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-The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19), by
-Jules Michelet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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-Title: Histoire de France 1466-1483 (Volume 8/19)
-
-Author: Jules Michelet
-
-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43311]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1466-1483 ***
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-
-Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P.
-Travers and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net
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- HISTOIRE
-
- DE
-
- FRANCE
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-
- PAR
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- J. MICHELET
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- NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
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- TOME HUITIÈME
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-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE INTERNATIONALE
- A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
- 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
-
- 1876
-
- Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
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-LIVRE XV
-
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-CHAPITRE PREMIER
-
-LOUIS XI REPREND LA NORMANDIE--CHARLES LE TÉMÉRAIRE RUINE DINANT ET
-LIÉGE
-
-1466-1468
-
-
-Un royaume à deux têtes, un roi de Rouen[1] et un roi de Paris,
-c'était l'enterrement de la France. Le traité était nul[2]; personne
-ne peut s'engager à mourir.
-
-[Note 1: Les Normands ne demandaient pas mieux que de l'entendre
-ainsi. Ils firent lire au duc dans leurs Chroniques: «Que jadis y ot
-ung roy de France qui voulut ravoir la Normandie (_donnée en apanage à
-son plus jeune frère_); ceux de la dicte duché guerroyèrent tellement
-le dict roy que par puissance d'armes, ils mirent en exil le roy de
-France, et firent leur duc roy.» Jean de Troyes.--Le 28 déc., Jean de
-Harcourt livre à M. le duc les Chroniques de Normandie que l'on
-conservait à la maison de ville; il s'engage à les rendre à la ville,
-quand Monseigneur les aura lues, sous peu de jours (Communiqué par M.
-Chéruel). _Archives munic. de Rouen, Reg. des délibérations._]
-
-[Note 2: Le Parlement avait protesté contre les traités; ils n'avaient
-pas été légalement enregistrés, ni publiés. Les ligués eux-mêmes
-avaient fait leurs réserves contre certains articles; par exemple, le
-duc de Bretagne contre celui des trente-six réformateurs. Quant aux
-régales, le roi, un mois avant le traité, avait eu la précaution de
-les donner pour sa vie à la Sainte-Chapelle: les détourner de là,
-c'était un cas de conscience. (Ordonnances, XVI, 14 septembre 1465.)]
-
-Il était nul et inexécutable. Le frère du roi, les ducs de Bretagne et
-de Bourbon, intéressés à divers titres dans l'affaire de la Normandie,
-ne purent jamais s'entendre.
-
-Le 25 novembre, six semaines après le traité, le roi, alors en
-pèlerinage à Notre-Dame de Cléry[3], reçut des lettres de son frère.
-Il les montra au duc de Bourbon: «Voyez, dit-il, mon frère ne peut
-s'arranger avec mon cousin de Bretagne; il faudra bien que j'aille à
-son secours, et que je reprenne mon duché de Normandie.»
-
-[Note 3: Pensant qu'il n'aurait jamais échappé à de tels périls sans
-l'aide de Notre-Dame de Cléry, il alla lui rendre grâces. C'est
-probablement à elle qu'il offre à cette époque un Louis XI d'argent:
-«Paié à André Mangot, nostre orfèvre... reste de certain voeu
-d'argent, représentant nostre personne.» _Bibl. royale, mss. Legrand,
-17 mars 1466._--Autre oeuvre pie: le 31 oct. 1466, il exempte d'impôts
-tous les chartreux du royaume. Ordonn., XVI,--Il devient tout à coup
-bon et clément; il accorde rémission à un certain Pierre Huy, qui a
-dit: «Que Nous avions destruit et mengé nostre pais du Dauphiné et que
-nous destruisions tout nostre royaume, et n'estions que ung follatre,
-et que nous avions ung cheval qui nous portoit et tout nostre
-conseil.» _Archives, Trésor des chartes, J. registre, CCVIII, ann.
-1466._]
-
-Ce qui facilitait la chose, c'est que les Bourguignons venaient de
-s'embarquer dans une grosse affaire qui pouvait les tenir longtemps;
-ils s'en allaient en plein hiver châtier, ruiner, Dinant et Liége. Le
-comte de Charolais, levant le 3 novembre son camp de Paris, avait
-signifié à ses gens, qui croyaient retourner chez eux, «qu'ils eussent
-à se trouver le 15 à Mézières, sous peine de la hart.»
-
-Liége, poussée à la guerre par Louis XI, allait payer pour lui. Quand
-il eût voulu la secourir, il ne le pouvait. Pour reprendre la
-Normandie malgré les ducs de Bourgogne et de Bretagne, il lui fallait
-au moins regagner le duc de Bourbon, et c'était justement pour
-rétablir le frère du duc de Bourbon, évêque de Liége, que le comte de
-Charolais allait faire la guerre aux Liégeois.
-
-J'ai dit avec quelle impatience, quelle âpreté, Louis XI, dès son
-avénement, avait saisi de gré ou de force le fil des affaires de
-Liége. Il les avait trouvées en pleine révolution, et cette révolution
-terrible, où la vie et la mort d'un peuple étaient en jeu, il l'avait
-prise en main, comme tout autre instrument politique, comme simple
-moyen d'amuser l'ennemi.
-
-Il m'en coûte de m'arrêter ici. Mais l'historien de la France doit au
-peuple qui la servit tant, de sa vie et de sa mort, de dire une fois
-ce que fut ce peuple, de lui restituer (s'il pouvait!) sa vie
-historique. Ce peuple au reste, c'était la France encore, c'était
-nous-mêmes. Le sang versé, ce fut notre sang.
-
-Liége et Dinant, notre brave petite France de Meuse[4], aventurée si
-loin de nous dans ces rudes Marches d'Allemagne, serrée et étouffée
-dans un cercle ennemi de princes d'Empire, regardait toujours vers la
-France. On avait beau dire à Liége qu'elle était allemande et du
-cercle de Westphalie, elle n'en voulait rien croire. Elle laissait sa
-Meuse descendre aux Pays-Bas[5]; elle, sa tendance était de remonter.
-Outre la communauté de langue et d'esprit, il y avait sans doute à
-cela un autre intérêt, et non moins puissant, c'est que Liége et
-Dinant trafiquaient avec la haute Meuse, avec nos provinces du Nord;
-elles y trouvaient sans doute meilleur débit de leurs fers et de leurs
-cuivres, de leur taillanderie et _dinanderie_[6], qu'elles n'auraient
-eu dans les pays allemands, qui furent toujours des pays de mines et
-de forges. Un mot d'explication.
-
-[Note 4: Une des grâces de la France, qui en a tant, c'est qu'elle
-n'est pas seule, mais entourée de plusieurs Frances. Elle siége au
-milieu de ses filles, la Wallonne, la Savoyarde, etc. La France mère a
-changé; ses filles ont peu changé (au moins relativement); chacune
-d'elles représente encore quelqu'un des âges maternels. C'est chose
-touchante de revoir la mère toujours jeune en ses filles, d'y
-retrouver, en face de celle-ci, sérieuse et soucieuse, la gaieté, la
-vivacité, la grâce du coeur, tous les charmants défauts dont nous nous
-corrigeons et que le monde aimait en nous, avant que nous fussions des
-sages.]
-
-[Note 5: Il est juste de dire que la Meuse reste française, tant
-qu'elle peut. Elle tourne à Sedan, à Mézières, comme pour s'éloigner
-du Luxembourg. Entraînée par sa pente, il lui faut bien couler aux
-Pays-Bas, se mêler, bon gré, mal gré, d'eaux allemandes; n'importe,
-elle est toujours française jusqu'à ce qu'elle ait porté sa grande
-Liége, dernière alluvion de la patrie.]
-
-[Note 6: Ce mot de _dinanderie_ indique assez que nous ne tirions
-guère la chaudronnerie d'ailleurs. V. Carpentier, _Dynan_, usité en
-1404.]
-
-La fortune de l'industrie et du commerce de Liége date du temps où la
-France commença d'acheter. Lorsque nos rois mirent fin peu à peu à la
-vieille misère des guerres privées, et pacifièrent les campagnes,
-l'homme de la glèbe, qui jusque-là vivait, comme le lièvre, entre deux
-sillons, hasarda de bâtir; il se bâtit un âtre, inaugura la
-crémaillère[7], à laquelle il pendit un pot, une marmite de fer, comme
-les colporteurs les apportaient des forges de Meuse. L'ambition
-croissant, la femme économisant quelque monnaie à l'insu du mari, il
-arrivait parfois qu'un matin les enfants admiraient dans la cheminée
-une marmite d'or, un de ces brillants chaudrons tels qu'on les battait
-à Dinant.
-
-[Note 7: Cérémonie importante dans nos anciennes moeurs.--Le chat,
-comme on sait, ne s'attache à la maison que lorsqu'on lui a
-soigneusement frotté les pattes à la crémaillère.--La sainteté du
-foyer au moyen âge tient moins à l'âtre qu'à la crémaillère qui y est
-suspendue. «Les soldats se détroupèrent pour piller et griffer,
-n'épargnant ny aage, ny ordre, ny sexe, femmes, filles et enfans,
-_s'attachans à la crémaillère des cheminées, pensans échapper à leur
-fureur_.» Mélart, Hist. de la ville et du chasteau de Huy.]
-
-Ce pot, ce chaudron héréditaire, qui pendant de longs âges avaient
-fait l'honneur du foyer, n'étaient guère moins sacrés que lui, moins
-chers à la famille. Une alarme venant, le paysan laissait piller,
-brûler le reste; il emportait son pot, comme Énée ses dieux. Le pot
-semblait constituer la famille dans nos vieilles coutumes; ceux-là
-sont réputés parents qui vivent «à un pain et à un pot[8].»
-
-[Note 8: V. Laurière, I, 220; II, 171. Michelet, Origines du droit, p.
-XCI, 47, 268. Voir particulièrement pour le Nivernais: Guy Coquille,
-question 58; M. Dupin, Excursion dans la Nièvre; Le Nivernais, par
-MM. Morellet, Barat et Bussière.]
-
-Ceux qui forgeaient ce pot ne pouvaient manquer d'être tout au moins
-les cousins de France. Ils le prouvèrent lorsque, dans nos affreuses
-guerres anglaises, tant de pauvres Français affamés s'enfuirent dans
-les Ardennes, et qu'ils trouvèrent au pays de Liége un bon accueil, un
-coeur fraternel[9].
-
-[Note 9: «Omnes pauperes, a regno profugos propter inopiam,
-liberalissime sustentasse.» C'est l'aveu même du roi de France.
-Zantfliet, ap. Martène.]
-
-Quoi de plus français que ce pays wallon? Il faut bien qu'il en soit
-ainsi, pour que là justement, au plus rude combat des races et des
-langues, parmi le bruit des forges, des mineurs et des armuriers,
-éclate, en son charme si pur, notre vieux génie mélodique[10]. Sans
-parler de Grétry, de Méhul, dès le XVe siècle, les maîtres de la
-mélodie ont été les enfants de choeur de Mons ou de Nivelle[11].
-
-[Note 10: Comme mélodistes, les Wallons et les Vaudois, Lyonnais,
-Savoyards, semblent se répondre de la Meuse aux Alpes. Rousseau a son
-écho dans Grétry. Même art, né de sociétés analogues; Genève et Lyon,
-comme Liége, furent des républiques épiscopales d'ouvriers.--Si les
-Wallons ont semblé plus musiciens que littérateurs dans les derniers
-siècles, n'oublions pas qu'au quatorzième, Liége eut ses excellents
-chroniqueurs, Jean d'Outre-Meuse, Lebel et Hemricourt. (Voir dans
-celui-ci l'amusant portrait de ce magnifique et vaillant chanoine
-Lebel.) Froissart déclare lui-même avoir copié Lebel dans les
-commencements de sa chronique.--Le XVIIe siècle n'a pas eu de plus
-savants hommes ni de plus judicieux que Louvrex; on sait que Fénelon,
-en procès avec Liége pour les droits de son archevêché, se désista sur
-la lecture d'un mémoire du jurisconsulte liégeois.--De nos jours, MM.
-Lavalleye, Lesbroussart, Polain et d'autres encore, ont prouvé que cet
-heureux et facile esprit de Liége n'en était pas moins propre aux
-grands travaux d'érudition.]
-
-[Note 11: Les plus anciens de ces musiciens sont: Josquin des Prez,
-doyen du chapitre de _Condé_; Aubert Ockergan, du _Hainaut_, trésorier
-de Saint-Martin de Tours (m. 1515); Jean le Teinturier, de _Nivelle_
-(qui vivait encore en 1495), appelé par Ferdinand, roi de Naples, et
-fondateur de l'école napolitaine; Jean Fuisnier, d'_Ath_, directeur de
-musique de l'archevêque de Cologne, précepteur des pages de
-Charles-Quint; Roland de Lattre, né à _Mons_ en 1520, directeur de la
-musique du duc de Bavière (Mons lui éleva une statue), etc. On sait
-que Grétry était de _Liége_, Gossec de _Vergnies_ en Hainaut, Méhul de
-_Givet_. Le physicien de la musique, Savart, est de _Mézières_.--Quant
-à la peinture, c'est la Meuse qui en a produit le rénovateur: Jean le
-Wallon (Joannes Gallicus), autrement dit Jean de Eyck, et très-mal
-nommé Jean de Bruges. Il naquit à _Maseyck_, mais probablement d'une
-famille wallonne. Voir notre tome VI.--V. Guicchardin, Description des
-Pays-Bas; Laserna, Bibliothèque de Bourgogne, p. 102-208; Fétis,
-Mémoire sur la musique ancienne des Belges, et la Revue musicale, 2e
-série, t. III 1830, p. 230.]
-
-Aimable, léger filet de voix, chant d'oiseau le long de la Meuse... Ce
-fut la vraie voix de la France, la voix même de la liberté... Et sans
-la liberté, qui eût chanté sous ce climat sévère, dans ce pays
-sérieux? Seule, elle pouvait peupler les tristes clairières des
-Ardennes. Liberté des personnes, ou du moins servage adouci[12];
-vastes libertés de pâtures, immenses communaux, libertés sur la terre,
-sous la terre, pour les mineurs et les forgerons[13].
-
-[Note 12: Les guerres continuelles donnaient une grande valeur à
-l'homme et obligeaient de le ménager. La culture, déjà fort difficile,
-ne pouvait avoir lieu qu'autant que le serf même serait, en réalité, à
-peu près libre. Le servage disparut de bonne heure dans certaines
-parties des Ardennes.--La coutume de Beaumont (qui du duché de
-Bouillon se répandit dans la Lorraine et le Luxembourg) accordait aux
-habitants le libre usage des eaux et des bois, la faculté de se
-choisir des magistrats, de vendre à volonté leurs biens, etc.--Au
-commencement du XIIIe siècle (1236), le seigneur d'Orchimont
-affranchit ses villages de Gerdines, _selon les libertés de Renwez_
-(Concessi, ad legem Renwex, libertatem); il réduit tous ses droits au
-terrage, au cens, à un léger impôt de mouture. Saint-Hubert et Mirwart
-suivirent cet exemple.--Originaire moi-même de Renwez, j'ai trouvé
-avec bonheur dans le savant ouvrage de M. Ozeray cette preuve des
-libertés antiques du pays de ma mère. Ozeray, Histoire du duché de
-Bouillon, p. 74-75, 110, 114, 118.]
-
-[Note 13: Les grands propriétaires qui attaquent les communes aux
-Ardennes ou ailleurs devraient se rappeler que, sans les plus larges
-priviléges communaux, le pays fût resté désert. Ils demandent partout
-des titres aux communes, et souvent les communes n'en ont pas,
-justement parce que leur droit est très-antique et d'une époque où
-l'on n'écrivait guère.--Vous demanderez bientôt sans doute à la terre
-le titre en vertu duquel elle verdoie depuis l'origine du monde.]
-
-Deux églises, le pèlerinage de Saint-Hubert[14] et l'asile de
-Saint-Lambert, c'est là le vrai fonds des Ardennes. À Saint-Lambert de
-Liége, douze abbés, devenus chanoines, ouvrirent un asile, une ville
-aux populations d'alentour, et dressèrent un tribunal pour le maintien
-de la paix de Dieu. Ce chapitre se fit, en son évêque, le grand juge
-des Marches. La juridiction de l'_anneau_ fut redoutée au loin. À
-trente lieues autour, le plus fier chevalier, fût-il des quatre fils
-Aymon, tremblait de tous ses membres quand il était cité à la ville
-noire, et qu'il lui fallait comparaître au _péron_ de Liége[15].
-
-[Note 14: L'image naïve de l'Église transformant en hommes, en
-chrétiens, les bêtes sauvages de ces déserts, se trouve dans les
-légendes des Ardennes. Le loup de Stavelot devient serviteur de
-l'évêque; ce loup ayant mangé l'âne de saint Remacle, le saint homme
-fait du loup son âne et l'oblige de porter les pierres dont il bâtit
-l'église: dans les armes de la ville, le loup porte la crosse à la
-patte.--Au bois du cerf de Saint-Hubert fleurit la croix du Christ; le
-chevalier auquel il apparaît est guéri des passions mondaines.--Le
-pèlerinage de Saint-Hubert était, comme on sait, renommé pour guérir
-de la rage. Nos paysans de France, comme ceux des Pays-Bas, allaient
-en foule, mordus ou non mordus, se faire greffer au front d'un morceau
-de la sainte étole. Les parents de saint Hubert, qui vivaient toujours
-dans le pays, guérissaient aussi avec quelques prières. Délices des
-Pays-Bas (éd. 1785), IV, p. 50, 172.]
-
-[Note 15: Le _péron_ était, comme on sait, la colonne au pied de
-laquelle se rendaient les jugements. Elle était surmontée d'une croix
-et d'une pomme de pin (symbole de l'association dans le Nord, comme la
-grenade dans le Midi?) Je retrouve la pomme de pin à l'hôtel de ville
-d'Augsbourg et ailleurs.]
-
-Forte justice et liberté, sous la garde d'un peuple qui n'avait peur
-de rien, c'était, autant que la bonne humeur des habitants, autant que
-leur ardente industrie, le grand attrait de Liége; c'est pour cela que
-le monde y affluait, y demeurait et voulait y vivre. Le voyageur qui,
-à grand'peine, ayant franchi tant de pas difficiles, voyait enfin
-fumer au loin la grande forge, la trouvait belle et rendait grâce à
-Dieu. La cendre de houille, les scories de fer lui semblaient plus
-douces à marcher que les prairies de Meuse... L'Anglais Mandeville,
-ayant fait le tour du monde, s'en vint à Liége et s'y trouva si bien
-qu'il n'en sortit jamais[16]. Doux lotos de la liberté!
-
-[Note 16: Comme le disait son épitaphe: «Qui, toto quasi orbe
-lustrato, Leodiidiem vitæ suæ clausit extremum, anno Domini MCCCLXXI.»
-Ortelius, apud Boxhorn. De rep. Leod. auctores præcipui, p. 57.]
-
-Liberté orageuse, sans doute, ville d'agitations et d'imprévus
-caprices. Eh bien, malgré cela, pour cela peut-être, on l'aimait.
-C'était le mouvement, mais, à coup sûr, c'était la vie (chose si rare
-dans cette langueur du moyen âge!), une forte et joyeuse vie, mêlée de
-travail, de factions, de batailles: on pouvait souffrir beaucoup dans
-une telle ville, s'ennuyer? jamais[17].
-
-[Note 17: Cette terrible histoire n'en est pas moins très-gaie. V.
-Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 139, 288, 350, etc.
-
-«Défense de violer les demeures des citoyens: En _lansant_, _ferrant_
-ou _jettant_ aux maisons, ou personnes extantes en icelles, à peine
-d'un voiage de S. Jacques. Le régiment des bastons, 1442, apud
-Bartollet, Consilium juris, etc., artic. 34. Je dois la possession de
-ce précieux opuscule, qui donne l'analyse de presque toutes les
-chartes liégeoises, à l'obligeance de M. Polain, conservateur des
-archives de Liége.]
-
-Le caractère le plus fixe de Liége, à coup sûr, c'était le mouvement.
-La base de la cité, son _tréfoncier_ chapitre, était, dans sa
-constance apparente, une personne mobile, variée sans cesse par
-l'élection, mêlée de tous les peuples, et qui s'appuyait contre la
-noblesse indigène d'une population d'ouvriers non moins mobile et
-renouvelée[18].
-
-[Note 18: In stylo curiarum sæcularium Leod., c. V., art. 8, c. XIII,
-art. 20, et alibi, _seigneurs_ TRESFONCIERS dicuntur ii quorum propria
-sunt decimæ, reditus, census, justicia, prædium, licet alii sint
-usufructarii.--TREFFONCIERS et lansagers peuvent deminuer pour faute
-de relief.» Cout. de Liége, c. XV, art. 17.--Et est à savoir que cil
-qui ara suer l'iretage le premier cens, l'on apele le TREFFONS.
-Usatici urbis Ambianensis, mss. Ducange, verbo TREFFUNDUS.
-
-Hemricourt se plaint (vers 1390?) de ce que le _quart_ de la
-population de Liége, loin d'être né dans la ville, n'est pas même de
-la principauté. Patron de la temporalité, cité par Villenfagne,
-Recherches (1817), p. 53.]
-
-Curieuse expérience dans tout le moyen âge: une ville qui se défait,
-se refait, sans jamais se lasser. Elle sait bien qu'elle ne peut
-périr; ses fleuves lui rapportent chaque fois plus qu'elle n'a
-détruit; chaque fois la terre est plus fertile encore, et du fond de
-la terre la Liége souterraine, ce noir volcan de vie et de
-richesse[19], a bientôt jeté, par-dessus les ruines, une autre Liége,
-jeune et oublieuse, non moins ardente que l'ancienne et prête au
-combat.
-
-[Note 19: On tire la houille de dessous Liége même. Un ange a indiqué
-la première houillère. Une de celles du Limbourg s'appelle
-vulgairement _Heemlich_, autrefois _Hemelryck_ (royaume du ciel), à
-cause de sa richesse.--Ernst., Histoire du Limbourg (éd. de M.
-Lavalleye I, 119). V. aussi le mémoire de l'éditeur sur l'époque de la
-découverte.]
-
-Liége avait cru d'abord exterminer ses nobles; le chapitre avait lancé
-sur eux le peuple, et ce qui en restait s'était achevé dans la folie
-d'un combat à outrance[20]. Il avait été dit que l'on ne prendrait
-plus les magistrats que dans les métiers[21], que, pour être consul,
-il faudrait être charron, forgeron, etc. Mais voilà que des métiers
-même pullulent des nobles innombrables, de nobles drapiers et
-tailleurs, d'illustres marchands de vin, d'honorables houillers[22].
-
-[Note 20: Voir, à la suite du Miroir des nobles de Hasbaye, le beau
-récit de la guerre des Awans et des Waroux, si bien préparé par les
-généalogies qui précèdent, et par la curieuse préface de ces
-généalogies.]
-
-[Note 21: Les exemples abondent dans Hemricourt, pour les changements
-de condition, pour les alliances de bas en haut et de haut en bas,
-etc.--En voici deux prises au hasard.--Corbeau Awans (l'un des
-principaux chefs dans cette terrible guerre des nobles) épouse la
-fille de «M. Colar Barkenheme, chevalier quy fut sornomeis delle
-Crexhan, par tant qu'il demoroit en la maison con dit le Crexhan à
-Liége, en la quelle _ilh avoit longtemps vendut vins_ (car ilh est
-_viniers_), anchois qu'il presist l'ordenne de chevalerie.»--Ailleurs,
-le très-noble et vaillant Thomas de Hemricourt s'excuse d'entrer dans
-la guerre civile, sur ce qu'il est marchand de vin; et il est visible
-qu'il s'agit d'un véritable commerce, et non d'une vente fortuite,
-comme les étudiants avaient le privilége d'en faire dans notre
-Université de Paris. Ce Thomas «de plusieurs gens estoit acoincteis
-par tant qu'il estoit _vinir_... Ilh répondit que c'estoit un
-_marchands_ et qu'il pooit très mal laissier sa chevanche por entrer
-en ces werres...» Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 256,
-338, et p. 55, 141, 165, 187, 189, 225, 235, 277, 296, etc.]
-
-[Note 22: Au commencement du XVe siècle, époque de la proscription de
-Wathieu d'Athin, ses amis paraissent être des propriétaires de
-houillères. V. dans M. Polain un récit très-net de cette affaire, si
-obscure partout ailleurs.]
-
-Liége fut une grande fabrique, non de drap ou de fer seulement, mais
-d'hommes; je veux dire une facile et rapide initiation du paysan à la
-vie urbaine, de l'ouvrier à la vie bourgeoise, de la bourgeoisie à la
-noblesse. Je ne vois pas d'ici l'immobile hiérarchie des classes
-flamandes[23]. Entre les villes du Liégeois, les rapports de
-subordination ne sont pas non plus si fortement marqués. Liége n'est
-pas, ainsi que Gand ou Bruges, la ville mère de la contrée, qui pèse
-sur les jeunes villes d'alentour, comme mère ou marâtre. Elle est pour
-les villes liégeoises une soeur du même âge ou plus jeune, qui, comme
-église dominante, comme armée toujours prête, leur garantit la paix
-publique. Quoiqu'elle ait elle-même par moments troublé cette paix,
-abusé de sa force, on la voit, dans telles de ses institutions
-juridiques les plus importantes, limiter son pouvoir et s'associer les
-villes secondaires sur le pied de l'égalité[24].
-
-[Note 23: Autre différence essentielle entre les deux peuples: si les
-révolutions de Liége semblent montrer plus de mobilité, moins de
-persévérance et d'esprit de suite, que celles de la Flandre, il est
-pourtant juste de dire qu'en plusieurs points la constitution de Liége
-reçut des développements qui manquèrent à celles des villes flamandes:
-par exemple, l'élection populaire du magistrat et la responsabilité
-ministérielle. Nul ordre de l'évêque n'avait force s'il n'était signé
-d'un ministre auquel le peuple pût s'en prendre.--Je dois cette
-observation à M. Lavalleye, aussi versé dans l'histoire des Pays-Bas
-en général que dans celle de Liége.]
-
-[Note 24: Les vingt-deux institués en 1372 pour juger les cas de force
-et violence, furent composés de _quatre_ chanoines (qui étaient
-indifféremment indigènes ou étrangers), de quatre nobles et de quatre
-bourgeois (_huit indigènes liégeois_), enfin, de _deux_ bourgeois de
-Dinant et _deux_ d'Huy; Tongres, Saint-Trond et quatre autres villes
-envoyaient _chacune un_ bourgeois.]
-
-Le lien hiérarchique, loin d'être trop fort dans ce pays, fut
-malheureusement faible et lâche; faible entre les villes, entre les
-fiefs ou les familles, au sein de la famille même[25]. Ce fut une
-cause de ruine. Le chroniqueur de la noblesse de Liége, qui écrit tard
-et comme au soir de la bataille du XIVe siècle pour compter les
-morts, nous dit avec simplicité un mot profond qui n'explique que
-trop l'histoire de Liége (et bien d'autres histoires!): «Il y avait
-dans ce temps-là, à Visé-sur-Meuse, un prud'homme qui faisait des
-selles et des brides, et qui peignait des blasons de toute sorte. Les
-nobles allaient souvent le voir pour son talent, et lui demandaient
-des blasons. Ce qu'il y avait d'étrange, c'est que les frères ne
-prenaient pas les mêmes, mais de tout contraires d'emblèmes et de
-couleurs; pourquoi? je ne le sais, si ce n'est que chacun d'eux
-_voulait être chef_ de sa branche, et que l'autre n'eût pas seigneurie
-sur lui.»
-
-[Note 25: Mélart en donne un exemple curieux. La petite ville de
-Ciney, qui devait porter ses appels aux échevins d'Huy, finit par
-obtenir d'en être dispensée. Huy, à son tour, prétend qu'un de ses
-évêques lui a donné ce privilége, qu'aucun de ses bourgeois ne pût
-être jugé par les échevins de Liége; et cet autre, qu'ils ne seraient
-tenus d'aller en guerre (_en ost banni_), à moins que les Liégeois ne
-les eussent précédés de huit jours. Mélart, Histoire de la ville et du
-chasteau de Huy, p. 7 et 22.
-
-Hemricourt, dit qu'à partir de la fin de la grande guerre des nobles
-(1335), ils négligèrent généralement leurs parents pauvres, n'ayant
-plus besoin de leur épée. Miroir de la noblesse de Hasbaye, p. 267.]
-
-Chacun _voulait être chef_, et chacun périssait[26]. Au bout d'un
-demi-siècle de domination, la haute bourgeoisie est si affaiblie qu'il
-lui faut abdiquer (1384). Liége présenta alors l'image de la plus
-complète égalité qui se soit peut-être rencontrée jamais; les petits
-métiers votent comme les grands, les ouvriers comme les maîtres; les
-apprentis même ont suffrage[27]. Si les femmes et les enfants ne
-votaient pas, ils n'agissaient pas moins. En émeute, parfois même en
-guerre, la femme était terrible, plus violente que les hommes, aussi
-forte, endurcie à la peine, à porter la houille, à tirer les
-bateaux[28].
-
-[Note 26: «Ils ne voloyent nient que nus deauz awist sor l'autre
-sangnorie, ains voloit cascuns d'eaz estre chief de sa branche.»
-Hemricourt, p. 4. Voir les passages relatifs aux continuels
-changements d'armes, p. 179, 189, 197, etc. Aussi dit-il: «À poynes
-soit-on al jour-duy queis armes, ne queile blazons ly nobles et gens
-de linage doyent porteir.» Ibidem, p. 355.]
-
-[Note 27: Hemricourt, Patron de la temporalité, cité par Villenfagne.
-Recherches (1817), p. 54.]
-
-[Note 28: On sait le proverbe sur Liége: _Le paradis des prêtres,
-l'enfer des femmes_ (elles y travaillent rudement), _le purgatoire des
-hommes_ (les femmes y sont maîtresses).--Plusieurs passages des
-chroniques de Liége et des Ardennes témoignent du génie viril des
-femmes de ce pays, entre autres la terrible défense de la tour de
-Crèvecoeur. Galliot, Hist. de Namur, III, 272.--«Près Treit, aucunes
-femmes Liégeoises vindrent en habits d'homme, avec les armes, et
-firent au pays si grandes thirannies qu'elles surmontoient les hommes
-en excès.» _Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de Stavelot, fol. 159._]
-
-La chronique a jugé durement cette Liége ouvrière du XIVe siècle; mais
-l'histoire, qui ne se laisse pas dominer par la chronique et qui la
-juge elle-même, dira que jamais peuple ne fut plus entouré de
-malveillances, qu'aucun n'arriva dans de plus défavorables
-circonstances à la vie politique. S'il périt, la faute en fut moins à
-lui qu'à sa situation, au principe même dont il était né et qui avait
-fait sa subite grandeur.
-
-Quel principe? nul autre qu'un ardent génie d'action, qui, ne se
-reposant jamais, ne pouvait cesser un moment de produire sans
-détruire.
-
-La tentation de détruire n'était que trop naturelle pour un peuple qui
-se savait haï, qui connaissait parfaitement la malveillance unanime
-des grandes classes du temps, le prêtre, le baron et l'homme de loi.
-Ce peuple enfermé dans une seule ville, et par conséquent pouvant être
-trahi, livré en une fois, avait mille alarmes, et souvent fondées. Son
-arme en pareil cas, son moyen de guerre légal contre un homme, un
-corps qu'il suspectait, c'était que les métiers _chômassent_ à son
-égard, déclarassent qu'ils ne voulaient plus travailler pour lui.
-Celui qui recevait cet avertissement, s'il était prudent, fuyait au
-plus vite.
-
-Liége, assise au travail sur sa triple rivière, est comme on sait
-dominée par les hauteurs voisines. Les seigneurs qui y avaient leurs
-tours, qui d'en haut épiaient la ville, qui ouvraient ou fermaient à
-volonté le passage des vivres, lui étaient justement suspects. Un
-matin, la montagne n'entendait plus rien de la ville, ne voyait ni feu
-ni fumée; le peuple _chômait_, il allait sortir, tout tremblait.....
-Bientôt, en effet, vingt à trente mille ouvriers passaient les portes,
-marchaient sur tel château, le défaisaient en un tour de main et le
-mettaient en plaine[29]; on donnait au seigneur des terres en bas, et
-une bonne maison dans Liége.
-
-[Note 29: C'est ce qui arriva au chevalier Radus. Au retour d'un
-voyage qu'il avait fait avec l'évêque de Liége, il chercha son château
-des yeux, et ne le trouva plus: «Par ma foi! s'écria-t-il, sire
-évêque, ne sais si je rêve ou si je veille, mais j'avois accoutumance
-de voir d'ici ma maison sylvestre, et ne l'aperçois point
-aujourd'hui.--Or, ne vous courroucez, mon bon Radus, répliqua
-doucement l'évêque; de votre château, j'ai fait faire un moustier;
-mais vous n'y perdrez rien.--Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain,
-dans ses Récits historiques.--Voir aussi dans le même ouvrage comment
-ce brave évêque, venant baptiser l'enfant du sire de Chêvremont, fit
-entrer ses hommes d'armes couverts de chapes et de surplis, s'empara
-de la place, etc.--«Les Dinantais entre eux divisés à l'occasion de
-Saint-Jean de Vallé, chevalier, duquel ils furent contraints de
-destruire la thour et chasteaux.» _Bibl. de Liége, ms. 183, Jean de
-Stavelot, ann. 1464._]
-
-L'un après l'autre descendirent ainsi tours et châteaux. Les Liégeois
-prirent plaisir à tout niveler, à démolir eux-mêmes ce qui couvrait
-leur ville, à faire de belles routes pour l'ennemi, s'il était assez
-hardi pour venir à eux. Dans ce cas, ils ne se laissaient jamais
-enfermer; ils sortaient tous à pied, sans chevaliers, n'importe. De
-même que la ville de pierre n'aimait point les châteaux autour d'elle,
-la ville vivante croyait n'avoir que faire de ces pesants gendarmes,
-qui, pour les armées du temps, étaient des tours mouvantes. Ils n'en
-allaient pas moins gaiement, lestes piétons, dans leurs courtes
-jaquettes, accrocher, renverser les cavaliers de fer.
-
-Et pourtant, que servait cette bravoure? Ce vaillant peuple, rangé en
-bataille, pouvait apprendre qu'il était, lui et sa ville, donné par
-une bulle à quelqu'un de ceux qu'il allait combattre, que son ennemi
-devenait son évêque. Dans sa plus grande force et ses plus fiers
-triomphes, la pauvre cité était durement avertie qu'elle était terre
-d'église. Comme telle, il lui fallut maintes fois s'ouvrir à ses plus
-odieux voisins; s'ils n'étaient pas assez braves pour forcer l'entrée
-par l'épée, ils entraient déguisés en prêtres.
-
-Le nom suffisait, sans le déguisement. On donnait souvent cette église
-à un laïque, à tel jeune baron, violent et dissolu, qui prenait évêché
-comme il eût pris maîtresse, en attendant son mariage. L'évêché lui
-donnait droit sur la ville. Cette ville, ce monde de travail, n'avait
-de vie légale qu'autant que l'évêque autorisait les juges. Au moindre
-mécontentement, il emportait à Huy, à Maëstricht[30], le bâton de
-justice, fermait églises et tribunaux: tout ce peuple restait sans
-culte et sans loi.
-
-[Note 30: Maëstricht était sous la souveraineté indivise de l'évêque
-de Liége et du duc de Brabant, comme il résulte de la vieille formule:
-
- Een heer, geen heer (_un seigneur, point de seigneur_),
- Twen heeren, een heer (_deux seigneurs, un seigneur_).
- Trajectum neutri domino, sed paret utrique.
-
-V. Polain, De la Souveraineté indivise, etc., 1831; et Lavalleye,
-extrait d'un mém. de Louvrex sur ce sujet, à la suite du tome III de
-l'Histoire du Limbourg, de Ernst.]
-
-Au reste, la discorde et la guerre où Liége va s'enfonçant toujours ne
-s'expliqueraient pas assez, si l'on n'y voulait voir que la tyrannie
-des uns, l'esprit brouillon des autres. Non, il y a à cela une cause
-plus profonde. C'est qu'une ville qui se renouvelait sans cesse devait
-perdre tout rapport avec le monde immobile qui l'environnait. N'ayant
-plus d'intermédiaire avec lui[31], ni de langue commune, elle ne
-comprenait plus, n'était plus comprise. Elle repoussait les moeurs et
-les lois de ses voisins, les siennes même peu à peu. Le vieux monde
-(féodal ou juriste), incapable de ne rien entendre à cette vie
-rapide, appela les Liégeois _haï-droits_[32], sans voir qu'ils avaient
-droit de haïr un droit mort, fait pour une autre Liége, et qui était
-pour la nouvelle le contraire du droit et de l'équité.
-
-[Note 31: Les chevaliers leur faisaient faute en paix plus encore
-qu'en guerre. S'agissait-il d'envoyer une ambassade à un prince, ils
-ne savaient souvent qui employer. Louis XI les priant de lui envoyer
-des ambassadeurs avec qui il pût s'entendre, ils répondent qu'ils ont
-peu de noblesse du parti de la cité, et que ce peu de nobles est
-occupé à Liége dans les emplois publics. _Bibl. royale, mss. Baluze_,
-165, 1er août 1467.]
-
-[Note 32: Dans les deux poèmes de la Bataille de Liége, et les
-Sentences de Liége, ils sont nommés _hé-drois_. Mémoires pour servir à
-l'histoire de France et de Bourgogne, I, 375-376. Les chefs des
-_haï-droits_ sous Jean de Bavière sont: un écuyer, un boucher qui
-avait été bourgmestre, un licencié en droit civil et canonique, un
-paveur à la chaux. Zantfliet, ap. Martène, Ampliss. Collect., V, 363.
-Au reste, les ennemis du droit strict trouvaient de quoi s'appuyer
-dans la loi même, puisque la Paix de Fexhe (1316) portait que les
-Liégeois devaient être traités par jugement d'échevins ou _d'hommes_,
-et que le changement dans les lois qui peuvent être ou trop larges, ou
-trop roides, ou trop étroites, doit être _attempéré par le sens du
-pays_. Dewez, Droit public, t. V des Mém. de l'Acad. de Bruxelles.]
-
-Apparaissant au-dehors comme l'ennemie de l'antiquité, comme la
-_nouveauté_ elle-même, Liége déplaisait à tous. Ses alliés ne
-l'aimaient guère plus que ses ennemis. Personne ne se croyait obligé
-de lui tenir parole.
-
-Politiquement, elle se trouva seule et devint comme une île. Elle le
-devint encore sous le rapport commercial, à mesure que tous ses
-voisins, se trouvant sujets d'un même prince, apprirent à se
-connaître, à échanger leurs produits, à soutenir la concurrence contre
-elle. Le duc de Bourgogne, devenu en dix ans maître de Limbourg, du
-Brabant et de Namur, se trouve être l'ennemi des Liégeois, et comme
-leur concurrent pour les houilles et les fers, les draps et les
-cuivres[33]. Étrange rapprochement des deux esprits féodal et
-industriel! Le prince chevaleresque, le chef de la croisade, le
-fondateur de la Toison d'or, épouse contre Liége les rancunes
-mercantiles des forgerons et des chaudronniers.
-
-[Note 33: Il semblerait, d'après les devises, que la guerre de Louis
-d'Orléans et de Jean sans Peur peut se rattacher à la concurrence du
-charbon de bois et de la houille, du Luxembourg et des Pays-Bas:
-Monseigneur d'Orléans, _Je suis mareschal de grant renommée, Il en
-appert bien, j'ay forge levée_: Monseigneur de Bourgogne, _Je suis
-charbonnier d'étrange contrée, J'ai assez charbon pour faire fumée.
-Bibl. royale, mss. Colbert 2403, regius 9681-5._
-
-Les tisserands du Liégeois n'étaient pas moins anciens que ceux de
-Louvain. La chronique de Saint-Trond nous montre des tisserands en
-1133, à Saint-Trond, à Tongres, etc.»Est genus mercenariorum quorum
-officium ex lino et lana tecere telas; hoc procax et superbum supra
-alios mercenarios vulgo reputatur.» Spicilegium, II, 704 (éd.
-in-folio).
-
-«Survint une grosse guerre entre les Bourguignons et les Dinantois,
-pour la marchandise de cuivre.» _Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de
-Stavelot, f. 152 verso._]
-
-Il ne fallait pas moins qu'une alliance inouïe d'états et de principes
-jusque-là opposés, pour accabler un peuple si vivace. Pour en venir à
-bout, il fallait que de longue date, de loin et tout autour, on fermât
-les canaux de sa prospérité, qu'on le fît peu à peu dépérir. C'est à
-quoi la maison de Bourgogne travailla pendant un demi-siècle.
-
-D'abord elle tint à Liége, trente ans durant, un évêque à elle, Jean
-de Heinsberg, parasite, _domestique_ de Philippe le Bon. Ce Jean, par
-lâcheté, mollesse et connivence, énerva la cité en attendant qu'il la
-livrât. Lorsque le Bourguignon, ayant acquis les pays d'alentour et
-presque enfermé l'évêché, commença d'y parler en maître, Liége prit
-les armes; l'évêque invoqua l'arbitrage de son archevêque, celui de
-Cologne, et souscrivit à sa sentence paternelle, qui ruinait Liége au
-profit du duc de Bourgogne, la frappant d'une amende monstrueuse de
-deux cent mille florins du Rhin (1431)[34].
-
-[Note 34: Mélart lui-même, si partial pour les évêques, avoue que
-cette paix a été «infâme, et où l'évesque s'est abaissé trop vilement,
-blasmé en cela de... s'avoir laissé mettre la chevestre au col.»
-Mélart, Histoire de la ville et chasteau de Huy, p. 245.
-
-Cet argent venait à point pour cette maison, si riche et si
-nécessiteuse, dont la recette (sans parler de certaines années
-extraordinaires, et vraiment accablantes) paraît avoir flotté: de 1430
-à 1442, entre 200,000 et 300,000 écus d'or,--de 1442 à 1458, entre
-300,000 et 400,000. C'est du moins ce que je crois pouvoir induire du
-budget annuel qui m'a été communiqué par M. Adolphe Le Gay. _Archives
-de Lille, Comptes de la recette générale des finances des ducs Jean et
-Philippe._]
-
-Liége baissa la tête, s'engagea à payer tant par terme; il y en avait
-pour de longues années. Elle se fit tributaire, afin de travailler en
-paix. Mais c'était pour l'ennemi qu'elle travaillait, une bonne part
-du gain était pour lui. Ajoutez qu'elle vendait bien moins; les
-marchés des Pays-Bas se fermaient pour elle, et la France n'achetait
-plus, épuisée qu'elle était par la guerre.
-
-Il résulta de cette misère une misère plus grande. C'est que Liége,
-ruinée d'argent, le fut presque de coeur. Voir à chaque terme le
-créancier à la porte, qui gronde et menace si vous ne payez, cela met
-bien bas les courages. Cette malheureuse ville, pour n'avoir pas la
-guerre, se la fit à elle-même; le pauvre s'en prit au riche,
-proscrivant, confisquant, faisant ressource du sang liégeois, alléché
-peu à peu aux justices lucratives[35]. Et tout cela pour gorger
-l'ennemi.
-
-[Note 35: C'est là, selon toute apparence, la triste explication qu'il
-faut donner de l'affaire si obscure de Wathieu d'Athin, de la
-proscription de ses amis, les maîtres des houillères, d'où résulta un
-conflit déplorable entre les métiers de Liége et les ouvriers des
-fosses voisines. La ville, déjà isolée des campagnes par la ruine de
-la noblesse, le devint encore plus lorsque l'alliance antique se
-rompit entre le houiller et le forgeron.]
-
-La France voyait périr Liége, et semblait ne rien voir. Ce n'est pas
-là ce qui eût eu lieu au XIIIe ou XIVe siècle; les deux pays se
-tenaient bien autrement alors. À travers mille périls, nos Français
-allaient visiter en foule le grand saint Hubert. Les Liégeois, de leur
-part, n'étaient guère moins dévots au roi de France, leur pèlerinage
-était Vincennes. C'est là qu'ils venaient faire leurs lamentations,
-leurs terribles histoires des nobles brigands de Meuse, qui, non
-contents de piller leurs marchands, mettaient la main sur leurs
-évêques, témoin celui qu'ils lièrent sur un cheval et firent courir à
-mort... Parfois, la terreur lointaine de la France suffisait pour
-protéger Liége; en 1276, lorsque toute la grosse féodalité des
-Pays-Bas s'était unie pour l'écraser, un mot du fils de saint Louis
-les fit reculer tous. Nos rois, enfin, s'avisèrent d'avoir sur la
-Meuse contre ces brigands un brigand à eux, le sire de La Marche,
-prévôt de Bouillon pour l'évêque, quelquefois évêque lui-même, par la
-grâce de Philippe le Bel ou de Philippe de Valois.
-
-Ce fut aussi La Marche qu'employa Charles VII. N'ayant repris encore
-ni la Normandie ni la Guienne, il ne pouvait rien, sinon créer au
-Bourguignon une petite guerre d'Ardennes, de lui lancer le
-Sanglier[36]. Lorsque ce Bourguignon insatiable, ayant presque tout
-pris autour de Liége, prit encore le Luxembourg, comme pour fermer son
-filet, La Marche mit garnison française dans ses châteaux, défia le
-duc. Qui n'aurait cru que Liége eût saisi cette dernière chance
-d'affranchissement? Mais elle était tellement abattue de coeur ou
-dévoyée de sens, qu'elle se laissa induire par son évêque à combattre
-son allié naturel[37], à détruire celui qui, par Bouillon et Sedan,
-lui gardait la haute Meuse, la route de la France (1445).
-
-[Note 36: Il serait curieux de suivre l'action progressive de la
-France dans les Ardennes, depuis le temps où un fils du comte de
-Rethel fonda Château-Renaud. Nos rois, de bonne heure, achetèrent
-Mouzon à l'archevêque de Reims. Suzerains de Bouillon, et de Liége
-pour Bouillon, voulant fonder sur la Meuse la juridiction, de la
-France, ils y prirent pour agents les La Marche (et non La Mark,
-puisque La Marche est en pays wallon), les fameux _Sangliers_. Nous
-les tenions par une chaîne d'argent, et nous les lâchions au besoin.
-Ils grossirent peu à peu de la bonne nourriture qu'ils tirèrent de la
-France. Par force ou par amour, par vol ou par mariage, ils eurent les
-châteaux des montagnes. Lorsque Robert de Braquemont quitta la Meuse
-pour la Normandie (la mer et les Canaries), il vendit Sedan aux La
-Marche, qui le fortifièrent, et en firent un grand asile entre la
-France et l'Empire. De ce fort, ils défiaient hardiment un Philippe le
-Bon, un Charles-Quint. Le terrible ban de l'Empire les terrifiait peu.
-Ces _Sangliers_, comme on les appelait du côté allemand, donnèrent à
-la France plus d'un excellent capitaine; sous François Ier, le brave
-Flemanges qui, avec ses lansquenets, fit justice des Suisses. Par
-mariage enfin, les La Marche aboutissent glorieusement à Turenne.--En
-1320, Adolphe de la Marche, évêque de Liége, reconnaît recevoir du roi
-1,000 livres de rentes; 1337, il donne quittance de 15,000 livres, et
-promet secours contre Édouard III. En 1344, Engilbert de la Marche
-fait hommage au roi, puis en 1354, pour 2,000 livres de rente, qu'il
-réduit à 1,200 en 1268. _Archives du royaume, Trésor des chartes_, J.
-527.]
-
-[Note 37: Sous le prétexte que si Liége n'aidait le duc, il garderait
-pour lui ces châteaux qui étaient des fiefs de l'évêché. Zantfliet,
-ap. Martène, Ampliss. Coll., V, 453. Voir aussi Adrianus de Veteri
-Bosco, Du Clercq, Suffridus Petrus, etc.]
-
-L'évêque, désormais moins utile et sans doute moins ménagé, semble
-avoir regretté sa triste politique. Il eut l'idée de relever La
-Marche, lui rendit le gouvernement de Bouillon[38]. Le Bourguignon,
-voyant bien que son évêque tournait, ne lui en donna pas le temps; il
-le fit venir et lui fit une telle peur qu'il résigna en faveur d'un
-neveu du duc, le jeune Louis de Bourbon[39]. Au même moment, il
-forçait l'élu d'Utrecht de résigner aussi en faveur d'un sien bâtard,
-et ce bâtard, il l'établissait à Utrecht par la force des armes, en
-dépit du chapitre et du peuple[40].
-
-[Note 38: La Marche se présenta au chapitre pour faire serment le 8
-mars 1455; date importante pour l'explication de tout ce qui suit.
-Explanatio uberior et Assertio juris in ducatum Bulloniensem, pro Max,
-Henrico, Bavariæ duce, episc. Leod. 1681, in-4º, p. 121.]
-
-[Note 39: Plusieurs disent qu'on le menaça de la mort, qu'on amena un
-confesseur, etc. Ce qui est sûr, c'est que pour faire croire qu'il
-était libre, on le fit résigner, non chez le duc, mais dans une
-auberge, «Hospitium de Cygno. Et juravit quod nunquam contraveniret,
-sub obligatione omnium bonorum suorum.» Adrianus de V. Bosco. Ampliss.
-Coll. IV, 1226.]
-
-[Note 40: Meyer, si partial pour le duc, dit lui-même: «Metu
-potentissimi ducis.» Meyer, Annal. Flandr., f. 318 verso.]
-
-Le duc de Bourgogne ne sollicita pas davantage pour son protégé le
-chapitre de Liége, qui pourtant était non-seulement électeur naturel
-de l'évêque, mais de plus originairement souverain du pays et prince
-avant le prince. Il s'adressa au pape, et obtint sans difficulté une
-bulle de Calixte Borgia.
-
-Liége fut peu édifiée de l'entrée du prélat; celui qu'on lui donnait
-pour père spirituel était un écolier de Louvain; il avait dix-huit
-ans. Il entra avec un cortége de quinze cents gentilshommes, lui-même
-galamment vêtu, habit rouge et petit chapeau[41].
-
-[Note 41: «Indutus veste rubea, habens unum parvum pileum.» Adrianus
-de Veteri Bosco, ap. Martène, Amplissima Collectio, IV, 1230. Comment
-se fait-il que cet excellent continuateur des Chroniques de saint
-Laurent, témoin oculaire et très judicieux, ait été généralement
-négligé? Parce qu'on avait sous la main, dans le recueil de
-Chapeauville, l'abréviateur Suffridus Petrus, _domestique_ de
-Granvelle, lequel écrit plus d'un siècle après la révolution, sans la
-comprendre, sans connaître Liége. Un seul mot peut faire apprécier
-l'ineptie de l'abréviateur: il suppose que Raes de Linthres fait jurer
-d'avance aux Liégeois d'obéir au régent quelconque qu'il pourra
-nommer! il lui fait dire que ce régent (le frère du margrave de Bade)
-est aussi puissant que le duc de Bourgogne! etc.--Outre Commines et Du
-Clercq, les sources sérieuses sont, pour Liége, Adrien de Vieux Bois,
-pour Dinant, la correspondance de ses magistrats dans les Documents
-publiés par M. Gachard. La petite ville a conservé ses archives mieux
-que Liége elle-même. Nous aurons bientôt une traduction d'Adrien, et
-une traduction excellente, puisqu'elle sera de M. Lavalleye.]
-
-On voyait bien, au reste, d'où il venait: il avait un Bourguignon à
-droite et un à gauche. Tout ce qui suivait était Bourguignon,
-Brabançon; pas un Français, personne de la maison de Bourbon. Autre
-n'eût été l'entrée si le Bourguignon lui-même fût entré par la brèche.
-
-S'ils ne crièrent pas: _Ville prise_, ils essayèrent du moins de
-prendre ce qu'ils purent, coururent à l'argent, au trésor des abbayes,
-aux comptoirs des Lombards; ils venaient, disaient-ils, emprunter
-_pour le prince_. Après avoir si longtemps extorqué l'argent par
-tribut, l'ennemi voulait, par emprunt, escamoter le reste.
-
-L'évêque de Liége résidait partout plutôt qu'à Liége; il vivait à Huy,
-à Maëstricht, à Louvain. C'est là qu'il eût fallu lui envoyer son
-argent, en pays étranger, chez le duc de Bourgogne. La ville n'envoya
-point; elle se chargea de percevoir les droits de l'évêché, droits
-sur la bière, droits sur la justice, etc.
-
-L'évêque seul avait le bâton de justice, le droit d'autoriser les
-juges. Il retint le bâton, laissant les tribunaux fermés, la ville et
-l'évêché sans droit ni loi. De là de grands désordres[42]; une justice
-étrange s'organise, des tribunaux burlesques; partout, dans la
-campagne, de petits compagnons, des garçons de dix-huit ou vingt ans
-se mettent à juger; ils jugent surtout les agents de l'évêque[43].
-Puis, la licence croissant, ils tiennent cour au coin de la rue,
-arrêtent le passant et le jugent: on riait, mais en tremblant, et pour
-être absous, il fallait payer.
-
-[Note 42: Moins cruels pourtant que la justice de l'évêque, à en juger
-par l'effroyable supplice infligé à deux hommes ivres, dont l'un avait
-proféré des menaces contre l'évêque, l'autre avait approuvé: «Quod
-factum fuit ad incutiendum timorem, versum fuit in horrorem.» Adrianus
-de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1234.]
-
-[Note 43: «Qui se vocaverunt _dy Clupslagher_, et fecerunt fieri pro
-signo unum vagum virum cum fuste in manu, quem ponebant in vexillo, et
-in pecia papyri depictum portabant, affixum super brachia et pilea
-sua.» Ibidem, 1242.]
-
-Le plus comique (et le plus odieux), c'est qu'apprenant que Liége
-allait faire rendre gorge aux procureurs de l'évêché, l'évêque vint en
-hâte... intercéder?--non, mais demander sa part. Il siégea, de bonne
-grâce, avec les magistrats, jugea avec eux ses propres agents, et en
-tira profit; on lui donna les deux tiers des amendes[44].
-
-[Note 44: «Sedendo cum eis, juvit dictare, sicut aiebant, sententias.»
-Ibidem, 1244.]
-
-En tout ceci, Liége était menée par le parti français; plusieurs de
-ses magistrats étaient pensionnés de Charles VII. La maison de
-Bourbon, puissante sous ce règne, avait, selon toute apparence, ménagé
-cet étrange compromis entre la ville et Louis de Bourbon. Le duc de
-Bourgogne patientait, parce qu'il avait alors le dauphin chez lui, et
-croyait que, Charles VII mourant, son protégé arrivant au trône, la
-France tomberait dans sa main et Liége avec la France.
-
-On sait ce qui en fut. Louis XI, à peine roi, fit venir les meneurs
-de Liége, leur fit peur[45], les força de mettre la ville sous sa
-sauvegarde; mais il n'en fit pas davantage pour eux. Préoccupé du
-rachat de la Somme, il avait trop de raison de ménager le duc de
-Bourgogne. S'il servit Liége, ce fut indirectement, en achetant les
-Croy, qui, comme capitaines et baillis du Hainaut, comme gouverneurs
-de Namur et du Luxembourg, auraient certainement vexé Liége de bien
-des manières, s'ils n'eussent été d'intelligence avec le roi.
-
-[Note 45: La scène est jolie dans Adrien. De Dinant, on vient dire à
-Liége qu'il y a à Mouzon beaucoup de gens d'armes français, qu'ils
-vont envahir le pays. Le capitaine déclare qu'en effet il a ordre
-d'attaquer, si les Liégeois ne sont avant tel jour à Paris. Les
-magistrats de Liége hésitent fort à partir. Ils demandent un
-sauf-conduit, qui leur est refusé. Arrivés près de Paris, tout contre
-le gibet royal, survient un messager de l'évêque de Liége, qui dit à
-l'un d'eux, Jean le Ruyt: «Ô mon cher seigneur, où allez-vous,
-retournez, je vous en prie, que voulez-vous faire? Voilà Jean Bureau
-qui s'est constitué prisonnier jusqu'à ce qu'il ait prouvé ce dont on
-vous accuse.--Eh! quoi! dites-vous bien vrai?--Oui, c'est comme je
-vous dis.» À quoi Jean le Ruyt répliqua: «Ah! ah! ah! Domine Deus
-(_Jérémie_)! Je sais bien qu'il me faut mourir une fois; le pis qu'il
-me puisse arriver, c'est de finir à ce gibet. Donc, en avant!...» La
-première personne qu'ils rencontrèrent, ce fut Jean Bureau qu'on leur
-avait dit s'être constitué prisonnier. Cependant le roi, apprenant
-leur arrivée, envoie les chercher, une fois, deux fois. Introduits,
-ils se mettent à genoux, le roi les fait relever. Bérard, l'envoyé des
-nobles, fit en leur nom une belle harangue. Puis le roi: «Gilles d'Huy
-est-il ici?--Oui, sire.--Et Gilles de Mès?--Sire, me voici.--Et celui
-que mon père, le roi Charles, a fait chevalier?--Sire, c'est moi, dit
-Jean le Ruyt.» Alors le roi leur parla du bruit qui courait, qu'ils
-avaient promis à son père de le ramener en France. Il chargea Jean
-Bureau de faire à ce sujet une enquête.--Ils cherchèrent pendant trois
-jours l'évêque de Liége, et en furent reçus assez mal. Il ne retint
-avec lui que leur orateur, l'envoyé des nobles. Le lendemain, comme
-ils entraient au palais du roi, celui qui ouvrait la porte leur dit:
-«Votre orateur est là, qui parle contre vous.» Cependant le roi les
-tint pour excusés, et dit qu'on ne parlât plus de rien. Puis il dit à
-Gilles de Mès: «Voulez-vous que je vous fasse chevalier?--Mais, sire,
-je n'ai ni terre, ni fief...»--Voyant ensuite l'avoué de Lers avec un
-simple collier d'argent: «Voulez-vous la chevalerie?--Sire, je suis
-bien vieux.--N'importe; qu'on me donne une épée.» Il le fit chevalier,
-et un autre encore. Alors, les envoyés prièrent le roi de prendre la
-ville en sa sauvegarde. Ibidem, 1247-1250.]
-
-Dans cette situation même, Liége, sans être attaquée, pouvait mourir
-de faim. L'évêque, s'éloignant de nouveau, avait jeté l'interdit,
-enlevé la clef des églises et des tribunaux. Cette affluence de
-plaideurs, de gens de toute sorte, que la ville attirait à elle, comme
-haute cour ecclésiastique, avait cessé. Ni plaideurs, ni marchands,
-dans une ville en révolution. Les riches partaient un à un, quand ils
-pouvaient; les pauvres ne partaient pas, un peuple innombrable de
-pauvres, d'ouvriers sans ouvrage.
-
-État intolérable, et qui néanmoins pouvait durer. Il y avait dans
-Liége une masse inerte de modérés, de prêtres. Saint-Lambert, avec son
-vaste cloître, son asile, son _avoué_ féodal, sa bannière redoutée,
-était une ville dans la ville, une ville immobile, opposée à tout
-mouvement. Les chanoines ne voulaient point, quelque prière ou menace
-que leur fît la ville, officier malgré l'interdit de l'évêque. D'autre
-part, comme _tréfonciers_, c'est-à-dire propriétaires du fond, comme
-souverains originaires de la cité, ils ne voulaient point la quitter,
-et n'obéissaient nullement aux injonctions de l'évêque, qui les
-sommait d'abandonner un lieu soumis à l'interdit.
-
-À toute prière de la ville, le chapitre répondait froidement:
-«Attendons.» De même, le roi de France disait aux envoyés liégeois:
-«Allons doucement, attendons; quand le vieux duc mourra...» Mais Liége
-mourait elle-même, si elle attendait.
-
-Dans cette situation, le rôle des modérés, des anciens meneurs, agents
-de Charles VII, cessait de lui-même. Un autre homme surgit, le
-chevalier Raes, homme de violence et de ruse, d'une bravoure douteuse,
-mais d'une grande audace d'esprit. Peu de scrupule; il avait, dit-on,
-commencé (à peu près comme Louis XI) par voler son père et l'attaquer
-dans son château.
-
-Raes, tout chevalier qu'il était et de grande noblesse[46] (les
-modérés qu'il remplaçait étaient au contraire des bourgeois), se fit
-inscrire au métier des _febves_ ou forgerons. Les batteurs de fer, par
-le nombre et la force, tenaient le haut du pavé dans la ville; c'était
-le _métier-roi_. Ils prirent à grand honneur d'avoir à leur tête _un
-chevalier aux éperons d'or_, qui, dans ses armes, avait trois grosses
-fleurs de lis[47].
-
-[Note 46: Raes de Heers ou de Lintres, fils de Charles de la Rivière
-et d'Arschot, et de Marie d'Haccour, d'Hermalle, de Wavre, etc.]
-
-[Note 47: Je suppose qu'il les avait dès cette époque. La fleur de lis
-se trouve fréquemment dans les armoiries liégeoises. Recueil
-héraldique des bourguemestres de la noble cité de Liége, p. 169,
-in-folio, 1720.]
-
-Il s'agissait de refaire la loi dans une ville sans loi, d'y
-recommencer le culte et la justice (sans quoi les villes ne vivent
-point). Avec quoi fonder la justice? avec la violence et la terreur?
-Raes n'avait guère d'autres moyens.
-
-La légalité dont il essaya d'abord ne lui réussit pas. Il s'adressa au
-supérieur immédiat de l'évêque de Liége, à l'archevêque de Cologne; il
-eut l'adresse d'en tirer sentence pour lever l'interdit. Simple délai:
-le duc de Bourgogne, tout-puissant à Rome, fit confirmer l'interdit
-par un légat; puis, Liége appelant du légat, le pape fit plaider
-devant lui; plaider pour la forme, tout le monde savait qu'il ne
-refuserait rien au duc de Bourgogne.
-
-Raes, prévoyant bien la sentence, fit venir des docteurs de
-Cologne[48] pour rassurer le peuple, et en tira cet avis qu'on pouvait
-appeler du pape au pape mieux informé. Il essayait en même temps d'un
-spectacle, d'une machine populaire, qui pouvait faire effet. Il gagna
-les Mendiants, les enfants perdus du clergé, leur fit dresser leur
-autel sous le ciel, dire la messe en plein vent.
-
-[Note 48: «_Des jurisconsultes_, dit le jésuite Fisen, pour déguiser
-la dissidence de l'autorité ecclésiastique.»]
-
-Le clergé, le noble chapitre, qui n'avaient pas coutume de se mettre
-à la queue des Mendiants, s'enveloppèrent de majesté, de silence et de
-mépris. Les portes de Saint-Lambert restèrent fermées, les chanoines
-muets; il fallait autre chose pour leur rendre la voix.
-
-Le premier coup de violence fut frappé sur un certain Bérart, homme
-double et justement haï, qui, envoyé au roi par la ville, avait parlé
-contre elle. Les échevins le déclarèrent banni _pour cent ans_, les
-forgerons détruisirent de fond en comble une de ses maisons.
-
-Bérart était un ami de l'évêque. Peu de mois après, c'est un ennemi de
-l'évêque qui est arrêté, un des premiers auteurs de la révolution, des
-violents d'alors, des modérés d'aujourd'hui. Ce modéré, Gilles d'Huy,
-est décapité sans jugement régulier, sur l'ordre de l'_avoué_ ou
-capitaine de la ville, Jean le Ruyt, un de ses anciens collègues, qui
-prêtait alors aux violents son épée et sa conscience.
-
-Pour mieux étendre la terreur, Raes s'avisa de rechercher ce qu'était
-devenue une vieille confiscation qui datait de trente ans. Bien des
-gens en détenaient encore certaines parts. Un modéré, Bare de Surlet,
-qui de ce côté ne se sentait pas net, passa aux violents, se cachant
-pour ainsi dire parmi eux, et dépassa tout le monde, Raes lui-même, en
-violence.
-
-Ces actes, justes ou injustes, eurent du moins cet effet que Raes se
-trouva assez fort pour rétablir la justice, l'appuyant sur une base
-nouvelle, inouïe dans Liége: l'autorité du peuple. Un matin, les
-forgerons dressent leur bannière sur la place et déclarent que le
-métier _chôme_, qu'il chômera jusqu'à ce que la justice soit rétablie.
-Ils somment les échevins d'ouvrir les tribunaux. Ceux-ci, simples
-magistrats municipaux, assurent qu'ils n'ont point ce pouvoir. À la
-longue, un des échevins, un vieux tisserand, s'avise d'un moyen: «Que
-les métiers nous garantissent indemnité, et nous vous donnerons des
-juges.» Sur trente-deux métiers, trente signèrent; la justice reprit
-son cours.
-
-Raes emporta encore une grande chose, non moins difficile, non moins
-nécessaire dans cette ville ruinée: le séquestre des biens de
-l'évêque. Le roi de France donnait bon exemple. Cette année même, il
-saisissait des évêchés, des abbayes, le temporel de trois cardinaux;
-il demandait aux églises la description des biens.
-
-Louis XI se croyait très-fort, et sa sécurité gagnait les Liégeois. Il
-avait du côté du Nord une double assurance: en première ligne, sur
-toute la frontière, le duc de Nevers, possesseur de Mézières et de
-Rethel, gouverneur de la Somme, prétendant du Hainaut. En seconde
-ligne, du côté bourguignon, il avait les Croy, grands baillis de
-Hainaut, gouverneurs de Boulogne, de Namur et de Luxembourg. Il avait
-dans la main Nevers pour attaquer, les Croy pour ne point défendre. Le
-duc vivant, les Croy continuaient de régner; le duc mourant, on
-espérait que les Wallons, les hommes des Croy, fermeraient leurs
-places à ce violent Charolais, l'ami de la Hollande[49]. Une chose
-bizarre arriva, imprévue et la pire pour les Croy et pour Louis XI,
-c'est que le duc mourut sans mourir; je veux dire qu'il fut
-très-malade et désormais mort aux affaires. Son fils les prit en main.
-Tel gouverneur ou capitaine, qui peut-être eût résisté au fils, n'eut
-pas le coeur de déchirer la bannière de son vieux maître qui vivait
-encore, et reçut le fils comme lieutenant du père.
-
-[Note 49: Où il s'était retiré. Voyez aussi vol. VI, page 235. Cette
-rivalité éclate partout, spécialement à l'occasion de Montlhéry. Les
-Hollandais soutinrent, contre les Bourguignons et Wallons, qu'eux
-seuls avaient décidé la bataille, en criant: _Bretagne!_ et faisant
-croire que les Bretons arrivaient. Reineri Snoi Goudini Rer. Batavic.
-I. VII.]
-
-Le 12 mars tombèrent les Croy; le comte de Charolais entra dans leurs
-places sans coup férir, changea leurs garnisons. Au même moment, Louis
-XI reçut les manifestes et les défis des ducs de Berri, de Bretagne et
-de Bourbon. Terribles nouvelles pour Liége. La guerre infaillible,
-l'ennemi aux portes; l'ami impuissant, en péril, peut-être accablé.
-
-La campagne s'ouvrait, et la ville, loin d'être en défense, avait à
-peine un gouvernement; si elle ne se donnait un chef, elle était
-perdue. Il lui fallait non plus un simple capitaine, comme avaient été
-les La Marche, mais un protecteur efficace, un puissant prince qui
-l'appuyât de fortes alliances. La France ne pouvant rien, il fallait
-demander ce protecteur à l'Allemagne, aux princes du Rhin. Ces
-princes, qui voyaient avec inquiétude la maison de Bourgogne s'étendre
-et venir à eux, devaient saisir vivement l'occasion de prendre poste à
-Liége.
-
-Raes court à Cologne. L'archevêque était fils du palatin Louis le
-Barbu, qui avait vaincu en bataille la moitié de l'Allemagne; et
-néanmoins il n'osa accepter. Voisin, comme il était, des Pays-Bas, il
-eût donné une belle occasion à cette terrible maison de Bourgogne
-d'établir la guerre dans les électorats ecclésiastiques. Il
-connaissait trop bien d'ailleurs ce qu'on lui proposait; il avait été
-voir de près ce peuple ingouvernable. Il aimait mieux un bon traité,
-une bonne pension du duc de Bourgogne que d'aller se faire le
-capitaine en robe des terribles milices de Liége.
-
-Raes, au défaut des Palatins, se rabattit sur Bade, leur rival
-naturel, et s'en assura. Le 24 mars, il convoque l'assemblée et pose
-la question: Faut-il faire un régent?--Tous disent _oui_. La Marche
-seul, qui était présent, s'obstina à garder le silence. «Eh bien, dit
-Raes, je suis prêt à jurer que celui que je vais nommer est, de tous,
-le meilleur à prendre dans l'intérêt de la patrie; c'est le seigneur
-Marc de Bade, frère du margrave, qui a épousé la soeur de l'Empereur,
-le frère de l'archevêque de Trèves et de l'évêque de Metz.» Marc de
-Bade était Français par sa mère, fille du duc de Lorraine. Il fut
-nommé sans difficulté. La Marche, qui se figurait avoir un droit
-héréditaire à commander dans la vacance, passa du côté de Louis de
-Bourbon.
-
-Raes n'avait pu brusquer l'affaire qu'en trompant des deux parts. D'un
-côté, il faisait croire aux Liégeois que l'Allemand serait soutenu de
-ses frères, les puissants évêques de Trèves et de Metz, qui, au
-contraire, firent tout pour l'éloigner de Liége. De l'autre, il
-parlait au margrave au nom du roi de France[50], et lui promettait
-son appui. Loin de là, Louis XI proposait aux Liégeois de prendre
-pour régent son homme, Jean de Nevers[51], leur voisin par Mézières,
-et que le sire de La Marche eût peut-être accepté.
-
-[Note 50: Suffridus Petrus.]
-
-[Note 51: Adrianus de Veteri Bosco.]
-
-La _joyeuse entrée_ du Badois n'eut rien qui pût le rassurer. Peu de
-nobles, point de prêtres. Les cloches ne sonnèrent point. À
-Saint-Lambert, rien de préparé, pas même un baldaquin; Raes en envoya
-chercher un à une autre église. Plusieurs chanoines sortirent du
-choeur.
-
-Cependant, la sentence du pape contre Liége avait été publiée[52], les
-délais qu'elle accordait expirent. Au dernier jour, le doyen de
-Saint-Pierre essaye de s'enfuir, est pris aux portes, à grand'peine
-sauvé du peuple, qui voulait l'égorger. Raes et les maîtres des
-métiers le mènent à la Violette (hôtel de ville), le montrent au
-balcon, et là, devant la foule, Raes l'interroge: «Cette bulle qui
-parle des excès de la ville, sans dire un mot des excès de l'évêque,
-qui l'a faite? qui l'a dictée? Est-ce le pape lui-même?»--Le doyen
-répondit: «Ce n'est pas le pape en personne, c'est celui qui a charge
-de ces choses.--Vous l'entendez, ce n'est pas le pape!» Une clameur
-terrible partit du peuple. «La bulle est fausse, l'interdit est nul.»
-Ils coururent de la place aux maisons des chanoines; toutes celles
-dont on trouva les maîtres absents furent pillées. La nuit, plusieurs
-se tenaient en armes aux portes des couvents pour écouter si les
-moines chanteraient matines. Malheur à qui n'eût pas chanté! Les
-chanoines chantèrent en protestant. Plusieurs s'enfuirent. Leurs biens
-furent vendus, moitié pour le régent, moitié pour la cité.
-
-[Note 52: La bulle est tout au long dans Suffridus Petrus.]
-
-Cependant la guerre commence. Dès le 21 avril, le roi courant au midi,
-au duc de Bourbon, veut s'assurer la diversion du nord. Il reconnaît
-Marc de Bade pour régent de Liége, s'engage à le faire confirmer par
-le pape, «à ne prester aucune obéissance à nostre Très-Saint-Père,»
-jusqu'à ce qu'il l'ait confirmé. Il paiera et souldoyera aux Liégeois
-deux cents lances complètes (1200 cavaliers). Les Liégeois entreront
-en Brabant, le roi en Hainaut (21 avril 1465)[53].
-
-[Note 53: _Archives du royaume, Trésor des chartes_, J. 527.]
-
-Le roi croyait que Jean de Nevers, prétendant de Hainaut et de
-Brabant, avait, dans ces provinces, de fortes intelligences qui
-n'attendaient qu'une occasion pour se déclarer. Nevers l'avait trompé
-(ou s'était trompé) sur cela et sur tout[54]. La noblesse picarde,
-dont il répondait, lui manqua au moment. Ce conquérant des Pays-Bas
-n'eut plus qu'à s'enfermer dans Péronne; dès le 3 mai, il demandait
-grâce au comte de Charolais.
-
-[Note 54: Dans sa lettre au roi, il montre une confiance
-extraordinaire: «En Picardie, les sieurs de Crèvecoeur et de
-Miraumont, mes serviteurs... besoigneux en toute diligence... J'ay
-trouvé et trouve moyen de me fortiffier tant de mes amis que d'austres
-estrangers et de leurs places... Et dedans six jours espère cy avoir
-_ung nommé_ Jehan de la Marche (_ung nommé!_ que dirait de ceci
-l'illustre maison d'Aremberg?) qui s'est envoyé offrir à moy, et aussy
-aucuns députés des Liégeois qui désirent fort à moy faire plaisir. Jay
-en cestuy païs de Rethelois de bien bonnes et fortes places, etc.
-Escript en ma ville de Mézières-sur-Meuse, le 19e jour de mars 1465.»
-_Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,_ c. I.]
-
-D'autre part, les Allemands, si peu solides à Liége, n'avaient pas
-hâte d'attirer sur eux la grosse armée destinée pour Paris. Pour qui
-d'ailleurs allaient-ils guerroyer en Brabant? Pour le duc de Nevers,
-pour celui que le roi avait conseillé aux Liégeois de nommer régent,
-de préférence à Marc de Bade.
-
-Le roi avait beau gagner la partie au midi, il la perdait au nord. Le
-16 mai, de Montluçon, qu'il vient d'emporter l'épée à la main, il
-écrit encore au régent, qui ne bouge.
-
-Les Badois ne voulaient point armer, même pour leur salut, à moins
-d'être payés d'avance. Sans doute aussi, dans leur prudence, voyant
-que le roi n'entrait pas en Hainaut, ils voulaient n'entrer en Brabant
-que quand ils sauraient l'armée bourguignonne loin d'eux, très-loin,
-et qu'il n'y aurait plus personne à combattre. Ils ne se décidèrent à
-signer le traité que le 17 juin, et alors même ils ne firent rien
-encore; ils songèrent un peu tard qu'ils n'avaient que des milices,
-point d'artillerie ni de troupes réglées, et le margrave partit pour
-en aller chercher en Allemagne.
-
-Le 4 août, grande nouvelle du roi. Il mande à ses bons amis de Liége,
-que, grâce à Dieu, il a pris du Mont-le-Héry, défait son adversaire;
-que le comte de Charolais est blessé, tous ses gens enfermés, affamés;
-s'ils ne se sont pas rendus encore, sans faute ils vont se rendre.
-Tout cela proclamé par un certain Renard (que le roi avait fait
-chevalier pour porter la nouvelle), et par un maître Petrus Jodii,
-professeur en droit civil et canonique, qui, pour faire l'homme
-d'armes, brandissait toujours un trait d'arbalète.
-
-Comment ne pas croire ces braves? Ils arrivaient les mains pleines:
-argent pour la cité, argent pour les métiers, sans compter l'argent à
-donner sous main. Louis XI, dans sa situation désespérée, avait
-ramassé ce qui lui restait pour acheter, à tout prix, la diversion de
-Liége.
-
-Jamais fausse nouvelle n'eut un plus grand effet. Il n'y eut pas moyen
-de tenir le peuple; malgré ses chefs, il sortit en armes: ce fut un
-mouvement tumultuaire, nul ensemble; métier par métier, les vignerons
-d'abord; puis les drapiers, puis tous. Raes courut après eux pour les
-diriger sur Louvain, où ils auraient peut-être été accueillis par les
-mécontents; ils ne l'écoutèrent pas et s'en allèrent follement brûler
-leurs voisins du Limbourg. Limbourg ou Brabant, l'essentiel pour le
-roi était qu'ils attaquassent; ses deux hommes suivaient pour voir de
-leurs yeux si la guerre commençait. Au premier village pillé, brûlé,
-l'église en feu: «C'est bien, enfants, dirent-ils, nous allons dire au
-roi que vous êtes des gens de parole; vous en faites encore plus que
-vous ne promettez.»
-
-Ils n'en faisaient que trop. Plus fiers de cette belle bataille du roi
-que s'ils l'avaient gagnée, ils envoient leur héraut dénoncer la
-guerre au vieux duc à Bruxelles, une guerre à feu et à sang. Autre
-provocation, telle que Louis XI (s'il n'y eut part) la demandait sans
-doute à Dieu, une provocation propre à rendre la guerre implacable et
-_inexpiable_: les menus métiers de Dinant, les compagnons, les
-apprentis, firent pour Montlhéry des réjouissances furieuses, un
-affreux sabbat d'insultes au Bourguignon.
-
-Tout cela, en réalité, était moins contre lui que pour faire dépit à
-Bouvignes, ville du duc, qui était en face, de l'autre côté de la
-Meuse. Il y avait des siècles que Dinant et Bouvignes aboyaient ainsi
-l'une à l'autre: c'était une haine envieillie. Dinant n'avait pas tout
-le tort; elle paraît avoir été la première établie; dès l'an 1112,
-elle avait fait du métier de battre le cuivre un art qu'on n'a point
-surpassé[55]. Elle n'en avait pas moins vu, en face d'elle, sous la
-protection de Namur, une autre Dinant ouvrir boutique, ses propres
-ouvriers, probablement ses apprentis, fabriquer sans maîtrise, appeler
-la pratique, vendre au rabais[56].
-
-[Note 55: On admire encore à Saint-Barthélemy de Liége les fonts
-baptismaux où pendant huit siècles tous les enfants de Liége ont reçu
-le baptême. «Lambert Patras, _le batteur de Dinant_, les fit en l'an
-1212.» Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain, Liége pittoresque, ou
-Description historique, etc., p. 204-205. C'est à Dinant que fut
-fondue, au XVIIe siècle, la statue de bronze que Liége éleva à son
-bourgmestre Beeckmann. Le même, Esquisses, p. 311.]
-
-[Note 56: Rivalité sans doute analogue à celle des drapiers d'Ypres et
-de Poperinghen, de Liége et de Verviers. Ceux de Liége reprochaient
-aux autres: «Que leurs marchandises de drapperie n'estoient ni
-fidelles ny loyalles ny aulcunement justifiées.»]
-
-Une chose qui devait rapprocher avait tout au contraire multiplié,
-compliqué les haines. À force de se regarder d'un bord à l'autre, les
-jeunes gens des deux villes s'aimaient parfois et s'épousaient. Le
-pays d'alentour était si mal peuplé qu'ils ne pouvaient guère se
-marier que chez leurs ennemis[57]. Cela amenait mille oppositions
-d'intérêt, mille procès, par-dessus la querelle publique. Se
-connaissant tous et se détestant, ils passaient leur vie et
-s'observer, à s'épier. Pour voir dans l'autre ville et prévoir les
-attaques, Bouvignes s'avisa, en 1321[58], de bâtir une tour qu'elle
-baptisa du nom de Crève-Coeur; en réponse, l'année suivante, Dinant
-dressa sa tour de Montorgueil. D'une tour à l'autre, d'un bord à
-l'autre, ce n'était qu'outrages et qu'insultes.
-
-[Note 57: «Et si ne fesoient gueres de mariaiges de leurs enfans,
-sinon les ungz avec les aultres: car ils estoient loing de toutes
-aultres bonnes villes.» Commines.]
-
-[Note 58: La date est importante. L'historien du Namurois,
-naturellement favorable à Bouvignes, avoue pourtant qu'elle bâtit la
-première sa tour de Crève-Coeur. (Galliot.)]
-
-Le comte de Charolais n'avait pas encore commencé la campagne que déjà
-Bouvignes tirait sur Dinant, lui plantait des pieux dans la Meuse,
-pour rendre le passage impraticable de son côté (10 mai 1465)[59].
-Ceux de Dinant ne commencèrent pourtant la guerre qu'en juin ou
-juillet, poussés par les agents du roi. Vers le 1er août, quand il fit
-dire à Liége qu'il avait gagné la bataille, quelques compagnons de
-Dinant, menés par un certain Conart le _clerc_ ou le _chanteur_[60],
-passent la Meuse avec un mannequin aux armes du comte de Charolais; le
-mannequin avait au cou une clochette de vache; ils dressent devant
-Bouvignes une croix de Saint-André (c'était, comme on sait, la croix
-de Bourgogne), pendent le mannequin, et, tirant la clochette, ils
-crient aux gens de la ville: «Larronailles, n'entendez-vous pas votre
-M. de Charolais qui vous appelle? que ne venez-vous?... Le voilà, ce
-faux-traître! Le roi l'a fait ou fera pendre, comme vous le voyez...
-Il se disait fils de duc, et ce n'était qu'un fils de prêtre, bâtard
-de notre évêque... Ah! il croyait donc mettre à bas le roi de France!»
-Les Bouvignois, furieux, crièrent du haut des murs mille injures
-contre le roi, et, pour venger dignement la pendaison du Charolais de
-paille, ils envoyèrent, au moyen d'une grosse bombarde, dans Dinant
-même, un Louis XI pendu[61].
-
-[Note 59: Dinant s'en plaint au duc dans sa lettre du 16 juillet.]
-
-[Note 60: _Le clerc, conart, le chanteur_, ces deux mots rappellent
-l'_abbé des cornards_, qu'on trouve dans d'autres villes des Pays-Bas.
-Celui-ci peut fort bien avoir été un chanteur ou ménétrier, un fol
-patenté de la ville, comme ceux qui jouaient, chantaient et
-_ballaient_, quand on proclamait un traité de paix ou qu'on faisait
-quelque autre acte public (?).]
-
-[Note 61: Du Clercq, livre V. ch. XLV. «Amplissant ung doublet plain
-de feur, couvert d'un manteau armoiet des armes dudit sieur, et
-mettant au-desseur un clockin de vache...» Documents publiés par M.
-Gachard, II, 221, 252.--V. aussi ibid., lettres du 5 nov. 1465 et du
-23 sept.]
-
-Cependant on commençait à savoir partout la vérité sur Montlhéry, et
-que Paris était assiégé. À Liége, quoique l'argent de France opérât
-encore, l'inquiétude venait, les réflexions, les scrupules. Le peuple
-craignait que la guerre n'eût pas été bien déclarée en forme, qu'elle
-ne fût pas régulière, et il voulut qu'on accomplît, pour la seconde
-fois, cette formalité. D'autre part, les Allemands se firent
-conscience d'assister aux violences impies des Liégeois, à leurs
-saccagements d'églises; ils crurent qu'il n'était pas prudent de faire
-plus longtemps la guerre avec ces sacriléges. Un de leurs comtes dit
-à Raes: «Je suis chrétien, je ne puis voir de telles choses[62]...»
-Leurs scrupules augmentèrent encore quand ils surent que le
-Bourguignon négociait un traité avec le Palatin et son frère,
-l'archevêque de Cologne. À la première occasion, dès qu'ils se virent
-un peu observés, régent, margrave[63], comtes, gens d'armes, ils se
-sauvèrent tous.
-
-[Note 62: Adrianus de Veteri Bosco.]
-
-[Note 63: «Qui vir prudens erat.» Suffridus Petrus.]
-
-Telle était, avec tout cela, l'outrecuidance de ce peuple de Liége,
-que, délaissés des Allemands, sans espoir du côté des Français, ils
-s'acharnaient encore au Limbourg et refusaient de revenir. L'ennemi
-approchait, une nombreuse noblesse qui, sommée par le vieux duc comme
-pour un outrage personnel, s'était hâtée de monter à cheval. Raes
-n'eut que le temps de ramasser quatre mille hommes pour barrer la
-route. Cette cavalerie leur passa sur le ventre, il n'en rentra pas
-moitié dans la ville (19 octobre 1465).
