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diff --git a/43311-0.txt b/43311-0.txt new file mode 100644 index 0000000..f061da6 --- /dev/null +++ b/43311-0.txt @@ -0,0 +1,10945 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43311 *** + + HISTOIRE + + DE + + FRANCE + + + + + PAR + + J. MICHELET + + + + + NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE + + + + + TOME HUITIÈME + + + + + PARIS + + LIBRAIRIE INTERNATIONALE + A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS + 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 + + 1876 + + Tous droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + +LIVRE XV + + + + +CHAPITRE PREMIER + +LOUIS XI REPREND LA NORMANDIE--CHARLES LE TÉMÉRAIRE RUINE DINANT ET +LIÉGE + +1466-1468 + + +Un royaume à deux têtes, un roi de Rouen[1] et un roi de Paris, +c'était l'enterrement de la France. Le traité était nul[2]; personne +ne peut s'engager à mourir. + +[Note 1: Les Normands ne demandaient pas mieux que de l'entendre +ainsi. Ils firent lire au duc dans leurs Chroniques: «Que jadis y ot +ung roy de France qui voulut ravoir la Normandie (_donnée en apanage à +son plus jeune frère_); ceux de la dicte duché guerroyèrent tellement +le dict roy que par puissance d'armes, ils mirent en exil le roy de +France, et firent leur duc roy.» Jean de Troyes.--Le 28 déc., Jean de +Harcourt livre à M. le duc les Chroniques de Normandie que l'on +conservait à la maison de ville; il s'engage à les rendre à la ville, +quand Monseigneur les aura lues, sous peu de jours (Communiqué par M. +Chéruel). _Archives munic. de Rouen, Reg. des délibérations._] + +[Note 2: Le Parlement avait protesté contre les traités; ils n'avaient +pas été légalement enregistrés, ni publiés. Les ligués eux-mêmes +avaient fait leurs réserves contre certains articles; par exemple, le +duc de Bretagne contre celui des trente-six réformateurs. Quant aux +régales, le roi, un mois avant le traité, avait eu la précaution de +les donner pour sa vie à la Sainte-Chapelle: les détourner de là, +c'était un cas de conscience. (Ordonnances, XVI, 14 septembre 1465.)] + +Il était nul et inexécutable. Le frère du roi, les ducs de Bretagne et +de Bourbon, intéressés à divers titres dans l'affaire de la Normandie, +ne purent jamais s'entendre. + +Le 25 novembre, six semaines après le traité, le roi, alors en +pèlerinage à Notre-Dame de Cléry[3], reçut des lettres de son frère. +Il les montra au duc de Bourbon: «Voyez, dit-il, mon frère ne peut +s'arranger avec mon cousin de Bretagne; il faudra bien que j'aille à +son secours, et que je reprenne mon duché de Normandie.» + +[Note 3: Pensant qu'il n'aurait jamais échappé à de tels périls sans +l'aide de Notre-Dame de Cléry, il alla lui rendre grâces. C'est +probablement à elle qu'il offre à cette époque un Louis XI d'argent: +«Paié à André Mangot, nostre orfèvre... reste de certain voeu +d'argent, représentant nostre personne.» _Bibl. royale, mss. Legrand, +17 mars 1466._--Autre oeuvre pie: le 31 oct. 1466, il exempte d'impôts +tous les chartreux du royaume. Ordonn., XVI,--Il devient tout à coup +bon et clément; il accorde rémission à un certain Pierre Huy, qui a +dit: «Que Nous avions destruit et mengé nostre pais du Dauphiné et que +nous destruisions tout nostre royaume, et n'estions que ung follatre, +et que nous avions ung cheval qui nous portoit et tout nostre +conseil.» _Archives, Trésor des chartes, J. registre, CCVIII, ann. +1466._] + +Ce qui facilitait la chose, c'est que les Bourguignons venaient de +s'embarquer dans une grosse affaire qui pouvait les tenir longtemps; +ils s'en allaient en plein hiver châtier, ruiner, Dinant et Liége. Le +comte de Charolais, levant le 3 novembre son camp de Paris, avait +signifié à ses gens, qui croyaient retourner chez eux, «qu'ils eussent +à se trouver le 15 à Mézières, sous peine de la hart.» + +Liége, poussée à la guerre par Louis XI, allait payer pour lui. Quand +il eût voulu la secourir, il ne le pouvait. Pour reprendre la +Normandie malgré les ducs de Bourgogne et de Bretagne, il lui fallait +au moins regagner le duc de Bourbon, et c'était justement pour +rétablir le frère du duc de Bourbon, évêque de Liége, que le comte de +Charolais allait faire la guerre aux Liégeois. + +J'ai dit avec quelle impatience, quelle âpreté, Louis XI, dès son +avénement, avait saisi de gré ou de force le fil des affaires de +Liége. Il les avait trouvées en pleine révolution, et cette révolution +terrible, où la vie et la mort d'un peuple étaient en jeu, il l'avait +prise en main, comme tout autre instrument politique, comme simple +moyen d'amuser l'ennemi. + +Il m'en coûte de m'arrêter ici. Mais l'historien de la France doit au +peuple qui la servit tant, de sa vie et de sa mort, de dire une fois +ce que fut ce peuple, de lui restituer (s'il pouvait!) sa vie +historique. Ce peuple au reste, c'était la France encore, c'était +nous-mêmes. Le sang versé, ce fut notre sang. + +Liége et Dinant, notre brave petite France de Meuse[4], aventurée si +loin de nous dans ces rudes Marches d'Allemagne, serrée et étouffée +dans un cercle ennemi de princes d'Empire, regardait toujours vers la +France. On avait beau dire à Liége qu'elle était allemande et du +cercle de Westphalie, elle n'en voulait rien croire. Elle laissait sa +Meuse descendre aux Pays-Bas[5]; elle, sa tendance était de remonter. +Outre la communauté de langue et d'esprit, il y avait sans doute à +cela un autre intérêt, et non moins puissant, c'est que Liége et +Dinant trafiquaient avec la haute Meuse, avec nos provinces du Nord; +elles y trouvaient sans doute meilleur débit de leurs fers et de leurs +cuivres, de leur taillanderie et _dinanderie_[6], qu'elles n'auraient +eu dans les pays allemands, qui furent toujours des pays de mines et +de forges. Un mot d'explication. + +[Note 4: Une des grâces de la France, qui en a tant, c'est qu'elle +n'est pas seule, mais entourée de plusieurs Frances. Elle siége au +milieu de ses filles, la Wallonne, la Savoyarde, etc. La France mère a +changé; ses filles ont peu changé (au moins relativement); chacune +d'elles représente encore quelqu'un des âges maternels. C'est chose +touchante de revoir la mère toujours jeune en ses filles, d'y +retrouver, en face de celle-ci, sérieuse et soucieuse, la gaieté, la +vivacité, la grâce du coeur, tous les charmants défauts dont nous nous +corrigeons et que le monde aimait en nous, avant que nous fussions des +sages.] + +[Note 5: Il est juste de dire que la Meuse reste française, tant +qu'elle peut. Elle tourne à Sedan, à Mézières, comme pour s'éloigner +du Luxembourg. Entraînée par sa pente, il lui faut bien couler aux +Pays-Bas, se mêler, bon gré, mal gré, d'eaux allemandes; n'importe, +elle est toujours française jusqu'à ce qu'elle ait porté sa grande +Liége, dernière alluvion de la patrie.] + +[Note 6: Ce mot de _dinanderie_ indique assez que nous ne tirions +guère la chaudronnerie d'ailleurs. V. Carpentier, _Dynan_, usité en +1404.] + +La fortune de l'industrie et du commerce de Liége date du temps où la +France commença d'acheter. Lorsque nos rois mirent fin peu à peu à la +vieille misère des guerres privées, et pacifièrent les campagnes, +l'homme de la glèbe, qui jusque-là vivait, comme le lièvre, entre deux +sillons, hasarda de bâtir; il se bâtit un âtre, inaugura la +crémaillère[7], à laquelle il pendit un pot, une marmite de fer, comme +les colporteurs les apportaient des forges de Meuse. L'ambition +croissant, la femme économisant quelque monnaie à l'insu du mari, il +arrivait parfois qu'un matin les enfants admiraient dans la cheminée +une marmite d'or, un de ces brillants chaudrons tels qu'on les battait +à Dinant. + +[Note 7: Cérémonie importante dans nos anciennes moeurs.--Le chat, +comme on sait, ne s'attache à la maison que lorsqu'on lui a +soigneusement frotté les pattes à la crémaillère.