin</i>) <i>sire de Forestel</i>, <i>ms. 6759. Bibliothèque royale, vol. VI,
+Galles estoient sur le champ à grant puissance.» <i>Jean de Vaurin</i> (ou
+<i>Vavrin</i>) <i>sire de Forestel</i>, <i>ms. 6759. Bibliothèque royale, vol. VI,
fol. 275</i>. Dans les derniers volumes de cette Chronique, Vaurin est
-contemporain, et quelquefois témoin oculaire. Ils méritent d'être
-publiés.</p>
+contemporain, et quelquefois témoin oculaire. Ils méritent d'être
+publiés.</p>
<p><a id="footnote201" name="footnote201"></a>
-<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>: Édouard aimait ses aises et était dormeur, il fut pris
-au lit: «Quant l'archevesque fut entré en la chambre où il trouva le
-Roy couchié, il luy dit prestement: Sire, levez-vous. De quoy le Roy
-se voult excuser, disant que il n'avoit ancores comme riens reposé.
+<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>: Édouard aimait ses aises et était dormeur, il fut pris
+au lit: «Quant l'archevesque fut entré en la chambre où il trouva le
+Roy couchié, il luy dit prestement: Sire, levez-vous. De quoy le Roy
+se voult excuser, disant que il n'avoit ancores comme riens reposé.
Mais l'archevesque... luy dist la seconde fois: Il vous faut lever, et
-venir devers mon frère de Warewic, car à ce ne pouvez vous contrester.
+venir devers mon frère de Warewic, car à ce ne pouvez vous contrester.
Et lors, le Roy, doubtant que pis ne luy en advenist, se vesty, et
-l'archevesque l'emmena sans faire grant bruit.» <i>Ibidem, fol. 278.</i>
-Dans la miniature, le prélat parle à genoux, <i>fol. 277</i>.</p>
+l'archevesque l'emmena sans faire grant bruit.» <i>Ibidem, fol. 278.</i>
+Dans la miniature, le prélat parle à genoux, <i>fol. 277</i>.</p>
<p><a id="footnote202" name="footnote202"></a>
-<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>: «Le duc de Bourgoigne escripvit prestement au mayeur et
+<b><a href="#footnotetag202">202</a></b>: «Le duc de Bourgoigne escripvit prestement au mayeur et
peuple de Londres; si leur fist avec dire et remonstrer comment il
-s'estoit alyez à eulx en prenant par mariage la seur du roy Édouard,
-parmi laquele alyance, luy avoient promis estre et demourer à toujours
-bons et loyaulx subjetz au roi Édouard... et s'ilz ne luy
-entretenoient ce que promis avoient, il sçavoit bien ce qu'il en
+s'estoit alyez à eulx en prenant par mariage la seur du roy Édouard,
+parmi laquele alyance, luy avoient promis estre et demourer à toujours
+bons et loyaulx subjetz au roi Édouard... et s'ilz ne luy
+entretenoient ce que promis avoient, il sçavoit bien ce qu'il en
devoit faire. Lequel, maisre de Londres, aiant recheu lesdites lettres
-du duc, assambla le commun de la Cité, et là les fist lire
+du duc, assambla le commun de la Cité, et là les fist lire
publiquement. Laquele lecture oye, le commun respondy, comme d'une
voye, que voirement vouloient-ilz entretenir ce que promis lui
-ayoient, et estre bons subjetz au roy Édouard... Warewic, faignant
+ayoient, et estre bons subjetz au roy Édouard... Warewic, faignant
qu'il ne sceust riens desdites lettres, dist un jour au roy que bon
-serroit qu'il allast à Londres pour soy monstrer au peuple et visiter
-la royne sa femme...» <i>Vaurin, fol. 278.</i> L'orgueil national semble
-avoir décidé tous les chroniqueurs anglais à supprimer le fait si
-grave d'une lettre menaçante et presque impérative du duc de
-Bourgogne. Ce qui confirme le récit de Vaurin, c'est que le capitaine
-de Calais fit serment à Édouard, <i>dans les mains de l'envoyé du duc de
-Bourgogne</i>, qui était Commines (éd. Dupont, I, 236). Le continuateur
-de Croyland, p. 552, attribue uniquement l'élargissement d'Édouard à
+serroit qu'il allast à Londres pour soy monstrer au peuple et visiter
+la royne sa femme...» <i>Vaurin, fol. 278.</i> L'orgueil national semble
+avoir décidé tous les chroniqueurs anglais à supprimer le fait si
+grave d'une lettre menaçante et presque impérative du duc de
+Bourgogne. Ce qui confirme le récit de Vaurin, c'est que le capitaine
+de Calais fit serment à Édouard, <i>dans les mains de l'envoyé du duc de
+Bourgogne</i>, qui était Commines (éd. Dupont, I, 236). Le continuateur
+de Croyland, p. 552, attribue uniquement l'élargissement d'Édouard à
la crainte que Warwick avait des Lancastriens, et au refus du peuple
de s'armer, s'il ne voyait le roi libre. Polydore Virgile (p. 657), et
-les autres après lui, ne savent que dire: l'événement reste
+les autres après lui, ne savent que dire: l'événement reste
inintelligible.</p>
<p><a id="footnote203" name="footnote203"></a>
<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>: Je crois avoir lu sur le tombeau d'un de ces Warwick,
dans leur chapelle ou leur caveau: <i>Regum nunc subsidium, nunc
-invidia.</i> Je cite de mémoire.</p>
+invidia.</i> Je cite de mémoire.</p>
<p><a id="footnote204" name="footnote204"></a>
-<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>: Ce nom de Robin est encore populaire au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.
-C'est celui que les communes du nord, soulevées en 1468, donnèrent à
-leur chef.&mdash;«A cap'tain, whom thei had named <i>Robin</i> of Riddisdale.»
+<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>: Ce nom de Robin est encore populaire au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.
+C'est celui que les communes du nord, soulevées en 1468, donnèrent à
+leur chef.&mdash;«A cap'tain, whom thei had named <i>Robin</i> of Riddisdale.»
The Chronicle Fabian (in-folio, 1559), fol. 498. Vaurin a tort de
-dire: «Ung villain, nommé Robin Rissedale.» <i>Bibl. royale, ms. 6759,
+dire: «Ung villain, nommé Robin Rissedale.» <i>Bibl. royale, ms. 6759,
fol. 276.</i></p>
<p>Sur le cycle de ballades, sur les transformations qu'y subit le
-personnage de Robin Hood, V. la très-intéressante dissertation de M.
-Barry, professeur d'histoire à la faculté de Toulouse.</p>
+personnage de Robin Hood, V. la très-intéressante dissertation de M.
+Barry, professeur d'histoire à la faculté de Toulouse.</p>
<p><a id="footnote205" name="footnote205"></a>
-<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>: C'était l'usage au <i>border</i> que, quand le cavalier
-avait tout mangé et qu'il n'y avait plus rien dans la maison, sa femme
-lui servait dans un plat une paire d'éperons.</p>
+<b><a href="#footnotetag205">205</a></b>: C'était l'usage au <i>border</i> que, quand le cavalier
+avait tout mangé et qu'il n'y avait plus rien dans la maison, sa femme
+lui servait dans un plat une paire d'éperons.</p>
<p><a id="footnote206" name="footnote206"></a>
<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>: Stow (p. 421) a recueilli ces traditions. Voir aussi
Olivier de la Marche, II, 276.</p>
<p><a id="footnote207" name="footnote207"></a>
-<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: La lettre du duc à sa mère est visiblement destinée à
-être répandue, une sorte de pamphlet.</p>
+<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: La lettre du duc à sa mère est visiblement destinée à
+être répandue, une sorte de pamphlet.</p>
<p><a id="footnote208" name="footnote208"></a>
<b><a href="#footnotetag208">208</a></b>: Solem excidisse sibi e mundo putabant... Illud unum,
-loco cantilenæ, in ore vulgi... resonabat. Polyd. Vergil., p.
+loco cantilenæ, in ore vulgi... resonabat. Polyd. Vergil., p.
659-660.</p>
<p><a id="footnote209" name="footnote209"></a>
-<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>: Dès 1465, ils rappelaient Marguerite. (Croyland.)</p>
+<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>: Dès 1465, ils rappelaient Marguerite. (Croyland.)</p>
<p><a id="footnote210" name="footnote210"></a>
-<b><a href="#footnotetag210">210</a></b>: L'élévation des parents de la reine, des Wideville, fut
-subite, violente; elle se fit surtout par des mariages forcés. Cinq
-s&oelig;urs, deux frères, un fils de la reine, raflèrent les huit
-héritages les plus riches de l'Angleterre. La vénérable duchesse
-Norfolk, à quatre-vingts ans, fut obligée de se laisser épouser par le
-fils de la reine (du premier lit), qui avait vingt ans. «Maritagium
-diabolicum,» dit un contemporain, et un autre outrageusement:
-«Juvencula octoginta annorum!»</p>
+<b><a href="#footnotetag210">210</a></b>: L'élévation des parents de la reine, des Wideville, fut
+subite, violente; elle se fit surtout par des mariages forcés. Cinq
+s&oelig;urs, deux frères, un fils de la reine, raflèrent les huit
+héritages les plus riches de l'Angleterre. La vénérable duchesse
+Norfolk, à quatre-vingts ans, fut obligée de se laisser épouser par le
+fils de la reine (du premier lit), qui avait vingt ans. «Maritagium
+diabolicum,» dit un contemporain, et un autre outrageusement:
+«Juvencula octoginta annorum!»</p>
<p><a id="footnote211" name="footnote211"></a>
<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: On ne parlait de rien moins que de confisquer ce que le
-duc tenait de la couronne. Des commissaires étaient nommés pour saisir
-la Bourgogne et le Mâconnais. <i>Archives de Pau, 5 janvier 1470.</i></p>
+duc tenait de la couronne. Des commissaires étaient nommés pour saisir
+la Bourgogne et le Mâconnais. <i>Archives de Pau, 5 janvier 1470.</i></p>
<p><a id="footnote212" name="footnote212"></a>
<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: Et celle d'un Jean de Chassa, qui porta contre le duc
@@ -9804,103 +9766,103 @@ les plus sales, les plus invraisemblables accusations. Voir surtout
Chastellain.</p>
<p><a id="footnote213" name="footnote213"></a>
-<b><a href="#footnotetag213">213</a></b>: Deux mille le 18 février, et jusqu'à dix mille qu'il
-aurait conduits en personne. Lettre de l'évêque de Bayeux au roi.
+<b><a href="#footnotetag213">213</a></b>: Deux mille le 18 février, et jusqu'à dix mille qu'il
+aurait conduits en personne. Lettre de l'évêque de Bayeux au roi.
Warwick ajoute un mot de sa main pour confirmer cette promesse. <i>Bibl.
-royale, mss. Legrand, 6 février 1470.</i></p>
+royale, mss. Legrand, 6 février 1470.</i></p>
<p><a id="footnote214" name="footnote214"></a>
-<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>: Édouard partit de Flessingue: «Adcompaigné d'environ
-<span class="smcap">XII C</span> combatans bien prins.» Vaurin.&mdash;<i>Tous anglais</i>, dit l'anonyme de
+<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>: Édouard partit de Flessingue: «Adcompaigné d'environ
+<span class="smcap">XII C</span> combatans bien prins.» Vaurin.&mdash;<i>Tous anglais</i>, dit l'anonyme de
M. Bruce; dans son orgueil national, il ne parle pas des
-Flamands.&mdash;With <span class="smcap">II</span> thowsand Englyshe men.»&mdash;Fabian est plus modeste:
-«With a small company of Fleminges and other... a thousand persons,»
-p. 502.&mdash;Polyd. Vergilius, p. 663: «Duobus millibus contractis.»&mdash;«IX,
-C. of Englismenne and three hundred of Flemmynges.» Warkworth, 13.</p>
+Flamands.&mdash;With <span class="smcap">II</span> thowsand Englyshe men.»&mdash;Fabian est plus modeste:
+«With a small company of Fleminges and other... a thousand persons,»
+p. 502.&mdash;Polyd. Vergilius, p. 663: «Duobus millibus contractis.»&mdash;«IX,
+C. of Englismenne and three hundred of Flemmynges.» Warkworth, 13.</p>
<p><a id="footnote215" name="footnote215"></a>
-<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: On avait envoyé en France une dame au duc de Clarence
-pour l'éclairer sur le triste rôle qu'on lui faisait jouer. Commines
-est très-fin ici: «Ceste femme n'étoit pas folle, etc.»</p>
+<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: On avait envoyé en France une dame au duc de Clarence
+pour l'éclairer sur le triste rôle qu'on lui faisait jouer. Commines
+est très-fin ici: «Ceste femme n'étoit pas folle, etc.»</p>
-<p>La source la plus importante est celle où personne n'a puisé encore,
-le manuscrit de Vaurin. L'anonyme anglais, publié en 1838, par M. J.
+<p>La source la plus importante est celle où personne n'a puisé encore,
+le manuscrit de Vaurin. L'anonyme anglais, publié en 1838, par M. J.
Bruce (for the Cambden Society), n'en est qu'une traduction, ancienne
-il est vrai; c'est, mot à mot, Vaurin, sauf deux ou trois passages qui
-peut-être auraient blessé l'orgueil anglais. Par exemple, le
-traducteur a supprimé les détails du passage d'Édouard à York: il a
-craint de l'avilir en rapportant tant de mensonges. Le récit de Vaurin
-n'en est pas moins marqué au coin de la vérité. Son maître, le duc de
-Bourgogne, étant ami d'Édouard, il ne peut être hostile. V. surtout
-<i>folio 307</i>. Glocester y paraît déjà le Richard III de la tradition;
-pour sortir d'embarras, il n'imagine rien de mieux qu'un meurtre: «Et
+il est vrai; c'est, mot à mot, Vaurin, sauf deux ou trois passages qui
+peut-être auraient blessé l'orgueil anglais. Par exemple, le
+traducteur a supprimé les détails du passage d'Édouard à York: il a
+craint de l'avilir en rapportant tant de mensonges. Le récit de Vaurin
+n'en est pas moins marqué au coin de la vérité. Son maître, le duc de
+Bourgogne, étant ami d'Édouard, il ne peut être hostile. V. surtout
+<i>folio 307</i>. Glocester y paraît déjà le Richard III de la tradition;
+pour sortir d'embarras, il n'imagine rien de mieux qu'un meurtre: «Et
dist... qu'il n'estoit point aparant qu'ils peussent partir de ceste
-ville sans dangier, sinon qu'ils tuassent illec en la chambre...»</p>
+ville sans dangier, sinon qu'ils tuassent illec en la chambre...»</p>
<p><a id="footnote216" name="footnote216"></a>
<b><a href="#footnotetag216">216</a></b>: Entre les versions contradictoires, je choisis la seule
-vraisemblable: Montaigu avait déjà fait tout le succès d'Édouard, en
-le laissant passer.&mdash;«The marquis Montacute was prively agreid with
+vraisemblable: Montaigu avait déjà fait tout le succès d'Édouard, en
+le laissant passer.&mdash;«The marquis Montacute was prively agreid with
king Edwarde, and had gotten on king Eduardes livery. One of the erle
of Warwike his brether servant, espying this, fel upon hym, and killed
-him.» Warkworth, p. 16 (4<sup>o</sup>, 1839). Leland, Collectanea (éd. 1774),
+him.» Warkworth, p. 16 (4<sup>o</sup>, 1839). Leland, Collectanea (éd. 1774),
vol. II, p. 505.</p>
<p><a id="footnote217" name="footnote217"></a>
-<b><a href="#footnotetag217">217</a></b>: Ces événements ont été tellement obscurcis par l'esprit
+<b><a href="#footnotetag217">217</a></b>: Ces événements ont été tellement obscurcis par l'esprit
de parti et par l'esprit romanesque, qu'il est impossible de savoir au
-juste comment périrent Henri VI et son fils; il est infiniment
-probable qu'ils furent assassinés. Warkworth (p. 21) ne dit qu'un mot,
-mais terriblement expressif: <i>À ce moment, le duc de Glocester était à
-la Tour</i>. Que la présence de Marguerite ait pu embarrasser Glocester
-et l'empêcher d'y tuer son mari, comme M. Turner paraît le croire,
-c'est une délicatesse dont le fameux bossu se fût certainement indigné
-qu'on le soupçonnât.&mdash;Avant de quitter les Roses, encore un mot sur
+juste comment périrent Henri VI et son fils; il est infiniment
+probable qu'ils furent assassinés. Warkworth (p. 21) ne dit qu'un mot,
+mais terriblement expressif: <i>À ce moment, le duc de Glocester était à
+la Tour</i>. Que la présence de Marguerite ait pu embarrasser Glocester
+et l'empêcher d'y tuer son mari, comme M. Turner paraît le croire,
+c'est une délicatesse dont le fameux bossu se fût certainement indigné
+qu'on le soupçonnât.&mdash;Avant de quitter les Roses, encore un mot sur
les sources. Les correspondances de Paston et de Plumpton m'ont peu
servi. Je n'ai fait nul usage du bavardage de Hall et Grafton, qui,
-trouvant les contemporains un peu secs, les délayent à plaisir; pas
-davantage d'Hollingshed, qui a dû peut-être son succès aux belles
-éditions <i>pittoresques</i> qu'on en fit, et dont Shakespeare s'est servi,
+trouvant les contemporains un peu secs, les délayent à plaisir; pas
+davantage d'Hollingshed, qui a dû peut-être son succès aux belles
+éditions <i>pittoresques</i> qu'on en fit, et dont Shakespeare s'est servi,
comme d'un livre populaire qu'il avait sous la main.&mdash;Une source peu
-employée est celle-ci: The poetical work of Levis Glyn Cothi, a
+employée est celle-ci: The poetical work of Levis Glyn Cothi, a
celebrated bard, who flourished in the reings of Henri VI, Edward IV,
Richard III and Henri VIII. Oxford, 1837.</p>
<p><a id="footnote218" name="footnote218"></a>
-<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: Charles VIII était né le 30 juin 1470. Je ne vois, à
-partir de cette époque, aucune année où son père aurait trouvé le
-temps d'écrire pour lui le <i>Rosier des guerres</i>. Ce livre élégant,
-mais plein de généralités vagues, ne rappelle guère le style de Louis
-XI. Il est douteux que celui-ci, en parlant de lui-même à son fils,
-ait dit: «Le noble roy Loys unziesme.» V. les deux <i>mss. de la Bibl.
+<b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: Charles VIII était né le 30 juin 1470. Je ne vois, à
+partir de cette époque, aucune année où son père aurait trouvé le
+temps d'écrire pour lui le <i>Rosier des guerres</i>. Ce livre élégant,
+mais plein de généralités vagues, ne rappelle guère le style de Louis
+XI. Il est douteux que celui-ci, en parlant de lui-même à son fils,
+ait dit: «Le noble roy Loys unziesme.» V. les deux <i>mss. de la Bibl.
royale</i>.</p>
<p><a id="footnote219" name="footnote219"></a>
<b><a href="#footnotetag219">219</a></b>: Louis XI fait les mensonges les plus singuliers pour
-empêcher ce mariage. Il veut qu'on dise à son frère qu'il n'y
-trouverait «pas grand plaisir,» ni postérité: «M. du Bouchage, mon
+empêcher ce mariage. Il veut qu'on dise à son frère qu'il n'y
+trouverait «pas grand plaisir,» ni postérité: «M. du Bouchage, mon
ami, si vous pouvez gagner ce point, vous me mettrez en paradis... Et
-dit-on que la fille est bien malade et enflée...» Duclos.</p>
+dit-on que la fille est bien malade et enflée...» Duclos.</p>
<p><a id="footnote220" name="footnote220"></a>
-<b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: La France et la Guienne étaient déjà comme deux États
-étrangers, ennemis. V. le procès fait par Tristan l'Ermite à un prêtre
+<b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: La France et la Guienne étaient déjà comme deux États
+étrangers, ennemis. V. le procès fait par Tristan l'Ermite à un prêtre
normand qui revenait de Guienne. <i>Archives du royaume</i>, J. 950, <i>25
-février 1471</i>.</p>
+février 1471</i>.</p>
<p><a id="footnote221" name="footnote221"></a>
<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: Son sceau n'est que trop significatif. On l'y voit
-assis avec la couronne et l'épée de justice: <i>Deus, judicium tuum regi
+assis avec la couronne et l'épée de justice: <i>Deus, judicium tuum regi
da, et justitiam tuum filio regis</i>, ce qui doit se prendre ici dans un
-sens tout particulier; <i>judicium</i> peut signifier <i>punition</i>. V. Trésor
+sens tout particulier; <i>judicium</i> peut signifier <i>punition</i>. V. Trésor
de numismatique et glyptique, planche <span class="smcap">XXIII</span>.</p>
<p><a id="footnote222" name="footnote222"></a>
-<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: Cependant ni Seyssel, ni Brantôme, ne sont des témoins
-bien graves contre Louis XI; tout le monde connaît l'historiette du
-dernier, la prière du roi à la bonne Vierge, etc. M. de Sismondi reste
+<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: Cependant ni Seyssel, ni Brantôme, ne sont des témoins
+bien graves contre Louis XI; tout le monde connaît l'historiette du
+dernier, la prière du roi à la bonne Vierge, etc. M. de Sismondi reste
dans le doute.&mdash;Il ne tient pas au faux Amelgard qu'on ne croye que
-Louis XI empoisonnait aussi les serviteurs de son frère. <i>Bibl.
+Louis XI empoisonnait aussi les serviteurs de son frère. <i>Bibl.
royale, Amelgard, ms. II, <span class="smcap">XXV</span>, 159 verso.</i></p>
<p><a id="footnote223" name="footnote223"></a>
@@ -9912,91 +9874,91 @@ Viseu, Clarence, etc., etc.</p>
<p><a id="footnote225" name="footnote225"></a>
<b><a href="#footnotetag225">225</a></b>: Ici Commines est bien habile, non-seulement dans la
-forme (qui est exquise, comme partout), mais dans son désordre
-apparent. Quand il a parlé de la grande colère du duc, de l'horrible
-affaire de Nesles, etc., il donne la cause de cette colère, qui est de
-n'avoir pu escroquer Amiens.&mdash;Sur Nesle, V. Bulletins de la Société
+forme (qui est exquise, comme partout), mais dans son désordre
+apparent. Quand il a parlé de la grande colère du duc, de l'horrible
+affaire de Nesles, etc., il donne la cause de cette colère, qui est de
+n'avoir pu escroquer Amiens.&mdash;Sur Nesle, V. Bulletins de la Société
d'histoire de France, 1834, partie II, p. 11-17.</p>
<p><a id="footnote226" name="footnote226"></a>
<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: D'autres lui font dire, quand il sort de la ville et la
-voit en feu, ces mélancoliques paroles (presque les mêmes que celles
-de Napoléon sur le champ d'Eylau): «Tel fruit porte l'arbre de la
-guerre!»</p>
+voit en feu, ces mélancoliques paroles (presque les mêmes que celles
+de Napoléon sur le champ d'Eylau): «Tel fruit porte l'arbre de la
+guerre!»</p>
<p><a id="footnote227" name="footnote227"></a>
-<b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: Le roi, dans son inquiétude, avait voué <i>une ville
-d'argent</i>. Il écrit <i>qu'il ne mangera pas de chair</i> que son v&oelig;u ne
-soit accompli. (Duclos.) Commines qui était au siége, mais parmi les
-assiégeants, ne sait rien de cet héroïsme populaire. Il n'est guère
-constaté que par les priviléges accordés à la ville et à l'héroïne.
+<b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: Le roi, dans son inquiétude, avait voué <i>une ville
+d'argent</i>. Il écrit <i>qu'il ne mangera pas de chair</i> que son v&oelig;u ne
+soit accompli. (Duclos.) Commines qui était au siége, mais parmi les
+assiégeants, ne sait rien de cet héroïsme populaire. Il n'est guère
+constaté que par les priviléges accordés à la ville et à l'héroïne.