-
-Cependant un chevalier arrive de Paris: «Le roi a fait la paix; vous
-en êtes[64].» Puis vient aussi de France un magistrat de Liége: «Le
-comte a dicté la paix; il est maître de la campagne: je n'ai pu
-revenir qu'avec son sauf-conduit.»--Tout le peuple crie: «La paix!» On
-envoie à Bruxelles demander une trêve.
-
-[Note 64: Le roi avait peut-être intercédé de vive voix; mais dans le
-traité, il n'y a rien pour eux, sauf que le roi avoue qu'ils ont agi
-par suite des: «Sollicitations d'aulcuns nos serviteurs.» Lenglet. Il
-leur écrit: «Audict appointement estes comprins... Seroit difficile à
-nous de vous secourir.» _Mss. Legrand._]
-
-Grande était l'alarme à Liége, plus grande à Dinant. Les maîtres
-fondeurs et batteurs en cuivre, qui, par leurs forges, leurs formes,
-leur pesant matériel, étaient comme scellés et rivés à la ville, ne
-pouvaient fuir comme les compagnons; ils attendaient, dans la stupeur,
-les châtiments terribles que la folie de ceux-ci allait leur attirer.
-Dès le 18 septembre, ils avaient humblement remercié la ville de Huy,
-qui leur conseillait de punir les coupables[65]. Le 5 novembre, ils
-écrivent à la petite ville de Ciney d'arrêter ce maudit Conard, auteur
-de tout le mal, qui s'y était sauvé. Le même jour, insultés, attaqués
-par les gens de Bouvignes, mais n'osant plus bouger, immobiles de
-peur, ils s'adressent au gouverneur de Namur, et le prient de les
-protéger contre la petite ville. Le 13, ils supplient les Liégeois de
-venir à leur secours; ils ont appris que le comte de Charolais
-embarque son artillerie à Mézières pour lui faire descendre la Meuse.
-
-[Note 65: Documents publiés par M. Gachard.]
-
-Il arrivait, en effet, ce Terrible, comme on l'appela bientôt, la
-saison ne l'arrêtait pas. Les folles paroles du _chanteur_ de Dinant,
-ces noms de _bâtard_ et de _fils de prêtre_[66], avaient été
-charitablement rapportés par ceux de Bouvignes au vieux duc et à
-Madame de Bourgogne. Celle-ci, prude et dévote dame et du sang de
-Lancastre, prit aigrement la chose; elle jura, s'il faut en croire le
-bruit qui courut[67], que «s'il luy devoit couster tout son vaillant,
-elle feroit ruyner ceste ville en mettant toutes personnes à
-l'espée.» Le duc et la duchesse pressèrent leur fils de revenir en
-France, sous peine d'encourir leur indignation[68]. Lui-même en avait
-hâte; le trait, jeté au hasard par un fol, n'avait que trop porté; le
-comte n'était pas bâtard, il est vrai, mais bien notoirement
-petit-fils de _bâtard_ du côté maternel[69]. La bâtardise était le
-côté par où cette fière maison de Bourgogne, avec sa chevalerie, sa
-croisade et sa Toison d'or, souffrait sensiblement. Les Allemands
-là-dessus étaient impitoyables; le fils du fondateur de la Toison
-n'aurait pu entrer dans la plupart des ordres ou chapitres
-d'Allemagne. Aussi, ce mot de _bâtard_, entendu pour la première fois,
-entendu dans le triomphe même, au moment où il dictait la paix au roi
-de France, était profondément entré... Il se croyait sali tant que les
-vilains n'avaient pas ravalé leur vilaine parole, lavé cette boue de
-leur sang.
-
-[Note 66: «Pfaffenkind.» Nulle injure plus grave. Grimm,
-Rechtsalterthümer, 476. Michelet, Origines du droit, 68.]
-
-[Note 67: «Nous apprenons, disent les Dinantais, qu'elle est à
-l'Écluse, attendant des gens d'armes de divers pays.» Documents
-Gachard.]
-
-[Note 68: «Sub poena paternæ indignationis.» _Ms. pseudo-Amelgardi._]
-
-[Note 69: Voyez tome sixième. Il est curieux de voir les efforts
-maladroits du bonhomme Olivier de La Marche (Préface) pour rassurer
-là-dessus son jeune maître Philippe, petit-fils de Charles le
-Téméraire: «J'ay entrepris de vous monstrer que vostre lignée du costé
-du Portugal _n'est pas seule issue de bastards_... Jephté est mis au
-nombre des saincts, et toutefois il estoit fils _d'une femme
-publique_... De Salmon et de Raab, _femme publique_, fut fils Booz...»
-Puis arrivent Alexandre, Bacchus, Perseus, Minos, Herculès, Romulus,
-Artus, Guillaume de Normandie, Henri, roi d'Espagne, Jean, roi de
-Portugal, père de Madame de Bourgogne.]
-
-Donc, il revenait à marches forcées avec sa grosse armée qui
-grossissait encore. Sur le chemin, chacun accourait et se mettait à la
-suite; on tremblait d'être noté comme absent. Les villes de Flandre
-envoyaient leurs archers; les chevaliers picards, flottants jusque-là,
-venaient pour s'excuser. Tels vinrent même de l'armée du roi.
-
-On tremblait pour Dinant, on la voyait déjà réduite en poudre; et
-l'orage tomba sur Liége. Le comte, quelle que fût son ardeur de
-vengeance, n'était pas encore le Téméraire; il se laissait conduire.
-Ses conseillers, sages et froides têtes, les Saint-Pol, les Contay,
-les Humbercourt, ne lui permirent pas d'aller perdre de si grandes
-forces contre une si petite ville. Ils le menèrent à Liége; Liége
-réduite, on avait Dinant.
-
-Encore se gardèrent-ils d'attaquer immédiatement. Ils savaient ce que
-c'était que Liége, quel terrible guêpier, et que si l'on mettait le
-pied trop brusquement dessus, on risquait, fort ou faible, d'être
-piqué à mort. Ils restèrent à Saint-Trond, d'où le comte accorda une
-trêve aux Liégeois[70]. Il fallait, sur toutes choses, ne pas pousser
-ce peuple colérique, le laisser s'abattre et s'amortir, languir
-l'hiver sans travail ni combat; il y avait à parier qu'il se battrait
-avec lui-même. Il fallait surtout l'isoler, lui fermant la Meuse d'en
-haut et d'en bas, lui ôter le secours des campagnes[71] en s'assurant
-des seigneurs, le secours des villes, en occupant Saint-Trond,
-regagnant Hui, amusant Dinant, bien entendu sans rien promettre.
-
-[Note 70: Quand on connaît la violence de ces princes de la maison de
-Bourgogne, rien ne frappe plus que la modération de leurs paroles
-officielles. On y sent partout l'esprit cauteleux des conseillers qui
-les dirigeaient, des Raulin, des Humbercourt, des Hugonet, des
-Carondelet. Dans la campagne de France, le comte de Charolais avait
-toujours assuré qu'il venait seulement conseiller le roi, s'entendre
-avec les princes. Pourquoi le roi l'avait-il attaqué à Montlhéry? Il
-s'en plaint dans l'un de ses manifestes.--De même, lorsque les
-Liégeois défient le duc, comme ennemi du roi, leur allié, il répond
-froidement: «Ceci ne me regarde pas; portez-le à mon fils.» Et encore:
-«Pourquoi me ferait-on la guerre? jamais je n'ai fait le moindre mal
-ni au régent, ni aux Liégeois.» V. Duclercq, livre V, ch, XXXIII, et
-Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 153.]
-
-[Note 71: Il est probable que la banlieue elle-même n'était pas sûre,
-depuis que les forgerons de la ville avaient battu les houillers.]
-
-Le comte avait dans son armée les grands seigneurs de l'évêché, les
-Horne, les Meurs et les La Marche, qui craignaient pour leurs terres;
-il défendit aux siens de piller le pays, laissant plutôt piller,
-manger les États de son père, les sujets paisibles et loyaux.
-
-Dès le 12 novembre, les seigneurs avaient préparé la soumission de
-Liége; ils avaient minuté pour elle un premier projet de traité où
-elle se soumettait à l'évêque et indemnisait le duc. Ce n'était pas le
-compte de celui-ci, qui, pour indemnité, ne voulait pas moins que
-Liége elle-même; de plus, pour guérir son orgueil, il lui fallait du
-sang, qu'on lui livrât des hommes, que Dinant surtout restât à sa
-merci. À quoi la grande ville ne voulait pour rien consentir[72]; il
-ne lui convenait pas de faire comme Huy, qui obtint grâce en
-s'exécutant et faisant elle-même ses noyades. Liége ne voulait se
-sauver qu'en sauvant les siens, ses citoyens, ses amis et alliés. Le
-29 novembre, lorsque la terre tremblait sous cette terrible armée, et
-qu'on ne savait encore sur qui elle allait fondre, les Liégeois
-promirent secours à Dinant.
-
-[Note 72: «Concluserunt cives quod neminem darent ad voluntatem...
-Ministeriales petebant pacem, sed nolebant aliquos homines dare ad
-voluntatem.» Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1284.]
-
-Pour celle-ci, il n'était pas difficile de la tromper; elle ne
-demandait qu'à se tromper elle-même, dans l'agonie de peur où elle
-était. Elle implorait tout le monde, écrivait de toutes parts des
-supplications, des amendes honorables, à l'évêque, au comte (18, 22
-nov.). Elle rappelait au roi de France qu'elle n'avait fait la guerre
-que sur la parole de ses envoyés. Elle chargeait l'abbé de
-Saint-Hubert et autres grands abbés d'intercéder pour elle, de prier
-le comte pour elle, comme on prie Dieu pour les mourants... Nulle
-réponse. Seulement, les seigneurs de l'armée, ceux même du pays,
-endormaient de paroles la pauvre ville tremblante et crédule, s'en
-jouaient; tel essayait d'en tirer de l'argent[73].
-
-[Note 73: Rien de plus odieux. Jean de Meurs, après avoir d'abord bien
-reçu l'abbé de Florines, qui vient intercéder, lui prend ses chevaux
-et le taxe outrageusement à la petite rançon d'un marc d'argent. Louis
-de La Marche écrit aux gens de Dinant: «Fault acquérir amis, tant par
-dons que par biaux langaiges, ceulx quy de ce s'entremelleront,
-récompenser de leurs labeurs.» Documents Gachard, II, 263-264.]
-
-Dinant avait reçu quelques hommes de Liége, elle avait foi en Liége,
-et regardait toujours de ce côté si le secours ne venait pas. Elle ne
-l'avait pas encore reçu au 2 décembre. Elle était consternée... C'est
-qu'à Liége, comme en bien d'autres villes, il ne manquait pas
-d'_honnêtes gens_, de modérés, de riches, pour désirer la paix à tout
-prix, au prix de la foi donnée, au prix du sang humain. S'obstiner à
-protéger Dinant, à défendre Liége, c'était s'imposer de lourdes
-charges d'argent. Aussi, dès que les notables virent que le peuple
-commençait à s'abattre, ils prirent coeur, se firent fort d'avoir un
-bon traité, et obtinrent des pouvoirs pour aller trouver le comte de
-Charolais.
-
-Ils n'étaient pas trop rassurés en allant voir ce redouté seigneur, ce
-fléau de Dieu... Mais les premières paroles furent douces, à leur
-grande surprise; il les envoya dîner; puis (chose inattendue, inouïe,
-dont ils furent confondus) lui-même, ce grand comte, les mena voir son
-armée en bataille... Quelle armée! vingt-huit mille hommes à cheval
-(on ne comptait pas les piétons), et tout cela couvert de fer et d'or,
-tant de blasons, tant de couleurs, les étendards de tant de nations...
-Les pauvres gens furent terrifiés; le comte en eut pitié et leur dit
-pour les remettre: «Avant que vous ne nous fissiez la guerre, j'ai
-toujours eu bon coeur pour les Liégeois; la paix faite, je l'aurai
-encore. Mais comme vous avez dit que tous mes hommes avaient été tués
-en France, j'ai voulu vous en montrer le reste.»
-
-Au fond, les députés le tiraient d'un grand embarras. L'hiver venait
-dans son plus dur (22 décembre); peu de vivres; une armée affamée
-qu'il fallait laisser se diviser, courir pour chercher sa vie,
-puisqu'on ne lui donnait rien.
-
-Les députés de Liége n'en signèrent pas moins le traité tel que le
-comte l'eût dicté, s'il eût campé dans la ville devant Saint-Lambert.
-Ce traité est justement nommé dans les actes la _pitieuse paix de
-Liége_: Liége fait amende honorable, et bâtit chapelle en mémoire
-perpétuelle de l'amende. Le duc et ses hoirs à jamais sont, comme
-ducs de Brabant, _avoués_ de la ville, c'est-à-dire qu'ils y ont
-l'épée. Liége n'a plus sur ses voisins le ressort et la haute cour, ni
-la cour d'évêché, ni celle de cité, ni _anneau_, ni _péron_. Elle paye
-au duc 390,000 florins, au comte 190,000, cela pour eux seuls; quant
-aux réclamations de leurs sujets, quant à l'indemnité de l'évêque, on
-verra plus tard. La ville renonce à l'alliance du roi, livre les
-lettres et actes du traité. Elle restitue obédience à l'évêque, au
-pape. Défense de fortifier le Liégeois du côté du Hainaut, pas même de
-villettes murées. Le duc passe et repasse la Meuse, quand et comme il
-veut, avec ou sans armes; quand il passe, on lui doit les vivres.
-Moyennant cela, il y aura paix entre le duc et tout le Liégeois,
-_excepté Dinant_; entre le comte et tout le Liégeois, _excepté
-Dinant_.
-
-Ce n'était pas une chose sans péril que de rapporter à Liége un tel
-traité.
-
-Le premier des députés, celui qui se hasarda à parler, Gilles de Mès,
-était un homme aimé dans le peuple, un bon bourgeois, fort riche;
-jadis pensionnaire de Charles VII, il avait commencé le mouvement
-contre l'évêque et avait eu l'honneur d'être armé chevalier de la main
-de Louis XI.
-
-Il monte au balcon de la Violette et dit sans embarras:
-
-«La paix est faite; nous ne livrons personne; seulement quelques-uns
-s'absenteront pour un peu de temps; je pars avec eux, si l'on veut, et
-que je ne revienne jamais, s'ils ne reviennent!... Après tout, que
-faire? Nous ne pouvons résister.»
-
-Alors un grand cri s'élève de la place: «Traîtres! vendeurs de sang
-chrétien!» Dans ce danger, les partisans de la paix essayaient de se
-défendre par un mensonge: «Dinant pourrait avoir la paix; c'est elle
-qui n'en veut pas[74].»
-
-[Note 74: Il n'y a pas un mot de cela dans les documents authentiques
-de Dinant. Tout porte à croire le contraire. On ne peut faire ici
-grand cas de l'assertion du Liégeois Adrien, généralement judicieux,
-mais ici trop intéressé à justifier sa patrie.]
-
-Gilles n'en fut pas moins poursuivi. Les métiers voulurent qu'on le
-jugeât; mais comme c'était un homme doux et aimé, tous les juges
-trouvaient des raisons pour ne pas juger, tous se récusaient.
-
-Faute de juges, il aurait peut-être échappé, au moins pour ce jour.
-Malheureusement ce pacifique Gilles avait dit jadis une parole
-guerrière, violente, il y avait dix ans, mais l'on s'en souvint: «Si
-l'évêque ne nomme plus de juges, nous aurons l'_avoué_ (le capitaine
-de la ville)[75].»
-
-[Note 75: Adrianus de Veteri Bosco.]
-
-Ce mot servit contre lui-même. On força ce capitaine de juger, et de
-juger à mort.
-
-Alors le pauvre homme se tournant vers le peuple: «Bonnes gens, j'ai
-servi cinquante ans la cité, sans reproche. Laissez-moi vivre aux
-Chartreux ou ailleurs... Je donnerai, pour chaque métier, cent florins
-du Rhin, je vous referai, à mes dépens, les canons que vous avez
-perdus...» Son juge même se joignait à lui: «Bonnes gens, grâce pour
-lui, miséricorde!...»
-
-Au plus haut de l'hôtel de ville, à une fenêtre, se tenaient Raes et
-Bare, qui avaient l'air de rire. Un des bourgmestres, qui était leur
-homme, dit durement: «Allons, qu'on en finisse; nous ne vendrons pas
-les franchises de la cité.» On lui coupa la tête. Le bourreau lui-même
-était si troublé qu'il n'en pouvait venir à bout.
-
-La tête tombée, la trompette sonne, on proclame la paix dont on vient
-de tuer l'auteur, et personne ne contredit.
-
-Pendant ces fluctuations de Liége, ce long combat de la misère et de
-l'honneur, le comte de Charolais se morfondait tout l'hiver à
-Saint-Trond. Il ne pouvait rien finir de ce côté, et chaque jour il
-recevait de France les plus mauvaises nouvelles. Chaque jour il lui
-venait des lettres lamentables du nouveau duc de Normandie que le roi
-tenait à la gorge... Ce duc avait à peine _épousé sa duché_[76], que
-déjà Louis XI travaillait au divorce, y employant ceux même qui
-avaient fait le mariage, les ducs de Bretagne et de Bourbon.
-
-[Note 76: À l'inauguration du nouveau duc, on renouvela toutes les
-formes anciennes: l'épée, tenue par le comte de Tancarville,
-connétable _hérédital_ de Normandie, l'étendard que portait le comte
-d'Harcourt, maréchal _hérédital_, l'anneau ducal que l'évêque de
-Lisieux, Thomas Bazin, passa au doigt du prince, le fiançant avec la
-Normandie. _Registres du chapitre de Rouen, 10 déc. 1465_, cités par
-Floquet, Hist. du Parlement de Normandie, I, 250.]
-
-Il n'avait pas marchandé avec ceux-ci. Pour obtenir du Breton qu'il ne
-bougeât pas, il lui donna un mont d'or, cent vingt mille écus d'or.
-
-Quant au duc de Bourbon, qui, plus que personne, avait fait le duc de
-Normandie[77], et sans y rien gagner, il eut, pour le défaire, des
-avantages énormes[78]. Le roi le nomma son lieutenant dans tout le
-midi. À ce prix, il l'emmena et s'en servit pour ouvrir une à une les
-places de Normandie, Évreux, Vernon, Louviers.
-
-[Note 77: Le duc de Bourbon s'était montré l'un des plus acharnés,
-l'un de ceux qui craignaient le plus qu'on ne se fiât au roi. V. ses
-Instructions à M. de Chaumont: «Que Monseigneur et les autres
-princes... se gardent bien d'entrer dans Paris... De nouvel, avons
-sceu par gens venant de Paris l'intention que le Roy a de faire faire
-aucun excès ou vois de fait... Le Roy a faict serment de jamais ne
-donner grace ou pardon... mais est délibéré de soy en venger par
-quelque moyen que ce soit, voire tout honneur et seureté arrière
-mise.» _Bibliothèque royale, ms. Legrand, Preuves, 12 oct. 1465._
-Quant à la haine des Bretons, il suffirait, pour la prouver, du
-passage où ils veulent jeter à la mer les envoyés de Louis XI: «Velà
-les François; maudit soit-il qui les espargnera!» Actes de Bretagne,
-éd. D. Morice, II, 83.]
-
-[Note 78: Le roi ébranla d'abord le duc de Bourbon, en lui faisant
-peur d'une attaque de Sforza en Lyonnais et Forez. (Bernardino Corio.)
-Quant au Breton, le roi le prit aigri, fâché, lorsque ses amis les
-Normands l'avaient mis hors de chez eux, lorsqu'il regrettait
-amèrement d'avoir refait un duc de Normandie à qui la Bretagne devrait
-hommage.]
-
-Il avait déjà Louviers le 7 janvier (1466). Rouen tenait encore; mais
-de Rouen à Louviers, tous venaient, un à un, faire leur paix, demander
-sûreté. Le roi souriait et disait: «Qu'en avez-vous besoin? Vous
-n'avez point failli[79].»
-
-[Note 79: «Les gens de nostre bonne ville de Rouen... nous ont
-remonstré que ladicte entrée fut faicte par nuyt et à leur desceu et
-très-grant desplaisance, et si soubsdain qu'ils n'eurent temps ne
-espace de povoir envoyer devers nous pour nous en advertir.»
-(Communiqué par M. Chéruel, d'après l'original, aux _Archives
-municipales de Rouen, tir. 4, nº 7, 14 janvier 1466_.)]
-
-Il excepta un petit nombre d'hommes, dont quelques-uns, pris en
-fuite, furent décapités ou noyés[80]. Plusieurs vinrent le trouver,
-qui furent comblés et se donnèrent à lui, entre autres son grand
-ennemi Dammartin, désormais son grand serviteur.
-
-[Note 80: Où Désormeaux prend-il cette folle exagération? «Il périt
-presque autant de gentilshommes par la main du bourreau que par le
-sort de la guerre.»]
-
-Le comte de Charolais savait tout cela et n'y pouvait rien. Il était
-fixé devant Liége; il écrivit seulement au roi en faveur de Monsieur,
-et encore bien doucement, «en toute humilité[81].» Tout doucement
-aussi, le roi lui écrivit en faveur de Dinant.
-
-[Note 81: _Mss. Baluze, 9675 B, 15 janvier 1466._]
-
-Il fallut un grand mois pour que le traité revînt de Liége au camp,
-pour que le comte, enfin délivré, pût s'occuper sérieusement des
-affaires de Normandie[82]. Mais alors tout était fini. Monsieur était
-en fuite; il s'était retiré en Bretagne, non en Flandre, préférant
-l'hospitalité d'un ennemi à celle d'un si froid protecteur. Celui-ci
-perdait pour toujours la précieuse occasion d'avoir chez lui un frère
-du roi, un prétendant qui, dans ses mains, eût été une si bonne
-machine à troubler la France.
-
-[Note 82: Le comte de Charolais y envoya Olivier, qui raconte lui-même
-sa triste ambassade: «Si passay parmy Rouen, et parlay au Roy, _qui me
-demanda où j'alloye_...» Olivier de la Marche, liv. I, ch. XV.]
-
-Le 22 janvier, cent notables de Liége lui avaient rapporté la
-_pitieuse paix_, scellée et confirmée. Il semblait que le froid, la
-misère, l'abandon, eussent brisé les coeurs...
-
-Quand le peuple vit cette lugubre procession des cent hommes emportant
-le testament de la cité, il pleura en lui-même. Les cent partaient
-armés, cuirassés, contre qui? Contre leurs concitoyens, contre les
-pauvres bannis de Liége[83], qui, sans toit ni foyer, erraient en
-plein hiver, vivant de proie, comme des loups.
-
-[Note 83: Duclercq.]
-
-Alors, il se fit dans les âmes, par la douleur et la pitié, une vive
-réaction de courage. Le peuple déclara que si Dinant n'avait pas la
-paix, il n'en voulait pas pour lui-même, qu'il résisterait.
-
-Le comte de Charolais se garda bien de s'enquérir du changement. Il ne
-pouvait pas tenir davantage: il licencia son armée sans la payer (24
-janvier), et emporta, pour dépouilles opimes, son traité à Bruxelles.
-
-Il y reçut une lettre du roi[84], lettre amicale, où le roi, pour le
-calmer, lui donnait la Picardie, qu'il avait déjà. Quant à la
-Normandie, il exposait la nécessité où il s'était vu d'en débarrasser
-son frère qui l'avait désiré lui-même. Il n'avait pu légalement donner
-la Normandie en apanage, cela étant positivement défendu par une
-ordonnance de Charles V. Cette province portait près d'un tiers des
-charges de la couronne. Par la Seine, elle pouvait mettre directement
-l'ennemi à Paris. Au reste, Rouen ayant été pris en pleine trêve, le
-roi avait bien pu le reprendre. Il s'était remis de toute l'affaire à
-l'arbitrage des ducs de Bretagne et de Bourbon. Il avait fait des
-efforts inimaginables pour contenter son frère; si les conférences
-étaient rompues, ce n'était pas sa faute; il en était bien affligé...
-Affligé ou non, il entrait dans Rouen (7 février 1466).
-
-[Note 84: _Legrand, Hist. ms. de Louis XI, livre IX, fol. 37._]
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
---SUITE--
-
-SAC DE DINANT
-
-1466
-
-
-La Normandie nous coûta cher. Pour la reprendre, pour sauver la
-royauté et le royaume, Louis XI fit sans scrupule ce qui se faisait
-aux temps anciens dans les grandes extrémités, un sacrifice humain. Il
-immola, ou du moins laissa immoler, périr, un peuple, une autre
-France, notre pauvre petite France wallonne de Dinant et de Liége.
-
-Il était lui-même en péril. Il avait repris Rouen, et il était à peine
-sûr de Paris. Il attendait une descente anglaise.
-
-Il ne savait pas seulement s'il avait la Bastille. Ces tours dont il
-voyait le canon sur sa tête, de l'hôtel des Tournelles, elles étaient
-encore entre les mains de Charles de Melun, de l'homme qui, au moment
-critique, le roi étant devant l'ennemi, avait hardiment méconnu ses
-ordres, et qui, autant qu'il était en lui, l'avait fait périr.
-Néanmoins, le roi n'avait pu lui retirer la garde de la Bastille[85];
-il la gardait si bien qu'une certaine nuit les portes se trouvèrent
-ouvertes, les canons encloués, il ne tenait qu'aux princes d'entrer.
-Ce ne fut que six mois après, à la fin de mai, que «Maistre Jehan le
-Prévost, notaire et secrétaire du roy, entra dedans la bastille
-Saint-Antoine, _par moyens subtils_,» et mit dehors le gouverneur.
-
-[Note 85: Ni la garde de Melun. Jean de Troyes, ann. 1466, fin mai.]
-
-D'avoir si _subtilement_, si vivement, repris la Normandie, c'était,
-dans ce siècle de ruse, un tour à faire envie à tous les princes. Ils
-n'en étaient que plus mortifiés. Le Breton même, payé pour laisser
-faire, quand il vit la chose faite, fut plus en colère que les autres.
-Breton et Bourguignon, ils recoururent à un remède extrême qui, depuis
-nos affreuses guerres anglaises, faisait horreur à tout le monde; ils
-appelèrent l'Anglais.
-
-Jusque-là, deux choses rassuraient le roi. D'abord, son bon ami
-Warwick, gouverneur de Calais, tenait fermée la porte de la France.
-Puis, le comte de Charolais étant Lancastre par sa mère et ami des
-Lancastre, il y avait peu d'apparence qu'il s'entendît avec la maison
-d'York, avec Édouard.
-
-Toutefois, on a vu qu'Édouard avait épousé une nièce des Saint-Pol
-(serviteurs du duc de Bourgogne), épousé malgré Warwick, dont il eût
-voulu se débarrasser. Ce roi d'hier, qui déjà reniait son auteur et
-créateur, Warwick, aliénait son propre parti, et voyait dès lors son
-trône porter sur le vide, entre York et Lancastre. Sa femme et les
-parents de sa femme, pour qui il hasardait l'Angleterre, avaient hâte
-de s'appuyer sur l'étranger. Ils faisaient leur cour au duc de
-Bourgogne; ils présentaient aux Flamands, aux Bretons, l'appât d'un
-traité de commerce[86]. Madame de Bourgogne elle-même, bien plus homme
-que femme, immola la haine pour York qu'elle avait dans le sang, à une
-haine plus forte, celle de la France. Elle fit accueillir les
-démarches d'Édouard, agréa pour son fils la jeune soeur de l'ennemi,
-comptant bien la former, la faire à son image. La digne bru d'Isabelle
-de Lancastre, Marguerite d'York, doit former à son tour Marie,
-grand'mère de Charles-Quint.
-
-[Note 86: Rymer, 22 mars 1466. Le même jour, Édouard donne pouvoir
-pour traiter d'un double mariage entre sa soeur et le comte de
-Charolais, entre la fille du comte et son frère Clarence.]
-
-Louis XI, qui savait que ce mariage se brassait contre lui, armait en
-hâte; il fondait des canons, prenait des cloches pour en faire. Ce qui
-lui manquait le plus, c'était l'argent. On était épouvanté des
-monstrueuses sommes qu'il lui fallait pour préparer la guerre ou
-acheter la paix, dans le royaume, hors du royaume. Le peuple, qui
-n'avait pas bien su ce que les princes voulaient dire avec leur Bien
-public[87], ne le comprit que trop quand il lui fallut payer les dons
-et gratifications, pensions, indemnités, qu'ils avaient extorqués. Les
-trésoriers du roi, sommés par lui de payer l'impossible, trouvèrent,
-au défaut d'argent, du courage, et lui dirent «qu'ils avaient ouï dire
-à Messieurs (c'étaient les Trente-six, nommés pour réformer l'État)
-_qu'il perdrait son peuple_, le fonds même d'où il tirait l'argent...;
-que la paroisse, qui payait jusque-là deux cents livres, allait être
-obligée d'en payer six cents; que cela ne se pouvait faire[88]!» Il ne
-s'arrêta point à cela et dit: «Il faut doubler, tripler les taxes sur
-les villes, et que la répartition s'étende au plat pays.» Le plat
-pays, les campagnes, c'étaient généralement les terres de l'Église,
-qui ne payait pas, et celles des seigneurs, à qui l'on payait.
-
-[Note 87: «Sy ne sçavoient la pluspart la cause pourquoy ne quy les
-mouvoit.» Du Clercq.]
-
-[Note 88: Au soir, le Roy me parla et se coroussa de ce qu'on ne
-vouloit faire délibérer selon son imagination, et je lui diz que
-j'avois oy dire à MM. qu'il perdoit son peuple...» Lettre de Reilhac à
-M. le contrerolleur, maître Jehan Bourré. _Bibl. royale, mss. Legrand,
-22 septembre 1466._]
-
-On ne peut se dissimuler une chose, c'est qu'il fallait périr, ou,
-contre l'Angleterre, contre les maisons de Bourgogne et de Bretagne,
-acheter l'alliance des maisons de Bourbon, d'Anjou, d'Orléans, de
-Saint-Pol.
-
-L'alliance des Bourbons, frères de l'évêque de Liége, était à bien
-haut prix. Elle impliquait une condition misérable et déshonorante,
-une honte terrible à boire: l'abandon des Liégeois. Et pourtant, sans
-cette alliance, point de Normandie, plus de France peut-être. La
-dernière guerre avait prouvé de reste qu'avec toute la vigueur et la
-célérité possibles le roi succomberait s'il avait à combattre à la
-fois le Midi et le Nord, que pour faire tête au Nord il lui fallait
-une alliance fixe avec le fief central[89], le duché de Bourbon.
-
-[Note 89: Le centre géométrique de la France est marqué par une borne
-romaine, dans le Bourbonnais, près d'Alichamp, à trois lieues de
-Saint-Amand.]
-
-Grand fief, mais de tous les grands le moins dangereux n'étant pas une
-nation, une race à part, comme la Bretagne ou la Flandre, pas même une
-province, comme la Bourgogne, mais une agrégation tout artificielle
-des démembrements de diverses provinces, Berri, Bourgogne, Auvergne.
-Peu de cohésions dans le Bourbonnais; moins encore dans ce que le duc
-possédait au dehors (Auvergne, Beaujolais et Forez). Le roi ne
-craignait pas de lui confier, comme à son lieutenant, tous les pays du
-centre, sans contact avec l'étranger, la France dormante des grandes
-plaines (Berri, Sologne, Orléanais), la France sauvage et sans route
-des montagnes (Vélay et Vivarais, Limousin, Périgord, Quiercy,
-Rouergue). Si l'on ajoute le Languedoc, qu'il lui donna plus tard,
-c'était lui mettre entre les mains la moitié du royaume[90].
-
-[Note 90: Les étrangers semblent dès lors mettre le duc de Bourbon au
-niveau du roi: «Contentione suborta inter regem Francie et J. ducem
-Borbonii ex uno latere, et Karolum Burgundie ex altero.» Hist. patriæ
-Monumenta, I, 642.]
-
-Ce qui excuse un peu Louis XI d'une si excessive confiance, c'est
-d'abord que, par l'immensité d'un tel établissement, il s'assurait le
-duc, qui ne pouvait jamais rien espérer d'ailleurs qui en approchât.
-De plus, on avait vu, et dans la Praguerie, et dans la dernière
-guerre, qu'un duc de Bourbon, même en Bourbonnais, ne tenait pas
-fortement au sol, comme un duc de Bretagne; par deux fois il avait été
-en un moment dépouillé de tout; il pouvait grandir, sans être plus
-fort, n'ayant de racine nulle part.
-
-Personnellement aussi, Jean de Bourbon rassurait le roi[91]. Il était
-sans enfant, sans intérêt d'avenir. Il avait des frères, il est vrai,
-des soeurs, que Philippe le Bon avait élevés et avancés, comme ses
-enfants. Mais justement parce que la maison de Bourgogne avait fait
-beaucoup pour eux, parce qu'ils en avaient tiré ce qu'ils pouvaient
-tirer, ils regardaient désormais vers le roi. C'était beaucoup sans
-doute pour Charles de Bourbon d'être archevêque de Lyon, légat
-d'Avignon; mais si le roi le faisait cardinal! Louis de Bourbon
-devait, il est vrai, à Philippe le Bon le titre d'évêque de Liége;
-mais pour qu'il en eût la réalité, pour qu'il rentrât dans Liége, il
-fallait que le roi ne défendît point les Liégeois. Le roi fit le
-bâtard de Bourbon amiral de France, capitaine d'Honfleur, lui donna
-une de ses filles, avec beaucoup de bien;--fille bâtarde, mais il y en
-avait de légitimes; l'aînée, Anne de France, était toujours un enjeu
-des traités, on lui faisait épouser à deux ans, tantôt le fils du duc
-de Calabre, tantôt celui du duc de Bourgogne; on prévoyait sans peine
-que ces mariages par écrit en resteraient là; que, si le roi prenait
-un gendre, il le prendrait petit, une créature docile et prête à tout,
-comme pouvait être Pierre de Beaujeu, le cadet de Bourbon. Ce cadet se
-donna à Louis XI, le servit en ses plus rudes affaires, jusqu'à la
-mort et au delà, dans sa fille Anne, autre Louis XI, dont Pierre fut
-moins l'époux que l'humble serviteur.
-
-[Note 91: Ces Bourbons, quoique assez remuants, n'avaient pas encore
-le sang de Gonzague, de Foix et d'Albret. La devise sur l'épée:
-_Penetrabit_, ne fut adoptée que par le connétable.--Le fameux: _Qui
-qu'en grogne_, qu'on attribue aussi aux ducs de Bretagne, fut dit
-(vers 1400?) par Louis II de Bourbon, contre les bourgeois qui
-s'alarmaient de la construction de sa tour. Ibidem, II, 201.]
-
-Le roi rallia ainsi à lui d'une manière durable toute la maison de
-Bourbon. Pour celles d'Anjou et d'Orléans, il les divisa.
-
-Le fils de René d'Anjou, Jean de Calabre, alors comme toujours, avait
-besoin d'argent. Ce héros de roman, ayant manqué la France et
-l'Italie, se tournait vers l'Espagne pour y chercher son aventure. Les
-Catalans le voulaient pour leur roi, pour roi d'Aragon[92]. Louis XI,
-le voyant dans ce besoin et cette espérance, lui envoie vingt mille
-livres d'abord, puis cent mille, un à-compte sur la dot de sa fille.
-Au fond, sous couleur de dot, c'était un salaire; il fallait qu'à ce
-prix Jean de Calabre se chargeât du triste office d'aller en Bretagne
-réclamer, prendre au corps le frère du roi; celui-ci n'était pas fâché
-que le renommé chevalier se montrât aux Bretons comme recors ou
-sergent royal.
-
-[Note 92: Leur roi, D. Pedro de Portugal, neveu de la duchesse de
-Bourgogne, était mort le 20 juin 1466.]
-
-Quant à la maison d'Orléans, le roi détacha de ses intérêts le
-glorieux bâtard, le vieux Dunois, dont il maria le fils à une de ses
-nièces de Savoie. Le nom du vieillard donnait beaucoup d'éclat à la
-commission des Trente-six, qui, sous sa présidence, devaient réformer
-le royaume. Le roi les convoqua lui-même en juillet. Les choses
-avaient tellement changé en un an que cette machine inventée contre
-lui devenait maintenant une arme dans sa main. Il s'en servit comme
-d'une ombre d'États qu'il faisait parler à son gré, donnant leur voix
-pour la voix du royaume.
-
-C'était beaucoup d'avoir ramené si vite tant d'ennemis. Restait le
-plus difficile de tous, le général même de la ligue, celui qui avait
-conduit les Bourguignons jusqu'à Paris, qui les avait fait persister
-jusqu'à Montlhéry, qui s'était fait faire par le roi connétable de
-France. Le roi, si durement humilié par lui, se prit pour lui d'une
-grande passion; il n'eût plus de repos qu'il ne l'eût acquis.
-
-Saint-Pol, devenu ici connétable, mais de longue date établi de
-l'autre côté, ayant son bien et ses enfants chez le duc, et une nièce
-reine d'Angleterre, devait y regarder avant d'écouter le roi. Il était
-comme ami d'enfance pour le comte de Charolais, il avait sa confiance,
-l'avait toujours mené; il semblait peu probable qu'un tel homme
-tournât... Il tourna, s'il faut le dire, parce qu'il fut amoureux; il
-l'était de la belle-soeur du duc de Bourgogne, soeur du duc de
-Bourbon, épris de la demoiselle, plus épris du sang royal, d'une si
-haute parenté. L'amoureux avait cinquante ans, du reste grand air,
-haute mine, faste royal, un grand luxe d'habits, au-dessus de tous les
-hommes du temps. Avec tout cela, il n'était plus jeune, il avait un
-jeune fils. Elle eût aimé Saint-Pol pour beau-père. Il réclamait
-l'appui du comte de Charolais, qui n'aidait que faiblement à la chose,
-trouvant sans doute que son ami, à peine connétable, voulait monter
-bien vite.
-
-Dans ce moment où Saint-Pol, mortifié, s'apercevait qu'il avait
-cinquante ans, voici venir à lui le roi, les bras ouverts, qui l'aime,
-et veut le marier, et non-seulement lui, mais son fils et sa fille. Il
-donne au père, au fils, ses jeunes nièces de Savoie; la fille de
-Saint-Pol épousera le frère des deux nièces, le neveu du roi[93].
-Voilà toute la famille placée, alliée au même degré que le roi à la
-maison souveraine de Savoie et de Chypre.
-
-[Note 93: Historiæ patriæ Monumenta, Chronica Sabaudiæ, ann. 1466, t.
-I, p. 639.]
-
-Le roi avait un si violent désir d'avoir Saint-Pol, qu'il lui promit
-la succession d'un prince du sang qui vivait encore, de son oncle, le
-comte d'Eu. Il le fortifia en Picardie, lui donnant Guise; il
-l'établit en Normandie, confiant à cet ennemi, à peine réconcilié, les
-clefs de Rouen[94], le faisant capitaine de Rouen, tout à l'heure
-gouverneur de la Normandie.
-
-[Note 94: Ses lieutenants reçurent effectivement les clefs du château,
-du palais, de la tour du pont. (Communiqué par M. Chéruel.) _Archives
-municipales de Rouen. Délibérations, vol. VII, fol. 259-260._]
-
-Ce grand établissement de Saint-Pol signifiait une chose, c'est que le
-roi, ayant repris la Normandie, voulait reprendre la Picardie. Le
-comte de Charolais faisait semblant de rire; au fond, il était
-furieux. La Picardie pouvait lui échapper. Les villes de la Somme
-regrettaient déjà de ne plus être villes royales[95]. Combien plus y
-eurent-elles regret, lorsque le comte, ne sachant où prendre de
-l'argent pour sa guerre de Liége, rétablit la gabelle, ce dur impôt du
-sel qu'il venait d'abolir, qu'il avait promis de ne rétablir jamais.
-
-[Note 95: «Estoient courrouciés qu'ils n'estoient plus au roy de
-France.» Du Clercq.]
-
-Tout était à recommencer du côté des Liégeois. Le glorieux traité que
-tout le monde célébrait devenait ridicule, n'étant en rien exécuté. À
-grand'peine, par instance et menace, on obtint ce qui couvrait au
-moins l'orgueil: l'amende honorable. Elle se fit à Bruxelles, devant
-l'hôtel de ville, le vieux duc étant au balcon. L'un des envoyés,
-celui du chapitre, le pria «de faire qu'il y eût bonne paix,
-spécialement entre le seigneur Charles son fils _et les gens de
-Dinant_.» À quoi le chancelier répondit: «Monseigneur accepte la
-soumission de ceux qui se présentent; pour ceux qui font défaut, il
-poursuivra son droit.»
-
-Pour le poursuivre, il fallait une armée. Il fallait remettre en selle
-la pesante gendarmerie, tirer du coin du feu des gens encore tout
-engourdis d'une campagne d'hiver, des gens qui la plupart ne devaient
-que quarante jours de service féodal et qu'on avait tenus neuf mois
-sous le harnais sans les payer, parfois sans les nourrir. Ils
-n'avaient pas eu le tiers de ce qu'on leur devait. Tel, renvoyé de
-l'un à l'autre, reçut quelque chose, à titre d'aumône, «en
-considération de sa pauvreté[96].»
-
-[Note 96: _Registres de Mons_, cités par M. Gachard, dans son éd. de
-Barante, t. II, p. 255, nº 2.]
-
-À moins de frais et d'embarras, l'ennemi, qui n'avait ni feu ni
-foyer, s'était mis en campagne. Au premier chant de l'alouette, les
-enfants de la _Verte tente_[97] couraient déjà les champs, pillaient,
-brûlaient, mettant leur joie à désespérer, s'ils pouvaient, «le vieux
-monnart de duc et son fils Charlotteau.»
-
-[Note 97: V. plus loin, p. 69, 72, et les Documents Gachard, II, 435;
-sur la _Verte tente_ de Gand en 1453, Monstrelet, éd. Buchon, p. 387.
-Sur les _Galants de la feuillée_ en Normandie, _Legrand, Hist. ms.,
-livre IX, fol. 87-88_, ann. 1466. Cf. mes Origines du droit sur le
-_banni_; et sur l'_outlaw_ anglais, sur Robin Hood, une curieuse thèse
-de M. Barry, professeur d'histoire.]
-
-Il fallut endurer cela jusqu'en juillet, et alors même il n'y avait
-rien de prêt. Le duc, profondément blessé, devenait de plus en plus
-sombre. Il ne manquait pas de gens autour de lui pour l'aigrir. Un
-jour qu'il se mettait à table, il ne voit pas ses mets accoutumés; il
-mande les gens de sa dépense: «Voulez-vous donc me tenir en
-tutelle?--Monseigneur, les médecins défendent...» Alors, s'adressant
-aux seigneurs qui sont là: «Mes gens d'armes partent-ils donc
-enfin?--Monseigneur, petite est l'apparence; ils ont été si mal payés
-qu'ils ont peur de venir; ce sont des gens ruinés, leurs habits sont
-en pièces, il faut que les capitaines les rhabillent.» Le duc entra
-dans une grande colère: «J'ai pourtant tiré de mon trésor deux cent
-mille couronnes d'or. Il faudra donc que je paye mes gens d'armes
-moi-même!... Suis-je donc mis en oubli?» En disant cela, il renversa
-la table et tout ce qui était dessus, sa bouche se tordit, il fut
-frappé d'apoplexie, on croyait qu'il allait mourir... Il se remit
-pourtant un peu, et fit écrire partout que chacun fût prêt, «sous
-peine de la hart.»
-
-La menace agit. On savait que le comte de Charolais était homme à la
-mettre à effet. Pour moins, on lui avait vu tuer un homme (un archer
-qu'il trouva mal en ordre dans une revue). Tout le monde craignait sa
-violence, les grands comme les petits. Ici surtout, dans une guerre
-dont le père et le fils faisaient une affaire d'honneur, une querelle
-personnelle, il y eût eu danger à rester chez soi.
-
-Tous vinrent; il y eut trente mille hommes. Les Flamands, de bon
-coeur, rendirent à leur vieux seigneur le dernier service féodal dans
-une guerre wallonne. Les Wallons eux-mêmes du Hainaut, les nobles du
-pays de Liége, ne se faisaient aucun scrupule de concourir au
-châtiment de la ville maudite. La noblesse et les milices de Picardie
-furent amenées par Saint-Pol; marié par le roi le 1er août, il se
-trouva le 15 à l'armée de Namur, avec toute sa famille, ses frères et
-ses enfants.
-
-Le comte de Charolais venait d'apprendre, avec le mariage de
-Saint-Pol, trois nouvelles du même jour, non moins fâcheuses, trois
-traités du roi avec les maisons de Bourbon, d'Anjou et de Savoie. En
-partant de Namur, il donna cours à sa colère, écrivant au roi une
-lettre furieuse, où il l'accusait d'appeler l'Anglais, de lui offrir
-Rouen, Dieppe, Abbeville[98]...
-
-[Note 98: Duclos, Preuves, IV, 279. Il s'agissait de rendre le roi
-odieux, il lui écrit peu après que les sergents du bailliage d'Amiens
-_oppriment le peuple_, qu'il faut en choisir de meilleurs, que le roi
-confirmera: «Et avec ce, ferez grant bien et soulaigement _au pouvre
-peuple_.» _Bibl. royale, mss. Baluze, 9675 D., 16 oct. 1466._]
-
-Toute cette fureur contre le roi allait tomber sur Dinant. Il y avait
-pourtant, en bonne justice, une question dont il eût fallu avant tout
-s'enquérir. Ceux qu'on allait punir, étaient-ce bien ceux qui avaient
-péché? N'y avait-il pas plusieurs villes en une ville? La vraie Dinant
-n'était-elle pas innocente? Lorsque dans un même homme nous trouvons
-si souvent l'_homme double_ (et multiple!), était-il juste d'attribuer
-l'unité d'une personne à une ville, à un peuple?
-
-Pourquoi Dinant était-elle Dinant pour tout le monde? Par ses batteurs
-en cuivre, par ce qu'on appelait le _bon métier de la batterie_. Ce
-métier avait fait la ville et la constituait; le reste des habitants,
-quelque nombreux qu'il fût, était un accessoire, une foule attirée par
-le succès et le profit. Il y avait, comme partout, des bourgeois, des
-petits marchands qui pouvaient aller et venir, vivre ailleurs. Mais
-les batteurs en cuivre devaient, quoi qu'il pût arriver, vivre là,
-mourir là; ils y étaient fixés, non-seulement par leur lourd matériel
-d'ustensiles, grossi de père en fils, mais par la renommée de leurs
-fonds, achalandés depuis des siècles, enfin par une tradition d'art,
-unique, qui n'a point survécu. Ceux qui ont vu les fonts baptismaux de
-Liége et les chandeliers de Tongres se garderont bien de comparer les
-_dinandiers_ qui ont fait ces chefs-d'oeuvre à nos chaudronniers
-d'Auvergne et de Forez. Dans les mains des premiers, la batterie du
-cuivre fut un art qui le disputait au grand art de la fonte. Dans les
-ouvrages de fonte, on sent souvent, à une certaine rigidité, qu'il y a
-eu un intermédiaire inerte entre l'artiste et le métal. Dans la
-batterie, la forme naissait immédiatement sous la main humaine[99],
-sous un marteau vivant comme elle, un marteau qui, dans sa lutte
-contre le dur métal, devait rester fidèle à l'art, battre juste, tout
-en battant fort; les fautes en ce genre de travail, une fois imprimées
-du fer au cuivre, ne sont guère réparables.
-
-[Note 99: Pour apprécier la supériorité de la _main_ sur les moyens
-mécaniques, lire les discours, pleins de vues ingénieuses et fécondes,
-que M. Belloc a prononcés aux distributions de prix de son École.
-L'_École gratuite de dessin_, dirigée (disons mieux, créée par cet
-excellent maître), a déjà renouvelé, vivifié dans Paris tous les
-genres d'industrie qui ont besoin du dessin; orfévrerie, serrurerie,
-menuiserie, etc. Sous une telle impulsion, ces métiers redeviendront
-des arts. (_Note de 1844_).]
-
-Ces dinandiers devaient être les plus patients des hommes, une race
-laborieuse et sédentaire. Ce n'étaient pas eux, à coup sûr, qui
-avaient compromis la ville. Pas davantage les bourgeois propriétaires.
-Je doute même que les excès dussent être imputés aux maîtres des
-petits métiers, qui faisaient le troisième membre de la cité. De
-telles espiègleries, selon toute apparence, n'étaient autre chose que
-des farces de compagnons ou d'apprentis. Cette jeunesse turbulente
-était d'autant plus hardie qu'en bonne partie elle n'était pas du
-lieu, mais flottante, engagée temporairement, selon le besoin de la
-fabrication[100]. Légers de bagage et plus légers de tête, ces garçons
-étaient toujours prêts à lever le pied. Peut-être, enfin, les choses
-les plus hardies furent-elles l'oeuvre voulue et calculée des meneurs
-gagés de la France ou des bannis errants sur la frontière.
-
-[Note 100: «Savoir faisons... Nous avoir esté humblement exposé de la
-partie de Estienne la Mare _dynan_, ou potier darain, simple homme,
-chargié de femme et de plusieurs enfans, que comme environ la
-Chandeleur qui fut mil CCC,IIIIXX et cinq; icelluy suppliant _se feust
-louez_ et convenanciez à un nommé Gautier de Coux, _dynan_, ou potier
-darrain, _pour le servir jusques à certain temps_, lors à venir, et
-parmi certain pris sur ce fait, et pour païer le vin dudit marchié...»
-_Archives, Trésor des Chartes, reg. 159, pièce 6, lettre de grâce
-d'août 1404._]
-
-Dans l'origine, les gens paisibles crurent sauver la ville en arrêtant
-les cinq ou six qu'on désignait le plus. Un d'eux, qu'on menait en
-prison, ayant crié: «À l'aide! aux franchises violées!» la foule
-s'émut, brisa la prison et faillit tuer les magistrats. Ceux-ci, qui
-avaient à leur tête un homme intrépide, Jean Guérin, ne s'effrayèrent
-pas; ils assemblèrent le peuple, et d'un mot le ramenèrent au respect
-de la loi: «Quant aux fugitifs, nous ne les retiendrions pas d'un fil
-de soie; mais nous nous en prenons à ceux qui ont forcé les prisons de
-la cité.» Sur ce mot, plusieurs de ceux qui avaient délivré les
-coupables coururent après, les reprirent, les remirent eux-mêmes en
-prison[101].
-
-[Note 101: Lettre de Jehan de Gerin et autres magistrats de Dinant, 8
-nov. 1465. Documents Gachard, II, 336.]
-
-Justice devait se faire. Mais pouvait-elle se faire par un souverain
-étranger, à qui la ville eût livré, non les prisonniers seulement,
-mais elle-même, son plus précieux droit, son épée de justice.
-
-Cette terrible question fut discutée par le petit peuple, si près de
-périr, avec une gravité digne d'une grande nation, digne d'un
-meilleur sort[102]. Mais bientôt il n'y eut plus à délibérer. La ville
-ne fut plus elle-même, envahie qu'elle était par un peuple
-d'étrangers. Un matin, voilà tout le flot des pillards, des bandits,
-qui remonte la Meuse, et qui, de Loss en Huy, de Huy en Dinant, de
-plus en plus grossi d'écume, vient finalement s'engouffrer là.
-
-[Note 102: Sur les trois membres de la cité, les batteurs (aidés des
-bourgeois) déclarent qu'ils veulent traiter. Ils demandent au
-troisième membre, composé des petits métiers, s'ils croient résister,
-lorsque la ville de Liége, lorsque le roi de France _ont fait la
-paix?_... Ils ne se plaignent de personne; ils n'attestent point le
-droit qu'ils auraient eu d'ordonner, dans une ville qui, après tout,
-était née de leur travail, et qui, sans eux, n'était rien. Ils
-invoquent seulement le droit de la majorité, celui de deux membres,
-d'accord contre un troisième. Ce troisième résiste. Il demande si l'on
-veut, sous ce prétexte, le mettre en servitude. «Mais quelle servitude
-plus grande, répliquent les autres, que la guerre, la ruine de corps
-et de biens? Dans un navire en péril ne faut-il pas jeter quelque
-chose pour sauver le reste? n'abat-on pas un mur pour sauver la maison
-en feu?]
-
-Comment ce peuple de sauvages, sans loi, sans patrie, s'était-il
-formé? Nous devons l'expliquer, d'autant plus que c'est justement leur
-présence à Dinant, leurs ravages dans les environs, qui mirent tout le
-monde contre elle et firent de cette guerre une sorte de croisade.
-
-De longue date, la violence des révolutions politiques avait peuplé de
-bannis les campagnes et les forêts. Chassés une fois, ils ne
-rentraient guère, parce que, leurs biens étant partagés ou vendus, il
-y avait trop de gens intéressés à leur fermer la porte. Beaucoup,
-plutôt que d'aller chercher fortune au loin, erraient dans le pays.
-Les déserts du Limbourg, du Luxembourg, du Liégeois, les _sept forêts
-d'Ardennes_, les cachaient aisément; ils menaient sous les arbres la
-vie des charbonniers; seulement, quand la saison devenait trop dure,
-ils rôdaient autour des villages, demandaient ou prenaient. Cette vie
-si rude, mais libre et vagabonde, tentait beaucoup de gens; l'instinct
-de vague liberté[103] gagnait de plus en plus, dans un pays où
-l'autorité elle-même avait supprimé le culte et la loi. Il gagnait
-l'ouvrier, l'apprenti, l'enfant, de proche en proche. Ceux qui
-commencèrent à courir le pays, quand l'évêque retira ses juges, et qui
-s'amusaient à juger, étaient des garçons de dix-huit ou vingt ans; ils
-portaient au bras, au bonnet, au drapeau, une figure de sauvage.
-
-[Note 103: Très-fort chez nous autres Français. Les missionnaires
-remarquent qu'au Canada les sauvages se francisaient peu; mais les
-Français prenaient volontiers la vie errante des sauvages.]
-
-Beaucoup d'hommes, se lassant de traîner dans les villes une vie
-ennuyeuse, laissaient leurs ménages, couraient les bois. Mais la
-femme, quelle que soit sa misère, ne s'en va pas ainsi, elle reste,
-quoi qu'il arrive, avec les enfants. Les Liégeoises, dans cet abandon,
-montraient beaucoup d'énergie; n'ayant, par le droit du pays, que
-_Dieu et leur fuseau_[104], elles prenaient, au défaut du fuseau, les
-travaux que laissaient les hommes; elles leur succédaient aussi sur la
-place, s'intéressaient autant et plus qu'eux aux affaires publiques.
-Beaucoup de femmes marquèrent dans les révolutions, celle de Raes
-entre autres. Tout le monde à Liége, les femmes comme les hommes,
-connaissait les révolutions antérieures; on lisait le soir les
-chroniques en famille[105], Jean Lebel, Jean d'Outremeuse; la mère et
-l'enfant savaient par _coeur_ ces vieilles bibles politiques de la
-cité.
-
-[Note 104: Voyez plus haut la page 15, note 1. Les Liégeoises devaient
-leur influence, non à la loi, mais à leur caractère énergique et
-violent. Les Flamandes devaient la leur, au moins en grande partie, à
-la faculté qu'elles avaient de disposer plus librement de leur bien.]
-
-[Note 105: On trouve encore, après tant de révolutions, un grand
-nombre de ces chroniques de famille (Observation de M. Levalleye).]
-
-L'enfant marchait à peine qu'il courait à la place. Il y déployait
-l'étrange précocité française pour la parole et la bataille. Après la
-_pitieuse paix_, lorsque les hommes se taisaient, les enfants se
-mirent à parler[106], personne n'osait plus nommer ni Bade ni Bourbon;
-les enfants crièrent hardiment _Bade_, ils relevèrent ses images; ils
-semblaient vouloir prendre en main le gouvernement; les hommes et les
-jeunes gens ayant gouverné, les enfants prétendaient avoir aussi leur
-tour.
-
-[Note 106: Ils étaient probablement poussés par Raes et autres
-meneurs, qui voulaient encore essayer de leur Allemand.--Voir le
-détail si curieux dans Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Collectio,
-IV. 1291-2.]
-
-Les Liégeois finirent par s'en alarmer. Ne pouvant contenir ces petits
-tyrans, on s'adressa à leurs parents pour les obliger d'abdiquer.
-C'était chose bizarre, effrayante en effet, de voir le mouvement, au
-lieu de rester à la surface, descendre toujours et gagner... atteindre
-le fond de la société, la famille elle-même.
-
-Si les Liégeois eurent peur de ce profond bouleversement, combien plus
-leurs voisins! lorsque surtout ils virent, après l'amende honorable de
-Liége, tout ce qu'il y avait de gens compromis quitter les villes,
-aller grossir les bandes de la Verte tente, tout ce peuple sauvage
-prendre Dinant pour repaire et pour fort... Ne pouvant bien
-s'expliquer l'apparition de ce phénomène, on était disposé à y voir
-une _manie_ diabolique ou une malédiction de Dieu. La ville était
-excommuniée; le duc en avait la bulle et l'avait fait afficher
-partout. Le grave historien du temps affirme que si le roi eût secouru
-«cette vilenaille» condamnée des princes de l'Église, il aurait mis
-contre lui la noblesse même de France[107].
-
-[Note 107: «Fait bon à croire que ung roi de France... doibt et peut
-bien tenir une longue suspense entre dire et faire, avant que... soy
-former ennemy... _contre ung bras constitué champion de l'Église_...
-Quand il l'auroit aidié à destruire par tels vilains, si eût-il accru
-sa honte et son propre domage en perdition de tant de noblesse que le
-duc y avoit, _lequel fesoit encore à craindre à ung roy de France pour
-mettre sa noblesse... contre ly_, par adjonction à fière vilenaille,
-que tous roys et princes doivent hayr pour la conséquence.»
-Chastellain.]
-
-Les terribles hôtes de Dinant, non contents de piller et brûler tout
-autour, arrangèrent une farce outrageuse qui devait irriter encore le
-duc contre la ville et la perdre sans ressource. Sur un bourbier plein
-de crapauds (en dérision des Pays-Bas et du roi des eaux sales?), ils
-établirent une effigie du duc, ducalement habillé aux armes de
-Philippe le Bon; et ils criaient: «Le voilà, le trône du grand
-crapaud!» Le duc et le comte l'apprirent; ils jurèrent que s'ils
-prenaient la ville, ils en feraient exemple, comme on faisait aux
-temps anciens, la détruisant et labourant la place, y semant le sel et
-le fer.
-
-Les insolents ne s'en souciaient guère. Des murs de neuf pieds
-d'épaisseur, quatre-vingts tours, c'était un bon refuge. Dinant avait
-été assiégée, disait-on, dix-sept fois, et par des empereurs et des
-rois, jamais prise. Si le bourgeois eût osé témoigner des craintes,
-ceux de la Verte tente lui auraient demandé s'il doutait de ses amis
-de Liége; au premier signal, il en aurait quarante mille à son
-secours.
-
-Leur assurance dura jusqu'au mois d'août. Mais quand ils virent cette
-armée si lente à se former, cette armée impossible, qui se formait
-pourtant et qui s'ébranlait de Namur, plus d'un, de ceux qui criaient
-le plus fort, s'en alla doucement. Ils se rappelaient un peu tard le
-point d'honneur des enfants de la Verte tente, qui, conformément à
-leur nom, se piquaient de ne pas loger sous un toit.
-
-Il y eut deux sortes de personnes qui ne partirent point. D'une part,
-les bourgeois et batteurs en cuivre, incorporés en quelque sorte à la
-ville par leurs maisons et leurs vieux ateliers, par leur important
-matériel; ils calculaient que leurs formes seules valaient cent mille
-florins du Rhin. Comment laisser tout cela? comment le transporter?...
-Ils restaient là, sans se décider, à la garde de Dieu.--Les autres,
-bien différents, étaient des hommes terribles, de furieux ennemis de
-la maison de Bourgogne, si bien connus et désignés qu'ils n'avaient
-pas chance de vivre ailleurs, et qui peut-être ne s'en souciaient
-plus.
-
-Ceux-ci, d'accord avec la populace[108], étaient prêts à faire tout ce
-qui pouvait rendre le traité impossible. Bouvignes, pour augmenter la
-division dans Dinant, avait envoyé un messager; on lui coupa la tête;
-puis un enfant avec une lettre; l'enfant fut mis en pièces.
-
-[Note 108: Dans un récit, au reste très-hostile, on voit que cette
-populace noya des prêtres qui refusaient d'officier. (Du Clercq;
-Suffridus Petrus.)]
-
-Le lundi 18 août arriva l'artillerie; le sire de Hagenbach fit ses
-approches en plein jour et abattit moitié des faubourgs. Ceux de la
-ville, sans s'étonner, allèrent brûler le reste. Sommés de se rendre,
-ils répondirent avec dérision, criant au comte que le roi et ceux de
-Liége le délogeraient bientôt.
-
-Vaines paroles. Le roi ne pouvait rien. Il en était à tripler les
-taxes. La misère était extrême en France, la peste éclatait à Paris.
-Tout ce qu'il put, ce fut de charger Saint-Pol de rappeler que Dinant
-était sous sa sauvegarde. Or, c'était en grande partie pour cela qu'on
-voulait la détruire.
-
-Mais si le roi ne faisait rien, Liége pouvait-elle manquer à Dinant
-dans son dernier jour? Elle avait promis un secours, dix hommes de
-chacun des trente-deux métiers, en tout trois cent vingt hommes[109],
-la plupart ne vinrent pas. Elle avait donné à Dinant un capitaine
-liégeois qui la quitta bientôt. Le 19 août arrive à Liége une lettre
-où Dinant rappelle que sans l'espoir d'un secours efficace, elle ne se
-serait pas laissé assiéger. Les magistrats disent au peuple, en lisant
-la lettre: «Ne vous souciez; si nous voulons procéder avec ordre, nous
-ferons bien lever le siége.» Autre lettre de Dinant le même jour, mais
-elle ne fut pas lue.
-
-[Note 109: C'est ce qu'on lit dans les actes. Les chroniqueurs disent
-4,000! 40,000, etc.]
-
-Le comte de Charolais ne songeait point à faire un siége en règle. Il
-voulait écraser Dinant avant que les Liégeois eussent le temps de se
-mettre en marche. Il avait concentré sur ce point une artillerie
-formidable, qui, avec ses charrois, se prolongeait sur la route
-pendant trois lieues. Le 18, les faubourgs furent rasés. Le 19, les
-canons, mis en batterie sur les ruines des faubourgs, battirent les
-murs presque à bout portant. Le 20 et le 21, ils ouvrirent une large
-brèche. Les Bourguignons pouvaient donner l'assaut le samedi ou le
-dimanche (23-24 août). Mais les assiégés se battaient avec une telle
-furie, que le vieux duc voulut attendre encore, craignant que l'assaut
-ne fût trop meurtrier.
-
-La promptitude extraordinaire avec laquelle le siége était conduit
-montre assez qu'on craignait l'arrivée des Liégeois. Cependant, du 20
-au 24, rien ne se fit à Liége. Il semble que pendant ce temps on
-attendait quelque secours des princes de Bade; il n'en vint pas, et le
-peuple perdit du temps à briser leurs statues. Le dimanche 24 août,
-pendant que Dinant combattait encore, les magistrats de Liége reçurent
-deux lettres, et le peuple décida que le 26 il se mettrait en route.
-Il n'y avait qu'une difficulté, c'est qu'il ne sortait jamais qu'avec
-l'étendard de Saint-Lambert, que le chapitre lui confiait; le chapitre
-était dispersé. Les autres églises, consultées sur ce point,
-répondirent que la chose ne les regardait point. Telle à peu près fut
-la réponse de Guillaume de la Marche, que l'on priait de porter
-l'étendard. Tout cela traîna et fit remettre le départ au 28.
-
-Mais Dinant ne pouvait attendre. Dès le 22, les bourgeois avaient
-demandé grâce, éperdus qu'ils étaient dans cet enfer de bruit et de
-fumée, dans l'horrible canonnade qui foudroyait la ville... Mêmes
-prières le 24, et mieux écoutées; le duc venait d'apprendre que les
-Liégeois devaient se mettre en mouvement; il se montrait moins dur.
-L'espoir rentrant dans les coeurs, tous voulant se livrer, un homme
-réclama, l'ancien bourgmestre Guérin; il offrit, si l'on voulait
-combattre encore, de porter l'étendard de la ville: «Je ne me fie à la
-pitié de personne; donnez-moi l'étendard, je vivrai ou mourrai avec
-vous. Mais, si vous vous livrez, personne ne me trouvera, je vous le
-garantis!» La foule n'écoutait plus; tous criaient: «Le duc est un bon
-seigneur; il a bon coeur, il nous fera miséricorde.» Pouvait-il ne pas
-faire grâce, dans un jour comme celui du lendemain? c'était la fête de
-son aïeul, du bon roi saint Louis (25 août 1466).
-
-Ceux qui ne voulaient pas de grâce s'enfuirent la nuit; les bourgeois
-et les batteurs en cuivre, débarrassés de leurs défenseurs, purent
-enfin se livrer[110]. Les troupes commencèrent à occuper la ville le
-lundi à cinq heures du soir, et le lendemain à midi le comte fit son
-entrée. Il entra, précédé des tambours, des trompettes, et
-(conformément à l'usage antique) des fols et farceurs d'office, qui
-jouaient leur rôle aux actes les plus graves, traités, prises de
-possession[111].
-
-[Note 110: Un auteur, très-partial pour la maison de Bourgogne, avoue
-que les batteurs en cuivre abrégèrent la défense: «Ad hanc victoriam
-tam celeriter obtinendam auxilium suum tulerunt fabri cacabarii.»
-Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 158.]
-
-[Note 111: «Cum tubicinis, _mimis_ et tympanis.» Adrianus de Veteri
-Bosco, ap. Martène IV, 1295. Voir aussi plus haut, p. 147, note 3.]
-
-Le plus grand ordre était nécessaire. Quelques obstinés occupaient
-encore de grosses tours où l'on ne pouvait les forcer. Le comte
-défendit de faire aucune violence, de rien prendre, même de rien
-recevoir, excepté les vivres. Quelques-uns, malgré sa défense, se
-mettant à violer les femmes, il prit trois des coupables, les fit
-passer trois fois à travers le camp, puis mettre au gibet.
-
-Le soldat se contint assez tout le mardi, le mercredi matin. Les
-pauvres habitants commençaient à se rassurer. Le mercredi 27,
-l'occupation de la ville étant assurée, rien ne venant du côté de
-Liége, le duc examina en conseil à Bouvignes ce qu'il fallait faire de
-Dinant. Il fut décidé que, tout devant être donné à la justice et à la
-vengeance, à la majesté outragée de la maison de Bourgogne, on ne
-tirerait rien de la ville, qu'elle serait pillée le jeudi et le
-vendredi, brûlée le samedi (30 août), démolie, dispersée, effacée.
-
-Cet ordre dans le désordre ne fut pas respecté, à la grande
-indignation du vieux duc. On avait trop irrité l'impatience du soldat
-par une si longue attente. Le 27 même, après le dîner, chacun se
-levant de table, met la main sur son hôte, sur la famille avec qui il
-vivait depuis deux jours: «Montre-moi ton argent, ta cachette, et je
-te sauverai.» Quelques-uns, plus barbares, pour s'assurer des pères,
-saisissaient les enfants...
-
-Dans le premier moment de violence et de fureur, les pillards tiraient
-l'épée les uns contre les autres. Puis ils firent la paix; chacun s'en
-tint à piller son logis, et la chose prit l'ignoble aspect d'un
-déménagement; ce n'étaient que charrettes, que brouettes qui roulaient
-hors la ville. Quelques-uns (des seigneurs et non des moindres)
-imaginèrent de piller les pillards, se postant sur la brèche et leur
-tirant des mains ce qu'ils avaient de bon.
-
-Le comte prit pour lui ce qu'il appelait sa justice; des hommes à
-noyer, à pendre. Il fit tout d'abord, au plus haut, sur la montagne
-qui domine l'église, mettre au gibet le bombardier de la ville, pour
-avoir osé tirer contre lui. Ensuite, on interrogea les gens de
-Bouvignes, les vieux ennemis de Dinant, on leur fit désigner ceux qui
-avaient prononcé les _blasphèmes_ contre le duc, la duchesse[112] et
-le comte. Ils en montrèrent, dans leur haine acharnée, huit cents, qui
-furent liés deux à deux et jetés à la Meuse[113]. Mais cela ne suffit
-pas aux gens de justice qui suivaient l'enquête; ils firent cette
-chose odieuse, impie, de prendre les femmes, et par force ou terreur,
-de les faire témoigner contre les hommes, contre leurs maris ou leurs
-pères.
-
-[Note 112: Un auteur assure qu'au commencement du siége, Madame de
-Bourgogne, se faisant scrupule d'une vengeance si cruelle, vint
-elle-même intercéder. Mais l'épée était tirée, ce n'était plus une
-affaire de femme. On ne l'écouta pas. Je ne puis retrouver la source
-où j'ai puisé ce fait.]
-
-[Note 113: Le moine Adrien se tait sur ce point, sans doute par
-respect pour le duc de Bourgogne, oncle de son évêque. Jean de Hénin
-(à la suite de Barante, éd. Reiffenberg) dit effrontément: «Je ne sçay
-que à sang froid on aye tuée nelluy.» Mais Commines (édit. de
-mademoiselle Dupont, liv. II, ch. I, t. I, p. 117), Commines, témoin
-oculaire et peu favorable aux gens de Dinant, dit expressément:
-«Jusques à _huict cens noyés_, devant Bouvynes, à la grand requeste de
-ceulx dudict Bouvynes.» Je trouve aussi dans un manuscrit: «Environ
-_huict cens noyés_ en la rivière de Meuse.» L'auteur ne s'en tient pas
-là; il prétend que le comte «mit à mort femmes et enfants.»
-_Bibliothèque de Liége. Continuateur de Jean de Stavelot, ms. 183,
-ann. 1466._]
-
-La ville était condamnée à être brûlée le samedi 30. Mais on savait
-que les Liégeois devaient tous, en corps de peuple, de quinze ans à
-soixante, partir le jeudi 28 août; ils seraient arrivés le 30. Il
-fallait, pour être en état de les recevoir, tirer le soldat de la
-ville, l'arracher à sa proie subitement, le remettre, après un tel
-désordre, en armes et sous drapeaux. Cela était difficile, dangereux
-peut-être, si l'on voulait user de contrainte. Des gens ivres de
-pillage n'auraient connu personne.
-
-Le vendredi 30, à une heure de nuit, le feu prend au logis du neveu du
-duc, Adolphe de Clèves, et de là court avec furie... Si, comme tout
-porte à le croire, le comte de Charolais ordonna le feu[114], il
-n'avait pas prévu qu'il serait si rapide. Il gagna en un moment les
-lieux où l'on avait entassé les trésors des églises. On essaya en vain
-d'arrêter la flamme. Elle pénétra dans la maison de ville où étaient
-les poudres. Elle atteignit aux combles, à la _forêt_ de l'église
-Notre-Dame, où l'on avait enfermé, entre autres choses précieuses, de
-riches prisonniers pour les rançonner. Hommes et biens, tout brûla.
-Avec les tours brûlèrent les vaillants qui y tenaient encore.
-
-[Note 114: Jacques Du Clerc tâche d'obscurcir la chose pour lui donner
-quelque ressemblance avec la ruine de Jérusalem, et faire croire que:
-«Ce estoit le plaisir de Dieu qu'elle fust destruite.»]
-
-Avant que la flamme enveloppât toute la ville, on avait fait sortir
-les prêtres, les femmes et les enfants[115]. On les menait vers Liége,
-pour y servir de témoignage à cette terrible justice, pour y être un
-vivant _exemple_... Quand ces pauvres malheureux sortirent, ils se
-retournèrent pour voir encore une fois la ville où ils laissaient leur
-âme, et alors ils poussèrent deux ou trois cris seulement, mais si
-lamentables, qu'il n'y eut pas de coeur d'ennemi qui n'en fût saisi
-«de pitié, d'horreur[116].»
-
-[Note 115: Une partie des hommes passa en Flandre, à Middelbourg,
-d'autres en Angleterre; il semble que le duc ait fait cadeau de cette
-colonie à son ami Édouard. On transplanta les hommes, mais non l'art,
-selon toute apparence; les artistes devinrent des ouvriers; du moins
-on n'a jamais parlé de la _batterie_ de Middelbourg ni de
-Londres.--Les Dinantais, à peine à Londres, prirent contre Édouard le
-parti de Warwick, qui était le parti français, dans leur incurable
-attachement pour le pays qui les avait si peu protégés! (Lettres
-patentes d'Édouard IV, février 1470).]
-
-[Note 116: Je me trompe; Jean de Hénin trouve que: «La ville de Dynant
-fust plus doucement traictée qu'elle n'avoit desservy.»--J'ai
-rencontré aussi les vers suivants, sotte et barbare plaisanterie des
-vainqueurs, que je ne rapporte que pour faire connaître le goût du
-temps: «Dynant, ou soupant, Le temps est venu Que le tant et quant Que
-t'as, mis avant Souvent et menu, Te sera rendu, Dynant, ou soupant.»
-_Bibliothèque de Bourgogne, ms., nº 11033._]
-
-Le feu brûla, dévora tout, en long, en large et profondément. Puis, la
-cendre se refroidissant peu à peu, on appela les voisins, les envieux
-de la ville, à la joyeuse besogne de démolir les murs noircis,
-d'emporter et disperser les pierres. On les payait par jour; ils
-l'auraient fait pour rien.
-
-Quelques malheureuses femmes s'obstinaient à revenir. Elles
-cherchaient... Mais il n'y avait guère de vestiges. Elles ne
-pouvaient pas même reconnaître où avaient été leurs maisons[117]. Le
-sage chroniqueur de Liége, moine de Saint-Laurent, vint voir aussi
-cette destruction qu'il lui fallait raconter. Il dit: «De toute la
-ville, je ne retrouvai d'entier qu'un autel; de plus, chose
-merveilleuse, une image que la flamme n'avait pas trop endommagée, une
-bien belle Notre-Dame qui restait toute seule au portail de son
-église[118].»
-
-[Note 117: «Les femmes mesmes quy y alloient pour trouver leurs
-maisons ne sçavoient cognoistre... Tellement y feut besoigné que,
-quatre jours après le feu prins, ceux qui regardoient la place où la
-ville avoit esté pooient dire: Cy feut Dynant!» Du Clercq, liv. V, ch.
-LX-LXI. En 1472, le duc autorisa la reconstruction de l'église de
-Notre-Dame _au lieu appelé Dinant_. Gachard, Analectes Belgique, p.
-318-320.]
-
-[Note 118: «Non inveni in toto Dyonanto nisi altare S. Laurentii
-integrum, et valde pulchram imaginem B. V. Mariæ in porticu ecclesiæ
-suæ, etc.» Adrianus de Veteri Bosco, ap. Martène, IV, 1296.]
-
-Dans ce vaste sépulcre d'un peuple, ceux qui fouillaient trouvaient
-encore. Ce qu'ils trouvaient, ils le portaient aux receveurs qui se
-tenaient là pour enregistrer, et qui revendaient, brocantaient sur les
-ruines. D'après leur registre, les objets déterrés sont généralement
-des masses de métal, hier oeuvres d'art, aujourd'hui lingots. Quelques
-outils subsistaient sous leurs formes, des marteaux, des enclumes;
-l'ouvrier se hasardait parfois à venir les reconnaître, et rachetait
-son gagne-pain.
-
-Ce qui étonne en lisant ces comptes funèbres, c'est que parmi les
-matières indestructibles (qui seules, ce semble, devaient résister),
-entre le plomb, le cuivre et le fer, on trouva des choses fragiles, de
-petits meubles de ménage, de frêles joyaux de femmes et de famille...
-Vivants souvenirs d'humanité, qui sont restés là pour témoigner que ce
-qui fut détruit, ce n'étaient pas des pierres, mais des hommes qui
-vivaient, aimaient[119].
-
-[Note 119: «Unes patrenostres de gaiet, où il a des patrenostres
-d'argent entre deux... Une paire de gans d'espousée... un boutoir à
-mettre espingles de femmes...»--Puis il passe à autre chose: «Item un
-millier de fer... Item un millier de plomb.» _Recepte des biens
-trouvez en ladite plaiche de Dinant._ Documents Gachard, II, 381.]
-
-Je trouve, entre autres, cet article: «_Item._ Deux petites tasses
-d'argent, deux petites tablettes d'ivoire (dont une rompue), deux
-oreillers, avec couvertures semées de menues paillettes d'argent, un
-petit peigne d'ivoire, un chapelet à grains de jais et d'argent, une
-pelote à épingles de femme, _une paire de gants d'épousée_.»
-
-Un tel article fait songer... Quoi! ce fragile don de noces, ce pauvre
-petit luxe d'un jeune ménage, il a survécu à l'épouvantable
-embrasement qui fondait le fer! il aura été sauvé apparemment,
-recouvert par l'éboulement d'un mur... Tout porte à croire qu'ils sont
-restés jusqu'à la catastrophe, sans se décider à quitter la chère
-maison; autrement, n'auraient-ils pas emporté aisément plusieurs de
-ces légers objets. Ils sont restés, elle du moins, la nature des
-objets l'indique. Et alors, que sera-t-elle devenue?... Faut-il la
-chercher parmi celles dont parle notre Jean de Troyes, qui mendiaient
-sans asile, et qui, contraintes par la faim et par la misère,
-s'abandonnaient, hélas! pour avoir du pain[120].
-
-[Note 120: «Et à cause d'icelle destruction, devindrent les pauvres
-habitants d'icelle mendiants, et aucunes jeunes femmes et filles
-abandonnées à tout vice et pesché, pour avoir leur vie.» Jean de
-Troyes.]
-
-Ah! madame de Bourgogne, quand vous avez demandé cette terrible
-vengeance, vous ne soupçonniez pas sans doute qu'elle dût coûter si
-cher! Qu'auriez-vous dit, pieuse dame, si vers le soir, vous aviez vu,
-de votre balcon de Bruges, la triste veuve traîner dans la boue, dans
-les larmes et le péché?
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-ALLIANCE DU DUC DE BOURGOGNE ET DE L'ANGLETERRE--REDDITION DE LIÉGE
-
-1466-1467
-
-
-La prise de Dinant étonna fort. Personne n'eût deviné que cette ville,
-qu'on croyait approvisionnée pour trois ans, avec ses quatre-vingts
-tours, ses bonnes murailles et les vaillantes bandes qui la
-défendaient, pût être emportée en six jours. On connut pour la
-première fois la célérité des effets de l'artillerie.
-
-Le 28 août, à midi, un homme arrive à Liége; on lui demande: «Qu'y
-a-t-il de nouveau?--Ce qu'il y a, c'est que Dinant est pris.» On
-l'arrête. À une heure, un autre homme: «Dinant est pris, tout le
-monde tué...» Le peuple court aux maisons de Raes et des chefs pour
-les égorger; il n'en trouva qu'un, qui fut mis en pièces. Heureusement
-pour les autres, arriva ce brave Guérin de Dinant, qui dit
-magnanimement: «Ne vous troublez... Vous ne nous auriez servi en rien,
-et vous auriez bien pu périr.» Le peuple se calma et, tout en prenant
-les armes, il envoya au comte pour avoir la paix.
-
-Malgré sa victoire, et pour sa victoire même, il ne pouvait la
-refuser. Une armée, après cette affreuse fête du pillage, ne se remet
-pas vite; elle en reste ivre et lourde. Celle-ci, qui n'était pas
-payée depuis deux ans, s'était garni les mains, chargée et surchargée.
-Quand les Liégeois, sortis de leurs murs, les rencontrèrent à
-l'improviste, ils auraient eu bon marché de cette armée de
-porteballes[121].
-
-[Note 121: «Ceste nuict estoit l'ost des Bourguignons en grant trouble
-et double... Aulcuns d'eulx eurent envie de nous assaillir; et mon
-adviz est qu'ils en eussent eu du meilleur.» Commines.]
-
-Mais ce premier moment passé, l'avantage revenait au comte. Les
-Liégeois demandèrent un sursis, et rompirent leurs rangs. Les _sages_
-conseillers du comte voulaient qu'on profitât de ce moment pour tomber
-sur eux. Saint-Pol s'adressa à son honneur, à sa chevalerie[122]. S'il
-eût exterminé Liége après Dinant, il se serait trouvé plus fort que
-Saint-Pol ne le désirait.
-
-[Note 122: Commines.--«Agente plurimum et pro miseris interveniente
-comite Sancti Pauli.» Amelgard, Amplis. Coll. IV, 752.]
-
-Cet équivoque personnage, grand meneur des Picards et tout-puissant en
-Picardie, devait inquiéter le comte tout en le servant. Il était venu
-au siége, mais il s'était abstenu du pillage, retenant ses gens sous
-les armes, «pour protéger les autres, disait-il, en cas d'événements.»
-On lui avait donné à rançonner une ville pour lui seul, et il n'était
-pas satisfait. Il pouvait, s'il y trouvait son compte, faire tourner
-pour le roi la noblesse de Picardie. Le roi avait pris ce moment où il
-croyait le comte embarrassé pour le chicaner sur ses empiétements, sur
-le serment qu'il exigeait des Picards. Il avait une menaçante
-ambassade à Bruxelles, des troupes soldées et régulières qui pouvaient
-agir, Saint-Pol aidant, lorsque l'armée féodale du comte de Charolais
-se serait écoulée comme à l'ordinaire.
-
-Ce n'est pas tout. Les trente-six réformateurs du Bien public, bien
-dirigés par Louis XI, vont aussi tourmenter le comte. Ils lui envoient
-un conseiller au Parlement pour réclamer auprès de lui, et
-l'interroger, en quelque sorte, sur son manque de foi à l'égard du
-seigneur de Nesles qu'il a promis de laisser libre et qu'il tient
-prisonnier. La réponse était délicate, dangereuse, l'affaire
-intéressant tous les arrière-vassaux, toute la noblesse. Le comte
-suivit d'abord les prudentes instructions de ses légistes, il
-équivoqua. Mais le ferme et froid parlementaire le serrant de proche
-en proche, respectueux, mais opiniâtre, il perdit patience, allégua la
-conquête, le droit du plus fort. L'autre ne lâcha pas prise et dit
-hardiment: «Le vassal peut-il conquérir sur le roi, son
-suzerain[123]?...» Il ne lui laissait qu'une réponse à faire, savoir:
-qu'il reniait ce suzerain, qu'il n'était point vassal, mais souverain
-lui-même et prince étranger. Il fut sorti alors de la position double
-dont les ducs de Bourgogne avaient tant abusé; il eût laissé au roi,
-naguère attaqué par la noblesse, le beau rôle de protecteur de la
-noblesse française, du royaume de France, contre l'étranger.
-
-[Note 123: Il dit gravement aussi que le roi pourrait bien le
-poursuivre en dommages et intérêts. _Bibliothèque royale, ms. Du Puy,
-762, procès-verbal du 27 septembre 1466._]
-
-Contre l'ennemi... Il fallait qu'il s'avouât tel pour s'arracher de la
-France. Or, cela était hasardeux, ayant tant de sujets français; cela
-était odieux, ingrat, dur pour lui-même... Car il avait beau faire, il
-était Français, au moins d'éducation et de langue. Son rêve était la
-France antique, la chevalerie française, nos preux, nos douze pairs de
-la Table ronde[124]. Le chef de la _Toison_ devait être le miroir de
-toute chevalerie. Et cette chevalerie allait donc commencer par un
-acte de félonie! Il fallait que Roland fût d'abord Ganelon de
-Mayence!...