--La sainteté du +foyer au moyen âge tient moins à l'âtre qu'à la crémaillère qui y est +suspendue. «Les soldats se détroupèrent pour piller et griffer, +n'épargnant ny aage, ny ordre, ny sexe, femmes, filles et enfans, +_s'attachans à la crémaillère des cheminées, pensans échapper à leur +fureur_.» Mélart, Hist. de la ville et du chasteau de Huy.] + +Ce pot, ce chaudron héréditaire, qui pendant de longs âges avaient +fait l'honneur du foyer, n'étaient guère moins sacrés que lui, moins +chers à la famille. Une alarme venant, le paysan laissait piller, +brûler le reste; il emportait son pot, comme Énée ses dieux. Le pot +semblait constituer la famille dans nos vieilles coutumes; ceux-là +sont réputés parents qui vivent «à un pain et à un pot[8].» + +[Note 8: V. Laurière, I, 220; II, 171. Michelet, Origines du droit, p. +XCI, 47, 268. Voir particulièrement pour le Nivernais: Guy Coquille, +question 58; M. Dupin, Excursion dans la Nièvre; Le Nivernais, par +MM. Morellet, Barat et Bussière.] + +Ceux qui forgeaient ce pot ne pouvaient manquer d'être tout au moins +les cousins de France. Ils le prouvèrent lorsque, dans nos affreuses +guerres anglaises, tant de pauvres Français affamés s'enfuirent dans +les Ardennes, et qu'ils trouvèrent au pays de Liége un bon accueil, un +coeur fraternel[9]. + +[Note 9: «Omnes pauperes, a regno profugos propter inopiam, +liberalissime sustentasse.» C'est l'aveu même du roi de France. +Zantfliet, ap. Martène.] + +Quoi de plus français que ce pays wallon? Il faut bien qu'il en soit +ainsi, pour que là justement, au plus rude combat des races et des +langues, parmi le bruit des forges, des mineurs et des armuriers, +éclate, en son charme si pur, notre vieux génie mélodique[10]. Sans +parler de Grétry, de Méhul, dès le XVe siècle, les maîtres de la +mélodie ont été les enfants de choeur de Mons ou de Nivelle[11]. + +[Note 10: Comme mélodistes, les Wallons et les Vaudois, Lyonnais, +Savoyards, semblent se répondre de la Meuse aux Alpes. Rousseau a son +écho dans Grétry. Même art, né de sociétés analogues; Genève et Lyon, +comme Liége, furent des républiques épiscopales d'ouvriers.--Si les +Wallons ont semblé plus musiciens que littérateurs dans les derniers +siècles, n'oublions pas qu'au quatorzième, Liége eut ses excellents +chroniqueurs, Jean d'Outre-Meuse, Lebel et Hemricourt. (Voir dans +celui-ci l'amusant portrait de ce magnifique et vaillant chanoine +Lebel.) Froissart déclare lui-même avoir copié Lebel dans les +commencements de sa chronique.--Le XVIIe siècle n'a pas eu de plus +savants hommes ni de plus judicieux que Louvrex; on sait que Fénelon, +en procès avec Liége pour les droits de son archevêché, se désista sur +la lecture d'un mémoire du jurisconsulte liégeois.--De nos jours, MM. +Lavalleye, Lesbroussart, Polain et d'autres encore, ont prouvé que cet +heureux et facile esprit de Liége n'en était pas moins propre aux +grands travaux d'érudition.] + +[Note 11: Les plus anciens de ces musiciens sont: Josquin des Prez, +doyen du chapitre de _Condé_; Aubert Ockergan, du _Hainaut_, trésorier +de Saint-Martin de Tours (m. 1515); Jean le Teinturier, de _Nivelle_ +(qui vivait encore en 1495), appelé par Ferdinand, roi de Naples, et +fondateur de l'école napolitaine; Jean Fuisnier, d'_Ath_, directeur de +musique de l'archevêque de Cologne, précepteur des pages de +Charles-Quint; Roland de Lattre, né à _Mons_ en 1520, directeur de la +musique du duc de Bavière (Mons lui éleva une statue), etc. On sait +que Grétry était de _Liége_, Gossec de _Vergnies_ en Hainaut, Méhul de +_Givet_. Le physicien de la musique, Savart, est de _Mézières_.--Quant +à la peinture, c'est la Meuse qui en a produit le rénovateur: Jean le +Wallon (Joannes Gallicus), autrement dit Jean de Eyck, et très-mal +nommé Jean de Bruges. Il naquit à _Maseyck_, mais probablement d'une +famille wallonne. Voir notre tome VI.--V. Guicchardin, Description des +Pays-Bas; Laserna, Bibliothèque de Bourgogne, p. 102-208; Fétis, +Mémoire sur la musique ancienne des Belges, et la Revue musicale, 2e +série, t. III 1830, p. 230.] + +Aimable, léger filet de voix, chant d'oiseau le long de la Meuse... Ce +fut la vraie voix de la France, la voix même de la liberté... Et sans +la liberté, qui eût chanté sous ce climat sévère, dans ce pays +sérieux? Seule, elle pouvait peupler les tristes clairières des +Ardennes. Liberté des personnes, ou du moins servage adouci[12]; +vastes libertés de pâtures, immenses communaux, libertés sur la terre, +sous la terre, pour les mineurs et les forgerons[13]. + +[Note 12: Les guerres continuelles donnaient une grande valeur à +l'homme et obligeaient de le ménager. La culture, déjà fort difficile, +ne pouvait avoir lieu qu'autant que le serf même serait, en réalité, à +peu près libre. Le servage disparut de bonne heure dans certaines +parties des Ardennes.--La coutume de Beaumont (qui du duché de +Bouillon se répandit dans la Lorraine et le Luxembourg) accordait aux +habitants le libre usage des eaux et des bois, la faculté de se +choisir des magistrats, de vendre à volonté leurs biens, etc.--Au +commencement du XIIIe siècle (1236), le seigneur d'Orchimont +affranchit ses villages de Gerdines, _selon les libertés de Renwez_ +(Concessi, ad legem Renwex, libertatem); il réduit tous ses droits au +terrage, au cens, à un léger impôt de mouture. Saint-Hubert et Mirwart +suivirent cet exemple.--Originaire moi-même de Renwez, j'ai trouvé +avec bonheur dans le savant ouvrage de M. Ozeray cette preuve des +libertés antiques du pays de ma mère. Ozeray, Histoire du duché de +Bouillon, p. 74-75, 110, 114, 118.] + +[Note 13: Les grands propriétaires qui attaquent les communes aux +Ardennes ou ailleurs devraient se rappeler que, sans les plus larges +priviléges communaux, le pays fût resté désert. Ils demandent partout +des titres aux communes, et souvent les communes n'en ont pas, +justement parce que leur droit est très-antique et d'une époque où +l'on n'écrivait guère.--Vous demanderez bientôt sans doute à la terre +le titre en vertu duquel elle verdoie depuis l'origine du monde.] + +Deux églises, le pèlerinage de Saint-Hubert[14] et l'asile de +Saint-Lambert, c'est là le vrai fonds des Ardennes. À Saint-Lambert de +Liége, douze abbés, devenus chanoines, ouvrirent un asile, une ville +aux populations d'alentour, et dressèrent un tribunal pour le maintien +de la paix de Dieu. Ce chapitre se fit, en son évêque, le grand juge +des Marches. La juridiction de l'_anneau_ fut redoutée au loin. À +trente lieues autour, le plus fier chevalier, fût-il des quatre fils +Aymon, tremblait de tous ses membres quand il était cité à la ville +noire, et qu'il lui fallait comparaître au _péron_ de Liége[15]. + +[Note 14: L'image naïve de l'Église transformant en hommes, en +chrétiens, les bêtes sauvages de ces déserts, se trouve dans les +légendes des Ardennes. Le loup de Stavelot devient serviteur de +l'évêque; ce loup ayant mangé l'âne de saint Remacle, le saint homme +fait du loup son âne et l'oblige de porter les pierres dont il bâtit +l'église: dans les armes de la ville, le loup porte la crosse à la +patte.--Au bois du cerf de Saint-Hubert fleurit la croix du Christ; le +chevalier auquel il apparaît est guéri des passions mondaines.