Ordonnances, XVII, 529.</p>
<p><a id="footnote228" name="footnote228"></a>
-<b><a href="#footnotetag228">228</a></b>: Mort le 20 mars 1474. Ce puissant écrivain commence la
-langue imagée, laborieuse, tourmentée du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, langue souvent
+<b><a href="#footnotetag228">228</a></b>: Mort le 20 mars 1474. Ce puissant écrivain commence la
+langue imagée, laborieuse, tourmentée du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, langue souvent
ridicule dans l'imitateur Molinet. Chastellain fut reconnu, de son
-vivant, pour le maître du style; on mettait sous son nom tout ce qu'on
-voulait faire lire. Cependant, chose bizarre, sa destinée fut celle de
-Charles le Téméraire; l'&oelig;uvre disparut avec le héros, morcelée,
-dispersée, enterrée dans les bibliothèques. MM. Buchon, Lacroix et
-Jules Quicherat en ont exhumé les lambeaux.</p>
+vivant, pour le maître du style; on mettait sous son nom tout ce qu'on
+voulait faire lire. Cependant, chose bizarre, sa destinée fut celle de
+Charles le Téméraire; l'&oelig;uvre disparut avec le héros, morcelée,
+dispersée, enterrée dans les bibliothèques. MM. Buchon, Lacroix et
+Jules Quicherat en ont exhumé les lambeaux.</p>
-<p>L'autre Bourguignon, Jean de Vaurin, me manquera aussi désormais; il
-s'arrête au moment où le rétablissement d'Édouard porte au comble la
-puissance du duc de Bourgogne. La dernière page de Vaurin est un
-remerciement d'Édouard à la ville de Bruges (29 mai 1471).</p>
+<p>L'autre Bourguignon, Jean de Vaurin, me manquera aussi désormais; il
+s'arrête au moment où le rétablissement d'Édouard porte au comble la
+puissance du duc de Bourgogne. La dernière page de Vaurin est un
+remerciement d'Édouard à la ville de Bruges (29 mai 1471).</p>
<p><a id="footnote229" name="footnote229"></a>
<b><a href="#footnotetag229">229</a></b>: Documents Gachard, I, 222. Commines fait aussi, par
trois fois, cette observation.</p>
<p><a id="footnote230" name="footnote230"></a>
-<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: Depuis qu'il avait été leur prisonnier, il les
-haïssait. Quand ils firent amende honorable, le 15 janvier 1469, il
-les fit attendre «en la nege plus d'une heure et demi.» Documents
+<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: Depuis qu'il avait été leur prisonnier, il les
+haïssait. Quand ils firent amende honorable, le 15 janvier 1469, il
+les fit attendre «en la nege plus d'une heure et demi.» Documents
Gachard, I, 204.</p>
<p><a id="footnote231" name="footnote231"></a>
-<b><a href="#footnotetag231">231</a></b>: C'est une improvisation violente, à la Bonaparte. Le
-scribe de la ville d'Ypres doit l'avoir écrite au moment même où elle
-fut prononcée; on l'a retrouvée dans les Registres de cette ville.</p>
+<b><a href="#footnotetag231">231</a></b>: C'est une improvisation violente, à la Bonaparte. Le
+scribe de la ville d'Ypres doit l'avoir écrite au moment même où elle
+fut prononcée; on l'a retrouvée dans les Registres de cette ville.</p>
<p><a id="footnote232" name="footnote232"></a>
-<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: Chastellain même, son chroniqueur d'office, et dans une
-chronique qui peut-être passait sous ses yeux, s'en plaint avec une
-noble douleur.&mdash;Les instructions du roi à ses ambassadeurs étaient
-bien combinées pour produire cet effet. Elles contiennent une
-énumération de tous les bienfaits de la France envers les ducs de
-Bourgogne; une telle accusation d'ingratitude prononcée dans cette
+<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: Chastellain même, son chroniqueur d'office, et dans une
+chronique qui peut-être passait sous ses yeux, s'en plaint avec une
+noble douleur.&mdash;Les instructions du roi à ses ambassadeurs étaient
+bien combinées pour produire cet effet. Elles contiennent une
+énumération de tous les bienfaits de la France envers les ducs de
+Bourgogne; une telle accusation d'ingratitude prononcée dans cette
occasion solennelle devant tous les serviteurs du duc, pouvait les
-refroidir à son égard, ou même les détacher de lui. <i>Bibl. royale,
+refroidir à son égard, ou même les détacher de lui. <i>Bibl. royale,
mss. Baluze, 165, 17 mai</i>, et dans les <i>papiers Legrand, carton de
-l'année 1470</i>. Ces papiers contiennent un autre pamphlet, fort
-hypocrite, sous forme de lettre au roi, contre le duc, qui «dimanche
-dernier... a prist l'ordre de la Jarretière: Hélas! s'il eust bien
-recogneu et pansé à ce que tant vous humiliastes que, <i>à l'instar de
-Jésus-Christ qui se humilia envers ses disciples</i>, vous qui estes son
-seigneur, allastes à Péronne à luy, il ne l'eust pas fait, et croy que
-(soulz correction) dame vertu de Sapience lui deffault...» <i>Bibl.
-royale, mss. Gaignières</i>, n<sup>o</sup> 2895 (communiqué par M. J. Quicherat).</p>
+l'année 1470</i>. Ces papiers contiennent un autre pamphlet, fort
+hypocrite, sous forme de lettre au roi, contre le duc, qui «dimanche
+dernier... a prist l'ordre de la Jarretière: Hélas! s'il eust bien
+recogneu et pansé à ce que tant vous humiliastes que, <i>à l'instar de
+Jésus-Christ qui se humilia envers ses disciples</i>, vous qui estes son
+seigneur, allastes à Péronne à luy, il ne l'eust pas fait, et croy que
+(soulz correction) dame vertu de Sapience lui deffault...» <i>Bibl.
+royale, mss. Gaignières</i>, n<sup>o</sup> 2895 (communiqué par M. J. Quicherat).</p>
<p><a id="footnote233" name="footnote233"></a>
-<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>: <i>Archives générales de Belgique, Brabant, I, fol. 108</i>,
-mandement pour contraindre les officiers de justice et de finance à
-rendre compte annuellement, 7 déc. 1470.</p>
+<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>: <i>Archives générales de Belgique, Brabant, I, fol. 108</i>,
+mandement pour contraindre les officiers de justice et de finance à
+rendre compte annuellement, 7 déc. 1470.</p>
<p><a id="footnote234" name="footnote234"></a>
-<b><a href="#footnotetag234">234</a></b>: Cette ordonnance innove peu; elle régularise. Elle
+<b><a href="#footnotetag234">234</a></b>: Cette ordonnance innove peu; elle régularise. Elle
laisse subsister la mauvaise organisation <i>par lances</i>, chacune de
-cinq ou six hommes, dont deux au moins étaient inutiles; les Anglais,
-dans leur expédition de 1475 en France, supprimèrent déjà le plus
-inutile, le page.&mdash;L'ordonnance exige des écritures, difficiles à
-obtenir des gens de guerre: «le capitaine doit porter toujours un
-rolet sur lui... en son chapeau ou ailleurs.» Ni jeu, ni jurement.
-Trente femmes seulement par compagnie (il y en eut 1,500 au siége de
-Neuss, quelques mille à Granson).&mdash;Les ordonnances de 1468 et 1471
-sont imprimées dans les Mémoires pour l'histoire de Bourgogne (n<sup>o</sup>
+cinq ou six hommes, dont deux au moins étaient inutiles; les Anglais,
+dans leur expédition de 1475 en France, supprimèrent déjà le plus
+inutile, le page.&mdash;L'ordonnance exige des écritures, difficiles à
+obtenir des gens de guerre: «le capitaine doit porter toujours un
+rolet sur lui... en son chapeau ou ailleurs.» Ni jeu, ni jurement.
+Trente femmes seulement par compagnie (il y en eut 1,500 au siége de
+Neuss, quelques mille à Granson).&mdash;Les ordonnances de 1468 et 1471
+sont imprimées dans les Mémoires pour l'histoire de Bourgogne (n<sup>o</sup>
1729, p. 283; celle de 1473 se trouve dans le Schweitzerische
Geschichtforscher (1817), II, 425-463, et dans Gollut, 846-866).</p>
@@ -10004,74 +9966,74 @@ Geschichtforscher (1817), II, 425-463, et dans Gollut, 846-866).</p>
<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: Amelgard.</p>
<p><a id="footnote236" name="footnote236"></a>
-<b><a href="#footnotetag236">236</a></b>: Les Allemands félicitent la Hollande du limon que lui
-apporte le Rhin. La Hollande répond que cette quantité énorme de vase,
-de sable (plusieurs millions de toises cubes, chaque année), exhausse
-le lit des rivières et augmente le danger des inondations. V. le livre
+<b><a href="#footnotetag236">236</a></b>: Les Allemands félicitent la Hollande du limon que lui
+apporte le Rhin. La Hollande répond que cette quantité énorme de vase,
+de sable (plusieurs millions de toises cubes, chaque année), exhausse
+le lit des rivières et augmente le danger des inondations. V. le livre
de M. J. Op den Hoof (1826), et tant d'autres sur cette question
litigieuse. La Prusse revendiquait la libre navigation <i>jusqu'en mer</i>;
-la Hollande soutenait que le traité de Vienne porte: <i>jusqu'à la mer</i>,
-et elle faisait payer à l'embouchure. Constituée en 1815 le geôlier de
-la France, elle a voulu être le portier de l'Allemagne; c'est pour
-cela qu'on l'a laissé briser.&mdash;Ce royaume n'ayant point la base
-allemande qui l'eût affermi (Cologne et Coblentz), ne présentait que
-deux moitiés hostiles. L'empire de Charles le Téméraire avait encore
-moins d'unité, moins de conditions de durée.</p>
+la Hollande soutenait que le traité de Vienne porte: <i>jusqu'à la mer</i>,
+et elle faisait payer à l'embouchure. Constituée en 1815 le geôlier de
+la France, elle a voulu être le portier de l'Allemagne; c'est pour
+cela qu'on l'a laissé briser.&mdash;Ce royaume n'ayant point la base
+allemande qui l'eût affermi (Cologne et Coblentz), ne présentait que
+deux moitiés hostiles. L'empire de Charles le Téméraire avait encore
+moins d'unité, moins de conditions de durée.</p>
<p><a id="footnote237" name="footnote237"></a>
-<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: Rien n'indique qu'il eût encore sur tout cela une idée
-arrêtée. Il flotta entre des projets divers: royaume de Gaule
-Belgique, royaume de Bourgogne, vicariat de l'Empire. Le bohémien
+<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: Rien n'indique qu'il eût encore sur tout cela une idée
+arrêtée. Il flotta entre des projets divers: royaume de Gaule
+Belgique, royaume de Bourgogne, vicariat de l'Empire. Le bohémien
Podiebrad, pour 200,000 florins, se chargeait de le faire empereur; il
-y eut même un traité à ce sujet. (Lenglet.) Ce n'était peut-être qu'un
-moyen d'obliger Frédéric III à composer, en donnant le vicariat et le
+y eut même un traité à ce sujet. (Lenglet.) Ce n'était peut-être qu'un
+moyen d'obliger Frédéric III à composer, en donnant le vicariat et le
titre de roi, promis depuis longtemps, comme on le voit dans les
-lettres de Pie II à Philippe le Bon. Celui-ci, dans une occasion
-solennelle, dit qu'il eût pu être roi; il ne dit pas de quel royaume.
-(Du Clercq.) Je vois dans un manuscrit que, dès l'origine, Philippe le
-Hardi avait essayé timidement, tacitement, de faire croire que «<i>La
-duchié de Bourgogne n'estoit yssue ne descendue de France, mais chief
-d'armes à part soy.</i>» <i>Bibliothèque de Lille, ms. E. G. 33, sub
-fin.</i>&mdash;Ce duché <i>indépendant</i> devient royaume dans la pensée de
-Charles le Téméraire. Aux états de Bourgogne, tenus à Dijon en janvier
-1473, il «n'oublia pas de <i>parler du royaulme de Bourgogne que ceux de
-France ont longtemps usurpé et d'iceluy fait duchée, que tous les
-subjects doivent bien avoir à regret, et dict qu'il avoit en soy des
-choses qu'il n'appartenoit de sçavoir à nul qu'à luy</i>.»&mdash;Je dois cette
+lettres de Pie II à Philippe le Bon. Celui-ci, dans une occasion
+solennelle, dit qu'il eût pu être roi; il ne dit pas de quel royaume.
+(Du Clercq.) Je vois dans un manuscrit que, dès l'origine, Philippe le
+Hardi avait essayé timidement, tacitement, de faire croire que «<i>La
+duchié de Bourgogne n'estoit yssue ne descendue de France, mais chief
+d'armes à part soy.</i>» <i>Bibliothèque de Lille, ms. E. G. 33, sub
+fin.</i>&mdash;Ce duché <i>indépendant</i> devient royaume dans la pensée de
+Charles le Téméraire. Aux états de Bourgogne, tenus à Dijon en janvier
+1473, il «n'oublia pas de <i>parler du royaulme de Bourgogne que ceux de
+France ont longtemps usurpé et d'iceluy fait duchée, que tous les
+subjects doivent bien avoir à regret, et dict qu'il avoit en soy des
+choses qu'il n'appartenoit de sçavoir à nul qu'à luy</i>.»&mdash;Je dois cette
note a l'obligeance de feu M. Maillard de Chambure, archiviste de la
-Côte-d'Or, qui l'avait trouvée dans un <i>ms.</i> des Chartreux de Dijon.</p>
+Côte-d'Or, qui l'avait trouvée dans un <i>ms.</i> des Chartreux de Dijon.</p>
<p><a id="footnote238" name="footnote238"></a>
<b><a href="#footnotetag238">238</a></b>: Pour rendre le jeune duc plus odieux encore, on le mit
-en face de son vieux père, qui lui présenta le gant de défi. Tout le
-monde fut touché, Commines lui-même (IV, ch. <span class="smcap">I</span>). Rien n'était plus
-propre à favoriser les vues du duc. V. l'Art de vérifier les dates
+en face de son vieux père, qui lui présenta le gant de défi. Tout le
+monde fut touché, Commines lui-même (IV, ch. <span class="smcap">I</span>). Rien n'était plus
+propre à favoriser les vues du duc. V. l'Art de vérifier les dates
(III, 184), qui est ici l'ouvrage du savant Ernst, et, comme on sait,
fort important pour l'histoire des Pays-Bas.</p>
<p><a id="footnote239" name="footnote239"></a>
<b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: Non sans contestation cependant, au moins pour
-constater le droit de choisir: «Entrèrent en division de sçavoir pour
+constater le droit de choisir: «Entrèrent en division de sçavoir pour
l'advenir qui estoit celuy qui debvoit estre prince et duc du pays.
-Les uns disoient M. le bâtard de Calabre... Les autres disoient: Non,
-nous manderons au vieux roy René... Non, disoient les autres, il n'est
-mye venu, ny aussy de la ligne, que à cause de madame Ysabeau, sa
-femme. Ils dirent: Qui prendrons-nous donc?...» Chronique de Lorraine.
+Les uns disoient M. le bâtard de Calabre... Les autres disoient: Non,
+nous manderons au vieux roy René... Non, disoient les autres, il n'est
+mye venu, ny aussy de la ligne, que à cause de madame Ysabeau, sa
+femme. Ils dirent: Qui prendrons-nous donc?...» Chronique de Lorraine.
Preuves de D. Calmet, p. <span class="smcap">XLVIII</span>.</p>
<p><a id="footnote240" name="footnote240"></a>
-<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: Il y paraît aux <i>Remontrances</i> (si hardies) <i>faictes au
-duc René II sur le reiglement de son estat</i>, à la suite du Tableau de
-l'histoire constitutionnelle du peuple lorrain, par M. Schütz, Nancy,
+<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: Il y paraît aux <i>Remontrances</i> (si hardies) <i>faictes au
+duc René II sur le reiglement de son estat</i>, à la suite du Tableau de
+l'histoire constitutionnelle du peuple lorrain, par M. Schütz, Nancy,
1843.</p>
<p><a id="footnote241" name="footnote241"></a>
-<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: Le duc fait savoir au roi d'Angleterre: «Que les
+<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: Le duc fait savoir au roi d'Angleterre: «Que les
princes d'Alemaigne, en continuant ce que nagaires ils ont mis avant
-touchant l'apaisement des différan d'entre le roy Loys et mondit
-seigneur... ont miz suz une journée de la cité de Mez, au premier
-lundi de décembre, et ont requis ledit roy Loys et mondit seigneur y
-envoyer leur députés, instruiz des droits que chascun deulx prétend.»
+touchant l'apaisement des différan d'entre le roy Loys et mondit
+seigneur... ont miz suz une journée de la cité de Mez, au premier
+lundi de décembre, et ont requis ledit roy Loys et mondit seigneur y
+envoyer leur députés, instruiz des droits que chascun deulx prétend.»
<i>Archives communales de Lille, E, 2; sans date.</i></p>
<p><a id="footnote242" name="footnote242"></a>
@@ -10080,69 +10042,69 @@ Gachard, Diebold Schilling, etc.</p>
<p><a id="footnote243" name="footnote243"></a>
<b><a href="#footnotetag243">243</a></b>: Le duc remercia l'empereur d'avoir fait un si long
-voyage <i>pour lui faire honneur</i>. Frédéric, voyant qu'il voulait tirer
-avantage de cela, aurait répliqué, selon l'historien de la maison
-d'Autriche: «Les empereurs imitent le soleil; ils éclairent de leur
-majesté les princes les plus éloignés; par là ils leur rappellent
-leurs devoirs d'obéissance.» Fugger.</p>
+voyage <i>pour lui faire honneur</i>. Frédéric, voyant qu'il voulait tirer
+avantage de cela, aurait répliqué, selon l'historien de la maison
+d'Autriche: «Les empereurs imitent le soleil; ils éclairent de leur
+majesté les princes les plus éloignés; par là ils leur rappellent
+leurs devoirs d'obéissance.» Fugger.</p>
<p><a id="footnote244" name="footnote244"></a>
<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>: M. de Gingins affirme hardiment contre tous les
-contemporains, qu'il ne s'agissait pas de royauté (p. 158). V. ce
-qu'en dit l'évêque de Lisieux, qui était alors à Trèves, Amelg. exc.
+contemporains, qu'il ne s'agissait pas de royauté (p. 158). V. ce
+qu'en dit l'évêque de Lisieux, qui était alors à Trèves, Amelg. exc.
Amplissima Collectio, IV, 767-770.</p>
<p><a id="footnote245" name="footnote245"></a>
-<b><a href="#footnotetag245">245</a></b>: Schreiber (Taschenbuch für Geschichte und Alterthum in
-Suddeutschland, 1840), p. 24, d'après le greffier de Mulhouse.</p>
+<b><a href="#footnotetag245">245</a></b>: Schreiber (Taschenbuch für Geschichte und Alterthum in
+Suddeutschland, 1840), p. 24, d'après le greffier de Mulhouse.</p>
<p><a id="footnote246" name="footnote246"></a>
-<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: Olivier de la Marche, II, 227, Selon Trithème: «Ex
-<i>rustico</i> nobilis,» selon d'autres, d'une famille très-<i>noble</i>.
-Bâtard, peut-être, cela concilierait tout.</p>
+<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: Olivier de la Marche, II, 227, Selon Trithème: «Ex
+<i>rustico</i> nobilis,» selon d'autres, d'une famille très-<i>noble</i>.
+Bâtard, peut-être, cela concilierait tout.</p>
<p><a id="footnote247" name="footnote247"></a>
-<b><a href="#footnotetag247">247</a></b>: «Berne et Soleure l'accusaient surtout de faire périr
-leurs messagers pour prendre les dépêches.» La bataille de Morat, p.
-7; brochure communiquée par M. le colonel May de Buren.&mdash;Tillier,
+<b><a href="#footnotetag247">247</a></b>: «Berne et Soleure l'accusaient surtout de faire périr
+leurs messagers pour prendre les dépêches.» La bataille de Morat, p.
+7; brochure communiquée par M. le colonel May de Buren.&mdash;Tillier,
Hist. de Berne, II, 204.</p>
<p><a id="footnote248" name="footnote248"></a>
-<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: «Il disait aux gens de Mulhouse que leur ville ne
-serait jamais qu'une étable à vaches tant qu'elle serait l'alliée des
+<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: «Il disait aux gens de Mulhouse que leur ville ne
+serait jamais qu'une étable à vaches tant qu'elle serait l'alliée des
Suisses, et que, si elle se soumettait au duc, elle deviendrait le
-<i>Jardin des roses</i> et la couronne du pays.» Diebold Schilling, p. 82.
+<i>Jardin des roses</i> et la couronne du pays.» Diebold Schilling, p. 82.
<i>Rosgarten</i>, qu'on a toujours mal entendu ici, est une allusion au
-Heldenbuch; il signifie la cour des héros, le rendez-vous des nobles,
+Heldenbuch; il signifie la cour des héros, le rendez-vous des nobles,
etc.</p>
<p><a id="footnote249" name="footnote249"></a>
-<b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: Sur cette affaire, la chronique la plus détaillée est
-celle de Nicolas Gering, que possède en <i>ms.</i> la <i>Bibliothèque de
-Bâle</i> (2 vol. in-folio, sur les années 1473-1479). Je dois cette
-indication à l'obligeance de M. le professeur Gerlach, conservateur de
-cette bibliothèque.</p>
+<b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: Sur cette affaire, la chronique la plus détaillée est
+celle de Nicolas Gering, que possède en <i>ms.</i> la <i>Bibliothèque de
+Bâle</i> (2 vol. in-folio, sur les années 1473-1479). Je dois cette
+indication à l'obligeance de M. le professeur Gerlach, conservateur de
+cette bibliothèque.</p>
<p><a id="footnote250" name="footnote250"></a>
<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: Tschudi; Ochs.</p>
<p><a id="footnote251" name="footnote251"></a>
-<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: Je ne puis retrouver la source où M. de Barante a pris
-l'histoire des femmes mises nues en leur couvrant la tête, pour voir
-si les maris les reconnaîtront.</p>
+<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: Je ne puis retrouver la source où M. de Barante a pris
+l'histoire des femmes mises nues en leur couvrant la tête, pour voir
+si les maris les reconnaîtront.</p>
<p><a id="footnote252" name="footnote252"></a>
-<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: Telles sont à peu près les paroles que lui fait dire
-son savant apologiste, M. Schreiber, et qu'il a probablement tirées de
+<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: Telles sont à peu près les paroles que lui fait dire
+son savant apologiste, M. Schreiber, et qu'il a probablement tirées de
quelque bonne source.</p>
<p><a id="footnote253" name="footnote253"></a>
-<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: Tout ceci est exposé avec beaucoup de netteté,
-d'exactitude (matérielle), dans le très-érudit et très-passionné petit
+<b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: Tout ceci est exposé avec beaucoup de netteté,
+d'exactitude (matérielle), dans le très-érudit et très-passionné petit
livre de M. le baron de Gingins-la-Sarraz. Descendu d'une noble maison
-toute dévouée à la Savoie et au duc de Bourgogne, il a pris la tâche
-difficile de réhabiliter Charles le Téméraire et d'en faire un prince
-doux, juste, modéré.</p>
+toute dévouée à la Savoie et au duc de Bourgogne, il a pris la tâche
+difficile de réhabiliter Charles le Téméraire et d'en faire un prince
+doux, juste, modéré.</p>
<p><a id="footnote254" name="footnote254"></a>
<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: Schreiber, 43. Je me suis servi aussi, pour la chute
@@ -10152,45 +10114,45 @@ une copie.</p>
<p><a id="footnote255" name="footnote255"></a>
<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: La complainte est dans Diebold, p. 120. Je ne connais
-pas de plus pauvre poésie.</p>
+pas de plus pauvre poésie.</p>
<p><a id="footnote256" name="footnote256"></a>
-<b><a href="#footnotetag256">256</a></b>: Sous le prétexte que, pour lui faire injure, il était
-venu: «Passez près du duc, ses gens tout vestus de jaune.» Olivier de
-la Marche. Il avoue qu'il fut chargé d'exécuter le guet-apens; son
-maître lui donna plusieurs fois ces vilaines commissions.</p>
+<b><a href="#footnotetag256">256</a></b>: Sous le prétexte que, pour lui faire injure, il était
+venu: «Passez près du duc, ses gens tout vestus de jaune.» Olivier de
+la Marche. Il avoue qu'il fut chargé d'exécuter le guet-apens; son
+maître lui donna plusieurs fois ces vilaines commissions.</p>
<p><a id="footnote257" name="footnote257"></a>
-<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: «Le roi sollicitoit fort de l'alonger, <i>et qu'il feist
-à son aise</i> en Alemaigne.» Commines.</p>
+<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: «Le roi sollicitoit fort de l'alonger, <i>et qu'il feist
+à son aise</i> en Alemaigne.» Commines.</p>
<p><a id="footnote258" name="footnote258"></a>
-<b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: Rymer. Ce traité fut accompagné d'un acte par lequel
-Édouard accordait à <i>la duchesse sa s&oelig;ur</i> (c'est-à-dire aux
+<b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: Rymer. Ce traité fut accompagné d'un acte par lequel
+Édouard accordait à <i>la duchesse sa s&oelig;ur</i> (c'est-à-dire aux
Flamands qui s'autoriseraient de son nom), la permission de tirer de
-l'Angleterre des laines, des étoffes de laine, de l'étain, du plomb,
-et d'y importer des marchandises étrangères.</p>
+l'Angleterre des laines, des étoffes de laine, de l'étain, du plomb,
+et d'y importer des marchandises étrangères.</p>
<p><a id="footnote259" name="footnote259"></a>
<b><a href="#footnotetag259">259</a></b>: L&oelig;hrer, Geschichte der stadt Neuss, 1840; ouvrage
-sérieux et fondé sur les documents originaux. Voir aussi une <i>Histoire
-manuscrite du siége de Nuits, Bibliothèque de Lille</i>, D. H. 18.</p>
+sérieux et fondé sur les documents originaux. Voir aussi une <i>Histoire
+manuscrite du siége de Nuits, Bibliothèque de Lille</i>, D. H. 18.</p>
<p><a id="footnote260" name="footnote260"></a>
<b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: Chronicon magnum Belgicum, p. 411. L&oelig;hrer, p. 143.</p>
<p><a id="footnote261" name="footnote261"></a>
-<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: Les objections de Legrand à ceci (<i>Hist. ms., livre</i>
+<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: Les objections de Legrand à ceci (<i>Hist. ms., livre</i>
XIX, p. 50) ne me paraissent pas solides. V. plus bas.</p>
<p><a id="footnote262" name="footnote262"></a>
-<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Lui-même admet cette supposition: «Et a bien intention
-d'en user en temps et lieu.» Instruction à M. de Montjeu, envoyé
+<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Lui-même admet cette supposition: «Et a bien intention
+d'en user en temps et lieu.» Instruction à M. de Montjeu, envoyé
devers la seigneurie de Venise et le capitaine Colion. <i>Bibl. royale,
mss. Baluze</i>, et la copie dans les <i>Preuves de Legrand, carton 1474</i>.</p>
<p><a id="footnote263" name="footnote263"></a>
-<b><a href="#footnotetag263">263</a></b>: Neuf victoires sur Nuremberg, bien fatales à son
+<b><a href="#footnotetag263">263</a></b>: Neuf victoires sur Nuremberg, bien fatales à son
commerce.</p>
<p><a id="footnote264" name="footnote264"></a>
@@ -10200,260 +10162,260 @@ commerce.</p>
<b><a href="#footnotetag265">265</a></b>: Gachard.</p>
<p><a id="footnote266" name="footnote266"></a>
-<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: Voir Rymer, et le détail dans Ferrerius, Buchanan, etc.