-
-[Note 124: «S'appliquoit à lire et faire lire devant luy du
-commencement les joyeux comptes et faicts de Lancelot et de Gauvain.»
-Olivier de la Marche.]
-
-Pour ne plus dépendre de la France, il lui fallait se faire
-anti-français, anglais. Jean sans Peur, qui n'avait pas peur du crime,
-hésita devant celui-ci. Son fils le commit par vengeance, et il en
-pleura. La France y faillit périr; elle était encore, trente ans
-après, dépeuplée, couverte de ruines. Un pacte avec les Anglais, un
-pacte avec le diable, c'était à peu près même chose dans la pensée du
-peuple. Tout ce qu'on pouvait comprendre ici, de l'horrible mêlée des
-deux Roses, c'est que cela avait l'air d'un combat de damnés.
-
-Les Flamands, qui, pour leur commerce, voyaient sans cesse les
-Anglais et de près, se représentent le chef des lords comme «un porc
-sanglier sauvage,» mal né, «mal sain,» et ils appellent l'alliance
-du roi et de Warwick «un accouplement monstrueux, une conjonction
-déshonnête...»--«Telle est cette nation, dit le vieux Chastellain,
-que jamais bien ne s'en peut écrire, _sinon en péché_.» Il ne faut
-pas s'étonner si le comte de Charolais, tout Lancastre qu'il était
-par sa mère, réfléchissait longtemps avant de faire un mariage
-anglais.
-
-Par cela même qu'il était Lancastre, il n'en avait que plus de
-répugnance à tendre la main à Édouard d'York, à abjurer sa parenté
-maternelle. Dans cette alliance deux fois dénaturée, oubliant, pour se
-faire Anglais, le sang français de son père et de son grand-père, il
-ne pouvait pas même être Anglais selon sa mère, selon la nature.
-
-Il n'avait pas le choix entre les deux branches anglaises. Édouard
-venait de se fortifier de l'alliance des Castillans, jusque-là nos
-alliés, et ceux-ci, par un étrange renversement de toutes choses,
-étaient priés d'alliance et de mariage par leur éternel ennemi, le roi
-d'Aragon; mariage contre nous, dont on eût pris la dot de ce côté des
-Pyrénées. L'idée d'un partage du royaume de France leur souriait à
-tous. La soeur de Louis XI, duchesse de Savoie, négociait dans ce but
-avec le Breton, avec Monsieur, et se faisait déjà donner pour la
-Savoie tout ce qui va jusqu'à la Saône.
-
-Pour relier et consolider le cercle où l'on voulait nous enfermer, il
-fallait ce sacrifice étrange qu'un Lancastre épousât York, et ce
-sacrifice se fit. Un mois avant la mort de son père, le comte de
-Charolais, non sans honte et sans ménagement, franchit le pas... Il
-envoya son frère, le grand bâtard, à un tournoi que le frère de la
-reine d'Angleterre ouvrait tout exprès à Londres. Le bâtard emmenait
-avec lui Olivier de la Marche, qui, le traité conclu, devait le porter
-au Breton et le lui faire signer.
-
-Le mariage était facile, la guerre difficile. Elle convenait à
-Édouard, mais point à l'Angleterre. Sans vouloir rien comprendre à la
-visite du bâtard de Bourgogne, sans s'informer si leur roi veut la
-guerre, les évêques et les lords font la paix pour lui. Ils envoient,
-en son nom, leur grand chef Warwick à Rouen[125]. Ce riche et tout
-puissant parti, possesseur de la terre et ferme comme la terre,
-n'avait pas peur qu'un roi branlant osât le désavouer.
-
-[Note 125: Cette explication ne surprendra pas ceux qui savent quels
-étaient les vrais rois d'Angleterre. La trêve expirait. Warwick se fit
-sans doute sceller des pouvoirs pour la renouveler, par son frère,
-l'archevêque d'York, chancelier d'Angleterre, _contre le gré du roi_.
-Ce qui est sûr, c'est qu'après le départ de Warwick, Édouard, furieux,
-alla avec une suite armée reprendre les sceaux chez l'archevêque qui
-se disait malade: il lui ôta deux manoirs de la couronne, et il prit
-cette précaution auprès du nouveau garde des sceaux, que, s'il voyait
-qu'un ordre royal pût préjudicier au roi: «Then he differe the
-expedition...» Rymer, Acta.]
-
-Louis XI reçut Warwick, comme il eût reçu les rois-évêques
-d'Angleterre, pour lesquels il venait. Il fit sortir à sa rencontre
-tout le clergé de Rouen, pontificalement vêtu, la croix et la
-bannière[126]. Le démon de la guerre des Roses entra, parmi les
-hymnes, comme un ange de paix. Il alla droit à la cathédrale faire sa
-prière, de là à un couvent, où le roi le logea près de lui. C'était
-encore trop loin au gré du roi; il fit percer un mur qui les séparait,
-afin de pouvoir communiquer de nuit et de jour. Il l'avait reçu en
-famille, avec la reine et les princesses. Il faisait promener les
-Anglais par la ville, chez les marchands de draps et de velours; ils
-prenaient ce qui leur plaisait et l'on payait pour eux. Ce qui leur
-agréait le plus, c'était l'or; et le roi, connaissant ce faible des
-Anglais pour l'or, avait fait frapper tout exprès de belles grosses
-pièces d'or, pesant dix écus la pièce, à emplir la main.
-
-[Note 126: «Was receyvid into Roan with procession and grete honour
-into Our Lady chirch.» Fragment, édité par Hearne à la suite des Th.
-Sprotti Chronica, p. 297. L'auteur a reçu tous les détails de la
-bouche d'Édouard IV: «I have herde of his owne mouth.» Ibidem, p.
-298.]
-
-Warwick lui venait bien à point. Il avait grand besoin de s'assurer de
-l'Angleterre, lorsqu'il voyait le feu prendre aux deux bouts, en
-Roussillon et sur la Meuse, au moment où il apprenait la mort de
-Philippe le Bon (m. le 15 juin), l'avénement du nouveau duc de
-Bourgogne[127].
-
-[Note 127: Rien de plus mélancolique que les paroles de Chastellain:
-«Maintenant c'est un homme mort,» etc. Elles sont visiblement écrites
-au moment même; on y sent l'inquiétude, la sombre attente de
-l'avenir.]
-
-Il se trouva, par un hasard étrange, que les envoyés du roi, chargés
-d'excuser les hostilités de la Meuse, ne purent arriver jusqu'au duc.
-Il était prisonnier de ses sujets de Gand. Ils ne lui voulaient aucun
-mal, disaient-ils; ils l'avaient toujours soutenu contre son père, il
-était comme leur enfant, il pouvait se croire en sûreté parmi eux
-«comme au ventre de sa mère.» Mais ils ne l'en gardaient pas moins,
-jusqu'à ce qu'il leur eût rendu tous les priviléges que son père leur
-avait ôtés.
-
-Il se trouvait en grand péril, ayant eu l'imprudence de faire son
-_entrée_ au moment même où ce peuple violent était dans sa fête
-populaire, une sorte d'émeute annuelle, la fête du grand saint du
-pays. Ce jour-là, ils étaient et voulaient être fols, «tout étant
-permis, disaient-ils, aux fols de Saint-Liévin.»
-
-Triste folie, sombre ivresse de bière, qui ne passait guère sans coups
-de couteaux. Tout ainsi que, dans la légende, les barbares traînent le
-saint au lieu de son martyre, le peuple, dévotement ivre, enlevait la
-châsse et la portait à ce lieu même, à trois lieues de Gand. Il y
-veillait la nuit, en s'enivrant de plus en plus. Le lendemain, le
-saint _voulait_ revenir, et la foule le rapportait, criant, hurlant,
-renversant tout. Au retour, passant au marché, le saint _voulut_
-passer justement tout au travers d'une loge où l'on recevait l'impôt.
-«Saint Liévin, criaient-ils, ne se dérange pas.» La baraque disparut
-en un moment, et à la place se dressa la bannière de la ville, le
-saint lui-même, de sa propre bannière, en fournissant l'étoffe. À côté
-reparurent toutes celles des métiers, plus neuves que jamais, «ce fut
-comme une féerie,» et sous les bannières les métiers en armes. «Et
-tant croissoient et multiplioient que c'estoit une horreur.»
-
-Le «duc s'épouvanta durement...» Il avait par malheur amené avec lui
-sa fille toute petite, et le trésor que lui laissait son père.
-Cependant la colère l'emporta... Il descend en robe noire, un bâton à
-la main: «Que vous faut-il? qui vous émeut, mauvaises gens?» Et il
-frappa un homme; l'homme faillit le tuer. Bien lui prit que les
-Gantais se faisaient une religion _de ne point toucher au corps de
-leur seigneur_; telle était la teneur du serment féodal, et, dans leur
-plus grande fureur, ils le respectaient. Le duc tiré de la presse et
-monté au balcon, le sire de la Gruthuse, noble flamand, fort aimé des
-Flamands et qui savait bien les manier, se mit à leur parler en leur
-langue; puis le duc lui-même, aussi en flamand... Cela les toucha
-fort; ils crièrent tant qu'ils purent: _Wille-come!_ (Soyez le
-bienvenu!)
-
-On croyait que le duc et le peuple allaient s'expliquer en famille;
-mais voilà que «un grand rude vilain,» monté, sans qu'on s'en aperçût,
-vient, lui aussi, se mettre à la fenêtre à côté du prince. Là, levant
-son gantelet noir, il frappe un grand coup sur le balcon pour qu'on
-fasse silence, et sans crainte ni respect il dit: «Mes frères, qui
-êtes là-bas, vous êtes venus pour faire vos doléances à votre prince
-ici présent, et vous en avez de grandes causes. D'abord, ceux qui
-gouvernent la ville, qui dérobent le prince et vous, vous voulez
-qu'ils soient punis? Ne le voulez-vous pas?--Oui, oui, cria la
-foule.--Vous voulez que la cuillotte soit abolie?--Oui, oui!--Vous
-voulez que vos portes condamnées soient rouvertes et vos bannières
-autorisées?--Oui, oui!--Et vous voulez encore ravoir vos châtellenies,
-vos blancs chaperons, vos anciennes manières de faire? n'est-il pas
-vrai?--Oui, crièrent-ils de toute la place.»--Alors se tournant vers
-le duc, l'homme dit: «Monseigneur, voilà en un mot pourquoi ces
-gens-là sont assemblés; je vous le déclare, et ils m'en avouent, vous
-l'avez entendu; veuillez y pourvoir. Maintenant, pardonnez-moi, j'ai
-parlé pour eux, j'ai parlé pour le bien.»
-
-Le sire de la Gruthuse et son maître «s'entre-regardoient
-piteusement.» Ils s'en tirèrent pourtant avec quelques bonnes paroles
-et quelques parchemins. Tout ce grand mouvement, si terrible à voir,
-était au fond peu redoutable. Une grande partie de ceux qui le
-faisaient, le faisaient malgré eux. Pendant l'émeute[128], plusieurs
-métiers, les bouchers et les poissonniers, se trouvant près du duc,
-lui disaient de n'avoir pas peur, de prendre patience, qu'il n'était
-pas temps de se venger _des méchantes gens_... Il se passa à peine
-quelques mois, et les plus violents, effrayés eux-mêmes, allèrent
-demander grâce. On croyait que toutes les villes imiteraient Gand,
-mais il n'y eut guère d'agité que Malines. La noblesse de Brabant se
-montra unanime pour contenir les villes et repousser le prétendant du
-roi, Jean de Nevers, qui se remuait fort, croyant l'occasion
-favorable. Le duc, comme porté sur les bras de ses nobles, se trouva
-au-dessus de tout. Loin que ce mouvement l'affaiblît, il n'en fut que
-plus fort pour retomber sur Liége[129].
-
-[Note 128: Lire le récit de Chastellain, plus naïf, mais tout aussi
-grand que les plus grandes pages de Tacite.--Cf. les détails donnés
-par le _Registre d'Ypres_, et par celui de _la Colace de Gand_, ap.
-Barante-Gachard, II, 273-277.--V. aussi Recherches sur le seigneur de
-La Gruthuyse, et sur ses mss. (par M. Van Praet). 1831, in-8.
-
-Malgré l'autorité de Wiellant, j'ai peine à croire que deux hommes
-tels que Commines et Chastellain, témoins de ces événements, se soient
-trompés de deux ans sur l'époque de la soumission. Je croirais plutôt
-que Gand se soumit et demanda son pardon dès le mois de décembre 1467,
-qu'elle ne l'obtint qu'en janvier 1469, et que l'amende honorable
-n'eut lieu qu'au mois de mai de la même année.]
-
-[Note 129: Il accusait les Liégeois d'avoir soulevé Gand. _Bibl. de
-Liége, ms. Bertholet, nº 81, fol. 444._]
-
- * * * * *
-
-Il me faut dire la fin de Liége; je dois raconter cette misérable
-dernière année, montrer ce vaillant peuple dans la pitoyable situation
-du débiteur sous le coup de la contrainte par corps.
-
-Deux hommes avaient écrit le pesant traité de 1465, «deux solemnels
-clercs» bourguignons que le comte menait dans ses campagnes, maître
-Hugonet, maître Carondelet. Ces habiles gens n'avaient rien oublié,
-rien n'avait échappé à leur science, à leur prévoyance[130], aucune
-des _exceptions_ dont Liége eût pu se prévaloir, aucune, hors une
-seule, c'est qu'elle était tout à fait insolvable.
-
-[Note 130: «Renonçons à tous droits, allégations, exceptions,
-deffenses, previléges, fintes, cautelles, à toutes récisions,
-dispensations de serment... et _au droit disant que général
-renonciation ne vault, se l'espécial ne précède_.» Lettre qu'on fit
-signer aux Liégeois le 22 déc. 1465. Documents Gachard, II, 311.]
-
-Ils étaient partis de ce principe, que _qui perd doit payer_, et _qui
-ne peut payer doit payer davantage_, acquittant, par-dessus la dette,
-les frais de saisie. Liége devait donner tant en argent et tant en
-hommes qui payeraient de leurs têtes. Mais, comme elle ne voulait pas
-livrer de têtes, pour que justice fût satisfaite, ils ajoutèrent
-encore en argent la valeur de ces têtes, tant pour monseigneur de
-Bourgogne, tant pour M. de Charolais.
-
-Cette terrible somme devait être rendue à Louvain, de six mois en six
-mois, à raison de soixante mille florins par terme. Si tout le
-Liégeois eût payé, la chose était possible; mais d'abord les églises
-déclarèrent qu'ayant toujours voulu la paix, elles ne devaient point
-payer la guerre. Ensuite, la plupart des villes, quoique leurs noms
-figurassent au traité, trouvèrent moyen de n'en pas être. Tout retomba
-sur Liége, sur une ville alors sans commerce, sans ressources,
-très-populeuse encore, d'autant plus misérable.
-
-Ce peuple aigri, ne pouvant se venger sur d'autres, prenait plaisir à
-se blesser lui-même. Il devenait cruel. Ses meneurs l'occupaient de
-supplices. On s'étouffait aux exécutions, les femmes comme les hommes.
-Il fallut hausser l'échafaud pour que personne n'eût à se plaindre de
-ne pas bien voir. Une scène étrange en ce genre fut la _joyeuse
-entrée_ qu'ils firent à un homme qui, disait-on, avait livré Dinant;
-ils le firent _entrer_ à Liége, comme le comte avait fait à Dinant,
-avec trompettes, musiques et fols, pour lui couper la tête.
-
-Il n'y avait plus de gouvernement à Liége, ou si l'on veut, il y en
-avait deux: celui des magistrats qui ne faisaient plus rien, et celui
-de Raes qui expédiait tout par des gens à lui, les plus pauvres en
-général et les plus violents, qu'il avait (par respect pour la loi qui
-défendait les armes) armés de gros bâtons. Raes n'habitait point sa
-maison, trop peu sûre. Il se tenait dans un lieu de franchise, au
-chapitre de Saint-Pierre, lieu d'ailleurs facile à défendre. Que cet
-homme tout puissant dans Liége occupât un lieu d'asile, comme aurait
-fait un fugitif, cela ne peint que trop l'état de la cité!
-
-La fermentation allait croissant. Vers Pâques, le mouvement commence,
-d'abord par les saints; leurs images se mettent à faire des miracles.
-Les enfants de la Verte tente reparaissent, ils courent les campagnes,
-font leurs justices, égorgent tel et tel. Les gens d'armes de France
-vont arriver; les envoyés du roi l'assurent. Pour hâter le secours,
-ceux du parti français mènent hardiment les envoyés à la colline de
-_Lottring_, à _Herstall_ (le fameux berceau des Carlovingiens), et là,
-avec notaire et témoins, leur font _prendre possession_[131]...
-
-[Note 131: «Iverunt super collem de Lottring, et _acceperunt
-possessionem_ pro comite Nivernensi et rege Franciæ. Similiter in
-Bollan et circum, et sequenti die in Herstal.» Adrianus de Veteri
-Bosco, Ampliss. Coll. IV, 1369 (23 jul. 1467).--Le roi semble avoir
-tâté Louis de Bourbon à ce sujet: «Et pour ce qu'il estoit nécessaire
-de savoir le vouloir de ceulx de la cité, et s'ils se voudroient par
-mondit seigneur (de Liége) _soumettre à vous_.» Lettre de Chabannes et
-de l'évêque de Langres au roi. _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,
-ann. 1467._--C'est là sans doute la véritable raison pour laquelle les
-Liégeois refusent d'envoyer au roi; ils craignent de s'engager.
-L'excuse qu'ils donnent est bien faible: «La raison si est qu'il at en
-ceste cité très-petit nombre de nobles hommes...» _Bibl. royale, mss.
-Baluze, 675 A, fol. 21, 1er août 1467._]
-
-Possession de Liége? Il semble qu'ils n'aient osé le dire, la chose
-n'ayant pas réussi. Tels étaient la force de l'habitude et le respect
-du droit chez le peuple qui semblait entre tous l'ami des nouveautés;
-les Liégeois pouvaient battre ou tuer leur évêque et leurs chanoines,
-mais ils soutenaient toujours qu'ils étaient sujets de l'Église, et
-croyaient respecter les droits de l'évêché.
-
-Quoiqu'il y eût déjà des hostilités des deux parts et du sang versé,
-ils prétendaient ne rien faire contre leur traité avec le duc de
-Bourgogne. «Nous pouvons bien, disaient-ils, sans violer la paix,
-faire payer Huy et reprendre Saint-Trond, qui est une des filles de
-Liége.» L'évêque était dans Huy: «N'importe, disaient-ils, nous n'en
-voulons point à l'évêque.»
-
-L'évêque ne s'y fia point. Comme prêtre, et par sa robe dispensé de
-bravoure, il exigea que les Bourguignons envoyés au secours sauvassent
-sa personne plutôt que la ville. Le duc fut hors de lui quand il les
-vit revenir... Tristes commencements d'un nouveau règne, de voir ses
-hommes d'armes s'enfuir avec un prêtre, et d'avoir été lui-même à la
-merci de va-nu-pieds de Gand!
-
-Il n'hésita plus et franchit le grand pas. Il fit venir des Anglais,
-cinq cents d'abord[132]. Édouard en avait envoyé deux mille à Calais,
-et ne demandait pas mieux que d'en envoyer davantage; mais le duc, qui
-voulait rester maître chez lui, s'en tint à ces cinq cents. Ils lui
-suffisaient comme épouvantail, du côté du roi.
-
-[Note 132: Commines.--«Si le Roy se feust mellé réalement de la guerre
-des Liégeois en son contraire, il avoit deux mille Anglois à Calais,
-venus tout prests pour les faire venir en Liége, et trente mil francs
-là envoyés pour les payer en cas de besoing.» Chastellain.]
-
-Le nombre n'y faisait rien. Cinq cents Anglais, un seul Anglais, dans
-l'année de Bourgogne, c'était, pour ceux qui avaient de la mémoire, un
-signe effrayant... La situation était plus dangereuse que jamais;
-l'Angleterre et ses alliés, l'Aragonais, le Castillan et le Breton,
-s'entendaient mieux qu'autrefois et pouvaient agir d'ensemble, sous
-une même impulsion; ajoutez qu'il y avait en Bretagne un prétendant
-tout prêt, qui déjà signait des traités pour partager la France.
-
-Le roi connaissait parfaitement son danger. Dès qu'il sut que le vieux
-duc était mort, et que désormais il aurait à faire au duc Charles, il
-fit ce qu'il eût fait si une flotte anglaise eût remonté la Seine; il
-arma la ville de Paris[133].
-
-[Note 133: Ordonnances, XVI, juin 1467.]
-
-Rendre à Paris ses armes et ses bannières, l'organiser en une grande
-armée, cela pouvait paraître hardi, quand on se rappelait la douteuse
-attitude des Parisiens pendant la dernière guerre. Charles VI les
-avait jadis désarmés; Charles VII, _roi de Bourges_, ne s'était jamais
-fié beaucoup à eux. Louis XI, à qui ils avaient failli au besoin, ne
-se fit pas moins parisien tout à coup; son danger après Montlhéry lui
-avait appris qu'avec Paris, et la France de moins, il serait encore
-roi de France, il résolut de regagner Paris, quoi qu'il coûtât, de le
-ménager, de le fortifier, dût-il écraser tout le reste.
-
-Il l'avait exempté de taxes dans la crise; il maintint cette
-exemption, malgré le terrible besoin d'argent où il était[134]. Cela
-lui assurait surtout le Paris commerçant, les halles, le nord de la
-ville. La cité et le midi n'avaient jamais payé grand'chose, n'étant
-guère habités que de privilégiés, gens de robe et d'église, étudiants
-ou suppôts de l'Université.
-
-[Note 134: «Ordre au trésorier du Dauphiné de payer à Dunois, etc.;
-aux gens de l'Auvergne de payer au duc de Bretagne, etc.; à ceux du
-Languedoc de payer au duc de Bourbon, etc. 1466-1467.» _Archives du
-royaume_, K. 70, _27 février et 4 oct. 1466, 14 janvier 1467_.]
-
-Saint-Germain, Saint-Victor, les Chartreux, entouraient et gardaient
-en quelque sorte le Paris du midi. Le roi les exempta des droits
-d'amortissement.
-
-La Cité, c'était Notre-Dame et le Palais, le parlement et le chapitre.
-Louis XI s'était mal trouvé de n'avoir pas respecté ces puissances. Il
-s'amenda, reconnut la haute justice féodale des chanoines. Quant aux
-parlementaires, leur grande affaire était de pouvoir se passer tout
-doucement leurs offices de main en main, comme propriétés de famille,
-en couvrant leurs arrangements d'un semblant d'élections. Le roi ferma
-les yeux, les laissa s'élire entre eux, fils, frères, neveux, cousins;
-il promit de respecter les élections et de laisser les offices dans
-les mêmes mains.
-
-Le seul point où il n'entendit à aucun privilége, ce fut l'armement.
-Le Parlement et le Châtelet, la chambre des comptes, les gens de
-l'hôtel de ville, les pacifiques généraux des aides et des monnaies,
-tous durent monter à cheval ou fournir des hommes. Les églises mêmes
-furent tenues d'en solder. Il n'y avait rien à objecter, quand on
-voyait un évêque, un cardinal de Rome, le vaillant cardinal Balue,
-cavalcader devant les bannières et passer les revues.
-
-Le roi et la reine vinrent voir; c'était un grand spectacle; soixante
-et quelques bannières, soixante à quatre-vingt mille hommes
-armés[135]. Il y en avait depuis le Temple jusqu'à Reuilly, jusqu'à
-Conflans, et de là en revenant le long de la Seine jusqu'à la
-Bastille. Le roi avait eu l'attention paternelle d'envoyer et faire
-défoncer quelques tonneaux de vin.
-
-[Note 135: Si le greffier n'a pas vu double, dans son ardeur
-guerrière. (Jean de Troyes, 15 septembre 1467.)]
-
-Il était devenu vrai bourgeois de Paris. C'était plaisir de le voir
-s'en aller par les rues, souper tout bonnement chez un bourgeois, un
-élu, Denis Hesselin; il est vrai qu'ils étaient compères, le roi lui
-ayant fait l'honneur de lui tenir son enfant sur les fonts. Il
-envoyait la reine avec madame de Bourbon et Pérette de Châlons (sa
-maîtresse), souper, baigner (c'était l'usage) chez Dauvet, premier
-président. Il consultait volontiers les personnes notables,
-parlementaires, procureurs, marchands. Il n'y avait pas désormais à se
-jouer des gens de Paris, le roi n'eût pas entendu raillerie; un moine
-normand s'étant avisé d'accuser deux bourgeois, sans preuves, le roi
-le fit noyer. Tellement il était devenu ami chaud de la ville!
-
-Toute grande qu'elle était, il la voulait plus grande et plus peuplée.
-Il fit proclamer à son de trompe que toutes gens de toutes nations qui
-seraient en fuite pour vol ou pour meurtre, trouveraient sûreté ici.
-Dans un petit pèlerinage qu'il fit à Saint-Denis, comme il s'en allait
-devisant par la plaine avec Balue, Luillier et quelques autres, trois
-ribauds vinrent se jeter à genoux, criant grâce et rémission; ils
-avaient été toute leur vie voleurs de grand chemin, larrons et
-meurtriers; le roi leur accorda bénignement ce qu'ils demandaient.
-
-Il n'y avait guère de jour qu'on ne le vît à la messe à Notre-Dame, et
-toujours il laissait quelque offrande[136]. Le 12 octobre, il y avait
-été à vêpres, puis, pour se reposer, chez Dauvet, le président; au
-retour, comme il était nuit noire, il vit au-dessus de sa tête une
-étoile, et l'étoile le suivit jusqu'à ce qu'il fut rentré aux
-Tournelles.
-
-[Note 136: _Mss. Legrand, Preuves, octobre 1467._]
-
-Il avait bien besoin de croire à son étoile. Le coup qu'il attendait
-était porté. Le Breton avait envahi la Normandie, et déjà il était
-maître d'Alençon et de Caen (15 oct.). Le roi n'avait pu le prévenir.
-S'il eût bougé, le Bourguignon lui jetait en France une armée
-anglaise. Il avait envoyé quatre fois au duc en quatre mois, tantôt
-offrant d'abandonner Liége, et tantôt réclamant pour elle.
-
-Il essaya de l'intervention du pape, qu'il avait regagné, en faisant
-enregistrer l'abolition de la Pragmatique. Il obtint à ce prix que le
-Saint-Siége, qui avait naguère excommunié les Liégeois, prierait aussi
-pour eux. Mais le duc voulut à peine voir le légat, et encore à
-condition qu'il ne parlerait de rien.
-
-Le connétable, envoyé par le roi, fut reçu de manière à craindre pour
-lui-même. Il venait parler de paix à un homme qui déjà avait l'épée
-tirée, le bras prêt à frapper... Le duc lui dit durement: «Beau
-cousin, si vous êtes né connétable, vous l'êtes de par moi. Vous êtes
-né chez moi, et vous avez chez moi le plus beau de votre vaillant. Si
-le roi vient se mêler de mes affaires, ce ne sera pas à votre profit.»
-Saint-Pol, pour l'apaiser, lui garantit pour douze jours que rien ne
-remuerait du côté de la France. Sur quoi, il dit en montant à cheval:
-«J'aurai dans trois jours la bataille; si je suis battu, le roi fera
-ce qu'il voudra du côté des Bretons.» Il se moquait sans doute[137];
-il ne pouvait guère ignorer qu'au moment même (19 octobre) Alençon et
-Caen devaient être ouvertes au duc de Bretagne.
-
-[Note 137: Commines ne l'a pas senti, parce qu'il n'a pas rapproché
-les dates.]
-
-Qui eût pu l'arrêter, lancé comme il était par la colère? Il avait
-fait défier les Liégeois, à la vieille manière barbare, avec la torche
-et l'épée. Il eut un moment l'idée de tuer cinquante otages qui
-étaient entre ses mains. Les pauvres gens avaient répondu de la paix
-sur leurs têtes. Un des vieux conseillers (jusque-là des plus sages)
-était d'avis de les faire mourir. Heureusement, le sire d'Humbercourt,
-plus modéré et plus habile, sentit tout le parti qu'on pouvait tirer
-de ces gens.
-
-Les deux armées se rencontrèrent devant Saint-Trond. La place était
-gardée pour Liége par Renard de Rouvroy, homme d'audace et de ruse,
-attaché au roi, et qui lui avait servi, comme on a vu, à jouer la
-comédie de la fausse victoire de Montlhéry. Dans l'armée des
-Liégeois, qui venait au secours de Saint-Trond, on remarquait le
-bailli de Lyon, qui depuis un mois leur promettait du secours, et qui
-les trompait d'autant mieux que le roi le trompait lui-même[138].
-
-[Note 138: Rien n'indique qu'il y eût d'autres Français.--Dammartin,
-que Meyer y fait venir avec quatre cents hommes d'armes, six mille
-archers! (Annales Flandr., p. 341), n'avait pas bougé de Mouzon. Le
-bailli de Lyon, fort embarrassé à Liége, faisait tout au monde pour le
-faire venir; sa lettre au capitaine Salazar (_Bibl. royale, mss.
-Legrand, Preuves_) est bien naïve: «Se nul inconvéniant leur sorvient,
-y diront que le Roy et vous et moy qui les ay conseglez, an somes
-cause... Les genz d'armes seront plus ayses icy que là, et tout le
-pays s'apreste vous fere très-grand chière, etc.»]
-
-Selon Commines, qui put les voir de loin, ils auraient été trente
-mille; d'autres disent dix-huit mille. L'étendard était porté par le
-sire de Bierlo. Bare de Surlet était à leur tête, avec Raes et la
-femme de Raes, madame Pentecôte d'Arkel. Cette vaillante dame, qui
-suivait partout son mari, s'était déjà signalée au combat d'Huy. Ici,
-elle galopait devant le peuple, et l'animait bien mieux que Raes n'eût
-su faire[139].
-
-[Note 139: «Plus quam vir ejus fecisset.» Adrianus.]
-
-La confiance pourtant n'était pas générale. Les églises s'étaient
-prêtées de mauvaise grâce à escorter l'étendard de Saint-Lambert,
-comme l'usage le voulait; tel couvent, pour s'en dispenser, avait
-déguisé des laïques en prêtres. Encore cette escorte, à peine à deux
-lieues, voulait revenir. L'honneur de porter l'étendard fut offert au
-bailli de Lyon, qui n'accepta pas. Bare de Surlet, le jour du départ,
-voulant monter un cheval de bataille que venait de lui vendre l'abbé
-de Saint-Laurent, trouva qu'il était mort la nuit.
-
-L'armée liégeoise arriva le soir à Brusten, près Saint-Trond; les
-chefs la retinrent dans le village et la forcèrent d'attendre le
-lendemain (28 oct.).
-
-Au matin, le duc, «monté sur un courtaut,» passait devant ses lignes,
-un papier à la main; c'était son ordonnance de bataille, tout écrite,
-telle que ses conseillers l'avaient arrêtée la nuit. Qu'adviendrait-il
-de cette première bataille qu'il livrait comme duc? c'était une grande
-question, un important augure pour tout le règne. Il y avait à
-craindre que son bouillant courage ne mît tout en hasard. Il paraît
-qu'on trouva moyen de le tenir dans un corps qui ne bougea pas. La
-cavalerie, en général, resta inactive pendant la bataille; dans cette
-plaine fangeuse, coupée de marais, elle eût pu renouveler la triste
-aventure d'Azincourt.
-
-Vers dix heures, les gens de Tongres, impatients, inquiets, ne purent
-plus supporter une si longue attente; ils marchèrent à l'ennemi. Les
-Bourguignons les repoussèrent, criblèrent de flèches et de boulets
-ceux qui gardaient le fossé, gagnèrent le fossé, les canons. Puis,
-comme ils n'avaient plus de quoi tirer, les Liégeois reprirent
-l'avantage. De leurs longues piques, ils chargèrent les archers: «Et
-en une troupe, tuèrent quatre ou cinq cents hommes en un moment; et
-branloient toutes nos enseignes, comme gens presque déconfits. Et sur
-ce pas, fit le duc marcher les archers de sa bataille que conduisoit
-Philippe de Crèvecoeur, homme sage, et plusieurs autres gens de bien,
-qui avec un grand _hu!_ assaillirent les Liégeois, qui en un moment
-furent desconfitz.»
-
-Il paraît qu'on fit croire au duc qu'il leur avait tué six mille
-hommes. Commines le répète et s'en moque lui-même. Il assure que la
-perte était peu de chose, que sur un si grand peuple, il n'y
-paraissait guère. Renard de Rouvroy, ayant tenu encore trois jours
-dans Saint-Trond, Raes et le bailli avaient le temps de mettre Liége
-en défense. Mais il aurait fallu abattre autour des murs certaines
-maisons qui étaient aux églises, et elles n'y consentaient pas.
-
-De coeur et de courage, sinon de force, la ville était tuée. On avait
-beau dire au peuple que les envoyés du roi négociaient, que le légat
-allait venir pour tout arranger; chacun commençait à songer à soi, à
-vouloir faire la paix avant les autres; d'abord les petites gens de la
-rivière, les poissonniers. Puis les églises s'enhardirent et
-déclarèrent qu'elles voulaient traiter. On les laissa faire, et elles
-traitèrent, non-seulement pour elles, mais pour la cité.
-
-Ce qu'elles obtinrent, et qui n'était rien moins qu'une grâce, ce fut
-de rendre tout, «à volonté,» sauf le feu et le pillage. Les prêtres,
-n'ayant rien à craindre pour eux-mêmes, se contentèrent d'assurer
-ainsi les biens, sans s'inquiéter des personnes.
-
-Cet arrangement fut accepté, l'égoïsme gagnant, comme il arrive dans
-les grandes craintes. On choisit trois cents hommes, dix de chaque
-métier, pour aller demander pardon. La commission était peu
-rassurante. Le duc avait pris dix hommes de Saint-Trond, et dix hommes
-de Tongres, auxquels il avait fait couper la tête.
-
-Trois cents suffiraient-ils? L'ennemi une fois dans la ville n'en
-pendrait-il pas d'autres?... Cette crainte se répandit et devint si
-forte que les portes ne s'ouvrirent pas. Le vaillant Bierlo, qui avait
-porté l'étendard, qui l'avait défendu et sauvé, se mit aussi à
-défendre les portes, s'obstinant à les tenir fermées, à moins que la
-sûreté des personnes ne fût garantie.
-
-Le duc attendait les trois cents sur la plaine. Sa position était
-mauvaise: «On étoit en fin coeur d'hiver, et les pluies plus grandes
-qu'il n'est possible de dire, le pays fangeux et mol à merveille. Nous
-étions (c'est Commines qui parle) en grande nécessité de vivres et
-d'argent, et l'armée comme toute rompue. Le duc n'avoit nulle envie de
-les assiéger, et aussi n'eût-il su. S'ils eussent attendu deux jours à
-se rendre, il s'en fût retourné. La gloire qu'il reçut en ce voyage
-lui procéda de la grâce de Dieu, contre toute raison. Il eut tous ces
-honneurs et biens pour la grâce et bonté dont il avoit usé envers les
-otages, dont vous avez ouï parler.»
-
-Croyant qu'il n'y avait qu'à rentrer dans la ville, le duc avait
-envoyé, pour entrer le premier, Humbercourt qu'il en avait nommé
-gouverneur, et qui n'y était point haï. Porte close. Humbercourt se
-logea dans l'abbaye de Saint-Laurent, tout près des murs de la ville,
-dont il entendait tous les bruits[140]. Il n'avait que deux cents
-hommes; nul espoir de secours en cas d'attaque. Heureusement il avait
-avec lui quelques-uns des otages, qui lui servirent merveilleusement,
-pour travailler la ville et l'amener à se rendre: «Si nous pouvons les
-amuser jusqu'à minuit, disait-il, nous aurons échappé; ils seront las
-et s'en iront dormir.» Il détacha ainsi deux otages aux Liégeois, puis
-(le bruit redoublant dans la ville) quatre autres, avec une bonne et
-amicale lettre; il leur disait: Qu'il avait toujours été bon pour eux,
-que pour rien au monde il ne voudrait consentir à leur perte; naguère
-encore il était des leurs, du métier des _fèves_ et maréchaux, il en
-avait porté la robe, etc. La lettre vint à temps; ceux de la porte
-parlaient d'aller brûler l'abbaye et Humbercourt dedans. Mais: «Tout
-incontinent, dit Commines, nous ouïmes sonner la cloche d'assemblée,
-dont nous eûmes grande joie, et s'éteignit le bruit que nous
-entendions à la porte. Ils restèrent assemblés jusqu'à deux heures
-après minuit, et enfin conclurent qu'au matin ils donneroient une des
-portes au seigneur d'Humbercourt. Et tout incontinent s'enfuit de la
-ville messire Raes de Lintre et toute sa séquelle[141].»
-
-[Note 140: Cette curieuse scène de nuit avait deux témoins
-très-intelligents qui l'ont peinte, un jeune homme d'armes
-bourguignon, Philippe de Commines, et un moine, Adrien de Vieux-Bois.
-Tout le couvent, en alarme, s'occupait à cuire du pain pour ceux qui
-viendraient, quel que fût leur parti.]
-
-[Note 141: Voir dans Adrien la scène intérieure de Liége, l'abandon du
-tribun. On lui en voulait de ne s'être pas fait tuer, comme Bare de
-Surlet. On prétendait qu'après la bataille il avait passé la nuit dans
-un moulin, etc. Ce qui est sûr, c'est qu'une fois rentré dans Liége,
-il montra beaucoup de fermeté et ne quitta qu'au dernier moment.]
-
-Au matin, les trois cents, en chemise, furent menés dans la plaine, se
-mirent à genoux dans la boue et crièrent merci. Le bon ami du roi, le
-légat, qui venait intercéder, se trouva là justement pour ce piteux
-spectacle. Quoi qu'il pût dire, le duc y fit peu d'attention. Le sage
-Humbercourt eût voulu qu'il se servît de ce légat pour le faire entrer
-avant lui dans la ville, pour bénir et calmer le peuple, l'endormir,
-rendre l'entrée plus sûre.
-
-Loin de là, le duc, tenant à faire croire qu'il entrait de force, «à
-portes renversées,» fit à l'instant mettre le marteau aux murs et
-détacher les portes de leurs gonds. C'était l'ancien usage, quand le
-vainqueur n'entrait pas par la brèche, qu'on lui couchât les portes
-sur le pavé, afin qu'il les foulât et marchât dessus.
-
-Le 17 novembre, au matin, les troupes entrèrent, puis le duc
-accompagné de l'évêque, puis des troupes, et toujours des troupes,
-jusqu'au soir. Il n'était pas sans émotion en se voyant enfin dans
-Liége; le matin, il avait pu à peine manger.
-
-La foule à travers laquelle il passait offrait l'aspect de deux
-peuples distincts, des élus et des réprouvés, en ce jour de jugement;
-à droite, les élus, c'est-à-dire le clergé, en blanc surplis, avec les
-gens qui tenaient au clergé ou voulaient y tenir, tous ayant à la main
-des cierges allumés, comme les Vierges sages; à gauche, sans cierge,
-aussi bien que sans armes, l'épaisse et sombre file des bourgeois,
-gens de métiers et menu populaire, portant la tête basse.
-
-Ils roulaient en eux-mêmes la terrible sentence, encore inconnue, et
-tout ce que peut contenir pour celui qui se livre, ce mot vague,
-infini: À volonté. Personne, tant qu'il n'était pas expliqué, ne
-savait qui était vivant et qui était mort.
-
-L'attente fut prolongée jusqu'au 26 novembre. Ce jour-là sonna la
-cloche du peuple pour la dernière fois. Sur l'estrade, devant le
-palais, au lieu consacré et légal où jadis siégeait le prince-évêque,
-s'assit le maître et juge... Près de lui, Louis de Bourbon, et en bas
-le condamné, le peuple, pour ouïr la sentence. D'illustres personnages
-avaient place aussi sur l'estrade, comme pour représenter la
-chrétienté: un Italien, le marquis de Ferrare, un Suisse, le comte de
-Neufchâtel (maréchal de Bourgogne), enfin Jacques de Luxembourg, oncle
-de la reine d'Angleterre.
-
-Un simple secrétaire et notaire lut «haut et clair» l'arrêt...
-
-Arrêt de mort pour Liége. Il n'y avait plus de cité, plus de
-murailles, plus de loi, plus de justice de ville ni de justice
-d'évêque, plus de corps de métiers.
-
-Plus de loi; des échevins nommés par l'évêque, assermentés au duc,
-jugeront _selon droit et raison escripte_[142], d'après le mode que
-fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque.
-
-[Note 142: «Sans avoir regart aux malvais stieles, usaiges et
-coustumes selon lesquelz lesdis eschevins ont aultrefois jugiet.»
-Documents Gachard, II, 447.--Adrien, ordinairement fort exact, ajoute:
-«Et modum per dominum ducem et dominum episcopum ordinandum.» Amptiss.
-Coll., IV, 1322.]
-
-Liége n'est plus une ville, n'ayant ni portes, ni murs, ni fossé; tout
-sera effacé et mis de niveau, en sorte qu'on puisse y entrer de
-partout «comme en un village.»
-
-La voix de la cité, son bourgmestre, l'épée de la cité, son avoué, lui
-sont ôtés également. L'avoué, le défenseur désormais, c'est l'ennemi;
-le duc, comme avoué suprême, siége et lève son droit dans la ville, au
-pont d'Amercoeur.
-
-Loin qu'il y ait un corps de ville, il n'y a plus de corps de métiers.
-Liége perd les deux choses dont elle était née, dont elle eût pu
-renaître: les métiers et la cour épiscopale; ses fameuses justices de
-l'Anneau et de la paix de Notre-Dame[143].
-
-[Note 143: Le peuple perd son antique et joyeux privilége de danser
-dans l'église, etc.--«Sera abolie l'abusive coustumme de tenir les
-consiaux en l'église de Saint-Lambert, du marchiet de plusseurs
-denrées, des danses et jeuz et aultres négociations illicites que l'on
-y a accoustumé de faire.» Documents Gachard, II, 453.]
-
-Elle ne juge plus et elle est jugée, jugée par ses voisines, ses
-ennemis, Namur, Louvain, Maëstricht. Les appels seront maintenant
-portés dans ces trois villes.
-
-Maëstricht est franche, indépendante et ne paye plus rien. Liége paye,
-par-dessus les six cent mille florins du premier traité, une rançon de
-cent quinze mille lions.
-
-C'est-à-dire qu'elle se ruine pour se racheter, prisonnière qu'elle
-est. Et tout en se rachetant, il faut qu'elle livre douze hommes pour
-la prison ou pour la mort; le duc décidera.
-
-L'acte lu, le duc déclara que c'était bien là sa sentence. Son
-chancelier, s'adressant à ceux qui étaient dans la place, leur demanda
-s'ils acceptaient tous ces articles et voulaient s'y tenir... L'on
-constata qu'ils avaient accepté, que pas un n'avait contredit, qu'ils
-avaient dit, bien distinctement, _Oy, oy_. Le chancelier se tourna
-ensuite vers l'évêque et vers le chapitre, qui répondirent _Oy_, comme
-le peuple. Et alors le duc, s'adressant à la foule, daigna dire que,
-s'ils tenaient parole, il leur serait un bon protecteur et gardien.
-
-Cette bonté n'empêcha pas que, quelques jours après, l'échafaud ne fût
-dressé. On amena les _douze_ qui avaient été livrés; _trois_, mis sur
-l'échafaud, y reçurent grâce; _trois fois_ trois furent décapités. La
-terreur qu'inspira ce spectacle eut tant d'effet que cinq mille hommes
-achetèrent leur pardon.
-
-Il y avait dans Liége une chose qui était aussi chère aux Liégeois que
-leur vie: c'était le principal monument de la ville et son palladium,
-ce qu'ils appelaient leur _péron_, une colonne de bronze au pied de
-laquelle le peuple, pendant tant de siècles, avait fait les lois, les
-actes publics. Cette colonne, qui avait assisté à toute la vie de
-Liége, semblait Liége elle-même. Tant qu'elle était là, rien n'était
-perdu; la cité pouvait toujours revivre. Le duc mit dans son arrêt ce
-terrible article: «Le _péron_ sera enlevé, sans qu'on puisse le
-rétablir jamais, pas même en refaire l'image dans les armes de la
-ville.»
-
-Il emporta en effet la colonne avec lui, la plaça, comme au pilori, à
-la Bourse de Bruges, et sur le triste monument furent gravés des vers
-en deux langues, où on le fait parler (comme si Liége parlait à la
-Flandre):
-
- Ne lève plus un sourcil orgueilleux!
- Prends leçon de mon aventure,
- Apprends ton néant pour toujours!
- J'étois le signe vénéré de Liége, son titre de noblesse,
- La gloire d'une ville invaincue...
- Aujourd'hui exposé (le peuple rit et passe!)
- Je suis ici pour avouer ma chute;
- C'est Charles qui m'a renversé[144].
-
-[Note 144: Un historien du XVIIe siècle ajoute: «Le duc fit abattre la
-statue de Fortune, que les Liégeois avoient dressée sur le marché pour
-marque de leur liberté et fiché un clou à sa roue, afin qu'elle ne
-tournast.» Mélart. C'est la traduction de l'inscription latine donnée
-par Meyer, fol. 342. Voir la très-plate inscription française dans D.
-Plancher et Salazar. Histoire de Bourgogne, IV, 358.]
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-PÉRONNE.--DESTRUCTION DE LIÉGE
-
-1468
-
-
-Une foule inquiète attendait le duc de Bruxelles: solliciteurs,
-suppliants, envoyés de tous pays. Il y avait, entre autres, de pauvres
-gens de Tournai qui étaient là, à genoux, pour excuser je ne sais
-quelle plaisanterie des enfants de la ville; le duc ne parlait de rien
-moins que de les marquer au front d'un fer rouge aux armes de
-Bourgogne[145].
-
-[Note 145: Il l'aurait fait si ses nobles n'avaient intercédé.
-(Poutrain.)--Tournai, enfermée de toutes parts et s'obstinant à rester
-française, se trouvait dans un état de siége perpétuel. Les Flamands,
-quand ils voulaient, la faisaient mourir de faim, et par représailles
-elle se moquait fort de ses pesants voisins, trop bien nourris.]
-
-À sa violence, à son air sombre, on voyait bien que la fin de cette
-affaire de Liége n'était pour lui qu'un commencement. Il remuait en
-pensée plus de choses qu'une tête d'homme n'en pouvait contenir. On
-eût pu lire sur son visage sa menaçante devise: «Je l'ay
-_empris_[146].» Il allait _entreprendre_, avec quel succès! Dieu le
-savait. Une comète qui parut à son avénement donnait fort à penser:
-«J'entrai en imagination (dit Chastellain)... Je m'attends à tout...
-La fin fera le jugement.»
-
-[Note 146: C'est l'expression du formidable portrait attribué à Van
-Eyck. Celui qu'on voyait à Gand dans une précieuse collection (vendue
-en 1840) est sombre, violent, bilieux; le teint accuse l'origine
-anglo-portugaise. Il a été souvent copié.]
-
-Ce qu'on pouvait prévoir sans peine, c'est qu'avec un tel homme il y
-aurait beaucoup à faire et à souffrir, que ses gens auraient peu de
-repos, qu'il lasserait tout le monde avant de se lasser. Jamais on ne
-surprit en lui ni peur ni fatigue. «Fort de bras, fort d'échine, de
-bonnes fortes jambes, de longues mains, un rude joûteur à jeter tout
-homme par terre, le teint et le poil bruns, la chevelure épaisse,
-_houssue_...»
-
-Fils d'une si _prude femme_ et si _béguine_, lisant insatiablement
-dans sa jeunesse les vieilles histoires des preux, on avait cru qu'il
-serait un vrai manoir de chevalerie[147]. Il était dévot, disait-on,
-particulièrement à la vierge Marie. On remarquait qu'il avait les yeux
-«angéliquement clairs.»
-
-[Note 147: Il eut «l'entendement et le sens si grand qu'il résistoit à
-ses complexions, tellement qu'en sa jeunesse ne fut trouvé plus doux,
-ne plus courtoy que luy. Il apprenoit à l'école moult bien, etc.»
-Olivier de la Marche. Le portrait capital est celui de Chastellain. On
-y voit qu'il avait l'esprit très-cultivé, beaucoup de faconde et de
-subtilité: «_Il parloit de grand sens_ et parfond, et continuoit
-longuement au besoin.» Ce qui contredit le mot de Commines: «Trop
-_peu_ de malice et _de sens_,» etc. La contradiction n'est
-qu'apparente; on peut être discoureur, logicien et peu judicieux.]
-
-Les Flamands, Hollandais, tous les gens du nord et de langues
-allemandes avaient mis un grand espoir dans leur jeune comte. Il
-parlait leur langue, puisait au besoin dans leur bourse, vivait avec
-eux et comme eux sur les digues, à voir la mer, qu'il aimait fort, ou
-bien à bâtir sa tour de Gorckum. Dès qu'il fut maître, on aperçut
-qu'il y avait encore en lui un tout autre homme qu'on ne soupçonnait
-pas, homme d'affaires, d'argent et de calcul. «Il prit le mors aux
-dents, veilla et estudia en ses finances.» Il visita le trésor de son
-père[148], mais pour le bien fermer, voulant vivre et suffire à tout
-avec son domaine et ce qu'il tirerait de ses peuples. L'argent de
-Liége et tout l'extraordinaire ne devaient point les soulager, mais
-rester dans les coffres. En tout un ordre austère. La joyeuse maison
-du bon duc devint comme un couvent[149]; plus de grande table commune
-où les officiers et seigneurs mangeaient avec le maître. Il les divisa
-et parqua en tables différentes, d'où, le repas fini, on les faisait
-défiler devant le prince, qui notait les absents: l'absent perdait les
-gages du jour.
-
-[Note 148: Selon Olivier de la Marche: Quatre cent mille écus d'or,
-soixante-douze mille marcs d'argent, deux millions d'or en meubles,
-etc. En 1460, Philippe le Bon avait ordonné à ses officiers de rendre
-leurs comptes dans les quatre mois qui suivraient l'année révolue.
-(Notice de Gachard sur les anciennes chambres des comptes, en tête de
-son Inventaire.) En 1467-8, le duc Charles crée une chambre des
-domaines, règle la comptabilité, en divise les fonctions entre le
-receveur et le payeur, etc. _Archives gén. de Belgique, Reg. de
-Brabant, nº 4, fol. 42-46._]
-
-[Note 149: «Se délitoit en beau parler, et en amonester ses nobles à
-vertu, comme un orateur... assis en haut-dos paré.--Il mist sus une
-audience, laquelle il tint trois fois la semaine, après disner...; les
-nobles de sa maison estoient assis devant ly en bancs, chascun selon
-son ordre, sans y oser faillir..., souvent toutesfois à grand'tannance
-des assis.» Chastellain.]
-
-Nul homme plus exact, plus laborieux. Il était le matin au conseil et
-il y était le soir, «se travaillant soy et ses gens, outrageusement.»
-Ses gens, ceux du moins qu'il employait le plus, c'étaient des gens de
-langue française et de droit romain, des hommes de loi bourguignons
-ou comtois. Le règne des Comtois[150], commencé sous Philippe le Bon
-par Raulin, continué sous son fils par le De Goux, les Rochefort, les
-Carondelet, éclate dans l'histoire par la tyrannie des Granvelle.
-Leurs traditions d'impérialisme romain, de procédures secrètes, etc.,
-furent pourtant connues dès l'époque où le chancelier Raulin, armé
-d'un simple billet de son maître absent, fit étouffer le sire de
-Granson entre deux matelas[151].
-
-[Note 150: Ce que nous disons ici des ministres de la maison de
-Bourgogne contraste avec le remarquable esprit de mesure qui
-caractérise la Franche-Comté. À portée de tout, et informés de tout,
-les Comtois eurent de bonne heure deux choses, savoir faire, savoir
-s'arrêter. Savants et philosophes (Cuvier, Jouffroy, Droz), légistes,
-érudits et littérateurs (Proudhon et ses collègues de la Faculté de
-Paris, Dunod, Weiss, Marmier), tous les Comtois distingués se
-recommandent par ce caractère. Nodier lui-même, qui a donné l'élan à
-la jeune littérature, ne l'a pas suivi dans ses excentricités. Les
-devises franc-comtoises sont modestes et sages: Granvelle, _Durate_;
-Olivier de la Marche, _Tant a souffert_; Besançon, _Plût à
-Dieu_.--J'attends beaucoup, pour l'étude de la Franche-Comté, des
-documents qu'elle publie dans ses excellents mémoires académiques, et
-de la savante et judicieuse histoire de M. Clerc.
-
-Ces familles de légistes se poussaient à la fois dans la robe et dans
-l'épée. Un Carondelet est tué à Montlhéry, un Rochefort y commande
-cent hommes d'armes; en récompense, il est fait maître des requêtes;
-plus tard, il devient chancelier de France. Son père avait eu ses
-biens confisqués _pour une petite rature_ qu'il fit à son profit dans
-un acte. Le faux n'est pas rare en ce temps. Cf. le fameux procès du
-bâtard de Neufchâtel, Der Schweitzerische Geschichtforscher, I, 403.]
-
-[Note 151: Dunod.]
-
-On reconnait, dans la sentence de Liége, la main de ces légistes, à
-cet article surtout, où, substituant le _droit écrit_ à la coutume,
-ils ajoutent à ce mot déjà si vague un arbitraire illimité: «Selon le
-mode que fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque.»
-
-Après Liége, la Flandre. Dès le lendemain de la bataille, une lettre
-fut écrite par le duc, une menace _contre tous les fieffés_ de Flandre
-qui ne rendraient pas le service militaire. Cette expression semblait
-étendre l'obligation du service à une foule de petites gens, qui
-tenaient, à titre de fiefs, des choses minimes pour une minime
-redevance. L'effroi fut grand[152]; l'effet subit, beaucoup aimèrent
-mieux laisser là fief et tout et passer la frontière. Il fallut que le
-duc s'expliquât; il dit dans une nouvelle lettre, non plus _tous les
-fieffés_, mais: «Nos féaux vassaux et sujets, _tenus et accoutumés_ de
-servir et _fréquenter_ les armes.»
-
-[Note 152: La menace est du 5 novembre, et l'explication du 20
-décembre; en six semaines, l'émigration avait commencé: «Se partent et
-absentent, ou sont à voulenté d'eux partir et absenter.» Gachard.]
-
-Le mot d'_aide_ ne prêtait pas moins que celui de _fief_ au
-malentendu. Sous ce mot féodal (aide de joyeuse entrée, aide de
-mariage), il demanda un impôt régulier, annuel, pour seize ans. Le
-total semblait monstrueux: pour la Flandre, douze cent mille écus;
-pour le Brabant, huit cent mille livres; cent mille livres pour le
-Hainaut. «Il n'y eut personne qui ne fût perplexe durement et frappé
-au front, d'ouïr nommer cette horrible somme de deniers à prendre sur
-le peuple.»
-
-Par ces violentes chicanes pour changer ses vassaux en sujets, pour
-devenir de suzerain féodal, souverain moderne, le duc de Bourgogne
-n'en restait pas moins, dans l'opinion de tous et dans la sienne, le
-prince de la chevalerie. Il en gardait les formes, et elles devenaient
-souvent dans ses mains une arme politique. Juge de l'honneur
-chevaleresque, comme chef de la Toison d'or, il somma son ennemi, le
-duc de Nevers, de comparaître au chapitre de l'ordre[153], le fit
-condamner comme contumax, biffer son nom, noircir son écusson[154].
-
-[Note 153: Le duc fit lire et adopter à ce chapitre une ordonnance qui
-mettait dans sa main toute la juridiction de l'ordre. V. le texte dans
-Reiffenberg, Histoire de la Toison-d'Or, p. 50.]
-
-[Note 154: Il le déshonorait après l'avoir dépouillé. Sur cette
-terrible iniquité de la maison de Bourgogne, sur la cession forcée
-(qu'Hugonet extorqua), sur le courage du notaire qui glissa dans
-l'acte même (au pli du parchemin où posait le sceau), une toute petite
-protestation. V. Preuves de Commines.]
-
-Ceux même que le roi avait cru s'attacher et qu'il avait achetés le
-plus cher tournaient au duc de Bourgogne, comme au chef naturel des
-princes et seigneurs.
-
-Un nouveau _Bien public_ se préparait, plus général et dans lequel
-entreraient ceux qui s'étaient abstenus de l'autre. René devait en
-être, quoique le roi aidât alors son fils en Espagne. Deux femmes y
-poussaient, la douairière de Bourbon, aux enfants de qui il avait
-confié moitié du royaume, et la propre soeur de Louis XI, qui, il est
-vrai, lui ressemblait trop pour subir aisément sa protection
-tyrannique; plus il faisait pour elle, plus elle travaillait contre
-lui.
-
-L'Anglais n'avait pu être du premier _Bien public_; on l'invitait au
-second. Le Bourguignon épousait la soeur d'Édouard, et le Breton
-épousait en quelque sorte l'Angleterre elle-même, voulant l'établir à
-côté de lui, en Normandie. Le roi, les voyant tous appeler l'Anglais,
-s'avisa d'un expédient qu'ils n'avaient pas prévu, il appela la
-France.
-
-Il convoqua les États généraux (avril), les trois ordres; soixante
-villes envoyèrent leurs députés[155]. Il leur posa simplement la vraie
-question: «Le royaume veut-il perdre la Normandie?» La confier au
-jeune frère du roi, qui n'était rien que par les ducs de Bourgogne et
-de Bretagne, c'était la leur donner, ou plutôt y mettre les Anglais.
-
-[Note 155: Chaque ville envoya trois députés, un prêtre et deux
-laïques.--La relation du greffier Prévost, imprimée dans les
-collections (Isambert, etc.), se trouve plus complète dans un ms. de
-Rouen; les dates et certains détails y sont plus exactement indiqués.
-On y voit un seul bourgeois porter la parole au nom de plusieurs
-villes. (Communiqué par M. Chéruel, d'après le ms. des _Archives
-municipales de Rouen_.)]
-
-Ce n'était pas la faute du duc de Bretagne si les Anglais n'y étaient
-pas. Ils n'avaient pas besoin d'y prendre une place, comme Henri V
-avait dû le faire; on leur en offrait douze. Chose étrange pour leur
-faire accepter ces villes, il fallait les payer, ils chicanaient sur
-la solde... Le fait est qu'ils avaient grand'peine à venir; Édouard
-n'osait bouger de chez lui.
-
-Que l'offre eût été faite, cela n'était pas douteux. Warwick (par
-conséquent Louis XI), en avait copie[156]. Les États, quand on leur
-fit cette révélation, en eurent horreur... Qu'il y eût un Français
-pour recommencer les guerres anglaises, l'égorgement de la France!...
-Tous ceux qui étaient là, même les princes et les seigneurs qui
-chancelaient la veille, retrouvèrent du coeur, et offrirent au roi
-leurs biens et leurs vies.
-
-[Note 156: Dépêche de Menypeny au roi, _Legrand, Hist. de Louis XI
-(ms. de la Bibl. royale), liv. XI, p. 1, 16 janvier 1468._ V. aussi
-Rymer, 3 août.]
-
-«La chose, dit lui-même le noble historien de la maison de Bourgogne,
-touchoit la _perpétuité_ du royaume, et le roy n'y a que son
-_voyage_.» Tous le sentirent. Le voeu des États, porté au duc à
-Cambrai, venait avec autorité. Le mépris qu'il en fit, soigneusement
-répandu par le roi, mit beaucoup de gens contre lui. Les plus
-pacifiques eurent une velléité de guerre. Il y eut à Paris un tournoi
-des enfants de la ville[157], et même plus sérieux que ces exercices
-ne l'étaient alors; ceux-ci, dans leur inexpérience, y allèrent trop
-vivement, et ils se blessèrent.
-
-[Note 157: Ici le greffier Jean de Troyes se redresse, enfle la voix
-et donne tout au long le noble détail.]
-
-Le mouvement fut fort contre le duc de Bourgogne. Ce qui le
-prouverait, c'est que l'homme le plus flottant et qui jusque-là
-s'était le plus ménagé, Saint-Pol, devint audacieux tout à coup et
-s'en alla à Bruges où était le duc, fit une entrée bruyante, avec
-force fanfares, et faisant porter devant lui l'épée de connétable. Aux
-plaintes qu'on en fit, il ne répondit rien, sinon que Bruges était du
-royaume, qu'il était connétable de France, et que c'était son droit
-d'aller partout ainsi.
-
-Le duc attendait à Bruges sa future épouse, Marguerite d'York. Il y
-avait là un monde complet de toutes nations, une foule d'étrangers
-venus pour voir la fête. Le duc en profita pour montrer solennellement
-quel rude justicier il était, quel haut seigneur, combien indépendant
-et au-dessus de tout. Il fit, sans forme de procès, couper la tête à
-un jeune homme de grande maison qui avait fait un meurtre. Toute la
-noblesse eut beau prier; l'exécution ne s'en fit pas moins à la veille
-du mariage.
-
-Ce mariage anglais contre la France fut fort sérieux, dans la bizarre
-magnificence de ses fêtes guerrières, plein de menace et de sombre
-avenir. Les mille couleurs de tant de costumes et de bannières étaient
-attristées des couleurs du maître, qui dominaient tout, le noir et le
-violet[158].
-
-[Note 158: «My-parti de noir et de violet» selon Jean de Hénin et
-Olivier de la Marche.]
-
-La soeur des trois fratricides, Marguerite d'York, apportait avec elle
-cent cinquante ans de guerre entre parents. Ses archers anglais
-descendirent sa litière au seuil de l'hôtel de Bourgogne, où la reçut
-la douairière Isabelle. Des archers, peu ou point de lords[159]; un
-évêque anglais qui avait mené la chose, malgré tous les évêques.
-
-[Note 159: Sauf les lords de la façon d'Édouard, les parents de sa
-femme et un cadet des Talbot.]
-
-Au mariage assistèrent deux cardinaux, Balue, l'espion du roi, et un
-légat du pape qui venait demander pour la pauvre ville de Liége un
-sursis au payement. Les malheureux étaient déjà tellement ruinés, deux
-ans auparavant, que pour un premier terme il leur avait fallu
-dépouiller leurs femmes, leur ôter leurs anneaux, leurs ceintures. Le
-duc fut inflexible. Cette dureté dans un tel moment ne pouvait porter
-bonheur au nouveau mariage. Les mariés à peine au lit, le feu prit...
-ils faillirent brûler[160].
-
-[Note 160: «Wen they were both in bedde...» Fragment publié par
-Hearnes, à la suite des: Th. Sprottii Chronica (in-8º, 1719, p. 296).]
-
-Le tournoi fut celui de l'arbre ou _péron_ d'or, apparemment pour
-rappeler celui de Liége[161]. Aux intermèdes, parmi une foule
-d'allusions, on vit le saint anglais, le saint par lequel le duc
-jurait toujours, saint Georges, qui tuait le dragon[162]. Deux héros,
-deux amis, Hercule et Thésée (Charles et Édouard?) désarmèrent un roi
-qui se mit à genoux, et se fit leur serf. Le duc figura en personne au
-tournoi, combattit; puis tout à coup laissa la mariée, s'en alla en
-Hollande pour lever l'_aide_ de mariage.
-
-[Note 161: Olivier de la Marche lui donne les deux noms; à la fin de
-la fête, le _péron_ d'or est jeté à la mer.]
-
-[Note 162: Rien de plus magnifique et de plus fantasque (V. Olivier),
-parfois avec quelque chose de barbare; par exemple le duc portant son
-écu «couvert de florins branlants;» par exemple, le couplet brutal:
-«Faites-vous l'âne, ma maîtresse?»--La tour que le duc bâtissait en
-Hollande ne manqua pas de se trouver à la fête de Bruges; du plus haut
-de la tour, par un jeu bizarre, des bêtes musiciennes, loup, bouc ou
-sanglier, sonnaient, chantaient aux quatre vents.--Autre merveille, et
-plus étrange (féerie hollandaise ou anglaise?): la bête de l'océan du
-Nord, la baleine, entre et nage à sec. De son ventre sortent des
-chevaliers, des géants, des sirènes; sirènes, géants et chevaliers,
-combattent et font la paix, comme si l'Angleterre finissait sa guerre
-des deux Roses. Le monstre alors, ravalant ses enfants, nage encore et
-s'écoule.]
-
-Le roi crut que cette fête de guerre, ces menaces, ce brusque départ
-annonçaient un grand coup. Depuis trois mois, il s'y attendait. En
-mai, le chancelier d'Angleterre avait solennellement annoncé une
-descente, et le roi pour la retarder avait jeté en Angleterre un frère
-d'Henri IV. Il voyait un camp immense se faire contre lui près de
-Saint-Quentin. Il y avait à parier qu'au 15 juillet, la trêve avec la
-Bourgogne expirant, Bourguignon, Breton, Anglais, tous agiraient
-d'ensemble.
-
-La chose semble avoir en effet été convenue ainsi. Le Breton seul tint
-parole, agit, et porta seul les coups. Le roi le serra à la fois par
-le Poitou et par la Normandie, lui reprit Bayeux, Vire et Coutances.
-Il cria au secours, et n'obtint du Bourguignon que cinq ou six cents
-hommes pour garder Caen. Celui-ci était jaloux, il se souciait peu
-d'affermir le Breton en Normandie. Tard, bien tard, sur son instante
-prière, ayant reçu une lettre suppliante, écrite de sa main, il
-consentit à passer la Somme, mais pacifiquement encore et sans tirer
-l'épée. Si peu soutenu, il fallut bien que le Breton traitât,
-abandonnant le frère du roi, et remettant ce qu'il avait en Normandie
-à la garde du duc de Calabre, qui alors était tout au roi (traité
-d'Ancenis, 10 septembre). Le roi avait gagné la partie.
-
-Ce qui sans doute avait contribué à ralentir le duc de Bourgogne,
-c'est qu'il voyait une révolution se faire derrière lui. Depuis son
-cruel refus de donner un sursis à Liége, cette misérable ville, tout
-écrasée et sanglante qu'elle était, remuait son cadavre... Dès les
-premiers jours d'août s'ébranla des Ardennes une foule hideuse, sans
-habits, des massues pour armes, de vrais sauvages qui depuis longtemps
-vivaient dans les bois[163]. Ces malheureux bannis, entendant dire
-qu'il y aurait un coup de désespoir, voulurent en être, et pour mourir
-aimèrent mieux, après tout, mourir chez eux.
-
-[Note 163: «Inermes ac nudi, sylvestribus tantum truncis et fundi
-lapidibusque armati.» J. Piccolomini, Comment., lib. III, p. 400, et
-apud Freher, t. III, p. 273.]
-
-Le 4 août, ils avaient essayé déjà de prendre Bouillon. Ils avancèrent
-toujours en grossissant leur troupe, et, le 8 septembre, ils entrèrent
-dans Liége en criant Vive le roi! de sorte que le duc de Bourgogne put
-apprendre en même temps la révolution de Liége et la soumission du
-Breton (10 septembre).
-
-Le duc, qui avait peu de forces à Liége, les en avait retirées, comme
-on l'en priait depuis longtemps au nom de l'évêque. Il avait ruiné de
-fond en comble, non-seulement la ville, mais les églises, obligées de
-répondre pour la ville. Plus de cour spirituelle, plus de juridiction
-ecclésiastique, plus d'argent à tirer des plaideurs. Le lieutenant du
-duc de Bourgogne, Humbercourt, laissé à Liége comme receveur et
-percepteur, était seul maître; l'évêque n'était rien. Les gens qui
-gouvernaient celui-ci, à leur tête le chanoine Robert Morialmé, prêtre
-guerrier qu'on voyait souvent armé de toutes pièces, eurent recours,
-pour se délivrer des Bourguignons, au dangereux expédient de rappeler
-les bannis de France[164]. Il se figurait sans doute que le roi y
-joindrait ses troupes et soutiendrait l'évêque, frère du duc de
-Bourbon, contre le duc de Bourgogne.
-
-[Note 164: «Magister Robertus habebat nomen, quod ipse scripsisset
-litteras, nomine domini, fugitivis de Francia _quod redirent_, quia
-omnes dicebant quod fuissent remandati.» Adrianus de Veteri Bosco,
-Coll. ampliss., IV, 1337.]
-
-Les bannis, rentrant dans Liége, n'y trouvèrent point l'évêque; mais,
-pour toute autorité, le légat du pape. Le légat eut grand'peur quand
-il se vit au milieu de ces gens presque nus, et qu'on aurait pris pour
-des bêtes fauves, tant les cheveux et le poil leur avaient crû[165]...
-L'aspect était horrible, les paroles furent douces et touchantes. Ils
-s'adressèrent au vieux prêtre romain comme à un père, le supplièrent
-d'intercéder pour eux: «Ce sont, disaient-ils, nos dernières prières
-que nous vous confions. Qu'on nous laisse revenir, reprendre nos
-travaux; nous ne voulons plus vivre dans les bois, la vie y est trop
-dure... Si l'on ne nous écoute, nous ne répondons plus de ce que nous
-allons faire...» Le légat leur demandant s'ils voulaient poser les
-armes pour le laisser arranger tout avec l'évêque, ils fondirent en
-larmes et dirent qu'ils ne demandaient qu'à rentrer en grâce, à
-revenir avec leurs pères, leurs mères et leurs enfants.
-
-[Note 165: «Capillorum et barbarum promissione, sylvestrium hominum
-instar.» Piccolomini. ap. Freher, II, 274.]
-
-Le légat prévint de grands désordres, et peut-être sauva la ville en
-leur donnant ces bonnes paroles. Plusieurs avaient fait d'abord de
-terribles menaces, disant que tout le mal venait des prêtres, et ils
-commençaient à faire main basse sur eux. Il les calma, emmena les
-chefs à Maëstricht, où était l'évêque, et lui conseilla de revenir.
-L'évêque n'osait; il avait peur et des bannis et du duc de Bourgogne,
-qui lui écrivait qu'il arrivait dans un moment. Cette dernière peur
-fut apparemment la plus forte, car il reprit ses chaînes et s'en alla
-docilement à Tongres retrouver Humbercourt, lieutenant du duc de
-Bourgogne, contre lequel ses chanoines avaient rappelés les bannis.
-
-Le duc n'avait pas tort d'annoncer qu'il pourrait agir. Le roi, qui
-débarrassé des Bretons eût pu, ce semble, le mener rudement, le priait
-au contraire, lui faisait la cour, voulait lui payer les frais de la
-campagne. L'armée royale, bien supérieure à l'autre, plus aguerrie
-surtout, ne comprenait rien à cela et n'était pas loin d'accuser le
-roi de couardise... C'est qu'on ne voyait pas, derrière, que le duc de
-Bourgogne occupait toujours Caen, qu'un beau-frère d'Édouard lui
-tenait une armée à Portsmouth et n'attendait qu'un signe pour passer.
-Ce coûteux armement anglais, annoncé en plein Parlement, préparé tout
-l'été, serait-il en pure perte? rien de moins vraisemblable; le roi
-n'avait en ce moment nul moyen d'empêcher la descente; tout au plus
-pouvait-il, en revanche, lancer aux Anglais Marguerite d'Anjou qu'il
-avait à Harfleur.
-
-Il était donc en ces perplexités, allant, venant, devant le duc de
-Bourgogne. Celui-ci, ferme dans ses grosses places de la Somme, dans
-un camp immense (une ville plutôt) qu'il s'était bâti, mettait son
-orgueil à ne bouger d'un pas; le Breton l'avait abandonné, mais que
-lui importait, seul n'était-il pas assez fort?... Ainsi, tout restait
-là; le roi, qui se mourait d'impatience, s'en prenait à ceux qui
-traitaient pour lui. Chaque jour plus soupçonneux (et déjà maladif),
-il ne se fiait plus à personne, jusqu'à hésiter d'armer ses gens
-d'armes; dans une lettre, il ordonne de porter les lances sur des
-chariots, et de ne les donner qu'au besoin.
-
-Une chose lui donnait espoir du côté du duc de Bourgogne, c'est que
-tout le monde venait lui dire qu'il était dans une furieuse colère
-contre le Breton. S'il en était ainsi, le moment était bon; cette
-colère contre un ami pouvait le disposer à écouter un ennemi. Le roi
-le crut sans peine, et parce qu'il avait grand besoin qu'il en fût
-ainsi, et parce qu'il était justement lui-même dans cette disposition.
-Trahi successivement par tous ceux à qui il s'était fié, par Du Lau,
-par Nemours, par Melun, il n'avait trouvé de sûreté que dans un ennemi
-réconcilié, Dammartin, celui qui jadis l'avait chassé de France; il
-lui avait mis en main son armée, le commandement en chef au-dessus des
-maréchaux.
-
-Il ne désespérait donc pas de regagner son grand ennemi. Mais pour
-cela il ne fallait pas d'intermédiaire; il fallait se voir et
-s'entendre. Tout est difficile entre ceux qu'on envoie, qui hésitent,
-qui sont responsables; entre gens qui font eux-mêmes leurs affaires,
-souvent tout s'aplanit d'un mot. Il semblait d'ailleurs que si l'un
-des deux pouvait y gagner, c'était le roi, tout autrement fin que
-l'autre, et qui, renouvelant l'ancienne familiarité de jeunesse,
-pouvait le faire causer, peut-être, en le poussant un peu, violent
-comme il était, en tirer justement les choses qu'il voulait le moins
-dire.
-
-Quant au péril que quelques-uns voyaient dans l'entrevue, le roi n'en
-faisait que rire. Il se rappelait sans doute qu'au temps du Bien
-public, le comte de Charolais, causant et marchant avec lui entre
-Paris et Charenton, n'avait pas craint parfois de s'aventurer loin de
-ses gens; il s'était si bien oublié un jour qu'il se trouva au dedans
-des barrières.
-
-Les serviteurs influents des deux princes ne semblent pas avoir été
-contraires à l'entrevue. D'une part le sommelier du duc[166], de
-l'autre Balue[167], se remuaient fort pour avancer l'affaire.
-Saint-Pol s'y opposait d'abord, et cependant il semble que ce soit sur
-une lettre de lui que le roi ait pris son parti et franchi le pas.
-
-[Note 166: «Ledict duc envoya devers ledict seigneur un sien valet de
-chambre, homme fort privé de luy. Le roi y print grant fiance, et eust
-vouloir de parler audict duc.» Commines.--«Un sommelier du corps du
-duc... fut mandé par le roy de France, et par le congé du duc y alla;
-et tant parlementèrent ensemble, et fit ledict (sommelier) tant
-d'alées et de venues, que le duc assura le roy.» Olivier de la
-Marche.]
-
-[Note 167: Le billet du duc au cardinal (_ms. Legrand_) est bien
-caressant, d'une familiarité bien flatteuse: «Très-cher et especial
-amy... Et adieu, cardinal, mon bon amy.» Voir (_Ibidem_) la lettre de
-Saint-Pol, qui semblerait perfidement calculée pour pousser le roi par
-la vanité.]
-
-Tout porte à croire que le duc ne méditait point un guet-apens. Selon
-Commines, il se souciait peu de voir le roi; d'autres disent qu'il le
-désirait fort[168]. Je croirais aisément tous les deux; il ne savait
-peut-être pas lui-même s'il voulait ou ne voulait pas; c'est ce qu'on
-éprouve dans les commencements obscurs des grandes tentations.
-
-[Note 168: C'est ce que Saint-Pol dit dans cette lettre, et ce que
-disaient d'autres encore: «L'on dit que M. de Bourgogne a grande envie
-de le veoir.» Néanmoins, il ajoute: «Hier, sur le soir, vint le vidame
-d'Amiens, qui amena un homme qui affirme sur sa vie que Bourgogne ne
-tend à cette assemblée, sinon pour faire quelque échec en la personne
-du roy.»]
-
-Quoi qu'il en soit, le roi ne se confia pas à la légère; il fit
-accepter au duc la moitié de la somme offerte, et ne partit qu'en
-voyant l'accord négocié déjà en voie d'exécution. Il recevait pour
-l'aller et le retour les paroles les plus rassurantes. Rien de plus
-explicite que les termes de la lettre et du sauf-conduit que lui
-envoya le duc de Bourgogne. La lettre porte: «Vous pourrez seurement
-venir, aler et retourner...» Et le sauf-conduit: «Vous y pouvez venir,
-demeurer et séjourner, et Vous en retourner seurement ès lieux de
-Chauny et de Noyon, à vostre bon plaisir, toutes les fois qu'il vous
-plaira, sans que aucun empeschement soit donné à Vous, _pour quelque
-cas qu'il soit, ou puisse advenir_[169].» (8 oct. 1468.) Ce dernier
-mot rendait toute chicane impossible; quand même on eût pu craindre
-quelque chose d'un prince qui se piquait d'être un preux des vieux
-temps, qui chevauchait fièrement sur la parole donnée, se vantant de
-la tenir mieux que ne voulaient ses ennemis. Tout le monde savait que
-c'était là son faible, par où on le prenait. Au Bien public, quand il
-effectua sa menace avant le bout de l'an, le roi, pour le flatter, lui
-dit: «Mon frère, je vois bien que vous êtes gentilhomme et de la
-maison de France.»
-
-[Note 169: L'original du sauf-conduit fut reconnu pour _écrit de sa
-main_, par son frère, le Grand bâtard, par ses serviteurs intimes,
-Bitche et Crèvecoeur, et son ancien secrétaire, Guillaume de Cluny.
-Cette pièce si précieuse est conservée à la _Bibliothèque royale_.]
-
-Donc, comme gentilhomme et chez un gentilhomme, le roi arriva seul ou
-à peu près. Reçu avec respect par son hôte, il l'embrassa longuement,
-par deux fois, et il entra avec lui dans Péronne[170], lui tenant, en
-vieux camarade, la main sur l'épaule. Ce laisser-aller diminua fort
-quand il sut qu'au moment même entraient par l'autre porte ses plus
-dangereux ennemis, le prince de Savoie, Philippe de Bresse, qu'il
-avait tenu trois ans en prison, dont il venait de marier la soeur
-malgré lui, et le maréchal de Bourgogne, sire de Neufchâtel, à qui le
-roi avait donné puis retiré Épinal, deux hommes très-ardents,
-très-influents près du duc, et qui lui amenaient des troupes.
-
-[Note 170: «Quand Monseigneur vint près du roy, il s'inclina tout bas
-à cheval. Lors le print le roy entre ses bras la teste nue, et le tint
-longuement acolé, et Monseigneur pareillement. Après ces acolements,
-le roy nous salua, et quand il ot ce fait, il rembrasa Monseigneur, et
-Monseigneur lui, la moittié plus longuement qui n'avoient fait. Tout
-en riant, ils vindrent en ceste ville, et descendy à l'ostel du
-receveur, et devoit venir (?) à l'après dîner _logier au chasteau...
-Messire Poncet_, avecq M. le bastard sont _logié au chastel_.» Le
-dernier mot ferait croire qu'il se trouva au château sous la garde
-d'un de ses ennemis. (Documents Gachard.)]
-
-Le pis, c'est qu'ils avaient avec eux des gens singulièrement
-intéressés à la perte du roi, et fort capables de tenter un coup; l'un
-était un certain Poncet de la Rivière, à qui le roi donna sa maison à
-mener à Montlhéry, et qui, avec Brézé, lui brusqua la bataille pour
-perdre tout. L'autre, Du Lau, sire de Châteauneuf, ami de jeunesse du
-roi en Dauphiné et dans l'exil, avait eu tous ses secrets et les
-vendait; il avait essayé de le vendre lui-même et de le faire prendre,
-mais c'était le roi qui l'avait pris. Cette année même, se doutant
-bien qu'on le ferait échapper, Louis XI avait, de sa main, dessiné
-pour lui une cage de fer. Du Lau, averti et fort effrayé, trouva moyen
-de s'enfuir; il en coûta la vie à tous ceux qui l'avaient gardé, et
-par contre-coup à Charles de Melun, dont le roi fit expédier le procès
-de peur de pareille aventure.
-
-Ce Du Lau, ce prisonnier échappé qui avait manqué la cage de si près,
-le voilà qui revient hardiment de lui-même, pardevant le roi, avec
-Poncet, avec d'Urfé, tous se disant serviteurs et sujets du frère du
-roi, tous fort intéressés à ce que ce frère succède au plus vite[171].
-
-[Note 171: V. le curieux livre de M. Bernard sur cette spirituelle et
-intrigante famille des d'Urfé.]
-
-Le roi eut peur. Que le duc eût laissé venir ces gens, qu'il reçut ces
-traîtres tout à côté de lui, c'était chose sinistre et qui sentait le
-pont de Montereau... Il crut qu'il y avait peu de sûreté à rester dans
-la ville; il demanda à s'établir au château, sombre et vieux fort,
-moins château que prison; mais enfin, c'était le château du duc même,
-sa maison, son foyer; il devenait d'autant plus responsable de tout ce
-qui arriverait.
-
-Le roi fut ainsi mis en prison sur sa demande; il ne restait plus qu'à
-fermer la porte. Qu'il manquât de bons amis pour y pousser le duc, on
-ne peut le supposer. Ces arrivants qui trouvaient la chose en si bon
-train, qui voyaient leur vengeance à portée, leur ennemi sous leur
-main, qui, à travers les murs, sentaient son sang... croira-t-on
-qu'ils aient été si parfaits chrétiens que de parler pour lui? Nul
-doute qu'ils n'aient fait des efforts désespérés pour profiter d'une
-telle occasion; que, tournant autour du duc de toutes les manières,
-ils ne lui aient fait honte de ses scrupules; qu'ils n'aient dit que
-ce serait pour en rire à jamais, si la proie venant d'elle-même au
-chasseur, il n'en voulait pas... N'était-ce pas un miracle d'ailleurs,
-un signe de Dieu, que cette venimeuse bête se fût livrée ainsi?
-Lâchez-la, avec quoi croyez-vous la tenir? quel serment, quel traité
-possible? quelle autre sûreté qu'un cul de basse-fosse!
-
-À quoi le duc ému, tremblant de vouloir et de ne vouloir pas, mais
-maître de lui pourtant et faisant bonne contenance, aura noblement
-répondu que: «tout cela n'y faisait rien, que sans doute l'homme était
-digne de tout châtiment, mais qu'une exécution ne lui allait pas, à
-lui, duc de Bourgogne; la Toison qu'il portait était jusqu'ici nette,
-grâce à Dieu; ayant promis, signé, pour deux royaumes de France, il ne
-ferait rien à l'encontre... La veille encore il avait reçu l'argent du
-roi. Garder l'homme pour garder l'argent, était-ce leur conseil?... Il
-fallait être bien osé pour lui parler ainsi!»
-
-Tel fut le débat, et plus violent encore; la plus simple connaissance
-de la nature humaine porterait à le croire, quand même tout ce qui
-suit ne le mettrait pas hors de doute.
-
-Mais on peut croire aussi, non moins fermement, que le duc en serait
-resté là, malgré toute la véhémence du combat intérieur, sans pouvoir
-en sortir, si les intéressés n'eussent, à point nommé, trouvé une
-machine qui, poussée vivement, démontât sa résolution.
-
-Il n'ignorait certainement pas (au 10 octobre) que les bannis étaient
-rentrés dans Liége le 8 septembre. Dès la fin d'août, Humbercourt,
-retiré à Tongres avec l'évêque, les observait et en donnait avis[172].
-Le mouvement était accompagné, encouragé par des gens du roi. Le duc
-le savait avant l'entrevue de Péronne, et dit qu'il le savait[173].
-
-[Note 172: «In fine Augusti dicebatur scripsisse litteras ut
-apponerent diligentiam ad custodiendum passagia.» Adrian., Amplis.,
-Coll. IV, 1328.]
