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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43311 ***
+
+ HISTOIRE
+
+ DE
+
+ FRANCE
+
+
+
+
+ PAR
+
+ J. MICHELET
+
+
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
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+ TOME HUITIÈME
+
+
+
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+ A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
+ 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
+
+ 1876
+
+ Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+LIVRE XV
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LOUIS XI REPREND LA NORMANDIE--CHARLES LE TÉMÉRAIRE RUINE DINANT ET
+LIÉGE
+
+1466-1468
+
+
+Un royaume à deux têtes, un roi de Rouen[1] et un roi de Paris,
+c'était l'enterrement de la France. Le traité était nul[2]; personne
+ne peut s'engager à mourir.
+
+[Note 1: Les Normands ne demandaient pas mieux que de l'entendre
+ainsi. Ils firent lire au duc dans leurs Chroniques: «Que jadis y ot
+ung roy de France qui voulut ravoir la Normandie (_donnée en apanage à
+son plus jeune frère_); ceux de la dicte duché guerroyèrent tellement
+le dict roy que par puissance d'armes, ils mirent en exil le roy de
+France, et firent leur duc roy.» Jean de Troyes.--Le 28 déc., Jean de
+Harcourt livre à M. le duc les Chroniques de Normandie que l'on
+conservait à la maison de ville; il s'engage à les rendre à la ville,
+quand Monseigneur les aura lues, sous peu de jours (Communiqué par M.
+Chéruel). _Archives munic. de Rouen, Reg. des délibérations._]
+
+[Note 2: Le Parlement avait protesté contre les traités; ils n'avaient
+pas été légalement enregistrés, ni publiés. Les ligués eux-mêmes
+avaient fait leurs réserves contre certains articles; par exemple, le
+duc de Bretagne contre celui des trente-six réformateurs. Quant aux
+régales, le roi, un mois avant le traité, avait eu la précaution de
+les donner pour sa vie à la Sainte-Chapelle: les détourner de là,
+c'était un cas de conscience. (Ordonnances, XVI, 14 septembre 1465.)]
+
+Il était nul et inexécutable. Le frère du roi, les ducs de Bretagne et
+de Bourbon, intéressés à divers titres dans l'affaire de la Normandie,
+ne purent jamais s'entendre.
+
+Le 25 novembre, six semaines après le traité, le roi, alors en
+pèlerinage à Notre-Dame de Cléry[3], reçut des lettres de son frère.
+Il les montra au duc de Bourbon: «Voyez, dit-il, mon frère ne peut
+s'arranger avec mon cousin de Bretagne; il faudra bien que j'aille à
+son secours, et que je reprenne mon duché de Normandie.»
+
+[Note 3: Pensant qu'il n'aurait jamais échappé à de tels périls sans
+l'aide de Notre-Dame de Cléry, il alla lui rendre grâces. C'est
+probablement à elle qu'il offre à cette époque un Louis XI d'argent:
+«Paié à André Mangot, nostre orfèvre... reste de certain voeu
+d'argent, représentant nostre personne.» _Bibl. royale, mss. Legrand,
+17 mars 1466._--Autre oeuvre pie: le 31 oct. 1466, il exempte d'impôts
+tous les chartreux du royaume. Ordonn., XVI,--Il devient tout à coup
+bon et clément; il accorde rémission à un certain Pierre Huy, qui a
+dit: «Que Nous avions destruit et mengé nostre pais du Dauphiné et que
+nous destruisions tout nostre royaume, et n'estions que ung follatre,
+et que nous avions ung cheval qui nous portoit et tout nostre
+conseil.» _Archives, Trésor des chartes, J. registre, CCVIII, ann.
+1466._]
+
+Ce qui facilitait la chose, c'est que les Bourguignons venaient de
+s'embarquer dans une grosse affaire qui pouvait les tenir longtemps;
+ils s'en allaient en plein hiver châtier, ruiner, Dinant et Liége. Le
+comte de Charolais, levant le 3 novembre son camp de Paris, avait
+signifié à ses gens, qui croyaient retourner chez eux, «qu'ils eussent
+à se trouver le 15 à Mézières, sous peine de la hart.»
+
+Liége, poussée à la guerre par Louis XI, allait payer pour lui. Quand
+il eût voulu la secourir, il ne le pouvait. Pour reprendre la
+Normandie malgré les ducs de Bourgogne et de Bretagne, il lui fallait
+au moins regagner le duc de Bourbon, et c'était justement pour
+rétablir le frère du duc de Bourbon, évêque de Liége, que le comte de
+Charolais allait faire la guerre aux Liégeois.
+
+J'ai dit avec quelle impatience, quelle âpreté, Louis XI, dès son
+avénement, avait saisi de gré ou de force le fil des affaires de
+Liége. Il les avait trouvées en pleine révolution, et cette révolution
+terrible, où la vie et la mort d'un peuple étaient en jeu, il l'avait
+prise en main, comme tout autre instrument politique, comme simple
+moyen d'amuser l'ennemi.
+
+Il m'en coûte de m'arrêter ici. Mais l'historien de la France doit au
+peuple qui la servit tant, de sa vie et de sa mort, de dire une fois
+ce que fut ce peuple, de lui restituer (s'il pouvait!) sa vie
+historique. Ce peuple au reste, c'était la France encore, c'était
+nous-mêmes. Le sang versé, ce fut notre sang.
+
+Liége et Dinant, notre brave petite France de Meuse[4], aventurée si
+loin de nous dans ces rudes Marches d'Allemagne, serrée et étouffée
+dans un cercle ennemi de princes d'Empire, regardait toujours vers la
+France. On avait beau dire à Liége qu'elle était allemande et du
+cercle de Westphalie, elle n'en voulait rien croire. Elle laissait sa
+Meuse descendre aux Pays-Bas[5]; elle, sa tendance était de remonter.
+Outre la communauté de langue et d'esprit, il y avait sans doute à
+cela un autre intérêt, et non moins puissant, c'est que Liége et
+Dinant trafiquaient avec la haute Meuse, avec nos provinces du Nord;
+elles y trouvaient sans doute meilleur débit de leurs fers et de leurs
+cuivres, de leur taillanderie et _dinanderie_[6], qu'elles n'auraient
+eu dans les pays allemands, qui furent toujours des pays de mines et
+de forges. Un mot d'explication.
+
+[Note 4: Une des grâces de la France, qui en a tant, c'est qu'elle
+n'est pas seule, mais entourée de plusieurs Frances. Elle siége au
+milieu de ses filles, la Wallonne, la Savoyarde, etc. La France mère a
+changé; ses filles ont peu changé (au moins relativement); chacune
+d'elles représente encore quelqu'un des âges maternels. C'est chose
+touchante de revoir la mère toujours jeune en ses filles, d'y
+retrouver, en face de celle-ci, sérieuse et soucieuse, la gaieté, la
+vivacité, la grâce du coeur, tous les charmants défauts dont nous nous
+corrigeons et que le monde aimait en nous, avant que nous fussions des
+sages.]
+
+[Note 5: Il est juste de dire que la Meuse reste française, tant
+qu'elle peut. Elle tourne à Sedan, à Mézières, comme pour s'éloigner
+du Luxembourg. Entraînée par sa pente, il lui faut bien couler aux
+Pays-Bas, se mêler, bon gré, mal gré, d'eaux allemandes; n'importe,
+elle est toujours française jusqu'à ce qu'elle ait porté sa grande
+Liége, dernière alluvion de la patrie.]
+
+[Note 6: Ce mot de _dinanderie_ indique assez que nous ne tirions
+guère la chaudronnerie d'ailleurs. V. Carpentier, _Dynan_, usité en
+1404.]
+
+La fortune de l'industrie et du commerce de Liége date du temps où la
+France commença d'acheter. Lorsque nos rois mirent fin peu à peu à la
+vieille misère des guerres privées, et pacifièrent les campagnes,
+l'homme de la glèbe, qui jusque-là vivait, comme le lièvre, entre deux
+sillons, hasarda de bâtir; il se bâtit un âtre, inaugura la
+crémaillère[7], à laquelle il pendit un pot, une marmite de fer, comme
+les colporteurs les apportaient des forges de Meuse. L'ambition
+croissant, la femme économisant quelque monnaie à l'insu du mari, il
+arrivait parfois qu'un matin les enfants admiraient dans la cheminée
+une marmite d'or, un de ces brillants chaudrons tels qu'on les battait
+à Dinant.
+
+[Note 7: Cérémonie importante dans nos anciennes moeurs.--Le chat,
+comme on sait, ne s'attache à la maison que lorsqu'on lui a
+soigneusement frotté les pattes à la crémaillère.--La sainteté du
+foyer au moyen âge tient moins à l'âtre qu'à la crémaillère qui y est
+suspendue. «Les soldats se détroupèrent pour piller et griffer,
+n'épargnant ny aage, ny ordre, ny sexe, femmes, filles et enfans,
+_s'attachans à la crémaillère des cheminées, pensans échapper à leur
+fureur_.» Mélart, Hist. de la ville et du chasteau de Huy.]
+
+Ce pot, ce chaudron héréditaire, qui pendant de longs âges avaient
+fait l'honneur du foyer, n'étaient guère moins sacrés que lui, moins
+chers à la famille. Une alarme venant, le paysan laissait piller,
+brûler le reste; il emportait son pot, comme Énée ses dieux. Le pot
+semblait constituer la famille dans nos vieilles coutumes; ceux-là
+sont réputés parents qui vivent «à un pain et à un pot[8].»
+
+[Note 8: V. Laurière, I, 220; II, 171. Michelet, Origines du droit, p.
+XCI, 47, 268. Voir particulièrement pour le Nivernais: Guy Coquille,
+question 58; M. Dupin, Excursion dans la Nièvre; Le Nivernais, par
+MM. Morellet, Barat et Bussière.]
+
+Ceux qui forgeaient ce pot ne pouvaient manquer d'être tout au moins
+les cousins de France. Ils le prouvèrent lorsque, dans nos affreuses
+guerres anglaises, tant de pauvres Français affamés s'enfuirent dans
+les Ardennes, et qu'ils trouvèrent au pays de Liége un bon accueil, un
+coeur fraternel[9].
+
+[Note 9: «Omnes pauperes, a regno profugos propter inopiam,
+liberalissime sustentasse.» C'est l'aveu même du roi de France.
+Zantfliet, ap. Martène.]
+
+Quoi de plus français que ce pays wallon? Il faut bien qu'il en soit
+ainsi, pour que là justement, au plus rude combat des races et des
+langues, parmi le bruit des forges, des mineurs et des armuriers,
+éclate, en son charme si pur, notre vieux génie mélodique[10]. Sans
+parler de Grétry, de Méhul, dès le XVe siècle, les maîtres de la
+mélodie ont été les enfants de choeur de Mons ou de Nivelle[11].
+
+[Note 10: Comme mélodistes, les Wallons et les Vaudois, Lyonnais,
+Savoyards, semblent se répondre de la Meuse aux Alpes. Rousseau a son
+écho dans Grétry. Même art, né de sociétés analogues; Genève et Lyon,
+comme Liége, furent des républiques épiscopales d'ouvriers.--Si les
+Wallons ont semblé plus musiciens que littérateurs dans les derniers
+siècles, n'oublions pas qu'au quatorzième, Liége eut ses excellents
+chroniqueurs, Jean d'Outre-Meuse, Lebel et Hemricourt. (Voir dans
+celui-ci l'amusant portrait de ce magnifique et vaillant chanoine
+Lebel.) Froissart déclare lui-même avoir copié Lebel dans les
+commencements de sa chronique.--Le XVIIe siècle n'a pas eu de plus
+savants hommes ni de plus judicieux que Louvrex; on sait que Fénelon,
+en procès avec Liége pour les droits de son archevêché, se désista sur
+la lecture d'un mémoire du jurisconsulte liégeois.--De nos jours, MM.
+Lavalleye, Lesbroussart, Polain et d'autres encore, ont prouvé que cet
+heureux et facile esprit de Liége n'en était pas moins propre aux
+grands travaux d'érudition.]
+
+[Note 11: Les plus anciens de ces musiciens sont: Josquin des Prez,
+doyen du chapitre de _Condé_; Aubert Ockergan, du _Hainaut_, trésorier
+de Saint-Martin de Tours (m. 1515); Jean le Teinturier, de _Nivelle_
+(qui vivait encore en 1495), appelé par Ferdinand, roi de Naples, et
+fondateur de l'école napolitaine; Jean Fuisnier, d'_Ath_, directeur de
+musique de l'archevêque de Cologne, précepteur des pages de
+Charles-Quint; Roland de Lattre, né à _Mons_ en 1520, directeur de la
+musique du duc de Bavière (Mons lui éleva une statue), etc. On sait
+que Grétry était de _Liége_, Gossec de _Vergnies_ en Hainaut, Méhul de
+_Givet_. Le physicien de la musique, Savart, est de _Mézières_.--Quant
+à la peinture, c'est la Meuse qui en a produit le rénovateur: Jean le
+Wallon (Joannes Gallicus), autrement dit Jean de Eyck, et très-mal
+nommé Jean de Bruges. Il naquit à _Maseyck_, mais probablement d'une
+famille wallonne. Voir notre tome VI.--V. Guicchardin, Description des
+Pays-Bas; Laserna, Bibliothèque de Bourgogne, p. 102-208; Fétis,
+Mémoire sur la musique ancienne des Belges, et la Revue musicale, 2e
+série, t. III 1830, p. 230.]
+
+Aimable, léger filet de voix, chant d'oiseau le long de la Meuse... Ce
+fut la vraie voix de la France, la voix même de la liberté... Et sans
+la liberté, qui eût chanté sous ce climat sévère, dans ce pays
+sérieux? Seule, elle pouvait peupler les tristes clairières des
+Ardennes. Liberté des personnes, ou du moins servage adouci[12];
+vastes libertés de pâtures, immenses communaux, libertés sur la terre,
+sous la terre, pour les mineurs et les forgerons[13].
+
+[Note 12: Les guerres continuelles donnaient une grande valeur à
+l'homme et obligeaient de le ménager. La culture, déjà fort difficile,
+ne pouvait avoir lieu qu'autant que le serf même serait, en réalité, à
+peu près libre. Le servage disparut de bonne heure dans certaines
+parties des Ardennes.--La coutume de Beaumont (qui du duché de
+Bouillon se répandit dans la Lorraine et le Luxembourg) accordait aux
+habitants le libre usage des eaux et des bois, la faculté de se
+choisir des magistrats, de vendre à volonté leurs biens, etc.--Au
+commencement du XIIIe siècle (1236), le seigneur d'Orchimont
+affranchit ses villages de Gerdines, _selon les libertés de Renwez_
+(Concessi, ad legem Renwex, libertatem); il réduit tous ses droits au
+terrage, au cens, à un léger impôt de mouture. Saint-Hubert et Mirwart
+suivirent cet exemple.--Originaire moi-même de Renwez, j'ai trouvé
+avec bonheur dans le savant ouvrage de M. Ozeray cette preuve des
+libertés antiques du pays de ma mère. Ozeray, Histoire du duché de
+Bouillon, p. 74-75, 110, 114, 118.]
+
+[Note 13: Les grands propriétaires qui attaquent les communes aux
+Ardennes ou ailleurs devraient se rappeler que, sans les plus larges
+priviléges communaux, le pays fût resté désert. Ils demandent partout
+des titres aux communes, et souvent les communes n'en ont pas,
+justement parce que leur droit est très-antique et d'une époque où
+l'on n'écrivait guère.--Vous demanderez bientôt sans doute à la terre
+le titre en vertu duquel elle verdoie depuis l'origine du monde.]
+
+Deux églises, le pèlerinage de Saint-Hubert[14] et l'asile de
+Saint-Lambert, c'est là le vrai fonds des Ardennes. À Saint-Lambert de
+Liége, douze abbés, devenus chanoines, ouvrirent un asile, une ville
+aux populations d'alentour, et dressèrent un tribunal pour le maintien
+de la paix de Dieu. Ce chapitre se fit, en son évêque, le grand juge
+des Marches. La juridiction de l'_anneau_ fut redoutée au loin. À
+trente lieues autour, le plus fier chevalier, fût-il des quatre fils
+Aymon, tremblait de tous ses membres quand il était cité à la ville
+noire, et qu'il lui fallait comparaître au _péron_ de Liége[15].
+
+[Note 14: L'image naïve de l'Église transformant en hommes, en
+chrétiens, les bêtes sauvages de ces déserts, se trouve dans les
+légendes des Ardennes. Le loup de Stavelot devient serviteur de
+l'évêque; ce loup ayant mangé l'âne de saint Remacle, le saint homme
+fait du loup son âne et l'oblige de porter les pierres dont il bâtit
+l'église: dans les armes de la ville, le loup porte la crosse à la
+patte.--Au bois du cerf de Saint-Hubert fleurit la croix du Christ; le
+chevalier auquel il apparaît est guéri des passions mondaines.--Le
+pèlerinage de Saint-Hubert était, comme on sait, renommé pour guérir
+de la rage. Nos paysans de France, comme ceux des Pays-Bas, allaient
+en foule, mordus ou non mordus, se faire greffer au front d'un morceau
+de la sainte étole. Les parents de saint Hubert, qui vivaient toujours
+dans le pays, guérissaient aussi avec quelques prières. Délices des
+Pays-Bas (éd. 1785), IV, p. 50, 172.]
+
+[Note 15: Le _péron_ était, comme on sait, la colonne au pied de
+laquelle se rendaient les jugements. Elle était surmontée d'une croix
+et d'une pomme de pin (symbole de l'association dans le Nord, comme la
+grenade dans le Midi?) Je retrouve la pomme de pin à l'hôtel de ville
+d'Augsbourg et ailleurs.]
+
+Forte justice et liberté, sous la garde d'un peuple qui n'avait peur
+de rien, c'était, autant que la bonne humeur des habitants, autant que
+leur ardente industrie, le grand attrait de Liége; c'est pour cela que
+le monde y affluait, y demeurait et voulait y vivre. Le voyageur qui,
+à grand'peine, ayant franchi tant de pas difficiles, voyait enfin
+fumer au loin la grande forge, la trouvait belle et rendait grâce à
+Dieu. La cendre de houille, les scories de fer lui semblaient plus
+douces à marcher que les prairies de Meuse... L'Anglais Mandeville,
+ayant fait le tour du monde, s'en vint à Liége et s'y trouva si bien
+qu'il n'en sortit jamais[16]. Doux lotos de la liberté!
+
+[Note 16: Comme le disait son épitaphe: «Qui, toto quasi orbe
+lustrato, Leodiidiem vitæ suæ clausit extremum, anno Domini MCCCLXXI.»
+Ortelius, apud Boxhorn. De rep. Leod. auctores præcipui, p. 57.]
+
+Liberté orageuse, sans doute, ville d'agitations et d'imprévus
+caprices. Eh bien, malgré cela, pour cela peut-être, on l'aimait.
+C'était le mouvement, mais, à coup sûr, c'était la vie (chose si rare
+dans cette langueur du moyen âge!), une forte et joyeuse vie, mêlée de
+travail, de factions, de batailles: on pouvait souffrir beaucoup dans
+une telle ville, s'ennuyer? jamais[17].
+
+[Note 17: Cette terrible histoire n'en est pas moins très-gaie. V.
+Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 139, 288, 350, etc.
+
+«Défense de violer les demeures des citoyens: En _lansant_, _ferrant_
+ou _jettant_ aux maisons, ou personnes extantes en icelles, à peine
+d'un voiage de S. Jacques. Le régiment des bastons, 1442, apud
+Bartollet, Consilium juris, etc., artic. 34. Je dois la possession de
+ce précieux opuscule, qui donne l'analyse de presque toutes les
+chartes liégeoises, à l'obligeance de M. Polain, conservateur des
+archives de Liége.]
+
+Le caractère le plus fixe de Liége, à coup sûr, c'était le mouvement.
+La base de la cité, son _tréfoncier_ chapitre, était, dans sa
+constance apparente, une personne mobile, variée sans cesse par
+l'élection, mêlée de tous les peuples, et qui s'appuyait contre la
+noblesse indigène d'une population d'ouvriers non moins mobile et
+renouvelée[18].
+
+[Note 18: In stylo curiarum sæcularium Leod., c. V., art. 8, c. XIII,
+art. 20, et alibi, _seigneurs_ TRESFONCIERS dicuntur ii quorum propria
+sunt decimæ, reditus, census, justicia, prædium, licet alii sint
+usufructarii.--TREFFONCIERS et lansagers peuvent deminuer pour faute
+de relief.» Cout. de Liége, c. XV, art. 17.--Et est à savoir que cil
+qui ara suer l'iretage le premier cens, l'on apele le TREFFONS.
+Usatici urbis Ambianensis, mss. Ducange, verbo TREFFUNDUS.
+
+Hemricourt se plaint (vers 1390?) de ce que le _quart_ de la
+population de Liége, loin d'être né dans la ville, n'est pas même de
+la principauté. Patron de la temporalité, cité par Villenfagne,
+Recherches (1817), p. 53.]
+
+Curieuse expérience dans tout le moyen âge: une ville qui se défait,
+se refait, sans jamais se lasser. Elle sait bien qu'elle ne peut
+périr; ses fleuves lui rapportent chaque fois plus qu'elle n'a
+détruit; chaque fois la terre est plus fertile encore, et du fond de
+la terre la Liége souterraine, ce noir volcan de vie et de
+richesse[19], a bientôt jeté, par-dessus les ruines, une autre Liége,
+jeune et oublieuse, non moins ardente que l'ancienne et prête au
+combat.
+
+[Note 19: On tire la houille de dessous Liége même. Un ange a indiqué
+la première houillère. Une de celles du Limbourg s'appelle
+vulgairement _Heemlich_, autrefois _Hemelryck_ (royaume du ciel), à
+cause de sa richesse.--Ernst., Histoire du Limbourg (éd. de M.
+Lavalleye I, 119). V. aussi le mémoire de l'éditeur sur l'époque de la
+découverte.]
+
+Liége avait cru d'abord exterminer ses nobles; le chapitre avait lancé
+sur eux le peuple, et ce qui en restait s'était achevé dans la folie
+d'un combat à outrance[20]. Il avait été dit que l'on ne prendrait
+plus les magistrats que dans les métiers[21], que, pour être consul,
+il faudrait être charron, forgeron, etc. Mais voilà que des métiers
+même pullulent des nobles innombrables, de nobles drapiers et
+tailleurs, d'illustres marchands de vin, d'honorables houillers[22].
+
+[Note 20: Voir, à la suite du Miroir des nobles de Hasbaye, le beau
+récit de la guerre des Awans et des Waroux, si bien préparé par les
+généalogies qui précèdent, et par la curieuse préface de ces
+généalogies.]
+
+[Note 21: Les exemples abondent dans Hemricourt, pour les changements
+de condition, pour les alliances de bas en haut et de haut en bas,
+etc.--En voici deux prises au hasard.--Corbeau Awans (l'un des
+principaux chefs dans cette terrible guerre des nobles) épouse la
+fille de «M. Colar Barkenheme, chevalier quy fut sornomeis delle
+Crexhan, par tant qu'il demoroit en la maison con dit le Crexhan à
+Liége, en la quelle _ilh avoit longtemps vendut vins_ (car ilh est
+_viniers_), anchois qu'il presist l'ordenne de chevalerie.»--Ailleurs,
+le très-noble et vaillant Thomas de Hemricourt s'excuse d'entrer dans
+la guerre civile, sur ce qu'il est marchand de vin; et il est visible
+qu'il s'agit d'un véritable commerce, et non d'une vente fortuite,
+comme les étudiants avaient le privilége d'en faire dans notre
+Université de Paris. Ce Thomas «de plusieurs gens estoit acoincteis
+par tant qu'il estoit _vinir_... Ilh répondit que c'estoit un
+_marchands_ et qu'il pooit très mal laissier sa chevanche por entrer
+en ces werres...» Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 256,
+338, et p. 55, 141, 165, 187, 189, 225, 235, 277, 296, etc.]
+
+[Note 22: Au commencement du XVe siècle, époque de la proscription de
+Wathieu d'Athin, ses amis paraissent être des propriétaires de
+houillères. V. dans M. Polain un récit très-net de cette affaire, si
+obscure partout ailleurs.]
+
+Liége fut une grande fabrique, non de drap ou de fer seulement, mais
+d'hommes; je veux dire une facile et rapide initiation du paysan à la
+vie urbaine, de l'ouvrier à la vie bourgeoise, de la bourgeoisie à la
+noblesse. Je ne vois pas d'ici l'immobile hiérarchie des classes
+flamandes[23]. Entre les villes du Liégeois, les rapports de
+subordination ne sont pas non plus si fortement marqués. Liége n'est
+pas, ainsi que Gand ou Bruges, la ville mère de la contrée, qui pèse
+sur les jeunes villes d'alentour, comme mère ou marâtre. Elle est pour
+les villes liégeoises une soeur du même âge ou plus jeune, qui, comme
+église dominante, comme armée toujours prête, leur garantit la paix
+publique. Quoiqu'elle ait elle-même par moments troublé cette paix,
+abusé de sa force, on la voit, dans telles de ses institutions
+juridiques les plus importantes, limiter son pouvoir et s'associer les
+villes secondaires sur le pied de l'égalité[24].
+
+[Note 23: Autre différence essentielle entre les deux peuples: si les
+révolutions de Liége semblent montrer plus de mobilité, moins de
+persévérance et d'esprit de suite, que celles de la Flandre, il est
+pourtant juste de dire qu'en plusieurs points la constitution de Liége
+reçut des développements qui manquèrent à celles des villes flamandes:
+par exemple, l'élection populaire du magistrat et la responsabilité
+ministérielle. Nul ordre de l'évêque n'avait force s'il n'était signé
+d'un ministre auquel le peuple pût s'en prendre.--Je dois cette
+observation à M. Lavalleye, aussi versé dans l'histoire des Pays-Bas
+en général que dans celle de Liége.]
+
+[Note 24: Les vingt-deux institués en 1372 pour juger les cas de force
+et violence, furent composés de _quatre_ chanoines (qui étaient
+indifféremment indigènes ou étrangers), de quatre nobles et de quatre
+bourgeois (_huit indigènes liégeois_), enfin, de _deux_ bourgeois de
+Dinant et _deux_ d'Huy; Tongres, Saint-Trond et quatre autres villes
+envoyaient _chacune un_ bourgeois.]
+
+Le lien hiérarchique, loin d'être trop fort dans ce pays, fut
+malheureusement faible et lâche; faible entre les villes, entre les
+fiefs ou les familles, au sein de la famille même[25]. Ce fut une
+cause de ruine. Le chroniqueur de la noblesse de Liége, qui écrit tard
+et comme au soir de la bataille du XIVe siècle pour compter les
+morts, nous dit avec simplicité un mot profond qui n'explique que
+trop l'histoire de Liége (et bien d'autres histoires!): «Il y avait
+dans ce temps-là, à Visé-sur-Meuse, un prud'homme qui faisait des
+selles et des brides, et qui peignait des blasons de toute sorte. Les
+nobles allaient souvent le voir pour son talent, et lui demandaient
+des blasons. Ce qu'il y avait d'étrange, c'est que les frères ne
+prenaient pas les mêmes, mais de tout contraires d'emblèmes et de
+couleurs; pourquoi? je ne le sais, si ce n'est que chacun d'eux
+_voulait être chef_ de sa branche, et que l'autre n'eût pas seigneurie
+sur lui.»
+
+[Note 25: Mélart en donne un exemple curieux. La petite ville de
+Ciney, qui devait porter ses appels aux échevins d'Huy, finit par
+obtenir d'en être dispensée. Huy, à son tour, prétend qu'un de ses
+évêques lui a donné ce privilége, qu'aucun de ses bourgeois ne pût
+être jugé par les échevins de Liége; et cet autre, qu'ils ne seraient
+tenus d'aller en guerre (_en ost banni_), à moins que les Liégeois ne
+les eussent précédés de huit jours. Mélart, Histoire de la ville et du
+chasteau de Huy, p. 7 et 22.
+
+Hemricourt, dit qu'à partir de la fin de la grande guerre des nobles
+(1335), ils négligèrent généralement leurs parents pauvres, n'ayant
+plus besoin de leur épée. Miroir de la noblesse de Hasbaye, p. 267.]
+
+Chacun _voulait être chef_, et chacun périssait[26]. Au bout d'un
+demi-siècle de domination, la haute bourgeoisie est si affaiblie qu'il
+lui faut abdiquer (1384). Liége présenta alors l'image de la plus
+complète égalité qui se soit peut-être rencontrée jamais; les petits
+métiers votent comme les grands, les ouvriers comme les maîtres; les
+apprentis même ont suffrage[27]. Si les femmes et les enfants ne
+votaient pas, ils n'agissaient pas moins. En émeute, parfois même en
+guerre, la femme était terrible, plus violente que les hommes, aussi
+forte, endurcie à la peine, à porter la houille, à tirer les
+bateaux[28].
+
+[Note 26: «Ils ne voloyent nient que nus deauz awist sor l'autre
+sangnorie, ains voloit cascuns d'eaz estre chief de sa branche.»
+Hemricourt, p. 4. Voir les passages relatifs aux continuels
+changements d'armes, p. 179, 189, 197, etc. Aussi dit-il: «À poynes
+soit-on al jour-duy queis armes, ne queile blazons ly nobles et gens
+de linage doyent porteir.» Ibidem, p. 355.]
+
+[Note 27: Hemricourt, Patron de la temporalité, cité par Villenfagne.
+Recherches (1817), p. 54.]
+
+[Note 28: On sait le proverbe sur Liége: _Le paradis des prêtres,
+l'enfer des femmes_ (elles y travaillent rudement), _le purgatoire des
+hommes_ (les femmes y sont maîtresses).--Plusieurs passages des
+chroniques de Liége et des Ardennes témoignent du génie viril des
+femmes de ce pays, entre autres la terrible défense de la tour de
+Crèvecoeur. Galliot, Hist. de Namur, III, 272.--«Près Treit, aucunes
+femmes Liégeoises vindrent en habits d'homme, avec les armes, et
+firent au pays si grandes thirannies qu'elles surmontoient les hommes
+en excès.» _Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de Stavelot, fol. 159._]
+
+La chronique a jugé durement cette Liége ouvrière du XIVe siècle; mais
+l'histoire, qui ne se laisse pas dominer par la chronique et qui la
+juge elle-même, dira que jamais peuple ne fut plus entouré de
+malveillances, qu'aucun n'arriva dans de plus défavorables
+circonstances à la vie politique. S'il périt, la faute en fut moins à
+lui qu'à sa situation, au principe même dont il était né et qui avait
+fait sa subite grandeur.
+
+Quel principe? nul autre qu'un ardent génie d'action, qui, ne se
+reposant jamais, ne pouvait cesser un moment de produire sans
+détruire.
+
+La tentation de détruire n'était que trop naturelle pour un peuple qui
+se savait haï, qui connaissait parfaitement la malveillance unanime
+des grandes classes du temps, le prêtre, le baron et l'homme de loi.
+Ce peuple enfermé dans une seule ville, et par conséquent pouvant être
+trahi, livré en une fois, avait mille alarmes, et souvent fondées. Son
+arme en pareil cas, son moyen de guerre légal contre un homme, un
+corps qu'il suspectait, c'était que les métiers _chômassent_ à son
+égard, déclarassent qu'ils ne voulaient plus travailler pour lui.
+Celui qui recevait cet avertissement, s'il était prudent, fuyait au
+plus vite.
+
+Liége, assise au travail sur sa triple rivière, est comme on sait
+dominée par les hauteurs voisines. Les seigneurs qui y avaient leurs
+tours, qui d'en haut épiaient la ville, qui ouvraient ou fermaient à
+volonté le passage des vivres, lui étaient justement suspects. Un
+matin, la montagne n'entendait plus rien de la ville, ne voyait ni feu
+ni fumée; le peuple _chômait_, il allait sortir, tout tremblait.....
+Bientôt, en effet, vingt à trente mille ouvriers passaient les portes,
+marchaient sur tel château, le défaisaient en un tour de main et le
+mettaient en plaine[29]; on donnait au seigneur des terres en bas, et
+une bonne maison dans Liége.
+
+[Note 29: C'est ce qui arriva au chevalier Radus. Au retour d'un
+voyage qu'il avait fait avec l'évêque de Liége, il chercha son château
+des yeux, et ne le trouva plus: «Par ma foi! s'écria-t-il, sire
+évêque, ne sais si je rêve ou si je veille, mais j'avois accoutumance
+de voir d'ici ma maison sylvestre, et ne l'aperçois point
+aujourd'hui.--Or, ne vous courroucez, mon bon Radus, répliqua
+doucement l'évêque; de votre château, j'ai fait faire un moustier;
+mais vous n'y perdrez rien.--Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain,
+dans ses Récits historiques.--Voir aussi dans le même ouvrage comment
+ce brave évêque, venant baptiser l'enfant du sire de Chêvremont, fit
+entrer ses hommes d'armes couverts de chapes et de surplis, s'empara
+de la place, etc.--«Les Dinantais entre eux divisés à l'occasion de
+Saint-Jean de Vallé, chevalier, duquel ils furent contraints de
+destruire la thour et chasteaux.» _Bibl. de Liége, ms. 183, Jean de
+Stavelot, ann. 1464._]
+
+L'un après l'autre descendirent ainsi tours et châteaux. Les Liégeois
+prirent plaisir à tout niveler, à démolir eux-mêmes ce qui couvrait
+leur ville, à faire de belles routes pour l'ennemi, s'il était assez
+hardi pour venir à eux. Dans ce cas, ils ne se laissaient jamais
+enfermer; ils sortaient tous à pied, sans chevaliers, n'importe. De
+même que la ville de pierre n'aimait point les châteaux autour d'elle,
+la ville vivante croyait n'avoir que faire de ces pesants gendarmes,
+qui, pour les armées du temps, étaient des tours mouvantes. Ils n'en
+allaient pas moins gaiement, lestes piétons, dans leurs courtes
+jaquettes, accrocher, renverser les cavaliers de fer.
+
+Et pourtant, que servait cette bravoure? Ce vaillant peuple, rangé en
+bataille, pouvait apprendre qu'il était, lui et sa ville, donné par
+une bulle à quelqu'un de ceux qu'il allait combattre, que son ennemi
+devenait son évêque. Dans sa plus grande force et ses plus fiers
+triomphes, la pauvre cité était durement avertie qu'elle était terre
+d'église. Comme telle, il lui fallut maintes fois s'ouvrir à ses plus
+odieux voisins; s'ils n'étaient pas assez braves pour forcer l'entrée
+par l'épée, ils entraient déguisés en prêtres.
+
+Le nom suffisait, sans le déguisement. On donnait souvent cette église
+à un laïque, à tel jeune baron, violent et dissolu, qui prenait évêché
+comme il eût pris maîtresse, en attendant son mariage. L'évêché lui
+donnait droit sur la ville. Cette ville, ce monde de travail, n'avait
+de vie légale qu'autant que l'évêque autorisait les juges. Au moindre
+mécontentement, il emportait à Huy, à Maëstricht[30], le bâton de
+justice, fermait églises et tribunaux: tout ce peuple restait sans
+culte et sans loi.
+
+[Note 30: Maëstricht était sous la souveraineté indivise de l'évêque
+de Liége et du duc de Brabant, comme il résulte de la vieille formule:
+
+ Een heer, geen heer (_un seigneur, point de seigneur_),
+ Twen heeren, een heer (_deux seigneurs, un seigneur_).
+ Trajectum neutri domino, sed paret utrique.
+
+V. Polain, De la Souveraineté indivise, etc., 1831; et Lavalleye,
+extrait d'un mém. de Louvrex sur ce sujet, à la suite du tome III de
+l'Histoire du Limbourg, de Ernst.]
+
+Au reste, la discorde et la guerre où Liége va s'enfonçant toujours ne
+s'expliqueraient pas assez, si l'on n'y voulait voir que la tyrannie
+des uns, l'esprit brouillon des autres. Non, il y a à cela une cause
+plus profonde. C'est qu'une ville qui se renouvelait sans cesse devait
+perdre tout rapport avec le monde immobile qui l'environnait. N'ayant
+plus d'intermédiaire avec lui[31], ni de langue commune, elle ne
+comprenait plus, n'était plus comprise. Elle repoussait les moeurs et
+les lois de ses voisins, les siennes même peu à peu. Le vieux monde
+(féodal ou juriste), incapable de ne rien entendre à cette vie
+rapide, appela les Liégeois _haï-droits_[32], sans voir qu'ils avaient
+droit de haïr un droit mort, fait pour une autre Liége, et qui était
+pour la nouvelle le contraire du droit et de l'équité.
+
+[Note 31: Les chevaliers leur faisaient faute en paix plus encore
+qu'en guerre. S'agissait-il d'envoyer une ambassade à un prince, ils
+ne savaient souvent qui employer. Louis XI les priant de lui envoyer
+des ambassadeurs avec qui il pût s'entendre, ils répondent qu'ils ont
+peu de noblesse du parti de la cité, et que ce peu de nobles est
+occupé à Liége dans les emplois publics. _Bibl. royale, mss. Baluze_,
+165, 1er août 1467.]
+
+[Note 32: Dans les deux poèmes de la Bataille de Liége, et les
+Sentences de Liége, ils sont nommés _hé-drois_. Mémoires pour servir à
+l'histoire de France et de Bourgogne, I, 375-376. Les chefs des
+_haï-droits_ sous Jean de Bavière sont: un écuyer, un boucher qui
+avait été bourgmestre, un licencié en droit civil et canonique, un
+paveur à la chaux. Zantfliet, ap. Martène, Ampliss. Collect., V, 363.
+Au reste, les ennemis du droit strict trouvaient de quoi s'appuyer
+dans la loi même, puisque la Paix de Fexhe (1316) portait que les
+Liégeois devaient être traités par jugement d'échevins ou _d'hommes_,
+et que le changement dans les lois qui peuvent être ou trop larges, ou
+trop roides, ou trop étroites, doit être _attempéré par le sens du
+pays_. Dewez, Droit public, t. V des Mém. de l'Acad. de Bruxelles.]
+
+Apparaissant au-dehors comme l'ennemie de l'antiquité, comme la
+_nouveauté_ elle-même, Liége déplaisait à tous. Ses alliés ne
+l'aimaient guère plus que ses ennemis. Personne ne se croyait obligé
+de lui tenir parole.
+
+Politiquement, elle se trouva seule et devint comme une île. Elle le
+devint encore sous le rapport commercial, à mesure que tous ses
+voisins, se trouvant sujets d'un même prince, apprirent à se
+connaître, à échanger leurs produits, à soutenir la concurrence contre
+elle. Le duc de Bourgogne, devenu en dix ans maître de Limbourg, du
+Brabant et de Namur, se trouve être l'ennemi des Liégeois, et comme
+leur concurrent pour les houilles et les fers, les draps et les
+cuivres[33]. Étrange rapprochement des deux esprits féodal et
+industriel! Le prince chevaleresque, le chef de la croisade, le
+fondateur de la Toison d'or, épouse contre Liége les rancunes
+mercantiles des forgerons et des chaudronniers.
+
+[Note 33: Il semblerait, d'après les devises, que la guerre de Louis
+d'Orléans et de Jean sans Peur peut se rattacher à la concurrence du
+charbon de bois et de la houille, du Luxembourg et des Pays-Bas:
+Monseigneur d'Orléans, _Je suis mareschal de grant renommée, Il en
+appert bien, j'ay forge levée_: Monseigneur de Bourgogne, _Je suis
+charbonnier d'étrange contrée, J'ai assez charbon pour faire fumée.
+Bibl. royale, mss. Colbert 2403, regius 9681-5._
+
+Les tisserands du Liégeois n'étaient pas moins anciens que ceux de
+Louvain. La chronique de Saint-Trond nous montre des tisserands en
+1133, à Saint-Trond, à Tongres, etc.»Est genus mercenariorum quorum
+officium ex lino et lana tecere telas; hoc procax et superbum supra
+alios mercenarios vulgo reputatur.» Spicilegium, II, 704 (éd.
+in-folio).
+
+«Survint une grosse guerre entre les Bourguignons et les Dinantois,
+pour la marchandise de cuivre.» _Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de
+Stavelot, f. 152 verso._]
+
+Il ne fallait pas moins qu'une alliance inouïe d'états et de principes
+jusque-là opposés, pour accabler un peuple si vivace. Pour en venir à
+bout, il fallait que de longue date, de loin et tout autour, on fermât
+les canaux de sa prospérité, qu'on le fît peu à peu dépérir. C'est à
+quoi la maison de Bourgogne travailla pendant un demi-siècle.
+
+D'abord elle tint à Liége, trente ans durant, un évêque à elle, Jean
+de Heinsberg, parasite, _domestique_ de Philippe le Bon. Ce Jean, par
+lâcheté, mollesse et connivence, énerva la cité en attendant qu'il la
+livrât. Lorsque le Bourguignon, ayant acquis les pays d'alentour et
+presque enfermé l'évêché, commença d'y parler en maître, Liége prit
+les armes; l'évêque invoqua l'arbitrage de son archevêque, celui de
+Cologne, et souscrivit à sa sentence paternelle, qui ruinait Liége au
+profit du duc de Bourgogne, la frappant d'une amende monstrueuse de
+deux cent mille florins du Rhin (1431)[34].
+
+[Note 34: Mélart lui-même, si partial pour les évêques, avoue que
+cette paix a été «infâme, et où l'évesque s'est abaissé trop vilement,
+blasmé en cela de... s'avoir laissé mettre la chevestre au col.»
+Mélart, Histoire de la ville et chasteau de Huy, p. 245.
+
+Cet argent venait à point pour cette maison, si riche et si
+nécessiteuse, dont la recette (sans parler de certaines années
+extraordinaires, et vraiment accablantes) paraît avoir flotté: de 1430
+à 1442, entre 200,000 et 300,000 écus d'or,--de 1442 à 1458, entre
+300,000 et 400,000. C'est du moins ce que je crois pouvoir induire du
+budget annuel qui m'a été communiqué par M. Adolphe Le Gay. _Archives
+de Lille, Comptes de la recette générale des finances des ducs Jean et
+Philippe._]
+
+Liége baissa la tête, s'engagea à payer tant par terme; il y en avait
+pour de longues années. Elle se fit tributaire, afin de travailler en
+paix. Mais c'était pour l'ennemi qu'elle travaillait, une bonne part
+du gain était pour lui. Ajoutez qu'elle vendait bien moins; les
+marchés des Pays-Bas se fermaient pour elle, et la France n'achetait
+plus, épuisée qu'elle était par la guerre.
+
+Il résulta de cette misère une misère plus grande. C'est que Liége,
+ruinée d'argent, le fut presque de coeur. Voir à chaque terme le
+créancier à la porte, qui gronde et menace si vous ne payez, cela met
+bien bas les courages. Cette malheureuse ville, pour n'avoir pas la
+guerre, se la fit à elle-même; le pauvre s'en prit au riche,
+proscrivant, confisquant, faisant ressource du sang liégeois, alléché
+peu à peu aux justices lucratives[35]. Et tout cela pour gorger
+l'ennemi.
+
+[Note 35: C'est là, selon toute apparence, la triste explication qu'il
+faut donner de l'affaire si obscure de Wathieu d'Athin, de la
+proscription de ses amis, les maîtres des houillères, d'où résulta un
+conflit déplorable entre les métiers de Liége et les ouvriers des
+fosses voisines. La ville, déjà isolée des campagnes par la ruine de
+la noblesse, le devint encore plus lorsque l'alliance antique se
+rompit entre le houiller et le forgeron.]
+
+La France voyait périr Liége, et semblait ne rien voir. Ce n'est pas
+là ce qui eût eu lieu au XIIIe ou XIVe siècle; les deux pays se
+tenaient bien autrement alors. À travers mille périls, nos Français
+allaient visiter en foule le grand saint Hubert. Les Liégeois, de leur
+part, n'étaient guère moins dévots au roi de France, leur pèlerinage
+était Vincennes. C'est là qu'ils venaient faire leurs lamentations,
+leurs terribles histoires des nobles brigands de Meuse, qui, non
+contents de piller leurs marchands, mettaient la main sur leurs
+évêques, témoin celui qu'ils lièrent sur un cheval et firent courir à
+mort... Parfois, la terreur lointaine de la France suffisait pour
+protéger Liége; en 1276, lorsque toute la grosse féodalité des
+Pays-Bas s'était unie pour l'écraser, un mot du fils de saint Louis
+les fit reculer tous. Nos rois, enfin, s'avisèrent d'avoir sur la
+Meuse contre ces brigands un brigand à eux, le sire de La Marche,
+prévôt de Bouillon pour l'évêque, quelquefois évêque lui-même, par la
+grâce de Philippe le Bel ou de Philippe de Valois.
+
+Ce fut aussi La Marche qu'employa Charles VII. N'ayant repris encore
+ni la Normandie ni la Guienne, il ne pouvait rien, sinon créer au
+Bourguignon une petite guerre d'Ardennes, de lui lancer le
+Sanglier[36]. Lorsque ce Bourguignon insatiable, ayant presque tout
+pris autour de Liége, prit encore le Luxembourg, comme pour fermer son
+filet, La Marche mit garnison française dans ses châteaux, défia le
+duc. Qui n'aurait cru que Liége eût saisi cette dernière chance
+d'affranchissement? Mais elle était tellement abattue de coeur ou
+dévoyée de sens, qu'elle se laissa induire par son évêque à combattre
+son allié naturel[37], à détruire celui qui, par Bouillon et Sedan,
+lui gardait la haute Meuse, la route de la France (1445).
+
+[Note 36: Il serait curieux de suivre l'action progressive de la
+France dans les Ardennes, depuis le temps où un fils du comte de
+Rethel fonda Château-Renaud. Nos rois, de bonne heure, achetèrent
+Mouzon à l'archevêque de Reims. Suzerains de Bouillon, et de Liége
+pour Bouillon, voulant fonder sur la Meuse la juridiction, de la
+France, ils y prirent pour agents les La Marche (et non La Mark,
+puisque La Marche est en pays wallon), les fameux _Sangliers_. Nous
+les tenions par une chaîne d'argent, et nous les lâchions au besoin.
+Ils grossirent peu à peu de la bonne nourriture qu'ils tirèrent de la
+France. Par force ou par amour, par vol ou par mariage, ils eurent les
+châteaux des montagnes. Lorsque Robert de Braquemont quitta la Meuse
+pour la Normandie (la mer et les Canaries), il vendit Sedan aux La
+Marche, qui le fortifièrent, et en firent un grand asile entre la
+France et l'Empire. De ce fort, ils défiaient hardiment un Philippe le
+Bon, un Charles-Quint. Le terrible ban de l'Empire les terrifiait peu.
+Ces _Sangliers_, comme on les appelait du côté allemand, donnèrent à
+la France plus d'un excellent capitaine; sous François Ier, le brave
+Flemanges qui, avec ses lansquenets, fit justice des Suisses. Par
+mariage enfin, les La Marche aboutissent glorieusement à Turenne.--En
+1320, Adolphe de la Marche, évêque de Liége, reconnaît recevoir du roi
+1,000 livres de rentes; 1337, il donne quittance de 15,000 livres, et
+promet secours contre Édouard III. En 1344, Engilbert de la Marche
+fait hommage au roi, puis en 1354, pour 2,000 livres de rente, qu'il
+réduit à 1,200 en 1268. _Archives du royaume, Trésor des chartes_, J.
+527.]
+
+[Note 37: Sous le prétexte que si Liége n'aidait le duc, il garderait
+pour lui ces châteaux qui étaient des fiefs de l'évêché. Zantfliet,
+ap. Martène, Ampliss. Coll., V, 453. Voir aussi Adrianus de Veteri
+Bosco, Du Clercq, Suffridus Petrus, etc.]
+
+L'évêque, désormais moins utile et sans doute moins ménagé, semble
+avoir regretté sa triste politique. Il eut l'idée de relever La
+Marche, lui rendit le gouvernement de Bouillon[38]. Le Bourguignon,
+voyant bien que son évêque tournait, ne lui en donna pas le temps; il
+le fit venir et lui fit une telle peur qu'il résigna en faveur d'un
+neveu du duc, le jeune Louis de Bourbon[39]. Au même moment, il
+forçait l'élu d'Utrecht de résigner aussi en faveur d'un sien bâtard,
+et ce bâtard, il l'établissait à Utrecht par la force des armes, en
+dépit du chapitre et du peuple[40].
+
+[Note 38: La Marche se présenta au chapitre pour faire serment le 8
+mars 1455; date importante pour l'explication de tout ce qui suit.
+Explanatio uberior et Assertio juris in ducatum Bulloniensem, pro Max,
+Henrico, Bavariæ duce, episc. Leod. 1681, in-4º, p. 121.]
+
+[Note 39: Plusieurs disent qu'on le menaça de la mort, qu'on amena un
+confesseur, etc. Ce qui est sûr, c'est que pour faire croire qu'il
+était libre, on le fit résigner, non chez le duc, mais dans une
+auberge, «Hospitium de Cygno. Et juravit quod nunquam contraveniret,
+sub obligatione omnium bonorum suorum.» Adrianus de V. Bosco. Ampliss.
+Coll. IV, 1226.]
+
+[Note 40: Meyer, si partial pour le duc, dit lui-même: «Metu
+potentissimi ducis.» Meyer, Annal. Flandr., f. 318 verso.]
+
+Le duc de Bourgogne ne sollicita pas davantage pour son protégé le
+chapitre de Liége, qui pourtant était non-seulement électeur naturel
+de l'évêque, mais de plus originairement souverain du pays et prince
+avant le prince. Il s'adressa au pape, et obtint sans difficulté une
+bulle de Calixte Borgia.
+
+Liége fut peu édifiée de l'entrée du prélat; celui qu'on lui donnait
+pour père spirituel était un écolier de Louvain; il avait dix-huit
+ans. Il entra avec un cortége de quinze cents gentilshommes, lui-même
+galamment vêtu, habit rouge et petit chapeau[41].
+
+[Note 41: «Indutus veste rubea, habens unum parvum pileum.» Adrianus
+de Veteri Bosco, ap. Martène, Amplissima Collectio, IV, 1230. Comment
+se fait-il que cet excellent continuateur des Chroniques de saint
+Laurent, témoin oculaire et très judicieux, ait été généralement
+négligé? Parce qu'on avait sous la main, dans le recueil de
+Chapeauville, l'abréviateur Suffridus Petrus, _domestique_ de
+Granvelle, lequel écrit plus d'un siècle après la révolution, sans la
+comprendre, sans connaître Liége. Un seul mot peut faire apprécier
+l'ineptie de l'abréviateur: il suppose que Raes de Linthres fait jurer
+d'avance aux Liégeois d'obéir au régent quelconque qu'il pourra
+nommer! il lui fait dire que ce régent (le frère du margrave de Bade)
+est aussi puissant que le duc de Bourgogne! etc.--Outre Commines et Du
+Clercq, les sources sérieuses sont, pour Liége, Adrien de Vieux Bois,
+pour Dinant, la correspondance de ses magistrats dans les Documents
+publiés par M. Gachard. La petite ville a conservé ses archives mieux
+que Liége elle-même. Nous aurons bientôt une traduction d'Adrien, et
+une traduction excellente, puisqu'elle sera de M. Lavalleye.]
+
+On voyait bien, au reste, d'où il venait: il avait un Bourguignon à
+droite et un à gauche. Tout ce qui suivait était Bourguignon,
+Brabançon; pas un Français, personne de la maison de Bourbon. Autre
+n'eût été l'entrée si le Bourguignon lui-même fût entré par la brèche.
+
+S'ils ne crièrent pas: _Ville prise_, ils essayèrent du moins de
+prendre ce qu'ils purent, coururent à l'argent, au trésor des abbayes,
+aux comptoirs des Lombards; ils venaient, disaient-ils, emprunter
+_pour le prince_. Après avoir si longtemps extorqué l'argent par
+tribut, l'ennemi voulait, par emprunt, escamoter le reste.
+
+L'évêque de Liége résidait partout plutôt qu'à Liége; il vivait à Huy,
+à Maëstricht, à Louvain. C'est là qu'il eût fallu lui envoyer son
+argent, en pays étranger, chez le duc de Bourgogne. La ville n'envoya
+point; elle se chargea de percevoir les droits de l'évêché, droits
+sur la bière, droits sur la justice, etc.
+
+L'évêque seul avait le bâton de justice, le droit d'autoriser les
+juges. Il retint le bâton, laissant les tribunaux fermés, la ville et
+l'évêché sans droit ni loi. De là de grands désordres[42]; une justice
+étrange s'organise, des tribunaux burlesques; partout, dans la
+campagne, de petits compagnons, des garçons de dix-huit ou vingt ans
+se mettent à juger; ils jugent surtout les agents de l'évêque[43].
+Puis, la licence croissant, ils tiennent cour au coin de la rue,
+arrêtent le passant et le jugent: on riait, mais en tremblant, et pour
+être absous, il fallait payer.
+
+[Note 42: Moins cruels pourtant que la justice de l'évêque, à en juger
+par l'effroyable supplice infligé à deux hommes ivres, dont l'un avait
+proféré des menaces contre l'évêque, l'autre avait approuvé: «Quod
+factum fuit ad incutiendum timorem, versum fuit in horrorem.» Adrianus
+de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1234.]
+
+[Note 43: «Qui se vocaverunt _dy Clupslagher_, et fecerunt fieri pro
+signo unum vagum virum cum fuste in manu, quem ponebant in vexillo, et
+in pecia papyri depictum portabant, affixum super brachia et pilea
+sua.» Ibidem, 1242.]
+
+Le plus comique (et le plus odieux), c'est qu'apprenant que Liége
+allait faire rendre gorge aux procureurs de l'évêché, l'évêque vint en
+hâte... intercéder?--non, mais demander sa part. Il siégea, de bonne
+grâce, avec les magistrats, jugea avec eux ses propres agents, et en
+tira profit; on lui donna les deux tiers des amendes[44].
+
+[Note 44: «Sedendo cum eis, juvit dictare, sicut aiebant, sententias.»
+Ibidem, 1244.]
+
+En tout ceci, Liége était menée par le parti français; plusieurs de
+ses magistrats étaient pensionnés de Charles VII. La maison de
+Bourbon, puissante sous ce règne, avait, selon toute apparence, ménagé
+cet étrange compromis entre la ville et Louis de Bourbon. Le duc de
+Bourgogne patientait, parce qu'il avait alors le dauphin chez lui, et
+croyait que, Charles VII mourant, son protégé arrivant au trône, la
+France tomberait dans sa main et Liége avec la France.
+
+On sait ce qui en fut. Louis XI, à peine roi, fit venir les meneurs
+de Liége, leur fit peur[45], les força de mettre la ville sous sa
+sauvegarde; mais il n'en fit pas davantage pour eux. Préoccupé du
+rachat de la Somme, il avait trop de raison de ménager le duc de
+Bourgogne. S'il servit Liége, ce fut indirectement, en achetant les
+Croy, qui, comme capitaines et baillis du Hainaut, comme gouverneurs
+de Namur et du Luxembourg, auraient certainement vexé Liége de bien
+des manières, s'ils n'eussent été d'intelligence avec le roi.
+
+[Note 45: La scène est jolie dans Adrien. De Dinant, on vient dire à
+Liége qu'il y a à Mouzon beaucoup de gens d'armes français, qu'ils
+vont envahir le pays. Le capitaine déclare qu'en effet il a ordre
+d'attaquer, si les Liégeois ne sont avant tel jour à Paris. Les
+magistrats de Liége hésitent fort à partir. Ils demandent un
+sauf-conduit, qui leur est refusé. Arrivés près de Paris, tout contre
+le gibet royal, survient un messager de l'évêque de Liége, qui dit à
+l'un d'eux, Jean le Ruyt: «Ô mon cher seigneur, où allez-vous,
+retournez, je vous en prie, que voulez-vous faire? Voilà Jean Bureau
+qui s'est constitué prisonnier jusqu'à ce qu'il ait prouvé ce dont on
+vous accuse.--Eh! quoi! dites-vous bien vrai?--Oui, c'est comme je
+vous dis.» À quoi Jean le Ruyt répliqua: «Ah! ah! ah! Domine Deus
+(_Jérémie_)! Je sais bien qu'il me faut mourir une fois; le pis qu'il
+me puisse arriver, c'est de finir à ce gibet. Donc, en avant!...» La
+première personne qu'ils rencontrèrent, ce fut Jean Bureau qu'on leur
+avait dit s'être constitué prisonnier. Cependant le roi, apprenant
+leur arrivée, envoie les chercher, une fois, deux fois. Introduits,
+ils se mettent à genoux, le roi les fait relever. Bérard, l'envoyé des
+nobles, fit en leur nom une belle harangue. Puis le roi: «Gilles d'Huy
+est-il ici?--Oui, sire.--Et Gilles de Mès?--Sire, me voici.--Et celui
+que mon père, le roi Charles, a fait chevalier?--Sire, c'est moi, dit
+Jean le Ruyt.» Alors le roi leur parla du bruit qui courait, qu'ils
+avaient promis à son père de le ramener en France. Il chargea Jean
+Bureau de faire à ce sujet une enquête.--Ils cherchèrent pendant trois
+jours l'évêque de Liége, et en furent reçus assez mal. Il ne retint
+avec lui que leur orateur, l'envoyé des nobles. Le lendemain, comme
+ils entraient au palais du roi, celui qui ouvrait la porte leur dit:
+«Votre orateur est là, qui parle contre vous.» Cependant le roi les
+tint pour excusés, et dit qu'on ne parlât plus de rien. Puis il dit à
+Gilles de Mès: «Voulez-vous que je vous fasse chevalier?--Mais, sire,
+je n'ai ni terre, ni fief...»--Voyant ensuite l'avoué de Lers avec un
+simple collier d'argent: «Voulez-vous la chevalerie?--Sire, je suis
+bien vieux.--N'importe; qu'on me donne une épée.» Il le fit chevalier,
+et un autre encore. Alors, les envoyés prièrent le roi de prendre la
+ville en sa sauvegarde. Ibidem, 1247-1250.]
+
+Dans cette situation même, Liége, sans être attaquée, pouvait mourir
+de faim. L'évêque, s'éloignant de nouveau, avait jeté l'interdit,
+enlevé la clef des églises et des tribunaux. Cette affluence de
+plaideurs, de gens de toute sorte, que la ville attirait à elle, comme
+haute cour ecclésiastique, avait cessé. Ni plaideurs, ni marchands,
+dans une ville en révolution. Les riches partaient un à un, quand ils
+pouvaient; les pauvres ne partaient pas, un peuple innombrable de
+pauvres, d'ouvriers sans ouvrage.
+
+État intolérable, et qui néanmoins pouvait durer. Il y avait dans
+Liége une masse inerte de modérés, de prêtres. Saint-Lambert, avec son
+vaste cloître, son asile, son _avoué_ féodal, sa bannière redoutée,
+était une ville dans la ville, une ville immobile, opposée à tout
+mouvement. Les chanoines ne voulaient point, quelque prière ou menace
+que leur fît la ville, officier malgré l'interdit de l'évêque. D'autre
+part, comme _tréfonciers_, c'est-à-dire propriétaires du fond, comme
+souverains originaires de la cité, ils ne voulaient point la quitter,
+et n'obéissaient nullement aux injonctions de l'évêque, qui les
+sommait d'abandonner un lieu soumis à l'interdit.
+
+À toute prière de la ville, le chapitre répondait froidement:
+«Attendons.» De même, le roi de France disait aux envoyés liégeois:
+«Allons doucement, attendons; quand le vieux duc mourra...» Mais Liége
+mourait elle-même, si elle attendait.
+
+Dans cette situation, le rôle des modérés, des anciens meneurs, agents
+de Charles VII, cessait de lui-même. Un autre homme surgit, le
+chevalier Raes, homme de violence et de ruse, d'une bravoure douteuse,
+mais d'une grande audace d'esprit. Peu de scrupule; il avait, dit-on,
+commencé (à peu près comme Louis XI) par voler son père et l'attaquer
+dans son château.
+
+Raes, tout chevalier qu'il était et de grande noblesse[46] (les
+modérés qu'il remplaçait étaient au contraire des bourgeois), se fit
+inscrire au métier des _febves_ ou forgerons. Les batteurs de fer, par
+le nombre et la force, tenaient le haut du pavé dans la ville; c'était
+le _métier-roi_. Ils prirent à grand honneur d'avoir à leur tête _un
+chevalier aux éperons d'or_, qui, dans ses armes, avait trois grosses
+fleurs de lis[47].
+
+[Note 46: Raes de Heers ou de Lintres, fils de Charles de la Rivière
+et d'Arschot, et de Marie d'Haccour, d'Hermalle, de Wavre, etc.]
+
+[Note 47: Je suppose qu'il les avait dès cette époque. La fleur de lis
+se trouve fréquemment dans les armoiries liégeoises. Recueil
+héraldique des bourguemestres de la noble cité de Liége, p. 169,
+in-folio, 1720.]
+
+Il s'agissait de refaire la loi dans une ville sans loi, d'y
+recommencer le culte et la justice (sans quoi les villes ne vivent
+point). Avec quoi fonder la justice? avec la violence et la terreur?
+Raes n'avait guère d'autres moyens.
+
+La légalité dont il essaya d'abord ne lui réussit pas. Il s'adressa au
+supérieur immédiat de l'évêque de Liége, à l'archevêque de Cologne; il
+eut l'adresse d'en tirer sentence pour lever l'interdit. Simple délai:
+le duc de Bourgogne, tout-puissant à Rome, fit confirmer l'interdit
+par un légat; puis, Liége appelant du légat, le pape fit plaider
+devant lui; plaider pour la forme, tout le monde savait qu'il ne
+refuserait rien au duc de Bourgogne.
+
+Raes, prévoyant bien la sentence, fit venir des docteurs de
+Cologne[48] pour rassurer le peuple, et en tira cet avis qu'on pouvait
+appeler du pape au pape mieux informé. Il essayait en même temps d'un
+spectacle, d'une machine populaire, qui pouvait faire effet. Il gagna
+les Mendiants, les enfants perdus du clergé, leur fit dresser leur
+autel sous le ciel, dire la messe en plein vent.
+
+[Note 48: «_Des jurisconsultes_, dit le jésuite Fisen, pour déguiser
+la dissidence de l'autorité ecclésiastique.»]
+
+Le clergé, le noble chapitre, qui n'avaient pas coutume de se mettre
+à la queue des Mendiants, s'enveloppèrent de majesté, de silence et de
+mépris. Les portes de Saint-Lambert restèrent fermées, les chanoines
+muets; il fallait autre chose pour leur rendre la voix.
+
+Le premier coup de violence fut frappé sur un certain Bérart, homme
+double et justement haï, qui, envoyé au roi par la ville, avait parlé
+contre elle. Les échevins le déclarèrent banni _pour cent ans_, les
+forgerons détruisirent de fond en comble une de ses maisons.
+
+Bérart était un ami de l'évêque. Peu de mois après, c'est un ennemi de
+l'évêque qui est arrêté, un des premiers auteurs de la révolution, des
+violents d'alors, des modérés d'aujourd'hui. Ce modéré, Gilles d'Huy,
+est décapité sans jugement régulier, sur l'ordre de l'_avoué_ ou
+capitaine de la ville, Jean le Ruyt, un de ses anciens collègues, qui
+prêtait alors aux violents son épée et sa conscience.
+
+Pour mieux étendre la terreur, Raes s'avisa de rechercher ce qu'était
+devenue une vieille confiscation qui datait de trente ans. Bien des
+gens en détenaient encore certaines parts. Un modéré, Bare de Surlet,
+qui de ce côté ne se sentait pas net, passa aux violents, se cachant
+pour ainsi dire parmi eux, et dépassa tout le monde, Raes lui-même, en
+violence.
+
+Ces actes, justes ou injustes, eurent du moins cet effet que Raes se
+trouva assez fort pour rétablir la justice, l'appuyant sur une base
+nouvelle, inouïe dans Liége: l'autorité du peuple. Un matin, les
+forgerons dressent leur bannière sur la place et déclarent que le
+métier _chôme_, qu'il chômera jusqu'à ce que la justice soit rétablie.
+Ils somment les échevins d'ouvrir les tribunaux. Ceux-ci, simples
+magistrats municipaux, assurent qu'ils n'ont point ce pouvoir. À la
+longue, un des échevins, un vieux tisserand, s'avise d'un moyen: «Que
+les métiers nous garantissent indemnité, et nous vous donnerons des
+juges.» Sur trente-deux métiers, trente signèrent; la justice reprit
+son cours.
+
+Raes emporta encore une grande chose, non moins difficile, non moins
+nécessaire dans cette ville ruinée: le séquestre des biens de
+l'évêque. Le roi de France donnait bon exemple. Cette année même, il
+saisissait des évêchés, des abbayes, le temporel de trois cardinaux;
+il demandait aux églises la description des biens.
+
+Louis XI se croyait très-fort, et sa sécurité gagnait les Liégeois. Il
+avait du côté du Nord une double assurance: en première ligne, sur
+toute la frontière, le duc de Nevers, possesseur de Mézières et de
+Rethel, gouverneur de la Somme, prétendant du Hainaut. En seconde
+ligne, du côté bourguignon, il avait les Croy, grands baillis de
+Hainaut, gouverneurs de Boulogne, de Namur et de Luxembourg. Il avait
+dans la main Nevers pour attaquer, les Croy pour ne point défendre. Le
+duc vivant, les Croy continuaient de régner; le duc mourant, on
+espérait que les Wallons, les hommes des Croy, fermeraient leurs
+places à ce violent Charolais, l'ami de la Hollande[49]. Une chose
+bizarre arriva, imprévue et la pire pour les Croy et pour Louis XI,
+c'est que le duc mourut sans mourir; je veux dire qu'il fut
+très-malade et désormais mort aux affaires. Son fils les prit en main.
+Tel gouverneur ou capitaine, qui peut-être eût résisté au fils, n'eut
+pas le coeur de déchirer la bannière de son vieux maître qui vivait
+encore, et reçut le fils comme lieutenant du père.
+
+[Note 49: Où il s'était retiré. Voyez aussi vol. VI, page 235. Cette
+rivalité éclate partout, spécialement à l'occasion de Montlhéry. Les
+Hollandais soutinrent, contre les Bourguignons et Wallons, qu'eux
+seuls avaient décidé la bataille, en criant: _Bretagne!_ et faisant
+croire que les Bretons arrivaient. Reineri Snoi Goudini Rer. Batavic.
+I. VII.]
+
+Le 12 mars tombèrent les Croy; le comte de Charolais entra dans leurs
+places sans coup férir, changea leurs garnisons. Au même moment, Louis
+XI reçut les manifestes et les défis des ducs de Berri, de Bretagne et
+de Bourbon. Terribles nouvelles pour Liége. La guerre infaillible,
+l'ennemi aux portes; l'ami impuissant, en péril, peut-être accablé.
+
+La campagne s'ouvrait, et la ville, loin d'être en défense, avait à
+peine un gouvernement; si elle ne se donnait un chef, elle était
+perdue. Il lui fallait non plus un simple capitaine, comme avaient été
+les La Marche, mais un protecteur efficace, un puissant prince qui
+l'appuyât de fortes alliances. La France ne pouvant rien, il fallait
+demander ce protecteur à l'Allemagne, aux princes du Rhin. Ces
+princes, qui voyaient avec inquiétude la maison de Bourgogne s'étendre
+et venir à eux, devaient saisir vivement l'occasion de prendre poste à
+Liége.
+
+Raes court à Cologne. L'archevêque était fils du palatin Louis le
+Barbu, qui avait vaincu en bataille la moitié de l'Allemagne; et
+néanmoins il n'osa accepter. Voisin, comme il était, des Pays-Bas, il
+eût donné une belle occasion à cette terrible maison de Bourgogne
+d'établir la guerre dans les électorats ecclésiastiques. Il
+connaissait trop bien d'ailleurs ce qu'on lui proposait; il avait été
+voir de près ce peuple ingouvernable. Il aimait mieux un bon traité,
+une bonne pension du duc de Bourgogne que d'aller se faire le
+capitaine en robe des terribles milices de Liége.
+
+Raes, au défaut des Palatins, se rabattit sur Bade, leur rival
+naturel, et s'en assura. Le 24 mars, il convoque l'assemblée et pose
+la question: Faut-il faire un régent?--Tous disent _oui_. La Marche
+seul, qui était présent, s'obstina à garder le silence. «Eh bien, dit
+Raes, je suis prêt à jurer que celui que je vais nommer est, de tous,
+le meilleur à prendre dans l'intérêt de la patrie; c'est le seigneur
+Marc de Bade, frère du margrave, qui a épousé la soeur de l'Empereur,
+le frère de l'archevêque de Trèves et de l'évêque de Metz.» Marc de
+Bade était Français par sa mère, fille du duc de Lorraine. Il fut
+nommé sans difficulté. La Marche, qui se figurait avoir un droit
+héréditaire à commander dans la vacance, passa du côté de Louis de
+Bourbon.
+
+Raes n'avait pu brusquer l'affaire qu'en trompant des deux parts. D'un
+côté, il faisait croire aux Liégeois que l'Allemand serait soutenu de
+ses frères, les puissants évêques de Trèves et de Metz, qui, au
+contraire, firent tout pour l'éloigner de Liége. De l'autre, il
+parlait au margrave au nom du roi de France[50], et lui promettait
+son appui. Loin de là, Louis XI proposait aux Liégeois de prendre
+pour régent son homme, Jean de Nevers[51], leur voisin par Mézières,
+et que le sire de La Marche eût peut-être accepté.
+
+[Note 50: Suffridus Petrus.]
+
+[Note 51: Adrianus de Veteri Bosco.]
+
+La _joyeuse entrée_ du Badois n'eut rien qui pût le rassurer. Peu de
+nobles, point de prêtres. Les cloches ne sonnèrent point. À
+Saint-Lambert, rien de préparé, pas même un baldaquin; Raes en envoya
+chercher un à une autre église. Plusieurs chanoines sortirent du
+choeur.
+
+Cependant, la sentence du pape contre Liége avait été publiée[52], les
+délais qu'elle accordait expirent. Au dernier jour, le doyen de
+Saint-Pierre essaye de s'enfuir, est pris aux portes, à grand'peine
+sauvé du peuple, qui voulait l'égorger. Raes et les maîtres des
+métiers le mènent à la Violette (hôtel de ville), le montrent au
+balcon, et là, devant la foule, Raes l'interroge: «Cette bulle qui
+parle des excès de la ville, sans dire un mot des excès de l'évêque,
+qui l'a faite? qui l'a dictée? Est-ce le pape lui-même?»--Le doyen
+répondit: «Ce n'est pas le pape en personne, c'est celui qui a charge
+de ces choses.--Vous l'entendez, ce n'est pas le pape!» Une clameur
+terrible partit du peuple. «La bulle est fausse, l'interdit est nul.»
+Ils coururent de la place aux maisons des chanoines; toutes celles
+dont on trouva les maîtres absents furent pillées. La nuit, plusieurs
+se tenaient en armes aux portes des couvents pour écouter si les
+moines chanteraient matines. Malheur à qui n'eût pas chanté! Les
+chanoines chantèrent en protestant. Plusieurs s'enfuirent. Leurs biens
+furent vendus, moitié pour le régent, moitié pour la cité.
+
+[Note 52: La bulle est tout au long dans Suffridus Petrus.]
+
+Cependant la guerre commence. Dès le 21 avril, le roi courant au midi,
+au duc de Bourbon, veut s'assurer la diversion du nord. Il reconnaît
+Marc de Bade pour régent de Liége, s'engage à le faire confirmer par
+le pape, «à ne prester aucune obéissance à nostre Très-Saint-Père,»
+jusqu'à ce qu'il l'ait confirmé. Il paiera et souldoyera aux Liégeois
+deux cents lances complètes (1200 cavaliers). Les Liégeois entreront
+en Brabant, le roi en Hainaut (21 avril 1465)[53].
+
+[Note 53: _Archives du royaume, Trésor des chartes_, J. 527.]
+
+Le roi croyait que Jean de Nevers, prétendant de Hainaut et de
+Brabant, avait, dans ces provinces, de fortes intelligences qui
+n'attendaient qu'une occasion pour se déclarer. Nevers l'avait trompé
+(ou s'était trompé) sur cela et sur tout[54]. La noblesse picarde,
+dont il répondait, lui manqua au moment. Ce conquérant des Pays-Bas
+n'eut plus qu'à s'enfermer dans Péronne; dès le 3 mai, il demandait
+grâce au comte de Charolais.
+
+[Note 54: Dans sa lettre au roi, il montre une confiance
+extraordinaire: «En Picardie, les sieurs de Crèvecoeur et de
+Miraumont, mes serviteurs... besoigneux en toute diligence... J'ay
+trouvé et trouve moyen de me fortiffier tant de mes amis que d'austres
+estrangers et de leurs places... Et dedans six jours espère cy avoir
+_ung nommé_ Jehan de la Marche (_ung nommé!_ que dirait de ceci
+l'illustre maison d'Aremberg?) qui s'est envoyé offrir à moy, et aussy
+aucuns députés des Liégeois qui désirent fort à moy faire plaisir. Jay
+en cestuy païs de Rethelois de bien bonnes et fortes places, etc.
+Escript en ma ville de Mézières-sur-Meuse, le 19e jour de mars 1465.»
+_Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,_ c. I.]
+
+D'autre part, les Allemands, si peu solides à Liége, n'avaient pas
+hâte d'attirer sur eux la grosse armée destinée pour Paris. Pour qui
+d'ailleurs allaient-ils guerroyer en Brabant? Pour le duc de Nevers,
+pour celui que le roi avait conseillé aux Liégeois de nommer régent,
+de préférence à Marc de Bade.
+
+Le roi avait beau gagner la partie au midi, il la perdait au nord. Le
+16 mai, de Montluçon, qu'il vient d'emporter l'épée à la main, il
+écrit encore au régent, qui ne bouge.
+
+Les Badois ne voulaient point armer, même pour leur salut, à moins
+d'être payés d'avance. Sans doute aussi, dans leur prudence, voyant
+que le roi n'entrait pas en Hainaut, ils voulaient n'entrer en Brabant
+que quand ils sauraient l'armée bourguignonne loin d'eux, très-loin,
+et qu'il n'y aurait plus personne à combattre. Ils ne se décidèrent à
+signer le traité que le 17 juin, et alors même ils ne firent rien
+encore; ils songèrent un peu tard qu'ils n'avaient que des milices,
+point d'artillerie ni de troupes réglées, et le margrave partit pour
+en aller chercher en Allemagne.
+
+Le 4 août, grande nouvelle du roi. Il mande à ses bons amis de Liége,
+que, grâce à Dieu, il a pris du Mont-le-Héry, défait son adversaire;
+que le comte de Charolais est blessé, tous ses gens enfermés, affamés;
+s'ils ne se sont pas rendus encore, sans faute ils vont se rendre.
+Tout cela proclamé par un certain Renard (que le roi avait fait
+chevalier pour porter la nouvelle), et par un maître Petrus Jodii,
+professeur en droit civil et canonique, qui, pour faire l'homme
+d'armes, brandissait toujours un trait d'arbalète.
+
+Comment ne pas croire ces braves? Ils arrivaient les mains pleines:
+argent pour la cité, argent pour les métiers, sans compter l'argent à
+donner sous main. Louis XI, dans sa situation désespérée, avait
+ramassé ce qui lui restait pour acheter, à tout prix, la diversion de
+Liége.
+
+Jamais fausse nouvelle n'eut un plus grand effet. Il n'y eut pas moyen
+de tenir le peuple; malgré ses chefs, il sortit en armes: ce fut un
+mouvement tumultuaire, nul ensemble; métier par métier, les vignerons
+d'abord; puis les drapiers, puis tous. Raes courut après eux pour les
+diriger sur Louvain, où ils auraient peut-être été accueillis par les
+mécontents; ils ne l'écoutèrent pas et s'en allèrent follement brûler
+leurs voisins du Limbourg. Limbourg ou Brabant, l'essentiel pour le
+roi était qu'ils attaquassent; ses deux hommes suivaient pour voir de
+leurs yeux si la guerre commençait. Au premier village pillé, brûlé,
+l'église en feu: «C'est bien, enfants, dirent-ils, nous allons dire au
+roi que vous êtes des gens de parole; vous en faites encore plus que
+vous ne promettez.»
+
+Ils n'en faisaient que trop. Plus fiers de cette belle bataille du roi
+que s'ils l'avaient gagnée, ils envoient leur héraut dénoncer la
+guerre au vieux duc à Bruxelles, une guerre à feu et à sang. Autre
+provocation, telle que Louis XI (s'il n'y eut part) la demandait sans
+doute à Dieu, une provocation propre à rendre la guerre implacable et
+_inexpiable_: les menus métiers de Dinant, les compagnons, les
+apprentis, firent pour Montlhéry des réjouissances furieuses, un
+affreux sabbat d'insultes au Bourguignon.
+
+Tout cela, en réalité, était moins contre lui que pour faire dépit à
+Bouvignes, ville du duc, qui était en face, de l'autre côté de la
+Meuse. Il y avait des siècles que Dinant et Bouvignes aboyaient ainsi
+l'une à l'autre: c'était une haine envieillie. Dinant n'avait pas tout
+le tort; elle paraît avoir été la première établie; dès l'an 1112,
+elle avait fait du métier de battre le cuivre un art qu'on n'a point
+surpassé[55]. Elle n'en avait pas moins vu, en face d'elle, sous la
+protection de Namur, une autre Dinant ouvrir boutique, ses propres
+ouvriers, probablement ses apprentis, fabriquer sans maîtrise, appeler
+la pratique, vendre au rabais[56].
+
+[Note 55: On admire encore à Saint-Barthélemy de Liége les fonts
+baptismaux où pendant huit siècles tous les enfants de Liége ont reçu
+le baptême. «Lambert Patras, _le batteur de Dinant_, les fit en l'an
+1212.» Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain, Liége pittoresque, ou
+Description historique, etc., p. 204-205. C'est à Dinant que fut
+fondue, au XVIIe siècle, la statue de bronze que Liége éleva à son
+bourgmestre Beeckmann. Le même, Esquisses, p. 311.]
+
+[Note 56: Rivalité sans doute analogue à celle des drapiers d'Ypres et
+de Poperinghen, de Liége et de Verviers. Ceux de Liége reprochaient
+aux autres: «Que leurs marchandises de drapperie n'estoient ni
+fidelles ny loyalles ny aulcunement justifiées.»]
+
+Une chose qui devait rapprocher avait tout au contraire multiplié,
+compliqué les haines. À force de se regarder d'un bord à l'autre, les
+jeunes gens des deux villes s'aimaient parfois et s'épousaient. Le
+pays d'alentour était si mal peuplé qu'ils ne pouvaient guère se
+marier que chez leurs ennemis[57]. Cela amenait mille oppositions
+d'intérêt, mille procès, par-dessus la querelle publique. Se
+connaissant tous et se détestant, ils passaient leur vie et
+s'observer, à s'épier. Pour voir dans l'autre ville et prévoir les
+attaques, Bouvignes s'avisa, en 1321[58], de bâtir une tour qu'elle
+baptisa du nom de Crève-Coeur; en réponse, l'année suivante, Dinant
+dressa sa tour de Montorgueil. D'une tour à l'autre, d'un bord à
+l'autre, ce n'était qu'outrages et qu'insultes.
+
+[Note 57: «Et si ne fesoient gueres de mariaiges de leurs enfans,
+sinon les ungz avec les aultres: car ils estoient loing de toutes
+aultres bonnes villes.» Commines.]
+
+[Note 58: La date est importante. L'historien du Namurois,
+naturellement favorable à Bouvignes, avoue pourtant qu'elle bâtit la
+première sa tour de Crève-Coeur. (Galliot.)]
+
+Le comte de Charolais n'avait pas encore commencé la campagne que déjà
+Bouvignes tirait sur Dinant, lui plantait des pieux dans la Meuse,
+pour rendre le passage impraticable de son côté (10 mai 1465)[59].
+Ceux de Dinant ne commencèrent pourtant la guerre qu'en juin ou
+juillet, poussés par les agents du roi. Vers le 1er août, quand il fit
+dire à Liége qu'il avait gagné la bataille, quelques compagnons de
+Dinant, menés par un certain Conart le _clerc_ ou le _chanteur_[60],
+passent la Meuse avec un mannequin aux armes du comte de Charolais; le
+mannequin avait au cou une clochette de vache; ils dressent devant
+Bouvignes une croix de Saint-André (c'était, comme on sait, la croix
+de Bourgogne), pendent le mannequin, et, tirant la clochette, ils
+crient aux gens de la ville: «Larronailles, n'entendez-vous pas votre
+M. de Charolais qui vous appelle? que ne venez-vous?... Le voilà, ce
+faux-traître! Le roi l'a fait ou fera pendre, comme vous le voyez...
+Il se disait fils de duc, et ce n'était qu'un fils de prêtre, bâtard
+de notre évêque... Ah! il croyait donc mettre à bas le roi de France!»
+Les Bouvignois, furieux, crièrent du haut des murs mille injures
+contre le roi, et, pour venger dignement la pendaison du Charolais de
+paille, ils envoyèrent, au moyen d'une grosse bombarde, dans Dinant
+même, un Louis XI pendu[61].
+
+[Note 59: Dinant s'en plaint au duc dans sa lettre du 16 juillet.]
+
+[Note 60: _Le clerc, conart, le chanteur_, ces deux mots rappellent
+l'_abbé des cornards_, qu'on trouve dans d'autres villes des Pays-Bas.
+Celui-ci peut fort bien avoir été un chanteur ou ménétrier, un fol
+patenté de la ville, comme ceux qui jouaient, chantaient et
+_ballaient_, quand on proclamait un traité de paix ou qu'on faisait
+quelque autre acte public (?).]
+
+[Note 61: Du Clercq, livre V. ch. XLV. «Amplissant ung doublet plain
+de feur, couvert d'un manteau armoiet des armes dudit sieur, et
+mettant au-desseur un clockin de vache...» Documents publiés par M.
+Gachard, II, 221, 252.--V. aussi ibid., lettres du 5 nov. 1465 et du
+23 sept.]
+
+Cependant on commençait à savoir partout la vérité sur Montlhéry, et
+que Paris était assiégé. À Liége, quoique l'argent de France opérât
+encore, l'inquiétude venait, les réflexions, les scrupules. Le peuple
+craignait que la guerre n'eût pas été bien déclarée en forme, qu'elle
+ne fût pas régulière, et il voulut qu'on accomplît, pour la seconde
+fois, cette formalité. D'autre part, les Allemands se firent
+conscience d'assister aux violences impies des Liégeois, à leurs
+saccagements d'églises; ils crurent qu'il n'était pas prudent de faire
+plus longtemps la guerre avec ces sacriléges. Un de leurs comtes dit
+à Raes: «Je suis chrétien, je ne puis voir de telles choses[62]...»
+Leurs scrupules augmentèrent encore quand ils surent que le
+Bourguignon négociait un traité avec le Palatin et son frère,
+l'archevêque de Cologne. À la première occasion, dès qu'ils se virent
+un peu observés, régent, margrave[63], comtes, gens d'armes, ils se
+sauvèrent tous.
+
+[Note 62: Adrianus de Veteri Bosco.]
+
+[Note 63: «Qui vir prudens erat.» Suffridus Petrus.]
+
+Telle était, avec tout cela, l'outrecuidance de ce peuple de Liége,
+que, délaissés des Allemands, sans espoir du côté des Français, ils
+s'acharnaient encore au Limbourg et refusaient de revenir. L'ennemi
+approchait, une nombreuse noblesse qui, sommée par le vieux duc comme
+pour un outrage personnel, s'était hâtée de monter à cheval. Raes
+n'eut que le temps de ramasser quatre mille hommes pour barrer la
+route. Cette cavalerie leur passa sur le ventre, il n'en rentra pas
+moitié dans la ville (19 octobre 1465).