--Le +pèlerinage de Saint-Hubert était, comme on sait, renommé pour guérir +de la rage. Nos paysans de France, comme ceux des Pays-Bas, allaient +en foule, mordus ou non mordus, se faire greffer au front d'un morceau +de la sainte étole. Les parents de saint Hubert, qui vivaient toujours +dans le pays, guérissaient aussi avec quelques prières. Délices des +Pays-Bas (éd. 1785), IV, p. 50, 172.] + +[Note 15: Le _péron_ était, comme on sait, la colonne au pied de +laquelle se rendaient les jugements. Elle était surmontée d'une croix +et d'une pomme de pin (symbole de l'association dans le Nord, comme la +grenade dans le Midi?) Je retrouve la pomme de pin à l'hôtel de ville +d'Augsbourg et ailleurs.] + +Forte justice et liberté, sous la garde d'un peuple qui n'avait peur +de rien, c'était, autant que la bonne humeur des habitants, autant que +leur ardente industrie, le grand attrait de Liége; c'est pour cela que +le monde y affluait, y demeurait et voulait y vivre. Le voyageur qui, +à grand'peine, ayant franchi tant de pas difficiles, voyait enfin +fumer au loin la grande forge, la trouvait belle et rendait grâce à +Dieu. La cendre de houille, les scories de fer lui semblaient plus +douces à marcher que les prairies de Meuse... L'Anglais Mandeville, +ayant fait le tour du monde, s'en vint à Liége et s'y trouva si bien +qu'il n'en sortit jamais[16]. Doux lotos de la liberté! + +[Note 16: Comme le disait son épitaphe: «Qui, toto quasi orbe +lustrato, Leodiidiem vitæ suæ clausit extremum, anno Domini MCCCLXXI.» +Ortelius, apud Boxhorn. De rep. Leod. auctores præcipui, p. 57.] + +Liberté orageuse, sans doute, ville d'agitations et d'imprévus +caprices. Eh bien, malgré cela, pour cela peut-être, on l'aimait. +C'était le mouvement, mais, à coup sûr, c'était la vie (chose si rare +dans cette langueur du moyen âge!), une forte et joyeuse vie, mêlée de +travail, de factions, de batailles: on pouvait souffrir beaucoup dans +une telle ville, s'ennuyer? jamais[17]. + +[Note 17: Cette terrible histoire n'en est pas moins très-gaie. V. +Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 139, 288, 350, etc. + +«Défense de violer les demeures des citoyens: En _lansant_, _ferrant_ +ou _jettant_ aux maisons, ou personnes extantes en icelles, à peine +d'un voiage de S. Jacques. Le régiment des bastons, 1442, apud +Bartollet, Consilium juris, etc., artic. 34. Je dois la possession de +ce précieux opuscule, qui donne l'analyse de presque toutes les +chartes liégeoises, à l'obligeance de M. Polain, conservateur des +archives de Liége.] + +Le caractère le plus fixe de Liége, à coup sûr, c'était le mouvement. +La base de la cité, son _tréfoncier_ chapitre, était, dans sa +constance apparente, une personne mobile, variée sans cesse par +l'élection, mêlée de tous les peuples, et qui s'appuyait contre la +noblesse indigène d'une population d'ouvriers non moins mobile et +renouvelée[18]. + +[Note 18: In stylo curiarum sæcularium Leod., c. V., art. 8, c. XIII, +art. 20, et alibi, _seigneurs_ TRESFONCIERS dicuntur ii quorum propria +sunt decimæ, reditus, census, justicia, prædium, licet alii sint +usufructarii.--TREFFONCIERS et lansagers peuvent deminuer pour faute +de relief.» Cout. de Liége, c. XV, art. 17.--Et est à savoir que cil +qui ara suer l'iretage le premier cens, l'on apele le TREFFONS. +Usatici urbis Ambianensis, mss. Ducange, verbo TREFFUNDUS. + +Hemricourt se plaint (vers 1390?) de ce que le _quart_ de la +population de Liége, loin d'être né dans la ville, n'est pas même de +la principauté. Patron de la temporalité, cité par Villenfagne, +Recherches (1817), p. 53.] + +Curieuse expérience dans tout le moyen âge: une ville qui se défait, +se refait, sans jamais se lasser. Elle sait bien qu'elle ne peut +périr; ses fleuves lui rapportent chaque fois plus qu'elle n'a +détruit; chaque fois la terre est plus fertile encore, et du fond de +la terre la Liége souterraine, ce noir volcan de vie et de +richesse[19], a bientôt jeté, par-dessus les ruines, une autre Liége, +jeune et oublieuse, non moins ardente que l'ancienne et prête au +combat. + +[Note 19: On tire la houille de dessous Liége même. Un ange a indiqué +la première houillère. Une de celles du Limbourg s'appelle +vulgairement _Heemlich_, autrefois _Hemelryck_ (royaume du ciel), à +cause de sa richesse.--Ernst., Histoire du Limbourg (éd. de M. +Lavalleye I, 119). V. aussi le mémoire de l'éditeur sur l'époque de la +découverte.] + +Liége avait cru d'abord exterminer ses nobles; le chapitre avait lancé +sur eux le peuple, et ce qui en restait s'était achevé dans la folie +d'un combat à outrance[20]. Il avait été dit que l'on ne prendrait +plus les magistrats que dans les métiers[21], que, pour être consul, +il faudrait être charron, forgeron, etc. Mais voilà que des métiers +même pullulent des nobles innombrables, de nobles drapiers et +tailleurs, d'illustres marchands de vin, d'honorables houillers[22]. + +[Note 20: Voir, à la suite du Miroir des nobles de Hasbaye, le beau +récit de la guerre des Awans et des Waroux, si bien préparé par les +généalogies qui précèdent, et par la curieuse préface de ces +généalogies.] + +[Note 21: Les exemples abondent dans Hemricourt, pour les changements +de condition, pour les alliances de bas en haut et de haut en bas, +etc.--En voici deux prises au hasard.--Corbeau Awans (l'un des +principaux chefs dans cette terrible guerre des nobles) épouse la +fille de «M. Colar Barkenheme, chevalier quy fut sornomeis delle +Crexhan, par tant qu'il demoroit en la maison con dit le Crexhan à +Liége, en la quelle _ilh avoit longtemps vendut vins_ (car ilh est +_viniers_), anchois qu'il presist l'ordenne de chevalerie.»--Ailleurs, +le très-noble et vaillant Thomas de Hemricourt s'excuse d'entrer dans +la guerre civile, sur ce qu'il est marchand de vin; et il est visible +qu'il s'agit d'un véritable commerce, et non d'une vente fortuite, +comme les étudiants avaient le privilége d'en faire dans notre +Université de Paris. Ce Thomas «de plusieurs gens estoit acoincteis +par tant qu'il estoit _vinir_... Ilh répondit que c'estoit un +_marchands_ et qu'il pooit très mal laissier sa chevanche por entrer +en ces werres...» Hemricourt, Miroir des nobles de Hasbaye, p. 256, +338, et p. 55, 141, 165, 187, 189, 225, 235, 277, 296, etc.] + +[Note 22: Au commencement du XVe siècle, époque de la proscription de +Wathieu d'Athin, ses amis paraissent être des propriétaires de +houillères. V. dans M. Polain un récit très-net de cette affaire, si +obscure partout ailleurs.] + +Liége fut une grande fabrique, non de drap ou de fer seulement, mais +d'hommes; je veux dire une facile et rapide initiation du paysan à la +vie urbaine, de l'ouvrier à la vie bourgeoise, de la bourgeoisie à la +noblesse. Je ne vois pas d'ici l'immobile hiérarchie des classes +flamandes[23]. Entre les villes du Liégeois, les rapports de +subordination ne sont pas non plus si fortement marqués. Liége n'est +pas, ainsi que Gand ou Bruges, la ville mère de la contrée, qui pèse +sur les jeunes villes d'alentour, comme mère ou marâtre. Elle est pour +les villes liégeoises une soeur du même âge ou plus jeune, qui, comme +église dominante, comme armée toujours prête, leur garantit la paix +publique. Quoiqu'elle ait elle-même par moments troublé cette paix, +abusé de sa force, on la voit, dans telles de ses institutions +juridiques les plus importantes, limiter son pouvoir et s'associer les +villes secondaires sur le pied de l'égalité[24]. + +[Note 23: Autre différence essentielle entre les deux peuples: si les +révolutions de Liége semblent montrer plus de mobilité, moins de +persévérance et d'esprit de suite, que celles de la Flandre, il est +pourtant juste de dire qu'en plusieurs points la constitution de Liége +reçut des développements qui manquèrent à celles des villes flamandes: +par exemple, l'élection populaire du magistrat et la responsabilité +ministérielle. Nul ordre de l'évêque n'avait force s'il n'était signé +d'un ministre auquel le peuple pût s'en prendre.