-
-[Note 173: Le duc se plaignait dès lors de ce que: «Les Liégeois
-fesoient mine de se rebeller, à cause de deux ambassadeurs que le Roy
-leur avoit envoyez, pour les solliciter de ce faire... À quoy
-respondit Balue que lesdictz Liégeois ne l'oseroiont faire.» Commines
-(éd. Dupont), I, 151. Ceci ne peut être tout à fait exact. Ni le duc,
-ni Balue ne pouvait ignorer que les Liégeois étaient _rebellés_ depuis
-un mois. Ce qui reste du passage de Commines, c'est que le duc savait
-parfaitement, avant de recevoir le roi, que les envoyés du roi
-travaillaient Liége.--Les dates et les faits nous sont donnés ici par
-un témoin plus grave que Commines en ce qui concerne Liége, _par
-Humbercourt lui-même_, qui était tout près, qui en faisait son unique
-affaire, et qui a bien voulu éclairer le moine chroniqueur Adrien sur
-ce que Adrien n'a pu voir lui-même: «Dominus de Humbercourt, _ex cujus
-relatu_ ista scripta sunt.» Ampliss. Collectio, IV, 1338.]
-
-Il était facile à prévoir que les Liégeois tenteraient un coup de main
-sur Tongres pour ravoir leur évêque et l'enlever aux Bourguignons;
-Humbercourt le prévit[174]. Le duc, en apprenant que la chose était
-arrivée, pouvait être irrité, sans doute; mais pouvait-il être
-surpris?... Il fallait donc, si l'on voulait que cette nouvelle eût
-grand effet sur lui, l'amplifier, l'orner tragiquement. C'est ce que
-firent les ennemis du roi, ou, si l'on veut, que le hasard ait été
-seul auteur de la fausse nouvelle; on avouera que le hasard les servit
-à commandement.
-
-[Note 174: Deux fois il demanda une garde: «Petivit custodiam
-vigiliarum... Iterum misit.» Ibidem, 1334.]
-
-«Humbercourt est tué, l'évêque est tué, les chanoines sont tués.»
-Voilà comme la nouvelle devait arriver pour faire effet; et telle elle
-arriva.
-
-Le duc entra dans une grande et terrible colère,--non pour l'évêque,
-sans doute, qui périssait pour avoir joué double,--mais pour
-Humbercourt, pour l'outrage à la maison de Bourgogne, pour l'audace de
-cette canaille, pour la part surtout que pouvaient avoir à tout cela
-les envoyés du roi.
-
-C'était un grand malheur, mais pour qui? Pour le roi; qu'un mouvement
-encouragé par lui eût abouti à l'assassinat d'un évêque, d'un frère du
-duc de Bourbon, cela le mettait mal avec le pape, qui jusque-là lui
-était favorable dans cette affaire de Liége; de plus, il risquait d'y
-perdre l'appui du seul prince sur lequel il comptât, du duc de
-Bourbon, à qui il avait mis en main les plus importantes provinces du
-centre et du midi... Le duc de Bourgogne, que risquait-il? que
-perdait-il en tout cela (sauf Humbercourt)? on ne peut le comprendre.
-
-Ce qui pouvait nuire à ses affaires, ce n'était pas que les Liégeois
-eussent tué leur évêque, mais qu'ils l'eussent repris, rétabli dans
-Liége, qu'ils se fussent réconciliés avec lui, et que l'évêque
-lui-même, appuyé par le légat du pape, priât le duc de Bourgogne de ne
-plus se mêler d'une ville qui relevait du pape et de l'Empire, mais
-nullement de lui.
-
-Le fait est que l'évêque était bien portant. Humbercourt aussi
-(relâché sur parole). La bande qui ramena de Tongres à Liége l'évêque
-et le légat, tua plusieurs chanoines qui avaient trahi Liége,
-l'excitant, puis l'abandonnant; mais pour l'évêque, ils lui
-témoignèrent le plus grand respect, tellement que quelques-uns des
-leurs ayant hasardé un mot contre lui, ils les pendirent eux-mêmes à
-l'instant. L'évêque, fort effrayé et de ces violences et de ces
-respects, accepta l'espèce de triomphe qu'on lui fît à sa rentrée dans
-Liége. «Enfants, dit-il, nous nous sommes fait la guerre; je vois que
-j'étais mal informé; eh bien! suivons de meilleurs conseils... C'est
-moi qui désormais serai votre capitaine. Fiez-vous en moi, je me fie
-en vous.»
-
-Revenons à Péronne, et répétons encore que le mouvement des Liégeois
-sur Tongres, si probable et si naturel, ne devait guère surprendre le
-duc; que la mort de l'évêque, après sa conduite équivoque, cette mort,
-mauvaise au roi (donc bonne au duc), ne put lui faire mener grand
-deuil, ni faire tout ce grand bruit. De croire que le roi, qui n'y
-gagnait rien et y perdait tant, eût provoqué la chose, lorsqu'il
-laissait au frère du mort tant de provinces en main, une vengeance si
-facile, lorsqu'il venait de remettre lui-même à la merci du duc de
-Bourgogne, c'était croire le roi fol, ou l'être soi-même.
-
-La distance au reste n'est pas si immense entre Liége et Péronne. Le
-roi entra à Péronne, et les Liégeois à Tongres le même jour, dimanche,
-9 octobre[175]. La fausse nouvelle parvint le 10 au duc[176]; mais le
-11, le 12, le 13, durent arriver, avec des renseignements exacts, les
-Bourguignons que les Liégeois avaient trouvés dans Tongres et renvoyés
-exprès. C'est le 14 seulement qu'on fit signer au roi le traité par
-lequel on lui faisait expier la mort de l'évêque que l'on savait
-vivant.
-
-[Note 175: Jour de _la Saint-Denis_; ces deux entreprises hasardeuses
-furent risquées le même jour, peut-être pour le même motif, parce que
-c'était _la Saint-Denis_, et dans la confiance que le patron de la
-France les ferait réussir. On sait le fameux cri d'armes: «En avant,
-Montjoie Saint-Denis!» Louis XI était superstitieux, et les Liégeois
-fort exaltés.]
-
-[Note 176: Cette célérité remarquable s'explique en ce que les
-Liégeois firent leur coup vers minuit: la nouvelle eut pour venir à
-Péronne les vingt-quatre heures du 9 octobre et une partie du 10.]
-
-La colère du duc dans le premier moment, pour un événement qui rendait
-sa cause très-bonne, qui le fortifiait et tuait le roi, cette colère
-bizarre fut-elle une comédie? Je ne le crois pas. La passion a des
-ressources admirables pour se tromper, s'animer en toute bonne foi,
-lorsqu'elle y a profit. Il lui était utile d'être surpris, il le fut;
-utile de se croire trahi, il le crut. Il fallait que sa colère fût
-extrême, effroyable, aveugle, pour qu'il oubliât tout à fait le fatal
-petit mot du sauf-conduit: _Quelque cas qui soit ou puisse advenir_.
-Effroyable en effet fut cette colère, et comme elle eût été si le roi
-lui avait tué sa mère, sa femme et son enfant... Terribles les
-paroles, furieuses les menaces... Les portes du château se fermèrent
-sur le roi, et il eut dès lors tout loisir de songer «se voyant
-enfermé _rasibus_ d'une grosse tour, où jadis un comte de Vermandois
-avait fait mourir un roi de France.»
-
-Louis XI, qui connaissait l'histoire, savait parfaitement qu'en
-général les rois prisonniers ne se gardent guère (il n'y a pas de tour
-assez forte); voulût-on garder, on n'en est pas toujours le maître,
-témoin Richard II à Pomfret; Lancastre eût voulu le laisser vivre
-qu'il ne l'aurait pu. Garder est difficile, lâcher est dangereux: «Un
-si grant seigneur pris, dit Commines, ne se délivre pas.»
-
-Louis XI ne s'abandonna point; il avait toujours de l'argent avec lui,
-pour ses petites négociations; il donna quinze mille écus d'or à
-distribuer; mais on le croyait si bien perdu, et déjà on le craignait
-si peu, que celui à qui il donna garda la meilleure part.
-
-Une autre chose le servit davantage, c'est que les plus ardents à le
-perdre étaient des gens connus pour appartenir à son frère, et qui
-déjà «se disoient au duc de Normandie.» Ceux qui étaient vraiment au
-duc de Bourgogne, son chancelier de Goux, le chambellan Commines qui
-couchait dans sa chambre et qui l'observaient dans cette tempête de
-trois jours, lui firent entendre probablement qu'il n'avait pas grand
-intérêt à donner la couronne à ce frère, qui depuis longtemps vivait
-en Bretagne. Risquer de faire un roi quasi Breton, c'était un pauvre
-résultat pour le duc de Bourgogne; un autre aurait le gain, et lui,
-selon toute apparence, une rude guerre. Car, si le roi était sous
-clef, son armée n'y était pas, ni son vieux chef d'écorcheurs,
-Dammartin[177].
-
-[Note 177: Lequel venait d'_écorcher_ Charles de Melun, en avait la
-peau, et devait tout craindre si les amis de Melun prévalaient.]
-
-Il y avait un meilleur parti. C'était de ne pas faire un roi,--d'en
-défaire un plutôt, de profiter sur celui-ci tant qu'on pouvait, de le
-diminuer et l'amoindrir, de le faire, dans l'estime de tous, si petit,
-si misérable et si nul, qu'en le tuant on l'eût moins tué.
-
-Le duc, après de longs combats, s'arrêta à ce parti, et il se rendit
-au château: «Comme le duc arriva en sa présence, la voix luy
-trembloit, tant il estoit esmeu et prest de se courroucer. Il fit
-humble contenance de corps, mais son geste et parole estoit aspre,
-demandant au roy s'il vouloit tenir le traicté de paix...» Le roi «ne
-put celer sa peur,» et signa l'abandon de tout ce que les rois
-avaient jamais disputé aux ducs[178]. Puis, on lui fit promettre de
-donner à son frère (non plus la Normandie), mais la Brie, qui mettait
-le duc presqu'à Paris, et la Champagne, qui reliait tous les États du
-duc, lui donnant toute facilité d'aller et venir entre les Pays-Bas et
-la Bourgogne.
-
-[Note 178: C'est toute une longue suite d'ordonnances datées du même
-jour (14 octobre), de concessions croissantes qu'on dirait arrachées
-d'heure en heure. Elles remplissent trente-sept pages in-folio. Ordon.
-XVII.]
-
-Cela promis, le duc lui dit encore: «Ne voulez-vous pas bien venir
-avec moi à Liége, pour venger la trahison que les Liégeois m'ont faite
-à cause de vous? L'évêque est votre parent, étant de la maison de
-Bourbon.» La présence du duc de Bourbon, qui était là, semblait
-appuyer cette demande, qui d'ailleurs valait un ordre, dans l'état où
-se trouvait le roi[179].
-
-[Note 179: Le faux Amelgard, dans son désir de laver le duc de
-Bourgogne, avance hardiment contre Commines et Olivier, témoins
-oculaires, que ce fut le roi qui demanda d'aller à Liége: «Et de hoc
-quidem minime a Burgundionum duce rogabatur, qui etiam optare potius
-dicebatur, ut propriis servatis finibus de ea re non se fatigaret.»
-Amelgardi Excerpta, Ampliss. Coll. IV, 757.]
-
-Grande et terrible punition, et méritée du jeu perfide que Louis XI
-avait fait de Liége, la montrant pour faire peur, l'agitant, la
-poussant, puis retirant la main... Eh bien, cette main déloyale, prise
-en flagrant délit, il fallait qu'aujourd'hui le monde entier la vît
-égorger ceux qu'elle poussait, qu'elle déchirât ses propres fleurs de
-lis qu'arboraient les Liégeois, que Louis XI mît dans la boue le
-drapeau du roi de France... Après cela, maudit, abominable, infâme, on
-pouvait laisser aller l'homme, qu'il allât en France ou ailleurs.
-
-Seulement, pour se charger de faire ces grands exemples, pour se
-constituer ainsi le ministre de la justice de Dieu, il ne faut pas
-voler le voleur au gibet... C'est justement ce qu'on tâcha de faire.
-
-Le salut du roi tenait surtout à une chose, c'est qu'il n'était pas
-tout entier en prison. Prisonnier à Péronne, il était libre ailleurs
-en sa très-bonne armée, en son autre lui-même, Dammartin. Son intérêt
-visible était que Dammartin n'agît point, mais qu'il restât en armes
-et menaçant. Or Dammartin reçut coup sur coup deux lettres du roi, qui
-lui commandaient tantôt de licencier, tantôt d'envoyer l'armée aux
-Pyrénées, c'est-à-dire de rassurer les Bourguignons, de leur laisser
-la frontière dégarnie et libre pour entrer s'ils voulaient après leur
-course de Liége.
-
-La première lettre semble fausse, ou du moins dictée au prisonnier, à
-en juger par sa fausse date[180], par sa lourde et inutile préface,
-par sa prolixité; rien de plus éloigné de la vivacité familière des
-lettres de Louis XI.
-
-[Note 180: On a eu soin de le faire dater du jour où le roi arrivait
-et était encore libre, du 9 octobre. On lui fait dire que les Liégeois
-_ont pris_ l'évêque; il fut pris le 9 à Tongres, on ne pouvait le
-savoir le 9 à Péronne. La lettre dit encore que le traité _est fait_;
-il ne fut fait que le 14.]
-
-La seconde est de lui, le style l'indique assez. Le roi dit, entre
-autres choses, pour décider Dammartin à éloigner l'armée: «Tenez pour
-sûr que je n'allai jamais de si bon coeur en nul voyage comme en
-celui-ci... M. de Bourgogne me pressera de partir, tout aussitôt qu'il
-aura fait au Liége, et désire plus mon retour que je ne fais.»
-
-Ce qui démentait cette lettre et lui ôtait crédit, c'est que le
-messager du roi qui l'apportait était gardé à vue par un homme du duc,
-de peur qu'il ne parlât. Le piége était grossier. Dammartin en fit
-honte au duc de Bourgogne, et dit que s'il ne renvoyait le roi, tout
-le royaume irait le chercher.
-
-Le roi devait écrire tout ce qu'on voulait. Il était toujours en
-péril. Son violent ennemi pouvait rencontrer quelque obstacle qui
-l'irritât et lui fît déchirer le traité, comme il avait fait le
-sauf-conduit. En supposant même que le duc se tînt pour satisfait, il
-y avait là des gens qui ne l'étaient guère, les serviteurs de son
-frère, qui n'avaient rien à attendre que d'un changement de règne. Le
-moindre prétexte leur eût suffi pour revenir à la charge auprès du
-duc, réveiller sa fureur, tirer de lui peut-être un mot violent qu'ils
-auraient fait semblant de prendre pour un ordre[181]. Le roi, qui ne
-meurt point, comme on sait, eût seulement changé de nom; de Louis
-qu'il était, il fût devenu Charles.
-
-[Note 181: Comme le mot qui tua Thomas Becket, le mot qui tua Richard
-II, etc.]
-
-Liége n'avait plus, pour résister, ni murs, ni fossés, ni argent, ni
-canons, ni hommes d'armes. Il lui restait une chose, les fleurs de
-lis, le nom du roi de France; les bannis, en rentrant, criaient: Vive
-le roi!... Que le roi vînt combattre contre lui-même, contre ceux qui
-combattaient pour lui, cette nouvelle parut si étrange, si follement
-absurde, que d'abord on n'y voulait pas croire... Ou, s'il fallait y
-croire, on croyait des choses plus absurdes encore, des imaginations
-insensées; par exemple que le roi menait le duc à Aix-la-Chapelle pour
-le faire empereur!
-
-Ne sachant plus que croire, et comme fols de fureur, ils sortirent
-quatre mille contre quarante mille Bourguignons. Battus, ils reçurent
-pourtant au faubourg l'avant-garde ennemie qui s'était hâtée, afin de
-piller seule, et qui ne gagna que des coups.
-
-Le légat sauva l'évêque[182] et tâcha de sauver la ville. Il fit
-croire au peuple qu'il fallait laisser aller l'évêque, pour prouver
-qu'on ne le tenait pas prisonnier. Lui-même, il alla se jeter aux
-pieds du duc de Bourgogne, demanda grâce au nom du pape, offrit tout,
-sauf la vie. Mais c'était la vie qu'on voulait cette fois[183]...
-
-[Note 182: À en croire l'absurde et malveillante explication des
-Bourguignons, ce légat, qui était vieux, malade, riche, un grand
-seigneur romain, n'aurait fait tout cela que pour devenir évêque
-lui-même. Cette opinion a été réfutée par M. de Gerlache.]
-
-[Note 183: N'oublions pas que le duc avait lui-même rappelé
-Humbercourt, qu'il avait laissé venir les bannis lorsqu'il pouvait,
-avec quelque cavalerie, les disperser à leur sortie des bois; nous ne
-serons pas loin de croire qu'il désirait une dernière provocation pour
-ruiner la ville.]
-
-Une si grosse armée, deux si grands princes, pour forcer une ville
-tout ouverte, déjà abandonnée, sans espoir de secours, c'était
-beaucoup et trop. Les Bourguignons, du moins, le jugeaient ainsi; ils
-se croyaient trop forts de moitié, et se gardaient négligemment... Une
-nuit, voilà le camp forcé, on se bat aux maisons du duc et du roi;
-personne d'armé, les archers jouaient aux dés; à peine, chez le duc, y
-eut-il quelqu'un pour barrer la porte. Il s'arme, il descend, il
-trouve les uns qui crient: «Vive Bourgogne!» les autres: «Vive le
-roi, et tuez!...» Pour qui était le roi? on l'ignorait encore... Ses
-gens tiraient par les fenêtres, et tuaient plus de Bourguignons que de
-Liégeois.
-
-Ce n'étaient pourtant que six cents hommes (d'autres disent trois
-cents), qui donnaient cette alerte, des gens de Franchimont, rudes
-hommes des bois, bûcherons ou charbonniers, comme ils sont tous; ils
-étaient venus se jeter dans Liége quand tout le monde s'en
-éloignait[184]. Peu habitués à s'enfermer, ils sortirent tout d'abord;
-montagnards et lestes à grimper, ils grimpèrent la nuit aux rochers
-qui dominent Liége, et trouvèrent tout simple d'entrer, eux trois
-cents, dans un camp de quarante mille hommes, pour s'en aller, à
-grands coups de pique, réveiller les deux princes... Ils l'auraient
-fait certainement, si, au lieu de se taire, ils ne s'étaient mis, en
-vrais Liégeois, à crier, à faire un grand «_hu!..._» Ils tuèrent des
-valets, manquèrent les princes, furent tués eux-mêmes, sans savoir
-qu'ils avaient fait, ces charbonniers d'Ardennes, plus que les Grecs
-aux Thermopyles.
-
-[Note 184: On varie sur le nombre: «Quatre cents hommes portant la
-couleur et livrée du duc.» _Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, nº
-183, fol. 465._]
-
-Le duc, fort en colère d'un tel réveil, voulut donner l'assaut. Le roi
-préférait attendre encore; mais le duc lui dit que si l'assaut lui
-déplaisait, il pouvait aller à Namur. Cette permission de s'en aller
-au moment du danger n'agréa point au roi; il crut qu'on en tirerait
-avantage pour le mettre plus bas encore, pour dire qu'il avait saigné
-du nez... Il mit son honneur à tremper dans cette barbare exécution
-de Liége.
-
-Il semblait tenir à faire croire qu'il n'était point forcé, qu'il
-était là pour son plaisir, par pure amitié pour le duc. À une première
-alarme, deux ou trois jours auparavant, le duc semblant embarrassé, le
-roi avait pourvu à tout, donné les ordres. Les Bourguignons,
-émerveillés, ne savaient plus si c'était le roi ou le duc qui les
-menait à la ruine de Liége.
-
-Il aurait été le premier à l'assaut, si le duc ne l'eût arrêté. Les
-Liégeois portant les armes de la France, lui, roi de France, il prit,
-dit-on, il porta la croix de Bourgogne. On le vit sur la place de
-Liége, pour achever sa triste comédie, crier: «Vive Bourgogne!...»
-Haute trahison du roi contre le roi.
-
-Il n'y eut pas la moindre résistance[185]. Les capitaines étaient
-partis le matin, laissant les innocents bourgeois en sentinelle. Ils
-veillaient depuis huit jours, ils n'en pouvaient plus. Ce jour-là ils
-ne se figuraient pas qu'on les attaquât, parce que c'était dimanche.
-Au matin, cependant, le duc fait tirer pour signal sa bombarde et deux
-serpentines, les trompettes sonnent, on fait les approches...
-Personne, deux ou trois hommes au guet; les autres étaient allés
-dîner: «Dans chaque maison, dit Commines, nous trouvons la nappe
-mise.»
-
-[Note 185: Dans tout ceci, je suis Commines et Adrien de Vieux-Bois,
-deux témoins oculaires. Le récit de Piccolomini, si important pour le
-commencement, n'est, je crois, pour cette fin, qu'une amplification.]
-
-L'armée, entrée en même temps des deux bouts de la ville, marcha vers
-la place, s'y réunit, puis se divisa pour le pillage en quatre
-quartiers. Tout cela prit deux heures, et bien des gens eurent le
-temps de se sauver. Cependant, le duc, ayant conduit le roi au palais,
-se rendit à Saint-Lambert, que les pillards voulaient forcer; ils
-l'écoutaient si peu qu'il fut obligé de tirer l'épée et il en tua un
-de sa main.
-
-Vers midi, toute la ville était prise, en plein pillage. Le roi dînait
-au bruit de cette fête, en grande joie, et ne tarissant pas sur la
-vaillance de son bon frère; c'était merveille, et chose à rapporter au
-duc, comme il le louait de bon coeur!
-
-Le duc vint le trouver, et lui dit: «Que ferons-nous de Liége?» Dure
-question pour un autre, et où tout coeur d'homme aurait hésité...
-Louis XI répondit en riant, du ton des Cent Nouvelles: «Mon père avait
-un grand arbre près de son hôtel, où les corbeaux faisaient leur nid;
-ces corbeaux l'ennuyant, il fit ôter les nids, une fois, deux fois; au
-bout de l'an, les corbeaux recommençaient toujours. Mon père fit
-déraciner l'arbre, et depuis il en dormit mieux.»
-
-L'horreur, dans cette destruction d'un peuple, c'est que ce ne fut
-point un carnage d'assaut, une furie de vainqueurs, mais une longue
-exécution[186] qui dura des mois. Les gens qu'on trouvait dans les
-maisons étaient gardés, réservés; puis, par ordre et méthodiquement,
-jetés à la Meuse. Trois mois après, on noyait encore[187]!
-
-[Note 186: Antoine de Loisey, licencié en droit, l'un de ceux
-apparemment qui restaient là pour continuer cette besogne fort peu
-juridique, écrit le 8 novembre au président de Bourgogne: «L'on ne
-besoingne présentement aucune chose en justice, senon que tous les
-jours l'on fait nyer et pendre tous les Liégeois que l'on treuve, et
-de ceulx que l'on a fait prisonniers qui n'ont pas d'argent pour eulx
-rançonner. Ladite cité est bien butinée, car il n'y demeure riens que
-après feuz, et pour expérience je n'ay peu finer une feulle de papier
-pour vous escripre au net... mais pour riens je n'en ay peu recouvrer
-que en ung viez livre.» Lenglet.]
-
-[Note 187: C'est le témoignage d'Adrien. Pour Angelo, il me paraît
-mériter peu d'attention; son poème est, je crois, une amplification en
-vers de l'amplification de Piccolomini. Il fait dire à un messager
-«qu'il a vu noyer _deux mille_ personnes, égorger _deux mille_.»
-L'exagération ne s'arrête pas là: «Monsterus escrit qu'en la cité
-furent tuez 40,000 hommes, et 12,000 femmes et filles noyeez.»
-_Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, nº 183_.]
-
-Même le premier jour, le peu qu'on tua (deux cents personnes
-peut-être) fut tué à froid. Les pillards, qui égorgèrent aux Mineurs
-vingt malheureux à genoux qui entendaient la messe, attendirent que le
-prêtre eût consacré et bu, pour lui arracher le calice.
-
-La ville aussi fut brûlée en grand ordre. Le duc fit commencer à la
-Saint-Hubert, anniversaire de la fondation de Liége. Un chevalier du
-voisinage fit cette besogne avec des gens de Limbourg. Ceux de
-Maëstricht et d'Huy, en bons voisins, vinrent aider et se chargèrent
-de démolir les ponts. Pour la population, il était plus difficile de
-la détruire, elle avait fui, en grande partie, dans les montagnes. Le
-duc ne laissa à nul autre le plaisir de cette chasse. Il partit le
-jour des premiers incendies, et il vit en s'éloignant la flamme qui
-montait... Il courut Franchimont, brûlant les villages, fouillant les
-bois. Ces bois sans feuilles, l'hiver, un froid terrible lui livraient
-sa proie. Le vin gelait, les hommes aussi; tel y perdit un pied, un
-autre deux doigts de la main. Si les poursuivants souffrirent à ce
-point, que penser des fugitifs, des femmes, des enfants? Commines en
-vit une, morte de froid, qui venait d'accoucher.
-
-Le roi était parti un peu avant le duc, mais sans se montrer pressé,
-et seulement quatre ou cinq jours après qu'on eut pris Liége. D'abord,
-il l'avait tâté par ses amis; puis il lui dit lui-même: «Si vous
-n'avez plus rien à faire, j'ai envie d'aller à Paris faire publier
-notre appointement en Parlement... Quand vous aurez besoin de moi, ne
-m'épargnez pas. L'été prochain, si vous voulez, j'irai vous voir en
-Bourgogne; nous resterons un mois ensemble, nous ferons bonne chère.»
-Le duc consentit «toujours murmurant un petit,» lui fit encore lire le
-traité, lui demanda s'il y regrettait rien, disant qu'il était libre
-d'accepter, «et lui faisant quelque peu d'excuse de l'avoir mené là.
-Ainsi s'en alla le roi à son plaisir,» heureux et étonné de s'en aller
-sans doute, se tâtant et trouvant par miracle qu'il ne lui manquait
-rien, tout au plus son honneur peut-être.
-
-Fut-il pourtant de tout point insensible, je ne le crois pas; il tomba
-malade quelque temps après. C'est qu'il avait souffert à un endroit
-bien délicat, dans l'opinion qu'il avait lui-même de son habileté.
-Avoir repris deux fois la Normandie si vite et si subtilement, pour
-s'en aller ensuite faire ce pas de jeune clerc!... Tant de simplesse,
-une telle foi naïve aux paroles données, il y avait de quoi rester
-humble à jamais... Lui, Louis XI, lui, maître en faux serments,
-pouvait-il bien s'y laisser prendre... La farce de Péronne avait eu le
-dénoûment de celle de Patelin: l'habile des habiles, dupé par
-Agnelet... Tous en riaient, jeunes et vieux, les petits enfants, que
-dis-je? les oiseaux causeurs, geais, pies et sansonnets, ne causaient
-d'autre chose; ils ne savaient qu'un mot, Pérette[188].
-
-[Note 188: Double allusion; ce nom, qui était celui de la maîtresse du
-roi, rappelait celui de Péronne. Il paraît qu'il y eut à cette
-occasion un débordement de plaisanteries. «Il fit défendre que
-personne vivant ne feust si osé de rien dire à l'opprobe du Roi, feust
-de bouche, par escript, signes, painctures, rondeaulx, ballades,
-virelaiz, libelles diffamatoires, chançons de geste, ne aultrement...
-Le mesme jour, furent prinses toutes les pies, jais et chouettes, pour
-les porter devant le Roy, et estoit escript le lieu où avoient été
-prins lesdits oiseaux, et aussi tout ce qu'ils savoient dire.» Jean de
-Troyes.]
-
-S'il avait une consolation, dans cette misère, c'était probablement de
-songer et de se dire tout bas qu'il avait été simple, il est vrai,
-mais l'autre encore plus simple de le laisser aller. Quoi! le duc
-pouvait croire que, le sauf-conduit n'ayant rien valu, le traité
-vaudrait? Il l'a retenu, contre sa parole, et il le laisse aller, sur
-une parole!
-
-Vraiment le duc n'était pas conséquent. Il crut que la violation du
-sauf-conduit, bien ou mal motivée, lui ferait peu de tort[189]; c'est
-ce qui arriva. Mais en même temps il s'imaginait que la conduite
-double de Louis XI à Liége, l'odieux personnage qu'il y fit, le
-ruinerait pour toujours[190]. Cela n'arriva pas. Louis XI ne fut
-point ruiné, perdu, mais seulement un peu ridicule; on se moqua un
-moment du trompeur trompé, ce fut tout.
-
-[Note 189: Les Français même en parlent assez froidement. Gaguin seul
-articule l'accusation d'un guet-apens prémédité: «Vulgatum est
-Burgundum diu cogitasse de rege capiendo et inde in Brabatiam
-abducendo, sed ab Anthonio fratre ejus notho dissuasum abstinuisse.»
-R. Gaguini Compendium (éd. 1500), fol. 147. La Chronique qui prétend
-traduire Gaguin (voir le dernier feuillet), n'ose pas donner ce
-passage: Chronique Martiniane, fol. 338-339.]
-
-[Note 190: C'est ce qu'espèrent le faux Amelgard et Chastellain; le
-dernier pourtant s'apitoie: «C'est le roi le plus humilié qu'il y ait
-eu depuis mille ans, etc.»]
-
-Personne ne connaissait bien encore toute l'insensibilité du temps.
-Les princes ne soupçonnaient pas eux-mêmes combien peu on leur
-demandait de foi et d'honneur[191]. De là beaucoup de faussetés pour
-rien, d'hypocrisies inutiles; de là aussi d'étranges erreurs sur le
-choix des moyens. C'est le ridicule de Péronne, où les acteurs
-échangèrent les rôles, l'homme de ruse faisant de la chevalerie, et le
-chevalier de la ruse.
-
-[Note 191: Sans doute, la moralité n'a pas péri alors (ni alors, ni
-jamais), seulement elle est absente des rapports politiques; elle
-s'est réfugiée ailleurs, comme nous verrons. Je ne puis m'arrêter ici
-pour traiter un si grand sujet. V. Introduction de Renaissance.]
-
-Tous les deux y furent attrapés, et devaient l'être. Une seule chose
-étonne. C'est que les conseillers du duc de Bourgogne, ces froides
-têtes qu'il avait près de lui, l'aient laissé relâcher le roi sans
-demander nul garantie, nul gage, qui répondît de l'exécution. La seule
-précaution qu'ils imaginèrent, ce fut de lui faire signer des lettres
-par lesquelles il autorisait quelques princes et seigneurs à se liguer
-et s'armer contre lui, s'il violait le traité; autorisation bien
-superflue pour des gens qui, de leur vie, ne faisaient autre chose que
-conspirer contre le roi[192].
-
-[Note 192: Il donna cette autorisation au duc d'Alençon et aux
-Armagnacs qui étaient en conspiration permanente; il la donna au duc
-d'Orléans qui avait six ans, et au duc de Bourbon, qui, ne pouvant
-espérer d'une ligue la moindre partie des avantages énormes que lui
-avait faits le roi, n'avait garde de hasarder une telle position.--Les
-lettres du roi existent à Gand (Trésorerie des chartes de Flandre.)]
-
-Si les conseillers du duc se contentèrent à si bon marché, il faut
-croire que le roi, qui fit avec eux le voyage, n'y perdit pas son
-temps. Il obtint en allant à Liége l'un des principaux effets qu'il
-s'était promis de la démarche de Péronne. Il se fit voir de près, prit
-langue, et s'aboucha avec bien des gens qui jusque-là le détestaient
-sur parole. On compara les deux hommes, et celui-ci y gagna, n'étant
-pas fier comme l'autre, ni violent, ni outrageux. On le trouva bien
-«saige,» et l'on commença à songer qu'on s'arrangerait bien d'un tel
-maître. On lui savait d'ailleurs un grand mérite, c'était de donner
-largement, de ne pas marchander avec ceux qui s'attachaient à lui; le
-duc au contraire donnait peu à beaucoup de gens, et partant
-n'obligeait personne. Ceux qui voyaient de loin, Commines et d'autres
-(jusqu'aux frères du duc), entrèrent «en profonds pensements;» ils se
-demandèrent s'il était probable que le plus fin joueur perdît
-toujours[193]. Qu'adviendrait-il? on ne le savait trop encore, mais,
-en servant le duc, le plus sûr était de se tenir toujours une porte
-ouverte du côté du roi.
-
-[Note 193: Un mot, pour finir, sur les sources. Je n'ai pas cité
-l'auteur le plus consulté, Suffridus; il brouille tout, les faits, les
-dates; il suppose qu'il y avait dans Liége des troupes françaises pour
-la défendre contre Louis XI. Il croit que si Tongres fut surprise,
-c'est qu'on y fêtait, dès le 9, la paix qui ne fut conclue que le 14,
-etc., etc. Chapeauville, III, 171-173. Piccolomini est important tant
-qu'il suit le légat, témoin oculaire; il est inutile pour la fin.
-L'auteur capital pour Péronne est Commines, pour Liége, Adrien, témoin
-oculaire (éclairé d'ailleurs _par Humbercourt_), qui écrit sur les
-lieux, au moment où les choses se passent, et qui donne toute la série
-des dates, jour par jour, souvent heure par heure. N'ayant pas connu
-cet auteur, et ne pouvant établir les dates, Legrand n'a pu y rien
-comprendre, encore moins son copiste Duclos, et tous ceux qui
-suivent.]
-
-
-
-
-LIVRE XVI
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-DIVERSIONS D'ANGLETERRE.--MORT DU FRÈRE DE LOUIS XI. BEAUVAIS
-
-1469-1472
-
-
-L'histoire du XVe siècle est une longue histoire, longues en sont les
-années, longues les heures. Elles furent telles pour ceux qui les
-vécurent, elles le sont pour celui qui est obligé de les recommencer,
-de les revivre.
-
-Je veux dire pour l'historien, qui, ne faisant point un jeu de
-l'histoire, s'associerait de bonne foi à la vie des temps écoulés...
-Ici, où est la vie? Qui dira où sont les vivants et où sont les
-morts?
-
-À quel parti porterais-je intérêt? Entre ces diverses figures, en
-est-il une qui ne soit louche et fausse? une où l'oeil se repose, pour
-y voir nettement exprimés les idées, les principes dont vit le coeur
-de l'homme[194]?
-
-[Note 194: Celui qui, à tâtons, traverse ces limbes obscurs de
-l'histoire, se dit bien que là-bas le jour commence à poindre, que ce
-XVe siècle est un siècle chercheur qui se trouve lui-même à la longue,
-que la vie morale, pour être déplacée alors, et malaisée à saisir,
-n'en subsiste pas moins. Et, en effet, un observateur attentif qui la
-voit peu sensible dans les rapports politiques, la retrouvera, cette
-vie, forte au foyer et dans les rapports de famille. La famille
-dépouille peu à peu la dureté féodale, elle se laisse humaniser aux
-douces influences de l'équité et de la nature.--Et c'est peut-être
-pour cela justement que les petits regardent d'un oeil si indifférent
-se jouer, en haut, sur leur tête, le jeu des politiques.]
-
-Nous sommes descendus bien bas dans l'indifférence et la mort morale.
-Et il nous faut descendre encore. Que Sforza et autres Italiens aient
-professé la trahison, que Louis XI, Saint-Pol, Armagnac, Nemours,
-aient toute leur vie juré et parjuré, c'est un spectacle assez
-monotone à la longue. Mais maintenant les voici surpassés; pour la foi
-mobile et changeante, la France et l'Italie vont le céder au peuple
-grave qui a toujours prétendu à la gloire de l'obstination. C'est un
-curieux spectacle de voir ce hardi comédien, le comte de Warwick,
-mener si vivement la prude Angleterre d'un roi à l'autre, et d'un
-serment à l'autre, lui faisant crier aujourd'hui: _York pour
-toujours!_ et demain: _Lancastre pour toujours!_ sauf à changer demain
-encore.
-
-Cet imbroglio d'Angleterre est une partie de l'histoire de France. Les
-deux rivaux d'ici se firent la guerre là-bas, guerre sournoise,
-d'intrigue et d'argent. Les fameuses batailles shakspeariennes des
-Roses furent souvent un combat de l'argent français contre l'argent
-flamand, le duel des écus, des florins.
-
-Ce qui fit faire à Louis XI l'imprudente démarche de Péronne, pour
-brusquer le traité; c'est qu'il crut le duc de Bourgogne tellement
-maître de l'Angleterre qu'il pouvait d'un moment à l'autre lui mettre
-à dos une descente anglaise.
-
-Le duc pensait comme le roi; il croyait tenir l'Angleterre et pour
-toujours, l'avoir épousée. Son mariage avec Marguerite d'York n'était
-pas un caprice de prince; les peuples aussi étaient mariés par le
-grand commerce national des laines, par l'union des hanses étrangères
-qui gouvernaient à la fois Bruges et Londres. Une lettre du duc de
-Bourgogne était reçue à Londres avec autant de respect qu'à Gand. Il
-parlait l'anglais et l'écrivait, il portait la Jarretière comme
-Édouard la Toison; il se vantait d'être meilleur Anglais que les
-Anglais.
-
-D'après tout cela, il n'était pas absurde de croire qu'une telle union
-durerait. Cette croyance, partagée sans doute par les conseillers du
-duc de Bourgogne, lui fit faire une faute grave, qui le mena à la
-ruine, à la mort.
-
-Louis XI était au plus bas, humilié, malade; il semblait prendre
-chrétiennement son aventure, enregistrait le traité avec résignation.
-
-L'ami de Louis XI, Warwick, n'allait pas mieux que lui. Il s'était
-compromis avec le commerce de Londres, en contrariant le mariage de
-Flandre, et le mariage s'était fait, et l'on avait vu le grand comte
-figurer tristement à la fête, mener la fiancée dans Londres[195],
-cheminer par les rues devant elle, comme Aman devant Mardochée.
-
-[Note 195: «Rode behynde the erle Warwick.» Fragment d'une chronique
-contemporaine, publiée par Hearne, à la suite des Thomæ Sprotii
-Chronica (1719), page 296.]
-
-Donc, Louis XI allant si mal, Warwick si mal, l'Angleterre étant sûre,
-le moment semblait bon pour s'étendre du côté de l'Allemagne, pour
-acquérir la Gueldre au bas du Rhin, en haut le landgraviat d'Alsace.
-La Franche-Comté y eût gagné[196]. Les principaux conseillers du duc
-étant Comtois durent lui faire agréer les offres du duc d'Autriche,
-qui lui voulait engager ce qu'il avait d'Alsace et partie de la
-Forêt-Noire. Seulement, c'était risquer de se mettre sur les bras de
-grosses affaires, avec les ligues suisses, avec les villes du Rhin,
-avec l'Empire... Le duc ne s'arrêta pas à cette crainte, et dès qu'il
-se fut engagé dans cet infini obscur «des Allemagnes,» l'Angleterre à
-laquelle il ne songeait plus, tant il croyait la bien tenir, lui
-tourna dans la main.
-
-[Note 196: Voir, entre autres ouvrages, l'Esquisse des relations qui
-ont existé entre le comté de Bourgogne et l'Helvétie, par Duvernoy
-(Neufchâtel, 1841), et les Lettres sur la guerre des Suisses, par le
-baron de Gingins-la-Sarraz (Dijon, 1840).]
-
-L'Angleterre, et de plus la France. Il s'était cru bien sûr d'établir
-le frère du roi en Champagne, entre ses Ardennes et sa Bourgogne, ce
-qui lui eût donné passage d'une province à l'autre, et relié en
-quelque sorte les deux moitiés isolées de son bizarre empire.
-
-Le roi, qui ne craignait rien tant, fit pour éviter ce péril une
-chose périlleuse; il se fia à son frère; il lui mit dans les mains la
-Guienne et presque toute l'Aquitaine, lui rappela qu'il était son
-unique héritier (héritier d'un malade), et il lui donna un royaume
-pour attendre.
-
-Du même coup il l'opposait aux Anglais, qui réclamaient cette Guienne,
-le rendait suspect au Breton[197], l'éloignait du Bourguignon, dont il
-eût dépendu s'il eût accepté la Champagne.
-
-[Note 197: C'est dans ce moment où le roi crut les avoir divisés pour
-toujours qu'il voulut forcer le duc de Bretagne d'accepter son ordre
-nouveau de Saint-Michel, qui l'aurait mis dans sa dépendance.--Sur la
-fondation de cet ordre, rival de la Toison et de la Jarretière, V.
-Ordonnances, XVII, 236-256, 1er août 1469, et Chastellain, cité par M.
-J. Quicherat, Bibliothèque de l'École des Chartes, IV, 65.]
-
-Troc admirable, pour un jeune homme qui aimait le plaisir, de lui
-donner tout ce beau Midi, de le mettre à Bordeaux[198]. C'est ce que
-lui fit sentir son favori Lescun, un Gascon intelligent qui n'aimait
-pas les Anglais, qui trouvait là une belle occasion de régner en
-Gascogne, et qui fit peur à son maître de la Champagne Pouilleuse.
-
-[Note 198: Le duc de Guienne fut très-reconnaissant; les deux frères
-eurent une entrevue fort touchante; ils se jetèrent dans les bras l'un
-de l'autre, tout le monde pleurait de joie. (Lenglet.)]
-
-Ce n'était pas l'affaire du duc de Bourgogne. Il voulait, bon gré mal
-gré, l'établir en Champagne, l'avoir là et s'en servir. «Tenez bien à
-cela, écrivait-on au duc, ne cédez-pas là-dessus; avec le frère du
-roi, vous aurez le reste.» Le donneur d'avis n'était pas moins que
-Balue, l'homme qui savait tout et faisait tout, un homme que le roi
-avait fait de rien, jusqu'à exiger de Rome qu'on le fît cardinal.
-Balue, ayant alors du roi ce qu'il pouvait avoir, voulut aussi
-profiter de l'autre côté; s'il vendit son maître à Péronne, c'est ce
-qui ne fut point constaté; mais pour le frère du roi, il voulait le
-mettre chez le duc, il l'écrivit lui-même. Sa qualité nouvelle le
-rendait hardi; il savait que le roi ne ferait jamais mourir un
-cardinal. Louis XI, qui avait beaucoup de faible pour lui, voulut voir
-ce qu'il avait à dire, quoique la chose ne fût que trop claire. Le
-drôle n'avouant rien, et s'enveloppant contre le roi de sa robe rouge
-et de sa dignité de prince de l'Église, _on mit ce prince en
-cage_[199]; Balue avait dit lui-même que rien n'était plus sûr que ces
-cages de fer pour bien garder un prisonnier.
-
-[Note 199: À la grande joie du peuple, qui en fit des chansons. Au
-reste, on n'avait pas attendu sa chute pour le chansonner (Ballade et
-caricature contre Balue, Recueil des chants historiques de Leroux de
-Lincy, II, 347). Pour effrayer les plaisants, il fit ou fit faire une
-chanson, où l'on sent la basse cruauté du coquin tout puissant; le
-refrain est atroce: «On en fera du civet aux poissons.» _Bibl. du roi,
-ms. 7687, fol. 105_, cité dans la Bibliothèque de l'École des chartes,
-t. IV, p. 566, août 1843.
-
-On a cru à tort qu'il avait inventé ces cages; il n'eut que le mérite
-de l'importation. Elles étaient fort anciennes en Italie: «Et post
-paucos dies conducti fuerunt in palatio communis Veronæ, et in
-_gabiis_ carcerati.» Chron. Veronense, apud Murat. VIII, 624, ann.
-1230.--«Posuerunt ipsum in quadam _gabbia de ligno_.» Chron. Astense,
-apud Murat. XI, 145.--«In cosi tenebrosa, è stretta gabbia rinchiusi
-fummo.» Petrarcha, part. I, son. 4.--Même usage en Espagne: «D.
-Jacobus per annos tres et ultra in tristissimis et durissimis
-carceribus fuit per regem Aragonum, et in gabia _ferrea_ noctibus et
-diebus, cum dormire volebat, reclusus.» Vetera acta de Jacobo ultimo
-rege Majoricarum. Ducange, verbo GABIA.--On conserve encore la cage de
-Balue dans la porte forteresse du pont de Moret. Bulletin du Comité
-hist. des arts et monuments, 1840, nº 2, rapport de M. Didron, p. 50.
-Cette cage était placée à Amboise, dans une grande salle qu'on voit
-encore.]
-
-Le 10 juin, le frère du roi, réconcilié avec lui, s'établit en
-Guienne. Le 11 juillet une révolution imprévue commence pour
-l'Angleterre. L'Angleterre se divise, la France se pacifie un moment,
-deux coups pour le duc de Bourgogne.
-
-Le 11 juillet, Warwick, venu avec Clarence, frère d'Édouard, dans son
-gouvernement de Calais, lui fait brusquement épouser sa fille
-aînée[200], celle qu'il destinait à Édouard quand il le fit roi, et
-dont Édouard n'avait pas voulu.
-
-[Note 200: Rien de plus curieux ici que le témoignage de Jean de
-Vaurin. Warwick vint voir le duc et la duchesse, «qui doulcement le
-recoeilla.» Mais personne ne devinait le but de la visite. Il semble
-que le bon chroniqueur ait espéré que le grand politique, par vanité,
-ou pour l'amour des chroniques, lui en dirait davantage: «Et moy,
-acteur de ces cronicques, desirant sçavoir et avoir matières
-véritables pour le parfait de mon euvre, prins congié au duc de
-Bourgoigne, adfin de aller jusques à Callaix, lequel il me ottroia,
-pource qu'il estoit bien adverty que ledit comte de Warewic m'avoit
-promis que, si je le venois veoir à Callaix, qu'il me feroit bonne
-chière, et me bailleroit homme qui m'adrescheroit à tout ce que je
-voldroie demander. Si fus vers lui, où il me tint IX jours en me
-faisant grant chière et honneur, mais de ce que je quéroies me fist
-bien peu d'adresse, combien qu'il me promist que se, au bout de deux
-mois, je retournoie vers luy, il me furniroit partie de ce que je
-requeroie. Et au congié prendre de luy, il me défrea de tous poins, et
-me donna une belle haquenée. Je veoie bien qu'il estoit embesongnié
-d'aulcunes grosses matières; et c'estoit le mariage quy se traitoit de
-sa fille au duc de Clarence... lesqueles se partirent V ou VI jours
-après mon partement, dedens le chastel de Callaix, où il n'avoit
-guères de gens. Si ne dura la feste que deux jours... Le dimence
-ensievent, passa la mer, pour ce qu'il avoit eu nouvelles que ceulx de
-Galles estoient sur le champ à grant puissance.» _Jean de Vaurin_ (ou
-_Vavrin_) _sire de Forestel_, _ms. 6759. Bibliothèque royale, vol. VI,
-fol. 275_. Dans les derniers volumes de cette Chronique, Vaurin est
-contemporain, et quelquefois témoin oculaire. Ils méritent d'être
-publiés.]
-
-Ce fut un grand étonnement; on n'avait rien prévu de semblable. Ce
-qu'on avait craint, c'était que Warwick, chef des lords et des évêques
-peut-être, par son frère l'archevêque, ne travaillât avec eux pour
-Henri VI. Récemment encore, pour rendre cette ligue impossible, on
-avait obligé Warwick de juger les Lancastriens révoltés, de se laver
-avec du sang de Lancastre.
-
-Aussi ne s'adressa-t-il pas à cet implacable parti. Pour renverser
-York, il ne chercha d'autre moyen qu'York, le propre frère d'Édouard.
-Le mariage fait, vingt révoltes éclatent, mais sous divers prétextes
-et sous divers drapeaux; ici contre l'impôt, là en haine des favoris
-du roi, des parents de la reine, là pour Clarence, ailleurs pour Henri
-VI. En deux mois, Édouard est abandonné et se trouve tout seul; pour
-le prendre, il suffit d'un prêtre, du frère de Warwick, archevêque
-d'York[201]. Voilà Warwick qui tient deux rois sous clef, Henri VI à
-Londres, Édouard IV dans un château du Nord, sans compter son gendre
-Clarence, qui n'avait pas beaucoup de gens pour lui. L'embarras était
-de savoir au nom duquel des trois Warwick commanderait. Les
-Lancastriens accouraient pour profiter de son hésitation.
-
-[Note 201: Édouard aimait ses aises et était dormeur, il fut pris au
-lit: «Quant l'archevesque fut entré en la chambre où il trouva le Roy
-couchié, il luy dit prestement: Sire, levez-vous. De quoy le Roy se
-voult excuser, disant que il n'avoit ancores comme riens reposé. Mais
-l'archevesque... luy dist la seconde fois: Il vous faut lever, et
-venir devers mon frère de Warewic, car à ce ne pouvez vous contrester.
-Et lors, le Roy, doubtant que pis ne luy en advenist, se vesty, et
-l'archevesque l'emmena sans faire grant bruit.» _Ibidem, fol. 278._
-Dans la miniature, le prélat parle à genoux, _fol. 277_.]
-
-Une lettre du duc de Bourgogne trancha la question[202]. Il écrivit
-aux gens de Londres qu'en épousant la soeur il avait compté qu'ils
-seraient loyaux sujets du frère. Tous ceux qui gagnaient au commerce
-de Flandre crièrent pour Édouard. Warwick n'eut rien à faire qu'à le
-ramener lui-même à Londres, disant qu'il n'avait rien fait contre le
-roi, mais contre ses favoris, contre les parents de la reine, qui
-prenaient l'argent du pauvre peuple.
-
-[Note 202: «Le duc de Bourgoigne escripvit prestement au mayeur et
-peuple de Londres; si leur fist avec dire et remonstrer comment il
-s'estoit alyez à eulx en prenant par mariage la seur du roy Édouard,
-parmi laquele alyance, luy avoient promis estre et demourer à toujours
-bons et loyaulx subjetz au roi Édouard... et s'ilz ne luy
-entretenoient ce que promis avoient, il sçavoit bien ce qu'il en
-devoit faire. Lequel, maisre de Londres, aiant recheu lesdites lettres
-du duc, assambla le commun de la Cité, et là les fist lire
-publiquement. Laquele lecture oye, le commun respondy, comme d'une
-voye, que voirement vouloient-ilz entretenir ce que promis lui
-ayoient, et estre bons subjetz au roy Édouard... Warewic, faignant
-qu'il ne sceust riens desdites lettres, dist un jour au roy que bon
-serroit qu'il allast à Londres pour soy monstrer au peuple et visiter
-la royne sa femme...» _Vaurin, fol. 278._ L'orgueil national semble
-avoir décidé tous les chroniqueurs anglais à supprimer le fait si
-grave d'une lettre menaçante et presque impérative du duc de
-Bourgogne. Ce qui confirme le récit de Vaurin, c'est que le capitaine
-de Calais fit serment à Édouard, _dans les mains de l'envoyé du duc de
-Bourgogne_, qui était Commines (éd. Dupont, I, 236). Le continuateur
-de Croyland, p. 552, attribue uniquement l'élargissement d'Édouard à
-la crainte que Warwick avait des Lancastriens, et au refus du peuple
-de s'armer, s'il ne voyait le roi libre. Polydore Virgile (p. 657), et
-les autres après lui, ne savent que dire: l'événement reste
-inintelligible.]
-
-Warwick devait succomber. Il avait bâti sa prodigieuse fortune, celle
-de ses deux frères, sur des éléments très-divers qui s'excluaient
-entre eux. Un mot d'explication:
-
-Les Nevill (c'était leur vrai nom) étaient des cadets de Westmoreland.
-Il faut croire que leur piété fut grande sous la pieuse maison de
-Lancastre, car Richard Nevill, celui dont il s'agit, trouva moyen
-d'épouser la fille, l'héritage et le nom de ce fameux Warwick, le lord
-selon le coeur de Dieu, l'homme des évêques, celui qui brûla la
-Pucelle, et qui fit d'Henri VI un saint. Ce beau-père mourut régent de
-France, et avec lui bien des choses qu'espéraient les Nevill. Alors
-ils firent volte-face, cultivèrent la Rose blanche, la guerre civile,
-qui, au défaut de la France, leur livrait l'Angleterre. Le produit fut
-énorme; Richard Nevill et ses deux frères, se trouvèrent établis
-partout par successions, mariages, nominations, confiscations; ils
-eurent les comtés de Warwick, de Salisbury, de Northumberland, etc.,
-l'archevêché d'York, les sceaux, les clefs du palais, les charges de
-chambellan, chancelier, amiral, lieutenant d'Irlande, la charge
-infiniment lucrative de gouverneur de Calais. Celles de l'aîné seul
-lui valaient par an vingt mille marcs d'argent, deux millions d'alors
-qui feraient peut-être vingt millions d'aujourd'hui. Voilà pour les
-charges; quant aux biens, qui pourrait calculer?
-
-Grand établissement, et tel qu'en quelque sorte il faisait face à la
-royauté[203]. Là pourtant n'était pas la vraie puissance de Warwick.
-Sa puissance était d'être, non le premier des lords, des grands
-propriétaires, mais le roi des ennemis de la propriété, pillards de la
-frontière et corsaires du détroit.
-
-[Note 203: Je crois avoir lu sur le tombeau d'un de ces Warwick, dans
-leur chapelle ou leur caveau: _Regum nunc subsidium, nunc invidia._ Je
-cite de mémoire.]
-
-Le fonds de l'Angleterre, sa bizarre duplicité au moyen âge, c'est
-par-dessus et ostensiblement, le pharisaïsme légal, la superstition de
-la loi, et par-dessous l'esprit de Robin Hood. Qu'est-ce que Robin
-Hood? L'_out-law_, l'_hors la loi_. Robin Hood est naturellement
-l'ennemi de l'homme de loi, l'adversaire du shériff. Dans la longue
-succession des ballades dont il est le héros, il habite d'abord les
-vertes forêts de Lincoln. Les guerres de France l'en font sortir[204];
-il laisse là le shériff et les daims du roi, il vient à la mer, il
-passe la mer... Il est resté marin. Ce changement se fait aux XVe et
-XVIe siècles, sous Warwick, sous Élisabeth.
-
-[Note 204: Ce nom de Robin est encore populaire au XVe siècle. C'est
-celui que les communes du nord, soulevées en 1468, donnèrent à leur
-chef.--«A cap'tain, whom thei had named _Robin_ of Riddisdale.» The
-Chronicle Fabian (in-folio, 1559), fol. 498. Vaurin a tort de dire:
-«Ung villain, nommé Robin Rissedale.» _Bibl. royale, ms. 6759, fol.
-276._
-
-Sur le cycle de ballades, sur les transformations qu'y subit le
-personnage de Robin Hood, V. la très-intéressante dissertation de M.
-Barry, professeur d'histoire à la faculté de Toulouse.]
-
-Tous les compagnons de Robin Hood, tous les gens brouillés avec la
-justice, trouvaient leur sécurité en ceci, que Warwick était (par lui
-et par son frère) juge des marches de Calais et d'Écosse, juge
-indulgent et qui avait si bon coeur qu'il ne faisait jamais justice.
-S'il y avait au _border_ un bon compagnon, qui ne trouvant plus à
-voler, n'eût à manger «que ses éperons[205],» il allait trouver ce
-grand juge des marches; l'excellent juge, au lieu de le faire pendre,
-lui donnait à dîner.
-
-[Note 205: C'était l'usage au _border_ que, quand le cavalier avait
-tout mangé et qu'il n'y avait plus rien dans la maison, sa femme lui
-servait dans un plat une paire d'éperons.]
-
-Ce que Warwick aimait et honorait le plus en ce monde, c'était la
-ville de Londres. Il était l'ami du lord maire, de tous les gros
-marchands, leur ami et leur débiteur, pour mieux les attacher à sa
-fortune. Les petits, il les recevait tous à portes ouvertes, et les
-faisait manger, tant qu'il s'en présentait. L'ordinaire de Warwick,
-quand il était à Londres, était de six boeufs par repas; quiconque
-entrait emportait de la viande «tout ce qu'il en tenait sur un long
-poignard[206].» L'on disait et l'on répétait que ce bon lord était si
-hospitalier, que dans toutes ses terres et châteaux il nourrissait
-trente mille hommes.
-
-[Note 206: Stow (p. 421) a recueilli ces traditions. Voir aussi
-Olivier de la Marche, II, 276.]
-
-Warwick fut, autant et plus que Sforza et que Louis XI, l'homme
-d'affaire et d'action comme on le concevait alors. Ni peur, ni
-honneur, ni rancune; fort détaché de toute chevalerie. Aux batailles,
-il mettait ses gens aux mains, mais se faisait tenir un cheval prêt,
-et si l'affaire allait mal, partait le premier. Il n'eût pas fait le
-gentilhomme, comme Louis XI à Liége.
-
-Froid et _positif_ à ce point, il n'en eut pas moins une parfaite
-entente de la comédie politique, telle que la circonstance pouvait la
-demander.
-
-Ce talent éclata lorsque, après le terrible échec de Wakefield, ayant
-perdu son duc d'York et n'ayant plus dans les mains qu'un garçon de
-dix-huit ans, le jeune Édouard, il le mena à Londres, et de porte en
-porte sollicita pour lui. L'affreuse histoire du diadème de papier, la
-litanie de l'enfant mis à mort, la beauté surtout du jeune Édouard,
-_la blanche rose d'York_, aidaient à merveille le grand comédien. Il
-le montrait aux femmes; ce beau jeune roi à marier les touchait fort,
-leur tirait des larmes, souvent de l'argent. Il demandait un jour dix
-livres à une vieille: «Pour ce visage-là, lui dit-elle, tu en auras
-vingt.»
-
-Ce n'était pas une médiocre difficulté pour Warwick de concilier ses
-deux rôles opposés, d'être ami des marchands, par exemple, et
-protecteur des corsaires du détroit. Ces grands repas, qui faisaient
-l'étonnement des bonnes gens de Londres, durent être maintes fois
-donnés à leurs dépens; le marchand risquait fort de reconnaître à
-table, dans tel de ces convives «au long poignard,» son voleur de
-Calais.
-
-Si Warwick parvenait à tromper Londres, il ne donnait pas le change au
-duc de Bourgogne. Le duc qui aimait la mer, qui avait longtemps vécu
-près des digues, que voyait-il de là le plus souvent? Les vaisseaux
-d'Angleterre prenant les siens... Grâce à ce voisinage, les ports de
-Flandre et de Hollande étaient comme bloqués. L'homme qu'il haïssait
-le plus était Warwick. Nous avons vu comme, avec une simple lettre, il
-lui ôta Londres et sauva Édouard. Warwick, après deux nouvelles
-tentatives, perdit terre et passa à Calais (mai 1470).
-
-Tout un peuple se jeta à la mer pour le suivre; il y en eut à remplir
-quatre-vingts vaisseaux. Mais le lieutenant de Warwick à Calais ne
-voulut pas le recevoir avec cette flotte; il lui ferma la porte et
-tira sur lui, lui faisant dire sous main qu'il l'éloignait pour le
-sauver, que, s'il fût entré à Calais, il était perdu, assiégé qu'il
-eût été bientôt par toutes les armées d'Angleterre et de Flandre.
-Warwick se réfugia donc en Normandie, avec son monde d'écumeurs de
-mer, qui, pour leur coup d'essai, prirent au duc quinze vaisseaux et
-les vendirent hardiment à Rouen[207].
-
-[Note 207: La lettre du duc à sa mère est visiblement destinée à être
-répandue, une sorte de pamphlet.]
-
-Le duc furieux refusa les réparations qu'offrait le roi; il fit
-arrêter tout ce qu'il y avait de marchands français dans ses États,
-réunit contre Warwick les vaisseaux hollandais et anglais, le bloqua,
-l'affama, dans les ports de la Normandie, et l'obligea ainsi à jouer
-le tout pour le tout, et ressaisir, s'il pouvait, l'Angleterre.
-
-Il y avait grandi par l'absence. Il était plus présent que jamais au
-coeur du peuple; le nom du grand comte était dans toutes les
-bouches[208]. Cette royale hospitalité, cette table généreuse,
-ouverte à tous, laissait bien des regrets. Le foyer de Warwick, ce
-foyer de tous ceux qui n'en avaient pas, qu'il fût éteint à la fois
-dans tant de comtés, c'était un deuil public... D'autre part, les
-lords et évêques[209] sentaient bien que sans un tel chef ils ne se
-défendraient pas aisément contre l'avidité de la basse noblesse dont
-s'était entouré Édouard[210]. Ils offraient à Warwick de l'argent;
-pour des hommes, il n'avait pas à s'en inquiéter, disaient-ils, il en
-trouverait assez en débarquant. Seulement, il fallait que la nouvelle
-révolution se fît au nom de Lancastre.
-
-[Note 208: Solem excidisse sibi e mundo putabant... Illud unum, loco
-cantilenæ, in ore vulgi... resonabat. Polyd. Vergil., p. 659-660.]
-
-[Note 209: Dès 1465, ils rappelaient Marguerite. (Croyland.)]
-
-[Note 210: L'élévation des parents de la reine, des Wideville, fut
-subite, violente; elle se fit surtout par des mariages forcés. Cinq
-soeurs, deux frères, un fils de la reine, raflèrent les huit héritages
-les plus riches de l'Angleterre. La vénérable duchesse Norfolk, à
-quatre-vingts ans, fut obligée de se laisser épouser par le fils de la
-reine (du premier lit), qui avait vingt ans. «Maritagium diabolicum,»
-dit un contemporain, et un autre outrageusement: «Juvencula octoginta
-annorum!»]
-
-Warwick et Lancastre! ces noms seuls ainsi rapprochés semblaient avoir
-horreur l'un de l'autre; infranchissable était la barrière qui les
-séparait! barrière de sang et barrière d'infamie... Les échafauds et
-les carnages, les meurtres à froid, les parents tués, la boue,
-l'outrage lancés de l'un à l'autre. Warwick menant Henri VI garrotté
-dans Londres, affichant la reine à Saint-Paul, la faisant mettre au
-prône «comme ribaude, ahontie de son corps, et mauvaise lisse,» et son
-enfant bâtard, adultérin, un enfant de la rue...
-
-Elle devait rougir, à entendre seulement nommer Warwick. Lui parler
-de le revoir, c'était chose qui semblait impossible. Exiger qu'elle
-oubliât tout et qu'elle s'oubliât elle-même au point de mettre la
-famille de cet homme dans la sienne, et qu'en unissant leurs enfants,
-Marguerite, pour ainsi dire, épousât Warwick! cela était impie. Nul
-homme, excepté Louis XI, ne se fût fait l'entremetteur de ce
-monstrueux accouplement.
-
-Ajoutez qu'en faisant cet effort et ce sacrifice, chacun d'eux ne
-pouvait vouloir que tromper un moment. Warwick, qui venait de marier
-son aînée à Clarence en lui promettant le trône, mariait la seconde au
-jeune fils de Marguerite avec la même dot. Il avait ainsi deux rois à
-choisir et de quoi détruire la maison de Lancastre lorsqu'il l'aurait
-rétablie. La haine et la méfiance duraient dans le mariage même. Il
-n'en plaisait que plus à Louis XI, qui y voyait deux ou trois guerres
-civiles.
-
-Warwick se moqua du blocus des Flamands, et passa sous l'escorte des
-vaisseaux du roi (septembre). Ses deux frères l'accueillirent, Édouard
-n'eut que le temps de se jeter dans un vaisseau qui le mit en
-Hollande. Warwick put à son aise rentrer dans Londres, prendre Henri à
-la Tour, promener l'innocente figure, édifier le peuple, s'accusant
-humblement du péché d'avoir détrôné un saint.
-
-Le contre-coup fut fort ici. Le roi assembla les notables, leur conta
-tous les méfaits du duc de Bourgogne, et par acclamation ils
-décidèrent qu'il était quitte de tous ses serments de Péronne[211].
-Amiens revint au roi (février). Le duc vit avec surprise tous les
-princes tourner contre lui. Au fond, ils ne voulaient pas sa ruine,
-mais le forcer à donner sa fille au duc de Guienne, de sorte que
-l'Aquitaine et les Pays-Bas se trouvant un jour dans les mêmes mains,
-la France eût été serrée du Nord et du Midi, étranglée entre Somme et
-Loire.
-
-[Note 211: On ne parlait de rien moins que de confisquer ce que le duc
-tenait de la couronne. Des commissaires étaient nommés pour saisir la
-Bourgogne et le Mâconnais. _Archives de Pau, 5 janvier 1470._]
-
-La perte d'Amiens, les avis de Saint-Pol, qui, pour faire peur au duc,
-lui disait en ami qu'il ne pourrait jamais résister, la fuite de son
-propre frère, un bâtard de Philippe le Bon, qui vint se donner au
-roi[212], enfin la renonciation des Suisses à l'alliance de Bourgogne,
-tout cela semblait les signes d'une grande et terrible débâcle. Le duc
-regrettait de n'avoir pas comme le roi une armée permanente. Il leva
-des troupes en peu de temps; mais il employa aussi d'autres moyens,
-les moyens favoris du roi; il rusa, il mentit, il tâcha de tromper,
-d'endormir.
-
-[Note 212: Et celle d'un Jean de Chassa, qui porta contre le duc les
-plus sales, les plus invraisemblables accusations. Voir surtout
-Chastellain.]
-
-Il écrivit deux lettres, l'une au roi, un billet de six lignes écrit
-de sa main, où il s'humiliait et regrettait une guerre à laquelle il
-avait été poussé, disait-il, par la ruse et l'intérêt d'autrui.
-
-L'autre lettre, fort bien calculée, s'adressait aux Anglais; envoyée à
-Calais, au grand entrepôt des laines, elle rappelait aux marchands
-que «tout l'entrecours de la marchandise étoit non pas seulement avec
-le Roy, mais _avec le royaulme_.» Le duc avertissait «ses très-chers
-et grands amis» de Calais qu'on se disposait à leur envoyer
-d'Angleterre beaucoup de gens de guerre, fort inutiles pour leur
-sûreté. S'ils viennent, ajoutait-il, «vous ne pourrez pas être maîtres
-d'eux, ni les empêcher d'entreprendre sur nous.»
-
-À cette lettre, il avait ajouté de sa main une bravade, une flatterie
-sous forme de menace, comme d'un dogue qui flatte en grondant: il ne
-s'était jamais mêlé des royales querelles d'Angleterre; il lui
-fâcherait d'être obligé, à cause d'un seul homme, d'avoir noise avec
-un peuple qu'il avait tant aimé!... «Eh bien, mes voisins, si vous ne
-pouvez souffrir mon amitié, commencez... Par saint Georges, qui me
-sait meilleur Anglais que vous, vous verrez si je suis du sang de
-Lancastre!»
-
-La lettre fit bien à Calais et à Londres. Les gros marchands, dans la
-bourse desquels Warwick était obligé de puiser, l'empêchèrent
-d'envoyer des archers à Calais[213], et d'y passer lui-même, comme il
-allait le faire, pour accabler le duc, de concert avec Louis XI.
-
-[Note 213: Deux mille le 18 février, et jusqu'à dix mille qu'il aurait
-conduits en personne. Lettre de l'évêque de Bayeux au roi. Warwick
-ajoute un mot de sa main pour confirmer cette promesse. _Bibl. royale,
-mss. Legrand, 6 février 1470._]
-
-Celui-ci, qui se fiait à Warwick bien plus qu'à Marguerite, et qui
-savait qu'au moment même elle négociait avec le duc de Bourgogne, ne
-se pressait pas de la faire partir; il voulait sans doute donner le
-temps à Warwick de s'affermir là-bas. Plusieurs fois elle s'embarqua,
-mais les vaisseaux du roi qui la portaient étaient toujours ramenés à
-la côte par le vent contraire; chose merveilleuse et qui prouve que le
-roi disposait des vents, ils furent contraires pendant six mois!
-
-Ce retard n'affermit pas Warwick. À peine débarqué, maître et
-vainqueur comme il semblait, il tomba entre les mains d'un conseil de
-douze lords et évêques, les mêmes sans doute qui l'avaient appelé; il
-s'était engagé de ne rien faire, de ne rien donner, sans leur aveu.
-
-La révolution fut impuissante, parce qu'à la grande différence des
-révolutions antérieures, elle ne changea rien à la propriété; elle ne
-donna rien, n'obligea personne, n'engagea personne à la soutenir.
-
-Édouard était resté le roi des marchands: ceux de Bruges l'honoraient
-à l'égal du duc de Bourgogne. Craignant que, d'un moment à l'autre,
-Warwick ne tombât sur la Flandre, le duc se décida enfin pour Édouard,
-qui après tout était son beau-frère. Tout en faisant crier que
-personne ne lui prêtât secours, il loua pour lui quatorze vaisseaux
-hanséatiques, et lui donna cinq millions de notre monnaie[214]. Avec
-cela Édouard emportait une chose qui seule valait des millions, la
-parole de son frère Clarence, qu'à la première occasion il laisserait
-Warwick et reviendrait de son côté[215].
-
-[Note 214: Édouard partit de Flessingue: «Adcompaigné d'environ XII C
-combatans bien prins.» Vaurin.--_Tous anglais_, dit l'anonyme de M.
-Bruce; dans son orgueil national, il ne parle pas des Flamands.--With
-II thowsand Englyshe men.»--Fabian est plus modeste: «With a small
-company of Fleminges and other... a thousand persons,» p. 502.--Polyd.
-Vergilius, p. 663: «Duobus millibus contractis.»--«IX, C. of
-Englismenne and three hundred of Flemmynges.» Warkworth, 13.]
-
-[Note 215: On avait envoyé en France une dame au duc de Clarence pour
-l'éclairer sur le triste rôle qu'on lui faisait jouer. Commines est
-très-fin ici: «Ceste femme n'étoit pas folle, etc.»
-
-La source la plus importante est celle où personne n'a puisé encore,
-le manuscrit de Vaurin. L'anonyme anglais, publié en 1838, par M. J.
-Bruce (for the Cambden Society), n'en est qu'une traduction, ancienne
-il est vrai; c'est, mot à mot, Vaurin, sauf deux ou trois passages qui
-peut-être auraient blessé l'orgueil anglais. Par exemple, le
-traducteur a supprimé les détails du passage d'Édouard à York: il a
-craint de l'avilir en rapportant tant de mensonges. Le récit de Vaurin
-n'en est pas moins marqué au coin de la vérité. Son maître, le duc de
-Bourgogne, étant ami d'Édouard, il ne peut être hostile. V. surtout
-_folio 307_. Glocester y paraît déjà le Richard III de la tradition;
-pour sortir d'embarras, il n'imagine rien de mieux qu'un meurtre: «Et
-dist... qu'il n'estoit point aparant qu'ils peussent partir de ceste
-ville sans dangier, sinon qu'ils tuassent illec en la chambre...»]
-
-Avec une telle assurance, l'entreprise était au fond moins hasardeuse
-qu'elle ne semblait l'être. Édouard renouvela une vieille comédie
-politique que tout le monde connaissait, et dont on voulut bien être
-dupe, las qu'on était de guerre et devenu indifférent. Il joua, sans y
-rien changer, la pièce du retour d'Henri IV; comme lui, il débarqua à
-Ravenspur (10 mars 1471); comme lui, il dit, tout le long de sa route,
-qu'il ne réclamait pas le trône, mais seulement le bien de son père,
-son duché d'York, sa propriété. Ce grand mot de propriété, le mot
-sacré pour l'Angleterre, lui servit de passe-port. Il n'y eut de
-difficulté qu'à York; les gens de la ville voulaient lui faire jurer
-qu'il ne prétendrait jamais rien à la couronne: Où sont, dit-il, les
-lords entre les mains desquels je jurerai? Allez les chercher, faites
-venir le comte de Northumberland. Quant à vous, je suis duc d'York et
-votre seigneur, je ne puis jurer dans vos mains.»
-
-Il poursuivit, et le frère de Warwick, le marquis de Montaigu qui
-pouvait lui barrer la route, le laissa passer. L'autre frère de
-Warwick, l'archevêque d'York, qui gardait Henri VI à Londres, promena
-un peu le roi dans la ville pour tâter la population; il la vit si
-indifférente qu'il ne garda plus Henri que pour le livrer. Édouard
-avait un grand parti à Londres, ses créanciers d'abord, qui désiraient
-fort son retour, puis bon nombre de femmes qui travaillèrent pour lui
-et lui gagnèrent leurs parents, leurs maris; Édouard était le plus
-beau roi du temps.
-
-Dès qu'Édouard et Warwick furent en présence, celui-ci fut abandonné
-de son gendre Clarence. Il pressa la bataille, craignant d'autres
-défections, mit pied à terre, contre son usage, et combattit
-bravement. Mais deux corps de son parti qui ne se reconnurent pas se
-chargèrent dans le brouillard. Son frère Montaigu, qui l'avait
-rejoint, lui porta le dernier coup en prenant, dans la bataille même,
-les couleurs d'Édouard[216]. Il fut tué à l'instant par un homme de
-Warwick qui le surveillait, mais Warwick aussi fut tué. Les corps des
-deux frères restèrent deux jours exposés tout nus à Saint-Paul, pour
-que personne n'en doutât.
-
-[Note 216: Entre les versions contradictoires, je choisis la seule
-vraisemblable: Montaigu avait déjà fait tout le succès d'Édouard, en
-le laissant passer.--«The marquis Montacute was prively agreid with
-king Edwarde, and had gotten on king Eduardes livery. One of the erle
-of Warwike his brether servant, espying this, fel upon hym, and killed
-him.» Warkworth, p. 16 (4º, 1839). Leland, Collectanea (éd. 1774),
-vol. II, p. 505.]
-
-Le jour même de la bataille, Marguerite abordait. Elle voulait
-retourner; les Lancastriens ne le lui permirent pas; ils la
-félicitèrent d'être débarrassée de Warwick et la firent combattre.
-Mais telles étaient les divisions de ce parti, que son chef Somerset,
-au moment de la charge, chargea seul, l'ancien lieutenant de Warwick
-se tenant immobile. Somerset, furieux, le tua devant ses troupes, mais
-la bataille fut perdue (4 mai 1471).
-
-Marguerite, évanouie sur un chariot, fut prise et menée à Londres; son
-jeune fils fut tué dans le combat ou égorgé après. Henri VI survécut
-peu; une tentative s'étant faite en sa faveur, le plus jeune frère
-d'Édouard, cet affreux bossu (Richard III), alla, dit-on, à la tour,
-et poignarda le pauvre prince[217].
-
-[Note 217: Ces événements ont été tellement obscurcis par l'esprit de
-parti et par l'esprit romanesque, qu'il est impossible de savoir au
-juste comment périrent Henri VI et son fils; il est infiniment
-probable qu'ils furent assassinés. Warkworth (p. 21) ne dit qu'un mot,
-mais terriblement expressif: _À ce moment, le duc de Glocester était à
-la Tour_. Que la présence de Marguerite ait pu embarrasser Glocester
-et l'empêcher d'y tuer son mari, comme M. Turner paraît le croire,
-c'est une délicatesse dont le fameux bossu se fût certainement indigné
-qu'on le soupçonnât.--Avant de quitter les Roses, encore un mot sur
-les sources. Les correspondances de Paston et de Plumpton m'ont peu
-servi. Je n'ai fait nul usage du bavardage de Hall et Grafton, qui,
-trouvant les contemporains un peu secs, les délayent à plaisir; pas
-davantage d'Hollingshed, qui a dû peut-être son succès aux belles
-éditions _pittoresques_ qu'on en fit, et dont Shakespeare s'est servi,
-comme d'un livre populaire qu'il avait sous la main.--Une source peu
-employée est celle-ci: The poetical work of Levis Glyn Cothi, a
-celebrated bard, who flourished in the reings of Henri VI, Edward IV,
-Richard III and Henri VIII. Oxford, 1837.]
-
-Un autre semblait tué du même coup; je parle de Louis XI. Cependant,
-dans son malheur, il eut un bonheur, d'avoir conclu une trêve au
-moment même avec le duc de Bourgogne. Son péril était grand. Il y
-avait à parier qu'il allait avoir l'Angleterre sur les bras, un roi
-vainqueur, enflé d'avoir déjà vaincu la France avec Marguerite
-d'Anjou, un roi tout aussi brave qu'Henri V, et qui, disait-on, avait
-gagné neuf batailles rangées, de sa personne, et combattant à pied.
-
-Et ce n'était pas seulement l'Angleterre qui avait été provoquée;
-toute l'Espagne l'était, l'Aragon par l'invasion de Jean de Calabre,
-la Castille par l'opposition du roi aux intérêts d'Isabelle, Foix et
-Navarre pour la tutelle du jeune héritier. Foix venait de s'unir au
-Breton en lui donnant sa fille; et son autre fille, il l'offrait au
-duc de Guienne.
-
-Toute la question semblait être de savoir si Louis XI périrait par le
-Nord ou par le Midi. Son frère (son ennemi depuis qu'il n'était plus
-son héritier, le roi ayant un fils[218]) pouvait faire deux mariages.
-S'il épousait la fille du comte de Foix, il réunissait tout le Midi et
-l'entraînait peut-être dans une croisade contre Louis XI. S'il
-épousait la fille du duc de Bourgogne[219], il réunissait tôt ou tard
-en un royaume gigantesque l'Aquitaine et les Pays-Bas, entre lesquels
-Louis XI périssait étouffé.
-
-[Note 218: Charles VIII était né le 30 juin 1470. Je ne vois, à partir
-de cette époque, aucune année où son père aurait trouvé le temps
-d'écrire pour lui le _Rosier des guerres_. Ce livre élégant, mais
-plein de généralités vagues, ne rappelle guère le style de Louis XI.
-Il est douteux que celui-ci, en parlant de lui-même à son fils, ait
-dit: «Le noble roy Loys unziesme.» V. les deux _mss. de la Bibl.
-royale_.]
-
-[Note 219: Louis XI fait les mensonges les plus singuliers pour
-empêcher ce mariage. Il veut qu'on dise à son frère qu'il n'y
-trouverait «pas grand plaisir,» ni postérité: «M. du Bouchage, mon
-ami, si vous pouvez gagner ce point, vous me mettrez en paradis... Et
-dit-on que la fille est bien malade et enflée...» Duclos.]
-
-Il ne s'agissait plus seulement d'humilier la France mais de la
-détruire et de la démembrer. Le duc de Bourgogne ne s'en cachait pas:
-«J'aime tant le royaume, disait-il, qu'au lieu d'un roi, j'en voudrais
-six.» On disait à la cour de Guienne: «Nous lui mettrons tant de
-lévriers à la queue qu'il ne saura où fuir.»
-
-On croyait déjà la bête aux abois; on appelait tout le monde à la
-curée. Pour tenter les Anglais, on leur offrait la Normandie et la
-Guienne.
-
-La soeur du roi, la Savoyarde, qu'il venait de secourir, lui tourna le
-dos et travailla à mettre contre lui le duc de Milan. Autant en fit
-son futur gendre, Nicolas, fils de Jean de Calabre; il laissa là la
-fille du roi, comme celle d'un pauvre homme, et s'en alla demander la
-riche héritière de Bourgogne et des Pays-Bas.
-
-Ce qui donnait un peu de répit au roi, c'est que ses ennemis n'étaient
-pas encore bien d'accord. Le duc de Bourgogne, qui avait promis sa
-fille à deux ou trois princes, ne pouvait pas les satisfaire. Il
-voulait que les Anglais vinssent; d'autres n'en voulaient pas. Les
-Anglais eux-mêmes hésitaient, craignant d'être pris pour dupes, et
-d'aider à faire un duc de Guienne plus grand que le roi et que tous
-les rois, ce qui fut arrivé s'il eût uni, par ce prodigieux mariage de
-Bourgogne, le Nord et le Midi.
-
-Cependant le printemps semblait devoir finir ces tergiversations. Le
-duc de Guienne avait convoqué dans ses provinces le ban et
-l'arrière-ban, et nommé général le comte d'Armagnac, qui, comme ennemi
-capital du roi, se chargeait de l'exécution[220].
-
-[Note 220: La France et la Guienne étaient déjà comme deux États
-étrangers, ennemis. V. le procès fait par Tristan l'Ermite à un prêtre
-normand qui revenait de Guienne. _Archives du royaume_, J. 950, _25
-février 1471_.]
-
-Le roi, sans alliés, sans espoir de secours, avait, dit-on, imaginé
-d'engager les Écossais à passer en Bretagne, sur ses vaisseaux et sur
-des vaisseaux danois qu'il leur aurait loués.
-
-Il faisait à son frère les dernières offres qu'il pût faire, les
-plus hautes, de le faire _lieutenant général du royaume_ en lui
-donnant sa fille, avec quatre provinces de plus, qui l'auraient mis
-jusqu'à la Loire. Il ne pouvait faire davantage, à moins d'abdiquer
-et de lui céder la place. Mais le jeune duc ne voulait pas être
-_lieutenant_[221].
-
-[Note 221: Son sceau n'est que trop significatif. On l'y voit assis
-avec la couronne et l'épée de justice: _Deus, judicium tuum regi da,
-et justitiam tuum filio regis_, ce qui doit se prendre ici dans un
-sens tout particulier; _judicium_ peut signifier _punition_. V. Trésor
-de numismatique et glyptique, planche XXIII.]
-
-Dès longtemps, le roi avait pris le pape pour juger entre son frère et
-lui. Dans son danger, il obtint du Saint-Siége d'être à jamais, lui et
-ses successeurs, chanoines de Notre-Dame de Cléry. Il ordonna des
-prières pour la paix et voulut que désormais, par toute la France, à
-midi sonnant, on se mît à genoux et l'on dit trois Ave (avril 1472).
-
-Il comptait sur la sainte Vierge, mais aussi sur les troupes qu'il
-faisait avancer, encore plus sur les secrètes pratiques qu'il avait
-chez son frère. Maint officier de celui-ci refusait de lui faire
-serment.
-
-Ce n'était pas la peine de s'engager envers un mourant. Le duc de
-Guienne, toujours délicat et maladif, avait la fièvre quarte depuis
-huit mois et ne pouvait guère aller loin. Il avait fort souffert des
-divisions de sa petite cour; elle était déchirée par deux partis, une
-maîtresse poitevine et un favori gascon. Ce dernier, Lescun, était
-ennemi de l'intervention anglaise, ainsi que l'archevêque de Bordeaux,
-qui jadis en Bretagne avait fait mourir le prince Giles comme ami des
-Anglais. Un zélé serviteur de Lescun, l'abbé de Saint-Jean d'Angeli,
-le débarrassa (sans son consentement) de la maîtresse du duc en
-l'empoisonnant. On crut que, pour sa sûreté, il avait empoisonné en
-même temps le duc de Guienne (24 mai 1472). Lescun, fort compromis,
-fit grand bruit à la mort de son maître; accusa le roi d'avoir payé
-l'empoisonneur, le saisit et le mena en Bretagne pour qu'on en fît
-justice.
-
-Louis XI n'était pas incapable de ce crime[222], du reste fort commun
-alors. Il semble que le fratricide, écrit à cette époque dans la loi
-ottomane et prescrit par Mahomet II[223], ait été d'un usage général
-au XVe siècle parmi les princes chrétiens[224].
-
-[Note 222: Cependant ni Seyssel, ni Brantôme, ne sont des témoins bien
-graves contre Louis XI; tout le monde connaît l'historiette du
-dernier, la prière du roi à la bonne Vierge, etc. M. de Sismondi reste
-dans le doute.--Il ne tient pas au faux Amelgard qu'on ne croye que
-Louis XI empoisonnait aussi les serviteurs de son frère. _Bibl.
-royale, Amelgard, ms. II, XXV, 159 verso._]
-
-[Note 223: Hammer.]
-
-[Note 224: Morts de Douglas et Mar, Viane et Bianca, Bragance et
-Viseu, Clarence, etc., etc.]
-
-Ce qui est sûr, c'est que le mourant n'eut aucun soupçon de son frère;
-le jour même de sa mort, il le nomma son héritier et lui demanda
-pardon des chagrins qu'il lui avait causés. D'autre part, Louis XI ne
-répondit rien aux accusations qui s'élevèrent; ce ne fut que dix-huit
-mois après qu'il déclara vouloir associer ses juges à ceux que le duc
-de Bretagne avait chargés de poursuivre l'affaire. Il n'y eut aucune
-procédure publique, le moine vécut en prison plusieurs années, et fut
-trouvé mort dans sa tour après un orage. On supposa que le diable
-l'avait étranglé.