+
+Cependant un chevalier arrive de Paris: «Le roi a fait la paix; vous
+en êtes[64].» Puis vient aussi de France un magistrat de Liége: «Le
+comte a dicté la paix; il est maître de la campagne: je n'ai pu
+revenir qu'avec son sauf-conduit.»--Tout le peuple crie: «La paix!» On
+envoie à Bruxelles demander une trêve.
+
+[Note 64: Le roi avait peut-être intercédé de vive voix; mais dans le
+traité, il n'y a rien pour eux, sauf que le roi avoue qu'ils ont agi
+par suite des: «Sollicitations d'aulcuns nos serviteurs.» Lenglet. Il
+leur écrit: «Audict appointement estes comprins... Seroit difficile à
+nous de vous secourir.» _Mss. Legrand._]
+
+Grande était l'alarme à Liége, plus grande à Dinant. Les maîtres
+fondeurs et batteurs en cuivre, qui, par leurs forges, leurs formes,
+leur pesant matériel, étaient comme scellés et rivés à la ville, ne
+pouvaient fuir comme les compagnons; ils attendaient, dans la stupeur,
+les châtiments terribles que la folie de ceux-ci allait leur attirer.
+Dès le 18 septembre, ils avaient humblement remercié la ville de Huy,
+qui leur conseillait de punir les coupables[65]. Le 5 novembre, ils
+écrivent à la petite ville de Ciney d'arrêter ce maudit Conard, auteur
+de tout le mal, qui s'y était sauvé. Le même jour, insultés, attaqués
+par les gens de Bouvignes, mais n'osant plus bouger, immobiles de
+peur, ils s'adressent au gouverneur de Namur, et le prient de les
+protéger contre la petite ville. Le 13, ils supplient les Liégeois de
+venir à leur secours; ils ont appris que le comte de Charolais
+embarque son artillerie à Mézières pour lui faire descendre la Meuse.
+
+[Note 65: Documents publiés par M. Gachard.]
+
+Il arrivait, en effet, ce Terrible, comme on l'appela bientôt, la
+saison ne l'arrêtait pas. Les folles paroles du _chanteur_ de Dinant,
+ces noms de _bâtard_ et de _fils de prêtre_[66], avaient été
+charitablement rapportés par ceux de Bouvignes au vieux duc et à
+Madame de Bourgogne. Celle-ci, prude et dévote dame et du sang de
+Lancastre, prit aigrement la chose; elle jura, s'il faut en croire le
+bruit qui courut[67], que «s'il luy devoit couster tout son vaillant,
+elle feroit ruyner ceste ville en mettant toutes personnes à
+l'espée.» Le duc et la duchesse pressèrent leur fils de revenir en
+France, sous peine d'encourir leur indignation[68]. Lui-même en avait
+hâte; le trait, jeté au hasard par un fol, n'avait que trop porté; le
+comte n'était pas bâtard, il est vrai, mais bien notoirement
+petit-fils de _bâtard_ du côté maternel[69]. La bâtardise était le
+côté par où cette fière maison de Bourgogne, avec sa chevalerie, sa
+croisade et sa Toison d'or, souffrait sensiblement. Les Allemands
+là-dessus étaient impitoyables; le fils du fondateur de la Toison
+n'aurait pu entrer dans la plupart des ordres ou chapitres
+d'Allemagne. Aussi, ce mot de _bâtard_, entendu pour la première fois,
+entendu dans le triomphe même, au moment où il dictait la paix au roi
+de France, était profondément entré... Il se croyait sali tant que les
+vilains n'avaient pas ravalé leur vilaine parole, lavé cette boue de
+leur sang.
+
+[Note 66: «Pfaffenkind.» Nulle injure plus grave. Grimm,
+Rechtsalterthümer, 476. Michelet, Origines du droit, 68.]
+
+[Note 67: «Nous apprenons, disent les Dinantais, qu'elle est à
+l'Écluse, attendant des gens d'armes de divers pays.» Documents
+Gachard.]
+
+[Note 68: «Sub poena paternæ indignationis.» _Ms. pseudo-Amelgardi._]
+
+[Note 69: Voyez tome sixième. Il est curieux de voir les efforts
+maladroits du bonhomme Olivier de La Marche (Préface) pour rassurer
+là-dessus son jeune maître Philippe, petit-fils de Charles le
+Téméraire: «J'ay entrepris de vous monstrer que vostre lignée du costé
+du Portugal _n'est pas seule issue de bastards_... Jephté est mis au
+nombre des saincts, et toutefois il estoit fils _d'une femme
+publique_... De Salmon et de Raab, _femme publique_, fut fils Booz...»
+Puis arrivent Alexandre, Bacchus, Perseus, Minos, Herculès, Romulus,
+Artus, Guillaume de Normandie, Henri, roi d'Espagne, Jean, roi de
+Portugal, père de Madame de Bourgogne.]
+
+Donc, il revenait à marches forcées avec sa grosse armée qui
+grossissait encore. Sur le chemin, chacun accourait et se mettait à la
+suite; on tremblait d'être noté comme absent. Les villes de Flandre
+envoyaient leurs archers; les chevaliers picards, flottants jusque-là,
+venaient pour s'excuser. Tels vinrent même de l'armée du roi.
+
+On tremblait pour Dinant, on la voyait déjà réduite en poudre; et
+l'orage tomba sur Liége. Le comte, quelle que fût son ardeur de
+vengeance, n'était pas encore le Téméraire; il se laissait conduire.
+Ses conseillers, sages et froides têtes, les Saint-Pol, les Contay,
+les Humbercourt, ne lui permirent pas d'aller perdre de si grandes
+forces contre une si petite ville. Ils le menèrent à Liége; Liége
+réduite, on avait Dinant.
+
+Encore se gardèrent-ils d'attaquer immédiatement. Ils savaient ce que
+c'était que Liége, quel terrible guêpier, et que si l'on mettait le
+pied trop brusquement dessus, on risquait, fort ou faible, d'être
+piqué à mort. Ils restèrent à Saint-Trond, d'où le comte accorda une
+trêve aux Liégeois[70]. Il fallait, sur toutes choses, ne pas pousser
+ce peuple colérique, le laisser s'abattre et s'amortir, languir
+l'hiver sans travail ni combat; il y avait à parier qu'il se battrait
+avec lui-même. Il fallait surtout l'isoler, lui fermant la Meuse d'en
+haut et d'en bas, lui ôter le secours des campagnes[71] en s'assurant
+des seigneurs, le secours des villes, en occupant Saint-Trond,
+regagnant Hui, amusant Dinant, bien entendu sans rien promettre.
+
+[Note 70: Quand on connaît la violence de ces princes de la maison de
+Bourgogne, rien ne frappe plus que la modération de leurs paroles
+officielles. On y sent partout l'esprit cauteleux des conseillers qui
+les dirigeaient, des Raulin, des Humbercourt, des Hugonet, des
+Carondelet. Dans la campagne de France, le comte de Charolais avait
+toujours assuré qu'il venait seulement conseiller le roi, s'entendre
+avec les princes. Pourquoi le roi l'avait-il attaqué à Montlhéry? Il
+s'en plaint dans l'un de ses manifestes.--De même, lorsque les
+Liégeois défient le duc, comme ennemi du roi, leur allié, il répond
+froidement: «Ceci ne me regarde pas; portez-le à mon fils.» Et encore:
+«Pourquoi me ferait-on la guerre? jamais je n'ai fait le moindre mal
+ni au régent, ni aux Liégeois.» V. Duclercq, livre V, ch, XXXIII, et
+Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 153.]
+
+[Note 71: Il est probable que la banlieue elle-même n'était pas sûre,
+depuis que les forgerons de la ville avaient battu les houillers.]
+
+Le comte avait dans son armée les grands seigneurs de l'évêché, les
+Horne, les Meurs et les La Marche, qui craignaient pour leurs terres;
+il défendit aux siens de piller le pays, laissant plutôt piller,
+manger les États de son père, les sujets paisibles et loyaux.
+
+Dès le 12 novembre, les seigneurs avaient préparé la soumission de
+Liége; ils avaient minuté pour elle un premier projet de traité où
+elle se soumettait à l'évêque et indemnisait le duc. Ce n'était pas le
+compte de celui-ci, qui, pour indemnité, ne voulait pas moins que
+Liége elle-même; de plus, pour guérir son orgueil, il lui fallait du
+sang, qu'on lui livrât des hommes, que Dinant surtout restât à sa
+merci. À quoi la grande ville ne voulait pour rien consentir[72]; il
+ne lui convenait pas de faire comme Huy, qui obtint grâce en
+s'exécutant et faisant elle-même ses noyades. Liége ne voulait se
+sauver qu'en sauvant les siens, ses citoyens, ses amis et alliés. Le
+29 novembre, lorsque la terre tremblait sous cette terrible armée, et
+qu'on ne savait encore sur qui elle allait fondre, les Liégeois
+promirent secours à Dinant.
+
+[Note 72: «Concluserunt cives quod neminem darent ad voluntatem...
+Ministeriales petebant pacem, sed nolebant aliquos homines dare ad
+voluntatem.» Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1284.]
+
+Pour celle-ci, il n'était pas difficile de la tromper; elle ne
+demandait qu'à se tromper elle-même, dans l'agonie de peur où elle
+était. Elle implorait tout le monde, écrivait de toutes parts des
+supplications, des amendes honorables, à l'évêque, au comte (18, 22
+nov.). Elle rappelait au roi de France qu'elle n'avait fait la guerre
+que sur la parole de ses envoyés. Elle chargeait l'abbé de
+Saint-Hubert et autres grands abbés d'intercéder pour elle, de prier
+le comte pour elle, comme on prie Dieu pour les mourants... Nulle
+réponse. Seulement, les seigneurs de l'armée, ceux même du pays,
+endormaient de paroles la pauvre ville tremblante et crédule, s'en
+jouaient; tel essayait d'en tirer de l'argent[73].
+
+[Note 73: Rien de plus odieux. Jean de Meurs, après avoir d'abord bien
+reçu l'abbé de Florines, qui vient intercéder, lui prend ses chevaux
+et le taxe outrageusement à la petite rançon d'un marc d'argent. Louis
+de La Marche écrit aux gens de Dinant: «Fault acquérir amis, tant par
+dons que par biaux langaiges, ceulx quy de ce s'entremelleront,
+récompenser de leurs labeurs.» Documents Gachard, II, 263-264.]
+
+Dinant avait reçu quelques hommes de Liége, elle avait foi en Liége,
+et regardait toujours de ce côté si le secours ne venait pas. Elle ne
+l'avait pas encore reçu au 2 décembre. Elle était consternée... C'est
+qu'à Liége, comme en bien d'autres villes, il ne manquait pas
+d'_honnêtes gens_, de modérés, de riches, pour désirer la paix à tout
+prix, au prix de la foi donnée, au prix du sang humain. S'obstiner à
+protéger Dinant, à défendre Liége, c'était s'imposer de lourdes
+charges d'argent. Aussi, dès que les notables virent que le peuple
+commençait à s'abattre, ils prirent coeur, se firent fort d'avoir un
+bon traité, et obtinrent des pouvoirs pour aller trouver le comte de
+Charolais.
+
+Ils n'étaient pas trop rassurés en allant voir ce redouté seigneur, ce
+fléau de Dieu... Mais les premières paroles furent douces, à leur
+grande surprise; il les envoya dîner; puis (chose inattendue, inouïe,
+dont ils furent confondus) lui-même, ce grand comte, les mena voir son
+armée en bataille... Quelle armée! vingt-huit mille hommes à cheval
+(on ne comptait pas les piétons), et tout cela couvert de fer et d'or,
+tant de blasons, tant de couleurs, les étendards de tant de nations...
+Les pauvres gens furent terrifiés; le comte en eut pitié et leur dit
+pour les remettre: «Avant que vous ne nous fissiez la guerre, j'ai
+toujours eu bon coeur pour les Liégeois; la paix faite, je l'aurai
+encore. Mais comme vous avez dit que tous mes hommes avaient été tués
+en France, j'ai voulu vous en montrer le reste.»
+
+Au fond, les députés le tiraient d'un grand embarras. L'hiver venait
+dans son plus dur (22 décembre); peu de vivres; une armée affamée
+qu'il fallait laisser se diviser, courir pour chercher sa vie,
+puisqu'on ne lui donnait rien.
+
+Les députés de Liége n'en signèrent pas moins le traité tel que le
+comte l'eût dicté, s'il eût campé dans la ville devant Saint-Lambert.
+Ce traité est justement nommé dans les actes la _pitieuse paix de
+Liége_: Liége fait amende honorable, et bâtit chapelle en mémoire
+perpétuelle de l'amende. Le duc et ses hoirs à jamais sont, comme
+ducs de Brabant, _avoués_ de la ville, c'est-à-dire qu'ils y ont
+l'épée. Liége n'a plus sur ses voisins le ressort et la haute cour, ni
+la cour d'évêché, ni celle de cité, ni _anneau_, ni _péron_. Elle paye
+au duc 390,000 florins, au comte 190,000, cela pour eux seuls; quant
+aux réclamations de leurs sujets, quant à l'indemnité de l'évêque, on
+verra plus tard. La ville renonce à l'alliance du roi, livre les
+lettres et actes du traité. Elle restitue obédience à l'évêque, au
+pape. Défense de fortifier le Liégeois du côté du Hainaut, pas même de
+villettes murées. Le duc passe et repasse la Meuse, quand et comme il
+veut, avec ou sans armes; quand il passe, on lui doit les vivres.
+Moyennant cela, il y aura paix entre le duc et tout le Liégeois,
+_excepté Dinant_; entre le comte et tout le Liégeois, _excepté
+Dinant_.
+
+Ce n'était pas une chose sans péril que de rapporter à Liége un tel
+traité.
+
+Le premier des députés, celui qui se hasarda à parler, Gilles de Mès,
+était un homme aimé dans le peuple, un bon bourgeois, fort riche;
+jadis pensionnaire de Charles VII, il avait commencé le mouvement
+contre l'évêque et avait eu l'honneur d'être armé chevalier de la main
+de Louis XI.
+
+Il monte au balcon de la Violette et dit sans embarras:
+
+«La paix est faite; nous ne livrons personne; seulement quelques-uns
+s'absenteront pour un peu de temps; je pars avec eux, si l'on veut, et
+que je ne revienne jamais, s'ils ne reviennent!... Après tout, que
+faire? Nous ne pouvons résister.»
+
+Alors un grand cri s'élève de la place: «Traîtres! vendeurs de sang
+chrétien!» Dans ce danger, les partisans de la paix essayaient de se
+défendre par un mensonge: «Dinant pourrait avoir la paix; c'est elle
+qui n'en veut pas[74].»
+
+[Note 74: Il n'y a pas un mot de cela dans les documents authentiques
+de Dinant. Tout porte à croire le contraire. On ne peut faire ici
+grand cas de l'assertion du Liégeois Adrien, généralement judicieux,
+mais ici trop intéressé à justifier sa patrie.]
+
+Gilles n'en fut pas moins poursuivi. Les métiers voulurent qu'on le
+jugeât; mais comme c'était un homme doux et aimé, tous les juges
+trouvaient des raisons pour ne pas juger, tous se récusaient.
+
+Faute de juges, il aurait peut-être échappé, au moins pour ce jour.
+Malheureusement ce pacifique Gilles avait dit jadis une parole
+guerrière, violente, il y avait dix ans, mais l'on s'en souvint: «Si
+l'évêque ne nomme plus de juges, nous aurons l'_avoué_ (le capitaine
+de la ville)[75].»
+
+[Note 75: Adrianus de Veteri Bosco.]
+
+Ce mot servit contre lui-même. On força ce capitaine de juger, et de
+juger à mort.
+
+Alors le pauvre homme se tournant vers le peuple: «Bonnes gens, j'ai
+servi cinquante ans la cité, sans reproche. Laissez-moi vivre aux
+Chartreux ou ailleurs... Je donnerai, pour chaque métier, cent florins
+du Rhin, je vous referai, à mes dépens, les canons que vous avez
+perdus...» Son juge même se joignait à lui: «Bonnes gens, grâce pour
+lui, miséricorde!...»
+
+Au plus haut de l'hôtel de ville, à une fenêtre, se tenaient Raes et
+Bare, qui avaient l'air de rire. Un des bourgmestres, qui était leur
+homme, dit durement: «Allons, qu'on en finisse; nous ne vendrons pas
+les franchises de la cité.» On lui coupa la tête. Le bourreau lui-même
+était si troublé qu'il n'en pouvait venir à bout.
+
+La tête tombée, la trompette sonne, on proclame la paix dont on vient
+de tuer l'auteur, et personne ne contredit.
+
+Pendant ces fluctuations de Liége, ce long combat de la misère et de
+l'honneur, le comte de Charolais se morfondait tout l'hiver à
+Saint-Trond. Il ne pouvait rien finir de ce côté, et chaque jour il
+recevait de France les plus mauvaises nouvelles. Chaque jour il lui
+venait des lettres lamentables du nouveau duc de Normandie que le roi
+tenait à la gorge... Ce duc avait à peine _épousé sa duché_[76], que
+déjà Louis XI travaillait au divorce, y employant ceux même qui
+avaient fait le mariage, les ducs de Bretagne et de Bourbon.
+
+[Note 76: À l'inauguration du nouveau duc, on renouvela toutes les
+formes anciennes: l'épée, tenue par le comte de Tancarville,
+connétable _hérédital_ de Normandie, l'étendard que portait le comte
+d'Harcourt, maréchal _hérédital_, l'anneau ducal que l'évêque de
+Lisieux, Thomas Bazin, passa au doigt du prince, le fiançant avec la
+Normandie. _Registres du chapitre de Rouen, 10 déc. 1465_, cités par
+Floquet, Hist. du Parlement de Normandie, I, 250.]
+
+Il n'avait pas marchandé avec ceux-ci. Pour obtenir du Breton qu'il ne
+bougeât pas, il lui donna un mont d'or, cent vingt mille écus d'or.
+
+Quant au duc de Bourbon, qui, plus que personne, avait fait le duc de
+Normandie[77], et sans y rien gagner, il eut, pour le défaire, des
+avantages énormes[78]. Le roi le nomma son lieutenant dans tout le
+midi. À ce prix, il l'emmena et s'en servit pour ouvrir une à une les
+places de Normandie, Évreux, Vernon, Louviers.
+
+[Note 77: Le duc de Bourbon s'était montré l'un des plus acharnés,
+l'un de ceux qui craignaient le plus qu'on ne se fiât au roi. V. ses
+Instructions à M. de Chaumont: «Que Monseigneur et les autres
+princes... se gardent bien d'entrer dans Paris... De nouvel, avons
+sceu par gens venant de Paris l'intention que le Roy a de faire faire
+aucun excès ou vois de fait... Le Roy a faict serment de jamais ne
+donner grace ou pardon... mais est délibéré de soy en venger par
+quelque moyen que ce soit, voire tout honneur et seureté arrière
+mise.» _Bibliothèque royale, ms. Legrand, Preuves, 12 oct. 1465._
+Quant à la haine des Bretons, il suffirait, pour la prouver, du
+passage où ils veulent jeter à la mer les envoyés de Louis XI: «Velà
+les François; maudit soit-il qui les espargnera!» Actes de Bretagne,
+éd. D. Morice, II, 83.]
+
+[Note 78: Le roi ébranla d'abord le duc de Bourbon, en lui faisant
+peur d'une attaque de Sforza en Lyonnais et Forez. (Bernardino Corio.)
+Quant au Breton, le roi le prit aigri, fâché, lorsque ses amis les
+Normands l'avaient mis hors de chez eux, lorsqu'il regrettait
+amèrement d'avoir refait un duc de Normandie à qui la Bretagne devrait
+hommage.]
+
+Il avait déjà Louviers le 7 janvier (1466). Rouen tenait encore; mais
+de Rouen à Louviers, tous venaient, un à un, faire leur paix, demander
+sûreté. Le roi souriait et disait: «Qu'en avez-vous besoin? Vous
+n'avez point failli[79].»
+
+[Note 79: «Les gens de nostre bonne ville de Rouen... nous ont
+remonstré que ladicte entrée fut faicte par nuyt et à leur desceu et
+très-grant desplaisance, et si soubsdain qu'ils n'eurent temps ne
+espace de povoir envoyer devers nous pour nous en advertir.»
+(Communiqué par M. Chéruel, d'après l'original, aux _Archives
+municipales de Rouen, tir. 4, nº 7, 14 janvier 1466_.)]
+
+Il excepta un petit nombre d'hommes, dont quelques-uns, pris en
+fuite, furent décapités ou noyés[80]. Plusieurs vinrent le trouver,
+qui furent comblés et se donnèrent à lui, entre autres son grand
+ennemi Dammartin, désormais son grand serviteur.
+
+[Note 80: Où Désormeaux prend-il cette folle exagération? «Il périt
+presque autant de gentilshommes par la main du bourreau que par le
+sort de la guerre.»]
+
+Le comte de Charolais savait tout cela et n'y pouvait rien. Il était
+fixé devant Liége; il écrivit seulement au roi en faveur de Monsieur,
+et encore bien doucement, «en toute humilité[81].» Tout doucement
+aussi, le roi lui écrivit en faveur de Dinant.
+
+[Note 81: _Mss. Baluze, 9675 B, 15 janvier 1466._]
+
+Il fallut un grand mois pour que le traité revînt de Liége au camp,
+pour que le comte, enfin délivré, pût s'occuper sérieusement des
+affaires de Normandie[82]. Mais alors tout était fini. Monsieur était
+en fuite; il s'était retiré en Bretagne, non en Flandre, préférant
+l'hospitalité d'un ennemi à celle d'un si froid protecteur. Celui-ci
+perdait pour toujours la précieuse occasion d'avoir chez lui un frère
+du roi, un prétendant qui, dans ses mains, eût été une si bonne
+machine à troubler la France.
+
+[Note 82: Le comte de Charolais y envoya Olivier, qui raconte lui-même
+sa triste ambassade: «Si passay parmy Rouen, et parlay au Roy, _qui me
+demanda où j'alloye_...» Olivier de la Marche, liv. I, ch. XV.]
+
+Le 22 janvier, cent notables de Liége lui avaient rapporté la
+_pitieuse paix_, scellée et confirmée. Il semblait que le froid, la
+misère, l'abandon, eussent brisé les coeurs...
+
+Quand le peuple vit cette lugubre procession des cent hommes emportant
+le testament de la cité, il pleura en lui-même. Les cent partaient
+armés, cuirassés, contre qui? Contre leurs concitoyens, contre les
+pauvres bannis de Liége[83], qui, sans toit ni foyer, erraient en
+plein hiver, vivant de proie, comme des loups.
+
+[Note 83: Duclercq.]
+
+Alors, il se fit dans les âmes, par la douleur et la pitié, une vive
+réaction de courage. Le peuple déclara que si Dinant n'avait pas la
+paix, il n'en voulait pas pour lui-même, qu'il résisterait.
+
+Le comte de Charolais se garda bien de s'enquérir du changement. Il ne
+pouvait pas tenir davantage: il licencia son armée sans la payer (24
+janvier), et emporta, pour dépouilles opimes, son traité à Bruxelles.
+
+Il y reçut une lettre du roi[84], lettre amicale, où le roi, pour le
+calmer, lui donnait la Picardie, qu'il avait déjà. Quant à la
+Normandie, il exposait la nécessité où il s'était vu d'en débarrasser
+son frère qui l'avait désiré lui-même. Il n'avait pu légalement donner
+la Normandie en apanage, cela étant positivement défendu par une
+ordonnance de Charles V. Cette province portait près d'un tiers des
+charges de la couronne. Par la Seine, elle pouvait mettre directement
+l'ennemi à Paris. Au reste, Rouen ayant été pris en pleine trêve, le
+roi avait bien pu le reprendre. Il s'était remis de toute l'affaire à
+l'arbitrage des ducs de Bretagne et de Bourbon. Il avait fait des
+efforts inimaginables pour contenter son frère; si les conférences
+étaient rompues, ce n'était pas sa faute; il en était bien affligé...
+Affligé ou non, il entrait dans Rouen (7 février 1466).
+
+[Note 84: _Legrand, Hist. ms. de Louis XI, livre IX, fol. 37._]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+--SUITE--
+
+SAC DE DINANT
+
+1466
+
+
+La Normandie nous coûta cher. Pour la reprendre, pour sauver la
+royauté et le royaume, Louis XI fit sans scrupule ce qui se faisait
+aux temps anciens dans les grandes extrémités, un sacrifice humain. Il
+immola, ou du moins laissa immoler, périr, un peuple, une autre
+France, notre pauvre petite France wallonne de Dinant et de Liége.
+
+Il était lui-même en péril. Il avait repris Rouen, et il était à peine
+sûr de Paris. Il attendait une descente anglaise.
+
+Il ne savait pas seulement s'il avait la Bastille. Ces tours dont il
+voyait le canon sur sa tête, de l'hôtel des Tournelles, elles étaient
+encore entre les mains de Charles de Melun, de l'homme qui, au moment
+critique, le roi étant devant l'ennemi, avait hardiment méconnu ses
+ordres, et qui, autant qu'il était en lui, l'avait fait périr.
+Néanmoins, le roi n'avait pu lui retirer la garde de la Bastille[85];
+il la gardait si bien qu'une certaine nuit les portes se trouvèrent
+ouvertes, les canons encloués, il ne tenait qu'aux princes d'entrer.
+Ce ne fut que six mois après, à la fin de mai, que «Maistre Jehan le
+Prévost, notaire et secrétaire du roy, entra dedans la bastille
+Saint-Antoine, _par moyens subtils_,» et mit dehors le gouverneur.
+
+[Note 85: Ni la garde de Melun. Jean de Troyes, ann. 1466, fin mai.]
+
+D'avoir si _subtilement_, si vivement, repris la Normandie, c'était,
+dans ce siècle de ruse, un tour à faire envie à tous les princes. Ils
+n'en étaient que plus mortifiés. Le Breton même, payé pour laisser
+faire, quand il vit la chose faite, fut plus en colère que les autres.
+Breton et Bourguignon, ils recoururent à un remède extrême qui, depuis
+nos affreuses guerres anglaises, faisait horreur à tout le monde; ils
+appelèrent l'Anglais.
+
+Jusque-là, deux choses rassuraient le roi. D'abord, son bon ami
+Warwick, gouverneur de Calais, tenait fermée la porte de la France.
+Puis, le comte de Charolais étant Lancastre par sa mère et ami des
+Lancastre, il y avait peu d'apparence qu'il s'entendît avec la maison
+d'York, avec Édouard.
+
+Toutefois, on a vu qu'Édouard avait épousé une nièce des Saint-Pol
+(serviteurs du duc de Bourgogne), épousé malgré Warwick, dont il eût
+voulu se débarrasser. Ce roi d'hier, qui déjà reniait son auteur et
+créateur, Warwick, aliénait son propre parti, et voyait dès lors son
+trône porter sur le vide, entre York et Lancastre. Sa femme et les
+parents de sa femme, pour qui il hasardait l'Angleterre, avaient hâte
+de s'appuyer sur l'étranger. Ils faisaient leur cour au duc de
+Bourgogne; ils présentaient aux Flamands, aux Bretons, l'appât d'un
+traité de commerce[86]. Madame de Bourgogne elle-même, bien plus homme
+que femme, immola la haine pour York qu'elle avait dans le sang, à une
+haine plus forte, celle de la France. Elle fit accueillir les
+démarches d'Édouard, agréa pour son fils la jeune soeur de l'ennemi,
+comptant bien la former, la faire à son image. La digne bru d'Isabelle
+de Lancastre, Marguerite d'York, doit former à son tour Marie,
+grand'mère de Charles-Quint.
+
+[Note 86: Rymer, 22 mars 1466. Le même jour, Édouard donne pouvoir
+pour traiter d'un double mariage entre sa soeur et le comte de
+Charolais, entre la fille du comte et son frère Clarence.]
+
+Louis XI, qui savait que ce mariage se brassait contre lui, armait en
+hâte; il fondait des canons, prenait des cloches pour en faire. Ce qui
+lui manquait le plus, c'était l'argent. On était épouvanté des
+monstrueuses sommes qu'il lui fallait pour préparer la guerre ou
+acheter la paix, dans le royaume, hors du royaume. Le peuple, qui
+n'avait pas bien su ce que les princes voulaient dire avec leur Bien
+public[87], ne le comprit que trop quand il lui fallut payer les dons
+et gratifications, pensions, indemnités, qu'ils avaient extorqués. Les
+trésoriers du roi, sommés par lui de payer l'impossible, trouvèrent,
+au défaut d'argent, du courage, et lui dirent «qu'ils avaient ouï dire
+à Messieurs (c'étaient les Trente-six, nommés pour réformer l'État)
+_qu'il perdrait son peuple_, le fonds même d'où il tirait l'argent...;
+que la paroisse, qui payait jusque-là deux cents livres, allait être
+obligée d'en payer six cents; que cela ne se pouvait faire[88]!» Il ne
+s'arrêta point à cela et dit: «Il faut doubler, tripler les taxes sur
+les villes, et que la répartition s'étende au plat pays.» Le plat
+pays, les campagnes, c'étaient généralement les terres de l'Église,
+qui ne payait pas, et celles des seigneurs, à qui l'on payait.
+
+[Note 87: «Sy ne sçavoient la pluspart la cause pourquoy ne quy les
+mouvoit.» Du Clercq.]
+
+[Note 88: Au soir, le Roy me parla et se coroussa de ce qu'on ne
+vouloit faire délibérer selon son imagination, et je lui diz que
+j'avois oy dire à MM. qu'il perdoit son peuple...» Lettre de Reilhac à
+M. le contrerolleur, maître Jehan Bourré. _Bibl. royale, mss. Legrand,
+22 septembre 1466._]
+
+On ne peut se dissimuler une chose, c'est qu'il fallait périr, ou,
+contre l'Angleterre, contre les maisons de Bourgogne et de Bretagne,
+acheter l'alliance des maisons de Bourbon, d'Anjou, d'Orléans, de
+Saint-Pol.
+
+L'alliance des Bourbons, frères de l'évêque de Liége, était à bien
+haut prix. Elle impliquait une condition misérable et déshonorante,
+une honte terrible à boire: l'abandon des Liégeois. Et pourtant, sans
+cette alliance, point de Normandie, plus de France peut-être. La
+dernière guerre avait prouvé de reste qu'avec toute la vigueur et la
+célérité possibles le roi succomberait s'il avait à combattre à la
+fois le Midi et le Nord, que pour faire tête au Nord il lui fallait
+une alliance fixe avec le fief central[89], le duché de Bourbon.
+
+[Note 89: Le centre géométrique de la France est marqué par une borne
+romaine, dans le Bourbonnais, près d'Alichamp, à trois lieues de
+Saint-Amand.]
+
+Grand fief, mais de tous les grands le moins dangereux n'étant pas une
+nation, une race à part, comme la Bretagne ou la Flandre, pas même une
+province, comme la Bourgogne, mais une agrégation tout artificielle
+des démembrements de diverses provinces, Berri, Bourgogne, Auvergne.
+Peu de cohésions dans le Bourbonnais; moins encore dans ce que le duc
+possédait au dehors (Auvergne, Beaujolais et Forez). Le roi ne
+craignait pas de lui confier, comme à son lieutenant, tous les pays du
+centre, sans contact avec l'étranger, la France dormante des grandes
+plaines (Berri, Sologne, Orléanais), la France sauvage et sans route
+des montagnes (Vélay et Vivarais, Limousin, Périgord, Quiercy,
+Rouergue). Si l'on ajoute le Languedoc, qu'il lui donna plus tard,
+c'était lui mettre entre les mains la moitié du royaume[90].
+
+[Note 90: Les étrangers semblent dès lors mettre le duc de Bourbon au
+niveau du roi: «Contentione suborta inter regem Francie et J. ducem
+Borbonii ex uno latere, et Karolum Burgundie ex altero.» Hist. patriæ
+Monumenta, I, 642.]
+
+Ce qui excuse un peu Louis XI d'une si excessive confiance, c'est
+d'abord que, par l'immensité d'un tel établissement, il s'assurait le
+duc, qui ne pouvait jamais rien espérer d'ailleurs qui en approchât.
+De plus, on avait vu, et dans la Praguerie, et dans la dernière
+guerre, qu'un duc de Bourbon, même en Bourbonnais, ne tenait pas
+fortement au sol, comme un duc de Bretagne; par deux fois il avait été
+en un moment dépouillé de tout; il pouvait grandir, sans être plus
+fort, n'ayant de racine nulle part.
+
+Personnellement aussi, Jean de Bourbon rassurait le roi[91]. Il était
+sans enfant, sans intérêt d'avenir. Il avait des frères, il est vrai,
+des soeurs, que Philippe le Bon avait élevés et avancés, comme ses
+enfants. Mais justement parce que la maison de Bourgogne avait fait
+beaucoup pour eux, parce qu'ils en avaient tiré ce qu'ils pouvaient
+tirer, ils regardaient désormais vers le roi. C'était beaucoup sans
+doute pour Charles de Bourbon d'être archevêque de Lyon, légat
+d'Avignon; mais si le roi le faisait cardinal! Louis de Bourbon
+devait, il est vrai, à Philippe le Bon le titre d'évêque de Liége;
+mais pour qu'il en eût la réalité, pour qu'il rentrât dans Liége, il
+fallait que le roi ne défendît point les Liégeois. Le roi fit le
+bâtard de Bourbon amiral de France, capitaine d'Honfleur, lui donna
+une de ses filles, avec beaucoup de bien;--fille bâtarde, mais il y en
+avait de légitimes; l'aînée, Anne de France, était toujours un enjeu
+des traités, on lui faisait épouser à deux ans, tantôt le fils du duc
+de Calabre, tantôt celui du duc de Bourgogne; on prévoyait sans peine
+que ces mariages par écrit en resteraient là; que, si le roi prenait
+un gendre, il le prendrait petit, une créature docile et prête à tout,
+comme pouvait être Pierre de Beaujeu, le cadet de Bourbon. Ce cadet se
+donna à Louis XI, le servit en ses plus rudes affaires, jusqu'à la
+mort et au delà, dans sa fille Anne, autre Louis XI, dont Pierre fut
+moins l'époux que l'humble serviteur.
+
+[Note 91: Ces Bourbons, quoique assez remuants, n'avaient pas encore
+le sang de Gonzague, de Foix et d'Albret. La devise sur l'épée:
+_Penetrabit_, ne fut adoptée que par le connétable.--Le fameux: _Qui
+qu'en grogne_, qu'on attribue aussi aux ducs de Bretagne, fut dit
+(vers 1400?) par Louis II de Bourbon, contre les bourgeois qui
+s'alarmaient de la construction de sa tour. Ibidem, II, 201.]
+
+Le roi rallia ainsi à lui d'une manière durable toute la maison de
+Bourbon. Pour celles d'Anjou et d'Orléans, il les divisa.
+
+Le fils de René d'Anjou, Jean de Calabre, alors comme toujours, avait
+besoin d'argent. Ce héros de roman, ayant manqué la France et
+l'Italie, se tournait vers l'Espagne pour y chercher son aventure. Les
+Catalans le voulaient pour leur roi, pour roi d'Aragon[92]. Louis XI,
+le voyant dans ce besoin et cette espérance, lui envoie vingt mille
+livres d'abord, puis cent mille, un à-compte sur la dot de sa fille.
+Au fond, sous couleur de dot, c'était un salaire; il fallait qu'à ce
+prix Jean de Calabre se chargeât du triste office d'aller en Bretagne
+réclamer, prendre au corps le frère du roi; celui-ci n'était pas fâché
+que le renommé chevalier se montrât aux Bretons comme recors ou
+sergent royal.
+
+[Note 92: Leur roi, D. Pedro de Portugal, neveu de la duchesse de
+Bourgogne, était mort le 20 juin 1466.]
+
+Quant à la maison d'Orléans, le roi détacha de ses intérêts le
+glorieux bâtard, le vieux Dunois, dont il maria le fils à une de ses
+nièces de Savoie. Le nom du vieillard donnait beaucoup d'éclat à la
+commission des Trente-six, qui, sous sa présidence, devaient réformer
+le royaume. Le roi les convoqua lui-même en juillet. Les choses
+avaient tellement changé en un an que cette machine inventée contre
+lui devenait maintenant une arme dans sa main. Il s'en servit comme
+d'une ombre d'États qu'il faisait parler à son gré, donnant leur voix
+pour la voix du royaume.
+
+C'était beaucoup d'avoir ramené si vite tant d'ennemis. Restait le
+plus difficile de tous, le général même de la ligue, celui qui avait
+conduit les Bourguignons jusqu'à Paris, qui les avait fait persister
+jusqu'à Montlhéry, qui s'était fait faire par le roi connétable de
+France. Le roi, si durement humilié par lui, se prit pour lui d'une
+grande passion; il n'eût plus de repos qu'il ne l'eût acquis.
+
+Saint-Pol, devenu ici connétable, mais de longue date établi de
+l'autre côté, ayant son bien et ses enfants chez le duc, et une nièce
+reine d'Angleterre, devait y regarder avant d'écouter le roi. Il était
+comme ami d'enfance pour le comte de Charolais, il avait sa confiance,
+l'avait toujours mené; il semblait peu probable qu'un tel homme
+tournât... Il tourna, s'il faut le dire, parce qu'il fut amoureux; il
+l'était de la belle-soeur du duc de Bourgogne, soeur du duc de
+Bourbon, épris de la demoiselle, plus épris du sang royal, d'une si
+haute parenté. L'amoureux avait cinquante ans, du reste grand air,
+haute mine, faste royal, un grand luxe d'habits, au-dessus de tous les
+hommes du temps. Avec tout cela, il n'était plus jeune, il avait un
+jeune fils. Elle eût aimé Saint-Pol pour beau-père. Il réclamait
+l'appui du comte de Charolais, qui n'aidait que faiblement à la chose,
+trouvant sans doute que son ami, à peine connétable, voulait monter
+bien vite.
+
+Dans ce moment où Saint-Pol, mortifié, s'apercevait qu'il avait
+cinquante ans, voici venir à lui le roi, les bras ouverts, qui l'aime,
+et veut le marier, et non-seulement lui, mais son fils et sa fille. Il
+donne au père, au fils, ses jeunes nièces de Savoie; la fille de
+Saint-Pol épousera le frère des deux nièces, le neveu du roi[93].
+Voilà toute la famille placée, alliée au même degré que le roi à la
+maison souveraine de Savoie et de Chypre.
+
+[Note 93: Historiæ patriæ Monumenta, Chronica Sabaudiæ, ann. 1466, t.
+I, p. 639.]
+
+Le roi avait un si violent désir d'avoir Saint-Pol, qu'il lui promit
+la succession d'un prince du sang qui vivait encore, de son oncle, le
+comte d'Eu. Il le fortifia en Picardie, lui donnant Guise; il
+l'établit en Normandie, confiant à cet ennemi, à peine réconcilié, les
+clefs de Rouen[94], le faisant capitaine de Rouen, tout à l'heure
+gouverneur de la Normandie.
+
+[Note 94: Ses lieutenants reçurent effectivement les clefs du château,
+du palais, de la tour du pont. (Communiqué par M. Chéruel.) _Archives
+municipales de Rouen. Délibérations, vol. VII, fol. 259-260._]
+
+Ce grand établissement de Saint-Pol signifiait une chose, c'est que le
+roi, ayant repris la Normandie, voulait reprendre la Picardie. Le
+comte de Charolais faisait semblant de rire; au fond, il était
+furieux. La Picardie pouvait lui échapper. Les villes de la Somme
+regrettaient déjà de ne plus être villes royales[95]. Combien plus y
+eurent-elles regret, lorsque le comte, ne sachant où prendre de
+l'argent pour sa guerre de Liége, rétablit la gabelle, ce dur impôt du
+sel qu'il venait d'abolir, qu'il avait promis de ne rétablir jamais.
+
+[Note 95: «Estoient courrouciés qu'ils n'estoient plus au roy de
+France.» Du Clercq.]
+
+Tout était à recommencer du côté des Liégeois. Le glorieux traité que
+tout le monde célébrait devenait ridicule, n'étant en rien exécuté. À
+grand'peine, par instance et menace, on obtint ce qui couvrait au
+moins l'orgueil: l'amende honorable. Elle se fit à Bruxelles, devant
+l'hôtel de ville, le vieux duc étant au balcon. L'un des envoyés,
+celui du chapitre, le pria «de faire qu'il y eût bonne paix,
+spécialement entre le seigneur Charles son fils _et les gens de
+Dinant_.» À quoi le chancelier répondit: «Monseigneur accepte la
+soumission de ceux qui se présentent; pour ceux qui font défaut, il
+poursuivra son droit.»
+
+Pour le poursuivre, il fallait une armée. Il fallait remettre en selle
+la pesante gendarmerie, tirer du coin du feu des gens encore tout
+engourdis d'une campagne d'hiver, des gens qui la plupart ne devaient
+que quarante jours de service féodal et qu'on avait tenus neuf mois
+sous le harnais sans les payer, parfois sans les nourrir. Ils
+n'avaient pas eu le tiers de ce qu'on leur devait. Tel, renvoyé de
+l'un à l'autre, reçut quelque chose, à titre d'aumône, «en
+considération de sa pauvreté[96].»
+
+[Note 96: _Registres de Mons_, cités par M. Gachard, dans son éd. de
+Barante, t. II, p. 255, nº 2.]
+
+À moins de frais et d'embarras, l'ennemi, qui n'avait ni feu ni
+foyer, s'était mis en campagne. Au premier chant de l'alouette, les
+enfants de la _Verte tente_[97] couraient déjà les champs, pillaient,
+brûlaient, mettant leur joie à désespérer, s'ils pouvaient, «le vieux
+monnart de duc et son fils Charlotteau.»
+
+[Note 97: V. plus loin, p. 69, 72, et les Documents Gachard, II, 435;
+sur la _Verte tente_ de Gand en 1453, Monstrelet, éd. Buchon, p. 387.
+Sur les _Galants de la feuillée_ en Normandie, _Legrand, Hist. ms.,
+livre IX, fol. 87-88_, ann. 1466. Cf. mes Origines du droit sur le
+_banni_; et sur l'_outlaw_ anglais, sur Robin Hood, une curieuse thèse
+de M. Barry, professeur d'histoire.]
+
+Il fallut endurer cela jusqu'en juillet, et alors même il n'y avait
+rien de prêt. Le duc, profondément blessé, devenait de plus en plus
+sombre. Il ne manquait pas de gens autour de lui pour l'aigrir. Un
+jour qu'il se mettait à table, il ne voit pas ses mets accoutumés; il
+mande les gens de sa dépense: «Voulez-vous donc me tenir en
+tutelle?--Monseigneur, les médecins défendent...» Alors, s'adressant
+aux seigneurs qui sont là: «Mes gens d'armes partent-ils donc
+enfin?--Monseigneur, petite est l'apparence; ils ont été si mal payés
+qu'ils ont peur de venir; ce sont des gens ruinés, leurs habits sont
+en pièces, il faut que les capitaines les rhabillent.» Le duc entra
+dans une grande colère: «J'ai pourtant tiré de mon trésor deux cent
+mille couronnes d'or. Il faudra donc que je paye mes gens d'armes
+moi-même!... Suis-je donc mis en oubli?» En disant cela, il renversa
+la table et tout ce qui était dessus, sa bouche se tordit, il fut
+frappé d'apoplexie, on croyait qu'il allait mourir... Il se remit
+pourtant un peu, et fit écrire partout que chacun fût prêt, «sous
+peine de la hart.»
+
+La menace agit. On savait que le comte de Charolais était homme à la
+mettre à effet. Pour moins, on lui avait vu tuer un homme (un archer
+qu'il trouva mal en ordre dans une revue). Tout le monde craignait sa
+violence, les grands comme les petits. Ici surtout, dans une guerre
+dont le père et le fils faisaient une affaire d'honneur, une querelle
+personnelle, il y eût eu danger à rester chez soi.
+
+Tous vinrent; il y eut trente mille hommes. Les Flamands, de bon
+coeur, rendirent à leur vieux seigneur le dernier service féodal dans
+une guerre wallonne. Les Wallons eux-mêmes du Hainaut, les nobles du
+pays de Liége, ne se faisaient aucun scrupule de concourir au
+châtiment de la ville maudite. La noblesse et les milices de Picardie
+furent amenées par Saint-Pol; marié par le roi le 1er août, il se
+trouva le 15 à l'armée de Namur, avec toute sa famille, ses frères et
+ses enfants.
+
+Le comte de Charolais venait d'apprendre, avec le mariage de
+Saint-Pol, trois nouvelles du même jour, non moins fâcheuses, trois
+traités du roi avec les maisons de Bourbon, d'Anjou et de Savoie. En
+partant de Namur, il donna cours à sa colère, écrivant au roi une
+lettre furieuse, où il l'accusait d'appeler l'Anglais, de lui offrir
+Rouen, Dieppe, Abbeville[98]...
+
+[Note 98: Duclos, Preuves, IV, 279. Il s'agissait de rendre le roi
+odieux, il lui écrit peu après que les sergents du bailliage d'Amiens
+_oppriment le peuple_, qu'il faut en choisir de meilleurs, que le roi
+confirmera: «Et avec ce, ferez grant bien et soulaigement _au pouvre
+peuple_.» _Bibl. royale, mss. Baluze, 9675 D., 16 oct. 1466._]
+
+Toute cette fureur contre le roi allait tomber sur Dinant. Il y avait
+pourtant, en bonne justice, une question dont il eût fallu avant tout
+s'enquérir. Ceux qu'on allait punir, étaient-ce bien ceux qui avaient
+péché? N'y avait-il pas plusieurs villes en une ville? La vraie Dinant
+n'était-elle pas innocente? Lorsque dans un même homme nous trouvons
+si souvent l'_homme double_ (et multiple!), était-il juste d'attribuer
+l'unité d'une personne à une ville, à un peuple?
+
+Pourquoi Dinant était-elle Dinant pour tout le monde? Par ses batteurs
+en cuivre, par ce qu'on appelait le _bon métier de la batterie_. Ce
+métier avait fait la ville et la constituait; le reste des habitants,
+quelque nombreux qu'il fût, était un accessoire, une foule attirée par
+le succès et le profit. Il y avait, comme partout, des bourgeois, des
+petits marchands qui pouvaient aller et venir, vivre ailleurs. Mais
+les batteurs en cuivre devaient, quoi qu'il pût arriver, vivre là,
+mourir là; ils y étaient fixés, non-seulement par leur lourd matériel
+d'ustensiles, grossi de père en fils, mais par la renommée de leurs
+fonds, achalandés depuis des siècles, enfin par une tradition d'art,
+unique, qui n'a point survécu. Ceux qui ont vu les fonts baptismaux de
+Liége et les chandeliers de Tongres se garderont bien de comparer les
+_dinandiers_ qui ont fait ces chefs-d'oeuvre à nos chaudronniers
+d'Auvergne et de Forez. Dans les mains des premiers, la batterie du
+cuivre fut un art qui le disputait au grand art de la fonte. Dans les
+ouvrages de fonte, on sent souvent, à une certaine rigidité, qu'il y a
+eu un intermédiaire inerte entre l'artiste et le métal. Dans la
+batterie, la forme naissait immédiatement sous la main humaine[99],
+sous un marteau vivant comme elle, un marteau qui, dans sa lutte
+contre le dur métal, devait rester fidèle à l'art, battre juste, tout
+en battant fort; les fautes en ce genre de travail, une fois imprimées
+du fer au cuivre, ne sont guère réparables.
+
+[Note 99: Pour apprécier la supériorité de la _main_ sur les moyens
+mécaniques, lire les discours, pleins de vues ingénieuses et fécondes,
+que M. Belloc a prononcés aux distributions de prix de son École.
+L'_École gratuite de dessin_, dirigée (disons mieux, créée par cet
+excellent maître), a déjà renouvelé, vivifié dans Paris tous les
+genres d'industrie qui ont besoin du dessin; orfévrerie, serrurerie,
+menuiserie, etc. Sous une telle impulsion, ces métiers redeviendront
+des arts. (_Note de 1844_).]
+
+Ces dinandiers devaient être les plus patients des hommes, une race
+laborieuse et sédentaire. Ce n'étaient pas eux, à coup sûr, qui
+avaient compromis la ville. Pas davantage les bourgeois propriétaires.
+Je doute même que les excès dussent être imputés aux maîtres des
+petits métiers, qui faisaient le troisième membre de la cité. De
+telles espiègleries, selon toute apparence, n'étaient autre chose que
+des farces de compagnons ou d'apprentis. Cette jeunesse turbulente
+était d'autant plus hardie qu'en bonne partie elle n'était pas du
+lieu, mais flottante, engagée temporairement, selon le besoin de la
+fabrication[100]. Légers de bagage et plus légers de tête, ces garçons
+étaient toujours prêts à lever le pied. Peut-être, enfin, les choses
+les plus hardies furent-elles l'oeuvre voulue et calculée des meneurs
+gagés de la France ou des bannis errants sur la frontière.
+
+[Note 100: «Savoir faisons... Nous avoir esté humblement exposé de la
+partie de Estienne la Mare _dynan_, ou potier darain, simple homme,
+chargié de femme et de plusieurs enfans, que comme environ la
+Chandeleur qui fut mil CCC,IIIIXX et cinq; icelluy suppliant _se feust
+louez_ et convenanciez à un nommé Gautier de Coux, _dynan_, ou potier
+darrain, _pour le servir jusques à certain temps_, lors à venir, et
+parmi certain pris sur ce fait, et pour païer le vin dudit marchié...»
+_Archives, Trésor des Chartes, reg. 159, pièce 6, lettre de grâce
+d'août 1404._]
+
+Dans l'origine, les gens paisibles crurent sauver la ville en arrêtant
+les cinq ou six qu'on désignait le plus. Un d'eux, qu'on menait en
+prison, ayant crié: «À l'aide! aux franchises violées!» la foule
+s'émut, brisa la prison et faillit tuer les magistrats. Ceux-ci, qui
+avaient à leur tête un homme intrépide, Jean Guérin, ne s'effrayèrent
+pas; ils assemblèrent le peuple, et d'un mot le ramenèrent au respect
+de la loi: «Quant aux fugitifs, nous ne les retiendrions pas d'un fil
+de soie; mais nous nous en prenons à ceux qui ont forcé les prisons de
+la cité.» Sur ce mot, plusieurs de ceux qui avaient délivré les
+coupables coururent après, les reprirent, les remirent eux-mêmes en
+prison[101].
+
+[Note 101: Lettre de Jehan de Gerin et autres magistrats de Dinant, 8
+nov. 1465. Documents Gachard, II, 336.]
+
+Justice devait se faire. Mais pouvait-elle se faire par un souverain
+étranger, à qui la ville eût livré, non les prisonniers seulement,
+mais elle-même, son plus précieux droit, son épée de justice.
+
+Cette terrible question fut discutée par le petit peuple, si près de
+périr, avec une gravité digne d'une grande nation, digne d'un
+meilleur sort[102]. Mais bientôt il n'y eut plus à délibérer. La ville
+ne fut plus elle-même, envahie qu'elle était par un peuple
+d'étrangers. Un matin, voilà tout le flot des pillards, des bandits,
+qui remonte la Meuse, et qui, de Loss en Huy, de Huy en Dinant, de
+plus en plus grossi d'écume, vient finalement s'engouffrer là.
+
+[Note 102: Sur les trois membres de la cité, les batteurs (aidés des
+bourgeois) déclarent qu'ils veulent traiter. Ils demandent au
+troisième membre, composé des petits métiers, s'ils croient résister,
+lorsque la ville de Liége, lorsque le roi de France _ont fait la
+paix?_... Ils ne se plaignent de personne; ils n'attestent point le
+droit qu'ils auraient eu d'ordonner, dans une ville qui, après tout,
+était née de leur travail, et qui, sans eux, n'était rien. Ils
+invoquent seulement le droit de la majorité, celui de deux membres,
+d'accord contre un troisième. Ce troisième résiste. Il demande si l'on
+veut, sous ce prétexte, le mettre en servitude. «Mais quelle servitude
+plus grande, répliquent les autres, que la guerre, la ruine de corps
+et de biens? Dans un navire en péril ne faut-il pas jeter quelque
+chose pour sauver le reste? n'abat-on pas un mur pour sauver la maison
+en feu?]
+
+Comment ce peuple de sauvages, sans loi, sans patrie, s'était-il
+formé? Nous devons l'expliquer, d'autant plus que c'est justement leur
+présence à Dinant, leurs ravages dans les environs, qui mirent tout le
+monde contre elle et firent de cette guerre une sorte de croisade.
+
+De longue date, la violence des révolutions politiques avait peuplé de
+bannis les campagnes et les forêts. Chassés une fois, ils ne
+rentraient guère, parce que, leurs biens étant partagés ou vendus, il
+y avait trop de gens intéressés à leur fermer la porte. Beaucoup,
+plutôt que d'aller chercher fortune au loin, erraient dans le pays.
+Les déserts du Limbourg, du Luxembourg, du Liégeois, les _sept forêts
+d'Ardennes_, les cachaient aisément; ils menaient sous les arbres la
+vie des charbonniers; seulement, quand la saison devenait trop dure,
+ils rôdaient autour des villages, demandaient ou prenaient. Cette vie
+si rude, mais libre et vagabonde, tentait beaucoup de gens; l'instinct
+de vague liberté[103] gagnait de plus en plus, dans un pays où
+l'autorité elle-même avait supprimé le culte et la loi. Il gagnait
+l'ouvrier, l'apprenti, l'enfant, de proche en proche. Ceux qui
+commencèrent à courir le pays, quand l'évêque retira ses juges, et qui
+s'amusaient à juger, étaient des garçons de dix-huit ou vingt ans; ils
+portaient au bras, au bonnet, au drapeau, une figure de sauvage.
+
+[Note 103: Très-fort chez nous autres Français. Les missionnaires
+remarquent qu'au Canada les sauvages se francisaient peu; mais les
+Français prenaient volontiers la vie errante des sauvages.]
+
+Beaucoup d'hommes, se lassant de traîner dans les villes une vie
+ennuyeuse, laissaient leurs ménages, couraient les bois. Mais la
+femme, quelle que soit sa misère, ne s'en va pas ainsi, elle reste,
+quoi qu'il arrive, avec les enfants. Les Liégeoises, dans cet abandon,
+montraient beaucoup d'énergie; n'ayant, par le droit du pays, que
+_Dieu et leur fuseau_[104], elles prenaient, au défaut du fuseau, les
+travaux que laissaient les hommes; elles leur succédaient aussi sur la
+place, s'intéressaient autant et plus qu'eux aux affaires publiques.
+Beaucoup de femmes marquèrent dans les révolutions, celle de Raes
+entre autres. Tout le monde à Liége, les femmes comme les hommes,
+connaissait les révolutions antérieures; on lisait le soir les
+chroniques en famille[105], Jean Lebel, Jean d'Outremeuse; la mère et
+l'enfant savaient par _coeur_ ces vieilles bibles politiques de la
+cité.
+
+[Note 104: Voyez plus haut la page 15, note 1. Les Liégeoises devaient
+leur influence, non à la loi, mais à leur caractère énergique et
+violent. Les Flamandes devaient la leur, au moins en grande partie, à
+la faculté qu'elles avaient de disposer plus librement de leur bien.]
+
+[Note 105: On trouve encore, après tant de révolutions, un grand
+nombre de ces chroniques de famille (Observation de M. Levalleye).]
+
+L'enfant marchait à peine qu'il courait à la place. Il y déployait
+l'étrange précocité française pour la parole et la bataille. Après la
+_pitieuse paix_, lorsque les hommes se taisaient, les enfants se
+mirent à parler[106], personne n'osait plus nommer ni Bade ni Bourbon;
+les enfants crièrent hardiment _Bade_, ils relevèrent ses images; ils
+semblaient vouloir prendre en main le gouvernement; les hommes et les
+jeunes gens ayant gouverné, les enfants prétendaient avoir aussi leur
+tour.
+
+[Note 106: Ils étaient probablement poussés par Raes et autres
+meneurs, qui voulaient encore essayer de leur Allemand.--Voir le
+détail si curieux dans Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Collectio,
+IV. 1291-2.]
+
+Les Liégeois finirent par s'en alarmer. Ne pouvant contenir ces petits
+tyrans, on s'adressa à leurs parents pour les obliger d'abdiquer.
+C'était chose bizarre, effrayante en effet, de voir le mouvement, au
+lieu de rester à la surface, descendre toujours et gagner... atteindre
+le fond de la société, la famille elle-même.
+
+Si les Liégeois eurent peur de ce profond bouleversement, combien plus
+leurs voisins! lorsque surtout ils virent, après l'amende honorable de
+Liége, tout ce qu'il y avait de gens compromis quitter les villes,
+aller grossir les bandes de la Verte tente, tout ce peuple sauvage
+prendre Dinant pour repaire et pour fort... Ne pouvant bien
+s'expliquer l'apparition de ce phénomène, on était disposé à y voir
+une _manie_ diabolique ou une malédiction de Dieu. La ville était
+excommuniée; le duc en avait la bulle et l'avait fait afficher
+partout. Le grave historien du temps affirme que si le roi eût secouru
+«cette vilenaille» condamnée des princes de l'Église, il aurait mis
+contre lui la noblesse même de France[107].
+
+[Note 107: «Fait bon à croire que ung roi de France... doibt et peut
+bien tenir une longue suspense entre dire et faire, avant que... soy
+former ennemy... _contre ung bras constitué champion de l'Église_...
+Quand il l'auroit aidié à destruire par tels vilains, si eût-il accru
+sa honte et son propre domage en perdition de tant de noblesse que le
+duc y avoit, _lequel fesoit encore à craindre à ung roy de France pour
+mettre sa noblesse... contre ly_, par adjonction à fière vilenaille,
+que tous roys et princes doivent hayr pour la conséquence.»
+Chastellain.]
+
+Les terribles hôtes de Dinant, non contents de piller et brûler tout
+autour, arrangèrent une farce outrageuse qui devait irriter encore le
+duc contre la ville et la perdre sans ressource. Sur un bourbier plein
+de crapauds (en dérision des Pays-Bas et du roi des eaux sales?), ils
+établirent une effigie du duc, ducalement habillé aux armes de
+Philippe le Bon; et ils criaient: «Le voilà, le trône du grand
+crapaud!» Le duc et le comte l'apprirent; ils jurèrent que s'ils
+prenaient la ville, ils en feraient exemple, comme on faisait aux
+temps anciens, la détruisant et labourant la place, y semant le sel et
+le fer.
+
+Les insolents ne s'en souciaient guère. Des murs de neuf pieds
+d'épaisseur, quatre-vingts tours, c'était un bon refuge. Dinant avait
+été assiégée, disait-on, dix-sept fois, et par des empereurs et des
+rois, jamais prise. Si le bourgeois eût osé témoigner des craintes,
+ceux de la Verte tente lui auraient demandé s'il doutait de ses amis
+de Liége; au premier signal, il en aurait quarante mille à son
+secours.
+
+Leur assurance dura jusqu'au mois d'août. Mais quand ils virent cette
+armée si lente à se former, cette armée impossible, qui se formait
+pourtant et qui s'ébranlait de Namur, plus d'un, de ceux qui criaient
+le plus fort, s'en alla doucement. Ils se rappelaient un peu tard le
+point d'honneur des enfants de la Verte tente, qui, conformément à
+leur nom, se piquaient de ne pas loger sous un toit.
+
+Il y eut deux sortes de personnes qui ne partirent point. D'une part,
+les bourgeois et batteurs en cuivre, incorporés en quelque sorte à la
+ville par leurs maisons et leurs vieux ateliers, par leur important
+matériel; ils calculaient que leurs formes seules valaient cent mille
+florins du Rhin. Comment laisser tout cela? comment le transporter?...
+Ils restaient là, sans se décider, à la garde de Dieu.--Les autres,
+bien différents, étaient des hommes terribles, de furieux ennemis de
+la maison de Bourgogne, si bien connus et désignés qu'ils n'avaient
+pas chance de vivre ailleurs, et qui peut-être ne s'en souciaient
+plus.
+
+Ceux-ci, d'accord avec la populace[108], étaient prêts à faire tout ce
+qui pouvait rendre le traité impossible. Bouvignes, pour augmenter la
+division dans Dinant, avait envoyé un messager; on lui coupa la tête;
+puis un enfant avec une lettre; l'enfant fut mis en pièces.
+
+[Note 108: Dans un récit, au reste très-hostile, on voit que cette
+populace noya des prêtres qui refusaient d'officier. (Du Clercq;
+Suffridus Petrus.)]
+
+Le lundi 18 août arriva l'artillerie; le sire de Hagenbach fit ses
+approches en plein jour et abattit moitié des faubourgs. Ceux de la
+ville, sans s'étonner, allèrent brûler le reste. Sommés de se rendre,
+ils répondirent avec dérision, criant au comte que le roi et ceux de
+Liége le délogeraient bientôt.
+
+Vaines paroles. Le roi ne pouvait rien. Il en était à tripler les
+taxes. La misère était extrême en France, la peste éclatait à Paris.
+Tout ce qu'il put, ce fut de charger Saint-Pol de rappeler que Dinant
+était sous sa sauvegarde. Or, c'était en grande partie pour cela qu'on
+voulait la détruire.
+
+Mais si le roi ne faisait rien, Liége pouvait-elle manquer à Dinant
+dans son dernier jour? Elle avait promis un secours, dix hommes de
+chacun des trente-deux métiers, en tout trois cent vingt hommes[109],
+la plupart ne vinrent pas. Elle avait donné à Dinant un capitaine
+liégeois qui la quitta bientôt. Le 19 août arrive à Liége une lettre
+où Dinant rappelle que sans l'espoir d'un secours efficace, elle ne se
+serait pas laissé assiéger. Les magistrats disent au peuple, en lisant
+la lettre: «Ne vous souciez; si nous voulons procéder avec ordre, nous
+ferons bien lever le siége.» Autre lettre de Dinant le même jour, mais
+elle ne fut pas lue.
+
+[Note 109: C'est ce qu'on lit dans les actes. Les chroniqueurs disent
+4,000! 40,000, etc.]
+
+Le comte de Charolais ne songeait point à faire un siége en règle. Il
+voulait écraser Dinant avant que les Liégeois eussent le temps de se
+mettre en marche. Il avait concentré sur ce point une artillerie
+formidable, qui, avec ses charrois, se prolongeait sur la route
+pendant trois lieues. Le 18, les faubourgs furent rasés. Le 19, les
+canons, mis en batterie sur les ruines des faubourgs, battirent les
+murs presque à bout portant. Le 20 et le 21, ils ouvrirent une large
+brèche. Les Bourguignons pouvaient donner l'assaut le samedi ou le
+dimanche (23-24 août). Mais les assiégés se battaient avec une telle
+furie, que le vieux duc voulut attendre encore, craignant que l'assaut
+ne fût trop meurtrier.
+
+La promptitude extraordinaire avec laquelle le siége était conduit
+montre assez qu'on craignait l'arrivée des Liégeois. Cependant, du 20
+au 24, rien ne se fit à Liége. Il semble que pendant ce temps on
+attendait quelque secours des princes de Bade; il n'en vint pas, et le
+peuple perdit du temps à briser leurs statues. Le dimanche 24 août,
+pendant que Dinant combattait encore, les magistrats de Liége reçurent
+deux lettres, et le peuple décida que le 26 il se mettrait en route.
+Il n'y avait qu'une difficulté, c'est qu'il ne sortait jamais qu'avec
+l'étendard de Saint-Lambert, que le chapitre lui confiait; le chapitre
+était dispersé. Les autres églises, consultées sur ce point,
+répondirent que la chose ne les regardait point. Telle à peu près fut
+la réponse de Guillaume de la Marche, que l'on priait de porter
+l'étendard. Tout cela traîna et fit remettre le départ au 28.
+
+Mais Dinant ne pouvait attendre. Dès le 22, les bourgeois avaient
+demandé grâce, éperdus qu'ils étaient dans cet enfer de bruit et de
+fumée, dans l'horrible canonnade qui foudroyait la ville... Mêmes
+prières le 24, et mieux écoutées; le duc venait d'apprendre que les
+Liégeois devaient se mettre en mouvement; il se montrait moins dur.
+L'espoir rentrant dans les coeurs, tous voulant se livrer, un homme
+réclama, l'ancien bourgmestre Guérin; il offrit, si l'on voulait
+combattre encore, de porter l'étendard de la ville: «Je ne me fie à la
+pitié de personne; donnez-moi l'étendard, je vivrai ou mourrai avec
+vous. Mais, si vous vous livrez, personne ne me trouvera, je vous le
+garantis!» La foule n'écoutait plus; tous criaient: «Le duc est un bon
+seigneur; il a bon coeur, il nous fera miséricorde.» Pouvait-il ne pas
+faire grâce, dans un jour comme celui du lendemain? c'était la fête de
+son aïeul, du bon roi saint Louis (25 août 1466).
+
+Ceux qui ne voulaient pas de grâce s'enfuirent la nuit; les bourgeois
+et les batteurs en cuivre, débarrassés de leurs défenseurs, purent
+enfin se livrer[110]. Les troupes commencèrent à occuper la ville le
+lundi à cinq heures du soir, et le lendemain à midi le comte fit son
+entrée. Il entra, précédé des tambours, des trompettes, et
+(conformément à l'usage antique) des fols et farceurs d'office, qui
+jouaient leur rôle aux actes les plus graves, traités, prises de
+possession[111].
+
+[Note 110: Un auteur, très-partial pour la maison de Bourgogne, avoue
+que les batteurs en cuivre abrégèrent la défense: «Ad hanc victoriam
+tam celeriter obtinendam auxilium suum tulerunt fabri cacabarii.»
+Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 158.]
+
+[Note 111: «Cum tubicinis, _mimis_ et tympanis.» Adrianus de Veteri
+Bosco, ap. Martène IV, 1295. Voir aussi plus haut, p. 147, note 3.]
+
+Le plus grand ordre était nécessaire. Quelques obstinés occupaient
+encore de grosses tours où l'on ne pouvait les forcer. Le comte
+défendit de faire aucune violence, de rien prendre, même de rien
+recevoir, excepté les vivres. Quelques-uns, malgré sa défense, se
+mettant à violer les femmes, il prit trois des coupables, les fit
+passer trois fois à travers le camp, puis mettre au gibet.
+
+Le soldat se contint assez tout le mardi, le mercredi matin. Les
+pauvres habitants commençaient à se rassurer. Le mercredi 27,
+l'occupation de la ville étant assurée, rien ne venant du côté de
+Liége, le duc examina en conseil à Bouvignes ce qu'il fallait faire de
+Dinant. Il fut décidé que, tout devant être donné à la justice et à la
+vengeance, à la majesté outragée de la maison de Bourgogne, on ne
+tirerait rien de la ville, qu'elle serait pillée le jeudi et le
+vendredi, brûlée le samedi (30 août), démolie, dispersée, effacée.
+
+Cet ordre dans le désordre ne fut pas respecté, à la grande
+indignation du vieux duc. On avait trop irrité l'impatience du soldat
+par une si longue attente. Le 27 même, après le dîner, chacun se
+levant de table, met la main sur son hôte, sur la famille avec qui il
+vivait depuis deux jours: «Montre-moi ton argent, ta cachette, et je
+te sauverai.» Quelques-uns, plus barbares, pour s'assurer des pères,
+saisissaient les enfants...
+
+Dans le premier moment de violence et de fureur, les pillards tiraient
+l'épée les uns contre les autres. Puis ils firent la paix; chacun s'en
+tint à piller son logis, et la chose prit l'ignoble aspect d'un
+déménagement; ce n'étaient que charrettes, que brouettes qui roulaient
+hors la ville. Quelques-uns (des seigneurs et non des moindres)
+imaginèrent de piller les pillards, se postant sur la brèche et leur
+tirant des mains ce qu'ils avaient de bon.
+
+Le comte prit pour lui ce qu'il appelait sa justice; des hommes à
+noyer, à pendre. Il fit tout d'abord, au plus haut, sur la montagne
+qui domine l'église, mettre au gibet le bombardier de la ville, pour
+avoir osé tirer contre lui. Ensuite, on interrogea les gens de
+Bouvignes, les vieux ennemis de Dinant, on leur fit désigner ceux qui
+avaient prononcé les _blasphèmes_ contre le duc, la duchesse[112] et
+le comte. Ils en montrèrent, dans leur haine acharnée, huit cents, qui
+furent liés deux à deux et jetés à la Meuse[113]. Mais cela ne suffit
+pas aux gens de justice qui suivaient l'enquête; ils firent cette
+chose odieuse, impie, de prendre les femmes, et par force ou terreur,
+de les faire témoigner contre les hommes, contre leurs maris ou leurs
+pères.
+
+[Note 112: Un auteur assure qu'au commencement du siége, Madame de
+Bourgogne, se faisant scrupule d'une vengeance si cruelle, vint
+elle-même intercéder. Mais l'épée était tirée, ce n'était plus une
+affaire de femme. On ne l'écouta pas. Je ne puis retrouver la source
+où j'ai puisé ce fait.]
+
+[Note 113: Le moine Adrien se tait sur ce point, sans doute par
+respect pour le duc de Bourgogne, oncle de son évêque. Jean de Hénin
+(à la suite de Barante, éd. Reiffenberg) dit effrontément: «Je ne sçay
+que à sang froid on aye tuée nelluy.» Mais Commines (édit. de
+mademoiselle Dupont, liv. II, ch. I, t. I, p. 117), Commines, témoin
+oculaire et peu favorable aux gens de Dinant, dit expressément:
+«Jusques à _huict cens noyés_, devant Bouvynes, à la grand requeste de
+ceulx dudict Bouvynes.» Je trouve aussi dans un manuscrit: «Environ
+_huict cens noyés_ en la rivière de Meuse.» L'auteur ne s'en tient pas
+là; il prétend que le comte «mit à mort femmes et enfants.»
+_Bibliothèque de Liége. Continuateur de Jean de Stavelot, ms. 183,
+ann. 1466._]
+
+La ville était condamnée à être brûlée le samedi 30. Mais on savait
+que les Liégeois devaient tous, en corps de peuple, de quinze ans à
+soixante, partir le jeudi 28 août; ils seraient arrivés le 30. Il
+fallait, pour être en état de les recevoir, tirer le soldat de la
+ville, l'arracher à sa proie subitement, le remettre, après un tel
+désordre, en armes et sous drapeaux. Cela était difficile, dangereux
+peut-être, si l'on voulait user de contrainte. Des gens ivres de
+pillage n'auraient connu personne.
+
+Le vendredi 30, à une heure de nuit, le feu prend au logis du neveu du
+duc, Adolphe de Clèves, et de là court avec furie... Si, comme tout
+porte à le croire, le comte de Charolais ordonna le feu[114], il
+n'avait pas prévu qu'il serait si rapide. Il gagna en un moment les
+lieux où l'on avait entassé les trésors des églises. On essaya en vain
+d'arrêter la flamme. Elle pénétra dans la maison de ville où étaient
+les poudres. Elle atteignit aux combles, à la _forêt_ de l'église
+Notre-Dame, où l'on avait enfermé, entre autres choses précieuses, de
+riches prisonniers pour les rançonner. Hommes et biens, tout brûla.
+Avec les tours brûlèrent les vaillants qui y tenaient encore.
+
+[Note 114: Jacques Du Clerc tâche d'obscurcir la chose pour lui donner
+quelque ressemblance avec la ruine de Jérusalem, et faire croire que:
+«Ce estoit le plaisir de Dieu qu'elle fust destruite.»]
+
+Avant que la flamme enveloppât toute la ville, on avait fait sortir
+les prêtres, les femmes et les enfants[115]. On les menait vers Liége,
+pour y servir de témoignage à cette terrible justice, pour y être un
+vivant _exemple_... Quand ces pauvres malheureux sortirent, ils se
+retournèrent pour voir encore une fois la ville où ils laissaient leur
+âme, et alors ils poussèrent deux ou trois cris seulement, mais si
+lamentables, qu'il n'y eut pas de coeur d'ennemi qui n'en fût saisi
+«de pitié, d'horreur[116].»
+
+[Note 115: Une partie des hommes passa en Flandre, à Middelbourg,
+d'autres en Angleterre; il semble que le duc ait fait cadeau de cette
+colonie à son ami Édouard. On transplanta les hommes, mais non l'art,
+selon toute apparence; les artistes devinrent des ouvriers; du moins
+on n'a jamais parlé de la _batterie_ de Middelbourg ni de
+Londres.--Les Dinantais, à peine à Londres, prirent contre Édouard le
+parti de Warwick, qui était le parti français, dans leur incurable
+attachement pour le pays qui les avait si peu protégés! (Lettres
+patentes d'Édouard IV, février 1470).]
+
+[Note 116: Je me trompe; Jean de Hénin trouve que: «La ville de Dynant
+fust plus doucement traictée qu'elle n'avoit desservy.»--J'ai
+rencontré aussi les vers suivants, sotte et barbare plaisanterie des
+vainqueurs, que je ne rapporte que pour faire connaître le goût du
+temps: «Dynant, ou soupant, Le temps est venu Que le tant et quant Que
+t'as, mis avant Souvent et menu, Te sera rendu, Dynant, ou soupant.»
+_Bibliothèque de Bourgogne, ms., nº 11033._]
+
+Le feu brûla, dévora tout, en long, en large et profondément. Puis, la
+cendre se refroidissant peu à peu, on appela les voisins, les envieux
+de la ville, à la joyeuse besogne de démolir les murs noircis,
+d'emporter et disperser les pierres. On les payait par jour; ils
+l'auraient fait pour rien.
+
+Quelques malheureuses femmes s'obstinaient à revenir. Elles
+cherchaient... Mais il n'y avait guère de vestiges. Elles ne
+pouvaient pas même reconnaître où avaient été leurs maisons[117]. Le
+sage chroniqueur de Liége, moine de Saint-Laurent, vint voir aussi
+cette destruction qu'il lui fallait raconter. Il dit: «De toute la
+ville, je ne retrouvai d'entier qu'un autel; de plus, chose
+merveilleuse, une image que la flamme n'avait pas trop endommagée, une
+bien belle Notre-Dame qui restait toute seule au portail de son
+église[118].»
+
+[Note 117: «Les femmes mesmes quy y alloient pour trouver leurs
+maisons ne sçavoient cognoistre... Tellement y feut besoigné que,
+quatre jours après le feu prins, ceux qui regardoient la place où la
+ville avoit esté pooient dire: Cy feut Dynant!» Du Clercq, liv. V, ch.
+LX-LXI. En 1472, le duc autorisa la reconstruction de l'église de
+Notre-Dame _au lieu appelé Dinant_. Gachard, Analectes Belgique, p.
+318-320.]
+
+[Note 118: «Non inveni in toto Dyonanto nisi altare S. Laurentii
+integrum, et valde pulchram imaginem B. V. Mariæ in porticu ecclesiæ
+suæ, etc.» Adrianus de Veteri Bosco, ap. Martène, IV, 1296.]
+
+Dans ce vaste sépulcre d'un peuple, ceux qui fouillaient trouvaient
+encore. Ce qu'ils trouvaient, ils le portaient aux receveurs qui se
+tenaient là pour enregistrer, et qui revendaient, brocantaient sur les
+ruines. D'après leur registre, les objets déterrés sont généralement
+des masses de métal, hier oeuvres d'art, aujourd'hui lingots. Quelques
+outils subsistaient sous leurs formes, des marteaux, des enclumes;
+l'ouvrier se hasardait parfois à venir les reconnaître, et rachetait
+son gagne-pain.
+
+Ce qui étonne en lisant ces comptes funèbres, c'est que parmi les
+matières indestructibles (qui seules, ce semble, devaient résister),
+entre le plomb, le cuivre et le fer, on trouva des choses fragiles, de
+petits meubles de ménage, de frêles joyaux de femmes et de famille...
+Vivants souvenirs d'humanité, qui sont restés là pour témoigner que ce
+qui fut détruit, ce n'étaient pas des pierres, mais des hommes qui
+vivaient, aimaient[119].
+
+[Note 119: «Unes patrenostres de gaiet, où il a des patrenostres
+d'argent entre deux... Une paire de gans d'espousée... un boutoir à
+mettre espingles de femmes...»--Puis il passe à autre chose: «Item un
+millier de fer... Item un millier de plomb.» _Recepte des biens
+trouvez en ladite plaiche de Dinant._ Documents Gachard, II, 381.]
+
+Je trouve, entre autres, cet article: «_Item._ Deux petites tasses
+d'argent, deux petites tablettes d'ivoire (dont une rompue), deux
+oreillers, avec couvertures semées de menues paillettes d'argent, un
+petit peigne d'ivoire, un chapelet à grains de jais et d'argent, une
+pelote à épingles de femme, _une paire de gants d'épousée_.»
+
+Un tel article fait songer... Quoi! ce fragile don de noces, ce pauvre
+petit luxe d'un jeune ménage, il a survécu à l'épouvantable
+embrasement qui fondait le fer! il aura été sauvé apparemment,
+recouvert par l'éboulement d'un mur... Tout porte à croire qu'ils sont
+restés jusqu'à la catastrophe, sans se décider à quitter la chère
+maison; autrement, n'auraient-ils pas emporté aisément plusieurs de
+ces légers objets. Ils sont restés, elle du moins, la nature des
+objets l'indique. Et alors, que sera-t-elle devenue?... Faut-il la
+chercher parmi celles dont parle notre Jean de Troyes, qui mendiaient
+sans asile, et qui, contraintes par la faim et par la misère,
+s'abandonnaient, hélas! pour avoir du pain[120].
+
+[Note 120: «Et à cause d'icelle destruction, devindrent les pauvres
+habitants d'icelle mendiants, et aucunes jeunes femmes et filles
+abandonnées à tout vice et pesché, pour avoir leur vie.» Jean de
+Troyes.]
+
+Ah! madame de Bourgogne, quand vous avez demandé cette terrible
+vengeance, vous ne soupçonniez pas sans doute qu'elle dût coûter si
+cher! Qu'auriez-vous dit, pieuse dame, si vers le soir, vous aviez vu,
+de votre balcon de Bruges, la triste veuve traîner dans la boue, dans
+les larmes et le péché?
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+ALLIANCE DU DUC DE BOURGOGNE ET DE L'ANGLETERRE--REDDITION DE LIÉGE
+
+1466-1467
+
+
+La prise de Dinant étonna fort. Personne n'eût deviné que cette ville,
+qu'on croyait approvisionnée pour trois ans, avec ses quatre-vingts
+tours, ses bonnes murailles et les vaillantes bandes qui la
+défendaient, pût être emportée en six jours. On connut pour la
+première fois la célérité des effets de l'artillerie.
+
+Le 28 août, à midi, un homme arrive à Liége; on lui demande: «Qu'y
+a-t-il de nouveau?--Ce qu'il y a, c'est que Dinant est pris.» On
+l'arrête. À une heure, un autre homme: «Dinant est pris, tout le
+monde tué...» Le peuple court aux maisons de Raes et des chefs pour
+les égorger; il n'en trouva qu'un, qui fut mis en pièces. Heureusement
+pour les autres, arriva ce brave Guérin de Dinant, qui dit
+magnanimement: «Ne vous troublez... Vous ne nous auriez servi en rien,
+et vous auriez bien pu périr.» Le peuple se calma et, tout en prenant
+les armes, il envoya au comte pour avoir la paix.
+
+Malgré sa victoire, et pour sa victoire même, il ne pouvait la
+refuser. Une armée, après cette affreuse fête du pillage, ne se remet
+pas vite; elle en reste ivre et lourde. Celle-ci, qui n'était pas
+payée depuis deux ans, s'était garni les mains, chargée et surchargée.
+Quand les Liégeois, sortis de leurs murs, les rencontrèrent à
+l'improviste, ils auraient eu bon marché de cette armée de
+porteballes[121].
+
+[Note 121: «Ceste nuict estoit l'ost des Bourguignons en grant trouble
+et double... Aulcuns d'eulx eurent envie de nous assaillir; et mon
+adviz est qu'ils en eussent eu du meilleur.» Commines.]
+
+Mais ce premier moment passé, l'avantage revenait au comte. Les
+Liégeois demandèrent un sursis, et rompirent leurs rangs. Les _sages_
+conseillers du comte voulaient qu'on profitât de ce moment pour tomber
+sur eux. Saint-Pol s'adressa à son honneur, à sa chevalerie[122]. S'il
+eût exterminé Liége après Dinant, il se serait trouvé plus fort que
+Saint-Pol ne le désirait.
+
+[Note 122: Commines.--«Agente plurimum et pro miseris interveniente
+comite Sancti Pauli.» Amelgard, Amplis. Coll. IV, 752.]
+
+Cet équivoque personnage, grand meneur des Picards et tout-puissant en
+Picardie, devait inquiéter le comte tout en le servant. Il était venu
+au siége, mais il s'était abstenu du pillage, retenant ses gens sous
+les armes, «pour protéger les autres, disait-il, en cas d'événements.»
+On lui avait donné à rançonner une ville pour lui seul, et il n'était
+pas satisfait. Il pouvait, s'il y trouvait son compte, faire tourner
+pour le roi la noblesse de Picardie. Le roi avait pris ce moment où il
+croyait le comte embarrassé pour le chicaner sur ses empiétements, sur
+le serment qu'il exigeait des Picards. Il avait une menaçante
+ambassade à Bruxelles, des troupes soldées et régulières qui pouvaient
+agir, Saint-Pol aidant, lorsque l'armée féodale du comte de Charolais
+se serait écoulée comme à l'ordinaire.
+
+Ce n'est pas tout. Les trente-six réformateurs du Bien public, bien
+dirigés par Louis XI, vont aussi tourmenter le comte. Ils lui envoient
+un conseiller au Parlement pour réclamer auprès de lui, et
+l'interroger, en quelque sorte, sur son manque de foi à l'égard du
+seigneur de Nesles qu'il a promis de laisser libre et qu'il tient
+prisonnier. La réponse était délicate, dangereuse, l'affaire
+intéressant tous les arrière-vassaux, toute la noblesse. Le comte
+suivit d'abord les prudentes instructions de ses légistes, il
+équivoqua. Mais le ferme et froid parlementaire le serrant de proche
+en proche, respectueux, mais opiniâtre, il perdit patience, allégua la
+conquête, le droit du plus fort. L'autre ne lâcha pas prise et dit
+hardiment: «Le vassal peut-il conquérir sur le roi, son
+suzerain[123]?...» Il ne lui laissait qu'une réponse à faire, savoir:
+qu'il reniait ce suzerain, qu'il n'était point vassal, mais souverain
+lui-même et prince étranger. Il fut sorti alors de la position double
+dont les ducs de Bourgogne avaient tant abusé; il eût laissé au roi,
+naguère attaqué par la noblesse, le beau rôle de protecteur de la
+noblesse française, du royaume de France, contre l'étranger.
+
+[Note 123: Il dit gravement aussi que le roi pourrait bien le
+poursuivre en dommages et intérêts. _Bibliothèque royale, ms. Du Puy,
+762, procès-verbal du 27 septembre 1466._]
+
+Contre l'ennemi... Il fallait qu'il s'avouât tel pour s'arracher de la
+France. Or, cela était hasardeux, ayant tant de sujets français; cela
+était odieux, ingrat, dur pour lui-même... Car il avait beau faire, il
+était Français, au moins d'éducation et de langue. Son rêve était la
+France antique, la chevalerie française, nos preux, nos douze pairs de
+la Table ronde[124]. Le chef de la _Toison_ devait être le miroir de
+toute chevalerie. Et cette chevalerie allait donc commencer par un
+acte de félonie! Il fallait que Roland fût d'abord Ganelon de
+Mayence!...
+
+[Note 124: «S'appliquoit à lire et faire lire devant luy du
+commencement les joyeux comptes et faicts de Lancelot et de Gauvain.»
+Olivier de la Marche.]