-V. aussi Pinkerton, sur le Louis XI écossais.</p>
+<b><a href="#footnotetag266">266</a></b>: Voir Rymer, et le détail dans Ferrerius, Buchanan, etc.
+V. aussi Pinkerton, sur le Louis XI écossais.</p>
<p><a id="footnote267" name="footnote267"></a>
<b><a href="#footnotetag267">267</a></b>: Dix princes arrivaient, quinze ducs ou margraves, six
cent vingt-cinq chevaliers, les troupes de soixante-huit villes
-impériales. Le bon évêque de Lisieux ne peut contenir sa colère contre
-ces Allemands qui viennent chasser son maître. «C'étaient, dit-il, des
-rustres, des ouvriers fainéants, gloutons, paillards, piliers de
-cabarets, etc.»</p>
+impériales. Le bon évêque de Lisieux ne peut contenir sa colère contre
+ces Allemands qui viennent chasser son maître. «C'étaient, dit-il, des
+rustres, des ouvriers fainéants, gloutons, paillards, piliers de
+cabarets, etc.»</p>
<p><a id="footnote268" name="footnote268"></a>
-<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: Il y eut un combat, où chaque partie s'attribua la
-victoire. Le duc écrivit une lettre ostensible où il prétendait avoir
+<b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: Il y eut un combat, où chaque partie s'attribua la
+victoire. Le duc écrivit une lettre ostensible où il prétendait avoir
battu les Allemands. (Gachard.)</p>
<p><a id="footnote269" name="footnote269"></a>
<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>: Meyer voudrait faire croire que l'empereur partit le
premier, ce qui est non-seulement inexact, mais absurde; l'empereur,
-en agissant ainsi, aurait laissé la ville à la discrétion du duc de
+en agissant ainsi, aurait laissé la ville à la discrétion du duc de
Bourgogne.</p>
<p><a id="footnote270" name="footnote270"></a>
-<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>: Louis XI écrit, le 30 juin: «À Calais, il y a quatre ou
-cinq cents Anglais, mais ils ne bougent.» Preuves de Duclos, IV, 428.</p>
+<b><a href="#footnotetag270">270</a></b>: Louis XI écrit, le 30 juin: «À Calais, il y a quatre ou
+cinq cents Anglais, mais ils ne bougent.» Preuves de Duclos, IV, 428.</p>
<p><a id="footnote271" name="footnote271"></a>
-<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>: Ce qui me porte à le croire, c'est que le roi
+<b><a href="#footnotetag271">271</a></b>: Ce qui me porte à le croire, c'est que le roi
d'Angleterre, qui certainement ne dut passer que des derniers, passa
-le 5 juillet et reçut le 6 la visite de la duchesse de Bourgogne, sa
-s&oelig;ur. Commines dit lui-même qu'il avait cinq ou six cents bateaux
+le 5 juillet et reçut le 6 la visite de la duchesse de Bourgogne, sa
+s&oelig;ur. Commines dit lui-même qu'il avait cinq ou six cents bateaux
plats; il est probable qu'il se trompe en disant que le passage dura
trois semaines. Ibidem.</p>
<p><a id="footnote272" name="footnote272"></a>
-<b><a href="#footnotetag272">272</a></b>: Le roi s'était assuré du duc de Bourbon en donnant sa
-fille aînée à son frère, Pierre de Beaujeu. Le duc étant malade, ce ne
-fut pas lui qui gagna la bataille, comme le prouve un arrêt du
-Parlement, 1499, cité par Baluze, Hist. de la maison d'Auvergne.</p>
+<b><a href="#footnotetag272">272</a></b>: Le roi s'était assuré du duc de Bourbon en donnant sa
+fille aînée à son frère, Pierre de Beaujeu. Le duc étant malade, ce ne
+fut pas lui qui gagna la bataille, comme le prouve un arrêt du
+Parlement, 1499, cité par Baluze, Hist. de la maison d'Auvergne.</p>
<p><a id="footnote273" name="footnote273"></a>
-<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: Il n'avait point négligé ce moyen. En avril 1473, il
-tenait à Dieppe le comte d'Oxford avec douze vaisseaux, pour les
-envoyer en Écosse, et faire encore par le Nord une tentative pour la
-maison de Lancastre; mais l'Écosse était sans doute déjà fortement
-travaillée par l'argent de l'Angleterre, comme il y parut l'année
-suivante par le mariage d'une fille d'Édouard avec l'héritier
-d'Écosse. (Paston, ap. Fenn.)</p>
+<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: Il n'avait point négligé ce moyen. En avril 1473, il
+tenait à Dieppe le comte d'Oxford avec douze vaisseaux, pour les
+envoyer en Écosse, et faire encore par le Nord une tentative pour la
+maison de Lancastre; mais l'Écosse était sans doute déjà fortement
+travaillée par l'argent de l'Angleterre, comme il y parut l'année
+suivante par le mariage d'une fille d'Édouard avec l'héritier
+d'Écosse. (Paston, ap. Fenn.)</p>
<p><a id="footnote274" name="footnote274"></a>
-<b><a href="#footnotetag274">274</a></b>: Eu devait être défendu, mais si Édouard passait en
-personne, <i>dépêché</i>, c'est-à-dire brûlé. Ceci prouve que le roi
-connaissait parfaitement d'avance le projet du connétable d'établir
-les Anglais <i>dans une ou deux petites villes de la côte</i>. Preuves de
+<b><a href="#footnotetag274">274</a></b>: Eu devait être défendu, mais si Édouard passait en
+personne, <i>dépêché</i>, c'est-à-dire brûlé. Ceci prouve que le roi
+connaissait parfaitement d'avance le projet du connétable d'établir
+les Anglais <i>dans une ou deux petites villes de la côte</i>. Preuves de
Duclos, IV, 426-429, lettre du roi, 30 juin 1475.</p>
<p><a id="footnote275" name="footnote275"></a>
<b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: Et non un <i>valet</i>, comme on l'a toujours dit pour faire
un roman de cette histoire. D'autres ne se contentent plus du <i>valet</i>,
-ils en font un <i>laquais</i>.&mdash;Le récit de Commines, admirable de finesse,
-de mesure, de propriété d'expression, méritait d'être respecté dans
-les moindres détails (sauf les changements qu'impose la nécessité
-d'abréger).&mdash;Il fut étonné, non de la condition, mais de la mine de
-l'envoyé, p. 349.</p>
+ils en font un <i>laquais</i>.&mdash;Le récit de Commines, admirable de finesse,
+de mesure, de propriété d'expression, méritait d'être respecté dans
+les moindres détails (sauf les changements qu'impose la nécessité
+d'abréger).&mdash;Il fut étonné, non de la condition, mais de la mine de
+l'envoyé, p. 349.</p>
<p><a id="footnote276" name="footnote276"></a>
-<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: D'autant plus qu'il n'était guère sorti de plus grande
-armée d'Angleterre. Édouard fit en partant cette bravade: «Majorem
-numerum non optaret ad conquærendum per medium Franciæ usque ad portas
-urbis Romæ.» Croyland. Continuat., p. 558.</p>
+<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: D'autant plus qu'il n'était guère sorti de plus grande
+armée d'Angleterre. Édouard fit en partant cette bravade: «Majorem
+numerum non optaret ad conquærendum per medium Franciæ usque ad portas
+urbis Romæ.» Croyland. Continuat., p. 558.</p>
<p><a id="footnote277" name="footnote277"></a>
<b><a href="#footnotetag277">277</a></b>: Zurita, Anal. de Aragon, t. IV, libr. XIX, c. <span class="smcap">XII</span>. Voir
-aussi l'<i>Hist. ms. de Legrand</i>, fort détaillée pour les affaires du
+aussi l'<i>Hist. ms. de Legrand</i>, fort détaillée pour les affaires du
Midi, l'Histoire du Languedoc, etc.</p>
<p><a id="footnote278" name="footnote278"></a>
<b><a href="#footnotetag278">278</a></b>: Une lettre du comte de Foix au roi montre avec quelle
-légèreté il le traitait. Cette lettre, spirituelle et moqueuse, dut le
+légèreté il le traitait. Cette lettre, spirituelle et moqueuse, dut le
blesser cruellement, en lui prouvant surtout que ses finesses ne
trompaient personne. Il finit par lui faire entendre qu'il n'a pas le
-temps de lui écrire. <i>Bibl. royale, ms. Legrand, carton de 1470,
+temps de lui écrire. <i>Bibl. royale, ms. Legrand, carton de 1470,
lettre du 27 septembre.</i></p>
<p><a id="footnote279" name="footnote279"></a>
-<b><a href="#footnotetag279">279</a></b>: Dont le zèle alla jusqu'à prêter douze mille livres
-pour l'expédition. <i>Bibl. royale, ms. Gaignières, 2895</i> (<i>communiqué
+<b><a href="#footnotetag279">279</a></b>: Dont le zèle alla jusqu'à prêter douze mille livres
+pour l'expédition. <i>Bibl. royale, ms. Gaignières, 2895</i> (<i>communiqué
par M. J. Quicherat</i>).</p>
<p><a id="footnote280" name="footnote280"></a>
-<b><a href="#footnotetag280">280</a></b>: Le caractère bien connu de Louis XI porte à croire
+<b><a href="#footnotetag280">280</a></b>: Le caractère bien connu de Louis XI porte à croire
qu'il y eut trahison. Cependant, la seule source contemporaine qu'on
-puisse citer pour cet obscur événement, c'est le factum des Armagnacs
-eux-mêmes contre Louis XI, présenté par eux aux États généraux de
-1484. Tout le monde a puisé dans ce plaidoyer. V. Histoire du
-Languedoc, livre XXXV, p. 47. Quant à la circonstance atroce du
-breuvage que la comtesse <i>fut forcée de prendre, dont elle avorta et
-dont elle mourut deux jours après</i>, elle n'est point exacte, au moins
-pour la mort, puisque trois ans après elle plaidait pour obtenir
-payement de la pension viagère que le roi lui avait assignée sur les
-biens de son mari. Arrêts du Parlement de Toulouse du 21 avril et du 6
-mai 1476 (cités par M. de Barante).</p>
+puisse citer pour cet obscur événement, c'est le factum des Armagnacs
+eux-mêmes contre Louis XI, présenté par eux aux États généraux de
+1484. Tout le monde a puisé dans ce plaidoyer. V. Histoire du
+Languedoc, livre XXXV, p. 47. Quant à la circonstance atroce du
+breuvage que la comtesse <i>fut forcée de prendre, dont elle avorta et
+dont elle mourut deux jours après</i>, elle n'est point exacte, au moins
+pour la mort, puisque trois ans après elle plaidait pour obtenir
+payement de la pension viagère que le roi lui avait assignée sur les
+biens de son mari. Arrêts du Parlement de Toulouse du 21 avril et du 6
+mai 1476 (cités par M. de Barante).</p>
<p><a id="footnote281" name="footnote281"></a>
-<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Et ce ne fut pas un vain titre. Saint-Pol lui-même,
-venant se faire reconnaître à Rouen, parle «du grant povoir et
-commission que le Roy lui a donné à lui seul, y compris le povoir de
-congnoistre de ces cas de crime de lèze-majesté et autres réservez,»
-connaissance formellement interdite à l'échiquier.&mdash;En 1469, il fait
-lire une lettre du roi, «Nostre très-chier et très-amé frère le duc de
-Guienne nous a envoyé <i>l'anel dont on disoit qu'il avoit espousé la
-duchié de Normandie</i>... Voulons que en l'Eschiquier... vous monstrez
-et faictes <i>rompre publiquement ledit anel</i>.» Il y avait dans la salle
-une enclume et des marteaux. L'anneau ducal, livré aux sergents des
-huis, fut par eux, «voyant tous, cassé et rompu en deux pièces qui
-furent rendues à M. le connestable.» <i>Registres de l'Échiquier, 9 nov.
-1469.</i> Une ancienne gravure représente cette cérémonie. <i>Portefeuille
-du dépôt des mss. de la Bibliothèque royale.</i> Floquet, Parlement de
+<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Et ce ne fut pas un vain titre. Saint-Pol lui-même,
+venant se faire reconnaître à Rouen, parle «du grant povoir et
+commission que le Roy lui a donné à lui seul, y compris le povoir de
+congnoistre de ces cas de crime de lèze-majesté et autres réservez,»
+connaissance formellement interdite à l'échiquier.&mdash;En 1469, il fait
+lire une lettre du roi, «Nostre très-chier et très-amé frère le duc de
+Guienne nous a envoyé <i>l'anel dont on disoit qu'il avoit espousé la
+duchié de Normandie</i>... Voulons que en l'Eschiquier... vous monstrez
+et faictes <i>rompre publiquement ledit anel</i>.» Il y avait dans la salle
+une enclume et des marteaux. L'anneau ducal, livré aux sergents des
+huis, fut par eux, «voyant tous, cassé et rompu en deux pièces qui
+furent rendues à M. le connestable.» <i>Registres de l'Échiquier, 9 nov.
+1469.</i> Une ancienne gravure représente cette cérémonie. <i>Portefeuille
+du dépôt des mss. de la Bibliothèque royale.</i> Floquet, Parlement de
Normandie, I, 253.</p>
<p><a id="footnote282" name="footnote282"></a>
-<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: Louis XI, qui n'était pas maître de sa langue, avait
-lui-même fait dire à Saint-Pol peu auparavant un mot qui n'était que
-trop clair: «J'ai de grandes affaires, j'aurais bon besoin <i>d'une
-tête</i> comme la vôtre.» Il y avait là un Anglais qui ne comprenait pas,
+<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: Louis XI, qui n'était pas maître de sa langue, avait
+lui-même fait dire à Saint-Pol peu auparavant un mot qui n'était que
+trop clair: «J'ai de grandes affaires, j'aurais bon besoin <i>d'une
+tête</i> comme la vôtre.» Il y avait là un Anglais qui ne comprenait pas,
le roi prit la peine de lui expliquer la plaisanterie. (Commines.)</p>
<p><a id="footnote283" name="footnote283"></a>
<b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: Nicolas des Grands Moulins dedans (<i>la tour</i>) estoit,
lequel joyeusement les os menoit avec ses clochettes (<i>cliquettes?</i>),
en disant de bonnes chansons. Quand venoit le soir, les Bourguignons
-l'appeloient, disant: Hé! li canteur, hé! par foy, dis-nous une
-cansonette. À puissance de flèches tiroient, le cuidant tirer, mais
-jamais...» Chronique de Lorraine.</p>
+l'appeloient, disant: Hé! li canteur, hé! par foy, dis-nous une
+cansonette. À puissance de flèches tiroient, le cuidant tirer, mais
+jamais...» Chronique de Lorraine.</p>
<p><a id="footnote284" name="footnote284"></a>
-<b><a href="#footnotetag284">284</a></b>: Il avait donné à Humbercourt un démenti qu'il avait
-peut-être oublié lui-même, mais qu'il retrouva dans ce moment décisif.
-Sa fierté, ses prétentions princières, l'audace qu'il eut plusieurs
-fois d'humilier ses maîtres, la légèreté avec laquelle on parlait dans
-sa petite cour du duc et du roi, ne contribuèrent pas peu à sa mort.
-Louis XI s'humilia devers lui jusqu'à consentir à avoir une entrevue
-avec lui, comme d'égal à égal, <i>avec une barrière entre eux</i>.
+<b><a href="#footnotetag284">284</a></b>: Il avait donné à Humbercourt un démenti qu'il avait
+peut-être oublié lui-même, mais qu'il retrouva dans ce moment décisif.
+Sa fierté, ses prétentions princières, l'audace qu'il eut plusieurs
+fois d'humilier ses maîtres, la légèreté avec laquelle on parlait dans
+sa petite cour du duc et du roi, ne contribuèrent pas peu à sa mort.
+Louis XI s'humilia devers lui jusqu'à consentir à avoir une entrevue
+avec lui, comme d'égal à égal, <i>avec une barrière entre eux</i>.
(Commines.) Le roi lui reproche dans une lettre les propos de ses
-serviteurs: «Ils disent que je ne suis <i>qu'un enfant</i>, et que je ne
-parle <i>que par bouche d'autrui</i>.» (Duclos.)</p>
+serviteurs: «Ils disent que je ne suis <i>qu'un enfant</i>, et que je ne
+parle <i>que par bouche d'autrui</i>.» (Duclos.)</p>
<p><a id="footnote285" name="footnote285"></a>
-<b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: Il ne se justifia que sur un point, l'attentat à la vie
-du roi; il avait toujours témoigné de la répugnance à ce sujet. Du
-reste, il était l'auteur du plan proposé au duc alors devant Neuss; le
-duc eût été régent et le duc de Bourbon son lieutenant; on eût pris le
-roi et <i>on l'eût mis à Saint-Quentin</i>, sans lui faire mal pourtant, et
-<i>en lieu où il fût bien aise</i>. Le connétable avait dit qu'il y avait
-«douze cents lances de l'ordonnance du roi qui seroient leurs.»
-<i>Bibliothèque royale, fonds Cangé, ms. 10,334</i> f. 248-251. Selon un
-témoin, le duc de Bourbon aurait répondu à ces propositions: «Je fais
-veu à Dieu que sy je devois devenir aussi pauvre que Job, je serviray
+<b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: Il ne se justifia que sur un point, l'attentat à la vie
+du roi; il avait toujours témoigné de la répugnance à ce sujet. Du
+reste, il était l'auteur du plan proposé au duc alors devant Neuss; le
+duc eût été régent et le duc de Bourbon son lieutenant; on eût pris le
+roi et <i>on l'eût mis à Saint-Quentin</i>, sans lui faire mal pourtant, et
+<i>en lieu où il fût bien aise</i>. Le connétable avait dit qu'il y avait
+«douze cents lances de l'ordonnance du roi qui seroient leurs.»
+<i>Bibliothèque royale, fonds Cangé, ms. 10,334</i> f. 248-251. Selon un
+témoin, le duc de Bourbon aurait répondu à ces propositions: «Je fais
+veu à Dieu que sy je devois devenir aussi pauvre que Job, je serviray
le Roy du corps et de biens et jamais ne l'abandonneray, et ne veult
-point de leur alliance.» <i>Bibliothèque royale, fonds Harlay, mss.
-338</i>, page 130.&mdash;Voir le <i>Procès ms. aux Archives du royaume, section
-judiciaire</i>, et à la <i>Bibliothèque royale</i>.</p>
+point de leur alliance.» <i>Bibliothèque royale, fonds Harlay, mss.
+338</i>, page 130.&mdash;Voir le <i>Procès ms. aux Archives du royaume, section
+judiciaire</i>, et à la <i>Bibliothèque royale</i>.</p>
<p><a id="footnote286" name="footnote286"></a>
-<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: Lire l'exécution dans Jean de Troyes, nov. 1475, et le
-portrait que Chastellain a fait de cet homme en qui l'ambition gâta
-tant de beaux dons de la nature, <i>passim</i>, et le fragment édité par M.
-J. Quicherat, Bibl. de l'École des chartes, 1842. Paris applaudit à
-l'exécution; on y avait beaucoup souffert de ses pilleries. V. la
-complainte. Je me rappelle avoir vu une lettre de rémission accordée
-par le roi à un archer de Saint-Pol pour le meurtre d'un prêtre; il y
-détaille toutes les circonstances aggravantes, de manière à faire
-détester l'homme puissant qui arrachait une grâce si peu méritée.
-<i>Archives du royaume, Registres du Trésor des chartes.</i></p>
+<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: Lire l'exécution dans Jean de Troyes, nov. 1475, et le
+portrait que Chastellain a fait de cet homme en qui l'ambition gâta
+tant de beaux dons de la nature, <i>passim</i>, et le fragment édité par M.
+J. Quicherat, Bibl. de l'École des chartes, 1842. Paris applaudit à
+l'exécution; on y avait beaucoup souffert de ses pilleries. V. la
+complainte. Je me rappelle avoir vu une lettre de rémission accordée
+par le roi à un archer de Saint-Pol pour le meurtre d'un prêtre; il y
+détaille toutes les circonstances aggravantes, de manière à faire
+détester l'homme puissant qui arrachait une grâce si peu méritée.
+<i>Archives du royaume, Registres du Trésor des chartes.</i></p>
<p><a id="footnote287" name="footnote287"></a>
-<b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: Commines prétend que le duc lui donna un sauf-conduit.</p>
+<b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: Commines prétend que le duc lui donna un sauf-conduit.</p>
<p><a id="footnote288" name="footnote288"></a>
-<b><a href="#footnotetag288">288</a></b>: Il promit de rappeler les bannis, d'épargner les biens
-des partisans de René, de payer les dettes de son ennemi, etc.&mdash;V.
-dans Schutz (Tableau, etc., p. 82) la «Requeste présentée par les
-estats du duché de Lorraine, à Charles, duc de Bourgogne.» J'y trouve
-cette noble parole: «Et si ledict duché n'est de si grande extendue
-que beaucoup d'autres pays, <i>si a de la souveraineté en soy, et est
-exempt de tous autres</i>.»</p>
+<b><a href="#footnotetag288">288</a></b>: Il promit de rappeler les bannis, d'épargner les biens
+des partisans de René, de payer les dettes de son ennemi, etc.&mdash;V.
+dans Schutz (Tableau, etc., p. 82) la «Requeste présentée par les
+estats du duché de Lorraine, à Charles, duc de Bourgogne.» J'y trouve
+cette noble parole: «Et si ledict duché n'est de si grande extendue
+que beaucoup d'autres pays, <i>si a de la souveraineté en soy, et est
+exempt de tous autres</i>.»</p>
<p><a id="footnote289" name="footnote289"></a>
-<b><a href="#footnotetag289">289</a></b>: La chronique, à demi rimée, de Lorraine, lui fait dire:
-«À l'ayde de Dieu céans une notable maison ferai; j'ai volonté d'icy
-demeurer, et mes jours y parfiner. C'est le pays que plus désirois...
+<b><a href="#footnotetag289">289</a></b>: La chronique, à demi rimée, de Lorraine, lui fait dire:
+«À l'ayde de Dieu céans une notable maison ferai; j'ai volonté d'icy
+demeurer, et mes jours y parfiner. C'est le pays que plus désirois...
Je suis mainctenant emmy mes pays, pour aller et pour venir. Ici
tiendrai mon estat... De tous mes pays, ferai tous mes officiers venir
-icy rendre compte.»</p>
+icy rendre compte.»</p>
<p><a id="footnote290" name="footnote290"></a>
-<b><a href="#footnotetag290">290</a></b>: «Zu schmach und abfall ganzer Teutchen nation.» Diebold
+<b><a href="#footnotetag290">290</a></b>: «Zu schmach und abfall ganzer Teutchen nation.» Diebold
Schilling, p. 130.</p>
<p><a id="footnote291" name="footnote291"></a>
-<b><a href="#footnotetag291">291</a></b>: Lire en entier ce discours, vraiment éloquent (d'autant
+<b><a href="#footnotetag291">291</a></b>: Lire en entier ce discours, vraiment éloquent (d'autant
plus irritant). Documents Gachard, I, 249-270.</p>
<p><a id="footnote292" name="footnote292"></a>
-<b><a href="#footnotetag292">292</a></b>: «Ingrati animi causâ.» Ce passage et le précédent sur
-le crime de lèse-majesté, montrent qu'il était imbu du droit romain et
-des traditions impériales. Plusieurs de ses principaux conseillers,
-comme je l'ai dit, étaient des légistes comtois et bourguignons. Voir,
-à la Pinacothèque de Munich, la ronde et dure tête rouge de
+<b><a href="#footnotetag292">292</a></b>: «Ingrati animi causâ.» Ce passage et le précédent sur
+le crime de lèse-majesté, montrent qu'il était imbu du droit romain et
+des traditions impériales. Plusieurs de ses principaux conseillers,
+comme je l'ai dit, étaient des légistes comtois et bourguignons. Voir,
+à la Pinacothèque de Munich, la ronde et dure tête rouge de
Carondelet.</p>
<p><a id="footnote293" name="footnote293"></a>
<b><a href="#footnotetag293">293</a></b>: Les Flamands appelaient souvent les gros bourgeois,
-<i>Mangeurs de foie</i>, «Jecoris esores.» V. notre tome VII, ann. 1436, et
+<i>Mangeurs de foie</i>, «Jecoris esores.» V. notre tome VII, ann. 1436, et
Meyer, fol. 291.</p>
<p><a id="footnote294" name="footnote294"></a>
-<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>: Le chiffre total des recettes et dépenses que M. Edward
-Le Glay me communique (d'après les <i>Archives de Lille</i>), n'indique pas
-d'augmentation considérable, parce qu'il ne donne que l'ordinaire.