-
-La mort du duc de Guienne était prévue de longue date, et le roi, le
-duc Bourgogne, jouaient en attendant à qui des deux tromperait
-l'autre[225]. Le roi disait que si le duc renonçait à l'alliance de
-son frère et du Breton, il lui rendrait Amiens et Saint-Quentin, et le
-duc répliquait que si d'abord on les lui rendait, il abandonnerait ses
-amis. Il n'en avait nullement l'intention; il leur faisait dire pour
-les rassurer qu'il ne faisait cette momerie que pour reprendre les
-deux villes. Le roi traîna, et si bien, qu'il apprit la mort de son
-frère, ne rendit rien en Picardie et prit la Guienne.
-
-[Note 225: Ici Commines est bien habile, non-seulement dans la forme
-(qui est exquise, comme partout), mais dans son désordre apparent.
-Quand il a parlé de la grande colère du duc, de l'horrible affaire de
-Nesles, etc., il donne la cause de cette colère, qui est de n'avoir pu
-escroquer Amiens.--Sur Nesle, V. Bulletins de la Société d'histoire de
-France, 1834, partie II, p. 11-17.]
-
-Le duc, furieux d'avoir été trompé dans sa tromperie, lança un
-terrible manifeste où il accusait le roi d'avoir empoisonné son frère
-et d'avoir voulu le faire périr lui-même. Il lui dénonçait une guerre
-à feu et à sang. Il tint parole, brûlant tout sur son passage. C'était
-un bon moyen d'augmenter les résistances et de faire combattre les
-moins courageux.
-
-La première exécution fut à Nesle; cette petite place n'était défendue
-que par des francs-archers; les uns voulaient se rendre, voyant cette
-grande armée et le duc en personne; les autres ne voulaient pas, et
-ils tuèrent le héraut bourguignon. La ville prise, tout fut massacré,
-sauf ceux à qui l'on se contenta de couper le poing. Dans l'église
-même, on allait dans le sang jusqu'à la cheville. On conte que le duc
-y entra à cheval, et dit aux siens: «Saint-Georges! voici belle
-boucherie, j'ai de bons bouchers[226].»
-
-[Note 226: D'autres lui font dire, quand il sort de la ville et la
-voit en feu, ces mélancoliques paroles (presque les mêmes que celles
-de Napoléon sur le champ d'Eylau): «Tel fruit porte l'arbre de la
-guerre!»]
-
-L'affaire de Nesle étonna fort le roi. Il avait ordonné au connétable
-de la raser d'avance, de détruire les petites places pour défendre
-les grosses. Toute sa pensée était d'empêcher la jonction du Breton et
-du Bourguignon, pour cela de serrer lui-même le Breton, de ne pas le
-lâcher, de le forcer de rester chez lui, pendant que le Bourguignon
-perdrait le temps à brûler des villages. Il ordonna pour la seconde
-fois de raser les petites places, et pour la seconde fois le
-connétable ne fit rien du tout. Moyennant quoi, le Bourguignon
-s'empara de Roye, de Montdidier qu'il fit réparer pour l'occuper d'une
-manière durable.
-
-Saint-Pol écrivait au roi pour le prier de venir au secours,
-c'est-à-dire de laisser le Breton libre, et de faciliter la jonction
-de ses deux ennemis. Le roi comprit l'intention du traître et fit tout
-le contraire; il ne lâcha pas la Bretagne, mais il envoya à Saint-Pol
-son ennemi personnel, Dammartin, qui devait partager le commandement
-avec lui et le surveiller. Si Dammartin était arrivé un jour plus
-tard, tout était perdu.
-
-Le samedi, 27 juin, cette grande armée de Bourgogne arrive devant
-Beauvais. Le duc croit emporter la place, ne daigne ouvrir la
-tranchée, ordonne l'assaut; les échelles se trouvent trop courtes; au
-bout de deux coups les canons n'ont plus de quoi tirer. Cependant la
-porte était enfoncée. Peu ou point de soldats pour la défendre (telle
-avait été la prévoyance du connétable), mais les habitants se
-défendaient; la terrible histoire de Nesle leur faisait tout craindre
-si la ville était prise; les femmes même, devenant braves à force
-d'avoir peur pour les leurs, vinrent se jeter à la brèche avec les
-hommes; la grande sainte de la ville, sainte Angadresme, qu'on portait
-sur les murs, les encourageait; une jeune bourgeoise, Jeanne Laîné,
-se souvint de Jeanne d'Arc et arracha un drapeau des mains des
-assiégeants[227].
-
-[Note 227: Le roi, dans son inquiétude, avait voué _une ville
-d'argent_. Il écrit _qu'il ne mangera pas de chair_ que son voeu ne
-soit accompli. (Duclos.) Commines qui était au siége, mais parmi les
-assiégeants, ne sait rien de cet héroïsme populaire. Il n'est guère
-constaté que par les priviléges accordés à la ville et à l'héroïne.
-Ordonnances, XVII, 529.]
-
-Les Bourguignons auraient cependant fini par entrer, ils faisaient
-dire au duc de presser le pas et que la ville était à lui. Il tarda,
-et grâce à ce retard il n'entra jamais. Les habitants allumèrent un
-grand feu sous la porte, qui elle-même brûla avec sa tour; pendant
-huit jours, on nourrit ce feu qui arrêtait l'ennemi.
-
-Le samedi au soir, soixante hommes d'armes se jettent dans la place,
-et il en vient deux cents à l'aube. Faible secours; la ville effrayée
-se serait peut-être rendue; mais le duc en colère n'en voulait plus,
-sinon de force et pour la brûler.
-
-Le dimanche 28, Dammartin campa derrière le duc entre lui et Paris; il
-fit passer toute une armée dans Beauvais, les plus vieux et les plus
-solides capitaines de France, Rouault, Lohéac, Crussol, Vignolle,
-Salazar. Le duc décida l'assaut pour le jeudi. Le mercredi soir,
-couché tout vêtu sur son lit de camp, il dit: «Croyez-vous bien que
-ces gens-là nous attendent?» On lui répondit qu'ils étaient assez de
-monde pour défendre la ville, quand ils n'auraient qu'une haie devant
-eux. Il s'en moqua: «Demain, dit-il, vous n'y trouverez personne.»
-
-C'était à lui une grande imprudence, une barbarie, de lancer les siens
-à l'escalade sans avoir fait brèche, contre ces grandes forces qui
-étaient dans la ville. L'assaut dura depuis l'aube jusqu'à onze
-heures, sans que le duc se lassât de faire tuer ses gens. La nuit,
-Salazar fit une sortie et tua dans sa tente même le grand maître de
-l'artillerie bourguignonne.
-
-Paris envoya des secours, Orléans aussi, malgré la distance.
-
-Le connétable, au contraire, qui était tout près, ne fit rien pour
-Beauvais; il essaya plutôt de l'affaiblir en lui demandant cent
-lances.
-
-Le 22 juillet, le duc de Bourgogne s'en alla enfin, leva le camp, se
-vengeant sur le pays de Caux qu'il traversait, pillant, brûlant. Il
-prit Saint-Valéry et Eu; mais il était suivi de près, son armée
-fondait, on lui enlevait les vivres et tout ce qui s'écartait. Il ne
-put prendre Dieppe, et revint par Rouen. Il resta devant quatre jours,
-afin de pouvoir dire qu'il avait tenu sa parole, que la faute était au
-Breton, qui n'était point venu.
-
-Il n'avait garde de venir. Le roi le tenait et ne le laissait pas
-bouger.
-
-Les ravages de Picardie, ceux de Champagne, ne purent lui faire lâcher
-prise. Il prit Chantocé, Machecoul, Ancenis, en sorte que, perdant
-toujours et ne voyant arriver nul secours, nulle diversion, ni les
-Anglais au nord, ni les Aragonais au midi, le Breton fut trop heureux
-d'avoir une trêve. Le roi le détacha du Bourguignon, comme il avait
-fait trois ans auparavant, et lui donna de l'argent, tout vainqueur
-qu'il était; seulement il gagna une place, celle d'Ancenis (18
-octobre).
-
-Le duc de Bourgogne ne pouvait faire la guerre tout seul, l'hiver
-approchait; il convint aussi d'une trêve (23 octobre).
-
-Louis XI, contre toute attente, s'était tiré d'affaire. Il avait
-décidément vaincu la Bretagne et recouvré tout le midi. Son frère
-était mort, et avec lui mille intrigues, mille espérances de troubler
-le royaume.
-
-Si le roi, dans une telle crise, n'avait pas péri, il fallait qu'il
-fût très-vivace et vraiment durable. Les sages en jugèrent ainsi; deux
-fortes têtes, le gascon Lescun et le flamand Commines, prirent leur
-parti, et se donnèrent au roi.
-
-Commines, né et nourri chez le duc de Bourgogne, avait tout son bien
-chez lui; il était son chambellan et assez avant dans sa confiance.
-Qu'un tel homme, si avisé et parfaitement instruit du fond des choses,
-franchît ce pas, c'était un signe grave. L'autre grand chroniqueur du
-temps, le zélé serviteur de la maison de Bourgogne, Chastellain[228],
-qui pose ici la plume, meurt plus que jamais triste et sombre, et
-visiblement inquiet.
-
-[Note 228: Mort le 20 mars 1474. Ce puissant écrivain commence la
-langue imagée, laborieuse, tourmentée du XVIe siècle, langue souvent
-ridicule dans l'imitateur Molinet. Chastellain fut reconnu, de son
-vivant, pour le maître du style; on mettait sous son nom tout ce qu'on
-voulait faire lire. Cependant, chose bizarre, sa destinée fut celle de
-Charles le Téméraire; l'oeuvre disparut avec le héros, morcelée,
-dispersée, enterrée dans les bibliothèques. MM. Buchon, Lacroix et
-Jules Quicherat en ont exhumé les lambeaux.
-
-L'autre Bourguignon, Jean de Vaurin, me manquera aussi désormais; il
-s'arrête au moment où le rétablissement d'Édouard porte au comble la
-puissance du duc de Bourgogne. La dernière page de Vaurin est un
-remerciement d'Édouard à la ville de Bruges (29 mai 1471).]
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-DIVERSION ALLEMANDE
-
-1473-1475
-
-
-On a vu que le duc de Bourgogne manqua Beauvais d'un jour. Ce fut
-aussi pour n'être pas prêt à temps qu'il perdit Amiens.
-
-Nous en savons les causes, et par le duc lui-même. Il se plaignait de
-n'avoir pas d'armée permanente comme le roi: «Le roi, dit-il, est
-toujours prêt[229].»
-
-[Note 229: Documents Gachard, I, 222. Commines fait aussi, par trois
-fois, cette observation.]
-
-Il était souverain des peuples les plus riches, mais des peuples
-aussi qui défendaient le mieux leur argent. L'argent venait lentement
-chaque année; plus lentement encore se faisait l'armement; l'occasion
-passait.
-
-Le duc s'en prenait surtout à la Flandre, à la malice des Flamands,
-comme il disait[230]. Un hasard heureux[231] nous a conservé
-l'invective qu'il prononça contre eux, en mai 1470, au fort de la
-crise d'Angleterre, lorsqu'il demandait de l'argent pour armer mille
-lances (cinq mille cavaliers), qui serviraient toute l'année.
-
-[Note 230: Depuis qu'il avait été leur prisonnier, il les haïssait.
-Quand ils firent amende honorable, le 15 janvier 1469, il les fit
-attendre «en la nege plus d'une heure et demi.» Documents Gachard, I,
-204.]
-
-[Note 231: C'est une improvisation violente, à la Bonaparte. Le scribe
-de la ville d'Ypres doit l'avoir écrite au moment même où elle fut
-prononcée; on l'a retrouvée dans les Registres de cette ville.]
-
-Les Flamands, dans leur remontrance, avaient respectueusement relevé
-une grave différence entre les paroles du prince et celles de son
-chancelier. Le chancelier avait dit que l'argent serait _levé sur tous
-les pays_ (ce qui eût compris les Bourgognes), et le duc: _levé sur
-les Pays-Bas_. Il répondit durement qu'il n'y avait pas d'équivoque,
-qu'il s'agissait des Pays-Bas, «Et non de mon pays de Bourgogne; il
-n'a point d'argent, il sent la France; mais il a de bonnes gens
-d'armes et les meilleures que j'aie. En tout ceci, vous ne faites rien
-que par subtilité et malice. Grosses et dures têtes flamandes,
-croyez-vous donc qu'il n'y ait personne de sage que vous? Prenez
-garde; _j'ai moitié de France et moitié de Portugal_... Je saurai
-bien y pourvoir... Pour rien au monde je ne romprai mon ordonnance;
-entendez-vous bien, maître Sersanders (c'était le principal député de
-Gand)? Et quels sont ceux qui le demandent? Est-ce Hollande? Est-ce
-Brabant? Vous seuls, grosses têtes flamandes!... Les autres, qui sont
-bien aussi privilégiés, de bien grands seigneurs, comme mon cousin
-Saint-Pol, me laissent user de leurs sujets, et vous voulez m'ôter les
-miens sous prétexte de priviléges, _dont vous n'avez nul_... Dures
-têtes flamandes que vous êtes, vous avez toujours méprisé ou haï vos
-princes; s'ils étaient faibles, vous les méprisiez; s'ils étaient
-puissants, vous les haïssiez; eh bien! j'aime mieux être haï... Il y
-en a, je le sais bien, qui me voudraient voir en bataille avec cinq ou
-six mille hommes, pour y être défait, tué, mis en morceaux... J'y
-mettrai ordre, soyez-en sûrs; vous ne pourrez rien entreprendre contre
-votre seigneur. J'en serais fâché pour vous; ce serait l'histoire du
-pot de verre et du pot de fer!»
-
-L'argent n'en fut pas moins levé fort lentement. Il fut demandé en
-mai; la levée d'hommes ne put se faire qu'en octobre; était-elle
-achevée en décembre? Nous voyons qu'à cette époque le duc, excédé des
-plaintes et des difficultés, écrit aux états assemblés des Pays-Bas
-qu'il aimerait mieux quitter tout, renoncer à toute seigneurie (19
-décembre 1470). En janvier, comme on a vu, il perdit Amiens et
-Saint-Quentin.
-
-On a remarqué cette grave parole, qu'il était à _moitié de France,
-moitié de Portugal_. C'était dire aux Flamands qu'ils avaient un
-maître étranger.
-
-En cette même année 1470, il se proclama étranger à la France même,
-et cela dans une solennelle audience où les ambassadeurs de France
-venaient lui offrir réparation pour les pirateries de Warwick. La
-scène fut étrange; elle effraya, indigna, ses plus dévoués serviteurs.
-
-Il s'était fait faire, pour ce jour, un dais et un trône plus haut
-qu'on n'en vit jamais pour personne, roi ou empereur; un dais d'or, un
-ciel d'or, et tout le reste en descendant de degré en degré, couvert
-de velours noir. Sur ces degrés, dans un ordre sévère, à leurs places
-marquées, la maison et l'état, princes et barons, chevaliers et
-écuyers, prélats, chancellerie. Les ambassadeurs, menés à leur banc,
-se mirent à genoux. Lui, pour les faire lever, sans parler, sans
-mettre la main au chapeau, «les niqua de la tête.» L'affaire à peine
-exposée, il dit avec emportement que les offres de réparation
-n'étaient ni valables, ni raisonnables, ni recevables...--«Eh!
-monseigneur, dit humblement l'homme de Louis XI, daignez écrire
-vous-même ce que vous voulez; le roi signera tout.--Je vous ai dit que
-ni lui, ni vous, vous ne pouvez réparer.--Quoi! dit l'autre sur un ton
-lamentable, on fait bien la paix d'un royaume perdu et de cinq cent
-mille hommes tués, et l'on ne pourrait expier ce petit méfait?...
-Monseigneur, le roi et vous, au-dessus de vous deux vous avez un
-juge...» À cette morale hypocrite, le duc fut hors de lui: «_Nous
-autres Portugais!_ s'écria-t-il, nous avons pour coutume que si ceux
-que nous croyons amis se font amis de nos ennemis, nous les envoyons
-au cent mille diables d'enfer!»
-
-Là-dessus, grand silence... Flamands, Wallons, Français, tous furent
-blessés au coeur[232]. On sentit l'étranger... Il n'avait dit que trop
-vrai; il n'avait rien du pays, rien de son père; le bizarre mélange
-anglo-portugais, qu'il tenait du côté maternel, apparaissait en lui de
-plus en plus; sur le sombre fond anglais, qui toujours devenait plus
-sombre, perçait à chaque instant par éclairs la violence du midi.
-
-[Note 232: Chastellain même, son chroniqueur d'office, et dans une
-chronique qui peut-être passait sous ses yeux, s'en plaint avec une
-noble douleur.--Les instructions du roi à ses ambassadeurs étaient
-bien combinées pour produire cet effet. Elles contiennent une
-énumération de tous les bienfaits de la France envers les ducs de
-Bourgogne; une telle accusation d'ingratitude prononcée dans cette
-occasion solennelle devant tous les serviteurs du duc, pouvait les
-refroidir à son égard, ou même les détacher de lui. _Bibl. royale,
-mss. Baluze, 165, 17 mai_, et dans les _papiers Legrand, carton de
-l'année 1470_. Ces papiers contiennent un autre pamphlet, fort
-hypocrite, sous forme de lettre au roi, contre le duc, qui «dimanche
-dernier... a prist l'ordre de la Jarretière: Hélas! s'il eust bien
-recogneu et pansé à ce que tant vous humiliastes que, _à l'instar de
-Jésus-Christ qui se humilia envers ses disciples_, vous qui estes son
-seigneur, allastes à Péronne à luy, il ne l'eust pas fait, et croy que
-(soulz correction) dame vertu de Sapience lui deffault...» _Bibl.
-royale, mss. Gaignières_, nº 2895 (communiqué par M. J. Quicherat).]
-
-Discordant d'origine, d'idées et de principes, il n'exprimait que trop
-la discorde incurable de son hétérogène empire. Nous avons caractérisé
-cette Babel sous Philippe le Bon (t. VII, liv. XII, ch. IV.). Mais il
-y eut cette différence entre le père et le fils, que le premier,
-Français de naturel, se trouva l'être politiquement, et par ses
-acquisitions de pays français, et par l'ascendant des Croy. Le fils ne
-fut ni Français ni Flamand; loin de s'harmoniser dans un sens ou dans
-l'autre, il compliqua sa complication naturelle d'éléments
-irréconciliables qu'il ne put accorder jamais.
-
-Personne n'éprouvait pourtant davantage le besoin de l'ordre et de
-l'unité. Dès son avénement, il essaya de régulariser ses
-finances[233], en instituant un payeur général (1468). En 1473, il
-entreprit de centraliser la justice, en dépit de toutes les
-réclamations, et fonda une cour suprême d'appel à Malines sur le
-modèle du Parlement de Paris; là devaient être aussi réunies ses
-diverses chambres des comptes. La même année, 1473, il promulgua une
-grande ordonnance militaire, qui résumait toutes les précédentes,
-imposait les mêmes règles aux troupes diverses dont se composaient ses
-armées[234].
-
-[Note 233: _Archives générales de Belgique, Brabant, I, fol. 108_,
-mandement pour contraindre les officiers de justice et de finance à
-rendre compte annuellement, 7 déc. 1470.]
-
-[Note 234: Cette ordonnance innove peu; elle régularise. Elle laisse
-subsister la mauvaise organisation _par lances_, chacune de cinq ou
-six hommes, dont deux au moins étaient inutiles; les Anglais, dans
-leur expédition de 1475 en France, supprimèrent déjà le plus inutile,
-le page.--L'ordonnance exige des écritures, difficiles à obtenir des
-gens de guerre: «le capitaine doit porter toujours un rolet sur lui...
-en son chapeau ou ailleurs.» Ni jeu, ni jurement. Trente femmes
-seulement par compagnie (il y en eut 1,500 au siége de Neuss, quelques
-mille à Granson).--Les ordonnances de 1468 et 1471 sont imprimées dans
-les Mémoires pour l'histoire de Bourgogne (nº 1729, p. 283; celle de
-1473 se trouve dans le Schweitzerische Geschichtforscher (1817), II,
-425-463, et dans Gollut, 846-866).]
-
-Ce besoin d'unité, d'harmonie, motivait sans doute à ses yeux la
-conquête des pays enclavés dans les siens, ou qui semblaient devoir
-s'y ramener par une attraction naturelle. Il avait hérité de bien des
-choses, mais qui toutes semblaient incomplètes. Ne fallait-il pas
-essayer d'arrondir, de lier tant de provinces qui, par occasions
-diverses, étaient échues à la maison de Bourgogne? En leur assurant de
-meilleures frontières, on les eût pacifiées. Par exemple, si le duc
-acquérait la Gueldre, il avait meilleure chance de finir la vieille
-petite guerre des marches de Frise[235].
-
-[Note 235: Amelgard.]
-
-Dans tous les temps, le souverain de la Hollande, des bas pays noyés,
-des boues et des tourbières, fut un homme envieux. Triste portier du
-Rhin, obligé chaque année d'en subir les inondations, d'en curer et
-balayer les embouchures, il semble naturel que ce laborieux serviteur
-du fleuve en partage aussi les profits. Il n'aime pas tellement sa
-bière et ses brouillards qu'il ne regarde parfois vers le soleil et
-les vins de Coblentz. Les alluvions qui descendent lui rappellent la
-bonne terre d'en haut; les barques richement chargées, qui passent
-sous ses yeux, le rendent bien rêveur[236].
-
-[Note 236: Les Allemands félicitent la Hollande du limon que lui
-apporte le Rhin. La Hollande répond que cette quantité énorme de vase,
-de sable (plusieurs millions de toises cubes, chaque année), exhausse
-le lit des rivières et augmente le danger des inondations. V. le livre
-de M. J. Op den Hoof (1826), et tant d'autres sur cette question
-litigieuse. La Prusse revendiquait la libre navigation _jusqu'en mer_;
-la Hollande soutenait que le traité de Vienne porte: _jusqu'à la mer_,
-et elle faisait payer à l'embouchure. Constituée en 1815 le geôlier de
-la France, elle a voulu être le portier de l'Allemagne; c'est pour
-cela qu'on l'a laissé briser.--Ce royaume n'ayant point la base
-allemande qui l'eût affermi (Cologne et Coblentz), ne présentait que
-deux moitiés hostiles. L'empire de Charles le Téméraire avait encore
-moins d'unité, moins de conditions de durée.]
-
-Charles le Téméraire, comme plus tard Gustave, ne pouvait voir
-patiemment que les meilleurs pays du Rhin étaient des terres de
-prêtres. Il éprouvait peu de respect pour cette populace de villes
-libres, de petites seigneuries qui hardiment s'appropriaient le
-fleuve, se mettaient en travers et vendaient le passage. Il comptait
-bien qu'il faudrait tôt ou tard qu'il mît la main sur tout cela et sa
-grande épée de justice.
-
-Au delà, et sur le haut Rhin, n'était-ce pas une honte de voir les
-villes solliciter le patronage des vachers de la Suisse? Serfs
-révoltés des Autrichiens, ces gens de la montagne oubliaient qu'avant
-d'être à l'Autriche, ils avaient été les sujets du royaume de
-Bourgogne.
-
-De Dijon, de Mâcon, de Dôle, par-dessus la pauvre Comté et l'ennuyeux
-mur du Jura, il découvrait les Alpes, les portes de la Lombardie, les
-neiges, illuminées de lumière italienne... Pourquoi tout cela
-n'était-il pas à lui?... Le vrai royaume de Bourgogne, pris dans ses
-anciennes limites, avait son trône aux Alpes, en dominait les pentes,
-dispensait ou refusait à l'Europe les eaux fécondes, versant le Rhône
-à la Provence, à l'Allemagne le Rhin, le Pô à l'Italie[237].
-
-[Note 237: Rien n'indique qu'il eût encore sur tout cela une idée
-arrêtée. Il flotta entre des projets divers: royaume de Gaule
-Belgique, royaume de Bourgogne, vicariat de l'Empire. Le bohémien
-Podiebrad, pour 200,000 florins, se chargeait de le faire empereur; il
-y eut même un traité à ce sujet. (Lenglet.) Ce n'était peut-être qu'un
-moyen d'obliger Frédéric III à composer, en donnant le vicariat et le
-titre de roi, promis depuis longtemps, comme on le voit dans les
-lettres de Pie II à Philippe le Bon. Celui-ci, dans une occasion
-solennelle, dit qu'il eût pu être roi; il ne dit pas de quel royaume.
-(Du Clercq.) Je vois dans un manuscrit que, dès l'origine, Philippe le
-Hardi avait essayé timidement, tacitement, de faire croire que «_La
-duchié de Bourgogne n'estoit yssue ne descendue de France, mais chief
-d'armes à part soy._» _Bibliothèque de Lille, ms. E. G. 33, sub
-fin._--Ce duché _indépendant_ devient royaume dans la pensée de
-Charles le Téméraire. Aux états de Bourgogne, tenus à Dijon en janvier
-1473, il «n'oublia pas de _parler du royaulme de Bourgogne que ceux de
-France ont longtemps usurpé et d'iceluy fait duchée, que tous les
-subjects doivent bien avoir à regret, et dict qu'il avoit en soy des
-choses qu'il n'appartenoit de sçavoir à nul qu'à luy_.»--Je dois cette
-note a l'obligeance de feu M. Maillard de Chambure, archiviste de la
-Côte-d'Or, qui l'avait trouvée dans un _ms._ des Chartreux de Dijon.]
-
-Grande idée et poétique! Était-il impossible de la réaliser? L'Empire
-n'était-il pas dissous? Et tout ce Rhin, du plus haut au plus bas,
-était-ce autre chose qu'une anarchie, une guerre permanente? Ses
-princes n'étaient-ils pas ruinés? n'avaient-ils pas vendu ou engagé
-leurs domaines? L'archevêque de Cologne mourait de faim; ses chanoines
-l'avaient réduit à deux mille florins de rente.
-
-Tous ces princes faméliques se pressaient à la cour du duc de
-Bourgogne, tendaient la main. Plusieurs en recevaient pension, et
-devenaient ses domestiques; d'autres, poursuivis pour dettes,
-n'avaient d'autres ressources que de lui engager leurs provinces, de
-lui vendre, s'il en voulait bien, leurs sujets à bon compte.
-
-Philippe le Bon avait eu pour peu de choses le comté de Namur, pour
-peu le Luxembourg; son fils, sans grande dépense, acquit la Gueldre
-par en bas, par en haut le landgraviat d'Alsace et partie de la
-Forêt-Noire, ceci engagé seulement, mais avec peu de chance de retirer
-jamais.
-
-Le Rhin semblait vouloir se vendre pièce à pièce. Et d'autre part, le
-duc de Bourgogne, pour mille raisons de convenances, voulait acheter
-ou prendre. Il lui fallait la Gueldre pour envelopper Utrecht,
-atteindre la Frise. Il lui fallait la haute Alsace, pour couvrir sa
-Franche-Comté; il lui fallait Cologne, comme entrepôt des Pays-Bas et
-comme grand péage du Rhin. Il lui fallait la Lorraine, pour passer du
-Luxembourg dans les Bourgognes, etc.
-
-Dès longtemps il couvait la Gueldre, et il comptait l'avoir par la
-discorde du vieux duc Arnould et de son fils, Adolphe. Il pensionnait
-le fils, et l'avait fait son domestique. Le fils ne se contenta pas de
-ce rôle; soutenu de sa mère et de presque tout le pays, il se fit duc
-et emprisonna son père. L'occasion était belle pour intervenir au nom
-de la nature, de la piété outragée; Charles le Téméraire la saisit, et
-se fit charger par le pape et l'empereur de juger entre le père et le
-fils[238]; l'Empire seul aurait eu ce droit; l'empereur, qui ne
-l'avait pas, ne pouvait le déléguer, encore bien moins le pape. Le
-Bourguignon n'en jugea pas moins; il décida pour le vieux duc,
-c'est-à-dire pour lui-même; celui-ci, malade, mourant, vendit le duché
-à son juge! et le juge accepta! Une assemblée de la Toison d'Or
-(étrange tribunal) décida que le legs était valable.
-
-[Note 238: Pour rendre le jeune duc plus odieux encore, on le mit en
-face de son vieux père, qui lui présenta le gant de défi. Tout le
-monde fut touché, Commines lui-même (IV, ch. I). Rien n'était plus
-propre à favoriser les vues du duc. V. l'Art de vérifier les dates
-(III, 184), qui est ici l'ouvrage du savant Ernst, et, comme on sait,
-fort important pour l'histoire des Pays-Bas.]
-
-Le fils était dépouillé, comme parricide, à la bonne heure, emprisonné
-par son juge qui profitait de la dépouille.
-
-Mais qu'avaient fait les peuples de la Gueldre pour être vendus ainsi?
-Ce fils même, ce coupable, il avait un enfant, innocent à coup sûr,
-qui n'avait que six ans, et qui était, à son défaut, l'héritier
-légitime. La ville de Nimègue, décidée à ne pas céder ainsi, prit cet
-enfant, le proclama, le promena armé d'une armure à sa taille sur les
-remparts, parmi les combattants qui repoussaient les Bourguignons.
-Ceux-ci l'emportèrent pourtant à la longue, la Gueldre fut occupée, le
-petit duc captif.
-
-La violence et l'injustice avaient bon temps. Il n'y avait plus
-d'autorité au monde, ni roi, ni empereur. Le roi faisait le mort; il
-avait l'air de ne plus penser qu'aux affaires du Midi. L'Empereur,
-pauvre prince, pauvre d'honneur surtout, aurait livré l'Empire pour
-faire la fortune de son jeune Max, par le grand mariage de Bourgogne.
-Maximilien épousa, comme on sait, plus tard; et il fallut que
-mademoiselle de Bourgogne, en l'épousant, lui donnât des chemises.
-
-Au moment même où le duc de Bourgogne s'emparait du petit duc de
-Gueldre, il apprit la mort du duc de Lorraine, et il trouva tout
-simple, dans sa brutalité, d'enlever le jeune René de Vaudemont, qui
-succédait[239], croyant prendre l'héritage avec l'héritier. C'était ne
-prendre rien. La personne du duc était peu en Lorraine[240]; on ne
-pouvait rien avoir que par les grands seigneurs du pays. Il relâcha
-René (août).
-
-[Note 239: Non sans contestation cependant, au moins pour constater le
-droit de choisir: «Entrèrent en division de sçavoir pour l'advenir qui
-estoit celuy qui debvoit estre prince et duc du pays. Les uns disoient
-M. le bâtard de Calabre... Les autres disoient: Non, nous manderons au
-vieux roy René... Non, disoient les autres, il n'est mye venu, ny
-aussy de la ligne, que à cause de madame Ysabeau, sa femme. Ils
-dirent: Qui prendrons-nous donc?...» Chronique de Lorraine. Preuves de
-D. Calmet, p. XLVIII.]
-
-[Note 240: Il y paraît aux _Remontrances_ (si hardies) _faictes au duc
-René II sur le reiglement de son estat_, à la suite du Tableau de
-l'histoire constitutionnelle du peuple lorrain, par M. Schütz, Nancy,
-1843.]
-
-On voyait bien qu'un homme si violent et si en train de prendre
-n'avait plus besoin de prétexte. Cependant, il allait avoir une
-entrevue avec l'empereur, et celui-ci, bas et intéressé comme il
-était, ne pouvait manquer de lui donner encore tout ce que les titres,
-les sceaux, les parchemins, peuvent ajouter de force à la force des
-armes.
-
-Metz devait être honorée de l'entrevue des deux princes[241].
-Seulement, le duc voulait qu'on lui permît _d'occuper une porte_, au
-moyen de quoi il aurait fait entrer autant de gens qu'il eût voulu. Sa
-sage ville répondit qu'il n'y avait place que pour six cents hommes,
-que les gens de l'empereur remplissaient tout déjà, sans parler des
-paysans qui, à l'approche des troupes, étaient venus se réfugier à
-Metz. La furie des envoyés bourguignons, à cette réponse, prouva
-d'autant mieux qu'ils n'auraient pris que pour garder. «Coquenaille!
-vilenaille!» criaient-ils en partant. Et le duc: «Je n'ai que faire de
-leur permission; j'ai les clefs de leur ville.»
-
-[Note 241: Le duc fait savoir au roi d'Angleterre: «Que les princes
-d'Alemaigne, en continuant ce que nagaires ils ont mis avant touchant
-l'apaisement des différan d'entre le roy Loys et mondit seigneur...
-ont miz suz une journée de la cité de Mez, au premier lundi de
-décembre, et ont requis ledit roy Loys et mondit seigneur y envoyer
-leur députés, instruiz des droits que chascun deulx prétend.»
-_Archives communales de Lille, E, 2; sans date._]
-
-L'entrevue eut lieu à Trèves[242]. Elle brouilla les deux princes.
-D'abord le duc se fit attendre, et il écrasa l'empereur de son faste.
-Les Bourguignons rirent fort quand ils virent les Allemands, leurs
-amis et gendres futurs, si lourds, si pauvres; ils ne purent
-s'empêcher de les trouver bien sales[243], pour des gens qui venaient
-épouser. Le mariage n'était pas trop sûr, quoique le petit Max eût
-permission d'écrire à mademoiselle de Bourgogne; il n'était pas le
-seul; d'autres avaient eu cette faveur.
-
-[Note 242: Voir Commines, les preuves dans Lenglet, les documents
-Gachard, Diebold Schilling, etc.]
-
-[Note 243: Le duc remercia l'empereur d'avoir fait un si long voyage
-_pour lui faire honneur_. Frédéric, voyant qu'il voulait tirer
-avantage de cela, aurait répliqué, selon l'historien de la maison
-d'Autriche: «Les empereurs imitent le soleil; ils éclairent de leur
-majesté les princes les plus éloignés; par là ils leur rappellent
-leurs devoirs d'obéissance.» Fugger.]
-
-L'archevêque de Mayence, chancelier de l'Empire, ouvrit la conférence
-par les phrases ordinaires, déplorant au nom de l'empereur que les
-guerres qui troublaient la chrétienté ne permissent point aux princes
-de s'unir contre le Turc. Le chancelier de Bourgogne répondit par une
-longue accusation de l'auteur de ces guerres, du roi qu'il dénonça
-solennellement comme ingrat, traître, _empoisonneur_... Le roi, par
-représailles, occupa Paris, tout l'hiver, du jugement d'un homme que
-le duc aurait payé pour l'empoisonner.
-
-Le duc fit confirmer par l'empereur son étrange jugement dans
-l'affaire de Gueldre, et s'en fit donner l'investiture; il lui en
-coûta, dit-on, 80,000 florins. Il voulait ensuite que l'empereur, en
-faveur du prochain mariage, l'investît de quatre autres fiefs
-d'Empire, de quatre évêchés: Liége, Utrecht, Tournay et Cambrai. Cela
-fait, il fallait qu'il le nommât vicaire impérial, roi de Gaule
-Belgique ou de Bourgogne... Le tout signé, scellé, il n'eût pas eu la
-fille.
-
-L'empereur le sentait. Les princes allemands, soutenus par le roi, se
-montraient peu disposés à laisser vendre l'Empire en détail. Cependant
-il était difficile de rompre en face. Les Bourguignons étaient en
-force à Trèves, et le pauvre empereur n'eût pas trouvé de sûreté à
-rien refuser. Déjà les ornements royaux, sceptre, manteau, couronne
-étaient exposés à l'église de Saint-Maximin[244]; chacun allait les
-voir. La cérémonie devait avoir lieu le lendemain. La nuit ou le
-matin, l'empereur se mit dans une barque, descendit la Moselle; le duc
-resta duc, comme auparavant.
-
-[Note 244: M. de Gingins affirme hardiment contre tous les
-contemporains, qu'il ne s'agissait pas de royauté (p. 158). V. ce
-qu'en dit l'évêque de Lisieux, qui était alors à Trèves, Amelg. exc.
-Amplissima Collectio, IV, 767-770.]
-
-Mais, s'il avait manqué la royauté, il semblait ne pouvoir manquer le
-royaume. Dans les derniers mois de 1473, il fit deux pas qui, avec
-celui de Gueldre, effrayèrent tout le monde.
-
-Il se fit nommer par l'électeur de Cologne, avoué défenseur et
-protecteur de l'électorat. Il se fit donner en Lorraine quatre places
-fortes aux frontières, et, de plus, le libre passage, c'est-à-dire la
-faculté d'occuper tout quand il voudrait. Les grands seigneurs qui
-formaient le conseil lui livrèrent ainsi le duché. Ils allèrent à
-Nancy, et il fit une _entrée_ à côté du jeune duc, qui ne pouvait plus
-s'opposer à rien (15 décembre).
-
-La Gueldre en août; en novembre, Cologne; en décembre, la Lorraine.
-Malgré l'hiver, au même mois, du poids de ce triple succès, il tomba
-sur l'Alsace.
-
-Le 21 décembre, sa bannière redoutée apparut aux défilés des Vosges.
-Il entrait chez lui, dans un pays à lui, pour faire grâce et justice,
-et il se fit conduire par celui même contre qui tout le monde
-demandait justice, par son gouverneur Hagenbach. Pour cette tournée
-seigneuriale, il n'amenait pas moins de cinq mille cavaliers, des
-étrangers, des Wallons, qui n'entendaient rien à la langue du pays,
-impitoyables et comme sourds.
-
-Colmar n'eut que le temps de fermer ses portes. Bâle armait, veillait;
-elle illuminait chaque nuit le pont du Rhin. Tout le pays était en
-prières; Mulhouse, contre qui il avait prononcé des paroles terribles,
-désespéra de son salut; les rues y étaient pleines de gens qui
-disaient les prières des agonisants; ils chantaient des litanies, ils
-pleuraient; les enfants aussi, sans savoir de quoi[245].
-
-[Note 245: Schreiber (Taschenbuch für Geschichte und Alterthum in
-Suddeutschland, 1840), p. 24, d'après le greffier de Mulhouse.]
-
-Il faut dire ce qu'était ce terrible Hagenbach à qui le duc avait
-confié le pays. D'abord il en était, il y avait eu mainte aventure peu
-honorable; tout ce qu'il y faisait, juste ou injuste, semblait une
-revanche.
-
-On contait qu'il avait commencé sa fortune d'une manière
-singulière[246]. Quand le vieux duc devint chauve, et que beaucoup de
-gens se faisaient tondre pour lui faire plaisir, il y eut pourtant des
-récalcitrants qui tenaient à leur chevelure; Hagenbach s'établit,
-ciseaux en mains, aux portes de l'hôtel, et lorsqu'ils arrivaient, il
-les faisait tondre sans pitié.
-
-[Note 246: Olivier de la Marche, II, 227, Selon Trithème: «Ex
-_rustico_ nobilis,» selon d'autres, d'une famille très-_noble_.
-Bâtard, peut-être, cela concilierait tout.]
-
-Voilà l'homme qu'il fallait au duc, un homme prêt à tout, qui ne vît
-d'obstacle à rien;--et non plus un Commines qui aurait montré à chaque
-instant le difficile et l'impossible. Hagenbach, arrivant en Alsace,
-dans un pays mal réglé, plein de choses flottantes, qu'il fallait peu
-à peu ordonner, trouva le vrai moyen de désespérer tout le monde; ce
-fut de mettre partout et tout d'abord ce qu'il appelait l'ordre, la
-règle et le droit.
-
-La première chose qu'il fit, ce fut de rétablir la sûreté des routes,
-à force de pendre; le voyageur ne risquait plus d'être volé, mais
-d'être pendu[247]. Il se chargea ensuite de régler les comptes de la
-ville libre de Mulhouse et des sujets du duc, comptes obscurs, les uns
-et les autres étant à la fois créanciers et débiteurs; pour faire
-payer Mulhouse, il lui coupait les vivres[248]. Autre compte avec les
-seigneurs; Hagenbach les somma de recevoir les sommes pour lesquelles
-le souverain du pays leur avait jadis engagé des châteaux; sommes
-minimes, et tel de ces châteaux était engagé depuis cent cinquante
-ans. Les détenteurs se souciaient peu d'être payés; mais Hagenbach les
-payait de force et l'épée à la main. L'un de ces seigneurs engagistes
-était la riche ville de Bâle, qui, pour vingt mille florins prêtés,
-tenait les deux villes, Stein et Rheinfelden; un matin, Hagenbach
-apporte la somme; les Bâlois auraient bien voulu ne pas la
-recevoir[249].
-
-[Note 247: «Berne et Soleure l'accusaient surtout de faire périr leurs
-messagers pour prendre les dépêches.» La bataille de Morat, p. 7;
-brochure communiquée par M. le colonel May de Buren.--Tillier, Hist.
-de Berne, II, 204.]
-
-[Note 248: «Il disait aux gens de Mulhouse que leur ville ne serait
-jamais qu'une étable à vaches tant qu'elle serait l'alliée des
-Suisses, et que, si elle se soumettait au duc, elle deviendrait le
-_Jardin des roses_ et la couronne du pays.» Diebold Schilling, p. 82.
-_Rosgarten_, qu'on a toujours mal entendu ici, est une allusion au
-Heldenbuch; il signifie la cour des héros, le rendez-vous des nobles,
-etc.]
-
-[Note 249: Sur cette affaire, la chronique la plus détaillée est celle
-de Nicolas Gering, que possède en _ms._ la _Bibliothèque de Bâle_ (2
-vol. in-folio, sur les années 1473-1479). Je dois cette indication à
-l'obligeance de M. le professeur Gerlach, conservateur de cette
-bibliothèque.]
-
-Il disputait aux nobles leur plus cher privilége, le droit de chasse.
-Il disputa aux petites gens leur vie, leurs aliments, frappant le blé,
-le vin, la viande, _du mauvais denier_; c'était le nom de cette taxe
-détestée. Thann refusa de payer, et elle paya de son sang; quatre
-hommes y furent décapités.
-
-Les Suisses qui jusque-là étendaient peu à peu leur influence sur
-l'Alsace, qui avaient donné à Mulhouse le droit de combourgeoisie,
-intercédaient souvent près d'Hagenbach et n'en tiraient que moquerie.
-Dès son arrivée dans le pays, il avait planté la bannière ducale sur
-une terre qui dépendait de Berne, et Berne ayant porté plainte, le duc
-avait répondu: «Il ne m'importe guère que mon gouverneur soit agréable
-à mes gens ou à mes voisins; c'est assez qu'il me plaise, à moi!» De
-ce moment les Suisses firent un traité avec Louis XI et renoncèrent à
-l'alliance bourguignonne (13 août 1470)[250]; le duc rendit la terre
-usurpée.
-
-[Note 250: Tschudi; Ochs.]
-
-Il n'y avait rien que d'ajourné; on le sentait; Hagenbach, se voyant
-si bien appuyé, laissait échapper des plaisanteries menaçantes. Il
-disait de Strasbourg: «Qu'ont-ils besoin de bourgmestre? ils en auront
-un de ma main, non plus un tailleur, un cordonnier, mais un duc de
-Bourgogne.» Il disait de Bâle: «Je voudrais l'avoir en trois jours!»,
-et de Berne: «L'ours, nous allons bientôt en prendre la peau pour nous
-en faire une fourrure.»
-
-Le 24 décembre, veille de Noël, le duc, conduit par Hagenbach, arrive
-à Brisach, et tous les habitants, en grande crainte, vont au-devant en
-procession. Il se met en bataille sur la place et leur fait faire un
-serment, non plus comme le premier qui réservait leurs priviléges,
-mais pur et simple, sans réserve. Il sort, escorté d'Hagenbach, qui
-bientôt rentre avec un millier de Wallons; ils se répandent, pillent,
-violent; les pauvres habitants obtiennent à grand'peine que le duc
-éloigne ces brigands de la ville; du reste, il approuve Hagenbach;
-depuis qu'il avait manqué sa royauté à Trèves, il détestait les
-Allemands: «Tant mieux, dit-il, sur l'affaire de Brisach; Hagenbach a
-bien fait; ils le méritent; il faut les tenir ferme.»
-
-Les Suisses obtinrent un délai pour Mulhouse. Mais le duc dit à leurs
-envoyés que ce serait Hagenbach avec le maréchal de Bourgogne qui
-réglerait tout, qu'au reste, ils le suivissent à Dijon, et qu'il
-aviserait.
-
-Il partit, laissant Hagenbach maître, juge et vainqueur, et qui
-semblait fol de joie et d'insolence: «Je suis pape, criait-il, je suis
-évêque, je suis empereur et roi.»
-
-Il se maria le 24 janvier, et prit pour faire la noce cette ville même
-de Thann, ensanglantée récemment, ruinée. Ce mariage fut une occasion
-d'extorsions, puis de réjouissances folles, d'étranges bacchanales, de
-farces lubriques[251].
-
-[Note 251: Je ne puis retrouver la source où M. de Barante a pris
-l'histoire des femmes mises nues en leur couvrant la tête, pour voir
-si les maris les reconnaîtront.]
-
-Tant de choses faites impunément lui firent croire qu'il pouvait en
-tenter une, la plus grave de toutes, la suppression des corps de
-métiers, des bannières, autrement dit la désorganisation et le
-désarmement des villes. Tout cela, disait-il, en haine des monopoles:
-«Quelle belle chose que chacun puisse sans entrave, travailler,
-commercer comme il veut!»[252].
-
-[Note 252: Telles sont à peu près les paroles que lui fait dire son
-savant apologiste, M. Schreiber, et qu'il a probablement tirées de
-quelque bonne source.]
-
-Faire un tel changement, dans un pays surtout qui n'appartenait pas au
-duc, qui était simplement engagé et toujours rachetable, c'était chose
-hasardeuse. Les villes n'en attendirent pas l'exécution; elles
-rappelèrent leur maître Sigismond; l'évêque de Bâle forma une vaste
-ligue entre Sigismond, les villes du Rhin, les Suisses et la France.
-
-Il y avait longtemps que le roi préparait tout ceci. Depuis trente ans
-qu'il avait connu les Suisses à la rude affaire de Saint-Jacques, il
-les aimait fort, les ménageait et les caressait. Il avait été leur
-voisin en Dauphiné; son principal agent, dans les affaires suisses,
-fut un homme qui était des deux pays à la fois, administrateur du
-diocèse de Grenoble, et prieur de Munster en Argovie, un prêtre actif,
-insinuant[253]. Il ne se laissa nullement décourager par les anciens
-rapports des Suisses avec la maison de Bourgogne, qui en avait cinq
-cents à Montlhéry. Le chef de ces cinq cents, le grand ami des
-Bourguignons à Berne, était un homme fort estimé et d'ancienne
-maison, le noble Bubenberg. Le roi lui suscita un adversaire à Berne
-même dans le riche et brave Diesbach, de noblesse récente (c'étaient
-des marchands de toile). Au moment où le duc accepta les terres
-d'Alsace et les querelles de toutes sortes qui y étaient attachées, le
-roi accueillit Diesbach comme envoyé de Berne (juillet 1469). Un an
-après, lorsqu'Hagenbach planta la bannière de Bourgogne sur terre
-bernoise, dans la première indignation du peuple, avant que le duc eût
-fait réparation, on brusqua un traité entre le roi de France et les
-Suisses, dans lequel ils renonçaient expressément à l'alliance de
-Bourgogne (13 août 1470). L'année suivante, le roi intervint en Savoie
-pour défendre la duchesse sa soeur, contre les princes savoyards, les
-comtes de Bresse, de Romont et de Genève, amis et serviteurs du duc de
-Bourgogne; mais il ne voulut rien faire qu'avec ses chers amis les
-Suisses; il régla tout avec eux et de leur avis. C'était là une chose
-bien populaire et qui leur rendait le roi bien agréable, de les faire
-ainsi maîtres et seigneurs dans cette fière Savoie, qui jusque-là les
-méprisait.
-
-[Note 253: Tout ceci est exposé avec beaucoup de netteté, d'exactitude
-(matérielle), dans le très-érudit et très-passionné petit livre de M.
-le baron de Gingins-la-Sarraz. Descendu d'une noble maison toute
-dévouée à la Savoie et au duc de Bourgogne, il a pris la tâche
-difficile de réhabiliter Charles le Téméraire et d'en faire un prince
-doux, juste, modéré.]
-
-Aussi, dans le moment critique où le duc fit à l'Alsace sa terrible
-visite, en décembre 1473, Diesbach courut à Paris, et le 2 janvier il
-écrivit (sous la dictée du roi sans doute) un traité admirable pour
-Louis XI, qui lui permettait de lancer les Suisses à volonté et de les
-faire combattre, en se retirant lui-même. Les cantons lui vendaient
-six mille hommes au prix honnête de quatre florins et demi par mois;
-de plus, vingt mille florins par an, tenus tout prêts à Lyon; _si le
-roi ne pouvait les secourir_, il était quitte pour ajouter vingt
-mille florins par trimestre. Sommes minimes, en vérité,
-désintéressement incroyable. Il était trop visible qu'il y avait, au
-profit des meneurs, des articles secrets.
-
-Diesbach était à Paris, et l'homme du roi, le prêtre de Grenoble était
-en Suisse; il courait les cantons la bourse à la main.
-
-Un grand mouvement se déclare contre le duc de Bourgogne. Voilà les
-villes du Rhin qui se liguent et donnent la main aux villes suisses.
-Voilà les Suisses qui reçoivent et mènent en triomphe leur ennemi,
-l'autrichien Sigismond; ils jurent à l'éternel adversaire de la Suisse
-éternelle amitié. Les villes se cotisent; on fait en un moment les
-80,000 florins convenus pour racheter l'Alsace; le 3 avril, Sigismond
-dénonce au duc de Bourgogne que l'argent est à Bâle, qu'il ait à lui
-restituer son pays.
-
-Dans ce flot qui montait si vite, un homme devait périr, Hagenbach; et
-il augmentait à plaisir la fureur du peuple. On contait de lui des
-choses effroyables; il aurait dit: «Vivant, je ferai mon plaisir;
-mort, que le Diable prenne tout, âme et corps, à la bonne heure!»
-
-Il poursuivait d'amour une jeune nonne; les parents l'ayant fait
-cacher, il eut l'impudence incroyable de faire crier par le crieur
-public qu'on eût à la ramener, sous peine de mort.
-
-Un jour, il était à l'église en propos d'amour avec une petite femme,
-le coude sur l'autel, l'autel tout paré pour la messe; le prêtre
-arrive: «Comment, prêtre, ne vois-tu pas que je suis là? Va-t'en,
-va-t'en!» Le prêtre officia à un autre autel; Hagenbach ne se
-dérangea pas, et l'on vit avec horreur qu'il tournait le dos pour
-baiser sa belle, à l'élévation de l'hostie[254].
-
-[Note 254: Schreiber, 43. Je me suis servi aussi, pour la chute
-d'Hagenbach, d'une _chronique manuscrite_ de Strasbourg, dont le
-savant historien de l'Alsace, M. Strobel, a bien voulu me communiquer
-une copie.]
-
-Le 11 avril, il donne ordre aux gens de Brisach de sortir pour
-travailler aux fossés; aucun n'osait sortir, craignant de laisser à la
-merci des gens du gouverneur sa femme et ses enfants. Les soldats
-allemands, qui depuis longtemps n'étaient pas payés, se mettent du
-côté des habitants. On saisit Hagenbach. Sigismond arrivait, et déjà
-il était à Bâle. Un tribunal se forme; les villes du Rhin, Bâle même
-et Berne, toutes envoient pour juger Hagenbach. De la prison au
-tribunal, les fers l'empêchant de marcher, on le tira dans une
-brouette, parmi des cris terribles: Judas! Judas! On le fit dégrader
-par un héraut impérial, et le soir même (9 mai), aux flambeaux, on lui
-coupa la tête. Sa mort valut mieux que sa vie[255]. Il souriait aux
-outrages, ne dénonça personne à la torture et mourut chrétiennement.
-Cependant, la tête qu'on montre à Colmar (si c'est bien celle
-d'Hagenbach), cette tête rousse, hideuse, les dents serrées, exprime
-l'obstination désespérée et la damnation.
-
-[Note 255: La complainte est dans Diebold, p. 120. Je ne connais pas
-de plus pauvre poésie.]
-
-Le duc vengea son gouverneur en ravageant l'Alsace, mais il ne la
-recouvra point. Il ne réussit pas mieux à prendre Montbéliard, et il
-indigna tout le monde par le moyen qu'il employa. Il fit saisir à sa
-cour même le comte Henri[256]; on le mena devant sa ville; on le mit à
-genoux sur un coussin noir, et l'on fit dire aux gens qui étaient dans
-la place qu'on allait couper la tête à leur maître s'ils ne se
-rendaient. Cette cruelle comédie ne servit à rien.
-
-[Note 256: Sous le prétexte que, pour lui faire injure, il était venu:
-«Passez près du duc, ses gens tout vestus de jaune.» Olivier de la
-Marche. Il avoue qu'il fut chargé d'exécuter le guet-apens; son maître
-lui donna plusieurs fois ces vilaines commissions.]
-
-Le duc avait besoin de se relever par quelque grand coup, une guerre
-heureuse; il en trouvait l'occasion dans l'affaire de Cologne, tout
-près de chez lui, à l'entrée des Pays-Bas, une guerre à coup sûr, il
-lui semblait, parce qu'il était là à portée de ses ressources. Malgré
-la perte de l'Alsace, il était rassuré par une trêve que le roi venait
-de conclure avec lui (1er mars)[257]. Il l'était par les nouvelles
-pacifiques qui lui venaient de Suisse. Le comte de Romont, Jacques de
-Savoie, avait réussi à rendre force au parti bourguignon. Les
-ambassadeurs de Bourgogne et de Savoie avaient excusé Hagenbach,
-rappelant aux Suisses que jamais ils n'avaient mieux vendu leurs
-boeufs et leurs fromages, faisant entendre enfin que si le roi payait,
-le duc pouvait payer encore mieux.
-
-[Note 257: «Le roi sollicitoit fort de l'alonger, _et qu'il feist à
-son aise_ en Alemaigne.» Commines.]
-
-Il reçut ces nouvelles en mai, à Luxembourg. En même temps, il tirait
-parole d'Édouard pour une descente en France. Les conditions qu'il
-faisait à l'Angleterre sont telles qu'il y a apparence que le traité
-n'était pas sérieux. Il lui donnait tout le royaume de France, et
-lui, duc de Bourgogne, il se contentait de Nevers, de la Champagne et
-des villes de la Somme. Il signa le traité le 25 juillet[258], et le
-30 il s'établit dans son camp, près de Cologne, devant la petite ville
-de Neuss, qu'il assiégeait depuis le 19[259].
-
-[Note 258: Rymer. Ce traité fut accompagné d'un acte par lequel
-Édouard accordait à _la duchesse sa soeur_ (c'est-à-dire aux Flamands
-qui s'autoriseraient de son nom), la permission de tirer de
-l'Angleterre des laines, des étoffes de laine, de l'étain, du plomb,
-et d'y importer des marchandises étrangères.]
-
-[Note 259: Loehrer, Geschichte der stadt Neuss, 1840; ouvrage sérieux
-et fondé sur les documents originaux. Voir aussi une _Histoire
-manuscrite du siége de Nuits, Bibliothèque de Lille_, D. H. 18.]
-
-L'archevêque de Cologne, Robert de Bavière, en guerre avec son noble
-chapitre, avait, comme on a vu, décliné le jugement de l'empereur, et
-s'était nommé pour avoué et défenseur le duc de Bourgogne. Celui-ci,
-envoyant à Cologne ordre d'obéir, n'y gagna qu'un outrage: la
-sommation déchirée, le héraut insulté, les armes de Bourgogne jetées
-dans la boue. Les chanoines, tous seigneurs ou chevaliers du pays,
-élurent évêque un des leurs, Hermann de Hesse, frère du landgrave.
-
-Cet Hermann, appelé plus tard Hermann le _Pacifique_, n'en fut pas
-moins le défenseur de l'Allemagne contre le duc de Bourgogne. Il se
-jeta dans Neuss, le tint là tout un an, de juillet en juillet. Là se
-brisa cette grande puissance, mêlée de tant d'États, ce monstre qui
-faisait peur à l'Europe. Les Suisses eurent la gloire d'achever.
-
-L'acharnement extraordinaire que le duc montra contre Neuss ne tint
-pas seulement à l'importance de ce poste avancé de Cologne, mais sans
-doute aussi au regret, à la colère d'avoir fait à cette petite ville
-des offres exagérées, déloyales même et malhonnêtes, et d'avoir eu la
-honte du refus. Pour la séduire, il avait été, lui défenseur de
-l'électeur et de l'électorat, jusqu'à offrir à Neuss de l'en
-affranchir, de la rendre indépendante de Cologne, en sorte qu'elle
-devînt ville libre, immédiate, impériale[260]. Refusé, il s'aheurta à
-sa vengeance et il oublia tout, y consuma d'immenses ressources et s'y
-épuisa. Tout le monde, dès qu'on le vit cloué là, s'enhardit contre
-lui. Il s'y établit le 30 juillet, et, dès le 15 août, le jeune René
-traita avec Louis XI. Le bruit courait que René était déshérité de son
-grand-père, le vieux René, qui aurait promis la Provence au duc de
-Bourgogne[261]. Louis XI prit ce prétexte pour saisir l'Anjou.
-
-[Note 260: Chronicon magnum Belgicum, p. 411. Loehrer, p. 143.]
-
-[Note 261: Les objections de Legrand à ceci (_Hist. ms., livre_ XIX,
-p. 50) ne me paraissent pas solides. V. plus bas.]
-
-Le duc reçut devant Neuss, en novembre, le solennel défi des Suisses
-qui entraient en Franche-Comté, et presque aussitôt il apprit qu'ils y
-avaient gagné sur les siens une sanglante bataille à Héricourt (13
-novembre). Le pays désarmé n'avait guère eu que ses milices à opposer
-aux Suisses. Le hasard voulut cependant qu'à ce moment Jacques de
-Savoie, comte de Romont, amenât d'Italie un corps de Lombards. Ce
-renfort ne fit que rendre la défaite plus grave, et les Italiens, sur
-lesquels le duc comptait pour prendre Neuss, y arrivèrent déjà
-battus.
-
-Son échec de Beauvais lui avait laissé une estime médiocre de ses
-sujets. Il fait venir deux mille Anglais, et, pour faire une guerre
-plus savante, il avait engagé en Lombardie des soldats italiens. Eux
-seuls s'entendaient aux travaux des siéges, et leur bravoure semblait
-incontestable depuis que les Suisses avaient reçu à l'Arbedo une si
-rude leçon du Piémontais Carmagnola.
-
-Venise avait ordinairement à son service les plus habiles condottieri,
-Carmagnola autrefois, et alors le sage Coglione. Mais quelque offre
-que pût faire le duc de Bourgogne, il ne put attirer à son service ce
-grand tacticien. Venise eût craint de déplaire à Louis XI, si elle eût
-prêté son général. Coglione, dont la prudence était proverbiale,
-répondit qu'il était le serviteur du duc et le servirait volontiers,
-«mais en Italie.» Ce dernier mot était significatif; les Italiens
-croyaient voir un jour ou l'autre le conquérant au delà des
-Alpes[262].
-
-[Note 262: Lui-même admet cette supposition: «Et a bien intention d'en
-user en temps et lieu.» Instruction à M. de Montjeu, envoyé devers la
-seigneurie de Venise et le capitaine Colion. _Bibl. royale, mss.
-Baluze_, et la copie dans les _Preuves de Legrand, carton 1474_.]
-
-Dans la route d'aventures où entrait le duc de Bourgogne, se mettant à
-violer les églises du Rhin, sans souci du pape ni de l'empereur, il ne
-lui fallait pas des hommes si prudents, qui auraient gardé leur
-jugement et se seraient donnés avec mesure, mais de vrais mercenaires,
-des aventuriers, qui, vendus une fois, allassent, les yeux fermés, au
-mot du maître, par le possible et l'impossible. Tel lui parut le
-capitaine napolitain Campobasso, homme fort suspect, fort dangereux,
-qui se vantait d'être banni pour sa fidélité héroïque au parti
-d'Anjou.
-
-Le duc de Bourgogne n'avait pas une armée devant Neuss, mais bien
-quatre armées, qui se connaissaient peu et ne s'aimaient pas: une de
-Lombards, une d'Anglais, une de Français, une enfin d'Allemands; parmi
-ceux-ci servait une bande, nullement allemande, des malheureux
-Liégeois, obligés de combattre pour le destructeur de Liége.
-
-Le siége commença par une formidable procession que le duc fit faire
-autour de la ville; six mille superbes cavaliers défilèrent, armés
-(homme et cheval) de toutes pièces; nulle armée moderne ne peut donner
-l'idée d'un tel spectacle. Chacune de ces armures d'acier, ouvragées,
-dorées, damasquinées, battues à grands frais à Milan, étonne, effraye
-encore dans nos musées, oeuvres d'art patient, et la plus splendide
-parure que l'homme ait portée jamais, à la fois galante et terrible.
-
-Terrible en plaine. Mais sur la montagne de Neuss, dans ce fort petit
-nid, les durs fantassins de la Hesse ne firent que rire de cette
-cavalerie. La bière ne manquait pas, ni le vin, ni le blé; le brave
-chanoine Hermann leur avait amassé des vivres; soir et matin il
-faisait jouer de la flûte sur toutes les tours.
-
-La première chose que fit le duc, ce fut d'ordonner aux Lombards
-d'aller prendre une île, en face de la ville. Ces cavaliers bardés de
-fer, peu propres à ce coup de main, obéirent courageusement et plus
-d'un se noya. On recourut alors au moyen plus lent et plus raisonnable
-de faire un pont de bateaux, de tonneaux; l'on travailla patiemment à
-combler un bras du fleuve. Ces travaux furent troublés souvent par
-l'audace des assiégés, qui, sans s'effrayer de cette grande armée, ni
-de savoir là le duc en personne, firent des sorties terribles, coup
-sur coup, en septembre, en octobre, en novembre.
-
-Cependant Cologne et son chapitre, les princes du Rhin qui regardaient
-ces grands évêchés comme les apanages des cadets de leur famille, se
-remuèrent extraordinairement, implorant à la fois l'Empire et la
-France. Le 31 décembre, ils conclurent, au nom de l'Empire, une ligue
-avec Louis XI; pour les encourager à se mettre en campagne, il leur
-faisait croire qu'il allait les joindre avec trente mille hommes.
-
-Charles le Téméraire s'était rassuré par deux choses: l'Empire était
-dissous depuis longtemps, et l'empereur était pour lui. En ceci, il
-avait raison; il tenait toujours l'empereur par sa fille et ce grand
-mariage. Mais, quant à l'Allemagne, il ignorait qu'au défaut d'unité
-politique, elle avait une force qui pouvait se réveiller, la bonne
-vieille fraternité allemande, l'esprit de parenté, si fort en ce pays.
-Outre les parentés naturelles, il y avait entre plusieurs maisons
-d'Allemagne des parentés artificielles, fondées sur des traités, qui
-les rendaient solidaires, héritières les unes des autres en cas
-d'extinction. Tel fut le lien que forma la Hesse, à cette occasion,
-avec la puissante maison de Saxe et le vaillant margrave Albert de
-Brandebourg, l'Achille et l'Ulysse de l'Allemagne, qui, disait-on,
-avait vaincu dans dix-sept tournois, en dix batailles[263], qui trente
-ans auparavant avait défait et pris le duc de Bavière, et qui ne
-demandait pas mieux que de chasser encore un Bavarois du siége de
-Cologne.
-
-[Note 263: Neuf victoires sur Nuremberg, bien fatales à son commerce.]
-
-Le duc n'en restait pas moins devant Neuss pendant ce long hiver du
-Rhin, s'étant bâti là une maison, un foyer, comme pour y demeurer à
-jamais, jour et nuit armé et dormant sur une chaise[264]. Il y
-rongeait son coeur. Il avait demandé une levée en masse[265] aux
-Flamands, qui n'avaient pas bougé. L'hiver n'était pas fini qu'il vit
-son Luxembourg envahi par une nuée d'Allemands. Louis XI, ayant repris
-Perpignan aux Aragonais le 10 mars, se trouvait libre d'agir au Nord.
-Il envahit la Picardie. Le duc reçut tout à la fois ces nouvelles et
-le défi du jeune René (9 mai). Dans sa fureur d'être défié d'un si
-petit ennemi, il apprit, pour combler la mesure, que sa forteresse de
-Pierrefort venait de se rendre; hors de lui-même, il ordonna que les
-lâches qui l'avaient rendue fussent écartelés.
-
-[Note 264: Loenrer.]
-
-[Note 265: Gachard.]
-
-Les Anglais, depuis un an, allaient arriver et n'arrivaient pas. Ils
-avaient pris le traité au sérieux, et ce mot: _Conquête de France_.
-Ils avaient préparé un immense armement, emprunté de l'argent à
-Florence, acheté l'amitié de l'Écosse, fait une ligue avec la
-Sicile[266]. Chose nouvelle, les Anglais furent lents et les
-Allemands prompts. La grande armée de l'Empire se trouva, malgré les
-retards calculés de l'empereur, assemblée dès le commencement de mai
-sur le Rhin, pour la défense de la sainte ville de Cologne, pour le
-salut de Neuss.
-
-[Note 266: Voir Rymer, et le détail dans Ferrerius, Buchanan, etc. V.
-aussi Pinkerton, sur le Louis XI écossais.]
-
-La brave petite ville avait encore tout son courage en mars, après un
-si long siége, tellement qu'au carnaval les assiégés firent un
-tournoi. Cependant, les vivres venaient à la fin, la famine arrivait.
-On fit une procession en l'honneur de la Vierge; dans la procession,
-une balle tombe, on la ramasse, on lit: «Ne crains pas, Neuss, tu
-seras sauvée.» Ils regardèrent du haut des murs, et bientôt ils
-n'eurent plus qu'à remercier Dieu... Déjà branlaient à l'horizon les
-bannières sans nombre de l'Empire[267].
-
-[Note 267: Dix princes arrivaient, quinze ducs ou margraves, six cent
-vingt-cinq chevaliers, les troupes de soixante-huit villes impériales.
-Le bon évêque de Lisieux ne peut contenir sa colère contre ces
-Allemands qui viennent chasser son maître. «C'étaient, dit-il, des
-rustres, des ouvriers fainéants, gloutons, paillards, piliers de
-cabarets, etc.»]
-
-Le vaillant margrave de Brandebourg, qui avait le commandement de
-l'armée, montra beaucoup de prudence[268]. Il trouva un moyen de
-renvoyer le Téméraire sans blesser son orgueil. Il lui proposa de
-remettre la chose à l'arbitrage du légat du pape qu'il amenait avec
-lui. Le duc ne pouvait guère refuser; le roi avançait toujours, il
-était dans l'Artois. Le légat entra dans Neuss, le 9 juin, avec les
-conseillers impériaux et bourguignons. Le 17, l'empereur traita pour
-lui seul, à l'exclusion des Suisses, des villes du Rhin et de
-Sigismond même. Il sacrifia tout à l'espoir du mariage. Il fut convenu
-que le duc et l'empereur s'éloigneraient en même temps: le duc, le 26,
-l'empereur, le 27[269].
-
-[Note 268: Il y eut un combat, où chaque partie s'attribua la
-victoire. Le duc écrivit une lettre ostensible où il prétendait avoir
-battu les Allemands. (Gachard.)]
-
-[Note 269: Meyer voudrait faire croire que l'empereur partit le
-premier, ce qui est non-seulement inexact, mais absurde; l'empereur,
-en agissant ainsi, aurait laissé la ville à la discrétion du duc de
-Bourgogne.]
-
-De toute façon, le duc n'eût pu rester. Les Anglais, qui l'appelaient
-depuis un mois et qui voyaient passer la saison, s'étaient lassés
-d'attendre et venaient de descendre à Calais.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-DESCENTE ANGLAISE
-
-1475
-
-
-Pour bien comprendre cette affaire compliquée de la descente anglaise,
-il faut d'abord en dire le point essentiel, c'est que de ceux qui y
-travaillaient, il n'y en avait pas un qui ne voulût tromper tous les
-autres.
-
-L'homme qui y était le plus intéressé, et qui s'était donné le plus de
-peine, était certainement le connétable de Saint-Pol. Il savait que,
-depuis le siége de Beauvais, le roi et le duc le haïssaient à mort, et
-qu'ils n'étaient pas loin de s'entendre pour le faire périr. Il lui
-fallait, et au plus vite, embrouiller les affaires d'un élément
-nouveau, amener les Anglais en France, leur y donner pied, s'il
-pouvait un petit établissement, non chez lui, mais sur la côte, à Eu
-ou à Saint-Valéry par exemple. Trois maîtres lui allaient mieux que
-deux pour n'en avoir aucun. Il avait fait croire aux Anglais, pour les
-décider, qu'ils n'avaient qu'à venir, qu'il leur ouvrirait
-Saint-Quentin.
-
-Saint-Pol mentait, le Bourguignon, l'Anglais mentaient aussi. Le
-Bourguignon avait promis de faire la guerre au roi trois mois
-d'avance, puis l'Anglais serait venu pour profiter. Il était trop
-visible que celui qui commencerait préparerait le succès de l'autre.
-
-D'autre part, l'Anglais semble avoir laissé croire au Bourguignon
-qu'il attaquerait par la Seine, par la Normandie, c'est-à-dire qu'il
-vivrait entièrement sur les terres du roi, qu'il éloignerait la guerre
-des terres du duc. Il fit tout le contraire. Il montra une flotte sur
-les côtes de Normandie, mais il effectua son passage à Calais sur les
-bateaux plats de Hollande. Le 30 juin, il n'y avait encore que cinq
-cents hommes à Calais[270], et le 6 juillet l'armée avait passé:
-quatorze mille archers à cheval, quinze cents hommes d'armes, tous les
-grands seigneurs d'Angleterre, Édouard même[271]. Jusque-là, on
-doutait qu'il vînt faire la guerre en personne.
-
-[Note 270: Louis XI écrit, le 30 juin: «À Calais, il y a quatre ou
-cinq cents Anglais, mais ils ne bougent.» Preuves de Duclos, IV, 428.]
-
-[Note 271: Ce qui me porte à le croire, c'est que le roi d'Angleterre,
-qui certainement ne dut passer que des derniers, passa le 5 juillet et
-reçut le 6 la visite de la duchesse de Bourgogne, sa soeur. Commines
-dit lui-même qu'il avait cinq ou six cents bateaux plats; il est
-probable qu'il se trompe en disant que le passage dura trois
-semaines. Ibidem.]
-
-Avec une telle armée, et débarquant là, il se trouvait bien près de la
-Flandre et il lui était déjà onéreux. Le duc de Bourgogne, très-pressé
-de l'en éloigner, partit enfin de Neuss, laissa ses troupes fort
-diminuées en Lorraine, et revint seul à Bruges demander de l'argent
-aux Flamands (12 juillet). Le 14, il joignit à Calais cette grande
-armée anglaise, et se hâta de l'entraîner en France.
-
-Les Anglais s'étaient figuré que leur ami les logerait en route. Mais
-point; sur leur chemin, il fermait ses places, les laissait coucher à
-la belle étoile. Seulement, il les encourageait en leur montrant de
-loin les bonnes villes picardes, où le connétable avait hâte de les
-recevoir. Arrivés devant Saint-Quentin, «ils s'attendaient qu'on
-sonnât les cloches et qu'on portât au-devant la croix et l'eau
-bénite.» Ils furent reçus à coups de canon; il y eut deux ou trois
-hommes tués.
-
-Peu de jours auparavant (20 juin), les Bourguignons avaient éprouvé, à
-leur dam, ce qu'il fallait croire des promesses du connétable. Il
-assurait qu'il avait pratiqué le duc de Bourbon, alors général du roi
-du côté de la Bourgogne; il ne s'agissait que de se présenter, et il
-allait leur ouvrir tout le pays. Ils se présentèrent en effet et
-furent taillés en pièces (21 juin)[272].
-
-[Note 272: Le roi s'était assuré du duc de Bourbon en donnant sa fille
-aînée à son frère, Pierre de Beaujeu. Le duc étant malade, ce ne fut
-pas lui qui gagna la bataille, comme le prouve un arrêt du Parlement,
-1499, cité par Baluze, Hist. de la maison d'Auvergne.]
-
-Entre tous ceux qui les avaient appelés, les Anglais n'avaient qu'un
-ami sûr, le duc de Bretagne. Amitié orageuse pourtant et fort
-troublée. Il refusait obstinément de leur livrer le dernier prétendant
-du sang de Lancastre qui s'était réfugié chez lui, c'est-à-dire qu'à
-tout événement il gardait une arme contre eux.
-
-Néanmoins le roi avait sujet d'être fort inquiet. Il avait perdu
-l'alliance de l'Écosse, l'espoir de toute diversion[273]. Tout ce que
-la prudence conseillait, il l'avait fait. Trop faible pour tenir la
-mer contre les Anglais, Flamands et Bretons, il avait assuré la terre,
-autant qu'il l'avait pu. Dès le mois de mars, il garantit la solde,
-les priviléges, l'organisation des francs-archers. Il mit Paris sous
-les armes; il garnit Dieppe et Eu[274]. Jusqu'au dernier moment, il
-ignora si l'expédition aurait lieu, si la descente se ferait en
-Picardie ou en Normandie. Il se tenait entre les deux provinces. Tout
-ce qu'il savait, c'est que l'ennemi avait de fortes intelligences
-parmi les siens. Le duc de Bourbon, qu'il avait prié de le joindre, ne
-bougeait pas. Le duc de Nemours se tenait immobile. Il y avait à
-craindre bien des défections.
-
-[Note 273: Il n'avait point négligé ce moyen. En avril 1473, il tenait
-à Dieppe le comte d'Oxford avec douze vaisseaux, pour les envoyer en
-Écosse, et faire encore par le Nord une tentative pour la maison de
-Lancastre; mais l'Écosse était sans doute déjà fortement travaillée
-par l'argent de l'Angleterre, comme il y parut l'année suivante par le
-mariage d'une fille d'Édouard avec l'héritier d'Écosse. (Paston, ap.
-Fenn.)]
-
-[Note 274: Eu devait être défendu, mais si Édouard passait en
-personne, _dépêché_, c'est-à-dire brûlé. Ceci prouve que le roi
-connaissait parfaitement d'avance le projet du connétable d'établir
-les Anglais _dans une ou deux petites villes de la côte_. Preuves de
-Duclos, IV, 426-429, lettre du roi, 30 juin 1475.]
-
-Il jugea pourtant avec sagacité que les Anglais, ayant si peu à se
-louer du duc de Bourgogne et du connétable, n'ayant été reçus nulle
-part encore et n'ayant en France que la place de leur camp, ils ne
-seraient pas si terribles. Cette France dévastée ne leur semblait
-guère désirable. Le roi avait fait un désert devant eux. D'autre part,
-Édouard avait fait tant de guerres, qu'il en avait assez; il était
-déjà fatigué et lourd; il devenait gras. Gouverné comme il l'était par
-sa femme et les parents de sa femme, il y avait un point par où on
-pouvait le prendre aisément: un mariage royal, qui eût tant flatté la
-reine! demander une de ses filles pour le petit dauphin. Quant aux
-grands seigneurs du parti opposé à la reine, on pouvait les avoir avec
-de l'argent. Restaient les vieux Anglais, les hommes des communes qui
-avaient poussé à la guerre; mais ils étaient bien refroidis. «Le roi
-avoit amené dix ou douze hommes, tant de Londres que d'autres villes
-d'Angleterre, gros et gras, qui avoient tenu la main à ce passage et à
-lever cette puissante armée. Il les faisoit loger en bonnes tentes;
-mais ce n'étoit point la vie qu'ils avoient accoutumé; ils en furent
-bientôt las; ils avoient cru qu'une fois passés, ils auroient une
-bataille au bout de trois jours.»
-
-Les Anglais voyaient bien qu'un seul homme leur avait dit vrai sur le
-peu de secours qu'ils trouveraient dans leurs amis d'ici; c'était le
-roi de France, quand il reçut leur héraut avant le passage. Il lui
-avait donné un beau présent, trente aunes de velours et trois cents
-écus, en promettant mille si les choses s'arrangeaient. Le héraut
-avait dit que, pour le moment, il n'y avait rien à faire, mais que le
-roi Édouard une fois passé en France on pourrait s'adresser aux lords
-Howard et Stanley.
-
-Ces deux lords, en effet, prirent l'occasion d'un prisonnier que l'on
-renvoyait pour «se recommander à la bonne grâce du roi de France.» Le
-roi, sans perdre de temps, sans ébruiter la chose par l'envoi d'un
-héraut, prit pour héraut «un varlet[275]» qu'il avait remarqué pour
-l'avoir vu une fois, un garçon d'assez pauvre mine, mais qui avait du
-sens «et la parole douce et amiable.» Il le fit endoctriner par
-Commines, mettre hors du camp sans bruit, de sorte qu'il ne mit la
-cotte de héraut que pour entrer au camp anglais. On l'y reçut fort
-bien. Des ambassadeurs furent chargés de traiter de la paix, en tête
-lord Howard.
-
-[Note 275: Et non un _valet_, comme on l'a toujours dit pour faire un
-roman de cette histoire. D'autres ne se contentent plus du _valet_,
-ils en font un _laquais_.--Le récit de Commines, admirable de finesse,
-de mesure, de propriété d'expression, méritait d'être respecté dans
-les moindres détails (sauf les changements qu'impose la nécessité
-d'abréger).--Il fut étonné, non de la condition, mais de la mine de
-l'envoyé, p. 349.]
-
-On eut peu de peine à s'entendre. Le projet de mariage facilita les
-choses; le dauphin devait épouser la fille d'Édouard, qui aurait un
-jour _le revenu de la Guyenne_, et en attendant cinquante mille écus
-par année. Ce mot de _Guyenne_, si agréable aux oreilles anglaises,
-fut dit, mais non écrit dans le traité. Édouard recevait sur-le-champ
-pour ses frais une somme ronde de 75,000 écus, et encore 50,000 pour
-rançon de Marguerite; grande douceur pour un roi qui n'osait rien
-exiger des siens après ces guerres civiles. Tous ceux qui entouraient
-Édouard, les plus grands, les plus fiers des lords, tendirent la main
-et reçurent pension. Louis XI était trop heureux d'en être quitte pour
-de l'argent. Il reçut les Anglais à Amiens à table ouverte, les fit
-boire pendant plusieurs jours, enfin se montra aussi gracieux et
-confiant que leur ami le duc de Bourgogne avait été sauvage.
-
-Tout cela s'arrangea pendant une absence du duc de Bourgogne, qui
-laissa un moment le roi d'Angleterre pour aller demander de l'argent
-et des troupes aux États de Hainaut. Il revint (19 août), mais trop
-tard, s'emporta fort, maltraita de paroles le roi d'Angleterre, lui
-disant (en anglais pour être entendu) que ce n'était pas ainsi que ses
-prédécesseurs s'étaient conduits en France, qu'ils y avaient fait de
-belles choses et gagné de l'honneur. «Est-ce pour moi, disait-il
-encore, que j'ai fait passer les Anglais? C'est pour eux, pour leur
-rendre ce qui leur appartient. Je prouverai que je n'ai que faire
-d'eux; je ne veux point de trêve, que trois mois après qu'ils auront
-repassé la mer.» Plus d'un Anglais pensait comme lui[276] et restait
-sombre, malgré toutes les avances du roi et ses bons vins, surtout ce
-dur bossu Glocester.
-
-[Note 276: D'autant plus qu'il n'était guère sorti de plus grande
-armée d'Angleterre. Édouard fit en partant cette bravade: «Majorem
-numerum non optaret ad conquærendum per medium Franciæ usque ad portas
-urbis Romæ.» Croyland. Continuat., p. 558.]
-
-Il y avait quelqu'un de plus fâché encore de cet arrangement, c'était
-le connétable. Il envoyait au roi, au duc; il voulait s'entremettre de
-la paix. Au roi, il faisait dire qu'il suffisait pour contenter ces
-Anglais de leur donner seulement une petite ville ou deux pour les
-loger l'hiver, «qu'elles ne sauraient être si méchantes qu'ils ne s'en
-contentassent.» Il voulait dire Eu et Saint-Valéry. Le roi craignait
-que les Anglais ne les demandassent en effet, et les fit brûler.
-
-L'honnête connétable ne pouvant établir ici les Anglais, offrait de
-les détruire; il proposait de s'unir tous pour tomber sur eux. D'autre
-part, Édouard disait au roi que s'il voulait seulement payer moitié
-des frais, il repasserait la mer, l'année suivante, pour détruire son
-beau-frère le duc de Bourgogne.
-
-Le roi n'eut garde de profiter de cette offre obligeante: son jeu
-était tout autre. Il lui fallait au contraire rassurer le duc de
-Bourgogne, lui garantir une longue trêve (neuf années), pendant
-laquelle il pût courir les aventures, s'enfoncer dans l'Empire,
-s'enferrer aux lances des Suisses. Le roi comptait, en attendant, se
-donner enfin le bien que depuis dix ans il demandait dans ses prières,
-d'arracher ses deux mauvaises épines du Nord et du Midi, les Saint-Pol
-et les Armagnac.
-
-Ceux-ci voyaient bien cette pensée dans le coeur du roi, et sous son
-patelinage: _Mon bon cousin, mon frère_... qu'il ne demandait que leur
-mort. Mais par qui commencerait-il? Il avait déjà frappé un Armagnac
-en 1473; l'autre (duc de Nemours) croyait son tour venu, il écrivait à
-Saint-Pol (qui avait épousé sa nièce) que, pouvant être happé d'un
-moment à l'autre, il allait lui envoyer ses enfants, les mettre en
-sûreté.
-
-Il est juste de dire qu'ils avaient bien gagné la haine du roi et
-tout ce qu'il pourrait leur faire. Quinze ans durant, leur conduite
-fut invariable, jamais démentie; ils ne perdirent pas un jour, une
-heure, pour trahir, brouiller, remettre l'Anglais en France,
-recommencer ces guerres affreuses.
-
-Ceux qui excusent tout ceci, comme la résistance du vieux pouvoir
-féodal, errent profondément. Les Nemours, les Saint-Pol, étaient des
-fortunes récentes. Saint-Pol s'était fait grand en se donnant deux
-maîtres et vendant tour à tour l'un à l'autre. Nemours devait les
-biens immenses qu'il avait partout (aux Pyrénées, en Auvergne, près
-Paris, et jusqu'en Hainaut), il les devait, à qui? à la folle
-confiance de Louis XI, qui passa sa vie à s'en repentir.
-
-Le roi venait de remettre au duc d'Alençon la peine de mort pour la
-seconde fois, lorsqu'il apprit que Jean d'Armagnac (celui qui avait
-deux femmes, dont l'une était sa soeur) s'était rétabli dans Lectoure.
-Il avait trouvé moyen d'amuser la simplicité de Pierre de Beaujeu qui
-gardait la place, et il avait pris la ville et le gardien (mars 1473).
-Ce tour piqua le roi. Il avait à peine recouvré le Midi et il semblait
-près de le perdre; les Aragonais rentraient dans Perpignan (1er
-février)[277]. Il résolut cette fois de profiter de ce que d'Armagnac
-s'était lui-même enfermé dans une place, de le serrer là, de
-l'étouffer.
-
-[Note 277: Zurita, Anal. de Aragon, t. IV, libr. XIX, c. XII. Voir
-aussi l'_Hist. ms. de Legrand_, fort détaillée pour les affaires du
-Midi, l'Histoire du Languedoc, etc.]
-
-La crise lui semblait demander un coup rapide, terrible; son âme, qui
-jamais ne fut bonne, était alors furieusement envenimée contre tous
-ces Gascons, et par leurs menteries continuelles, et par leurs
-railleries[278].