+
+Pour ne plus dépendre de la France, il lui fallait se faire
+anti-français, anglais. Jean sans Peur, qui n'avait pas peur du crime,
+hésita devant celui-ci. Son fils le commit par vengeance, et il en
+pleura. La France y faillit périr; elle était encore, trente ans
+après, dépeuplée, couverte de ruines. Un pacte avec les Anglais, un
+pacte avec le diable, c'était à peu près même chose dans la pensée du
+peuple. Tout ce qu'on pouvait comprendre ici, de l'horrible mêlée des
+deux Roses, c'est que cela avait l'air d'un combat de damnés.
+
+Les Flamands, qui, pour leur commerce, voyaient sans cesse les
+Anglais et de près, se représentent le chef des lords comme «un porc
+sanglier sauvage,» mal né, «mal sain,» et ils appellent l'alliance
+du roi et de Warwick «un accouplement monstrueux, une conjonction
+déshonnête...»--«Telle est cette nation, dit le vieux Chastellain,
+que jamais bien ne s'en peut écrire, _sinon en péché_.» Il ne faut
+pas s'étonner si le comte de Charolais, tout Lancastre qu'il était
+par sa mère, réfléchissait longtemps avant de faire un mariage
+anglais.
+
+Par cela même qu'il était Lancastre, il n'en avait que plus de
+répugnance à tendre la main à Édouard d'York, à abjurer sa parenté
+maternelle. Dans cette alliance deux fois dénaturée, oubliant, pour se
+faire Anglais, le sang français de son père et de son grand-père, il
+ne pouvait pas même être Anglais selon sa mère, selon la nature.
+
+Il n'avait pas le choix entre les deux branches anglaises. Édouard
+venait de se fortifier de l'alliance des Castillans, jusque-là nos
+alliés, et ceux-ci, par un étrange renversement de toutes choses,
+étaient priés d'alliance et de mariage par leur éternel ennemi, le roi
+d'Aragon; mariage contre nous, dont on eût pris la dot de ce côté des
+Pyrénées. L'idée d'un partage du royaume de France leur souriait à
+tous. La soeur de Louis XI, duchesse de Savoie, négociait dans ce but
+avec le Breton, avec Monsieur, et se faisait déjà donner pour la
+Savoie tout ce qui va jusqu'à la Saône.
+
+Pour relier et consolider le cercle où l'on voulait nous enfermer, il
+fallait ce sacrifice étrange qu'un Lancastre épousât York, et ce
+sacrifice se fit. Un mois avant la mort de son père, le comte de
+Charolais, non sans honte et sans ménagement, franchit le pas... Il
+envoya son frère, le grand bâtard, à un tournoi que le frère de la
+reine d'Angleterre ouvrait tout exprès à Londres. Le bâtard emmenait
+avec lui Olivier de la Marche, qui, le traité conclu, devait le porter
+au Breton et le lui faire signer.
+
+Le mariage était facile, la guerre difficile. Elle convenait à
+Édouard, mais point à l'Angleterre. Sans vouloir rien comprendre à la
+visite du bâtard de Bourgogne, sans s'informer si leur roi veut la
+guerre, les évêques et les lords font la paix pour lui. Ils envoient,
+en son nom, leur grand chef Warwick à Rouen[125]. Ce riche et tout
+puissant parti, possesseur de la terre et ferme comme la terre,
+n'avait pas peur qu'un roi branlant osât le désavouer.
+
+[Note 125: Cette explication ne surprendra pas ceux qui savent quels
+étaient les vrais rois d'Angleterre. La trêve expirait. Warwick se fit
+sans doute sceller des pouvoirs pour la renouveler, par son frère,
+l'archevêque d'York, chancelier d'Angleterre, _contre le gré du roi_.
+Ce qui est sûr, c'est qu'après le départ de Warwick, Édouard, furieux,
+alla avec une suite armée reprendre les sceaux chez l'archevêque qui
+se disait malade: il lui ôta deux manoirs de la couronne, et il prit
+cette précaution auprès du nouveau garde des sceaux, que, s'il voyait
+qu'un ordre royal pût préjudicier au roi: «Then he differe the
+expedition...» Rymer, Acta.]
+
+Louis XI reçut Warwick, comme il eût reçu les rois-évêques
+d'Angleterre, pour lesquels il venait. Il fit sortir à sa rencontre
+tout le clergé de Rouen, pontificalement vêtu, la croix et la
+bannière[126]. Le démon de la guerre des Roses entra, parmi les
+hymnes, comme un ange de paix. Il alla droit à la cathédrale faire sa
+prière, de là à un couvent, où le roi le logea près de lui. C'était
+encore trop loin au gré du roi; il fit percer un mur qui les séparait,
+afin de pouvoir communiquer de nuit et de jour. Il l'avait reçu en
+famille, avec la reine et les princesses. Il faisait promener les
+Anglais par la ville, chez les marchands de draps et de velours; ils
+prenaient ce qui leur plaisait et l'on payait pour eux. Ce qui leur
+agréait le plus, c'était l'or; et le roi, connaissant ce faible des
+Anglais pour l'or, avait fait frapper tout exprès de belles grosses
+pièces d'or, pesant dix écus la pièce, à emplir la main.
+
+[Note 126: «Was receyvid into Roan with procession and grete honour
+into Our Lady chirch.» Fragment, édité par Hearne à la suite des Th.
+Sprotti Chronica, p. 297. L'auteur a reçu tous les détails de la
+bouche d'Édouard IV: «I have herde of his owne mouth.» Ibidem, p.
+298.]
+
+Warwick lui venait bien à point. Il avait grand besoin de s'assurer de
+l'Angleterre, lorsqu'il voyait le feu prendre aux deux bouts, en
+Roussillon et sur la Meuse, au moment où il apprenait la mort de
+Philippe le Bon (m. le 15 juin), l'avénement du nouveau duc de
+Bourgogne[127].
+
+[Note 127: Rien de plus mélancolique que les paroles de Chastellain:
+«Maintenant c'est un homme mort,» etc. Elles sont visiblement écrites
+au moment même; on y sent l'inquiétude, la sombre attente de
+l'avenir.]
+
+Il se trouva, par un hasard étrange, que les envoyés du roi, chargés
+d'excuser les hostilités de la Meuse, ne purent arriver jusqu'au duc.
+Il était prisonnier de ses sujets de Gand. Ils ne lui voulaient aucun
+mal, disaient-ils; ils l'avaient toujours soutenu contre son père, il
+était comme leur enfant, il pouvait se croire en sûreté parmi eux
+«comme au ventre de sa mère.» Mais ils ne l'en gardaient pas moins,
+jusqu'à ce qu'il leur eût rendu tous les priviléges que son père leur
+avait ôtés.
+
+Il se trouvait en grand péril, ayant eu l'imprudence de faire son
+_entrée_ au moment même où ce peuple violent était dans sa fête
+populaire, une sorte d'émeute annuelle, la fête du grand saint du
+pays. Ce jour-là, ils étaient et voulaient être fols, «tout étant
+permis, disaient-ils, aux fols de Saint-Liévin.»
+
+Triste folie, sombre ivresse de bière, qui ne passait guère sans coups
+de couteaux. Tout ainsi que, dans la légende, les barbares traînent le
+saint au lieu de son martyre, le peuple, dévotement ivre, enlevait la
+châsse et la portait à ce lieu même, à trois lieues de Gand. Il y
+veillait la nuit, en s'enivrant de plus en plus. Le lendemain, le
+saint _voulait_ revenir, et la foule le rapportait, criant, hurlant,
+renversant tout. Au retour, passant au marché, le saint _voulut_
+passer justement tout au travers d'une loge où l'on recevait l'impôt.
+«Saint Liévin, criaient-ils, ne se dérange pas.» La baraque disparut
+en un moment, et à la place se dressa la bannière de la ville, le
+saint lui-même, de sa propre bannière, en fournissant l'étoffe. À côté
+reparurent toutes celles des métiers, plus neuves que jamais, «ce fut
+comme une féerie,» et sous les bannières les métiers en armes. «Et
+tant croissoient et multiplioient que c'estoit une horreur.»
+
+Le «duc s'épouvanta durement...» Il avait par malheur amené avec lui
+sa fille toute petite, et le trésor que lui laissait son père.
+Cependant la colère l'emporta... Il descend en robe noire, un bâton à
+la main: «Que vous faut-il? qui vous émeut, mauvaises gens?» Et il
+frappa un homme; l'homme faillit le tuer. Bien lui prit que les
+Gantais se faisaient une religion _de ne point toucher au corps de
+leur seigneur_; telle était la teneur du serment féodal, et, dans leur
+plus grande fureur, ils le respectaient. Le duc tiré de la presse et
+monté au balcon, le sire de la Gruthuse, noble flamand, fort aimé des
+Flamands et qui savait bien les manier, se mit à leur parler en leur
+langue; puis le duc lui-même, aussi en flamand... Cela les toucha
+fort; ils crièrent tant qu'ils purent: _Wille-come!_ (Soyez le
+bienvenu!)
+
+On croyait que le duc et le peuple allaient s'expliquer en famille;
+mais voilà que «un grand rude vilain,» monté, sans qu'on s'en aperçût,
+vient, lui aussi, se mettre à la fenêtre à côté du prince. Là, levant
+son gantelet noir, il frappe un grand coup sur le balcon pour qu'on
+fasse silence, et sans crainte ni respect il dit: «Mes frères, qui
+êtes là-bas, vous êtes venus pour faire vos doléances à votre prince
+ici présent, et vous en avez de grandes causes. D'abord, ceux qui
+gouvernent la ville, qui dérobent le prince et vous, vous voulez
+qu'ils soient punis? Ne le voulez-vous pas?--Oui, oui, cria la
+foule.--Vous voulez que la cuillotte soit abolie?--Oui, oui!--Vous
+voulez que vos portes condamnées soient rouvertes et vos bannières
+autorisées?--Oui, oui!--Et vous voulez encore ravoir vos châtellenies,
+vos blancs chaperons, vos anciennes manières de faire? n'est-il pas
+vrai?--Oui, crièrent-ils de toute la place.»--Alors se tournant vers
+le duc, l'homme dit: «Monseigneur, voilà en un mot pourquoi ces
+gens-là sont assemblés; je vous le déclare, et ils m'en avouent, vous
+l'avez entendu; veuillez y pourvoir. Maintenant, pardonnez-moi, j'ai
+parlé pour eux, j'ai parlé pour le bien.»
+
+Le sire de la Gruthuse et son maître «s'entre-regardoient
+piteusement.» Ils s'en tirèrent pourtant avec quelques bonnes paroles
+et quelques parchemins. Tout ce grand mouvement, si terrible à voir,
+était au fond peu redoutable. Une grande partie de ceux qui le
+faisaient, le faisaient malgré eux. Pendant l'émeute[128], plusieurs
+métiers, les bouchers et les poissonniers, se trouvant près du duc,
+lui disaient de n'avoir pas peur, de prendre patience, qu'il n'était
+pas temps de se venger _des méchantes gens_... Il se passa à peine
+quelques mois, et les plus violents, effrayés eux-mêmes, allèrent
+demander grâce. On croyait que toutes les villes imiteraient Gand,
+mais il n'y eut guère d'agité que Malines. La noblesse de Brabant se
+montra unanime pour contenir les villes et repousser le prétendant du
+roi, Jean de Nevers, qui se remuait fort, croyant l'occasion
+favorable. Le duc, comme porté sur les bras de ses nobles, se trouva
+au-dessus de tout. Loin que ce mouvement l'affaiblît, il n'en fut que
+plus fort pour retomber sur Liége[129].
+
+[Note 128: Lire le récit de Chastellain, plus naïf, mais tout aussi
+grand que les plus grandes pages de Tacite.--Cf. les détails donnés
+par le _Registre d'Ypres_, et par celui de _la Colace de Gand_, ap.
+Barante-Gachard, II, 273-277.--V. aussi Recherches sur le seigneur de
+La Gruthuyse, et sur ses mss. (par M. Van Praet). 1831, in-8.
+
+Malgré l'autorité de Wiellant, j'ai peine à croire que deux hommes
+tels que Commines et Chastellain, témoins de ces événements, se soient
+trompés de deux ans sur l'époque de la soumission. Je croirais plutôt
+que Gand se soumit et demanda son pardon dès le mois de décembre 1467,
+qu'elle ne l'obtint qu'en janvier 1469, et que l'amende honorable
+n'eut lieu qu'au mois de mai de la même année.]
+
+[Note 129: Il accusait les Liégeois d'avoir soulevé Gand. _Bibl. de
+Liége, ms. Bertholet, nº 81, fol. 444._]
+
+ * * * * *
+
+Il me faut dire la fin de Liége; je dois raconter cette misérable
+dernière année, montrer ce vaillant peuple dans la pitoyable situation
+du débiteur sous le coup de la contrainte par corps.
+
+Deux hommes avaient écrit le pesant traité de 1465, «deux solemnels
+clercs» bourguignons que le comte menait dans ses campagnes, maître
+Hugonet, maître Carondelet. Ces habiles gens n'avaient rien oublié,
+rien n'avait échappé à leur science, à leur prévoyance[130], aucune
+des _exceptions_ dont Liége eût pu se prévaloir, aucune, hors une
+seule, c'est qu'elle était tout à fait insolvable.
+
+[Note 130: «Renonçons à tous droits, allégations, exceptions,
+deffenses, previléges, fintes, cautelles, à toutes récisions,
+dispensations de serment... et _au droit disant que général
+renonciation ne vault, se l'espécial ne précède_.» Lettre qu'on fit
+signer aux Liégeois le 22 déc. 1465. Documents Gachard, II, 311.]
+
+Ils étaient partis de ce principe, que _qui perd doit payer_, et _qui
+ne peut payer doit payer davantage_, acquittant, par-dessus la dette,
+les frais de saisie. Liége devait donner tant en argent et tant en
+hommes qui payeraient de leurs têtes. Mais, comme elle ne voulait pas
+livrer de têtes, pour que justice fût satisfaite, ils ajoutèrent
+encore en argent la valeur de ces têtes, tant pour monseigneur de
+Bourgogne, tant pour M. de Charolais.
+
+Cette terrible somme devait être rendue à Louvain, de six mois en six
+mois, à raison de soixante mille florins par terme. Si tout le
+Liégeois eût payé, la chose était possible; mais d'abord les églises
+déclarèrent qu'ayant toujours voulu la paix, elles ne devaient point
+payer la guerre. Ensuite, la plupart des villes, quoique leurs noms
+figurassent au traité, trouvèrent moyen de n'en pas être. Tout retomba
+sur Liége, sur une ville alors sans commerce, sans ressources,
+très-populeuse encore, d'autant plus misérable.
+
+Ce peuple aigri, ne pouvant se venger sur d'autres, prenait plaisir à
+se blesser lui-même. Il devenait cruel. Ses meneurs l'occupaient de
+supplices. On s'étouffait aux exécutions, les femmes comme les hommes.
+Il fallut hausser l'échafaud pour que personne n'eût à se plaindre de
+ne pas bien voir. Une scène étrange en ce genre fut la _joyeuse
+entrée_ qu'ils firent à un homme qui, disait-on, avait livré Dinant;
+ils le firent _entrer_ à Liége, comme le comte avait fait à Dinant,
+avec trompettes, musiques et fols, pour lui couper la tête.
+
+Il n'y avait plus de gouvernement à Liége, ou si l'on veut, il y en
+avait deux: celui des magistrats qui ne faisaient plus rien, et celui
+de Raes qui expédiait tout par des gens à lui, les plus pauvres en
+général et les plus violents, qu'il avait (par respect pour la loi qui
+défendait les armes) armés de gros bâtons. Raes n'habitait point sa
+maison, trop peu sûre. Il se tenait dans un lieu de franchise, au
+chapitre de Saint-Pierre, lieu d'ailleurs facile à défendre. Que cet
+homme tout puissant dans Liége occupât un lieu d'asile, comme aurait
+fait un fugitif, cela ne peint que trop l'état de la cité!
+
+La fermentation allait croissant. Vers Pâques, le mouvement commence,
+d'abord par les saints; leurs images se mettent à faire des miracles.
+Les enfants de la Verte tente reparaissent, ils courent les campagnes,
+font leurs justices, égorgent tel et tel. Les gens d'armes de France
+vont arriver; les envoyés du roi l'assurent. Pour hâter le secours,
+ceux du parti français mènent hardiment les envoyés à la colline de
+_Lottring_, à _Herstall_ (le fameux berceau des Carlovingiens), et là,
+avec notaire et témoins, leur font _prendre possession_[131]...
+
+[Note 131: «Iverunt super collem de Lottring, et _acceperunt
+possessionem_ pro comite Nivernensi et rege Franciæ. Similiter in
+Bollan et circum, et sequenti die in Herstal.» Adrianus de Veteri
+Bosco, Ampliss. Coll. IV, 1369 (23 jul. 1467).--Le roi semble avoir
+tâté Louis de Bourbon à ce sujet: «Et pour ce qu'il estoit nécessaire
+de savoir le vouloir de ceulx de la cité, et s'ils se voudroient par
+mondit seigneur (de Liége) _soumettre à vous_.» Lettre de Chabannes et
+de l'évêque de Langres au roi. _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,
+ann. 1467._--C'est là sans doute la véritable raison pour laquelle les
+Liégeois refusent d'envoyer au roi; ils craignent de s'engager.
+L'excuse qu'ils donnent est bien faible: «La raison si est qu'il at en
+ceste cité très-petit nombre de nobles hommes...» _Bibl. royale, mss.
+Baluze, 675 A, fol. 21, 1er août 1467._]
+
+Possession de Liége? Il semble qu'ils n'aient osé le dire, la chose
+n'ayant pas réussi. Tels étaient la force de l'habitude et le respect
+du droit chez le peuple qui semblait entre tous l'ami des nouveautés;
+les Liégeois pouvaient battre ou tuer leur évêque et leurs chanoines,
+mais ils soutenaient toujours qu'ils étaient sujets de l'Église, et
+croyaient respecter les droits de l'évêché.
+
+Quoiqu'il y eût déjà des hostilités des deux parts et du sang versé,
+ils prétendaient ne rien faire contre leur traité avec le duc de
+Bourgogne. «Nous pouvons bien, disaient-ils, sans violer la paix,
+faire payer Huy et reprendre Saint-Trond, qui est une des filles de
+Liége.» L'évêque était dans Huy: «N'importe, disaient-ils, nous n'en
+voulons point à l'évêque.»
+
+L'évêque ne s'y fia point. Comme prêtre, et par sa robe dispensé de
+bravoure, il exigea que les Bourguignons envoyés au secours sauvassent
+sa personne plutôt que la ville. Le duc fut hors de lui quand il les
+vit revenir... Tristes commencements d'un nouveau règne, de voir ses
+hommes d'armes s'enfuir avec un prêtre, et d'avoir été lui-même à la
+merci de va-nu-pieds de Gand!
+
+Il n'hésita plus et franchit le grand pas. Il fit venir des Anglais,
+cinq cents d'abord[132]. Édouard en avait envoyé deux mille à Calais,
+et ne demandait pas mieux que d'en envoyer davantage; mais le duc, qui
+voulait rester maître chez lui, s'en tint à ces cinq cents. Ils lui
+suffisaient comme épouvantail, du côté du roi.
+
+[Note 132: Commines.--«Si le Roy se feust mellé réalement de la guerre
+des Liégeois en son contraire, il avoit deux mille Anglois à Calais,
+venus tout prests pour les faire venir en Liége, et trente mil francs
+là envoyés pour les payer en cas de besoing.» Chastellain.]
+
+Le nombre n'y faisait rien. Cinq cents Anglais, un seul Anglais, dans
+l'année de Bourgogne, c'était, pour ceux qui avaient de la mémoire, un
+signe effrayant... La situation était plus dangereuse que jamais;
+l'Angleterre et ses alliés, l'Aragonais, le Castillan et le Breton,
+s'entendaient mieux qu'autrefois et pouvaient agir d'ensemble, sous
+une même impulsion; ajoutez qu'il y avait en Bretagne un prétendant
+tout prêt, qui déjà signait des traités pour partager la France.
+
+Le roi connaissait parfaitement son danger. Dès qu'il sut que le vieux
+duc était mort, et que désormais il aurait à faire au duc Charles, il
+fit ce qu'il eût fait si une flotte anglaise eût remonté la Seine; il
+arma la ville de Paris[133].
+
+[Note 133: Ordonnances, XVI, juin 1467.]
+
+Rendre à Paris ses armes et ses bannières, l'organiser en une grande
+armée, cela pouvait paraître hardi, quand on se rappelait la douteuse
+attitude des Parisiens pendant la dernière guerre. Charles VI les
+avait jadis désarmés; Charles VII, _roi de Bourges_, ne s'était jamais
+fié beaucoup à eux. Louis XI, à qui ils avaient failli au besoin, ne
+se fit pas moins parisien tout à coup; son danger après Montlhéry lui
+avait appris qu'avec Paris, et la France de moins, il serait encore
+roi de France, il résolut de regagner Paris, quoi qu'il coûtât, de le
+ménager, de le fortifier, dût-il écraser tout le reste.
+
+Il l'avait exempté de taxes dans la crise; il maintint cette
+exemption, malgré le terrible besoin d'argent où il était[134]. Cela
+lui assurait surtout le Paris commerçant, les halles, le nord de la
+ville. La cité et le midi n'avaient jamais payé grand'chose, n'étant
+guère habités que de privilégiés, gens de robe et d'église, étudiants
+ou suppôts de l'Université.
+
+[Note 134: «Ordre au trésorier du Dauphiné de payer à Dunois, etc.;
+aux gens de l'Auvergne de payer au duc de Bretagne, etc.; à ceux du
+Languedoc de payer au duc de Bourbon, etc. 1466-1467.» _Archives du
+royaume_, K. 70, _27 février et 4 oct. 1466, 14 janvier 1467_.]
+
+Saint-Germain, Saint-Victor, les Chartreux, entouraient et gardaient
+en quelque sorte le Paris du midi. Le roi les exempta des droits
+d'amortissement.
+
+La Cité, c'était Notre-Dame et le Palais, le parlement et le chapitre.
+Louis XI s'était mal trouvé de n'avoir pas respecté ces puissances. Il
+s'amenda, reconnut la haute justice féodale des chanoines. Quant aux
+parlementaires, leur grande affaire était de pouvoir se passer tout
+doucement leurs offices de main en main, comme propriétés de famille,
+en couvrant leurs arrangements d'un semblant d'élections. Le roi ferma
+les yeux, les laissa s'élire entre eux, fils, frères, neveux, cousins;
+il promit de respecter les élections et de laisser les offices dans
+les mêmes mains.
+
+Le seul point où il n'entendit à aucun privilége, ce fut l'armement.
+Le Parlement et le Châtelet, la chambre des comptes, les gens de
+l'hôtel de ville, les pacifiques généraux des aides et des monnaies,
+tous durent monter à cheval ou fournir des hommes. Les églises mêmes
+furent tenues d'en solder. Il n'y avait rien à objecter, quand on
+voyait un évêque, un cardinal de Rome, le vaillant cardinal Balue,
+cavalcader devant les bannières et passer les revues.
+
+Le roi et la reine vinrent voir; c'était un grand spectacle; soixante
+et quelques bannières, soixante à quatre-vingt mille hommes
+armés[135]. Il y en avait depuis le Temple jusqu'à Reuilly, jusqu'à
+Conflans, et de là en revenant le long de la Seine jusqu'à la
+Bastille. Le roi avait eu l'attention paternelle d'envoyer et faire
+défoncer quelques tonneaux de vin.
+
+[Note 135: Si le greffier n'a pas vu double, dans son ardeur
+guerrière. (Jean de Troyes, 15 septembre 1467.)]
+
+Il était devenu vrai bourgeois de Paris. C'était plaisir de le voir
+s'en aller par les rues, souper tout bonnement chez un bourgeois, un
+élu, Denis Hesselin; il est vrai qu'ils étaient compères, le roi lui
+ayant fait l'honneur de lui tenir son enfant sur les fonts. Il
+envoyait la reine avec madame de Bourbon et Pérette de Châlons (sa
+maîtresse), souper, baigner (c'était l'usage) chez Dauvet, premier
+président. Il consultait volontiers les personnes notables,
+parlementaires, procureurs, marchands. Il n'y avait pas désormais à se
+jouer des gens de Paris, le roi n'eût pas entendu raillerie; un moine
+normand s'étant avisé d'accuser deux bourgeois, sans preuves, le roi
+le fit noyer. Tellement il était devenu ami chaud de la ville!
+
+Toute grande qu'elle était, il la voulait plus grande et plus peuplée.
+Il fit proclamer à son de trompe que toutes gens de toutes nations qui
+seraient en fuite pour vol ou pour meurtre, trouveraient sûreté ici.
+Dans un petit pèlerinage qu'il fit à Saint-Denis, comme il s'en allait
+devisant par la plaine avec Balue, Luillier et quelques autres, trois
+ribauds vinrent se jeter à genoux, criant grâce et rémission; ils
+avaient été toute leur vie voleurs de grand chemin, larrons et
+meurtriers; le roi leur accorda bénignement ce qu'ils demandaient.
+
+Il n'y avait guère de jour qu'on ne le vît à la messe à Notre-Dame, et
+toujours il laissait quelque offrande[136]. Le 12 octobre, il y avait
+été à vêpres, puis, pour se reposer, chez Dauvet, le président; au
+retour, comme il était nuit noire, il vit au-dessus de sa tête une
+étoile, et l'étoile le suivit jusqu'à ce qu'il fut rentré aux
+Tournelles.
+
+[Note 136: _Mss. Legrand, Preuves, octobre 1467._]
+
+Il avait bien besoin de croire à son étoile. Le coup qu'il attendait
+était porté. Le Breton avait envahi la Normandie, et déjà il était
+maître d'Alençon et de Caen (15 oct.). Le roi n'avait pu le prévenir.
+S'il eût bougé, le Bourguignon lui jetait en France une armée
+anglaise. Il avait envoyé quatre fois au duc en quatre mois, tantôt
+offrant d'abandonner Liége, et tantôt réclamant pour elle.
+
+Il essaya de l'intervention du pape, qu'il avait regagné, en faisant
+enregistrer l'abolition de la Pragmatique. Il obtint à ce prix que le
+Saint-Siége, qui avait naguère excommunié les Liégeois, prierait aussi
+pour eux. Mais le duc voulut à peine voir le légat, et encore à
+condition qu'il ne parlerait de rien.
+
+Le connétable, envoyé par le roi, fut reçu de manière à craindre pour
+lui-même. Il venait parler de paix à un homme qui déjà avait l'épée
+tirée, le bras prêt à frapper... Le duc lui dit durement: «Beau
+cousin, si vous êtes né connétable, vous l'êtes de par moi. Vous êtes
+né chez moi, et vous avez chez moi le plus beau de votre vaillant. Si
+le roi vient se mêler de mes affaires, ce ne sera pas à votre profit.»
+Saint-Pol, pour l'apaiser, lui garantit pour douze jours que rien ne
+remuerait du côté de la France. Sur quoi, il dit en montant à cheval:
+«J'aurai dans trois jours la bataille; si je suis battu, le roi fera
+ce qu'il voudra du côté des Bretons.» Il se moquait sans doute[137];
+il ne pouvait guère ignorer qu'au moment même (19 octobre) Alençon et
+Caen devaient être ouvertes au duc de Bretagne.
+
+[Note 137: Commines ne l'a pas senti, parce qu'il n'a pas rapproché
+les dates.]
+
+Qui eût pu l'arrêter, lancé comme il était par la colère? Il avait
+fait défier les Liégeois, à la vieille manière barbare, avec la torche
+et l'épée. Il eut un moment l'idée de tuer cinquante otages qui
+étaient entre ses mains. Les pauvres gens avaient répondu de la paix
+sur leurs têtes. Un des vieux conseillers (jusque-là des plus sages)
+était d'avis de les faire mourir. Heureusement, le sire d'Humbercourt,
+plus modéré et plus habile, sentit tout le parti qu'on pouvait tirer
+de ces gens.
+
+Les deux armées se rencontrèrent devant Saint-Trond. La place était
+gardée pour Liége par Renard de Rouvroy, homme d'audace et de ruse,
+attaché au roi, et qui lui avait servi, comme on a vu, à jouer la
+comédie de la fausse victoire de Montlhéry. Dans l'armée des
+Liégeois, qui venait au secours de Saint-Trond, on remarquait le
+bailli de Lyon, qui depuis un mois leur promettait du secours, et qui
+les trompait d'autant mieux que le roi le trompait lui-même[138].
+
+[Note 138: Rien n'indique qu'il y eût d'autres Français.--Dammartin,
+que Meyer y fait venir avec quatre cents hommes d'armes, six mille
+archers! (Annales Flandr., p. 341), n'avait pas bougé de Mouzon. Le
+bailli de Lyon, fort embarrassé à Liége, faisait tout au monde pour le
+faire venir; sa lettre au capitaine Salazar (_Bibl. royale, mss.
+Legrand, Preuves_) est bien naïve: «Se nul inconvéniant leur sorvient,
+y diront que le Roy et vous et moy qui les ay conseglez, an somes
+cause... Les genz d'armes seront plus ayses icy que là, et tout le
+pays s'apreste vous fere très-grand chière, etc.»]
+
+Selon Commines, qui put les voir de loin, ils auraient été trente
+mille; d'autres disent dix-huit mille. L'étendard était porté par le
+sire de Bierlo. Bare de Surlet était à leur tête, avec Raes et la
+femme de Raes, madame Pentecôte d'Arkel. Cette vaillante dame, qui
+suivait partout son mari, s'était déjà signalée au combat d'Huy. Ici,
+elle galopait devant le peuple, et l'animait bien mieux que Raes n'eût
+su faire[139].
+
+[Note 139: «Plus quam vir ejus fecisset.» Adrianus.]
+
+La confiance pourtant n'était pas générale. Les églises s'étaient
+prêtées de mauvaise grâce à escorter l'étendard de Saint-Lambert,
+comme l'usage le voulait; tel couvent, pour s'en dispenser, avait
+déguisé des laïques en prêtres. Encore cette escorte, à peine à deux
+lieues, voulait revenir. L'honneur de porter l'étendard fut offert au
+bailli de Lyon, qui n'accepta pas. Bare de Surlet, le jour du départ,
+voulant monter un cheval de bataille que venait de lui vendre l'abbé
+de Saint-Laurent, trouva qu'il était mort la nuit.
+
+L'armée liégeoise arriva le soir à Brusten, près Saint-Trond; les
+chefs la retinrent dans le village et la forcèrent d'attendre le
+lendemain (28 oct.).
+
+Au matin, le duc, «monté sur un courtaut,» passait devant ses lignes,
+un papier à la main; c'était son ordonnance de bataille, tout écrite,
+telle que ses conseillers l'avaient arrêtée la nuit. Qu'adviendrait-il
+de cette première bataille qu'il livrait comme duc? c'était une grande
+question, un important augure pour tout le règne. Il y avait à
+craindre que son bouillant courage ne mît tout en hasard. Il paraît
+qu'on trouva moyen de le tenir dans un corps qui ne bougea pas. La
+cavalerie, en général, resta inactive pendant la bataille; dans cette
+plaine fangeuse, coupée de marais, elle eût pu renouveler la triste
+aventure d'Azincourt.
+
+Vers dix heures, les gens de Tongres, impatients, inquiets, ne purent
+plus supporter une si longue attente; ils marchèrent à l'ennemi. Les
+Bourguignons les repoussèrent, criblèrent de flèches et de boulets
+ceux qui gardaient le fossé, gagnèrent le fossé, les canons. Puis,
+comme ils n'avaient plus de quoi tirer, les Liégeois reprirent
+l'avantage. De leurs longues piques, ils chargèrent les archers: «Et
+en une troupe, tuèrent quatre ou cinq cents hommes en un moment; et
+branloient toutes nos enseignes, comme gens presque déconfits. Et sur
+ce pas, fit le duc marcher les archers de sa bataille que conduisoit
+Philippe de Crèvecoeur, homme sage, et plusieurs autres gens de bien,
+qui avec un grand _hu!_ assaillirent les Liégeois, qui en un moment
+furent desconfitz.»
+
+Il paraît qu'on fit croire au duc qu'il leur avait tué six mille
+hommes. Commines le répète et s'en moque lui-même. Il assure que la
+perte était peu de chose, que sur un si grand peuple, il n'y
+paraissait guère. Renard de Rouvroy, ayant tenu encore trois jours
+dans Saint-Trond, Raes et le bailli avaient le temps de mettre Liége
+en défense. Mais il aurait fallu abattre autour des murs certaines
+maisons qui étaient aux églises, et elles n'y consentaient pas.
+
+De coeur et de courage, sinon de force, la ville était tuée. On avait
+beau dire au peuple que les envoyés du roi négociaient, que le légat
+allait venir pour tout arranger; chacun commençait à songer à soi, à
+vouloir faire la paix avant les autres; d'abord les petites gens de la
+rivière, les poissonniers. Puis les églises s'enhardirent et
+déclarèrent qu'elles voulaient traiter. On les laissa faire, et elles
+traitèrent, non-seulement pour elles, mais pour la cité.
+
+Ce qu'elles obtinrent, et qui n'était rien moins qu'une grâce, ce fut
+de rendre tout, «à volonté,» sauf le feu et le pillage. Les prêtres,
+n'ayant rien à craindre pour eux-mêmes, se contentèrent d'assurer
+ainsi les biens, sans s'inquiéter des personnes.
+
+Cet arrangement fut accepté, l'égoïsme gagnant, comme il arrive dans
+les grandes craintes. On choisit trois cents hommes, dix de chaque
+métier, pour aller demander pardon. La commission était peu
+rassurante. Le duc avait pris dix hommes de Saint-Trond, et dix hommes
+de Tongres, auxquels il avait fait couper la tête.
+
+Trois cents suffiraient-ils? L'ennemi une fois dans la ville n'en
+pendrait-il pas d'autres?... Cette crainte se répandit et devint si
+forte que les portes ne s'ouvrirent pas. Le vaillant Bierlo, qui avait
+porté l'étendard, qui l'avait défendu et sauvé, se mit aussi à
+défendre les portes, s'obstinant à les tenir fermées, à moins que la
+sûreté des personnes ne fût garantie.
+
+Le duc attendait les trois cents sur la plaine. Sa position était
+mauvaise: «On étoit en fin coeur d'hiver, et les pluies plus grandes
+qu'il n'est possible de dire, le pays fangeux et mol à merveille. Nous
+étions (c'est Commines qui parle) en grande nécessité de vivres et
+d'argent, et l'armée comme toute rompue. Le duc n'avoit nulle envie de
+les assiéger, et aussi n'eût-il su. S'ils eussent attendu deux jours à
+se rendre, il s'en fût retourné. La gloire qu'il reçut en ce voyage
+lui procéda de la grâce de Dieu, contre toute raison. Il eut tous ces
+honneurs et biens pour la grâce et bonté dont il avoit usé envers les
+otages, dont vous avez ouï parler.»
+
+Croyant qu'il n'y avait qu'à rentrer dans la ville, le duc avait
+envoyé, pour entrer le premier, Humbercourt qu'il en avait nommé
+gouverneur, et qui n'y était point haï. Porte close. Humbercourt se
+logea dans l'abbaye de Saint-Laurent, tout près des murs de la ville,
+dont il entendait tous les bruits[140]. Il n'avait que deux cents
+hommes; nul espoir de secours en cas d'attaque. Heureusement il avait
+avec lui quelques-uns des otages, qui lui servirent merveilleusement,
+pour travailler la ville et l'amener à se rendre: «Si nous pouvons les
+amuser jusqu'à minuit, disait-il, nous aurons échappé; ils seront las
+et s'en iront dormir.» Il détacha ainsi deux otages aux Liégeois, puis
+(le bruit redoublant dans la ville) quatre autres, avec une bonne et
+amicale lettre; il leur disait: Qu'il avait toujours été bon pour eux,
+que pour rien au monde il ne voudrait consentir à leur perte; naguère
+encore il était des leurs, du métier des _fèves_ et maréchaux, il en
+avait porté la robe, etc. La lettre vint à temps; ceux de la porte
+parlaient d'aller brûler l'abbaye et Humbercourt dedans. Mais: «Tout
+incontinent, dit Commines, nous ouïmes sonner la cloche d'assemblée,
+dont nous eûmes grande joie, et s'éteignit le bruit que nous
+entendions à la porte. Ils restèrent assemblés jusqu'à deux heures
+après minuit, et enfin conclurent qu'au matin ils donneroient une des
+portes au seigneur d'Humbercourt. Et tout incontinent s'enfuit de la
+ville messire Raes de Lintre et toute sa séquelle[141].»
+
+[Note 140: Cette curieuse scène de nuit avait deux témoins
+très-intelligents qui l'ont peinte, un jeune homme d'armes
+bourguignon, Philippe de Commines, et un moine, Adrien de Vieux-Bois.
+Tout le couvent, en alarme, s'occupait à cuire du pain pour ceux qui
+viendraient, quel que fût leur parti.]
+
+[Note 141: Voir dans Adrien la scène intérieure de Liége, l'abandon du
+tribun. On lui en voulait de ne s'être pas fait tuer, comme Bare de
+Surlet. On prétendait qu'après la bataille il avait passé la nuit dans
+un moulin, etc. Ce qui est sûr, c'est qu'une fois rentré dans Liége,
+il montra beaucoup de fermeté et ne quitta qu'au dernier moment.]
+
+Au matin, les trois cents, en chemise, furent menés dans la plaine, se
+mirent à genoux dans la boue et crièrent merci. Le bon ami du roi, le
+légat, qui venait intercéder, se trouva là justement pour ce piteux
+spectacle. Quoi qu'il pût dire, le duc y fit peu d'attention. Le sage
+Humbercourt eût voulu qu'il se servît de ce légat pour le faire entrer
+avant lui dans la ville, pour bénir et calmer le peuple, l'endormir,
+rendre l'entrée plus sûre.
+
+Loin de là, le duc, tenant à faire croire qu'il entrait de force, «à
+portes renversées,» fit à l'instant mettre le marteau aux murs et
+détacher les portes de leurs gonds. C'était l'ancien usage, quand le
+vainqueur n'entrait pas par la brèche, qu'on lui couchât les portes
+sur le pavé, afin qu'il les foulât et marchât dessus.
+
+Le 17 novembre, au matin, les troupes entrèrent, puis le duc
+accompagné de l'évêque, puis des troupes, et toujours des troupes,
+jusqu'au soir. Il n'était pas sans émotion en se voyant enfin dans
+Liége; le matin, il avait pu à peine manger.
+
+La foule à travers laquelle il passait offrait l'aspect de deux
+peuples distincts, des élus et des réprouvés, en ce jour de jugement;
+à droite, les élus, c'est-à-dire le clergé, en blanc surplis, avec les
+gens qui tenaient au clergé ou voulaient y tenir, tous ayant à la main
+des cierges allumés, comme les Vierges sages; à gauche, sans cierge,
+aussi bien que sans armes, l'épaisse et sombre file des bourgeois,
+gens de métiers et menu populaire, portant la tête basse.
+
+Ils roulaient en eux-mêmes la terrible sentence, encore inconnue, et
+tout ce que peut contenir pour celui qui se livre, ce mot vague,
+infini: À volonté. Personne, tant qu'il n'était pas expliqué, ne
+savait qui était vivant et qui était mort.
+
+L'attente fut prolongée jusqu'au 26 novembre. Ce jour-là sonna la
+cloche du peuple pour la dernière fois. Sur l'estrade, devant le
+palais, au lieu consacré et légal où jadis siégeait le prince-évêque,
+s'assit le maître et juge... Près de lui, Louis de Bourbon, et en bas
+le condamné, le peuple, pour ouïr la sentence. D'illustres personnages
+avaient place aussi sur l'estrade, comme pour représenter la
+chrétienté: un Italien, le marquis de Ferrare, un Suisse, le comte de
+Neufchâtel (maréchal de Bourgogne), enfin Jacques de Luxembourg, oncle
+de la reine d'Angleterre.
+
+Un simple secrétaire et notaire lut «haut et clair» l'arrêt...
+
+Arrêt de mort pour Liége. Il n'y avait plus de cité, plus de
+murailles, plus de loi, plus de justice de ville ni de justice
+d'évêque, plus de corps de métiers.
+
+Plus de loi; des échevins nommés par l'évêque, assermentés au duc,
+jugeront _selon droit et raison escripte_[142], d'après le mode que
+fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque.
+
+[Note 142: «Sans avoir regart aux malvais stieles, usaiges et
+coustumes selon lesquelz lesdis eschevins ont aultrefois jugiet.»
+Documents Gachard, II, 447.--Adrien, ordinairement fort exact, ajoute:
+«Et modum per dominum ducem et dominum episcopum ordinandum.» Amptiss.
+Coll., IV, 1322.]
+
+Liége n'est plus une ville, n'ayant ni portes, ni murs, ni fossé; tout
+sera effacé et mis de niveau, en sorte qu'on puisse y entrer de
+partout «comme en un village.»
+
+La voix de la cité, son bourgmestre, l'épée de la cité, son avoué, lui
+sont ôtés également. L'avoué, le défenseur désormais, c'est l'ennemi;
+le duc, comme avoué suprême, siége et lève son droit dans la ville, au
+pont d'Amercoeur.
+
+Loin qu'il y ait un corps de ville, il n'y a plus de corps de métiers.
+Liége perd les deux choses dont elle était née, dont elle eût pu
+renaître: les métiers et la cour épiscopale; ses fameuses justices de
+l'Anneau et de la paix de Notre-Dame[143].
+
+[Note 143: Le peuple perd son antique et joyeux privilége de danser
+dans l'église, etc.--«Sera abolie l'abusive coustumme de tenir les
+consiaux en l'église de Saint-Lambert, du marchiet de plusseurs
+denrées, des danses et jeuz et aultres négociations illicites que l'on
+y a accoustumé de faire.» Documents Gachard, II, 453.]
+
+Elle ne juge plus et elle est jugée, jugée par ses voisines, ses
+ennemis, Namur, Louvain, Maëstricht. Les appels seront maintenant
+portés dans ces trois villes.
+
+Maëstricht est franche, indépendante et ne paye plus rien. Liége paye,
+par-dessus les six cent mille florins du premier traité, une rançon de
+cent quinze mille lions.
+
+C'est-à-dire qu'elle se ruine pour se racheter, prisonnière qu'elle
+est. Et tout en se rachetant, il faut qu'elle livre douze hommes pour
+la prison ou pour la mort; le duc décidera.
+
+L'acte lu, le duc déclara que c'était bien là sa sentence. Son
+chancelier, s'adressant à ceux qui étaient dans la place, leur demanda
+s'ils acceptaient tous ces articles et voulaient s'y tenir... L'on
+constata qu'ils avaient accepté, que pas un n'avait contredit, qu'ils
+avaient dit, bien distinctement, _Oy, oy_. Le chancelier se tourna
+ensuite vers l'évêque et vers le chapitre, qui répondirent _Oy_, comme
+le peuple. Et alors le duc, s'adressant à la foule, daigna dire que,
+s'ils tenaient parole, il leur serait un bon protecteur et gardien.
+
+Cette bonté n'empêcha pas que, quelques jours après, l'échafaud ne fût
+dressé. On amena les _douze_ qui avaient été livrés; _trois_, mis sur
+l'échafaud, y reçurent grâce; _trois fois_ trois furent décapités. La
+terreur qu'inspira ce spectacle eut tant d'effet que cinq mille hommes
+achetèrent leur pardon.
+
+Il y avait dans Liége une chose qui était aussi chère aux Liégeois que
+leur vie: c'était le principal monument de la ville et son palladium,
+ce qu'ils appelaient leur _péron_, une colonne de bronze au pied de
+laquelle le peuple, pendant tant de siècles, avait fait les lois, les
+actes publics. Cette colonne, qui avait assisté à toute la vie de
+Liége, semblait Liége elle-même. Tant qu'elle était là, rien n'était
+perdu; la cité pouvait toujours revivre. Le duc mit dans son arrêt ce
+terrible article: «Le _péron_ sera enlevé, sans qu'on puisse le
+rétablir jamais, pas même en refaire l'image dans les armes de la
+ville.»
+
+Il emporta en effet la colonne avec lui, la plaça, comme au pilori, à
+la Bourse de Bruges, et sur le triste monument furent gravés des vers
+en deux langues, où on le fait parler (comme si Liége parlait à la
+Flandre):
+
+ Ne lève plus un sourcil orgueilleux!
+ Prends leçon de mon aventure,
+ Apprends ton néant pour toujours!
+ J'étois le signe vénéré de Liége, son titre de noblesse,
+ La gloire d'une ville invaincue...
+ Aujourd'hui exposé (le peuple rit et passe!)
+ Je suis ici pour avouer ma chute;
+ C'est Charles qui m'a renversé[144].
+
+[Note 144: Un historien du XVIIe siècle ajoute: «Le duc fit abattre la
+statue de Fortune, que les Liégeois avoient dressée sur le marché pour
+marque de leur liberté et fiché un clou à sa roue, afin qu'elle ne
+tournast.» Mélart. C'est la traduction de l'inscription latine donnée
+par Meyer, fol. 342. Voir la très-plate inscription française dans D.
+Plancher et Salazar. Histoire de Bourgogne, IV, 358.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+PÉRONNE.--DESTRUCTION DE LIÉGE
+
+1468
+
+
+Une foule inquiète attendait le duc de Bruxelles: solliciteurs,
+suppliants, envoyés de tous pays. Il y avait, entre autres, de pauvres
+gens de Tournai qui étaient là, à genoux, pour excuser je ne sais
+quelle plaisanterie des enfants de la ville; le duc ne parlait de rien
+moins que de les marquer au front d'un fer rouge aux armes de
+Bourgogne[145].
+
+[Note 145: Il l'aurait fait si ses nobles n'avaient intercédé.
+(Poutrain.)--Tournai, enfermée de toutes parts et s'obstinant à rester
+française, se trouvait dans un état de siége perpétuel. Les Flamands,
+quand ils voulaient, la faisaient mourir de faim, et par représailles
+elle se moquait fort de ses pesants voisins, trop bien nourris.]
+
+À sa violence, à son air sombre, on voyait bien que la fin de cette
+affaire de Liége n'était pour lui qu'un commencement. Il remuait en
+pensée plus de choses qu'une tête d'homme n'en pouvait contenir. On
+eût pu lire sur son visage sa menaçante devise: «Je l'ay
+_empris_[146].» Il allait _entreprendre_, avec quel succès! Dieu le
+savait. Une comète qui parut à son avénement donnait fort à penser:
+«J'entrai en imagination (dit Chastellain)... Je m'attends à tout...
+La fin fera le jugement.»
+
+[Note 146: C'est l'expression du formidable portrait attribué à Van
+Eyck. Celui qu'on voyait à Gand dans une précieuse collection (vendue
+en 1840) est sombre, violent, bilieux; le teint accuse l'origine
+anglo-portugaise. Il a été souvent copié.]
+
+Ce qu'on pouvait prévoir sans peine, c'est qu'avec un tel homme il y
+aurait beaucoup à faire et à souffrir, que ses gens auraient peu de
+repos, qu'il lasserait tout le monde avant de se lasser. Jamais on ne
+surprit en lui ni peur ni fatigue. «Fort de bras, fort d'échine, de
+bonnes fortes jambes, de longues mains, un rude joûteur à jeter tout
+homme par terre, le teint et le poil bruns, la chevelure épaisse,
+_houssue_...»
+
+Fils d'une si _prude femme_ et si _béguine_, lisant insatiablement
+dans sa jeunesse les vieilles histoires des preux, on avait cru qu'il
+serait un vrai manoir de chevalerie[147]. Il était dévot, disait-on,
+particulièrement à la vierge Marie. On remarquait qu'il avait les yeux
+«angéliquement clairs.»
+
+[Note 147: Il eut «l'entendement et le sens si grand qu'il résistoit à
+ses complexions, tellement qu'en sa jeunesse ne fut trouvé plus doux,
+ne plus courtoy que luy. Il apprenoit à l'école moult bien, etc.»
+Olivier de la Marche. Le portrait capital est celui de Chastellain. On
+y voit qu'il avait l'esprit très-cultivé, beaucoup de faconde et de
+subtilité: «_Il parloit de grand sens_ et parfond, et continuoit
+longuement au besoin.» Ce qui contredit le mot de Commines: «Trop
+_peu_ de malice et _de sens_,» etc. La contradiction n'est
+qu'apparente; on peut être discoureur, logicien et peu judicieux.]
+
+Les Flamands, Hollandais, tous les gens du nord et de langues
+allemandes avaient mis un grand espoir dans leur jeune comte. Il
+parlait leur langue, puisait au besoin dans leur bourse, vivait avec
+eux et comme eux sur les digues, à voir la mer, qu'il aimait fort, ou
+bien à bâtir sa tour de Gorckum. Dès qu'il fut maître, on aperçut
+qu'il y avait encore en lui un tout autre homme qu'on ne soupçonnait
+pas, homme d'affaires, d'argent et de calcul. «Il prit le mors aux
+dents, veilla et estudia en ses finances.» Il visita le trésor de son
+père[148], mais pour le bien fermer, voulant vivre et suffire à tout
+avec son domaine et ce qu'il tirerait de ses peuples. L'argent de
+Liége et tout l'extraordinaire ne devaient point les soulager, mais
+rester dans les coffres. En tout un ordre austère. La joyeuse maison
+du bon duc devint comme un couvent[149]; plus de grande table commune
+où les officiers et seigneurs mangeaient avec le maître. Il les divisa
+et parqua en tables différentes, d'où, le repas fini, on les faisait
+défiler devant le prince, qui notait les absents: l'absent perdait les
+gages du jour.
+
+[Note 148: Selon Olivier de la Marche: Quatre cent mille écus d'or,
+soixante-douze mille marcs d'argent, deux millions d'or en meubles,
+etc. En 1460, Philippe le Bon avait ordonné à ses officiers de rendre
+leurs comptes dans les quatre mois qui suivraient l'année révolue.
+(Notice de Gachard sur les anciennes chambres des comptes, en tête de
+son Inventaire.) En 1467-8, le duc Charles crée une chambre des
+domaines, règle la comptabilité, en divise les fonctions entre le
+receveur et le payeur, etc. _Archives gén. de Belgique, Reg. de
+Brabant, nº 4, fol. 42-46._]
+
+[Note 149: «Se délitoit en beau parler, et en amonester ses nobles à
+vertu, comme un orateur... assis en haut-dos paré.--Il mist sus une
+audience, laquelle il tint trois fois la semaine, après disner...; les
+nobles de sa maison estoient assis devant ly en bancs, chascun selon
+son ordre, sans y oser faillir..., souvent toutesfois à grand'tannance
+des assis.» Chastellain.]
+
+Nul homme plus exact, plus laborieux. Il était le matin au conseil et
+il y était le soir, «se travaillant soy et ses gens, outrageusement.»
+Ses gens, ceux du moins qu'il employait le plus, c'étaient des gens de
+langue française et de droit romain, des hommes de loi bourguignons
+ou comtois. Le règne des Comtois[150], commencé sous Philippe le Bon
+par Raulin, continué sous son fils par le De Goux, les Rochefort, les
+Carondelet, éclate dans l'histoire par la tyrannie des Granvelle.
+Leurs traditions d'impérialisme romain, de procédures secrètes, etc.,
+furent pourtant connues dès l'époque où le chancelier Raulin, armé
+d'un simple billet de son maître absent, fit étouffer le sire de
+Granson entre deux matelas[151].
+
+[Note 150: Ce que nous disons ici des ministres de la maison de
+Bourgogne contraste avec le remarquable esprit de mesure qui
+caractérise la Franche-Comté. À portée de tout, et informés de tout,
+les Comtois eurent de bonne heure deux choses, savoir faire, savoir
+s'arrêter. Savants et philosophes (Cuvier, Jouffroy, Droz), légistes,
+érudits et littérateurs (Proudhon et ses collègues de la Faculté de
+Paris, Dunod, Weiss, Marmier), tous les Comtois distingués se
+recommandent par ce caractère. Nodier lui-même, qui a donné l'élan à
+la jeune littérature, ne l'a pas suivi dans ses excentricités. Les
+devises franc-comtoises sont modestes et sages: Granvelle, _Durate_;
+Olivier de la Marche, _Tant a souffert_; Besançon, _Plût à
+Dieu_.--J'attends beaucoup, pour l'étude de la Franche-Comté, des
+documents qu'elle publie dans ses excellents mémoires académiques, et
+de la savante et judicieuse histoire de M. Clerc.
+
+Ces familles de légistes se poussaient à la fois dans la robe et dans
+l'épée. Un Carondelet est tué à Montlhéry, un Rochefort y commande
+cent hommes d'armes; en récompense, il est fait maître des requêtes;
+plus tard, il devient chancelier de France. Son père avait eu ses
+biens confisqués _pour une petite rature_ qu'il fit à son profit dans
+un acte. Le faux n'est pas rare en ce temps. Cf. le fameux procès du
+bâtard de Neufchâtel, Der Schweitzerische Geschichtforscher, I, 403.]
+
+[Note 151: Dunod.]
+
+On reconnait, dans la sentence de Liége, la main de ces légistes, à
+cet article surtout, où, substituant le _droit écrit_ à la coutume,
+ils ajoutent à ce mot déjà si vague un arbitraire illimité: «Selon le
+mode que fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque.»
+
+Après Liége, la Flandre. Dès le lendemain de la bataille, une lettre
+fut écrite par le duc, une menace _contre tous les fieffés_ de Flandre
+qui ne rendraient pas le service militaire. Cette expression semblait
+étendre l'obligation du service à une foule de petites gens, qui
+tenaient, à titre de fiefs, des choses minimes pour une minime
+redevance. L'effroi fut grand[152]; l'effet subit, beaucoup aimèrent
+mieux laisser là fief et tout et passer la frontière. Il fallut que le
+duc s'expliquât; il dit dans une nouvelle lettre, non plus _tous les
+fieffés_, mais: «Nos féaux vassaux et sujets, _tenus et accoutumés_ de
+servir et _fréquenter_ les armes.»
+
+[Note 152: La menace est du 5 novembre, et l'explication du 20
+décembre; en six semaines, l'émigration avait commencé: «Se partent et
+absentent, ou sont à voulenté d'eux partir et absenter.» Gachard.]
+
+Le mot d'_aide_ ne prêtait pas moins que celui de _fief_ au
+malentendu. Sous ce mot féodal (aide de joyeuse entrée, aide de
+mariage), il demanda un impôt régulier, annuel, pour seize ans. Le
+total semblait monstrueux: pour la Flandre, douze cent mille écus;
+pour le Brabant, huit cent mille livres; cent mille livres pour le
+Hainaut. «Il n'y eut personne qui ne fût perplexe durement et frappé
+au front, d'ouïr nommer cette horrible somme de deniers à prendre sur
+le peuple.»
+
+Par ces violentes chicanes pour changer ses vassaux en sujets, pour
+devenir de suzerain féodal, souverain moderne, le duc de Bourgogne
+n'en restait pas moins, dans l'opinion de tous et dans la sienne, le
+prince de la chevalerie. Il en gardait les formes, et elles devenaient
+souvent dans ses mains une arme politique. Juge de l'honneur
+chevaleresque, comme chef de la Toison d'or, il somma son ennemi, le
+duc de Nevers, de comparaître au chapitre de l'ordre[153], le fit
+condamner comme contumax, biffer son nom, noircir son écusson[154].
+
+[Note 153: Le duc fit lire et adopter à ce chapitre une ordonnance qui
+mettait dans sa main toute la juridiction de l'ordre. V. le texte dans
+Reiffenberg, Histoire de la Toison-d'Or, p. 50.]
+
+[Note 154: Il le déshonorait après l'avoir dépouillé. Sur cette
+terrible iniquité de la maison de Bourgogne, sur la cession forcée
+(qu'Hugonet extorqua), sur le courage du notaire qui glissa dans
+l'acte même (au pli du parchemin où posait le sceau), une toute petite
+protestation. V. Preuves de Commines.]
+
+Ceux même que le roi avait cru s'attacher et qu'il avait achetés le
+plus cher tournaient au duc de Bourgogne, comme au chef naturel des
+princes et seigneurs.
+
+Un nouveau _Bien public_ se préparait, plus général et dans lequel
+entreraient ceux qui s'étaient abstenus de l'autre. René devait en
+être, quoique le roi aidât alors son fils en Espagne. Deux femmes y
+poussaient, la douairière de Bourbon, aux enfants de qui il avait
+confié moitié du royaume, et la propre soeur de Louis XI, qui, il est
+vrai, lui ressemblait trop pour subir aisément sa protection
+tyrannique; plus il faisait pour elle, plus elle travaillait contre
+lui.
+
+L'Anglais n'avait pu être du premier _Bien public_; on l'invitait au
+second. Le Bourguignon épousait la soeur d'Édouard, et le Breton
+épousait en quelque sorte l'Angleterre elle-même, voulant l'établir à
+côté de lui, en Normandie. Le roi, les voyant tous appeler l'Anglais,
+s'avisa d'un expédient qu'ils n'avaient pas prévu, il appela la
+France.
+
+Il convoqua les États généraux (avril), les trois ordres; soixante
+villes envoyèrent leurs députés[155]. Il leur posa simplement la vraie
+question: «Le royaume veut-il perdre la Normandie?» La confier au
+jeune frère du roi, qui n'était rien que par les ducs de Bourgogne et
+de Bretagne, c'était la leur donner, ou plutôt y mettre les Anglais.
+
+[Note 155: Chaque ville envoya trois députés, un prêtre et deux
+laïques.--La relation du greffier Prévost, imprimée dans les
+collections (Isambert, etc.), se trouve plus complète dans un ms. de
+Rouen; les dates et certains détails y sont plus exactement indiqués.
+On y voit un seul bourgeois porter la parole au nom de plusieurs
+villes. (Communiqué par M. Chéruel, d'après le ms. des _Archives
+municipales de Rouen_.)]
+
+Ce n'était pas la faute du duc de Bretagne si les Anglais n'y étaient
+pas. Ils n'avaient pas besoin d'y prendre une place, comme Henri V
+avait dû le faire; on leur en offrait douze. Chose étrange pour leur
+faire accepter ces villes, il fallait les payer, ils chicanaient sur
+la solde... Le fait est qu'ils avaient grand'peine à venir; Édouard
+n'osait bouger de chez lui.
+
+Que l'offre eût été faite, cela n'était pas douteux. Warwick (par
+conséquent Louis XI), en avait copie[156]. Les États, quand on leur
+fit cette révélation, en eurent horreur... Qu'il y eût un Français
+pour recommencer les guerres anglaises, l'égorgement de la France!...
+Tous ceux qui étaient là, même les princes et les seigneurs qui
+chancelaient la veille, retrouvèrent du coeur, et offrirent au roi
+leurs biens et leurs vies.
+
+[Note 156: Dépêche de Menypeny au roi, _Legrand, Hist. de Louis XI
+(ms. de la Bibl. royale), liv. XI, p. 1, 16 janvier 1468._ V. aussi
+Rymer, 3 août.]
+
+«La chose, dit lui-même le noble historien de la maison de Bourgogne,
+touchoit la _perpétuité_ du royaume, et le roy n'y a que son
+_voyage_.» Tous le sentirent. Le voeu des États, porté au duc à
+Cambrai, venait avec autorité. Le mépris qu'il en fit, soigneusement
+répandu par le roi, mit beaucoup de gens contre lui. Les plus
+pacifiques eurent une velléité de guerre. Il y eut à Paris un tournoi
+des enfants de la ville[157], et même plus sérieux que ces exercices
+ne l'étaient alors; ceux-ci, dans leur inexpérience, y allèrent trop
+vivement, et ils se blessèrent.
+
+[Note 157: Ici le greffier Jean de Troyes se redresse, enfle la voix
+et donne tout au long le noble détail.]
+
+Le mouvement fut fort contre le duc de Bourgogne. Ce qui le
+prouverait, c'est que l'homme le plus flottant et qui jusque-là
+s'était le plus ménagé, Saint-Pol, devint audacieux tout à coup et
+s'en alla à Bruges où était le duc, fit une entrée bruyante, avec
+force fanfares, et faisant porter devant lui l'épée de connétable. Aux
+plaintes qu'on en fit, il ne répondit rien, sinon que Bruges était du
+royaume, qu'il était connétable de France, et que c'était son droit
+d'aller partout ainsi.
+
+Le duc attendait à Bruges sa future épouse, Marguerite d'York. Il y
+avait là un monde complet de toutes nations, une foule d'étrangers
+venus pour voir la fête. Le duc en profita pour montrer solennellement
+quel rude justicier il était, quel haut seigneur, combien indépendant
+et au-dessus de tout. Il fit, sans forme de procès, couper la tête à
+un jeune homme de grande maison qui avait fait un meurtre. Toute la
+noblesse eut beau prier; l'exécution ne s'en fit pas moins à la veille
+du mariage.
+
+Ce mariage anglais contre la France fut fort sérieux, dans la bizarre
+magnificence de ses fêtes guerrières, plein de menace et de sombre
+avenir. Les mille couleurs de tant de costumes et de bannières étaient
+attristées des couleurs du maître, qui dominaient tout, le noir et le
+violet[158].
+
+[Note 158: «My-parti de noir et de violet» selon Jean de Hénin et
+Olivier de la Marche.]
+
+La soeur des trois fratricides, Marguerite d'York, apportait avec elle
+cent cinquante ans de guerre entre parents. Ses archers anglais
+descendirent sa litière au seuil de l'hôtel de Bourgogne, où la reçut
+la douairière Isabelle. Des archers, peu ou point de lords[159]; un
+évêque anglais qui avait mené la chose, malgré tous les évêques.
+
+[Note 159: Sauf les lords de la façon d'Édouard, les parents de sa
+femme et un cadet des Talbot.]
+
+Au mariage assistèrent deux cardinaux, Balue, l'espion du roi, et un
+légat du pape qui venait demander pour la pauvre ville de Liége un
+sursis au payement. Les malheureux étaient déjà tellement ruinés, deux
+ans auparavant, que pour un premier terme il leur avait fallu
+dépouiller leurs femmes, leur ôter leurs anneaux, leurs ceintures. Le
+duc fut inflexible. Cette dureté dans un tel moment ne pouvait porter
+bonheur au nouveau mariage. Les mariés à peine au lit, le feu prit...
+ils faillirent brûler[160].
+
+[Note 160: «Wen they were both in bedde...» Fragment publié par
+Hearnes, à la suite des: Th. Sprottii Chronica (in-8º, 1719, p. 296).]
+
+Le tournoi fut celui de l'arbre ou _péron_ d'or, apparemment pour
+rappeler celui de Liége[161]. Aux intermèdes, parmi une foule
+d'allusions, on vit le saint anglais, le saint par lequel le duc
+jurait toujours, saint Georges, qui tuait le dragon[162]. Deux héros,
+deux amis, Hercule et Thésée (Charles et Édouard?) désarmèrent un roi
+qui se mit à genoux, et se fit leur serf. Le duc figura en personne au
+tournoi, combattit; puis tout à coup laissa la mariée, s'en alla en
+Hollande pour lever l'_aide_ de mariage.
+
+[Note 161: Olivier de la Marche lui donne les deux noms; à la fin de
+la fête, le _péron_ d'or est jeté à la mer.]
+
+[Note 162: Rien de plus magnifique et de plus fantasque (V. Olivier),
+parfois avec quelque chose de barbare; par exemple le duc portant son
+écu «couvert de florins branlants;» par exemple, le couplet brutal:
+«Faites-vous l'âne, ma maîtresse?»--La tour que le duc bâtissait en
+Hollande ne manqua pas de se trouver à la fête de Bruges; du plus haut
+de la tour, par un jeu bizarre, des bêtes musiciennes, loup, bouc ou
+sanglier, sonnaient, chantaient aux quatre vents.--Autre merveille, et
+plus étrange (féerie hollandaise ou anglaise?): la bête de l'océan du
+Nord, la baleine, entre et nage à sec. De son ventre sortent des
+chevaliers, des géants, des sirènes; sirènes, géants et chevaliers,
+combattent et font la paix, comme si l'Angleterre finissait sa guerre
+des deux Roses. Le monstre alors, ravalant ses enfants, nage encore et
+s'écoule.]
+
+Le roi crut que cette fête de guerre, ces menaces, ce brusque départ
+annonçaient un grand coup. Depuis trois mois, il s'y attendait. En
+mai, le chancelier d'Angleterre avait solennellement annoncé une
+descente, et le roi pour la retarder avait jeté en Angleterre un frère
+d'Henri IV. Il voyait un camp immense se faire contre lui près de
+Saint-Quentin. Il y avait à parier qu'au 15 juillet, la trêve avec la
+Bourgogne expirant, Bourguignon, Breton, Anglais, tous agiraient
+d'ensemble.
+
+La chose semble avoir en effet été convenue ainsi. Le Breton seul tint
+parole, agit, et porta seul les coups. Le roi le serra à la fois par
+le Poitou et par la Normandie, lui reprit Bayeux, Vire et Coutances.
+Il cria au secours, et n'obtint du Bourguignon que cinq ou six cents
+hommes pour garder Caen. Celui-ci était jaloux, il se souciait peu
+d'affermir le Breton en Normandie. Tard, bien tard, sur son instante
+prière, ayant reçu une lettre suppliante, écrite de sa main, il
+consentit à passer la Somme, mais pacifiquement encore et sans tirer
+l'épée. Si peu soutenu, il fallut bien que le Breton traitât,
+abandonnant le frère du roi, et remettant ce qu'il avait en Normandie
+à la garde du duc de Calabre, qui alors était tout au roi (traité
+d'Ancenis, 10 septembre). Le roi avait gagné la partie.
+
+Ce qui sans doute avait contribué à ralentir le duc de Bourgogne,
+c'est qu'il voyait une révolution se faire derrière lui. Depuis son
+cruel refus de donner un sursis à Liége, cette misérable ville, tout
+écrasée et sanglante qu'elle était, remuait son cadavre... Dès les
+premiers jours d'août s'ébranla des Ardennes une foule hideuse, sans
+habits, des massues pour armes, de vrais sauvages qui depuis longtemps
+vivaient dans les bois[163]. Ces malheureux bannis, entendant dire
+qu'il y aurait un coup de désespoir, voulurent en être, et pour mourir
+aimèrent mieux, après tout, mourir chez eux.
+
+[Note 163: «Inermes ac nudi, sylvestribus tantum truncis et fundi
+lapidibusque armati.» J. Piccolomini, Comment., lib. III, p. 400, et
+apud Freher, t. III, p. 273.]
+
+Le 4 août, ils avaient essayé déjà de prendre Bouillon. Ils avancèrent
+toujours en grossissant leur troupe, et, le 8 septembre, ils entrèrent
+dans Liége en criant Vive le roi! de sorte que le duc de Bourgogne put
+apprendre en même temps la révolution de Liége et la soumission du
+Breton (10 septembre).
+
+Le duc, qui avait peu de forces à Liége, les en avait retirées, comme
+on l'en priait depuis longtemps au nom de l'évêque. Il avait ruiné de
+fond en comble, non-seulement la ville, mais les églises, obligées de
+répondre pour la ville. Plus de cour spirituelle, plus de juridiction
+ecclésiastique, plus d'argent à tirer des plaideurs. Le lieutenant du
+duc de Bourgogne, Humbercourt, laissé à Liége comme receveur et
+percepteur, était seul maître; l'évêque n'était rien. Les gens qui
+gouvernaient celui-ci, à leur tête le chanoine Robert Morialmé, prêtre
+guerrier qu'on voyait souvent armé de toutes pièces, eurent recours,
+pour se délivrer des Bourguignons, au dangereux expédient de rappeler
+les bannis de France[164]. Il se figurait sans doute que le roi y
+joindrait ses troupes et soutiendrait l'évêque, frère du duc de
+Bourbon, contre le duc de Bourgogne.
+
+[Note 164: «Magister Robertus habebat nomen, quod ipse scripsisset
+litteras, nomine domini, fugitivis de Francia _quod redirent_, quia
+omnes dicebant quod fuissent remandati.» Adrianus de Veteri Bosco,
+Coll. ampliss., IV, 1337.]
+
+Les bannis, rentrant dans Liége, n'y trouvèrent point l'évêque; mais,
+pour toute autorité, le légat du pape. Le légat eut grand'peur quand
+il se vit au milieu de ces gens presque nus, et qu'on aurait pris pour
+des bêtes fauves, tant les cheveux et le poil leur avaient crû[165]...
+L'aspect était horrible, les paroles furent douces et touchantes. Ils
+s'adressèrent au vieux prêtre romain comme à un père, le supplièrent
+d'intercéder pour eux: «Ce sont, disaient-ils, nos dernières prières
+que nous vous confions. Qu'on nous laisse revenir, reprendre nos
+travaux; nous ne voulons plus vivre dans les bois, la vie y est trop
+dure... Si l'on ne nous écoute, nous ne répondons plus de ce que nous
+allons faire...» Le légat leur demandant s'ils voulaient poser les
+armes pour le laisser arranger tout avec l'évêque, ils fondirent en
+larmes et dirent qu'ils ne demandaient qu'à rentrer en grâce, à
+revenir avec leurs pères, leurs mères et leurs enfants.
+
+[Note 165: «Capillorum et barbarum promissione, sylvestrium hominum
+instar.» Piccolomini. ap. Freher, II, 274.]
+
+Le légat prévint de grands désordres, et peut-être sauva la ville en
+leur donnant ces bonnes paroles. Plusieurs avaient fait d'abord de
+terribles menaces, disant que tout le mal venait des prêtres, et ils
+commençaient à faire main basse sur eux. Il les calma, emmena les
+chefs à Maëstricht, où était l'évêque, et lui conseilla de revenir.
+L'évêque n'osait; il avait peur et des bannis et du duc de Bourgogne,
+qui lui écrivait qu'il arrivait dans un moment. Cette dernière peur
+fut apparemment la plus forte, car il reprit ses chaînes et s'en alla
+docilement à Tongres retrouver Humbercourt, lieutenant du duc de
+Bourgogne, contre lequel ses chanoines avaient rappelés les bannis.
+
+Le duc n'avait pas tort d'annoncer qu'il pourrait agir. Le roi, qui
+débarrassé des Bretons eût pu, ce semble, le mener rudement, le priait
+au contraire, lui faisait la cour, voulait lui payer les frais de la
+campagne. L'armée royale, bien supérieure à l'autre, plus aguerrie
+surtout, ne comprenait rien à cela et n'était pas loin d'accuser le
+roi de couardise... C'est qu'on ne voyait pas, derrière, que le duc de
+Bourgogne occupait toujours Caen, qu'un beau-frère d'Édouard lui
+tenait une armée à Portsmouth et n'attendait qu'un signe pour passer.
+Ce coûteux armement anglais, annoncé en plein Parlement, préparé tout
+l'été, serait-il en pure perte? rien de moins vraisemblable; le roi
+n'avait en ce moment nul moyen d'empêcher la descente; tout au plus
+pouvait-il, en revanche, lancer aux Anglais Marguerite d'Anjou qu'il
+avait à Harfleur.
+
+Il était donc en ces perplexités, allant, venant, devant le duc de
+Bourgogne. Celui-ci, ferme dans ses grosses places de la Somme, dans
+un camp immense (une ville plutôt) qu'il s'était bâti, mettait son
+orgueil à ne bouger d'un pas; le Breton l'avait abandonné, mais que
+lui importait, seul n'était-il pas assez fort?... Ainsi, tout restait
+là; le roi, qui se mourait d'impatience, s'en prenait à ceux qui
+traitaient pour lui. Chaque jour plus soupçonneux (et déjà maladif),
+il ne se fiait plus à personne, jusqu'à hésiter d'armer ses gens
+d'armes; dans une lettre, il ordonne de porter les lances sur des
+chariots, et de ne les donner qu'au besoin.
+
+Une chose lui donnait espoir du côté du duc de Bourgogne, c'est que
+tout le monde venait lui dire qu'il était dans une furieuse colère
+contre le Breton. S'il en était ainsi, le moment était bon; cette
+colère contre un ami pouvait le disposer à écouter un ennemi. Le roi
+le crut sans peine, et parce qu'il avait grand besoin qu'il en fût
+ainsi, et parce qu'il était justement lui-même dans cette disposition.
+Trahi successivement par tous ceux à qui il s'était fié, par Du Lau,
+par Nemours, par Melun, il n'avait trouvé de sûreté que dans un ennemi
+réconcilié, Dammartin, celui qui jadis l'avait chassé de France; il
+lui avait mis en main son armée, le commandement en chef au-dessus des
+maréchaux.
+
+Il ne désespérait donc pas de regagner son grand ennemi. Mais pour
+cela il ne fallait pas d'intermédiaire; il fallait se voir et
+s'entendre. Tout est difficile entre ceux qu'on envoie, qui hésitent,
+qui sont responsables; entre gens qui font eux-mêmes leurs affaires,
+souvent tout s'aplanit d'un mot. Il semblait d'ailleurs que si l'un
+des deux pouvait y gagner, c'était le roi, tout autrement fin que
+l'autre, et qui, renouvelant l'ancienne familiarité de jeunesse,
+pouvait le faire causer, peut-être, en le poussant un peu, violent
+comme il était, en tirer justement les choses qu'il voulait le moins
+dire.
+
+Quant au péril que quelques-uns voyaient dans l'entrevue, le roi n'en
+faisait que rire. Il se rappelait sans doute qu'au temps du Bien
+public, le comte de Charolais, causant et marchant avec lui entre
+Paris et Charenton, n'avait pas craint parfois de s'aventurer loin de
+ses gens; il s'était si bien oublié un jour qu'il se trouva au dedans
+des barrières.
+
+Les serviteurs influents des deux princes ne semblent pas avoir été
+contraires à l'entrevue. D'une part le sommelier du duc[166], de
+l'autre Balue[167], se remuaient fort pour avancer l'affaire.
+Saint-Pol s'y opposait d'abord, et cependant il semble que ce soit sur
+une lettre de lui que le roi ait pris son parti et franchi le pas.
+
+[Note 166: «Ledict duc envoya devers ledict seigneur un sien valet de
+chambre, homme fort privé de luy. Le roi y print grant fiance, et eust
+vouloir de parler audict duc.» Commines.--«Un sommelier du corps du
+duc... fut mandé par le roy de France, et par le congé du duc y alla;
+et tant parlementèrent ensemble, et fit ledict (sommelier) tant
+d'alées et de venues, que le duc assura le roy.» Olivier de la
+Marche.]
+
+[Note 167: Le billet du duc au cardinal (_ms. Legrand_) est bien
+caressant, d'une familiarité bien flatteuse: «Très-cher et especial
+amy... Et adieu, cardinal, mon bon amy.» Voir (_Ibidem_) la lettre de
+Saint-Pol, qui semblerait perfidement calculée pour pousser le roi par
+la vanité.]
+
+Tout porte à croire que le duc ne méditait point un guet-apens. Selon
+Commines, il se souciait peu de voir le roi; d'autres disent qu'il le
+désirait fort[168]. Je croirais aisément tous les deux; il ne savait
+peut-être pas lui-même s'il voulait ou ne voulait pas; c'est ce qu'on
+éprouve dans les commencements obscurs des grandes tentations.
+
+[Note 168: C'est ce que Saint-Pol dit dans cette lettre, et ce que
+disaient d'autres encore: «L'on dit que M. de Bourgogne a grande envie
+de le veoir.» Néanmoins, il ajoute: «Hier, sur le soir, vint le vidame
+d'Amiens, qui amena un homme qui affirme sur sa vie que Bourgogne ne
+tend à cette assemblée, sinon pour faire quelque échec en la personne
+du roy.»]
+
+Quoi qu'il en soit, le roi ne se confia pas à la légère; il fit
+accepter au duc la moitié de la somme offerte, et ne partit qu'en
+voyant l'accord négocié déjà en voie d'exécution. Il recevait pour
+l'aller et le retour les paroles les plus rassurantes. Rien de plus
+explicite que les termes de la lettre et du sauf-conduit que lui
+envoya le duc de Bourgogne. La lettre porte: «Vous pourrez seurement
+venir, aler et retourner...» Et le sauf-conduit: «Vous y pouvez venir,
+demeurer et séjourner, et Vous en retourner seurement ès lieux de
+Chauny et de Noyon, à vostre bon plaisir, toutes les fois qu'il vous
+plaira, sans que aucun empeschement soit donné à Vous, _pour quelque
+cas qu'il soit, ou puisse advenir_[169].» (8 oct. 1468.) Ce dernier
+mot rendait toute chicane impossible; quand même on eût pu craindre
+quelque chose d'un prince qui se piquait d'être un preux des vieux
+temps, qui chevauchait fièrement sur la parole donnée, se vantant de
+la tenir mieux que ne voulaient ses ennemis. Tout le monde savait que
+c'était là son faible, par où on le prenait. Au Bien public, quand il
+effectua sa menace avant le bout de l'an, le roi, pour le flatter, lui
+dit: «Mon frère, je vois bien que vous êtes gentilhomme et de la
+maison de France.»
+
+[Note 169: L'original du sauf-conduit fut reconnu pour _écrit de sa
+main_, par son frère, le Grand bâtard, par ses serviteurs intimes,
+Bitche et Crèvecoeur, et son ancien secrétaire, Guillaume de Cluny.
+Cette pièce si précieuse est conservée à la _Bibliothèque royale_.]
+
+Donc, comme gentilhomme et chez un gentilhomme, le roi arriva seul ou
+à peu près. Reçu avec respect par son hôte, il l'embrassa longuement,
+par deux fois, et il entra avec lui dans Péronne[170], lui tenant, en
+vieux camarade, la main sur l'épaule. Ce laisser-aller diminua fort
+quand il sut qu'au moment même entraient par l'autre porte ses plus
+dangereux ennemis, le prince de Savoie, Philippe de Bresse, qu'il
+avait tenu trois ans en prison, dont il venait de marier la soeur
+malgré lui, et le maréchal de Bourgogne, sire de Neufchâtel, à qui le
+roi avait donné puis retiré Épinal, deux hommes très-ardents,
+très-influents près du duc, et qui lui amenaient des troupes.
+
+[Note 170: «Quand Monseigneur vint près du roy, il s'inclina tout bas
+à cheval. Lors le print le roy entre ses bras la teste nue, et le tint
+longuement acolé, et Monseigneur pareillement. Après ces acolements,
+le roy nous salua, et quand il ot ce fait, il rembrasa Monseigneur, et
+Monseigneur lui, la moittié plus longuement qui n'avoient fait. Tout
+en riant, ils vindrent en ceste ville, et descendy à l'ostel du
+receveur, et devoit venir (?) à l'après dîner _logier au chasteau...
+Messire Poncet_, avecq M. le bastard sont _logié au chastel_.» Le
+dernier mot ferait croire qu'il se trouva au château sous la garde
+d'un de ses ennemis. (Documents Gachard.)]
+
+Le pis, c'est qu'ils avaient avec eux des gens singulièrement
+intéressés à la perte du roi, et fort capables de tenter un coup; l'un
+était un certain Poncet de la Rivière, à qui le roi donna sa maison à
+mener à Montlhéry, et qui, avec Brézé, lui brusqua la bataille pour
+perdre tout. L'autre, Du Lau, sire de Châteauneuf, ami de jeunesse du
+roi en Dauphiné et dans l'exil, avait eu tous ses secrets et les
+vendait; il avait essayé de le vendre lui-même et de le faire prendre,
+mais c'était le roi qui l'avait pris. Cette année même, se doutant
+bien qu'on le ferait échapper, Louis XI avait, de sa main, dessiné
+pour lui une cage de fer. Du Lau, averti et fort effrayé, trouva moyen
+de s'enfuir; il en coûta la vie à tous ceux qui l'avaient gardé, et
+par contre-coup à Charles de Melun, dont le roi fit expédier le procès
+de peur de pareille aventure.
+
+Ce Du Lau, ce prisonnier échappé qui avait manqué la cage de si près,
+le voilà qui revient hardiment de lui-même, pardevant le roi, avec
+Poncet, avec d'Urfé, tous se disant serviteurs et sujets du frère du
+roi, tous fort intéressés à ce que ce frère succède au plus vite[171].
+
+[Note 171: V. le curieux livre de M. Bernard sur cette spirituelle et
+intrigante famille des d'Urfé.]
+
+Le roi eut peur. Que le duc eût laissé venir ces gens, qu'il reçut ces
+traîtres tout à côté de lui, c'était chose sinistre et qui sentait le
+pont de Montereau... Il crut qu'il y avait peu de sûreté à rester dans
+la ville; il demanda à s'établir au château, sombre et vieux fort,
+moins château que prison; mais enfin, c'était le château du duc même,
+sa maison, son foyer; il devenait d'autant plus responsable de tout ce
+qui arriverait.
+
+Le roi fut ainsi mis en prison sur sa demande; il ne restait plus qu'à
+fermer la porte. Qu'il manquât de bons amis pour y pousser le duc, on
+ne peut le supposer. Ces arrivants qui trouvaient la chose en si bon
+train, qui voyaient leur vengeance à portée, leur ennemi sous leur
+main, qui, à travers les murs, sentaient son sang... croira-t-on
+qu'ils aient été si parfaits chrétiens que de parler pour lui? Nul
+doute qu'ils n'aient fait des efforts désespérés pour profiter d'une
+telle occasion; que, tournant autour du duc de toutes les manières,
+ils ne lui aient fait honte de ses scrupules; qu'ils n'aient dit que
+ce serait pour en rire à jamais, si la proie venant d'elle-même au
+chasseur, il n'en voulait pas... N'était-ce pas un miracle d'ailleurs,
+un signe de Dieu, que cette venimeuse bête se fût livrée ainsi?
+Lâchez-la, avec quoi croyez-vous la tenir? quel serment, quel traité
+possible? quelle autre sûreté qu'un cul de basse-fosse!
+
+À quoi le duc ému, tremblant de vouloir et de ne vouloir pas, mais
+maître de lui pourtant et faisant bonne contenance, aura noblement
+répondu que: «tout cela n'y faisait rien, que sans doute l'homme était
+digne de tout châtiment, mais qu'une exécution ne lui allait pas, à
+lui, duc de Bourgogne; la Toison qu'il portait était jusqu'ici nette,
+grâce à Dieu; ayant promis, signé, pour deux royaumes de France, il ne
+ferait rien à l'encontre... La veille encore il avait reçu l'argent du
+roi. Garder l'homme pour garder l'argent, était-ce leur conseil?... Il
+fallait être bien osé pour lui parler ainsi!»
+
+Tel fut le débat, et plus violent encore; la plus simple connaissance
+de la nature humaine porterait à le croire, quand même tout ce qui
+suit ne le mettrait pas hors de doute.
+
+Mais on peut croire aussi, non moins fermement, que le duc en serait
+resté là, malgré toute la véhémence du combat intérieur, sans pouvoir
+en sortir, si les intéressés n'eussent, à point nommé, trouvé une
+machine qui, poussée vivement, démontât sa résolution.
+
+Il n'ignorait certainement pas (au 10 octobre) que les bannis étaient
+rentrés dans Liége le 8 septembre. Dès la fin d'août, Humbercourt,
+retiré à Tongres avec l'évêque, les observait et en donnait avis[172].
+Le mouvement était accompagné, encouragé par des gens du roi. Le duc
+le savait avant l'entrevue de Péronne, et dit qu'il le savait[173].
+
+[Note 172: «In fine Augusti dicebatur scripsisse litteras ut
+apponerent diligentiam ad custodiendum passagia.» Adrian., Amplis.,
+Coll. IV, 1328.]