-L'extraordinaire était accablant. Outre <i>les droits sur les grains et
-denrées</i> qu'il établit en 1474, trente mille écus qu'il leva pour le
-siége de Neuss en 1474, il déclara, le 6 juin de cette année, que tous
-ceux qui tenaient des fiefs non nobles auraient à venir en personne à
-Neuss, ou <i>à payer le sixième</i> de leur revenu (<i>Archives de Lille</i>).
-En juillet, il demanda le <i>sixième de tous les revenus</i> en Flandre et
+<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>: Le chiffre total des recettes et dépenses que M. Edward
+Le Glay me communique (d'après les <i>Archives de Lille</i>), n'indique pas
+d'augmentation considérable, parce qu'il ne donne que l'ordinaire.
+L'extraordinaire était accablant. Outre <i>les droits sur les grains et
+denrées</i> qu'il établit en 1474, trente mille écus qu'il leva pour le
+siége de Neuss en 1474, il déclara, le 6 juin de cette année, que tous
+ceux qui tenaient des fiefs non nobles auraient à venir en personne à
+Neuss, ou <i>à payer le sixième</i> de leur revenu (<i>Archives de Lille</i>).
+En juillet, il demanda le <i>sixième de tous les revenus</i> en Flandre et
en Brabant. La Flandre refusa, et il n'obtint par menaces que 28,000
couronnes comptant, et 10,000 ridders par an, pendant trois ans
-(communiqué par M. Schayez, d'après les <i>Archives générales de
+(communiqué par M. Schayez, d'après les <i>Archives générales de
Belgique</i>).</p>
<p><a id="footnote295" name="footnote295"></a>
-<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: «Plusieurs bons personnages... qui, de mon temps et
-<i>moy présent</i>, avoient aydé à desmouvoir ledict duc Charles, lequel
-vouloit destruire grant partie de ladicte ville de Gand.» Commines.</p>
+<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: «Plusieurs bons personnages... qui, de mon temps et
+<i>moy présent</i>, avoient aydé à desmouvoir ledict duc Charles, lequel
+vouloit destruire grant partie de ladicte ville de Gand.» Commines.</p>
<p><a id="footnote296" name="footnote296"></a>
<b><a href="#footnotetag296">296</a></b>: On disait, entre autres choses, que Philippe le Bon
-s'étant dispensé d'aller à la croisade sous prétexte de santé (pour
-faire plaisir à sa femme et autres dont les maris partaient), le pape
-indigné le maudit, lui et les siens, jusqu'à la troisième génération.
-(Reiffenberg, d'après le Defensorium sacerdotum, de Scheurlus.)</p>
+s'étant dispensé d'aller à la croisade sous prétexte de santé (pour
+faire plaisir à sa femme et autres dont les maris partaient), le pape
+indigné le maudit, lui et les siens, jusqu'à la troisième génération.
+(Reiffenberg, d'après le Defensorium sacerdotum, de Scheurlus.)</p>
<p><a id="footnote297" name="footnote297"></a>
-<b><a href="#footnotetag297">297</a></b>: «Et pour aller prendre la possession du dict pays,
-estoit allé M. de Chasteau-Guyon.» Commines.</p>
+<b><a href="#footnotetag297">297</a></b>: «Et pour aller prendre la possession du dict pays,
+estoit allé M. de Chasteau-Guyon.» Commines.</p>
<p><a id="footnote298" name="footnote298"></a>
-<b><a href="#footnotetag298">298</a></b>: Les Suisses croyaient qu'il avait demandé à l'empereur,
-dans l'entrevue de Trêves, le duché de Savoie. (Diebold Schilling.)</p>
+<b><a href="#footnotetag298">298</a></b>: Les Suisses croyaient qu'il avait demandé à l'empereur,
+dans l'entrevue de Trêves, le duché de Savoie. (Diebold Schilling.)</p>
<p><a id="footnote299" name="footnote299"></a>
-<b><a href="#footnotetag299">299</a></b>: Tels que Campobasso, Galeotto. Il avait à son service
-d'autres méridionaux, un médecin italien, un médecin et un chroniqueur
+<b><a href="#footnotetag299">299</a></b>: Tels que Campobasso, Galeotto. Il avait à son service
+d'autres méridionaux, un médecin italien, un médecin et un chroniqueur
portugais, etc.</p>
<p><a id="footnote300" name="footnote300"></a>
@@ -10461,21 +10423,21 @@ portugais, etc.</p>
selon Commines.</p>
<p><a id="footnote301" name="footnote301"></a>
-<b><a href="#footnotetag301">301</a></b>: Les enclavements et les enchevêtrements des fiefs dans
-les pays romans sont très-nettement expliqués par M. de Gingins, p.
+<b><a href="#footnotetag301">301</a></b>: Les enclavements et les enchevêtrements des fiefs dans
+les pays romans sont très-nettement expliqués par M. de Gingins, p.
39, 40.</p>
<p><a id="footnote302" name="footnote302"></a>
-<b><a href="#footnotetag302">302</a></b>: On ne savait pas trop encore de quel côté il allait
-tourner. La ville de Strasbourg fit de formidables préparatifs de
-défense. <i>Chronique ms. de Strasbourg, communiquée par M. Strobel.</i></p>
+<b><a href="#footnotetag302">302</a></b>: On ne savait pas trop encore de quel côté il allait
+tourner. La ville de Strasbourg fit de formidables préparatifs de
+défense. <i>Chronique ms. de Strasbourg, communiquée par M. Strobel.</i></p>
<p><a id="footnote303" name="footnote303"></a>
-<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: Pour apprécier cette forte et rude race, voir à la
-bibliothèque de Berne le portrait de Magdalena Nageli, avec son
-chaperon et ses gros gants de chamois. L'ennemi de son père, qui la
-vit laver son linge à la fontaine, fit la paix sur-le-champ, afin de
-pouvoir épouser une fille si robuste; elle lui donna en effet
+<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: Pour apprécier cette forte et rude race, voir à la
+bibliothèque de Berne le portrait de Magdalena Nageli, avec son
+chaperon et ses gros gants de chamois. L'ennemi de son père, qui la
+vit laver son linge à la fontaine, fit la paix sur-le-champ, afin de
+pouvoir épouser une fille si robuste; elle lui donna en effet
quatre-vingts enfants et petits-enfants.</p>
<p><a id="footnote304" name="footnote304"></a>
@@ -10483,25 +10445,25 @@ quatre-vingts enfants et petits-enfants.</p>
367.</p>
<p><a id="footnote305" name="footnote305"></a>
-<b><a href="#footnotetag305">305</a></b>: Berne écrivait au sujet de l'Alsace: «Délaisserons-nous
-ce bon pays, qui jusqu'ici nous a donné tant de vin et de blé?»
+<b><a href="#footnotetag305">305</a></b>: Berne écrivait au sujet de l'Alsace: «Délaisserons-nous
+ce bon pays, qui jusqu'ici nous a donné tant de vin et de blé?»
Diebold Schilling.</p>
<p><a id="footnote306" name="footnote306"></a>
<b><a href="#footnotetag306">306</a></b>: Les nobles entraient dans les <i>abbayes</i> des bouchers,
-tanneurs, etc., pour devenir éligibles aux charges municipales. V.
+tanneurs, etc., pour devenir éligibles aux charges municipales. V.
Bluntschli, Tillier, II, 455, sur ces corporations, la <i>chambre au
-singe</i>, la chambre au fou, etc., sur la <i>noblesse des fenêtres</i>, ainsi
-nommée parce que pour constater son blason récent elle le mettait dans
-les vitraux qu'elle donnait aux églises, aux chapelles et chambres de
-confréries. Les Diesbach, qui avaient été marchands de toile,
-obtinrent de l'empereur de substituer à leur humble <i>croissant</i> deux
-<i>lions</i> d'or. Les Hetzel, de bouchers qu'ils étaient, <i>devinrent
+singe</i>, la chambre au fou, etc., sur la <i>noblesse des fenêtres</i>, ainsi
+nommée parce que pour constater son blason récent elle le mettait dans
+les vitraux qu'elle donnait aux églises, aux chapelles et chambres de
+confréries. Les Diesbach, qui avaient été marchands de toile,
+obtinrent de l'empereur de substituer à leur humble <i>croissant</i> deux
+<i>lions</i> d'or. Les Hetzel, de bouchers qu'ils étaient, <i>devinrent
chevaliers</i>, etc. Tillier, II, 484, 486.</p>
<p><a id="footnote307" name="footnote307"></a>
-<b><a href="#footnotetag307">307</a></b>: La position de ces grands seigneurs était fort analogue
-à celle du comte de Saint-Pol. Jacques de Savoie avait épousé une
+<b><a href="#footnotetag307">307</a></b>: La position de ces grands seigneurs était fort analogue
+à celle du comte de Saint-Pol. Jacques de Savoie avait épousé une
petite-fille de Saint-Pol, et se trouvait, pour les biens de sa femme,
vassal du duc en Flandre et en Artois.</p>
@@ -10509,438 +10471,438 @@ vassal du duc en Flandre et en Artois.</p>
<b><a href="#footnotetag308">308</a></b>: Muller; Tillier.</p>
<p><a id="footnote309" name="footnote309"></a>
-<b><a href="#footnotetag309">309</a></b>: On essaya de les secourir: «Mais possible ne fut de
+<b><a href="#footnotetag309">309</a></b>: On essaya de les secourir: «Mais possible ne fut de
tendre main ne nourriture aux pauvres assaillis... Si furent
-contraints de revenir gémissants.» <i>Hugues de Pierre, chanoine et
-chroniqueur en titre de Neufchâtel</i>, page 27. (Extraits des
-chroniques, faits par M. de Purry, Neufchâtel, 1839; V. aussi ce qu'en
-ont donné Boyve, Indigénat Helvétique, et M. F. Du Bois, Bataille de
-Granson, Journal de la Société des antiquaires de Zurich). Que ne
-puis-je citer ici les dix pages que M. de Purry a sauvées! Dix pages,
+contraints de revenir gémissants.» <i>Hugues de Pierre, chanoine et
+chroniqueur en titre de Neufchâtel</i>, page 27. (Extraits des
+chroniques, faits par M. de Purry, Neufchâtel, 1839; V. aussi ce qu'en
+ont donné Boyve, Indigénat Helvétique, et M. F. Du Bois, Bataille de
+Granson, Journal de la Société des antiquaires de Zurich). Que ne
+puis-je citer ici les dix pages que M. de Purry a sauvées! Dix pages,
tout le reste est perdu... Je n'ai rien lu nulle part de plus vif, de
-plus français.</p>
+plus français.</p>
<p><a id="footnote310" name="footnote310"></a>
<b><a href="#footnotetag310">310</a></b>: V. surtout Berchtold, Fribourg, I, 573.&mdash;Gingins excuse
-le duc et veut croire qu'il était absent, parce que ce jour même <i>il
-alla</i> à trois lieues de là. Les deux serviteurs du duc, Olivier et
-Molinet, s'inquiètent moins de la gloire de leur maître; ils disent
+le duc et veut croire qu'il était absent, parce que ce jour même <i>il
+alla</i> à trois lieues de là. Les deux serviteurs du duc, Olivier et
+Molinet, s'inquiètent moins de la gloire de leur maître; ils disent
tout net qu'il les fit pendre.</p>
<p><a id="footnote311" name="footnote311"></a>
-<b><a href="#footnotetag311">311</a></b>: «Arrivent à Neufchastel à grands sauts, avecque chants
-d'allégresse et formidable suitte (seize mill, disoit l'un, vingt
+<b><a href="#footnotetag311">311</a></b>: «Arrivent à Neufchastel à grands sauts, avecque chants
+d'allégresse et formidable suitte (seize mill, disoit l'un, vingt
mill, disoit l'autre), touts hommes de martials corpsages, faisant
-peur et pourtant plaisir à voir.» Le chanoine Hugues de Pierre.&mdash;Le
+peur et pourtant plaisir à voir.» Le chanoine Hugues de Pierre.&mdash;Le
dernier trait est charmant: le brave chanoine a peur de ses amis. Il
-essaye d'écrire ces noms terribles, <i>Suitz</i>, <i>Thoun</i>, mais bientôt il
-y renonce: «Desquels ne peut-on facilement se ramentevoir le nom.»</p>
+essaye d'écrire ces noms terribles, <i>Suitz</i>, <i>Thoun</i>, mais bientôt il
+y renonce: «Desquels ne peut-on facilement se ramentevoir le nom.»</p>
<p><a id="footnote312" name="footnote312"></a>
<b><a href="#footnotetag312">312</a></b>: Cette bataille, fort obscure jusqu'ici, devient
-très-claire dans l'utile travail de M. Frédéric Dubois (Journal des
-antiquaires de Zurich), qui a reproduit et résumé toutes les
+très-claire dans l'utile travail de M. Frédéric Dubois (Journal des
+antiquaires de Zurich), qui a reproduit et résumé toutes les
chroniques, Hugues de Pierre, Schilling, Etterlin, Baillot et
-l'anonyme.&mdash;Le chanoine Hugues, qui était tout près et qui a eu peur,
-est le plus ému; il tressaille d'aise d'en être quitte. Les braves qui
+l'anonyme.&mdash;Le chanoine Hugues, qui était tout près et qui a eu peur,
+est le plus ému; il tressaille d'aise d'en être quitte. Les braves qui
ont combattu, Schilling et Etterlin, sont fermes et calmes. L'anonyme,
-qui écrit plus tard, charge et orne à sa manière. V. le <i>ms.</i> cité par
+qui écrit plus tard, charge et orne à sa manière. V. le <i>ms.</i> cité par
M. F. Dubois, p. 42.</p>
<p><a id="footnote313" name="footnote313"></a>
<b><a href="#footnotetag313">313</a></b>: Observation essentielle que me communique le savant et
-vénérable M. de Rodt, qui traitera tout ceci en maître dans le volume
-que nous attendons. Je lui dois encore plusieurs détails puisés dans
-le récit ms. d'un témoin oculaire, l'ambassadeur milanais
+vénérable M. de Rodt, qui traitera tout ceci en maître dans le volume
+que nous attendons. Je lui dois encore plusieurs détails puisés dans
+le récit ms. d'un témoin oculaire, l'ambassadeur milanais
Panicharola.</p>
<p><a id="footnote314" name="footnote314"></a>
-<b><a href="#footnotetag314">314</a></b>: <i>Récit ms. de Panicharola</i> (communiqué par M. de
+<b><a href="#footnotetag314">314</a></b>: <i>Récit ms. de Panicharola</i> (communiqué par M. de
Rodt).</p>
<p><a id="footnote315" name="footnote315"></a>
-<b><a href="#footnotetag315">315</a></b>: Le duc fut entraîné dans la déroute. Son fou, le
-Glorieux, galopait, dit-on, près de lui, et il aurait osé dire à cet
-homme terrible et dans un tel moment: «Nous voilà bien <i>Hannibalés</i>!»
-Le mot n'est guère probable. Cependant, il paraît que Charles le
-Téméraire, qui n'aimait personne, aimait son fou. Je vois qu'en 1475,
+<b><a href="#footnotetag315">315</a></b>: Le duc fut entraîné dans la déroute. Son fou, le
+Glorieux, galopait, dit-on, près de lui, et il aurait osé dire à cet
+homme terrible et dans un tel moment: «Nous voilà bien <i>Hannibalés</i>!»
+Le mot n'est guère probable. Cependant, il paraît que Charles le
+Téméraire, qui n'aimait personne, aimait son fou. Je vois qu'en 1475,
au milieu de ses plus grands embarras d'argent, il voulut lui faire un
-présent qui ne lui coûtât rien; il invita ses barons et les dames de
-sa cour à lui donner une chaîne d'or. Ils aimèrent mieux lui donner
-chacun quatre nobles à la rose. (Cibrario.) Voir Jean-Jacques Fugger,
+présent qui ne lui coûtât rien; il invita ses barons et les dames de
+sa cour à lui donner une chaîne d'or. Ils aimèrent mieux lui donner
+chacun quatre nobles à la rose. (Cibrario.) Voir Jean-Jacques Fugger,
Miroir de la maison d'Autriche.</p>
<p><a id="footnote316" name="footnote316"></a>
<b><a href="#footnotetag316">316</a></b>: Six cents Bourguignons et vingt-cinq Suisses, selon les
-Alsaciens. <i>Chronique ms. de Strasbourg</i> (communiquée par M.
+Alsaciens. <i>Chronique ms. de Strasbourg</i> (communiquée par M.
Strobel).</p>
<p><a id="footnote317" name="footnote317"></a>
<b><a href="#footnotetag317">317</a></b>: Les Fugger furent seuls assez riches pour acheter le
-gros diamant (qui avait orné la couronne du Mogol), et le splendide
-chapeau de velours jaune, à l'italienne, cerclé de pierreries. État de
-ce qui fut trouvé au camp de Granson, 1790, 4<sup>o</sup>. M. Peignot en a donné
+gros diamant (qui avait orné la couronne du Mogol), et le splendide
+chapeau de velours jaune, à l'italienne, cerclé de pierreries. État de
+ce qui fut trouvé au camp de Granson, 1790, 4<sup>o</sup>. M. Peignot en a donné
l'extrait dans ses Amusements philologiques.</p>
<p><a id="footnote318" name="footnote318"></a>
-<b><a href="#footnotetag318">318</a></b>: Notre greffier de Paris le sent à merveille. Il lui
-échappe un petit cri de joie quand il voit le duc: «Fuyant sans
-arrester, et souvent regardoit derrière luy vers le lieu où fut faicte
-sur lui ladite destrousse, jusques à Joigné, où il y a huict grosses
-lieuës, qui en valent bien seize <i>de France la jolie, que Dieu saulve
-et garde</i>.» Jean de Troyes.</p>
+<b><a href="#footnotetag318">318</a></b>: Notre greffier de Paris le sent à merveille. Il lui
+échappe un petit cri de joie quand il voit le duc: «Fuyant sans
+arrester, et souvent regardoit derrière luy vers le lieu où fut faicte
+sur lui ladite destrousse, jusques à Joigné, où il y a huict grosses
+lieuës, qui en valent bien seize <i>de France la jolie, que Dieu saulve
+et garde</i>.» Jean de Troyes.</p>
<p><a id="footnote319" name="footnote319"></a>
-<b><a href="#footnotetag319">319</a></b>: Philippe de Bresse s'empara d'un projet <i>écrit de la
-propre main</i> du duc de Bourgogne, dans lequel il ordonnait à M. de
-Châteauguyon de lever des troupes en Piémont pour assurer l'invasion
-de la Provence qu'il méditait. L'original fut envoyé à Louis XI.
+<b><a href="#footnotetag319">319</a></b>: Philippe de Bresse s'empara d'un projet <i>écrit de la
+propre main</i> du duc de Bourgogne, dans lequel il ordonnait à M. de
+Châteauguyon de lever des troupes en Piémont pour assurer l'invasion
+de la Provence qu'il méditait. L'original fut envoyé à Louis XI.
(Villeneuve Bargemont.)</p>
<p><a id="footnote320" name="footnote320"></a>
-<b><a href="#footnotetag320">320</a></b>: Mathieu conte que René, ne pouvant accorder son neveu
-Charles du Maine et son petit-fils René II, jeta une épaule de mouton
-à deux chiens qui se bataillèrent, et alors on lâcha un dogue qui
-enleva le morceau disputé.&mdash;Du temps de Mathieu, on voyait encore cet
-emblème en relief dans une chaire de l'oratoire de René, à
+<b><a href="#footnotetag320">320</a></b>: Mathieu conte que René, ne pouvant accorder son neveu
+Charles du Maine et son petit-fils René II, jeta une épaule de mouton
+à deux chiens qui se bataillèrent, et alors on lâcha un dogue qui
+enleva le morceau disputé.&mdash;Du temps de Mathieu, on voyait encore cet
+emblème en relief dans une chaire de l'oratoire de René, à
Saint-Sauveur d'Aix.</p>
<p><a id="footnote321" name="footnote321"></a>
-<b><a href="#footnotetag321">321</a></b>: C'était sa création des foires de Lyon qui l'avait
-brouillé avec la Savoie. Il montrait cette résurrection du commerce
-lyonnais comme son ouvrage. Le commerce avait déserté les foires de
-Genève; les marchands ne s'y arrêtaient plus, ils traversaient la
-Savoie en fraude pour arriver à Lyon. De là des violences, des saisies
-plus ou moins légales. De là la fameuse histoire des peaux de mouton
-saisies, que Commines s'amuse à donner pour cause de cette guerre,
+<b><a href="#footnotetag321">321</a></b>: C'était sa création des foires de Lyon qui l'avait
+brouillé avec la Savoie. Il montrait cette résurrection du commerce
+lyonnais comme son ouvrage. Le commerce avait déserté les foires de
+Genève; les marchands ne s'y arrêtaient plus, ils traversaient la
+Savoie en fraude pour arriver à Lyon. De là des violences, des saisies
+plus ou moins légales. De là la fameuse histoire des peaux de mouton
+saisies, que Commines s'amuse à donner pour cause de cette guerre,
afin d'en tirer la fausse et banale philosophie <i>des grands effets par
-les petites causes</i>.&mdash;M. de Gingins le rectifie très-bien. Sur la
-guerre des foires de Lyon et de Genève. V. Ordonnances, t. XV, 20
+les petites causes</i>.&mdash;M. de Gingins le rectifie très-bien. Sur la
+guerre des foires de Lyon et de Genève. V. Ordonnances, t. XV, 20
mars, 8 octobre 1462, et XVII, nov. 1467.</p>
<p><a id="footnote322" name="footnote322"></a>
-<b><a href="#footnotetag322">322</a></b>: «En soy retournant dudit Lyon, fist venir après luy
-deux damoiselles dudit lieu jusques à Orléans, dont l'une estoit
-nommée la Gigonne, qui aultrefois avoit esté mariée à un marchant
-dudit Lyon, et l'autre estoit nommée la Passe-Fillon, femme aussi d'un
-marchant dudit Lyon. Le roi maria Gigonne à un jeune fils natif de
+<b><a href="#footnotetag322">322</a></b>: «En soy retournant dudit Lyon, fist venir après luy
+deux damoiselles dudit lieu jusques à Orléans, dont l'une estoit
+nommée la Gigonne, qui aultrefois avoit esté mariée à un marchant
+dudit Lyon, et l'autre estoit nommée la Passe-Fillon, femme aussi d'un
+marchant dudit Lyon. Le roi maria Gigonne à un jeune fils natif de
Paris, et au mary de Passe-Fillon donna l'office de conseillier en la
-Chambre des comptes à Paris.» Jean de Troyes p. 40-41.</p>
+Chambre des comptes à Paris.» Jean de Troyes p. 40-41.</p>
<p><a id="footnote323" name="footnote323"></a>
<b><a href="#footnotetag323">323</a></b>: Commines place cette maladie trop tard. Il est bien
-établi par Schilling et autres contemporains qu'il l'eut à Lausanne,
-c'est-à-dire <i>après le premier revers</i>.</p>
+établi par Schilling et autres contemporains qu'il l'eut à Lausanne,
+c'est-à-dire <i>après le premier revers</i>.</p>
<p><a id="footnote324" name="footnote324"></a>
-<b><a href="#footnotetag324">324</a></b>: Dès le commencement, en 1475, Berne eut beaucoup de
-peine à entraîner Unterwald. En 1476, les habitants même de la
-campagne de Berne se décidèrent difficilement à prendre part à cette
-expédition de Morat, qui promettait peu de butin. Stettler, Biographie
+<b><a href="#footnotetag324">324</a></b>: Dès le commencement, en 1475, Berne eut beaucoup de
+peine à entraîner Unterwald. En 1476, les habitants même de la
+campagne de Berne se décidèrent difficilement à prendre part à cette
+expédition de Morat, qui promettait peu de butin. Stettler, Biographie
de Bubenberg. Tillier, II, 289.</p>
<p><a id="footnote325" name="footnote325"></a>
-<b><a href="#footnotetag325">325</a></b>: La tradition veut qu'il ait dit: «Je déjeunerai à
-Morat, je dînerai à Fribourg, je souperai à Berne.» Berchtold.</p>
+<b><a href="#footnotetag325">325</a></b>: La tradition veut qu'il ait dit: «Je déjeunerai à
+Morat, je dînerai à Fribourg, je souperai à Berne.» Berchtold.</p>
<p><a id="footnote326" name="footnote326"></a>
-<b><a href="#footnotetag326">326</a></b>: On en avait brûlé dix-huit à Bâle, comme coupables de
-sacriléges, de viols, etc., d'hérésies monstrueuses: «Ce qui fut
-non-seulement agréable à Dieu, mais bien honorable à tous les
-Allemands, comme preuve de leur haine pour telles hérésies.» Diebold
+<b><a href="#footnotetag326">326</a></b>: On en avait brûlé dix-huit à Bâle, comme coupables de
+sacriléges, de viols, etc., d'hérésies monstrueuses: «Ce qui fut
+non-seulement agréable à Dieu, mais bien honorable à tous les
+Allemands, comme preuve de leur haine pour telles hérésies.» Diebold
Schilling, p. 144.</p>
<p><a id="footnote327" name="footnote327"></a>
-<b><a href="#footnotetag327">327</a></b>: Strasbourg et Schélestadt en rouge (Strasbourg rouge et
-blanc, selon le <i>ms. communiqué par M. Strobel</i>), Colmar rouge et
+<b><a href="#footnotetag327">327</a></b>: Strasbourg et Schélestadt en rouge (Strasbourg rouge et
+blanc, selon le <i>ms. communiqué par M. Strobel</i>), Colmar rouge et
bleu, Waldshut noir, Lindau blanc et vert, etc. Chant sur la bataille
-d'Héricourt, dans Schilling, p. 146.</p>
+d'Héricourt, dans Schilling, p. 146.</p>
<p><a id="footnote328" name="footnote328"></a>
<b><a href="#footnotetag328">328</a></b>: La chronique de Lorraine (Preuves de D. Calmet, p.