--Je dois cette +observation à M. Lavalleye, aussi versé dans l'histoire des Pays-Bas +en général que dans celle de Liége.] + +[Note 24: Les vingt-deux institués en 1372 pour juger les cas de force +et violence, furent composés de _quatre_ chanoines (qui étaient +indifféremment indigènes ou étrangers), de quatre nobles et de quatre +bourgeois (_huit indigènes liégeois_), enfin, de _deux_ bourgeois de +Dinant et _deux_ d'Huy; Tongres, Saint-Trond et quatre autres villes +envoyaient _chacune un_ bourgeois.] + +Le lien hiérarchique, loin d'être trop fort dans ce pays, fut +malheureusement faible et lâche; faible entre les villes, entre les +fiefs ou les familles, au sein de la famille même[25]. Ce fut une +cause de ruine. Le chroniqueur de la noblesse de Liége, qui écrit tard +et comme au soir de la bataille du XIVe siècle pour compter les +morts, nous dit avec simplicité un mot profond qui n'explique que +trop l'histoire de Liége (et bien d'autres histoires!): «Il y avait +dans ce temps-là, à Visé-sur-Meuse, un prud'homme qui faisait des +selles et des brides, et qui peignait des blasons de toute sorte. Les +nobles allaient souvent le voir pour son talent, et lui demandaient +des blasons. Ce qu'il y avait d'étrange, c'est que les frères ne +prenaient pas les mêmes, mais de tout contraires d'emblèmes et de +couleurs; pourquoi? je ne le sais, si ce n'est que chacun d'eux +_voulait être chef_ de sa branche, et que l'autre n'eût pas seigneurie +sur lui.» + +[Note 25: Mélart en donne un exemple curieux. La petite ville de +Ciney, qui devait porter ses appels aux échevins d'Huy, finit par +obtenir d'en être dispensée. Huy, à son tour, prétend qu'un de ses +évêques lui a donné ce privilége, qu'aucun de ses bourgeois ne pût +être jugé par les échevins de Liége; et cet autre, qu'ils ne seraient +tenus d'aller en guerre (_en ost banni_), à moins que les Liégeois ne +les eussent précédés de huit jours. Mélart, Histoire de la ville et du +chasteau de Huy, p. 7 et 22. + +Hemricourt, dit qu'à partir de la fin de la grande guerre des nobles +(1335), ils négligèrent généralement leurs parents pauvres, n'ayant +plus besoin de leur épée. Miroir de la noblesse de Hasbaye, p. 267.] + +Chacun _voulait être chef_, et chacun périssait[26]. Au bout d'un +demi-siècle de domination, la haute bourgeoisie est si affaiblie qu'il +lui faut abdiquer (1384). Liége présenta alors l'image de la plus +complète égalité qui se soit peut-être rencontrée jamais; les petits +métiers votent comme les grands, les ouvriers comme les maîtres; les +apprentis même ont suffrage[27]. Si les femmes et les enfants ne +votaient pas, ils n'agissaient pas moins. En émeute, parfois même en +guerre, la femme était terrible, plus violente que les hommes, aussi +forte, endurcie à la peine, à porter la houille, à tirer les +bateaux[28]. + +[Note 26: «Ils ne voloyent nient que nus deauz awist sor l'autre +sangnorie, ains voloit cascuns d'eaz estre chief de sa branche.» +Hemricourt, p. 4. Voir les passages relatifs aux continuels +changements d'armes, p. 179, 189, 197, etc. Aussi dit-il: «À poynes +soit-on al jour-duy queis armes, ne queile blazons ly nobles et gens +de linage doyent porteir.» Ibidem, p. 355.] + +[Note 27: Hemricourt, Patron de la temporalité, cité par Villenfagne. +Recherches (1817), p. 54.] + +[Note 28: On sait le proverbe sur Liége: _Le paradis des prêtres, +l'enfer des femmes_ (elles y travaillent rudement), _le purgatoire des +hommes_ (les femmes y sont maîtresses).--Plusieurs passages des +chroniques de Liége et des Ardennes témoignent du génie viril des +femmes de ce pays, entre autres la terrible défense de la tour de +Crèvecoeur. Galliot, Hist. de Namur, III, 272.--«Près Treit, aucunes +femmes Liégeoises vindrent en habits d'homme, avec les armes, et +firent au pays si grandes thirannies qu'elles surmontoient les hommes +en excès.» _Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de Stavelot, fol. 159._] + +La chronique a jugé durement cette Liége ouvrière du XIVe siècle; mais +l'histoire, qui ne se laisse pas dominer par la chronique et qui la +juge elle-même, dira que jamais peuple ne fut plus entouré de +malveillances, qu'aucun n'arriva dans de plus défavorables +circonstances à la vie politique. S'il périt, la faute en fut moins à +lui qu'à sa situation, au principe même dont il était né et qui avait +fait sa subite grandeur. + +Quel principe? nul autre qu'un ardent génie d'action, qui, ne se +reposant jamais, ne pouvait cesser un moment de produire sans +détruire. + +La tentation de détruire n'était que trop naturelle pour un peuple qui +se savait haï, qui connaissait parfaitement la malveillance unanime +des grandes classes du temps, le prêtre, le baron et l'homme de loi. +Ce peuple enfermé dans une seule ville, et par conséquent pouvant être +trahi, livré en une fois, avait mille alarmes, et souvent fondées. Son +arme en pareil cas, son moyen de guerre légal contre un homme, un +corps qu'il suspectait, c'était que les métiers _chômassent_ à son +égard, déclarassent qu'ils ne voulaient plus travailler pour lui. +Celui qui recevait cet avertissement, s'il était prudent, fuyait au +plus vite. + +Liége, assise au travail sur sa triple rivière, est comme on sait +dominée par les hauteurs voisines. Les seigneurs qui y avaient leurs +tours, qui d'en haut épiaient la ville, qui ouvraient ou fermaient à +volonté le passage des vivres, lui étaient justement suspects. Un +matin, la montagne n'entendait plus rien de la ville, ne voyait ni feu +ni fumée; le peuple _chômait_, il allait sortir, tout tremblait..... +Bientôt, en effet, vingt à trente mille ouvriers passaient les portes, +marchaient sur tel château, le défaisaient en un tour de main et le +mettaient en plaine[29]; on donnait au seigneur des terres en bas, et +une bonne maison dans Liége. + +[Note 29: C'est ce qui arriva au chevalier Radus. Au retour d'un +voyage qu'il avait fait avec l'évêque de Liége, il chercha son château +des yeux, et ne le trouva plus: «Par ma foi! s'écria-t-il, sire +évêque, ne sais si je rêve ou si je veille, mais j'avois accoutumance +de voir d'ici ma maison sylvestre, et ne l'aperçois point +aujourd'hui.--Or, ne vous courroucez, mon bon Radus, répliqua +doucement l'évêque; de votre château, j'ai fait faire un moustier; +mais vous n'y perdrez rien.--Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain, +dans ses Récits historiques.--Voir aussi dans le même ouvrage comment +ce brave évêque, venant baptiser l'enfant du sire de Chêvremont, fit +entrer ses hommes d'armes couverts de chapes et de surplis, s'empara +de la place, etc.--«Les Dinantais entre eux divisés à l'occasion de +Saint-Jean de Vallé, chevalier, duquel ils furent contraints de +destruire la thour et chasteaux.» _Bibl. de Liége, ms. 183, Jean de +Stavelot, ann. 1464._] + +L'un après l'autre descendirent ainsi tours et châteaux. Les Liégeois +prirent plaisir à tout niveler, à démolir eux-mêmes ce qui couvrait +leur ville, à faire de belles routes pour l'ennemi, s'il était assez +hardi pour venir à eux. Dans ce cas, ils ne se laissaient jamais +enfermer; ils sortaient tous à pied, sans chevaliers, n'importe. De +même que la ville de pierre n'aimait point les châteaux autour d'elle, +la ville vivante croyait n'avoir que faire de ces pesants gendarmes, +qui, pour les armées du temps, étaient des tours mouvantes. Ils n'en +allaient pas moins gaiement, lestes piétons, dans leurs courtes +jaquettes, accrocher, renverser les cavaliers de fer. + +Et pourtant, que servait cette bravoure? Ce vaillant peuple, rangé en +bataille, pouvait apprendre qu'il était, lui et sa ville, donné par +une bulle à quelqu'un de ceux qu'il allait combattre, que son ennemi +devenait son évêque. Dans sa plus grande force et ses plus fiers +triomphes, la pauvre cité était durement avertie qu'elle était terre +d'église. Comme telle, il lui fallut maintes fois s'ouvrir à ses plus +odieux voisins; s'ils n'étaient pas assez braves pour forcer l'entrée +par l'épée, ils entraient déguisés en prêtres. + +Le nom suffisait, sans le déguisement. On donnait souvent cette église +à un laïque, à tel jeune baron, violent et dissolu, qui prenait évêché +comme il eût pris maîtresse, en attendant son mariage. L'évêché lui +donnait droit sur la ville. Cette ville, ce monde de travail, n'avait +de vie légale qu'autant que l'évêque autorisait les juges. Au moindre +mécontentement, il emportait à Huy, à Maëstricht[30], le bâton de +justice, fermait églises et tribunaux: tout ce peuple restait sans +culte et sans loi. + +[Note 30: Maëstricht était sous la souveraineté indivise de l'évêque +de Liége et du duc de Brabant, comme il résulte de la vieille formule: + + Een heer, geen heer (_un seigneur, point de seigneur_), + Twen heeren, een heer (_deux seigneurs, un seigneur_). + Trajectum neutri domino, sed paret utrique. + +V. Polain, De la Souveraineté indivise, etc., 1831; et Lavalleye, +extrait d'un mém. de Louvrex