+
+[Note 173: Le duc se plaignait dès lors de ce que: «Les Liégeois
+fesoient mine de se rebeller, à cause de deux ambassadeurs que le Roy
+leur avoit envoyez, pour les solliciter de ce faire... À quoy
+respondit Balue que lesdictz Liégeois ne l'oseroiont faire.» Commines
+(éd. Dupont), I, 151. Ceci ne peut être tout à fait exact. Ni le duc,
+ni Balue ne pouvait ignorer que les Liégeois étaient _rebellés_ depuis
+un mois. Ce qui reste du passage de Commines, c'est que le duc savait
+parfaitement, avant de recevoir le roi, que les envoyés du roi
+travaillaient Liége.--Les dates et les faits nous sont donnés ici par
+un témoin plus grave que Commines en ce qui concerne Liége, _par
+Humbercourt lui-même_, qui était tout près, qui en faisait son unique
+affaire, et qui a bien voulu éclairer le moine chroniqueur Adrien sur
+ce que Adrien n'a pu voir lui-même: «Dominus de Humbercourt, _ex cujus
+relatu_ ista scripta sunt.» Ampliss. Collectio, IV, 1338.]
+
+Il était facile à prévoir que les Liégeois tenteraient un coup de main
+sur Tongres pour ravoir leur évêque et l'enlever aux Bourguignons;
+Humbercourt le prévit[174]. Le duc, en apprenant que la chose était
+arrivée, pouvait être irrité, sans doute; mais pouvait-il être
+surpris?... Il fallait donc, si l'on voulait que cette nouvelle eût
+grand effet sur lui, l'amplifier, l'orner tragiquement. C'est ce que
+firent les ennemis du roi, ou, si l'on veut, que le hasard ait été
+seul auteur de la fausse nouvelle; on avouera que le hasard les servit
+à commandement.
+
+[Note 174: Deux fois il demanda une garde: «Petivit custodiam
+vigiliarum... Iterum misit.» Ibidem, 1334.]
+
+«Humbercourt est tué, l'évêque est tué, les chanoines sont tués.»
+Voilà comme la nouvelle devait arriver pour faire effet; et telle elle
+arriva.
+
+Le duc entra dans une grande et terrible colère,--non pour l'évêque,
+sans doute, qui périssait pour avoir joué double,--mais pour
+Humbercourt, pour l'outrage à la maison de Bourgogne, pour l'audace de
+cette canaille, pour la part surtout que pouvaient avoir à tout cela
+les envoyés du roi.
+
+C'était un grand malheur, mais pour qui? Pour le roi; qu'un mouvement
+encouragé par lui eût abouti à l'assassinat d'un évêque, d'un frère du
+duc de Bourbon, cela le mettait mal avec le pape, qui jusque-là lui
+était favorable dans cette affaire de Liége; de plus, il risquait d'y
+perdre l'appui du seul prince sur lequel il comptât, du duc de
+Bourbon, à qui il avait mis en main les plus importantes provinces du
+centre et du midi... Le duc de Bourgogne, que risquait-il? que
+perdait-il en tout cela (sauf Humbercourt)? on ne peut le comprendre.
+
+Ce qui pouvait nuire à ses affaires, ce n'était pas que les Liégeois
+eussent tué leur évêque, mais qu'ils l'eussent repris, rétabli dans
+Liége, qu'ils se fussent réconciliés avec lui, et que l'évêque
+lui-même, appuyé par le légat du pape, priât le duc de Bourgogne de ne
+plus se mêler d'une ville qui relevait du pape et de l'Empire, mais
+nullement de lui.
+
+Le fait est que l'évêque était bien portant. Humbercourt aussi
+(relâché sur parole). La bande qui ramena de Tongres à Liége l'évêque
+et le légat, tua plusieurs chanoines qui avaient trahi Liége,
+l'excitant, puis l'abandonnant; mais pour l'évêque, ils lui
+témoignèrent le plus grand respect, tellement que quelques-uns des
+leurs ayant hasardé un mot contre lui, ils les pendirent eux-mêmes à
+l'instant. L'évêque, fort effrayé et de ces violences et de ces
+respects, accepta l'espèce de triomphe qu'on lui fît à sa rentrée dans
+Liége. «Enfants, dit-il, nous nous sommes fait la guerre; je vois que
+j'étais mal informé; eh bien! suivons de meilleurs conseils... C'est
+moi qui désormais serai votre capitaine. Fiez-vous en moi, je me fie
+en vous.»
+
+Revenons à Péronne, et répétons encore que le mouvement des Liégeois
+sur Tongres, si probable et si naturel, ne devait guère surprendre le
+duc; que la mort de l'évêque, après sa conduite équivoque, cette mort,
+mauvaise au roi (donc bonne au duc), ne put lui faire mener grand
+deuil, ni faire tout ce grand bruit. De croire que le roi, qui n'y
+gagnait rien et y perdait tant, eût provoqué la chose, lorsqu'il
+laissait au frère du mort tant de provinces en main, une vengeance si
+facile, lorsqu'il venait de remettre lui-même à la merci du duc de
+Bourgogne, c'était croire le roi fol, ou l'être soi-même.
+
+La distance au reste n'est pas si immense entre Liége et Péronne. Le
+roi entra à Péronne, et les Liégeois à Tongres le même jour, dimanche,
+9 octobre[175]. La fausse nouvelle parvint le 10 au duc[176]; mais le
+11, le 12, le 13, durent arriver, avec des renseignements exacts, les
+Bourguignons que les Liégeois avaient trouvés dans Tongres et renvoyés
+exprès. C'est le 14 seulement qu'on fit signer au roi le traité par
+lequel on lui faisait expier la mort de l'évêque que l'on savait
+vivant.
+
+[Note 175: Jour de _la Saint-Denis_; ces deux entreprises hasardeuses
+furent risquées le même jour, peut-être pour le même motif, parce que
+c'était _la Saint-Denis_, et dans la confiance que le patron de la
+France les ferait réussir. On sait le fameux cri d'armes: «En avant,
+Montjoie Saint-Denis!» Louis XI était superstitieux, et les Liégeois
+fort exaltés.]
+
+[Note 176: Cette célérité remarquable s'explique en ce que les
+Liégeois firent leur coup vers minuit: la nouvelle eut pour venir à
+Péronne les vingt-quatre heures du 9 octobre et une partie du 10.]
+
+La colère du duc dans le premier moment, pour un événement qui rendait
+sa cause très-bonne, qui le fortifiait et tuait le roi, cette colère
+bizarre fut-elle une comédie? Je ne le crois pas. La passion a des
+ressources admirables pour se tromper, s'animer en toute bonne foi,
+lorsqu'elle y a profit. Il lui était utile d'être surpris, il le fut;
+utile de se croire trahi, il le crut. Il fallait que sa colère fût
+extrême, effroyable, aveugle, pour qu'il oubliât tout à fait le fatal
+petit mot du sauf-conduit: _Quelque cas qui soit ou puisse advenir_.
+Effroyable en effet fut cette colère, et comme elle eût été si le roi
+lui avait tué sa mère, sa femme et son enfant... Terribles les
+paroles, furieuses les menaces... Les portes du château se fermèrent
+sur le roi, et il eut dès lors tout loisir de songer «se voyant
+enfermé _rasibus_ d'une grosse tour, où jadis un comte de Vermandois
+avait fait mourir un roi de France.»
+
+Louis XI, qui connaissait l'histoire, savait parfaitement qu'en
+général les rois prisonniers ne se gardent guère (il n'y a pas de tour
+assez forte); voulût-on garder, on n'en est pas toujours le maître,
+témoin Richard II à Pomfret; Lancastre eût voulu le laisser vivre
+qu'il ne l'aurait pu. Garder est difficile, lâcher est dangereux: «Un
+si grant seigneur pris, dit Commines, ne se délivre pas.»
+
+Louis XI ne s'abandonna point; il avait toujours de l'argent avec lui,
+pour ses petites négociations; il donna quinze mille écus d'or à
+distribuer; mais on le croyait si bien perdu, et déjà on le craignait
+si peu, que celui à qui il donna garda la meilleure part.
+
+Une autre chose le servit davantage, c'est que les plus ardents à le
+perdre étaient des gens connus pour appartenir à son frère, et qui
+déjà «se disoient au duc de Normandie.» Ceux qui étaient vraiment au
+duc de Bourgogne, son chancelier de Goux, le chambellan Commines qui
+couchait dans sa chambre et qui l'observaient dans cette tempête de
+trois jours, lui firent entendre probablement qu'il n'avait pas grand
+intérêt à donner la couronne à ce frère, qui depuis longtemps vivait
+en Bretagne. Risquer de faire un roi quasi Breton, c'était un pauvre
+résultat pour le duc de Bourgogne; un autre aurait le gain, et lui,
+selon toute apparence, une rude guerre. Car, si le roi était sous
+clef, son armée n'y était pas, ni son vieux chef d'écorcheurs,
+Dammartin[177].
+
+[Note 177: Lequel venait d'_écorcher_ Charles de Melun, en avait la
+peau, et devait tout craindre si les amis de Melun prévalaient.]
+
+Il y avait un meilleur parti. C'était de ne pas faire un roi,--d'en
+défaire un plutôt, de profiter sur celui-ci tant qu'on pouvait, de le
+diminuer et l'amoindrir, de le faire, dans l'estime de tous, si petit,
+si misérable et si nul, qu'en le tuant on l'eût moins tué.
+
+Le duc, après de longs combats, s'arrêta à ce parti, et il se rendit
+au château: «Comme le duc arriva en sa présence, la voix luy
+trembloit, tant il estoit esmeu et prest de se courroucer. Il fit
+humble contenance de corps, mais son geste et parole estoit aspre,
+demandant au roy s'il vouloit tenir le traicté de paix...» Le roi «ne
+put celer sa peur,» et signa l'abandon de tout ce que les rois
+avaient jamais disputé aux ducs[178]. Puis, on lui fit promettre de
+donner à son frère (non plus la Normandie), mais la Brie, qui mettait
+le duc presqu'à Paris, et la Champagne, qui reliait tous les États du
+duc, lui donnant toute facilité d'aller et venir entre les Pays-Bas et
+la Bourgogne.
+
+[Note 178: C'est toute une longue suite d'ordonnances datées du même
+jour (14 octobre), de concessions croissantes qu'on dirait arrachées
+d'heure en heure. Elles remplissent trente-sept pages in-folio. Ordon.
+XVII.]
+
+Cela promis, le duc lui dit encore: «Ne voulez-vous pas bien venir
+avec moi à Liége, pour venger la trahison que les Liégeois m'ont faite
+à cause de vous? L'évêque est votre parent, étant de la maison de
+Bourbon.» La présence du duc de Bourbon, qui était là, semblait
+appuyer cette demande, qui d'ailleurs valait un ordre, dans l'état où
+se trouvait le roi[179].
+
+[Note 179: Le faux Amelgard, dans son désir de laver le duc de
+Bourgogne, avance hardiment contre Commines et Olivier, témoins
+oculaires, que ce fut le roi qui demanda d'aller à Liége: «Et de hoc
+quidem minime a Burgundionum duce rogabatur, qui etiam optare potius
+dicebatur, ut propriis servatis finibus de ea re non se fatigaret.»
+Amelgardi Excerpta, Ampliss. Coll. IV, 757.]
+
+Grande et terrible punition, et méritée du jeu perfide que Louis XI
+avait fait de Liége, la montrant pour faire peur, l'agitant, la
+poussant, puis retirant la main... Eh bien, cette main déloyale, prise
+en flagrant délit, il fallait qu'aujourd'hui le monde entier la vît
+égorger ceux qu'elle poussait, qu'elle déchirât ses propres fleurs de
+lis qu'arboraient les Liégeois, que Louis XI mît dans la boue le
+drapeau du roi de France... Après cela, maudit, abominable, infâme, on
+pouvait laisser aller l'homme, qu'il allât en France ou ailleurs.
+
+Seulement, pour se charger de faire ces grands exemples, pour se
+constituer ainsi le ministre de la justice de Dieu, il ne faut pas
+voler le voleur au gibet... C'est justement ce qu'on tâcha de faire.
+
+Le salut du roi tenait surtout à une chose, c'est qu'il n'était pas
+tout entier en prison. Prisonnier à Péronne, il était libre ailleurs
+en sa très-bonne armée, en son autre lui-même, Dammartin. Son intérêt
+visible était que Dammartin n'agît point, mais qu'il restât en armes
+et menaçant. Or Dammartin reçut coup sur coup deux lettres du roi, qui
+lui commandaient tantôt de licencier, tantôt d'envoyer l'armée aux
+Pyrénées, c'est-à-dire de rassurer les Bourguignons, de leur laisser
+la frontière dégarnie et libre pour entrer s'ils voulaient après leur
+course de Liége.
+
+La première lettre semble fausse, ou du moins dictée au prisonnier, à
+en juger par sa fausse date[180], par sa lourde et inutile préface,
+par sa prolixité; rien de plus éloigné de la vivacité familière des
+lettres de Louis XI.
+
+[Note 180: On a eu soin de le faire dater du jour où le roi arrivait
+et était encore libre, du 9 octobre. On lui fait dire que les Liégeois
+_ont pris_ l'évêque; il fut pris le 9 à Tongres, on ne pouvait le
+savoir le 9 à Péronne. La lettre dit encore que le traité _est fait_;
+il ne fut fait que le 14.]
+
+La seconde est de lui, le style l'indique assez. Le roi dit, entre
+autres choses, pour décider Dammartin à éloigner l'armée: «Tenez pour
+sûr que je n'allai jamais de si bon coeur en nul voyage comme en
+celui-ci... M. de Bourgogne me pressera de partir, tout aussitôt qu'il
+aura fait au Liége, et désire plus mon retour que je ne fais.»
+
+Ce qui démentait cette lettre et lui ôtait crédit, c'est que le
+messager du roi qui l'apportait était gardé à vue par un homme du duc,
+de peur qu'il ne parlât. Le piége était grossier. Dammartin en fit
+honte au duc de Bourgogne, et dit que s'il ne renvoyait le roi, tout
+le royaume irait le chercher.
+
+Le roi devait écrire tout ce qu'on voulait. Il était toujours en
+péril. Son violent ennemi pouvait rencontrer quelque obstacle qui
+l'irritât et lui fît déchirer le traité, comme il avait fait le
+sauf-conduit. En supposant même que le duc se tînt pour satisfait, il
+y avait là des gens qui ne l'étaient guère, les serviteurs de son
+frère, qui n'avaient rien à attendre que d'un changement de règne. Le
+moindre prétexte leur eût suffi pour revenir à la charge auprès du
+duc, réveiller sa fureur, tirer de lui peut-être un mot violent qu'ils
+auraient fait semblant de prendre pour un ordre[181]. Le roi, qui ne
+meurt point, comme on sait, eût seulement changé de nom; de Louis
+qu'il était, il fût devenu Charles.
+
+[Note 181: Comme le mot qui tua Thomas Becket, le mot qui tua Richard
+II, etc.]
+
+Liége n'avait plus, pour résister, ni murs, ni fossés, ni argent, ni
+canons, ni hommes d'armes. Il lui restait une chose, les fleurs de
+lis, le nom du roi de France; les bannis, en rentrant, criaient: Vive
+le roi!... Que le roi vînt combattre contre lui-même, contre ceux qui
+combattaient pour lui, cette nouvelle parut si étrange, si follement
+absurde, que d'abord on n'y voulait pas croire... Ou, s'il fallait y
+croire, on croyait des choses plus absurdes encore, des imaginations
+insensées; par exemple que le roi menait le duc à Aix-la-Chapelle pour
+le faire empereur!
+
+Ne sachant plus que croire, et comme fols de fureur, ils sortirent
+quatre mille contre quarante mille Bourguignons. Battus, ils reçurent
+pourtant au faubourg l'avant-garde ennemie qui s'était hâtée, afin de
+piller seule, et qui ne gagna que des coups.
+
+Le légat sauva l'évêque[182] et tâcha de sauver la ville. Il fit
+croire au peuple qu'il fallait laisser aller l'évêque, pour prouver
+qu'on ne le tenait pas prisonnier. Lui-même, il alla se jeter aux
+pieds du duc de Bourgogne, demanda grâce au nom du pape, offrit tout,
+sauf la vie. Mais c'était la vie qu'on voulait cette fois[183]...
+
+[Note 182: À en croire l'absurde et malveillante explication des
+Bourguignons, ce légat, qui était vieux, malade, riche, un grand
+seigneur romain, n'aurait fait tout cela que pour devenir évêque
+lui-même. Cette opinion a été réfutée par M. de Gerlache.]
+
+[Note 183: N'oublions pas que le duc avait lui-même rappelé
+Humbercourt, qu'il avait laissé venir les bannis lorsqu'il pouvait,
+avec quelque cavalerie, les disperser à leur sortie des bois; nous ne
+serons pas loin de croire qu'il désirait une dernière provocation pour
+ruiner la ville.]
+
+Une si grosse armée, deux si grands princes, pour forcer une ville
+tout ouverte, déjà abandonnée, sans espoir de secours, c'était
+beaucoup et trop. Les Bourguignons, du moins, le jugeaient ainsi; ils
+se croyaient trop forts de moitié, et se gardaient négligemment... Une
+nuit, voilà le camp forcé, on se bat aux maisons du duc et du roi;
+personne d'armé, les archers jouaient aux dés; à peine, chez le duc, y
+eut-il quelqu'un pour barrer la porte. Il s'arme, il descend, il
+trouve les uns qui crient: «Vive Bourgogne!» les autres: «Vive le
+roi, et tuez!...» Pour qui était le roi? on l'ignorait encore... Ses
+gens tiraient par les fenêtres, et tuaient plus de Bourguignons que de
+Liégeois.
+
+Ce n'étaient pourtant que six cents hommes (d'autres disent trois
+cents), qui donnaient cette alerte, des gens de Franchimont, rudes
+hommes des bois, bûcherons ou charbonniers, comme ils sont tous; ils
+étaient venus se jeter dans Liége quand tout le monde s'en
+éloignait[184]. Peu habitués à s'enfermer, ils sortirent tout d'abord;
+montagnards et lestes à grimper, ils grimpèrent la nuit aux rochers
+qui dominent Liége, et trouvèrent tout simple d'entrer, eux trois
+cents, dans un camp de quarante mille hommes, pour s'en aller, à
+grands coups de pique, réveiller les deux princes... Ils l'auraient
+fait certainement, si, au lieu de se taire, ils ne s'étaient mis, en
+vrais Liégeois, à crier, à faire un grand «_hu!..._» Ils tuèrent des
+valets, manquèrent les princes, furent tués eux-mêmes, sans savoir
+qu'ils avaient fait, ces charbonniers d'Ardennes, plus que les Grecs
+aux Thermopyles.
+
+[Note 184: On varie sur le nombre: «Quatre cents hommes portant la
+couleur et livrée du duc.» _Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, nº
+183, fol. 465._]
+
+Le duc, fort en colère d'un tel réveil, voulut donner l'assaut. Le roi
+préférait attendre encore; mais le duc lui dit que si l'assaut lui
+déplaisait, il pouvait aller à Namur. Cette permission de s'en aller
+au moment du danger n'agréa point au roi; il crut qu'on en tirerait
+avantage pour le mettre plus bas encore, pour dire qu'il avait saigné
+du nez... Il mit son honneur à tremper dans cette barbare exécution
+de Liége.
+
+Il semblait tenir à faire croire qu'il n'était point forcé, qu'il
+était là pour son plaisir, par pure amitié pour le duc. À une première
+alarme, deux ou trois jours auparavant, le duc semblant embarrassé, le
+roi avait pourvu à tout, donné les ordres. Les Bourguignons,
+émerveillés, ne savaient plus si c'était le roi ou le duc qui les
+menait à la ruine de Liége.
+
+Il aurait été le premier à l'assaut, si le duc ne l'eût arrêté. Les
+Liégeois portant les armes de la France, lui, roi de France, il prit,
+dit-on, il porta la croix de Bourgogne. On le vit sur la place de
+Liége, pour achever sa triste comédie, crier: «Vive Bourgogne!...»
+Haute trahison du roi contre le roi.
+
+Il n'y eut pas la moindre résistance[185]. Les capitaines étaient
+partis le matin, laissant les innocents bourgeois en sentinelle. Ils
+veillaient depuis huit jours, ils n'en pouvaient plus. Ce jour-là ils
+ne se figuraient pas qu'on les attaquât, parce que c'était dimanche.
+Au matin, cependant, le duc fait tirer pour signal sa bombarde et deux
+serpentines, les trompettes sonnent, on fait les approches...
+Personne, deux ou trois hommes au guet; les autres étaient allés
+dîner: «Dans chaque maison, dit Commines, nous trouvons la nappe
+mise.»
+
+[Note 185: Dans tout ceci, je suis Commines et Adrien de Vieux-Bois,
+deux témoins oculaires. Le récit de Piccolomini, si important pour le
+commencement, n'est, je crois, pour cette fin, qu'une amplification.]
+
+L'armée, entrée en même temps des deux bouts de la ville, marcha vers
+la place, s'y réunit, puis se divisa pour le pillage en quatre
+quartiers. Tout cela prit deux heures, et bien des gens eurent le
+temps de se sauver. Cependant, le duc, ayant conduit le roi au palais,
+se rendit à Saint-Lambert, que les pillards voulaient forcer; ils
+l'écoutaient si peu qu'il fut obligé de tirer l'épée et il en tua un
+de sa main.
+
+Vers midi, toute la ville était prise, en plein pillage. Le roi dînait
+au bruit de cette fête, en grande joie, et ne tarissant pas sur la
+vaillance de son bon frère; c'était merveille, et chose à rapporter au
+duc, comme il le louait de bon coeur!
+
+Le duc vint le trouver, et lui dit: «Que ferons-nous de Liége?» Dure
+question pour un autre, et où tout coeur d'homme aurait hésité...
+Louis XI répondit en riant, du ton des Cent Nouvelles: «Mon père avait
+un grand arbre près de son hôtel, où les corbeaux faisaient leur nid;
+ces corbeaux l'ennuyant, il fit ôter les nids, une fois, deux fois; au
+bout de l'an, les corbeaux recommençaient toujours. Mon père fit
+déraciner l'arbre, et depuis il en dormit mieux.»
+
+L'horreur, dans cette destruction d'un peuple, c'est que ce ne fut
+point un carnage d'assaut, une furie de vainqueurs, mais une longue
+exécution[186] qui dura des mois. Les gens qu'on trouvait dans les
+maisons étaient gardés, réservés; puis, par ordre et méthodiquement,
+jetés à la Meuse. Trois mois après, on noyait encore[187]!
+
+[Note 186: Antoine de Loisey, licencié en droit, l'un de ceux
+apparemment qui restaient là pour continuer cette besogne fort peu
+juridique, écrit le 8 novembre au président de Bourgogne: «L'on ne
+besoingne présentement aucune chose en justice, senon que tous les
+jours l'on fait nyer et pendre tous les Liégeois que l'on treuve, et
+de ceulx que l'on a fait prisonniers qui n'ont pas d'argent pour eulx
+rançonner. Ladite cité est bien butinée, car il n'y demeure riens que
+après feuz, et pour expérience je n'ay peu finer une feulle de papier
+pour vous escripre au net... mais pour riens je n'en ay peu recouvrer
+que en ung viez livre.» Lenglet.]
+
+[Note 187: C'est le témoignage d'Adrien. Pour Angelo, il me paraît
+mériter peu d'attention; son poème est, je crois, une amplification en
+vers de l'amplification de Piccolomini. Il fait dire à un messager
+«qu'il a vu noyer _deux mille_ personnes, égorger _deux mille_.»
+L'exagération ne s'arrête pas là: «Monsterus escrit qu'en la cité
+furent tuez 40,000 hommes, et 12,000 femmes et filles noyeez.»
+_Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, nº 183_.]
+
+Même le premier jour, le peu qu'on tua (deux cents personnes
+peut-être) fut tué à froid. Les pillards, qui égorgèrent aux Mineurs
+vingt malheureux à genoux qui entendaient la messe, attendirent que le
+prêtre eût consacré et bu, pour lui arracher le calice.
+
+La ville aussi fut brûlée en grand ordre. Le duc fit commencer à la
+Saint-Hubert, anniversaire de la fondation de Liége. Un chevalier du
+voisinage fit cette besogne avec des gens de Limbourg. Ceux de
+Maëstricht et d'Huy, en bons voisins, vinrent aider et se chargèrent
+de démolir les ponts. Pour la population, il était plus difficile de
+la détruire, elle avait fui, en grande partie, dans les montagnes. Le
+duc ne laissa à nul autre le plaisir de cette chasse. Il partit le
+jour des premiers incendies, et il vit en s'éloignant la flamme qui
+montait... Il courut Franchimont, brûlant les villages, fouillant les
+bois. Ces bois sans feuilles, l'hiver, un froid terrible lui livraient
+sa proie. Le vin gelait, les hommes aussi; tel y perdit un pied, un
+autre deux doigts de la main. Si les poursuivants souffrirent à ce
+point, que penser des fugitifs, des femmes, des enfants? Commines en
+vit une, morte de froid, qui venait d'accoucher.
+
+Le roi était parti un peu avant le duc, mais sans se montrer pressé,
+et seulement quatre ou cinq jours après qu'on eut pris Liége. D'abord,
+il l'avait tâté par ses amis; puis il lui dit lui-même: «Si vous
+n'avez plus rien à faire, j'ai envie d'aller à Paris faire publier
+notre appointement en Parlement... Quand vous aurez besoin de moi, ne
+m'épargnez pas. L'été prochain, si vous voulez, j'irai vous voir en
+Bourgogne; nous resterons un mois ensemble, nous ferons bonne chère.»
+Le duc consentit «toujours murmurant un petit,» lui fit encore lire le
+traité, lui demanda s'il y regrettait rien, disant qu'il était libre
+d'accepter, «et lui faisant quelque peu d'excuse de l'avoir mené là.
+Ainsi s'en alla le roi à son plaisir,» heureux et étonné de s'en aller
+sans doute, se tâtant et trouvant par miracle qu'il ne lui manquait
+rien, tout au plus son honneur peut-être.
+
+Fut-il pourtant de tout point insensible, je ne le crois pas; il tomba
+malade quelque temps après. C'est qu'il avait souffert à un endroit
+bien délicat, dans l'opinion qu'il avait lui-même de son habileté.
+Avoir repris deux fois la Normandie si vite et si subtilement, pour
+s'en aller ensuite faire ce pas de jeune clerc!... Tant de simplesse,
+une telle foi naïve aux paroles données, il y avait de quoi rester
+humble à jamais... Lui, Louis XI, lui, maître en faux serments,
+pouvait-il bien s'y laisser prendre... La farce de Péronne avait eu le
+dénoûment de celle de Patelin: l'habile des habiles, dupé par
+Agnelet... Tous en riaient, jeunes et vieux, les petits enfants, que
+dis-je? les oiseaux causeurs, geais, pies et sansonnets, ne causaient
+d'autre chose; ils ne savaient qu'un mot, Pérette[188].
+
+[Note 188: Double allusion; ce nom, qui était celui de la maîtresse du
+roi, rappelait celui de Péronne. Il paraît qu'il y eut à cette
+occasion un débordement de plaisanteries. «Il fit défendre que
+personne vivant ne feust si osé de rien dire à l'opprobe du Roi, feust
+de bouche, par escript, signes, painctures, rondeaulx, ballades,
+virelaiz, libelles diffamatoires, chançons de geste, ne aultrement...
+Le mesme jour, furent prinses toutes les pies, jais et chouettes, pour
+les porter devant le Roy, et estoit escript le lieu où avoient été
+prins lesdits oiseaux, et aussi tout ce qu'ils savoient dire.» Jean de
+Troyes.]
+
+S'il avait une consolation, dans cette misère, c'était probablement de
+songer et de se dire tout bas qu'il avait été simple, il est vrai,
+mais l'autre encore plus simple de le laisser aller. Quoi! le duc
+pouvait croire que, le sauf-conduit n'ayant rien valu, le traité
+vaudrait? Il l'a retenu, contre sa parole, et il le laisse aller, sur
+une parole!
+
+Vraiment le duc n'était pas conséquent. Il crut que la violation du
+sauf-conduit, bien ou mal motivée, lui ferait peu de tort[189]; c'est
+ce qui arriva. Mais en même temps il s'imaginait que la conduite
+double de Louis XI à Liége, l'odieux personnage qu'il y fit, le
+ruinerait pour toujours[190]. Cela n'arriva pas. Louis XI ne fut
+point ruiné, perdu, mais seulement un peu ridicule; on se moqua un
+moment du trompeur trompé, ce fut tout.
+
+[Note 189: Les Français même en parlent assez froidement. Gaguin seul
+articule l'accusation d'un guet-apens prémédité: «Vulgatum est
+Burgundum diu cogitasse de rege capiendo et inde in Brabatiam
+abducendo, sed ab Anthonio fratre ejus notho dissuasum abstinuisse.»
+R. Gaguini Compendium (éd. 1500), fol. 147. La Chronique qui prétend
+traduire Gaguin (voir le dernier feuillet), n'ose pas donner ce
+passage: Chronique Martiniane, fol. 338-339.]
+
+[Note 190: C'est ce qu'espèrent le faux Amelgard et Chastellain; le
+dernier pourtant s'apitoie: «C'est le roi le plus humilié qu'il y ait
+eu depuis mille ans, etc.»]
+
+Personne ne connaissait bien encore toute l'insensibilité du temps.
+Les princes ne soupçonnaient pas eux-mêmes combien peu on leur
+demandait de foi et d'honneur[191]. De là beaucoup de faussetés pour
+rien, d'hypocrisies inutiles; de là aussi d'étranges erreurs sur le
+choix des moyens. C'est le ridicule de Péronne, où les acteurs
+échangèrent les rôles, l'homme de ruse faisant de la chevalerie, et le
+chevalier de la ruse.
+
+[Note 191: Sans doute, la moralité n'a pas péri alors (ni alors, ni
+jamais), seulement elle est absente des rapports politiques; elle
+s'est réfugiée ailleurs, comme nous verrons. Je ne puis m'arrêter ici
+pour traiter un si grand sujet. V. Introduction de Renaissance.]
+
+Tous les deux y furent attrapés, et devaient l'être. Une seule chose
+étonne. C'est que les conseillers du duc de Bourgogne, ces froides
+têtes qu'il avait près de lui, l'aient laissé relâcher le roi sans
+demander nul garantie, nul gage, qui répondît de l'exécution. La seule
+précaution qu'ils imaginèrent, ce fut de lui faire signer des lettres
+par lesquelles il autorisait quelques princes et seigneurs à se liguer
+et s'armer contre lui, s'il violait le traité; autorisation bien
+superflue pour des gens qui, de leur vie, ne faisaient autre chose que
+conspirer contre le roi[192].
+
+[Note 192: Il donna cette autorisation au duc d'Alençon et aux
+Armagnacs qui étaient en conspiration permanente; il la donna au duc
+d'Orléans qui avait six ans, et au duc de Bourbon, qui, ne pouvant
+espérer d'une ligue la moindre partie des avantages énormes que lui
+avait faits le roi, n'avait garde de hasarder une telle position.--Les
+lettres du roi existent à Gand (Trésorerie des chartes de Flandre.)]
+
+Si les conseillers du duc se contentèrent à si bon marché, il faut
+croire que le roi, qui fit avec eux le voyage, n'y perdit pas son
+temps. Il obtint en allant à Liége l'un des principaux effets qu'il
+s'était promis de la démarche de Péronne. Il se fit voir de près, prit
+langue, et s'aboucha avec bien des gens qui jusque-là le détestaient
+sur parole. On compara les deux hommes, et celui-ci y gagna, n'étant
+pas fier comme l'autre, ni violent, ni outrageux. On le trouva bien
+«saige,» et l'on commença à songer qu'on s'arrangerait bien d'un tel
+maître. On lui savait d'ailleurs un grand mérite, c'était de donner
+largement, de ne pas marchander avec ceux qui s'attachaient à lui; le
+duc au contraire donnait peu à beaucoup de gens, et partant
+n'obligeait personne. Ceux qui voyaient de loin, Commines et d'autres
+(jusqu'aux frères du duc), entrèrent «en profonds pensements;» ils se
+demandèrent s'il était probable que le plus fin joueur perdît
+toujours[193]. Qu'adviendrait-il? on ne le savait trop encore, mais,
+en servant le duc, le plus sûr était de se tenir toujours une porte
+ouverte du côté du roi.
+
+[Note 193: Un mot, pour finir, sur les sources. Je n'ai pas cité
+l'auteur le plus consulté, Suffridus; il brouille tout, les faits, les
+dates; il suppose qu'il y avait dans Liége des troupes françaises pour
+la défendre contre Louis XI. Il croit que si Tongres fut surprise,
+c'est qu'on y fêtait, dès le 9, la paix qui ne fut conclue que le 14,
+etc., etc. Chapeauville, III, 171-173. Piccolomini est important tant
+qu'il suit le légat, témoin oculaire; il est inutile pour la fin.
+L'auteur capital pour Péronne est Commines, pour Liége, Adrien, témoin
+oculaire (éclairé d'ailleurs _par Humbercourt_), qui écrit sur les
+lieux, au moment où les choses se passent, et qui donne toute la série
+des dates, jour par jour, souvent heure par heure. N'ayant pas connu
+cet auteur, et ne pouvant établir les dates, Legrand n'a pu y rien
+comprendre, encore moins son copiste Duclos, et tous ceux qui
+suivent.]
+
+
+
+
+LIVRE XVI
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+DIVERSIONS D'ANGLETERRE.--MORT DU FRÈRE DE LOUIS XI. BEAUVAIS
+
+1469-1472
+
+
+L'histoire du XVe siècle est une longue histoire, longues en sont les
+années, longues les heures. Elles furent telles pour ceux qui les
+vécurent, elles le sont pour celui qui est obligé de les recommencer,
+de les revivre.
+
+Je veux dire pour l'historien, qui, ne faisant point un jeu de
+l'histoire, s'associerait de bonne foi à la vie des temps écoulés...
+Ici, où est la vie? Qui dira où sont les vivants et où sont les
+morts?
+
+À quel parti porterais-je intérêt? Entre ces diverses figures, en
+est-il une qui ne soit louche et fausse? une où l'oeil se repose, pour
+y voir nettement exprimés les idées, les principes dont vit le coeur
+de l'homme[194]?
+
+[Note 194: Celui qui, à tâtons, traverse ces limbes obscurs de
+l'histoire, se dit bien que là-bas le jour commence à poindre, que ce
+XVe siècle est un siècle chercheur qui se trouve lui-même à la longue,
+que la vie morale, pour être déplacée alors, et malaisée à saisir,
+n'en subsiste pas moins. Et, en effet, un observateur attentif qui la
+voit peu sensible dans les rapports politiques, la retrouvera, cette
+vie, forte au foyer et dans les rapports de famille. La famille
+dépouille peu à peu la dureté féodale, elle se laisse humaniser aux
+douces influences de l'équité et de la nature.--Et c'est peut-être
+pour cela justement que les petits regardent d'un oeil si indifférent
+se jouer, en haut, sur leur tête, le jeu des politiques.]
+
+Nous sommes descendus bien bas dans l'indifférence et la mort morale.
+Et il nous faut descendre encore. Que Sforza et autres Italiens aient
+professé la trahison, que Louis XI, Saint-Pol, Armagnac, Nemours,
+aient toute leur vie juré et parjuré, c'est un spectacle assez
+monotone à la longue. Mais maintenant les voici surpassés; pour la foi
+mobile et changeante, la France et l'Italie vont le céder au peuple
+grave qui a toujours prétendu à la gloire de l'obstination. C'est un
+curieux spectacle de voir ce hardi comédien, le comte de Warwick,
+mener si vivement la prude Angleterre d'un roi à l'autre, et d'un
+serment à l'autre, lui faisant crier aujourd'hui: _York pour
+toujours!_ et demain: _Lancastre pour toujours!_ sauf à changer demain
+encore.
+
+Cet imbroglio d'Angleterre est une partie de l'histoire de France. Les
+deux rivaux d'ici se firent la guerre là-bas, guerre sournoise,
+d'intrigue et d'argent. Les fameuses batailles shakspeariennes des
+Roses furent souvent un combat de l'argent français contre l'argent
+flamand, le duel des écus, des florins.
+
+Ce qui fit faire à Louis XI l'imprudente démarche de Péronne, pour
+brusquer le traité; c'est qu'il crut le duc de Bourgogne tellement
+maître de l'Angleterre qu'il pouvait d'un moment à l'autre lui mettre
+à dos une descente anglaise.
+
+Le duc pensait comme le roi; il croyait tenir l'Angleterre et pour
+toujours, l'avoir épousée. Son mariage avec Marguerite d'York n'était
+pas un caprice de prince; les peuples aussi étaient mariés par le
+grand commerce national des laines, par l'union des hanses étrangères
+qui gouvernaient à la fois Bruges et Londres. Une lettre du duc de
+Bourgogne était reçue à Londres avec autant de respect qu'à Gand. Il
+parlait l'anglais et l'écrivait, il portait la Jarretière comme
+Édouard la Toison; il se vantait d'être meilleur Anglais que les
+Anglais.
+
+D'après tout cela, il n'était pas absurde de croire qu'une telle union
+durerait. Cette croyance, partagée sans doute par les conseillers du
+duc de Bourgogne, lui fit faire une faute grave, qui le mena à la
+ruine, à la mort.
+
+Louis XI était au plus bas, humilié, malade; il semblait prendre
+chrétiennement son aventure, enregistrait le traité avec résignation.
+
+L'ami de Louis XI, Warwick, n'allait pas mieux que lui. Il s'était
+compromis avec le commerce de Londres, en contrariant le mariage de
+Flandre, et le mariage s'était fait, et l'on avait vu le grand comte
+figurer tristement à la fête, mener la fiancée dans Londres[195],
+cheminer par les rues devant elle, comme Aman devant Mardochée.
+
+[Note 195: «Rode behynde the erle Warwick.» Fragment d'une chronique
+contemporaine, publiée par Hearne, à la suite des Thomæ Sprotii
+Chronica (1719), page 296.]
+
+Donc, Louis XI allant si mal, Warwick si mal, l'Angleterre étant sûre,
+le moment semblait bon pour s'étendre du côté de l'Allemagne, pour
+acquérir la Gueldre au bas du Rhin, en haut le landgraviat d'Alsace.
+La Franche-Comté y eût gagné[196]. Les principaux conseillers du duc
+étant Comtois durent lui faire agréer les offres du duc d'Autriche,
+qui lui voulait engager ce qu'il avait d'Alsace et partie de la
+Forêt-Noire. Seulement, c'était risquer de se mettre sur les bras de
+grosses affaires, avec les ligues suisses, avec les villes du Rhin,
+avec l'Empire... Le duc ne s'arrêta pas à cette crainte, et dès qu'il
+se fut engagé dans cet infini obscur «des Allemagnes,» l'Angleterre à
+laquelle il ne songeait plus, tant il croyait la bien tenir, lui
+tourna dans la main.
+
+[Note 196: Voir, entre autres ouvrages, l'Esquisse des relations qui
+ont existé entre le comté de Bourgogne et l'Helvétie, par Duvernoy
+(Neufchâtel, 1841), et les Lettres sur la guerre des Suisses, par le
+baron de Gingins-la-Sarraz (Dijon, 1840).]
+
+L'Angleterre, et de plus la France. Il s'était cru bien sûr d'établir
+le frère du roi en Champagne, entre ses Ardennes et sa Bourgogne, ce
+qui lui eût donné passage d'une province à l'autre, et relié en
+quelque sorte les deux moitiés isolées de son bizarre empire.
+
+Le roi, qui ne craignait rien tant, fit pour éviter ce péril une
+chose périlleuse; il se fia à son frère; il lui mit dans les mains la
+Guienne et presque toute l'Aquitaine, lui rappela qu'il était son
+unique héritier (héritier d'un malade), et il lui donna un royaume
+pour attendre.
+
+Du même coup il l'opposait aux Anglais, qui réclamaient cette Guienne,
+le rendait suspect au Breton[197], l'éloignait du Bourguignon, dont il
+eût dépendu s'il eût accepté la Champagne.
+
+[Note 197: C'est dans ce moment où le roi crut les avoir divisés pour
+toujours qu'il voulut forcer le duc de Bretagne d'accepter son ordre
+nouveau de Saint-Michel, qui l'aurait mis dans sa dépendance.--Sur la
+fondation de cet ordre, rival de la Toison et de la Jarretière, V.
+Ordonnances, XVII, 236-256, 1er août 1469, et Chastellain, cité par M.
+J. Quicherat, Bibliothèque de l'École des Chartes, IV, 65.]
+
+Troc admirable, pour un jeune homme qui aimait le plaisir, de lui
+donner tout ce beau Midi, de le mettre à Bordeaux[198]. C'est ce que
+lui fit sentir son favori Lescun, un Gascon intelligent qui n'aimait
+pas les Anglais, qui trouvait là une belle occasion de régner en
+Gascogne, et qui fit peur à son maître de la Champagne Pouilleuse.
+
+[Note 198: Le duc de Guienne fut très-reconnaissant; les deux frères
+eurent une entrevue fort touchante; ils se jetèrent dans les bras l'un
+de l'autre, tout le monde pleurait de joie. (Lenglet.)]
+
+Ce n'était pas l'affaire du duc de Bourgogne. Il voulait, bon gré mal
+gré, l'établir en Champagne, l'avoir là et s'en servir. «Tenez bien à
+cela, écrivait-on au duc, ne cédez-pas là-dessus; avec le frère du
+roi, vous aurez le reste.» Le donneur d'avis n'était pas moins que
+Balue, l'homme qui savait tout et faisait tout, un homme que le roi
+avait fait de rien, jusqu'à exiger de Rome qu'on le fît cardinal.
+Balue, ayant alors du roi ce qu'il pouvait avoir, voulut aussi
+profiter de l'autre côté; s'il vendit son maître à Péronne, c'est ce
+qui ne fut point constaté; mais pour le frère du roi, il voulait le
+mettre chez le duc, il l'écrivit lui-même. Sa qualité nouvelle le
+rendait hardi; il savait que le roi ne ferait jamais mourir un
+cardinal. Louis XI, qui avait beaucoup de faible pour lui, voulut voir
+ce qu'il avait à dire, quoique la chose ne fût que trop claire. Le
+drôle n'avouant rien, et s'enveloppant contre le roi de sa robe rouge
+et de sa dignité de prince de l'Église, _on mit ce prince en
+cage_[199]; Balue avait dit lui-même que rien n'était plus sûr que ces
+cages de fer pour bien garder un prisonnier.
+
+[Note 199: À la grande joie du peuple, qui en fit des chansons. Au
+reste, on n'avait pas attendu sa chute pour le chansonner (Ballade et
+caricature contre Balue, Recueil des chants historiques de Leroux de
+Lincy, II, 347). Pour effrayer les plaisants, il fit ou fit faire une
+chanson, où l'on sent la basse cruauté du coquin tout puissant; le
+refrain est atroce: «On en fera du civet aux poissons.» _Bibl. du roi,
+ms. 7687, fol. 105_, cité dans la Bibliothèque de l'École des chartes,
+t. IV, p. 566, août 1843.
+
+On a cru à tort qu'il avait inventé ces cages; il n'eut que le mérite
+de l'importation. Elles étaient fort anciennes en Italie: «Et post
+paucos dies conducti fuerunt in palatio communis Veronæ, et in
+_gabiis_ carcerati.» Chron. Veronense, apud Murat. VIII, 624, ann.
+1230.--«Posuerunt ipsum in quadam _gabbia de ligno_.» Chron. Astense,
+apud Murat. XI, 145.--«In cosi tenebrosa, è stretta gabbia rinchiusi
+fummo.» Petrarcha, part. I, son. 4.--Même usage en Espagne: «D.
+Jacobus per annos tres et ultra in tristissimis et durissimis
+carceribus fuit per regem Aragonum, et in gabia _ferrea_ noctibus et
+diebus, cum dormire volebat, reclusus.» Vetera acta de Jacobo ultimo
+rege Majoricarum. Ducange, verbo GABIA.--On conserve encore la cage de
+Balue dans la porte forteresse du pont de Moret. Bulletin du Comité
+hist. des arts et monuments, 1840, nº 2, rapport de M. Didron, p. 50.
+Cette cage était placée à Amboise, dans une grande salle qu'on voit
+encore.]
+
+Le 10 juin, le frère du roi, réconcilié avec lui, s'établit en
+Guienne. Le 11 juillet une révolution imprévue commence pour
+l'Angleterre. L'Angleterre se divise, la France se pacifie un moment,
+deux coups pour le duc de Bourgogne.
+
+Le 11 juillet, Warwick, venu avec Clarence, frère d'Édouard, dans son
+gouvernement de Calais, lui fait brusquement épouser sa fille
+aînée[200], celle qu'il destinait à Édouard quand il le fit roi, et
+dont Édouard n'avait pas voulu.
+
+[Note 200: Rien de plus curieux ici que le témoignage de Jean de
+Vaurin. Warwick vint voir le duc et la duchesse, «qui doulcement le
+recoeilla.» Mais personne ne devinait le but de la visite. Il semble
+que le bon chroniqueur ait espéré que le grand politique, par vanité,
+ou pour l'amour des chroniques, lui en dirait davantage: «Et moy,
+acteur de ces cronicques, desirant sçavoir et avoir matières
+véritables pour le parfait de mon euvre, prins congié au duc de
+Bourgoigne, adfin de aller jusques à Callaix, lequel il me ottroia,
+pource qu'il estoit bien adverty que ledit comte de Warewic m'avoit
+promis que, si je le venois veoir à Callaix, qu'il me feroit bonne
+chière, et me bailleroit homme qui m'adrescheroit à tout ce que je
+voldroie demander. Si fus vers lui, où il me tint IX jours en me
+faisant grant chière et honneur, mais de ce que je quéroies me fist
+bien peu d'adresse, combien qu'il me promist que se, au bout de deux
+mois, je retournoie vers luy, il me furniroit partie de ce que je
+requeroie. Et au congié prendre de luy, il me défrea de tous poins, et
+me donna une belle haquenée. Je veoie bien qu'il estoit embesongnié
+d'aulcunes grosses matières; et c'estoit le mariage quy se traitoit de
+sa fille au duc de Clarence... lesqueles se partirent V ou VI jours
+après mon partement, dedens le chastel de Callaix, où il n'avoit
+guères de gens. Si ne dura la feste que deux jours... Le dimence
+ensievent, passa la mer, pour ce qu'il avoit eu nouvelles que ceulx de
+Galles estoient sur le champ à grant puissance.» _Jean de Vaurin_ (ou
+_Vavrin_) _sire de Forestel_, _ms. 6759. Bibliothèque royale, vol. VI,
+fol. 275_. Dans les derniers volumes de cette Chronique, Vaurin est
+contemporain, et quelquefois témoin oculaire. Ils méritent d'être
+publiés.]
+
+Ce fut un grand étonnement; on n'avait rien prévu de semblable. Ce
+qu'on avait craint, c'était que Warwick, chef des lords et des évêques
+peut-être, par son frère l'archevêque, ne travaillât avec eux pour
+Henri VI. Récemment encore, pour rendre cette ligue impossible, on
+avait obligé Warwick de juger les Lancastriens révoltés, de se laver
+avec du sang de Lancastre.
+
+Aussi ne s'adressa-t-il pas à cet implacable parti. Pour renverser
+York, il ne chercha d'autre moyen qu'York, le propre frère d'Édouard.
+Le mariage fait, vingt révoltes éclatent, mais sous divers prétextes
+et sous divers drapeaux; ici contre l'impôt, là en haine des favoris
+du roi, des parents de la reine, là pour Clarence, ailleurs pour Henri
+VI. En deux mois, Édouard est abandonné et se trouve tout seul; pour
+le prendre, il suffit d'un prêtre, du frère de Warwick, archevêque
+d'York[201]. Voilà Warwick qui tient deux rois sous clef, Henri VI à
+Londres, Édouard IV dans un château du Nord, sans compter son gendre
+Clarence, qui n'avait pas beaucoup de gens pour lui. L'embarras était
+de savoir au nom duquel des trois Warwick commanderait. Les
+Lancastriens accouraient pour profiter de son hésitation.
+
+[Note 201: Édouard aimait ses aises et était dormeur, il fut pris au
+lit: «Quant l'archevesque fut entré en la chambre où il trouva le Roy
+couchié, il luy dit prestement: Sire, levez-vous. De quoy le Roy se
+voult excuser, disant que il n'avoit ancores comme riens reposé. Mais
+l'archevesque... luy dist la seconde fois: Il vous faut lever, et
+venir devers mon frère de Warewic, car à ce ne pouvez vous contrester.
+Et lors, le Roy, doubtant que pis ne luy en advenist, se vesty, et
+l'archevesque l'emmena sans faire grant bruit.» _Ibidem, fol. 278._
+Dans la miniature, le prélat parle à genoux, _fol. 277_.]
+
+Une lettre du duc de Bourgogne trancha la question[202]. Il écrivit
+aux gens de Londres qu'en épousant la soeur il avait compté qu'ils
+seraient loyaux sujets du frère. Tous ceux qui gagnaient au commerce
+de Flandre crièrent pour Édouard. Warwick n'eut rien à faire qu'à le
+ramener lui-même à Londres, disant qu'il n'avait rien fait contre le
+roi, mais contre ses favoris, contre les parents de la reine, qui
+prenaient l'argent du pauvre peuple.
+
+[Note 202: «Le duc de Bourgoigne escripvit prestement au mayeur et
+peuple de Londres; si leur fist avec dire et remonstrer comment il
+s'estoit alyez à eulx en prenant par mariage la seur du roy Édouard,
+parmi laquele alyance, luy avoient promis estre et demourer à toujours
+bons et loyaulx subjetz au roi Édouard... et s'ilz ne luy
+entretenoient ce que promis avoient, il sçavoit bien ce qu'il en
+devoit faire. Lequel, maisre de Londres, aiant recheu lesdites lettres
+du duc, assambla le commun de la Cité, et là les fist lire
+publiquement. Laquele lecture oye, le commun respondy, comme d'une
+voye, que voirement vouloient-ilz entretenir ce que promis lui
+ayoient, et estre bons subjetz au roy Édouard... Warewic, faignant
+qu'il ne sceust riens desdites lettres, dist un jour au roy que bon
+serroit qu'il allast à Londres pour soy monstrer au peuple et visiter
+la royne sa femme...» _Vaurin, fol. 278._ L'orgueil national semble
+avoir décidé tous les chroniqueurs anglais à supprimer le fait si
+grave d'une lettre menaçante et presque impérative du duc de
+Bourgogne. Ce qui confirme le récit de Vaurin, c'est que le capitaine
+de Calais fit serment à Édouard, _dans les mains de l'envoyé du duc de
+Bourgogne_, qui était Commines (éd. Dupont, I, 236). Le continuateur
+de Croyland, p. 552, attribue uniquement l'élargissement d'Édouard à
+la crainte que Warwick avait des Lancastriens, et au refus du peuple
+de s'armer, s'il ne voyait le roi libre. Polydore Virgile (p. 657), et
+les autres après lui, ne savent que dire: l'événement reste
+inintelligible.]
+
+Warwick devait succomber. Il avait bâti sa prodigieuse fortune, celle
+de ses deux frères, sur des éléments très-divers qui s'excluaient
+entre eux. Un mot d'explication:
+
+Les Nevill (c'était leur vrai nom) étaient des cadets de Westmoreland.
+Il faut croire que leur piété fut grande sous la pieuse maison de
+Lancastre, car Richard Nevill, celui dont il s'agit, trouva moyen
+d'épouser la fille, l'héritage et le nom de ce fameux Warwick, le lord
+selon le coeur de Dieu, l'homme des évêques, celui qui brûla la
+Pucelle, et qui fit d'Henri VI un saint. Ce beau-père mourut régent de
+France, et avec lui bien des choses qu'espéraient les Nevill. Alors
+ils firent volte-face, cultivèrent la Rose blanche, la guerre civile,
+qui, au défaut de la France, leur livrait l'Angleterre. Le produit fut
+énorme; Richard Nevill et ses deux frères, se trouvèrent établis
+partout par successions, mariages, nominations, confiscations; ils
+eurent les comtés de Warwick, de Salisbury, de Northumberland, etc.,
+l'archevêché d'York, les sceaux, les clefs du palais, les charges de
+chambellan, chancelier, amiral, lieutenant d'Irlande, la charge
+infiniment lucrative de gouverneur de Calais. Celles de l'aîné seul
+lui valaient par an vingt mille marcs d'argent, deux millions d'alors
+qui feraient peut-être vingt millions d'aujourd'hui. Voilà pour les
+charges; quant aux biens, qui pourrait calculer?
+
+Grand établissement, et tel qu'en quelque sorte il faisait face à la
+royauté[203]. Là pourtant n'était pas la vraie puissance de Warwick.
+Sa puissance était d'être, non le premier des lords, des grands
+propriétaires, mais le roi des ennemis de la propriété, pillards de la
+frontière et corsaires du détroit.
+
+[Note 203: Je crois avoir lu sur le tombeau d'un de ces Warwick, dans
+leur chapelle ou leur caveau: _Regum nunc subsidium, nunc invidia._ Je
+cite de mémoire.]
+
+Le fonds de l'Angleterre, sa bizarre duplicité au moyen âge, c'est
+par-dessus et ostensiblement, le pharisaïsme légal, la superstition de
+la loi, et par-dessous l'esprit de Robin Hood. Qu'est-ce que Robin
+Hood? L'_out-law_, l'_hors la loi_. Robin Hood est naturellement
+l'ennemi de l'homme de loi, l'adversaire du shériff. Dans la longue
+succession des ballades dont il est le héros, il habite d'abord les
+vertes forêts de Lincoln. Les guerres de France l'en font sortir[204];
+il laisse là le shériff et les daims du roi, il vient à la mer, il
+passe la mer... Il est resté marin. Ce changement se fait aux XVe et
+XVIe siècles, sous Warwick, sous Élisabeth.
+
+[Note 204: Ce nom de Robin est encore populaire au XVe siècle. C'est
+celui que les communes du nord, soulevées en 1468, donnèrent à leur
+chef.--«A cap'tain, whom thei had named _Robin_ of Riddisdale.» The
+Chronicle Fabian (in-folio, 1559), fol. 498. Vaurin a tort de dire:
+«Ung villain, nommé Robin Rissedale.» _Bibl. royale, ms. 6759, fol.
+276._
+
+Sur le cycle de ballades, sur les transformations qu'y subit le
+personnage de Robin Hood, V. la très-intéressante dissertation de M.
+Barry, professeur d'histoire à la faculté de Toulouse.]
+
+Tous les compagnons de Robin Hood, tous les gens brouillés avec la
+justice, trouvaient leur sécurité en ceci, que Warwick était (par lui
+et par son frère) juge des marches de Calais et d'Écosse, juge
+indulgent et qui avait si bon coeur qu'il ne faisait jamais justice.
+S'il y avait au _border_ un bon compagnon, qui ne trouvant plus à
+voler, n'eût à manger «que ses éperons[205],» il allait trouver ce
+grand juge des marches; l'excellent juge, au lieu de le faire pendre,
+lui donnait à dîner.
+
+[Note 205: C'était l'usage au _border_ que, quand le cavalier avait
+tout mangé et qu'il n'y avait plus rien dans la maison, sa femme lui
+servait dans un plat une paire d'éperons.]
+
+Ce que Warwick aimait et honorait le plus en ce monde, c'était la
+ville de Londres. Il était l'ami du lord maire, de tous les gros
+marchands, leur ami et leur débiteur, pour mieux les attacher à sa
+fortune. Les petits, il les recevait tous à portes ouvertes, et les
+faisait manger, tant qu'il s'en présentait. L'ordinaire de Warwick,
+quand il était à Londres, était de six boeufs par repas; quiconque
+entrait emportait de la viande «tout ce qu'il en tenait sur un long
+poignard[206].» L'on disait et l'on répétait que ce bon lord était si
+hospitalier, que dans toutes ses terres et châteaux il nourrissait
+trente mille hommes.
+
+[Note 206: Stow (p. 421) a recueilli ces traditions. Voir aussi
+Olivier de la Marche, II, 276.]
+
+Warwick fut, autant et plus que Sforza et que Louis XI, l'homme
+d'affaire et d'action comme on le concevait alors. Ni peur, ni
+honneur, ni rancune; fort détaché de toute chevalerie. Aux batailles,
+il mettait ses gens aux mains, mais se faisait tenir un cheval prêt,
+et si l'affaire allait mal, partait le premier. Il n'eût pas fait le
+gentilhomme, comme Louis XI à Liége.
+
+Froid et _positif_ à ce point, il n'en eut pas moins une parfaite
+entente de la comédie politique, telle que la circonstance pouvait la
+demander.
+
+Ce talent éclata lorsque, après le terrible échec de Wakefield, ayant
+perdu son duc d'York et n'ayant plus dans les mains qu'un garçon de
+dix-huit ans, le jeune Édouard, il le mena à Londres, et de porte en
+porte sollicita pour lui. L'affreuse histoire du diadème de papier, la
+litanie de l'enfant mis à mort, la beauté surtout du jeune Édouard,
+_la blanche rose d'York_, aidaient à merveille le grand comédien. Il
+le montrait aux femmes; ce beau jeune roi à marier les touchait fort,
+leur tirait des larmes, souvent de l'argent. Il demandait un jour dix
+livres à une vieille: «Pour ce visage-là, lui dit-elle, tu en auras
+vingt.»
+
+Ce n'était pas une médiocre difficulté pour Warwick de concilier ses
+deux rôles opposés, d'être ami des marchands, par exemple, et
+protecteur des corsaires du détroit. Ces grands repas, qui faisaient
+l'étonnement des bonnes gens de Londres, durent être maintes fois
+donnés à leurs dépens; le marchand risquait fort de reconnaître à
+table, dans tel de ces convives «au long poignard,» son voleur de
+Calais.
+
+Si Warwick parvenait à tromper Londres, il ne donnait pas le change au
+duc de Bourgogne. Le duc qui aimait la mer, qui avait longtemps vécu
+près des digues, que voyait-il de là le plus souvent? Les vaisseaux
+d'Angleterre prenant les siens... Grâce à ce voisinage, les ports de
+Flandre et de Hollande étaient comme bloqués. L'homme qu'il haïssait
+le plus était Warwick. Nous avons vu comme, avec une simple lettre, il
+lui ôta Londres et sauva Édouard. Warwick, après deux nouvelles
+tentatives, perdit terre et passa à Calais (mai 1470).
+
+Tout un peuple se jeta à la mer pour le suivre; il y en eut à remplir
+quatre-vingts vaisseaux. Mais le lieutenant de Warwick à Calais ne
+voulut pas le recevoir avec cette flotte; il lui ferma la porte et
+tira sur lui, lui faisant dire sous main qu'il l'éloignait pour le
+sauver, que, s'il fût entré à Calais, il était perdu, assiégé qu'il
+eût été bientôt par toutes les armées d'Angleterre et de Flandre.
+Warwick se réfugia donc en Normandie, avec son monde d'écumeurs de
+mer, qui, pour leur coup d'essai, prirent au duc quinze vaisseaux et
+les vendirent hardiment à Rouen[207].
+
+[Note 207: La lettre du duc à sa mère est visiblement destinée à être
+répandue, une sorte de pamphlet.]
+
+Le duc furieux refusa les réparations qu'offrait le roi; il fit
+arrêter tout ce qu'il y avait de marchands français dans ses États,
+réunit contre Warwick les vaisseaux hollandais et anglais, le bloqua,
+l'affama, dans les ports de la Normandie, et l'obligea ainsi à jouer
+le tout pour le tout, et ressaisir, s'il pouvait, l'Angleterre.
+
+Il y avait grandi par l'absence. Il était plus présent que jamais au
+coeur du peuple; le nom du grand comte était dans toutes les
+bouches[208]. Cette royale hospitalité, cette table généreuse,
+ouverte à tous, laissait bien des regrets. Le foyer de Warwick, ce
+foyer de tous ceux qui n'en avaient pas, qu'il fût éteint à la fois
+dans tant de comtés, c'était un deuil public... D'autre part, les
+lords et évêques[209] sentaient bien que sans un tel chef ils ne se
+défendraient pas aisément contre l'avidité de la basse noblesse dont
+s'était entouré Édouard[210]. Ils offraient à Warwick de l'argent;
+pour des hommes, il n'avait pas à s'en inquiéter, disaient-ils, il en
+trouverait assez en débarquant. Seulement, il fallait que la nouvelle
+révolution se fît au nom de Lancastre.
+
+[Note 208: Solem excidisse sibi e mundo putabant... Illud unum, loco
+cantilenæ, in ore vulgi... resonabat. Polyd. Vergil., p. 659-660.]
+
+[Note 209: Dès 1465, ils rappelaient Marguerite. (Croyland.)]
+
+[Note 210: L'élévation des parents de la reine, des Wideville, fut
+subite, violente; elle se fit surtout par des mariages forcés. Cinq
+soeurs, deux frères, un fils de la reine, raflèrent les huit héritages
+les plus riches de l'Angleterre. La vénérable duchesse Norfolk, à
+quatre-vingts ans, fut obligée de se laisser épouser par le fils de la
+reine (du premier lit), qui avait vingt ans. «Maritagium diabolicum,»
+dit un contemporain, et un autre outrageusement: «Juvencula octoginta
+annorum!»]
+
+Warwick et Lancastre! ces noms seuls ainsi rapprochés semblaient avoir
+horreur l'un de l'autre; infranchissable était la barrière qui les
+séparait! barrière de sang et barrière d'infamie... Les échafauds et
+les carnages, les meurtres à froid, les parents tués, la boue,
+l'outrage lancés de l'un à l'autre. Warwick menant Henri VI garrotté
+dans Londres, affichant la reine à Saint-Paul, la faisant mettre au
+prône «comme ribaude, ahontie de son corps, et mauvaise lisse,» et son
+enfant bâtard, adultérin, un enfant de la rue...
+
+Elle devait rougir, à entendre seulement nommer Warwick. Lui parler
+de le revoir, c'était chose qui semblait impossible. Exiger qu'elle
+oubliât tout et qu'elle s'oubliât elle-même au point de mettre la
+famille de cet homme dans la sienne, et qu'en unissant leurs enfants,
+Marguerite, pour ainsi dire, épousât Warwick! cela était impie. Nul
+homme, excepté Louis XI, ne se fût fait l'entremetteur de ce
+monstrueux accouplement.
+
+Ajoutez qu'en faisant cet effort et ce sacrifice, chacun d'eux ne
+pouvait vouloir que tromper un moment. Warwick, qui venait de marier
+son aînée à Clarence en lui promettant le trône, mariait la seconde au
+jeune fils de Marguerite avec la même dot. Il avait ainsi deux rois à
+choisir et de quoi détruire la maison de Lancastre lorsqu'il l'aurait
+rétablie. La haine et la méfiance duraient dans le mariage même. Il
+n'en plaisait que plus à Louis XI, qui y voyait deux ou trois guerres
+civiles.
+
+Warwick se moqua du blocus des Flamands, et passa sous l'escorte des
+vaisseaux du roi (septembre). Ses deux frères l'accueillirent, Édouard
+n'eut que le temps de se jeter dans un vaisseau qui le mit en
+Hollande. Warwick put à son aise rentrer dans Londres, prendre Henri à
+la Tour, promener l'innocente figure, édifier le peuple, s'accusant
+humblement du péché d'avoir détrôné un saint.
+
+Le contre-coup fut fort ici. Le roi assembla les notables, leur conta
+tous les méfaits du duc de Bourgogne, et par acclamation ils
+décidèrent qu'il était quitte de tous ses serments de Péronne[211].
+Amiens revint au roi (février). Le duc vit avec surprise tous les
+princes tourner contre lui. Au fond, ils ne voulaient pas sa ruine,
+mais le forcer à donner sa fille au duc de Guienne, de sorte que
+l'Aquitaine et les Pays-Bas se trouvant un jour dans les mêmes mains,
+la France eût été serrée du Nord et du Midi, étranglée entre Somme et
+Loire.
+
+[Note 211: On ne parlait de rien moins que de confisquer ce que le duc
+tenait de la couronne. Des commissaires étaient nommés pour saisir la
+Bourgogne et le Mâconnais. _Archives de Pau, 5 janvier 1470._]
+
+La perte d'Amiens, les avis de Saint-Pol, qui, pour faire peur au duc,
+lui disait en ami qu'il ne pourrait jamais résister, la fuite de son
+propre frère, un bâtard de Philippe le Bon, qui vint se donner au
+roi[212], enfin la renonciation des Suisses à l'alliance de Bourgogne,
+tout cela semblait les signes d'une grande et terrible débâcle. Le duc
+regrettait de n'avoir pas comme le roi une armée permanente. Il leva
+des troupes en peu de temps; mais il employa aussi d'autres moyens,
+les moyens favoris du roi; il rusa, il mentit, il tâcha de tromper,
+d'endormir.
+
+[Note 212: Et celle d'un Jean de Chassa, qui porta contre le duc les
+plus sales, les plus invraisemblables accusations. Voir surtout
+Chastellain.]
+
+Il écrivit deux lettres, l'une au roi, un billet de six lignes écrit
+de sa main, où il s'humiliait et regrettait une guerre à laquelle il
+avait été poussé, disait-il, par la ruse et l'intérêt d'autrui.
+
+L'autre lettre, fort bien calculée, s'adressait aux Anglais; envoyée à
+Calais, au grand entrepôt des laines, elle rappelait aux marchands
+que «tout l'entrecours de la marchandise étoit non pas seulement avec
+le Roy, mais _avec le royaulme_.» Le duc avertissait «ses très-chers
+et grands amis» de Calais qu'on se disposait à leur envoyer
+d'Angleterre beaucoup de gens de guerre, fort inutiles pour leur
+sûreté. S'ils viennent, ajoutait-il, «vous ne pourrez pas être maîtres
+d'eux, ni les empêcher d'entreprendre sur nous.»
+
+À cette lettre, il avait ajouté de sa main une bravade, une flatterie
+sous forme de menace, comme d'un dogue qui flatte en grondant: il ne
+s'était jamais mêlé des royales querelles d'Angleterre; il lui
+fâcherait d'être obligé, à cause d'un seul homme, d'avoir noise avec
+un peuple qu'il avait tant aimé!... «Eh bien, mes voisins, si vous ne
+pouvez souffrir mon amitié, commencez... Par saint Georges, qui me
+sait meilleur Anglais que vous, vous verrez si je suis du sang de
+Lancastre!»
+
+La lettre fit bien à Calais et à Londres. Les gros marchands, dans la
+bourse desquels Warwick était obligé de puiser, l'empêchèrent
+d'envoyer des archers à Calais[213], et d'y passer lui-même, comme il
+allait le faire, pour accabler le duc, de concert avec Louis XI.
+
+[Note 213: Deux mille le 18 février, et jusqu'à dix mille qu'il aurait
+conduits en personne. Lettre de l'évêque de Bayeux au roi. Warwick
+ajoute un mot de sa main pour confirmer cette promesse. _Bibl. royale,
+mss. Legrand, 6 février 1470._]
+
+Celui-ci, qui se fiait à Warwick bien plus qu'à Marguerite, et qui
+savait qu'au moment même elle négociait avec le duc de Bourgogne, ne
+se pressait pas de la faire partir; il voulait sans doute donner le
+temps à Warwick de s'affermir là-bas. Plusieurs fois elle s'embarqua,
+mais les vaisseaux du roi qui la portaient étaient toujours ramenés à
+la côte par le vent contraire; chose merveilleuse et qui prouve que le
+roi disposait des vents, ils furent contraires pendant six mois!
+
+Ce retard n'affermit pas Warwick. À peine débarqué, maître et
+vainqueur comme il semblait, il tomba entre les mains d'un conseil de
+douze lords et évêques, les mêmes sans doute qui l'avaient appelé; il
+s'était engagé de ne rien faire, de ne rien donner, sans leur aveu.
+
+La révolution fut impuissante, parce qu'à la grande différence des
+révolutions antérieures, elle ne changea rien à la propriété; elle ne
+donna rien, n'obligea personne, n'engagea personne à la soutenir.
+
+Édouard était resté le roi des marchands: ceux de Bruges l'honoraient
+à l'égal du duc de Bourgogne. Craignant que, d'un moment à l'autre,
+Warwick ne tombât sur la Flandre, le duc se décida enfin pour Édouard,
+qui après tout était son beau-frère. Tout en faisant crier que
+personne ne lui prêtât secours, il loua pour lui quatorze vaisseaux
+hanséatiques, et lui donna cinq millions de notre monnaie[214]. Avec
+cela Édouard emportait une chose qui seule valait des millions, la
+parole de son frère Clarence, qu'à la première occasion il laisserait
+Warwick et reviendrait de son côté[215].
+
+[Note 214: Édouard partit de Flessingue: «Adcompaigné d'environ XII C
+combatans bien prins.» Vaurin.--_Tous anglais_, dit l'anonyme de M.
+Bruce; dans son orgueil national, il ne parle pas des Flamands.--With
+II thowsand Englyshe men.»--Fabian est plus modeste: «With a small
+company of Fleminges and other... a thousand persons,» p. 502.--Polyd.
+Vergilius, p. 663: «Duobus millibus contractis.»--«IX, C. of
+Englismenne and three hundred of Flemmynges.» Warkworth, 13.]
+
+[Note 215: On avait envoyé en France une dame au duc de Clarence pour
+l'éclairer sur le triste rôle qu'on lui faisait jouer. Commines est
+très-fin ici: «Ceste femme n'étoit pas folle, etc.»
+
+La source la plus importante est celle où personne n'a puisé encore,
+le manuscrit de Vaurin. L'anonyme anglais, publié en 1838, par M. J.
+Bruce (for the Cambden Society), n'en est qu'une traduction, ancienne
+il est vrai; c'est, mot à mot, Vaurin, sauf deux ou trois passages qui
+peut-être auraient blessé l'orgueil anglais. Par exemple, le
+traducteur a supprimé les détails du passage d'Édouard à York: il a
+craint de l'avilir en rapportant tant de mensonges. Le récit de Vaurin
+n'en est pas moins marqué au coin de la vérité. Son maître, le duc de
+Bourgogne, étant ami d'Édouard, il ne peut être hostile. V. surtout
+_folio 307_. Glocester y paraît déjà le Richard III de la tradition;
+pour sortir d'embarras, il n'imagine rien de mieux qu'un meurtre: «Et
+dist... qu'il n'estoit point aparant qu'ils peussent partir de ceste
+ville sans dangier, sinon qu'ils tuassent illec en la chambre...»]
+
+Avec une telle assurance, l'entreprise était au fond moins hasardeuse
+qu'elle ne semblait l'être. Édouard renouvela une vieille comédie
+politique que tout le monde connaissait, et dont on voulut bien être
+dupe, las qu'on était de guerre et devenu indifférent. Il joua, sans y
+rien changer, la pièce du retour d'Henri IV; comme lui, il débarqua à
+Ravenspur (10 mars 1471); comme lui, il dit, tout le long de sa route,
+qu'il ne réclamait pas le trône, mais seulement le bien de son père,
+son duché d'York, sa propriété. Ce grand mot de propriété, le mot
+sacré pour l'Angleterre, lui servit de passe-port. Il n'y eut de
+difficulté qu'à York; les gens de la ville voulaient lui faire jurer
+qu'il ne prétendrait jamais rien à la couronne: Où sont, dit-il, les
+lords entre les mains desquels je jurerai? Allez les chercher, faites
+venir le comte de Northumberland. Quant à vous, je suis duc d'York et
+votre seigneur, je ne puis jurer dans vos mains.»
+
+Il poursuivit, et le frère de Warwick, le marquis de Montaigu qui
+pouvait lui barrer la route, le laissa passer. L'autre frère de
+Warwick, l'archevêque d'York, qui gardait Henri VI à Londres, promena
+un peu le roi dans la ville pour tâter la population; il la vit si
+indifférente qu'il ne garda plus Henri que pour le livrer. Édouard
+avait un grand parti à Londres, ses créanciers d'abord, qui désiraient
+fort son retour, puis bon nombre de femmes qui travaillèrent pour lui
+et lui gagnèrent leurs parents, leurs maris; Édouard était le plus
+beau roi du temps.
+
+Dès qu'Édouard et Warwick furent en présence, celui-ci fut abandonné
+de son gendre Clarence. Il pressa la bataille, craignant d'autres
+défections, mit pied à terre, contre son usage, et combattit
+bravement. Mais deux corps de son parti qui ne se reconnurent pas se
+chargèrent dans le brouillard. Son frère Montaigu, qui l'avait
+rejoint, lui porta le dernier coup en prenant, dans la bataille même,
+les couleurs d'Édouard[216]. Il fut tué à l'instant par un homme de
+Warwick qui le surveillait, mais Warwick aussi fut tué. Les corps des
+deux frères restèrent deux jours exposés tout nus à Saint-Paul, pour
+que personne n'en doutât.
+
+[Note 216: Entre les versions contradictoires, je choisis la seule
+vraisemblable: Montaigu avait déjà fait tout le succès d'Édouard, en
+le laissant passer.--«The marquis Montacute was prively agreid with
+king Edwarde, and had gotten on king Eduardes livery. One of the erle
+of Warwike his brether servant, espying this, fel upon hym, and killed
+him.» Warkworth, p. 16 (4º, 1839). Leland, Collectanea (éd. 1774),
+vol. II, p. 505.]
+
+Le jour même de la bataille, Marguerite abordait. Elle voulait
+retourner; les Lancastriens ne le lui permirent pas; ils la
+félicitèrent d'être débarrassée de Warwick et la firent combattre.
+Mais telles étaient les divisions de ce parti, que son chef Somerset,
+au moment de la charge, chargea seul, l'ancien lieutenant de Warwick
+se tenant immobile. Somerset, furieux, le tua devant ses troupes, mais
+la bataille fut perdue (4 mai 1471).
+
+Marguerite, évanouie sur un chariot, fut prise et menée à Londres; son
+jeune fils fut tué dans le combat ou égorgé après. Henri VI survécut
+peu; une tentative s'étant faite en sa faveur, le plus jeune frère
+d'Édouard, cet affreux bossu (Richard III), alla, dit-on, à la tour,
+et poignarda le pauvre prince[217].
+
+[Note 217: Ces événements ont été tellement obscurcis par l'esprit de
+parti et par l'esprit romanesque, qu'il est impossible de savoir au
+juste comment périrent Henri VI et son fils; il est infiniment
+probable qu'ils furent assassinés. Warkworth (p. 21) ne dit qu'un mot,
+mais terriblement expressif: _À ce moment, le duc de Glocester était à
+la Tour_. Que la présence de Marguerite ait pu embarrasser Glocester
+et l'empêcher d'y tuer son mari, comme M. Turner paraît le croire,
+c'est une délicatesse dont le fameux bossu se fût certainement indigné
+qu'on le soupçonnât.--Avant de quitter les Roses, encore un mot sur
+les sources. Les correspondances de Paston et de Plumpton m'ont peu
+servi. Je n'ai fait nul usage du bavardage de Hall et Grafton, qui,
+trouvant les contemporains un peu secs, les délayent à plaisir; pas
+davantage d'Hollingshed, qui a dû peut-être son succès aux belles
+éditions _pittoresques_ qu'on en fit, et dont Shakespeare s'est servi,
+comme d'un livre populaire qu'il avait sous la main.--Une source peu
+employée est celle-ci: The poetical work of Levis Glyn Cothi, a
+celebrated bard, who flourished in the reings of Henri VI, Edward IV,
+Richard III and Henri VIII. Oxford, 1837.]
+
+Un autre semblait tué du même coup; je parle de Louis XI. Cependant,
+dans son malheur, il eut un bonheur, d'avoir conclu une trêve au
+moment même avec le duc de Bourgogne. Son péril était grand. Il y
+avait à parier qu'il allait avoir l'Angleterre sur les bras, un roi
+vainqueur, enflé d'avoir déjà vaincu la France avec Marguerite
+d'Anjou, un roi tout aussi brave qu'Henri V, et qui, disait-on, avait
+gagné neuf batailles rangées, de sa personne, et combattant à pied.
+
+Et ce n'était pas seulement l'Angleterre qui avait été provoquée;
+toute l'Espagne l'était, l'Aragon par l'invasion de Jean de Calabre,
+la Castille par l'opposition du roi aux intérêts d'Isabelle, Foix et
+Navarre pour la tutelle du jeune héritier. Foix venait de s'unir au
+Breton en lui donnant sa fille; et son autre fille, il l'offrait au
+duc de Guienne.
+
+Toute la question semblait être de savoir si Louis XI périrait par le
+Nord ou par le Midi. Son frère (son ennemi depuis qu'il n'était plus
+son héritier, le roi ayant un fils[218]) pouvait faire deux mariages.
+S'il épousait la fille du comte de Foix, il réunissait tout le Midi et
+l'entraînait peut-être dans une croisade contre Louis XI. S'il
+épousait la fille du duc de Bourgogne[219], il réunissait tôt ou tard
+en un royaume gigantesque l'Aquitaine et les Pays-Bas, entre lesquels
+Louis XI périssait étouffé.
+
+[Note 218: Charles VIII était né le 30 juin 1470. Je ne vois, à partir
+de cette époque, aucune année où son père aurait trouvé le temps
+d'écrire pour lui le _Rosier des guerres_. Ce livre élégant, mais
+plein de généralités vagues, ne rappelle guère le style de Louis XI.
+Il est douteux que celui-ci, en parlant de lui-même à son fils, ait
+dit: «Le noble roy Loys unziesme.» V. les deux _mss. de la Bibl.
+royale_.]
+
+[Note 219: Louis XI fait les mensonges les plus singuliers pour
+empêcher ce mariage. Il veut qu'on dise à son frère qu'il n'y
+trouverait «pas grand plaisir,» ni postérité: «M. du Bouchage, mon
+ami, si vous pouvez gagner ce point, vous me mettrez en paradis... Et
+dit-on que la fille est bien malade et enflée...» Duclos.]
+
+Il ne s'agissait plus seulement d'humilier la France mais de la
+détruire et de la démembrer. Le duc de Bourgogne ne s'en cachait pas:
+«J'aime tant le royaume, disait-il, qu'au lieu d'un roi, j'en voudrais
+six.» On disait à la cour de Guienne: «Nous lui mettrons tant de
+lévriers à la queue qu'il ne saura où fuir.»
+
+On croyait déjà la bête aux abois; on appelait tout le monde à la
+curée. Pour tenter les Anglais, on leur offrait la Normandie et la
+Guienne.
+
+La soeur du roi, la Savoyarde, qu'il venait de secourir, lui tourna le
+dos et travailla à mettre contre lui le duc de Milan. Autant en fit
+son futur gendre, Nicolas, fils de Jean de Calabre; il laissa là la
+fille du roi, comme celle d'un pauvre homme, et s'en alla demander la
+riche héritière de Bourgogne et des Pays-Bas.
+
+Ce qui donnait un peu de répit au roi, c'est que ses ennemis n'étaient
+pas encore bien d'accord. Le duc de Bourgogne, qui avait promis sa
+fille à deux ou trois princes, ne pouvait pas les satisfaire. Il
+voulait que les Anglais vinssent; d'autres n'en voulaient pas. Les
+Anglais eux-mêmes hésitaient, craignant d'être pris pour dupes, et
+d'aider à faire un duc de Guienne plus grand que le roi et que tous
+les rois, ce qui fut arrivé s'il eût uni, par ce prodigieux mariage de
+Bourgogne, le Nord et le Midi.
+
+Cependant le printemps semblait devoir finir ces tergiversations. Le
+duc de Guienne avait convoqué dans ses provinces le ban et
+l'arrière-ban, et nommé général le comte d'Armagnac, qui, comme ennemi
+capital du roi, se chargeait de l'exécution[220].
+
+[Note 220: La France et la Guienne étaient déjà comme deux États
+étrangers, ennemis. V. le procès fait par Tristan l'Ermite à un prêtre
+normand qui revenait de Guienne. _Archives du royaume_, J. 950, _25
+février 1471_.]
+
+Le roi, sans alliés, sans espoir de secours, avait, dit-on, imaginé
+d'engager les Écossais à passer en Bretagne, sur ses vaisseaux et sur
+des vaisseaux danois qu'il leur aurait loués.
+
+Il faisait à son frère les dernières offres qu'il pût faire, les
+plus hautes, de le faire _lieutenant général du royaume_ en lui
+donnant sa fille, avec quatre provinces de plus, qui l'auraient mis
+jusqu'à la Loire. Il ne pouvait faire davantage, à moins d'abdiquer
+et de lui céder la place. Mais le jeune duc ne voulait pas être
+_lieutenant_[221].
+
+[Note 221: Son sceau n'est que trop significatif. On l'y voit assis
+avec la couronne et l'épée de justice: _Deus, judicium tuum regi da,
+et justitiam tuum filio regis_, ce qui doit se prendre ici dans un
+sens tout particulier; _judicium_ peut signifier _punition_. V. Trésor
+de numismatique et glyptique, planche XXIII.]
+
+Dès longtemps, le roi avait pris le pape pour juger entre son frère et
+lui. Dans son danger, il obtint du Saint-Siége d'être à jamais, lui et
+ses successeurs, chanoines de Notre-Dame de Cléry. Il ordonna des
+prières pour la paix et voulut que désormais, par toute la France, à
+midi sonnant, on se mît à genoux et l'on dit trois Ave (avril 1472).
+
+Il comptait sur la sainte Vierge, mais aussi sur les troupes qu'il
+faisait avancer, encore plus sur les secrètes pratiques qu'il avait
+chez son frère. Maint officier de celui-ci refusait de lui faire
+serment.
+
+Ce n'était pas la peine de s'engager envers un mourant. Le duc de
+Guienne, toujours délicat et maladif, avait la fièvre quarte depuis
+huit mois et ne pouvait guère aller loin. Il avait fort souffert des
+divisions de sa petite cour; elle était déchirée par deux partis, une
+maîtresse poitevine et un favori gascon. Ce dernier, Lescun, était
+ennemi de l'intervention anglaise, ainsi que l'archevêque de Bordeaux,
+qui jadis en Bretagne avait fait mourir le prince Giles comme ami des
+Anglais. Un zélé serviteur de Lescun, l'abbé de Saint-Jean d'Angeli,
+le débarrassa (sans son consentement) de la maîtresse du duc en
+l'empoisonnant. On crut que, pour sa sûreté, il avait empoisonné en
+même temps le duc de Guienne (24 mai 1472). Lescun, fort compromis,
+fit grand bruit à la mort de son maître; accusa le roi d'avoir payé
+l'empoisonneur, le saisit et le mena en Bretagne pour qu'on en fît
+justice.
+
+Louis XI n'était pas incapable de ce crime[222], du reste fort commun
+alors. Il semble que le fratricide, écrit à cette époque dans la loi
+ottomane et prescrit par Mahomet II[223], ait été d'un usage général
+au XVe siècle parmi les princes chrétiens[224].
+
+[Note 222: Cependant ni Seyssel, ni Brantôme, ne sont des témoins bien
+graves contre Louis XI; tout le monde connaît l'historiette du
+dernier, la prière du roi à la bonne Vierge, etc. M. de Sismondi reste
+dans le doute.--Il ne tient pas au faux Amelgard qu'on ne croye que
+Louis XI empoisonnait aussi les serviteurs de son frère. _Bibl.
+royale, Amelgard, ms. II, XXV, 159 verso._]
+
+[Note 223: Hammer.]
+
+[Note 224: Morts de Douglas et Mar, Viane et Bianca, Bragance et
+Viseu, Clarence, etc., etc.]
+
+Ce qui est sûr, c'est que le mourant n'eut aucun soupçon de son frère;
+le jour même de sa mort, il le nomma son héritier et lui demanda
+pardon des chagrins qu'il lui avait causés. D'autre part, Louis XI ne
+répondit rien aux accusations qui s'élevèrent; ce ne fut que dix-huit
+mois après qu'il déclara vouloir associer ses juges à ceux que le duc
+de Bretagne avait chargés de poursuivre l'affaire. Il n'y eut aucune
+procédure publique, le moine vécut en prison plusieurs années, et fut
+trouvé mort dans sa tour après un orage. On supposa que le diable
+l'avait étranglé.