-
-[Note 278: Une lettre du comte de Foix au roi montre avec quelle
-légèreté il le traitait. Cette lettre, spirituelle et moqueuse, dut le
-blesser cruellement, en lui prouvant surtout que ses finesses ne
-trompaient personne. Il finit par lui faire entendre qu'il n'a pas le
-temps de lui écrire. _Bibl. royale, ms. Legrand, carton de 1470,
-lettre du 27 septembre._]
-
-Il dépêche deux grands officiers de justice, les sénéchaux de Toulouse
-et de Beaucaire, les francs-archers de Languedoc et de Provence; pour
-assurer la chasse, il leur promet la curée; la besogne devait être
-surveillée par un homme sûr, le cardinal d'Alby[279]. Armagnac se
-défendit trop bien, et on lui fit espérer un arrangement pour tirer de
-ses mains Beaujeu et les autres prisonniers[280]. Pendant les
-pourparlers, un seul article restant à régler, les francs-archers
-entrèrent, firent main basse partout, tuèrent tout dans la ville.
-L'un d'eux, sur l'ordre des sénéchaux, poignarda Armagnac sous les
-yeux de sa femme (6 mars 1473).
-
-[Note 278: Dont le zèle alla jusqu'à prêter douze mille livres pour
-l'expédition. _Bibl. royale, ms. Gaignières, 2895_ (_communiqué par M.
-J. Quicherat_).]
-
-[Note 280: Le caractère bien connu de Louis XI porte à croire qu'il y
-eut trahison. Cependant, la seule source contemporaine qu'on puisse
-citer pour cet obscur événement, c'est le factum des Armagnacs
-eux-mêmes contre Louis XI, présenté par eux aux États généraux de
-1484. Tout le monde a puisé dans ce plaidoyer. V. Histoire du
-Languedoc, livre XXXV, p. 47. Quant à la circonstance atroce du
-breuvage que la comtesse _fut forcée de prendre, dont elle avorta et
-dont elle mourut deux jours après_, elle n'est point exacte, au moins
-pour la mort, puisque trois ans après elle plaidait pour obtenir
-payement de la pension viagère que le roi lui avait assignée sur les
-biens de son mari. Arrêts du Parlement de Toulouse du 21 avril et du 6
-mai 1476 (cités par M. de Barante).]
-
-Nemours et Saint-Pol ne pouvaient guère espérer mieux. Ils étaient des
-exemples illustres d'ingratitude, s'il en fut jamais. La seule excuse
-de Saint-Pol (la même que donnaient en Suisse les comtes de Romont et
-de Neufchâtel, dont nous allons parler), c'était qu'ayant du bien sous
-deux seigneurs, relevant de deux princes, ils étaient sans cesse
-embarrassés par des devoirs contradictoires. Mais alors comment
-compliquer cette complication? pourquoi accepter chaque année de
-nouveaux dons du roi pour le trahir? pourquoi cet acharnement à sa
-ruine?... S'il y fût parvenu, il n'eût guère avancé. Il eût trouvé un
-roi à défaire dans le duc de Bourgogne; c'eût été à recommencer.
-
-Trois fois le roi faillit périr par lui. D'abord à Montlhéry, et cette
-fois il arrache l'épée de connétable.--Le roi le comble, il le marie,
-le dote en Picardie, le nomme gouverneur de Normandie[281]; et c'est
-alors qu'il s'en va lui ruiner ses alliés, Dinant et Liége.--Le roi
-lui donne des places dans le Midi (Ré, Marant), et il travaille à unir
-le Midi et le Nord, Guienne et Bourgogne, pour la ruine du roi.--Dans
-sa crise de 1472, le roi, _in extremis_, se fie à lui, lui laisse la
-Somme à défendre (la Somme, Beauvais, Paris!), et tout était perdu si
-le roi n'eût en hâte envoyé Dammartin.--Le duc de Bourgogne s'éloigne
-de la France, s'en va faire la guerre en Allemagne; Saint-Pol le va
-chercher, il lui amène l'Anglais, il lui répond que le duc de Bourbon
-trahira comme lui... Si celui-ci l'eût écouté, que serait-il advenu de
-la France?
-
-[Note 281: Et ce ne fut pas un vain titre. Saint-Pol lui-même, venant
-se faire reconnaître à Rouen, parle «du grant povoir et commission que
-le Roy lui a donné à lui seul, y compris le povoir de congnoistre de
-ces cas de crime de lèze-majesté et autres réservez,» connaissance
-formellement interdite à l'échiquier.--En 1469, il fait lire une
-lettre du roi, «Nostre très-chier et très-amé frère le duc de Guienne
-nous a envoyé _l'anel dont on disoit qu'il avoit espousé la duchié de
-Normandie_... Voulons que en l'Eschiquier... vous monstrez et faictes
-_rompre publiquement ledit anel_.» Il y avait dans la salle une
-enclume et des marteaux. L'anneau ducal, livré aux sergents des huis,
-fut par eux, «voyant tous, cassé et rompu en deux pièces qui furent
-rendues à M. le connestable.» _Registres de l'Échiquier, 9 nov. 1469._
-Une ancienne gravure représente cette cérémonie. _Portefeuille du
-dépôt des mss. de la Bibliothèque royale._ Floquet, Parlement de
-Normandie, I, 253.]
-
-Un matin, tout cela éclate. Cette montagne de trahisons retombe
-d'aplomb sur la tête du traître. Le roi, le duc et le roi d'Angleterre
-échangent les lettres qu'ils ont de lui. L'homme reste à jour, connu
-et sans ressources.
-
-Il s'agissait seulement de savoir qui profiterait de la dépouille?
-Saint-Pol pouvait encore ouvrir ses places au duc de Bourgogne, et
-peut-être obtenir grâce de lui. Un reste d'espoir le trompa pour le
-perdre. Le roi mit ce délai à profit, conclut vite un arrangement avec
-le duc pour le renvoyer à sa guerre de Lorraine; il lui abandonnait la
-Lorraine, l'empereur, l'Alsace (le monde, s'il eût fallu), pour le
-faire partir. Tout cela fut écrit le 2 septembre, signé le 13; le 14,
-le roi, avec cinq ou six cents hommes d'armes, arrive devant
-Saint-Quentin qui ouvre sans difficulté; le connétable s'était sauvé à
-Mons. Au reste, si le roi prenait, c'était pour donner, à l'entendre,
-pour en faire cadeau au duc, à qui il avait promis la bonne part dans
-les biens de Saint-Pol. «Beau cousin de Bourgogne, disait-il, a fait
-du connétable comme on fait du renard; il a retenu la peau, comme un
-sage qu'il est; moi, j'aurai la chair, qui n'est bonne à rien[282].»
-
-[Note 282: Louis XI, qui n'était pas maître de sa langue, avait
-lui-même fait dire à Saint-Pol peu auparavant un mot qui n'était que
-trop clair: «J'ai de grandes affaires, j'aurais bon besoin _d'une
-tête_ comme la vôtre.» Il y avait là un Anglais qui ne comprenait pas,
-le roi prit la peine de lui expliquer la plaisanterie. (Commines.)]
-
-Le duc de Bourgogne tenait Saint-Pol à Mons depuis le 26 août.
-Quelques torts que celui-ci eût envers lui, il s'était fié à lui
-pourtant, et il lui aurait remis ses places si le roi ne l'eût
-prévenu. Le fils de Saint-Pol avait bravement combattu pour le duc; il
-souffrait pour lui une dure captivité et le roi parlait de lui couper
-la tête. Les services du fils, sa prison, son danger, demandaient
-grâce pour le père auprès du duc de Bourgogne et priaient pour lui.
-
-Saint-Pol, qui était à Mons chez son ami le bailli de Hainaut,
-n'avait aucune crainte. Un simple valet de chambre du duc était là
-pour le surveiller. Cependant la guerre de Lorraine traînait, contre
-toute attente, et le roi, demandant qu'on lui livrât Saint-Pol,
-poussait des troupes en Champagne, aux frontières de Lorraine. Le
-duc, qui avait pris Pont-à-Mousson le 26 septembre, ne put avoir
-Épinal que le 19 octobre, et le 24 seulement il assiégea Nancy. Rien
-n'avançait; la ville résistait avec une gaieté désespérante pour les
-assiégeants[283]. L'Italien Campobasso qui dirigeait le siége, et
-qui avait baissé dans la faveur du maître depuis qu'il avait manqué
-Neuss, travaillait mal et lentement; peut-être déjà marchandait-il
-sa mort.
-
-[Note 283: Nicolas des Grands Moulins dedans (_la tour_) estoit,
-lequel joyeusement les os menoit avec ses clochettes (_cliquettes?_),
-en disant de bonnes chansons. Quand venoit le soir, les Bourguignons
-l'appeloient, disant: Hé! li canteur, hé! par foy, dis-nous une
-cansonette. À puissance de flèches tiroient, le cuidant tirer, mais
-jamais...» Chronique de Lorraine.]
-
-Cette lenteur devenait fatale au connétable; le duc n'osait plus le
-refuser au roi, qui pouvait entrer en Lorraine et lui faire perdre
-tout. Le 16 octobre, un secrétaire vint donner ordre aux gens de Mons
-de le garder à vue. Le duc, devant Nancy, reçut presque en même temps
-une lettre du connétable et une lettre du roi, la première suppliante,
-où le captif exposait «sa dolente affaire,» la seconde presque
-menaçante, où le roi le sommait de laisser la Lorraine s'il ne voulait
-pas lui livrer Saint-Pol et les biens de Saint-Pol. Le duc, acharné à
-sa proie, fit semblant de complaire au roi et ordonna à ses gens de
-lui livrer le prisonnier le 24 novembre, _s'ils n'apprenaient la prise
-de Nancy_; ses capitaines lui répondaient de la prendre le 20. En ce
-cas il eût manqué de parole au roi, eût gardé Nancy et Saint-Pol.
-
-Malheureusement l'ordre fut donné aux ennemis personnels de celui-ci,
-à Hugonet et Humbercourt[284], qui le 24, sans attendre un jour, une
-heure de plus, le livrèrent aux gens du roi. Trois heures après,
-dit-on, arriva un ordre de différer encore: il n'était plus temps.
-
-[Note 284: Il avait donné à Humbercourt un démenti qu'il avait
-peut-être oublié lui-même, mais qu'il retrouva dans ce moment décisif.
-Sa fierté, ses prétentions princières, l'audace qu'il eut plusieurs
-fois d'humilier ses maîtres, la légèreté avec laquelle on parlait dans
-sa petite cour du duc et du roi, ne contribuèrent pas peu à sa mort.
-Louis XI s'humilia devers lui jusqu'à consentir à avoir une entrevue
-avec lui, comme d'égal à égal, _avec une barrière entre eux_.
-(Commines.) Le roi lui reproche dans une lettre les propos de ses
-serviteurs: «Ils disent que je ne suis _qu'un enfant_, et que je ne
-parle _que par bouche d'autrui_.» (Duclos.)]
-
-Le procès fut mené très-vite[285]. Saint-Pol savait bien ces choses,
-pouvait perdre bien des gens d'un mot. On se garda bien de le mettre à
-la torture, et Louis XI regretta plus tard qu'on ne l'eût pas fait.
-Livré le 24 novembre, il fut décapité le 19 décembre sur la place de
-Grève[286]. Quelque digne qu'il fût de cette fin, elle fit tort à ceux
-qui l'avaient livré, au duc surtout, en qui il avait eu confiance et
-qui avaient trafiqué de sa vie[287].
-
-[Note 285: Il ne se justifia que sur un point, l'attentat à la vie du
-roi; il avait toujours témoigné de la répugnance à ce sujet. Du reste,
-il était l'auteur du plan proposé au duc alors devant Neuss; le duc
-eût été régent et le duc de Bourbon son lieutenant; on eût pris le roi
-et _on l'eût mis à Saint-Quentin_, sans lui faire mal pourtant, et _en
-lieu où il fût bien aise_. Le connétable avait dit qu'il y avait
-«douze cents lances de l'ordonnance du roi qui seroient leurs.»
-_Bibliothèque royale, fonds Cangé, ms. 10,334_ f. 248-251. Selon un
-témoin, le duc de Bourbon aurait répondu à ces propositions: «Je fais
-veu à Dieu que sy je devois devenir aussi pauvre que Job, je serviray
-le Roy du corps et de biens et jamais ne l'abandonneray, et ne veult
-point de leur alliance.» _Bibliothèque royale, fonds Harlay, mss.
-338_, page 130.--Voir le _Procès ms. aux Archives du royaume, section
-judiciaire_, et à la _Bibliothèque royale_.]
-
-[Note 286: Lire l'exécution dans Jean de Troyes, nov. 1475, et le
-portrait que Chastellain a fait de cet homme en qui l'ambition gâta
-tant de beaux dons de la nature, _passim_, et le fragment édité par M.
-J. Quicherat, Bibl. de l'École des chartes, 1842. Paris applaudit à
-l'exécution; on y avait beaucoup souffert de ses pilleries. V. la
-complainte. Je me rappelle avoir vu une lettre de rémission accordée
-par le roi à un archer de Saint-Pol pour le meurtre d'un prêtre; il y
-détaille toutes les circonstances aggravantes, de manière à faire
-détester l'homme puissant qui arrachait une grâce si peu méritée.
-_Archives du royaume, Registres du Trésor des chartes._]
-
-[Note 287: Commines prétend que le duc lui donna un sauf-conduit.]
-
-Cette Lorraine, achetée si cher, il l'eut enfin, il entra dans Nancy
-(30 novembre 1475). Quoique la résistance eût été longue et obstinée,
-il accorda à la ville la capitulation qu'elle dressa elle-même[288].
-Il se soumit à faire le serment que faisaient les ducs de Lorraine, et
-il reçut celui des Lorrains; il rendit la justice en personne, comme
-faisaient les ducs, écoutant tout le monde infatigablement, tenant les
-portes de son hôtel ouvertes jour et nuit, accessible à toute heure.
-
-[Note 288: Il promit de rappeler les bannis, d'épargner les biens des
-partisans de René, de payer les dettes de son ennemi, etc.--V. dans
-Schutz (Tableau, etc., p. 82) la «Requeste présentée par les estats du
-duché de Lorraine, à Charles, duc de Bourgogne.» J'y trouve cette
-noble parole: «Et si ledict duché n'est de si grande extendue que
-beaucoup d'autres pays, _si a de la souveraineté en soy, et est exempt
-de tous autres_.»]
-
-Il ne voulait pas être le conquérant, mais le vrai duc de Lorraine,
-accepté du pays qu'il adoptait lui-même. Cette belle plaine de Nancy,
-cette ville élégante et guerrière, lui semblait, autant et plus que
-Dijon, le centre naturel du nouvel empire[289], dont les Pays-Bas,
-l'indocile et orgueilleuse Flandre, ne seraient plus qu'un accessoire.
-Depuis son échec de Neuss, il détestait tous les hommes de langue
-allemande, et les impériaux qui lui avaient ôté des mains Neuss et
-Cologne, et les Flamands qui l'avaient laissé sans secours, et les
-Suisses qui, le voyant retenu là, avaient insolemment couru ses
-provinces[290].
-
-[Note 289: La chronique, à demi rimée, de Lorraine, lui fait dire: «À
-l'ayde de Dieu céans une notable maison ferai; j'ai volonté d'icy
-demeurer, et mes jours y parfiner. C'est le pays que plus désirois...
-Je suis mainctenant emmy mes pays, pour aller et pour venir. Ici
-tiendrai mon estat... De tous mes pays, ferai tous mes officiers venir
-icy rendre compte.»]
-
-[Note 290: «Zu schmach und abfall ganzer Teutchen nation.» Diebold
-Schilling, p. 130.]
-
-Le 12 juillet, dans son rapide retour de Neuss à Calais, il s'était
-arrêté à Bruges, un moment, pour lancer aux Flamands un foudroyant
-discours[291], les effrayer et en tirer de nouvelles ressources. S'il
-est resté longtemps à ce siége, jusqu'à ce que l'empereur, l'Empire,
-le roi de France, se soient mis en mouvement, les Flamands en sont
-cause, qui l'ont laissé là pour périr.... «Ah! quand je me rappelle
-les belles paroles qu'ils disent à toute _entrée_ de leur seigneur,
-qu'ils sont de _bons, loyaux, obéissants_ sujets, je trouve que ces
-paroles ne sont que fumées d'alchimie. Quelle _obéissance_ y a-t-il à
-désobéir? quelle _loyauté_ d'abandonner son prince? quelle _bonté_
-filiale en ceux qui plutôt machinent sa mort?... De telles
-machinations, répondez, n'est-ce pas crime de lèse-majesté? et à quel
-degré? au plus haut, en la personne même du prince. Et quelle punition
-y faut-il? la confiscation? Non, ce n'est pas assez... la mort... non
-décapités, mais écartelés!
-
-[Note 291: Lire en entier ce discours, vraiment éloquent (d'autant
-plus irritant). Documents Gachard, I, 249-270.]
-
-«Pour qui votre prince travaille-t-il? est-ce pour lui ou pour vous,
-pour votre défense? Vous dormez, il veille; vous vous tenez chauds, il
-a froid; vous restez chez vous pendant qu'il est au vent, à la pluie;
-il jeûne, et vous, dans vos maisons, vous mangez, buvez, et vous vous
-tenez bien aise!...
-
-«Vous ne vous souciez pas d'être gouvernés comme des enfants sous un
-père; eh bien! fils _déshérités pour ingratitude_[292], vous ne serez
-plus que des sujets sous un maître... Je suis et je serai maître, à la
-barbe de ceux à qui il en déplaît. Dieu m'a donné la puissance...
-Dieu, et non pas mes sujets. Lisez là-dessus la Bible, aux livres des
-Rois...
-
-[Note 292: «Ingrati animi causâ.» Ce passage et le précédent sur le
-crime de lèse-majesté, montrent qu'il était imbu du droit romain et
-des traditions impériales. Plusieurs de ses principaux conseillers,
-comme je l'ai dit, étaient des légistes comtois et bourguignons. Voir,
-à la Pinacothèque de Munich, la ronde et dure tête rouge de
-Carondelet.]
-
-«Si pourtant vous faisiez encore votre devoir, comme bons sujets y
-sont tenus, si vous me donniez courage pour oublier et pardonner, vous
-y gagneriez davantage... J'ai bien encore le coeur et le vouloir de
-vous remettre au degré où vous étiez devant moi: _Qui bien aime tard
-oublie_.
-
-«Donc ne procédons pas encore, pour cette fois, aux punitions... Je
-veux dire seulement pourquoi je vous ai mandés.» Et alors, se tournant
-vers les prélats: «Obéissez désormais diligemment et sans mauvaise
-excuse, ou votre temporel sera confisqué.»--Puis, aux nobles:
-«Obéissez, ou vous perdez vos têtes et vos fiefs.»--Enfin aux députés
-du dernier ordre, d'un ton plein de haine: «Et vous, _mangeurs des
-bonnes villes_, si vous n'obéissiez aussi à mes ordres, à toute lettre
-que mon chancelier vous expédiera, vous perdriez, avec tous vos
-priviléges, les biens et la vie[293].»
-
-[Note 293: Les Flamands appelaient souvent les gros bourgeois,
-_Mangeurs de foie_, «Jecoris esores.» V. notre tome VII, ann. 1436, et
-Meyer, fol. 291.]
-
-Ce mot _mangeurs des bonnes villes_ était justement l'injure que le
-petit peuple adressait aux gros bourgeois qui faisaient les affaires
-publiques. Que le prince la leur adressât, c'était chose nouvelle,
-menaçante; il semblait, par ce mot seul, prêt à déchaîner sur eux les
-vengeances de la populace, et déjà leur passer la corde au col.
-
-Dans leur réponse écrite, infiniment mesurée, respectueuse et ferme,
-ils prétendirent qu'au moment même où il les appelait à Neuss, le
-bruit courait qu'il y avait accord entre lui et l'empereur (accord
-secret de mariage, ils l'insinuaient finement). Au lieu d'armer, de
-partir, ils avaient donné de l'argent[294]. De plus, l'Artois étant
-menacé, ils ont levé deux mille hommes pour six semaines, et _si la
-Flandre eût eu besoin de défense_, ils auraient fait davantage. «Votre
-père, le duc Philippe, de noble mémoire, vos nobles prédécesseurs, ont
-laissé le pays dans cette liberté de n'avoir nulle charge sans que les
-quatre membres de Flandre _y aient préalablement consenti au nom des
-habitants_... Quant à vos dernières lettres, portant que dans quinze
-jours tout homme capable de porter les armes se rendra près d'Ath,
-_elles n'étaient point exécutables_, ni profitables pour vous-même;
-vos sujets sont des marchands, des ouvriers, des laboureurs, qui ne
-sont guère propres aux armes. Les étrangers quitteraient le pays...
-_La marchandise_, dans laquelle vos nobles prédécesseurs ont, depuis
-quatre cents ans, entretenu le pays avec tant de peine, _la
-marchandise_, très-redouté seigneur, _est inconciliable avec la
-guerre_.»
-
-[Note 294: Le chiffre total des recettes et dépenses que M. Edward Le
-Glay me communique (d'après les _Archives de Lille_), n'indique pas
-d'augmentation considérable, parce qu'il ne donne que l'ordinaire.
-L'extraordinaire était accablant. Outre _les droits sur les grains et
-denrées_ qu'il établit en 1474, trente mille écus qu'il leva pour le
-siége de Neuss en 1474, il déclara, le 6 juin de cette année, que tous
-ceux qui tenaient des fiefs non nobles auraient à venir en personne à
-Neuss, ou _à payer le sixième_ de leur revenu (_Archives de Lille_).
-En juillet, il demanda le _sixième de tous les revenus_ en Flandre et
-en Brabant. La Flandre refusa, et il n'obtint par menaces que 28,000
-couronnes comptant, et 10,000 ridders par an, pendant trois ans
-(communiqué par M. Schayez, d'après les _Archives générales de
-Belgique_).]
-
-Il répondit aigrement qu'il ne se laissait pas prendre à toutes leurs
-belles paroles, à leurs protestations. «Suis-je un enfant pour qu'on
-m'amuse avec des mots et une pomme?... Et qui donc est seigneur ici?
-est-ce vous, ou bien est-ce moi?... Tous mes pays m'ont bien servi,
-sauf la Flandre, qui de tous est le plus riche. Il y a chez vous telle
-ville _qui prend sur ses habitants_ plus que moi sur tout mon domaine
-(ceci contre les bourgeois dirigeants, insinuation dangereuse et
-meurtrière). Vous appliquez à vos usages ce qui est à moi; à moi
-appartiennent ces taxes des villes; je puis me les appliquer, et je le
-ferai, m'en aider à mon besoin, ce qui vaudrait mieux _que tel autre
-usage qu'on en fait_, sans que mon pays y gagne... Riches ou pauvres,
-rien ne dispense d'aider votre prince. Voyez les Français, ils sont
-bien pauvres, et comme ils aident leur roi!...»
-
-Le dernier mot fut celui-ci, dont les députés tremblèrent, se
-souvenant qu'après le sac de Liége, il avait eu l'idée de faire celui
-de Gand[295]: «Si je ne suis satisfait, _je vous la ferai si courte_
-que vous n'aurez le temps de vous repentir... Voilà votre écrit,
-prenez-le, je ne m'en soucie; vous y répondrez vous-mêmes... Mais
-faites votre devoir.»
-
-[Note 295: «Plusieurs bons personnages... qui, de mon temps et _moy
-présent_, avoient aydé à desmouvoir ledict duc Charles, lequel vouloit
-destruire grant partie de ladicte ville de Gand.» Commines.]
-
-Ce fut un divorce. Le maître et le peuple se séparèrent pour ne se
-revoir jamais. La Flandre haïssait alors autant qu'elle avait aimé.
-Elle attendait, souhaitait la ruine de cet homme funeste. Les gros
-bourgeois croyaient avoir tout à craindre de lui. Il avait frappé les
-pauvres en mettant un impôt sur les grains. Il avait tenté d'imposer
-le clergé; dans ses embarras de Neuss, il lui demanda un décime et
-réclama de toutes les églises, de toutes les communautés, les droits
-d'amortissement non payés par l'Église _depuis soixante ans_; ces
-droits éludés, refusés, étaient levés de force par les agents du fisc.
-Les prêtres commencèrent à répandre dans le peuple qu'il était maudit
-de Dieu[296].
-
-[Note 296: On disait, entre autres choses, que Philippe le Bon s'étant
-dispensé d'aller à la croisade sous prétexte de santé (pour faire
-plaisir à sa femme et autres dont les maris partaient), le pape
-indigné le maudit, lui et les siens, jusqu'à la troisième génération.
-(Reiffenberg, d'après le Defensorium sacerdotum, de Scheurlus.)]
-
-Ceux qui souffraient le plus, en se plaignant le moins, c'étaient ceux
-qui payaient de leur personne même, les nobles, désormais condamnés à
-chevaucher toujours derrière cet homme d'airain, qui ne connaissait ni
-peur, ni fatigue, ni nuit, ni jour, ni été, ni hiver. Ils ne
-revenaient plus jamais se reposer. Adieu leurs maisons et leurs
-femmes, elles avaient le temps de les oublier... Il ne s'agissait
-plus, comme autrefois, de faire la guerre chez eux, tout au plus de
-l'Escaut à la Meuse. Il leur fallait maintenant s'en aller, nouveaux
-paladins, aux aventures lointaines, passer les Vosges, le Jura, tout à
-l'heure les Alpes, faire la guerre à la fois au royaume
-_très-chrétien_ et au _saint empire_, aux deux têtes de la chrétienté,
-au droit chrétien; leur maître était son droit à lui-même et n'en
-voulait nul autre.
-
-Reviendrait-il jamais aux Pays-Bas? tout disait le contraire. Le
-trésor, qui du temps du bon duc avait toujours reposé à Bruges, il
-l'emportait, le faisait voyager avec lui; des diamants d'un prix
-inestimable et faciles à soustraire, des châsses, des reliquaires, des
-saints d'or et toutes sortes de richesses pesantes, tout cela chargé
-sur des chariots, roulait de Neuss à Nancy, et de Nancy en Suisse. Sa
-fille restait encore en Flandre, mais il écrivit aux Flamands de la
-lui envoyer.
-
-La Suisse, par laquelle il allait commencer, n'était qu'un passage
-pour lui; les Suisses étaient bons soldats, et tant mieux; il les
-battrait d'abord, puis les payerait, les emmènerait. La Savoie et la
-Provence étaient ouvertes; le bon homme René l'appelait[297]. Le petit
-duc de Savoie et sa mère lui étaient acquis, livrés d'avance[298] par
-Jacques de Savoie, oncle de l'enfant, qui était maréchal de Bourgogne.
-Maître de ce côté-ci des Alpes, il descendait aisément l'autre pente.
-Une fois là, il avait beau jeu, dans l'état misérable de dissolution
-où se trouvait l'Italie. Il en avait tous les ambassadeurs. Le fils du
-roi de Naples, de la maison d'Aragon, l'un de ses gendres en
-espérance, ne le quittait pas.
-
-[Note 297: «Et pour aller prendre la possession du dict pays, estoit
-allé M. de Chasteau-Guyon.» Commines.]
-
-[Note 298: Les Suisses croyaient qu'il avait demandé à l'empereur,
-dans l'entrevue de Trêves, le duché de Savoie. (Diebold Schilling.)]
-
-D'autre part, il avait recueilli les serviteurs italiens de la maison
-d'Anjou[299]. Le duc de Milan, qui voyait le pape, Naples et Venise,
-déjà gagnés, s'effrayait d'être seul, et il envoya en hâte au duc,
-pour lui demander alliance[300]... Donc, rien ne l'arrêtait; il
-suivait la route d'Annibal, et, comme lui, préludait par la petite
-guerre des Alpes; au delà, plus heureux, il n'avait pas de Romains à
-combattre, et l'Italie l'invitait elle-même.
-
-[Note 299: Tels que Campobasso, Galeotto. Il avait à son service
-d'autres méridionaux, un médecin italien, un médecin et un chroniqueur
-portugais, etc.]
-
-[Note 300: Trois semaines au plus avant la bataille de Granson, selon
-Commines.]
-
-
-
-
-LIVRE XVII
-
-
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-
-CHAPITRE PREMIER
-
-GUERRE DES SUISSES--BATAILLE DE GRANSON ET DE MORAT
-
-1476
-
-
-Lorsque le duc de Bourgogne, engagé au siége de Neuss, reçut le défi
-des Suisses, il resta un moment muet de fureur; enfin, il laissa
-échapper ces mots: «Ô Berne! Berne!»
-
-Qui encourageait tous ses ennemis les plus faibles, Sigismond, René,
-de simples villes comme Mulhouse ou Colmar? nul autre que les Suisses.
-Ils couraient à leur aise la Franche-Comté, brûlaient des villes,
-mangeaient tout le pays; ils buvaient à leur aise dans Pontarlier.
-Ils avaient mis la main sur Vaud et Neufchâtel, sans distinguer ce qui
-était Savoie ou fief de Bourgogne[301].
-
-[Note 301: Les enclavements et les enchevêtrements des fiefs dans les
-pays romans sont très-nettement expliqués par M. de Gingins, p. 39,
-40.]
-
-Le duc avait hâte de les châtier. Il y allait en plein hiver. Une
-seule chose pouvait le ralentir, le ramener peut-être au nord, c'est
-qu'il n'était pas encore mis en possession de la dépouille de
-Saint-Pol. Le roi lui ôta ce souci; il lui livra Saint-Quentin (24
-janvier 1476)[302], en sorte que rien ne le retardant, à l'aveugle et
-les yeux baissés, il s'en allât heurter la Suisse. Pour ne rien perdre
-du spectacle, Louis XI vint s'établir à Lyon (février).
-
-[Note 302: On ne savait pas trop encore de quel côté il allait
-tourner. La ville de Strasbourg fit de formidables préparatifs de
-défense. _Chronique ms. de Strasbourg, communiquée par M. Strobel._]
-
-De ces deux forces brutales, violentes, qui devait l'emporter? Lequel,
-du sanglier du Nord ou de l'ours des Alpes, jetterait l'autre à bas,
-personne ne le devinait. Et personne non plus ne se souciait d'être du
-combat. Les Suisses trouvèrent leurs amis de Souabe très-froids à ce
-moment. Leur grand ami, le roi, les avait abandonnés en septembre,
-payés en octobre pour faire la guerre, et il attendait.
-
-Le duc semblait bien fort. Il venait de prendre la Lorraine. Son siége
-même de Neuss, où il avait un moment tenu seul devant tout l'Empire,
-le rehaussait encore. Celui qui, sans tirer l'épée, obligeait le roi
-de France de céder Saint-Quentin était un prince redoutable.
-
-Et les Suisses aussi étaient formidables alors[303]. La terreur de leur
-nom était si forte que, sans qu'ils bougeassent seulement, les petits
-venaient de toutes parts se mettre sous leur ombre. Tous les sujets
-d'évêques, d'abbés, les uns après les autres, s'affranchissaient en se
-disant alliés des Suisses; les villes libres, tout autour, subissaient
-peu à peu leur pesante amitié. Un bourgeois de Constance avait fait
-mauvaise mine en recevant une monnaie de Berne; de Berne et de Lucerne,
-à l'instant, partent quatre mille hommes, et Constance paye deux mille
-florins pour expier ce crime[304].--Ils frappaient fort et loin; pour le
-faire sentir à leurs amis de Strasbourg, et leur prouver qu'ils étaient
-tout près et à portée de les défendre, ils s'avisèrent, à une fête de
-l'arc que donnait cette ville, d'apporter un gâteau cuit en Suisse, et
-qui arriva, tiède encore, à Strasbourg.
-
-[Note 303: Pour apprécier cette forte et rude race, voir à la
-bibliothèque de Berne le portrait de Magdalena Nageli, avec son
-chaperon et ses gros gants de chamois. L'ennemi de son père, qui la
-vit laver son linge à la fontaine, fit la paix sur-le-champ, afin de
-pouvoir épouser une fille si robuste; elle lui donna en effet
-quatre-vingts enfants et petits-enfants.]
-
-[Note 304: Mallet, X, p. 50. V. aussi Berchtold, Fribourg, I, 367.]
-
-L'élan des Suisses était très-grand alors, leur pente irrésistible
-vers les bons pays d'alentour. Il n'y avait pas de sûreté à se mettre
-devant, pas plus qu'il n'y en aurait à vouloir arrêter la Reuss au
-pont du Diable. Empêcher cette rude jeunesse de laisser tous les ans
-ses glaces et ses sapins lui fermer les vignes du Rhin[305], de Vaud
-ou d'Italie, c'était chose périlleuse. Le jeune homme est bien âpre,
-quand, pour la première fois, il mord au fruit de vie.
-
-[Note 305: Berne écrivait au sujet de l'Alsace: «Délaisserons-nous ce
-bon pays, qui jusqu'ici nous a donné tant de vin et de blé?» Diebold
-Schilling.]
-
-Jeunes étaient ces Suisses, ignorant tout, ayant envie de tout,
-gauches et mal habiles, et tout réussissait. Tout sert aux jeunes. Les
-factions, les rivalités intérieures qui ruinent les vieux sages États,
-profitaient à ceux-ci. Les chevaliers des villes et les hommes des
-métiers faisaient partie des mêmes corporations et rivalisaient de
-bravoure; le banneret tué, la bannière se relevait aussi ferme dans la
-main d'un boucher[306], d'un tanneur. Les chefs des partis opposés
-n'étaient d'accord que sur une chose, aller en avant, les Diesbach
-pour entraîner, les Bubenberg pour s'excuser de l'amitié des
-Bourguignons et pour assurer leur honneur.
-
-[Note 306: Les nobles entraient dans les _abbayes_ des bouchers,
-tanneurs, etc., pour devenir éligibles aux charges municipales. V.
-Bluntschli, Tillier, II, 455, sur ces corporations, la _chambre au
-singe_, la chambre au fou, etc., sur la _noblesse des fenêtres_, ainsi
-nommée parce que pour constater son blason récent elle le mettait dans
-les vitraux qu'elle donnait aux églises, aux chapelles et chambres de
-confréries. Les Diesbach, qui avaient été marchands de toile,
-obtinrent de l'empereur de substituer à leur humble _croissant_ deux
-_lions_ d'or. Les Hetzel, de bouchers qu'ils étaient, _devinrent
-chevaliers_, etc. Tillier, II, 484, 486.]
-
-Le duc partit de Besançon le 8 février. C'était de bien bonne heure
-pour une guerre de Suisse. Il avait hâte, poussé par sa vengeance,
-poussé par les prières de ses grands officiers, dont plusieurs
-étaient seigneurs des pays romans que les Suisses occupaient; l'un
-était Jacques de Savoie, comte de Romont et baron de Vaud; l'autre
-Rodolphe, comte de Neufchâtel. Le second avait été, l'autre était
-encore maréchal de Bourgogne. Ennemis des Suisses comme officiers du
-duc[307], ils avaient essayé quelque temps de rester avec eux en
-rapport de bon voisinage. Romont avait déclaré qu'il ne voulait pour
-son pays de Vaud d'autre protecteur que ses amis de Berne, et n'en
-avait pas moins commandé les Bourguignons contre eux à Héricourt.
-Rodolphe de Neufchâtel, pour montrer plus de confiance encore, prit
-domicile dans la ville de Berne, ce qui n'empêchait pas que son fils
-ne combattît les Suisses avec le duc de Bourgogne; le père avait
-ménagé devant Neuss entre le duc et l'empereur ce traité, où le
-dernier abandonnait les Suisses et les laissait hors la protection de
-l'Empire[308].
-
-[Note 307: La position de ces grands seigneurs était fort analogue à
-celle du comte de Saint-Pol. Jacques de Savoie avait épousé une
-petite-fille de Saint-Pol, et se trouvait, pour les biens de sa femme,
-vassal du duc en Flandre et en Artois.]
-
-[Note 308: Muller; Tillier.]
-
-La duchesse de Savoie agissait à peu près de même; elle croyait amuser
-les confédérés avec de bonnes paroles, tandis qu'elle faisait sans
-cesse passer au duc des recrues de Lombardie; elle finit par aller les
-chercher, et se faire recruteur elle-même pour le Bourguignon. Les
-Suisses, tout grossiers qu'ils semblaient, ne se laissèrent pas amuser
-aux paroles. Ils ne voulurent rien comprendre aux subtiles
-distinctions de droit féodal, au moyen desquelles ceux qui les
-tuaient au service du Bourguignon se disaient encore leurs amis et
-prétendaient devoir être ménagés. Ils saisirent Neufchâtel, Vaud, et
-tout ce qu'ils purent des fiefs de la Savoie.
-
-L'armée que le duc amenait contre eux, très-fatiguée par deux
-campagnes d'hiver, et qui retrouvait la neige en mars dans cette
-froide Suisse, n'avait pas grand élan, si l'on en juge par ce que le
-duc fit mettre à l'ordre: que quiconque s'en irait, serait _écartelé_
-(26 février). Cette armée, un peu remontée en Franche-Comté, ne
-passait guère dix-huit mille hommes; ajoutez huit mille Piémontais ou
-Savoyards qu'amena Jacques de Savoie. Le 18 février, le duc arriva
-devant Granson, qui, contre son attente, l'arrêta jusqu'au 28. Une
-vaillante garnison défendit la ville d'abord, puis le château, contre
-les assauts des Bourguignons[309]. On y fit entrer alors quelques
-filles de joie et un homme, qui leur dit qu'ils auraient la vie sauve.
-Ils se rendirent. Mais le duc n'avait pas autorisé l'homme; il en
-voulait à ces Suisses d'avoir retardé un prince comme lui, qui leur
-faisait l'honneur de les attaquer en personne. Il laissa faire les
-gens du pays qui avaient plus d'une revanche à prendre[310]. Les
-Suisses furent noyés dans le lac, pendus aux créneaux.
-
-[Note 309: On essaya de les secourir: «Mais possible ne fut de tendre
-main ne nourriture aux pauvres assaillis... Si furent contraints de
-revenir gémissants.» _Hugues de Pierre, chanoine et chroniqueur en
-titre de Neufchâtel_, page 27. (Extraits des chroniques, faits par M.
-de Purry, Neufchâtel, 1839; V. aussi ce qu'en ont donné Boyve,
-Indigénat Helvétique, et M. F. Du Bois, Bataille de Granson, Journal
-de la Société des antiquaires de Zurich). Que ne puis-je citer ici les
-dix pages que M. de Purry a sauvées! Dix pages, tout le reste est
-perdu... Je n'ai rien lu nulle part de plus vif, de plus français.]
-
-[Note 310: V. surtout Berchtold, Fribourg, I, 573.--Gingins excuse le
-duc et veut croire qu'il était absent, parce que ce jour même _il
-alla_ à trois lieues de là. Les deux serviteurs du duc, Olivier et
-Molinet, s'inquiètent moins de la gloire de leur maître; ils disent
-tout net qu'il les fit pendre.]
-
-L'armée des confédérés était à Neufchâtel[311]. Grande fut leur
-colère, leur étonnement d'avoir perdu Granson, puis Vaumarcus qui se
-rendit sans combattre. Ils avancèrent pour le reprendre. Le duc, qui
-occupait une forte position sur les hauteurs, la quitta et avança
-aussi pour trouver des vivres. Il descendit dans une plaine étroite,
-où il lui fallait s'allonger et marcher en colonnes[312].
-
-[Note 311: «Arrivent à Neufchastel à grands sauts, avecque chants
-d'allégresse et formidable suitte (seize mill, disoit l'un, vingt
-mill, disoit l'autre), touts hommes de martials corpsages, faisant
-peur et pourtant plaisir à voir.» Le chanoine Hugues de Pierre.--Le
-dernier trait est charmant: le brave chanoine a peur de ses amis. Il
-essaye d'écrire ces noms terribles, _Suitz_, _Thoun_, mais bientôt il
-y renonce: «Desquels ne peut-on facilement se ramentevoir le nom.»]
-
-[Note 312: Cette bataille, fort obscure jusqu'ici, devient très-claire
-dans l'utile travail de M. Frédéric Dubois (Journal des antiquaires de
-Zurich), qui a reproduit et résumé toutes les chroniques, Hugues de
-Pierre, Schilling, Etterlin, Baillot et l'anonyme.--Le chanoine
-Hugues, qui était tout près et qui a eu peur, est le plus ému; il
-tressaille d'aise d'en être quitte. Les braves qui ont combattu,
-Schilling et Etterlin, sont fermes et calmes. L'anonyme, qui écrit
-plus tard, charge et orne à sa manière. V. le _ms._ cité par M. F.
-Dubois, p. 42.]
-
-Ceux du canton de Schwitz, qui étaient assez loin en avant, se
-rencontrèrent tout à coup en face des Bourguignons; ils appelèrent et
-furent bientôt rejoints par Berne, Soleure et Fribourg. Ces cantons,
-les seuls qui fassent encore arrivés sur le champ de bataille, durent
-porter seuls le choc. Ils se jetèrent à genoux un moment pour prier;
-puis, relevés, les lances enfoncées en terre et la pointe en avant,
-ils furent immuables, invincibles.
-
-Les Bourguignons se montrèrent peu habiles. Ils ne surent pas faire
-usage de leur artillerie; les pièces étaient pointées trop haut. La
-gendarmerie, selon le vieil usage, vint se jeter sur les lances; elle
-heurta, se brisa. Ses lances avaient dix pieds de longueur, celles des
-Suisses dix-huit[313]. Le duc lui-même vint bravement en tête de son
-infanterie contre celle des Suisses, tandis que le comte de
-Châteauguyon choquait les flancs avec sa cavalerie. Ce vaillant comte
-arriva par deux fois jusqu'à la bannière ennemie, la toucha, crut la
-prendre; par deux fois il fut repoussé, tué enfin... Rien n'entama la
-masse impénétrable.
-
-[Note 313: Observation essentielle que me communique le savant et
-vénérable M. de Rodt, qui traitera tout ceci en maître dans le volume
-que nous attendons. Je lui dois encore plusieurs détails puisés dans
-le récit ms. d'un témoin oculaire, l'ambassadeur milanais
-Panicharola.]
-
-Le duc, pour l'ébranler et l'attirer plus bas dans la plaine, ordonna
-à sa première ligne un mouvement rétrograde qui effraya la seconde...
-À ce moment, une lueur de soleil montrait à gauche toute une armée
-nouvelle, Uri, Unterwald et Lucerne, qui arrivaient enfin; ils avaient
-suivi, à la file, un chemin de neige, d'où cent cavaliers auraient pu
-les précipiter. La trompe d'Unterwald mugit dans la vallée, avec les
-cornets sauvages de Lucerne et d'Uri. Tous poussaient un cri de
-vengeance: «Granson! Granson!...» Les Bourguignons de la seconde
-ligne, qui reculaient déjà vers la troisième, virent avec épouvante
-ces bandes s'allonger sur leur flanc. Du camp même partit le cri:
-_Sauve qui peut_[314]... Dès lors, rien ne put les arrêter; le duc eut
-beau les saisir, les frapper de l'épée, ils s'enfuirent en tous sens.
-Il n'y eut jamais de déroute plus complète. «Les Ligues, dit le
-chroniqueur avec une joie sauvage, les Ligues, comme grêle, se ruent
-dessus, dépeçant de çà de là ces beaux galants; tant et si bien sont
-déconfits en val de route ces pauvres Bourguignons, que semblent-ils
-fumée épandue par le vent de bise.»
-
-[Note 314: _Récit ms. de Panicharola_ (communiqué par M. de Rodt).]
-
-Dans cette plaine étroite, peu de gens avaient combattu. Il y avait eu
-panique et déroute[315] plus que véritable défaite. Commines qui,
-étant avec le roi, n'eût pas mieux demandé sans doute que de croire la
-perte grande, dit qu'il ne périt que sept hommes d'armes[316]? Les
-Suisses disent mille hommes.
-
-[Note 315: Le duc fut entraîné dans la déroute. Son fou, le Glorieux,
-galopait, dit-on, près de lui, et il aurait osé dire à cet homme
-terrible et dans un tel moment: «Nous voilà bien _Hannibalés_!» Le mot
-n'est guère probable. Cependant, il paraît que Charles le Téméraire,
-qui n'aimait personne, aimait son fou. Je vois qu'en 1475, au milieu
-de ses plus grands embarras d'argent, il voulut lui faire un présent
-qui ne lui coûtât rien; il invita ses barons et les dames de sa cour à
-lui donner une chaîne d'or. Ils aimèrent mieux lui donner chacun
-quatre nobles à la rose. (Cibrario.) Voir Jean-Jacques Fugger, Miroir
-de la maison d'Autriche.]
-
-[Note 316: Six cents Bourguignons et vingt-cinq Suisses, selon les
-Alsaciens. _Chronique ms. de Strasbourg_ (communiquée par M.
-Strobel).]
-
-Il avait perdu peu, perdu infiniment. Le prestige avait disparu; ce
-n'était plus Charles _le terrible_. Tout vaillant qu'il était, il
-avait montré le dos... Sa grande épée d'honneur était maintenant
-perdue à Fribourg ou à Berne. La fameuse tente d'audience en velours
-rouge où les princes entraient en tremblant, elle avait été ouverte
-par les rustres avec peu de cérémonie. La chapelle, les saints de la
-maison de Bourgogne qu'il emportait avec lui dans leurs châsses et
-leurs reliquaires, ils s'étaient laissés prendre; ils étaient
-maintenant les saints de l'ennemi. Ses diamants célèbres, connus par
-leur nom dans toute la chrétienté, furent jetés d'abord comme morceaux
-de verre et traînaient sur la route. Le symbolique collier de la
-Toison, le sceau ducal, ce sceau redouté qui scellait la vie ou la
-mort, tout cela, manié, montré, sali, moqué! Un Suisse eut l'audace de
-prendre le chapeau qui avait couvert la majesté de ce front terrible
-(contenu de si vastes rêves!), il l'essaya, il rit, et le jeta par
-terre[317]...
-
-[Note 317: Les Fugger furent seuls assez riches pour acheter le gros
-diamant (qui avait orné la couronne du Mogol), et le splendide chapeau
-de velours jaune, à l'italienne, cerclé de pierreries. État de ce qui
-fut trouvé au camp de Granson, 1790, 4º. M. Peignot en a donné
-l'extrait dans ses Amusements philologiques.]
-
-Ce qu'il avait perdu, il le sentait, et tout le monde le
-sentait[318]... Le roi, qui jusque-là était assez négligé à Lyon, qui
-envoyait partout et partout était mal reçu, vit peu à peu le monde
-revenir. Le plus décidé était le duc de Milan, qui offrait cent mille
-ducats comptant si le roi voulait tomber sur le duc, le poursuivre
-sans paix ni trêve. Le roi René, qui n'attendait qu'un envoyé du duc
-pour le mettre en possession de la Provence[319], vint s'excuser à
-Lyon; il était vieux, son neveu, son héritier, malade[320]. Louis XI,
-en les voyant, jugea qu'il n'irait pas bien loin et il leur fit une
-bonne pension viagère, moyennant quoi ils lui assuraient la Provence
-après eux. Il se faisait fort de leur survivre, quoique faible et déjà
-souffreteux. Mais enfin il venait de battre gaillardement le duc de
-Bourgogne par ses amis les Suisses. Il alla en rendre grâces à
-Notre-Dame du Puy, et au retour il prit deux maîtresses. Il promenait
-dans Lyon par les boutiques le vieux René pour l'amuser aux
-marchandises[321]; lui, il prit les marchandes, deux Lyonnaises, la
-Gigonne et la Passefilon[322].
-
-[Note 318: Notre greffier de Paris le sent à merveille. Il lui échappe
-un petit cri de joie quand il voit le duc: «Fuyant sans arrester, et
-souvent regardoit derrière luy vers le lieu où fut faicte sur lui
-ladite destrousse, jusques à Joigné, où il y a huict grosses lieuës,
-qui en valent bien seize _de France la jolie, que Dieu saulve et
-garde_.» Jean de Troyes.]
-
-[Note 319: Philippe de Bresse s'empara d'un projet _écrit de la propre
-main_ du duc de Bourgogne, dans lequel il ordonnait à M. de
-Châteauguyon de lever des troupes en Piémont pour assurer l'invasion
-de la Provence qu'il méditait. L'original fut envoyé à Louis XI.
-(Villeneuve Bargemont.)]
-
-[Note 320: Mathieu conte que René, ne pouvant accorder son neveu
-Charles du Maine et son petit-fils René II, jeta une épaule de mouton
-à deux chiens qui se bataillèrent, et alors on lâcha un dogue qui
-enleva le morceau disputé.--Du temps de Mathieu, on voyait encore cet
-emblème en relief dans une chaire de l'oratoire de René, à
-Saint-Sauveur d'Aix.]
-
-[Note 321: C'était sa création des foires de Lyon qui l'avait brouillé
-avec la Savoie. Il montrait cette résurrection du commerce lyonnais
-comme son ouvrage. Le commerce avait déserté les foires de Genève; les
-marchands ne s'y arrêtaient plus, ils traversaient la Savoie en fraude
-pour arriver à Lyon. De là des violences, des saisies plus ou moins
-légales. De là la fameuse histoire des peaux de mouton saisies, que
-Commines s'amuse à donner pour cause de cette guerre, afin d'en tirer
-la fausse et banale philosophie _des grands effets par les petites
-causes_.--M. de Gingins le rectifie très-bien. Sur la guerre des
-foires de Lyon et de Genève. V. Ordonnances, t. XV, 20 mars, 8 octobre
-1462, et XVII, nov. 1467.]
-
-[Note 322: «En soy retournant dudit Lyon, fist venir après luy deux
-damoiselles dudit lieu jusques à Orléans, dont l'une estoit nommée la
-Gigonne, qui aultrefois avoit esté mariée à un marchant dudit Lyon, et
-l'autre estoit nommée la Passe-Fillon, femme aussi d'un marchant dudit
-Lyon. Le roi maria Gigonne à un jeune fils natif de Paris, et au mary
-de Passe-Fillon donna l'office de conseillier en la Chambre des
-comptes à Paris.» Jean de Troyes p. 40-41.]
-
-La duchesse de Savoie, sa vraie soeur, joua double; elle lui envoya un
-message à Lyon, et, elle-même, elle alla trouver le duc de Bourgogne.
-
-Il s'était établi chez elle, à Lausanne, au point central où il
-pouvait réunir au plus tôt les troupes qui lui viendraient de la
-Savoie, de l'Italie et de la Franche-Comté. Ces troupes arrivaient
-lentement à son gré, il se consumait d'impatience. Lui-même, il avait
-contribué à effrayer et disperser ceux qui avaient fui, à les empêcher
-de revenir, en les menaçant du dernier supplice. Dans son inaction
-forcée, la honte de Granson, la soif de la vengeance, l'impuissance
-sentie la première fois, et de trouver qu'il n'était qu'un homme!...
-il étouffait, son coeur semblait près d'éclater.
-
-Il était à Lausanne, non dans la ville, mais dans son camp sur la
-hauteur qui regarde le lac et les Alpes. Seul et farouche, laissant sa
-barbe longue, il avait dit qu'il ne la couperait pas jusqu'à ce qu'il
-eût revu le visage des Suisses. À peine s'il laissait approcher son
-médecin, Angelo Cato, qui pourtant lui mit des ventouses, lui fit
-boire un peu de vin pur (il était buveur d'eau), parvint même à le
-faire raser[323]. La bonne duchesse de Savoie vint pour le consoler;
-elle fit venir de la soie de chez elle pour le rhabiller; il était
-déchiré, en désordre, et tel que Granson l'avait fait... Elle ne s'en
-tint pas là; elle habillait les troupes; elle faisait faire des
-chapeaux, des ceintures. De Venise, de Milan même (qui traitait contre
-lui), il lui venait de l'argent, toute sorte d'équipements. Du pape et
-de Bologne, il tira quatre mille Italiens. Il compléta sa bonne troupe
-de trois mille Anglais. De ses États arrivèrent six mille Wallons, de
-Flandre enfin et des Pays-Bas deux mille chevaliers ou fieffés qui,
-avec leurs hommes, formaient une belle cavalerie de cinq ou six mille
-hommes. Le prince de Tarente, qui était près du duc lorsqu'il fit la
-revue, en compta vingt-trois mille, sans parler des gens très-nombreux
-du charroi et de l'artillerie. Ajoutez neuf mille hommes, et plus tard
-quatre mille encore pour l'armée savoyarde du comte de Romont. Le duc,
-se retrouvant à la tête de ces grandes forces, reprit tout son
-orgueil, jusqu'à menacer le roi pour les affaires du pape; ce n'était
-plus assez pour lui de combattre les Suisses.
-
-[Note 323: Commines place cette maladie trop tard. Il est bien établi
-par Schilling et autres contemporains qu'il l'eut à Lausanne,
-c'est-à-dire _après le premier revers_.]
-
-Les efforts inouïs que le comte de Romont avait faits et fait faire,
-ruinant la Savoie pour le camp de Lausanne, pour écraser les
-confédérés, confirmaient le dire général qui courait que le duc avait
-promis sa fille au jeune duc de Savoie, qu'un partage était fait
-d'avance des terres de Berne, et que déjà dans son camp il en avait
-conféré les fiefs. Berne écrivait lettre sur lettre, les plus
-pressantes, aux villes d'Allemagne, au roi, aux cantons. Le roi, selon
-son usage, promit secours et n'envoya personne. Les confédérés des
-montagnes étaient justement à l'époque de l'année où ils mènent les
-troupeaux dans les hauts pâturages. Ce n'était pas chose facile de les
-faire descendre, de les réunir. Ils ne comprenaient pas bien que, pour
-défendre la Suisse, il fallût faire la guerre au pays de Vaud[324].
-
-[Note 324: Dès le commencement, en 1475, Berne eut beaucoup de peine à
-entraîner Unterwald. En 1476, les habitants même de la campagne de
-Berne se décidèrent difficilement à prendre part à cette expédition de
-Morat, qui promettait peu de butin. Stettler, Biographie de Bubenberg.
-Tillier, II, 289.]
-
-C'était pourtant sur la limite que la guerre allait commencer. Berne
-jugea avec raison qu'on attaquerait d'abord Morat qu'elle regardait
-comme son faubourg, sa garde avancée. Ceux qu'on y envoya pour
-défendre cette ville n'étaient pas sans inquiétude, se souvenant de
-Granson, de sa garnison sans secours, perdue, noyée. Pour les bien
-assurer qu'on ne les abandonnerait pas, on prit dans les familles où
-il y avait deux frères, un pour Morat, un pour l'armée de Berne.
-L'honnête et vaillant Bubenberg promit de défendre Morat, et l'on
-remit sans hésiter ce grand poste de confiance au chef du parti
-bourguignon.
-
-Là cependant était le salut de la Suisse, tout dépendait de la
-résistance que ferait cette ville; il fallait donner le temps aux
-confédérés de s'assembler, tandis que leur ennemi était prêt. Il n'en
-profita guère. Parti le 27 de Lausanne, arrivé le 10 juin devant
-Morat, il l'entoura du côté de la terre, lui laissant le lac libre,
-pour recevoir à sa volonté des vivres et des munitions. Il se croyait
-trop fort apparemment et croyait emporter la ville[325]. Des assauts
-répétés dix jours durant ne produisirent rien. Le pays était contre
-lui. Tout ami que le duc était du pape, et menant le légat avec lui,
-la campagne avait horreur de ses Italiens, comme de gens infâmes et
-hérétiques[326]. À Laupin, un curé menait bravement sa paroisse au
-combat.
-
-[Note 325: La tradition veut qu'il ait dit: «Je déjeunerai à Morat, je
-dînerai à Fribourg, je souperai à Berne.» Berchtold.]
-
-[Note 326: On en avait brûlé dix-huit à Bâle, comme coupables de
-sacriléges, de viols, etc., d'hérésies monstrueuses: «Ce qui fut
-non-seulement agréable à Dieu, mais bien honorable à tous les
-Allemands, comme preuve de leur haine pour telles hérésies.» Diebold
-Schilling, p. 144.]
-
-Morat tint bon, et les Suisses eurent le temps de se rassembler. Les
-habits rouges[327] d'Alsace arrivèrent malgré l'empereur; avec eux, le
-jeune René, duc sans duché, dont la vue seule rappelait toutes les
-injustices du Bourguignon[328]. Ce jeune homme de vingt ans venait
-combattre, mais le petit duc de Gueldre ne pouvait venir, prisonnier
-qu'il était, ni le comte de Nevers, ni tant d'autres, dont la ruine
-avait fait la grandeur de la maison de Bourgogne.
-
-[Note 327: Strasbourg et Schélestadt en rouge (Strasbourg rouge et
-blanc, selon le _ms. communiqué par M. Strobel_), Colmar rouge et
-bleu, Waldshut noir, Lindau blanc et vert, etc. Chant sur la bataille
-d'Héricourt, dans Schilling, p. 146.]
-
-[Note 328: La chronique de Lorraine (Preuves de D. Calmet, p.
-LXVI-LXVII), contient des détails touchants, un peu romanesques
-peut-être, sur la misère du jeune René, entre son faux ami Louis XI et
-son furieux ennemi, sur son dénûment, sur l'intérêt qu'il inspirait,
-etc.]
-
-Si le roi n'aida pas directement les Suisses, il n'en travailla pas
-moins bien contre le duc, en montrant partout ce beau jeune
-exilé[329]; il lui donna de l'argent, une escorte. René alla d'abord
-voir sa grand'mère, qui le rhabilla, l'équipa[330]. Puis, avec cette
-escorte française, il traversa son pays, sa pauvre Lorraine, où tout
-le monde l'aimait[331], et personne pourtant n'osait se déclarer. À
-Saint-Nicolas, près Nancy, il entendit la messe, dit la chronique: La
-messe ouïe, passa près de lui la femme du vieux Walleter, et, sans
-faire semblant de rien, elle lui donna une bourse où il y avait plus
-de 400 florins; il baissa la tête en la remerciant[332].
-
-[Note 329: Quand il entra à Lyon, les marchands allemands ayant
-demandé d'avance quelle livrée il portait (blanc, rouge et gris), ils
-la prirent tous, les chapeaux de même, et à chacun trois plumes de ces
-couleurs.]
-
-[Note 330: «Elle vit que son beau fils et ses gens n'estoient point
-vestus de soye; elle appela son maître d'hostel, disant: Prenez or et
-argent: allez à Rouen acheter force velours et satin, et tost revenez.
-Le maistre d'hostel ne faillit mye, assez en apportit... Ladite dame,
-voyant que le duc estoit en grand soutcy, lui dict: Mon beau fils, ne
-vous esbahissez mye; se vostre duchié perdu avez, j'ay là, Dieu mercy,
-assez pour vous entretenir. Respondit le duc: Madame, et belle-mère
-grande, encore ay espérance... La bonne dame à luy se descouvra, elle
-sy vielle et fort malade, lui disant: Vous voyez, mon beau fils, en
-quel estat je suis; je n'en peux plus; mourir me convient maintenant;
-tous mes biens vous mets en main, et sans faire testament... Le duc ne
-la volt mye refuser, puisqu'ainsy son plaisir estoit; aussy c'estoit
-son vray hoirs.» Chronique de Lorraine.]
-
-[Note 331: On faisait des récits de la bonté du jeune prince: Un
-prisonnier bourguignon se plaignait de manquer de pain depuis
-vingt-quatre heures: «Si tu n'en as pas eu hier, dit René, c'est par
-ta faute; falloit m'en dire; ainsi seroit la mienne, si en manquoit en
-avant.» Et il lui donna ce qu'il avait d'argent sur lui. (Villeneuve
-Bargemont.)]
-
-[Note 332: De là, poursuivant son voyage, il entre en pays allemand;
-tous les seigneurs, etc., viennent le joindre, et le chroniqueur qui
-le suivait, se dédommage de sa misère et de ses jeûnes, en contant
-tout au long l'abondance de cette bonne cuisine allemande, les vins,
-les victuailles; il demande aux Allemands si c'est ainsi qu'ils vivent
-tous les jours, etc.]
-
-Ce jeune homme innocent, malheureux, abandonné de ses deux protecteurs
-naturels, le roi et l'empereur, et qui venait combattre avec les
-Suisses, apparut au moment même de la bataille comme une vivante image
-de la justice persécutée et de la bonne cause. Les bandes de Zurich
-rejoignirent en même temps.
-
-La veille au soir, pendant que tout le monde à Berne était dans les
-églises à prier Dieu pour la bataille, ceux de Zurich passèrent. Toute
-la ville fut illuminée, on dressa des tables pour eux, on leur fit
-fête. Mais ils étaient trop pressés, ils avaient peur d'arriver tard;
-on les embrassa en leur souhaitant bonne chance... Beau moment et
-irréparable, de fraternité si sincère! et que la Suisse n'a retrouvé
-jamais[333].
-
-[Note 333: Les deux vaillants greffiers de Berne et de Zurich, qui
-combattirent et écrivirent ces beaux combats, Diebold et Etterlin, en
-ont le souffle encore, la sérénité magnanime des forts dans le
-péril.--V. Tillier, Mallet, etc. Guichenon (Histoire de Savoie, I,
-527) dit à tort que Jacques de Romont commandait à Morat l'avant-garde
-des Bourguignons.]
-
-Ils partirent à dix heures, chantant leur chant de guerre, marchèrent
-toute la nuit, malgré la pluie, et arrivèrent de bonne heure. Tous
-entendirent matines. Puis on fit nombre de chevaliers, nobles ou
-bourgeois[334], n'importe. Le bon jeune René, qui n'était pas fier,
-voulut en être aussi. Il n'y eut plus qu'à marcher au combat.
-Plusieurs, par impatience (ou par dévotion?) ne prirent ni pain, ni
-vin, et jeûnèrent dans ce jour sacré (22 juin 1476).
-
-[Note 334: Le tout puissant doyen des bouchers portait la bannière de
-Berne.]
-
-Le duc, averti la veille, ne voulut jamais croire que l'armée des
-Suisses fût en état de l'attaquer. Il y avait à peu près même nombre,
-environ trente-quatre mille hommes de chaque côté[335]. Mais les
-Suisses étaient réunis, et le duc commit l'insigne faute de rester
-divisé, de laisser loin de lui, à la porte opposée de Morat, les neuf
-mille Savoyards du comte de Romont. Son artillerie fut mal placée et
-sa cavalerie servit peu, parce qu'il ne voulut jamais changer de
-position pour lui donner carrière. Il mettait son honneur à ne daigner
-bouger, à ne pas démarrer d'un pied, à ne jamais lâcher son siége...
-La bataille était perdue d'avance. Le médecin astrologue, Angelo Cato,
-avertit le soir même le prince de Tarente qu'il ferait sagement de
-prendre congé. Dès le passage du duc à Dijon, il avait plu du sang, et
-Angelo avait prédit, écrit en Italie la déroute de Granson. Celle de
-Morat était plus facile à prévoir.
-
-[Note 335: C'est l'opinion commune, celle de Commines. Le chanoine de
-Neufchâtel dit que les Suisses avaient quarante mille hommes. M. de
-Rodt, d'après des données qu'il croit sûres, leur en donne seulement
-vingt-quatre mille.]
-
-Au matin, par une grande pluie, le duc met son monde sous les armes;
-puis, à la longue, les arcs se mouillant et la poudre, ils finissent
-par rentrer. Les Suisses prirent ce moment. De l'autre versant des
-montagnes boisées qui les cachaient, ils montent; au sommet ils font
-leur prière. Le soleil reparaît, leur découvre le lac, la plaine et
-l'ennemi. Ils descendent à grands pas en criant: Granson! Granson! Ils
-fondent sur le retranchement. Ils le touchaient déjà que le duc
-refusait encore de croire qu'ils eussent l'audace d'attaquer.
-
-Une artillerie nombreuse couvrait le camp, mais mal servie et lente,
-comme elle était partout alors. La cavalerie bourguignonne sortit,
-ébranla l'autre; René eut un cheval tué; les fantassins vinrent en
-aide, les immuables lances. Cependant un vieux capitaine suisse, qui
-avait fait les guerres des Turcs avec Huniade, tourne la batterie,
-s'en empare, la dirige contre les Bourguignons. D'autre part,
-Bubenberg, sortant de Morat, occupe par cette sortie le corps du
-bâtard de Bourgogne. Le duc, n'ayant ni le bâtard, ni le comte de
-Romont, n'avait guère que vingt mille hommes contre plus de trente
-mille[336]. L'arrière-garde des Suisses qui n'avait pas donné, passa
-derrière les Bourguignons, pour leur couper la retraite. Ils se
-trouvèrent ainsi pris des deux côtés, pris du troisième encore par la
-garnison de Morat. Le quatrième était le lac... Au milieu, il y eut
-résistance, et terrible; la garde se fit tuer, l'hôtel du duc, tuer.
-Tout le reste de l'armée, foule confuse, éperdue, était peu à peu
-poussé vers le lac... Les cavaliers enfonçaient dans la fange, les
-gens à pied se noyaient[337] ou donnaient aux Suisses le plaisir de
-les tirer comme à la cible. Nulle pitié; ils tuèrent jusqu'à huit ou
-dix mille hommes dont les ossements entassés formèrent pendant trois
-siècles un hideux monument[338].
-
-[Note 336: Si l'on adopte ce chiffre moyen entre les versions
-opposées.]
-
-[Note 337: Il y a ce mot féroce dans le chant de Morat: «Beaucoup
-sautaient dans le lac, et pourtant n'avaient pas soif.» Diebold
-Schilling. Ce chant naïvement cruel du soldat ménétrier, Veit Weber,
-qui lui-même a fait ce qu'il chante, ressemble peu dans l'original à
-la superbe poésie (moderne en plusieurs traits) que Koch, Bodmer, et
-en dernier lieu Arnim et Brentano, ont imprimée: Desknaben Wunderhorn
-(1819), I, 58. MM. Marmier, Loeve, Toussenel, etc., ont traduit dans
-la Revue des Deux-Mondes (1836), et autres recueils, les chants de
-Sempach, Héricourt, Pontarlier, etc., qu'on retrouve dans divers
-historiens, principalement dans Tschudi et Diebold.]
-
-[Note 338: Que nous détruisîmes en passant (1798). Le lac rejette
-souvent des os, et souvent les remporte. Byron acheta et recueillit
-un de ces pauvres naufragés, ballottés depuis trois siècles.]
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-NANCY--MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE
-
-1476-1477
-
-
-Le duc courut douze lieues jusqu'à Morgues, sans dire un mot; puis il
-passa à Gex, où le maître d'hôtel du duc de Savoie l'hébergea et le
-refit un peu. La duchesse vint, comme à Lausanne, avec ses enfants et
-lui donna de bonnes paroles. Lui, farouche et défiant, il lui demanda
-si elle voulait le suivre en Franche-Comté. Il n'y avait à cela nul
-prétexte. Les Savoyards, avant la bataille, avaient repris leurs
-places dans le pays de Vaud et pouvaient les défendre, leur armée
-étant restée entière. La duchesse refusa doucement; puis le soir,
-étant partie de Gex avec ses enfants, Ollivier de la Marche l'enlève
-aux portes. Un seul des enfants échappa, le seul qu'il importât de
-prendre: le petit duc... Ce guet-apens, aussi odieux qu'inutile, fut
-un malheur de plus pour celui qui l'avait tenté[339].
-
-[Note 339: Pour croire, avec M. de Gingins, que cet enlèvement était
-concerté entre le duc de Bourgogne et la duchesse elle-même, afin de
-ménager les apparences à l'égard du roi, il faut oublier entièrement
-le caractère du duc.]
-
-Il réunit à Salins les états de Franche-Comté. Il parla fièrement,
-avec son courage indomptable, de ses ressources et de ses projets, du
-futur royaume de Bourgogne. Il allait former une armée de quarante
-mille hommes, taxer ses sujets au quart de leur avoir... Les états en
-frémirent, ils lui représentèrent que le pays était ruiné; tout ce
-qu'ils pouvaient lui offrir, c'étaient trois mille hommes et seulement
-_pour garder le pays_.
-
-«Eh bien! s'écria le duc, il vous faudra bientôt donner à l'ennemi
-plus que vous ne refusez à votre prince. Je m'en irai en Flandre, j'y
-résiderais toujours. J'ai là des sujets plus fidèles.»
-
-Ce qu'il disait aux Comtois, il le disait aux Bourguignons, aux
-Flamands, et n'obtenait pas davantage. Les états de Dijon ne
-craignirent pas de déclarer que c'était une guerre inutile, qu'il ne
-fallait pas fouler le peuple pour une querelle mal fondée, sans espoir
-de succès[340]. La Flandre fut plus dure. Elle répondit (selon la
-lettre du devoir féodal, mais la lettre était une insulte) que _s'il
-était environné des Suisses et Allemands_, sans avoir assez d'hommes
-pour se dégager, il n'avait qu'à le leur faire dire, les Flamands
-iraient le chercher.
-
-[Note 340: Courte-Épée et Barante-Gachard, II, 525. La recette, sans y
-comprendre la monnaie ni les aides, s'était élevée, dans les seules
-années dont nous ayons le compte (1473-4), à 81,000 livres. Communiqué
-par M. Garnier, employé aux _Archives de Dijon_.]
-
-Quand ce mot lui parvint, il eut un accès de fureur. Il dit que ces
-rebelles le payeraient cher, que bientôt il irait jeter bas leurs murs
-et leurs portes. Puis il sentit qu'il était seul, et il tomba dans un
-grand abattement. Rejeté des Flamands aux Français, des Français aux
-Flamands, que lui restait-il[341]?... Quel était maintenant son
-peuple, son pays de confiance?... La Comté même envoya sous main au
-roi de France pour traiter de la paix[342]. La Flandre lui refusa sa
-fille! Après Granson, il avait écrit qu'on lui envoyât mademoiselle de
-Bourgogne, mais les Flamands ne jugèrent pas à propos de se dessaisir
-de l'héritière de Flandre. Après tout, s'il l'eût eue, où l'eût-il
-déposée?
-
-[Note 341: Nous n'avons pas tout dit. Mais la Zélande, dès 1472,
-s'était révoltée contre les taxes, et Zierickzée n'avait pu être
-réduite que par des exécutions sanglantes. Documents Gachard, II, 270.
-«En 1474, le clergé de Hollande refusa d'une manière absolue de rien
-payer de ce que le duc demandait, etc. (Communiqué par M. Schayez,
-d'après les _Archives générales de Belgique_.)]
-
-[Note 342: Barante-Gachard.]
-
-Ses sujets néanmoins n'avaient pas tout le tort. Indépendamment de ce
-dur gouvernement qui les avait surmenés, excédés, pour d'autres causes
-encore, plus générales et plus durables, ils déclinaient, la vie
-baissait chez eux, leurs ressources n'étaient plus les mêmes. Le jeune
-empire de la maison de Bourgogne se trouvait déjà vieux sous son
-pompeux habit[343]. Les arts qui enrichissent avaient été longtemps
-concentrés dans les Pays-Bas, puis ils s'étaient répandus au dehors.
-Louvain, Gand, Ypres, ne tissaient plus pour le monde; l'Angleterre
-imitait; Liége et Dinant ne battaient plus pour la France et
-l'Allemagne, les fugitifs y avaient désormais porté leur enclume.
-Bruges était florissante, mais la Bruges étrangère plutôt, la Hanse
-brugeoise et non pas la vieille commune de Bruges; celle-ci avait péri
-en 1436, et la commune de Gand un peu après. Il était plus facile de
-détruire la vie communale que de susciter à la place la vie nationale,
-et le sentiment d'une grande patrie.
-
-[Note 343: Cette fatigue précoce, après Van Eyck, après le premier
-moment de la Renaissance, s'exprime dans les peintures mélancoliques
-d'Hemling; c'est une réaction _mystique_, après l'élan de la _nature_.
-Autant le premier est jeune et puissant, autant le second est rêveur.
-Van Eyck est le vrai peintre de Philippe le Bon, le peintre de la
-Toison et des douze maîtresses. Hemling (c'est du moins la tradition
-brugeoise) a suivi, tout jeune, le duc Charles dans sa malheureuse
-guerre de Granson et de Morat, il est revenu malade, et soigné à
-l'hôpital de Bruges; il y a laissé son Adoration des Mages, où l'on
-croit le voir coiffé du bonnet des convalescents. Puis, vient son
-Apothéose de sainte Ursule (véritable transfiguration de la femme du
-Nord), en mémoire des bonnes béguines qui l'avaient soigné. V.
-_Ursula_, par Keversberg.--Quiconque regardera longtemps (à la
-Pinacothèque de Munich ou dans les gravures) la suite de ces pieuses
-élégies y entendra la voix du peintre, la plainte du XVe siècle.]
-
-Quant à lui-même, je croirais volontiers que la puissance d'un
-véritable empire, d'un ordre général où s'harmoniserait ce chaos de
-provinces, cette pensée excusait à ses yeux les moyens injustes qu'un
-homme de noble nature, comme il était, eût pu se reprocher. Ces
-injustices de détail disparaissaient pour lui dans la justice totale
-de cet ordre futur. C'est peut-être pour cela qu'il ne se sentit pas
-coupable, et ne recourut point au vrai remède que donne le sage
-Commines: Retourner à Dieu, reconnaître ses fautes... Il n'eut point
-ce retour salutaire; il eut, ce semble, le malheur de se croire juste
-et de donner le tort à Dieu.
-
-Il avait trop voulu des choses infinies... L'infini! qui ne l'aime?
-Jeune, il aima la mer, plus tard les Alpes[344]... Ces volontés
-immenses nous semblent folles, et les projets, sans nul doute,
-dépassaient les moyens. Cependant, en ce siècle, on avait vu de telles
-choses que les idées du possible et de l'impossible s'étaient un peu
-brouillées.
-
-[Note 344: De là sans doute aussi ce goût pour l'art qui réveille le
-plus en nous le sens de l'infini, je veux dire pour la musique. Ce
-goût, qui surprend dans un homme si rude, lui est attribué par tous
-les contemporains. Chastellain, Thomas Basin, etc.]
-
-C'était le temps où l'infant D. Henri, cousin du Téméraire, pénétrait
-ce profond Midi, le monde de l'or, et chaque jour en rapportait des
-monstres. Et, sans aller si loin, sous nos yeux, les rêves les plus
-bizarres s'étaient trouvés réels; les révolutions inouïes des Roses,
-ces changements à vue, les royaumes gagnés, perdus d'un coup de dé,
-tout cela étendait le possible bien loin dans l'improbable.
-
-Le malheureux eut le temps de rouler tout cela, deux mois durant qu'il
-resta près de Joux, dans un triste château du Jura. Il formait un camp
-et il n'y avait personne, à peine quelques recrues. Ce qui venait, et
-coup sur coup, c'étaient les mauvaises nouvelles: tel allié avait
-tourné, tel serviteur désobéi, une ville de Lorraine s'était rendue
-et le lendemain une autre... À tout cela il ne disait rien[345]; il ne
-voyait personne, il restait enfermé. Il lui eût fait grand bien, dit
-Commines, de parler, «de monstrer sa douleur devant l'espécial amy.»
-Quel ami? Le caractère de l'homme n'en comportait guère, et une telle
-position le comporte rarement; on fait trop peur pour être aimé.
-
-[Note 345: Il n'est pas exact de dire qu'il ne fit rien. Voir les
-lettres violentes qu'il écrivait, celle entre autres au fidèle
-Hugonet, où il le menace de reprendre sur son bien l'argent qu'il a
-employé à payer les garnisons, que les États devaient payer. _Bibl.
-royale, mss. Béthune, 9568._]
-
-Il fût probablement devenu fol de chagrin (il y avait eu beaucoup de
-fols dans sa famille[346]), si l'excès même du chagrin et de la colère
-ne l'avait relancé. Il lui revint de tous côtés qu'on agissait déjà
-comme s'il était mort. Le roi, qui jusque là l'avait tant ménagé, fit
-enlever dans ses terres, dans son château de Rouvre, la duchesse de
-Savoie. Il conseillait aux Suisses d'envahir la Bourgogne; lui, il se
-chargeait de la Flandre. Il donnait de l'argent à René, qui peu à peu
-reprenait la Lorraine. Ce dernier point était celui que le duc avait
-le plus à coeur; la Lorraine était le lien de ses provinces, le centre
-naturel de l'empire bourguignon; il avait, dit-on, désigné Nancy pour
-capitale.
-
-[Note 346: Charles VI, Henri VI, Guillaume l'insensé, etc., etc.]
-
-Il partit dès qu'il eut une petite troupe, et il arriva encore trop
-tard (22 octobre), trois jours après que René eut repris Nancy.
-Repris, mais non approvisionné, en sorte qu'il y avait à parier
-qu'avant que René trouvât de l'argent, louât des Suisses, formât une
-armée, Nancy serait réduit. Le légat du pape travaillait les Suisses
-pour le duc de Bourgogne et balançait chez eux le crédit du roi de
-France.
-
-Tout ce que René obtint d'abord, ce fut que les confédérés enverraient
-une ambassade au duc pour savoir ses intentions. Ce n'était pas la
-peine d'envoyer, on savait bien son dernier mot d'avance: rien sans la
-Lorraine et le landgraviat d'Alsace.
-
-Heureusement René avait près des Suisses un puissant intercesseur,
-actif, irrésistible; je parle du roi. Après Morat, les chefs des Suisses
-s'étaient fait envoyer comme ambassadeurs aux Plessis-lez-Tours; ces
-braves y trouvèrent leur défaite; leur bon ami le roi, par flatterie,
-présents[347], amitié, confiance, les lia de si douces chaînes qu'ils
-firent ce qu'il voulait, lâchèrent leurs conquêtes de la Savoie,
-laissèrent tout pour un peu d'argent. Les bandes qui avaient fait cette
-belle guerre se trouvaient renvoyées à l'ennui des montagnes, si elles
-ne prenaient parti pour René. Le roi offrait, en ce cas, de garantir
-leur solde. Guerre lointaine, il est vrai, service de louage; ils
-allaient commencer leur triste histoire de mercenaires. Beaucoup
-hésitaient encore avant d'entrer dans cette voie.
-
-[Note 347: L'irréprochable Adrien de Bubenberg reçut du roi cent marcs
-d'argent (les autres envoyés en eurent chacun vingt), et il n'en fut
-pas moins, au retour, ce qu'il avait toujours été, le chef du parti
-bourguignon.--Der Schweitzerische Geschichtforscher, VII, 195. Le
-biographe de Bubenberg croit à tort qu'il reçut le collier de
-Saint-Michel (observation de M. J. Quicherat).]
-
-La chose pressait pourtant. Nancy souffrait beaucoup. René courait la
-Suisse, sollicitait, pressait et n'obtenait d'autre réponse sinon
-qu'au printemps, on pourrait bien le secourir. Les doyens des métiers,
-bouchers, tanneurs[348], gens rudes, mais pleins de coeur (et grands
-amis du roi), faisaient honte à leurs villes de ne pas aider celui qui
-les avait si bien aidés à la grande bataille. Ils le montraient dans
-les rues, ce pauvre jeune prince qui, comme un mendiant, errait,
-pleurait... Un ours apprivoisé, dont il était suivi, faisait rire,
-flattait à sa manière, courtisait l'ours de Berne[349]... On obtint
-que du moins, sans engager les cantons, il levât quelques hommes.
-C'était tout obtenir; dès que l'on eût crié qu'il y avait à gagner
-quatre florins par mois, il s'en présenta tant qu'on fut obligé de
-leur donner les bannières de cantons; et il fallut borner le nombre de
-ceux qui partaient; tous seraient partis.
-
-[Note 348: «Ung grand bon homme, que tanneur estoit, lequel par la
-communaulté pour l'année maistre échevin estoit... lequel, quand au
-conseil fut, commença à dire: Vous tous, messeigneurs, voyés comment
-vecy ce jeune prince, le duc René, qui nous a si loyaument servi...»
-Preuves de D. Calmet.]
-
-[Note 349: «Avec luy avoit ung ours que toujours le suyvoit, quand le
-duc au conseil venoit. Ledit ours, quand à l'huis vint, commença à
-gratter, comme s'il vouloit dire: _Laissés-nous entrer_. Lesdicts du
-conseil lui ouvrirent.--Preuves de D. Calmet, p. XCIII. L'ours est
-bien moins courtisan dans un récit plus moderne, qui gâte la scène:
-«Donna deux ou trois coups de patte, d'une telle roideur...» Discours
-des choses avenues en Lorraine. Schweitzerische Geschichtforscher, V,
-129-131.]
-
-La difficulté était de faire cette longue route en plein hiver, avec
-dix mille Allemands, souvent ivres, qui n'obéissaient à personne. Tous
-les embarras qu'eut René[350], tout ce qu'il lui fallut de patience,
-d'argent, de flatteries, pour les faire avancer, serait long à conter.
-Le duc de Bourgogne croyait, non sans vraisemblance, que Nancy ne
-pourrait attendre un secours si lent. Les agents qu'il avait à
-Neufchâtel, pour négocier, l'assuraient que les Suisses ne partiraient
-jamais.
-
-[Note 350: À Bâle, au moment de partir, la paye faite, ils demandent
-la _parpaye_, un complément de solde, 1,500 florins. Grand embarras;
-la prudente ville de Bâle ne prêtait pas sur des conquêtes à faire, un
-seigneur allemand emprunta pour René, en laissant ses enfants en gage.
-Restait à donner le _trinkgeld_, une pièce d'or par enseigne; René
-trouva encore ce pourboire et partit à la tête des Suisses, à pied,
-vêtu comme eux et la hallebarde sur l'épaule. Ce n'est pas tout, la
-plupart voulaient aller par eau; les voilà en désordre, soldats ivres
-et filles de joie, qui s'entassent dans de mauvais bateaux. Le Rhin
-charriait; les bateaux s'ouvrent et beaucoup se noient. Ils s'en
-prennent à René, qui est obligé de se cacher: «Si vous eussiez lors
-ouy le bruit du peuple, comme il maudissoit Monseigneur et ses gens,
-comme malheureux!...»--_Dialogue de Joannes et de Ludre_, source
-contemporaine, et capitale pour cette époque. _La Bibliothèque de
-Nancy_ en possède le précieux original (qu'on devrait imprimer), la
-_Bibl. royale_ en a une copie dans les _cartons Legrand_.]
-
-L'hiver, cette année-là, fut terrible, un hiver de Moscou. Le duc
-éprouva (en petit) les désastres de la fameuse retraite. Quatre cents
-hommes gelèrent dans la seule nuit de Noël, beaucoup perdirent les
-pieds et les mains[351]. Les chevaux crevaient; le peu qui restait
-était malade et languissant. Et cependant comment quitter le siége,
-lorsque d'un jour à l'autre tout pouvait finir, lorsqu'un Gascon
-échappé de la place annonçait que l'on avait mangé tous les chevaux,
-qu'on en était aux chiens et aux chats?
-
-[Note 351: Avec cela point de paye, mais des paroles dures, des
-châtiments terribles. Un capitaine avait dit: «Puisqu'il aime tant la
-guerre, je voudrais le mettre au canon et le tirer dans Nancy.» Le duc
-l'apprit et le fit pendre. _Chronique ms. d'Alsace, communiquée par M.
-Strobel._]
-
-La ville était au duc, s'il en gardait bien les entours, si personne
-n'y pénétrait. Quelques gentilshommes étant parvenus à s'y jeter, il
-entra dans une grande colère et en fit pendre un qu'on avait pris; il
-soutenait (à l'Espagnol)[352] que «dès qu'un prince a mis son siége
-devant une place, quiconque passe ses lignes est digne de mort.» Ce
-pauvre gentilhomme, tout près de la potence, déclara qu'il avait une
-grande chose à dire au duc, un secret qui touchait sa personne. Le duc
-chargea son factotum Campobasso de savoir ce qu'il voulait; il voulait
-justement lui révéler toutes les trahisons de Campobasso[353].
-Celui-ci le fit dépêcher.