sur ce sujet, à la suite du tome III de +l'Histoire du Limbourg, de Ernst.] + +Au reste, la discorde et la guerre où Liége va s'enfonçant toujours ne +s'expliqueraient pas assez, si l'on n'y voulait voir que la tyrannie +des uns, l'esprit brouillon des autres. Non, il y a à cela une cause +plus profonde. C'est qu'une ville qui se renouvelait sans cesse devait +perdre tout rapport avec le monde immobile qui l'environnait. N'ayant +plus d'intermédiaire avec lui[31], ni de langue commune, elle ne +comprenait plus, n'était plus comprise. Elle repoussait les moeurs et +les lois de ses voisins, les siennes même peu à peu. Le vieux monde +(féodal ou juriste), incapable de ne rien entendre à cette vie +rapide, appela les Liégeois _haï-droits_[32], sans voir qu'ils avaient +droit de haïr un droit mort, fait pour une autre Liége, et qui était +pour la nouvelle le contraire du droit et de l'équité. + +[Note 31: Les chevaliers leur faisaient faute en paix plus encore +qu'en guerre. S'agissait-il d'envoyer une ambassade à un prince, ils +ne savaient souvent qui employer. Louis XI les priant de lui envoyer +des ambassadeurs avec qui il pût s'entendre, ils répondent qu'ils ont +peu de noblesse du parti de la cité, et que ce peu de nobles est +occupé à Liége dans les emplois publics. _Bibl. royale, mss. Baluze_, +165, 1er août 1467.] + +[Note 32: Dans les deux poèmes de la Bataille de Liége, et les +Sentences de Liége, ils sont nommés _hé-drois_. Mémoires pour servir à +l'histoire de France et de Bourgogne, I, 375-376. Les chefs des +_haï-droits_ sous Jean de Bavière sont: un écuyer, un boucher qui +avait été bourgmestre, un licencié en droit civil et canonique, un +paveur à la chaux. Zantfliet, ap. Martène, Ampliss. Collect., V, 363. +Au reste, les ennemis du droit strict trouvaient de quoi s'appuyer +dans la loi même, puisque la Paix de Fexhe (1316) portait que les +Liégeois devaient être traités par jugement d'échevins ou _d'hommes_, +et que le changement dans les lois qui peuvent être ou trop larges, ou +trop roides, ou trop étroites, doit être _attempéré par le sens du +pays_. Dewez, Droit public, t. V des Mém. de l'Acad. de Bruxelles.] + +Apparaissant au-dehors comme l'ennemie de l'antiquité, comme la +_nouveauté_ elle-même, Liége déplaisait à tous. Ses alliés ne +l'aimaient guère plus que ses ennemis. Personne ne se croyait obligé +de lui tenir parole. + +Politiquement, elle se trouva seule et devint comme une île. Elle le +devint encore sous le rapport commercial, à mesure que tous ses +voisins, se trouvant sujets d'un même prince, apprirent à se +connaître, à échanger leurs produits, à soutenir la concurrence contre +elle. Le duc de Bourgogne, devenu en dix ans maître de Limbourg, du +Brabant et de Namur, se trouve être l'ennemi des Liégeois, et comme +leur concurrent pour les houilles et les fers, les draps et les +cuivres[33]. Étrange rapprochement des deux esprits féodal et +industriel! Le prince chevaleresque, le chef de la croisade, le +fondateur de la Toison d'or, épouse contre Liége les rancunes +mercantiles des forgerons et des chaudronniers. + +[Note 33: Il semblerait, d'après les devises, que la guerre de Louis +d'Orléans et de Jean sans Peur peut se rattacher à la concurrence du +charbon de bois et de la houille, du Luxembourg et des Pays-Bas: +Monseigneur d'Orléans, _Je suis mareschal de grant renommée, Il en +appert bien, j'ay forge levée_: Monseigneur de Bourgogne, _Je suis +charbonnier d'étrange contrée, J'ai assez charbon pour faire fumée. +Bibl. royale, mss. Colbert 2403, regius 9681-5._ + +Les tisserands du Liégeois n'étaient pas moins anciens que ceux de +Louvain. La chronique de Saint-Trond nous montre des tisserands en +1133, à Saint-Trond, à Tongres, etc.»Est genus mercenariorum quorum +officium ex lino et lana tecere telas; hoc procax et superbum supra +alios mercenarios vulgo reputatur.» Spicilegium, II, 704 (éd. +in-folio). + +«Survint une grosse guerre entre les Bourguignons et les Dinantois, +pour la marchandise de cuivre.» _Bibl. de Liége, ms. 180, Jean de +Stavelot, f. 152 verso._] + +Il ne fallait pas moins qu'une alliance inouïe d'états et de principes +jusque-là opposés, pour accabler un peuple si vivace. Pour en venir à +bout, il fallait que de longue date, de loin et tout autour, on fermât +les canaux de sa prospérité, qu'on le fît peu à peu dépérir. C'est à +quoi la maison de Bourgogne travailla pendant un demi-siècle. + +D'abord elle tint à Liége, trente ans durant, un évêque à elle, Jean +de Heinsberg, parasite, _domestique_ de Philippe le Bon. Ce Jean, par +lâcheté, mollesse et connivence, énerva la cité en attendant qu'il la +livrât. Lorsque le Bourguignon, ayant acquis les pays d'alentour et +presque enfermé l'évêché, commença d'y parler en maître, Liége prit +les armes; l'évêque invoqua l'arbitrage de son archevêque, celui de +Cologne, et souscrivit à sa sentence paternelle, qui ruinait Liége au +profit du duc de Bourgogne, la frappant d'une amende monstrueuse de +deux cent mille florins du Rhin (1431)[34]. + +[Note 34: Mélart lui-même, si partial pour les évêques, avoue que +cette paix a été «infâme, et où l'évesque s'est abaissé trop vilement, +blasmé en cela de... s'avoir laissé mettre la chevestre au col.» +Mélart, Histoire de la ville et chasteau de Huy, p. 245. + +Cet argent venait à point pour cette maison, si riche et si +nécessiteuse, dont la recette (sans parler de certaines années +extraordinaires, et vraiment accablantes) paraît avoir flotté: de 1430 +à 1442, entre 200,000 et 300,000 écus d'or,--de 1442 à 1458, entre +300,000 et 400,000. C'est du moins ce que je crois pouvoir induire du +budget annuel qui m'a été communiqué par M. Adolphe Le Gay. _Archives +de Lille, Comptes de la recette générale des finances des ducs Jean et +Philippe._] + +Liége baissa la tête, s'engagea à payer tant par terme; il y en avait +pour de longues années. Elle se fit tributaire, afin de travailler en +paix. Mais c'était pour l'ennemi qu'elle travaillait, une bonne part +du gain était pour lui. Ajoutez qu'elle vendait bien moins; les +marchés des Pays-Bas se fermaient pour elle, et la France n'achetait +plus, épuisée qu'elle était par la guerre. + +Il résulta de cette misère une misère plus grande. C'est que Liége, +ruinée d'argent, le fut presque de coeur. Voir à chaque terme le +créancier à la porte, qui gronde et menace si vous ne payez, cela met +bien bas les courages. Cette malheureuse ville, pour n'avoir pas la +guerre, se la fit à elle-même; le pauvre s'en prit au riche, +proscrivant, confisquant, faisant ressource du sang liégeois, alléché +peu à peu aux justices lucratives[35]. Et tout cela pour gorger +l'ennemi. + +[Note 35: C'est là, selon toute apparence, la triste explication qu'il +faut donner de l'affaire si obscure de Wathieu d'Athin, de la +proscription de ses amis, les maîtres des houillères, d'où résulta un +conflit déplorable entre les métiers de Liége et les ouvriers des +fosses voisines. La ville, déjà isolée des campagnes par la ruine de +la noblesse, le devint encore plus lorsque l'alliance antique se +rompit entre le houiller et le forgeron.] + +La France voyait périr Liége, et semblait ne rien voir. Ce n'est pas +là ce qui eût eu lieu au XIIIe ou XIVe siècle; les deux pays se +tenaient bien autrement alors. À travers mille périls, nos Français +allaient visiter en foule le grand saint Hubert. Les Liégeois, de leur +part, n'étaient guère moins dévots au roi de France, leur pèlerinage +était Vincennes. C'est là qu'ils venaient faire leurs lamentations, +leurs terribles histoires des nobles brigands de Meuse, qui, non +contents de piller leurs marchands, mettaient la main sur leurs +évêques, témoin celui qu'ils lièrent sur un cheval et firent courir à +mort... Parfois, la terreur lointaine de la France suffisait pour +protéger Liége; en 1276, lorsque toute la grosse féodalité des +Pays-Bas s'était unie pour l'écraser, un mot du fils de saint Louis +les fit reculer tous. Nos rois, enfin, s'avisèrent d'avoir sur la +Meuse