+
+La mort du duc de Guienne était prévue de longue date, et le roi, le
+duc Bourgogne, jouaient en attendant à qui des deux tromperait
+l'autre[225]. Le roi disait que si le duc renonçait à l'alliance de
+son frère et du Breton, il lui rendrait Amiens et Saint-Quentin, et le
+duc répliquait que si d'abord on les lui rendait, il abandonnerait ses
+amis. Il n'en avait nullement l'intention; il leur faisait dire pour
+les rassurer qu'il ne faisait cette momerie que pour reprendre les
+deux villes. Le roi traîna, et si bien, qu'il apprit la mort de son
+frère, ne rendit rien en Picardie et prit la Guienne.
+
+[Note 225: Ici Commines est bien habile, non-seulement dans la forme
+(qui est exquise, comme partout), mais dans son désordre apparent.
+Quand il a parlé de la grande colère du duc, de l'horrible affaire de
+Nesles, etc., il donne la cause de cette colère, qui est de n'avoir pu
+escroquer Amiens.--Sur Nesle, V. Bulletins de la Société d'histoire de
+France, 1834, partie II, p. 11-17.]
+
+Le duc, furieux d'avoir été trompé dans sa tromperie, lança un
+terrible manifeste où il accusait le roi d'avoir empoisonné son frère
+et d'avoir voulu le faire périr lui-même. Il lui dénonçait une guerre
+à feu et à sang. Il tint parole, brûlant tout sur son passage. C'était
+un bon moyen d'augmenter les résistances et de faire combattre les
+moins courageux.
+
+La première exécution fut à Nesle; cette petite place n'était défendue
+que par des francs-archers; les uns voulaient se rendre, voyant cette
+grande armée et le duc en personne; les autres ne voulaient pas, et
+ils tuèrent le héraut bourguignon. La ville prise, tout fut massacré,
+sauf ceux à qui l'on se contenta de couper le poing. Dans l'église
+même, on allait dans le sang jusqu'à la cheville. On conte que le duc
+y entra à cheval, et dit aux siens: «Saint-Georges! voici belle
+boucherie, j'ai de bons bouchers[226].»
+
+[Note 226: D'autres lui font dire, quand il sort de la ville et la
+voit en feu, ces mélancoliques paroles (presque les mêmes que celles
+de Napoléon sur le champ d'Eylau): «Tel fruit porte l'arbre de la
+guerre!»]
+
+L'affaire de Nesle étonna fort le roi. Il avait ordonné au connétable
+de la raser d'avance, de détruire les petites places pour défendre
+les grosses. Toute sa pensée était d'empêcher la jonction du Breton et
+du Bourguignon, pour cela de serrer lui-même le Breton, de ne pas le
+lâcher, de le forcer de rester chez lui, pendant que le Bourguignon
+perdrait le temps à brûler des villages. Il ordonna pour la seconde
+fois de raser les petites places, et pour la seconde fois le
+connétable ne fit rien du tout. Moyennant quoi, le Bourguignon
+s'empara de Roye, de Montdidier qu'il fit réparer pour l'occuper d'une
+manière durable.
+
+Saint-Pol écrivait au roi pour le prier de venir au secours,
+c'est-à-dire de laisser le Breton libre, et de faciliter la jonction
+de ses deux ennemis. Le roi comprit l'intention du traître et fit tout
+le contraire; il ne lâcha pas la Bretagne, mais il envoya à Saint-Pol
+son ennemi personnel, Dammartin, qui devait partager le commandement
+avec lui et le surveiller. Si Dammartin était arrivé un jour plus
+tard, tout était perdu.
+
+Le samedi, 27 juin, cette grande armée de Bourgogne arrive devant
+Beauvais. Le duc croit emporter la place, ne daigne ouvrir la
+tranchée, ordonne l'assaut; les échelles se trouvent trop courtes; au
+bout de deux coups les canons n'ont plus de quoi tirer. Cependant la
+porte était enfoncée. Peu ou point de soldats pour la défendre (telle
+avait été la prévoyance du connétable), mais les habitants se
+défendaient; la terrible histoire de Nesle leur faisait tout craindre
+si la ville était prise; les femmes même, devenant braves à force
+d'avoir peur pour les leurs, vinrent se jeter à la brèche avec les
+hommes; la grande sainte de la ville, sainte Angadresme, qu'on portait
+sur les murs, les encourageait; une jeune bourgeoise, Jeanne Laîné,
+se souvint de Jeanne d'Arc et arracha un drapeau des mains des
+assiégeants[227].
+
+[Note 227: Le roi, dans son inquiétude, avait voué _une ville
+d'argent_. Il écrit _qu'il ne mangera pas de chair_ que son voeu ne
+soit accompli. (Duclos.) Commines qui était au siége, mais parmi les
+assiégeants, ne sait rien de cet héroïsme populaire. Il n'est guère
+constaté que par les priviléges accordés à la ville et à l'héroïne.
+Ordonnances, XVII, 529.]
+
+Les Bourguignons auraient cependant fini par entrer, ils faisaient
+dire au duc de presser le pas et que la ville était à lui. Il tarda,
+et grâce à ce retard il n'entra jamais. Les habitants allumèrent un
+grand feu sous la porte, qui elle-même brûla avec sa tour; pendant
+huit jours, on nourrit ce feu qui arrêtait l'ennemi.
+
+Le samedi au soir, soixante hommes d'armes se jettent dans la place,
+et il en vient deux cents à l'aube. Faible secours; la ville effrayée
+se serait peut-être rendue; mais le duc en colère n'en voulait plus,
+sinon de force et pour la brûler.
+
+Le dimanche 28, Dammartin campa derrière le duc entre lui et Paris; il
+fit passer toute une armée dans Beauvais, les plus vieux et les plus
+solides capitaines de France, Rouault, Lohéac, Crussol, Vignolle,
+Salazar. Le duc décida l'assaut pour le jeudi. Le mercredi soir,
+couché tout vêtu sur son lit de camp, il dit: «Croyez-vous bien que
+ces gens-là nous attendent?» On lui répondit qu'ils étaient assez de
+monde pour défendre la ville, quand ils n'auraient qu'une haie devant
+eux. Il s'en moqua: «Demain, dit-il, vous n'y trouverez personne.»
+
+C'était à lui une grande imprudence, une barbarie, de lancer les siens
+à l'escalade sans avoir fait brèche, contre ces grandes forces qui
+étaient dans la ville. L'assaut dura depuis l'aube jusqu'à onze
+heures, sans que le duc se lassât de faire tuer ses gens. La nuit,
+Salazar fit une sortie et tua dans sa tente même le grand maître de
+l'artillerie bourguignonne.
+
+Paris envoya des secours, Orléans aussi, malgré la distance.
+
+Le connétable, au contraire, qui était tout près, ne fit rien pour
+Beauvais; il essaya plutôt de l'affaiblir en lui demandant cent
+lances.
+
+Le 22 juillet, le duc de Bourgogne s'en alla enfin, leva le camp, se
+vengeant sur le pays de Caux qu'il traversait, pillant, brûlant. Il
+prit Saint-Valéry et Eu; mais il était suivi de près, son armée
+fondait, on lui enlevait les vivres et tout ce qui s'écartait. Il ne
+put prendre Dieppe, et revint par Rouen. Il resta devant quatre jours,
+afin de pouvoir dire qu'il avait tenu sa parole, que la faute était au
+Breton, qui n'était point venu.
+
+Il n'avait garde de venir. Le roi le tenait et ne le laissait pas
+bouger.
+
+Les ravages de Picardie, ceux de Champagne, ne purent lui faire lâcher
+prise. Il prit Chantocé, Machecoul, Ancenis, en sorte que, perdant
+toujours et ne voyant arriver nul secours, nulle diversion, ni les
+Anglais au nord, ni les Aragonais au midi, le Breton fut trop heureux
+d'avoir une trêve. Le roi le détacha du Bourguignon, comme il avait
+fait trois ans auparavant, et lui donna de l'argent, tout vainqueur
+qu'il était; seulement il gagna une place, celle d'Ancenis (18
+octobre).
+
+Le duc de Bourgogne ne pouvait faire la guerre tout seul, l'hiver
+approchait; il convint aussi d'une trêve (23 octobre).
+
+Louis XI, contre toute attente, s'était tiré d'affaire. Il avait
+décidément vaincu la Bretagne et recouvré tout le midi. Son frère
+était mort, et avec lui mille intrigues, mille espérances de troubler
+le royaume.
+
+Si le roi, dans une telle crise, n'avait pas péri, il fallait qu'il
+fût très-vivace et vraiment durable. Les sages en jugèrent ainsi; deux
+fortes têtes, le gascon Lescun et le flamand Commines, prirent leur
+parti, et se donnèrent au roi.
+
+Commines, né et nourri chez le duc de Bourgogne, avait tout son bien
+chez lui; il était son chambellan et assez avant dans sa confiance.
+Qu'un tel homme, si avisé et parfaitement instruit du fond des choses,
+franchît ce pas, c'était un signe grave. L'autre grand chroniqueur du
+temps, le zélé serviteur de la maison de Bourgogne, Chastellain[228],
+qui pose ici la plume, meurt plus que jamais triste et sombre, et
+visiblement inquiet.
+
+[Note 228: Mort le 20 mars 1474. Ce puissant écrivain commence la
+langue imagée, laborieuse, tourmentée du XVIe siècle, langue souvent
+ridicule dans l'imitateur Molinet. Chastellain fut reconnu, de son
+vivant, pour le maître du style; on mettait sous son nom tout ce qu'on
+voulait faire lire. Cependant, chose bizarre, sa destinée fut celle de
+Charles le Téméraire; l'oeuvre disparut avec le héros, morcelée,
+dispersée, enterrée dans les bibliothèques. MM. Buchon, Lacroix et
+Jules Quicherat en ont exhumé les lambeaux.
+
+L'autre Bourguignon, Jean de Vaurin, me manquera aussi désormais; il
+s'arrête au moment où le rétablissement d'Édouard porte au comble la
+puissance du duc de Bourgogne. La dernière page de Vaurin est un
+remerciement d'Édouard à la ville de Bruges (29 mai 1471).]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+DIVERSION ALLEMANDE
+
+1473-1475
+
+
+On a vu que le duc de Bourgogne manqua Beauvais d'un jour. Ce fut
+aussi pour n'être pas prêt à temps qu'il perdit Amiens.
+
+Nous en savons les causes, et par le duc lui-même. Il se plaignait de
+n'avoir pas d'armée permanente comme le roi: «Le roi, dit-il, est
+toujours prêt[229].»
+
+[Note 229: Documents Gachard, I, 222. Commines fait aussi, par trois
+fois, cette observation.]
+
+Il était souverain des peuples les plus riches, mais des peuples
+aussi qui défendaient le mieux leur argent. L'argent venait lentement
+chaque année; plus lentement encore se faisait l'armement; l'occasion
+passait.
+
+Le duc s'en prenait surtout à la Flandre, à la malice des Flamands,
+comme il disait[230]. Un hasard heureux[231] nous a conservé
+l'invective qu'il prononça contre eux, en mai 1470, au fort de la
+crise d'Angleterre, lorsqu'il demandait de l'argent pour armer mille
+lances (cinq mille cavaliers), qui serviraient toute l'année.
+
+[Note 230: Depuis qu'il avait été leur prisonnier, il les haïssait.
+Quand ils firent amende honorable, le 15 janvier 1469, il les fit
+attendre «en la nege plus d'une heure et demi.» Documents Gachard, I,
+204.]
+
+[Note 231: C'est une improvisation violente, à la Bonaparte. Le scribe
+de la ville d'Ypres doit l'avoir écrite au moment même où elle fut
+prononcée; on l'a retrouvée dans les Registres de cette ville.]
+
+Les Flamands, dans leur remontrance, avaient respectueusement relevé
+une grave différence entre les paroles du prince et celles de son
+chancelier. Le chancelier avait dit que l'argent serait _levé sur tous
+les pays_ (ce qui eût compris les Bourgognes), et le duc: _levé sur
+les Pays-Bas_. Il répondit durement qu'il n'y avait pas d'équivoque,
+qu'il s'agissait des Pays-Bas, «Et non de mon pays de Bourgogne; il
+n'a point d'argent, il sent la France; mais il a de bonnes gens
+d'armes et les meilleures que j'aie. En tout ceci, vous ne faites rien
+que par subtilité et malice. Grosses et dures têtes flamandes,
+croyez-vous donc qu'il n'y ait personne de sage que vous? Prenez
+garde; _j'ai moitié de France et moitié de Portugal_... Je saurai
+bien y pourvoir... Pour rien au monde je ne romprai mon ordonnance;
+entendez-vous bien, maître Sersanders (c'était le principal député de
+Gand)? Et quels sont ceux qui le demandent? Est-ce Hollande? Est-ce
+Brabant? Vous seuls, grosses têtes flamandes!... Les autres, qui sont
+bien aussi privilégiés, de bien grands seigneurs, comme mon cousin
+Saint-Pol, me laissent user de leurs sujets, et vous voulez m'ôter les
+miens sous prétexte de priviléges, _dont vous n'avez nul_... Dures
+têtes flamandes que vous êtes, vous avez toujours méprisé ou haï vos
+princes; s'ils étaient faibles, vous les méprisiez; s'ils étaient
+puissants, vous les haïssiez; eh bien! j'aime mieux être haï... Il y
+en a, je le sais bien, qui me voudraient voir en bataille avec cinq ou
+six mille hommes, pour y être défait, tué, mis en morceaux... J'y
+mettrai ordre, soyez-en sûrs; vous ne pourrez rien entreprendre contre
+votre seigneur. J'en serais fâché pour vous; ce serait l'histoire du
+pot de verre et du pot de fer!»
+
+L'argent n'en fut pas moins levé fort lentement. Il fut demandé en
+mai; la levée d'hommes ne put se faire qu'en octobre; était-elle
+achevée en décembre? Nous voyons qu'à cette époque le duc, excédé des
+plaintes et des difficultés, écrit aux états assemblés des Pays-Bas
+qu'il aimerait mieux quitter tout, renoncer à toute seigneurie (19
+décembre 1470). En janvier, comme on a vu, il perdit Amiens et
+Saint-Quentin.
+
+On a remarqué cette grave parole, qu'il était à _moitié de France,
+moitié de Portugal_. C'était dire aux Flamands qu'ils avaient un
+maître étranger.
+
+En cette même année 1470, il se proclama étranger à la France même,
+et cela dans une solennelle audience où les ambassadeurs de France
+venaient lui offrir réparation pour les pirateries de Warwick. La
+scène fut étrange; elle effraya, indigna, ses plus dévoués serviteurs.
+
+Il s'était fait faire, pour ce jour, un dais et un trône plus haut
+qu'on n'en vit jamais pour personne, roi ou empereur; un dais d'or, un
+ciel d'or, et tout le reste en descendant de degré en degré, couvert
+de velours noir. Sur ces degrés, dans un ordre sévère, à leurs places
+marquées, la maison et l'état, princes et barons, chevaliers et
+écuyers, prélats, chancellerie. Les ambassadeurs, menés à leur banc,
+se mirent à genoux. Lui, pour les faire lever, sans parler, sans
+mettre la main au chapeau, «les niqua de la tête.» L'affaire à peine
+exposée, il dit avec emportement que les offres de réparation
+n'étaient ni valables, ni raisonnables, ni recevables...--«Eh!
+monseigneur, dit humblement l'homme de Louis XI, daignez écrire
+vous-même ce que vous voulez; le roi signera tout.--Je vous ai dit que
+ni lui, ni vous, vous ne pouvez réparer.--Quoi! dit l'autre sur un ton
+lamentable, on fait bien la paix d'un royaume perdu et de cinq cent
+mille hommes tués, et l'on ne pourrait expier ce petit méfait?...
+Monseigneur, le roi et vous, au-dessus de vous deux vous avez un
+juge...» À cette morale hypocrite, le duc fut hors de lui: «_Nous
+autres Portugais!_ s'écria-t-il, nous avons pour coutume que si ceux
+que nous croyons amis se font amis de nos ennemis, nous les envoyons
+au cent mille diables d'enfer!»
+
+Là-dessus, grand silence... Flamands, Wallons, Français, tous furent
+blessés au coeur[232]. On sentit l'étranger... Il n'avait dit que trop
+vrai; il n'avait rien du pays, rien de son père; le bizarre mélange
+anglo-portugais, qu'il tenait du côté maternel, apparaissait en lui de
+plus en plus; sur le sombre fond anglais, qui toujours devenait plus
+sombre, perçait à chaque instant par éclairs la violence du midi.
+
+[Note 232: Chastellain même, son chroniqueur d'office, et dans une
+chronique qui peut-être passait sous ses yeux, s'en plaint avec une
+noble douleur.--Les instructions du roi à ses ambassadeurs étaient
+bien combinées pour produire cet effet. Elles contiennent une
+énumération de tous les bienfaits de la France envers les ducs de
+Bourgogne; une telle accusation d'ingratitude prononcée dans cette
+occasion solennelle devant tous les serviteurs du duc, pouvait les
+refroidir à son égard, ou même les détacher de lui. _Bibl. royale,
+mss. Baluze, 165, 17 mai_, et dans les _papiers Legrand, carton de
+l'année 1470_. Ces papiers contiennent un autre pamphlet, fort
+hypocrite, sous forme de lettre au roi, contre le duc, qui «dimanche
+dernier... a prist l'ordre de la Jarretière: Hélas! s'il eust bien
+recogneu et pansé à ce que tant vous humiliastes que, _à l'instar de
+Jésus-Christ qui se humilia envers ses disciples_, vous qui estes son
+seigneur, allastes à Péronne à luy, il ne l'eust pas fait, et croy que
+(soulz correction) dame vertu de Sapience lui deffault...» _Bibl.
+royale, mss. Gaignières_, nº 2895 (communiqué par M. J. Quicherat).]
+
+Discordant d'origine, d'idées et de principes, il n'exprimait que trop
+la discorde incurable de son hétérogène empire. Nous avons caractérisé
+cette Babel sous Philippe le Bon (t. VII, liv. XII, ch. IV.). Mais il
+y eut cette différence entre le père et le fils, que le premier,
+Français de naturel, se trouva l'être politiquement, et par ses
+acquisitions de pays français, et par l'ascendant des Croy. Le fils ne
+fut ni Français ni Flamand; loin de s'harmoniser dans un sens ou dans
+l'autre, il compliqua sa complication naturelle d'éléments
+irréconciliables qu'il ne put accorder jamais.
+
+Personne n'éprouvait pourtant davantage le besoin de l'ordre et de
+l'unité. Dès son avénement, il essaya de régulariser ses
+finances[233], en instituant un payeur général (1468). En 1473, il
+entreprit de centraliser la justice, en dépit de toutes les
+réclamations, et fonda une cour suprême d'appel à Malines sur le
+modèle du Parlement de Paris; là devaient être aussi réunies ses
+diverses chambres des comptes. La même année, 1473, il promulgua une
+grande ordonnance militaire, qui résumait toutes les précédentes,
+imposait les mêmes règles aux troupes diverses dont se composaient ses
+armées[234].
+
+[Note 233: _Archives générales de Belgique, Brabant, I, fol. 108_,
+mandement pour contraindre les officiers de justice et de finance à
+rendre compte annuellement, 7 déc. 1470.]
+
+[Note 234: Cette ordonnance innove peu; elle régularise. Elle laisse
+subsister la mauvaise organisation _par lances_, chacune de cinq ou
+six hommes, dont deux au moins étaient inutiles; les Anglais, dans
+leur expédition de 1475 en France, supprimèrent déjà le plus inutile,
+le page.--L'ordonnance exige des écritures, difficiles à obtenir des
+gens de guerre: «le capitaine doit porter toujours un rolet sur lui...
+en son chapeau ou ailleurs.» Ni jeu, ni jurement. Trente femmes
+seulement par compagnie (il y en eut 1,500 au siége de Neuss, quelques
+mille à Granson).--Les ordonnances de 1468 et 1471 sont imprimées dans
+les Mémoires pour l'histoire de Bourgogne (nº 1729, p. 283; celle de
+1473 se trouve dans le Schweitzerische Geschichtforscher (1817), II,
+425-463, et dans Gollut, 846-866).]
+
+Ce besoin d'unité, d'harmonie, motivait sans doute à ses yeux la
+conquête des pays enclavés dans les siens, ou qui semblaient devoir
+s'y ramener par une attraction naturelle. Il avait hérité de bien des
+choses, mais qui toutes semblaient incomplètes. Ne fallait-il pas
+essayer d'arrondir, de lier tant de provinces qui, par occasions
+diverses, étaient échues à la maison de Bourgogne? En leur assurant de
+meilleures frontières, on les eût pacifiées. Par exemple, si le duc
+acquérait la Gueldre, il avait meilleure chance de finir la vieille
+petite guerre des marches de Frise[235].
+
+[Note 235: Amelgard.]
+
+Dans tous les temps, le souverain de la Hollande, des bas pays noyés,
+des boues et des tourbières, fut un homme envieux. Triste portier du
+Rhin, obligé chaque année d'en subir les inondations, d'en curer et
+balayer les embouchures, il semble naturel que ce laborieux serviteur
+du fleuve en partage aussi les profits. Il n'aime pas tellement sa
+bière et ses brouillards qu'il ne regarde parfois vers le soleil et
+les vins de Coblentz. Les alluvions qui descendent lui rappellent la
+bonne terre d'en haut; les barques richement chargées, qui passent
+sous ses yeux, le rendent bien rêveur[236].
+
+[Note 236: Les Allemands félicitent la Hollande du limon que lui
+apporte le Rhin. La Hollande répond que cette quantité énorme de vase,
+de sable (plusieurs millions de toises cubes, chaque année), exhausse
+le lit des rivières et augmente le danger des inondations. V. le livre
+de M. J. Op den Hoof (1826), et tant d'autres sur cette question
+litigieuse. La Prusse revendiquait la libre navigation _jusqu'en mer_;
+la Hollande soutenait que le traité de Vienne porte: _jusqu'à la mer_,
+et elle faisait payer à l'embouchure. Constituée en 1815 le geôlier de
+la France, elle a voulu être le portier de l'Allemagne; c'est pour
+cela qu'on l'a laissé briser.--Ce royaume n'ayant point la base
+allemande qui l'eût affermi (Cologne et Coblentz), ne présentait que
+deux moitiés hostiles. L'empire de Charles le Téméraire avait encore
+moins d'unité, moins de conditions de durée.]
+
+Charles le Téméraire, comme plus tard Gustave, ne pouvait voir
+patiemment que les meilleurs pays du Rhin étaient des terres de
+prêtres. Il éprouvait peu de respect pour cette populace de villes
+libres, de petites seigneuries qui hardiment s'appropriaient le
+fleuve, se mettaient en travers et vendaient le passage. Il comptait
+bien qu'il faudrait tôt ou tard qu'il mît la main sur tout cela et sa
+grande épée de justice.
+
+Au delà, et sur le haut Rhin, n'était-ce pas une honte de voir les
+villes solliciter le patronage des vachers de la Suisse? Serfs
+révoltés des Autrichiens, ces gens de la montagne oubliaient qu'avant
+d'être à l'Autriche, ils avaient été les sujets du royaume de
+Bourgogne.
+
+De Dijon, de Mâcon, de Dôle, par-dessus la pauvre Comté et l'ennuyeux
+mur du Jura, il découvrait les Alpes, les portes de la Lombardie, les
+neiges, illuminées de lumière italienne... Pourquoi tout cela
+n'était-il pas à lui?... Le vrai royaume de Bourgogne, pris dans ses
+anciennes limites, avait son trône aux Alpes, en dominait les pentes,
+dispensait ou refusait à l'Europe les eaux fécondes, versant le Rhône
+à la Provence, à l'Allemagne le Rhin, le Pô à l'Italie[237].
+
+[Note 237: Rien n'indique qu'il eût encore sur tout cela une idée
+arrêtée. Il flotta entre des projets divers: royaume de Gaule
+Belgique, royaume de Bourgogne, vicariat de l'Empire. Le bohémien
+Podiebrad, pour 200,000 florins, se chargeait de le faire empereur; il
+y eut même un traité à ce sujet. (Lenglet.) Ce n'était peut-être qu'un
+moyen d'obliger Frédéric III à composer, en donnant le vicariat et le
+titre de roi, promis depuis longtemps, comme on le voit dans les
+lettres de Pie II à Philippe le Bon. Celui-ci, dans une occasion
+solennelle, dit qu'il eût pu être roi; il ne dit pas de quel royaume.
+(Du Clercq.) Je vois dans un manuscrit que, dès l'origine, Philippe le
+Hardi avait essayé timidement, tacitement, de faire croire que «_La
+duchié de Bourgogne n'estoit yssue ne descendue de France, mais chief
+d'armes à part soy._» _Bibliothèque de Lille, ms. E. G. 33, sub
+fin._--Ce duché _indépendant_ devient royaume dans la pensée de
+Charles le Téméraire. Aux états de Bourgogne, tenus à Dijon en janvier
+1473, il «n'oublia pas de _parler du royaulme de Bourgogne que ceux de
+France ont longtemps usurpé et d'iceluy fait duchée, que tous les
+subjects doivent bien avoir à regret, et dict qu'il avoit en soy des
+choses qu'il n'appartenoit de sçavoir à nul qu'à luy_.»--Je dois cette
+note a l'obligeance de feu M. Maillard de Chambure, archiviste de la
+Côte-d'Or, qui l'avait trouvée dans un _ms._ des Chartreux de Dijon.]
+
+Grande idée et poétique! Était-il impossible de la réaliser? L'Empire
+n'était-il pas dissous? Et tout ce Rhin, du plus haut au plus bas,
+était-ce autre chose qu'une anarchie, une guerre permanente? Ses
+princes n'étaient-ils pas ruinés? n'avaient-ils pas vendu ou engagé
+leurs domaines? L'archevêque de Cologne mourait de faim; ses chanoines
+l'avaient réduit à deux mille florins de rente.
+
+Tous ces princes faméliques se pressaient à la cour du duc de
+Bourgogne, tendaient la main. Plusieurs en recevaient pension, et
+devenaient ses domestiques; d'autres, poursuivis pour dettes,
+n'avaient d'autres ressources que de lui engager leurs provinces, de
+lui vendre, s'il en voulait bien, leurs sujets à bon compte.
+
+Philippe le Bon avait eu pour peu de choses le comté de Namur, pour
+peu le Luxembourg; son fils, sans grande dépense, acquit la Gueldre
+par en bas, par en haut le landgraviat d'Alsace et partie de la
+Forêt-Noire, ceci engagé seulement, mais avec peu de chance de retirer
+jamais.
+
+Le Rhin semblait vouloir se vendre pièce à pièce. Et d'autre part, le
+duc de Bourgogne, pour mille raisons de convenances, voulait acheter
+ou prendre. Il lui fallait la Gueldre pour envelopper Utrecht,
+atteindre la Frise. Il lui fallait la haute Alsace, pour couvrir sa
+Franche-Comté; il lui fallait Cologne, comme entrepôt des Pays-Bas et
+comme grand péage du Rhin. Il lui fallait la Lorraine, pour passer du
+Luxembourg dans les Bourgognes, etc.
+
+Dès longtemps il couvait la Gueldre, et il comptait l'avoir par la
+discorde du vieux duc Arnould et de son fils, Adolphe. Il pensionnait
+le fils, et l'avait fait son domestique. Le fils ne se contenta pas de
+ce rôle; soutenu de sa mère et de presque tout le pays, il se fit duc
+et emprisonna son père. L'occasion était belle pour intervenir au nom
+de la nature, de la piété outragée; Charles le Téméraire la saisit, et
+se fit charger par le pape et l'empereur de juger entre le père et le
+fils[238]; l'Empire seul aurait eu ce droit; l'empereur, qui ne
+l'avait pas, ne pouvait le déléguer, encore bien moins le pape. Le
+Bourguignon n'en jugea pas moins; il décida pour le vieux duc,
+c'est-à-dire pour lui-même; celui-ci, malade, mourant, vendit le duché
+à son juge! et le juge accepta! Une assemblée de la Toison d'Or
+(étrange tribunal) décida que le legs était valable.
+
+[Note 238: Pour rendre le jeune duc plus odieux encore, on le mit en
+face de son vieux père, qui lui présenta le gant de défi. Tout le
+monde fut touché, Commines lui-même (IV, ch. I). Rien n'était plus
+propre à favoriser les vues du duc. V. l'Art de vérifier les dates
+(III, 184), qui est ici l'ouvrage du savant Ernst, et, comme on sait,
+fort important pour l'histoire des Pays-Bas.]
+
+Le fils était dépouillé, comme parricide, à la bonne heure, emprisonné
+par son juge qui profitait de la dépouille.
+
+Mais qu'avaient fait les peuples de la Gueldre pour être vendus ainsi?
+Ce fils même, ce coupable, il avait un enfant, innocent à coup sûr,
+qui n'avait que six ans, et qui était, à son défaut, l'héritier
+légitime. La ville de Nimègue, décidée à ne pas céder ainsi, prit cet
+enfant, le proclama, le promena armé d'une armure à sa taille sur les
+remparts, parmi les combattants qui repoussaient les Bourguignons.
+Ceux-ci l'emportèrent pourtant à la longue, la Gueldre fut occupée, le
+petit duc captif.
+
+La violence et l'injustice avaient bon temps. Il n'y avait plus
+d'autorité au monde, ni roi, ni empereur. Le roi faisait le mort; il
+avait l'air de ne plus penser qu'aux affaires du Midi. L'Empereur,
+pauvre prince, pauvre d'honneur surtout, aurait livré l'Empire pour
+faire la fortune de son jeune Max, par le grand mariage de Bourgogne.
+Maximilien épousa, comme on sait, plus tard; et il fallut que
+mademoiselle de Bourgogne, en l'épousant, lui donnât des chemises.
+
+Au moment même où le duc de Bourgogne s'emparait du petit duc de
+Gueldre, il apprit la mort du duc de Lorraine, et il trouva tout
+simple, dans sa brutalité, d'enlever le jeune René de Vaudemont, qui
+succédait[239], croyant prendre l'héritage avec l'héritier. C'était ne
+prendre rien. La personne du duc était peu en Lorraine[240]; on ne
+pouvait rien avoir que par les grands seigneurs du pays. Il relâcha
+René (août).
+
+[Note 239: Non sans contestation cependant, au moins pour constater le
+droit de choisir: «Entrèrent en division de sçavoir pour l'advenir qui
+estoit celuy qui debvoit estre prince et duc du pays. Les uns disoient
+M. le bâtard de Calabre... Les autres disoient: Non, nous manderons au
+vieux roy René... Non, disoient les autres, il n'est mye venu, ny
+aussy de la ligne, que à cause de madame Ysabeau, sa femme. Ils
+dirent: Qui prendrons-nous donc?...» Chronique de Lorraine. Preuves de
+D. Calmet, p. XLVIII.]
+
+[Note 240: Il y paraît aux _Remontrances_ (si hardies) _faictes au duc
+René II sur le reiglement de son estat_, à la suite du Tableau de
+l'histoire constitutionnelle du peuple lorrain, par M. Schütz, Nancy,
+1843.]
+
+On voyait bien qu'un homme si violent et si en train de prendre
+n'avait plus besoin de prétexte. Cependant, il allait avoir une
+entrevue avec l'empereur, et celui-ci, bas et intéressé comme il
+était, ne pouvait manquer de lui donner encore tout ce que les titres,
+les sceaux, les parchemins, peuvent ajouter de force à la force des
+armes.
+
+Metz devait être honorée de l'entrevue des deux princes[241].
+Seulement, le duc voulait qu'on lui permît _d'occuper une porte_, au
+moyen de quoi il aurait fait entrer autant de gens qu'il eût voulu. Sa
+sage ville répondit qu'il n'y avait place que pour six cents hommes,
+que les gens de l'empereur remplissaient tout déjà, sans parler des
+paysans qui, à l'approche des troupes, étaient venus se réfugier à
+Metz. La furie des envoyés bourguignons, à cette réponse, prouva
+d'autant mieux qu'ils n'auraient pris que pour garder. «Coquenaille!
+vilenaille!» criaient-ils en partant. Et le duc: «Je n'ai que faire de
+leur permission; j'ai les clefs de leur ville.»
+
+[Note 241: Le duc fait savoir au roi d'Angleterre: «Que les princes
+d'Alemaigne, en continuant ce que nagaires ils ont mis avant touchant
+l'apaisement des différan d'entre le roy Loys et mondit seigneur...
+ont miz suz une journée de la cité de Mez, au premier lundi de
+décembre, et ont requis ledit roy Loys et mondit seigneur y envoyer
+leur députés, instruiz des droits que chascun deulx prétend.»
+_Archives communales de Lille, E, 2; sans date._]
+
+L'entrevue eut lieu à Trèves[242]. Elle brouilla les deux princes.
+D'abord le duc se fit attendre, et il écrasa l'empereur de son faste.
+Les Bourguignons rirent fort quand ils virent les Allemands, leurs
+amis et gendres futurs, si lourds, si pauvres; ils ne purent
+s'empêcher de les trouver bien sales[243], pour des gens qui venaient
+épouser. Le mariage n'était pas trop sûr, quoique le petit Max eût
+permission d'écrire à mademoiselle de Bourgogne; il n'était pas le
+seul; d'autres avaient eu cette faveur.
+
+[Note 242: Voir Commines, les preuves dans Lenglet, les documents
+Gachard, Diebold Schilling, etc.]
+
+[Note 243: Le duc remercia l'empereur d'avoir fait un si long voyage
+_pour lui faire honneur_. Frédéric, voyant qu'il voulait tirer
+avantage de cela, aurait répliqué, selon l'historien de la maison
+d'Autriche: «Les empereurs imitent le soleil; ils éclairent de leur
+majesté les princes les plus éloignés; par là ils leur rappellent
+leurs devoirs d'obéissance.» Fugger.]
+
+L'archevêque de Mayence, chancelier de l'Empire, ouvrit la conférence
+par les phrases ordinaires, déplorant au nom de l'empereur que les
+guerres qui troublaient la chrétienté ne permissent point aux princes
+de s'unir contre le Turc. Le chancelier de Bourgogne répondit par une
+longue accusation de l'auteur de ces guerres, du roi qu'il dénonça
+solennellement comme ingrat, traître, _empoisonneur_... Le roi, par
+représailles, occupa Paris, tout l'hiver, du jugement d'un homme que
+le duc aurait payé pour l'empoisonner.
+
+Le duc fit confirmer par l'empereur son étrange jugement dans
+l'affaire de Gueldre, et s'en fit donner l'investiture; il lui en
+coûta, dit-on, 80,000 florins. Il voulait ensuite que l'empereur, en
+faveur du prochain mariage, l'investît de quatre autres fiefs
+d'Empire, de quatre évêchés: Liége, Utrecht, Tournay et Cambrai. Cela
+fait, il fallait qu'il le nommât vicaire impérial, roi de Gaule
+Belgique ou de Bourgogne... Le tout signé, scellé, il n'eût pas eu la
+fille.
+
+L'empereur le sentait. Les princes allemands, soutenus par le roi, se
+montraient peu disposés à laisser vendre l'Empire en détail. Cependant
+il était difficile de rompre en face. Les Bourguignons étaient en
+force à Trèves, et le pauvre empereur n'eût pas trouvé de sûreté à
+rien refuser. Déjà les ornements royaux, sceptre, manteau, couronne
+étaient exposés à l'église de Saint-Maximin[244]; chacun allait les
+voir. La cérémonie devait avoir lieu le lendemain. La nuit ou le
+matin, l'empereur se mit dans une barque, descendit la Moselle; le duc
+resta duc, comme auparavant.
+
+[Note 244: M. de Gingins affirme hardiment contre tous les
+contemporains, qu'il ne s'agissait pas de royauté (p. 158). V. ce
+qu'en dit l'évêque de Lisieux, qui était alors à Trèves, Amelg. exc.
+Amplissima Collectio, IV, 767-770.]
+
+Mais, s'il avait manqué la royauté, il semblait ne pouvoir manquer le
+royaume. Dans les derniers mois de 1473, il fit deux pas qui, avec
+celui de Gueldre, effrayèrent tout le monde.
+
+Il se fit nommer par l'électeur de Cologne, avoué défenseur et
+protecteur de l'électorat. Il se fit donner en Lorraine quatre places
+fortes aux frontières, et, de plus, le libre passage, c'est-à-dire la
+faculté d'occuper tout quand il voudrait. Les grands seigneurs qui
+formaient le conseil lui livrèrent ainsi le duché. Ils allèrent à
+Nancy, et il fit une _entrée_ à côté du jeune duc, qui ne pouvait plus
+s'opposer à rien (15 décembre).
+
+La Gueldre en août; en novembre, Cologne; en décembre, la Lorraine.
+Malgré l'hiver, au même mois, du poids de ce triple succès, il tomba
+sur l'Alsace.
+
+Le 21 décembre, sa bannière redoutée apparut aux défilés des Vosges.
+Il entrait chez lui, dans un pays à lui, pour faire grâce et justice,
+et il se fit conduire par celui même contre qui tout le monde
+demandait justice, par son gouverneur Hagenbach. Pour cette tournée
+seigneuriale, il n'amenait pas moins de cinq mille cavaliers, des
+étrangers, des Wallons, qui n'entendaient rien à la langue du pays,
+impitoyables et comme sourds.
+
+Colmar n'eut que le temps de fermer ses portes. Bâle armait, veillait;
+elle illuminait chaque nuit le pont du Rhin. Tout le pays était en
+prières; Mulhouse, contre qui il avait prononcé des paroles terribles,
+désespéra de son salut; les rues y étaient pleines de gens qui
+disaient les prières des agonisants; ils chantaient des litanies, ils
+pleuraient; les enfants aussi, sans savoir de quoi[245].
+
+[Note 245: Schreiber (Taschenbuch für Geschichte und Alterthum in
+Suddeutschland, 1840), p. 24, d'après le greffier de Mulhouse.]
+
+Il faut dire ce qu'était ce terrible Hagenbach à qui le duc avait
+confié le pays. D'abord il en était, il y avait eu mainte aventure peu
+honorable; tout ce qu'il y faisait, juste ou injuste, semblait une
+revanche.
+
+On contait qu'il avait commencé sa fortune d'une manière
+singulière[246]. Quand le vieux duc devint chauve, et que beaucoup de
+gens se faisaient tondre pour lui faire plaisir, il y eut pourtant des
+récalcitrants qui tenaient à leur chevelure; Hagenbach s'établit,
+ciseaux en mains, aux portes de l'hôtel, et lorsqu'ils arrivaient, il
+les faisait tondre sans pitié.
+
+[Note 246: Olivier de la Marche, II, 227, Selon Trithème: «Ex
+_rustico_ nobilis,» selon d'autres, d'une famille très-_noble_.
+Bâtard, peut-être, cela concilierait tout.]
+
+Voilà l'homme qu'il fallait au duc, un homme prêt à tout, qui ne vît
+d'obstacle à rien;--et non plus un Commines qui aurait montré à chaque
+instant le difficile et l'impossible. Hagenbach, arrivant en Alsace,
+dans un pays mal réglé, plein de choses flottantes, qu'il fallait peu
+à peu ordonner, trouva le vrai moyen de désespérer tout le monde; ce
+fut de mettre partout et tout d'abord ce qu'il appelait l'ordre, la
+règle et le droit.
+
+La première chose qu'il fit, ce fut de rétablir la sûreté des routes,
+à force de pendre; le voyageur ne risquait plus d'être volé, mais
+d'être pendu[247]. Il se chargea ensuite de régler les comptes de la
+ville libre de Mulhouse et des sujets du duc, comptes obscurs, les uns
+et les autres étant à la fois créanciers et débiteurs; pour faire
+payer Mulhouse, il lui coupait les vivres[248]. Autre compte avec les
+seigneurs; Hagenbach les somma de recevoir les sommes pour lesquelles
+le souverain du pays leur avait jadis engagé des châteaux; sommes
+minimes, et tel de ces châteaux était engagé depuis cent cinquante
+ans. Les détenteurs se souciaient peu d'être payés; mais Hagenbach les
+payait de force et l'épée à la main. L'un de ces seigneurs engagistes
+était la riche ville de Bâle, qui, pour vingt mille florins prêtés,
+tenait les deux villes, Stein et Rheinfelden; un matin, Hagenbach
+apporte la somme; les Bâlois auraient bien voulu ne pas la
+recevoir[249].
+
+[Note 247: «Berne et Soleure l'accusaient surtout de faire périr leurs
+messagers pour prendre les dépêches.» La bataille de Morat, p. 7;
+brochure communiquée par M. le colonel May de Buren.--Tillier, Hist.
+de Berne, II, 204.]
+
+[Note 248: «Il disait aux gens de Mulhouse que leur ville ne serait
+jamais qu'une étable à vaches tant qu'elle serait l'alliée des
+Suisses, et que, si elle se soumettait au duc, elle deviendrait le
+_Jardin des roses_ et la couronne du pays.» Diebold Schilling, p. 82.
+_Rosgarten_, qu'on a toujours mal entendu ici, est une allusion au
+Heldenbuch; il signifie la cour des héros, le rendez-vous des nobles,
+etc.]
+
+[Note 249: Sur cette affaire, la chronique la plus détaillée est celle
+de Nicolas Gering, que possède en _ms._ la _Bibliothèque de Bâle_ (2
+vol. in-folio, sur les années 1473-1479). Je dois cette indication à
+l'obligeance de M. le professeur Gerlach, conservateur de cette
+bibliothèque.]
+
+Il disputait aux nobles leur plus cher privilége, le droit de chasse.
+Il disputa aux petites gens leur vie, leurs aliments, frappant le blé,
+le vin, la viande, _du mauvais denier_; c'était le nom de cette taxe
+détestée. Thann refusa de payer, et elle paya de son sang; quatre
+hommes y furent décapités.
+
+Les Suisses qui jusque-là étendaient peu à peu leur influence sur
+l'Alsace, qui avaient donné à Mulhouse le droit de combourgeoisie,
+intercédaient souvent près d'Hagenbach et n'en tiraient que moquerie.
+Dès son arrivée dans le pays, il avait planté la bannière ducale sur
+une terre qui dépendait de Berne, et Berne ayant porté plainte, le duc
+avait répondu: «Il ne m'importe guère que mon gouverneur soit agréable
+à mes gens ou à mes voisins; c'est assez qu'il me plaise, à moi!» De
+ce moment les Suisses firent un traité avec Louis XI et renoncèrent à
+l'alliance bourguignonne (13 août 1470)[250]; le duc rendit la terre
+usurpée.
+
+[Note 250: Tschudi; Ochs.]
+
+Il n'y avait rien que d'ajourné; on le sentait; Hagenbach, se voyant
+si bien appuyé, laissait échapper des plaisanteries menaçantes. Il
+disait de Strasbourg: «Qu'ont-ils besoin de bourgmestre? ils en auront
+un de ma main, non plus un tailleur, un cordonnier, mais un duc de
+Bourgogne.» Il disait de Bâle: «Je voudrais l'avoir en trois jours!»,
+et de Berne: «L'ours, nous allons bientôt en prendre la peau pour nous
+en faire une fourrure.»
+
+Le 24 décembre, veille de Noël, le duc, conduit par Hagenbach, arrive
+à Brisach, et tous les habitants, en grande crainte, vont au-devant en
+procession. Il se met en bataille sur la place et leur fait faire un
+serment, non plus comme le premier qui réservait leurs priviléges,
+mais pur et simple, sans réserve. Il sort, escorté d'Hagenbach, qui
+bientôt rentre avec un millier de Wallons; ils se répandent, pillent,
+violent; les pauvres habitants obtiennent à grand'peine que le duc
+éloigne ces brigands de la ville; du reste, il approuve Hagenbach;
+depuis qu'il avait manqué sa royauté à Trèves, il détestait les
+Allemands: «Tant mieux, dit-il, sur l'affaire de Brisach; Hagenbach a
+bien fait; ils le méritent; il faut les tenir ferme.»
+
+Les Suisses obtinrent un délai pour Mulhouse. Mais le duc dit à leurs
+envoyés que ce serait Hagenbach avec le maréchal de Bourgogne qui
+réglerait tout, qu'au reste, ils le suivissent à Dijon, et qu'il
+aviserait.
+
+Il partit, laissant Hagenbach maître, juge et vainqueur, et qui
+semblait fol de joie et d'insolence: «Je suis pape, criait-il, je suis
+évêque, je suis empereur et roi.»
+
+Il se maria le 24 janvier, et prit pour faire la noce cette ville même
+de Thann, ensanglantée récemment, ruinée. Ce mariage fut une occasion
+d'extorsions, puis de réjouissances folles, d'étranges bacchanales, de
+farces lubriques[251].
+
+[Note 251: Je ne puis retrouver la source où M. de Barante a pris
+l'histoire des femmes mises nues en leur couvrant la tête, pour voir
+si les maris les reconnaîtront.]
+
+Tant de choses faites impunément lui firent croire qu'il pouvait en
+tenter une, la plus grave de toutes, la suppression des corps de
+métiers, des bannières, autrement dit la désorganisation et le
+désarmement des villes. Tout cela, disait-il, en haine des monopoles:
+«Quelle belle chose que chacun puisse sans entrave, travailler,
+commercer comme il veut!»[252].
+
+[Note 252: Telles sont à peu près les paroles que lui fait dire son
+savant apologiste, M. Schreiber, et qu'il a probablement tirées de
+quelque bonne source.]
+
+Faire un tel changement, dans un pays surtout qui n'appartenait pas au
+duc, qui était simplement engagé et toujours rachetable, c'était chose
+hasardeuse. Les villes n'en attendirent pas l'exécution; elles
+rappelèrent leur maître Sigismond; l'évêque de Bâle forma une vaste
+ligue entre Sigismond, les villes du Rhin, les Suisses et la France.
+
+Il y avait longtemps que le roi préparait tout ceci. Depuis trente ans
+qu'il avait connu les Suisses à la rude affaire de Saint-Jacques, il
+les aimait fort, les ménageait et les caressait. Il avait été leur
+voisin en Dauphiné; son principal agent, dans les affaires suisses,
+fut un homme qui était des deux pays à la fois, administrateur du
+diocèse de Grenoble, et prieur de Munster en Argovie, un prêtre actif,
+insinuant[253]. Il ne se laissa nullement décourager par les anciens
+rapports des Suisses avec la maison de Bourgogne, qui en avait cinq
+cents à Montlhéry. Le chef de ces cinq cents, le grand ami des
+Bourguignons à Berne, était un homme fort estimé et d'ancienne
+maison, le noble Bubenberg. Le roi lui suscita un adversaire à Berne
+même dans le riche et brave Diesbach, de noblesse récente (c'étaient
+des marchands de toile). Au moment où le duc accepta les terres
+d'Alsace et les querelles de toutes sortes qui y étaient attachées, le
+roi accueillit Diesbach comme envoyé de Berne (juillet 1469). Un an
+après, lorsqu'Hagenbach planta la bannière de Bourgogne sur terre
+bernoise, dans la première indignation du peuple, avant que le duc eût
+fait réparation, on brusqua un traité entre le roi de France et les
+Suisses, dans lequel ils renonçaient expressément à l'alliance de
+Bourgogne (13 août 1470). L'année suivante, le roi intervint en Savoie
+pour défendre la duchesse sa soeur, contre les princes savoyards, les
+comtes de Bresse, de Romont et de Genève, amis et serviteurs du duc de
+Bourgogne; mais il ne voulut rien faire qu'avec ses chers amis les
+Suisses; il régla tout avec eux et de leur avis. C'était là une chose
+bien populaire et qui leur rendait le roi bien agréable, de les faire
+ainsi maîtres et seigneurs dans cette fière Savoie, qui jusque-là les
+méprisait.
+
+[Note 253: Tout ceci est exposé avec beaucoup de netteté, d'exactitude
+(matérielle), dans le très-érudit et très-passionné petit livre de M.
+le baron de Gingins-la-Sarraz. Descendu d'une noble maison toute
+dévouée à la Savoie et au duc de Bourgogne, il a pris la tâche
+difficile de réhabiliter Charles le Téméraire et d'en faire un prince
+doux, juste, modéré.]
+
+Aussi, dans le moment critique où le duc fit à l'Alsace sa terrible
+visite, en décembre 1473, Diesbach courut à Paris, et le 2 janvier il
+écrivit (sous la dictée du roi sans doute) un traité admirable pour
+Louis XI, qui lui permettait de lancer les Suisses à volonté et de les
+faire combattre, en se retirant lui-même. Les cantons lui vendaient
+six mille hommes au prix honnête de quatre florins et demi par mois;
+de plus, vingt mille florins par an, tenus tout prêts à Lyon; _si le
+roi ne pouvait les secourir_, il était quitte pour ajouter vingt
+mille florins par trimestre. Sommes minimes, en vérité,
+désintéressement incroyable. Il était trop visible qu'il y avait, au
+profit des meneurs, des articles secrets.
+
+Diesbach était à Paris, et l'homme du roi, le prêtre de Grenoble était
+en Suisse; il courait les cantons la bourse à la main.
+
+Un grand mouvement se déclare contre le duc de Bourgogne. Voilà les
+villes du Rhin qui se liguent et donnent la main aux villes suisses.
+Voilà les Suisses qui reçoivent et mènent en triomphe leur ennemi,
+l'autrichien Sigismond; ils jurent à l'éternel adversaire de la Suisse
+éternelle amitié. Les villes se cotisent; on fait en un moment les
+80,000 florins convenus pour racheter l'Alsace; le 3 avril, Sigismond
+dénonce au duc de Bourgogne que l'argent est à Bâle, qu'il ait à lui
+restituer son pays.
+
+Dans ce flot qui montait si vite, un homme devait périr, Hagenbach; et
+il augmentait à plaisir la fureur du peuple. On contait de lui des
+choses effroyables; il aurait dit: «Vivant, je ferai mon plaisir;
+mort, que le Diable prenne tout, âme et corps, à la bonne heure!»
+
+Il poursuivait d'amour une jeune nonne; les parents l'ayant fait
+cacher, il eut l'impudence incroyable de faire crier par le crieur
+public qu'on eût à la ramener, sous peine de mort.
+
+Un jour, il était à l'église en propos d'amour avec une petite femme,
+le coude sur l'autel, l'autel tout paré pour la messe; le prêtre
+arrive: «Comment, prêtre, ne vois-tu pas que je suis là? Va-t'en,
+va-t'en!» Le prêtre officia à un autre autel; Hagenbach ne se
+dérangea pas, et l'on vit avec horreur qu'il tournait le dos pour
+baiser sa belle, à l'élévation de l'hostie[254].
+
+[Note 254: Schreiber, 43. Je me suis servi aussi, pour la chute
+d'Hagenbach, d'une _chronique manuscrite_ de Strasbourg, dont le
+savant historien de l'Alsace, M. Strobel, a bien voulu me communiquer
+une copie.]
+
+Le 11 avril, il donne ordre aux gens de Brisach de sortir pour
+travailler aux fossés; aucun n'osait sortir, craignant de laisser à la
+merci des gens du gouverneur sa femme et ses enfants. Les soldats
+allemands, qui depuis longtemps n'étaient pas payés, se mettent du
+côté des habitants. On saisit Hagenbach. Sigismond arrivait, et déjà
+il était à Bâle. Un tribunal se forme; les villes du Rhin, Bâle même
+et Berne, toutes envoient pour juger Hagenbach. De la prison au
+tribunal, les fers l'empêchant de marcher, on le tira dans une
+brouette, parmi des cris terribles: Judas! Judas! On le fit dégrader
+par un héraut impérial, et le soir même (9 mai), aux flambeaux, on lui
+coupa la tête. Sa mort valut mieux que sa vie[255]. Il souriait aux
+outrages, ne dénonça personne à la torture et mourut chrétiennement.
+Cependant, la tête qu'on montre à Colmar (si c'est bien celle
+d'Hagenbach), cette tête rousse, hideuse, les dents serrées, exprime
+l'obstination désespérée et la damnation.
+
+[Note 255: La complainte est dans Diebold, p. 120. Je ne connais pas
+de plus pauvre poésie.]
+
+Le duc vengea son gouverneur en ravageant l'Alsace, mais il ne la
+recouvra point. Il ne réussit pas mieux à prendre Montbéliard, et il
+indigna tout le monde par le moyen qu'il employa. Il fit saisir à sa
+cour même le comte Henri[256]; on le mena devant sa ville; on le mit à
+genoux sur un coussin noir, et l'on fit dire aux gens qui étaient dans
+la place qu'on allait couper la tête à leur maître s'ils ne se
+rendaient. Cette cruelle comédie ne servit à rien.
+
+[Note 256: Sous le prétexte que, pour lui faire injure, il était venu:
+«Passez près du duc, ses gens tout vestus de jaune.» Olivier de la
+Marche. Il avoue qu'il fut chargé d'exécuter le guet-apens; son maître
+lui donna plusieurs fois ces vilaines commissions.]
+
+Le duc avait besoin de se relever par quelque grand coup, une guerre
+heureuse; il en trouvait l'occasion dans l'affaire de Cologne, tout
+près de chez lui, à l'entrée des Pays-Bas, une guerre à coup sûr, il
+lui semblait, parce qu'il était là à portée de ses ressources. Malgré
+la perte de l'Alsace, il était rassuré par une trêve que le roi venait
+de conclure avec lui (1er mars)[257]. Il l'était par les nouvelles
+pacifiques qui lui venaient de Suisse. Le comte de Romont, Jacques de
+Savoie, avait réussi à rendre force au parti bourguignon. Les
+ambassadeurs de Bourgogne et de Savoie avaient excusé Hagenbach,
+rappelant aux Suisses que jamais ils n'avaient mieux vendu leurs
+boeufs et leurs fromages, faisant entendre enfin que si le roi payait,
+le duc pouvait payer encore mieux.
+
+[Note 257: «Le roi sollicitoit fort de l'alonger, _et qu'il feist à
+son aise_ en Alemaigne.» Commines.]
+
+Il reçut ces nouvelles en mai, à Luxembourg. En même temps, il tirait
+parole d'Édouard pour une descente en France. Les conditions qu'il
+faisait à l'Angleterre sont telles qu'il y a apparence que le traité
+n'était pas sérieux. Il lui donnait tout le royaume de France, et
+lui, duc de Bourgogne, il se contentait de Nevers, de la Champagne et
+des villes de la Somme. Il signa le traité le 25 juillet[258], et le
+30 il s'établit dans son camp, près de Cologne, devant la petite ville
+de Neuss, qu'il assiégeait depuis le 19[259].
+
+[Note 258: Rymer. Ce traité fut accompagné d'un acte par lequel
+Édouard accordait à _la duchesse sa soeur_ (c'est-à-dire aux Flamands
+qui s'autoriseraient de son nom), la permission de tirer de
+l'Angleterre des laines, des étoffes de laine, de l'étain, du plomb,
+et d'y importer des marchandises étrangères.]
+
+[Note 259: Loehrer, Geschichte der stadt Neuss, 1840; ouvrage sérieux
+et fondé sur les documents originaux. Voir aussi une _Histoire
+manuscrite du siége de Nuits, Bibliothèque de Lille_, D. H. 18.]
+
+L'archevêque de Cologne, Robert de Bavière, en guerre avec son noble
+chapitre, avait, comme on a vu, décliné le jugement de l'empereur, et
+s'était nommé pour avoué et défenseur le duc de Bourgogne. Celui-ci,
+envoyant à Cologne ordre d'obéir, n'y gagna qu'un outrage: la
+sommation déchirée, le héraut insulté, les armes de Bourgogne jetées
+dans la boue. Les chanoines, tous seigneurs ou chevaliers du pays,
+élurent évêque un des leurs, Hermann de Hesse, frère du landgrave.
+
+Cet Hermann, appelé plus tard Hermann le _Pacifique_, n'en fut pas
+moins le défenseur de l'Allemagne contre le duc de Bourgogne. Il se
+jeta dans Neuss, le tint là tout un an, de juillet en juillet. Là se
+brisa cette grande puissance, mêlée de tant d'États, ce monstre qui
+faisait peur à l'Europe. Les Suisses eurent la gloire d'achever.
+
+L'acharnement extraordinaire que le duc montra contre Neuss ne tint
+pas seulement à l'importance de ce poste avancé de Cologne, mais sans
+doute aussi au regret, à la colère d'avoir fait à cette petite ville
+des offres exagérées, déloyales même et malhonnêtes, et d'avoir eu la
+honte du refus. Pour la séduire, il avait été, lui défenseur de
+l'électeur et de l'électorat, jusqu'à offrir à Neuss de l'en
+affranchir, de la rendre indépendante de Cologne, en sorte qu'elle
+devînt ville libre, immédiate, impériale[260]. Refusé, il s'aheurta à
+sa vengeance et il oublia tout, y consuma d'immenses ressources et s'y
+épuisa. Tout le monde, dès qu'on le vit cloué là, s'enhardit contre
+lui. Il s'y établit le 30 juillet, et, dès le 15 août, le jeune René
+traita avec Louis XI. Le bruit courait que René était déshérité de son
+grand-père, le vieux René, qui aurait promis la Provence au duc de
+Bourgogne[261]. Louis XI prit ce prétexte pour saisir l'Anjou.
+
+[Note 260: Chronicon magnum Belgicum, p. 411. Loehrer, p. 143.]
+
+[Note 261: Les objections de Legrand à ceci (_Hist. ms., livre_ XIX,
+p. 50) ne me paraissent pas solides. V. plus bas.]
+
+Le duc reçut devant Neuss, en novembre, le solennel défi des Suisses
+qui entraient en Franche-Comté, et presque aussitôt il apprit qu'ils y
+avaient gagné sur les siens une sanglante bataille à Héricourt (13
+novembre). Le pays désarmé n'avait guère eu que ses milices à opposer
+aux Suisses. Le hasard voulut cependant qu'à ce moment Jacques de
+Savoie, comte de Romont, amenât d'Italie un corps de Lombards. Ce
+renfort ne fit que rendre la défaite plus grave, et les Italiens, sur
+lesquels le duc comptait pour prendre Neuss, y arrivèrent déjà
+battus.
+
+Son échec de Beauvais lui avait laissé une estime médiocre de ses
+sujets. Il fait venir deux mille Anglais, et, pour faire une guerre
+plus savante, il avait engagé en Lombardie des soldats italiens. Eux
+seuls s'entendaient aux travaux des siéges, et leur bravoure semblait
+incontestable depuis que les Suisses avaient reçu à l'Arbedo une si
+rude leçon du Piémontais Carmagnola.
+
+Venise avait ordinairement à son service les plus habiles condottieri,
+Carmagnola autrefois, et alors le sage Coglione. Mais quelque offre
+que pût faire le duc de Bourgogne, il ne put attirer à son service ce
+grand tacticien. Venise eût craint de déplaire à Louis XI, si elle eût
+prêté son général. Coglione, dont la prudence était proverbiale,
+répondit qu'il était le serviteur du duc et le servirait volontiers,
+«mais en Italie.» Ce dernier mot était significatif; les Italiens
+croyaient voir un jour ou l'autre le conquérant au delà des
+Alpes[262].
+
+[Note 262: Lui-même admet cette supposition: «Et a bien intention d'en
+user en temps et lieu.» Instruction à M. de Montjeu, envoyé devers la
+seigneurie de Venise et le capitaine Colion. _Bibl. royale, mss.
+Baluze_, et la copie dans les _Preuves de Legrand, carton 1474_.]
+
+Dans la route d'aventures où entrait le duc de Bourgogne, se mettant à
+violer les églises du Rhin, sans souci du pape ni de l'empereur, il ne
+lui fallait pas des hommes si prudents, qui auraient gardé leur
+jugement et se seraient donnés avec mesure, mais de vrais mercenaires,
+des aventuriers, qui, vendus une fois, allassent, les yeux fermés, au
+mot du maître, par le possible et l'impossible. Tel lui parut le
+capitaine napolitain Campobasso, homme fort suspect, fort dangereux,
+qui se vantait d'être banni pour sa fidélité héroïque au parti
+d'Anjou.
+
+Le duc de Bourgogne n'avait pas une armée devant Neuss, mais bien
+quatre armées, qui se connaissaient peu et ne s'aimaient pas: une de
+Lombards, une d'Anglais, une de Français, une enfin d'Allemands; parmi
+ceux-ci servait une bande, nullement allemande, des malheureux
+Liégeois, obligés de combattre pour le destructeur de Liége.
+
+Le siége commença par une formidable procession que le duc fit faire
+autour de la ville; six mille superbes cavaliers défilèrent, armés
+(homme et cheval) de toutes pièces; nulle armée moderne ne peut donner
+l'idée d'un tel spectacle. Chacune de ces armures d'acier, ouvragées,
+dorées, damasquinées, battues à grands frais à Milan, étonne, effraye
+encore dans nos musées, oeuvres d'art patient, et la plus splendide
+parure que l'homme ait portée jamais, à la fois galante et terrible.
+
+Terrible en plaine. Mais sur la montagne de Neuss, dans ce fort petit
+nid, les durs fantassins de la Hesse ne firent que rire de cette
+cavalerie. La bière ne manquait pas, ni le vin, ni le blé; le brave
+chanoine Hermann leur avait amassé des vivres; soir et matin il
+faisait jouer de la flûte sur toutes les tours.
+
+La première chose que fit le duc, ce fut d'ordonner aux Lombards
+d'aller prendre une île, en face de la ville. Ces cavaliers bardés de
+fer, peu propres à ce coup de main, obéirent courageusement et plus
+d'un se noya. On recourut alors au moyen plus lent et plus raisonnable
+de faire un pont de bateaux, de tonneaux; l'on travailla patiemment à
+combler un bras du fleuve. Ces travaux furent troublés souvent par
+l'audace des assiégés, qui, sans s'effrayer de cette grande armée, ni
+de savoir là le duc en personne, firent des sorties terribles, coup
+sur coup, en septembre, en octobre, en novembre.
+
+Cependant Cologne et son chapitre, les princes du Rhin qui regardaient
+ces grands évêchés comme les apanages des cadets de leur famille, se
+remuèrent extraordinairement, implorant à la fois l'Empire et la
+France. Le 31 décembre, ils conclurent, au nom de l'Empire, une ligue
+avec Louis XI; pour les encourager à se mettre en campagne, il leur
+faisait croire qu'il allait les joindre avec trente mille hommes.
+
+Charles le Téméraire s'était rassuré par deux choses: l'Empire était
+dissous depuis longtemps, et l'empereur était pour lui. En ceci, il
+avait raison; il tenait toujours l'empereur par sa fille et ce grand
+mariage. Mais, quant à l'Allemagne, il ignorait qu'au défaut d'unité
+politique, elle avait une force qui pouvait se réveiller, la bonne
+vieille fraternité allemande, l'esprit de parenté, si fort en ce pays.
+Outre les parentés naturelles, il y avait entre plusieurs maisons
+d'Allemagne des parentés artificielles, fondées sur des traités, qui
+les rendaient solidaires, héritières les unes des autres en cas
+d'extinction. Tel fut le lien que forma la Hesse, à cette occasion,
+avec la puissante maison de Saxe et le vaillant margrave Albert de
+Brandebourg, l'Achille et l'Ulysse de l'Allemagne, qui, disait-on,
+avait vaincu dans dix-sept tournois, en dix batailles[263], qui trente
+ans auparavant avait défait et pris le duc de Bavière, et qui ne
+demandait pas mieux que de chasser encore un Bavarois du siége de
+Cologne.
+
+[Note 263: Neuf victoires sur Nuremberg, bien fatales à son commerce.]
+
+Le duc n'en restait pas moins devant Neuss pendant ce long hiver du
+Rhin, s'étant bâti là une maison, un foyer, comme pour y demeurer à
+jamais, jour et nuit armé et dormant sur une chaise[264]. Il y
+rongeait son coeur. Il avait demandé une levée en masse[265] aux
+Flamands, qui n'avaient pas bougé. L'hiver n'était pas fini qu'il vit
+son Luxembourg envahi par une nuée d'Allemands. Louis XI, ayant repris
+Perpignan aux Aragonais le 10 mars, se trouvait libre d'agir au Nord.
+Il envahit la Picardie. Le duc reçut tout à la fois ces nouvelles et
+le défi du jeune René (9 mai). Dans sa fureur d'être défié d'un si
+petit ennemi, il apprit, pour combler la mesure, que sa forteresse de
+Pierrefort venait de se rendre; hors de lui-même, il ordonna que les
+lâches qui l'avaient rendue fussent écartelés.
+
+[Note 264: Loenrer.]
+
+[Note 265: Gachard.]
+
+Les Anglais, depuis un an, allaient arriver et n'arrivaient pas. Ils
+avaient pris le traité au sérieux, et ce mot: _Conquête de France_.
+Ils avaient préparé un immense armement, emprunté de l'argent à
+Florence, acheté l'amitié de l'Écosse, fait une ligue avec la
+Sicile[266]. Chose nouvelle, les Anglais furent lents et les
+Allemands prompts. La grande armée de l'Empire se trouva, malgré les
+retards calculés de l'empereur, assemblée dès le commencement de mai
+sur le Rhin, pour la défense de la sainte ville de Cologne, pour le
+salut de Neuss.
+
+[Note 266: Voir Rymer, et le détail dans Ferrerius, Buchanan, etc. V.
+aussi Pinkerton, sur le Louis XI écossais.]
+
+La brave petite ville avait encore tout son courage en mars, après un
+si long siége, tellement qu'au carnaval les assiégés firent un
+tournoi. Cependant, les vivres venaient à la fin, la famine arrivait.
+On fit une procession en l'honneur de la Vierge; dans la procession,
+une balle tombe, on la ramasse, on lit: «Ne crains pas, Neuss, tu
+seras sauvée.» Ils regardèrent du haut des murs, et bientôt ils
+n'eurent plus qu'à remercier Dieu... Déjà branlaient à l'horizon les
+bannières sans nombre de l'Empire[267].
+
+[Note 267: Dix princes arrivaient, quinze ducs ou margraves, six cent
+vingt-cinq chevaliers, les troupes de soixante-huit villes impériales.
+Le bon évêque de Lisieux ne peut contenir sa colère contre ces
+Allemands qui viennent chasser son maître. «C'étaient, dit-il, des
+rustres, des ouvriers fainéants, gloutons, paillards, piliers de
+cabarets, etc.»]
+
+Le vaillant margrave de Brandebourg, qui avait le commandement de
+l'armée, montra beaucoup de prudence[268]. Il trouva un moyen de
+renvoyer le Téméraire sans blesser son orgueil. Il lui proposa de
+remettre la chose à l'arbitrage du légat du pape qu'il amenait avec
+lui. Le duc ne pouvait guère refuser; le roi avançait toujours, il
+était dans l'Artois. Le légat entra dans Neuss, le 9 juin, avec les
+conseillers impériaux et bourguignons. Le 17, l'empereur traita pour
+lui seul, à l'exclusion des Suisses, des villes du Rhin et de
+Sigismond même. Il sacrifia tout à l'espoir du mariage. Il fut convenu
+que le duc et l'empereur s'éloigneraient en même temps: le duc, le 26,
+l'empereur, le 27[269].
+
+[Note 268: Il y eut un combat, où chaque partie s'attribua la
+victoire. Le duc écrivit une lettre ostensible où il prétendait avoir
+battu les Allemands. (Gachard.)]
+
+[Note 269: Meyer voudrait faire croire que l'empereur partit le
+premier, ce qui est non-seulement inexact, mais absurde; l'empereur,
+en agissant ainsi, aurait laissé la ville à la discrétion du duc de
+Bourgogne.]
+
+De toute façon, le duc n'eût pu rester. Les Anglais, qui l'appelaient
+depuis un mois et qui voyaient passer la saison, s'étaient lassés
+d'attendre et venaient de descendre à Calais.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+DESCENTE ANGLAISE
+
+1475
+
+
+Pour bien comprendre cette affaire compliquée de la descente anglaise,
+il faut d'abord en dire le point essentiel, c'est que de ceux qui y
+travaillaient, il n'y en avait pas un qui ne voulût tromper tous les
+autres.
+
+L'homme qui y était le plus intéressé, et qui s'était donné le plus de
+peine, était certainement le connétable de Saint-Pol. Il savait que,
+depuis le siége de Beauvais, le roi et le duc le haïssaient à mort, et
+qu'ils n'étaient pas loin de s'entendre pour le faire périr. Il lui
+fallait, et au plus vite, embrouiller les affaires d'un élément
+nouveau, amener les Anglais en France, leur y donner pied, s'il
+pouvait un petit établissement, non chez lui, mais sur la côte, à Eu
+ou à Saint-Valéry par exemple. Trois maîtres lui allaient mieux que
+deux pour n'en avoir aucun. Il avait fait croire aux Anglais, pour les
+décider, qu'ils n'avaient qu'à venir, qu'il leur ouvrirait
+Saint-Quentin.
+
+Saint-Pol mentait, le Bourguignon, l'Anglais mentaient aussi. Le
+Bourguignon avait promis de faire la guerre au roi trois mois
+d'avance, puis l'Anglais serait venu pour profiter. Il était trop
+visible que celui qui commencerait préparerait le succès de l'autre.
+
+D'autre part, l'Anglais semble avoir laissé croire au Bourguignon
+qu'il attaquerait par la Seine, par la Normandie, c'est-à-dire qu'il
+vivrait entièrement sur les terres du roi, qu'il éloignerait la guerre
+des terres du duc. Il fit tout le contraire. Il montra une flotte sur
+les côtes de Normandie, mais il effectua son passage à Calais sur les
+bateaux plats de Hollande. Le 30 juin, il n'y avait encore que cinq
+cents hommes à Calais[270], et le 6 juillet l'armée avait passé:
+quatorze mille archers à cheval, quinze cents hommes d'armes, tous les
+grands seigneurs d'Angleterre, Édouard même[271]. Jusque-là, on
+doutait qu'il vînt faire la guerre en personne.
+
+[Note 270: Louis XI écrit, le 30 juin: «À Calais, il y a quatre ou
+cinq cents Anglais, mais ils ne bougent.» Preuves de Duclos, IV, 428.]
+
+[Note 271: Ce qui me porte à le croire, c'est que le roi d'Angleterre,
+qui certainement ne dut passer que des derniers, passa le 5 juillet et
+reçut le 6 la visite de la duchesse de Bourgogne, sa soeur. Commines
+dit lui-même qu'il avait cinq ou six cents bateaux plats; il est
+probable qu'il se trompe en disant que le passage dura trois
+semaines. Ibidem.]
+
+Avec une telle armée, et débarquant là, il se trouvait bien près de la
+Flandre et il lui était déjà onéreux. Le duc de Bourgogne, très-pressé
+de l'en éloigner, partit enfin de Neuss, laissa ses troupes fort
+diminuées en Lorraine, et revint seul à Bruges demander de l'argent
+aux Flamands (12 juillet). Le 14, il joignit à Calais cette grande
+armée anglaise, et se hâta de l'entraîner en France.
+
+Les Anglais s'étaient figuré que leur ami les logerait en route. Mais
+point; sur leur chemin, il fermait ses places, les laissait coucher à
+la belle étoile. Seulement, il les encourageait en leur montrant de
+loin les bonnes villes picardes, où le connétable avait hâte de les
+recevoir. Arrivés devant Saint-Quentin, «ils s'attendaient qu'on
+sonnât les cloches et qu'on portât au-devant la croix et l'eau
+bénite.» Ils furent reçus à coups de canon; il y eut deux ou trois
+hommes tués.
+
+Peu de jours auparavant (20 juin), les Bourguignons avaient éprouvé, à
+leur dam, ce qu'il fallait croire des promesses du connétable. Il
+assurait qu'il avait pratiqué le duc de Bourbon, alors général du roi
+du côté de la Bourgogne; il ne s'agissait que de se présenter, et il
+allait leur ouvrir tout le pays. Ils se présentèrent en effet et
+furent taillés en pièces (21 juin)[272].
+
+[Note 272: Le roi s'était assuré du duc de Bourbon en donnant sa fille
+aînée à son frère, Pierre de Beaujeu. Le duc étant malade, ce ne fut
+pas lui qui gagna la bataille, comme le prouve un arrêt du Parlement,
+1499, cité par Baluze, Hist. de la maison d'Auvergne.]
+
+Entre tous ceux qui les avaient appelés, les Anglais n'avaient qu'un
+ami sûr, le duc de Bretagne. Amitié orageuse pourtant et fort
+troublée. Il refusait obstinément de leur livrer le dernier prétendant
+du sang de Lancastre qui s'était réfugié chez lui, c'est-à-dire qu'à
+tout événement il gardait une arme contre eux.
+
+Néanmoins le roi avait sujet d'être fort inquiet. Il avait perdu
+l'alliance de l'Écosse, l'espoir de toute diversion[273]. Tout ce que
+la prudence conseillait, il l'avait fait. Trop faible pour tenir la
+mer contre les Anglais, Flamands et Bretons, il avait assuré la terre,
+autant qu'il l'avait pu. Dès le mois de mars, il garantit la solde,
+les priviléges, l'organisation des francs-archers. Il mit Paris sous
+les armes; il garnit Dieppe et Eu[274]. Jusqu'au dernier moment, il
+ignora si l'expédition aurait lieu, si la descente se ferait en
+Picardie ou en Normandie. Il se tenait entre les deux provinces. Tout
+ce qu'il savait, c'est que l'ennemi avait de fortes intelligences
+parmi les siens. Le duc de Bourbon, qu'il avait prié de le joindre, ne
+bougeait pas. Le duc de Nemours se tenait immobile. Il y avait à
+craindre bien des défections.
+
+[Note 273: Il n'avait point négligé ce moyen. En avril 1473, il tenait
+à Dieppe le comte d'Oxford avec douze vaisseaux, pour les envoyer en
+Écosse, et faire encore par le Nord une tentative pour la maison de
+Lancastre; mais l'Écosse était sans doute déjà fortement travaillée
+par l'argent de l'Angleterre, comme il y parut l'année suivante par le
+mariage d'une fille d'Édouard avec l'héritier d'Écosse. (Paston, ap.
+Fenn.)]
+
+[Note 274: Eu devait être défendu, mais si Édouard passait en
+personne, _dépêché_, c'est-à-dire brûlé. Ceci prouve que le roi
+connaissait parfaitement d'avance le projet du connétable d'établir
+les Anglais _dans une ou deux petites villes de la côte_. Preuves de
+Duclos, IV, 426-429, lettre du roi, 30 juin 1475.]
+
+Il jugea pourtant avec sagacité que les Anglais, ayant si peu à se
+louer du duc de Bourgogne et du connétable, n'ayant été reçus nulle
+part encore et n'ayant en France que la place de leur camp, ils ne
+seraient pas si terribles. Cette France dévastée ne leur semblait
+guère désirable. Le roi avait fait un désert devant eux. D'autre part,
+Édouard avait fait tant de guerres, qu'il en avait assez; il était
+déjà fatigué et lourd; il devenait gras. Gouverné comme il l'était par
+sa femme et les parents de sa femme, il y avait un point par où on
+pouvait le prendre aisément: un mariage royal, qui eût tant flatté la
+reine! demander une de ses filles pour le petit dauphin. Quant aux
+grands seigneurs du parti opposé à la reine, on pouvait les avoir avec
+de l'argent. Restaient les vieux Anglais, les hommes des communes qui
+avaient poussé à la guerre; mais ils étaient bien refroidis. «Le roi
+avoit amené dix ou douze hommes, tant de Londres que d'autres villes
+d'Angleterre, gros et gras, qui avoient tenu la main à ce passage et à
+lever cette puissante armée. Il les faisoit loger en bonnes tentes;
+mais ce n'étoit point la vie qu'ils avoient accoutumé; ils en furent
+bientôt las; ils avoient cru qu'une fois passés, ils auroient une
+bataille au bout de trois jours.»
+
+Les Anglais voyaient bien qu'un seul homme leur avait dit vrai sur le
+peu de secours qu'ils trouveraient dans leurs amis d'ici; c'était le
+roi de France, quand il reçut leur héraut avant le passage. Il lui
+avait donné un beau présent, trente aunes de velours et trois cents
+écus, en promettant mille si les choses s'arrangeaient. Le héraut
+avait dit que, pour le moment, il n'y avait rien à faire, mais que le
+roi Édouard une fois passé en France on pourrait s'adresser aux lords
+Howard et Stanley.
+
+Ces deux lords, en effet, prirent l'occasion d'un prisonnier que l'on
+renvoyait pour «se recommander à la bonne grâce du roi de France.» Le
+roi, sans perdre de temps, sans ébruiter la chose par l'envoi d'un
+héraut, prit pour héraut «un varlet[275]» qu'il avait remarqué pour
+l'avoir vu une fois, un garçon d'assez pauvre mine, mais qui avait du
+sens «et la parole douce et amiable.» Il le fit endoctriner par
+Commines, mettre hors du camp sans bruit, de sorte qu'il ne mit la
+cotte de héraut que pour entrer au camp anglais. On l'y reçut fort
+bien. Des ambassadeurs furent chargés de traiter de la paix, en tête
+lord Howard.
+
+[Note 275: Et non un _valet_, comme on l'a toujours dit pour faire un
+roman de cette histoire. D'autres ne se contentent plus du _valet_,
+ils en font un _laquais_.--Le récit de Commines, admirable de finesse,
+de mesure, de propriété d'expression, méritait d'être respecté dans
+les moindres détails (sauf les changements qu'impose la nécessité
+d'abréger).--Il fut étonné, non de la condition, mais de la mine de
+l'envoyé, p. 349.]
+
+On eut peu de peine à s'entendre. Le projet de mariage facilita les
+choses; le dauphin devait épouser la fille d'Édouard, qui aurait un
+jour _le revenu de la Guyenne_, et en attendant cinquante mille écus
+par année. Ce mot de _Guyenne_, si agréable aux oreilles anglaises,
+fut dit, mais non écrit dans le traité. Édouard recevait sur-le-champ
+pour ses frais une somme ronde de 75,000 écus, et encore 50,000 pour
+rançon de Marguerite; grande douceur pour un roi qui n'osait rien
+exiger des siens après ces guerres civiles. Tous ceux qui entouraient
+Édouard, les plus grands, les plus fiers des lords, tendirent la main
+et reçurent pension. Louis XI était trop heureux d'en être quitte pour
+de l'argent. Il reçut les Anglais à Amiens à table ouverte, les fit
+boire pendant plusieurs jours, enfin se montra aussi gracieux et
+confiant que leur ami le duc de Bourgogne avait été sauvage.
+
+Tout cela s'arrangea pendant une absence du duc de Bourgogne, qui
+laissa un moment le roi d'Angleterre pour aller demander de l'argent
+et des troupes aux États de Hainaut. Il revint (19 août), mais trop
+tard, s'emporta fort, maltraita de paroles le roi d'Angleterre, lui
+disant (en anglais pour être entendu) que ce n'était pas ainsi que ses
+prédécesseurs s'étaient conduits en France, qu'ils y avaient fait de
+belles choses et gagné de l'honneur. «Est-ce pour moi, disait-il
+encore, que j'ai fait passer les Anglais? C'est pour eux, pour leur
+rendre ce qui leur appartient. Je prouverai que je n'ai que faire
+d'eux; je ne veux point de trêve, que trois mois après qu'ils auront
+repassé la mer.» Plus d'un Anglais pensait comme lui[276] et restait
+sombre, malgré toutes les avances du roi et ses bons vins, surtout ce
+dur bossu Glocester.
+
+[Note 276: D'autant plus qu'il n'était guère sorti de plus grande
+armée d'Angleterre. Édouard fit en partant cette bravade: «Majorem
+numerum non optaret ad conquærendum per medium Franciæ usque ad portas
+urbis Romæ.» Croyland. Continuat., p. 558.]
+
+Il y avait quelqu'un de plus fâché encore de cet arrangement, c'était
+le connétable. Il envoyait au roi, au duc; il voulait s'entremettre de
+la paix. Au roi, il faisait dire qu'il suffisait pour contenter ces
+Anglais de leur donner seulement une petite ville ou deux pour les
+loger l'hiver, «qu'elles ne sauraient être si méchantes qu'ils ne s'en
+contentassent.» Il voulait dire Eu et Saint-Valéry. Le roi craignait
+que les Anglais ne les demandassent en effet, et les fit brûler.
+
+L'honnête connétable ne pouvant établir ici les Anglais, offrait de
+les détruire; il proposait de s'unir tous pour tomber sur eux. D'autre
+part, Édouard disait au roi que s'il voulait seulement payer moitié
+des frais, il repasserait la mer, l'année suivante, pour détruire son
+beau-frère le duc de Bourgogne.
+
+Le roi n'eut garde de profiter de cette offre obligeante: son jeu
+était tout autre. Il lui fallait au contraire rassurer le duc de
+Bourgogne, lui garantir une longue trêve (neuf années), pendant
+laquelle il pût courir les aventures, s'enfoncer dans l'Empire,
+s'enferrer aux lances des Suisses. Le roi comptait, en attendant, se
+donner enfin le bien que depuis dix ans il demandait dans ses prières,
+d'arracher ses deux mauvaises épines du Nord et du Midi, les Saint-Pol
+et les Armagnac.
+
+Ceux-ci voyaient bien cette pensée dans le coeur du roi, et sous son
+patelinage: _Mon bon cousin, mon frère_... qu'il ne demandait que leur
+mort. Mais par qui commencerait-il? Il avait déjà frappé un Armagnac
+en 1473; l'autre (duc de Nemours) croyait son tour venu, il écrivait à
+Saint-Pol (qui avait épousé sa nièce) que, pouvant être happé d'un
+moment à l'autre, il allait lui envoyer ses enfants, les mettre en
+sûreté.
+
+Il est juste de dire qu'ils avaient bien gagné la haine du roi et
+tout ce qu'il pourrait leur faire. Quinze ans durant, leur conduite
+fut invariable, jamais démentie; ils ne perdirent pas un jour, une
+heure, pour trahir, brouiller, remettre l'Anglais en France,
+recommencer ces guerres affreuses.
+
+Ceux qui excusent tout ceci, comme la résistance du vieux pouvoir
+féodal, errent profondément. Les Nemours, les Saint-Pol, étaient des
+fortunes récentes. Saint-Pol s'était fait grand en se donnant deux
+maîtres et vendant tour à tour l'un à l'autre. Nemours devait les
+biens immenses qu'il avait partout (aux Pyrénées, en Auvergne, près
+Paris, et jusqu'en Hainaut), il les devait, à qui? à la folle
+confiance de Louis XI, qui passa sa vie à s'en repentir.
+
+Le roi venait de remettre au duc d'Alençon la peine de mort pour la
+seconde fois, lorsqu'il apprit que Jean d'Armagnac (celui qui avait
+deux femmes, dont l'une était sa soeur) s'était rétabli dans Lectoure.
+Il avait trouvé moyen d'amuser la simplicité de Pierre de Beaujeu qui
+gardait la place, et il avait pris la ville et le gardien (mars 1473).
+Ce tour piqua le roi. Il avait à peine recouvré le Midi et il semblait
+près de le perdre; les Aragonais rentraient dans Perpignan (1er
+février)[277]. Il résolut cette fois de profiter de ce que d'Armagnac
+s'était lui-même enfermé dans une place, de le serrer là, de
+l'étouffer.
+
+[Note 277: Zurita, Anal. de Aragon, t. IV, libr. XIX, c. XII. Voir
+aussi l'_Hist. ms. de Legrand_, fort détaillée pour les affaires du
+Midi, l'Histoire du Languedoc, etc.]
+
+La crise lui semblait demander un coup rapide, terrible; son âme, qui
+jamais ne fut bonne, était alors furieusement envenimée contre tous
+ces Gascons, et par leurs menteries continuelles, et par leurs
+railleries[278].