-<span class="smcap">LXVI-LXVII</span>), contient des détails touchants, un peu romanesques
-peut-être, sur la misère du jeune René, entre son faux ami Louis XI et
-son furieux ennemi, sur son dénûment, sur l'intérêt qu'il inspirait,
+<span class="smcap">LXVI-LXVII</span>), contient des détails touchants, un peu romanesques
+peut-être, sur la misère du jeune René, entre son faux ami Louis XI et
+son furieux ennemi, sur son dénûment, sur l'intérêt qu'il inspirait,
etc.</p>
<p><a id="footnote329" name="footnote329"></a>
-<b><a href="#footnotetag329">329</a></b>: Quand il entra à Lyon, les marchands allemands ayant
-demandé d'avance quelle livrée il portait (blanc, rouge et gris), ils
-la prirent tous, les chapeaux de même, et à chacun trois plumes de ces
+<b><a href="#footnotetag329">329</a></b>: Quand il entra à Lyon, les marchands allemands ayant
+demandé d'avance quelle livrée il portait (blanc, rouge et gris), ils
+la prirent tous, les chapeaux de même, et à chacun trois plumes de ces
couleurs.</p>
<p><a id="footnote330" name="footnote330"></a>
-<b><a href="#footnotetag330">330</a></b>: «Elle vit que son beau fils et ses gens n'estoient
-point vestus de soye; elle appela son maître d'hostel, disant: Prenez
-or et argent: allez à Rouen acheter force velours et satin, et tost
+<b><a href="#footnotetag330">330</a></b>: «Elle vit que son beau fils et ses gens n'estoient
+point vestus de soye; elle appela son maître d'hostel, disant: Prenez
+or et argent: allez à Rouen acheter force velours et satin, et tost
revenez. Le maistre d'hostel ne faillit mye, assez en apportit...
Ladite dame, voyant que le duc estoit en grand soutcy, lui dict: Mon
-beau fils, ne vous esbahissez mye; se vostre duchié perdu avez, j'ay
-là, Dieu mercy, assez pour vous entretenir. Respondit le duc: Madame,
-et belle-mère grande, encore ay espérance... La bonne dame à luy se
+beau fils, ne vous esbahissez mye; se vostre duchié perdu avez, j'ay
+là, Dieu mercy, assez pour vous entretenir. Respondit le duc: Madame,
+et belle-mère grande, encore ay espérance... La bonne dame à luy se
descouvra, elle sy vielle et fort malade, lui disant: Vous voyez, mon
beau fils, en quel estat je suis; je n'en peux plus; mourir me
convient maintenant; tous mes biens vous mets en main, et sans faire
testament... Le duc ne la volt mye refuser, puisqu'ainsy son plaisir
-estoit; aussy c'estoit son vray hoirs.» Chronique de Lorraine.</p>
+estoit; aussy c'estoit son vray hoirs.» Chronique de Lorraine.</p>
<p><a id="footnote331" name="footnote331"></a>
-<b><a href="#footnotetag331">331</a></b>: On faisait des récits de la bonté du jeune prince: Un
+<b><a href="#footnotetag331">331</a></b>: On faisait des récits de la bonté du jeune prince: Un
prisonnier bourguignon se plaignait de manquer de pain depuis
-vingt-quatre heures: «Si tu n'en as pas eu hier, dit René, c'est par
+vingt-quatre heures: «Si tu n'en as pas eu hier, dit René, c'est par
ta faute; falloit m'en dire; ainsi seroit la mienne, si en manquoit en
-avant.» Et il lui donna ce qu'il avait d'argent sur lui. (Villeneuve
+avant.» Et il lui donna ce qu'il avait d'argent sur lui. (Villeneuve
Bargemont.)</p>
<p><a id="footnote332" name="footnote332"></a>
-<b><a href="#footnotetag332">332</a></b>: De là, poursuivant son voyage, il entre en pays
+<b><a href="#footnotetag332">332</a></b>: De là, poursuivant son voyage, il entre en pays
allemand; tous les seigneurs, etc., viennent le joindre, et le
-chroniqueur qui le suivait, se dédommage de sa misère et de ses
-jeûnes, en contant tout au long l'abondance de cette bonne cuisine
+chroniqueur qui le suivait, se dédommage de sa misère et de ses
+jeûnes, en contant tout au long l'abondance de cette bonne cuisine
allemande, les vins, les victuailles; il demande aux Allemands si
c'est ainsi qu'ils vivent tous les jours, etc.</p>
<p><a id="footnote333" name="footnote333"></a>
<b><a href="#footnotetag333">333</a></b>: Les deux vaillants greffiers de Berne et de Zurich, qui
-combattirent et écrivirent ces beaux combats, Diebold et Etterlin, en
-ont le souffle encore, la sérénité magnanime des forts dans le
-péril.&mdash;V. Tillier, Mallet, etc. Guichenon (Histoire de Savoie, I,
-527) dit à tort que Jacques de Romont commandait à Morat l'avant-garde
+combattirent et écrivirent ces beaux combats, Diebold et Etterlin, en
+ont le souffle encore, la sérénité magnanime des forts dans le
+péril.&mdash;V. Tillier, Mallet, etc. Guichenon (Histoire de Savoie, I,
+527) dit à tort que Jacques de Romont commandait à Morat l'avant-garde
des Bourguignons.</p>
<p><a id="footnote334" name="footnote334"></a>
-<b><a href="#footnotetag334">334</a></b>: Le tout puissant doyen des bouchers portait la bannière
+<b><a href="#footnotetag334">334</a></b>: Le tout puissant doyen des bouchers portait la bannière
de Berne.</p>
<p><a id="footnote335" name="footnote335"></a>
<b><a href="#footnotetag335">335</a></b>: C'est l'opinion commune, celle de Commines. Le chanoine
-de Neufchâtel dit que les Suisses avaient quarante mille hommes. M. de
-Rodt, d'après des données qu'il croit sûres, leur en donne seulement
+de Neufchâtel dit que les Suisses avaient quarante mille hommes. M. de
+Rodt, d'après des données qu'il croit sûres, leur en donne seulement
vingt-quatre mille.</p>
<p><a id="footnote336" name="footnote336"></a>
<b><a href="#footnotetag336">336</a></b>: Si l'on adopte ce chiffre moyen entre les versions
-opposées.</p>
+opposées.</p>
<p><a id="footnote337" name="footnote337"></a>
-<b><a href="#footnotetag337">337</a></b>: Il y a ce mot féroce dans le chant de Morat: «Beaucoup
-sautaient dans le lac, et pourtant n'avaient pas soif.» Diebold
-Schilling. Ce chant naïvement cruel du soldat ménétrier, Veit Weber,
-qui lui-même a fait ce qu'il chante, ressemble peu dans l'original à
-la superbe poésie (moderne en plusieurs traits) que Koch, Bodmer, et
-en dernier lieu Arnim et Brentano, ont imprimée: Desknaben Wunderhorn
+<b><a href="#footnotetag337">337</a></b>: Il y a ce mot féroce dans le chant de Morat: «Beaucoup
+sautaient dans le lac, et pourtant n'avaient pas soif.» Diebold
+Schilling. Ce chant naïvement cruel du soldat ménétrier, Veit Weber,
+qui lui-même a fait ce qu'il chante, ressemble peu dans l'original à
+la superbe poésie (moderne en plusieurs traits) que Koch, Bodmer, et
+en dernier lieu Arnim et Brentano, ont imprimée: Desknaben Wunderhorn
(1819), I, 58. MM. Marmier, Loeve, Toussenel, etc., ont traduit dans
la Revue des Deux-Mondes (1836), et autres recueils, les chants de
-Sempach, Héricourt, Pontarlier, etc., qu'on retrouve dans divers
+Sempach, Héricourt, Pontarlier, etc., qu'on retrouve dans divers
historiens, principalement dans Tschudi et Diebold.</p>
<p><a id="footnote338" name="footnote338"></a>
-<b><a href="#footnotetag338">338</a></b>: Que nous détruisîmes en passant (1798). Le lac rejette
+<b><a href="#footnotetag338">338</a></b>: Que nous détruisîmes en passant (1798). Le lac rejette
souvent des os, et souvent les remporte. Byron acheta et recueillit
-un de ces pauvres naufragés, ballottés depuis trois siècles.</p>
+un de ces pauvres naufragés, ballottés depuis trois siècles.</p>
<p><a id="footnote339" name="footnote339"></a>
-<b><a href="#footnotetag339">339</a></b>: Pour croire, avec M. de Gingins, que cet enlèvement
-était concerté entre le duc de Bourgogne et la duchesse elle-même,
-afin de ménager les apparences à l'égard du roi, il faut oublier
-entièrement le caractère du duc.</p>
+<b><a href="#footnotetag339">339</a></b>: Pour croire, avec M. de Gingins, que cet enlèvement
+était concerté entre le duc de Bourgogne et la duchesse elle-même,
+afin de ménager les apparences à l'égard du roi, il faut oublier
+entièrement le caractère du duc.</p>
<p><a id="footnote340" name="footnote340"></a>
-<b><a href="#footnotetag340">340</a></b>: Courte-Épée et Barante-Gachard, II, 525. La recette,
-sans y comprendre la monnaie ni les aides, s'était élevée, dans les
-seules années dont nous ayons le compte (1473-4), à 81,000 livres.
-Communiqué par M. Garnier, employé aux <i>Archives de Dijon</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag340">340</a></b>: Courte-Épée et Barante-Gachard, II, 525. La recette,
+sans y comprendre la monnaie ni les aides, s'était élevée, dans les
+seules années dont nous ayons le compte (1473-4), à 81,000 livres.
+Communiqué par M. Garnier, employé aux <i>Archives de Dijon</i>.</p>
<p><a id="footnote341" name="footnote341"></a>
-<b><a href="#footnotetag341">341</a></b>: Nous n'avons pas tout dit. Mais la Zélande, dès 1472,
-s'était révoltée contre les taxes, et Zierickzée n'avait pu être
-réduite que par des exécutions sanglantes. Documents Gachard, II, 270.
-«En 1474, le clergé de Hollande refusa d'une manière absolue de rien
-payer de ce que le duc demandait, etc. (Communiqué par M. Schayez,
-d'après les <i>Archives générales de Belgique</i>.)</p>
+<b><a href="#footnotetag341">341</a></b>: Nous n'avons pas tout dit. Mais la Zélande, dès 1472,
+s'était révoltée contre les taxes, et Zierickzée n'avait pu être
+réduite que par des exécutions sanglantes. Documents Gachard, II, 270.
+«En 1474, le clergé de Hollande refusa d'une manière absolue de rien
+payer de ce que le duc demandait, etc. (Communiqué par M. Schayez,
+d'après les <i>Archives générales de Belgique</i>.)</p>
<p><a id="footnote342" name="footnote342"></a>
<b><a href="#footnotetag342">342</a></b>: Barante-Gachard.</p>
<p><a id="footnote343" name="footnote343"></a>
-<b><a href="#footnotetag343">343</a></b>: Cette fatigue précoce, après Van Eyck, après le premier
-moment de la Renaissance, s'exprime dans les peintures mélancoliques
-d'Hemling; c'est une réaction <i>mystique</i>, après l'élan de la <i>nature</i>.
-Autant le premier est jeune et puissant, autant le second est rêveur.
+<b><a href="#footnotetag343">343</a></b>: Cette fatigue précoce, après Van Eyck, après le premier
+moment de la Renaissance, s'exprime dans les peintures mélancoliques
+d'Hemling; c'est une réaction <i>mystique</i>, après l'élan de la <i>nature</i>.
+Autant le premier est jeune et puissant, autant le second est rêveur.
Van Eyck est le vrai peintre de Philippe le Bon, le peintre de la
-Toison et des douze maîtresses. Hemling (c'est du moins la tradition
+Toison et des douze maîtresses. Hemling (c'est du moins la tradition
brugeoise) a suivi, tout jeune, le duc Charles dans sa malheureuse
-guerre de Granson et de Morat, il est revenu malade, et soigné à
-l'hôpital de Bruges; il y a laissé son Adoration des Mages, où l'on
-croit le voir coiffé du bonnet des convalescents. Puis, vient son
-Apothéose de sainte Ursule (véritable transfiguration de la femme du
-Nord), en mémoire des bonnes béguines qui l'avaient soigné. V.
-<i>Ursula</i>, par Keversberg.&mdash;Quiconque regardera longtemps (à la
-Pinacothèque de Munich ou dans les gravures) la suite de ces pieuses
-élégies y entendra la voix du peintre, la plainte du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p>
+guerre de Granson et de Morat, il est revenu malade, et soigné à
+l'hôpital de Bruges; il y a laissé son Adoration des Mages, où l'on
+croit le voir coiffé du bonnet des convalescents. Puis, vient son
+Apothéose de sainte Ursule (véritable transfiguration de la femme du
+Nord), en mémoire des bonnes béguines qui l'avaient soigné. V.
+<i>Ursula</i>, par Keversberg.&mdash;Quiconque regardera longtemps (à la
+Pinacothèque de Munich ou dans les gravures) la suite de ces pieuses
+élégies y entendra la voix du peintre, la plainte du <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle.</p>
<p><a id="footnote344" name="footnote344"></a>
-<b><a href="#footnotetag344">344</a></b>: De là sans doute aussi ce goût pour l'art qui réveille
+<b><a href="#footnotetag344">344</a></b>: De là sans doute aussi ce goût pour l'art qui réveille
le plus en nous le sens de l'infini, je veux dire pour la musique. Ce
-goût, qui surprend dans un homme si rude, lui est attribué par tous
+goût, qui surprend dans un homme si rude, lui est attribué par tous
les contemporains. Chastellain, Thomas Basin, etc.</p>
<p><a id="footnote345" name="footnote345"></a>
<b><a href="#footnotetag345">345</a></b>: Il n'est pas exact de dire qu'il ne fit rien. Voir les
-lettres violentes qu'il écrivait, celle entre autres au fidèle
-Hugonet, où il le menace de reprendre sur son bien l'argent qu'il a
-employé à payer les garnisons, que les États devaient payer. <i>Bibl.
-royale, mss. Béthune, 9568.</i></p>
+lettres violentes qu'il écrivait, celle entre autres au fidèle
+Hugonet, où il le menace de reprendre sur son bien l'argent qu'il a
+employé à payer les garnisons, que les États devaient payer. <i>Bibl.
+royale, mss. Béthune, 9568.</i></p>
<p><a id="footnote346" name="footnote346"></a>
-<b><a href="#footnotetag346">346</a></b>: Charles VI, Henri VI, Guillaume l'insensé, etc., etc.</p>
+<b><a href="#footnotetag346">346</a></b>: Charles VI, Henri VI, Guillaume l'insensé, etc., etc.</p>
<p><a id="footnote347" name="footnote347"></a>
-<b><a href="#footnotetag347">347</a></b>: L'irréprochable Adrien de Bubenberg reçut du roi cent
-marcs d'argent (les autres envoyés en eurent chacun vingt), et il n'en
-fut pas moins, au retour, ce qu'il avait toujours été, le chef du
+<b><a href="#footnotetag347">347</a></b>: L'irréprochable Adrien de Bubenberg reçut du roi cent
+marcs d'argent (les autres envoyés en eurent chacun vingt), et il n'en
+fut pas moins, au retour, ce qu'il avait toujours été, le chef du
parti bourguignon.&mdash;Der Schweitzerische Geschichtforscher, VII, 195.
-Le biographe de Bubenberg croit à tort qu'il reçut le collier de
+Le biographe de Bubenberg croit à tort qu'il reçut le collier de
Saint-Michel (observation de M. J. Quicherat).</p>
<p><a id="footnote348" name="footnote348"></a>
-<b><a href="#footnotetag348">348</a></b>: «Ung grand bon homme, que tanneur estoit, lequel par la
-communaulté pour l'année maistre échevin estoit... lequel, quand au
-conseil fut, commença à dire: Vous tous, messeigneurs, voyés comment
-vecy ce jeune prince, le duc René, qui nous a si loyaument servi...»
+<b><a href="#footnotetag348">348</a></b>: «Ung grand bon homme, que tanneur estoit, lequel par la
+communaulté pour l'année maistre échevin estoit... lequel, quand au
+conseil fut, commença à dire: Vous tous, messeigneurs, voyés comment
+vecy ce jeune prince, le duc René, qui nous a si loyaument servi...»
Preuves de D. Calmet.</p>
<p><a id="footnote349" name="footnote349"></a>
-<b><a href="#footnotetag349">349</a></b>: «Avec luy avoit ung ours que toujours le suyvoit, quand
-le duc au conseil venoit. Ledit ours, quand à l'huis vint, commença à
-gratter, comme s'il vouloit dire: <i>Laissés-nous entrer</i>. Lesdicts du
+<b><a href="#footnotetag349">349</a></b>: «Avec luy avoit ung ours que toujours le suyvoit, quand
+le duc au conseil venoit. Ledit ours, quand à l'huis vint, commença à
+gratter, comme s'il vouloit dire: <i>Laissés-nous entrer</i>. Lesdicts du
conseil lui ouvrirent.&mdash;Preuves de D. Calmet, p. <span class="smcap">XCIII</span>. L'ours est
-bien moins courtisan dans un récit plus moderne, qui gâte la scène:
-«Donna deux ou trois coups de patte, d'une telle roideur...» Discours
+bien moins courtisan dans un récit plus moderne, qui gâte la scène:
+«Donna deux ou trois coups de patte, d'une telle roideur...» Discours
des choses avenues en Lorraine. Schweitzerische Geschichtforscher, V,
129-131.</p>
<p><a id="footnote350" name="footnote350"></a>
-<b><a href="#footnotetag350">350</a></b>: À Bâle, au moment de partir, la paye faite, ils
-demandent la <i>parpaye</i>, un complément de solde, 1,500 florins. Grand
-embarras; la prudente ville de Bâle ne prêtait pas sur des conquêtes à
-faire, un seigneur allemand emprunta pour René, en laissant ses
-enfants en gage. Restait à donner le <i>trinkgeld</i>, une pièce d'or par
-enseigne; René trouva encore ce pourboire et partit à la tête des
-Suisses, à pied, vêtu comme eux et la hallebarde sur l'épaule. Ce
-n'est pas tout, la plupart voulaient aller par eau; les voilà en
-désordre, soldats ivres et filles de joie, qui s'entassent dans de
+<b><a href="#footnotetag350">350</a></b>: À Bâle, au moment de partir, la paye faite, ils
+demandent la <i>parpaye</i>, un complément de solde, 1,500 florins. Grand
+embarras; la prudente ville de Bâle ne prêtait pas sur des conquêtes à
+faire, un seigneur allemand emprunta pour René, en laissant ses
+enfants en gage. Restait à donner le <i>trinkgeld</i>, une pièce d'or par
+enseigne; René trouva encore ce pourboire et partit à la tête des
+Suisses, à pied, vêtu comme eux et la hallebarde sur l'épaule. Ce
+n'est pas tout, la plupart voulaient aller par eau; les voilà en
+désordre, soldats ivres et filles de joie, qui s'entassent dans de
mauvais bateaux. Le Rhin charriait; les bateaux s'ouvrent et beaucoup
-se noient. Ils s'en prennent à René, qui est obligé de se cacher: «Si
+se noient. Ils s'en prennent à René, qui est obligé de se cacher: «Si
vous eussiez lors ouy le bruit du peuple, comme il maudissoit
-Monseigneur et ses gens, comme malheureux!...»&mdash;<i>Dialogue de Joannes
-et de Ludre</i>, source contemporaine, et capitale pour cette époque. <i>La
-Bibliothèque de Nancy</i> en possède le précieux original (qu'on devrait
+Monseigneur et ses gens, comme malheureux!...»&mdash;<i>Dialogue de Joannes
+et de Ludre</i>, source contemporaine, et capitale pour cette époque. <i>La
+Bibliothèque de Nancy</i> en possède le précieux original (qu'on devrait
imprimer), la <i>Bibl. royale</i> en a une copie dans les <i>cartons
Legrand</i>.</p>
<p><a id="footnote351" name="footnote351"></a>
<b><a href="#footnotetag351">351</a></b>: Avec cela point de paye, mais des paroles dures, des
-châtiments terribles. Un capitaine avait dit: «Puisqu'il aime tant la
-guerre, je voudrais le mettre au canon et le tirer dans Nancy.» Le duc
-l'apprit et le fit pendre. <i>Chronique ms. d'Alsace, communiquée par M.
+châtiments terribles. Un capitaine avait dit: «Puisqu'il aime tant la
+guerre, je voudrais le mettre au canon et le tirer dans Nancy.» Le duc
+l'apprit et le fit pendre. <i>Chronique ms. d'Alsace, communiquée par M.
Strobel.</i></p>
<p><a id="footnote352" name="footnote352"></a>
-<b><a href="#footnotetag352">352</a></b>: «Il ne s'en use point en nos guerres, qui sont assez
-plus cruelles que la guerre d'Italie et d'Espaigne, là où l'on use de
-ceste coustume.» Commines, v. V, ch. <span class="smcap">VI</span>, t. II, p. 48.</p>
+<b><a href="#footnotetag352">352</a></b>: «Il ne s'en use point en nos guerres, qui sont assez
+plus cruelles que la guerre d'Italie et d'Espaigne, là où l'on use de
+ceste coustume.» Commines, v. V, ch. <span class="smcap">VI</span>, t. II, p. 48.</p>
<p><a id="footnote353" name="footnote353"></a>
-<b><a href="#footnotetag353">353</a></b>: La chronique de Lorraine, contraire à toutes les
-autres, prétend que Campobasso voulait le sauver: «Dict le comte de
+<b><a href="#footnotetag353">353</a></b>: La chronique de Lorraine, contraire à toutes les
+autres, prétend que Campobasso voulait le sauver: «Dict le comte de
Campobasso; Monsieur, il a faict, comme loyal serviteur... Le duc,
-quand il vit que ledict comte ainsi fièrement parloit, le duc armé
+quand il vit que ledict comte ainsi fièrement parloit, le duc armé
estoit, en ses mains ses gantelets avoit, haulsa sa main, audict comte
-donna ung revers.» Preuves de D. Calmet, p. <span class="smcap">XCIII</span>. Il ne faut pas
-oublier que Campobasso étant devenu, par sa trahison, un baron de
-Lorraine, le chroniqueur lorrain a dû s'en rapporter à lui sur tout
+donna ung revers.» Preuves de D. Calmet, p. <span class="smcap">XCIII</span>. Il ne faut pas
+oublier que Campobasso étant devenu, par sa trahison, un baron de
+Lorraine, le chroniqueur lorrain a dû s'en rapporter à lui sur tout
cela.</p>
<p><a id="footnote354" name="footnote354"></a>
<b><a href="#footnotetag354">354</a></b>: Il offrait ou de le quitter en pleine bataille, ou de
-l'enlever quand il visitait son camp, enfin de le tuer. C'était, dit
-Commines, une terrible ingratitude. Le duc l'avait recueilli, déjà
+l'enlever quand il visitait son camp, enfin de le tuer. C'était, dit
+Commines, une terrible ingratitude. Le duc l'avait recueilli, déjà
vieux, pauvre et seul, et lui avait mis en main cent mille ducats par
-an, pour payer ses gens comme il voudrait. Il l'avait réduit, il est
-vrai, après l'échec de Neuss; mais depuis, il s'était plus que jamais
-livré à lui; au siége de Nancy, Campobasso conduisait tout.