contre ces brigands un brigand à eux, le sire de La Marche, +prévôt de Bouillon pour l'évêque, quelquefois évêque lui-même, par la +grâce de Philippe le Bel ou de Philippe de Valois. + +Ce fut aussi La Marche qu'employa Charles VII. N'ayant repris encore +ni la Normandie ni la Guienne, il ne pouvait rien, sinon créer au +Bourguignon une petite guerre d'Ardennes, de lui lancer le +Sanglier[36]. Lorsque ce Bourguignon insatiable, ayant presque tout +pris autour de Liége, prit encore le Luxembourg, comme pour fermer son +filet, La Marche mit garnison française dans ses châteaux, défia le +duc. Qui n'aurait cru que Liége eût saisi cette dernière chance +d'affranchissement? Mais elle était tellement abattue de coeur ou +dévoyée de sens, qu'elle se laissa induire par son évêque à combattre +son allié naturel[37], à détruire celui qui, par Bouillon et Sedan, +lui gardait la haute Meuse, la route de la France (1445). + +[Note 36: Il serait curieux de suivre l'action progressive de la +France dans les Ardennes, depuis le temps où un fils du comte de +Rethel fonda Château-Renaud. Nos rois, de bonne heure, achetèrent +Mouzon à l'archevêque de Reims. Suzerains de Bouillon, et de Liége +pour Bouillon, voulant fonder sur la Meuse la juridiction, de la +France, ils y prirent pour agents les La Marche (et non La Mark, +puisque La Marche est en pays wallon), les fameux _Sangliers_. Nous +les tenions par une chaîne d'argent, et nous les lâchions au besoin. +Ils grossirent peu à peu de la bonne nourriture qu'ils tirèrent de la +France. Par force ou par amour, par vol ou par mariage, ils eurent les +châteaux des montagnes. Lorsque Robert de Braquemont quitta la Meuse +pour la Normandie (la mer et les Canaries), il vendit Sedan aux La +Marche, qui le fortifièrent, et en firent un grand asile entre la +France et l'Empire. De ce fort, ils défiaient hardiment un Philippe le +Bon, un Charles-Quint. Le terrible ban de l'Empire les terrifiait peu. +Ces _Sangliers_, comme on les appelait du côté allemand, donnèrent à +la France plus d'un excellent capitaine; sous François Ier, le brave +Flemanges qui, avec ses lansquenets, fit justice des Suisses. Par +mariage enfin, les La Marche aboutissent glorieusement à Turenne.--En +1320, Adolphe de la Marche, évêque de Liége, reconnaît recevoir du roi +1,000 livres de rentes; 1337, il donne quittance de 15,000 livres, et +promet secours contre Édouard III. En 1344, Engilbert de la Marche +fait hommage au roi, puis en 1354, pour 2,000 livres de rente, qu'il +réduit à 1,200 en 1268. _Archives du royaume, Trésor des chartes_, J. +527.] + +[Note 37: Sous le prétexte que si Liége n'aidait le duc, il garderait +pour lui ces châteaux qui étaient des fiefs de l'évêché. Zantfliet, +ap. Martène, Ampliss. Coll., V, 453. Voir aussi Adrianus de Veteri +Bosco, Du Clercq, Suffridus Petrus, etc.] + +L'évêque, désormais moins utile et sans doute moins ménagé, semble +avoir regretté sa triste politique. Il eut l'idée de relever La +Marche, lui rendit le gouvernement de Bouillon[38]. Le Bourguignon, +voyant bien que son évêque tournait, ne lui en donna pas le temps; il +le fit venir et lui fit une telle peur qu'il résigna en faveur d'un +neveu du duc, le jeune Louis de Bourbon[39]. Au même moment, il +forçait l'élu d'Utrecht de résigner aussi en faveur d'un sien bâtard, +et ce bâtard, il l'établissait à Utrecht par la force des armes, en +dépit du chapitre et du peuple[40]. + +[Note 38: La Marche se présenta au chapitre pour faire serment le 8 +mars 1455; date importante pour l'explication de tout ce qui suit. +Explanatio uberior et Assertio juris in ducatum Bulloniensem, pro Max, +Henrico, Bavariæ duce, episc. Leod. 1681, in-4º, p. 121.] + +[Note 39: Plusieurs disent qu'on le menaça de la mort, qu'on amena un +confesseur, etc. Ce qui est sûr, c'est que pour faire croire qu'il +était libre, on le fit résigner, non chez le duc, mais dans une +auberge, «Hospitium de Cygno. Et juravit quod nunquam contraveniret, +sub obligatione omnium bonorum suorum.» Adrianus de V. Bosco. Ampliss. +Coll. IV, 1226.] + +[Note 40: Meyer, si partial pour le duc, dit lui-même: «Metu +potentissimi ducis.» Meyer, Annal. Flandr., f. 318 verso.] + +Le duc de Bourgogne ne sollicita pas davantage pour son protégé le +chapitre de Liége, qui pourtant était non-seulement électeur naturel +de l'évêque, mais de plus originairement souverain du pays et prince +avant le prince. Il s'adressa au pape, et obtint sans difficulté une +bulle de Calixte Borgia. + +Liége fut peu édifiée de l'entrée du prélat; celui qu'on lui donnait +pour père spirituel était un écolier de Louvain; il avait dix-huit +ans. Il entra avec un cortége de quinze cents gentilshommes, lui-même +galamment vêtu, habit rouge et petit chapeau[41]. + +[Note 41: «Indutus veste rubea, habens unum parvum pileum.» Adrianus +de Veteri Bosco, ap. Martène, Amplissima Collectio, IV, 1230. Comment +se fait-il que cet excellent continuateur des Chroniques de saint +Laurent, témoin oculaire et très judicieux, ait été généralement +négligé? Parce qu'on avait sous la main, dans le recueil de +Chapeauville, l'abréviateur Suffridus Petrus, _domestique_ de +Granvelle, lequel écrit plus d'un siècle après la révolution, sans la +comprendre, sans connaître Liége. Un seul mot peut faire apprécier +l'ineptie de l'abréviateur: il suppose que Raes de Linthres fait jurer +d'avance aux Liégeois d'obéir au régent quelconque qu'il pourra +nommer! il lui fait dire que ce régent (le frère du margrave de Bade) +est aussi puissant que le duc de Bourgogne! etc.--Outre Commines et Du +Clercq, les sources sérieuses sont, pour Liége, Adrien de Vieux Bois, +pour Dinant, la correspondance de ses magistrats dans les Documents +publiés par M. Gachard. La petite ville a conservé ses archives mieux +que Liége elle-même. Nous aurons bientôt une traduction d'Adrien, et +une traduction excellente, puisqu'elle sera de M. Lavalleye.] + +On voyait bien, au reste, d'où il venait: il avait un Bourguignon à +droite et un à gauche. Tout ce qui suivait était Bourguignon, +Brabançon; pas un Français, personne de la maison de Bourbon. Autre +n'eût été l'entrée si le Bourguignon lui-même fût entré par la brèche. + +S'ils ne crièrent pas: _Ville prise_, ils essayèrent du moins de +prendre ce qu'ils purent, coururent à l'argent, au trésor des abbayes, +aux comptoirs des Lombards; ils venaient, disaient-ils, emprunter +_pour le prince_. Après avoir si longtemps extorqué l'argent par +tribut, l'ennemi voulait, par emprunt, escamoter le reste. + +L'évêque de Liége résidait partout plutôt qu'à Liége; il vivait à Huy, +à Maëstricht, à Louvain. C'est là qu'il eût fallu lui envoyer son +argent, en pays étranger, chez le duc de Bourgogne. La ville n'envoya +point; elle se chargea de percevoir les droits de l'évêché, droits +sur la bière, droits sur la justice, etc. + +L'évêque seul avait le bâton de justice, le droit d'autoriser les +juges. Il retint le bâton, laissant les tribunaux fermés, la ville et +l'évêché sans droit ni loi. De là de grands désordres[42]; une justice +étrange s'organise, des tribunaux burlesques; partout, dans la +campagne, de petits compagnons, des garçons de dix-huit ou vingt ans +se mettent à juger; ils jugent surtout les agents de l'évêque[43]. +Puis, la licence croissant, ils tiennent cour au coin de la rue, +arrêtent le passant et le jugent: on riait, mais en tremblant, et pour +être absous, il fallait payer. + +[Note 42: Moins cruels pourtant que la justice de l'évêque, à en juger +par l'effroyable supplice infligé à deux hommes ivres, dont l'un avait +proféré des menaces contre l'évêque, l'autre avait approuvé: «Quod +factum fuit ad incutiendum timorem, versum fuit in horrorem.» Adrianus +de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1234.] + +[Note 43: «Qui se vocaverunt _dy Clupslagher_, et fecerunt fieri pro +signo unum vagum virum cum fuste in manu, quem ponebant in vexillo, et +in pecia papyri depictum portabant, affixum super brachia et pilea +sua.» Ibidem, 1242.] + +Le plus comique (et le plus odieux), c'est qu'apprenant que Liége +allait faire rendre gorge aux procureurs de l'évêché, l'évêque vint en +hâte... intercéder?