+
+[Note 278: Une lettre du comte de Foix au roi montre avec quelle
+légèreté il le traitait. Cette lettre, spirituelle et moqueuse, dut le
+blesser cruellement, en lui prouvant surtout que ses finesses ne
+trompaient personne. Il finit par lui faire entendre qu'il n'a pas le
+temps de lui écrire. _Bibl. royale, ms. Legrand, carton de 1470,
+lettre du 27 septembre._]
+
+Il dépêche deux grands officiers de justice, les sénéchaux de Toulouse
+et de Beaucaire, les francs-archers de Languedoc et de Provence; pour
+assurer la chasse, il leur promet la curée; la besogne devait être
+surveillée par un homme sûr, le cardinal d'Alby[279]. Armagnac se
+défendit trop bien, et on lui fit espérer un arrangement pour tirer de
+ses mains Beaujeu et les autres prisonniers[280]. Pendant les
+pourparlers, un seul article restant à régler, les francs-archers
+entrèrent, firent main basse partout, tuèrent tout dans la ville.
+L'un d'eux, sur l'ordre des sénéchaux, poignarda Armagnac sous les
+yeux de sa femme (6 mars 1473).
+
+[Note 278: Dont le zèle alla jusqu'à prêter douze mille livres pour
+l'expédition. _Bibl. royale, ms. Gaignières, 2895_ (_communiqué par M.
+J. Quicherat_).]
+
+[Note 280: Le caractère bien connu de Louis XI porte à croire qu'il y
+eut trahison. Cependant, la seule source contemporaine qu'on puisse
+citer pour cet obscur événement, c'est le factum des Armagnacs
+eux-mêmes contre Louis XI, présenté par eux aux États généraux de
+1484. Tout le monde a puisé dans ce plaidoyer. V. Histoire du
+Languedoc, livre XXXV, p. 47. Quant à la circonstance atroce du
+breuvage que la comtesse _fut forcée de prendre, dont elle avorta et
+dont elle mourut deux jours après_, elle n'est point exacte, au moins
+pour la mort, puisque trois ans après elle plaidait pour obtenir
+payement de la pension viagère que le roi lui avait assignée sur les
+biens de son mari. Arrêts du Parlement de Toulouse du 21 avril et du 6
+mai 1476 (cités par M. de Barante).]
+
+Nemours et Saint-Pol ne pouvaient guère espérer mieux. Ils étaient des
+exemples illustres d'ingratitude, s'il en fut jamais. La seule excuse
+de Saint-Pol (la même que donnaient en Suisse les comtes de Romont et
+de Neufchâtel, dont nous allons parler), c'était qu'ayant du bien sous
+deux seigneurs, relevant de deux princes, ils étaient sans cesse
+embarrassés par des devoirs contradictoires. Mais alors comment
+compliquer cette complication? pourquoi accepter chaque année de
+nouveaux dons du roi pour le trahir? pourquoi cet acharnement à sa
+ruine?... S'il y fût parvenu, il n'eût guère avancé. Il eût trouvé un
+roi à défaire dans le duc de Bourgogne; c'eût été à recommencer.
+
+Trois fois le roi faillit périr par lui. D'abord à Montlhéry, et cette
+fois il arrache l'épée de connétable.--Le roi le comble, il le marie,
+le dote en Picardie, le nomme gouverneur de Normandie[281]; et c'est
+alors qu'il s'en va lui ruiner ses alliés, Dinant et Liége.--Le roi
+lui donne des places dans le Midi (Ré, Marant), et il travaille à unir
+le Midi et le Nord, Guienne et Bourgogne, pour la ruine du roi.--Dans
+sa crise de 1472, le roi, _in extremis_, se fie à lui, lui laisse la
+Somme à défendre (la Somme, Beauvais, Paris!), et tout était perdu si
+le roi n'eût en hâte envoyé Dammartin.--Le duc de Bourgogne s'éloigne
+de la France, s'en va faire la guerre en Allemagne; Saint-Pol le va
+chercher, il lui amène l'Anglais, il lui répond que le duc de Bourbon
+trahira comme lui... Si celui-ci l'eût écouté, que serait-il advenu de
+la France?
+
+[Note 281: Et ce ne fut pas un vain titre. Saint-Pol lui-même, venant
+se faire reconnaître à Rouen, parle «du grant povoir et commission que
+le Roy lui a donné à lui seul, y compris le povoir de congnoistre de
+ces cas de crime de lèze-majesté et autres réservez,» connaissance
+formellement interdite à l'échiquier.--En 1469, il fait lire une
+lettre du roi, «Nostre très-chier et très-amé frère le duc de Guienne
+nous a envoyé _l'anel dont on disoit qu'il avoit espousé la duchié de
+Normandie_... Voulons que en l'Eschiquier... vous monstrez et faictes
+_rompre publiquement ledit anel_.» Il y avait dans la salle une
+enclume et des marteaux. L'anneau ducal, livré aux sergents des huis,
+fut par eux, «voyant tous, cassé et rompu en deux pièces qui furent
+rendues à M. le connestable.» _Registres de l'Échiquier, 9 nov. 1469._
+Une ancienne gravure représente cette cérémonie. _Portefeuille du
+dépôt des mss. de la Bibliothèque royale._ Floquet, Parlement de
+Normandie, I, 253.]
+
+Un matin, tout cela éclate. Cette montagne de trahisons retombe
+d'aplomb sur la tête du traître. Le roi, le duc et le roi d'Angleterre
+échangent les lettres qu'ils ont de lui. L'homme reste à jour, connu
+et sans ressources.
+
+Il s'agissait seulement de savoir qui profiterait de la dépouille?
+Saint-Pol pouvait encore ouvrir ses places au duc de Bourgogne, et
+peut-être obtenir grâce de lui. Un reste d'espoir le trompa pour le
+perdre. Le roi mit ce délai à profit, conclut vite un arrangement avec
+le duc pour le renvoyer à sa guerre de Lorraine; il lui abandonnait la
+Lorraine, l'empereur, l'Alsace (le monde, s'il eût fallu), pour le
+faire partir. Tout cela fut écrit le 2 septembre, signé le 13; le 14,
+le roi, avec cinq ou six cents hommes d'armes, arrive devant
+Saint-Quentin qui ouvre sans difficulté; le connétable s'était sauvé à
+Mons. Au reste, si le roi prenait, c'était pour donner, à l'entendre,
+pour en faire cadeau au duc, à qui il avait promis la bonne part dans
+les biens de Saint-Pol. «Beau cousin de Bourgogne, disait-il, a fait
+du connétable comme on fait du renard; il a retenu la peau, comme un
+sage qu'il est; moi, j'aurai la chair, qui n'est bonne à rien[282].»
+
+[Note 282: Louis XI, qui n'était pas maître de sa langue, avait
+lui-même fait dire à Saint-Pol peu auparavant un mot qui n'était que
+trop clair: «J'ai de grandes affaires, j'aurais bon besoin _d'une
+tête_ comme la vôtre.» Il y avait là un Anglais qui ne comprenait pas,
+le roi prit la peine de lui expliquer la plaisanterie. (Commines.)]
+
+Le duc de Bourgogne tenait Saint-Pol à Mons depuis le 26 août.
+Quelques torts que celui-ci eût envers lui, il s'était fié à lui
+pourtant, et il lui aurait remis ses places si le roi ne l'eût
+prévenu. Le fils de Saint-Pol avait bravement combattu pour le duc; il
+souffrait pour lui une dure captivité et le roi parlait de lui couper
+la tête. Les services du fils, sa prison, son danger, demandaient
+grâce pour le père auprès du duc de Bourgogne et priaient pour lui.
+
+Saint-Pol, qui était à Mons chez son ami le bailli de Hainaut,
+n'avait aucune crainte. Un simple valet de chambre du duc était là
+pour le surveiller. Cependant la guerre de Lorraine traînait, contre
+toute attente, et le roi, demandant qu'on lui livrât Saint-Pol,
+poussait des troupes en Champagne, aux frontières de Lorraine. Le
+duc, qui avait pris Pont-à-Mousson le 26 septembre, ne put avoir
+Épinal que le 19 octobre, et le 24 seulement il assiégea Nancy. Rien
+n'avançait; la ville résistait avec une gaieté désespérante pour les
+assiégeants[283]. L'Italien Campobasso qui dirigeait le siége, et
+qui avait baissé dans la faveur du maître depuis qu'il avait manqué
+Neuss, travaillait mal et lentement; peut-être déjà marchandait-il
+sa mort.
+
+[Note 283: Nicolas des Grands Moulins dedans (_la tour_) estoit,
+lequel joyeusement les os menoit avec ses clochettes (_cliquettes?_),
+en disant de bonnes chansons. Quand venoit le soir, les Bourguignons
+l'appeloient, disant: Hé! li canteur, hé! par foy, dis-nous une
+cansonette. À puissance de flèches tiroient, le cuidant tirer, mais
+jamais...» Chronique de Lorraine.]
+
+Cette lenteur devenait fatale au connétable; le duc n'osait plus le
+refuser au roi, qui pouvait entrer en Lorraine et lui faire perdre
+tout. Le 16 octobre, un secrétaire vint donner ordre aux gens de Mons
+de le garder à vue. Le duc, devant Nancy, reçut presque en même temps
+une lettre du connétable et une lettre du roi, la première suppliante,
+où le captif exposait «sa dolente affaire,» la seconde presque
+menaçante, où le roi le sommait de laisser la Lorraine s'il ne voulait
+pas lui livrer Saint-Pol et les biens de Saint-Pol. Le duc, acharné à
+sa proie, fit semblant de complaire au roi et ordonna à ses gens de
+lui livrer le prisonnier le 24 novembre, _s'ils n'apprenaient la prise
+de Nancy_; ses capitaines lui répondaient de la prendre le 20. En ce
+cas il eût manqué de parole au roi, eût gardé Nancy et Saint-Pol.
+
+Malheureusement l'ordre fut donné aux ennemis personnels de celui-ci,
+à Hugonet et Humbercourt[284], qui le 24, sans attendre un jour, une
+heure de plus, le livrèrent aux gens du roi. Trois heures après,
+dit-on, arriva un ordre de différer encore: il n'était plus temps.
+
+[Note 284: Il avait donné à Humbercourt un démenti qu'il avait
+peut-être oublié lui-même, mais qu'il retrouva dans ce moment décisif.
+Sa fierté, ses prétentions princières, l'audace qu'il eut plusieurs
+fois d'humilier ses maîtres, la légèreté avec laquelle on parlait dans
+sa petite cour du duc et du roi, ne contribuèrent pas peu à sa mort.
+Louis XI s'humilia devers lui jusqu'à consentir à avoir une entrevue
+avec lui, comme d'égal à égal, _avec une barrière entre eux_.
+(Commines.) Le roi lui reproche dans une lettre les propos de ses
+serviteurs: «Ils disent que je ne suis _qu'un enfant_, et que je ne
+parle _que par bouche d'autrui_.» (Duclos.)]
+
+Le procès fut mené très-vite[285]. Saint-Pol savait bien ces choses,
+pouvait perdre bien des gens d'un mot. On se garda bien de le mettre à
+la torture, et Louis XI regretta plus tard qu'on ne l'eût pas fait.
+Livré le 24 novembre, il fut décapité le 19 décembre sur la place de
+Grève[286]. Quelque digne qu'il fût de cette fin, elle fit tort à ceux
+qui l'avaient livré, au duc surtout, en qui il avait eu confiance et
+qui avaient trafiqué de sa vie[287].
+
+[Note 285: Il ne se justifia que sur un point, l'attentat à la vie du
+roi; il avait toujours témoigné de la répugnance à ce sujet. Du reste,
+il était l'auteur du plan proposé au duc alors devant Neuss; le duc
+eût été régent et le duc de Bourbon son lieutenant; on eût pris le roi
+et _on l'eût mis à Saint-Quentin_, sans lui faire mal pourtant, et _en
+lieu où il fût bien aise_. Le connétable avait dit qu'il y avait
+«douze cents lances de l'ordonnance du roi qui seroient leurs.»
+_Bibliothèque royale, fonds Cangé, ms. 10,334_ f. 248-251. Selon un
+témoin, le duc de Bourbon aurait répondu à ces propositions: «Je fais
+veu à Dieu que sy je devois devenir aussi pauvre que Job, je serviray
+le Roy du corps et de biens et jamais ne l'abandonneray, et ne veult
+point de leur alliance.» _Bibliothèque royale, fonds Harlay, mss.
+338_, page 130.--Voir le _Procès ms. aux Archives du royaume, section
+judiciaire_, et à la _Bibliothèque royale_.]
+
+[Note 286: Lire l'exécution dans Jean de Troyes, nov. 1475, et le
+portrait que Chastellain a fait de cet homme en qui l'ambition gâta
+tant de beaux dons de la nature, _passim_, et le fragment édité par M.
+J. Quicherat, Bibl. de l'École des chartes, 1842. Paris applaudit à
+l'exécution; on y avait beaucoup souffert de ses pilleries. V. la
+complainte. Je me rappelle avoir vu une lettre de rémission accordée
+par le roi à un archer de Saint-Pol pour le meurtre d'un prêtre; il y
+détaille toutes les circonstances aggravantes, de manière à faire
+détester l'homme puissant qui arrachait une grâce si peu méritée.
+_Archives du royaume, Registres du Trésor des chartes._]
+
+[Note 287: Commines prétend que le duc lui donna un sauf-conduit.]
+
+Cette Lorraine, achetée si cher, il l'eut enfin, il entra dans Nancy
+(30 novembre 1475). Quoique la résistance eût été longue et obstinée,
+il accorda à la ville la capitulation qu'elle dressa elle-même[288].
+Il se soumit à faire le serment que faisaient les ducs de Lorraine, et
+il reçut celui des Lorrains; il rendit la justice en personne, comme
+faisaient les ducs, écoutant tout le monde infatigablement, tenant les
+portes de son hôtel ouvertes jour et nuit, accessible à toute heure.
+
+[Note 288: Il promit de rappeler les bannis, d'épargner les biens des
+partisans de René, de payer les dettes de son ennemi, etc.--V. dans
+Schutz (Tableau, etc., p. 82) la «Requeste présentée par les estats du
+duché de Lorraine, à Charles, duc de Bourgogne.» J'y trouve cette
+noble parole: «Et si ledict duché n'est de si grande extendue que
+beaucoup d'autres pays, _si a de la souveraineté en soy, et est exempt
+de tous autres_.»]
+
+Il ne voulait pas être le conquérant, mais le vrai duc de Lorraine,
+accepté du pays qu'il adoptait lui-même. Cette belle plaine de Nancy,
+cette ville élégante et guerrière, lui semblait, autant et plus que
+Dijon, le centre naturel du nouvel empire[289], dont les Pays-Bas,
+l'indocile et orgueilleuse Flandre, ne seraient plus qu'un accessoire.
+Depuis son échec de Neuss, il détestait tous les hommes de langue
+allemande, et les impériaux qui lui avaient ôté des mains Neuss et
+Cologne, et les Flamands qui l'avaient laissé sans secours, et les
+Suisses qui, le voyant retenu là, avaient insolemment couru ses
+provinces[290].
+
+[Note 289: La chronique, à demi rimée, de Lorraine, lui fait dire: «À
+l'ayde de Dieu céans une notable maison ferai; j'ai volonté d'icy
+demeurer, et mes jours y parfiner. C'est le pays que plus désirois...
+Je suis mainctenant emmy mes pays, pour aller et pour venir. Ici
+tiendrai mon estat... De tous mes pays, ferai tous mes officiers venir
+icy rendre compte.»]
+
+[Note 290: «Zu schmach und abfall ganzer Teutchen nation.» Diebold
+Schilling, p. 130.]
+
+Le 12 juillet, dans son rapide retour de Neuss à Calais, il s'était
+arrêté à Bruges, un moment, pour lancer aux Flamands un foudroyant
+discours[291], les effrayer et en tirer de nouvelles ressources. S'il
+est resté longtemps à ce siége, jusqu'à ce que l'empereur, l'Empire,
+le roi de France, se soient mis en mouvement, les Flamands en sont
+cause, qui l'ont laissé là pour périr.... «Ah! quand je me rappelle
+les belles paroles qu'ils disent à toute _entrée_ de leur seigneur,
+qu'ils sont de _bons, loyaux, obéissants_ sujets, je trouve que ces
+paroles ne sont que fumées d'alchimie. Quelle _obéissance_ y a-t-il à
+désobéir? quelle _loyauté_ d'abandonner son prince? quelle _bonté_
+filiale en ceux qui plutôt machinent sa mort?... De telles
+machinations, répondez, n'est-ce pas crime de lèse-majesté? et à quel
+degré? au plus haut, en la personne même du prince. Et quelle punition
+y faut-il? la confiscation? Non, ce n'est pas assez... la mort... non
+décapités, mais écartelés!
+
+[Note 291: Lire en entier ce discours, vraiment éloquent (d'autant
+plus irritant). Documents Gachard, I, 249-270.]
+
+«Pour qui votre prince travaille-t-il? est-ce pour lui ou pour vous,
+pour votre défense? Vous dormez, il veille; vous vous tenez chauds, il
+a froid; vous restez chez vous pendant qu'il est au vent, à la pluie;
+il jeûne, et vous, dans vos maisons, vous mangez, buvez, et vous vous
+tenez bien aise!...
+
+«Vous ne vous souciez pas d'être gouvernés comme des enfants sous un
+père; eh bien! fils _déshérités pour ingratitude_[292], vous ne serez
+plus que des sujets sous un maître... Je suis et je serai maître, à la
+barbe de ceux à qui il en déplaît. Dieu m'a donné la puissance...
+Dieu, et non pas mes sujets. Lisez là-dessus la Bible, aux livres des
+Rois...
+
+[Note 292: «Ingrati animi causâ.» Ce passage et le précédent sur le
+crime de lèse-majesté, montrent qu'il était imbu du droit romain et
+des traditions impériales. Plusieurs de ses principaux conseillers,
+comme je l'ai dit, étaient des légistes comtois et bourguignons. Voir,
+à la Pinacothèque de Munich, la ronde et dure tête rouge de
+Carondelet.]
+
+«Si pourtant vous faisiez encore votre devoir, comme bons sujets y
+sont tenus, si vous me donniez courage pour oublier et pardonner, vous
+y gagneriez davantage... J'ai bien encore le coeur et le vouloir de
+vous remettre au degré où vous étiez devant moi: _Qui bien aime tard
+oublie_.
+
+«Donc ne procédons pas encore, pour cette fois, aux punitions... Je
+veux dire seulement pourquoi je vous ai mandés.» Et alors, se tournant
+vers les prélats: «Obéissez désormais diligemment et sans mauvaise
+excuse, ou votre temporel sera confisqué.»--Puis, aux nobles:
+«Obéissez, ou vous perdez vos têtes et vos fiefs.»--Enfin aux députés
+du dernier ordre, d'un ton plein de haine: «Et vous, _mangeurs des
+bonnes villes_, si vous n'obéissiez aussi à mes ordres, à toute lettre
+que mon chancelier vous expédiera, vous perdriez, avec tous vos
+priviléges, les biens et la vie[293].»
+
+[Note 293: Les Flamands appelaient souvent les gros bourgeois,
+_Mangeurs de foie_, «Jecoris esores.» V. notre tome VII, ann. 1436, et
+Meyer, fol. 291.]
+
+Ce mot _mangeurs des bonnes villes_ était justement l'injure que le
+petit peuple adressait aux gros bourgeois qui faisaient les affaires
+publiques. Que le prince la leur adressât, c'était chose nouvelle,
+menaçante; il semblait, par ce mot seul, prêt à déchaîner sur eux les
+vengeances de la populace, et déjà leur passer la corde au col.
+
+Dans leur réponse écrite, infiniment mesurée, respectueuse et ferme,
+ils prétendirent qu'au moment même où il les appelait à Neuss, le
+bruit courait qu'il y avait accord entre lui et l'empereur (accord
+secret de mariage, ils l'insinuaient finement). Au lieu d'armer, de
+partir, ils avaient donné de l'argent[294]. De plus, l'Artois étant
+menacé, ils ont levé deux mille hommes pour six semaines, et _si la
+Flandre eût eu besoin de défense_, ils auraient fait davantage. «Votre
+père, le duc Philippe, de noble mémoire, vos nobles prédécesseurs, ont
+laissé le pays dans cette liberté de n'avoir nulle charge sans que les
+quatre membres de Flandre _y aient préalablement consenti au nom des
+habitants_... Quant à vos dernières lettres, portant que dans quinze
+jours tout homme capable de porter les armes se rendra près d'Ath,
+_elles n'étaient point exécutables_, ni profitables pour vous-même;
+vos sujets sont des marchands, des ouvriers, des laboureurs, qui ne
+sont guère propres aux armes. Les étrangers quitteraient le pays...
+_La marchandise_, dans laquelle vos nobles prédécesseurs ont, depuis
+quatre cents ans, entretenu le pays avec tant de peine, _la
+marchandise_, très-redouté seigneur, _est inconciliable avec la
+guerre_.»
+
+[Note 294: Le chiffre total des recettes et dépenses que M. Edward Le
+Glay me communique (d'après les _Archives de Lille_), n'indique pas
+d'augmentation considérable, parce qu'il ne donne que l'ordinaire.
+L'extraordinaire était accablant. Outre _les droits sur les grains et
+denrées_ qu'il établit en 1474, trente mille écus qu'il leva pour le
+siége de Neuss en 1474, il déclara, le 6 juin de cette année, que tous
+ceux qui tenaient des fiefs non nobles auraient à venir en personne à
+Neuss, ou _à payer le sixième_ de leur revenu (_Archives de Lille_).
+En juillet, il demanda le _sixième de tous les revenus_ en Flandre et
+en Brabant. La Flandre refusa, et il n'obtint par menaces que 28,000
+couronnes comptant, et 10,000 ridders par an, pendant trois ans
+(communiqué par M. Schayez, d'après les _Archives générales de
+Belgique_).]
+
+Il répondit aigrement qu'il ne se laissait pas prendre à toutes leurs
+belles paroles, à leurs protestations. «Suis-je un enfant pour qu'on
+m'amuse avec des mots et une pomme?... Et qui donc est seigneur ici?
+est-ce vous, ou bien est-ce moi?... Tous mes pays m'ont bien servi,
+sauf la Flandre, qui de tous est le plus riche. Il y a chez vous telle
+ville _qui prend sur ses habitants_ plus que moi sur tout mon domaine
+(ceci contre les bourgeois dirigeants, insinuation dangereuse et
+meurtrière). Vous appliquez à vos usages ce qui est à moi; à moi
+appartiennent ces taxes des villes; je puis me les appliquer, et je le
+ferai, m'en aider à mon besoin, ce qui vaudrait mieux _que tel autre
+usage qu'on en fait_, sans que mon pays y gagne... Riches ou pauvres,
+rien ne dispense d'aider votre prince. Voyez les Français, ils sont
+bien pauvres, et comme ils aident leur roi!...»
+
+Le dernier mot fut celui-ci, dont les députés tremblèrent, se
+souvenant qu'après le sac de Liége, il avait eu l'idée de faire celui
+de Gand[295]: «Si je ne suis satisfait, _je vous la ferai si courte_
+que vous n'aurez le temps de vous repentir... Voilà votre écrit,
+prenez-le, je ne m'en soucie; vous y répondrez vous-mêmes... Mais
+faites votre devoir.»
+
+[Note 295: «Plusieurs bons personnages... qui, de mon temps et _moy
+présent_, avoient aydé à desmouvoir ledict duc Charles, lequel vouloit
+destruire grant partie de ladicte ville de Gand.» Commines.]
+
+Ce fut un divorce. Le maître et le peuple se séparèrent pour ne se
+revoir jamais. La Flandre haïssait alors autant qu'elle avait aimé.
+Elle attendait, souhaitait la ruine de cet homme funeste. Les gros
+bourgeois croyaient avoir tout à craindre de lui. Il avait frappé les
+pauvres en mettant un impôt sur les grains. Il avait tenté d'imposer
+le clergé; dans ses embarras de Neuss, il lui demanda un décime et
+réclama de toutes les églises, de toutes les communautés, les droits
+d'amortissement non payés par l'Église _depuis soixante ans_; ces
+droits éludés, refusés, étaient levés de force par les agents du fisc.
+Les prêtres commencèrent à répandre dans le peuple qu'il était maudit
+de Dieu[296].
+
+[Note 296: On disait, entre autres choses, que Philippe le Bon s'étant
+dispensé d'aller à la croisade sous prétexte de santé (pour faire
+plaisir à sa femme et autres dont les maris partaient), le pape
+indigné le maudit, lui et les siens, jusqu'à la troisième génération.
+(Reiffenberg, d'après le Defensorium sacerdotum, de Scheurlus.)]
+
+Ceux qui souffraient le plus, en se plaignant le moins, c'étaient ceux
+qui payaient de leur personne même, les nobles, désormais condamnés à
+chevaucher toujours derrière cet homme d'airain, qui ne connaissait ni
+peur, ni fatigue, ni nuit, ni jour, ni été, ni hiver. Ils ne
+revenaient plus jamais se reposer. Adieu leurs maisons et leurs
+femmes, elles avaient le temps de les oublier... Il ne s'agissait
+plus, comme autrefois, de faire la guerre chez eux, tout au plus de
+l'Escaut à la Meuse. Il leur fallait maintenant s'en aller, nouveaux
+paladins, aux aventures lointaines, passer les Vosges, le Jura, tout à
+l'heure les Alpes, faire la guerre à la fois au royaume
+_très-chrétien_ et au _saint empire_, aux deux têtes de la chrétienté,
+au droit chrétien; leur maître était son droit à lui-même et n'en
+voulait nul autre.
+
+Reviendrait-il jamais aux Pays-Bas? tout disait le contraire. Le
+trésor, qui du temps du bon duc avait toujours reposé à Bruges, il
+l'emportait, le faisait voyager avec lui; des diamants d'un prix
+inestimable et faciles à soustraire, des châsses, des reliquaires, des
+saints d'or et toutes sortes de richesses pesantes, tout cela chargé
+sur des chariots, roulait de Neuss à Nancy, et de Nancy en Suisse. Sa
+fille restait encore en Flandre, mais il écrivit aux Flamands de la
+lui envoyer.
+
+La Suisse, par laquelle il allait commencer, n'était qu'un passage
+pour lui; les Suisses étaient bons soldats, et tant mieux; il les
+battrait d'abord, puis les payerait, les emmènerait. La Savoie et la
+Provence étaient ouvertes; le bon homme René l'appelait[297]. Le petit
+duc de Savoie et sa mère lui étaient acquis, livrés d'avance[298] par
+Jacques de Savoie, oncle de l'enfant, qui était maréchal de Bourgogne.
+Maître de ce côté-ci des Alpes, il descendait aisément l'autre pente.
+Une fois là, il avait beau jeu, dans l'état misérable de dissolution
+où se trouvait l'Italie. Il en avait tous les ambassadeurs. Le fils du
+roi de Naples, de la maison d'Aragon, l'un de ses gendres en
+espérance, ne le quittait pas.
+
+[Note 297: «Et pour aller prendre la possession du dict pays, estoit
+allé M. de Chasteau-Guyon.» Commines.]
+
+[Note 298: Les Suisses croyaient qu'il avait demandé à l'empereur,
+dans l'entrevue de Trêves, le duché de Savoie. (Diebold Schilling.)]
+
+D'autre part, il avait recueilli les serviteurs italiens de la maison
+d'Anjou[299]. Le duc de Milan, qui voyait le pape, Naples et Venise,
+déjà gagnés, s'effrayait d'être seul, et il envoya en hâte au duc,
+pour lui demander alliance[300]... Donc, rien ne l'arrêtait; il
+suivait la route d'Annibal, et, comme lui, préludait par la petite
+guerre des Alpes; au delà, plus heureux, il n'avait pas de Romains à
+combattre, et l'Italie l'invitait elle-même.
+
+[Note 299: Tels que Campobasso, Galeotto. Il avait à son service
+d'autres méridionaux, un médecin italien, un médecin et un chroniqueur
+portugais, etc.]
+
+[Note 300: Trois semaines au plus avant la bataille de Granson, selon
+Commines.]
+
+
+
+
+LIVRE XVII
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+GUERRE DES SUISSES--BATAILLE DE GRANSON ET DE MORAT
+
+1476
+
+
+Lorsque le duc de Bourgogne, engagé au siége de Neuss, reçut le défi
+des Suisses, il resta un moment muet de fureur; enfin, il laissa
+échapper ces mots: «Ô Berne! Berne!»
+
+Qui encourageait tous ses ennemis les plus faibles, Sigismond, René,
+de simples villes comme Mulhouse ou Colmar? nul autre que les Suisses.
+Ils couraient à leur aise la Franche-Comté, brûlaient des villes,
+mangeaient tout le pays; ils buvaient à leur aise dans Pontarlier.
+Ils avaient mis la main sur Vaud et Neufchâtel, sans distinguer ce qui
+était Savoie ou fief de Bourgogne[301].
+
+[Note 301: Les enclavements et les enchevêtrements des fiefs dans les
+pays romans sont très-nettement expliqués par M. de Gingins, p. 39,
+40.]
+
+Le duc avait hâte de les châtier. Il y allait en plein hiver. Une
+seule chose pouvait le ralentir, le ramener peut-être au nord, c'est
+qu'il n'était pas encore mis en possession de la dépouille de
+Saint-Pol. Le roi lui ôta ce souci; il lui livra Saint-Quentin (24
+janvier 1476)[302], en sorte que rien ne le retardant, à l'aveugle et
+les yeux baissés, il s'en allât heurter la Suisse. Pour ne rien perdre
+du spectacle, Louis XI vint s'établir à Lyon (février).
+
+[Note 302: On ne savait pas trop encore de quel côté il allait
+tourner. La ville de Strasbourg fit de formidables préparatifs de
+défense. _Chronique ms. de Strasbourg, communiquée par M. Strobel._]
+
+De ces deux forces brutales, violentes, qui devait l'emporter? Lequel,
+du sanglier du Nord ou de l'ours des Alpes, jetterait l'autre à bas,
+personne ne le devinait. Et personne non plus ne se souciait d'être du
+combat. Les Suisses trouvèrent leurs amis de Souabe très-froids à ce
+moment. Leur grand ami, le roi, les avait abandonnés en septembre,
+payés en octobre pour faire la guerre, et il attendait.
+
+Le duc semblait bien fort. Il venait de prendre la Lorraine. Son siége
+même de Neuss, où il avait un moment tenu seul devant tout l'Empire,
+le rehaussait encore. Celui qui, sans tirer l'épée, obligeait le roi
+de France de céder Saint-Quentin était un prince redoutable.
+
+Et les Suisses aussi étaient formidables alors[303]. La terreur de leur
+nom était si forte que, sans qu'ils bougeassent seulement, les petits
+venaient de toutes parts se mettre sous leur ombre. Tous les sujets
+d'évêques, d'abbés, les uns après les autres, s'affranchissaient en se
+disant alliés des Suisses; les villes libres, tout autour, subissaient
+peu à peu leur pesante amitié. Un bourgeois de Constance avait fait
+mauvaise mine en recevant une monnaie de Berne; de Berne et de Lucerne,
+à l'instant, partent quatre mille hommes, et Constance paye deux mille
+florins pour expier ce crime[304].--Ils frappaient fort et loin; pour le
+faire sentir à leurs amis de Strasbourg, et leur prouver qu'ils étaient
+tout près et à portée de les défendre, ils s'avisèrent, à une fête de
+l'arc que donnait cette ville, d'apporter un gâteau cuit en Suisse, et
+qui arriva, tiède encore, à Strasbourg.
+
+[Note 303: Pour apprécier cette forte et rude race, voir à la
+bibliothèque de Berne le portrait de Magdalena Nageli, avec son
+chaperon et ses gros gants de chamois. L'ennemi de son père, qui la
+vit laver son linge à la fontaine, fit la paix sur-le-champ, afin de
+pouvoir épouser une fille si robuste; elle lui donna en effet
+quatre-vingts enfants et petits-enfants.]
+
+[Note 304: Mallet, X, p. 50. V. aussi Berchtold, Fribourg, I, 367.]
+
+L'élan des Suisses était très-grand alors, leur pente irrésistible
+vers les bons pays d'alentour. Il n'y avait pas de sûreté à se mettre
+devant, pas plus qu'il n'y en aurait à vouloir arrêter la Reuss au
+pont du Diable. Empêcher cette rude jeunesse de laisser tous les ans
+ses glaces et ses sapins lui fermer les vignes du Rhin[305], de Vaud
+ou d'Italie, c'était chose périlleuse. Le jeune homme est bien âpre,
+quand, pour la première fois, il mord au fruit de vie.
+
+[Note 305: Berne écrivait au sujet de l'Alsace: «Délaisserons-nous ce
+bon pays, qui jusqu'ici nous a donné tant de vin et de blé?» Diebold
+Schilling.]
+
+Jeunes étaient ces Suisses, ignorant tout, ayant envie de tout,
+gauches et mal habiles, et tout réussissait. Tout sert aux jeunes. Les
+factions, les rivalités intérieures qui ruinent les vieux sages États,
+profitaient à ceux-ci. Les chevaliers des villes et les hommes des
+métiers faisaient partie des mêmes corporations et rivalisaient de
+bravoure; le banneret tué, la bannière se relevait aussi ferme dans la
+main d'un boucher[306], d'un tanneur. Les chefs des partis opposés
+n'étaient d'accord que sur une chose, aller en avant, les Diesbach
+pour entraîner, les Bubenberg pour s'excuser de l'amitié des
+Bourguignons et pour assurer leur honneur.
+
+[Note 306: Les nobles entraient dans les _abbayes_ des bouchers,
+tanneurs, etc., pour devenir éligibles aux charges municipales. V.
+Bluntschli, Tillier, II, 455, sur ces corporations, la _chambre au
+singe_, la chambre au fou, etc., sur la _noblesse des fenêtres_, ainsi
+nommée parce que pour constater son blason récent elle le mettait dans
+les vitraux qu'elle donnait aux églises, aux chapelles et chambres de
+confréries. Les Diesbach, qui avaient été marchands de toile,
+obtinrent de l'empereur de substituer à leur humble _croissant_ deux
+_lions_ d'or. Les Hetzel, de bouchers qu'ils étaient, _devinrent
+chevaliers_, etc. Tillier, II, 484, 486.]
+
+Le duc partit de Besançon le 8 février. C'était de bien bonne heure
+pour une guerre de Suisse. Il avait hâte, poussé par sa vengeance,
+poussé par les prières de ses grands officiers, dont plusieurs
+étaient seigneurs des pays romans que les Suisses occupaient; l'un
+était Jacques de Savoie, comte de Romont et baron de Vaud; l'autre
+Rodolphe, comte de Neufchâtel. Le second avait été, l'autre était
+encore maréchal de Bourgogne. Ennemis des Suisses comme officiers du
+duc[307], ils avaient essayé quelque temps de rester avec eux en
+rapport de bon voisinage. Romont avait déclaré qu'il ne voulait pour
+son pays de Vaud d'autre protecteur que ses amis de Berne, et n'en
+avait pas moins commandé les Bourguignons contre eux à Héricourt.
+Rodolphe de Neufchâtel, pour montrer plus de confiance encore, prit
+domicile dans la ville de Berne, ce qui n'empêchait pas que son fils
+ne combattît les Suisses avec le duc de Bourgogne; le père avait
+ménagé devant Neuss entre le duc et l'empereur ce traité, où le
+dernier abandonnait les Suisses et les laissait hors la protection de
+l'Empire[308].
+
+[Note 307: La position de ces grands seigneurs était fort analogue à
+celle du comte de Saint-Pol. Jacques de Savoie avait épousé une
+petite-fille de Saint-Pol, et se trouvait, pour les biens de sa femme,
+vassal du duc en Flandre et en Artois.]
+
+[Note 308: Muller; Tillier.]
+
+La duchesse de Savoie agissait à peu près de même; elle croyait amuser
+les confédérés avec de bonnes paroles, tandis qu'elle faisait sans
+cesse passer au duc des recrues de Lombardie; elle finit par aller les
+chercher, et se faire recruteur elle-même pour le Bourguignon. Les
+Suisses, tout grossiers qu'ils semblaient, ne se laissèrent pas amuser
+aux paroles. Ils ne voulurent rien comprendre aux subtiles
+distinctions de droit féodal, au moyen desquelles ceux qui les
+tuaient au service du Bourguignon se disaient encore leurs amis et
+prétendaient devoir être ménagés. Ils saisirent Neufchâtel, Vaud, et
+tout ce qu'ils purent des fiefs de la Savoie.
+
+L'armée que le duc amenait contre eux, très-fatiguée par deux
+campagnes d'hiver, et qui retrouvait la neige en mars dans cette
+froide Suisse, n'avait pas grand élan, si l'on en juge par ce que le
+duc fit mettre à l'ordre: que quiconque s'en irait, serait _écartelé_
+(26 février). Cette armée, un peu remontée en Franche-Comté, ne
+passait guère dix-huit mille hommes; ajoutez huit mille Piémontais ou
+Savoyards qu'amena Jacques de Savoie. Le 18 février, le duc arriva
+devant Granson, qui, contre son attente, l'arrêta jusqu'au 28. Une
+vaillante garnison défendit la ville d'abord, puis le château, contre
+les assauts des Bourguignons[309]. On y fit entrer alors quelques
+filles de joie et un homme, qui leur dit qu'ils auraient la vie sauve.
+Ils se rendirent. Mais le duc n'avait pas autorisé l'homme; il en
+voulait à ces Suisses d'avoir retardé un prince comme lui, qui leur
+faisait l'honneur de les attaquer en personne. Il laissa faire les
+gens du pays qui avaient plus d'une revanche à prendre[310]. Les
+Suisses furent noyés dans le lac, pendus aux créneaux.
+
+[Note 309: On essaya de les secourir: «Mais possible ne fut de tendre
+main ne nourriture aux pauvres assaillis... Si furent contraints de
+revenir gémissants.» _Hugues de Pierre, chanoine et chroniqueur en
+titre de Neufchâtel_, page 27. (Extraits des chroniques, faits par M.
+de Purry, Neufchâtel, 1839; V. aussi ce qu'en ont donné Boyve,
+Indigénat Helvétique, et M. F. Du Bois, Bataille de Granson, Journal
+de la Société des antiquaires de Zurich). Que ne puis-je citer ici les
+dix pages que M. de Purry a sauvées! Dix pages, tout le reste est
+perdu... Je n'ai rien lu nulle part de plus vif, de plus français.]
+
+[Note 310: V. surtout Berchtold, Fribourg, I, 573.--Gingins excuse le
+duc et veut croire qu'il était absent, parce que ce jour même _il
+alla_ à trois lieues de là. Les deux serviteurs du duc, Olivier et
+Molinet, s'inquiètent moins de la gloire de leur maître; ils disent
+tout net qu'il les fit pendre.]
+
+L'armée des confédérés était à Neufchâtel[311]. Grande fut leur
+colère, leur étonnement d'avoir perdu Granson, puis Vaumarcus qui se
+rendit sans combattre. Ils avancèrent pour le reprendre. Le duc, qui
+occupait une forte position sur les hauteurs, la quitta et avança
+aussi pour trouver des vivres. Il descendit dans une plaine étroite,
+où il lui fallait s'allonger et marcher en colonnes[312].
+
+[Note 311: «Arrivent à Neufchastel à grands sauts, avecque chants
+d'allégresse et formidable suitte (seize mill, disoit l'un, vingt
+mill, disoit l'autre), touts hommes de martials corpsages, faisant
+peur et pourtant plaisir à voir.» Le chanoine Hugues de Pierre.--Le
+dernier trait est charmant: le brave chanoine a peur de ses amis. Il
+essaye d'écrire ces noms terribles, _Suitz_, _Thoun_, mais bientôt il
+y renonce: «Desquels ne peut-on facilement se ramentevoir le nom.»]
+
+[Note 312: Cette bataille, fort obscure jusqu'ici, devient très-claire
+dans l'utile travail de M. Frédéric Dubois (Journal des antiquaires de
+Zurich), qui a reproduit et résumé toutes les chroniques, Hugues de
+Pierre, Schilling, Etterlin, Baillot et l'anonyme.--Le chanoine
+Hugues, qui était tout près et qui a eu peur, est le plus ému; il
+tressaille d'aise d'en être quitte. Les braves qui ont combattu,
+Schilling et Etterlin, sont fermes et calmes. L'anonyme, qui écrit
+plus tard, charge et orne à sa manière. V. le _ms._ cité par M. F.
+Dubois, p. 42.]
+
+Ceux du canton de Schwitz, qui étaient assez loin en avant, se
+rencontrèrent tout à coup en face des Bourguignons; ils appelèrent et
+furent bientôt rejoints par Berne, Soleure et Fribourg. Ces cantons,
+les seuls qui fassent encore arrivés sur le champ de bataille, durent
+porter seuls le choc. Ils se jetèrent à genoux un moment pour prier;
+puis, relevés, les lances enfoncées en terre et la pointe en avant,
+ils furent immuables, invincibles.
+
+Les Bourguignons se montrèrent peu habiles. Ils ne surent pas faire
+usage de leur artillerie; les pièces étaient pointées trop haut. La
+gendarmerie, selon le vieil usage, vint se jeter sur les lances; elle
+heurta, se brisa. Ses lances avaient dix pieds de longueur, celles des
+Suisses dix-huit[313]. Le duc lui-même vint bravement en tête de son
+infanterie contre celle des Suisses, tandis que le comte de
+Châteauguyon choquait les flancs avec sa cavalerie. Ce vaillant comte
+arriva par deux fois jusqu'à la bannière ennemie, la toucha, crut la
+prendre; par deux fois il fut repoussé, tué enfin... Rien n'entama la
+masse impénétrable.
+
+[Note 313: Observation essentielle que me communique le savant et
+vénérable M. de Rodt, qui traitera tout ceci en maître dans le volume
+que nous attendons. Je lui dois encore plusieurs détails puisés dans
+le récit ms. d'un témoin oculaire, l'ambassadeur milanais
+Panicharola.]
+
+Le duc, pour l'ébranler et l'attirer plus bas dans la plaine, ordonna
+à sa première ligne un mouvement rétrograde qui effraya la seconde...
+À ce moment, une lueur de soleil montrait à gauche toute une armée
+nouvelle, Uri, Unterwald et Lucerne, qui arrivaient enfin; ils avaient
+suivi, à la file, un chemin de neige, d'où cent cavaliers auraient pu
+les précipiter. La trompe d'Unterwald mugit dans la vallée, avec les
+cornets sauvages de Lucerne et d'Uri. Tous poussaient un cri de
+vengeance: «Granson! Granson!...» Les Bourguignons de la seconde
+ligne, qui reculaient déjà vers la troisième, virent avec épouvante
+ces bandes s'allonger sur leur flanc. Du camp même partit le cri:
+_Sauve qui peut_[314]... Dès lors, rien ne put les arrêter; le duc eut
+beau les saisir, les frapper de l'épée, ils s'enfuirent en tous sens.
+Il n'y eut jamais de déroute plus complète. «Les Ligues, dit le
+chroniqueur avec une joie sauvage, les Ligues, comme grêle, se ruent
+dessus, dépeçant de çà de là ces beaux galants; tant et si bien sont
+déconfits en val de route ces pauvres Bourguignons, que semblent-ils
+fumée épandue par le vent de bise.»
+
+[Note 314: _Récit ms. de Panicharola_ (communiqué par M. de Rodt).]
+
+Dans cette plaine étroite, peu de gens avaient combattu. Il y avait eu
+panique et déroute[315] plus que véritable défaite. Commines qui,
+étant avec le roi, n'eût pas mieux demandé sans doute que de croire la
+perte grande, dit qu'il ne périt que sept hommes d'armes[316]? Les
+Suisses disent mille hommes.
+
+[Note 315: Le duc fut entraîné dans la déroute. Son fou, le Glorieux,
+galopait, dit-on, près de lui, et il aurait osé dire à cet homme
+terrible et dans un tel moment: «Nous voilà bien _Hannibalés_!» Le mot
+n'est guère probable. Cependant, il paraît que Charles le Téméraire,
+qui n'aimait personne, aimait son fou. Je vois qu'en 1475, au milieu
+de ses plus grands embarras d'argent, il voulut lui faire un présent
+qui ne lui coûtât rien; il invita ses barons et les dames de sa cour à
+lui donner une chaîne d'or. Ils aimèrent mieux lui donner chacun
+quatre nobles à la rose. (Cibrario.) Voir Jean-Jacques Fugger, Miroir
+de la maison d'Autriche.]
+
+[Note 316: Six cents Bourguignons et vingt-cinq Suisses, selon les
+Alsaciens. _Chronique ms. de Strasbourg_ (communiquée par M.
+Strobel).]
+
+Il avait perdu peu, perdu infiniment. Le prestige avait disparu; ce
+n'était plus Charles _le terrible_. Tout vaillant qu'il était, il
+avait montré le dos... Sa grande épée d'honneur était maintenant
+perdue à Fribourg ou à Berne. La fameuse tente d'audience en velours
+rouge où les princes entraient en tremblant, elle avait été ouverte
+par les rustres avec peu de cérémonie. La chapelle, les saints de la
+maison de Bourgogne qu'il emportait avec lui dans leurs châsses et
+leurs reliquaires, ils s'étaient laissés prendre; ils étaient
+maintenant les saints de l'ennemi. Ses diamants célèbres, connus par
+leur nom dans toute la chrétienté, furent jetés d'abord comme morceaux
+de verre et traînaient sur la route. Le symbolique collier de la
+Toison, le sceau ducal, ce sceau redouté qui scellait la vie ou la
+mort, tout cela, manié, montré, sali, moqué! Un Suisse eut l'audace de
+prendre le chapeau qui avait couvert la majesté de ce front terrible
+(contenu de si vastes rêves!), il l'essaya, il rit, et le jeta par
+terre[317]...
+
+[Note 317: Les Fugger furent seuls assez riches pour acheter le gros
+diamant (qui avait orné la couronne du Mogol), et le splendide chapeau
+de velours jaune, à l'italienne, cerclé de pierreries. État de ce qui
+fut trouvé au camp de Granson, 1790, 4º. M. Peignot en a donné
+l'extrait dans ses Amusements philologiques.]
+
+Ce qu'il avait perdu, il le sentait, et tout le monde le
+sentait[318]... Le roi, qui jusque-là était assez négligé à Lyon, qui
+envoyait partout et partout était mal reçu, vit peu à peu le monde
+revenir. Le plus décidé était le duc de Milan, qui offrait cent mille
+ducats comptant si le roi voulait tomber sur le duc, le poursuivre
+sans paix ni trêve. Le roi René, qui n'attendait qu'un envoyé du duc
+pour le mettre en possession de la Provence[319], vint s'excuser à
+Lyon; il était vieux, son neveu, son héritier, malade[320]. Louis XI,
+en les voyant, jugea qu'il n'irait pas bien loin et il leur fit une
+bonne pension viagère, moyennant quoi ils lui assuraient la Provence
+après eux. Il se faisait fort de leur survivre, quoique faible et déjà
+souffreteux. Mais enfin il venait de battre gaillardement le duc de
+Bourgogne par ses amis les Suisses. Il alla en rendre grâces à
+Notre-Dame du Puy, et au retour il prit deux maîtresses. Il promenait
+dans Lyon par les boutiques le vieux René pour l'amuser aux
+marchandises[321]; lui, il prit les marchandes, deux Lyonnaises, la
+Gigonne et la Passefilon[322].
+
+[Note 318: Notre greffier de Paris le sent à merveille. Il lui échappe
+un petit cri de joie quand il voit le duc: «Fuyant sans arrester, et
+souvent regardoit derrière luy vers le lieu où fut faicte sur lui
+ladite destrousse, jusques à Joigné, où il y a huict grosses lieuës,
+qui en valent bien seize _de France la jolie, que Dieu saulve et
+garde_.» Jean de Troyes.]
+
+[Note 319: Philippe de Bresse s'empara d'un projet _écrit de la propre
+main_ du duc de Bourgogne, dans lequel il ordonnait à M. de
+Châteauguyon de lever des troupes en Piémont pour assurer l'invasion
+de la Provence qu'il méditait. L'original fut envoyé à Louis XI.
+(Villeneuve Bargemont.)]
+
+[Note 320: Mathieu conte que René, ne pouvant accorder son neveu
+Charles du Maine et son petit-fils René II, jeta une épaule de mouton
+à deux chiens qui se bataillèrent, et alors on lâcha un dogue qui
+enleva le morceau disputé.--Du temps de Mathieu, on voyait encore cet
+emblème en relief dans une chaire de l'oratoire de René, à
+Saint-Sauveur d'Aix.]
+
+[Note 321: C'était sa création des foires de Lyon qui l'avait brouillé
+avec la Savoie. Il montrait cette résurrection du commerce lyonnais
+comme son ouvrage. Le commerce avait déserté les foires de Genève; les
+marchands ne s'y arrêtaient plus, ils traversaient la Savoie en fraude
+pour arriver à Lyon. De là des violences, des saisies plus ou moins
+légales. De là la fameuse histoire des peaux de mouton saisies, que
+Commines s'amuse à donner pour cause de cette guerre, afin d'en tirer
+la fausse et banale philosophie _des grands effets par les petites
+causes_.--M. de Gingins le rectifie très-bien. Sur la guerre des
+foires de Lyon et de Genève. V. Ordonnances, t. XV, 20 mars, 8 octobre
+1462, et XVII, nov. 1467.]
+
+[Note 322: «En soy retournant dudit Lyon, fist venir après luy deux
+damoiselles dudit lieu jusques à Orléans, dont l'une estoit nommée la
+Gigonne, qui aultrefois avoit esté mariée à un marchant dudit Lyon, et
+l'autre estoit nommée la Passe-Fillon, femme aussi d'un marchant dudit
+Lyon. Le roi maria Gigonne à un jeune fils natif de Paris, et au mary
+de Passe-Fillon donna l'office de conseillier en la Chambre des
+comptes à Paris.» Jean de Troyes p. 40-41.]
+
+La duchesse de Savoie, sa vraie soeur, joua double; elle lui envoya un
+message à Lyon, et, elle-même, elle alla trouver le duc de Bourgogne.
+
+Il s'était établi chez elle, à Lausanne, au point central où il
+pouvait réunir au plus tôt les troupes qui lui viendraient de la
+Savoie, de l'Italie et de la Franche-Comté. Ces troupes arrivaient
+lentement à son gré, il se consumait d'impatience. Lui-même, il avait
+contribué à effrayer et disperser ceux qui avaient fui, à les empêcher
+de revenir, en les menaçant du dernier supplice. Dans son inaction
+forcée, la honte de Granson, la soif de la vengeance, l'impuissance
+sentie la première fois, et de trouver qu'il n'était qu'un homme!...
+il étouffait, son coeur semblait près d'éclater.
+
+Il était à Lausanne, non dans la ville, mais dans son camp sur la
+hauteur qui regarde le lac et les Alpes. Seul et farouche, laissant sa
+barbe longue, il avait dit qu'il ne la couperait pas jusqu'à ce qu'il
+eût revu le visage des Suisses. À peine s'il laissait approcher son
+médecin, Angelo Cato, qui pourtant lui mit des ventouses, lui fit
+boire un peu de vin pur (il était buveur d'eau), parvint même à le
+faire raser[323]. La bonne duchesse de Savoie vint pour le consoler;
+elle fit venir de la soie de chez elle pour le rhabiller; il était
+déchiré, en désordre, et tel que Granson l'avait fait... Elle ne s'en
+tint pas là; elle habillait les troupes; elle faisait faire des
+chapeaux, des ceintures. De Venise, de Milan même (qui traitait contre
+lui), il lui venait de l'argent, toute sorte d'équipements. Du pape et
+de Bologne, il tira quatre mille Italiens. Il compléta sa bonne troupe
+de trois mille Anglais. De ses États arrivèrent six mille Wallons, de
+Flandre enfin et des Pays-Bas deux mille chevaliers ou fieffés qui,
+avec leurs hommes, formaient une belle cavalerie de cinq ou six mille
+hommes. Le prince de Tarente, qui était près du duc lorsqu'il fit la
+revue, en compta vingt-trois mille, sans parler des gens très-nombreux
+du charroi et de l'artillerie. Ajoutez neuf mille hommes, et plus tard
+quatre mille encore pour l'armée savoyarde du comte de Romont. Le duc,
+se retrouvant à la tête de ces grandes forces, reprit tout son
+orgueil, jusqu'à menacer le roi pour les affaires du pape; ce n'était
+plus assez pour lui de combattre les Suisses.
+
+[Note 323: Commines place cette maladie trop tard. Il est bien établi
+par Schilling et autres contemporains qu'il l'eut à Lausanne,
+c'est-à-dire _après le premier revers_.]
+
+Les efforts inouïs que le comte de Romont avait faits et fait faire,
+ruinant la Savoie pour le camp de Lausanne, pour écraser les
+confédérés, confirmaient le dire général qui courait que le duc avait
+promis sa fille au jeune duc de Savoie, qu'un partage était fait
+d'avance des terres de Berne, et que déjà dans son camp il en avait
+conféré les fiefs. Berne écrivait lettre sur lettre, les plus
+pressantes, aux villes d'Allemagne, au roi, aux cantons. Le roi, selon
+son usage, promit secours et n'envoya personne. Les confédérés des
+montagnes étaient justement à l'époque de l'année où ils mènent les
+troupeaux dans les hauts pâturages. Ce n'était pas chose facile de les
+faire descendre, de les réunir. Ils ne comprenaient pas bien que, pour
+défendre la Suisse, il fallût faire la guerre au pays de Vaud[324].
+
+[Note 324: Dès le commencement, en 1475, Berne eut beaucoup de peine à
+entraîner Unterwald. En 1476, les habitants même de la campagne de
+Berne se décidèrent difficilement à prendre part à cette expédition de
+Morat, qui promettait peu de butin. Stettler, Biographie de Bubenberg.
+Tillier, II, 289.]
+
+C'était pourtant sur la limite que la guerre allait commencer. Berne
+jugea avec raison qu'on attaquerait d'abord Morat qu'elle regardait
+comme son faubourg, sa garde avancée. Ceux qu'on y envoya pour
+défendre cette ville n'étaient pas sans inquiétude, se souvenant de
+Granson, de sa garnison sans secours, perdue, noyée. Pour les bien
+assurer qu'on ne les abandonnerait pas, on prit dans les familles où
+il y avait deux frères, un pour Morat, un pour l'armée de Berne.
+L'honnête et vaillant Bubenberg promit de défendre Morat, et l'on
+remit sans hésiter ce grand poste de confiance au chef du parti
+bourguignon.
+
+Là cependant était le salut de la Suisse, tout dépendait de la
+résistance que ferait cette ville; il fallait donner le temps aux
+confédérés de s'assembler, tandis que leur ennemi était prêt. Il n'en
+profita guère. Parti le 27 de Lausanne, arrivé le 10 juin devant
+Morat, il l'entoura du côté de la terre, lui laissant le lac libre,
+pour recevoir à sa volonté des vivres et des munitions. Il se croyait
+trop fort apparemment et croyait emporter la ville[325]. Des assauts
+répétés dix jours durant ne produisirent rien. Le pays était contre
+lui. Tout ami que le duc était du pape, et menant le légat avec lui,
+la campagne avait horreur de ses Italiens, comme de gens infâmes et
+hérétiques[326]. À Laupin, un curé menait bravement sa paroisse au
+combat.
+
+[Note 325: La tradition veut qu'il ait dit: «Je déjeunerai à Morat, je
+dînerai à Fribourg, je souperai à Berne.» Berchtold.]
+
+[Note 326: On en avait brûlé dix-huit à Bâle, comme coupables de
+sacriléges, de viols, etc., d'hérésies monstrueuses: «Ce qui fut
+non-seulement agréable à Dieu, mais bien honorable à tous les
+Allemands, comme preuve de leur haine pour telles hérésies.» Diebold
+Schilling, p. 144.]
+
+Morat tint bon, et les Suisses eurent le temps de se rassembler. Les
+habits rouges[327] d'Alsace arrivèrent malgré l'empereur; avec eux, le
+jeune René, duc sans duché, dont la vue seule rappelait toutes les
+injustices du Bourguignon[328]. Ce jeune homme de vingt ans venait
+combattre, mais le petit duc de Gueldre ne pouvait venir, prisonnier
+qu'il était, ni le comte de Nevers, ni tant d'autres, dont la ruine
+avait fait la grandeur de la maison de Bourgogne.
+
+[Note 327: Strasbourg et Schélestadt en rouge (Strasbourg rouge et
+blanc, selon le _ms. communiqué par M. Strobel_), Colmar rouge et
+bleu, Waldshut noir, Lindau blanc et vert, etc. Chant sur la bataille
+d'Héricourt, dans Schilling, p. 146.]
+
+[Note 328: La chronique de Lorraine (Preuves de D. Calmet, p.
+LXVI-LXVII), contient des détails touchants, un peu romanesques
+peut-être, sur la misère du jeune René, entre son faux ami Louis XI et
+son furieux ennemi, sur son dénûment, sur l'intérêt qu'il inspirait,
+etc.]
+
+Si le roi n'aida pas directement les Suisses, il n'en travailla pas
+moins bien contre le duc, en montrant partout ce beau jeune
+exilé[329]; il lui donna de l'argent, une escorte. René alla d'abord
+voir sa grand'mère, qui le rhabilla, l'équipa[330]. Puis, avec cette
+escorte française, il traversa son pays, sa pauvre Lorraine, où tout
+le monde l'aimait[331], et personne pourtant n'osait se déclarer. À
+Saint-Nicolas, près Nancy, il entendit la messe, dit la chronique: La
+messe ouïe, passa près de lui la femme du vieux Walleter, et, sans
+faire semblant de rien, elle lui donna une bourse où il y avait plus
+de 400 florins; il baissa la tête en la remerciant[332].
+
+[Note 329: Quand il entra à Lyon, les marchands allemands ayant
+demandé d'avance quelle livrée il portait (blanc, rouge et gris), ils
+la prirent tous, les chapeaux de même, et à chacun trois plumes de ces
+couleurs.]
+
+[Note 330: «Elle vit que son beau fils et ses gens n'estoient point
+vestus de soye; elle appela son maître d'hostel, disant: Prenez or et
+argent: allez à Rouen acheter force velours et satin, et tost revenez.
+Le maistre d'hostel ne faillit mye, assez en apportit... Ladite dame,
+voyant que le duc estoit en grand soutcy, lui dict: Mon beau fils, ne
+vous esbahissez mye; se vostre duchié perdu avez, j'ay là, Dieu mercy,
+assez pour vous entretenir. Respondit le duc: Madame, et belle-mère
+grande, encore ay espérance... La bonne dame à luy se descouvra, elle
+sy vielle et fort malade, lui disant: Vous voyez, mon beau fils, en
+quel estat je suis; je n'en peux plus; mourir me convient maintenant;
+tous mes biens vous mets en main, et sans faire testament... Le duc ne
+la volt mye refuser, puisqu'ainsy son plaisir estoit; aussy c'estoit
+son vray hoirs.» Chronique de Lorraine.]
+
+[Note 331: On faisait des récits de la bonté du jeune prince: Un
+prisonnier bourguignon se plaignait de manquer de pain depuis
+vingt-quatre heures: «Si tu n'en as pas eu hier, dit René, c'est par
+ta faute; falloit m'en dire; ainsi seroit la mienne, si en manquoit en
+avant.» Et il lui donna ce qu'il avait d'argent sur lui. (Villeneuve
+Bargemont.)]
+
+[Note 332: De là, poursuivant son voyage, il entre en pays allemand;
+tous les seigneurs, etc., viennent le joindre, et le chroniqueur qui
+le suivait, se dédommage de sa misère et de ses jeûnes, en contant
+tout au long l'abondance de cette bonne cuisine allemande, les vins,
+les victuailles; il demande aux Allemands si c'est ainsi qu'ils vivent
+tous les jours, etc.]
+
+Ce jeune homme innocent, malheureux, abandonné de ses deux protecteurs
+naturels, le roi et l'empereur, et qui venait combattre avec les
+Suisses, apparut au moment même de la bataille comme une vivante image
+de la justice persécutée et de la bonne cause. Les bandes de Zurich
+rejoignirent en même temps.
+
+La veille au soir, pendant que tout le monde à Berne était dans les
+églises à prier Dieu pour la bataille, ceux de Zurich passèrent. Toute
+la ville fut illuminée, on dressa des tables pour eux, on leur fit
+fête. Mais ils étaient trop pressés, ils avaient peur d'arriver tard;
+on les embrassa en leur souhaitant bonne chance... Beau moment et
+irréparable, de fraternité si sincère! et que la Suisse n'a retrouvé
+jamais[333].
+
+[Note 333: Les deux vaillants greffiers de Berne et de Zurich, qui
+combattirent et écrivirent ces beaux combats, Diebold et Etterlin, en
+ont le souffle encore, la sérénité magnanime des forts dans le
+péril.--V. Tillier, Mallet, etc. Guichenon (Histoire de Savoie, I,
+527) dit à tort que Jacques de Romont commandait à Morat l'avant-garde
+des Bourguignons.]
+
+Ils partirent à dix heures, chantant leur chant de guerre, marchèrent
+toute la nuit, malgré la pluie, et arrivèrent de bonne heure. Tous
+entendirent matines. Puis on fit nombre de chevaliers, nobles ou
+bourgeois[334], n'importe. Le bon jeune René, qui n'était pas fier,
+voulut en être aussi. Il n'y eut plus qu'à marcher au combat.
+Plusieurs, par impatience (ou par dévotion?) ne prirent ni pain, ni
+vin, et jeûnèrent dans ce jour sacré (22 juin 1476).
+
+[Note 334: Le tout puissant doyen des bouchers portait la bannière de
+Berne.]
+
+Le duc, averti la veille, ne voulut jamais croire que l'armée des
+Suisses fût en état de l'attaquer. Il y avait à peu près même nombre,
+environ trente-quatre mille hommes de chaque côté[335]. Mais les
+Suisses étaient réunis, et le duc commit l'insigne faute de rester
+divisé, de laisser loin de lui, à la porte opposée de Morat, les neuf
+mille Savoyards du comte de Romont. Son artillerie fut mal placée et
+sa cavalerie servit peu, parce qu'il ne voulut jamais changer de
+position pour lui donner carrière. Il mettait son honneur à ne daigner
+bouger, à ne pas démarrer d'un pied, à ne jamais lâcher son siége...
+La bataille était perdue d'avance. Le médecin astrologue, Angelo Cato,
+avertit le soir même le prince de Tarente qu'il ferait sagement de
+prendre congé. Dès le passage du duc à Dijon, il avait plu du sang, et
+Angelo avait prédit, écrit en Italie la déroute de Granson. Celle de
+Morat était plus facile à prévoir.
+
+[Note 335: C'est l'opinion commune, celle de Commines. Le chanoine de
+Neufchâtel dit que les Suisses avaient quarante mille hommes. M. de
+Rodt, d'après des données qu'il croit sûres, leur en donne seulement
+vingt-quatre mille.]
+
+Au matin, par une grande pluie, le duc met son monde sous les armes;
+puis, à la longue, les arcs se mouillant et la poudre, ils finissent
+par rentrer. Les Suisses prirent ce moment. De l'autre versant des
+montagnes boisées qui les cachaient, ils montent; au sommet ils font
+leur prière. Le soleil reparaît, leur découvre le lac, la plaine et
+l'ennemi. Ils descendent à grands pas en criant: Granson! Granson! Ils
+fondent sur le retranchement. Ils le touchaient déjà que le duc
+refusait encore de croire qu'ils eussent l'audace d'attaquer.
+
+Une artillerie nombreuse couvrait le camp, mais mal servie et lente,
+comme elle était partout alors. La cavalerie bourguignonne sortit,
+ébranla l'autre; René eut un cheval tué; les fantassins vinrent en
+aide, les immuables lances. Cependant un vieux capitaine suisse, qui
+avait fait les guerres des Turcs avec Huniade, tourne la batterie,
+s'en empare, la dirige contre les Bourguignons. D'autre part,
+Bubenberg, sortant de Morat, occupe par cette sortie le corps du
+bâtard de Bourgogne. Le duc, n'ayant ni le bâtard, ni le comte de
+Romont, n'avait guère que vingt mille hommes contre plus de trente
+mille[336]. L'arrière-garde des Suisses qui n'avait pas donné, passa
+derrière les Bourguignons, pour leur couper la retraite. Ils se
+trouvèrent ainsi pris des deux côtés, pris du troisième encore par la
+garnison de Morat. Le quatrième était le lac... Au milieu, il y eut
+résistance, et terrible; la garde se fit tuer, l'hôtel du duc, tuer.
+Tout le reste de l'armée, foule confuse, éperdue, était peu à peu
+poussé vers le lac... Les cavaliers enfonçaient dans la fange, les
+gens à pied se noyaient[337] ou donnaient aux Suisses le plaisir de
+les tirer comme à la cible. Nulle pitié; ils tuèrent jusqu'à huit ou
+dix mille hommes dont les ossements entassés formèrent pendant trois
+siècles un hideux monument[338].
+
+[Note 336: Si l'on adopte ce chiffre moyen entre les versions
+opposées.]
+
+[Note 337: Il y a ce mot féroce dans le chant de Morat: «Beaucoup
+sautaient dans le lac, et pourtant n'avaient pas soif.» Diebold
+Schilling. Ce chant naïvement cruel du soldat ménétrier, Veit Weber,
+qui lui-même a fait ce qu'il chante, ressemble peu dans l'original à
+la superbe poésie (moderne en plusieurs traits) que Koch, Bodmer, et
+en dernier lieu Arnim et Brentano, ont imprimée: Desknaben Wunderhorn
+(1819), I, 58. MM. Marmier, Loeve, Toussenel, etc., ont traduit dans
+la Revue des Deux-Mondes (1836), et autres recueils, les chants de
+Sempach, Héricourt, Pontarlier, etc., qu'on retrouve dans divers
+historiens, principalement dans Tschudi et Diebold.]
+
+[Note 338: Que nous détruisîmes en passant (1798). Le lac rejette
+souvent des os, et souvent les remporte. Byron acheta et recueillit
+un de ces pauvres naufragés, ballottés depuis trois siècles.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+NANCY--MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE
+
+1476-1477
+
+
+Le duc courut douze lieues jusqu'à Morgues, sans dire un mot; puis il
+passa à Gex, où le maître d'hôtel du duc de Savoie l'hébergea et le
+refit un peu. La duchesse vint, comme à Lausanne, avec ses enfants et
+lui donna de bonnes paroles. Lui, farouche et défiant, il lui demanda
+si elle voulait le suivre en Franche-Comté. Il n'y avait à cela nul
+prétexte. Les Savoyards, avant la bataille, avaient repris leurs
+places dans le pays de Vaud et pouvaient les défendre, leur armée
+étant restée entière. La duchesse refusa doucement; puis le soir,
+étant partie de Gex avec ses enfants, Ollivier de la Marche l'enlève
+aux portes. Un seul des enfants échappa, le seul qu'il importât de
+prendre: le petit duc... Ce guet-apens, aussi odieux qu'inutile, fut
+un malheur de plus pour celui qui l'avait tenté[339].
+
+[Note 339: Pour croire, avec M. de Gingins, que cet enlèvement était
+concerté entre le duc de Bourgogne et la duchesse elle-même, afin de
+ménager les apparences à l'égard du roi, il faut oublier entièrement
+le caractère du duc.]
+
+Il réunit à Salins les états de Franche-Comté. Il parla fièrement,
+avec son courage indomptable, de ses ressources et de ses projets, du
+futur royaume de Bourgogne. Il allait former une armée de quarante
+mille hommes, taxer ses sujets au quart de leur avoir... Les états en
+frémirent, ils lui représentèrent que le pays était ruiné; tout ce
+qu'ils pouvaient lui offrir, c'étaient trois mille hommes et seulement
+_pour garder le pays_.
+
+«Eh bien! s'écria le duc, il vous faudra bientôt donner à l'ennemi
+plus que vous ne refusez à votre prince. Je m'en irai en Flandre, j'y
+résiderais toujours. J'ai là des sujets plus fidèles.»
+
+Ce qu'il disait aux Comtois, il le disait aux Bourguignons, aux
+Flamands, et n'obtenait pas davantage. Les états de Dijon ne
+craignirent pas de déclarer que c'était une guerre inutile, qu'il ne
+fallait pas fouler le peuple pour une querelle mal fondée, sans espoir
+de succès[340]. La Flandre fut plus dure. Elle répondit (selon la
+lettre du devoir féodal, mais la lettre était une insulte) que _s'il
+était environné des Suisses et Allemands_, sans avoir assez d'hommes
+pour se dégager, il n'avait qu'à le leur faire dire, les Flamands
+iraient le chercher.
+
+[Note 340: Courte-Épée et Barante-Gachard, II, 525. La recette, sans y
+comprendre la monnaie ni les aides, s'était élevée, dans les seules
+années dont nous ayons le compte (1473-4), à 81,000 livres. Communiqué
+par M. Garnier, employé aux _Archives de Dijon_.]
+
+Quand ce mot lui parvint, il eut un accès de fureur. Il dit que ces
+rebelles le payeraient cher, que bientôt il irait jeter bas leurs murs
+et leurs portes. Puis il sentit qu'il était seul, et il tomba dans un
+grand abattement. Rejeté des Flamands aux Français, des Français aux
+Flamands, que lui restait-il[341]?... Quel était maintenant son
+peuple, son pays de confiance?... La Comté même envoya sous main au
+roi de France pour traiter de la paix[342]. La Flandre lui refusa sa
+fille! Après Granson, il avait écrit qu'on lui envoyât mademoiselle de
+Bourgogne, mais les Flamands ne jugèrent pas à propos de se dessaisir
+de l'héritière de Flandre. Après tout, s'il l'eût eue, où l'eût-il
+déposée?
+
+[Note 341: Nous n'avons pas tout dit. Mais la Zélande, dès 1472,
+s'était révoltée contre les taxes, et Zierickzée n'avait pu être
+réduite que par des exécutions sanglantes. Documents Gachard, II, 270.
+«En 1474, le clergé de Hollande refusa d'une manière absolue de rien
+payer de ce que le duc demandait, etc. (Communiqué par M. Schayez,
+d'après les _Archives générales de Belgique_.)]
+
+[Note 342: Barante-Gachard.]
+
+Ses sujets néanmoins n'avaient pas tout le tort. Indépendamment de ce
+dur gouvernement qui les avait surmenés, excédés, pour d'autres causes
+encore, plus générales et plus durables, ils déclinaient, la vie
+baissait chez eux, leurs ressources n'étaient plus les mêmes. Le jeune
+empire de la maison de Bourgogne se trouvait déjà vieux sous son
+pompeux habit[343]. Les arts qui enrichissent avaient été longtemps
+concentrés dans les Pays-Bas, puis ils s'étaient répandus au dehors.
+Louvain, Gand, Ypres, ne tissaient plus pour le monde; l'Angleterre
+imitait; Liége et Dinant ne battaient plus pour la France et
+l'Allemagne, les fugitifs y avaient désormais porté leur enclume.
+Bruges était florissante, mais la Bruges étrangère plutôt, la Hanse
+brugeoise et non pas la vieille commune de Bruges; celle-ci avait péri
+en 1436, et la commune de Gand un peu après. Il était plus facile de
+détruire la vie communale que de susciter à la place la vie nationale,
+et le sentiment d'une grande patrie.
+
+[Note 343: Cette fatigue précoce, après Van Eyck, après le premier
+moment de la Renaissance, s'exprime dans les peintures mélancoliques
+d'Hemling; c'est une réaction _mystique_, après l'élan de la _nature_.
+Autant le premier est jeune et puissant, autant le second est rêveur.
+Van Eyck est le vrai peintre de Philippe le Bon, le peintre de la
+Toison et des douze maîtresses. Hemling (c'est du moins la tradition
+brugeoise) a suivi, tout jeune, le duc Charles dans sa malheureuse
+guerre de Granson et de Morat, il est revenu malade, et soigné à
+l'hôpital de Bruges; il y a laissé son Adoration des Mages, où l'on
+croit le voir coiffé du bonnet des convalescents. Puis, vient son
+Apothéose de sainte Ursule (véritable transfiguration de la femme du
+Nord), en mémoire des bonnes béguines qui l'avaient soigné. V.
+_Ursula_, par Keversberg.--Quiconque regardera longtemps (à la
+Pinacothèque de Munich ou dans les gravures) la suite de ces pieuses
+élégies y entendra la voix du peintre, la plainte du XVe siècle.]
+
+Quant à lui-même, je croirais volontiers que la puissance d'un
+véritable empire, d'un ordre général où s'harmoniserait ce chaos de
+provinces, cette pensée excusait à ses yeux les moyens injustes qu'un
+homme de noble nature, comme il était, eût pu se reprocher. Ces
+injustices de détail disparaissaient pour lui dans la justice totale
+de cet ordre futur. C'est peut-être pour cela qu'il ne se sentit pas
+coupable, et ne recourut point au vrai remède que donne le sage
+Commines: Retourner à Dieu, reconnaître ses fautes... Il n'eut point
+ce retour salutaire; il eut, ce semble, le malheur de se croire juste
+et de donner le tort à Dieu.
+
+Il avait trop voulu des choses infinies... L'infini! qui ne l'aime?
+Jeune, il aima la mer, plus tard les Alpes[344]... Ces volontés
+immenses nous semblent folles, et les projets, sans nul doute,
+dépassaient les moyens. Cependant, en ce siècle, on avait vu de telles
+choses que les idées du possible et de l'impossible s'étaient un peu
+brouillées.
+
+[Note 344: De là sans doute aussi ce goût pour l'art qui réveille le
+plus en nous le sens de l'infini, je veux dire pour la musique. Ce
+goût, qui surprend dans un homme si rude, lui est attribué par tous
+les contemporains. Chastellain, Thomas Basin, etc.]
+
+C'était le temps où l'infant D. Henri, cousin du Téméraire, pénétrait
+ce profond Midi, le monde de l'or, et chaque jour en rapportait des
+monstres. Et, sans aller si loin, sous nos yeux, les rêves les plus
+bizarres s'étaient trouvés réels; les révolutions inouïes des Roses,
+ces changements à vue, les royaumes gagnés, perdus d'un coup de dé,
+tout cela étendait le possible bien loin dans l'improbable.
+
+Le malheureux eut le temps de rouler tout cela, deux mois durant qu'il
+resta près de Joux, dans un triste château du Jura. Il formait un camp
+et il n'y avait personne, à peine quelques recrues. Ce qui venait, et
+coup sur coup, c'étaient les mauvaises nouvelles: tel allié avait
+tourné, tel serviteur désobéi, une ville de Lorraine s'était rendue
+et le lendemain une autre... À tout cela il ne disait rien[345]; il ne
+voyait personne, il restait enfermé. Il lui eût fait grand bien, dit
+Commines, de parler, «de monstrer sa douleur devant l'espécial amy.»
+Quel ami? Le caractère de l'homme n'en comportait guère, et une telle
+position le comporte rarement; on fait trop peur pour être aimé.
+
+[Note 345: Il n'est pas exact de dire qu'il ne fit rien. Voir les
+lettres violentes qu'il écrivait, celle entre autres au fidèle
+Hugonet, où il le menace de reprendre sur son bien l'argent qu'il a
+employé à payer les garnisons, que les États devaient payer. _Bibl.
+royale, mss. Béthune, 9568._]
+
+Il fût probablement devenu fol de chagrin (il y avait eu beaucoup de
+fols dans sa famille[346]), si l'excès même du chagrin et de la colère
+ne l'avait relancé. Il lui revint de tous côtés qu'on agissait déjà
+comme s'il était mort. Le roi, qui jusque là l'avait tant ménagé, fit
+enlever dans ses terres, dans son château de Rouvre, la duchesse de
+Savoie. Il conseillait aux Suisses d'envahir la Bourgogne; lui, il se
+chargeait de la Flandre. Il donnait de l'argent à René, qui peu à peu
+reprenait la Lorraine. Ce dernier point était celui que le duc avait
+le plus à coeur; la Lorraine était le lien de ses provinces, le centre
+naturel de l'empire bourguignon; il avait, dit-on, désigné Nancy pour
+capitale.
+
+[Note 346: Charles VI, Henri VI, Guillaume l'insensé, etc., etc.]
+
+Il partit dès qu'il eut une petite troupe, et il arriva encore trop
+tard (22 octobre), trois jours après que René eut repris Nancy.
+Repris, mais non approvisionné, en sorte qu'il y avait à parier
+qu'avant que René trouvât de l'argent, louât des Suisses, formât une
+armée, Nancy serait réduit. Le légat du pape travaillait les Suisses
+pour le duc de Bourgogne et balançait chez eux le crédit du roi de
+France.
+
+Tout ce que René obtint d'abord, ce fut que les confédérés enverraient
+une ambassade au duc pour savoir ses intentions. Ce n'était pas la
+peine d'envoyer, on savait bien son dernier mot d'avance: rien sans la
+Lorraine et le landgraviat d'Alsace.
+
+Heureusement René avait près des Suisses un puissant intercesseur,
+actif, irrésistible; je parle du roi. Après Morat, les chefs des Suisses
+s'étaient fait envoyer comme ambassadeurs aux Plessis-lez-Tours; ces
+braves y trouvèrent leur défaite; leur bon ami le roi, par flatterie,
+présents[347], amitié, confiance, les lia de si douces chaînes qu'ils
+firent ce qu'il voulait, lâchèrent leurs conquêtes de la Savoie,
+laissèrent tout pour un peu d'argent. Les bandes qui avaient fait cette
+belle guerre se trouvaient renvoyées à l'ennui des montagnes, si elles
+ne prenaient parti pour René. Le roi offrait, en ce cas, de garantir
+leur solde. Guerre lointaine, il est vrai, service de louage; ils
+allaient commencer leur triste histoire de mercenaires. Beaucoup
+hésitaient encore avant d'entrer dans cette voie.
+
+[Note 347: L'irréprochable Adrien de Bubenberg reçut du roi cent marcs
+d'argent (les autres envoyés en eurent chacun vingt), et il n'en fut
+pas moins, au retour, ce qu'il avait toujours été, le chef du parti
+bourguignon.--Der Schweitzerische Geschichtforscher, VII, 195. Le
+biographe de Bubenberg croit à tort qu'il reçut le collier de
+Saint-Michel (observation de M. J. Quicherat).]
+
+La chose pressait pourtant. Nancy souffrait beaucoup. René courait la
+Suisse, sollicitait, pressait et n'obtenait d'autre réponse sinon
+qu'au printemps, on pourrait bien le secourir. Les doyens des métiers,
+bouchers, tanneurs[348], gens rudes, mais pleins de coeur (et grands
+amis du roi), faisaient honte à leurs villes de ne pas aider celui qui
+les avait si bien aidés à la grande bataille. Ils le montraient dans
+les rues, ce pauvre jeune prince qui, comme un mendiant, errait,
+pleurait... Un ours apprivoisé, dont il était suivi, faisait rire,
+flattait à sa manière, courtisait l'ours de Berne[349]... On obtint
+que du moins, sans engager les cantons, il levât quelques hommes.
+C'était tout obtenir; dès que l'on eût crié qu'il y avait à gagner
+quatre florins par mois, il s'en présenta tant qu'on fut obligé de
+leur donner les bannières de cantons; et il fallut borner le nombre de
+ceux qui partaient; tous seraient partis.
+
+[Note 348: «Ung grand bon homme, que tanneur estoit, lequel par la
+communaulté pour l'année maistre échevin estoit... lequel, quand au
+conseil fut, commença à dire: Vous tous, messeigneurs, voyés comment
+vecy ce jeune prince, le duc René, qui nous a si loyaument servi...»
+Preuves de D. Calmet.]
+
+[Note 349: «Avec luy avoit ung ours que toujours le suyvoit, quand le
+duc au conseil venoit. Ledit ours, quand à l'huis vint, commença à
+gratter, comme s'il vouloit dire: _Laissés-nous entrer_. Lesdicts du
+conseil lui ouvrirent.--Preuves de D. Calmet, p. XCIII. L'ours est
+bien moins courtisan dans un récit plus moderne, qui gâte la scène:
+«Donna deux ou trois coups de patte, d'une telle roideur...» Discours
+des choses avenues en Lorraine. Schweitzerische Geschichtforscher, V,
+129-131.]
+
+La difficulté était de faire cette longue route en plein hiver, avec
+dix mille Allemands, souvent ivres, qui n'obéissaient à personne. Tous
+les embarras qu'eut René[350], tout ce qu'il lui fallut de patience,
+d'argent, de flatteries, pour les faire avancer, serait long à conter.
+Le duc de Bourgogne croyait, non sans vraisemblance, que Nancy ne
+pourrait attendre un secours si lent. Les agents qu'il avait à
+Neufchâtel, pour négocier, l'assuraient que les Suisses ne partiraient
+jamais.
+
+[Note 350: À Bâle, au moment de partir, la paye faite, ils demandent
+la _parpaye_, un complément de solde, 1,500 florins. Grand embarras;
+la prudente ville de Bâle ne prêtait pas sur des conquêtes à faire, un
+seigneur allemand emprunta pour René, en laissant ses enfants en gage.
+Restait à donner le _trinkgeld_, une pièce d'or par enseigne; René
+trouva encore ce pourboire et partit à la tête des Suisses, à pied,
+vêtu comme eux et la hallebarde sur l'épaule. Ce n'est pas tout, la
+plupart voulaient aller par eau; les voilà en désordre, soldats ivres
+et filles de joie, qui s'entassent dans de mauvais bateaux. Le Rhin
+charriait; les bateaux s'ouvrent et beaucoup se noient. Ils s'en
+prennent à René, qui est obligé de se cacher: «Si vous eussiez lors
+ouy le bruit du peuple, comme il maudissoit Monseigneur et ses gens,
+comme malheureux!...»--_Dialogue de Joannes et de Ludre_, source
+contemporaine, et capitale pour cette époque. _La Bibliothèque de
+Nancy_ en possède le précieux original (qu'on devrait imprimer), la
+_Bibl. royale_ en a une copie dans les _cartons Legrand_.]
+
+L'hiver, cette année-là, fut terrible, un hiver de Moscou. Le duc
+éprouva (en petit) les désastres de la fameuse retraite. Quatre cents
+hommes gelèrent dans la seule nuit de Noël, beaucoup perdirent les
+pieds et les mains[351]. Les chevaux crevaient; le peu qui restait
+était malade et languissant. Et cependant comment quitter le siége,
+lorsque d'un jour à l'autre tout pouvait finir, lorsqu'un Gascon
+échappé de la place annonçait que l'on avait mangé tous les chevaux,
+qu'on en était aux chiens et aux chats?
+
+[Note 351: Avec cela point de paye, mais des paroles dures, des
+châtiments terribles. Un capitaine avait dit: «Puisqu'il aime tant la
+guerre, je voudrais le mettre au canon et le tirer dans Nancy.» Le duc
+l'apprit et le fit pendre. _Chronique ms. d'Alsace, communiquée par M.
+Strobel._]
+
+La ville était au duc, s'il en gardait bien les entours, si personne
+n'y pénétrait. Quelques gentilshommes étant parvenus à s'y jeter, il
+entra dans une grande colère et en fit pendre un qu'on avait pris; il
+soutenait (à l'Espagnol)[352] que «dès qu'un prince a mis son siége
+devant une place, quiconque passe ses lignes est digne de mort.» Ce
+pauvre gentilhomme, tout près de la potence, déclara qu'il avait une
+grande chose à dire au duc, un secret qui touchait sa personne. Le duc
+chargea son factotum Campobasso de savoir ce qu'il voulait; il voulait
+justement lui révéler toutes les trahisons de Campobasso[353].
+Celui-ci le fit dépêcher.
+
+[Note 352: «Il ne s'en use point en nos guerres, qui sont assez plus
+cruelles que la guerre d'Italie et d'Espaigne, là où l'on use de ceste
+coustume.» Commines, v. V, ch. VI, t. II, p. 48.]