-
-[Note 352: «Il ne s'en use point en nos guerres, qui sont assez plus
-cruelles que la guerre d'Italie et d'Espaigne, là où l'on use de ceste
-coustume.» Commines, v. V, ch. VI, t. II, p. 48.]
-
-[Note 353: La chronique de Lorraine, contraire à toutes les autres,
-prétend que Campobasso voulait le sauver: «Dict le comte de
-Campobasso; Monsieur, il a faict, comme loyal serviteur... Le duc,
-quand il vit que ledict comte ainsi fièrement parloit, le duc armé
-estoit, en ses mains ses gantelets avoit, haulsa sa main, audict comte
-donna ung revers.» Preuves de D. Calmet, p. XCIII. Il ne faut pas
-oublier que Campobasso étant devenu, par sa trahison, un baron de
-Lorraine, le chroniqueur lorrain a dû s'en rapporter à lui sur tout
-cela.]
-
-Ce Napolitain, qui ne servait que pour de l'argent, et qui depuis
-longtemps n'était pas payé, cherchait un maître à qui il pût vendre le
-sien. Il s'était offert au duc de Bretagne, dont il prétendait être un
-peu parent; puis au roi, il se faisait fort de lui tuer le duc de
-Bourgogne[354]; le roi en avertit le duc qui n'en crut rien.
-Campobasso enfin, qui autrefois avait servi en Italie les ducs de
-Lorraine, et qui, au défaut d'argent, avait reçu d'eux une place,
-celle de Commerci, laissa le duc et passa au jeune René, sur la
-promesse que Commerci lui serait rendu (1er janvier 1477).
-
-[Note 354: Il offrait ou de le quitter en pleine bataille, ou de
-l'enlever quand il visitait son camp, enfin de le tuer. C'était, dit
-Commines, une terrible ingratitude. Le duc l'avait recueilli, déjà
-vieux, pauvre et seul, et lui avait mis en main cent mille ducats par
-an, pour payer ses gens comme il voudrait. Il l'avait réduit, il est
-vrai, après l'échec de Neuss; mais depuis, il s'était plus que jamais
-livré à lui; au siége de Nancy, Campobasso conduisait tout.
-L'insistance extraordinaire qu'il mettait dans l'offre de tuer son
-maître devint suspecte au roi, et il avertit le duc. Commines aurait
-bien envie de nous faire croire ici à la délicatesse de Louis XI: «Le
-Roy, dit-il, eut la mauvaistié de cest homme en grant mespris.»]
-
-René, avec ce qu'il avait ramassé de Lorrains, de Français, avait près
-de vingt mille hommes, et il savait par Campobasso que le duc n'en
-avait pas quatre mille en état de combattre. Les Bourguignons entre
-eux décidèrent qu'il fallait l'avertir de ce petit nombre. Personne
-n'osait lui parler. Il était presque toujours enfermé dans sa tente,
-lisant ou faisant semblant de lire. M. de Chimai, qui se dévoua et se
-fit ouvrir, le trouva couché tout vêtu sur un lit et n'en tira qu'une
-parole: «S'il le faut, je combattrai seul.» Le roi de Portugal, qui
-vint le voir, était parti sans obtenir davantage[355].
-
-[Note 355: Ce bon roi avait pensé qu'il lui serait facile de
-réconcilier le duc avec Louis XI, et que celui-ci l'aiderait alors
-contre la Castille. V. Commines et Zurita.]
-
-On lui parlait comme à un vivant, mais il était mort... La Comté
-négociait sans lui, la Flandre gardait sa fille en otage; la Hollande,
-sur le bruit de sa mort qui se répandait, chassa ses receveurs (fin
-décembre[356])... Le terme fatal était arrivé. Ce qui restait de mieux
-à faire, s'il ne voulait pas aller demander pardon à ses sujets,
-c'était de se faire tuer à l'assaut ou d'essayer si la petite bande,
-très-éprouvée, qui lui restait, ne pourrait passer sur le corps à
-toutes les troupes que René amenait. Il avait de l'artillerie et René
-n'en avait pas (ou fort peu). Il avait peu d'hommes, mais c'étaient
-vraiment les siens, des seigneurs et des gentilshommes pleins
-d'honneur[357], d'anciens serviteurs, très-résignés à périr avec
-lui[358].
-
-[Note 356: Note communiquée par M. Schayez, d'après les _Archives
-générales de Belgique_.]
-
-[Note 357: Nommons parmi ceux-ci l'italien Galeotto, qu'il avait pris
-récemment à son service, et qui fut blessé grièvement. On le confond
-souvent avec Galiot Genouillac, gentilhomme de Quercy, qui, sous Louis
-XII et François Ier, fut grand maître de l'artillerie de France
-(observation de M. J. Quicherat).]
-
-[Note 358: Il faudrait donner ici l'histoire des Beydaels, rois et
-hérauts d'armes de Brabant et de Bourgogne, tous, de père en fils,
-tués en bataille: Henri, tué à Florennes en 1015; Gérard, tué à
-Grimberge en 1143 (c'est lui qui, à cette bataille, fit suspendre dans
-son berceau son jeune maître le duc de Brabant); Henri II, tué à
-Steppes en 1237; Henri III, tué en 1339 en combattant Philippe de
-Valois; Jean, tué à Azincourt en 1415; Adam Beydaels, enfin, tué à
-Nancy... Superbe histoire, uniformément héroïque, et qui montre sur
-quels nobles coeurs ces hérauts portaient le blason de leurs maîtres.
-V. Reiffenberg.]
-
-Le samedi soir, il tenta un dernier assaut que les affamés de Nancy
-repoussèrent, forts qu'ils étaient d'espoir, et de voir déjà sur les
-tours de Saint-Nicolas les joyeux signaux de la délivrance. Le
-lendemain, par une grosse neige, le duc quitta son camp en silence et
-s'en alla au-devant, comptant fermer la route avec son artillerie. Il
-n'avait pas lui-même beaucoup d'espérance; comme il mettait son
-casque, le cimier tomba de lui-même: «Hoc est signum Dei,» dit-il. Et
-il monta sur son grand cheval noir.
-
-Les Bourguignons trouvèrent d'abord un ruisseau grossi par les neiges
-fondantes; il fallut y entrer, puis tout gelé se mettre en ligne et
-attendre les Suisses. Ceux-ci, gais et garnis de chaude soupe,
-largement arrosée de vin[359], arrivaient de Saint-Nicolas. Peu avant
-la rencontre, «un Suisse passa prestement une étole,» leur montra une
-hostie, et leur dit que, quoi qu'il arrivât, ils étaient tous sauvés.
-Ces masses étaient tellement nombreuses, épaisses, que tout en faisant
-front aux Bourguignons et les occupant tout entiers, il fut aisé de
-détacher derrière un corps pour tourner leur flanc, comme à Morat, et
-pour s'emparer des hauteurs qui les dominaient. Un des vainqueurs
-avoue lui-même que les canons du duc eurent à peine le temps de tirer
-un coup. Se voyant pris en flanc, les piétons lâchèrent pied. Il n'y
-avait pas à songer à les retenir. Ils entendaient là-haut le cor
-mugissant d'Unterwald, l'aigre cornet d'Uri[360]. Leur coeur en fut
-glacé: «car, à Morat, l'avoient entendu.»
-
-[Note 359: Je tire tous ces détails des deux témoins oculaires,
-l'aimable et vif auteur de la Chronique de Lorraine, qui semble avoir
-écrit après l'événement, et le sage écrivain qui (vingt-trois ans
-après) a consigné ses souvenirs dans le Dialogue de Joannes et de
-Ludre. Le premier (Preuves de D. Calmet) est jeune évidemment, d'un
-esprit un peu romanesque; il met en dehors et ramène sans cesse son
-amusante personnalité; c'est toujours lui qui a dit, qui a fait... Il
-tâche de rimer, tant qu'il peut, et ses rimes naïves valent parfois
-les rudes chants suisses, conservés par Schilling et Tschudi.--Quant à
-l'auteur du Dialogue, M. Schütz en a cité un fragment assez long, dans
-les notes de sa traduction de la Nancéide. Ce poëme de Blarru est
-aussi une source historique, quoique l'histoire y soit noyée dans la
-rhétorique; rhétorique chaleureuse et animée d'un sentiment national
-parfois très-touchant.]
-
-[Note 360: «L'un gros et l'autre clair.» Chronique de Lorraine.»Ledit
-cor fut corné par trois fois, et chacune tant que le vent du souffleur
-pouvoit durer, ce qui, comme l'on dit, esbahit fort M. de Bourgoigne,
-car déjà à Morat l'avoy ouy.» La vraye déclaration de la bataille (par
-René lui-même?). Lenglet.]
-
-La cavalerie toute seule, devant cette masse de vingt mille hommes,
-était imperceptible sur la plaine de neige. La neige était glissante,
-les cavaliers tombaient. «En ce moment, dit le témoin qui était à la
-poursuite, nous ne vîmes plus que des chevaux sans maître, toute sorte
-d'effets abandonnés.» La meilleure partie des fuyards alla jusqu'au
-pont de Bussière. Campobasso, qui s'en était douté, avait barré le
-pont et les attendait. Toute la chasse rabattait pour lui; ses
-camarades qu'il venait de quitter lui passaient par les mains; il les
-reconnaissait et réservait ceux qui pouvaient payer rançon.
-
-Ceux de Nancy, qui voyaient tout du haut des murs, furent si éperdus
-de joie qu'ils sortirent sans précaution: il y en eut de tués par
-leurs amis les Suisses, qui frappaient sans entendre. Une grande
-partie de la déroute fut entraînée par la pente du terrain au
-confluent de deux ruisseaux[361], près d'un étang glacé. La glace,
-moins épaisse sur ces eaux courantes, ne portait pas les cavaliers. Là
-vint s'achever la triste fortune de la maison de Bourgogne. Le duc y
-trébucha, et il était suivi par des gens que Campobasso avait laissé
-tout exprès[362]. D'autres croient qu'un boulanger de Nancy lui porta
-le premier coup à la tête, qu'un homme d'armes, qui était sourd,
-n'entendit pas que c'était le duc de Bourgogne et le tua à coups de
-pique.
-
-[Note 361: C'est ce que fait comprendre parfaitement l'inspection des
-lieux.]
-
-[Note 362: «Ay congneu deux ou trois de ceux qui demourèrent pour tuer
-ledict duc.» Commines. Il ajoute un mot froid et dur sur ce corps
-dépouillé, qu'il avait vu souvent habiller avec tant de respect par de
-grands personnages: «J'ay veu à Milan un signet (un cachet) que
-maintesfois avois veu pendre à son pourpoint... _Celluy qui le lui
-osta luy fut mauvais varlet de chambre_...»]
-
-Cela eut lieu le dimanche (5 janvier 1477), et le lundi soir on ne
-savait pas encore s'il était mort ou en vie. Le chroniqueur de René
-avoue naïvement que son maître avait grand'peur de le voir revenir. Au
-soir, Campobasso, qui peut-être en savait plus que personne, amena au
-duc un page romain de la maison Colonna, qui disait avoir vu tomber
-son maître. «Ledict paige bien accompaigné, s'en allirent...
-Commencèrent à chercher tous les morts; estoient tous nuds et
-engellez, à peine les pouvoit-on congnoistre. Le paige, véant de cà et
-de là, bien trouvoit de puissantes gens, et de grands, et de petits,
-blancs comme neige. Tous les retournoit... Hélas! dict-il, voicy mon
-bon seigneur...»
-
-«Quand le duc ouyt que trouvé estoit, bien joyeux en fut, nonobstant
-qu'il eust mieux voulu que en ses pays eust demeuré, et que jamais la
-guerre n'eust contre luy commencé... Et dit: Apportez-le bien
-honnestement. Dedans de beaux linges mis, fut porté en la maison de
-Georges Marquiez[363], en une chambre derrière. Ledict duc
-honnestement lavé, il estoit blanc comme neige; il estoit petit, fort
-bien membré; sur une table bien enveloppé dedans des blancs draps, ung
-oreillie de soye, dessus sa teste une estourgue rouge mis, les mains
-joinctes la croix et l'eau benoiste auprès de luy; qui veoir le
-vouloit, on n'en destournoit nulles personnes: les uns prioient Dieu
-pour luy, et les austres non... Trois jours et trois nuicts, là
-demeure.»
-
-[Note 363: On a continué jusqu'aujourd'hui de paver en pierre noire la
-place où le corps fut posé dans la rue, avant de passer le seuil;
-corps que l'on croirait gigantesque comme celui de Charlemagne, si
-l'on en jugeait par la place, qui est de huit pieds.]
-
-Il avait été bien maltraité. Il avait une grande plaie à la tête, une
-blessure qui perçait les cuisses, et encore une au fondement. Il
-n'était pas facile à reconnaître. En dégageant sa tête de la glace, la
-peau s'était enlevée. Les loups et les chiens avaient commencé à
-dévorer l'autre joue. Cependant ses gens, son médecin, son valet de
-chambre et sa lavandière[364], le reconnurent à sa blessure de
-Montlhéry, aux dents, aux ongles et à quelques signes cachés.
-
-[Note 364: Dialogue de Ludre.]
-
-Il fut reconnu aussi par Olivier de la Marche et plusieurs autres des
-principaux prisonniers. «Le duc René les mena veoir le duc de
-Bourgogne, entra le premier, et la tête desfula (_découvrit_)... À
-genoux se mirent: Hélas, dirent, voilà nostres bon maître et
-seigneur... Le duc fit crier par toute la ville de Nancy que tous
-chefs d'hostel chascun eussent un cierge en la main, et à
-Saint-Georges fit préparer tout à l'environ des draps noirs, manda les
-trois abbés... et tous les prebstres des deux lieues à l'entour. Trois
-haultes messes chantirent.» René en grand manteau de deuil, avec tous
-ses capitaines de Lorraine et de Suisse, vint lui jeter l'eau bénite,
-«et lui ayant pris la main droite, par-dessous le poêle,» il dit
-bonnement: «Hé dea! beau cousin, vos âmes ait Dieu! Vous nous avez
-fait moult maux et douleurs[365].»
-
-[Note 365: René institua une fête à Nancy en souvenir de sa victoire;
-on y exposait l'admirable tapisserie (V. les gravures dans M.
-Jubinal); le duc venait trinquer à table avec les bourgeois, etc.
-Noël, Mémoires pour servir à l'histoire de Lorraine, cinquième
-mémoire, d'après l'_Origine des cérémonies qui se font à la fête des
-Rois de Nancy, par le père Aubert Rotland, cordelier_.]
-
-Il n'était pas facile de persuader au peuple que celui dont on avait
-tant parlé était bien vraiment mort... Il était caché, disait-on, il
-était tenu enfermé; il s'était fait moine; des pélerins l'avaient vu
-en Allemagne, à Rome, à Jérusalem; il devait reparaître tôt ou tard,
-comme le roi Arthur ou Frédéric Barberousse, on était sûr qu'il
-reviendrait. Il se trouvait des marchands qui vendaient à crédit, pour
-être payés au double, alors que reviendrait ce grand duc de
-Bourgogne[366].
-
-[Note 366: Molinet. La chronique de Praillon conte qu'en 1482 un homme
-disait que le duc n'était pas mort, et qu'il n'était pas «d'un cheveu
-plus gros, ni plus grand que lui.» L'évêque de Metz le fit arrêter,
-mais, après un entretien secret, il le traita bien, ce qui persuada
-qu'en effet c'était le duc de Bourgogne. (Huguenin jeune.)]
-
-On assure que le gentilhomme qui avait eu le malheur de le tuer, sans
-le connaître, ne s'en consola jamais, et qu'il en mourut de chagrin.
-S'il fut ainsi regretté de l'ennemi, combien plus de ses serviteurs,
-de ceux qui avaient connu sa noble nature avant que le vertige lui
-vînt et le perdît! Lorsque le chapitre de la Toison d'or se réunit la
-première fois à Saint-Sauveur de Bruges, et que les chevaliers,
-réduits à cinq, dans cette grande église, virent sur un coussin de
-velours noir le collier du duc qui tenait sa place, ils fondirent en
-larmes, lisant sur son écusson, après la liste de ses titres ce
-douloureux mot: «_Trespassé_.[367]»
-
-[Note 367: Molinet, II, 124. Voir le portrait de main de maître qu'en
-a fait Chastellain et que j'ai cité plus haut; comparer celui que
-donne un autre de ses admirateurs, Thomas Basin, évêque de Lisieux (le
-faux Amelgard), cité par Meyer, Annales Flandriæ, p. 37.
-
-Deux grands et aimables historiens, Jean de Muller et M. de Barante
-ont raconté tout ceci avec plus de détail. Ils ont voulu être
-complets, et ils le sont trop quelquefois. J'ai mieux aimé m'attacher
-à un petit nombre d'auteurs contemporains, témoins oculaires ou
-acteurs. Muller a le tort de donner parfois, à côté des plus graves
-témoignages, les _on-dit_ de la Chronique scandaleuse et autres, peu
-informées des affaires de Suisse et d'Allemagne.]
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-CONTINUATION--RUINE DU TÉMÉRAIRE--MARIE ET MAXIMILIEN
-
-1477
-
-
-À l'heure même de la bataille, Angelo Cato (depuis archevêque de
-Vienne) disait une messe devant le roi à Saint-Martin de Tours. En lui
-présentant la paix, il lui dit ces paroles: «Sire, Dieu vous donne la
-paix et le repos; vous les avez, si vous voulez. _Consummatum est_;
-votre ennemi est mort.» Le roi fut bien surpris, et promit, si la
-chose était vraie, que le treillis de fer qui entourait la châsse
-deviendrait un treillis d'argent.
-
-Le lendemain de bonne heure, il était à peine jour, un de ses
-conseillers favoris qui guettait la nouvelle, vint frapper à la porte
-et la lui fit passer[368].
-
-[Note 368: Tout le monde connaît ces beaux passages de Commines, le
-pénétrant regard que le froid et fin Flamand jette sur son maître et
-sur tous, dans le moment où la joie déborde, où toute réserve échappe;
-Montaigne n'eût ni vu, ni dit autrement: «À grant peine sceut-il
-quelle contenance tenir... Moy et aultres prinsmes garde comme ils
-disneroient... ung seul ne mangea la moytié de son saoul; si,
-n'estoient-ils point honteux de manger avec le Roy, etc.»]
-
-Dans cette grave circonstance, l'intérêt du royaume et le devoir du
-roi étaient très-clairs: c'était de réunir à la France tout ce que le
-défunt avait eu de provinces françaises. Quelque intérêt que pût
-inspirer le duc ou sa fille, la France n'en avait pas moins droit de
-détruire l'ingrate maison de Bourgogne, sortie d'elle et toujours
-contre elle, toujours acharnée à tuer sa mère (elle l'avait tuée en
-1420, autant qu'on tue un peuple). Ce droit, il n'était pas besoin de
-l'aller chercher dans le droit féodal ou romain; c'était pour la
-France: le droit d'exister.
-
-L'idée d'un mariage entre mademoiselle de Bourgogne qui avait vingt
-ans, et le dauphin qui en avait huit[369], d'un mariage qui eût donné
-à la France un quart de l'Empire d'Allemagne, pouvait être, était un
-rêve agréable, mais il était périlleux de rêver ainsi. Il eût fallu,
-sur cet espoir, laisser passer l'occasion, s'abstenir, ne rien faire,
-attendre patiemment que les Bourguignons fussent en état de défense,
-qu'ils eussent garni leurs places. Alors, ils auraient dit au roi ce
-qu'ils dirent à la fin: «Il nous faut un mari et non pas un enfant...»
-Et la France restait les mains vides, ni Artois, ni Bourgogne; elle
-n'aurait peut-être pas même repris sa barrière du Nord, son
-indispensable condition d'existence, les villes de Somme et de
-Picardie.
-
-[Note 369: Mariage plus impossible encore que celui d'Angleterre, qui
-était impossible, au jugement de Louis XI (Commines); Élisabeth avait
-quatre ans de plus que le dauphin, Marie en avait douze!]
-
-Ajoutez qu'en poursuivant ce rêve, on risquait de rencontrer une
-réalité très-fâcheuse, une guerre d'Angleterre. Édouard IV n'avait été
-éconduit, comme on a vu, que par un traité de mariage entre sa fille
-et le dauphin. Sa reine, qui le gouvernait absolument, qui n'avait
-nulle ambition au monde que ce haut mariage, qui faisait appeler
-partout sa fille Madame la dauphine, ne pouvait s'en dédire; elle
-aurait renvoyé son mari plutôt dix fois en France.
-
-Louis XI, comme tous les princes du temps, avait été amoureux pour son
-fils de la grande héritière; il prit des idées plus sérieuses[370] le
-jour où la succession s'ouvrit; il s'attacha au réel, au possible. Il
-entra en Picardie et en Bourgogne. Il gorgea les Anglais d'argent[371]
-pour les tenir chez eux, en même temps qu'il leur offrait, en ami, de
-leur faire part. Une chose le servait, la mésintelligence des femmes
-qui gouvernaient des deux côtés; Marguerite d'York, douairière de
-Bourgogne, voulait mettre ce grand héritage dans la maison d'York, en
-donnant mademoiselle de Bourgogne à un frère qu'elle aimait, au frère
-d'Édouard, au duc de Clarence. La reine d'Angleterre voulait bien
-donner un mari anglais, mais son propre frère à elle, lord Rivers, un
-petit gentilhomme, à la plus riche souveraine du monde. La cabale de
-Rivers réussit à perdre Clarence[372]; ni l'un ni l'autre n'épousa.
-
-[Note 370: Huit jours encore auparavant, il y songeait encore, ou bien
-imaginait de marier Mademoiselle à M. d'Angoulême. C'était, en quelque
-sorte, recommencer la maison de Bourgogne.]
-
-[Note 371: Payé «en or _sol_, car en aultre espèce ne donnoit jamais
-argent à grands seigneurs étrangers.» Commines. Il avait fait frapper
-tout exprès des écus au soleil, depuis le traité de Pecquigny.
-(Molinet.)]
-
-[Note 372: Il périt un an après, 17 février 1478.]
-
-Louis XI profita de ce désaccord et se garnit les mains. Il ne se
-laissa point égarer par les conseils du Flamand Commines[373] qui
-(comme on croit ce qu'on désire) croyait au mariage de Flandre. Il
-suivit son intérêt, celui du royaume. Il fit ce qui était raisonnable
-et politique; les moyens seulement ne furent point politiques.
-
-[Note 373: Naturellement suspect à Louis XI en cette affaire, parce
-qu'il était parent de la dame de Commines, principale gouvernante de
-Mademoiselle, et très-contraire au roi. _Généalogie ms. des maisons de
-Commines et d'Hallewin_, citée par M. Le Glay, dans sa Notice, à la
-suite des Lettres de Maximilien et de Marguerite, II, 387.]
-
-Il agit de façon à mettre tout le monde contre lui; sa mauvaise
-nature, maligne et perfide, gâta ce qu'il faisait de plus juste, et la
-question se trouva obscurcie. On ne voulut plus voir en tout cela
-qu'une âme cruelle, longtemps contenue, et qui se venge à la fin de sa
-peur... Qui se venge sur un enfant qu'il semblait devoir protéger, en
-bonne chevalerie. La compassion fut grande pour l'orpheline; la nature
-fit taire la raison. On eut pitié de la jeune fille, et l'on n'eut
-plus pitié de la vieille France, battue cinquante ans par sa fille, la
-parricide maison de Bourgogne.
-
-Louis XI, ayant le sentiment de son intérêt, de sa cupidité, bien plus
-que de son droit, fit valoir dans chaque province qu'il envahissait un
-droit différent[374], à Abbeville le _retour_ stipulé en 1444, à Arras
-la _confiscation_. Dans les Bourgognes, il se présenta hypocritement
-comme ayant la _garde noble_ de Mademoiselle, et voulant lui garder
-son bien. Ruse grossière, qu'elle fait ressortir aisément dans une
-lettre (écrite en son nom): «Il n'est besoin que ceux qui d'un côté
-m'ôtent mon bien se donnent pour le garder de l'autre.»
-
-[Note 374: Lire une sorte de plaidoyer en faveur de la succession
-féminine, sous le titre de _Chronique de la duché de Bourgogne_: «Pour
-obéir à ceux qui sur moy ont auctorité, j'ay recueilli, etc. Et
-requiers que, se je dis aulcuns points trop aigrement au jugement des
-gens du Roy ou trop lâchement au jugement du conseil de mesdits
-seigneur et dame, qu'il me soit pardonné; car, nageant entre deux,
-j'ay labouré, etc.» _Bibliothèque de Lille, ms. E. G._, 33.]
-
-Ce n'est pas tout. Il mit la main sur des provinces étrangères au
-royaume, pays d'Empire, comme la Comté et le Hainaut. La Flandre même,
-si opposée à la France de langue et de moeurs, la Flandre que ses
-seigneurs naturels gouvernaient à grand'peine, il eût voulu l'avoir.
-C'est-à-dire que ce qui eût été difficile par le mariage, il le
-tentait sans mariage. Les meilleures vues se troublent dans le vertige
-du désir.
-
-Mais voyons-le à l'oeuvre.
-
-Il avait dans les Flandres une belle matière pour brouiller. Le duc
-vivait encore qu'elles ne payaient plus, n'obéissaient plus; tout
-haletait de révolution. Au service funèbre, premier signe, personne
-aux églises, comme si le mort était excommunié.
-
-Mademoiselle était à Gand, au centre de l'orage. Et il n'y avait pas à
-tenter de la tirer de là. Ce peuple l'aimait trop, la gardait, il
-l'avait refusée à son père. Le petit conseil qu'elle avait autour
-d'elle n'avait pas la moindre autorité, étant tout d'étrangers, une
-Anglaise, sa belle-mère, un parent allemand, le sire de Ravenstein,
-frère du duc de Clèves, des Français enfin, Hugonet et Humbercourt;
-cela faisait trois nations, trois intrigues, trois mariages en vue;
-tous suspects et avec raison.
-
-Ils crurent calmer le peuple en lui donnant ce qu'il reprenait sans le
-demander, ses vieilles libertés (20 janvier). La première liberté
-était de se juger soi-même, et le premier usage qu'en firent les
-Gantais ce fut de juger leurs magistrats, les grosses têtes de la
-bourgeoisie, qui, dans la dernière crise (1469), avaient sauvé la
-ville en l'humiliant et l'asservissant; depuis, ces bourgeois
-occupaient les charges, tantôt cédant au duc et tantôt résistant; ce
-sont ces trop fidèles serviteurs qu'il injuria du nom que leur donnait
-le peuple: _Mangeurs de bonnes villes_. Maltraités du prince et du
-peuple, enviés d'autant plus qu'ils étaient peuple eux-mêmes (l'un
-était corroyeur[375]), peut-être ils gardaient les mains nettes, mais
-ils laissaient voler, étant trop petits, trop faibles, pour repousser
-les grands qui faisaient à la ville l'honneur de puiser dans ses
-coffres. Ils furent arrêtés comme bourgeois et justiciables des
-échevins; l'un d'eux, qui n'était pas bourgeois, fut renvoyé; il y
-avait encore quelque modération dans ces commencements.
-
-[Note 375: «Coureur (_courtier_) de cuirs et un autre carpentier.»
-Journal du tumulte (_Archives de Belgique_), publié par M. Gachard
-(Preuves, p. 17). Académie de Bruxelles, Bulletins, t. VI, nº 9. On
-voit dans ce journal que ces notables avaient accepté, en 1469, au nom
-de la ville, le droit le plus odieux: confiscation, proscription des
-enfants des condamnés, la dénonciation érigée en devoir, etc.]
-
-Au 3 février, se réunirent à Gand les états de Flandre et de Brabant,
-d'Artois, de Hainaut et de Namur. Ils ne marchandèrent pas comme à
-l'ordinaire, ils furent généreux; ils votèrent cent mille hommes! mais
-c'étaient les provinces qui devaient les lever, le souverain n'avait
-rien à y voir. Pour cette armée sur papier, on leur donna des
-priviléges de papier, tout aussi sérieux; ils pouvaient désormais se
-convoquer eux-mêmes, nulle guerre sans leur consentement, etc.
-
-La défense, si difficile avec de tels moyens, dépendait surtout de
-deux hommes, qui eux-mêmes avaient grand besoin d'être défendus,
-objets de la haine publique et restés là pour expier les fautes du feu
-duc. Je parle du chancelier Hugonet et du sire d'Humbercourt. Ils
-n'avaient pour ressource que deux choses médiocrement rassurantes, une
-armée par écrit, et la modération de Louis XI. C'étaient d'honnêtes
-gens, mais détestés, et partant ne pouvant rien faire. Leur maître les
-avait perdus d'avance en leur déléguant ses deux tyrannies, celle de
-Flandre[376] et celle de Liége. Hugonet paya pour l'une, Humbercourt
-pour l'autre. Le jour où l'on sut à Liége la mort du duc[377], le
-Sanglier des Ardennes partit à la poursuite d'Humbercourt, et il mena
-son évêque à Gand pour cette bonne oeuvre; le comte de Saint-Pol y
-était déjà pour venger son père; tout le monde était d'accord;
-seulement les Gantais, amis de la légalité, ne voulaient tuer que
-juridiquement.
-
-[Note 376: Hugonet, outre ses fonctions de chancelier, semble avoir eu
-la part principale au maniement des affaires des Pays-Bas. Ce petit
-juge de Beaujolais s'était bien établi, spécialement en Flandre, où il
-se fit vicomte d'Ypres. Le duc (tout en le menant durement, lettre du
-13 juillet 1476) lui donnait encore, au moment de sa mort, la
-seigneurie de Middelbourg.]
-
-[Note 377: Il y eut une vive réaction à Liége; Raes y revint et avec
-lui sans doute bien d'autres bannis; il mourut le 8 décembre
-1477.--Recueil héraldique des bourgmestres de la noble cité de Liége,
-avec leurs épitaphes, armes et blasons. 1720, in-folio, p. 170. En
-tête de ce recueil se trouve une précieuse carte des _bures des
-mahais_ de la ville de Liége; c'est la Liége _souterraine_.]
-
-Humbercourt et Hugonet, laissant tout cela derrière eux, et leur perte
-certaine, vinrent, comme ambassadeurs, trouver le roi à Péronne et
-demander un sursis. Il les reçut à merveille, supposant qu'ils
-venaient se vendre. Il tenait là le grand marché des consciences,
-achetait des hommes, marchandait des villes. Ses serviteurs
-commerçaient en détail; tel demandait à certaines villes ce qu'elles
-lui donneraient, si, par son grand crédit, il obtenait que le roi
-voulût bien les prendre.
-
-On vit dans ces marchés des choses inattendues, mais très-propres à
-faire connaître ce que c'était que la chevalerie de l'époque. Il y
-avait deux seigneurs sur qui le duc eût cru pouvoir compter,
-Crèvecoeur en Picardie, en Bourgogne le prince d'Orange. Celui-ci,
-dépouillé par Louis XI de sa principauté, avait été employé par le
-duc à des choses de grande confiance, posté à l'avant-garde de ses
-prochaines conquêtes, aux affaires d'Italie et de Provence.
-Crèvecoeur, cadet du seigneur de ce nom, était chargé de garder le
-point le plus vulnérable qu'il y eût dans les États de la maison de
-Bourgogne, celui par où ils touchaient à la fois la France et
-l'Angleterre (l'Angleterre de Calais). Il était gouverneur de Picardie
-et des villes de la Somme, sénéchal du Ponthieu, capitaine de
-Boulogne; je ne parle pas de la Toison d'or et de bien d'autres grâces
-accumulées sur lui. Il y avait faveur, mais il y avait mérite,
-beaucoup de sens et de courage, d'honnêteté même, tant qu'il n'y eut
-pas décidément d'intérêt contraire. Le changement était difficile,
-délicat pour lui plus que pour tout autre. Sa mère avait élevé
-Mademoiselle, qui perdît la sienne à huit ans, et lui avait servi de
-mère, en sorte que sa maîtresse et souveraine était un peu sa soeur.
-«Elle lui confirma ses offices, lui donna la capitainerie d'Hesdin, et
-le retint et constitua son chevalier d'honneur.» Il fit serment... Un
-homme ainsi lié, et jusque-là très-haut dans l'estime publique, eut
-besoin apparemment d'un grand effort pour oublier du jour au
-lendemain, ouvrir ses places au roi, et s'employer à faire ouvrir les
-autres.
-
-Ce que le roi voulait de lui, ce qu'il désirait le plus, l'objet de
-toutes ses concupiscences, c'était Arras. Cette ville, outre sa
-grandeur et son importance, était deux fois barrière, et contre
-Calais, et contre la Flandre. Les Flamands, qui faisaient bon marché
-de toute autre province française, tenaient fort à celle-ci, y
-mettaient leur orgueil, disant que c'était l'ancien patrimoine de
-leur comte. Leur cri de combat était: _Arras! Arras[378]!_
-
-[Note 378:
-
- Franceis crient, _Monjoe!_ e Normans, _Dex aïe!_
- Flamens crient, _Asraz!_ e Angevin, _Valie!_
- (Robert Wace.)]
-
-Livrer cette importante ville, enragée bourguignonne (parce qu'elle
-payait peu et faisait ce qu'elle voulait), la mettre sous la griffe du
-roi, malgré ses cris, c'était hasarder un grand éclat et qui pouvait
-rendre le nom de Crèvecoeur tristement célèbre. Il eût voulu pouvoir
-dire qu'il s'était cru autorisé à le faire; il lui fallait au moins
-quelque mot équivoque. Le chancelier Hugonet venait à point, avec son
-sceau et ses pleins pouvoirs.
-
-Hugonet et Humbercourt apportaient au roi des paroles: offre de
-l'hommage et de l'appel au Parlement, restitution des provinces
-cédées. Mais ces provinces, sans qu'on les lui rendît, il les prenait
-ou il allait les prendre, et d'autres encore; il recevait nouvelle que
-la Comté se donnait à lui (19 février). Tout ce qu'il voulait des
-ambassadeurs, c'était un petit mot qui ouvrirait Arras.
-
-Et pourquoi se serait-on défié de lui? n'était-il pas le bon parent de
-Mademoiselle, son parrain? Il en avait la _garde noble_, par la
-coutume de France; donc il devait lui garder ses États... Seulement il
-fallait bien réunir ce qui revenait à la couronne... Il y avait un
-moyen de rendre tout facile, c'était le mariage. Alors, bien loin de
-prendre, il eût donné du sien!
-
-Quant à Arras, ce n'était pas la _ville_ qu'il demandait, elle était
-au comte d'Artois; il ne voulait que la _cité_, le vieux quartier de
-l'évêque, qui n'avait plus de murs, mais «qui a toujours relevé du
-roi.» Encore, cette _cité_, il la laissait dans les bonnes et loyales
-mains de M. de Crèvecoeur.
-
-Il était pressant et il était tendre[379]; il demandait à Hugonet et
-au sire d'Humbercourt pourquoi ils ne voulaient pas rester avec lui?
-Cependant ils étaient Français. Nés en Picardie, en Bourgogne, ils
-avaient des terres chez lui, il le leur rappelait... Tout cela ne
-laissa pas d'influer à la longue; ils réfléchirent que, puisqu'il
-voulait absolument cette _cité_, et qu'il était en force pour la
-prendre, il valait autant lui faire plaisir. Crèvecoeur reçut
-l'autorisation de tenir pour le roi la _cité_ d'Arras, et le
-chancelier ajouta pour se tranquilliser: «Sauf les réserves de droit.»
-Avec ou sans réserve, le roi y entra le 4 mars.
-
-[Note 379: «La parole du Roy estoit alors tant douce et vertueuse,
-qu'elle endormoit, comme la seraine, tous ceux qui lui prestoient
-oreille.» Molinet.]
-
-On peut croire que l'orage de Gand, qui allait grondant d'heure en
-heure, ne fut point apaisé par une telle nouvelle. Depuis un mois ou
-plus que les Gantais avaient mis en prison leurs magistrats, on les
-comblait de priviléges, de parchemins de toute sorte, sans pouvoir
-leur donner le change. Le 11 février, privilége général de Flandre; le
-15, on met à néant le traité de Gavre, qui dépouillait Gand de ses
-droits; le 16, on lui rend expressément les mêmes droits, spécialement
-sa juridiction souveraine sur les villes voisines; le 18, on
-renouvelle le magistrat, selon la forme des libertés anciennes[380]...
-Tout cela en vain, les Gantais n'en étaient pas mieux disposés à
-relâcher leurs prisonniers. La nouvelle d'Arras aggrava terriblement
-les choses. Voilà tout le peuple dans la rue, en armes, sur les
-places. Il veut justice... Le 13 mars, on lui donne une tête, une le
-14, une le 15; puis deux jours sans exécution, mais pour dédommager la
-foule trois exécutions le 18.
-
-[Note 380: Pour tout ceci, nous devons beaucoup à la polémique de MM.
-de Saint-Génois et Gachard, le premier, Gantais, préoccupé du droit
-antique et du point de vue local; le second, archiviste général et
-dominé par l'esprit centralisateur. M. Gachard a réuni les textes,
-donné les dates, etc. Son mémoire est très-instructif. Cependant, il
-dit lui-même que Gand venait d'être rétablie dans son ancienne
-constitution, que tout droit contraire avait été aboli; dès lors, le
-_wapeninghe_, le jugement, la condamnation de Sersanders et autres,
-sont _légales_; quant à Hugonet et Humbercourt, la légalité fut violée
-en ce qu'_ils n'étaient pas bourgeois de Gand_, et les Gantais
-venaient de reconnaître qu'ils n'avaient pas juridiction sur ceux qui
-n'étaient pas bourgeois,--Hugonet et Humbercourt, quoique accompagnés
-d'autres personnes, avaient été en réalité _les seuls_ ambassadeurs
-_autorisés_; la reddition d'Arras, loin d'être _un acte opportun_,
-comme on l'a dit, devait entraîner celle de bien d'autres villes, de
-tout l'Artois.]
-
-Cependant, le roi avançait. Nouvelle ambassade au nom des états; dans
-celle-ci les bourgeois dominaient. Ils dirent bonnement au roi qu'il
-aurait bien tort de dépouiller Mademoiselle: «Elle n'a nulle malice,
-nous pouvons en répondre, puisque nous l'avons vue jurer qu'elle était
-décidée à se conduire en tout par le conseil des états.»
-
-«Vous êtes mal informés, dit le roi, de ce que veut votre maîtresse.
-Il est sûr qu'elle entend se conduire par les avis de certaines gens
-qui ne désirent point la paix.» Cela les troubla fort; en hommes peu
-accoutumés à traiter de si grandes affaires, ils s'échauffent, ils
-répliquent qu'ils sont bien sûrs de ce qu'ils disent, qu'ils
-montreront leurs instructions au besoin. «Oui, mais on pourrait vous
-montrer telle lettre et de telle main qu'il vous faudrait bien
-croire...» Et comme ils disaient encore qu'ils étaient sûrs du
-contraire, le roi leur montra et leur donna une lettre qu'Hugonet et
-Humbercourt lui avaient apportée; dans cette lettre, de trois
-écritures (celles de Mademoiselle, de la douairière et du frère du duc
-de Clèves), elle disait au roi qu'elle ne conduirait ses affaires que
-par ces deux personnes, et par les deux qu'elle envoyait; elle le
-priait de ne rien dire aux autres.
-
-Les députés mortifiés, irrités, revinrent en hâte à Gand. Mademoiselle
-les reçut en solennelle audience, «en son siége», sa belle-mère,
-l'évêque de Liége, tous serviteurs étant autour d'elle. Les députés
-racontent que le roi leur a assuré qu'elle n'a point l'intention de
-gouverner par le conseil des états, il prétend avoir en main une
-lettre qui en fait foi... Là, elle les arrête, tout émue, dit que cela
-est faux, qu'on ne pourrait produire une telle lettre... «La voici,»
-dit rudement le pensionnaire de Gand, maître Godevaert; il tire la
-lettre, la montre... Elle eut grande honte et ne savait plus que dire.
-
-Hugonet et Humbercourt, qui étaient présents, allèrent se cacher dans
-un couvent où on les prit le soir (19 mars). Le roi les avait perdus,
-mais avec eux il pouvait être bien sûr d'avoir perdu tout mariage
-français, toute alliance. Il avait cru sans doute les dompter
-seulement, vaincre leur probité par la peur, les forcer à se donner à
-lui, eux et leur maîtresse... Le contraire arriva. Il se trouva avoir
-détruit ce qu'il y avait de Français près de Mademoiselle, avoir
-travaillé pour le mariage anglais ou allemand. La douairière,
-Marguerite d'York et le duc de Clèves, avaient besogne faite; le roi
-de France les avait débarrassés des conseillers français.
-
-Mademoiselle, qui était Française aussi, et qui aurait épousé
-volontiers un Français (pourvu qu'il eût plus de huit ans), fut seule
-émue de cet événement et s'intéressa aux deux malheureux. Le malheur
-était pour elle aussi; à eux la mort, mais à elle la honte; avoir été
-prise ainsi devant tout le monde, et trouvée menteuse, c'était une
-grande confusion pour une jeune demoiselle, qui régnait déjà. Qui
-désormais croirait à sa parole! Ils avaient été arrêtés au nom des
-états, mais arrêtés par les Gantais, qui prirent l'affaire en main,
-les gardèrent, les jugèrent. Le 27 mars, le bruit courut qu'on voulait
-les faire évader; bruit semé par leurs ennemis pour hâter le procès?
-ou peut-être en effet Mademoiselle avait trouvé quelqu'un d'assez
-hardi pour tenter la chose?... Ce qui est sûr, c'est qu'à ce bruit le
-peuple prit les armes, se constitua en permanence, selon son ancien
-droit[381], sur le marché de Vendredi, resta là nuit et jour, y campa
-jusqu'à ce qu'il les eût vus mourir.
-
-[Note 381: Droit primitif des jugements armés, _wapeninghe_, qui
-existaient avant qu'il y eût de comte, ni de bailli du comte, ni même
-de ville.--Voir ma Symbolique du droit, p. 312, etc. Cf. les jugements
-du Gau et de la Marche. Tout cela, dès les temps de Wielant, de Meyer,
-etc., n'est déjà plus compris. Combien moins des modernes!]
-
-Il eût été inutile, et dangereux peut-être, de les réclamer comme
-officiers du feu duc, au nom des gens du Grand Conseil; des juges si
-suspects auraient bien pu se faire juger eux-mêmes. Mademoiselle, le
-28, nomma une commission, mais quoiqu'elle y eut mis trente Gantais
-sur trente-six commissaires, la ville décida que la ville jugerait; le
-grief principal était la violation, de ses priviléges, elle n'en
-voulait remettre le jugement à personne. Tout ce que Mademoiselle
-obtint, ce fut d'envoyer huit nobles qui siégeraient avec les échevins
-et doyens. Cela ne servait guère; elle le sentit, et elle fit, en
-vraie fille de Charles le Hardi, une démarche qui honore sa mémoire,
-elle alla elle-même (31 mars 1477).
-
-Pauvre demoiselle, dit ici le conseiller de Louis XI (dont la vieille
-âme politique s'est pourtant émue), pauvre, non pour avoir perdu tant
-de villes qui, une fois dans la main du roi, ne pouvaient être
-recouvrées jamais, mais bien plus pour se trouver elle-même dans les
-mains de ce peuple... Une fille qui n'avait guère vu la foule que du
-balcon doré, qui jamais n'était sortie qu'environnée d'une cavalcade
-de dames et de chevaliers, prit sur elle de descendre, et, sans sa
-belle-mère, elle franchit le seuil paternel... Dans le plus humble
-habit, en deuil, sur la tête le petit bonnet flamand, elle se jeta
-dans la foule... Il n'était pas mémoire, il est vrai, que les Flamands
-eussent jamais touché à leur seigneur; la lettre du serment féodal
-réservait justement ce point. Ici pourtant, une chose pouvait la
-faire trembler, toute dame de Flandre qu'elle était, c'est qu'elle
-était complice, et prouvée telle, de ceux qu'on voulait faire mourir.
-
-Elle perça jusqu'à l'hôtel de ville, et là elle trouva les juges
-qu'elle venait prier, peu rassurés eux-mêmes. Le doyen des métiers lui
-montra cette foule, ces masses noires qui remplissaient la rue, et lui
-dit: «Il faut contenter le peuple.»
-
-Elle ne perdit pas courage encore, elle eut recours au peuple même.
-Les larmes aux yeux, échevelée, elle s'en alla au marché du Vendredi;
-elle s'adressait aux uns, aux autres, elle pleurait, priait les mains
-jointes[382]... Leur émotion fut grande de voir leur dame en cet état,
-et si abandonnée, si jeune, parmi les armes et tant de rudes gens.
-Beaucoup crièrent: «Qu'il en soit fait à son plaisir, ils ne mourront
-pas.» Et les autres: «Ils mourront.» Ils en vinrent à se disputer, à
-se mettre en lignes opposées et piques contre piques... Mais tous ceux
-qui étaient loin, qui ne voyaient point Mademoiselle, voulaient la
-mort, et c'était le grand nombre.
-
-[Note 382: «Met aller herten... met weenenden hoghen.» _Chroniques ms.
-d'Ypres_ (Preuves de M. Gachard, p. 10). V. sur ce ms. la note de M.
-Lambin. Ibidem.]
-
-On ne risqua pas de voir la scène se renouveler. Les choses furent
-précipitées. On se hâta de mettre les prisonniers à la torture, sans
-toutefois tirer d'eux plus qu'on ne savait. Ils avaient livré la cité
-d'Arras, _mais autorisés_. Ils avaient reçu de l'argent dans une
-affaire, _non pour rendre la justice, mais en présent, après l'avoir
-rendue_. Ils avaient violé les priviléges de la ville, _ceux auxquels
-la ville avait renoncé, après sa défaite de Gavre et sa soumission de
-1469_. Renonciation forcée, illégale, selon les Gantais, ces droits
-étaient imprescriptibles, _tout homme_ qui touchait aux droits de Gand
-devait mourir. Ni Hugonet, ni Humbercourt, n'était bourgeois de la
-ville, et ne pouvait être jugé comme bourgeois; on les tua comme
-ennemis.
-
-Hugonet essaya de faire valoir certain privilége de cléricature.
-Humbercourt se réclama de l'ordre de la Toison, qui prétendait juger
-ses membres. On dit aussi qu'il en appela au Parlement de Paris[383],
-que les Flamands avaient eux-mêmes semblé reconnaître en abolissant
-celui de Malines, et dans leur ambassade au roi. Tout était déjà fort
-changé. Le crime des accusés, c'était de continuer la domination
-française; l'appel au Parlement de Paris n'était pas propre à faire
-pardonner ce crime. Nulle voie d'appel, au reste, n'était ouverte; en
-Flandre, l'exécution suivait la sentence.
-
-[Note 383: «Certaines appellations sur ce interjetées par ledict
-seigneur de Humbercourt en la cour du Parlement.» Lettres royales du
-25 avril 1477, publiées par mademoiselle Dupont, Commines, t. III et
-t. II, p. 124.]
-
-Le peuple campait sur la place depuis huit jours, ne travaillait pas
-et ne gagnait rien; il commençait à se lasser. Les juges firent vite,
-autant qu'ils purent; tout fut expédié le 3 avril; c'était le jeudi
-saint, le jour de charité et de compassion, où Jésus lui-même lave les
-pieds des pauvres. La sentence n'en fut pas moins portée. Avant
-qu'elle fût exécutée, la loi voulait que l'on communiquât au souverain
-les aveux des condamnés. Tous les juges allèrent donc trouver la
-comtesse de Flandre. Comme elle réclamait encore, on lui dit durement:
-«Madame, vous avez juré de faire droit, non-seulement sur les pauvres,
-mais aussi sur les riches.»
-
-Menés dans une charrette, ils ne pouvaient se tenir sur leurs jambes
-disloquées par la torture, Humbercourt surtout. On le fit asseoir, et
-sur un siége à dos, pour faire honneur à son rang[384] et à sa Toison
-d'or; on avait eu aussi l'attention de lui tendre l'échafaud de noir.
-Cet homme, si sage et si calme, s'anima, s'indigna et parla avec
-violence; il fut décapité, assis sur cette chaise. Cent hommes, vêtus
-de noir, emmenèrent le corps dans une litière (le chancelier n'en eut
-que cinquante). On le conduisit jusqu'à Arras, où il fut honorablement
-enterré dans la cathédrale.
-
-[Note 384: «Pour ce qu'il estoit grand maître et seigneur.» _Journal
-du tumulte._]
-
-Le lendemain de l'exécution, jour du vendredi saint, Mademoiselle,
-malgré ses larmes et son dépit, fut obligée de laisser entrer chez
-elle les mêmes gens qui avaient jugé, et de signer ce qu'ils lui
-présentèrent. C'étaient des lettres écrites en son nom où elle disait
-qu'en révérence du saint jour et de la Passion, elle avait pitié des
-pauvres gens de Gand, et leur remettait ce qu'ils auraient pu faire
-contre sa seigneurie, qu'au reste _elle avait consenti_ à tout. Elle
-ne pouvait refuser de signer, étant entre leurs mains et toute seule
-dans son hôtel; on lui avait ôté sa belle-mère et son parent. Pour
-parents et famille, n'avait-elle pas la bonne ville de Gand? Les
-Gantais entendaient avoir bien soin d'elle et la bien marier.
-
-Le mari seulement était difficile à trouver; on ne le voulait ni
-Français, ni Anglais, ni Allemand. Mademoiselle avait désormais en
-horreur le roi et son dauphin; le roi l'avait trahie, livré ses
-serviteurs; ceux de Clèves n'avaient rien empêché, et peut-être
-aidèrent-ils. Sa belle-mère n'était plus là pour lui faire accepter
-Clarence, que d'ailleurs le roi Édouard ne voulait pas donner[385]. Au
-fond, elle ne pouvait se soucier ni d'un Français de huit ans, ni d'un
-Anglais de quarante environ, ivrogne et mal famé. Pour boire[386],
-l'Allemand n'eût pas cédé, ni sous d'autres rapports; il est resté
-célèbre par ses soixante bâtards. Tous ces prétendants écartés, les
-Flamands avisèrent de prendre un brave au moins, un homme qui pût les
-défendre, et ils pensèrent à ce brigand d'Adolphe de Gueldre, qui
-était tenu, comme parricide, dans les prisons de Courtrai.
-
-[Note 385: Louis XI l'avait prévenu contre ce projet, et d'ailleurs:
-«Displicuit regi tanta fortuna fratris ingrati.» Croyland. Continuat.]
-
-[Note 386: «Après boire, disait le roi, il lui casserait son verre sur
-la tête.» Molinet. Il fut surnommé le _Faiseur d'enfants_.]
-
-Mademoiselle avait peur d'un tel mari, encore plus que des autres.
-Elle confiait sa peur aux seules personnes qu'elle eût près d'elle,
-deux bonnes dames qui la consolaient, la caressaient, l'espionnaient.
-L'une, de la maison de Luxembourg, écrivait tout à Louis XI; l'autre,
-madame de Commines, une Flamande bien avisée, travaillait pour
-l'Autriche; la douairière aussi, de loin, pour exclure le Français. De
-trois ou quatre princes à qui le duc avait donné des espérances, des
-promesses même de sa fille, le fils de l'empereur était le plus
-avenant. On disait, on écrivait à Mademoiselle que c'était un blond
-jeune Allemand[387], de belle mine et de belle taille, svelte, adroit,
-un hardi chasseur du Tyrol. Il était plus jeune qu'elle, n'ayant que
-dix-huit ans; c'était prendre un bien jeune défenseur, et l'Empire
-n'aimait pas assez son père pour l'aider beaucoup. Il ne savait pas le
-français, ni elle l'allemand; il était parfaitement ignorant des
-affaires et des moeurs du pays, bien peu propre à ménager un tel
-peuple[388]. Du reste, n'apportant ni terres ni argent; ses ennemis
-croyaient lui nuire en l'appelant _prince sans terre_; et
-très-probablement il plut encore par là à la riche héritière qui
-trouvait plus doux de donner.
-
-[Note 387: «Les cheveux de son chef honorable sont, à la mode
-germanique, aurains, reluisants, ornés curieusement et de décente
-longitude. Son port est signourieux... Jassoit ce que la damoiselle ne
-soit de si apparente monstre, touttes-fois elle est propre, grâcieuse,
-gente et mignonne, de doux maintien et de très-belle taille.» Molinet,
-II, 94-97. Fugger (Miroir de la maison d'Autriche) fait entendre qu'il
-y eut enquête contradictoire sur la question de savoir s'il était beau
-ou laid. On peut en juger par le portrait où on le voit armé, et où de
-plus il est reproduit au fond comme un chasseur poursuivant le chamois
-au bord du précipice. Voir surtout son Histoire en gravures, par
-Albert Durer, si naïve et si grandiose.]
-
-[Note 388: Avertissement de M. Le Glay, p. XII, et Barante-Gachard,
-II, 577.]
-
-Madame de Commines fut assez habile pour dresser sa jeune maîtresse à
-tromper jusqu'au dernier jour. Le duc de Clèves, venu en personne et
-tout exprès à Gand, comptait fermer la porte aux ambassadeurs de
-l'empereur; ils étaient déjà à Bruxelles, et il leur fit dire d'y
-rester. La douairière au contraire leur écrivit de n'en tenir compte
-et de passer outre. Le duc de Clèves, fort contrarié, ne put empêcher
-qu'on ne les reçut; on lui fit croire que Mademoiselle les écouterait
-seulement et dirait: «Soyez les bien venus;» puisque la chose serait
-mise en conseil; elle l'en assura, il se reposa là-dessus.
-
-Les ambassadeurs, ayant présenté en audience publique et solennelle
-leurs lettres de créance, exposèrent que le mariage avait été conclu
-entre l'empereur et le feu duc, du consentement de Mademoiselle, comme
-il apparaissait par une lettre écrite de sa main, qu'ils montrèrent;
-ils représentèrent de plus un diamant qui aurait été «envoyé en signe
-de mariage.» Ils la requirent, de la part de leur maître, qu'il lui
-plût accomplir la promesse de son père, et la sommèrent de déclarer si
-elle avait écrit cette lettre, oui ou non. À ces paroles, sans
-demander conseil, Mademoiselle de Bourgogne répondit froidement: «J'ai
-écrit ces lettres par la volonté et le commandement de mon seigneur et
-père, ainsi que donné le diamant; j'en avoue le contenu[389].»
-
-[Note 389: Commines, livre VI, ch. II, p. 179. Olivier de la Marche,
-avec son tact ordinaire, fait dire hardiment à la jeune demoiselle:
-«J'entens que M. mon père (à qui Dieu pardoint) consentit et accorda
-le mariage du _fils de l'empereur et de moy_, et ne suis point
-délibérée _d'avoir d'autre_ que le fils de l'empereur.» Olivier de la
-Marche, II, 423.]
-
-Le mariage fut conclu et publié le 27 avril 1477. Ce jour même, la
-ville de Gand donna aux ambassadeurs de l'Empire un banquet, et
-Mademoiselle y vint[390]. Beaucoup croyaient que le duc de Gueldre
-défendrait mieux la Flandre que ce jeune Allemand. Mais le peuple,
-selon toute apparence, était las et abattu, comme après les grands
-coups; il y avait à peine vingt-quatre jours qu'Humbercourt était
-mort.
-
-[Note 390: _Registre de la collace de Gand_, Barante-Gachard, II,
-576.]
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-OBSTACLES--DÉFIANCES--PROCÈS DU DUC DE NEMOURS
-
-1477-1479
-
-
-Le roi était entré dans ses conquêtes de Bourgogne de grand coeur et
-de grand espoir, avec un élan de jeune homme. Toute sa vie, maltraité
-par le sort, comme dauphin, comme roi, humilié à Montlhéry, à Péronne,
-à Pecquigny, «autant et plus que roy depuis mille ans», il se voyait
-un matin tout à coup relevé, et la fortune forcée de rendre hommage à
-ses calculs. Dans l'abattement universel des forts et des violents,
-l'homme de ruse restait le seul fort. Les autres avaient vieilli, et
-il se trouvait jeune de leur vieillesse. Il écrivait à Dammartin (en
-riant, mais c'était sa pensée): «Nous autres jeunes[391]...» Et il
-agissait comme tel, ne doutant plus de rien, dépassant les tranchées,
-s'avançant jusqu'aux murs des villes qu'il assiégeait; deux fois il
-fut reconnu, visé, manqué; la seconde même un peu touché; Tannegui
-Duchâtel, sur qui il s'appuyait, paya pour lui et fut tué.
-
-[Note 391: «Messieurs les comtes, écrivait-il à ses généraux qui
-pillaient la Bourgogne, vous me faites l'honneur de me faire part, je
-vous remercie; mais, je vous supplie, gardez un peu pour réparer les
-places.» Ailleurs: «Nous avons pris Hesdin, Boulogne et un château que
-le roi d'Angleterre assiége trois mois sans le prendre. Il fût pris de
-bel assaut, tout tué.» Ailleurs sur un combat: «Nos gens les
-festoyèrent si bien, qu'il en demeura plus de six cents, et ils en
-amenèrent bien six cents dans la cité... tous pendus ou la tête
-coupée.» Mais son grand triomphe est Arras: «M. le grand maître, merci
-à Dieu et à Notre-Dame, j'ai pris Arras, et m'en vais à Notre-Dame de
-la Victoire; à mon retour, je m'en irai à votre quartier. Pour lors,
-ne vous souciez que de me bien guider, car j'ai tout fait par ici. Au
-regard de ma blessure, c'est le duc de Bretagne qui me l'a fait faire,
-parce qu'il m'appelle toujours _le roi couard_. D'ailleurs, vous savez
-depuis longtemps ma façon de faire, vous m'avez vu autrefois. Et
-adieu.» Voir _passim_ Lenglet, Duclos, Louandre, etc.]
-
-Il avait de grandes idées; il ne voulait pas seulement conquérir, mais
-fonder. La pensée de saint Charlemagne lui revenait souvent; dès les
-premières années de son règne, il croyait l'imiter en visitant sans
-cesse les provinces et connaissant tout par lui-même. Il n'eût pas mieux
-demandé, pour lui ressembler encore, d'avoir, outre la France, une bonne
-partie de l'Allemagne. Il ordonna qu'on descendît la statue de
-Charlemagne des piliers du Palais, et qu'on l'établît, avec celle de
-saint Louis, au bout de la grand'salle, près la Sainte-Chapelle[392].
-
-[Note 392: Jean de Troyes.]
-
-C'était une belle chose, et pour le présent et pour l'avenir, d'avoir
-non-seulement repris Péronne et Abbeville, mais, par Arras et
-Boulogne, d'avoir serré les Anglais dans Calais. Boulogne, ce
-vis-à-vis des dunes, qui regarde l'Angleterre et l'envahit jadis,
-Boulogne (dit Chastellain, avec un sentiment profond des intérêts du
-temps) «le plus précieux anglet de la chrestienté», c'était la chose
-au monde que Louis XI une fois prise eût le moins rendue. On sait que
-Notre Dame de Boulogne était un lieu de pèlerinage, comblé
-d'offrandes, de drapeaux et d'armes consacrés, d'_ex-voto_ mémorables
-qu'on pendait aux murs, aux autels. Le roi imagina de faire une
-offrande de la ville elle-même, de la mettre dans la main de la
-Vierge. Il déclara qu'il dédommagerait la maison d'Auvergne qui y
-avait droit, mais que Boulogne n'appartiendrait jamais qu'à Notre-Dame
-de Boulogne. Il l'en nomma comtesse, puis la reçut d'elle, comme son
-homme lige. Rien ne manqua à la cérémonie; desceint, déchaux, sans
-éperons, l'église étant suffisamment garnie de témoins, prêtres et
-peuple, il fit hommage à Notre-Dame, lui remit pour vasselage un gros
-coeur d'or, et lui jura de bien garder sa ville[393].
-
-[Note 393: Molinet. Contraste remarquable et qui fait ressortir
-l'orgueil des temps féodaux: Philippe-Auguste, en 1185, se fait
-dispenser par l'église d'Amiens de lui faire hommage, déclarant que
-_le roi ne peut faire hommage à personne_. (Brussel.)]
-
-Pour Arras, il crut l'assurer par les priviléges et faveurs qu'il lui
-accorda. Toutes les anciennes franchises confirmées, l'exemption du
-logement de gens de guerre, la noblesse donnée aux bourgeois, la
-faculté de posséder des fiefs sans charge de ban ni d'arrière-ban,
-remise de ce qui est dû sur les impôts, enfin (pour charmer les
-petits) le vin à bon marché par réduction de la gabelle. Une marque de
-haute confiance, ce fut de donner «une seigneurie en Parlement» à un
-notable bourgeois d'Arras, maître Oudart, au moment où ce Parlement
-jugeait un prince du sang, le duc de Nemours.
-
-Le violent désir qu'avait le roi, non-seulement de prendre, mais de
-garder, lui avait fait faire dès le commencement de la guerre une
-remarquable ordonnance pour protéger l'habitant contre le soldat; les
-dattes que celui-ci laisserait dans son logement devaient être payées
-par le roi même. Il garantit l'exécution de l'ordonnance par le
-serment le plus fort qu'il eût prêté jamais. «Si je contreviens à
-ceci, je prie la benoîte croix, ici présente, de me punir de mort dans
-le bout de l'an.»
-
-Il n'eût pas fait un tel serment si sa volonté n'eût été sincère. Mais
-elle servait peu avec des généraux pillards comme la Trémouille, du
-Lude, etc.; d'autre part, avec des milices comme les francs-archers,
-payés bien peu et n'ayant guère que le butin. Ces pilleries affreuses
-mirent contre lui, en fort peu de temps, la comté de Bourgogne et une
-grande partie du duché; l'Artois même lui échappait, s'il n'y eût été
-en personne.
-
-Ce qui lui fit perdre encore bien des choses, ce fut sa crainte de
-perdre, sa défiance; il ne croyait plus à personne, et pour cela
-justement on le trahissait. Il lui était, il est vrai, difficile de
-se remettre aveuglément au prince d'Orange, qui avait changé tant de
-fois[394]; il subordonna le prince à la Trémouille, et le prince le
-quitta (28 mars). En Artois, on lui désignait tel et tel comme
-partisans de Mademoiselle et travaillant pour la rétablir; il s'en
-débarrassait, la terreur gagnait, ceux qui se croyaient menacés se
-hâtaient d'autant plus d'agir contre lui.
-
-[Note 394: V. De la Pise, Histoire des princes d'Orange, Jean II, ann.
-1477.]
-
-Sa défiance naturelle se trouvait fort augmentée par le sinistre jour
-que les révélations du duc de Nemours venaient de jeter tout à coup
-sur ses amis et serviteurs. Il découvrit avec terreur que,
-non-seulement le duc de Bourgogne avait connaissance de tous les
-projets de Saint-Pol pour le mettre en charte privée, mais que
-Dammartin même, son vieux général, celui qu'il croyait le plus sûr,
-avait tout su, et s'était arrangé pour profiter si la chose arrivait.
-
-Au commencement de janvier, le roi apprit l'assassinat du duc de
-Milan, tué en plein midi à Saint-Ambroise, et presque en même temps la
-mort du duc de Bourgogne, assassiné, selon toute apparence, par les
-gens de Campobasso. Ces deux nouvelles coup sur coup le firent songer,
-et dès lors il n'eut aucun repos d'esprit. L'assassinat des Médicis,
-un an après, n'était pas propre à le rassurer. Il se savait haï, tout
-autant que ces morts, et il n'avait nul moyen de se garder mieux. La
-lettre touchante que le pauvre Nemours lui écrivit le 31 janvier «de
-sa cage de la bastille,» pour demander la vie, trouva cet homme cruel
-plus cruel que jamais, au moment sauvage d'une haine effarouchée de
-peur.
-
-Il avait peur de la mort, du jugement et d'aller compter là-bas; peur
-aussi de la vie. Beaucoup de ses ennemis n'auraient pas voulu le tuer,
-mais seulement l'avoir, le tenir à montrer en cage et pour jouet,
-comme ce misérable frère de duc de Bretagne, qu'on nourrissait, qu'on
-affamait à volonté, et que les passants virent des mois entiers hurler
-à ses barreaux... Louis XI ne s'y méprenait pas; il s'était vu à la
-cour de Péronne, et il savait par lui-même combien bas rampe le renard
-au piége, et quelles vengeances il roule en rampant. Le duc de Nemours
-n'ayant pu l'enfermer, se trouvant enfermé lui-même, pouvait prier; il
-parlait à un sourd.
-
-Il écrivait à la Trémouille au sujet du prince d'Orange: «Si vous
-pouvez le prendre, il faut le brûler vif.» (8 mai). Arras s'étant
-soulevé, ce maître Oudart, qu'il avait fait conseiller au Parlement,
-fit partie d'une députation envoyée à Mademoiselle. Pris en
-route[395], il fut décapité (27 avril), avec les autres députés,
-enterré sur-le-champ. Le roi trouva que ce n'était pas assez, il le
-fit tirer de terre et exposer, comme il écrit lui-même: «Afin qu'on
-connût bien sa tête, je l'ai fait atourner d'un beau chaperon fourré;
-il est sur le marché d'Hesdin, là où _il préside_.»
-
-[Note 395: «Aulcuns disent qu'ils avoient saulf-conduit du Roy, mais
-les François ne le voulurent congnoistre.» Molinet. Oudart était un
-ancien mécontent du Bien public. Alors avocat au Châtelet, il alla
-trouver le comte de Saint-Pol, laissant sa femme pour correspondre;
-elle fut chassée, après Montlhéry. Jean de Troyes.]
-
-S'il se fiait encore à quelqu'un, c'était à un Flamand (non pas à
-Commines, trop lié avec la noblesse de Flandre), un simple chirurgien
-flamand qui le rasait; fonction délicate, d'extrême confiance, dans ce
-temps d'assassinats et de conspirations. Cet homme, très-fidèle, était
-capable aussi. Le roi, qui lui confiait son col, ne craignit pas de
-lui confier ses affaires. Il lui trouva infiniment d'adresse et de
-malice. On l'appelait Olivier le Mauvais[396]. Il en fit son premier
-valet de chambre, l'anoblit, le titra, lui donna un poste qu'il n'eût
-donné à nul seigneur, un poste entre France et Normandie, dont Paris
-dépendait par en bas (comme de Melun par en haut), le pont de Meulan.
-
-[Note 396: Tout porte à croire que ce parvenu était un méchant homme;
-cependant il est difficile de s'en rapporter aveuglément (comme tous
-les historiens l'ont fait jusqu'ici) au témoignage de ceux qui
-jugèrent et pendirent Olivier, dans la réaction féodale de 1484.
-Autant vaudrait consulter les hommes de 1816 sur ceux de la
-Convention.--Son ennemi, Commines, qu'il supplanta pour les affaires
-de Flandre, le montre un peu ridicule dans son ambassade, mais avoue
-qu'il avait beaucoup de sens et de mérite.]
-
-Ayant repris Arras en personne (4 mai), et voyant la réaction, finie à
-Gand, s'étendre à Bruges, à Ypres, à Mons, à Bruxelles, le roi envoya
-son Flamand en Flandre, pour tâter si les Gantais, toujours défiants
-dans les revers, ne pouvaient être poussés à quelque nouveau
-mouvement[397].
-
-[Note 397: Le 28 mai encore, il y eut un magistrat décapité à Mons.
-(Gachard.)]
-
-Olivier devait remettre des lettres à Mademoiselle, et lui faire des
-remontrances; vassale du roi, elle ne pouvait, aux termes du droit
-féodal, se marier sans l'aveu de son suzerain; tel était le prétexte
-de l'ambassade, le motif ostensible.
-
-Le choix d'un valet de chambre pour envoyé n'avait rien d'étonnant;
-les ducs de Bourgogne en avaient donné l'exemple. Que ce valet de
-chambre fût chirurgien, cela ne le rabaissait pas, au moment où la
-chirurgie avait pris un essor si hardi; ce n'étaient plus de simples
-barbiers, ceux qui sous Louis XI hasardèrent les premiers l'opération
-de la pierre et taillèrent un homme vivant.
-
-Ce qui pouvait lui nuire davantage et lui ôter toute action sur le
-peuple, c'est que, pour être Flamand, il n'était pas de Gand ni
-d'aucune grosse ville, mais de Thielt, une petite ville dépendante de
-Courtrai, qui elle-même, pour les appels, dépendait de Gand. Messieurs
-de Gand regardaient un homme de Thielt comme peu de chose, comme un
-sujet de leurs sujets.
-
-Olivier, splendidement vêtu et se faisant appeler le comte de Meulan,
-déplut fort aux Gantais, qui le trouvèrent bien insolent de paraître
-ainsi dans leur ville. La cour se moqua de lui et le peuple parlait de
-le jeter à l'eau. Il fut reçu en audience solennelle, devant tous les
-grands seigneurs des Pays-Bas, qui s'amusèrent de la triste figure du
-barbier travesti. Il déclara qu'il ne pouvait parler qu'à
-Mademoiselle, et on lui répondit gravement qu'on ne parlait pas seul à
-une jeune demoiselle à marier. Alors il ne voulut plus rien dire; on
-le menaça, on lui dit qu'on saurait bien le faire parler.
-
-Il n'avait pourtant pas perdu son temps à Gand; il avait observé, vu
-tout le peuple ému, prêt à s'armer. Ce qu'ils allaient faire tout
-d'abord avant de passer la frontière, on pouvait le prévoir, c'était
-de prendre Tournai, une ville royale qui était chez eux, au milieu de
-leur Flandre, et qui, jusque-là, vivait comme une république neutre.
-Olivier avertit les troupes les plus voisines, et, sous prétexte de
-remettre à la ville une lettre du roi, il entre avec deux cents
-lances. Cette garnison, fortifiée de plus en plus, fermait la route
-aux marchands et tenait dans une inquiétude continuelle la Flandre et
-le Hainaut. Désormais, les Flamands n'entreraient plus en France, sans
-savoir qu'ils laissaient derrière eux une armée dans Tournai.
-
-Ils ne tinrent pas à ce voisinage, ils voulurent à tout prix s'en
-débarrasser. Ils prennent pour capitaine leur prisonnier, Adolphe de
-Gueldre, que plusieurs voulaient faire comte de Flandre, et s'en vont,
-vingt ou trente mille, brûlant, pillant, jusqu'aux murs de Tournai.
-Là, les Brugeois en avaient assez et voulaient retourner; les Gantais
-persistaient. Ils brûlèrent la nuit les faubourgs de la ville. Au
-matin, les Français, les voyant en retraite, vinrent rudement tomber
-sur la queue. Adolphe de Gueldre fit face, combattit vaillamment, fut
-tué; les Flamands s'enfuirent; mais leurs lourds chariots ne
-s'enfuirent pas, on les trouva chargés de bière, de pain, de viande,
-de toute sorte de vivres, sans lesquels ce peuple prévoyant ne
-marchait jamais. On rapporta tout cela dans la ville, avec le corps du
-duc et les drapeaux. Ce fut dans Tournai une joie folle; la vive et
-vaillante population en fit une _villonade_, aussi gaie, plus noble
-que Villon. Tournai s'y plaint de Gand, sa fille, qui jusqu'ici
-envoyait tous les ans à sa Notre-Dame une belle robe et une offrande:
-«Pour cette année, la robe, c'est le drapeau de Gand, et l'offrande,
-c'est le capitaine[398].»
-
-[Note 398:
-
- La Vierge peut demeurer nue,
- Cet an n'aura robbe gantoise...
- Son corps (_celui du duc_) fut d'enterrer permis
- En mon église la plus grande,
- Ce joyel des Flamens transmis
- À Notre-Dame en lieu d'offrande;
- En lieu de robe accoustumée
- La Vierge a les pennons de soye
- Et les étendards de l'armée...
- Poutrain, Hist. de Tournai, I, 293.]
-
-Le roi, assuré de l'Artois, passa dans le Hainaut, et là trouva tout
-difficile. Il avait augmenté lui-même les difficultés par son
-hésitation. Il ne savait pas, au commencement, s'il toucherait à ce
-pays, qui était terre d'Empire, et il avait mal accueilli les
-ouvertures qu'on lui faisait. Maintenant, il déclarait qu'il ne
-_prenait_ pas le Hainaut, qu'il l'_occupait_ seulement. Le dauphin,
-d'ailleurs, n'allait-il pas épouser Mademoiselle? Le roi venait en
-ami, en beau-père[399]. Sauf Cambrai qui ouvrit, il trouva partout
-résistance; à chaque ville, il lui fallut un siége, à Bouchain, au
-Quesnoy, à Avesnes, qui fut prise d'assaut, brûlée, et tout tué (11
-juin). Galeotto, qui était à Valenciennes, en brûla lui-même les
-faubourgs, et se mit si bien en défense, qu'on ne l'attaqua pas. Le
-roi lui fit une guerre de famine; il fit venir de Brie et de Picardie
-des centaines de faucheurs pour couper et détruire tous les fruits de
-la terre, la moisson toute verte (juin).
-
-[Note 399: Voir la malicieuse bonhomie avec laquelle il se moque des
-maris proposés, et prouve aux Wallons qu'il faut que leur maîtresse
-épouse un Français. (Molinet.) Il négociait effectivement pour le
-mariage (le 20 juin même, Lenglet) soit pour mieux gagner le Hainaut,
-soit qu'effectivement il eût encore espoir de rompre le mariage
-d'Autriche, conclu depuis deux mois.]
-
-De tous côtés ses affaires allaient mal, et elles risquaient d'aller
-plus mal encore. La douairière de Bourgogne et le duc de Bretagne
-sollicitaient les Anglais de passer; le roi avait les lettres du
-Breton, par le même, qui les lui vendait une à une. En Comté, il
-n'avançait plus; Dôle repoussa son général la Trémouille qui
-l'assiégeait, et qui lui-même fut surpris dans son camp. La Bourgogne
-semblait près d'échapper... Sa colère fut extrême; il envoya en toute
-hâte le plus rude homme qu'il eût, parmi ses serviteurs, M. de
-Saint-Pierre, armé de pouvoirs terribles, celui de dépeupler, s'il le
-fallait, et repeupler Dijon.
-
-La guerre que le roi faisait dans le Hainaut et la Comté, sur terre
-d'Empire, eut cet effet, que l'Allemagne, sans aimer ni estimer
-l'empereur, devint favorable à son fils. Louis XI envoya aux princes
-du Rhin, et les trouva tous contre lui. L'envoyé, qui était Gaguin, le
-moine chroniqueur, nous dit qu'il fut même en danger[400]. Les
-électeurs de Mayence et de Trèves, les margraves de Brandebourg et de
-Bade, les ducs de Saxe et de Bavière (maisons si ennemies de
-l'Autriche) voulurent faire cortége au jeune Autrichien. La seule
-difficulté, c'était l'argent; son père, loin de lui en donner, se fit
-payer son voyage par Mademoiselle de Bourgogne, jusqu'à Francfort,
-jusqu'à Cologne, et il fallut qu'elle payât encore pour faire venir
-son mari jusqu'à Gand. Mais enfin il y vint[401]. Le roi, plein de
-dépit, ne pouvait rien y faire. Sa garnison de Tournai, aidée des
-habitants, lui gagna encore le 13 août une petite bataille[402], donna
-la chasse aux milices flamandes, brûla Cassel et tout jusqu'à quatre
-lieues de Gand. Le mariage ne s'en fit pas moins, à la lueur des
-flammes et l'épousée en deuil (18 août 1477).
-
-[Note 400: Le duc de Clèves l'en avertit. «Non tuto diutius his in
-locis diversari posse.» Gaguinus, CLVIII (in-folio, 1500).]
-
-[Note 401: Fugger, Spiegel des erzhausses Oesterreich, p. 858. Ce que
-disent Pontus Heuterus et le Registre de la Collace, du riche cortége,
-doit s'entendre des princes qui accompagnaient Maximilien, et ne
-contredit en rien ce qu'on a dit de sa pauvreté.]
-
-[Note 402: Le roi écrit à Abbeville le triomphant bulletin: «Pour ce
-que nous désirions sur toutes choses les trouver sur les champs,
-vinsmes... pour les assaillir audit Neuf Foussé qu'ilz avoient
-fortiffié plus de demy an, mais la nuit, ilz l'abandonnèrent... Les
-(_nôtres_ les) ont rencontrez en belle bataille rangée... tuez plus de
-IV mille... (13 août).» Lettres et Bulletins de Louis XI, publiés par
-M. Louandre, p. 25 (Abbeville, 1837).]
-
-Le roi se donna en revanche un plaisir longtemps souhaité et selon son
-coeur, la mort du duc de Nemours (4 août). Il ne haïssait nul homme
-davantage, surtout parce qu'il l'avait aimé. C'était un ami d'enfance,
-avec qui il avait été élevé, pour qui il avait fait des choses folles,
-iniques (par exemple de forcer les juges à lui faire gagner un mauvais
-procès). Cet ami le trahit au Bien public, le livra autant qu'il fut
-en lui. Il revint vite, fit serment au roi sur les reliques de la
-Sainte-Chapelle, et tira de lui, par-dessus tant d'autres choses, le
-gouvernement de Paris et de l'Île-de-France. Le lendemain, il
-trahissait.
-
-Quand le roi frappa Armagnac, cousin de Nemours, près de frapper
-celui-ci, et l'épée levée, il se contenta encore d'un serment. Nemours
-en fit un solennel et terrible[403], devant une grande foule, appelant
-sur sa tête toutes les malédictions, s'il n'était désormais fidèle et
-«n'avertissoit le roi de tout ce qu'on machineroit contre lui.» Il
-renonçait, en ce cas, à être jugé par les pairs et consentait d'avance
-à la confiscation de ses biens (1470).
-
-[Note 403: Le 8 juillet 1740. _Mss. Legrand._]
-
-La peur passa et il continua à agir en ennemi[404]. Il se tenait
-cantonné dans ses places, n'envoyant pas un de ses gentilshommes pour
-servir le roi. Quiconque se hasardait à appeler au Parlement était
-battu, blessé. Les consuls d'Aurillac ne pouvaient sortir, pour les
-affaires des taxes, sans être détroussés par les gens de Nemours. Il
-correspondait avec Saint-Pol et voulait marier sa fille au fils du
-connétable; il promettait d'aider au grand complot de 1475, en
-saisissant d'abord les finances du Languedoc. Un mois avant la
-descente des Anglais, il se mit en défense, se tint tout près d'agir,
-fortifia ses places de Murat et de Carlat.
-
-[Note 404: Si MM. de Barante et de Sismondi avaient pris connaissance
-du _Procès du duc de Nemours_ (_Bibliothèque royale, fonds Harlay et
-fonds Cangé_), ils n'affirmeraient pas «que le duc n'avait rien fait
-depuis 1470, et que tout son crime fut d'_avoir su_ les projets de
-Saint-Pol.» Ils ne le compareraient pas à Auguste de Thou, mis à mort
-pour _avoir su_ le traité de Cinq-Mars avec l'étranger.--L'ordonnance
-du 22 décembre 1477 (calquée sur les anciennes lois impériales), par
-laquelle le roi déclare que la non-révélation des conspirations est
-crime de lèse-majesté, ne fut point appliquée au duc de Nemours, et,
-comme la date l'indique, ne fut rendue qu'après sa mort. Ordonnances,
-XVIII, 315.]
-
-Le roi, comme on a vu, brusqua son marché avec Édouard, s'humilia, le
-renvoya plus tôt qu'on ne croyait et retomba sur ses deux traîtres.
-Tous ceux qui avaient eu intelligence avec eux eurent grand'peur; on
-fit mourir Saint-Pol dans l'absence du roi, espérant enterrer avec lui
-ces dangereux secrets. Le roi avait encore Nemours. Il épuisa sur lui
-la rage qu'il avait de connaître et d'approfondir son péril.
-
-Quand Nemours fut saisi, sa femme prévit tout et elle mourut d'effroi.
-Il fut jeté d'abord dans une tour de Pierre-Scise, prison si dure que
-ses cheveux blanchirent en quelques jours. Le roi, alors à Lyon, et se
-voyant comme affranchi par la défaite du duc de Bourgogne, fit
-transporter son prisonnier à la Bastille. Il reste une lettre terrible
-où il se plaint «de ce qu'on le fait sortir de sa cage, de ce qu'on
-lui a ôté les fers des jambes.» Il dit et répète qu'il faut «le
-gehenner bien estroit, _le faire parler clair_... Faites-le moy bien
-parler.»
-
-Nemours n'était pas seul; il avait des amis, des complices, les plus
-grands du royaume, qui se voyaient jugés en lui. Toute la crainte du
-roi était qu'on ne trouvât moyen d'obscurcir et d'étouffer encore. Le
-chancelier surtout lui était suspect, ce rusé Doriole, qui avait
-tourné si vite au Bien public, et qui depuis, tout en le servant,
-ménageait ses ennemis; il leur avait rendu le signalé service de
-dépêcher Saint-Pol avant qu'il eût tout dit. Le roi manda Doriole, le
-tint près de lui, et mit le procès entre les mains d'une commission à
-qui il partagea d'avance les biens de l'accusé. Il crut pourtant,
-l'instruction déjà avancée, qu'un jugement solennel serait d'un plus
-grand exemple; il renvoya l'affaire au Parlement et invita les villes
-à assister par députés. L'arrêt fut rendu à Noyon où le Parlement fut
-transféré exprès[405]; le roi se défiait de Paris et craignait qu'on
-ne fît un mouvement du peuple pour intimider les juges et les rendre
-indulgents. Paris avait souffert de Saint-Pol et l'avait vu mourir
-volontiers; il n'avait point souffert de Nemours, qui était trop loin,
-et le Paris d'alors avait eu le temps d'oublier les Armagnacs. Aussi,
-il y eut des larmes quand on vit ce corps torturé qu'on menait à la
-mort sur un cheval drapé de noir, de la Bastille aux Halles, où il fut
-décapité. Quelques modernes ont dit que ses enfants avaient été placés
-sous l'échafaud, pour recevoir le sang de leur père[406].
-
-[Note 405: Le dernier jour de cestuy mois (_mai_), furent destendues
-toutes les chambres du Parlement et les tapis de fleurs de lis, avec
-le lict de justice, estant en un coffre. _Archives, Registres du
-Parlement._ Dans la _Plaidoierie_ et le _Criminel_, silence funèbre.
-Dans les _Après-dîners_, le registre manque tout entier.]
-
-[Note 406: Les contemporains n'en parlent point, même les plus
-hostiles. Rien dans Masselin: _Diarium Statuum generalium_ (in-4,
-Bernier) 236.]
-
-Ce qui est plus certain et non moins odieux, c'est que l'un des juges
-qui s'étaient fait donner les biens du condamné, le Lombard Boffalo
-del Giudice[407], ne se crut pas sûr de l'héritage s'il n'avait
-l'héritier, et demanda que le fils aîné de Nemours fût remis à sa
-garde. Le roi eut la barbarie de livrer l'enfant, qui ne vécut guère.
-
-[Note 407: Venu de Naples en 1461, après les revers de Jean de
-Calabre, avec Campobasso et Galeotto.]
-
-Il chassa du Parlement trois juges qui n'avaient pas voté la mort. Les
-autres réclamant, il leur écrit: «Ils ont perdu leurs offices pour
-vouloir faire un cas civil du crime de lèse-majesté, et laisser impuni
-le duc de Nemours qui voulait me faire mourir et détruire la sainte
-couronne de France. Vous, sujets de cette couronne et qui lui devez
-votre loyauté, je n'aurais jamais cru que vous pussiez approuver
-_qu'on fît si bon marché de ma peau_.»