+an, pour payer ses gens comme il voudrait. Il l'avait réduit, il est
+vrai, après l'échec de Neuss; mais depuis, il s'était plus que jamais
+livré à lui; au siége de Nancy, Campobasso conduisait tout.
L'insistance extraordinaire qu'il mettait dans l'offre de tuer son
-maître devint suspecte au roi, et il avertit le duc. Commines aurait
-bien envie de nous faire croire ici à la délicatesse de Louis XI: «Le
-Roy, dit-il, eut la mauvaistié de cest homme en grant mespris.»</p>
+maître devint suspecte au roi, et il avertit le duc. Commines aurait
+bien envie de nous faire croire ici à la délicatesse de Louis XI: «Le
+Roy, dit-il, eut la mauvaistié de cest homme en grant mespris.»</p>
<p><a id="footnote355" name="footnote355"></a>
-<b><a href="#footnotetag355">355</a></b>: Ce bon roi avait pensé qu'il lui serait facile de
-réconcilier le duc avec Louis XI, et que celui-ci l'aiderait alors
+<b><a href="#footnotetag355">355</a></b>: Ce bon roi avait pensé qu'il lui serait facile de
+réconcilier le duc avec Louis XI, et que celui-ci l'aiderait alors
contre la Castille. V. Commines et Zurita.</p>
<p><a id="footnote356" name="footnote356"></a>
-<b><a href="#footnotetag356">356</a></b>: Note communiquée par M. Schayez, d'après les <i>Archives
-générales de Belgique</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag356">356</a></b>: Note communiquée par M. Schayez, d'après les <i>Archives
+générales de Belgique</i>.</p>
<p><a id="footnote357" name="footnote357"></a>
<b><a href="#footnotetag357">357</a></b>: Nommons parmi ceux-ci l'italien Galeotto, qu'il avait
-pris récemment à son service, et qui fut blessé grièvement. On le
+pris récemment à son service, et qui fut blessé grièvement. On le
confond souvent avec Galiot Genouillac, gentilhomme de Quercy, qui,
-sous Louis XII et François I<sup>er</sup>, fut grand maître de l'artillerie de
+sous Louis XII et François I<sup>er</sup>, fut grand maître de l'artillerie de
France (observation de M. J. Quicherat).</p>
<p><a id="footnote358" name="footnote358"></a>
<b><a href="#footnotetag358">358</a></b>: Il faudrait donner ici l'histoire des Beydaels, rois et
-hérauts d'armes de Brabant et de Bourgogne, tous, de père en fils,
-tués en bataille: Henri, tué à Florennes en 1015; Gérard, tué à
-Grimberge en 1143 (c'est lui qui, à cette bataille, fit suspendre dans
-son berceau son jeune maître le duc de Brabant); Henri II, tué à
-Steppes en 1237; Henri III, tué en 1339 en combattant Philippe de
-Valois; Jean, tué à Azincourt en 1415; Adam Beydaels, enfin, tué à
-Nancy... Superbe histoire, uniformément héroïque, et qui montre sur
-quels nobles c&oelig;urs ces hérauts portaient le blason de leurs
-maîtres. V. Reiffenberg.</p>
+hérauts d'armes de Brabant et de Bourgogne, tous, de père en fils,
+tués en bataille: Henri, tué à Florennes en 1015; Gérard, tué à
+Grimberge en 1143 (c'est lui qui, à cette bataille, fit suspendre dans
+son berceau son jeune maître le duc de Brabant); Henri II, tué à
+Steppes en 1237; Henri III, tué en 1339 en combattant Philippe de
+Valois; Jean, tué à Azincourt en 1415; Adam Beydaels, enfin, tué à
+Nancy... Superbe histoire, uniformément héroïque, et qui montre sur
+quels nobles c&oelig;urs ces hérauts portaient le blason de leurs
+maîtres. V. Reiffenberg.</p>
<p><a id="footnote359" name="footnote359"></a>
-<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: Je tire tous ces détails des deux témoins oculaires,
+<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: Je tire tous ces détails des deux témoins oculaires,
l'aimable et vif auteur de la Chronique de Lorraine, qui semble avoir
-écrit après l'événement, et le sage écrivain qui (vingt-trois ans
-après) a consigné ses souvenirs dans le Dialogue de Joannes et de
-Ludre. Le premier (Preuves de D. Calmet) est jeune évidemment, d'un
-esprit un peu romanesque; il met en dehors et ramène sans cesse son
-amusante personnalité; c'est toujours lui qui a dit, qui a fait... Il
-tâche de rimer, tant qu'il peut, et ses rimes naïves valent parfois
-les rudes chants suisses, conservés par Schilling et Tschudi.&mdash;Quant à
-l'auteur du Dialogue, M. Schütz en a cité un fragment assez long, dans
-les notes de sa traduction de la Nancéide. Ce poëme de Blarru est
-aussi une source historique, quoique l'histoire y soit noyée dans la
-rhétorique; rhétorique chaleureuse et animée d'un sentiment national
-parfois très-touchant.</p>
+écrit après l'événement, et le sage écrivain qui (vingt-trois ans
+après) a consigné ses souvenirs dans le Dialogue de Joannes et de
+Ludre. Le premier (Preuves de D. Calmet) est jeune évidemment, d'un
+esprit un peu romanesque; il met en dehors et ramène sans cesse son
+amusante personnalité; c'est toujours lui qui a dit, qui a fait... Il
+tâche de rimer, tant qu'il peut, et ses rimes naïves valent parfois
+les rudes chants suisses, conservés par Schilling et Tschudi.&mdash;Quant à
+l'auteur du Dialogue, M. Schütz en a cité un fragment assez long, dans
+les notes de sa traduction de la Nancéide. Ce poëme de Blarru est
+aussi une source historique, quoique l'histoire y soit noyée dans la
+rhétorique; rhétorique chaleureuse et animée d'un sentiment national
+parfois très-touchant.</p>
<p><a id="footnote360" name="footnote360"></a>
-<b><a href="#footnotetag360">360</a></b>: «L'un gros et l'autre clair.» Chronique de
-Lorraine.»Ledit cor fut corné par trois fois, et chacune tant que le
+<b><a href="#footnotetag360">360</a></b>: «L'un gros et l'autre clair.» Chronique de
+Lorraine.»Ledit cor fut corné par trois fois, et chacune tant que le
vent du souffleur pouvoit durer, ce qui, comme l'on dit, esbahit fort
-M. de Bourgoigne, car déjà à Morat l'avoy ouy.» La vraye déclaration
-de la bataille (par René lui-même?). Lenglet.</p>
+M. de Bourgoigne, car déjà à Morat l'avoy ouy.» La vraye déclaration
+de la bataille (par René lui-même?). Lenglet.</p>
<p><a id="footnote361" name="footnote361"></a>
<b><a href="#footnotetag361">361</a></b>: C'est ce que fait comprendre parfaitement l'inspection
des lieux.</p>
<p><a id="footnote362" name="footnote362"></a>
-<b><a href="#footnotetag362">362</a></b>: «Ay congneu deux ou trois de ceux qui demourèrent pour
-tuer ledict duc.» Commines. Il ajoute un mot froid et dur sur ce corps
-dépouillé, qu'il avait vu souvent habiller avec tant de respect par de
-grands personnages: «J'ay veu à Milan un signet (un cachet) que
-maintesfois avois veu pendre à son pourpoint... <i>Celluy qui le lui
-osta luy fut mauvais varlet de chambre</i>...»</p>
+<b><a href="#footnotetag362">362</a></b>: «Ay congneu deux ou trois de ceux qui demourèrent pour
+tuer ledict duc.» Commines. Il ajoute un mot froid et dur sur ce corps
+dépouillé, qu'il avait vu souvent habiller avec tant de respect par de
+grands personnages: «J'ay veu à Milan un signet (un cachet) que
+maintesfois avois veu pendre à son pourpoint... <i>Celluy qui le lui
+osta luy fut mauvais varlet de chambre</i>...»</p>
<p><a id="footnote363" name="footnote363"></a>
-<b><a href="#footnotetag363">363</a></b>: On a continué jusqu'aujourd'hui de paver en pierre
-noire la place où le corps fut posé dans la rue, avant de passer le
+<b><a href="#footnotetag363">363</a></b>: On a continué jusqu'aujourd'hui de paver en pierre
+noire la place où le corps fut posé dans la rue, avant de passer le
seuil; corps que l'on croirait gigantesque comme celui de Charlemagne,
si l'on en jugeait par la place, qui est de huit pieds.</p>
@@ -10948,178 +10910,178 @@ si l'on en jugeait par la place, qui est de huit pieds.</p>
<b><a href="#footnotetag364">364</a></b>: Dialogue de Ludre.</p>
<p><a id="footnote365" name="footnote365"></a>
-<b><a href="#footnotetag365">365</a></b>: René institua une fête à Nancy en souvenir de sa
+<b><a href="#footnotetag365">365</a></b>: René institua une fête à Nancy en souvenir de sa
victoire; on y exposait l'admirable tapisserie (V. les gravures dans
-M. Jubinal); le duc venait trinquer à table avec les bourgeois, etc.
-Noël, Mémoires pour servir à l'histoire de Lorraine, cinquième
-mémoire, d'après l'<i>Origine des cérémonies qui se font à la fête des
-Rois de Nancy, par le père Aubert Rotland, cordelier</i>.</p>
+M. Jubinal); le duc venait trinquer à table avec les bourgeois, etc.
+Noël, Mémoires pour servir à l'histoire de Lorraine, cinquième
+mémoire, d'après l'<i>Origine des cérémonies qui se font à la fête des
+Rois de Nancy, par le père Aubert Rotland, cordelier</i>.</p>
<p><a id="footnote366" name="footnote366"></a>
<b><a href="#footnotetag366">366</a></b>: Molinet. La chronique de Praillon conte qu'en 1482 un
-homme disait que le duc n'était pas mort, et qu'il n'était pas «d'un
-cheveu plus gros, ni plus grand que lui.» L'évêque de Metz le fit
-arrêter, mais, après un entretien secret, il le traita bien, ce qui
-persuada qu'en effet c'était le duc de Bourgogne. (Huguenin jeune.)</p>
+homme disait que le duc n'était pas mort, et qu'il n'était pas «d'un
+cheveu plus gros, ni plus grand que lui.» L'évêque de Metz le fit
+arrêter, mais, après un entretien secret, il le traita bien, ce qui
+persuada qu'en effet c'était le duc de Bourgogne. (Huguenin jeune.)</p>
<p><a id="footnote367" name="footnote367"></a>
-<b><a href="#footnotetag367">367</a></b>: Molinet, II, 124. Voir le portrait de main de maître
-qu'en a fait Chastellain et que j'ai cité plus haut; comparer celui
-que donne un autre de ses admirateurs, Thomas Basin, évêque de Lisieux
-(le faux Amelgard), cité par Meyer, Annales Flandriæ, p. 37.</p>
+<b><a href="#footnotetag367">367</a></b>: Molinet, II, 124. Voir le portrait de main de maître
+qu'en a fait Chastellain et que j'ai cité plus haut; comparer celui
+que donne un autre de ses admirateurs, Thomas Basin, évêque de Lisieux
+(le faux Amelgard), cité par Meyer, Annales Flandriæ, p. 37.</p>
<p>Deux grands et aimables historiens, Jean de Muller et M. de Barante
-ont raconté tout ceci avec plus de détail. Ils ont voulu être
-complets, et ils le sont trop quelquefois. J'ai mieux aimé m'attacher
-à un petit nombre d'auteurs contemporains, témoins oculaires ou
-acteurs. Muller a le tort de donner parfois, à côté des plus graves
-témoignages, les <i>on-dit</i> de la Chronique scandaleuse et autres, peu
-informées des affaires de Suisse et d'Allemagne.</p>
+ont raconté tout ceci avec plus de détail. Ils ont voulu être
+complets, et ils le sont trop quelquefois. J'ai mieux aimé m'attacher
+à un petit nombre d'auteurs contemporains, témoins oculaires ou
+acteurs. Muller a le tort de donner parfois, à côté des plus graves
+témoignages, les <i>on-dit</i> de la Chronique scandaleuse et autres, peu
+informées des affaires de Suisse et d'Allemagne.</p>
<p><a id="footnote368" name="footnote368"></a>
-<b><a href="#footnotetag368">368</a></b>: Tout le monde connaît ces beaux passages de Commines,
-le pénétrant regard que le froid et fin Flamand jette sur son maître
-et sur tous, dans le moment où la joie déborde, où toute réserve
-échappe; Montaigne n'eût ni vu, ni dit autrement: «À grant peine
+<b><a href="#footnotetag368">368</a></b>: Tout le monde connaît ces beaux passages de Commines,
+le pénétrant regard que le froid et fin Flamand jette sur son maître
+et sur tous, dans le moment où la joie déborde, où toute réserve
+échappe; Montaigne n'eût ni vu, ni dit autrement: «À grant peine
sceut-il quelle contenance tenir... Moy et aultres prinsmes garde
-comme ils disneroient... ung seul ne mangea la moytié de son saoul;
-si, n'estoient-ils point honteux de manger avec le Roy, etc.»</p>
+comme ils disneroient... ung seul ne mangea la moytié de son saoul;
+si, n'estoient-ils point honteux de manger avec le Roy, etc.»</p>
<p><a id="footnote369" name="footnote369"></a>
<b><a href="#footnotetag369">369</a></b>: Mariage plus impossible encore que celui d'Angleterre,
-qui était impossible, au jugement de Louis XI (Commines); Élisabeth
+qui était impossible, au jugement de Louis XI (Commines); Élisabeth
avait quatre ans de plus que le dauphin, Marie en avait douze!</p>
<p><a id="footnote370" name="footnote370"></a>
<b><a href="#footnotetag370">370</a></b>: Huit jours encore auparavant, il y songeait encore, ou
-bien imaginait de marier Mademoiselle à M. d'Angoulême. C'était, en
+bien imaginait de marier Mademoiselle à M. d'Angoulême. C'était, en
quelque sorte, recommencer la maison de Bourgogne.</p>
<p><a id="footnote371" name="footnote371"></a>
-<b><a href="#footnotetag371">371</a></b>: Payé «en or <i>sol</i>, car en aultre espèce ne donnoit
-jamais argent à grands seigneurs étrangers.» Commines. Il avait fait
-frapper tout exprès des écus au soleil, depuis le traité de Pecquigny.
+<b><a href="#footnotetag371">371</a></b>: Payé «en or <i>sol</i>, car en aultre espèce ne donnoit
+jamais argent à grands seigneurs étrangers.» Commines. Il avait fait
+frapper tout exprès des écus au soleil, depuis le traité de Pecquigny.
(Molinet.)</p>
<p><a id="footnote372" name="footnote372"></a>
-<b><a href="#footnotetag372">372</a></b>: Il périt un an après, 17 février 1478.</p>
+<b><a href="#footnotetag372">372</a></b>: Il périt un an après, 17 février 1478.</p>
<p><a id="footnote373" name="footnote373"></a>
-<b><a href="#footnotetag373">373</a></b>: Naturellement suspect à Louis XI en cette affaire,
-parce qu'il était parent de la dame de Commines, principale
-gouvernante de Mademoiselle, et très-contraire au roi. <i>Généalogie ms.
-des maisons de Commines et d'Hallewin</i>, citée par M. Le Glay, dans sa
-Notice, à la suite des Lettres de Maximilien et de Marguerite, II,
+<b><a href="#footnotetag373">373</a></b>: Naturellement suspect à Louis XI en cette affaire,
+parce qu'il était parent de la dame de Commines, principale
+gouvernante de Mademoiselle, et très-contraire au roi. <i>Généalogie ms.
+des maisons de Commines et d'Hallewin</i>, citée par M. Le Glay, dans sa
+Notice, à la suite des Lettres de Maximilien et de Marguerite, II,
387.</p>
<p><a id="footnote374" name="footnote374"></a>
<b><a href="#footnotetag374">374</a></b>: Lire une sorte de plaidoyer en faveur de la succession
-féminine, sous le titre de <i>Chronique de la duché de Bourgogne</i>: «Pour
-obéir à ceux qui sur moy ont auctorité, j'ay recueilli, etc. Et
+féminine, sous le titre de <i>Chronique de la duché de Bourgogne</i>: «Pour
+obéir à ceux qui sur moy ont auctorité, j'ay recueilli, etc. Et
requiers que, se je dis aulcuns points trop aigrement au jugement des
-gens du Roy ou trop lâchement au jugement du conseil de mesdits
-seigneur et dame, qu'il me soit pardonné; car, nageant entre deux,
-j'ay labouré, etc.» <i>Bibliothèque de Lille, ms. E. G.</i>, 33.</p>
+gens du Roy ou trop lâchement au jugement du conseil de mesdits
+seigneur et dame, qu'il me soit pardonné; car, nageant entre deux,
+j'ay labouré, etc.» <i>Bibliothèque de Lille, ms. E. G.</i>, 33.</p>
<p><a id="footnote375" name="footnote375"></a>
-<b><a href="#footnotetag375">375</a></b>: «Coureur (<i>courtier</i>) de cuirs et un autre carpentier.»
-Journal du tumulte (<i>Archives de Belgique</i>), publié par M. Gachard
-(Preuves, p. 17). Académie de Bruxelles, Bulletins, t. VI, n<sup>o</sup> 9. On
-voit dans ce journal que ces notables avaient accepté, en 1469, au nom
+<b><a href="#footnotetag375">375</a></b>: «Coureur (<i>courtier</i>) de cuirs et un autre carpentier.»
+Journal du tumulte (<i>Archives de Belgique</i>), publié par M. Gachard
+(Preuves, p. 17). Académie de Bruxelles, Bulletins, t. VI, n<sup>o</sup> 9. On
+voit dans ce journal que ces notables avaient accepté, en 1469, au nom
de la ville, le droit le plus odieux: confiscation, proscription des
-enfants des condamnés, la dénonciation érigée en devoir, etc.</p>
+enfants des condamnés, la dénonciation érigée en devoir, etc.</p>
<p><a id="footnote376" name="footnote376"></a>
<b><a href="#footnotetag376">376</a></b>: Hugonet, outre ses fonctions de chancelier, semble
avoir eu la part principale au maniement des affaires des Pays-Bas. Ce
-petit juge de Beaujolais s'était bien établi, spécialement en Flandre,
-où il se fit vicomte d'Ypres. Le duc (tout en le menant durement,
+petit juge de Beaujolais s'était bien établi, spécialement en Flandre,
+où il se fit vicomte d'Ypres. Le duc (tout en le menant durement,
lettre du 13 juillet 1476) lui donnait encore, au moment de sa mort,
la seigneurie de Middelbourg.</p>
<p><a id="footnote377" name="footnote377"></a>
-<b><a href="#footnotetag377">377</a></b>: Il y eut une vive réaction à Liége; Raes y revint et
-avec lui sans doute bien d'autres bannis; il mourut le 8 décembre
-1477.&mdash;Recueil héraldique des bourgmestres de la noble cité de Liége,
-avec leurs épitaphes, armes et blasons. 1720, in-folio, p. 170. En
-tête de ce recueil se trouve une précieuse carte des <i>bures des
-mahais</i> de la ville de Liége; c'est la Liége <i>souterraine</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag377">377</a></b>: Il y eut une vive réaction à Liége; Raes y revint et
+avec lui sans doute bien d'autres bannis; il mourut le 8 décembre
+1477.&mdash;Recueil héraldique des bourgmestres de la noble cité de Liége,
+avec leurs épitaphes, armes et blasons. 1720, in-folio, p. 170. En
+tête de ce recueil se trouve une précieuse carte des <i>bures des
+mahais</i> de la ville de Liége; c'est la Liége <i>souterraine</i>.</p>
<p><a id="footnote378" name="footnote378"></a>
<b><a href="#footnotetag378">378</a></b>:</p>
<p class="poem10">
- Franceis crient, <i>Monjoe!</i> e Normans, <i>Dex aïe!</i><br>
+ Franceis crient, <i>Monjoe!</i> e Normans, <i>Dex aïe!</i><br>
Flamens crient, <i>Asraz!</i> e Angevin, <i>Valie!</i></p>
<p class="source">(Robert Wace.)</p>
<p><a id="footnote379" name="footnote379"></a>
-<b><a href="#footnotetag379">379</a></b>: «La parole du Roy estoit alors tant douce et vertueuse,
+<b><a href="#footnotetag379">379</a></b>: «La parole du Roy estoit alors tant douce et vertueuse,
qu'elle endormoit, comme la seraine, tous ceux qui lui prestoient
-oreille.» Molinet.</p>
+oreille.» Molinet.</p>
<p><a id="footnote380" name="footnote380"></a>
-<b><a href="#footnotetag380">380</a></b>: Pour tout ceci, nous devons beaucoup à la polémique de
-MM. de Saint-Génois et Gachard, le premier, Gantais, préoccupé du
-droit antique et du point de vue local; le second, archiviste général
-et dominé par l'esprit centralisateur. M. Gachard a réuni les textes,
-donné les dates, etc. Son mémoire est très-instructif. Cependant, il
-dit lui-même que Gand venait d'être rétablie dans son ancienne
-constitution, que tout droit contraire avait été aboli; dès lors, le
+<b><a href="#footnotetag380">380</a></b>: Pour tout ceci, nous devons beaucoup à la polémique de
+MM. de Saint-Génois et Gachard, le premier, Gantais, préoccupé du
+droit antique et du point de vue local; le second, archiviste général
+et dominé par l'esprit centralisateur. M. Gachard a réuni les textes,
+donné les dates, etc. Son mémoire est très-instructif. Cependant, il
+dit lui-même que Gand venait d'être rétablie dans son ancienne
+constitution, que tout droit contraire avait été aboli; dès lors, le
<i>wapeninghe</i>, le jugement, la condamnation de Sersanders et autres,
-sont <i>légales</i>; quant à Hugonet et Humbercourt, la légalité fut violée
-en ce qu'<i>ils n'étaient pas bourgeois de Gand</i>, et les Gantais
-venaient de reconnaître qu'ils n'avaient pas juridiction sur ceux qui
-n'étaient pas bourgeois,&mdash;Hugonet et Humbercourt, quoique accompagnés
-d'autres personnes, avaient été en réalité <i>les seuls</i> ambassadeurs
-<i>autorisés</i>; la reddition d'Arras, loin d'être <i>un acte opportun</i>,
-comme on l'a dit, devait entraîner celle de bien d'autres villes, de
+sont <i>légales</i>; quant à Hugonet et Humbercourt, la légalité fut violée
+en ce qu'<i>ils n'étaient pas bourgeois de Gand</i>, et les Gantais
+venaient de reconnaître qu'ils n'avaient pas juridiction sur ceux qui
+n'étaient pas bourgeois,&mdash;Hugonet et Humbercourt, quoique accompagnés
+d'autres personnes, avaient été en réalité <i>les seuls</i> ambassadeurs
+<i>autorisés</i>; la reddition d'Arras, loin d'être <i>un acte opportun</i>,
+comme on l'a dit, devait entraîner celle de bien d'autres villes, de
tout l'Artois.</p>
<p><a id="footnote381" name="footnote381"></a>
-<b><a href="#footnotetag381">381</a></b>: Droit primitif des jugements armés, <i>wapeninghe</i>, qui
-existaient avant qu'il y eût de comte, ni de bailli du comte, ni même
+<b><a href="#footnotetag381">381</a></b>: Droit primitif des jugements armés, <i>wapeninghe</i>, qui
+existaient avant qu'il y eût de comte, ni de bailli du comte, ni même
de ville.&mdash;Voir ma Symbolique du droit, p. 312, etc. Cf. les jugements
-du Gau et de la Marche. Tout cela, dès les temps de Wielant, de Meyer,
-etc., n'est déjà plus compris. Combien moins des modernes!</p>
+du Gau et de la Marche. Tout cela, dès les temps de Wielant, de Meyer,
+etc., n'est déjà plus compris. Combien moins des modernes!</p>
<p><a id="footnote382" name="footnote382"></a>
-<b><a href="#footnotetag382">382</a></b>: «Met aller herten... met weenenden hoghen.» <i>Chroniques
+<b><a href="#footnotetag382">382</a></b>: «Met aller herten... met weenenden hoghen.» <i>Chroniques
ms. d'Ypres</i> (Preuves de M. Gachard, p. 10). V. sur ce ms. la note de
M. Lambin. Ibidem.</p>
<p><a id="footnote383" name="footnote383"></a>
-<b><a href="#footnotetag383">383</a></b>: «Certaines appellations sur ce interjetées par ledict
-seigneur de Humbercourt en la cour du Parlement.» Lettres royales du
-25 avril 1477, publiées par mademoiselle Dupont, Commines, t. III et
+<b><a href="#footnotetag383">383</a></b>: «Certaines appellations sur ce interjetées par ledict
+seigneur de Humbercourt en la cour du Parlement.» Lettres royales du
+25 avril 1477, publiées par mademoiselle Dupont, Commines, t. III et
t. II, p. 124.</p>
<p><a id="footnote384" name="footnote384"></a>
-<b><a href="#footnotetag384">384</a></b>: «Pour ce qu'il estoit grand maître et seigneur.»
+<b><a href="#footnotetag384">384</a></b>: «Pour ce qu'il estoit grand maître et seigneur.»