+
+[Note 353: La chronique de Lorraine, contraire à toutes les autres,
+prétend que Campobasso voulait le sauver: «Dict le comte de
+Campobasso; Monsieur, il a faict, comme loyal serviteur... Le duc,
+quand il vit que ledict comte ainsi fièrement parloit, le duc armé
+estoit, en ses mains ses gantelets avoit, haulsa sa main, audict comte
+donna ung revers.» Preuves de D. Calmet, p. XCIII. Il ne faut pas
+oublier que Campobasso étant devenu, par sa trahison, un baron de
+Lorraine, le chroniqueur lorrain a dû s'en rapporter à lui sur tout
+cela.]
+
+Ce Napolitain, qui ne servait que pour de l'argent, et qui depuis
+longtemps n'était pas payé, cherchait un maître à qui il pût vendre le
+sien. Il s'était offert au duc de Bretagne, dont il prétendait être un
+peu parent; puis au roi, il se faisait fort de lui tuer le duc de
+Bourgogne[354]; le roi en avertit le duc qui n'en crut rien.
+Campobasso enfin, qui autrefois avait servi en Italie les ducs de
+Lorraine, et qui, au défaut d'argent, avait reçu d'eux une place,
+celle de Commerci, laissa le duc et passa au jeune René, sur la
+promesse que Commerci lui serait rendu (1er janvier 1477).
+
+[Note 354: Il offrait ou de le quitter en pleine bataille, ou de
+l'enlever quand il visitait son camp, enfin de le tuer. C'était, dit
+Commines, une terrible ingratitude. Le duc l'avait recueilli, déjà
+vieux, pauvre et seul, et lui avait mis en main cent mille ducats par
+an, pour payer ses gens comme il voudrait. Il l'avait réduit, il est
+vrai, après l'échec de Neuss; mais depuis, il s'était plus que jamais
+livré à lui; au siége de Nancy, Campobasso conduisait tout.
+L'insistance extraordinaire qu'il mettait dans l'offre de tuer son
+maître devint suspecte au roi, et il avertit le duc. Commines aurait
+bien envie de nous faire croire ici à la délicatesse de Louis XI: «Le
+Roy, dit-il, eut la mauvaistié de cest homme en grant mespris.»]
+
+René, avec ce qu'il avait ramassé de Lorrains, de Français, avait près
+de vingt mille hommes, et il savait par Campobasso que le duc n'en
+avait pas quatre mille en état de combattre. Les Bourguignons entre
+eux décidèrent qu'il fallait l'avertir de ce petit nombre. Personne
+n'osait lui parler. Il était presque toujours enfermé dans sa tente,
+lisant ou faisant semblant de lire. M. de Chimai, qui se dévoua et se
+fit ouvrir, le trouva couché tout vêtu sur un lit et n'en tira qu'une
+parole: «S'il le faut, je combattrai seul.» Le roi de Portugal, qui
+vint le voir, était parti sans obtenir davantage[355].
+
+[Note 355: Ce bon roi avait pensé qu'il lui serait facile de
+réconcilier le duc avec Louis XI, et que celui-ci l'aiderait alors
+contre la Castille. V. Commines et Zurita.]
+
+On lui parlait comme à un vivant, mais il était mort... La Comté
+négociait sans lui, la Flandre gardait sa fille en otage; la Hollande,
+sur le bruit de sa mort qui se répandait, chassa ses receveurs (fin
+décembre[356])... Le terme fatal était arrivé. Ce qui restait de mieux
+à faire, s'il ne voulait pas aller demander pardon à ses sujets,
+c'était de se faire tuer à l'assaut ou d'essayer si la petite bande,
+très-éprouvée, qui lui restait, ne pourrait passer sur le corps à
+toutes les troupes que René amenait. Il avait de l'artillerie et René
+n'en avait pas (ou fort peu). Il avait peu d'hommes, mais c'étaient
+vraiment les siens, des seigneurs et des gentilshommes pleins
+d'honneur[357], d'anciens serviteurs, très-résignés à périr avec
+lui[358].
+
+[Note 356: Note communiquée par M. Schayez, d'après les _Archives
+générales de Belgique_.]
+
+[Note 357: Nommons parmi ceux-ci l'italien Galeotto, qu'il avait pris
+récemment à son service, et qui fut blessé grièvement. On le confond
+souvent avec Galiot Genouillac, gentilhomme de Quercy, qui, sous Louis
+XII et François Ier, fut grand maître de l'artillerie de France
+(observation de M. J. Quicherat).]
+
+[Note 358: Il faudrait donner ici l'histoire des Beydaels, rois et
+hérauts d'armes de Brabant et de Bourgogne, tous, de père en fils,
+tués en bataille: Henri, tué à Florennes en 1015; Gérard, tué à
+Grimberge en 1143 (c'est lui qui, à cette bataille, fit suspendre dans
+son berceau son jeune maître le duc de Brabant); Henri II, tué à
+Steppes en 1237; Henri III, tué en 1339 en combattant Philippe de
+Valois; Jean, tué à Azincourt en 1415; Adam Beydaels, enfin, tué à
+Nancy... Superbe histoire, uniformément héroïque, et qui montre sur
+quels nobles coeurs ces hérauts portaient le blason de leurs maîtres.
+V. Reiffenberg.]
+
+Le samedi soir, il tenta un dernier assaut que les affamés de Nancy
+repoussèrent, forts qu'ils étaient d'espoir, et de voir déjà sur les
+tours de Saint-Nicolas les joyeux signaux de la délivrance. Le
+lendemain, par une grosse neige, le duc quitta son camp en silence et
+s'en alla au-devant, comptant fermer la route avec son artillerie. Il
+n'avait pas lui-même beaucoup d'espérance; comme il mettait son
+casque, le cimier tomba de lui-même: «Hoc est signum Dei,» dit-il. Et
+il monta sur son grand cheval noir.
+
+Les Bourguignons trouvèrent d'abord un ruisseau grossi par les neiges
+fondantes; il fallut y entrer, puis tout gelé se mettre en ligne et
+attendre les Suisses. Ceux-ci, gais et garnis de chaude soupe,
+largement arrosée de vin[359], arrivaient de Saint-Nicolas. Peu avant
+la rencontre, «un Suisse passa prestement une étole,» leur montra une
+hostie, et leur dit que, quoi qu'il arrivât, ils étaient tous sauvés.
+Ces masses étaient tellement nombreuses, épaisses, que tout en faisant
+front aux Bourguignons et les occupant tout entiers, il fut aisé de
+détacher derrière un corps pour tourner leur flanc, comme à Morat, et
+pour s'emparer des hauteurs qui les dominaient. Un des vainqueurs
+avoue lui-même que les canons du duc eurent à peine le temps de tirer
+un coup. Se voyant pris en flanc, les piétons lâchèrent pied. Il n'y
+avait pas à songer à les retenir. Ils entendaient là-haut le cor
+mugissant d'Unterwald, l'aigre cornet d'Uri[360]. Leur coeur en fut
+glacé: «car, à Morat, l'avoient entendu.»
+
+[Note 359: Je tire tous ces détails des deux témoins oculaires,
+l'aimable et vif auteur de la Chronique de Lorraine, qui semble avoir
+écrit après l'événement, et le sage écrivain qui (vingt-trois ans
+après) a consigné ses souvenirs dans le Dialogue de Joannes et de
+Ludre. Le premier (Preuves de D. Calmet) est jeune évidemment, d'un
+esprit un peu romanesque; il met en dehors et ramène sans cesse son
+amusante personnalité; c'est toujours lui qui a dit, qui a fait... Il
+tâche de rimer, tant qu'il peut, et ses rimes naïves valent parfois
+les rudes chants suisses, conservés par Schilling et Tschudi.--Quant à
+l'auteur du Dialogue, M. Schütz en a cité un fragment assez long, dans
+les notes de sa traduction de la Nancéide. Ce poëme de Blarru est
+aussi une source historique, quoique l'histoire y soit noyée dans la
+rhétorique; rhétorique chaleureuse et animée d'un sentiment national
+parfois très-touchant.]
+
+[Note 360: «L'un gros et l'autre clair.» Chronique de Lorraine.»Ledit
+cor fut corné par trois fois, et chacune tant que le vent du souffleur
+pouvoit durer, ce qui, comme l'on dit, esbahit fort M. de Bourgoigne,
+car déjà à Morat l'avoy ouy.» La vraye déclaration de la bataille (par
+René lui-même?). Lenglet.]
+
+La cavalerie toute seule, devant cette masse de vingt mille hommes,
+était imperceptible sur la plaine de neige. La neige était glissante,
+les cavaliers tombaient. «En ce moment, dit le témoin qui était à la
+poursuite, nous ne vîmes plus que des chevaux sans maître, toute sorte
+d'effets abandonnés.» La meilleure partie des fuyards alla jusqu'au
+pont de Bussière. Campobasso, qui s'en était douté, avait barré le
+pont et les attendait. Toute la chasse rabattait pour lui; ses
+camarades qu'il venait de quitter lui passaient par les mains; il les
+reconnaissait et réservait ceux qui pouvaient payer rançon.
+
+Ceux de Nancy, qui voyaient tout du haut des murs, furent si éperdus
+de joie qu'ils sortirent sans précaution: il y en eut de tués par
+leurs amis les Suisses, qui frappaient sans entendre. Une grande
+partie de la déroute fut entraînée par la pente du terrain au
+confluent de deux ruisseaux[361], près d'un étang glacé. La glace,
+moins épaisse sur ces eaux courantes, ne portait pas les cavaliers. Là
+vint s'achever la triste fortune de la maison de Bourgogne. Le duc y
+trébucha, et il était suivi par des gens que Campobasso avait laissé
+tout exprès[362]. D'autres croient qu'un boulanger de Nancy lui porta
+le premier coup à la tête, qu'un homme d'armes, qui était sourd,
+n'entendit pas que c'était le duc de Bourgogne et le tua à coups de
+pique.
+
+[Note 361: C'est ce que fait comprendre parfaitement l'inspection des
+lieux.]
+
+[Note 362: «Ay congneu deux ou trois de ceux qui demourèrent pour tuer
+ledict duc.» Commines. Il ajoute un mot froid et dur sur ce corps
+dépouillé, qu'il avait vu souvent habiller avec tant de respect par de
+grands personnages: «J'ay veu à Milan un signet (un cachet) que
+maintesfois avois veu pendre à son pourpoint... _Celluy qui le lui
+osta luy fut mauvais varlet de chambre_...»]
+
+Cela eut lieu le dimanche (5 janvier 1477), et le lundi soir on ne
+savait pas encore s'il était mort ou en vie. Le chroniqueur de René
+avoue naïvement que son maître avait grand'peur de le voir revenir. Au
+soir, Campobasso, qui peut-être en savait plus que personne, amena au
+duc un page romain de la maison Colonna, qui disait avoir vu tomber
+son maître. «Ledict paige bien accompaigné, s'en allirent...
+Commencèrent à chercher tous les morts; estoient tous nuds et
+engellez, à peine les pouvoit-on congnoistre. Le paige, véant de cà et
+de là, bien trouvoit de puissantes gens, et de grands, et de petits,
+blancs comme neige. Tous les retournoit... Hélas! dict-il, voicy mon
+bon seigneur...»
+
+«Quand le duc ouyt que trouvé estoit, bien joyeux en fut, nonobstant
+qu'il eust mieux voulu que en ses pays eust demeuré, et que jamais la
+guerre n'eust contre luy commencé... Et dit: Apportez-le bien
+honnestement. Dedans de beaux linges mis, fut porté en la maison de
+Georges Marquiez[363], en une chambre derrière. Ledict duc
+honnestement lavé, il estoit blanc comme neige; il estoit petit, fort
+bien membré; sur une table bien enveloppé dedans des blancs draps, ung
+oreillie de soye, dessus sa teste une estourgue rouge mis, les mains
+joinctes la croix et l'eau benoiste auprès de luy; qui veoir le
+vouloit, on n'en destournoit nulles personnes: les uns prioient Dieu
+pour luy, et les austres non... Trois jours et trois nuicts, là
+demeure.»
+
+[Note 363: On a continué jusqu'aujourd'hui de paver en pierre noire la
+place où le corps fut posé dans la rue, avant de passer le seuil;
+corps que l'on croirait gigantesque comme celui de Charlemagne, si
+l'on en jugeait par la place, qui est de huit pieds.]
+
+Il avait été bien maltraité. Il avait une grande plaie à la tête, une
+blessure qui perçait les cuisses, et encore une au fondement. Il
+n'était pas facile à reconnaître. En dégageant sa tête de la glace, la
+peau s'était enlevée. Les loups et les chiens avaient commencé à
+dévorer l'autre joue. Cependant ses gens, son médecin, son valet de
+chambre et sa lavandière[364], le reconnurent à sa blessure de
+Montlhéry, aux dents, aux ongles et à quelques signes cachés.
+
+[Note 364: Dialogue de Ludre.]
+
+Il fut reconnu aussi par Olivier de la Marche et plusieurs autres des
+principaux prisonniers. «Le duc René les mena veoir le duc de
+Bourgogne, entra le premier, et la tête desfula (_découvrit_)... À
+genoux se mirent: Hélas, dirent, voilà nostres bon maître et
+seigneur... Le duc fit crier par toute la ville de Nancy que tous
+chefs d'hostel chascun eussent un cierge en la main, et à
+Saint-Georges fit préparer tout à l'environ des draps noirs, manda les
+trois abbés... et tous les prebstres des deux lieues à l'entour. Trois
+haultes messes chantirent.» René en grand manteau de deuil, avec tous
+ses capitaines de Lorraine et de Suisse, vint lui jeter l'eau bénite,
+«et lui ayant pris la main droite, par-dessous le poêle,» il dit
+bonnement: «Hé dea! beau cousin, vos âmes ait Dieu! Vous nous avez
+fait moult maux et douleurs[365].»
+
+[Note 365: René institua une fête à Nancy en souvenir de sa victoire;
+on y exposait l'admirable tapisserie (V. les gravures dans M.
+Jubinal); le duc venait trinquer à table avec les bourgeois, etc.
+Noël, Mémoires pour servir à l'histoire de Lorraine, cinquième
+mémoire, d'après l'_Origine des cérémonies qui se font à la fête des
+Rois de Nancy, par le père Aubert Rotland, cordelier_.]
+
+Il n'était pas facile de persuader au peuple que celui dont on avait
+tant parlé était bien vraiment mort... Il était caché, disait-on, il
+était tenu enfermé; il s'était fait moine; des pélerins l'avaient vu
+en Allemagne, à Rome, à Jérusalem; il devait reparaître tôt ou tard,
+comme le roi Arthur ou Frédéric Barberousse, on était sûr qu'il
+reviendrait. Il se trouvait des marchands qui vendaient à crédit, pour
+être payés au double, alors que reviendrait ce grand duc de
+Bourgogne[366].
+
+[Note 366: Molinet. La chronique de Praillon conte qu'en 1482 un homme
+disait que le duc n'était pas mort, et qu'il n'était pas «d'un cheveu
+plus gros, ni plus grand que lui.» L'évêque de Metz le fit arrêter,
+mais, après un entretien secret, il le traita bien, ce qui persuada
+qu'en effet c'était le duc de Bourgogne. (Huguenin jeune.)]
+
+On assure que le gentilhomme qui avait eu le malheur de le tuer, sans
+le connaître, ne s'en consola jamais, et qu'il en mourut de chagrin.
+S'il fut ainsi regretté de l'ennemi, combien plus de ses serviteurs,
+de ceux qui avaient connu sa noble nature avant que le vertige lui
+vînt et le perdît! Lorsque le chapitre de la Toison d'or se réunit la
+première fois à Saint-Sauveur de Bruges, et que les chevaliers,
+réduits à cinq, dans cette grande église, virent sur un coussin de
+velours noir le collier du duc qui tenait sa place, ils fondirent en
+larmes, lisant sur son écusson, après la liste de ses titres ce
+douloureux mot: «_Trespassé_.[367]»
+
+[Note 367: Molinet, II, 124. Voir le portrait de main de maître qu'en
+a fait Chastellain et que j'ai cité plus haut; comparer celui que
+donne un autre de ses admirateurs, Thomas Basin, évêque de Lisieux (le
+faux Amelgard), cité par Meyer, Annales Flandriæ, p. 37.
+
+Deux grands et aimables historiens, Jean de Muller et M. de Barante
+ont raconté tout ceci avec plus de détail. Ils ont voulu être
+complets, et ils le sont trop quelquefois. J'ai mieux aimé m'attacher
+à un petit nombre d'auteurs contemporains, témoins oculaires ou
+acteurs. Muller a le tort de donner parfois, à côté des plus graves
+témoignages, les _on-dit_ de la Chronique scandaleuse et autres, peu
+informées des affaires de Suisse et d'Allemagne.]
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+CONTINUATION--RUINE DU TÉMÉRAIRE--MARIE ET MAXIMILIEN
+
+1477
+
+
+À l'heure même de la bataille, Angelo Cato (depuis archevêque de
+Vienne) disait une messe devant le roi à Saint-Martin de Tours. En lui
+présentant la paix, il lui dit ces paroles: «Sire, Dieu vous donne la
+paix et le repos; vous les avez, si vous voulez. _Consummatum est_;
+votre ennemi est mort.» Le roi fut bien surpris, et promit, si la
+chose était vraie, que le treillis de fer qui entourait la châsse
+deviendrait un treillis d'argent.
+
+Le lendemain de bonne heure, il était à peine jour, un de ses
+conseillers favoris qui guettait la nouvelle, vint frapper à la porte
+et la lui fit passer[368].
+
+[Note 368: Tout le monde connaît ces beaux passages de Commines, le
+pénétrant regard que le froid et fin Flamand jette sur son maître et
+sur tous, dans le moment où la joie déborde, où toute réserve échappe;
+Montaigne n'eût ni vu, ni dit autrement: «À grant peine sceut-il
+quelle contenance tenir... Moy et aultres prinsmes garde comme ils
+disneroient... ung seul ne mangea la moytié de son saoul; si,
+n'estoient-ils point honteux de manger avec le Roy, etc.»]
+
+Dans cette grave circonstance, l'intérêt du royaume et le devoir du
+roi étaient très-clairs: c'était de réunir à la France tout ce que le
+défunt avait eu de provinces françaises. Quelque intérêt que pût
+inspirer le duc ou sa fille, la France n'en avait pas moins droit de
+détruire l'ingrate maison de Bourgogne, sortie d'elle et toujours
+contre elle, toujours acharnée à tuer sa mère (elle l'avait tuée en
+1420, autant qu'on tue un peuple). Ce droit, il n'était pas besoin de
+l'aller chercher dans le droit féodal ou romain; c'était pour la
+France: le droit d'exister.
+
+L'idée d'un mariage entre mademoiselle de Bourgogne qui avait vingt
+ans, et le dauphin qui en avait huit[369], d'un mariage qui eût donné
+à la France un quart de l'Empire d'Allemagne, pouvait être, était un
+rêve agréable, mais il était périlleux de rêver ainsi. Il eût fallu,
+sur cet espoir, laisser passer l'occasion, s'abstenir, ne rien faire,
+attendre patiemment que les Bourguignons fussent en état de défense,
+qu'ils eussent garni leurs places. Alors, ils auraient dit au roi ce
+qu'ils dirent à la fin: «Il nous faut un mari et non pas un enfant...»
+Et la France restait les mains vides, ni Artois, ni Bourgogne; elle
+n'aurait peut-être pas même repris sa barrière du Nord, son
+indispensable condition d'existence, les villes de Somme et de
+Picardie.
+
+[Note 369: Mariage plus impossible encore que celui d'Angleterre, qui
+était impossible, au jugement de Louis XI (Commines); Élisabeth avait
+quatre ans de plus que le dauphin, Marie en avait douze!]
+
+Ajoutez qu'en poursuivant ce rêve, on risquait de rencontrer une
+réalité très-fâcheuse, une guerre d'Angleterre. Édouard IV n'avait été
+éconduit, comme on a vu, que par un traité de mariage entre sa fille
+et le dauphin. Sa reine, qui le gouvernait absolument, qui n'avait
+nulle ambition au monde que ce haut mariage, qui faisait appeler
+partout sa fille Madame la dauphine, ne pouvait s'en dédire; elle
+aurait renvoyé son mari plutôt dix fois en France.
+
+Louis XI, comme tous les princes du temps, avait été amoureux pour son
+fils de la grande héritière; il prit des idées plus sérieuses[370] le
+jour où la succession s'ouvrit; il s'attacha au réel, au possible. Il
+entra en Picardie et en Bourgogne. Il gorgea les Anglais d'argent[371]
+pour les tenir chez eux, en même temps qu'il leur offrait, en ami, de
+leur faire part. Une chose le servait, la mésintelligence des femmes
+qui gouvernaient des deux côtés; Marguerite d'York, douairière de
+Bourgogne, voulait mettre ce grand héritage dans la maison d'York, en
+donnant mademoiselle de Bourgogne à un frère qu'elle aimait, au frère
+d'Édouard, au duc de Clarence. La reine d'Angleterre voulait bien
+donner un mari anglais, mais son propre frère à elle, lord Rivers, un
+petit gentilhomme, à la plus riche souveraine du monde. La cabale de
+Rivers réussit à perdre Clarence[372]; ni l'un ni l'autre n'épousa.
+
+[Note 370: Huit jours encore auparavant, il y songeait encore, ou bien
+imaginait de marier Mademoiselle à M. d'Angoulême. C'était, en quelque
+sorte, recommencer la maison de Bourgogne.]
+
+[Note 371: Payé «en or _sol_, car en aultre espèce ne donnoit jamais
+argent à grands seigneurs étrangers.» Commines. Il avait fait frapper
+tout exprès des écus au soleil, depuis le traité de Pecquigny.
+(Molinet.)]
+
+[Note 372: Il périt un an après, 17 février 1478.]
+
+Louis XI profita de ce désaccord et se garnit les mains. Il ne se
+laissa point égarer par les conseils du Flamand Commines[373] qui
+(comme on croit ce qu'on désire) croyait au mariage de Flandre. Il
+suivit son intérêt, celui du royaume. Il fit ce qui était raisonnable
+et politique; les moyens seulement ne furent point politiques.
+
+[Note 373: Naturellement suspect à Louis XI en cette affaire, parce
+qu'il était parent de la dame de Commines, principale gouvernante de
+Mademoiselle, et très-contraire au roi. _Généalogie ms. des maisons de
+Commines et d'Hallewin_, citée par M. Le Glay, dans sa Notice, à la
+suite des Lettres de Maximilien et de Marguerite, II, 387.]
+
+Il agit de façon à mettre tout le monde contre lui; sa mauvaise
+nature, maligne et perfide, gâta ce qu'il faisait de plus juste, et la
+question se trouva obscurcie. On ne voulut plus voir en tout cela
+qu'une âme cruelle, longtemps contenue, et qui se venge à la fin de sa
+peur... Qui se venge sur un enfant qu'il semblait devoir protéger, en
+bonne chevalerie. La compassion fut grande pour l'orpheline; la nature
+fit taire la raison. On eut pitié de la jeune fille, et l'on n'eut
+plus pitié de la vieille France, battue cinquante ans par sa fille, la
+parricide maison de Bourgogne.
+
+Louis XI, ayant le sentiment de son intérêt, de sa cupidité, bien plus
+que de son droit, fit valoir dans chaque province qu'il envahissait un
+droit différent[374], à Abbeville le _retour_ stipulé en 1444, à Arras
+la _confiscation_. Dans les Bourgognes, il se présenta hypocritement
+comme ayant la _garde noble_ de Mademoiselle, et voulant lui garder
+son bien. Ruse grossière, qu'elle fait ressortir aisément dans une
+lettre (écrite en son nom): «Il n'est besoin que ceux qui d'un côté
+m'ôtent mon bien se donnent pour le garder de l'autre.»
+
+[Note 374: Lire une sorte de plaidoyer en faveur de la succession
+féminine, sous le titre de _Chronique de la duché de Bourgogne_: «Pour
+obéir à ceux qui sur moy ont auctorité, j'ay recueilli, etc. Et
+requiers que, se je dis aulcuns points trop aigrement au jugement des
+gens du Roy ou trop lâchement au jugement du conseil de mesdits
+seigneur et dame, qu'il me soit pardonné; car, nageant entre deux,
+j'ay labouré, etc.» _Bibliothèque de Lille, ms. E. G._, 33.]
+
+Ce n'est pas tout. Il mit la main sur des provinces étrangères au
+royaume, pays d'Empire, comme la Comté et le Hainaut. La Flandre même,
+si opposée à la France de langue et de moeurs, la Flandre que ses
+seigneurs naturels gouvernaient à grand'peine, il eût voulu l'avoir.
+C'est-à-dire que ce qui eût été difficile par le mariage, il le
+tentait sans mariage. Les meilleures vues se troublent dans le vertige
+du désir.
+
+Mais voyons-le à l'oeuvre.
+
+Il avait dans les Flandres une belle matière pour brouiller. Le duc
+vivait encore qu'elles ne payaient plus, n'obéissaient plus; tout
+haletait de révolution. Au service funèbre, premier signe, personne
+aux églises, comme si le mort était excommunié.
+
+Mademoiselle était à Gand, au centre de l'orage. Et il n'y avait pas à
+tenter de la tirer de là. Ce peuple l'aimait trop, la gardait, il
+l'avait refusée à son père. Le petit conseil qu'elle avait autour
+d'elle n'avait pas la moindre autorité, étant tout d'étrangers, une
+Anglaise, sa belle-mère, un parent allemand, le sire de Ravenstein,
+frère du duc de Clèves, des Français enfin, Hugonet et Humbercourt;
+cela faisait trois nations, trois intrigues, trois mariages en vue;
+tous suspects et avec raison.
+
+Ils crurent calmer le peuple en lui donnant ce qu'il reprenait sans le
+demander, ses vieilles libertés (20 janvier). La première liberté
+était de se juger soi-même, et le premier usage qu'en firent les
+Gantais ce fut de juger leurs magistrats, les grosses têtes de la
+bourgeoisie, qui, dans la dernière crise (1469), avaient sauvé la
+ville en l'humiliant et l'asservissant; depuis, ces bourgeois
+occupaient les charges, tantôt cédant au duc et tantôt résistant; ce
+sont ces trop fidèles serviteurs qu'il injuria du nom que leur donnait
+le peuple: _Mangeurs de bonnes villes_. Maltraités du prince et du
+peuple, enviés d'autant plus qu'ils étaient peuple eux-mêmes (l'un
+était corroyeur[375]), peut-être ils gardaient les mains nettes, mais
+ils laissaient voler, étant trop petits, trop faibles, pour repousser
+les grands qui faisaient à la ville l'honneur de puiser dans ses
+coffres. Ils furent arrêtés comme bourgeois et justiciables des
+échevins; l'un d'eux, qui n'était pas bourgeois, fut renvoyé; il y
+avait encore quelque modération dans ces commencements.
+
+[Note 375: «Coureur (_courtier_) de cuirs et un autre carpentier.»
+Journal du tumulte (_Archives de Belgique_), publié par M. Gachard
+(Preuves, p. 17). Académie de Bruxelles, Bulletins, t. VI, nº 9. On
+voit dans ce journal que ces notables avaient accepté, en 1469, au nom
+de la ville, le droit le plus odieux: confiscation, proscription des
+enfants des condamnés, la dénonciation érigée en devoir, etc.]
+
+Au 3 février, se réunirent à Gand les états de Flandre et de Brabant,
+d'Artois, de Hainaut et de Namur. Ils ne marchandèrent pas comme à
+l'ordinaire, ils furent généreux; ils votèrent cent mille hommes! mais
+c'étaient les provinces qui devaient les lever, le souverain n'avait
+rien à y voir. Pour cette armée sur papier, on leur donna des
+priviléges de papier, tout aussi sérieux; ils pouvaient désormais se
+convoquer eux-mêmes, nulle guerre sans leur consentement, etc.
+
+La défense, si difficile avec de tels moyens, dépendait surtout de
+deux hommes, qui eux-mêmes avaient grand besoin d'être défendus,
+objets de la haine publique et restés là pour expier les fautes du feu
+duc. Je parle du chancelier Hugonet et du sire d'Humbercourt. Ils
+n'avaient pour ressource que deux choses médiocrement rassurantes, une
+armée par écrit, et la modération de Louis XI. C'étaient d'honnêtes
+gens, mais détestés, et partant ne pouvant rien faire. Leur maître les
+avait perdus d'avance en leur déléguant ses deux tyrannies, celle de
+Flandre[376] et celle de Liége. Hugonet paya pour l'une, Humbercourt
+pour l'autre. Le jour où l'on sut à Liége la mort du duc[377], le
+Sanglier des Ardennes partit à la poursuite d'Humbercourt, et il mena
+son évêque à Gand pour cette bonne oeuvre; le comte de Saint-Pol y
+était déjà pour venger son père; tout le monde était d'accord;
+seulement les Gantais, amis de la légalité, ne voulaient tuer que
+juridiquement.
+
+[Note 376: Hugonet, outre ses fonctions de chancelier, semble avoir eu
+la part principale au maniement des affaires des Pays-Bas. Ce petit
+juge de Beaujolais s'était bien établi, spécialement en Flandre, où il
+se fit vicomte d'Ypres. Le duc (tout en le menant durement, lettre du
+13 juillet 1476) lui donnait encore, au moment de sa mort, la
+seigneurie de Middelbourg.]
+
+[Note 377: Il y eut une vive réaction à Liége; Raes y revint et avec
+lui sans doute bien d'autres bannis; il mourut le 8 décembre
+1477.--Recueil héraldique des bourgmestres de la noble cité de Liége,
+avec leurs épitaphes, armes et blasons. 1720, in-folio, p. 170. En
+tête de ce recueil se trouve une précieuse carte des _bures des
+mahais_ de la ville de Liége; c'est la Liége _souterraine_.]
+
+Humbercourt et Hugonet, laissant tout cela derrière eux, et leur perte
+certaine, vinrent, comme ambassadeurs, trouver le roi à Péronne et
+demander un sursis. Il les reçut à merveille, supposant qu'ils
+venaient se vendre. Il tenait là le grand marché des consciences,
+achetait des hommes, marchandait des villes. Ses serviteurs
+commerçaient en détail; tel demandait à certaines villes ce qu'elles
+lui donneraient, si, par son grand crédit, il obtenait que le roi
+voulût bien les prendre.
+
+On vit dans ces marchés des choses inattendues, mais très-propres à
+faire connaître ce que c'était que la chevalerie de l'époque. Il y
+avait deux seigneurs sur qui le duc eût cru pouvoir compter,
+Crèvecoeur en Picardie, en Bourgogne le prince d'Orange. Celui-ci,
+dépouillé par Louis XI de sa principauté, avait été employé par le
+duc à des choses de grande confiance, posté à l'avant-garde de ses
+prochaines conquêtes, aux affaires d'Italie et de Provence.
+Crèvecoeur, cadet du seigneur de ce nom, était chargé de garder le
+point le plus vulnérable qu'il y eût dans les États de la maison de
+Bourgogne, celui par où ils touchaient à la fois la France et
+l'Angleterre (l'Angleterre de Calais). Il était gouverneur de Picardie
+et des villes de la Somme, sénéchal du Ponthieu, capitaine de
+Boulogne; je ne parle pas de la Toison d'or et de bien d'autres grâces
+accumulées sur lui. Il y avait faveur, mais il y avait mérite,
+beaucoup de sens et de courage, d'honnêteté même, tant qu'il n'y eut
+pas décidément d'intérêt contraire. Le changement était difficile,
+délicat pour lui plus que pour tout autre. Sa mère avait élevé
+Mademoiselle, qui perdît la sienne à huit ans, et lui avait servi de
+mère, en sorte que sa maîtresse et souveraine était un peu sa soeur.
+«Elle lui confirma ses offices, lui donna la capitainerie d'Hesdin, et
+le retint et constitua son chevalier d'honneur.» Il fit serment... Un
+homme ainsi lié, et jusque-là très-haut dans l'estime publique, eut
+besoin apparemment d'un grand effort pour oublier du jour au
+lendemain, ouvrir ses places au roi, et s'employer à faire ouvrir les
+autres.
+
+Ce que le roi voulait de lui, ce qu'il désirait le plus, l'objet de
+toutes ses concupiscences, c'était Arras. Cette ville, outre sa
+grandeur et son importance, était deux fois barrière, et contre
+Calais, et contre la Flandre. Les Flamands, qui faisaient bon marché
+de toute autre province française, tenaient fort à celle-ci, y
+mettaient leur orgueil, disant que c'était l'ancien patrimoine de
+leur comte. Leur cri de combat était: _Arras! Arras[378]!_
+
+[Note 378:
+
+ Franceis crient, _Monjoe!_ e Normans, _Dex aïe!_
+ Flamens crient, _Asraz!_ e Angevin, _Valie!_
+ (Robert Wace.)]
+
+Livrer cette importante ville, enragée bourguignonne (parce qu'elle
+payait peu et faisait ce qu'elle voulait), la mettre sous la griffe du
+roi, malgré ses cris, c'était hasarder un grand éclat et qui pouvait
+rendre le nom de Crèvecoeur tristement célèbre. Il eût voulu pouvoir
+dire qu'il s'était cru autorisé à le faire; il lui fallait au moins
+quelque mot équivoque. Le chancelier Hugonet venait à point, avec son
+sceau et ses pleins pouvoirs.
+
+Hugonet et Humbercourt apportaient au roi des paroles: offre de
+l'hommage et de l'appel au Parlement, restitution des provinces
+cédées. Mais ces provinces, sans qu'on les lui rendît, il les prenait
+ou il allait les prendre, et d'autres encore; il recevait nouvelle que
+la Comté se donnait à lui (19 février). Tout ce qu'il voulait des
+ambassadeurs, c'était un petit mot qui ouvrirait Arras.
+
+Et pourquoi se serait-on défié de lui? n'était-il pas le bon parent de
+Mademoiselle, son parrain? Il en avait la _garde noble_, par la
+coutume de France; donc il devait lui garder ses États... Seulement il
+fallait bien réunir ce qui revenait à la couronne... Il y avait un
+moyen de rendre tout facile, c'était le mariage. Alors, bien loin de
+prendre, il eût donné du sien!
+
+Quant à Arras, ce n'était pas la _ville_ qu'il demandait, elle était
+au comte d'Artois; il ne voulait que la _cité_, le vieux quartier de
+l'évêque, qui n'avait plus de murs, mais «qui a toujours relevé du
+roi.» Encore, cette _cité_, il la laissait dans les bonnes et loyales
+mains de M. de Crèvecoeur.
+
+Il était pressant et il était tendre[379]; il demandait à Hugonet et
+au sire d'Humbercourt pourquoi ils ne voulaient pas rester avec lui?
+Cependant ils étaient Français. Nés en Picardie, en Bourgogne, ils
+avaient des terres chez lui, il le leur rappelait... Tout cela ne
+laissa pas d'influer à la longue; ils réfléchirent que, puisqu'il
+voulait absolument cette _cité_, et qu'il était en force pour la
+prendre, il valait autant lui faire plaisir. Crèvecoeur reçut
+l'autorisation de tenir pour le roi la _cité_ d'Arras, et le
+chancelier ajouta pour se tranquilliser: «Sauf les réserves de droit.»
+Avec ou sans réserve, le roi y entra le 4 mars.
+
+[Note 379: «La parole du Roy estoit alors tant douce et vertueuse,
+qu'elle endormoit, comme la seraine, tous ceux qui lui prestoient
+oreille.» Molinet.]
+
+On peut croire que l'orage de Gand, qui allait grondant d'heure en
+heure, ne fut point apaisé par une telle nouvelle. Depuis un mois ou
+plus que les Gantais avaient mis en prison leurs magistrats, on les
+comblait de priviléges, de parchemins de toute sorte, sans pouvoir
+leur donner le change. Le 11 février, privilége général de Flandre; le
+15, on met à néant le traité de Gavre, qui dépouillait Gand de ses
+droits; le 16, on lui rend expressément les mêmes droits, spécialement
+sa juridiction souveraine sur les villes voisines; le 18, on
+renouvelle le magistrat, selon la forme des libertés anciennes[380]...
+Tout cela en vain, les Gantais n'en étaient pas mieux disposés à
+relâcher leurs prisonniers. La nouvelle d'Arras aggrava terriblement
+les choses. Voilà tout le peuple dans la rue, en armes, sur les
+places. Il veut justice... Le 13 mars, on lui donne une tête, une le
+14, une le 15; puis deux jours sans exécution, mais pour dédommager la
+foule trois exécutions le 18.
+
+[Note 380: Pour tout ceci, nous devons beaucoup à la polémique de MM.
+de Saint-Génois et Gachard, le premier, Gantais, préoccupé du droit
+antique et du point de vue local; le second, archiviste général et
+dominé par l'esprit centralisateur. M. Gachard a réuni les textes,
+donné les dates, etc. Son mémoire est très-instructif. Cependant, il
+dit lui-même que Gand venait d'être rétablie dans son ancienne
+constitution, que tout droit contraire avait été aboli; dès lors, le
+_wapeninghe_, le jugement, la condamnation de Sersanders et autres,
+sont _légales_; quant à Hugonet et Humbercourt, la légalité fut violée
+en ce qu'_ils n'étaient pas bourgeois de Gand_, et les Gantais
+venaient de reconnaître qu'ils n'avaient pas juridiction sur ceux qui
+n'étaient pas bourgeois,--Hugonet et Humbercourt, quoique accompagnés
+d'autres personnes, avaient été en réalité _les seuls_ ambassadeurs
+_autorisés_; la reddition d'Arras, loin d'être _un acte opportun_,
+comme on l'a dit, devait entraîner celle de bien d'autres villes, de
+tout l'Artois.]
+
+Cependant, le roi avançait. Nouvelle ambassade au nom des états; dans
+celle-ci les bourgeois dominaient. Ils dirent bonnement au roi qu'il
+aurait bien tort de dépouiller Mademoiselle: «Elle n'a nulle malice,
+nous pouvons en répondre, puisque nous l'avons vue jurer qu'elle était
+décidée à se conduire en tout par le conseil des états.»
+
+«Vous êtes mal informés, dit le roi, de ce que veut votre maîtresse.
+Il est sûr qu'elle entend se conduire par les avis de certaines gens
+qui ne désirent point la paix.» Cela les troubla fort; en hommes peu
+accoutumés à traiter de si grandes affaires, ils s'échauffent, ils
+répliquent qu'ils sont bien sûrs de ce qu'ils disent, qu'ils
+montreront leurs instructions au besoin. «Oui, mais on pourrait vous
+montrer telle lettre et de telle main qu'il vous faudrait bien
+croire...» Et comme ils disaient encore qu'ils étaient sûrs du
+contraire, le roi leur montra et leur donna une lettre qu'Hugonet et
+Humbercourt lui avaient apportée; dans cette lettre, de trois
+écritures (celles de Mademoiselle, de la douairière et du frère du duc
+de Clèves), elle disait au roi qu'elle ne conduirait ses affaires que
+par ces deux personnes, et par les deux qu'elle envoyait; elle le
+priait de ne rien dire aux autres.
+
+Les députés mortifiés, irrités, revinrent en hâte à Gand. Mademoiselle
+les reçut en solennelle audience, «en son siége», sa belle-mère,
+l'évêque de Liége, tous serviteurs étant autour d'elle. Les députés
+racontent que le roi leur a assuré qu'elle n'a point l'intention de
+gouverner par le conseil des états, il prétend avoir en main une
+lettre qui en fait foi... Là, elle les arrête, tout émue, dit que cela
+est faux, qu'on ne pourrait produire une telle lettre... «La voici,»
+dit rudement le pensionnaire de Gand, maître Godevaert; il tire la
+lettre, la montre... Elle eut grande honte et ne savait plus que dire.
+
+Hugonet et Humbercourt, qui étaient présents, allèrent se cacher dans
+un couvent où on les prit le soir (19 mars). Le roi les avait perdus,
+mais avec eux il pouvait être bien sûr d'avoir perdu tout mariage
+français, toute alliance. Il avait cru sans doute les dompter
+seulement, vaincre leur probité par la peur, les forcer à se donner à
+lui, eux et leur maîtresse... Le contraire arriva. Il se trouva avoir
+détruit ce qu'il y avait de Français près de Mademoiselle, avoir
+travaillé pour le mariage anglais ou allemand. La douairière,
+Marguerite d'York et le duc de Clèves, avaient besogne faite; le roi
+de France les avait débarrassés des conseillers français.
+
+Mademoiselle, qui était Française aussi, et qui aurait épousé
+volontiers un Français (pourvu qu'il eût plus de huit ans), fut seule
+émue de cet événement et s'intéressa aux deux malheureux. Le malheur
+était pour elle aussi; à eux la mort, mais à elle la honte; avoir été
+prise ainsi devant tout le monde, et trouvée menteuse, c'était une
+grande confusion pour une jeune demoiselle, qui régnait déjà. Qui
+désormais croirait à sa parole! Ils avaient été arrêtés au nom des
+états, mais arrêtés par les Gantais, qui prirent l'affaire en main,
+les gardèrent, les jugèrent. Le 27 mars, le bruit courut qu'on voulait
+les faire évader; bruit semé par leurs ennemis pour hâter le procès?
+ou peut-être en effet Mademoiselle avait trouvé quelqu'un d'assez
+hardi pour tenter la chose?... Ce qui est sûr, c'est qu'à ce bruit le
+peuple prit les armes, se constitua en permanence, selon son ancien
+droit[381], sur le marché de Vendredi, resta là nuit et jour, y campa
+jusqu'à ce qu'il les eût vus mourir.
+
+[Note 381: Droit primitif des jugements armés, _wapeninghe_, qui
+existaient avant qu'il y eût de comte, ni de bailli du comte, ni même
+de ville.--Voir ma Symbolique du droit, p. 312, etc. Cf. les jugements
+du Gau et de la Marche. Tout cela, dès les temps de Wielant, de Meyer,
+etc., n'est déjà plus compris. Combien moins des modernes!]
+
+Il eût été inutile, et dangereux peut-être, de les réclamer comme
+officiers du feu duc, au nom des gens du Grand Conseil; des juges si
+suspects auraient bien pu se faire juger eux-mêmes. Mademoiselle, le
+28, nomma une commission, mais quoiqu'elle y eut mis trente Gantais
+sur trente-six commissaires, la ville décida que la ville jugerait; le
+grief principal était la violation, de ses priviléges, elle n'en
+voulait remettre le jugement à personne. Tout ce que Mademoiselle
+obtint, ce fut d'envoyer huit nobles qui siégeraient avec les échevins
+et doyens. Cela ne servait guère; elle le sentit, et elle fit, en
+vraie fille de Charles le Hardi, une démarche qui honore sa mémoire,
+elle alla elle-même (31 mars 1477).
+
+Pauvre demoiselle, dit ici le conseiller de Louis XI (dont la vieille
+âme politique s'est pourtant émue), pauvre, non pour avoir perdu tant
+de villes qui, une fois dans la main du roi, ne pouvaient être
+recouvrées jamais, mais bien plus pour se trouver elle-même dans les
+mains de ce peuple... Une fille qui n'avait guère vu la foule que du
+balcon doré, qui jamais n'était sortie qu'environnée d'une cavalcade
+de dames et de chevaliers, prit sur elle de descendre, et, sans sa
+belle-mère, elle franchit le seuil paternel... Dans le plus humble
+habit, en deuil, sur la tête le petit bonnet flamand, elle se jeta
+dans la foule... Il n'était pas mémoire, il est vrai, que les Flamands
+eussent jamais touché à leur seigneur; la lettre du serment féodal
+réservait justement ce point. Ici pourtant, une chose pouvait la
+faire trembler, toute dame de Flandre qu'elle était, c'est qu'elle
+était complice, et prouvée telle, de ceux qu'on voulait faire mourir.
+
+Elle perça jusqu'à l'hôtel de ville, et là elle trouva les juges
+qu'elle venait prier, peu rassurés eux-mêmes. Le doyen des métiers lui
+montra cette foule, ces masses noires qui remplissaient la rue, et lui
+dit: «Il faut contenter le peuple.»
+
+Elle ne perdit pas courage encore, elle eut recours au peuple même.
+Les larmes aux yeux, échevelée, elle s'en alla au marché du Vendredi;
+elle s'adressait aux uns, aux autres, elle pleurait, priait les mains
+jointes[382]... Leur émotion fut grande de voir leur dame en cet état,
+et si abandonnée, si jeune, parmi les armes et tant de rudes gens.
+Beaucoup crièrent: «Qu'il en soit fait à son plaisir, ils ne mourront
+pas.» Et les autres: «Ils mourront.» Ils en vinrent à se disputer, à
+se mettre en lignes opposées et piques contre piques... Mais tous ceux
+qui étaient loin, qui ne voyaient point Mademoiselle, voulaient la
+mort, et c'était le grand nombre.
+
+[Note 382: «Met aller herten... met weenenden hoghen.» _Chroniques ms.
+d'Ypres_ (Preuves de M. Gachard, p. 10). V. sur ce ms. la note de M.
+Lambin. Ibidem.]
+
+On ne risqua pas de voir la scène se renouveler. Les choses furent
+précipitées. On se hâta de mettre les prisonniers à la torture, sans
+toutefois tirer d'eux plus qu'on ne savait. Ils avaient livré la cité
+d'Arras, _mais autorisés_. Ils avaient reçu de l'argent dans une
+affaire, _non pour rendre la justice, mais en présent, après l'avoir
+rendue_. Ils avaient violé les priviléges de la ville, _ceux auxquels
+la ville avait renoncé, après sa défaite de Gavre et sa soumission de
+1469_. Renonciation forcée, illégale, selon les Gantais, ces droits
+étaient imprescriptibles, _tout homme_ qui touchait aux droits de Gand
+devait mourir. Ni Hugonet, ni Humbercourt, n'était bourgeois de la
+ville, et ne pouvait être jugé comme bourgeois; on les tua comme
+ennemis.
+
+Hugonet essaya de faire valoir certain privilége de cléricature.
+Humbercourt se réclama de l'ordre de la Toison, qui prétendait juger
+ses membres. On dit aussi qu'il en appela au Parlement de Paris[383],
+que les Flamands avaient eux-mêmes semblé reconnaître en abolissant
+celui de Malines, et dans leur ambassade au roi. Tout était déjà fort
+changé. Le crime des accusés, c'était de continuer la domination
+française; l'appel au Parlement de Paris n'était pas propre à faire
+pardonner ce crime. Nulle voie d'appel, au reste, n'était ouverte; en
+Flandre, l'exécution suivait la sentence.
+
+[Note 383: «Certaines appellations sur ce interjetées par ledict
+seigneur de Humbercourt en la cour du Parlement.» Lettres royales du
+25 avril 1477, publiées par mademoiselle Dupont, Commines, t. III et
+t. II, p. 124.]
+
+Le peuple campait sur la place depuis huit jours, ne travaillait pas
+et ne gagnait rien; il commençait à se lasser. Les juges firent vite,
+autant qu'ils purent; tout fut expédié le 3 avril; c'était le jeudi
+saint, le jour de charité et de compassion, où Jésus lui-même lave les
+pieds des pauvres. La sentence n'en fut pas moins portée. Avant
+qu'elle fût exécutée, la loi voulait que l'on communiquât au souverain
+les aveux des condamnés. Tous les juges allèrent donc trouver la
+comtesse de Flandre. Comme elle réclamait encore, on lui dit durement:
+«Madame, vous avez juré de faire droit, non-seulement sur les pauvres,
+mais aussi sur les riches.»
+
+Menés dans une charrette, ils ne pouvaient se tenir sur leurs jambes
+disloquées par la torture, Humbercourt surtout. On le fit asseoir, et
+sur un siége à dos, pour faire honneur à son rang[384] et à sa Toison
+d'or; on avait eu aussi l'attention de lui tendre l'échafaud de noir.
+Cet homme, si sage et si calme, s'anima, s'indigna et parla avec
+violence; il fut décapité, assis sur cette chaise. Cent hommes, vêtus
+de noir, emmenèrent le corps dans une litière (le chancelier n'en eut
+que cinquante). On le conduisit jusqu'à Arras, où il fut honorablement
+enterré dans la cathédrale.
+
+[Note 384: «Pour ce qu'il estoit grand maître et seigneur.» _Journal
+du tumulte._]
+
+Le lendemain de l'exécution, jour du vendredi saint, Mademoiselle,
+malgré ses larmes et son dépit, fut obligée de laisser entrer chez
+elle les mêmes gens qui avaient jugé, et de signer ce qu'ils lui
+présentèrent. C'étaient des lettres écrites en son nom où elle disait
+qu'en révérence du saint jour et de la Passion, elle avait pitié des
+pauvres gens de Gand, et leur remettait ce qu'ils auraient pu faire
+contre sa seigneurie, qu'au reste _elle avait consenti_ à tout. Elle
+ne pouvait refuser de signer, étant entre leurs mains et toute seule
+dans son hôtel; on lui avait ôté sa belle-mère et son parent. Pour
+parents et famille, n'avait-elle pas la bonne ville de Gand? Les
+Gantais entendaient avoir bien soin d'elle et la bien marier.
+
+Le mari seulement était difficile à trouver; on ne le voulait ni
+Français, ni Anglais, ni Allemand. Mademoiselle avait désormais en
+horreur le roi et son dauphin; le roi l'avait trahie, livré ses
+serviteurs; ceux de Clèves n'avaient rien empêché, et peut-être
+aidèrent-ils. Sa belle-mère n'était plus là pour lui faire accepter
+Clarence, que d'ailleurs le roi Édouard ne voulait pas donner[385]. Au
+fond, elle ne pouvait se soucier ni d'un Français de huit ans, ni d'un
+Anglais de quarante environ, ivrogne et mal famé. Pour boire[386],
+l'Allemand n'eût pas cédé, ni sous d'autres rapports; il est resté
+célèbre par ses soixante bâtards. Tous ces prétendants écartés, les
+Flamands avisèrent de prendre un brave au moins, un homme qui pût les
+défendre, et ils pensèrent à ce brigand d'Adolphe de Gueldre, qui
+était tenu, comme parricide, dans les prisons de Courtrai.
+
+[Note 385: Louis XI l'avait prévenu contre ce projet, et d'ailleurs:
+«Displicuit regi tanta fortuna fratris ingrati.» Croyland. Continuat.]
+
+[Note 386: «Après boire, disait le roi, il lui casserait son verre sur
+la tête.» Molinet. Il fut surnommé le _Faiseur d'enfants_.]
+
+Mademoiselle avait peur d'un tel mari, encore plus que des autres.
+Elle confiait sa peur aux seules personnes qu'elle eût près d'elle,
+deux bonnes dames qui la consolaient, la caressaient, l'espionnaient.
+L'une, de la maison de Luxembourg, écrivait tout à Louis XI; l'autre,
+madame de Commines, une Flamande bien avisée, travaillait pour
+l'Autriche; la douairière aussi, de loin, pour exclure le Français. De
+trois ou quatre princes à qui le duc avait donné des espérances, des
+promesses même de sa fille, le fils de l'empereur était le plus
+avenant. On disait, on écrivait à Mademoiselle que c'était un blond
+jeune Allemand[387], de belle mine et de belle taille, svelte, adroit,
+un hardi chasseur du Tyrol. Il était plus jeune qu'elle, n'ayant que
+dix-huit ans; c'était prendre un bien jeune défenseur, et l'Empire
+n'aimait pas assez son père pour l'aider beaucoup. Il ne savait pas le
+français, ni elle l'allemand; il était parfaitement ignorant des
+affaires et des moeurs du pays, bien peu propre à ménager un tel
+peuple[388]. Du reste, n'apportant ni terres ni argent; ses ennemis
+croyaient lui nuire en l'appelant _prince sans terre_; et
+très-probablement il plut encore par là à la riche héritière qui
+trouvait plus doux de donner.
+
+[Note 387: «Les cheveux de son chef honorable sont, à la mode
+germanique, aurains, reluisants, ornés curieusement et de décente
+longitude. Son port est signourieux... Jassoit ce que la damoiselle ne
+soit de si apparente monstre, touttes-fois elle est propre, grâcieuse,
+gente et mignonne, de doux maintien et de très-belle taille.» Molinet,
+II, 94-97. Fugger (Miroir de la maison d'Autriche) fait entendre qu'il
+y eut enquête contradictoire sur la question de savoir s'il était beau
+ou laid. On peut en juger par le portrait où on le voit armé, et où de
+plus il est reproduit au fond comme un chasseur poursuivant le chamois
+au bord du précipice. Voir surtout son Histoire en gravures, par
+Albert Durer, si naïve et si grandiose.]
+
+[Note 388: Avertissement de M. Le Glay, p. XII, et Barante-Gachard,
+II, 577.]
+
+Madame de Commines fut assez habile pour dresser sa jeune maîtresse à
+tromper jusqu'au dernier jour. Le duc de Clèves, venu en personne et
+tout exprès à Gand, comptait fermer la porte aux ambassadeurs de
+l'empereur; ils étaient déjà à Bruxelles, et il leur fit dire d'y
+rester. La douairière au contraire leur écrivit de n'en tenir compte
+et de passer outre. Le duc de Clèves, fort contrarié, ne put empêcher
+qu'on ne les reçut; on lui fit croire que Mademoiselle les écouterait
+seulement et dirait: «Soyez les bien venus;» puisque la chose serait
+mise en conseil; elle l'en assura, il se reposa là-dessus.
+
+Les ambassadeurs, ayant présenté en audience publique et solennelle
+leurs lettres de créance, exposèrent que le mariage avait été conclu
+entre l'empereur et le feu duc, du consentement de Mademoiselle, comme
+il apparaissait par une lettre écrite de sa main, qu'ils montrèrent;
+ils représentèrent de plus un diamant qui aurait été «envoyé en signe
+de mariage.» Ils la requirent, de la part de leur maître, qu'il lui
+plût accomplir la promesse de son père, et la sommèrent de déclarer si
+elle avait écrit cette lettre, oui ou non. À ces paroles, sans
+demander conseil, Mademoiselle de Bourgogne répondit froidement: «J'ai
+écrit ces lettres par la volonté et le commandement de mon seigneur et
+père, ainsi que donné le diamant; j'en avoue le contenu[389].»
+
+[Note 389: Commines, livre VI, ch. II, p. 179. Olivier de la Marche,
+avec son tact ordinaire, fait dire hardiment à la jeune demoiselle:
+«J'entens que M. mon père (à qui Dieu pardoint) consentit et accorda
+le mariage du _fils de l'empereur et de moy_, et ne suis point
+délibérée _d'avoir d'autre_ que le fils de l'empereur.» Olivier de la
+Marche, II, 423.]
+
+Le mariage fut conclu et publié le 27 avril 1477. Ce jour même, la
+ville de Gand donna aux ambassadeurs de l'Empire un banquet, et
+Mademoiselle y vint[390]. Beaucoup croyaient que le duc de Gueldre
+défendrait mieux la Flandre que ce jeune Allemand. Mais le peuple,
+selon toute apparence, était las et abattu, comme après les grands
+coups; il y avait à peine vingt-quatre jours qu'Humbercourt était
+mort.
+
+[Note 390: _Registre de la collace de Gand_, Barante-Gachard, II,
+576.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+OBSTACLES--DÉFIANCES--PROCÈS DU DUC DE NEMOURS
+
+1477-1479
+
+
+Le roi était entré dans ses conquêtes de Bourgogne de grand coeur et
+de grand espoir, avec un élan de jeune homme. Toute sa vie, maltraité
+par le sort, comme dauphin, comme roi, humilié à Montlhéry, à Péronne,
+à Pecquigny, «autant et plus que roy depuis mille ans», il se voyait
+un matin tout à coup relevé, et la fortune forcée de rendre hommage à
+ses calculs. Dans l'abattement universel des forts et des violents,
+l'homme de ruse restait le seul fort. Les autres avaient vieilli, et
+il se trouvait jeune de leur vieillesse. Il écrivait à Dammartin (en
+riant, mais c'était sa pensée): «Nous autres jeunes[391]...» Et il
+agissait comme tel, ne doutant plus de rien, dépassant les tranchées,
+s'avançant jusqu'aux murs des villes qu'il assiégeait; deux fois il
+fut reconnu, visé, manqué; la seconde même un peu touché; Tannegui
+Duchâtel, sur qui il s'appuyait, paya pour lui et fut tué.
+
+[Note 391: «Messieurs les comtes, écrivait-il à ses généraux qui
+pillaient la Bourgogne, vous me faites l'honneur de me faire part, je
+vous remercie; mais, je vous supplie, gardez un peu pour réparer les
+places.» Ailleurs: «Nous avons pris Hesdin, Boulogne et un château que
+le roi d'Angleterre assiége trois mois sans le prendre. Il fût pris de
+bel assaut, tout tué.» Ailleurs sur un combat: «Nos gens les
+festoyèrent si bien, qu'il en demeura plus de six cents, et ils en
+amenèrent bien six cents dans la cité... tous pendus ou la tête
+coupée.» Mais son grand triomphe est Arras: «M. le grand maître, merci
+à Dieu et à Notre-Dame, j'ai pris Arras, et m'en vais à Notre-Dame de
+la Victoire; à mon retour, je m'en irai à votre quartier. Pour lors,
+ne vous souciez que de me bien guider, car j'ai tout fait par ici. Au
+regard de ma blessure, c'est le duc de Bretagne qui me l'a fait faire,
+parce qu'il m'appelle toujours _le roi couard_. D'ailleurs, vous savez
+depuis longtemps ma façon de faire, vous m'avez vu autrefois. Et
+adieu.» Voir _passim_ Lenglet, Duclos, Louandre, etc.]
+
+Il avait de grandes idées; il ne voulait pas seulement conquérir, mais
+fonder. La pensée de saint Charlemagne lui revenait souvent; dès les
+premières années de son règne, il croyait l'imiter en visitant sans
+cesse les provinces et connaissant tout par lui-même. Il n'eût pas mieux
+demandé, pour lui ressembler encore, d'avoir, outre la France, une bonne
+partie de l'Allemagne. Il ordonna qu'on descendît la statue de
+Charlemagne des piliers du Palais, et qu'on l'établît, avec celle de
+saint Louis, au bout de la grand'salle, près la Sainte-Chapelle[392].
+
+[Note 392: Jean de Troyes.]
+
+C'était une belle chose, et pour le présent et pour l'avenir, d'avoir
+non-seulement repris Péronne et Abbeville, mais, par Arras et
+Boulogne, d'avoir serré les Anglais dans Calais. Boulogne, ce
+vis-à-vis des dunes, qui regarde l'Angleterre et l'envahit jadis,
+Boulogne (dit Chastellain, avec un sentiment profond des intérêts du
+temps) «le plus précieux anglet de la chrestienté», c'était la chose
+au monde que Louis XI une fois prise eût le moins rendue. On sait que
+Notre Dame de Boulogne était un lieu de pèlerinage, comblé
+d'offrandes, de drapeaux et d'armes consacrés, d'_ex-voto_ mémorables
+qu'on pendait aux murs, aux autels. Le roi imagina de faire une
+offrande de la ville elle-même, de la mettre dans la main de la
+Vierge. Il déclara qu'il dédommagerait la maison d'Auvergne qui y
+avait droit, mais que Boulogne n'appartiendrait jamais qu'à Notre-Dame
+de Boulogne. Il l'en nomma comtesse, puis la reçut d'elle, comme son
+homme lige. Rien ne manqua à la cérémonie; desceint, déchaux, sans
+éperons, l'église étant suffisamment garnie de témoins, prêtres et
+peuple, il fit hommage à Notre-Dame, lui remit pour vasselage un gros
+coeur d'or, et lui jura de bien garder sa ville[393].
+
+[Note 393: Molinet. Contraste remarquable et qui fait ressortir
+l'orgueil des temps féodaux: Philippe-Auguste, en 1185, se fait
+dispenser par l'église d'Amiens de lui faire hommage, déclarant que
+_le roi ne peut faire hommage à personne_. (Brussel.)]
+
+Pour Arras, il crut l'assurer par les priviléges et faveurs qu'il lui
+accorda. Toutes les anciennes franchises confirmées, l'exemption du
+logement de gens de guerre, la noblesse donnée aux bourgeois, la
+faculté de posséder des fiefs sans charge de ban ni d'arrière-ban,
+remise de ce qui est dû sur les impôts, enfin (pour charmer les
+petits) le vin à bon marché par réduction de la gabelle. Une marque de
+haute confiance, ce fut de donner «une seigneurie en Parlement» à un
+notable bourgeois d'Arras, maître Oudart, au moment où ce Parlement
+jugeait un prince du sang, le duc de Nemours.
+
+Le violent désir qu'avait le roi, non-seulement de prendre, mais de
+garder, lui avait fait faire dès le commencement de la guerre une
+remarquable ordonnance pour protéger l'habitant contre le soldat; les
+dattes que celui-ci laisserait dans son logement devaient être payées
+par le roi même. Il garantit l'exécution de l'ordonnance par le
+serment le plus fort qu'il eût prêté jamais. «Si je contreviens à
+ceci, je prie la benoîte croix, ici présente, de me punir de mort dans
+le bout de l'an.»
+
+Il n'eût pas fait un tel serment si sa volonté n'eût été sincère. Mais
+elle servait peu avec des généraux pillards comme la Trémouille, du
+Lude, etc.; d'autre part, avec des milices comme les francs-archers,
+payés bien peu et n'ayant guère que le butin. Ces pilleries affreuses
+mirent contre lui, en fort peu de temps, la comté de Bourgogne et une
+grande partie du duché; l'Artois même lui échappait, s'il n'y eût été
+en personne.
+
+Ce qui lui fit perdre encore bien des choses, ce fut sa crainte de
+perdre, sa défiance; il ne croyait plus à personne, et pour cela
+justement on le trahissait. Il lui était, il est vrai, difficile de
+se remettre aveuglément au prince d'Orange, qui avait changé tant de
+fois[394]; il subordonna le prince à la Trémouille, et le prince le
+quitta (28 mars). En Artois, on lui désignait tel et tel comme
+partisans de Mademoiselle et travaillant pour la rétablir; il s'en
+débarrassait, la terreur gagnait, ceux qui se croyaient menacés se
+hâtaient d'autant plus d'agir contre lui.
+
+[Note 394: V. De la Pise, Histoire des princes d'Orange, Jean II, ann.
+1477.]
+
+Sa défiance naturelle se trouvait fort augmentée par le sinistre jour
+que les révélations du duc de Nemours venaient de jeter tout à coup
+sur ses amis et serviteurs. Il découvrit avec terreur que,
+non-seulement le duc de Bourgogne avait connaissance de tous les
+projets de Saint-Pol pour le mettre en charte privée, mais que
+Dammartin même, son vieux général, celui qu'il croyait le plus sûr,
+avait tout su, et s'était arrangé pour profiter si la chose arrivait.
+
+Au commencement de janvier, le roi apprit l'assassinat du duc de
+Milan, tué en plein midi à Saint-Ambroise, et presque en même temps la
+mort du duc de Bourgogne, assassiné, selon toute apparence, par les
+gens de Campobasso. Ces deux nouvelles coup sur coup le firent songer,
+et dès lors il n'eut aucun repos d'esprit. L'assassinat des Médicis,
+un an après, n'était pas propre à le rassurer. Il se savait haï, tout
+autant que ces morts, et il n'avait nul moyen de se garder mieux. La
+lettre touchante que le pauvre Nemours lui écrivit le 31 janvier «de
+sa cage de la bastille,» pour demander la vie, trouva cet homme cruel
+plus cruel que jamais, au moment sauvage d'une haine effarouchée de
+peur.
+
+Il avait peur de la mort, du jugement et d'aller compter là-bas; peur
+aussi de la vie. Beaucoup de ses ennemis n'auraient pas voulu le tuer,
+mais seulement l'avoir, le tenir à montrer en cage et pour jouet,
+comme ce misérable frère de duc de Bretagne, qu'on nourrissait, qu'on
+affamait à volonté, et que les passants virent des mois entiers hurler
+à ses barreaux... Louis XI ne s'y méprenait pas; il s'était vu à la
+cour de Péronne, et il savait par lui-même combien bas rampe le renard
+au piége, et quelles vengeances il roule en rampant. Le duc de Nemours
+n'ayant pu l'enfermer, se trouvant enfermé lui-même, pouvait prier; il
+parlait à un sourd.
+
+Il écrivait à la Trémouille au sujet du prince d'Orange: «Si vous
+pouvez le prendre, il faut le brûler vif.» (8 mai). Arras s'étant
+soulevé, ce maître Oudart, qu'il avait fait conseiller au Parlement,
+fit partie d'une députation envoyée à Mademoiselle. Pris en
+route[395], il fut décapité (27 avril), avec les autres députés,
+enterré sur-le-champ. Le roi trouva que ce n'était pas assez, il le
+fit tirer de terre et exposer, comme il écrit lui-même: «Afin qu'on
+connût bien sa tête, je l'ai fait atourner d'un beau chaperon fourré;
+il est sur le marché d'Hesdin, là où _il préside_.»
+
+[Note 395: «Aulcuns disent qu'ils avoient saulf-conduit du Roy, mais
+les François ne le voulurent congnoistre.» Molinet. Oudart était un
+ancien mécontent du Bien public. Alors avocat au Châtelet, il alla
+trouver le comte de Saint-Pol, laissant sa femme pour correspondre;
+elle fut chassée, après Montlhéry. Jean de Troyes.]
+
+S'il se fiait encore à quelqu'un, c'était à un Flamand (non pas à
+Commines, trop lié avec la noblesse de Flandre), un simple chirurgien
+flamand qui le rasait; fonction délicate, d'extrême confiance, dans ce
+temps d'assassinats et de conspirations. Cet homme, très-fidèle, était
+capable aussi. Le roi, qui lui confiait son col, ne craignit pas de
+lui confier ses affaires. Il lui trouva infiniment d'adresse et de
+malice. On l'appelait Olivier le Mauvais[396]. Il en fit son premier
+valet de chambre, l'anoblit, le titra, lui donna un poste qu'il n'eût
+donné à nul seigneur, un poste entre France et Normandie, dont Paris
+dépendait par en bas (comme de Melun par en haut), le pont de Meulan.
+
+[Note 396: Tout porte à croire que ce parvenu était un méchant homme;
+cependant il est difficile de s'en rapporter aveuglément (comme tous
+les historiens l'ont fait jusqu'ici) au témoignage de ceux qui
+jugèrent et pendirent Olivier, dans la réaction féodale de 1484.
+Autant vaudrait consulter les hommes de 1816 sur ceux de la
+Convention.--Son ennemi, Commines, qu'il supplanta pour les affaires
+de Flandre, le montre un peu ridicule dans son ambassade, mais avoue
+qu'il avait beaucoup de sens et de mérite.]
+
+Ayant repris Arras en personne (4 mai), et voyant la réaction, finie à
+Gand, s'étendre à Bruges, à Ypres, à Mons, à Bruxelles, le roi envoya
+son Flamand en Flandre, pour tâter si les Gantais, toujours défiants
+dans les revers, ne pouvaient être poussés à quelque nouveau
+mouvement[397].
+
+[Note 397: Le 28 mai encore, il y eut un magistrat décapité à Mons.
+(Gachard.)]
+
+Olivier devait remettre des lettres à Mademoiselle, et lui faire des
+remontrances; vassale du roi, elle ne pouvait, aux termes du droit
+féodal, se marier sans l'aveu de son suzerain; tel était le prétexte
+de l'ambassade, le motif ostensible.
+
+Le choix d'un valet de chambre pour envoyé n'avait rien d'étonnant;
+les ducs de Bourgogne en avaient donné l'exemple. Que ce valet de
+chambre fût chirurgien, cela ne le rabaissait pas, au moment où la
+chirurgie avait pris un essor si hardi; ce n'étaient plus de simples
+barbiers, ceux qui sous Louis XI hasardèrent les premiers l'opération
+de la pierre et taillèrent un homme vivant.
+
+Ce qui pouvait lui nuire davantage et lui ôter toute action sur le
+peuple, c'est que, pour être Flamand, il n'était pas de Gand ni
+d'aucune grosse ville, mais de Thielt, une petite ville dépendante de
+Courtrai, qui elle-même, pour les appels, dépendait de Gand. Messieurs
+de Gand regardaient un homme de Thielt comme peu de chose, comme un
+sujet de leurs sujets.
+
+Olivier, splendidement vêtu et se faisant appeler le comte de Meulan,
+déplut fort aux Gantais, qui le trouvèrent bien insolent de paraître
+ainsi dans leur ville. La cour se moqua de lui et le peuple parlait de
+le jeter à l'eau. Il fut reçu en audience solennelle, devant tous les
+grands seigneurs des Pays-Bas, qui s'amusèrent de la triste figure du
+barbier travesti. Il déclara qu'il ne pouvait parler qu'à
+Mademoiselle, et on lui répondit gravement qu'on ne parlait pas seul à
+une jeune demoiselle à marier. Alors il ne voulut plus rien dire; on
+le menaça, on lui dit qu'on saurait bien le faire parler.
+
+Il n'avait pourtant pas perdu son temps à Gand; il avait observé, vu
+tout le peuple ému, prêt à s'armer. Ce qu'ils allaient faire tout
+d'abord avant de passer la frontière, on pouvait le prévoir, c'était
+de prendre Tournai, une ville royale qui était chez eux, au milieu de
+leur Flandre, et qui, jusque-là, vivait comme une république neutre.
+Olivier avertit les troupes les plus voisines, et, sous prétexte de
+remettre à la ville une lettre du roi, il entre avec deux cents
+lances. Cette garnison, fortifiée de plus en plus, fermait la route
+aux marchands et tenait dans une inquiétude continuelle la Flandre et
+le Hainaut. Désormais, les Flamands n'entreraient plus en France, sans
+savoir qu'ils laissaient derrière eux une armée dans Tournai.
+
+Ils ne tinrent pas à ce voisinage, ils voulurent à tout prix s'en
+débarrasser. Ils prennent pour capitaine leur prisonnier, Adolphe de
+Gueldre, que plusieurs voulaient faire comte de Flandre, et s'en vont,
+vingt ou trente mille, brûlant, pillant, jusqu'aux murs de Tournai.
+Là, les Brugeois en avaient assez et voulaient retourner; les Gantais
+persistaient. Ils brûlèrent la nuit les faubourgs de la ville. Au
+matin, les Français, les voyant en retraite, vinrent rudement tomber
+sur la queue. Adolphe de Gueldre fit face, combattit vaillamment, fut
+tué; les Flamands s'enfuirent; mais leurs lourds chariots ne
+s'enfuirent pas, on les trouva chargés de bière, de pain, de viande,
+de toute sorte de vivres, sans lesquels ce peuple prévoyant ne
+marchait jamais. On rapporta tout cela dans la ville, avec le corps du
+duc et les drapeaux. Ce fut dans Tournai une joie folle; la vive et
+vaillante population en fit une _villonade_, aussi gaie, plus noble
+que Villon. Tournai s'y plaint de Gand, sa fille, qui jusqu'ici
+envoyait tous les ans à sa Notre-Dame une belle robe et une offrande:
+«Pour cette année, la robe, c'est le drapeau de Gand, et l'offrande,
+c'est le capitaine[398].»
+
+[Note 398:
+
+ La Vierge peut demeurer nue,
+ Cet an n'aura robbe gantoise...
+ Son corps (_celui du duc_) fut d'enterrer permis
+ En mon église la plus grande,
+ Ce joyel des Flamens transmis
+ À Notre-Dame en lieu d'offrande;
+ En lieu de robe accoustumée
+ La Vierge a les pennons de soye
+ Et les étendards de l'armée...
+ Poutrain, Hist. de Tournai, I, 293.]
+
+Le roi, assuré de l'Artois, passa dans le Hainaut, et là trouva tout
+difficile. Il avait augmenté lui-même les difficultés par son
+hésitation. Il ne savait pas, au commencement, s'il toucherait à ce
+pays, qui était terre d'Empire, et il avait mal accueilli les
+ouvertures qu'on lui faisait. Maintenant, il déclarait qu'il ne
+_prenait_ pas le Hainaut, qu'il l'_occupait_ seulement. Le dauphin,
+d'ailleurs, n'allait-il pas épouser Mademoiselle? Le roi venait en
+ami, en beau-père[399]. Sauf Cambrai qui ouvrit, il trouva partout
+résistance; à chaque ville, il lui fallut un siége, à Bouchain, au
+Quesnoy, à Avesnes, qui fut prise d'assaut, brûlée, et tout tué (11
+juin). Galeotto, qui était à Valenciennes, en brûla lui-même les
+faubourgs, et se mit si bien en défense, qu'on ne l'attaqua pas. Le
+roi lui fit une guerre de famine; il fit venir de Brie et de Picardie
+des centaines de faucheurs pour couper et détruire tous les fruits de
+la terre, la moisson toute verte (juin).
+
+[Note 399: Voir la malicieuse bonhomie avec laquelle il se moque des
+maris proposés, et prouve aux Wallons qu'il faut que leur maîtresse
+épouse un Français. (Molinet.) Il négociait effectivement pour le
+mariage (le 20 juin même, Lenglet) soit pour mieux gagner le Hainaut,
+soit qu'effectivement il eût encore espoir de rompre le mariage
+d'Autriche, conclu depuis deux mois.]
+
+De tous côtés ses affaires allaient mal, et elles risquaient d'aller
+plus mal encore. La douairière de Bourgogne et le duc de Bretagne
+sollicitaient les Anglais de passer; le roi avait les lettres du
+Breton, par le même, qui les lui vendait une à une. En Comté, il
+n'avançait plus; Dôle repoussa son général la Trémouille qui
+l'assiégeait, et qui lui-même fut surpris dans son camp. La Bourgogne
+semblait près d'échapper... Sa colère fut extrême; il envoya en toute
+hâte le plus rude homme qu'il eût, parmi ses serviteurs, M. de
+Saint-Pierre, armé de pouvoirs terribles, celui de dépeupler, s'il le
+fallait, et repeupler Dijon.
+
+La guerre que le roi faisait dans le Hainaut et la Comté, sur terre
+d'Empire, eut cet effet, que l'Allemagne, sans aimer ni estimer
+l'empereur, devint favorable à son fils. Louis XI envoya aux princes
+du Rhin, et les trouva tous contre lui. L'envoyé, qui était Gaguin, le
+moine chroniqueur, nous dit qu'il fut même en danger[400]. Les
+électeurs de Mayence et de Trèves, les margraves de Brandebourg et de
+Bade, les ducs de Saxe et de Bavière (maisons si ennemies de
+l'Autriche) voulurent faire cortége au jeune Autrichien. La seule
+difficulté, c'était l'argent; son père, loin de lui en donner, se fit
+payer son voyage par Mademoiselle de Bourgogne, jusqu'à Francfort,
+jusqu'à Cologne, et il fallut qu'elle payât encore pour faire venir
+son mari jusqu'à Gand. Mais enfin il y vint[401]. Le roi, plein de
+dépit, ne pouvait rien y faire. Sa garnison de Tournai, aidée des
+habitants, lui gagna encore le 13 août une petite bataille[402], donna
+la chasse aux milices flamandes, brûla Cassel et tout jusqu'à quatre
+lieues de Gand. Le mariage ne s'en fit pas moins, à la lueur des
+flammes et l'épousée en deuil (18 août 1477).
+
+[Note 400: Le duc de Clèves l'en avertit. «Non tuto diutius his in
+locis diversari posse.» Gaguinus, CLVIII (in-folio, 1500).]
+
+[Note 401: Fugger, Spiegel des erzhausses Oesterreich, p. 858. Ce que
+disent Pontus Heuterus et le Registre de la Collace, du riche cortége,
+doit s'entendre des princes qui accompagnaient Maximilien, et ne
+contredit en rien ce qu'on a dit de sa pauvreté.]
+
+[Note 402: Le roi écrit à Abbeville le triomphant bulletin: «Pour ce
+que nous désirions sur toutes choses les trouver sur les champs,
+vinsmes... pour les assaillir audit Neuf Foussé qu'ilz avoient
+fortiffié plus de demy an, mais la nuit, ilz l'abandonnèrent... Les
+(_nôtres_ les) ont rencontrez en belle bataille rangée... tuez plus de
+IV mille... (13 août).» Lettres et Bulletins de Louis XI, publiés par
+M. Louandre, p. 25 (Abbeville, 1837).]
+
+Le roi se donna en revanche un plaisir longtemps souhaité et selon son
+coeur, la mort du duc de Nemours (4 août). Il ne haïssait nul homme
+davantage, surtout parce qu'il l'avait aimé. C'était un ami d'enfance,
+avec qui il avait été élevé, pour qui il avait fait des choses folles,
+iniques (par exemple de forcer les juges à lui faire gagner un mauvais
+procès). Cet ami le trahit au Bien public, le livra autant qu'il fut
+en lui. Il revint vite, fit serment au roi sur les reliques de la
+Sainte-Chapelle, et tira de lui, par-dessus tant d'autres choses, le
+gouvernement de Paris et de l'Île-de-France. Le lendemain, il
+trahissait.
+
+Quand le roi frappa Armagnac, cousin de Nemours, près de frapper
+celui-ci, et l'épée levée, il se contenta encore d'un serment. Nemours
+en fit un solennel et terrible[403], devant une grande foule, appelant
+sur sa tête toutes les malédictions, s'il n'était désormais fidèle et
+«n'avertissoit le roi de tout ce qu'on machineroit contre lui.» Il
+renonçait, en ce cas, à être jugé par les pairs et consentait d'avance
+à la confiscation de ses biens (1470).
+
+[Note 403: Le 8 juillet 1740. _Mss. Legrand._]
+
+La peur passa et il continua à agir en ennemi[404]. Il se tenait
+cantonné dans ses places, n'envoyant pas un de ses gentilshommes pour
+servir le roi. Quiconque se hasardait à appeler au Parlement était
+battu, blessé. Les consuls d'Aurillac ne pouvaient sortir, pour les
+affaires des taxes, sans être détroussés par les gens de Nemours. Il
+correspondait avec Saint-Pol et voulait marier sa fille au fils du
+connétable; il promettait d'aider au grand complot de 1475, en
+saisissant d'abord les finances du Languedoc. Un mois avant la
+descente des Anglais, il se mit en défense, se tint tout près d'agir,
+fortifia ses places de Murat et de Carlat.
+
+[Note 404: Si MM. de Barante et de Sismondi avaient pris connaissance
+du _Procès du duc de Nemours_ (_Bibliothèque royale, fonds Harlay et
+fonds Cangé_), ils n'affirmeraient pas «que le duc n'avait rien fait
+depuis 1470, et que tout son crime fut d'_avoir su_ les projets de
+Saint-Pol.» Ils ne le compareraient pas à Auguste de Thou, mis à mort
+pour _avoir su_ le traité de Cinq-Mars avec l'étranger.--L'ordonnance
+du 22 décembre 1477 (calquée sur les anciennes lois impériales), par
+laquelle le roi déclare que la non-révélation des conspirations est
+crime de lèse-majesté, ne fut point appliquée au duc de Nemours, et,
+comme la date l'indique, ne fut rendue qu'après sa mort. Ordonnances,
+XVIII, 315.]
+
+Le roi, comme on a vu, brusqua son marché avec Édouard, s'humilia, le
+renvoya plus tôt qu'on ne croyait et retomba sur ses deux traîtres.
+Tous ceux qui avaient eu intelligence avec eux eurent grand'peur; on
+fit mourir Saint-Pol dans l'absence du roi, espérant enterrer avec lui
+ces dangereux secrets. Le roi avait encore Nemours. Il épuisa sur lui
+la rage qu'il avait de connaître et d'approfondir son péril.
+
+Quand Nemours fut saisi, sa femme prévit tout et elle mourut d'effroi.
+Il fut jeté d'abord dans une tour de Pierre-Scise, prison si dure que
+ses cheveux blanchirent en quelques jours. Le roi, alors à Lyon, et se
+voyant comme affranchi par la défaite du duc de Bourgogne, fit
+transporter son prisonnier à la Bastille. Il reste une lettre terrible
+où il se plaint «de ce qu'on le fait sortir de sa cage, de ce qu'on
+lui a ôté les fers des jambes.» Il dit et répète qu'il faut «le
+gehenner bien estroit, _le faire parler clair_... Faites-le moy bien
+parler.»
+
+Nemours n'était pas seul; il avait des amis, des complices, les plus
+grands du royaume, qui se voyaient jugés en lui. Toute la crainte du
+roi était qu'on ne trouvât moyen d'obscurcir et d'étouffer encore. Le
+chancelier surtout lui était suspect, ce rusé Doriole, qui avait
+tourné si vite au Bien public, et qui depuis, tout en le servant,
+ménageait ses ennemis; il leur avait rendu le signalé service de
+dépêcher Saint-Pol avant qu'il eût tout dit. Le roi manda Doriole, le
+tint près de lui, et mit le procès entre les mains d'une commission à
+qui il partagea d'avance les biens de l'accusé. Il crut pourtant,
+l'instruction déjà avancée, qu'un jugement solennel serait d'un plus
+grand exemple; il renvoya l'affaire au Parlement et invita les villes
+à assister par députés. L'arrêt fut rendu à Noyon où le Parlement fut
+transféré exprès[405]; le roi se défiait de Paris et craignait qu'on
+ne fît un mouvement du peuple pour intimider les juges et les rendre
+indulgents. Paris avait souffert de Saint-Pol et l'avait vu mourir
+volontiers; il n'avait point souffert de Nemours, qui était trop loin,
+et le Paris d'alors avait eu le temps d'oublier les Armagnacs. Aussi,
+il y eut des larmes quand on vit ce corps torturé qu'on menait à la
+mort sur un cheval drapé de noir, de la Bastille aux Halles, où il fut
+décapité. Quelques modernes ont dit que ses enfants avaient été placés
+sous l'échafaud, pour recevoir le sang de leur père[406].
+
+[Note 405: Le dernier jour de cestuy mois (_mai_), furent destendues
+toutes les chambres du Parlement et les tapis de fleurs de lis, avec
+le lict de justice, estant en un coffre. _Archives, Registres du
+Parlement._ Dans la _Plaidoierie_ et le _Criminel_, silence funèbre.
+Dans les _Après-dîners_, le registre manque tout entier.]
+
+[Note 406: Les contemporains n'en parlent point, même les plus
+hostiles. Rien dans Masselin: _Diarium Statuum generalium_ (in-4,
+Bernier) 236.]
+
+Ce qui est plus certain et non moins odieux, c'est que l'un des juges
+qui s'étaient fait donner les biens du condamné, le Lombard Boffalo
+del Giudice[407], ne se crut pas sûr de l'héritage s'il n'avait
+l'héritier, et demanda que le fils aîné de Nemours fût remis à sa
+garde. Le roi eut la barbarie de livrer l'enfant, qui ne vécut guère.
+
+[Note 407: Venu de Naples en 1461, après les revers de Jean de
+Calabre, avec Campobasso et Galeotto.]
+
+Il chassa du Parlement trois juges qui n'avaient pas voté la mort. Les
+autres réclamant, il leur écrit: «Ils ont perdu leurs offices pour
+vouloir faire un cas civil du crime de lèse-majesté, et laisser impuni
+le duc de Nemours qui voulait me faire mourir et détruire la sainte
+couronne de France. Vous, sujets de cette couronne et qui lui devez
+votre loyauté, je n'aurais jamais cru que vous pussiez approuver
+_qu'on fît si bon marché de ma peau_.»
+
+Ces basses et violentes paroles qui lui échappent sont un cri arraché,
+un aveu de l'état de son esprit. Les tortures de Nemours lui
+revenaient à lui-même en tortures par la crainte et la défiance où le
+jetaient ses révélations. Il avait tiré de son prisonnier, par tant
+d'efforts cruels, une funeste science et terrible à savoir: qu'il n'y
+avait personne parmi les siens sur qui il pût compter. Le pis, c'est
+que, de leur côté, connaissant qu'ils étaient connus, ils sentaient
+bien qu'il les guettait, qu'il ne lui manquait que le moment, et ils
+ne savaient trop s'ils devaient attendre... Dans cette peur mutuelle,
+il y avait des deux côtés redoublement de flatteries, de
+protestations. Ses lettres à Dammartin sont des billets d'ami, tout
+aimables d'abandon, de gaieté; il se fait courtisan de son vieux
+général, il le flatte indirectement, finement, en lui disant du mal
+des autres généraux; tel s'est laissé surprendre, etc.