--non, mais demander sa part. Il siégea, de bonne +grâce, avec les magistrats, jugea avec eux ses propres agents, et en +tira profit; on lui donna les deux tiers des amendes[44]. + +[Note 44: «Sedendo cum eis, juvit dictare, sicut aiebant, sententias.» +Ibidem, 1244.] + +En tout ceci, Liége était menée par le parti français; plusieurs de +ses magistrats étaient pensionnés de Charles VII. La maison de +Bourbon, puissante sous ce règne, avait, selon toute apparence, ménagé +cet étrange compromis entre la ville et Louis de Bourbon. Le duc de +Bourgogne patientait, parce qu'il avait alors le dauphin chez lui, et +croyait que, Charles VII mourant, son protégé arrivant au trône, la +France tomberait dans sa main et Liége avec la France. + +On sait ce qui en fut. Louis XI, à peine roi, fit venir les meneurs +de Liége, leur fit peur[45], les força de mettre la ville sous sa +sauvegarde; mais il n'en fit pas davantage pour eux. Préoccupé du +rachat de la Somme, il avait trop de raison de ménager le duc de +Bourgogne. S'il servit Liége, ce fut indirectement, en achetant les +Croy, qui, comme capitaines et baillis du Hainaut, comme gouverneurs +de Namur et du Luxembourg, auraient certainement vexé Liége de bien +des manières, s'ils n'eussent été d'intelligence avec le roi. + +[Note 45: La scène est jolie dans Adrien. De Dinant, on vient dire à +Liége qu'il y a à Mouzon beaucoup de gens d'armes français, qu'ils +vont envahir le pays. Le capitaine déclare qu'en effet il a ordre +d'attaquer, si les Liégeois ne sont avant tel jour à Paris. Les +magistrats de Liége hésitent fort à partir. Ils demandent un +sauf-conduit, qui leur est refusé. Arrivés près de Paris, tout contre +le gibet royal, survient un messager de l'évêque de Liége, qui dit à +l'un d'eux, Jean le Ruyt: «Ô mon cher seigneur, où allez-vous, +retournez, je vous en prie, que voulez-vous faire? Voilà Jean Bureau +qui s'est constitué prisonnier jusqu'à ce qu'il ait prouvé ce dont on +vous accuse.--Eh! quoi! dites-vous bien vrai?--Oui, c'est comme je +vous dis.» À quoi Jean le Ruyt répliqua: «Ah! ah! ah! Domine Deus +(_Jérémie_)! Je sais bien qu'il me faut mourir une fois; le pis qu'il +me puisse arriver, c'est de finir à ce gibet. Donc, en avant!...» La +première personne qu'ils rencontrèrent, ce fut Jean Bureau qu'on leur +avait dit s'être constitué prisonnier. Cependant le roi, apprenant +leur arrivée, envoie les chercher, une fois, deux fois. Introduits, +ils se mettent à genoux, le roi les fait relever. Bérard, l'envoyé des +nobles, fit en leur nom une belle harangue. Puis le roi: «Gilles d'Huy +est-il ici?--Oui, sire.--Et Gilles de Mès?--Sire, me voici.--Et celui +que mon père, le roi Charles, a fait chevalier?--Sire, c'est moi, dit +Jean le Ruyt.» Alors le roi leur parla du bruit qui courait, qu'ils +avaient promis à son père de le ramener en France. Il chargea Jean +Bureau de faire à ce sujet une enquête.--Ils cherchèrent pendant trois +jours l'évêque de Liége, et en furent reçus assez mal. Il ne retint +avec lui que leur orateur, l'envoyé des nobles. Le lendemain, comme +ils entraient au palais du roi, celui qui ouvrait la porte leur dit: +«Votre orateur est là, qui parle contre vous.» Cependant le roi les +tint pour excusés, et dit qu'on ne parlât plus de rien. Puis il dit à +Gilles de Mès: «Voulez-vous que je vous fasse chevalier?--Mais, sire, +je n'ai ni terre, ni fief...»--Voyant ensuite l'avoué de Lers avec un +simple collier d'argent: «Voulez-vous la chevalerie?--Sire, je suis +bien vieux.--N'importe; qu'on me donne une épée.» Il le fit chevalier, +et un autre encore. Alors, les envoyés prièrent le roi de prendre la +ville en sa sauvegarde. Ibidem, 1247-1250.] + +Dans cette situation même, Liége, sans être attaquée, pouvait mourir +de faim. L'évêque, s'éloignant de nouveau, avait jeté l'interdit, +enlevé la clef des églises et des tribunaux. Cette affluence de +plaideurs, de gens de toute sorte, que la ville attirait à elle, comme +haute cour ecclésiastique, avait cessé. Ni plaideurs, ni marchands, +dans une ville en révolution. Les riches partaient un à un, quand ils +pouvaient; les pauvres ne partaient pas, un peuple innombrable de +pauvres, d'ouvriers sans ouvrage. + +État intolérable, et qui néanmoins pouvait durer. Il y avait dans +Liége une masse inerte de modérés, de prêtres. Saint-Lambert, avec son +vaste cloître, son asile, son _avoué_ féodal, sa bannière redoutée, +était une ville dans la ville, une ville immobile, opposée à tout +mouvement. Les chanoines ne voulaient point, quelque prière ou menace +que leur fît la ville, officier malgré l'interdit de l'évêque. D'autre +part, comme _tréfonciers_, c'est-à-dire propriétaires du fond, comme +souverains originaires de la cité, ils ne voulaient point la quitter, +et n'obéissaient nullement aux injonctions de l'évêque, qui les +sommait d'abandonner un lieu soumis à l'interdit. + +À toute prière de la ville, le chapitre répondait froidement: +«Attendons.» De même, le roi de France disait aux envoyés liégeois: +«Allons doucement, attendons; quand le vieux duc mourra...» Mais Liége +mourait elle-même, si elle attendait. + +Dans cette situation, le rôle des modérés, des anciens meneurs, agents +de Charles VII, cessait de lui-même. Un autre homme surgit, le +chevalier Raes, homme de violence et de ruse, d'une bravoure douteuse, +mais d'une grande audace d'esprit. Peu de scrupule; il avait, dit-on, +commencé (à peu près comme Louis XI) par voler son père et l'attaquer +dans son château. + +Raes, tout chevalier qu'il était et de grande noblesse[46] (les +modérés qu'il remplaçait étaient au contraire des bourgeois), se fit +inscrire au métier des _febves_ ou forgerons. Les batteurs de fer, par +le nombre et la force, tenaient le haut du pavé dans la ville; c'était +le _métier-roi_. Ils prirent à grand honneur d'avoir à leur tête _un +chevalier aux éperons d'or_, qui, dans ses armes, avait trois grosses +fleurs de lis[47]. + +[Note 46: Raes de Heers ou de Lintres, fils de Charles de la Rivière +et d'Arschot, et de Marie d'Haccour, d'Hermalle, de Wavre, etc.] + +[Note 47: Je suppose qu'il les avait dès cette époque. La fleur de lis +se trouve fréquemment dans les armoiries liégeoises. Recueil +héraldique des bourguemestres de la noble cité de Liége, p. 169, +in-folio, 1720.] + +Il s'agissait de refaire la loi dans une ville sans loi, d'y +recommencer le culte et la justice (sans quoi les villes ne vivent +point). Avec quoi fonder la justice? avec la violence et la terreur? +Raes n'avait guère d'autres moyens. + +La légalité dont il essaya d'abord ne lui réussit pas. Il s'adressa au +supérieur immédiat de l'évêque de Liége, à l'archevêque de Cologne; il +eut l'adresse d'en tirer sentence pour lever l'interdit. Simple délai: +le duc de Bourgogne, tout-puissant à Rome, fit confirmer l'interdit +par un légat; puis, Liége appelant du légat, le pape fit plaider +devant lui; plaider pour la forme, tout le monde savait qu'il ne +refuserait rien au duc de Bourgogne. + +Raes, prévoyant bien la sentence, fit venir des docteurs de +Cologne[48] pour rassurer le peuple, et en tira cet avis qu'on pouvait +appeler du pape au pape mieux informé. Il essayait en même temps d'un +spectacle, d'une machine populaire, qui pouvait faire effet. Il gagna +les Mendiants, les enfants perdus du clergé, leur fit dresser leur +autel sous le ciel, dire la messe en plein vent. + +[Note 48: «_Des jurisconsultes_, dit le jésuite Fisen, pour déguiser +la dissidence de l'autorité ecclésiastique.»] + +Le clergé, le noble chapitre, qui n'avaient pas coutume de se mettre +à la queue des Mendiants, s'enveloppèrent de majesté, de silence et de +mépris. Les portes de Saint-Lambert restèrent fermées, les chanoines +muets; il fallait autre chose pour leur rendre la voix. + +Le premier coup de violence fut frappé sur un certain Bérart, homme +double et