<i>Journal du tumulte.</i></p>
<p><a id="footnote385" name="footnote385"></a>
-<b><a href="#footnotetag385">385</a></b>: Louis XI l'avait prévenu contre ce projet, et
-d'ailleurs: «Displicuit regi tanta fortuna fratris ingrati.» Croyland.
+<b><a href="#footnotetag385">385</a></b>: Louis XI l'avait prévenu contre ce projet, et
+d'ailleurs: «Displicuit regi tanta fortuna fratris ingrati.» Croyland.
Continuat.</p>
<p><a id="footnote386" name="footnote386"></a>
-<b><a href="#footnotetag386">386</a></b>: «Après boire, disait le roi, il lui casserait son verre
-sur la tête.» Molinet. Il fut surnommé le <i>Faiseur d'enfants</i>.</p>
+<b><a href="#footnotetag386">386</a></b>: «Après boire, disait le roi, il lui casserait son verre
+sur la tête.» Molinet. Il fut surnommé le <i>Faiseur d'enfants</i>.</p>
<p><a id="footnote387" name="footnote387"></a>
-<b><a href="#footnotetag387">387</a></b>: «Les cheveux de son chef honorable sont, à la mode
-germanique, aurains, reluisants, ornés curieusement et de décente
+<b><a href="#footnotetag387">387</a></b>: «Les cheveux de son chef honorable sont, à la mode
+germanique, aurains, reluisants, ornés curieusement et de décente
longitude. Son port est signourieux... Jassoit ce que la damoiselle ne
-soit de si apparente monstre, touttes-fois elle est propre, grâcieuse,
-gente et mignonne, de doux maintien et de très-belle taille.» Molinet,
+soit de si apparente monstre, touttes-fois elle est propre, grâcieuse,
+gente et mignonne, de doux maintien et de très-belle taille.» Molinet,
II, 94-97. Fugger (Miroir de la maison d'Autriche) fait entendre qu'il
-y eut enquête contradictoire sur la question de savoir s'il était beau
-ou laid. On peut en juger par le portrait où on le voit armé, et où de
+y eut enquête contradictoire sur la question de savoir s'il était beau
+ou laid. On peut en juger par le portrait où on le voit armé, et où de
plus il est reproduit au fond comme un chasseur poursuivant le chamois
-au bord du précipice. Voir surtout son Histoire en gravures, par
-Albert Durer, si naïve et si grandiose.</p>
+au bord du précipice. Voir surtout son Histoire en gravures, par
+Albert Durer, si naïve et si grandiose.</p>
<p><a id="footnote388" name="footnote388"></a>
<b><a href="#footnotetag388">388</a></b>: Avertissement de M. Le Glay, p. <span class="smcap">XII</span>, et
@@ -11127,10 +11089,10 @@ Barante-Gachard, II, 577.</p>
<p><a id="footnote389" name="footnote389"></a>
<b><a href="#footnotetag389">389</a></b>: Commines, livre VI, ch. <span class="smcap">II</span>, p. 179. Olivier de la
-Marche, avec son tact ordinaire, fait dire hardiment à la jeune
-demoiselle: «J'entens que M. mon père (à qui Dieu pardoint) consentit
+Marche, avec son tact ordinaire, fait dire hardiment à la jeune
+demoiselle: «J'entens que M. mon père (à qui Dieu pardoint) consentit
et accorda le mariage du <i>fils de l'empereur et de moy</i>, et ne suis
-point délibérée <i>d'avoir d'autre</i> que le fils de l'empereur.» Olivier
+point délibérée <i>d'avoir d'autre</i> que le fils de l'empereur.» Olivier
de la Marche, II, 423.</p>
<p><a id="footnote390" name="footnote390"></a>
@@ -11138,55 +11100,55 @@ de la Marche, II, 423.</p>
576.</p>
<p><a id="footnote391" name="footnote391"></a>
-<b><a href="#footnotetag391">391</a></b>: «Messieurs les comtes, écrivait-il à ses généraux qui
+<b><a href="#footnotetag391">391</a></b>: «Messieurs les comtes, écrivait-il à ses généraux qui
pillaient la Bourgogne, vous me faites l'honneur de me faire part, je
-vous remercie; mais, je vous supplie, gardez un peu pour réparer les
-places.» Ailleurs: «Nous avons pris Hesdin, Boulogne et un château que
-le roi d'Angleterre assiége trois mois sans le prendre. Il fût pris de
-bel assaut, tout tué.» Ailleurs sur un combat: «Nos gens les
-festoyèrent si bien, qu'il en demeura plus de six cents, et ils en
-amenèrent bien six cents dans la cité... tous pendus ou la tête
-coupée.» Mais son grand triomphe est Arras: «M. le grand maître, merci
-à Dieu et à Notre-Dame, j'ai pris Arras, et m'en vais à Notre-Dame de
-la Victoire; à mon retour, je m'en irai à votre quartier. Pour lors,
+vous remercie; mais, je vous supplie, gardez un peu pour réparer les
+places.» Ailleurs: «Nous avons pris Hesdin, Boulogne et un château que
+le roi d'Angleterre assiége trois mois sans le prendre. Il fût pris de
+bel assaut, tout tué.» Ailleurs sur un combat: «Nos gens les
+festoyèrent si bien, qu'il en demeura plus de six cents, et ils en
+amenèrent bien six cents dans la cité... tous pendus ou la tête
+coupée.» Mais son grand triomphe est Arras: «M. le grand maître, merci
+à Dieu et à Notre-Dame, j'ai pris Arras, et m'en vais à Notre-Dame de
+la Victoire; à mon retour, je m'en irai à votre quartier. Pour lors,
ne vous souciez que de me bien guider, car j'ai tout fait par ici. Au
regard de ma blessure, c'est le duc de Bretagne qui me l'a fait faire,
parce qu'il m'appelle toujours <i>le roi couard</i>. D'ailleurs, vous savez
-depuis longtemps ma façon de faire, vous m'avez vu autrefois. Et
-adieu.» Voir <i>passim</i> Lenglet, Duclos, Louandre, etc.</p>
+depuis longtemps ma façon de faire, vous m'avez vu autrefois. Et
+adieu.» Voir <i>passim</i> Lenglet, Duclos, Louandre, etc.</p>
<p><a id="footnote392" name="footnote392"></a>
<b><a href="#footnotetag392">392</a></b>: Jean de Troyes.</p>
<p><a id="footnote393" name="footnote393"></a>
<b><a href="#footnotetag393">393</a></b>: Molinet. Contraste remarquable et qui fait ressortir
-l'orgueil des temps féodaux: Philippe-Auguste, en 1185, se fait
-dispenser par l'église d'Amiens de lui faire hommage, déclarant que
-<i>le roi ne peut faire hommage à personne</i>. (Brussel.)</p>
+l'orgueil des temps féodaux: Philippe-Auguste, en 1185, se fait
+dispenser par l'église d'Amiens de lui faire hommage, déclarant que
+<i>le roi ne peut faire hommage à personne</i>. (Brussel.)</p>
<p><a id="footnote394" name="footnote394"></a>
<b><a href="#footnotetag394">394</a></b>: V. De la Pise, Histoire des princes d'Orange, Jean II,
ann. 1477.</p>
<p><a id="footnote395" name="footnote395"></a>
-<b><a href="#footnotetag395">395</a></b>: «Aulcuns disent qu'ils avoient saulf-conduit du Roy,
-mais les François ne le voulurent congnoistre.» Molinet. Oudart était
-un ancien mécontent du Bien public. Alors avocat au Châtelet, il alla
+<b><a href="#footnotetag395">395</a></b>: «Aulcuns disent qu'ils avoient saulf-conduit du Roy,
+mais les François ne le voulurent congnoistre.» Molinet. Oudart était
+un ancien mécontent du Bien public. Alors avocat au Châtelet, il alla
trouver le comte de Saint-Pol, laissant sa femme pour correspondre;
-elle fut chassée, après Montlhéry. Jean de Troyes.</p>
+elle fut chassée, après Montlhéry. Jean de Troyes.</p>
<p><a id="footnote396" name="footnote396"></a>
-<b><a href="#footnotetag396">396</a></b>: Tout porte à croire que ce parvenu était un méchant
-homme; cependant il est difficile de s'en rapporter aveuglément (comme
-tous les historiens l'ont fait jusqu'ici) au témoignage de ceux qui
-jugèrent et pendirent Olivier, dans la réaction féodale de 1484.
+<b><a href="#footnotetag396">396</a></b>: Tout porte à croire que ce parvenu était un méchant
+homme; cependant il est difficile de s'en rapporter aveuglément (comme
+tous les historiens l'ont fait jusqu'ici) au témoignage de ceux qui
+jugèrent et pendirent Olivier, dans la réaction féodale de 1484.
Autant vaudrait consulter les hommes de 1816 sur ceux de la
Convention.&mdash;Son ennemi, Commines, qu'il supplanta pour les affaires
de Flandre, le montre un peu ridicule dans son ambassade, mais avoue
-qu'il avait beaucoup de sens et de mérite.</p>
+qu'il avait beaucoup de sens et de mérite.</p>
<p><a id="footnote397" name="footnote397"></a>
-<b><a href="#footnotetag397">397</a></b>: Le 28 mai encore, il y eut un magistrat décapité à
+<b><a href="#footnotetag397">397</a></b>: Le 28 mai encore, il y eut un magistrat décapité à
Mons. (Gachard.)</p>
<p><a id="footnote398" name="footnote398"></a>
@@ -11196,40 +11158,40 @@ Mons. (Gachard.)</p>
La Vierge peut demeurer nue,<br>
Cet an n'aura robbe gantoise...<br>
Son corps (<i>celui du duc</i>) fut d'enterrer permis<br>
- En mon église la plus grande,<br>
+ En mon église la plus grande,<br>
Ce joyel des Flamens transmis<br>
- À Notre-Dame en lieu d'offrande;<br>
- En lieu de robe accoustumée<br>
+ À Notre-Dame en lieu d'offrande;<br>
+ En lieu de robe accoustumée<br>
La Vierge a les pennons de soye<br>
- Et les étendards de l'armée...</p>
+ Et les étendards de l'armée...</p>
<p class="source">Poutrain, Hist. de Tournai, I, 293.</p>
<p><a id="footnote399" name="footnote399"></a>
<b><a href="#footnotetag399">399</a></b>: Voir la malicieuse bonhomie avec laquelle il se moque
-des maris proposés, et prouve aux Wallons qu'il faut que leur
-maîtresse épouse un Français. (Molinet.) Il négociait effectivement
-pour le mariage (le 20 juin même, Lenglet) soit pour mieux gagner le
-Hainaut, soit qu'effectivement il eût encore espoir de rompre le
+des maris proposés, et prouve aux Wallons qu'il faut que leur
+maîtresse épouse un Français. (Molinet.) Il négociait effectivement
+pour le mariage (le 20 juin même, Lenglet) soit pour mieux gagner le
+Hainaut, soit qu'effectivement il eût encore espoir de rompre le
mariage d'Autriche, conclu depuis deux mois.</p>
<p><a id="footnote400" name="footnote400"></a>
-<b><a href="#footnotetag400">400</a></b>: Le duc de Clèves l'en avertit. «Non tuto diutius his in
-locis diversari posse.» Gaguinus, <span class="smcap">CLVIII</span> (in-folio, 1500).</p>
+<b><a href="#footnotetag400">400</a></b>: Le duc de Clèves l'en avertit. «Non tuto diutius his in
+locis diversari posse.» Gaguinus, <span class="smcap">CLVIII</span> (in-folio, 1500).</p>
<p><a id="footnote401" name="footnote401"></a>
<b><a href="#footnotetag401">401</a></b>: Fugger, Spiegel des erzhausses &OElig;sterreich, p. 858.
Ce que disent Pontus Heuterus et le Registre de la Collace, du riche
-cortége, doit s'entendre des princes qui accompagnaient Maximilien, et
-ne contredit en rien ce qu'on a dit de sa pauvreté.</p>
+cortége, doit s'entendre des princes qui accompagnaient Maximilien, et
+ne contredit en rien ce qu'on a dit de sa pauvreté.</p>
<p><a id="footnote402" name="footnote402"></a>
-<b><a href="#footnotetag402">402</a></b>: Le roi écrit à Abbeville le triomphant bulletin: «Pour
-ce que nous désirions sur toutes choses les trouver sur les champs,
-vinsmes... pour les assaillir audit Neuf Foussé qu'ilz avoient
-fortiffié plus de demy an, mais la nuit, ilz l'abandonnèrent... Les
-(<i>nôtres</i> les) ont rencontrez en belle bataille rangée... tuez plus de
-<span class="smcap">IV</span> mille... (13 août).» Lettres et Bulletins de Louis XI, publiés par
+<b><a href="#footnotetag402">402</a></b>: Le roi écrit à Abbeville le triomphant bulletin: «Pour
+ce que nous désirions sur toutes choses les trouver sur les champs,
+vinsmes... pour les assaillir audit Neuf Foussé qu'ilz avoient
+fortiffié plus de demy an, mais la nuit, ilz l'abandonnèrent... Les
+(<i>nôtres</i> les) ont rencontrez en belle bataille rangée... tuez plus de
+<span class="smcap">IV</span> mille... (13 août).» Lettres et Bulletins de Louis XI, publiés par
M. Louandre, p. 25 (Abbeville, 1837).</p>
<p><a id="footnote403" name="footnote403"></a>
@@ -11237,63 +11199,63 @@ M. Louandre, p. 25 (Abbeville, 1837).</p>
<p><a id="footnote404" name="footnote404"></a>
<b><a href="#footnotetag404">404</a></b>: Si MM. de Barante et de Sismondi avaient pris
-connaissance du <i>Procès du duc de Nemours</i> (<i>Bibliothèque royale,
-fonds Harlay et fonds Cangé</i>), ils n'affirmeraient pas «que le duc
+connaissance du <i>Procès du duc de Nemours</i> (<i>Bibliothèque royale,
+fonds Harlay et fonds Cangé</i>), ils n'affirmeraient pas «que le duc
n'avait rien fait depuis 1470, et que tout son crime fut d'<i>avoir su</i>
-les projets de Saint-Pol.» Ils ne le compareraient pas à Auguste de
-Thou, mis à mort pour <i>avoir su</i> le traité de Cinq-Mars avec
-l'étranger.&mdash;L'ordonnance du 22 décembre 1477 (calquée sur les
-anciennes lois impériales), par laquelle le roi déclare que la
-non-révélation des conspirations est crime de lèse-majesté, ne fut
-point appliquée au duc de Nemours, et, comme la date l'indique, ne fut
-rendue qu'après sa mort. Ordonnances, XVIII, 315.</p>
+les projets de Saint-Pol.» Ils ne le compareraient pas à Auguste de
+Thou, mis à mort pour <i>avoir su</i> le traité de Cinq-Mars avec
+l'étranger.&mdash;L'ordonnance du 22 décembre 1477 (calquée sur les
+anciennes lois impériales), par laquelle le roi déclare que la
+non-révélation des conspirations est crime de lèse-majesté, ne fut
+point appliquée au duc de Nemours, et, comme la date l'indique, ne fut
+rendue qu'après sa mort. Ordonnances, XVIII, 315.</p>
<p><a id="footnote405" name="footnote405"></a>
<b><a href="#footnotetag405">405</a></b>: Le dernier jour de cestuy mois (<i>mai</i>), furent
destendues toutes les chambres du Parlement et les tapis de fleurs de
lis, avec le lict de justice, estant en un coffre. <i>Archives,
Registres du Parlement.</i> Dans la <i>Plaidoierie</i> et le <i>Criminel</i>,
-silence funèbre. Dans les <i>Après-dîners</i>, le registre manque tout
+silence funèbre. Dans les <i>Après-dîners</i>, le registre manque tout
entier.</p>
<p><a id="footnote406" name="footnote406"></a>
-<b><a href="#footnotetag406">406</a></b>: Les contemporains n'en parlent point, même les plus
+<b><a href="#footnotetag406">406</a></b>: Les contemporains n'en parlent point, même les plus
hostiles. Rien dans Masselin: <i>Diarium Statuum generalium</i> (in-4,
Bernier) 236.</p>
<p><a id="footnote407" name="footnote407"></a>
-<b><a href="#footnotetag407">407</a></b>: Venu de Naples en 1461, après les revers de Jean de
+<b><a href="#footnotetag407">407</a></b>: Venu de Naples en 1461, après les revers de Jean de
Calabre, avec Campobasso et Galeotto.</p>
<p><a id="footnote408" name="footnote408"></a>
-<b><a href="#footnotetag408">408</a></b>: On ne sait de quelle mort il périt: «Qualecumque genus
-supplicii,» Croyland. contin. Le conte du tonneau de malvoisie où il
-aurait été noyé se trouve d'abord dans la chronique qui donne tous les
+<b><a href="#footnotetag408">408</a></b>: On ne sait de quelle mort il périt: «Qualecumque genus
+supplicii,» Croyland. contin. Le conte du tonneau de malvoisie où il
+aurait été noyé se trouve d'abord dans la chronique qui donne tous les
bruits de Londres. (Fabian.)</p>
<p><a id="footnote409" name="footnote409"></a>
<b><a href="#footnotetag409">409</a></b>: Preuves de l'Histoire de Bourgogne.</p>
<p><a id="footnote410" name="footnote410"></a>
-<b><a href="#footnotetag410">410</a></b>: Der Schweitzerische Geschicht forscher. Il eût fallu,
-pour y songer, que le roi fût devenu fou. On faisait encore courir ce
-bruit absurde que La Trémouille avait mis des envoyés suisses à la
+<b><a href="#footnotetag410">410</a></b>: Der Schweitzerische Geschicht forscher. Il eût fallu,
+pour y songer, que le roi fût devenu fou. On faisait encore courir ce
+bruit absurde que La Trémouille avait mis des envoyés suisses à la
question. (Tillier.)</p>
<p><a id="footnote411" name="footnote411"></a>
-<b><a href="#footnotetag411">411</a></b>: À son départ de Cambrai, il badine sur l'attachement
-des impériaux pour le très-saint aigle, et leur permet d'ôter les lis:
-«Vous les osterez quelque soir, et y logerez vostre oiseau, et direz
-qu'il sera allé jouer une espace de temps, et sera retourné en son
-lieu, ainsi que font les arondelles qui reviennent sur le printemps.»
+<b><a href="#footnotetag411">411</a></b>: À son départ de Cambrai, il badine sur l'attachement
+des impériaux pour le très-saint aigle, et leur permet d'ôter les lis:
+«Vous les osterez quelque soir, et y logerez vostre oiseau, et direz
+qu'il sera allé jouer une espace de temps, et sera retourné en son
+lieu, ainsi que font les arondelles qui reviennent sur le printemps.»
Molinet.</p>
<p><a id="footnote412" name="footnote412"></a>
-<b><a href="#footnotetag412">412</a></b>: Au grand désespoir de Dammartin. V. sa belle lettre au
-roi. Lenglet, II, 261. La <i>Cronique Martiniane</i> (Vérard in-folio), si
-instructive pour la vie de Dammartin à d'autres époques, ne me donne
+<b><a href="#footnotetag412">412</a></b>: Au grand désespoir de Dammartin. V. sa belle lettre au
+roi. Lenglet, II, 261. La <i>Cronique Martiniane</i> (Vérard in-folio), si
+instructive pour la vie de Dammartin à d'autres époques, ne me donne
rien ici; elle se contente prudemment de traduire Gaguin, comme elle
-le dit elle-même.</p>
+le dit elle-même.</p>
<p><a id="footnote413" name="footnote413"></a>
<b><a href="#footnotetag413">413</a></b>: Ordonnances, XVIII.</p>
@@ -11303,14 +11265,14 @@ le dit elle-même.</p>
II, p. 199; Gaguinus, fol. <span class="smcap">CLIX.</span></p>
<p><a id="footnote415" name="footnote415"></a>
-<b><a href="#footnotetag415">415</a></b>: Barante-Gachard, II, 623, d'après le Registre de la
-collace de Gand et les Mémoires inédits de Dadizeele, extraits par M.
+<b><a href="#footnotetag415">415</a></b>: Barante-Gachard, II, 623, d'après le Registre de la
+collace de Gand et les Mémoires inédits de Dadizeele, extraits par M.
Voisin dans le Messager des sciences et des arts, 1827-1830.</p>
<p><a id="footnote416" name="footnote416"></a>
<b><a href="#footnotetag416">416</a></b>: Voir dans Commines les scrupules d'Hastings, qui ne
-veut pas donner quittance de cet argent: «Mettez-le dans ma manche,
-etc.»</p>
+veut pas donner quittance de cet argent: «Mettez-le dans ma manche,
+etc.»</p>
<p><a id="footnote417" name="footnote417"></a>
<b><a href="#footnotetag417">417</a></b>: Galanteries toutes politiques, comme on peut le
@@ -11320,661 +11282,281 @@ conclure d'un mot de Commines (liv. VI, ch. <span class="smcap">XIII</span>).</p
<b><a href="#footnotetag418">418</a></b>: Lenglet.</p>
<p><a id="footnote419" name="footnote419"></a>
-<b><a href="#footnotetag419">419</a></b>: Les Médicis étaient les banquiers des rois de France et
+<b><a href="#footnotetag419">419</a></b>: Les Médicis étaient les banquiers des rois de France et
d'Angleterre; ils apparaissent comme garants dans toute grande affaire
-d'argent, spécialement au traité de Pecquigny. Il ne s'en cache
-nullement dans sa réponse à Louis XI. Raynaldi Annales, 1478, § 18-19.
-Les Médicis avaient pour eux le petit peuple, contre eux
+d'argent, spécialement au traité de Pecquigny. Il ne s'en cache
+nullement dans sa réponse à Louis XI. Raynaldi Annales, 1478, § 18-19.