+
+Il avait grandement à ménager un homme de ce poids, de cette
+expérience. Deux choses lui survenaient, les plus fâcheuses: Les
+Suisses s'éloignaient de lui, les Anglais arrivaient.
+
+Louis XI avait acheté Édouard, mais non pas l'Angleterre. Les Flamands
+établis à Londres ne pouvaient manquer de faire sentir au peuple qu'on
+le trahissait en laissant la Flandre sans secours. Il le sentit si
+bien qu'il alla, de fureur, piller l'ambassade française. Longtemps
+Édouard fit la sourde oreille; il se trouvait trop bien du repos et de
+se partager entre la table et trois maîtresses; il aimait fort
+l'argent de France, les beaux écus d'_or au soleil_ que Louis XI
+frappait tout exprès; il lui semblait doux d'avoir chaque année, en
+dormant, cinquante mille écus comptés à la Tour. Pour la reine
+d'Angleterre, Louis XI la tenait par sa fille, par sa passion pour le
+dauphin; elle demandait sans cesse quand elle pourrait envoyer la
+dauphine en France. Entre eux tous, ils menaient si bien Édouard,
+qu'il leur sacrifia son frère Clarence[408]. Il y avait encore un
+homme qui leur portait ombrage, qui n'était pas de leur cabale, lord
+Hastings, un joyeux ami d'Édouard qui buvait avec lui et qui tenait à
+lui (ayant les mêmes femmes). Ils le chassèrent honorablement en lui
+donnant des troupes et le grand poste de Calais.
+
+[Note 408: On ne sait de quelle mort il périt: «Qualecumque genus
+supplicii,» Croyland. contin. Le conte du tonneau de malvoisie où il
+aurait été noyé se trouve d'abord dans la chronique qui donne tous les
+bruits de Londres. (Fabian.)]
+
+Il y avait un an que la douairière de Bourgogne, soeur d'Édouard,
+implorait ce secours. Récemment encore, au moment où l'on tua son
+bien-aimé Clarence qu'elle voulait faire comte de Flandre, elle
+écrivit une lettre lamentable[409]; le roi de France lui prenait son
+douaire, ses villes à elle; elle demandait à son frère Édouard s'il
+voulait qu'elle allât mendier son pain. Une telle lettre et dans un
+tel moment, lorsque Édouard sans doute regrettait sa cruelle
+faiblesse, eut son effet; il envoya Hastings, qui de Calais détacha
+des archers, garnit les villes que la douairière voulait défendre;
+Louis XI attaqua Audenarde et fut repoussé.
+
+[Note 409: Preuves de l'Histoire de Bourgogne.]
+
+Ce fut le terme de ses progrès au Nord. Il s'arrêta, sentant qu'à la
+longue les Anglais et peut-être l'Empire se seraient déclarés. Chez
+les Suisses, le parti bourguignon avait fini par l'emporter.
+Jusque-là, ils avaient flotté, servi à la fois pour et contre. De là
+tous les obstacles que le roi rencontra dans les Bourgognes. Malgré
+ses plaintes et les efforts du parti français, malgré les défenses et
+les punitions, le montagnard n'en allait pas moins se vendre
+indifféremment à quiconque payait. Des Suisses attaquaient,
+assiégeaient, des Suisses défendaient. Pour empêcher cette guerre de
+frères, il n'y avait qu'un moyen, imposer la paix, arrêter le roi de
+France, lui dire qu'il n'irait pas plus loin. Le chef du parti
+bourguignon, Bubenberg, se chargea de lui porter cette fière parole.
+Le roi ne voulait pas entendre, il traînait, tâchait de gagner du
+temps. Le Suisse en profita pour lui jouer un tour; il disparaît de
+France, et un matin rentre à Berne en habit de ménétrier; il n'a pas
+pu, dit-il, échapper autrement, le roi, ne l'ayant su gagner, l'aurait
+fait périr[410]. Ce chevalier, cet homme grave sous cet ignoble
+habit, c'était une accusation dramatique contre Louis XI; il était
+impossible de mieux travailler pour Maximilien. Il en profita à la
+diète de Zurich; il enchérit sur le roi, promettant d'autant plus
+qu'il pouvait moins donner, et il obtint un traité de paix
+perpétuelle.
+
+[Note 410: Der Schweitzerische Geschicht forscher. Il eût fallu, pour
+y songer, que le roi fût devenu fou. On faisait encore courir ce bruit
+absurde que La Trémouille avait mis des envoyés suisses à la question.
+(Tillier.)]
+
+Le roi comprit qu'il fallait céder au temps. Il promit de se retirer
+des terres d'Empire. Il signa une trêve, laissa le Hainaut et
+Cambrai[411]. Il craignait les Suisses, l'Allemagne, les Anglais, mais
+encore plus les siens. La trêve lui semblait nécessaire pour faire au
+dedans une opération dangereuse, purger l'armée. Il avait
+l'imagination pleine de complots et de trahisons, d'intelligences que
+ses capitaines pouvaient avoir avec l'ennemi. Il cassa dix compagnies
+de gens d'armes, fit faire le procès à plusieurs et ne trouva rien;
+seulement un Gascon, furieux d'être cassé, avait parlé d'aller servir
+Maximilien; pour cette parole on lui coupa la tête. Leur crime à tous
+était peut-être d'avoir servi longtemps sous Dammartin et de lui être
+dévoués. Le roi lui écrivit une lettre honorable «_pour le soulager_»
+du commandement[412], déclarant du reste que jamais il ne diminuerait
+son état, qu'il l'accroîtrait plutôt, et, en effet, il le fit plus
+tard son lieutenant pour Paris et l'Île-de-France.
+
+[Note 411: À son départ de Cambrai, il badine sur l'attachement des
+impériaux pour le très-saint aigle, et leur permet d'ôter les lis:
+«Vous les osterez quelque soir, et y logerez vostre oiseau, et direz
+qu'il sera allé jouer une espace de temps, et sera retourné en son
+lieu, ainsi que font les arondelles qui reviennent sur le printemps.»
+Molinet.]
+
+[Note 412: Au grand désespoir de Dammartin. V. sa belle lettre au roi.
+Lenglet, II, 261. La _Cronique Martiniane_ (Vérard in-folio), si
+instructive pour la vie de Dammartin à d'autres époques, ne me donne
+rien ici; elle se contente prudemment de traduire Gaguin, comme elle
+le dit elle-même.]
+
+L'éloignement de cet homme, trop puissant dans l'armée, était
+peut-être une mesure politique, mais elle ne fut nullement heureuse
+pour la guerre. Le roi ne put remplacer ce ferme et prudent général.
+On put le voir dès le commencement de la campagne. On voulait
+surprendre Douai avec des soldats déguisés en paysans, et tout fut
+préparé en plein Arras, c'est-à-dire devant nos ennemis qui avertirent
+Douai. Le roi, cruellement irrité, jura qu'il n'y aurait plus d'Arras,
+que tous les habitants seraient chassés, sans emporter leurs meubles;
+qu'on prendrait en d'autres provinces, et jusqu'en Languedoc, des
+familles, des hommes de métiers, pour y mener et repeupler la place
+qui désormais s'appellerait Franchise[413]. Cette cruelle sentence fut
+exécutée à la lettre; la ville fut déserte, et pendant plusieurs jours
+il n'y eut pas seulement un prêtre pour y dire la messe.
+
+[Note 413: Ordonnances, XVIII.]
+
+Maximilien avait plus d'embarras encore. Les Flamands ne voulaient
+point de paix, ni payer pour la guerre. Seulement, à force de piquer
+leur colérique orgueil, on parvint à mettre leurs milices en
+mouvement. Maximilien les mena pour reprendre Thérouenne. Il avait,
+avec ses milices, trois mille arquebusiers allemands, cinq cents
+archers anglais, Romont et ses Savoyards, toute la noblesse de Flandre
+et de Hainaut, en tout vingt-sept mille hommes. Avec une si grosse
+armée, rassemblée à grand'peine par un si rare bonheur, le jeune duc
+avait hâte d'avoir bataille. Le nouveau général de Louis XI, M. de
+Crèvecoeur venait de Thérouenne, lorsque, descendant la colline de
+Guinegate, il rencontra Maximilien. Louis XI avait, l'autre année,
+décliné le combat; en le refusant encore, on était sûr de voir
+s'écouler en peu de jours les milices de Flandre. Crèvecoeur ne
+consulta pas apparemment les vieux capitaines qui, depuis la réforme,
+étaient peu en crédit; il agit à souhait pour l'ennemi, il donna la
+bataille (7 août 1479)[414].
+
+[Note 414: Voir _passim_: Commines, liv. VI, ch. VI; Molinet, t. II,
+p. 199; Gaguinus, fol. CLIX.]
+
+Jusque-là il passait pour un homme sage. Peut-être, pour expliquer ce
+qui va suivre, il faut croire qu'il reconnut en face, dans la
+chevalerie ennemie, les grands seigneurs des Pays-Bas, qui le
+proclamaient traître, et qui voulaient le dégrader en chapitre de la
+Toison d'Or. Sa force était en cavalerie; il n'avait que 14,000
+piétons, mais 1,800 gens d'armes, contre 850 qu'avait Maximilien.
+D'une telle masse de gendarmerie, qui était plus que double, il ne
+tenait qu'à lui d'écraser cette noblesse; il se lança sur elle, la
+coupa de l'armée, s'acharna à ses huit cents hommes bien montés qui le
+menèrent loin, et il laissa tout le reste... Il avait fait la faute de
+donner la bataille, il fit celle de l'oublier.
+
+Nos francs archers, sans général et sans cavalerie, fort maltraités
+des trois mille arquebuses, vinrent se heurter aux piques des
+Flamands. Ceux-ci tinrent ferme, encouragés par un bon nombre de
+gentilshommes, qui s'étaient mis à pied, par Romont, par le jeune duc.
+Maximilien, à sa première bataille, fit merveille et tua plusieurs
+hommes de sa main. La garnison française de Thérouenne venait le
+prendre à dos, elle trouva le camp sur sa route et se mit à piller.
+Beaucoup de francs archers, craignant de ne plus rien trouver à
+prendre, firent comme elle, laissèrent le combat et se jetèrent dans
+le camp, fort échauffés, tuant tout, prêtres et femmes... Avec les
+chariots, ils prirent l'artillerie qu'ils tournaient contre les
+Flamands; Romont, voyant qu'alors tout serait perdu, fit un dernier
+effort, reprit l'artillerie, profita du désordre et en fit une pleine
+déroute. Crèvecoeur et sa gendarmerie revenaient fatigués de la
+poursuite; il leur fallut courir encore, tout était perdu, il ne
+restait qu'à fuir. La bataille fut bien nommée celle des _Éperons_.
+
+Le champ de bataille resta à Maximilien et la gloire, rien de plus. Sa
+perte était énorme, plus forte que la nôtre. Il ne put pas même
+reprendre Thérouenne. Et il revint en Flandre, plus embarrassé que
+jamais.
+
+Cette année même, une taxe de quelques liards sur la petite bière
+avait fait une guerre terrible dans la ville de Gand. Les tisserands
+de coutils commencent, et tous s'y mettent, tisserands, drapiers,
+cordonniers, meuniers, batteurs de fer et _batteurs d'huile_; une
+bataille rangée a lieu au Pont-aux-Herbes[415]. De janvier en
+janvier, tout un an, il y eut des jugements et des têtes coupées. On
+profita de cette émotion, et puisqu'ils avaient tant besoin de guerre,
+on les mena à Guinegate; ils eurent là une vraie, une grande bataille;
+ils en revinrent dégoûtés de la guerre, mais toujours murmurant,
+grondant.
+
+[Note 415: Barante-Gachard, II, 623, d'après le Registre de la collace
+de Gand et les Mémoires inédits de Dadizeele, extraits par M. Voisin
+dans le Messager des sciences et des arts, 1827-1830.]
+
+Maximilien, déjà bien embarrassé, recevait de la Gueldre une
+sommation, celle de rendre enfin ce malheureux enfant, que le feu duc
+avait si injustement retenu, pour les crimes de son père, mais qui, à
+la mort de ce père, avait droit d'hériter. Nimègue chassa les
+Bourguignons, et en attendant qu'on lui rendît l'enfant donna la
+régence à sa tante. La dame ne manqua pas de chevaliers pour la
+défendre; les Allemands du Nord prirent volontiers sa cause contre
+l'Autrichien, le duc de Brunswick d'abord qui croyait l'épouser; puis,
+comme elle n'en voulait pas, le champion fut l'évêque de Munster,
+brave évêque, qui s'était battu à Neuss contre Charles le Téméraire.
+
+Ces gens de Gueldre n'ayant pas assez de cette guerre de terre, en
+faisaient une en mer aux Hollandais, leurs rivaux pour la pêche. Plus
+d'un combat naval eut lieu sur le Zuydersée. Mais les Hollandais se
+battaient encore plus entre eux. Les factions des Hameçons et des
+Morues avaient recommencé plus furieuses que jamais; fureur aiguisée
+de famine; le roi enlève en mer toute la flotte du hareng, et, pour
+comble, les seigles qui leur venaient de Prusse.
+
+Le coupable en tout cela, au dire de tous, était Maximilien; tout ce
+qui arrivait de malheurs, arrivait par lui. Pourquoi aussi avoir été
+chercher cet Allemand. Depuis, rien n'allait bien. Toutes les
+provinces criaient après lui.
+
+Effarouché au milieu de cette meute, n'entendant qu'aboiements, le
+pauvre chasseur de chamois qui jusque-là ne connaissait pas le
+vertige, s'éblouit et ne sut que faire. Il avait employé ses dernières
+ressources, jusqu'à mettre en gage des joyaux de sa femme; son esprit
+succomba, et son corps, il fut très-malade, sa femme au moment d'être
+veuve.
+
+Tout, au contraire, prospérait au roi; son commerce d'hommes allait
+bien, il achetait des Anglais, des Suisses, l'inaction des uns, le
+secours des autres. Le fier Hastings, posté à Calais pour le
+surveiller, s'humanisa et reçut pension[416]. Les cantons suisses
+avaient traité avec Maximilien; les Suisses aimaient bien mieux un roi
+qui payait; ils se donnaient à lui, lui à eux; il se fit bourgeois de
+Berne. Dès lors, plus d'obstacle en Comté, tout fut réduit, et il put
+envoyer son armée oisive piller le Luxembourg. Le duché de Bourgogne
+fut assuré, caressé, consolé; il lui donna un parlement, alla voir sa
+bonne ville de Dijon, jura dans Saint-Benigne tout ce qu'on pouvait
+jurer de vieux priviléges et de coutumes, et voulut que ses
+successeurs fissent de même à leur avénement. La Bourgogne était un
+pays de noblesse; le roi fit de bonnes conditions à tous les grands
+seigneurs, un pont d'or. Pour être tout à fait gracieux aux gens du
+pays et se faire des leurs, il prit maîtresse chez eux, non pas une
+petite marchande, comme à Lyon, mais une dame bien née et veuve d'un
+gentilhomme[417].
+
+[Note 416: Voir dans Commines les scrupules d'Hastings, qui ne veut
+pas donner quittance de cet argent: «Mettez-le dans ma manche, etc.»]
+
+[Note 417: Galanteries toutes politiques, comme on peut le conclure
+d'un mot de Commines (liv. VI, ch. XIII).]
+
+Parmi tant de prospérités, il baissait fort. Commines, qui revenait
+d'une ambassade, le trouvait tout changé. Il avait bien désiré cette
+Bourgogne, et la chose, si aisée en apparence, traîna, et fut même en
+grand doute. Il avait pâti des obstacles, langui. Qu'on en juge par
+une lettre secrète à son général, où il lâche ce mot d'âpre passion
+(qui effraye dans un roi si dévôt): «_Je n'ay autre paradis_ en mon
+imagination que celui-là... J'ay plus grand faim de parler à vous,
+pour y trouver remède que je n'eus jamais _à nul confesseur pour le
+salut de mon âme_[418]!»
+
+[Note 418: Lenglet.]
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LOUIS XI TRIOMPHE, RECUEILLE ET MEURT
+
+1480-1482
+
+
+Le roi de France avec ses cinquante-sept ans, déjà, maladif et le
+visage pâle, n'en était pas moins, nous l'avons dit, dans
+l'affaiblissement de tous, le seul jeune, le seul fort. Tout
+languissait autour de lui ou mourait, mourait à son profit.
+
+Dans l'éclipse des anciennes puissances, du pape et de l'empereur, il
+y eut _un roi_, le roi de France. Il prit de provinces d'Empire, la
+Comté, la Provence, et il les garda. Il faillit faire juger le pape.
+Le violent Sixte IV, ayant tué Julien de Médicis par la main des
+Pazzi, jetait une armée sur Florence pour punir Laurent d'avoir
+survécu. Le roi, sans bouger, envoya Commines, arma Milan et rassura
+les Florentins dans la première surprise[419]. Il menaça le pape de la
+Pragmatique et d'un concile qui l'aurait déposé.
+
+[Note 419: Les Médicis étaient les banquiers des rois de France et
+d'Angleterre; ils apparaissent comme garants dans toute grande affaire
+d'argent, spécialement au traité de Pecquigny. Il ne s'en cache
+nullement dans sa réponse à Louis XI. Raynaldi Annales, 1478, § 18-19.
+Les Médicis avaient pour eux le petit peuple, contre eux
+l'aristocratie. M. de Sismondi ne l'a pas senti assez.
+
+Au reste, les Florentins avaient toujours tenu nos rois «pour leurs
+singuliers protecteurs; et, en signe de ce, à chacune fois qu'ils
+renouvellent les gouverneurs de leur seigneurie, _ils font serment
+d'estre bons et loyaux à la maison de France_.» Lettre de Louis XI,
+1478, 17 août. Lenglet, III, 552. Voir à la suite l'_Avis sur ce qui
+semble à faire_ au concile d'Orléans, septembre.]
+
+La Hongrie, la Bohême, la Castille, ambitionnaient son alliance. Les
+Vénitiens, à son premier mot, rompirent avec la maison de Bourgogne.
+Gênes s'offrit à lui et il la refusa, voulant garder l'amitié de
+Milan.
+
+Le vieux roi d'Aragon, Juan II, s'obstina quinze années à vouloir
+retirer de ses mains le gage du Roussillon; il mourut à la peine. Et
+il eut encore le chagrin de voir la Navarre (l'autre porte des
+Pyrénées) tomber dans les mêmes mains avec son petit-fils, que Louis
+XI tenait par la mère et régente, Madeleine de France.
+
+Il avait eu partout un allié fidèle, actif, infatigable, la mort...
+Partout elle avait mis du zèle à travailler pour lui, en sorte qu'il
+n'y eut plus de princes au monde que des enfants, et encore peu
+viables, et que le roi de France se trouvât l'universel protecteur,
+tuteur et gouverneur.
+
+C'est peut-être alors qu'il fit faire pour le dauphin et tous ses
+petits princes son innocent _Rosier des guerres_[420], l'Anti-Machiavel
+d'alors (avant Machiavel).
+
+[Note 420: Paris, 1528, in-folio. Bordeaux, 1616. _V. les deux mss. de
+la Bibl. impériale._]
+
+En Savoie, il avait perdu sa soeur (ce dont il remerciait Dieu), gagné
+ou chassé les oncles du petit duc. Lui-même, comme oncle et tuteur, il
+s'était établi à Montmélian, et il avait pris son neveu en France.
+
+À Florence, il protégeait, comme on a vu, le jeune Laurent; il l'avait
+sauvé. À Milan, la faible veuve, Bonne, une de ces filles de Savoie
+qu'il avait mariées et dotées paternellement, n'était régente que par
+lui; par lui seul, elle se rassurait, elle et son enfant, contre
+Venise, contre l'oncle de l'enfant, Ludovic le More.
+
+En Gueldre, aussi bien qu'en Navarre, en Savoie, à Milan, le
+souverain, c'était un enfant, une femme, et le protecteur Louis XI.
+
+En Angleterre, Édouard vivait et régnait; il était entouré d'une belle
+famille de sept enfants. Et pourtant la reine tremblait, voyant tout
+cela si jeune, son mari vieux à quarante ans, qu'un excès de table
+pouvait emporter. En ce cas, comment protéger le petit roi contre un
+tel oncle (qui fut Richard III!), sinon par un mariage de France, par
+la protection du roi de France, qui partout détestait les oncles,
+protégeait les enfants?
+
+Tout étant, autour de la France, malade et tremblant à ce point, ceux
+du dedans n'avaient à compter sur aucun secours. Le mieux pour eux
+était de rester sages et de ne pas remuer. Quiconque avait cru aux
+forces extérieures avait été dupe. Le Bourguignon appela des troupes
+italiennes, on a vu avec quel succès. Les Pays-Bas crurent à
+l'Allemagne, et firent venir Maximilien, qui ne put rien leur rendre
+de ce qu'ils avaient perdu. Quinze ans durant, la Bretagne invoqua
+l'Angleterre et n'en tira point de secours.
+
+Des grands fiefs, le seul encore qui eût vie, c'était la Bretagne;
+elle vivait de son obstination insulaire, de sa crainte de devenir
+France, appelant toujours l'Anglais, et pourtant elle en eut peur deux
+fois. Le roi, tout en poursuivant le grand drame du Nord, de Flandre
+et de Bourgogne, ne détourna cependant jamais les yeux de la Bretagne,
+qui était pour lui une affaire de coeur. Une fois (au moment où il
+crut avoir rangé son frère en Guienne), il essaya de prendre le Breton
+en lui jetant au col son collier de Saint-Michel, comme on prend un
+cheval sauvage; mais celui-ci n'y fut pas pris.
+
+Louis XI montra une obstination plus que bretonne dans l'affaire de la
+Bretagne, l'assiégeant, la serrant peu à peu. De temps en temps,
+quelqu'un en sortait et se donnait à lui; c'est ce que firent Tannegui
+Duchâtel, et son pupille Pierre de Rohan, depuis maréchal de Gié.
+Patiemment, lentement en dix ans, le roi fit ses approches. La mort de
+son frère lui ayant rendu La Rochelle au midi de Nantes, il saisit
+Alençon, de l'autre côté. De face, il prit l'Anjou, comme on va voir,
+et enfin il hérita du Maine. Vers la fin, il acheta un prétexte
+d'attaque, les droits de la maison de Blois[421], droits surannés,
+prescrits, mais terribles dans une telle main. Le duc n'avait qu'une
+fille; si le dauphin ne l'épousait, il héritait, au titre de la maison
+de Blois. La Bretagne n'avait qu'à choisir, si elle voulait venir à la
+couronne par mariage ou par succession; elle y venait toujours.
+
+[Note 421: D. Morice, III, 343. Daru, 54. _Archives de Nantes, arm._
+A, _cassette_ F. Cf. d'Argentré.]
+
+Tout en attirant les Rohan, il avait acquis leurs rivaux, les Laval,
+les affranchissant du duché, les mettant dans ses armées, dans son
+conseil, leur confiant Melun, une clef de Paris. Gui de Laval, dont
+plus tard le fils et la veuve agirent plus que personne pour marier la
+Bretagne à la France, lui rendit, par sa fille, un autre service moins
+connu, non moins important.
+
+L'an 1447, le roi René donna à Saumur un splendide et fameux tournoi.
+Gui de Laval y mena son jeune fils, âgé de douze ans, y faire ses
+premières armes, et sa fille en même temps qui en avait treize. René,
+plus fol que jeune, fut pris au lacs. Sa femme, la vaillante Lorraine
+qui avait fait la guerre pour lui, et qu'il aimait fort, vit pourtant
+ce jour là qu'elle était vieille. La petite Bretonne fit, avec
+l'innocente hardiesse d'un enfant, le plus joli rôle du tournoi, celui
+de la Pucelle qui venait à cheval devant les chevaliers, mettait les
+combattants en lice et baisait les vainqueurs. Tout le monde prévit
+dès lors, et René lui-même ne cacha pas trop sa pensée nouvelle; il
+mit sur son écu un bouquet de _pensées_.
+
+Isabelle mourut à la longue, René fut veuf. Il pleura beaucoup, parut
+inconsolable. Mais enfin ses serviteurs, ne pouvant le voir dépérir
+ainsi, exigèrent (c'était comme un droit du vassal) que leur seigneur
+se mariât. Ils se chargèrent de chercher une épouse et ils
+cherchèrent si bien qu'ils en découvrirent une[422], cette même petite
+fille, Jeanne de Laval, qui était devenue une grande et belle fille de
+vingt ans. René en avait quarante-sept; ils le voulurent, il se
+résigna.
+
+[Note 422: Sembla bien aux barons d'Anjou que Dieu la leur avoit
+adressée, affin que ilz n'eussent la peine d'aller chercher plus
+loing. Histoire agrégative des annalles et cronicques d'Anjou,
+recueillies et mises en forme par noble et discret missire Jehan de
+Bourdigné, prestre, docteur ès-droitz. On les vend à Angiers (1529,
+in-folio; CLII verso).]
+
+Ce mariage fut agréable au roi, qui fit archevêque de Reims Pierre de
+Laval, le petit frère de Jeanne. René, au milieu de cette aimable
+famille française, fut comme enveloppé de la France; il oublia le
+monde. Il avait dès lors bien assez à faire pour amuser sa jeune
+femme, et une soeur encore plus jeune qu'elle avait avec elle. En
+Anjou, en Provence, il menait la vie pastorale, tout au moins par
+écrit, rimant les amours des bergers, se livrant aux amusements
+innocents de la pêche et du jardinage; il goûtait fort la vie rurale,
+comme «la plus lointaine de toute terrienne ambition.» Il avait encore
+un plaisir[423], de chanter à l'église, en habit de chanoine, dans un
+trône gothique, qu'il avait peint et sculpté. Son neveu Louis XI aida
+à l'alléger des soucis du gouvernement en lui prenant l'Anjou. On
+hésitait à l'avertir[424]; il était alors au château de Beaugé, fort
+appliqué à peindre une belle perdrix grise; il apprit la nouvelle sans
+quitter son tableau.
+
+[Note 423: Un autre: de se chauffer l'hiver _à la cheminée du bon roi
+René_, c'est-à-dire au soleil, proverbe provençal.]
+
+[Note 424: «Oyant nouvelles que le Roy son nepveu estoit à Angiers, il
+monta à cheval pour le venir festoyer, ignorant encore ce qui avoit
+esté faict en son préjudice. Et combien que ses domestiques en fussent
+bien informez..., etc. Le noble Roy, oyant racompter la perte et
+dommage de son pays d'Anjou que tant il aymoit, se trouva quelque peu
+troublé. Mais, quand il eut reprins ses espritz, à l'exemple du bon
+père Job...» Bourdigné.]
+
+Il avait bien encore quelques vieux serviteurs qui s'obstinaient à
+vouloir qu'il fût roi, et qui sous main traitaient avec la Bretagne ou
+la Bourgogne; mais cela tournait toujours mal: Louis XI savait tout,
+et prenait les devants. On a vu qu'au moment où ils offraient la
+Provence au duc de Bourgogne, Louis XI accourut, saisit Orange et le
+Comtat. René ne se tira d'affaire qu'en lui donnant promesse écrite
+qu'après lui et son neveu Charles, il aurait la Provence; lui-même il
+écrivit cet acte, l'enlumina, l'orna de belles miniatures. C'était
+mourir de bonne grâce, et au reste il était mort dès la fatale année
+où il perdit ses enfants, Jean de Calabre mort à Barcelone, Marguerite
+prise à Teukesbury. Il lui restait un petit-fils, René II, mais fils
+d'une de ses filles, et ses conseillers lui assuraient que la Provence
+(quoique fief féminin et terre d'Empire) devait, la ligne mâle
+manquant, revenir à la France[425]. Alors il soupirait et se peignait
+dans sa miniature, sous l'emblème d'un vieux tronc dépouillé qui n'a
+qu'un faible rejeton.
+
+[Note 425: L'habile Palamède de Forbin trouva cette clause dans l'acte
+de mariage de l'héritière de Provence et du frère de saint Louis. V.
+Papon, Du Puy.]
+
+Son neveu et héritier, le roi, avait hâte d'hériter, il ne pouvait
+attendre: «Il envieillissoit, devenoit malade.» Il se ménageait peu;
+au défaut de guerre, il chassait; il lui fallait une proie. Seul au
+Plessis-les-Tours, il tenait son fils à Amboise sans le voir, et il
+envoya sa femme encore plus loin en Dauphiné. Souvent il partait de
+bonne heure, chassait tout le jour, au vent, à la pluie, dînant où il
+pouvait, causant avec les petites gens, avec des paysans, avec des
+charbonniers de la forêt. Il lui arrivait, inquiet qu'il était
+toujours, voulant tout voir et savoir, de se lever le premier et,
+pendant qu'on dormait, de courir le château; un jour, il descend aux
+cuisines, il n'y avait encore qu'un enfant qui tournait la broche:
+«Combien gagnes-tu?»--L'enfant qui ne l'avait jamais vu, répondit:
+«Autant que le roi.--Et le roi, que gagne-t-il?--Sa vie, et moi la
+mienne.»
+
+Le marmiton avait parlé fièrement, prenant apparemment ce rôdeur mal
+mis pour un pauvre... Il ne se trompait pas. Jamais il n'y avait
+pauvreté plus profonde, plus famélique et plus avide. Âpreté de
+chasseur ou faim de mendiant, c'est ce qu'expriment toutes ses
+paroles, parfois violentes et âcres, souvent flatteuses, menteuses,
+humblement caressantes et rampantes... Tant il avait besoin[426]!
+besoin de telle province aujourd'hui, demain de telle ville... Né
+avide, mais plus avide comme roi et royaume, il souffre, on le sent
+bien, de tous les fiefs qu'il n'a pas encore. La royauté avait en elle
+l'insatiable abîme qui devait tous les absorber.
+
+[Note 426: Lire la lettre si humble à Hastings, et le billet si tendre
+à un de ses serviteurs, M. de Dunois, pour qu'il expédie l'affaire de
+Savoie: «Mon frère! Mon ami!...» Nulle part peut-être on n'a vu les
+affaires traitées avec tant de passion. Ces deux lettres, si
+caractéristiques, ont été publiées pour la première fois par
+mademoiselle Dupont: Commines, II, 219, 221.]
+
+On a vu ses âpres commencements avant le Bien public, et comment cette
+faim s'aiguisa par l'obstacle. Tout à coup tout devient facile, les
+États, les provinces pleuvent, se donnent elle-même, la proie, le
+gibier vient prier le chasseur. L'ardeur de prendre se calmera sans
+doute?... C'est le contraire, la passion violente, inique, et qui
+irait contre Dieu, voit le jugement de Dieu se déclarer pour elle;
+elle se sent profondément juste, profondément injuste lui paraît tout
+ce qu'elle n'a pas encore. L'unité du royaume, confusément sentie
+comme un droit futur, lui justifie tous les moyens. Désormais assez
+fort pour n'avoir plus besoin de force, pouvant s'adjuger ce qu'il
+veut conquérir par arrêt, ce n'est plus un chasseur, il siége comme
+juge. Sa passion maintenant, c'est la justice. Il va toujours juger;
+point de jours fériés, saint Louis fit justice même au Vendredi-Saint.
+
+Justice ici mêlée de guerre, et parfois l'exécution avant le procès.
+Celui d'Armagnac fut abrégé par le poignard. On a vu ceux d'Alençon,
+de Saint-Pol, de Nemours. Le pauvre vieux René, un roi, fut menacé de
+contrainte par corps. Le prince d'Orange fut poursuivi, justicié en
+effigie, pendu par les pieds. Ce formidable duc de Bourgogne n'échappe
+pas. À peine mort, le Parlement saisit son cadavre. Les procureurs lui
+prouvent à ce chevalier mort par chevalerie, que, sous sa belle
+armure, il avait la foi du procureur; on lui retrouve son billet de
+Péronne, le fameux sauf-conduit écrit de sa main, on lui établit par
+rapport d'experts qu'il a juré et qu'il a menti[427].
+
+[Note 427: Si l'on veut récuser le témoignage de M. de Crèvecoeur, on
+ne peut guère suspecter celui d'un homme aussi loyal que le grand
+bâtard, frère du duc, ni celui de Guillaume de Cluny, qui ne quitta le
+service de Bourgogne que malgré lui et pour ne pas périr avec
+Hugonet. V. Lenglet, IV, 409.]
+
+Le Parlement n'allait pas assez vite dans ces besognes royales. Sans
+doute il se disait que le roi était mortel, que les grandes familles
+dureraient après lui et sauraient bien retrouver les juges. Donc, il
+ménageait tout. Que le roi fût mécontent ou non, il ne pouvait sévir;
+on ne coupe pas la tête à une grande compagnie.
+
+Il résulta de là une chose odieuse, c'est que les procès se firent par
+commissaires, à qui les biens de l'accusé étaient donnés d'avance, et
+qui avaient intérêt à la condamnation.
+
+Et de cette chose odieuse, une chose effroyable naquit, une espèce
+nouvelle, celle des commissaires, qui, créée par la tyrannie pour son
+besoin passager, voulait durer et besogner toujours, qui, ayant pris
+goût à la curée, ne chassait plus seulement à la voix du maître, mais
+s'ingéniait à trouver des proies, et faute d'ennemis poursuivait les
+amis.
+
+Il y avait deux princes du sang, que les autres princes et les grands
+du royaume accusaient fort et regardaient comme amis du roi, comme
+traîtres[428]. L'un était le duc de Bourbon, au frère duquel Louis XI
+avait donné sa fille. L'autre était le comte du Perche, fils du duc
+d'Alençon, mais élevé par le roi, et qui en 1468 avait trahi pour lui
+les Bretons et son père.
+
+[Note 428: C'est ce que disait le duc de Nemours (V. son _Procès
+ms._): «Ce mauvais homme, M. de Bourbon, nous a tous trahis.»]
+
+Ces deux princes furent la proie nouvelle contre laquelle les
+commissaires animèrent le roi, et ils n'y trouvèrent que trop de
+facilité dans le triste état de son esprit. Il se sentait défaillir,
+et faisait d'autant plus effort pour se prouver à lui et aux autres,
+par mille choses violentes et fantasques, qu'il était en vie. Il
+faisait acheter de toutes parts des chiens de chasse, des chevaux, des
+bêtes curieuses. Il faisait de grands remuements dans sa maison,
+renvoyant ses serviteurs pour en prendre d'autres. À quelques-uns il
+ôtait leurs offices, faisait des justices sévères; il frappait loin et
+rude.
+
+Entre autres gens très-propres à faire ou conseiller des choses
+violentes, il avait un dur Auvergnat, nommé Doyat, né sujet du duc de
+Bourbon, chassé par lui, qui trouva jour pour se venger. Un moine,
+venu du Bourbonnais, avait remué Paris en prêchant contre les abus,
+disant hardiment que le roi était mal conseillé[429]. Le roi crut sans
+difficulté que le duc de Bourbon, cantonné dans ses fiefs, avait
+envoyé cet homme pour tâter le peuple[430]; on disait qu'il fortifiait
+ses places, qu'il empêchait les appels au roi, qu'il était roi chez
+lui[431]. Louis XI avait encore un grief contre lui, c'est qu'il ne
+mourait pas. Goutteux et sans enfants, ses biens devaient passer à son
+frère, gendre du roi, puis, si ce frère n'avait pas d'enfants mâles,
+ils devaient échoir au roi même. Mais il ne mourait pas... Doyat se
+fit fort d'y pourvoir. Il se fit nommer par le Parlement, avec un
+autre, pour aller faire le procès à son ancien seigneur. Il arrive à
+grand bruit dans ce pays, où depuis tant d'années on ne connaissait de
+maître que le duc de Bourbon; il ouvre enquête publique, provoque les
+scandales, engage tout le monde à déposer hardiment contre lui. Au nom
+du roi, défense aux nobles du Bourbonnais de _faire alliance_ avec le
+duc de Bourbon. Il l'enfermait ainsi tout seul dans ses châteaux. Là
+même il ne fut pas tranquille, on vint lui prendre ses officiers chez
+lui, il ne restait qu'à l'enlever lui-même. Son frère, Louis de
+Bourbon, évêque de Liége, fut tué peu après par le Sanglier, qui, avec
+une bande recrutée en France[432], prit un moment l'évêché pour son
+fils.
+
+[Note 429: Jean de Troyes.]
+
+[Note 430: Il craignait toujours les mouvements de Paris, de
+l'Université, etc. La fameuse ordonnance pour imposer silence aux
+nominaux n'a, je pense, aucun autre sens. Voir les articles, fort
+spécieux, qu'ils lui présentèrent, mais dans le moment le moins
+favorable, dans la crise de 1473. Baluze, Miscellanea (éd. Mansi), II,
+293.]
+
+[Note 431: Le duc, longtemps ménagé, employé par le roi, pour la ruine
+des grands, exerçait avec d'autant plus de sécurité sa royauté
+féodale; on l'accusait d'exclure certains députés des assemblées
+provinciales, etc. Quant à son mariage, et celui de son frère, voir
+les pièces dans l'Ancien Bourbonnais, par MM. Allier, Michel et
+Batissier.]
+
+[Note 432: Et à Paris même. Un autre frère du duc de Bourbon,
+l'archevêque de Lyon, serviteur fort docile du roi, n'en fut pas moins
+dépouillé de son autorité sur Clermont, qui dès lors élut ses consuls.
+Jean de Troyes, XIX, 105. Molinet, II, 311. Oseray, Histoire de
+Bouillon, 131.
+
+Sur l'affranchissement de cette ville, lire Savaron, et les curieux
+extraits que M. Gonod a donnés des _Registres du Consulat_, au moment
+de la visite de Doyat, sous le titre de Trois Mois de l'histoire de
+Clermont en 1481.]
+
+Ces violences, ces outrages, et que cet Auvergnat, né chez le duc de
+Bourbon, l'eût foulé sous ses souliers ferrés, c'étaient des choses
+qu'on ne pouvait faire sans risque. La religion féodale n'était pas
+tellement éteinte qu'il ne se trouvât, entre ceux qui mangeaient le
+pain du seigneur, un homme pour le venger. Commines, si bien instruit,
+dit positivement que la bonne volonté ne manqua pas, que plusieurs
+eurent envie «d'entrer en ce Plessis, et _dépêcher les choses_, parce
+qu'à leur avis rien ne se dépêchoit.» De là, la nécessité de grandes
+précautions; le Plessis se hérisse de barreaux, grilles, guérites de
+fer. On y entre à peine. Peu de gens approchent et bien triés;
+c'est-à-dire que de plus en plus, le roi ne voyant plus que tels et
+tels, tout absolu qu'il peut paraître, se trouve dans leurs mains. Un
+accident augmenta ce misérable état d'isolement.
+
+Un jour, dînant près de Chinon, il est frappé, perd la parole. Il veut
+approcher de la fenêtre, on l'en empêche, jusqu'à ce que son médecin,
+Angelo Catto, arrive et fait ouvrir. Un peu remis, son premier soin
+fut de chasser ceux qui l'avaient tenu et empêché d'approcher des
+fenêtres.
+
+Entre cette attaque et une seconde qu'il eut peu après, il se donna,
+dans sa faiblesse, un spectacle de sa puissance. Il réunit à
+Pont-de-l'Arche la nouvelle armée qu'il organisait. Campée là sur la
+Seine, elle était à portée de marcher sur la Bretagne ou sur Calais.
+Elle rompit le projet du Breton, qui offrait sa fille au prince de
+Galles. Le roi lui avait déjà saisi Chantocé. Il se hâta de demander
+pardon.
+
+Cette armée était une belle et terrible machine, forte et légère dans
+son rempart de bois, qu'elle posait, enlevait à volonté. La pâle
+figure mourante sourit, et se complut dans cette image de force. Elle
+se sentait là en sûreté; ceux-ci étaient des hommes sûrs, des
+Suisses[433] ou armés à la suisse. Dans les armes, dans les costumes,
+rien qui sentît la France; hoquetons de toutes couleurs, hallebardes,
+lances à rouelle qu'on n'avait jamais vues. Une armée muette qui ne
+savait que deux mots: _geld_ et _trinkgeld_. Nul mouvement, qu'au son
+du cor. Le roi ne voulait plus d'hommes, mais des soldats; plus de ces
+francs-archers pillards, qui s'étaient débandés à Guinegate; de
+gentilshommes encore moins, il leur fit dire de payer au lieu de
+servir et de rester chez eux. Plus de Français, ni peuple, ni
+nobles... Le brillant spectacle de ces bandes égaya peu nos vieux
+capitaines, qui avaient tant fait pour avoir une milice nationale, et
+qui à la longue l'avaient formée, aguerrie. Ils sentaient qu'un jour
+ou l'autre ces Allemands pourraient bien battre ceux qui les payaient,
+qu'on n'en serait pas maître, et qu'on maudirait alors un roi qui
+avait désarmé la France.
+
+[Note 433: Ce commerce d'hommes, si coûteux à la France, fut encore
+plus funeste à la Suisse. Des querelles terribles y éclatèrent entre
+les villes et les campagnes, pour des questions d'argent, de butin,
+etc. (Tillier.) Stettler dit qu'en 1480, on ne put rétablir la sûreté
+des routes qu'en faisant pendre quinze cents pillards.]
+
+La France n'était plus sûre pour le garder. À qui donc se fiait-il? à
+un Doyat, un Olivier le Diable, à maître Jacques Coctier, médecin et
+président des comptes, un homme hardi, brutal, qui le faisait trembler
+lui-même. Deux hommes étaient encore autour de lui, peu rassurants,
+MM. du Lude et de Saint-Pierre; l'un, un joyeux voleur qui faisait
+rire le roi; l'autre, son sénéchal, sinistre figure de juge, qui eût
+pu être bourreau. Parmi tout cela, le doux et cauteleux Commines,
+qu'il aimait et faisait coucher avec lui; mais il croyait les autres.
+
+Au retour de son camp, il fut frappé de nouveau, «et fut quelque deux
+heures qu'on le croyoit mort; il étoit dans une galerie, couché sur
+une paillasse... M. du Bouchage et moi (dit Commines), nous le vouâmes
+à monseigneur saint Claude, et les autres qui étoient présents le lui
+vouèrent aussi. Incontinent la parole lui revint, et sur l'heure il
+alla par la maison, mais bien foible...» Un peu remis, il voulut voir
+les lettres qui étaient arrivées et qui arrivaient de moment en
+moment: «On lui montrait les principales, et je les lui lisois. Il
+faisoit semblant de les entendre, et les prenoit en la main, et
+faisoit semblant de les lire, quoiqu'il n'eût aucune connoissance, et
+disoit quelque mot, ou faisoit signe des réponses qu'il vouloit être
+faites.»
+
+Du Lude et quelques autres logeaient sous sa chambre, «en deux petites
+chambrettes.» C'était ce petit conseil qui réglait en attendant les
+affaires pressées. «Nous faisions peu d'expéditions, car il étoit
+maître avec lequel il falloit charrier droit.»
+
+Entre ses deux attaques, on lui fit faire deux choses, délivrer le
+cardinal Balue que le légat réclamait, et mettre en prison le comte du
+Perche. Ce procès, oeuvre ténébreuse et la plus inconnue du temps,
+mérite explication.
+
+Le 14 août 1481, on l'arrête et on le met dans une cage de fer, la
+plus étroite qu'on eût faite, une cage d'un pas et demi de long... Sur
+quelle accusation? la moins grave, d'avoir voulu sortir de France.
+
+Cette terrible rigueur étonne fort, quand on sait que, peu d'années
+auparavant, on examina en conseil s'il fallait l'arrêter, que deux
+personnes lui furent favorables et que l'une des deux était Louis
+XI[434]. Pour bien comprendre, il faut savoir de plus que plusieurs
+conseillers avaient du bien de l'accusé, et étaient intéressés à le
+faire mourir.
+
+[Note 434: Le comte du Perche dit qu'avant le voyage du roi à Lyon,
+«il y avoit eu douze personnes au conseil du Roy dont tous avoient
+esté d'oppinion que ont pransist luy qui parle, fors le Roy et Mons.
+de Dampmartin, lequel Dampmartin avoit dit au Roy qu'il n'y a homme
+qui, quant il savoit que le roy le vouldroit faire prandre ou
+destruyre, qu'il ne mist peine de se sauver... Le dit qui parle
+n'avoit qui tenist pour luy, fors le Roy et ledit de Dampmartin... Luy
+qui parle, estoit bien tenu au Roy, car il n'avoit eu amy que luy et
+le dict seigneur de Dampmartin.» _Procès ms. du comte du Perche (copie
+du temps)_, f. VI _verso_; _Archives du royaume, Trésor des Chartes_,
+J. 940.]
+
+Ce malheureux comte du Perche était un de ces enfants que le roi avait
+élevés chez lui, comme le prince de Navarre et autres, et qu'il avait
+formés et dressés à trahir leurs pères. En 1468, le comte du Perche
+prit parti contre son père, le duc d'Alençon, et son parent, le duc de
+Bretagne, en sorte que, détesté des ennemis du roi, il se ferma à
+jamais le retour, appartint au roi seul. Louis XI, avec qui il avait
+toujours vécu, le connaissait très-bien pour un homme léger, futile,
+et qui, «après les belles filles», ne connaissait que ses faucons. Il
+n'en tenait guère compte, lui payait mal sa pension; de longue date,
+il avait occupé ses places, et pour ses terres, il en disposait, les
+donnait comme siennes. Sa patience, déjà fort éprouvée par le roi, le
+fut bien plus encore par ceux qui, ayant son bien et voulant le
+garder, voulurent avoir sa vie. Pour cela il fallait, à force
+d'outrages et de provocations, faire de cette inoffensive créature un
+conspirateur. Chose difficile; il craignait le roi comme Dieu. Un de
+ses serviteurs disant un jour, dans sa chambre à coucher, un mot hardi
+contre le roi, il eut peur et le gronda fort.
+
+Pour surmonter sa peur, il en fallait une plus forte. On imagina de
+lui faire arriver des lettres anonymes où charitablement on
+l'avertissait que le roi allait le faire tondre, le faire moine...
+Cela l'effraya fort... Puis d'autres lettres arrivent: le roi va le
+faire pendre... D'autres encore: Il le fera tuer. Ce pauvre diable
+craignait horriblement la mort; il y paraît dans son procès. Il ne lui
+vint rien dans l'esprit contre le roi, nulle défense ou vengeance:
+seulement, il commença à regarder de tous côtés par où il
+s'enfuirait... Le plus près, c'était la Bretagne, mais c'était un pays
+hostile où il n'y avait pour lui nulle sûreté. «Si je trouvais à
+m'embarquer, disait-il, j'irais en Angleterre, ou bien encore à
+Venise; j'épouserais une bourgeoise de Venise et je serais riche.»
+
+En l'effrayant ainsi, on tâchait d'autre part d'effrayer Louis XI. Les
+gens du comte, sa soeur même (bâtarde d'Alençon), rapportaient ou
+forgeaient des mots qu'il aurait dits, et qu'on interprétait de façon
+sinistre. On assurait, par exemple, qu'il avait dit à un de ses
+domestiques: «Ne serais-tu donc pas homme à donner un coup de dague
+pour moi?»
+
+Quoique le duc de Nemours, qui dénonça tant de gens, n'eût rien dit
+contre le comte du Perche, Louis XI, de plus en plus défiant, et sans
+doute bien travaillé par ceux qui y avaient intérêt, finit par croire
+ce que l'on voulait, et signa une lettre pour avouer du Lude de tout
+ce qu'il ferait. Ce qu'il fit, ce fut d'arrêter l'homme sur l'heure,
+et il le mit dans cette cage étroite où on lui passait le manger avec
+une fourche[435]. Il l'environna de ses serviteurs à lui du Lude, et,
+ce qui est plus choquant à dire, il employait à ce métier de geôlier
+ou d'espion, sous prétexte _d'amuser le comte_, un enfant qui était
+son fils.
+
+[Note 435: «Il avoit esté mis à Chinon en une caige de fer d'un pas et
+demy de long en laquelle il fut environ six jours sans en partir, et
+luy donnoit-on à menger avecque une fourche; et par après les dicts
+six jours, on le tiroit hors de la caige, pour menger, et après,
+estoit remis en la caige, ou il est demeuré par ung yver l'espace de
+XII sepmaines, à l'occasion de quoy il a une espaulle et une cuisse
+perdue, et a une maladie à la teste dont il est en grand danger de
+mourir.» _Archives, ibidem, fol. 170._]
+
+Du Lude se fit nommer commissaire avec Saint-Pierre et quelques
+autres; mais il ne put si bien faire que l'enquête ne fût conduite par
+le chancelier, le prudent Doriole. L'accusé ayant parlé des lettres
+anonymes qu'on lui avait écrites, devenait accusateur, et probablement
+embarrassait tel et tel de ses juges. Mais il était faible, variable,
+facile à intimider; ils lui dirent que _rien ne pouvait tant l'aider_
+que de dire vrai et _de ne dénoncer personne_, et il se démentit,
+consentant à faire croire: «Que c'était lui qui les avait écrites.»
+
+Il montrait du reste assez bien qu'il était dangereux pour lui
+d'aller en Bretagne, qu'il y était haï. Il ajoutait cette chose, bien
+forte en sa faveur: «Il n'y a pas d'homme en France qui doive craindre
+tant que moi la mort du roi. Si le roi nous manquait, il n'y aurait
+plus personne pour me faire grâce. M. le dauphin serait trop jeune
+pour rien empêcher, on me ferait mourir.[436]»
+
+[Note 436: «N'y a homme au royaume de France qui fust plus desplaisant
+que luy du mal, ni de la mort du Roy, car quant le Roy seroit failly,
+il n'aroit plus à qui recourir pour lui faire grace.» _Archives,
+ibid._, fol. 57.]
+
+Plus il prouvait qu'il n'eût osé aller en Bretagne et plus le roi
+pensait qu'il voulait passer en Angleterre, ce qui était plus grave
+encore. Nulle preuve au reste ni pour l'un ni pour l'autre. La
+peureuse nature de l'accusé vint au secours des juges. Un homme que du
+Lude lui avait donné pour le soigner, qui lui avait inspiré confiance
+et qu'il faisait coucher avec lui, l'éveille brusquement une nuit et
+lui dit: «Par le corps de Dieu, vous êtes un homme mort, si vous ne
+prenez garde[437].» Et lui conte qu'un sien frère a entendu les sires
+du Lude et de Saint-Pierre dire en se promenant qu'il fallait profiter
+d'une absence du roi pour le faire mourir... Le prisonnier éperdu prie
+l'homme, le conjure de lui donner moyen de fuir... Oui, mais d'abord
+il faut s'assurer s'il peut fuir en Bretagne, si le duc est mieux
+disposé, il faut _écrire au duc_. Voici une écritoire...--Il écrit, et
+il est perdu.
+
+[Note 437: «Commençoit à soy endormir, il le tira deux ou trois fois
+par la chemise, tellement que il se tourna et demanda qu'il y
+avoit...» _Ibid._, fol. 70 et fol. 195.]
+
+Il l'eût été du moins, si par bonheur du Lude ne fût mort sur ces
+entrefaites. Le roi qui, sans doute, ne se fiait plus assez à la
+commission, mit l'affaire dans les mains de son gendre Beaujeu, et de
+son âme damnée, le lombard Boffalo qui présiderait une commission
+nouvelle tirée du Parlement (19 mars 1482). Boffalo cependant voyait
+le roi malade, il savait bien qu'à sa mort, il aurait lui-même de
+grandes affaires au Parlement pour la dépouille du duc de Nemours; il
+se prêta aux lenteurs calculées des parlementaires, et laissa traîner
+l'affaire jusqu'à la fin du règne. L'accusé, qui avait fait des aveux
+maladroits, à se perdre, n'en fut pas moins quitte pour garder prison,
+en demandant pardon au roi (22 mars 1483)[438].
+
+[Note 438: Et non 1482, comme le met à tort l'Art de vérifier les
+dates.]
+
+ * * * * *
+
+La fortune semblait prendre un malicieux plaisir, en ces derniers
+temps, à combler le mourant de grâces imprévues, dont il ne devait pas
+profiter. À peine il apprenait la mort de Charles du Maine, neveu de
+René (12 déc. 1482), à peine il entrait en jouissance du Maine, de la
+Provence, de ces beaux ports, de la mer d'Italie... Une nouvelle lui
+vient du Nord, charmante et saisissante... Elle se confirme: la maison
+de Bourgogne est éteinte, tout comme celle d'Anjou, la jeune Marie est
+morte, comme le vieux René. Son cheval l'a jeté par terre, et avec
+elle tout espoir de Maximilien. Blessée de cette chute, elle mourut en
+quelques jours. Soit pudeur, soit fierté, la souveraine dame de
+Flandre aurait mieux aimé mourir, si l'on en croit le comte, que de se
+laisser voir aux médecins; la fille, comme le père, aurait péri par
+une sorte de point d'honneur (28 mars 1483)[439].
+
+[Note 439: Pontus Heuterus assure que Maximilien ne put jamais
+entendre parler de Marie sans pleurer. Lorcheimer raconte que
+Trithème, pour le consoler, évoqua Marie et la lui fit apparaître;
+mais cette vue lui fut si douloureuse qu'il défendit au magicien, sous
+peine de la vie, d'évoquer les morts du tombeau. (Le Glay.)]
+
+Maximilien en avait deux enfants. Mais il n'était nullement à croire
+que les Flamands qui, du vivant de leur dame et sous ses yeux, lui
+avaient tué ses serviteurs, acceptassent jamais la tutelle d'un
+étranger. Il avait peu de poids d'ailleurs, peu de crédit. Pendant que
+la douairière de Bourgogne négociait pour lui à Londres, il écrivait à
+Louis XI, qui ne manquait pas de montrer ses lettres aux Anglais.
+Aussi n'avaient-ils nulle confiance en Maximilien. Ils ne voulaient
+lui donner secours qu'autant qu'il les payerait d'avance. Tout le
+payement qu'il avait à leur offrir, c'était la gloire, la belle chance
+de gagner encore des batailles de Crécy, de conquérir leur royaume de
+France... Louis XI parlait moins, agissait mieux; il offrait des
+choses palpables, des sacs d'argent, des écus neufs, des présents de
+toute sorte, de la vaisselle plate travaillée à Paris.
+
+De longue date, il avait eu cette divination qu'un moment viendrait
+pour brouiller la Flandre; il l'avait toujours pratiquée tout
+doucement, en bas par son barbier flamand, en haut par M. de
+Crèvecoeur. Il avait à Gand de bien bons amis, qui touchaient pension,
+un Wilhelm Rim entre autres, premier conseiller de la ville, «saige
+homme et malicieux», et un certain Jean de Coppenole, chaussetier et
+syndic des chaussetiers, qui, sachant écrire, se fit nommer clerc des
+échevins, et fut enfin grand doyen des métiers; c'était un homme
+très-utile.
+
+La première chose qu'ils firent, ce fut de mettre la main sur les deux
+enfants, sur le petit Philippe et la petite Marguerite (celle-ci
+encore en nourrice), et de dire que, d'après leur Coutume, les enfants
+de Flandre ne pouvaient avoir de nourrice que la Flandre même. Le
+Brabant et autres provinces ayant réclamé, les Flamands promirent de
+les garder seulement quatre mois; puis, chaque province les aurait
+quatre mois à son tour. Mais le terme arrivé, quand il fallut les
+rendre, ils déclarèrent qu'ils ne pouvaient s'en séparer, que c'était
+trop contre leur privilége[440].
+
+[Note 440: V. _passim_ les notes du Barante-Gachard, fort instructives
+et tirées des actes.]
+
+Un conseil de tutelle fut nommé, où Maximilien figura pour la forme;
+c'était lui plutôt qui était en tutelle. La Flandre et le Brabant le
+tenaient de court, le traitaient comme un mineur ou un interdit. Ses
+amis d'Allemagne, jeunes comme lui, et qui n'avaient rien vu de tel en
+leur pays, lui donnèrent le conseil tudesque de prendre quelques
+bourgeois récalcitrants et d'en faire exemple; cela finirait tout...
+Cela justement le perdit.
+
+Les Flamands dès lors se donnèrent de coeur au roi; ils se prirent
+pour lui d'une singulière tendresse; il n'arrivait pas à Gand un
+messager, un trompette, qu'il ne fût entouré, qu'on ne lui demandât
+nouvelles de la santé du roi et de monseigneur le dauphin. Ce roi
+qu'ils avaient tant haï, ils l'estimaient; ils voyaient bien qu'il
+avait les mains longues, lorsque de l'une il leur prenait encore la
+ville d'Aire, et que de l'autre il lançait sur Liége ce damné
+Sanglier.
+
+Rim et Coppenole aidant, ils comprirent que jamais ils ne trouveraient
+un parti plus honorable pour leur petite Marguerite que ce jeune
+dauphin qui tout à l'heure allait être roi de France. C'était une
+bonne occasion de se débarrasser de ces provinces françaises qui sous
+le feu duc n'avaient servi qu'à tourmenter la Flandre. N'était-elle
+pas bien assez riche, avec la Hollande et le Brabant? Qu'était-ce que
+l'Artois? rien qu'un frein pour brider la Flandre; quand le comte
+n'aurait plus, contre Gand et Bruges, ses nobles chevauchées d'Artois
+et de Bourgogne, il faudrait bien qu'il entendît raison.
+
+S'il faut en croire Commines, Louis XI eût été heureux de tirer d'eux
+une bonne cession de l'Artois ou de la Bourgogne. Ils l'obligèrent de
+les garder toutes deux. S'ils avaient pu encore lui donner le Hainaut
+et Namur, tous les pays wallons, ils l'auraient fait bien volontiers,
+tout cela dans l'idée d'avoir désormais des comtes de Flandre
+paisibles et raisonnables.
+
+Heureux roi! Gâté de la fortune, violenté... «demandant peu et
+recevant trop...» Ses amis, Rim et Coppenole, vinrent lui apporter ce
+splendide traité, la couronne de son règne. Ils furent bien étonnés de
+trouver le grand roi dans ce petit donjon, derrière ces grilles de
+fer, ces moineaux de fer, ce guet terrible, une prison enfin, si bien
+gardée qu'on n'entrait plus. Le roi y était consigné; il était si
+maigre et si pâle qu'il n'eût osé se montrer. Toujours actif du reste,
+au moins d'esprit. Ce qui restait de plus vivant en lui, c'était
+l'âpreté du chasseur, le besoin de la proie; seulement, ne pouvant
+plus sortir, il allait un peu de chambre en chambre avec des petits
+chiens dressés exprès, et chassait aux souris.
+
+Les Flamands furent reçus le soir, avec peu de lumières, dans une
+petite chambre. Le roi, qui était dans un coin et qu'on voyait à peine
+dans sa riche robe fourrée (il s'habillait richement vers la fin),
+leur dit, en articulant difficilement[441], qu'il était fâché de ne
+pouvoir se lever ni se découvrir. Il causa un moment avec eux, puis
+fit apporter l'Évangile sur lequel il devait jurer. «Si je jure de la
+main gauche, dit-il, vous m'excuserez, j'ai la droite un peu faible.»
+Et en effet, elle était déjà comme morte, tenue par une écharpe[442].
+
+[Note 441: Il ne pouvait plus déjà prononcer la lettre R.]
+
+[Note 442: Cependant il réfléchit sans doute qu'un traité _juré de la
+main gauche_ pourrait bien être un jour annulé sous ce prétexte, et il
+toucha l'Évangile du coude droit, ce qui fit rire les Flamands:
+«Cubito etiam dextro multum ridiculè...» _Pseudo-Amelgardi, lib. XI._]
+
+Ce mariage flamand rompait le mariage anglais, cette paix faisait une
+guerre. Mais, comme il était dit qu'à ce moment tout réussirait au
+mourant par delà ses voeux, l'Angleterre ne fit rien. Sa fureur fut
+pourtant extrême. Répudiée par la France, elle l'était encore par
+l'Écosse. Deux mariages rompus à la fois, deux filles d'Édouard
+dédaignées; Édouard s'en consola à table, et tant qu'il y mourut.
+Louis XI lui survécut. Les tragédies qui suivirent le mettaient en
+repos[443].
+
+[Note 443: Richard III lui écrivit, lui demanda amitié (c'est-à-dire
+pension), mais le roi, au rapport de Commines: «Ne voulut répondre à
+ses lettres, ni ouïr le messager, et l'estima très-cruel et mauvais.»]
+
+Tout allait bien pour lui, il était comblé de la fortune... seulement
+il mourait. Il le voyait, et il semble qu'il se soit inquiété du
+jugement de l'avenir. Il se fit apporter les Chroniques de
+Saint-Denis[444], les voulut lire, et sans doute y trouva peu de
+chose. Le moine chroniqueur pouvait, encore moins que le roi,
+distinguer, parmi tant d'événements, les résultats du règne, ce qui en
+resterait.
+
+[Note 444: La première idée qui se présente, c'est qu'il craignait que
+les moines n'eussent fait de l'histoire une satire. Il semble pourtant
+qu'il ait été curieux de l'histoire pour elle-même. Dans l'acte où il
+confirme la chambre des comptes d'Angers, il parle avec une sorte
+d'enthousiasme de ce riche dépôt de documents. V. _Du Puy, Inventaire
+du Trésor des chartes_, II, 61, et l'Art de vérifier les dates (Anjou,
+1482).]
+
+Une chose restait d'abord, et fort mauvaise. C'est que Louis XI, sans
+être pire que la plupart des rois de cette triste époque[445], avait
+porté une plus grave atteinte à la moralité du temps. Pourquoi? _Il
+réussit._ On oublia ses longues humiliations, on se souvint des succès
+qui finirent; on confondit l'astuce et la sagesse. Il en resta pour
+longtemps l'admiration de la ruse, et la religion du succès[446].
+
+[Note 445: Observation fort juste de M. de Sismondi. Le savant
+Legrand, parfois un peu simple, parle en plusieurs endroits de la
+_bonté_ de Louis XI. Cela est fort... Néanmoins, Commines assure qu'il
+détesta la trahison de Campobasso et la cruauté de Richard III. La
+Chronique scandaleuse, qui ne lui est pas toujours favorable, remarque
+qu'il cherchait à éviter, dans la guerre même, l'effusion du sang, ce
+qui est confirmé par son ennemi Molinet: «Il aymeroit mieux perdre dix
+mille escus que le moindre archier de sa compagnie.»--Il n'en est pas
+moins sûr qu'il fut cruel, surtout dans l'expulsion et le
+renouvellement des populations de Perpignan et d'Arras.--Le fait
+suivant me semble atroce: Avril 1477, Jean Bon ayant été condamné à
+mort «pour certains grans cas et crimes par luy commis envers la
+personne du Roy... laquelle condampnacion fut despuis, du commandement
+du dict seigneur, en charité et miséricorde, modéré, et condampné le
+dit Jean le Bon seulement à avoir les yeux pochés et estains,» il fut
+rapporté que le dit Jean Bon voyait encore d'un oeil. En conséquence
+de quoi Guinot de Lozière, prévôt de la maison du roi, par ordre dudit
+seigneur, décerna commission à deux archers d'aller visiter Jean Bon,
+et s'il voyait encore «de lui faire parachever de pocher et estaindre
+les yeux.» Communiqué par MM. Lacabane et Quicherat. L'original se
+trouve dans le vol. 171 des _titres scellés de Clairambault, à la
+Biblioth. royale_.]
+
+[Note 446: La fausse et dure maxime avec laquelle Commines enterre son
+ancien maître «Qui a le succès a l'honneur.»]
+
+Un autre mal, très-grave, et qui faussa l'histoire, c'est que la
+féodalité, périssant sous une telle main, eut l'air de périr victime
+d'un guet-apens[447]. Le dernier de chaque maison resta le _bon_ duc,
+le _bon_ comte. La féodalité, ce vieux tyran caduc, gagna fort à
+mourir de la main d'un tyran.
+
+[Note 447: Lire les touchantes complaintes d'Olivier de la Marche sur
+la maison de Bourgogne, de Jean de Ludre sur la maison d'Anjou (_ms.
+de la Bibliothèque de Nancy_), etc., etc. J'y reviendrai à l'occasion
+de la réaction féodale sous Charles VIII.]
+
+Sous ce règne, il faut le dire, le royaume, jusque-là tout ouvert,
+acquit ses indispensables barrières, sa ceinture[448] de Picardie,
+Bourgogne, Provence et Roussillon, Maine et Anjou. Il se ferma pour la
+première fois, et la paix perpétuelle fut fondée pour les provinces du
+centre.
+
+[Note 448: Première ceinture du royaume plus importante encore pour sa
+vitalité et sa durée que la seconde ceinture, les beaux accessoires de
+Flandre, Alsace, etc.]
+
+«Si je vis encore quelque temps, disait Louis XI à Commines, il n'y
+aura plus dans le royaume qu'une Coutume, un poids et une mesure.
+Toutes les Coutumes seront mises en français, dans un beau livre[449].
+Cela coupera court aux ruses et pilleries des avocats; les procès en
+seront moins longs... Je briderai, comme il faut, ces gens du
+Parlement... Je mettrai une grande police dans le royaume.»
+
+[Note 449: Dans une lettre à Du Bouchage, il exprime les mêmes idées,
+et veut, pour comparer, qu'on lui cherche les _coutumes_ de Florence
+et de Venise. Preuves de Duclos, IV, 449.]
+
+Commines ajoute encore qu'il avait bon vouloir de soulager ses
+peuples, qu'il voyait bien qu'ils étaient accablés, qu'il sentait
+avoir par là «fort chargé son âme...»
+
+S'il eut ce bon mouvement, il n'était plus à même de le suivre, la vie
+lui échappait.
+
+Déjà, tant redouté fût-il, il voyait les malveillances qui voulaient
+se produire; la résistance commençait et la réaction.
+
+Le Parlement avait refusé l'enregistrement de plusieurs édits,
+lorsqu'un règlement vexatoire de la police des grains lui donna une
+occasion populaire de se montrer plus hardiment encore. La récolte
+avait été mauvaise, on craignait la famine. Un évêque, ancien
+serviteur de René, que le roi avait fait son lieutenant à Paris,
+assembla les gens de la ville et fit voter des remontrances. Le
+Parlement fit crier dans les rues que l'on commencerait comme
+auparavant, sans égard à l'édit du roi.
+
+S'il faut en croire quelques modernes[450], La Vacquerie, premier
+président, qui venait à la tête du Parlement apporter les
+remontrances, tint tête à Louis XI, ne s'émut point de ses menaces,
+offrit sa démission et celle de ces collègues. Le roi, radouci tout à
+coup, aurait remercié pour ces bons conseils, et docilement eût
+révoqué l'édit.
+
+[Note 450: L'autorité la plus ancienne, celle de Bodin, n'est pas fort
+imposante (République, livre III, ch. IV). Rien dans les Registres du
+Parlement.]
+
+Cette bravoure des parlementaires n'est pas bien sûre. Ce qui l'est,
+c'est que leurs gens, tout le peuple de robe, recommençait dans Paris
+la maligne petite guerre qu'ils lui avaient faite au temps du Bien
+public[451].
+
+[Note 451: C'est, je crois, l'origine de tant de contes sur Louis XI
+et ses serviteurs, par exemple sur Tristan l'hermite, fort âgé sous ce
+règne, et qui probablement agit moins que beaucoup d'autres. Les
+traditions sur les petites images au chapeau, etc., ne sont pas
+invraisemblables, quoiqu'elles aient été recueillies d'abord par un
+ennemi, Seyssel, l'homme de la maison d'Orléans, par un conteur
+gascon, Brantôme.]
+
+Leurs imaginations travaillaient fort sur ce noir Plessis où l'on
+n'entrait plus, sur le vieux malade qu'on ne voyait pas. Ils en
+faisaient (à l'oreille) mille contes effrayants, ridicules. Le roi,
+disait-on, dormait toujours, et pour ne pas dormir, il avait fait
+venir des bergers du Poitou, qui jouaient de leurs instruments devant
+lui, sans le voir... Autres contes plus sombres: Les médecins
+faisaient, pour le guérir, «de terribles et merveilleuses
+médecines...» Et, si vous aviez voulu savoir absolument quelles
+médecines on entendait, on aurait fini par vous dire bien bas que pour
+rejeunir sa veine épuisée, il buvait le sang des enfants[452].
+
+[Note 452: On a dit aussi du pape Innocent VIII, comme de beaucoup
+d'autres souverains, qu'il essaya de guérir par la transfusion du
+sang.--«Humano sanguine, quem ex aliquot infantibus sumptum hausit,
+salutem comparare vehementer sperabat.» Gaguinus, fr. CLX verso. Pour
+le pape, voyez le Diario di Infessura, p. 1241, ann. 1392.]
+
+Il est curieux de voir comme, à mesure que le roi baisse, le greffier
+qui écrit la Chronique scandaleuse[453] devient hostile, hardi. Après
+avoir parlé des bergers et des musiciens: «Il fit venir aussi, dit-il,
+grand nombre de bigots, bigotes et gens de dévotion, comme ermites et
+saintes créatures, pour sans cesse prier Dieu qu'il ne mourût pas.»
+
+[Note 453: Par exemple, il lui fait dire au Dauphin «qu'eût été rien
+du tout sans Olivier-le-Daim.» Jean de Troyes, éd. Petitot, XIV, 107.]
+
+Il s'obstinait à vouloir vivre. Il avait obtenu du roi de Naples qu'il
+lui envoyât «le bon saint homme» François de Paule; il le reçut comme
+le pape, «se mettant à genoux devant lui, afin qu'il lui plût allonger
+sa vie.»
+
+Sauf ces pauvretés et ces bizarreries de malade, il avait son bon
+sens. Il alla voir le dauphin, et lui fit jurer de ne rien changer aux
+grands offices, comme il l'avait fait lui-même, à son dommage, lors de
+son avénement. Il lui recommanda d'en croire les princes de son sang
+(il voulait dire Beaujeu), de se fier à du Bouchage, Guy Pot et
+Crèvecoeur, à Doyat et maître Olivier.
+
+De retour au Plessis, il prit son parti, et ordonna à tous ses
+serviteurs d'aller rendre leurs respects «au Roi».
+
+C'est ainsi qu'il désigna le dauphin.
+
+Tout superstitieux qu'il pouvait être, il ne donna pas grande prise
+aux prêtres[454], qui ne demandaient pas mieux que de profiter de son
+affaiblissement. Son évêque, celui de Tours, près duquel il vivait et
+dont il avait demandé les prières, en prit occasion pour le
+conseiller, lui dire qu'il devrait alléger les taxes et surtout
+amender tant de choses qu'il avait faites contre les évêques. Il en
+avait, il est vrai, tenu en prison trois ou quatre, Balue entre
+autres, de plus fait arrêter le légat à Lyon. Le roi répondit que
+pour parler ainsi, il fallait être bien ignorant des affaires, n'en
+pas connaître les nécessités, ou plutôt être ennemi du roi et du
+royaume, vouloir le perdre. Il dicta une lettre au chancelier, forte
+et sévère, le chargea de réprimander vertement l'archevêque et de
+«faire justice[455]». Le chancelier fit la semonce, et rappela au
+prélat que le roi était sacré, tout aussi bien que les évêques, et
+sacré de la sainte ampoule qui venait du ciel.
+
+[Note 454: Ni aux astrologues, ni aux médecins, quoiqu'il se servît
+des uns et des autres. Pour les astrologues, malgré la tradition
+recueillie par Naudé (Lenglet, IV, 291), d'autres anecdotes (l'âne qui
+en sait plus que l'astrologue, etc.) feraient croire qu'il s'en
+moquait.
+
+Quant aux médecins: «Il estoit enclin à ne vouloir croire le conseil
+des médecins.» Commines, livre VI, ch. VI. Les dix mille écus par mois
+donnés à Coctier s'expliquent par l'_or potable_ et autres médecines
+coûteuses.
+
+Coctier peut-être ne recevait pas tout, comme médecin, mais comme
+président des comptes, et pour de secrètes affaires politiques.]
+
+[Note 455: Duclos, Preuves.]
+
+La sainte ampoule fut le dernier remède auquel le roi s'avisa de
+recourir. Il la demanda à Reims, et, sur le refus de l'abbé de
+Saint-Remy, il obtint du pape autorisation de la faire venir[456]. Il
+avait l'idée de s'oindre de nouveau et de renouveler son sacre,
+pensant apparemment qu'un roi sacré deux fois durerait davantage.
+
+[Note 456: Il était alors au mieux avec le pape. Il avait acheté son
+neveu qui était venu, comme légat, imposer la paix à Maximilien. Autre
+faveur: «Le pape donne à Louis XI permission de se choisir un
+confesseur pour commuer les voeux qu'il peut avoir faits.» _Archives,
+Trésor des chartes_, J. 463.]
+
+Il avait bien recommandé qu'on l'avertît doucement de son danger.
+
+Ceux qui l'entouraient n'en tinrent compte, et lui dirent durement,
+brusquement, qu'il fallait mourir. Il expira le 24 août 1483, en
+invoquant Notre-Dame d'Embrun.
+
+Il avait donné en finissant beaucoup de bons conseils, réglé sa
+sépulture. Il voulait être enterré à Notre-Dame de Cléry, et non à
+Saint-Denis avec ses ancêtres.
+
+Il recommandait qu'on le représentât sur son tombeau, non vieux, mais
+dans sa force, avec son chien, son cor de chasse, en habit de
+chasseur.
+
+
+FIN DU HUITIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+LIVRE XV
+
+ Pages.
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ LOUIS XI REPREND LA NORMANDIE, CHARLES LE TÉMÉRAIRE ENVAHIT
+ LE PAYS DE LIÉGE, 1466-1468 1
+
+ Industrie de Liége et de Dinant; commerce avec la France;
+ esprit français 3
+
+ Libertés de Liége 9
+
+ Génie niveleur; les _haï-droits_ 15
+
+ Rivalité politique et commerciale des sujets du duc de
+ Bourgogne 20
+
+ qui fait son neveu évêque de Liége 24
+
+ Troubles fomentés par la France 26
+
+ Les modérés se retirent; violence de Raes 29
+
+ 1465. Liége s'adresse aux Allemands 33
+
+ 21 avril, au roi de France. 37
+
+ Liége et Dinant défient le duc 38
+
+ Octobre, sont abandonnés par Louis XI 47
+
+ Décembre. _Pitieuse paix_ de Liége 48
+
+ 1466. Janvier. Louis XI reprend la Normandie 54
+
+
+CHAPITRE II
+
+--SUITE--
+
+ SAC DE DINANT, 1466 55
+
+ 1466. Comment le roi regagna les maisons de Bourbon, 58
+
+ d'Anjou, d'Orléans, et le connétable de Saint-Pol 61
+
+ Charles le Téméraire menace Dinant 64
+
+ La _dinanderie_ 67
+
+ Les bannis de Liége à Dinant, la _Verte tente_ 70
+
+ 18 août, Dinant assiégée, 76
+
+ 27-30, saccagée, brûlée 80
+
+
+CHAPITRE III
+
+ ALLIANCE DU DUC DE BOURGOGNE ET DE L'ANGLETERRE.--REDDITION DE
+ LIÉGE, 1466-1467 85
+
+ Négociations de Charolais avec Édouard, de Warwick avec
+ Louis XI 89
+
+ 15 juin. Mort de Philippe le Bon, avénement de Charles et
+ révolte de Gand 91
+
+ Misère et anarchie de Liége 95
+
+ Le duc de Bourgogne prend des Anglais à sa solde 98
+
+ 26 juin. Le roi arme Paris 99
+
+ 28 octobre. Le duc bat les Liégeois à Saint-Trond 105
+
+ Soumission de Liége 107
+
+ Novembre. Entrée du duc et sa sentence sur Liége 110
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ PÉRONNE.--DESTRUCTION DE LIÉGE, 1468 115
+
+ 1468. Projets du duc de Bourgogne, ses finances, etc. 116
+
+ Équivoque sur les mots _aide_ et _fief_ 119
+
+ Avril. Les princes appelant l'Anglais, le roi convoque les
+ États généraux 121
+
+ Le duc épouse Marguerite d'York 123
+
+ 10 septembre. Le Breton se soumet au roi (Ancenis); les
+ bannis rentrent à Liége 126
+
+ Le roi, craignant une descente anglaise, traite avec le duc 128
+
+ 9 octobre et va le trouver à Péronne, où il est
+ prisonnier 130
+
+ Les Liégeois vont prendre leur évêque à
+ Tongres 136
+
+ Le roi signe le traité de Péronne 140
+
+ et suit le duc à Liége 141
+
+ 31 octobre. Prise et destruction de Liége 146
+
+ Le roi rentre en France 149
+
+
+LIVRE XVI
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ DIVERSIONS D'ANGLETERRE.--MORT DU FRÈRE DE LOUIS XI.--BEAUVAIS.
+ 1469-1472 154
+
+ 1469. Humiliation de Louis XI et de Warwick 156
+
+ Le duc s'engage dans les affaires d'Allemagne 157
+
+ 10 juin. Le roi (malgré la trahison de Balue) éloigne son
+ frère du duc en lui donnant la Guyenne 159
+
+ 11 juillet. Warwick marie sa fille à Clarence 160
+
+ Trois rois dans la main de Warwick 161
+
+ Ses deux rôles, impossibles à concilier 162
+
+ 1470. Mai. Il est obligé de se retirer en France 167
+
+ Septembre. Il marie sa fille au fils de Marguerite d'Anjou
+ et rentre en Angleterre; Édouard en Hollande 168
+
+ 1471. Février. Le roi reprend Amiens, etc. 169
+
+ Mars. Le duc renvoie Édouard en Angleterre 172
+
+ Avril, mai. Warwick défait à Barnet, Marguerite à Teukesbury 174
+
+ Péril de la France, projets de partage 176
+
+ 1472. 24 mai. Mort du frère de Louis XI 180
+
+ Juin-juillet. Invasion du duc de Bourgogne, qui échoue devant
+ Beauvais 181
+
+
+CHAPITRE II
+
+ DIVERSION ALLEMANDE, 1473-1475 187
+
+ Violence du duc; il accuse les Flamands 188
+
+ Discorde de son empire; besoin d'unir, de centraliser,
+ d'arrondir 188
+
+ Projet de rétablir le grand royaume de Bourgogne 192
+
+ Dissolution de l'empire d'Allemagne, et surtout du Rhin 194
+
+ 1473. Août. Le duc s'adjuge la Gueldre 196
+
+ Son entrevue avec l'empereur 199
+
+ Novembre. Il se fait nommer avoué de Cologne 200
+
+ Décembre, et occupe les places frontières de Lorraine 201
+
+ Il visite ses possessions d'Alsace 201
+
+ Tyrannie d'Hagenbach 202
+
+ 1474. Soulèvement de l'Alsace, soutenue de l'Autriche, des
+ Suisses et de la France 206
+
+ 2 janvier. Traité du roi avec les Suisses 207
+
+ Mai. Mort d'Hagenbach; traité du duc avec l'Angleterre 209
+
+ 19 juillet. Guerre de Cologne, siége de Neuss 211
+
+ Novembre, les Suisses envahissent la Comté 212
+
+ 1475. Mars, mai. Le duc, attaqué par la France et l'Empire, 216
+
+ 26 juin, lève le siége de Neuss 217
+
+
+CHAPITRE III
+
+ DESCENTE ANGLAISE, 1475 219
+
+ Juillet. Les Anglais ne sont reçus ni par le duc, ni par
+ Saint-Pol 221
+
+ 29 août. Le roi les décide à traiter (Pecquigny) 224
+
+ Punition d'Armagnac (1473) 228
+
+ et de Saint-Pol 229
+
+ 19 décembre, livré par le duc et exécuté 232
+
+ Le duc maître de la Lorraine 234
+
+ Sa colère contre les Flamands 235
+
+ Ses projets sur les états du Midi 241
+
+
+LIVRE XVII
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ GUERRE DES SUISSES: BATAILLE DE GRANSON ET DE MORAT, 1476 243
+
+ 1476. État de la Suisse 244
+
+ ---- de la Savoie, de Vaud et de Neufchâtel 246
+
+ 3 mars. Le duc battu à Granson 248
+
+ Louis XI à Lyon 252
+
+ Le duc, malade à Lausanne, relevé par la Savoie, etc. 254
+
+ 10 juin, assiége Morat 256
+
+ 22 juin, est battu devant Morat 258
+
+
+CHAPITRE II
+
+ NANCY. MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE, 1476-1477 263
+
+ Le duc n'obtient rien de ses sujets 264
+
+ Sa mélancolie 266
+
+ 22 octobre. Il assiége Nancy 268
+
+ René loue une armée suisse 269
+
+ 1477, 5 janvier, et bat le duc de Bourgogne 274
+
+ qui est tué 277
+
+
+CHAPITRE III
+
+ CONTINUATION.--RUINE DU TÉMÉRAIRE.--MARIE ET MAXIMILIEN, 1477 281
+
+ Le roi saisit la Picardie et les Bourgognes 282
+
+ Février. Troubles de Flandre 286
+
+ Hugonet, Humbercourt; Crèvecoeur 288
+
+ 4 mars, le roi se sert d'eux pour avoir Arras 290
+
+ 31 mars. Marie essaye de sauver Hugonet et Humbercourt 295
+
+ 3 avril, exécutés 298
+
+ 27 avril. Son mariage conclu avec Maximilien 301
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ OBSTACLES AUX PROGRÈS DU ROI.--DÉFIANCE.--PROCÈS DU DUC DE
+ NEMOURS, 1477-1479 303
+
+ Efforts du roi pour assurer Boulogne, Arras, etc. 305
+
+ 4 mai. Il perd et reprend Arras 306
+
+ Le Flamand Olivier, envoyé en vain à Gand 310
+
+ 27 juin. Tournai défendu 311
+
+ 18 août. Revers du roi; mariage de Maximilien et de Marie 314
+
+ 4 août. Mort du duc de Nemours; ses révélations 316
+
+ 1478. Les Anglais menacent Louis XI, l'arrêtent au Nord, 320
+
+ et les Suisses s'éloignent de lui 321
+
+ Il abandonne le Hainaut et Cambrai 321
+
+ 1479. Il réforme l'armée, éloigne Dammartin 322
+
+ 7 août. Guinegate, _bataille des éperons_ 323
+
+ Troubles des Pays-Bas 325
+
+ Le roi se relève, regagne les Suisses, contient les Anglais 326
+
+
+CHAPITRE V
+
+ LOUIS XI TRIOMPHE, RECUEILLE ET MEURT, 1480-1483 328
+
+ 1480. Louis XI survit à la plupart des princes voisins; 329
+
+ il domine ou menace tous les grands fiefs: Bretagne, Anjou,
+ Provence 331
+
+ Louis XI, malade, défiant; procès par commissaires 337
+
+ 1481. Procès du duc de Bourbon 337
+
+ Troupes étrangères 340
+
+ Procès du comte du Perche 342
+
+ 12 décembre. Mort de Charles du Maine; le roi hérite du Maine
+ et de la Provence 347
+
+ 1482. 27 mars. Mort de Marie de Bourgogne 347
+
+ 23 décembre. Les Flamands donnent sa fille au dauphin;
+ traité d'Arras, qui confirme les acquisitions de Louis XI 351
+
+ Résultats de ce règne 353
+
+ 1483. La réaction commence du vivant de Louis XI. Remontrances
+ du Parlement 354
+
+ 24 août. Sa mort 358
+
+
+PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier dr), rue J.-J.-Rousseau, 61.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1466-1483 (Volume
+8/19), by Jules Michelet
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43311 ***