-
-Ces basses et violentes paroles qui lui échappent sont un cri arraché,
-un aveu de l'état de son esprit. Les tortures de Nemours lui
-revenaient à lui-même en tortures par la crainte et la défiance où le
-jetaient ses révélations. Il avait tiré de son prisonnier, par tant
-d'efforts cruels, une funeste science et terrible à savoir: qu'il n'y
-avait personne parmi les siens sur qui il pût compter. Le pis, c'est
-que, de leur côté, connaissant qu'ils étaient connus, ils sentaient
-bien qu'il les guettait, qu'il ne lui manquait que le moment, et ils
-ne savaient trop s'ils devaient attendre... Dans cette peur mutuelle,
-il y avait des deux côtés redoublement de flatteries, de
-protestations. Ses lettres à Dammartin sont des billets d'ami, tout
-aimables d'abandon, de gaieté; il se fait courtisan de son vieux
-général, il le flatte indirectement, finement, en lui disant du mal
-des autres généraux; tel s'est laissé surprendre, etc.
-
-Il avait grandement à ménager un homme de ce poids, de cette
-expérience. Deux choses lui survenaient, les plus fâcheuses: Les
-Suisses s'éloignaient de lui, les Anglais arrivaient.
-
-Louis XI avait acheté Édouard, mais non pas l'Angleterre. Les Flamands
-établis à Londres ne pouvaient manquer de faire sentir au peuple qu'on
-le trahissait en laissant la Flandre sans secours. Il le sentit si
-bien qu'il alla, de fureur, piller l'ambassade française. Longtemps
-Édouard fit la sourde oreille; il se trouvait trop bien du repos et de
-se partager entre la table et trois maîtresses; il aimait fort
-l'argent de France, les beaux écus d'_or au soleil_ que Louis XI
-frappait tout exprès; il lui semblait doux d'avoir chaque année, en
-dormant, cinquante mille écus comptés à la Tour. Pour la reine
-d'Angleterre, Louis XI la tenait par sa fille, par sa passion pour le
-dauphin; elle demandait sans cesse quand elle pourrait envoyer la
-dauphine en France. Entre eux tous, ils menaient si bien Édouard,
-qu'il leur sacrifia son frère Clarence[408]. Il y avait encore un
-homme qui leur portait ombrage, qui n'était pas de leur cabale, lord
-Hastings, un joyeux ami d'Édouard qui buvait avec lui et qui tenait à
-lui (ayant les mêmes femmes). Ils le chassèrent honorablement en lui
-donnant des troupes et le grand poste de Calais.
-
-[Note 408: On ne sait de quelle mort il périt: «Qualecumque genus
-supplicii,» Croyland. contin. Le conte du tonneau de malvoisie où il
-aurait été noyé se trouve d'abord dans la chronique qui donne tous les
-bruits de Londres. (Fabian.)]
-
-Il y avait un an que la douairière de Bourgogne, soeur d'Édouard,
-implorait ce secours. Récemment encore, au moment où l'on tua son
-bien-aimé Clarence qu'elle voulait faire comte de Flandre, elle
-écrivit une lettre lamentable[409]; le roi de France lui prenait son
-douaire, ses villes à elle; elle demandait à son frère Édouard s'il
-voulait qu'elle allât mendier son pain. Une telle lettre et dans un
-tel moment, lorsque Édouard sans doute regrettait sa cruelle
-faiblesse, eut son effet; il envoya Hastings, qui de Calais détacha
-des archers, garnit les villes que la douairière voulait défendre;
-Louis XI attaqua Audenarde et fut repoussé.
-
-[Note 409: Preuves de l'Histoire de Bourgogne.]
-
-Ce fut le terme de ses progrès au Nord. Il s'arrêta, sentant qu'à la
-longue les Anglais et peut-être l'Empire se seraient déclarés. Chez
-les Suisses, le parti bourguignon avait fini par l'emporter.
-Jusque-là, ils avaient flotté, servi à la fois pour et contre. De là
-tous les obstacles que le roi rencontra dans les Bourgognes. Malgré
-ses plaintes et les efforts du parti français, malgré les défenses et
-les punitions, le montagnard n'en allait pas moins se vendre
-indifféremment à quiconque payait. Des Suisses attaquaient,
-assiégeaient, des Suisses défendaient. Pour empêcher cette guerre de
-frères, il n'y avait qu'un moyen, imposer la paix, arrêter le roi de
-France, lui dire qu'il n'irait pas plus loin. Le chef du parti
-bourguignon, Bubenberg, se chargea de lui porter cette fière parole.
-Le roi ne voulait pas entendre, il traînait, tâchait de gagner du
-temps. Le Suisse en profita pour lui jouer un tour; il disparaît de
-France, et un matin rentre à Berne en habit de ménétrier; il n'a pas
-pu, dit-il, échapper autrement, le roi, ne l'ayant su gagner, l'aurait
-fait périr[410]. Ce chevalier, cet homme grave sous cet ignoble
-habit, c'était une accusation dramatique contre Louis XI; il était
-impossible de mieux travailler pour Maximilien. Il en profita à la
-diète de Zurich; il enchérit sur le roi, promettant d'autant plus
-qu'il pouvait moins donner, et il obtint un traité de paix
-perpétuelle.
-
-[Note 410: Der Schweitzerische Geschicht forscher. Il eût fallu, pour
-y songer, que le roi fût devenu fou. On faisait encore courir ce bruit
-absurde que La Trémouille avait mis des envoyés suisses à la question.
-(Tillier.)]
-
-Le roi comprit qu'il fallait céder au temps. Il promit de se retirer
-des terres d'Empire. Il signa une trêve, laissa le Hainaut et
-Cambrai[411]. Il craignait les Suisses, l'Allemagne, les Anglais, mais
-encore plus les siens. La trêve lui semblait nécessaire pour faire au
-dedans une opération dangereuse, purger l'armée. Il avait
-l'imagination pleine de complots et de trahisons, d'intelligences que
-ses capitaines pouvaient avoir avec l'ennemi. Il cassa dix compagnies
-de gens d'armes, fit faire le procès à plusieurs et ne trouva rien;
-seulement un Gascon, furieux d'être cassé, avait parlé d'aller servir
-Maximilien; pour cette parole on lui coupa la tête. Leur crime à tous
-était peut-être d'avoir servi longtemps sous Dammartin et de lui être
-dévoués. Le roi lui écrivit une lettre honorable «_pour le soulager_»
-du commandement[412], déclarant du reste que jamais il ne diminuerait
-son état, qu'il l'accroîtrait plutôt, et, en effet, il le fit plus
-tard son lieutenant pour Paris et l'Île-de-France.
-
-[Note 411: À son départ de Cambrai, il badine sur l'attachement des
-impériaux pour le très-saint aigle, et leur permet d'ôter les lis:
-«Vous les osterez quelque soir, et y logerez vostre oiseau, et direz
-qu'il sera allé jouer une espace de temps, et sera retourné en son
-lieu, ainsi que font les arondelles qui reviennent sur le printemps.»
-Molinet.]
-
-[Note 412: Au grand désespoir de Dammartin. V. sa belle lettre au roi.
-Lenglet, II, 261. La _Cronique Martiniane_ (Vérard in-folio), si
-instructive pour la vie de Dammartin à d'autres époques, ne me donne
-rien ici; elle se contente prudemment de traduire Gaguin, comme elle
-le dit elle-même.]
-
-L'éloignement de cet homme, trop puissant dans l'armée, était
-peut-être une mesure politique, mais elle ne fut nullement heureuse
-pour la guerre. Le roi ne put remplacer ce ferme et prudent général.
-On put le voir dès le commencement de la campagne. On voulait
-surprendre Douai avec des soldats déguisés en paysans, et tout fut
-préparé en plein Arras, c'est-à-dire devant nos ennemis qui avertirent
-Douai. Le roi, cruellement irrité, jura qu'il n'y aurait plus d'Arras,
-que tous les habitants seraient chassés, sans emporter leurs meubles;
-qu'on prendrait en d'autres provinces, et jusqu'en Languedoc, des
-familles, des hommes de métiers, pour y mener et repeupler la place
-qui désormais s'appellerait Franchise[413]. Cette cruelle sentence fut
-exécutée à la lettre; la ville fut déserte, et pendant plusieurs jours
-il n'y eut pas seulement un prêtre pour y dire la messe.
-
-[Note 413: Ordonnances, XVIII.]
-
-Maximilien avait plus d'embarras encore. Les Flamands ne voulaient
-point de paix, ni payer pour la guerre. Seulement, à force de piquer
-leur colérique orgueil, on parvint à mettre leurs milices en
-mouvement. Maximilien les mena pour reprendre Thérouenne. Il avait,
-avec ses milices, trois mille arquebusiers allemands, cinq cents
-archers anglais, Romont et ses Savoyards, toute la noblesse de Flandre
-et de Hainaut, en tout vingt-sept mille hommes. Avec une si grosse
-armée, rassemblée à grand'peine par un si rare bonheur, le jeune duc
-avait hâte d'avoir bataille. Le nouveau général de Louis XI, M. de
-Crèvecoeur venait de Thérouenne, lorsque, descendant la colline de
-Guinegate, il rencontra Maximilien. Louis XI avait, l'autre année,
-décliné le combat; en le refusant encore, on était sûr de voir
-s'écouler en peu de jours les milices de Flandre. Crèvecoeur ne
-consulta pas apparemment les vieux capitaines qui, depuis la réforme,
-étaient peu en crédit; il agit à souhait pour l'ennemi, il donna la
-bataille (7 août 1479)[414].
-
-[Note 414: Voir _passim_: Commines, liv. VI, ch. VI; Molinet, t. II,
-p. 199; Gaguinus, fol. CLIX.]
-
-Jusque-là il passait pour un homme sage. Peut-être, pour expliquer ce
-qui va suivre, il faut croire qu'il reconnut en face, dans la
-chevalerie ennemie, les grands seigneurs des Pays-Bas, qui le
-proclamaient traître, et qui voulaient le dégrader en chapitre de la
-Toison d'Or. Sa force était en cavalerie; il n'avait que 14,000
-piétons, mais 1,800 gens d'armes, contre 850 qu'avait Maximilien.
-D'une telle masse de gendarmerie, qui était plus que double, il ne
-tenait qu'à lui d'écraser cette noblesse; il se lança sur elle, la
-coupa de l'armée, s'acharna à ses huit cents hommes bien montés qui le
-menèrent loin, et il laissa tout le reste... Il avait fait la faute de
-donner la bataille, il fit celle de l'oublier.
-
-Nos francs archers, sans général et sans cavalerie, fort maltraités
-des trois mille arquebuses, vinrent se heurter aux piques des
-Flamands. Ceux-ci tinrent ferme, encouragés par un bon nombre de
-gentilshommes, qui s'étaient mis à pied, par Romont, par le jeune duc.
-Maximilien, à sa première bataille, fit merveille et tua plusieurs
-hommes de sa main. La garnison française de Thérouenne venait le
-prendre à dos, elle trouva le camp sur sa route et se mit à piller.
-Beaucoup de francs archers, craignant de ne plus rien trouver à
-prendre, firent comme elle, laissèrent le combat et se jetèrent dans
-le camp, fort échauffés, tuant tout, prêtres et femmes... Avec les
-chariots, ils prirent l'artillerie qu'ils tournaient contre les
-Flamands; Romont, voyant qu'alors tout serait perdu, fit un dernier
-effort, reprit l'artillerie, profita du désordre et en fit une pleine
-déroute. Crèvecoeur et sa gendarmerie revenaient fatigués de la
-poursuite; il leur fallut courir encore, tout était perdu, il ne
-restait qu'à fuir. La bataille fut bien nommée celle des _Éperons_.
-
-Le champ de bataille resta à Maximilien et la gloire, rien de plus. Sa
-perte était énorme, plus forte que la nôtre. Il ne put pas même
-reprendre Thérouenne. Et il revint en Flandre, plus embarrassé que
-jamais.
-
-Cette année même, une taxe de quelques liards sur la petite bière
-avait fait une guerre terrible dans la ville de Gand. Les tisserands
-de coutils commencent, et tous s'y mettent, tisserands, drapiers,
-cordonniers, meuniers, batteurs de fer et _batteurs d'huile_; une
-bataille rangée a lieu au Pont-aux-Herbes[415]. De janvier en
-janvier, tout un an, il y eut des jugements et des têtes coupées. On
-profita de cette émotion, et puisqu'ils avaient tant besoin de guerre,
-on les mena à Guinegate; ils eurent là une vraie, une grande bataille;
-ils en revinrent dégoûtés de la guerre, mais toujours murmurant,
-grondant.
-
-[Note 415: Barante-Gachard, II, 623, d'après le Registre de la collace
-de Gand et les Mémoires inédits de Dadizeele, extraits par M. Voisin
-dans le Messager des sciences et des arts, 1827-1830.]
-
-Maximilien, déjà bien embarrassé, recevait de la Gueldre une
-sommation, celle de rendre enfin ce malheureux enfant, que le feu duc
-avait si injustement retenu, pour les crimes de son père, mais qui, à
-la mort de ce père, avait droit d'hériter. Nimègue chassa les
-Bourguignons, et en attendant qu'on lui rendît l'enfant donna la
-régence à sa tante. La dame ne manqua pas de chevaliers pour la
-défendre; les Allemands du Nord prirent volontiers sa cause contre
-l'Autrichien, le duc de Brunswick d'abord qui croyait l'épouser; puis,
-comme elle n'en voulait pas, le champion fut l'évêque de Munster,
-brave évêque, qui s'était battu à Neuss contre Charles le Téméraire.
-
-Ces gens de Gueldre n'ayant pas assez de cette guerre de terre, en
-faisaient une en mer aux Hollandais, leurs rivaux pour la pêche. Plus
-d'un combat naval eut lieu sur le Zuydersée. Mais les Hollandais se
-battaient encore plus entre eux. Les factions des Hameçons et des
-Morues avaient recommencé plus furieuses que jamais; fureur aiguisée
-de famine; le roi enlève en mer toute la flotte du hareng, et, pour
-comble, les seigles qui leur venaient de Prusse.
-
-Le coupable en tout cela, au dire de tous, était Maximilien; tout ce
-qui arrivait de malheurs, arrivait par lui. Pourquoi aussi avoir été
-chercher cet Allemand. Depuis, rien n'allait bien. Toutes les
-provinces criaient après lui.
-
-Effarouché au milieu de cette meute, n'entendant qu'aboiements, le
-pauvre chasseur de chamois qui jusque-là ne connaissait pas le
-vertige, s'éblouit et ne sut que faire. Il avait employé ses dernières
-ressources, jusqu'à mettre en gage des joyaux de sa femme; son esprit
-succomba, et son corps, il fut très-malade, sa femme au moment d'être
-veuve.
-
-Tout, au contraire, prospérait au roi; son commerce d'hommes allait
-bien, il achetait des Anglais, des Suisses, l'inaction des uns, le
-secours des autres. Le fier Hastings, posté à Calais pour le
-surveiller, s'humanisa et reçut pension[416]. Les cantons suisses
-avaient traité avec Maximilien; les Suisses aimaient bien mieux un roi
-qui payait; ils se donnaient à lui, lui à eux; il se fit bourgeois de
-Berne. Dès lors, plus d'obstacle en Comté, tout fut réduit, et il put
-envoyer son armée oisive piller le Luxembourg. Le duché de Bourgogne
-fut assuré, caressé, consolé; il lui donna un parlement, alla voir sa
-bonne ville de Dijon, jura dans Saint-Benigne tout ce qu'on pouvait
-jurer de vieux priviléges et de coutumes, et voulut que ses
-successeurs fissent de même à leur avénement. La Bourgogne était un
-pays de noblesse; le roi fit de bonnes conditions à tous les grands
-seigneurs, un pont d'or. Pour être tout à fait gracieux aux gens du
-pays et se faire des leurs, il prit maîtresse chez eux, non pas une
-petite marchande, comme à Lyon, mais une dame bien née et veuve d'un
-gentilhomme[417].
-
-[Note 416: Voir dans Commines les scrupules d'Hastings, qui ne veut
-pas donner quittance de cet argent: «Mettez-le dans ma manche, etc.»]
-
-[Note 417: Galanteries toutes politiques, comme on peut le conclure
-d'un mot de Commines (liv. VI, ch. XIII).]
-
-Parmi tant de prospérités, il baissait fort. Commines, qui revenait
-d'une ambassade, le trouvait tout changé. Il avait bien désiré cette
-Bourgogne, et la chose, si aisée en apparence, traîna, et fut même en
-grand doute. Il avait pâti des obstacles, langui. Qu'on en juge par
-une lettre secrète à son général, où il lâche ce mot d'âpre passion
-(qui effraye dans un roi si dévôt): «_Je n'ay autre paradis_ en mon
-imagination que celui-là... J'ay plus grand faim de parler à vous,
-pour y trouver remède que je n'eus jamais _à nul confesseur pour le
-salut de mon âme_[418]!»
-
-[Note 418: Lenglet.]
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LOUIS XI TRIOMPHE, RECUEILLE ET MEURT
-
-1480-1482
-
-
-Le roi de France avec ses cinquante-sept ans, déjà, maladif et le
-visage pâle, n'en était pas moins, nous l'avons dit, dans
-l'affaiblissement de tous, le seul jeune, le seul fort. Tout
-languissait autour de lui ou mourait, mourait à son profit.
-
-Dans l'éclipse des anciennes puissances, du pape et de l'empereur, il
-y eut _un roi_, le roi de France. Il prit de provinces d'Empire, la
-Comté, la Provence, et il les garda. Il faillit faire juger le pape.
-Le violent Sixte IV, ayant tué Julien de Médicis par la main des
-Pazzi, jetait une armée sur Florence pour punir Laurent d'avoir
-survécu. Le roi, sans bouger, envoya Commines, arma Milan et rassura
-les Florentins dans la première surprise[419]. Il menaça le pape de la
-Pragmatique et d'un concile qui l'aurait déposé.
-
-[Note 419: Les Médicis étaient les banquiers des rois de France et
-d'Angleterre; ils apparaissent comme garants dans toute grande affaire
-d'argent, spécialement au traité de Pecquigny. Il ne s'en cache
-nullement dans sa réponse à Louis XI. Raynaldi Annales, 1478, § 18-19.
-Les Médicis avaient pour eux le petit peuple, contre eux
-l'aristocratie. M. de Sismondi ne l'a pas senti assez.
-
-Au reste, les Florentins avaient toujours tenu nos rois «pour leurs
-singuliers protecteurs; et, en signe de ce, à chacune fois qu'ils
-renouvellent les gouverneurs de leur seigneurie, _ils font serment
-d'estre bons et loyaux à la maison de France_.» Lettre de Louis XI,
-1478, 17 août. Lenglet, III, 552. Voir à la suite l'_Avis sur ce qui
-semble à faire_ au concile d'Orléans, septembre.]
-
-La Hongrie, la Bohême, la Castille, ambitionnaient son alliance. Les
-Vénitiens, à son premier mot, rompirent avec la maison de Bourgogne.
-Gênes s'offrit à lui et il la refusa, voulant garder l'amitié de
-Milan.
-
-Le vieux roi d'Aragon, Juan II, s'obstina quinze années à vouloir
-retirer de ses mains le gage du Roussillon; il mourut à la peine. Et
-il eut encore le chagrin de voir la Navarre (l'autre porte des
-Pyrénées) tomber dans les mêmes mains avec son petit-fils, que Louis
-XI tenait par la mère et régente, Madeleine de France.
-
-Il avait eu partout un allié fidèle, actif, infatigable, la mort...
-Partout elle avait mis du zèle à travailler pour lui, en sorte qu'il
-n'y eut plus de princes au monde que des enfants, et encore peu
-viables, et que le roi de France se trouvât l'universel protecteur,
-tuteur et gouverneur.
-
-C'est peut-être alors qu'il fit faire pour le dauphin et tous ses
-petits princes son innocent _Rosier des guerres_[420], l'Anti-Machiavel
-d'alors (avant Machiavel).
-
-[Note 420: Paris, 1528, in-folio. Bordeaux, 1616. _V. les deux mss. de
-la Bibl. impériale._]
-
-En Savoie, il avait perdu sa soeur (ce dont il remerciait Dieu), gagné
-ou chassé les oncles du petit duc. Lui-même, comme oncle et tuteur, il
-s'était établi à Montmélian, et il avait pris son neveu en France.
-
-À Florence, il protégeait, comme on a vu, le jeune Laurent; il l'avait
-sauvé. À Milan, la faible veuve, Bonne, une de ces filles de Savoie
-qu'il avait mariées et dotées paternellement, n'était régente que par
-lui; par lui seul, elle se rassurait, elle et son enfant, contre
-Venise, contre l'oncle de l'enfant, Ludovic le More.
-
-En Gueldre, aussi bien qu'en Navarre, en Savoie, à Milan, le
-souverain, c'était un enfant, une femme, et le protecteur Louis XI.
-
-En Angleterre, Édouard vivait et régnait; il était entouré d'une belle
-famille de sept enfants. Et pourtant la reine tremblait, voyant tout
-cela si jeune, son mari vieux à quarante ans, qu'un excès de table
-pouvait emporter. En ce cas, comment protéger le petit roi contre un
-tel oncle (qui fut Richard III!), sinon par un mariage de France, par
-la protection du roi de France, qui partout détestait les oncles,
-protégeait les enfants?
-
-Tout étant, autour de la France, malade et tremblant à ce point, ceux
-du dedans n'avaient à compter sur aucun secours. Le mieux pour eux
-était de rester sages et de ne pas remuer. Quiconque avait cru aux
-forces extérieures avait été dupe. Le Bourguignon appela des troupes
-italiennes, on a vu avec quel succès. Les Pays-Bas crurent à
-l'Allemagne, et firent venir Maximilien, qui ne put rien leur rendre
-de ce qu'ils avaient perdu. Quinze ans durant, la Bretagne invoqua
-l'Angleterre et n'en tira point de secours.
-
-Des grands fiefs, le seul encore qui eût vie, c'était la Bretagne;
-elle vivait de son obstination insulaire, de sa crainte de devenir
-France, appelant toujours l'Anglais, et pourtant elle en eut peur deux
-fois. Le roi, tout en poursuivant le grand drame du Nord, de Flandre
-et de Bourgogne, ne détourna cependant jamais les yeux de la Bretagne,
-qui était pour lui une affaire de coeur. Une fois (au moment où il
-crut avoir rangé son frère en Guienne), il essaya de prendre le Breton
-en lui jetant au col son collier de Saint-Michel, comme on prend un
-cheval sauvage; mais celui-ci n'y fut pas pris.
-
-Louis XI montra une obstination plus que bretonne dans l'affaire de la
-Bretagne, l'assiégeant, la serrant peu à peu. De temps en temps,
-quelqu'un en sortait et se donnait à lui; c'est ce que firent Tannegui
-Duchâtel, et son pupille Pierre de Rohan, depuis maréchal de Gié.
-Patiemment, lentement en dix ans, le roi fit ses approches. La mort de
-son frère lui ayant rendu La Rochelle au midi de Nantes, il saisit
-Alençon, de l'autre côté. De face, il prit l'Anjou, comme on va voir,
-et enfin il hérita du Maine. Vers la fin, il acheta un prétexte
-d'attaque, les droits de la maison de Blois[421], droits surannés,
-prescrits, mais terribles dans une telle main. Le duc n'avait qu'une
-fille; si le dauphin ne l'épousait, il héritait, au titre de la maison
-de Blois. La Bretagne n'avait qu'à choisir, si elle voulait venir à la
-couronne par mariage ou par succession; elle y venait toujours.
-
-[Note 421: D. Morice, III, 343. Daru, 54. _Archives de Nantes, arm._
-A, _cassette_ F. Cf. d'Argentré.]
-
-Tout en attirant les Rohan, il avait acquis leurs rivaux, les Laval,
-les affranchissant du duché, les mettant dans ses armées, dans son
-conseil, leur confiant Melun, une clef de Paris. Gui de Laval, dont
-plus tard le fils et la veuve agirent plus que personne pour marier la
-Bretagne à la France, lui rendit, par sa fille, un autre service moins
-connu, non moins important.
-
-L'an 1447, le roi René donna à Saumur un splendide et fameux tournoi.
-Gui de Laval y mena son jeune fils, âgé de douze ans, y faire ses
-premières armes, et sa fille en même temps qui en avait treize. René,
-plus fol que jeune, fut pris au lacs. Sa femme, la vaillante Lorraine
-qui avait fait la guerre pour lui, et qu'il aimait fort, vit pourtant
-ce jour là qu'elle était vieille. La petite Bretonne fit, avec
-l'innocente hardiesse d'un enfant, le plus joli rôle du tournoi, celui
-de la Pucelle qui venait à cheval devant les chevaliers, mettait les
-combattants en lice et baisait les vainqueurs. Tout le monde prévit
-dès lors, et René lui-même ne cacha pas trop sa pensée nouvelle; il
-mit sur son écu un bouquet de _pensées_.
-
-Isabelle mourut à la longue, René fut veuf. Il pleura beaucoup, parut
-inconsolable. Mais enfin ses serviteurs, ne pouvant le voir dépérir
-ainsi, exigèrent (c'était comme un droit du vassal) que leur seigneur
-se mariât. Ils se chargèrent de chercher une épouse et ils
-cherchèrent si bien qu'ils en découvrirent une[422], cette même petite
-fille, Jeanne de Laval, qui était devenue une grande et belle fille de
-vingt ans. René en avait quarante-sept; ils le voulurent, il se
-résigna.
-
-[Note 422: Sembla bien aux barons d'Anjou que Dieu la leur avoit
-adressée, affin que ilz n'eussent la peine d'aller chercher plus
-loing. Histoire agrégative des annalles et cronicques d'Anjou,
-recueillies et mises en forme par noble et discret missire Jehan de
-Bourdigné, prestre, docteur ès-droitz. On les vend à Angiers (1529,
-in-folio; CLII verso).]
-
-Ce mariage fut agréable au roi, qui fit archevêque de Reims Pierre de
-Laval, le petit frère de Jeanne. René, au milieu de cette aimable
-famille française, fut comme enveloppé de la France; il oublia le
-monde. Il avait dès lors bien assez à faire pour amuser sa jeune
-femme, et une soeur encore plus jeune qu'elle avait avec elle. En
-Anjou, en Provence, il menait la vie pastorale, tout au moins par
-écrit, rimant les amours des bergers, se livrant aux amusements
-innocents de la pêche et du jardinage; il goûtait fort la vie rurale,
-comme «la plus lointaine de toute terrienne ambition.» Il avait encore
-un plaisir[423], de chanter à l'église, en habit de chanoine, dans un
-trône gothique, qu'il avait peint et sculpté. Son neveu Louis XI aida
-à l'alléger des soucis du gouvernement en lui prenant l'Anjou. On
-hésitait à l'avertir[424]; il était alors au château de Beaugé, fort
-appliqué à peindre une belle perdrix grise; il apprit la nouvelle sans
-quitter son tableau.
-
-[Note 423: Un autre: de se chauffer l'hiver _à la cheminée du bon roi
-René_, c'est-à-dire au soleil, proverbe provençal.]
-
-[Note 424: «Oyant nouvelles que le Roy son nepveu estoit à Angiers, il
-monta à cheval pour le venir festoyer, ignorant encore ce qui avoit
-esté faict en son préjudice. Et combien que ses domestiques en fussent
-bien informez..., etc. Le noble Roy, oyant racompter la perte et
-dommage de son pays d'Anjou que tant il aymoit, se trouva quelque peu
-troublé. Mais, quand il eut reprins ses espritz, à l'exemple du bon
-père Job...» Bourdigné.]
-
-Il avait bien encore quelques vieux serviteurs qui s'obstinaient à
-vouloir qu'il fût roi, et qui sous main traitaient avec la Bretagne ou
-la Bourgogne; mais cela tournait toujours mal: Louis XI savait tout,
-et prenait les devants. On a vu qu'au moment où ils offraient la
-Provence au duc de Bourgogne, Louis XI accourut, saisit Orange et le
-Comtat. René ne se tira d'affaire qu'en lui donnant promesse écrite
-qu'après lui et son neveu Charles, il aurait la Provence; lui-même il
-écrivit cet acte, l'enlumina, l'orna de belles miniatures. C'était
-mourir de bonne grâce, et au reste il était mort dès la fatale année
-où il perdit ses enfants, Jean de Calabre mort à Barcelone, Marguerite
-prise à Teukesbury. Il lui restait un petit-fils, René II, mais fils
-d'une de ses filles, et ses conseillers lui assuraient que la Provence
-(quoique fief féminin et terre d'Empire) devait, la ligne mâle
-manquant, revenir à la France[425]. Alors il soupirait et se peignait
-dans sa miniature, sous l'emblème d'un vieux tronc dépouillé qui n'a
-qu'un faible rejeton.
-
-[Note 425: L'habile Palamède de Forbin trouva cette clause dans l'acte
-de mariage de l'héritière de Provence et du frère de saint Louis. V.
-Papon, Du Puy.]
-
-Son neveu et héritier, le roi, avait hâte d'hériter, il ne pouvait
-attendre: «Il envieillissoit, devenoit malade.» Il se ménageait peu;
-au défaut de guerre, il chassait; il lui fallait une proie. Seul au
-Plessis-les-Tours, il tenait son fils à Amboise sans le voir, et il
-envoya sa femme encore plus loin en Dauphiné. Souvent il partait de
-bonne heure, chassait tout le jour, au vent, à la pluie, dînant où il
-pouvait, causant avec les petites gens, avec des paysans, avec des
-charbonniers de la forêt. Il lui arrivait, inquiet qu'il était
-toujours, voulant tout voir et savoir, de se lever le premier et,
-pendant qu'on dormait, de courir le château; un jour, il descend aux
-cuisines, il n'y avait encore qu'un enfant qui tournait la broche:
-«Combien gagnes-tu?»--L'enfant qui ne l'avait jamais vu, répondit:
-«Autant que le roi.--Et le roi, que gagne-t-il?--Sa vie, et moi la
-mienne.»
-
-Le marmiton avait parlé fièrement, prenant apparemment ce rôdeur mal
-mis pour un pauvre... Il ne se trompait pas. Jamais il n'y avait
-pauvreté plus profonde, plus famélique et plus avide. Âpreté de
-chasseur ou faim de mendiant, c'est ce qu'expriment toutes ses
-paroles, parfois violentes et âcres, souvent flatteuses, menteuses,
-humblement caressantes et rampantes... Tant il avait besoin[426]!
-besoin de telle province aujourd'hui, demain de telle ville... Né
-avide, mais plus avide comme roi et royaume, il souffre, on le sent
-bien, de tous les fiefs qu'il n'a pas encore. La royauté avait en elle
-l'insatiable abîme qui devait tous les absorber.
-
-[Note 426: Lire la lettre si humble à Hastings, et le billet si tendre
-à un de ses serviteurs, M. de Dunois, pour qu'il expédie l'affaire de
-Savoie: «Mon frère! Mon ami!...» Nulle part peut-être on n'a vu les
-affaires traitées avec tant de passion. Ces deux lettres, si
-caractéristiques, ont été publiées pour la première fois par
-mademoiselle Dupont: Commines, II, 219, 221.]
-
-On a vu ses âpres commencements avant le Bien public, et comment cette
-faim s'aiguisa par l'obstacle. Tout à coup tout devient facile, les
-États, les provinces pleuvent, se donnent elle-même, la proie, le
-gibier vient prier le chasseur. L'ardeur de prendre se calmera sans
-doute?... C'est le contraire, la passion violente, inique, et qui
-irait contre Dieu, voit le jugement de Dieu se déclarer pour elle;
-elle se sent profondément juste, profondément injuste lui paraît tout
-ce qu'elle n'a pas encore. L'unité du royaume, confusément sentie
-comme un droit futur, lui justifie tous les moyens. Désormais assez
-fort pour n'avoir plus besoin de force, pouvant s'adjuger ce qu'il
-veut conquérir par arrêt, ce n'est plus un chasseur, il siége comme
-juge. Sa passion maintenant, c'est la justice. Il va toujours juger;
-point de jours fériés, saint Louis fit justice même au Vendredi-Saint.
-
-Justice ici mêlée de guerre, et parfois l'exécution avant le procès.
-Celui d'Armagnac fut abrégé par le poignard. On a vu ceux d'Alençon,
-de Saint-Pol, de Nemours. Le pauvre vieux René, un roi, fut menacé de
-contrainte par corps. Le prince d'Orange fut poursuivi, justicié en
-effigie, pendu par les pieds. Ce formidable duc de Bourgogne n'échappe
-pas. À peine mort, le Parlement saisit son cadavre. Les procureurs lui
-prouvent à ce chevalier mort par chevalerie, que, sous sa belle
-armure, il avait la foi du procureur; on lui retrouve son billet de
-Péronne, le fameux sauf-conduit écrit de sa main, on lui établit par
-rapport d'experts qu'il a juré et qu'il a menti[427].
-
-[Note 427: Si l'on veut récuser le témoignage de M. de Crèvecoeur, on
-ne peut guère suspecter celui d'un homme aussi loyal que le grand
-bâtard, frère du duc, ni celui de Guillaume de Cluny, qui ne quitta le
-service de Bourgogne que malgré lui et pour ne pas périr avec
-Hugonet. V. Lenglet, IV, 409.]
-
-Le Parlement n'allait pas assez vite dans ces besognes royales. Sans
-doute il se disait que le roi était mortel, que les grandes familles
-dureraient après lui et sauraient bien retrouver les juges. Donc, il
-ménageait tout. Que le roi fût mécontent ou non, il ne pouvait sévir;
-on ne coupe pas la tête à une grande compagnie.
-
-Il résulta de là une chose odieuse, c'est que les procès se firent par
-commissaires, à qui les biens de l'accusé étaient donnés d'avance, et
-qui avaient intérêt à la condamnation.
-
-Et de cette chose odieuse, une chose effroyable naquit, une espèce
-nouvelle, celle des commissaires, qui, créée par la tyrannie pour son
-besoin passager, voulait durer et besogner toujours, qui, ayant pris
-goût à la curée, ne chassait plus seulement à la voix du maître, mais
-s'ingéniait à trouver des proies, et faute d'ennemis poursuivait les
-amis.
-
-Il y avait deux princes du sang, que les autres princes et les grands
-du royaume accusaient fort et regardaient comme amis du roi, comme
-traîtres[428]. L'un était le duc de Bourbon, au frère duquel Louis XI
-avait donné sa fille. L'autre était le comte du Perche, fils du duc
-d'Alençon, mais élevé par le roi, et qui en 1468 avait trahi pour lui
-les Bretons et son père.
-
-[Note 428: C'est ce que disait le duc de Nemours (V. son _Procès
-ms._): «Ce mauvais homme, M. de Bourbon, nous a tous trahis.»]
-
-Ces deux princes furent la proie nouvelle contre laquelle les
-commissaires animèrent le roi, et ils n'y trouvèrent que trop de
-facilité dans le triste état de son esprit. Il se sentait défaillir,
-et faisait d'autant plus effort pour se prouver à lui et aux autres,
-par mille choses violentes et fantasques, qu'il était en vie. Il
-faisait acheter de toutes parts des chiens de chasse, des chevaux, des
-bêtes curieuses. Il faisait de grands remuements dans sa maison,
-renvoyant ses serviteurs pour en prendre d'autres. À quelques-uns il
-ôtait leurs offices, faisait des justices sévères; il frappait loin et
-rude.
-
-Entre autres gens très-propres à faire ou conseiller des choses
-violentes, il avait un dur Auvergnat, nommé Doyat, né sujet du duc de
-Bourbon, chassé par lui, qui trouva jour pour se venger. Un moine,
-venu du Bourbonnais, avait remué Paris en prêchant contre les abus,
-disant hardiment que le roi était mal conseillé[429]. Le roi crut sans
-difficulté que le duc de Bourbon, cantonné dans ses fiefs, avait
-envoyé cet homme pour tâter le peuple[430]; on disait qu'il fortifiait
-ses places, qu'il empêchait les appels au roi, qu'il était roi chez
-lui[431]. Louis XI avait encore un grief contre lui, c'est qu'il ne
-mourait pas. Goutteux et sans enfants, ses biens devaient passer à son
-frère, gendre du roi, puis, si ce frère n'avait pas d'enfants mâles,
-ils devaient échoir au roi même. Mais il ne mourait pas... Doyat se
-fit fort d'y pourvoir. Il se fit nommer par le Parlement, avec un
-autre, pour aller faire le procès à son ancien seigneur. Il arrive à
-grand bruit dans ce pays, où depuis tant d'années on ne connaissait de
-maître que le duc de Bourbon; il ouvre enquête publique, provoque les
-scandales, engage tout le monde à déposer hardiment contre lui. Au nom
-du roi, défense aux nobles du Bourbonnais de _faire alliance_ avec le
-duc de Bourbon. Il l'enfermait ainsi tout seul dans ses châteaux. Là
-même il ne fut pas tranquille, on vint lui prendre ses officiers chez
-lui, il ne restait qu'à l'enlever lui-même. Son frère, Louis de
-Bourbon, évêque de Liége, fut tué peu après par le Sanglier, qui, avec
-une bande recrutée en France[432], prit un moment l'évêché pour son
-fils.
-
-[Note 429: Jean de Troyes.]
-
-[Note 430: Il craignait toujours les mouvements de Paris, de
-l'Université, etc. La fameuse ordonnance pour imposer silence aux
-nominaux n'a, je pense, aucun autre sens. Voir les articles, fort
-spécieux, qu'ils lui présentèrent, mais dans le moment le moins
-favorable, dans la crise de 1473. Baluze, Miscellanea (éd. Mansi), II,
-293.]
-
-[Note 431: Le duc, longtemps ménagé, employé par le roi, pour la ruine
-des grands, exerçait avec d'autant plus de sécurité sa royauté
-féodale; on l'accusait d'exclure certains députés des assemblées
-provinciales, etc. Quant à son mariage, et celui de son frère, voir
-les pièces dans l'Ancien Bourbonnais, par MM. Allier, Michel et
-Batissier.]
-
-[Note 432: Et à Paris même. Un autre frère du duc de Bourbon,
-l'archevêque de Lyon, serviteur fort docile du roi, n'en fut pas moins
-dépouillé de son autorité sur Clermont, qui dès lors élut ses consuls.
-Jean de Troyes, XIX, 105. Molinet, II, 311. Oseray, Histoire de
-Bouillon, 131.
-
-Sur l'affranchissement de cette ville, lire Savaron, et les curieux
-extraits que M. Gonod a donnés des _Registres du Consulat_, au moment
-de la visite de Doyat, sous le titre de Trois Mois de l'histoire de
-Clermont en 1481.]
-
-Ces violences, ces outrages, et que cet Auvergnat, né chez le duc de
-Bourbon, l'eût foulé sous ses souliers ferrés, c'étaient des choses
-qu'on ne pouvait faire sans risque. La religion féodale n'était pas
-tellement éteinte qu'il ne se trouvât, entre ceux qui mangeaient le
-pain du seigneur, un homme pour le venger. Commines, si bien instruit,
-dit positivement que la bonne volonté ne manqua pas, que plusieurs
-eurent envie «d'entrer en ce Plessis, et _dépêcher les choses_, parce
-qu'à leur avis rien ne se dépêchoit.» De là, la nécessité de grandes
-précautions; le Plessis se hérisse de barreaux, grilles, guérites de
-fer. On y entre à peine. Peu de gens approchent et bien triés;
-c'est-à-dire que de plus en plus, le roi ne voyant plus que tels et
-tels, tout absolu qu'il peut paraître, se trouve dans leurs mains. Un
-accident augmenta ce misérable état d'isolement.
-
-Un jour, dînant près de Chinon, il est frappé, perd la parole. Il veut
-approcher de la fenêtre, on l'en empêche, jusqu'à ce que son médecin,
-Angelo Catto, arrive et fait ouvrir. Un peu remis, son premier soin
-fut de chasser ceux qui l'avaient tenu et empêché d'approcher des
-fenêtres.
-
-Entre cette attaque et une seconde qu'il eut peu après, il se donna,
-dans sa faiblesse, un spectacle de sa puissance. Il réunit à
-Pont-de-l'Arche la nouvelle armée qu'il organisait. Campée là sur la
-Seine, elle était à portée de marcher sur la Bretagne ou sur Calais.
-Elle rompit le projet du Breton, qui offrait sa fille au prince de
-Galles. Le roi lui avait déjà saisi Chantocé. Il se hâta de demander
-pardon.
-
-Cette armée était une belle et terrible machine, forte et légère dans
-son rempart de bois, qu'elle posait, enlevait à volonté. La pâle
-figure mourante sourit, et se complut dans cette image de force. Elle
-se sentait là en sûreté; ceux-ci étaient des hommes sûrs, des
-Suisses[433] ou armés à la suisse. Dans les armes, dans les costumes,
-rien qui sentît la France; hoquetons de toutes couleurs, hallebardes,
-lances à rouelle qu'on n'avait jamais vues. Une armée muette qui ne
-savait que deux mots: _geld_ et _trinkgeld_. Nul mouvement, qu'au son
-du cor. Le roi ne voulait plus d'hommes, mais des soldats; plus de ces
-francs-archers pillards, qui s'étaient débandés à Guinegate; de
-gentilshommes encore moins, il leur fit dire de payer au lieu de
-servir et de rester chez eux. Plus de Français, ni peuple, ni
-nobles... Le brillant spectacle de ces bandes égaya peu nos vieux
-capitaines, qui avaient tant fait pour avoir une milice nationale, et
-qui à la longue l'avaient formée, aguerrie. Ils sentaient qu'un jour
-ou l'autre ces Allemands pourraient bien battre ceux qui les payaient,
-qu'on n'en serait pas maître, et qu'on maudirait alors un roi qui
-avait désarmé la France.
-
-[Note 433: Ce commerce d'hommes, si coûteux à la France, fut encore
-plus funeste à la Suisse. Des querelles terribles y éclatèrent entre
-les villes et les campagnes, pour des questions d'argent, de butin,
-etc. (Tillier.) Stettler dit qu'en 1480, on ne put rétablir la sûreté
-des routes qu'en faisant pendre quinze cents pillards.]
-
-La France n'était plus sûre pour le garder. À qui donc se fiait-il? à
-un Doyat, un Olivier le Diable, à maître Jacques Coctier, médecin et
-président des comptes, un homme hardi, brutal, qui le faisait trembler
-lui-même. Deux hommes étaient encore autour de lui, peu rassurants,
-MM. du Lude et de Saint-Pierre; l'un, un joyeux voleur qui faisait
-rire le roi; l'autre, son sénéchal, sinistre figure de juge, qui eût
-pu être bourreau. Parmi tout cela, le doux et cauteleux Commines,
-qu'il aimait et faisait coucher avec lui; mais il croyait les autres.
-
-Au retour de son camp, il fut frappé de nouveau, «et fut quelque deux
-heures qu'on le croyoit mort; il étoit dans une galerie, couché sur
-une paillasse... M. du Bouchage et moi (dit Commines), nous le vouâmes
-à monseigneur saint Claude, et les autres qui étoient présents le lui
-vouèrent aussi. Incontinent la parole lui revint, et sur l'heure il
-alla par la maison, mais bien foible...» Un peu remis, il voulut voir
-les lettres qui étaient arrivées et qui arrivaient de moment en
-moment: «On lui montrait les principales, et je les lui lisois. Il
-faisoit semblant de les entendre, et les prenoit en la main, et
-faisoit semblant de les lire, quoiqu'il n'eût aucune connoissance, et
-disoit quelque mot, ou faisoit signe des réponses qu'il vouloit être
-faites.»
-
-Du Lude et quelques autres logeaient sous sa chambre, «en deux petites
-chambrettes.» C'était ce petit conseil qui réglait en attendant les
-affaires pressées. «Nous faisions peu d'expéditions, car il étoit
-maître avec lequel il falloit charrier droit.»
-
-Entre ses deux attaques, on lui fit faire deux choses, délivrer le
-cardinal Balue que le légat réclamait, et mettre en prison le comte du
-Perche. Ce procès, oeuvre ténébreuse et la plus inconnue du temps,
-mérite explication.
-
-Le 14 août 1481, on l'arrête et on le met dans une cage de fer, la
-plus étroite qu'on eût faite, une cage d'un pas et demi de long... Sur
-quelle accusation? la moins grave, d'avoir voulu sortir de France.
-
-Cette terrible rigueur étonne fort, quand on sait que, peu d'années
-auparavant, on examina en conseil s'il fallait l'arrêter, que deux
-personnes lui furent favorables et que l'une des deux était Louis
-XI[434]. Pour bien comprendre, il faut savoir de plus que plusieurs
-conseillers avaient du bien de l'accusé, et étaient intéressés à le
-faire mourir.
-
-[Note 434: Le comte du Perche dit qu'avant le voyage du roi à Lyon,
-«il y avoit eu douze personnes au conseil du Roy dont tous avoient
-esté d'oppinion que ont pransist luy qui parle, fors le Roy et Mons.
-de Dampmartin, lequel Dampmartin avoit dit au Roy qu'il n'y a homme
-qui, quant il savoit que le roy le vouldroit faire prandre ou
-destruyre, qu'il ne mist peine de se sauver... Le dit qui parle
-n'avoit qui tenist pour luy, fors le Roy et ledit de Dampmartin... Luy
-qui parle, estoit bien tenu au Roy, car il n'avoit eu amy que luy et
-le dict seigneur de Dampmartin.» _Procès ms. du comte du Perche (copie
-du temps)_, f. VI _verso_; _Archives du royaume, Trésor des Chartes_,
-J. 940.]
-
-Ce malheureux comte du Perche était un de ces enfants que le roi avait
-élevés chez lui, comme le prince de Navarre et autres, et qu'il avait
-formés et dressés à trahir leurs pères. En 1468, le comte du Perche
-prit parti contre son père, le duc d'Alençon, et son parent, le duc de
-Bretagne, en sorte que, détesté des ennemis du roi, il se ferma à
-jamais le retour, appartint au roi seul. Louis XI, avec qui il avait
-toujours vécu, le connaissait très-bien pour un homme léger, futile,
-et qui, «après les belles filles», ne connaissait que ses faucons. Il
-n'en tenait guère compte, lui payait mal sa pension; de longue date,
-il avait occupé ses places, et pour ses terres, il en disposait, les
-donnait comme siennes. Sa patience, déjà fort éprouvée par le roi, le
-fut bien plus encore par ceux qui, ayant son bien et voulant le
-garder, voulurent avoir sa vie. Pour cela il fallait, à force
-d'outrages et de provocations, faire de cette inoffensive créature un
-conspirateur. Chose difficile; il craignait le roi comme Dieu. Un de
-ses serviteurs disant un jour, dans sa chambre à coucher, un mot hardi
-contre le roi, il eut peur et le gronda fort.
-
-Pour surmonter sa peur, il en fallait une plus forte. On imagina de
-lui faire arriver des lettres anonymes où charitablement on
-l'avertissait que le roi allait le faire tondre, le faire moine...
-Cela l'effraya fort... Puis d'autres lettres arrivent: le roi va le
-faire pendre... D'autres encore: Il le fera tuer. Ce pauvre diable
-craignait horriblement la mort; il y paraît dans son procès. Il ne lui
-vint rien dans l'esprit contre le roi, nulle défense ou vengeance:
-seulement, il commença à regarder de tous côtés par où il
-s'enfuirait... Le plus près, c'était la Bretagne, mais c'était un pays
-hostile où il n'y avait pour lui nulle sûreté. «Si je trouvais à
-m'embarquer, disait-il, j'irais en Angleterre, ou bien encore à
-Venise; j'épouserais une bourgeoise de Venise et je serais riche.»
-
-En l'effrayant ainsi, on tâchait d'autre part d'effrayer Louis XI. Les
-gens du comte, sa soeur même (bâtarde d'Alençon), rapportaient ou
-forgeaient des mots qu'il aurait dits, et qu'on interprétait de façon
-sinistre. On assurait, par exemple, qu'il avait dit à un de ses
-domestiques: «Ne serais-tu donc pas homme à donner un coup de dague
-pour moi?»
-
-Quoique le duc de Nemours, qui dénonça tant de gens, n'eût rien dit
-contre le comte du Perche, Louis XI, de plus en plus défiant, et sans
-doute bien travaillé par ceux qui y avaient intérêt, finit par croire
-ce que l'on voulait, et signa une lettre pour avouer du Lude de tout
-ce qu'il ferait. Ce qu'il fit, ce fut d'arrêter l'homme sur l'heure,
-et il le mit dans cette cage étroite où on lui passait le manger avec
-une fourche[435]. Il l'environna de ses serviteurs à lui du Lude, et,
-ce qui est plus choquant à dire, il employait à ce métier de geôlier
-ou d'espion, sous prétexte _d'amuser le comte_, un enfant qui était
-son fils.
-
-[Note 435: «Il avoit esté mis à Chinon en une caige de fer d'un pas et
-demy de long en laquelle il fut environ six jours sans en partir, et
-luy donnoit-on à menger avecque une fourche; et par après les dicts
-six jours, on le tiroit hors de la caige, pour menger, et après,
-estoit remis en la caige, ou il est demeuré par ung yver l'espace de
-XII sepmaines, à l'occasion de quoy il a une espaulle et une cuisse
-perdue, et a une maladie à la teste dont il est en grand danger de
-mourir.» _Archives, ibidem, fol. 170._]
-
-Du Lude se fit nommer commissaire avec Saint-Pierre et quelques
-autres; mais il ne put si bien faire que l'enquête ne fût conduite par
-le chancelier, le prudent Doriole. L'accusé ayant parlé des lettres
-anonymes qu'on lui avait écrites, devenait accusateur, et probablement
-embarrassait tel et tel de ses juges. Mais il était faible, variable,
-facile à intimider; ils lui dirent que _rien ne pouvait tant l'aider_
-que de dire vrai et _de ne dénoncer personne_, et il se démentit,
-consentant à faire croire: «Que c'était lui qui les avait écrites.»
-
-Il montrait du reste assez bien qu'il était dangereux pour lui
-d'aller en Bretagne, qu'il y était haï. Il ajoutait cette chose, bien
-forte en sa faveur: «Il n'y a pas d'homme en France qui doive craindre
-tant que moi la mort du roi. Si le roi nous manquait, il n'y aurait
-plus personne pour me faire grâce. M. le dauphin serait trop jeune
-pour rien empêcher, on me ferait mourir.[436]»
-
-[Note 436: «N'y a homme au royaume de France qui fust plus desplaisant
-que luy du mal, ni de la mort du Roy, car quant le Roy seroit failly,
-il n'aroit plus à qui recourir pour lui faire grace.» _Archives,
-ibid._, fol. 57.]
-
-Plus il prouvait qu'il n'eût osé aller en Bretagne et plus le roi
-pensait qu'il voulait passer en Angleterre, ce qui était plus grave
-encore. Nulle preuve au reste ni pour l'un ni pour l'autre. La
-peureuse nature de l'accusé vint au secours des juges. Un homme que du
-Lude lui avait donné pour le soigner, qui lui avait inspiré confiance
-et qu'il faisait coucher avec lui, l'éveille brusquement une nuit et
-lui dit: «Par le corps de Dieu, vous êtes un homme mort, si vous ne
-prenez garde[437].» Et lui conte qu'un sien frère a entendu les sires
-du Lude et de Saint-Pierre dire en se promenant qu'il fallait profiter
-d'une absence du roi pour le faire mourir... Le prisonnier éperdu prie
-l'homme, le conjure de lui donner moyen de fuir... Oui, mais d'abord
-il faut s'assurer s'il peut fuir en Bretagne, si le duc est mieux
-disposé, il faut _écrire au duc_. Voici une écritoire...--Il écrit, et
-il est perdu.
-
-[Note 437: «Commençoit à soy endormir, il le tira deux ou trois fois
-par la chemise, tellement que il se tourna et demanda qu'il y
-avoit...» _Ibid._, fol. 70 et fol. 195.]
-
-Il l'eût été du moins, si par bonheur du Lude ne fût mort sur ces
-entrefaites. Le roi qui, sans doute, ne se fiait plus assez à la
-commission, mit l'affaire dans les mains de son gendre Beaujeu, et de
-son âme damnée, le lombard Boffalo qui présiderait une commission
-nouvelle tirée du Parlement (19 mars 1482). Boffalo cependant voyait
-le roi malade, il savait bien qu'à sa mort, il aurait lui-même de
-grandes affaires au Parlement pour la dépouille du duc de Nemours; il
-se prêta aux lenteurs calculées des parlementaires, et laissa traîner
-l'affaire jusqu'à la fin du règne. L'accusé, qui avait fait des aveux
-maladroits, à se perdre, n'en fut pas moins quitte pour garder prison,
-en demandant pardon au roi (22 mars 1483)[438].
-
-[Note 438: Et non 1482, comme le met à tort l'Art de vérifier les
-dates.]
-
- * * * * *
-
-La fortune semblait prendre un malicieux plaisir, en ces derniers
-temps, à combler le mourant de grâces imprévues, dont il ne devait pas
-profiter. À peine il apprenait la mort de Charles du Maine, neveu de
-René (12 déc. 1482), à peine il entrait en jouissance du Maine, de la
-Provence, de ces beaux ports, de la mer d'Italie... Une nouvelle lui
-vient du Nord, charmante et saisissante... Elle se confirme: la maison
-de Bourgogne est éteinte, tout comme celle d'Anjou, la jeune Marie est
-morte, comme le vieux René. Son cheval l'a jeté par terre, et avec
-elle tout espoir de Maximilien. Blessée de cette chute, elle mourut en
-quelques jours. Soit pudeur, soit fierté, la souveraine dame de
-Flandre aurait mieux aimé mourir, si l'on en croit le comte, que de se
-laisser voir aux médecins; la fille, comme le père, aurait péri par
-une sorte de point d'honneur (28 mars 1483)[439].
-
-[Note 439: Pontus Heuterus assure que Maximilien ne put jamais
-entendre parler de Marie sans pleurer. Lorcheimer raconte que
-Trithème, pour le consoler, évoqua Marie et la lui fit apparaître;
-mais cette vue lui fut si douloureuse qu'il défendit au magicien, sous
-peine de la vie, d'évoquer les morts du tombeau. (Le Glay.)]
-
-Maximilien en avait deux enfants. Mais il n'était nullement à croire
-que les Flamands qui, du vivant de leur dame et sous ses yeux, lui
-avaient tué ses serviteurs, acceptassent jamais la tutelle d'un
-étranger. Il avait peu de poids d'ailleurs, peu de crédit. Pendant que
-la douairière de Bourgogne négociait pour lui à Londres, il écrivait à
-Louis XI, qui ne manquait pas de montrer ses lettres aux Anglais.
-Aussi n'avaient-ils nulle confiance en Maximilien. Ils ne voulaient
-lui donner secours qu'autant qu'il les payerait d'avance. Tout le
-payement qu'il avait à leur offrir, c'était la gloire, la belle chance
-de gagner encore des batailles de Crécy, de conquérir leur royaume de
-France... Louis XI parlait moins, agissait mieux; il offrait des
-choses palpables, des sacs d'argent, des écus neufs, des présents de
-toute sorte, de la vaisselle plate travaillée à Paris.
-
-De longue date, il avait eu cette divination qu'un moment viendrait
-pour brouiller la Flandre; il l'avait toujours pratiquée tout
-doucement, en bas par son barbier flamand, en haut par M. de
-Crèvecoeur. Il avait à Gand de bien bons amis, qui touchaient pension,
-un Wilhelm Rim entre autres, premier conseiller de la ville, «saige
-homme et malicieux», et un certain Jean de Coppenole, chaussetier et
-syndic des chaussetiers, qui, sachant écrire, se fit nommer clerc des
-échevins, et fut enfin grand doyen des métiers; c'était un homme
-très-utile.
-
-La première chose qu'ils firent, ce fut de mettre la main sur les deux
-enfants, sur le petit Philippe et la petite Marguerite (celle-ci
-encore en nourrice), et de dire que, d'après leur Coutume, les enfants
-de Flandre ne pouvaient avoir de nourrice que la Flandre même. Le
-Brabant et autres provinces ayant réclamé, les Flamands promirent de
-les garder seulement quatre mois; puis, chaque province les aurait
-quatre mois à son tour. Mais le terme arrivé, quand il fallut les
-rendre, ils déclarèrent qu'ils ne pouvaient s'en séparer, que c'était
-trop contre leur privilége[440].
-
-[Note 440: V. _passim_ les notes du Barante-Gachard, fort instructives
-et tirées des actes.]
-
-Un conseil de tutelle fut nommé, où Maximilien figura pour la forme;
-c'était lui plutôt qui était en tutelle. La Flandre et le Brabant le
-tenaient de court, le traitaient comme un mineur ou un interdit. Ses
-amis d'Allemagne, jeunes comme lui, et qui n'avaient rien vu de tel en
-leur pays, lui donnèrent le conseil tudesque de prendre quelques
-bourgeois récalcitrants et d'en faire exemple; cela finirait tout...
-Cela justement le perdit.
-
-Les Flamands dès lors se donnèrent de coeur au roi; ils se prirent
-pour lui d'une singulière tendresse; il n'arrivait pas à Gand un
-messager, un trompette, qu'il ne fût entouré, qu'on ne lui demandât
-nouvelles de la santé du roi et de monseigneur le dauphin. Ce roi
-qu'ils avaient tant haï, ils l'estimaient; ils voyaient bien qu'il
-avait les mains longues, lorsque de l'une il leur prenait encore la
-ville d'Aire, et que de l'autre il lançait sur Liége ce damné
-Sanglier.
-
-Rim et Coppenole aidant, ils comprirent que jamais ils ne trouveraient
-un parti plus honorable pour leur petite Marguerite que ce jeune
-dauphin qui tout à l'heure allait être roi de France. C'était une
-bonne occasion de se débarrasser de ces provinces françaises qui sous
-le feu duc n'avaient servi qu'à tourmenter la Flandre. N'était-elle
-pas bien assez riche, avec la Hollande et le Brabant? Qu'était-ce que
-l'Artois? rien qu'un frein pour brider la Flandre; quand le comte
-n'aurait plus, contre Gand et Bruges, ses nobles chevauchées d'Artois
-et de Bourgogne, il faudrait bien qu'il entendît raison.
-
-S'il faut en croire Commines, Louis XI eût été heureux de tirer d'eux
-une bonne cession de l'Artois ou de la Bourgogne. Ils l'obligèrent de
-les garder toutes deux. S'ils avaient pu encore lui donner le Hainaut
-et Namur, tous les pays wallons, ils l'auraient fait bien volontiers,
-tout cela dans l'idée d'avoir désormais des comtes de Flandre
-paisibles et raisonnables.
-
-Heureux roi! Gâté de la fortune, violenté... «demandant peu et
-recevant trop...» Ses amis, Rim et Coppenole, vinrent lui apporter ce
-splendide traité, la couronne de son règne. Ils furent bien étonnés de
-trouver le grand roi dans ce petit donjon, derrière ces grilles de
-fer, ces moineaux de fer, ce guet terrible, une prison enfin, si bien
-gardée qu'on n'entrait plus. Le roi y était consigné; il était si
-maigre et si pâle qu'il n'eût osé se montrer. Toujours actif du reste,
-au moins d'esprit. Ce qui restait de plus vivant en lui, c'était
-l'âpreté du chasseur, le besoin de la proie; seulement, ne pouvant
-plus sortir, il allait un peu de chambre en chambre avec des petits
-chiens dressés exprès, et chassait aux souris.
-
-Les Flamands furent reçus le soir, avec peu de lumières, dans une
-petite chambre. Le roi, qui était dans un coin et qu'on voyait à peine
-dans sa riche robe fourrée (il s'habillait richement vers la fin),
-leur dit, en articulant difficilement[441], qu'il était fâché de ne
-pouvoir se lever ni se découvrir. Il causa un moment avec eux, puis
-fit apporter l'Évangile sur lequel il devait jurer. «Si je jure de la
-main gauche, dit-il, vous m'excuserez, j'ai la droite un peu faible.»
-Et en effet, elle était déjà comme morte, tenue par une écharpe[442].
-
-[Note 441: Il ne pouvait plus déjà prononcer la lettre R.]
-
-[Note 442: Cependant il réfléchit sans doute qu'un traité _juré de la
-main gauche_ pourrait bien être un jour annulé sous ce prétexte, et il
-toucha l'Évangile du coude droit, ce qui fit rire les Flamands:
-«Cubito etiam dextro multum ridiculè...» _Pseudo-Amelgardi, lib. XI._]
-
-Ce mariage flamand rompait le mariage anglais, cette paix faisait une
-guerre. Mais, comme il était dit qu'à ce moment tout réussirait au
-mourant par delà ses voeux, l'Angleterre ne fit rien. Sa fureur fut
-pourtant extrême. Répudiée par la France, elle l'était encore par
-l'Écosse. Deux mariages rompus à la fois, deux filles d'Édouard
-dédaignées; Édouard s'en consola à table, et tant qu'il y mourut.
-Louis XI lui survécut. Les tragédies qui suivirent le mettaient en
-repos[443].
-
-[Note 443: Richard III lui écrivit, lui demanda amitié (c'est-à-dire
-pension), mais le roi, au rapport de Commines: «Ne voulut répondre à
-ses lettres, ni ouïr le messager, et l'estima très-cruel et mauvais.»]
-
-Tout allait bien pour lui, il était comblé de la fortune... seulement
-il mourait. Il le voyait, et il semble qu'il se soit inquiété du
-jugement de l'avenir. Il se fit apporter les Chroniques de
-Saint-Denis[444], les voulut lire, et sans doute y trouva peu de
-chose. Le moine chroniqueur pouvait, encore moins que le roi,
-distinguer, parmi tant d'événements, les résultats du règne, ce qui en
-resterait.
-
-[Note 444: La première idée qui se présente, c'est qu'il craignait que
-les moines n'eussent fait de l'histoire une satire. Il semble pourtant
-qu'il ait été curieux de l'histoire pour elle-même. Dans l'acte où il
-confirme la chambre des comptes d'Angers, il parle avec une sorte
-d'enthousiasme de ce riche dépôt de documents. V. _Du Puy, Inventaire
-du Trésor des chartes_, II, 61, et l'Art de vérifier les dates (Anjou,
-1482).]
-
-Une chose restait d'abord, et fort mauvaise. C'est que Louis XI, sans
-être pire que la plupart des rois de cette triste époque[445], avait
-porté une plus grave atteinte à la moralité du temps. Pourquoi? _Il
-réussit._ On oublia ses longues humiliations, on se souvint des succès
-qui finirent; on confondit l'astuce et la sagesse. Il en resta pour
-longtemps l'admiration de la ruse, et la religion du succès[446].
-
-[Note 445: Observation fort juste de M. de Sismondi. Le savant
-Legrand, parfois un peu simple, parle en plusieurs endroits de la
-_bonté_ de Louis XI. Cela est fort... Néanmoins, Commines assure qu'il
-détesta la trahison de Campobasso et la cruauté de Richard III. La
-Chronique scandaleuse, qui ne lui est pas toujours favorable, remarque
-qu'il cherchait à éviter, dans la guerre même, l'effusion du sang, ce
-qui est confirmé par son ennemi Molinet: «Il aymeroit mieux perdre dix
-mille escus que le moindre archier de sa compagnie.»--Il n'en est pas
-moins sûr qu'il fut cruel, surtout dans l'expulsion et le
-renouvellement des populations de Perpignan et d'Arras.--Le fait
-suivant me semble atroce: Avril 1477, Jean Bon ayant été condamné à
-mort «pour certains grans cas et crimes par luy commis envers la
-personne du Roy... laquelle condampnacion fut despuis, du commandement
-du dict seigneur, en charité et miséricorde, modéré, et condampné le
-dit Jean le Bon seulement à avoir les yeux pochés et estains,» il fut
-rapporté que le dit Jean Bon voyait encore d'un oeil. En conséquence
-de quoi Guinot de Lozière, prévôt de la maison du roi, par ordre dudit
-seigneur, décerna commission à deux archers d'aller visiter Jean Bon,
-et s'il voyait encore «de lui faire parachever de pocher et estaindre
-les yeux.» Communiqué par MM. Lacabane et Quicherat. L'original se
-trouve dans le vol. 171 des _titres scellés de Clairambault, à la
-Biblioth. royale_.]
-
-[Note 446: La fausse et dure maxime avec laquelle Commines enterre son
-ancien maître «Qui a le succès a l'honneur.»]
-
-Un autre mal, très-grave, et qui faussa l'histoire, c'est que la
-féodalité, périssant sous une telle main, eut l'air de périr victime
-d'un guet-apens[447]. Le dernier de chaque maison resta le _bon_ duc,
-le _bon_ comte. La féodalité, ce vieux tyran caduc, gagna fort à
-mourir de la main d'un tyran.
-
-[Note 447: Lire les touchantes complaintes d'Olivier de la Marche sur
-la maison de Bourgogne, de Jean de Ludre sur la maison d'Anjou (_ms.
-de la Bibliothèque de Nancy_), etc., etc. J'y reviendrai à l'occasion
-de la réaction féodale sous Charles VIII.]
-
-Sous ce règne, il faut le dire, le royaume, jusque-là tout ouvert,
-acquit ses indispensables barrières, sa ceinture[448] de Picardie,
-Bourgogne, Provence et Roussillon, Maine et Anjou. Il se ferma pour la
-première fois, et la paix perpétuelle fut fondée pour les provinces du
-centre.
-
-[Note 448: Première ceinture du royaume plus importante encore pour sa
-vitalité et sa durée que la seconde ceinture, les beaux accessoires de
-Flandre, Alsace, etc.]
-
-«Si je vis encore quelque temps, disait Louis XI à Commines, il n'y
-aura plus dans le royaume qu'une Coutume, un poids et une mesure.
-Toutes les Coutumes seront mises en français, dans un beau livre[449].
-Cela coupera court aux ruses et pilleries des avocats; les procès en
-seront moins longs... Je briderai, comme il faut, ces gens du
-Parlement... Je mettrai une grande police dans le royaume.»
-
-[Note 449: Dans une lettre à Du Bouchage, il exprime les mêmes idées,
-et veut, pour comparer, qu'on lui cherche les _coutumes_ de Florence
-et de Venise. Preuves de Duclos, IV, 449.]
-
-Commines ajoute encore qu'il avait bon vouloir de soulager ses
-peuples, qu'il voyait bien qu'ils étaient accablés, qu'il sentait
-avoir par là «fort chargé son âme...»
-
-S'il eut ce bon mouvement, il n'était plus à même de le suivre, la vie
-lui échappait.
-
-Déjà, tant redouté fût-il, il voyait les malveillances qui voulaient
-se produire; la résistance commençait et la réaction.
-
-Le Parlement avait refusé l'enregistrement de plusieurs édits,
-lorsqu'un règlement vexatoire de la police des grains lui donna une
-occasion populaire de se montrer plus hardiment encore. La récolte
-avait été mauvaise, on craignait la famine. Un évêque, ancien
-serviteur de René, que le roi avait fait son lieutenant à Paris,
-assembla les gens de la ville et fit voter des remontrances. Le
-Parlement fit crier dans les rues que l'on commencerait comme
-auparavant, sans égard à l'édit du roi.
-
-S'il faut en croire quelques modernes[450], La Vacquerie, premier
-président, qui venait à la tête du Parlement apporter les
-remontrances, tint tête à Louis XI, ne s'émut point de ses menaces,
-offrit sa démission et celle de ces collègues. Le roi, radouci tout à
-coup, aurait remercié pour ces bons conseils, et docilement eût
-révoqué l'édit.
-
-[Note 450: L'autorité la plus ancienne, celle de Bodin, n'est pas fort
-imposante (République, livre III, ch. IV). Rien dans les Registres du
-Parlement.]
-
-Cette bravoure des parlementaires n'est pas bien sûre. Ce qui l'est,
-c'est que leurs gens, tout le peuple de robe, recommençait dans Paris
-la maligne petite guerre qu'ils lui avaient faite au temps du Bien
-public[451].
-
-[Note 451: C'est, je crois, l'origine de tant de contes sur Louis XI
-et ses serviteurs, par exemple sur Tristan l'hermite, fort âgé sous ce
-règne, et qui probablement agit moins que beaucoup d'autres. Les
-traditions sur les petites images au chapeau, etc., ne sont pas
-invraisemblables, quoiqu'elles aient été recueillies d'abord par un
-ennemi, Seyssel, l'homme de la maison d'Orléans, par un conteur
-gascon, Brantôme.]
-
-Leurs imaginations travaillaient fort sur ce noir Plessis où l'on
-n'entrait plus, sur le vieux malade qu'on ne voyait pas. Ils en
-faisaient (à l'oreille) mille contes effrayants, ridicules. Le roi,
-disait-on, dormait toujours, et pour ne pas dormir, il avait fait
-venir des bergers du Poitou, qui jouaient de leurs instruments devant
-lui, sans le voir... Autres contes plus sombres: Les médecins
-faisaient, pour le guérir, «de terribles et merveilleuses
-médecines...» Et, si vous aviez voulu savoir absolument quelles
-médecines on entendait, on aurait fini par vous dire bien bas que pour
-rejeunir sa veine épuisée, il buvait le sang des enfants[452].
-
-[Note 452: On a dit aussi du pape Innocent VIII, comme de beaucoup
-d'autres souverains, qu'il essaya de guérir par la transfusion du
-sang.--«Humano sanguine, quem ex aliquot infantibus sumptum hausit,
-salutem comparare vehementer sperabat.» Gaguinus, fr. CLX verso. Pour
-le pape, voyez le Diario di Infessura, p. 1241, ann. 1392.]
-
-Il est curieux de voir comme, à mesure que le roi baisse, le greffier
-qui écrit la Chronique scandaleuse[453] devient hostile, hardi. Après
-avoir parlé des bergers et des musiciens: «Il fit venir aussi, dit-il,
-grand nombre de bigots, bigotes et gens de dévotion, comme ermites et
-saintes créatures, pour sans cesse prier Dieu qu'il ne mourût pas.»
-
-[Note 453: Par exemple, il lui fait dire au Dauphin «qu'eût été rien
-du tout sans Olivier-le-Daim.» Jean de Troyes, éd. Petitot, XIV, 107.]
-
-Il s'obstinait à vouloir vivre. Il avait obtenu du roi de Naples qu'il
-lui envoyât «le bon saint homme» François de Paule; il le reçut comme
-le pape, «se mettant à genoux devant lui, afin qu'il lui plût allonger
-sa vie.»
-
-Sauf ces pauvretés et ces bizarreries de malade, il avait son bon
-sens. Il alla voir le dauphin, et lui fit jurer de ne rien changer aux
-grands offices, comme il l'avait fait lui-même, à son dommage, lors de
-son avénement. Il lui recommanda d'en croire les princes de son sang
-(il voulait dire Beaujeu), de se fier à du Bouchage, Guy Pot et
-Crèvecoeur, à Doyat et maître Olivier.
-
-De retour au Plessis, il prit son parti, et ordonna à tous ses
-serviteurs d'aller rendre leurs respects «au Roi».
-
-C'est ainsi qu'il désigna le dauphin.
-
-Tout superstitieux qu'il pouvait être, il ne donna pas grande prise
-aux prêtres[454], qui ne demandaient pas mieux que de profiter de son
-affaiblissement. Son évêque, celui de Tours, près duquel il vivait et
-dont il avait demandé les prières, en prit occasion pour le
-conseiller, lui dire qu'il devrait alléger les taxes et surtout
-amender tant de choses qu'il avait faites contre les évêques. Il en
-avait, il est vrai, tenu en prison trois ou quatre, Balue entre
-autres, de plus fait arrêter le légat à Lyon. Le roi répondit que
-pour parler ainsi, il fallait être bien ignorant des affaires, n'en
-pas connaître les nécessités, ou plutôt être ennemi du roi et du
-royaume, vouloir le perdre. Il dicta une lettre au chancelier, forte
-et sévère, le chargea de réprimander vertement l'archevêque et de
-«faire justice[455]». Le chancelier fit la semonce, et rappela au
-prélat que le roi était sacré, tout aussi bien que les évêques, et
-sacré de la sainte ampoule qui venait du ciel.
-
-[Note 454: Ni aux astrologues, ni aux médecins, quoiqu'il se servît
-des uns et des autres. Pour les astrologues, malgré la tradition
-recueillie par Naudé (Lenglet, IV, 291), d'autres anecdotes (l'âne qui
-en sait plus que l'astrologue, etc.) feraient croire qu'il s'en
-moquait.
-
-Quant aux médecins: «Il estoit enclin à ne vouloir croire le conseil
-des médecins.» Commines, livre VI, ch. VI. Les dix mille écus par mois
-donnés à Coctier s'expliquent par l'_or potable_ et autres médecines
-coûteuses.
-
-Coctier peut-être ne recevait pas tout, comme médecin, mais comme
-président des comptes, et pour de secrètes affaires politiques.]
-
-[Note 455: Duclos, Preuves.]
-
-La sainte ampoule fut le dernier remède auquel le roi s'avisa de
-recourir. Il la demanda à Reims, et, sur le refus de l'abbé de
-Saint-Remy, il obtint du pape autorisation de la faire venir[456]. Il
-avait l'idée de s'oindre de nouveau et de renouveler son sacre,
-pensant apparemment qu'un roi sacré deux fois durerait davantage.
-
-[Note 456: Il était alors au mieux avec le pape. Il avait acheté son
-neveu qui était venu, comme légat, imposer la paix à Maximilien. Autre
-faveur: «Le pape donne à Louis XI permission de se choisir un
-confesseur pour commuer les voeux qu'il peut avoir faits.» _Archives,
-Trésor des chartes_, J. 463.]
-
-Il avait bien recommandé qu'on l'avertît doucement de son danger.
-
-Ceux qui l'entouraient n'en tinrent compte, et lui dirent durement,
-brusquement, qu'il fallait mourir. Il expira le 24 août 1483, en
-invoquant Notre-Dame d'Embrun.
-
-Il avait donné en finissant beaucoup de bons conseils, réglé sa
-sépulture. Il voulait être enterré à Notre-Dame de Cléry, et non à
-Saint-Denis avec ses ancêtres.
-
-Il recommandait qu'on le représentât sur son tombeau, non vieux, mais
-dans sa force, avec son chien, son cor de chasse, en habit de
-chasseur.
-
-
-FIN DU HUITIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-LIVRE XV
-
- Pages.
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- LOUIS XI REPREND LA NORMANDIE, CHARLES LE TÉMÉRAIRE ENVAHIT
- LE PAYS DE LIÉGE, 1466-1468 1
-
- Industrie de Liége et de Dinant; commerce avec la France;
- esprit français 3
-
- Libertés de Liége 9
-
- Génie niveleur; les _haï-droits_ 15
-
- Rivalité politique et commerciale des sujets du duc de
- Bourgogne 20
-
- qui fait son neveu évêque de Liége 24
-
- Troubles fomentés par la France 26
-
- Les modérés se retirent; violence de Raes 29
-
- 1465. Liége s'adresse aux Allemands 33
-
- 21 avril, au roi de France. 37
-
- Liége et Dinant défient le duc 38
-
- Octobre, sont abandonnés par Louis XI 47
-
- Décembre. _Pitieuse paix_ de Liége 48
-
- 1466. Janvier. Louis XI reprend la Normandie 54
-
-
-CHAPITRE II
-
---SUITE--
-
- SAC DE DINANT, 1466 55
-
- 1466. Comment le roi regagna les maisons de Bourbon, 58
-
- d'Anjou, d'Orléans, et le connétable de Saint-Pol 61
-
- Charles le Téméraire menace Dinant 64
-
- La _dinanderie_ 67
-
- Les bannis de Liége à Dinant, la _Verte tente_ 70
-
- 18 août, Dinant assiégée, 76
-
- 27-30, saccagée, brûlée 80
-
-
-CHAPITRE III
-
- ALLIANCE DU DUC DE BOURGOGNE ET DE L'ANGLETERRE.--REDDITION DE
- LIÉGE, 1466-1467 85
-
- Négociations de Charolais avec Édouard, de Warwick avec
- Louis XI 89
-
- 15 juin. Mort de Philippe le Bon, avénement de Charles et
- révolte de Gand 91
-
- Misère et anarchie de Liége 95
-
- Le duc de Bourgogne prend des Anglais à sa solde 98
-
- 26 juin. Le roi arme Paris 99
-
- 28 octobre. Le duc bat les Liégeois à Saint-Trond 105
-
- Soumission de Liége 107
-
- Novembre. Entrée du duc et sa sentence sur Liége 110
-
-
-CHAPITRE IV
-
- PÉRONNE.--DESTRUCTION DE LIÉGE, 1468 115
-
- 1468. Projets du duc de Bourgogne, ses finances, etc. 116
-
- Équivoque sur les mots _aide_ et _fief_ 119
-
- Avril. Les princes appelant l'Anglais, le roi convoque les
- États généraux 121
-
- Le duc épouse Marguerite d'York 123
-
- 10 septembre. Le Breton se soumet au roi (Ancenis); les
- bannis rentrent à Liége 126
-
- Le roi, craignant une descente anglaise, traite avec le duc 128
-
- 9 octobre et va le trouver à Péronne, où il est
- prisonnier 130
-
- Les Liégeois vont prendre leur évêque à
- Tongres 136
-
- Le roi signe le traité de Péronne 140
-
- et suit le duc à Liége 141
-
- 31 octobre. Prise et destruction de Liége 146
-
- Le roi rentre en France 149
-
-
-LIVRE XVI
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- DIVERSIONS D'ANGLETERRE.--MORT DU FRÈRE DE LOUIS XI.--BEAUVAIS.
- 1469-1472 154
-
- 1469. Humiliation de Louis XI et de Warwick 156
-
- Le duc s'engage dans les affaires d'Allemagne 157
-
- 10 juin. Le roi (malgré la trahison de Balue) éloigne son
- frère du duc en lui donnant la Guyenne 159
-
- 11 juillet. Warwick marie sa fille à Clarence 160
-
- Trois rois dans la main de Warwick 161
-
- Ses deux rôles, impossibles à concilier 162
-
- 1470. Mai. Il est obligé de se retirer en France 167
-
- Septembre. Il marie sa fille au fils de Marguerite d'Anjou
- et rentre en Angleterre; Édouard en Hollande 168
-
- 1471. Février. Le roi reprend Amiens, etc. 169
-
- Mars. Le duc renvoie Édouard en Angleterre 172
-
- Avril, mai. Warwick défait à Barnet, Marguerite à Teukesbury 174
-
- Péril de la France, projets de partage 176
-
- 1472. 24 mai. Mort du frère de Louis XI 180
-
- Juin-juillet. Invasion du duc de Bourgogne, qui échoue devant
- Beauvais 181
-
-
-CHAPITRE II
-
- DIVERSION ALLEMANDE, 1473-1475 187
-
- Violence du duc; il accuse les Flamands 188
-
- Discorde de son empire; besoin d'unir, de centraliser,
- d'arrondir 188
-
- Projet de rétablir le grand royaume de Bourgogne 192
-
- Dissolution de l'empire d'Allemagne, et surtout du Rhin 194
-
- 1473. Août. Le duc s'adjuge la Gueldre 196
-
- Son entrevue avec l'empereur 199
-
- Novembre. Il se fait nommer avoué de Cologne 200
-
- Décembre, et occupe les places frontières de Lorraine 201
-
- Il visite ses possessions d'Alsace 201
-
- Tyrannie d'Hagenbach 202
-
- 1474. Soulèvement de l'Alsace, soutenue de l'Autriche, des
- Suisses et de la France 206
-
- 2 janvier. Traité du roi avec les Suisses 207
-
- Mai. Mort d'Hagenbach; traité du duc avec l'Angleterre 209
-
- 19 juillet. Guerre de Cologne, siége de Neuss 211
-
- Novembre, les Suisses envahissent la Comté 212
-
- 1475. Mars, mai. Le duc, attaqué par la France et l'Empire, 216
-
- 26 juin, lève le siége de Neuss 217
-
-
-CHAPITRE III
-
- DESCENTE ANGLAISE, 1475 219
-
- Juillet. Les Anglais ne sont reçus ni par le duc, ni par
- Saint-Pol 221
-
- 29 août. Le roi les décide à traiter (Pecquigny) 224
-
- Punition d'Armagnac (1473) 228
-
- et de Saint-Pol 229
-
- 19 décembre, livré par le duc et exécuté 232
-
- Le duc maître de la Lorraine 234
-
- Sa colère contre les Flamands 235
-
- Ses projets sur les états du Midi 241
-
-
-LIVRE XVII
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- GUERRE DES SUISSES: BATAILLE DE GRANSON ET DE MORAT, 1476 243
-
- 1476. État de la Suisse 244
-
- ---- de la Savoie, de Vaud et de Neufchâtel 246
-
- 3 mars. Le duc battu à Granson 248
-
- Louis XI à Lyon 252
-
- Le duc, malade à Lausanne, relevé par la Savoie, etc. 254
-
- 10 juin, assiége Morat 256
-
- 22 juin, est battu devant Morat 258
-
-
-CHAPITRE II
-
- NANCY. MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE, 1476-1477 263
-
- Le duc n'obtient rien de ses sujets 264
-
- Sa mélancolie 266
-
- 22 octobre. Il assiége Nancy 268
-
- René loue une armée suisse 269
-
- 1477, 5 janvier, et bat le duc de Bourgogne 274
-
- qui est tué 277
-
-
-CHAPITRE III
-
- CONTINUATION.--RUINE DU TÉMÉRAIRE.--MARIE ET MAXIMILIEN, 1477 281
-
- Le roi saisit la Picardie et les Bourgognes 282
-
- Février. Troubles de Flandre 286
-
- Hugonet, Humbercourt; Crèvecoeur 288
-
- 4 mars, le roi se sert d'eux pour avoir Arras 290
-
- 31 mars. Marie essaye de sauver Hugonet et Humbercourt 295
-
- 3 avril, exécutés 298
-
- 27 avril. Son mariage conclu avec Maximilien 301
-
-
-CHAPITRE IV
-
- OBSTACLES AUX PROGRÈS DU ROI.--DÉFIANCE.--PROCÈS DU DUC DE
- NEMOURS, 1477-1479 303
-
- Efforts du roi pour assurer Boulogne, Arras, etc. 305
-
- 4 mai. Il perd et reprend Arras 306
-
- Le Flamand Olivier, envoyé en vain à Gand 310
-
- 27 juin. Tournai défendu 311
-
- 18 août. Revers du roi; mariage de Maximilien et de Marie 314
-
- 4 août. Mort du duc de Nemours; ses révélations 316
-
- 1478. Les Anglais menacent Louis XI, l'arrêtent au Nord, 320
-
- et les Suisses s'éloignent de lui 321
-
- Il abandonne le Hainaut et Cambrai 321
-
- 1479. Il réforme l'armée, éloigne Dammartin 322
-
- 7 août. Guinegate, _bataille des éperons_ 323
-
- Troubles des Pays-Bas 325
-
- Le roi se relève, regagne les Suisses, contient les Anglais 326
-
-
-CHAPITRE V
-
- LOUIS XI TRIOMPHE, RECUEILLE ET MEURT, 1480-1483 328
-
- 1480. Louis XI survit à la plupart des princes voisins; 329
-
- il domine ou menace tous les grands fiefs: Bretagne, Anjou,
- Provence 331
-
- Louis XI, malade, défiant; procès par commissaires 337
-
- 1481. Procès du duc de Bourbon 337
-
- Troupes étrangères 340
-
- Procès du comte du Perche 342
-
- 12 décembre. Mort de Charles du Maine; le roi hérite du Maine
- et de la Provence 347
-
- 1482. 27 mars. Mort de Marie de Bourgogne 347
-
- 23 décembre. Les Flamands donnent sa fille au dauphin;
- traité d'Arras, qui confirme les acquisitions de Louis XI 351
-
- Résultats de ce règne 353
-
- 1483. La réaction commence du vivant de Louis XI. Remontrances
- du Parlement 354
-
- 24 août. Sa mort 358
-
-
-PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.
-
-
-
-
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-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1466-1483 (Volume
-8/19), by Jules Michelet
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 1466-1483 ***
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
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-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
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-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
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-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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-approach us with offers to donate.
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-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
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-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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