+Les Médicis avaient pour eux le petit peuple, contre eux
l'aristocratie. M. de Sismondi ne l'a pas senti assez.</p>
-<p>Au reste, les Florentins avaient toujours tenu nos rois «pour leurs
-singuliers protecteurs; et, en signe de ce, à chacune fois qu'ils
+<p>Au reste, les Florentins avaient toujours tenu nos rois «pour leurs
+singuliers protecteurs; et, en signe de ce, à chacune fois qu'ils
renouvellent les gouverneurs de leur seigneurie, <i>ils font serment
-d'estre bons et loyaux à la maison de France</i>.» Lettre de Louis XI,
-1478, 17 août. Lenglet, III, 552. Voir à la suite l'<i>Avis sur ce qui
-semble à faire</i> au concile d'Orléans, septembre.</p>
+d'estre bons et loyaux à la maison de France</i>.» Lettre de Louis XI,
+1478, 17 août. Lenglet, III, 552. Voir à la suite l'<i>Avis sur ce qui
+semble à faire</i> au concile d'Orléans, septembre.</p>
<p><a id="footnote420" name="footnote420"></a>
<b><a href="#footnotetag420">420</a></b>: Paris, 1528, in-folio. Bordeaux, 1616. <i>V. les deux
-mss. de la Bibl. impériale.</i></p>
+mss. de la Bibl. impériale.</i></p>
<p><a id="footnote421" name="footnote421"></a>
<b><a href="#footnotetag421">421</a></b>: D. Morice, III, 343. Daru, 54. <i>Archives de Nantes,
-arm.</i> A, <i>cassette</i> F. Cf. d'Argentré.</p>
+arm.</i> A, <i>cassette</i> F. Cf. d'Argentré.</p>
<p><a id="footnote422" name="footnote422"></a>
<b><a href="#footnotetag422">422</a></b>: Sembla bien aux barons d'Anjou que Dieu la leur avoit
-adressée, affin que ilz n'eussent la peine d'aller chercher plus
-loing. Histoire agrégative des annalles et cronicques d'Anjou,
+adressée, affin que ilz n'eussent la peine d'aller chercher plus
+loing. Histoire agrégative des annalles et cronicques d'Anjou,
recueillies et mises en forme par noble et discret missire Jehan de
-Bourdigné, prestre, docteur ès-droitz. On les vend à Angiers (1529,
+Bourdigné, prestre, docteur ès-droitz. On les vend à Angiers (1529,
in-folio; <span class="smcap">CLII</span> verso).</p>
<p><a id="footnote423" name="footnote423"></a>
-<b><a href="#footnotetag423">423</a></b>: Un autre: de se chauffer l'hiver <i>à la cheminée du bon
-roi René</i>, c'est-à-dire au soleil, proverbe provençal.</p>
+<b><a href="#footnotetag423">423</a></b>: Un autre: de se chauffer l'hiver <i>à la cheminée du bon
+roi René</i>, c'est-à-dire au soleil, proverbe provençal.</p>
<p><a id="footnote424" name="footnote424"></a>
-<b><a href="#footnotetag424">424</a></b>: «Oyant nouvelles que le Roy son nepveu estoit à
-Angiers, il monta à cheval pour le venir festoyer, ignorant encore ce
-qui avoit esté faict en son préjudice. Et combien que ses domestiques
+<b><a href="#footnotetag424">424</a></b>: «Oyant nouvelles que le Roy son nepveu estoit à
+Angiers, il monta à cheval pour le venir festoyer, ignorant encore ce
+qui avoit esté faict en son préjudice. Et combien que ses domestiques
en fussent bien informez..., etc. Le noble Roy, oyant racompter la
perte et dommage de son pays d'Anjou que tant il aymoit, se trouva
-quelque peu troublé. Mais, quand il eut reprins ses espritz, à
-l'exemple du bon père Job...» Bourdigné.</p>
+quelque peu troublé. Mais, quand il eut reprins ses espritz, à
+l'exemple du bon père Job...» Bourdigné.</p>
<p><a id="footnote425" name="footnote425"></a>
-<b><a href="#footnotetag425">425</a></b>: L'habile Palamède de Forbin trouva cette clause dans
-l'acte de mariage de l'héritière de Provence et du frère de saint
+<b><a href="#footnotetag425">425</a></b>: L'habile Palamède de Forbin trouva cette clause dans
+l'acte de mariage de l'héritière de Provence et du frère de saint
Louis. V. Papon, Du Puy.</p>
<p><a id="footnote426" name="footnote426"></a>
-<b><a href="#footnotetag426">426</a></b>: Lire la lettre si humble à Hastings, et le billet si
-tendre à un de ses serviteurs, M. de Dunois, pour qu'il expédie
-l'affaire de Savoie: «Mon frère! Mon ami!...» Nulle part peut-être on
-n'a vu les affaires traitées avec tant de passion. Ces deux lettres,
-si caractéristiques, ont été publiées pour la première fois par
+<b><a href="#footnotetag426">426</a></b>: Lire la lettre si humble à Hastings, et le billet si
+tendre à un de ses serviteurs, M. de Dunois, pour qu'il expédie
+l'affaire de Savoie: «Mon frère! Mon ami!...» Nulle part peut-être on
+n'a vu les affaires traitées avec tant de passion. Ces deux lettres,
+si caractéristiques, ont été publiées pour la première fois par
mademoiselle Dupont: Commines, II, 219, 221.</p>
<p><a id="footnote427" name="footnote427"></a>
-<b><a href="#footnotetag427">427</a></b>: Si l'on veut récuser le témoignage de M. de
-Crèvec&oelig;ur, on ne peut guère suspecter celui d'un homme aussi loyal
-que le grand bâtard, frère du duc, ni celui de Guillaume de Cluny, qui
-ne quitta le service de Bourgogne que malgré lui et pour ne pas périr
+<b><a href="#footnotetag427">427</a></b>: Si l'on veut récuser le témoignage de M. de
+Crèvec&oelig;ur, on ne peut guère suspecter celui d'un homme aussi loyal
+que le grand bâtard, frère du duc, ni celui de Guillaume de Cluny, qui
+ne quitta le service de Bourgogne que malgré lui et pour ne pas périr
avec Hugonet. V. Lenglet, IV, 409.</p>
<p><a id="footnote428" name="footnote428"></a>
-<b><a href="#footnotetag428">428</a></b>: C'est ce que disait le duc de Nemours (V. son <i>Procès
-ms.</i>): «Ce mauvais homme, M. de Bourbon, nous a tous trahis.»</p>
+<b><a href="#footnotetag428">428</a></b>: C'est ce que disait le duc de Nemours (V. son <i>Procès
+ms.</i>): «Ce mauvais homme, M. de Bourbon, nous a tous trahis.»</p>
<p><a id="footnote429" name="footnote429"></a>
<b><a href="#footnotetag429">429</a></b>: Jean de Troyes.</p>
<p><a id="footnote430" name="footnote430"></a>
<b><a href="#footnotetag430">430</a></b>: Il craignait toujours les mouvements de Paris, de
-l'Université, etc. La fameuse ordonnance pour imposer silence aux
+l'Université, etc. La fameuse ordonnance pour imposer silence aux
nominaux n'a, je pense, aucun autre sens. Voir les articles, fort
-spécieux, qu'ils lui présentèrent, mais dans le moment le moins
-favorable, dans la crise de 1473. Baluze, Miscellanea (éd. Mansi), II,
+spécieux, qu'ils lui présentèrent, mais dans le moment le moins
+favorable, dans la crise de 1473. Baluze, Miscellanea (éd. Mansi), II,
293.</p>
<p><a id="footnote431" name="footnote431"></a>
-<b><a href="#footnotetag431">431</a></b>: Le duc, longtemps ménagé, employé par le roi, pour la
-ruine des grands, exerçait avec d'autant plus de sécurité sa royauté
-féodale; on l'accusait d'exclure certains députés des assemblées
-provinciales, etc. Quant à son mariage, et celui de son frère, voir
-les pièces dans l'Ancien Bourbonnais, par MM. Allier, Michel et
+<b><a href="#footnotetag431">431</a></b>: Le duc, longtemps ménagé, employé par le roi, pour la
+ruine des grands, exerçait avec d'autant plus de sécurité sa royauté
+féodale; on l'accusait d'exclure certains députés des assemblées
+provinciales, etc. Quant à son mariage, et celui de son frère, voir
+les pièces dans l'Ancien Bourbonnais, par MM. Allier, Michel et
Batissier.</p>
<p><a id="footnote432" name="footnote432"></a>
-<b><a href="#footnotetag432">432</a></b>: Et à Paris même. Un autre frère du duc de Bourbon,
-l'archevêque de Lyon, serviteur fort docile du roi, n'en fut pas moins
-dépouillé de son autorité sur Clermont, qui dès lors élut ses consuls.
+<b><a href="#footnotetag432">432</a></b>: Et à Paris même. Un autre frère du duc de Bourbon,
+l'archevêque de Lyon, serviteur fort docile du roi, n'en fut pas moins
+dépouillé de son autorité sur Clermont, qui dès lors élut ses consuls.
Jean de Troyes, XIX, 105. Molinet, II, 311. Oseray, Histoire de
Bouillon, 131.</p>
<p>Sur l'affranchissement de cette ville, lire Savaron, et les curieux
-extraits que M. Gonod a donnés des <i>Registres du Consulat</i>, au moment
+extraits que M. Gonod a donnés des <i>Registres du Consulat</i>, au moment
de la visite de Doyat, sous le titre de Trois Mois de l'histoire de
Clermont en 1481.</p>
<p><a id="footnote433" name="footnote433"></a>
-<b><a href="#footnotetag433">433</a></b>: Ce commerce d'hommes, si coûteux à la France, fut
-encore plus funeste à la Suisse. Des querelles terribles y éclatèrent
+<b><a href="#footnotetag433">433</a></b>: Ce commerce d'hommes, si coûteux à la France, fut
+encore plus funeste à la Suisse. Des querelles terribles y éclatèrent
entre les villes et les campagnes, pour des questions d'argent, de
-butin, etc. (Tillier.) Stettler dit qu'en 1480, on ne put rétablir la
-sûreté des routes qu'en faisant pendre quinze cents pillards.</p>
+butin, etc. (Tillier.) Stettler dit qu'en 1480, on ne put rétablir la
+sûreté des routes qu'en faisant pendre quinze cents pillards.</p>
<p><a id="footnote434" name="footnote434"></a>
-<b><a href="#footnotetag434">434</a></b>: Le comte du Perche dit qu'avant le voyage du roi à
-Lyon, «il y avoit eu douze personnes au conseil du Roy dont tous
-avoient esté d'oppinion que ont pransist luy qui parle, fors le Roy et
+<b><a href="#footnotetag434">434</a></b>: Le comte du Perche dit qu'avant le voyage du roi à
+Lyon, «il y avoit eu douze personnes au conseil du Roy dont tous
+avoient esté d'oppinion que ont pransist luy qui parle, fors le Roy et
Mons. de Dampmartin, lequel Dampmartin avoit dit au Roy qu'il n'y a
homme qui, quant il savoit que le roy le vouldroit faire prandre ou
destruyre, qu'il ne mist peine de se sauver... Le dit qui parle
n'avoit qui tenist pour luy, fors le Roy et ledit de Dampmartin... Luy
qui parle, estoit bien tenu au Roy, car il n'avoit eu amy que luy et
-le dict seigneur de Dampmartin.» <i>Procès ms. du comte du Perche (copie
-du temps)</i>, f. <span class="smcap">VI</span> <i>verso</i>; <i>Archives du royaume, Trésor des Chartes</i>,
+le dict seigneur de Dampmartin.» <i>Procès ms. du comte du Perche (copie
+du temps)</i>, f. <span class="smcap">VI</span> <i>verso</i>; <i>Archives du royaume, Trésor des Chartes</i>,
J. 940.</p>
<p><a id="footnote435" name="footnote435"></a>
-<b><a href="#footnotetag435">435</a></b>: «Il avoit esté mis à Chinon en une caige de fer d'un
+<b><a href="#footnotetag435">435</a></b>: «Il avoit esté mis à Chinon en une caige de fer d'un
pas et demy de long en laquelle il fut environ six jours sans en
-partir, et luy donnoit-on à menger avecque une fourche; et par après
+partir, et luy donnoit-on à menger avecque une fourche; et par après
les dicts six jours, on le tiroit hors de la caige, pour menger, et
-après, estoit remis en la caige, ou il est demeuré par ung yver
-l'espace de <span class="smcap">XII</span> sepmaines, à l'occasion de quoy il a une espaulle et
-une cuisse perdue, et a une maladie à la teste dont il est en grand
-danger de mourir.» <i>Archives, ibidem, fol. 170.</i></p>
+après, estoit remis en la caige, ou il est demeuré par ung yver
+l'espace de <span class="smcap">XII</span> sepmaines, à l'occasion de quoy il a une espaulle et
+une cuisse perdue, et a une maladie à la teste dont il est en grand
+danger de mourir.» <i>Archives, ibidem, fol. 170.</i></p>
<p><a id="footnote436" name="footnote436"></a>
-<b><a href="#footnotetag436">436</a></b>: «N'y a homme au royaume de France qui fust plus
+<b><a href="#footnotetag436">436</a></b>: «N'y a homme au royaume de France qui fust plus
desplaisant que luy du mal, ni de la mort du Roy, car quant le Roy
-seroit failly, il n'aroit plus à qui recourir pour lui faire grace.»
+seroit failly, il n'aroit plus à qui recourir pour lui faire grace.»
<i>Archives, ibid.</i>, fol. 57.</p>
<p><a id="footnote437" name="footnote437"></a>
-<b><a href="#footnotetag437">437</a></b>: «Commençoit à soy endormir, il le tira deux ou trois
+<b><a href="#footnotetag437">437</a></b>: «Commençoit à soy endormir, il le tira deux ou trois
fois par la chemise, tellement que il se tourna et demanda qu'il y
-avoit...» <i>Ibid.</i>, fol. 70 et fol. 195.</p>
+avoit...» <i>Ibid.</i>, fol. 70 et fol. 195.</p>
<p><a id="footnote438" name="footnote438"></a>
-<b><a href="#footnotetag438">438</a></b>: Et non 1482, comme le met à tort l'Art de vérifier les
+<b><a href="#footnotetag438">438</a></b>: Et non 1482, comme le met à tort l'Art de vérifier les
dates.</p>
<p><a id="footnote439" name="footnote439"></a>
<b><a href="#footnotetag439">439</a></b>: Pontus Heuterus assure que Maximilien ne put jamais
entendre parler de Marie sans pleurer. Lorcheimer raconte que
-Trithème, pour le consoler, évoqua Marie et la lui fit apparaître;
-mais cette vue lui fut si douloureuse qu'il défendit au magicien, sous
-peine de la vie, d'évoquer les morts du tombeau. (Le Glay.)</p>
+Trithème, pour le consoler, évoqua Marie et la lui fit apparaître;
+mais cette vue lui fut si douloureuse qu'il défendit au magicien, sous
+peine de la vie, d'évoquer les morts du tombeau. (Le Glay.)</p>
<p><a id="footnote440" name="footnote440"></a>
<b><a href="#footnotetag440">440</a></b>: V. <i>passim</i> les notes du Barante-Gachard, fort
-instructives et tirées des actes.</p>
+instructives et tirées des actes.</p>
<p><a id="footnote441" name="footnote441"></a>
-<b><a href="#footnotetag441">441</a></b>: Il ne pouvait plus déjà prononcer la lettre R.</p>
+<b><a href="#footnotetag441">441</a></b>: Il ne pouvait plus déjà prononcer la lettre R.</p>
<p><a id="footnote442" name="footnote442"></a>
-<b><a href="#footnotetag442">442</a></b>: Cependant il réfléchit sans doute qu'un traité <i>juré de
-la main gauche</i> pourrait bien être un jour annulé sous ce prétexte, et
-il toucha l'Évangile du coude droit, ce qui fit rire les Flamands:
-«Cubito etiam dextro multum ridiculè...» <i>Pseudo-Amelgardi, lib. XI.</i></p>
+<b><a href="#footnotetag442">442</a></b>: Cependant il réfléchit sans doute qu'un traité <i>juré de
+la main gauche</i> pourrait bien être un jour annulé sous ce prétexte, et
+il toucha l'Évangile du coude droit, ce qui fit rire les Flamands:
+«Cubito etiam dextro multum ridiculè...» <i>Pseudo-Amelgardi, lib. XI.</i></p>
<p><a id="footnote443" name="footnote443"></a>
-<b><a href="#footnotetag443">443</a></b>: Richard III lui écrivit, lui demanda amitié
-(c'est-à-dire pension), mais le roi, au rapport de Commines: «Ne
-voulut répondre à ses lettres, ni ouïr le messager, et l'estima
-très-cruel et mauvais.»</p>
+<b><a href="#footnotetag443">443</a></b>: Richard III lui écrivit, lui demanda amitié
+(c'est-à-dire pension), mais le roi, au rapport de Commines: «Ne
+voulut répondre à ses lettres, ni ouïr le messager, et l'estima
+très-cruel et mauvais.»</p>
<p><a id="footnote444" name="footnote444"></a>
-<b><a href="#footnotetag444">444</a></b>: La première idée qui se présente, c'est qu'il craignait
+<b><a href="#footnotetag444">444</a></b>: La première idée qui se présente, c'est qu'il craignait
que les moines n'eussent fait de l'histoire une satire. Il semble
-pourtant qu'il ait été curieux de l'histoire pour elle-même. Dans
-l'acte où il confirme la chambre des comptes d'Angers, il parle avec
-une sorte d'enthousiasme de ce riche dépôt de documents. V. <i>Du Puy,
-Inventaire du Trésor des chartes</i>, II, 61, et l'Art de vérifier les
+pourtant qu'il ait été curieux de l'histoire pour elle-même. Dans
+l'acte où il confirme la chambre des comptes d'Angers, il parle avec
+une sorte d'enthousiasme de ce riche dépôt de documents. V. <i>Du Puy,
+Inventaire du Trésor des chartes</i>, II, 61, et l'Art de vérifier les
dates (Anjou, 1482).</p>
<p><a id="footnote445" name="footnote445"></a>
<b><a href="#footnotetag445">445</a></b>: Observation fort juste de M. de Sismondi. Le savant
Legrand, parfois un peu simple, parle en plusieurs endroits de la
-<i>bonté</i> de Louis XI. Cela est fort... Néanmoins, Commines assure qu'il
-détesta la trahison de Campobasso et la cruauté de Richard III. La
+<i>bonté</i> de Louis XI. Cela est fort... Néanmoins, Commines assure qu'il
+détesta la trahison de Campobasso et la cruauté de Richard III. La
Chronique scandaleuse, qui ne lui est pas toujours favorable, remarque
-qu'il cherchait à éviter, dans la guerre même, l'effusion du sang, ce
-qui est confirmé par son ennemi Molinet: «Il aymeroit mieux perdre dix
-mille escus que le moindre archier de sa compagnie.»&mdash;Il n'en est pas
-moins sûr qu'il fut cruel, surtout dans l'expulsion et le
+qu'il cherchait à éviter, dans la guerre même, l'effusion du sang, ce
+qui est confirmé par son ennemi Molinet: «Il aymeroit mieux perdre dix
+mille escus que le moindre archier de sa compagnie.»&mdash;Il n'en est pas
+moins sûr qu'il fut cruel, surtout dans l'expulsion et le
renouvellement des populations de Perpignan et d'Arras.&mdash;Le fait
-suivant me semble atroce: Avril 1477, Jean Bon ayant été condamné à
-mort «pour certains grans cas et crimes par luy commis envers la
+suivant me semble atroce: Avril 1477, Jean Bon ayant été condamné à
+mort «pour certains grans cas et crimes par luy commis envers la
personne du Roy... laquelle condampnacion fut despuis, du commandement
-du dict seigneur, en charité et miséricorde, modéré, et condampné le
-dit Jean le Bon seulement à avoir les yeux pochés et estains,» il fut
-rapporté que le dit Jean Bon voyait encore d'un &oelig;il. En conséquence
-de quoi Guinot de Lozière, prévôt de la maison du roi, par ordre dudit
-seigneur, décerna commission à deux archers d'aller visiter Jean Bon,
-et s'il voyait encore «de lui faire parachever de pocher et estaindre
-les yeux.» Communiqué par MM. Lacabane et Quicherat. L'original se
-trouve dans le vol. 171 des <i>titres scellés de Clairambault, à la
+du dict seigneur, en charité et miséricorde, modéré, et condampné le
+dit Jean le Bon seulement à avoir les yeux pochés et estains,» il fut
+rapporté que le dit Jean Bon voyait encore d'un &oelig;il. En conséquence
+de quoi Guinot de Lozière, prévôt de la maison du roi, par ordre dudit
+seigneur, décerna commission à deux archers d'aller visiter Jean Bon,
+et s'il voyait encore «de lui faire parachever de pocher et estaindre
+les yeux.» Communiqué par MM. Lacabane et Quicherat. L'original se
+trouve dans le vol. 171 des <i>titres scellés de Clairambault, à la
Biblioth. royale</i>.</p>
<p><a id="footnote446" name="footnote446"></a>
<b><a href="#footnotetag446">446</a></b>: La fausse et dure maxime avec laquelle Commines enterre
-son ancien maître «Qui a le succès a l'honneur.»</p>
+son ancien maître «Qui a le succès a l'honneur.»</p>
<p><a id="footnote447" name="footnote447"></a>
<b><a href="#footnotetag447">447</a></b>: Lire les touchantes complaintes d'Olivier de la Marche
sur la maison de Bourgogne, de Jean de Ludre sur la maison d'Anjou
-(<i>ms. de la Bibliothèque de Nancy</i>), etc., etc. J'y reviendrai à
-l'occasion de la réaction féodale sous Charles VIII.</p>
+(<i>ms. de la Bibliothèque de Nancy</i>), etc., etc. J'y reviendrai à
+l'occasion de la réaction féodale sous Charles VIII.</p>
<p><a id="footnote448" name="footnote448"></a>
-<b><a href="#footnotetag448">448</a></b>: Première ceinture du royaume plus importante encore
-pour sa vitalité et sa durée que la seconde ceinture, les beaux
+<b><a href="#footnotetag448">448</a></b>: Première ceinture du royaume plus importante encore
+pour sa vitalité et sa durée que la seconde ceinture, les beaux
accessoires de Flandre, Alsace, etc.</p>
<p><a id="footnote449" name="footnote449"></a>
-<b><a href="#footnotetag449">449</a></b>: Dans une lettre à Du Bouchage, il exprime les mêmes
-idées, et veut, pour comparer, qu'on lui cherche les <i>coutumes</i> de
+<b><a href="#footnotetag449">449</a></b>: Dans une lettre à Du Bouchage, il exprime les mêmes
+idées, et veut, pour comparer, qu'on lui cherche les <i>coutumes</i> de
Florence et de Venise. Preuves de Duclos, IV, 449.</p>
<p><a id="footnote450" name="footnote450"></a>
-<b><a href="#footnotetag450">450</a></b>: L'autorité la plus ancienne, celle de Bodin, n'est pas
-fort imposante (République, livre III, ch. <span class="smcap">IV</span>). Rien dans les
+<b><a href="#footnotetag450">450</a></b>: L'autorité la plus ancienne, celle de Bodin, n'est pas
+fort imposante (République, livre III, ch. <span class="smcap">IV</span>). Rien dans les
Registres du Parlement.</p>
<p><a id="footnote451" name="footnote451"></a>
<b><a href="#footnotetag451">451</a></b>: C'est, je crois, l'origine de tant de contes sur Louis
-XI et ses serviteurs, par exemple sur Tristan l'hermite, fort âgé sous
-ce règne, et qui probablement agit moins que beaucoup d'autres. Les
+XI et ses serviteurs, par exemple sur Tristan l'hermite, fort âgé sous
+ce règne, et qui probablement agit moins que beaucoup d'autres. Les
traditions sur les petites images au chapeau, etc., ne sont pas
-invraisemblables, quoiqu'elles aient été recueillies d'abord par un
-ennemi, Seyssel, l'homme de la maison d'Orléans, par un conteur
-gascon, Brantôme.</p>
+invraisemblables, quoiqu'elles aient été recueillies d'abord par un
+ennemi, Seyssel, l'homme de la maison d'Orléans, par un conteur
+gascon, Brantôme.</p>
<p><a id="footnote452" name="footnote452"></a>
<b><a href="#footnotetag452">452</a></b>: On a dit aussi du pape Innocent VIII, comme de beaucoup
-d'autres souverains, qu'il essaya de guérir par la transfusion du
-sang.&mdash;«Humano sanguine, quem ex aliquot infantibus sumptum hausit,
-salutem comparare vehementer sperabat.» Gaguinus, fr. <span class="smcap">CLX</span> verso. Pour
+d'autres souverains, qu'il essaya de guérir par la transfusion du
+sang.&mdash;«Humano sanguine, quem ex aliquot infantibus sumptum hausit,
+salutem comparare vehementer sperabat.» Gaguinus, fr. <span class="smcap">CLX</span> verso. Pour
le pape, voyez le Diario di Infessura, p. 1241, ann. 1392.</p>
<p><a id="footnote453" name="footnote453"></a>
-<b><a href="#footnotetag453">453</a></b>: Par exemple, il lui fait dire au Dauphin «qu'eût été
-rien du tout sans Olivier-le-Daim.» Jean de Troyes, éd. Petitot, XIV,
+<b><a href="#footnotetag453">453</a></b>: Par exemple, il lui fait dire au Dauphin «qu'eût été
+rien du tout sans Olivier-le-Daim.» Jean de Troyes, éd. Petitot, XIV,
107.</p>
<p><a id="footnote454" name="footnote454"></a>
-<b><a href="#footnotetag454">454</a></b>: Ni aux astrologues, ni aux médecins, quoiqu'il se
-servît des uns et des autres. Pour les astrologues, malgré la
-tradition recueillie par Naudé (Lenglet, IV, 291), d'autres anecdotes
-(l'âne qui en sait plus que l'astrologue, etc.) feraient croire qu'il
+<b><a href="#footnotetag454">454</a></b>: Ni aux astrologues, ni aux médecins, quoiqu'il se
+servît des uns et des autres. Pour les astrologues, malgré la
+tradition recueillie par Naudé (Lenglet, IV, 291), d'autres anecdotes
+(l'âne qui en sait plus que l'astrologue, etc.) feraient croire qu'il
s'en moquait.</p>
-<p>Quant aux médecins: «Il estoit enclin à ne vouloir croire le conseil
-des médecins.» Commines, livre VI, ch. <span class="smcap">VI</span>. Les dix mille écus par mois
-donnés à Coctier s'expliquent par l'<i>or potable</i> et autres médecines
-coûteuses.</p>
+<p>Quant aux médecins: «Il estoit enclin à ne vouloir croire le conseil
+des médecins.» Commines, livre VI, ch. <span class="smcap">VI</span>. Les dix mille écus par mois
+donnés à Coctier s'expliquent par l'<i>or potable</i> et autres médecines
+coûteuses.</p>
-<p>Coctier peut-être ne recevait pas tout, comme médecin, mais comme
-président des comptes, et pour de secrètes affaires politiques.</p>
+<p>Coctier peut-être ne recevait pas tout, comme médecin, mais comme
+président des comptes, et pour de secrètes affaires politiques.</p>
<p><a id="footnote455" name="footnote455"></a>
<b><a href="#footnotetag455">455</a></b>: Duclos, Preuves.</p>
<p><a id="footnote456" name="footnote456"></a>
-<b><a href="#footnotetag456">456</a></b>: Il était alors au mieux avec le pape. Il avait acheté
-son neveu qui était venu, comme légat, imposer la paix à Maximilien.
-Autre faveur: «Le pape donne à Louis XI permission de se choisir un
-confesseur pour commuer les v&oelig;ux qu'il peut avoir faits.»
-<i>Archives, Trésor des chartes</i>, J. 463.</p>
+<b><a href="#footnotetag456">456</a></b>: Il était alors au mieux avec le pape. Il avait acheté
+son neveu qui était venu, comme légat, imposer la paix à Maximilien.
+Autre faveur: «Le pape donne à Louis XI permission de se choisir un
+confesseur pour commuer les v&oelig;ux qu'il peut avoir faits.»
+<i>Archives, Trésor des chartes</i>, J. 463.</p>
</div>
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-<pre>
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-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1466-1483 (Volume
-8/19), by Jules Michelet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1466-1483 ***
-
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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-Foundation
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43311 ***</div>
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