justement haï, qui, envoyé au roi par la ville, avait parlé +contre elle. Les échevins le déclarèrent banni _pour cent ans_, les +forgerons détruisirent de fond en comble une de ses maisons. + +Bérart était un ami de l'évêque. Peu de mois après, c'est un ennemi de +l'évêque qui est arrêté, un des premiers auteurs de la révolution, des +violents d'alors, des modérés d'aujourd'hui. Ce modéré, Gilles d'Huy, +est décapité sans jugement régulier, sur l'ordre de l'_avoué_ ou +capitaine de la ville, Jean le Ruyt, un de ses anciens collègues, qui +prêtait alors aux violents son épée et sa conscience. + +Pour mieux étendre la terreur, Raes s'avisa de rechercher ce qu'était +devenue une vieille confiscation qui datait de trente ans. Bien des +gens en détenaient encore certaines parts. Un modéré, Bare de Surlet, +qui de ce côté ne se sentait pas net, passa aux violents, se cachant +pour ainsi dire parmi eux, et dépassa tout le monde, Raes lui-même, en +violence. + +Ces actes, justes ou injustes, eurent du moins cet effet que Raes se +trouva assez fort pour rétablir la justice, l'appuyant sur une base +nouvelle, inouïe dans Liége: l'autorité du peuple. Un matin, les +forgerons dressent leur bannière sur la place et déclarent que le +métier _chôme_, qu'il chômera jusqu'à ce que la justice soit rétablie. +Ils somment les échevins d'ouvrir les tribunaux. Ceux-ci, simples +magistrats municipaux, assurent qu'ils n'ont point ce pouvoir. À la +longue, un des échevins, un vieux tisserand, s'avise d'un moyen: «Que +les métiers nous garantissent indemnité, et nous vous donnerons des +juges.» Sur trente-deux métiers, trente signèrent; la justice reprit +son cours. + +Raes emporta encore une grande chose, non moins difficile, non moins +nécessaire dans cette ville ruinée: le séquestre des biens de +l'évêque. Le roi de France donnait bon exemple. Cette année même, il +saisissait des évêchés, des abbayes, le temporel de trois cardinaux; +il demandait aux églises la description des biens. + +Louis XI se croyait très-fort, et sa sécurité gagnait les Liégeois. Il +avait du côté du Nord une double assurance: en première ligne, sur +toute la frontière, le duc de Nevers, possesseur de Mézières et de +Rethel, gouverneur de la Somme, prétendant du Hainaut. En seconde +ligne, du côté bourguignon, il avait les Croy, grands baillis de +Hainaut, gouverneurs de Boulogne, de Namur et de Luxembourg. Il avait +dans la main Nevers pour attaquer, les Croy pour ne point défendre. Le +duc vivant, les Croy continuaient de régner; le duc mourant, on +espérait que les Wallons, les hommes des Croy, fermeraient leurs +places à ce violent Charolais, l'ami de la Hollande[49]. Une chose +bizarre arriva, imprévue et la pire pour les Croy et pour Louis XI, +c'est que le duc mourut sans mourir; je veux dire qu'il fut +très-malade et désormais mort aux affaires. Son fils les prit en main. +Tel gouverneur ou capitaine, qui peut-être eût résisté au fils, n'eut +pas le coeur de déchirer la bannière de son vieux maître qui vivait +encore, et reçut le fils comme lieutenant du père. + +[Note 49: Où il s'était retiré. Voyez aussi vol. VI, page 235. Cette +rivalité éclate partout, spécialement à l'occasion de Montlhéry. Les +Hollandais soutinrent, contre les Bourguignons et Wallons, qu'eux +seuls avaient décidé la bataille, en criant: _Bretagne!_ et faisant +croire que les Bretons arrivaient. Reineri Snoi Goudini Rer. Batavic. +I. VII.] + +Le 12 mars tombèrent les Croy; le comte de Charolais entra dans leurs +places sans coup férir, changea leurs garnisons. Au même moment, Louis +XI reçut les manifestes et les défis des ducs de Berri, de Bretagne et +de Bourbon. Terribles nouvelles pour Liége. La guerre infaillible, +l'ennemi aux portes; l'ami impuissant, en péril, peut-être accablé. + +La campagne s'ouvrait, et la ville, loin d'être en défense, avait à +peine un gouvernement; si elle ne se donnait un chef, elle était +perdue. Il lui fallait non plus un simple capitaine, comme avaient été +les La Marche, mais un protecteur efficace, un puissant prince qui +l'appuyât de fortes alliances. La France ne pouvant rien, il fallait +demander ce protecteur à l'Allemagne, aux princes du Rhin. Ces +princes, qui voyaient avec inquiétude la maison de Bourgogne s'étendre +et venir à eux, devaient saisir vivement l'occasion de prendre poste à +Liége. + +Raes court à Cologne. L'archevêque était fils du palatin Louis le +Barbu, qui avait vaincu en bataille la moitié de l'Allemagne; et +néanmoins il n'osa accepter. Voisin, comme il était, des Pays-Bas, il +eût donné une belle occasion à cette terrible maison de Bourgogne +d'établir la guerre dans les électorats ecclésiastiques. Il +connaissait trop bien d'ailleurs ce qu'on lui proposait; il avait été +voir de près ce peuple ingouvernable. Il aimait mieux un bon traité, +une bonne pension du duc de Bourgogne que d'aller se faire le +capitaine en robe des terribles milices de Liége. + +Raes, au défaut des Palatins, se rabattit sur Bade, leur rival +naturel, et s'en assura. Le 24 mars, il convoque l'assemblée et pose +la question: Faut-il faire un régent?--Tous disent _oui_. La Marche +seul, qui était présent, s'obstina à garder le silence. «Eh bien, dit +Raes, je suis prêt à jurer que celui que je vais nommer est, de tous, +le meilleur à prendre dans l'intérêt de la patrie; c'est le seigneur +Marc de Bade, frère du margrave, qui a épousé la soeur de l'Empereur, +le frère de l'archevêque de Trèves et de l'évêque de Metz.» Marc de +Bade était Français par sa mère, fille du duc de Lorraine. Il fut +nommé sans difficulté. La Marche, qui se figurait avoir un droit +héréditaire à commander dans la vacance, passa du côté de Louis de +Bourbon. + +Raes n'avait pu brusquer l'affaire qu'en trompant des deux parts. D'un +côté, il faisait croire aux Liégeois que l'Allemand serait soutenu de +ses frères, les puissants évêques de Trèves et de Metz, qui, au +contraire, firent tout pour l'éloigner de Liége. De l'autre, il +parlait au margrave au nom du roi de France[50], et lui promettait +son appui. Loin de là, Louis XI proposait aux Liégeois de prendre +pour régent son homme, Jean de Nevers[51], leur voisin par Mézières, +et que le sire de La Marche eût peut-être accepté. + +[Note 50: Suffridus Petrus.] + +[Note 51: Adrianus de Veteri Bosco.] + +La _joyeuse entrée_ du Badois n'eut rien qui pût le rassurer. Peu de +nobles, point de prêtres. Les cloches ne sonnèrent point. À +Saint-Lambert, rien de préparé, pas même un baldaquin; Raes en envoya +chercher un à une autre église. Plusieurs chanoines sortirent du +choeur. + +Cependant, la sentence du pape contre Liége avait été publiée[52], les +délais qu'elle accordait expirent. Au dernier jour, le doyen de +Saint-Pierre essaye de s'enfuir, est pris aux portes, à grand'peine +sauvé du peuple, qui voulait l'égorger. Raes et les maîtres des +métiers le mènent à la Violette (hôtel de ville), le montrent au +balcon, et là, devant la foule, Raes l'interroge: «Cette bulle qui +parle des excès de la ville, sans dire un mot des excès de l'évêque, +qui l'a faite? qui l'a dictée? Est-ce le pape lui-même?»--Le doyen +répondit: «Ce n'est pas le pape en personne, c'est celui qui a charge +de ces choses.--Vous l'entendez, ce n'est pas le pape!» Une clameur +terrible partit du peuple. «La bulle est fausse, l'interdit est nul.» +Ils coururent de la place aux maisons des chanoines; toutes celles +dont on trouva les maîtres absents furent pillées. La nuit, plusieurs +se tenaient en armes aux portes des couvents pour écouter si les +moines chanteraient matines. Malheur à qui n'eût pas chanté! Les +chanoines chantèrent en protestant. Plusieurs s'enfuirent. Leurs biens +furent vendus, moitié pour le régent, moitié pour la cité. + +[Note 52: La bulle est tout au long dans Suffridus Petrus.] + +Cependant la guerre commence. Dès le 21 avril, le roi courant au midi, +au duc de Bourbon, veut s'assurer la diversion du nord. Il reconnaît +Marc de Bade pour régent de Liége, s'engage à le faire confirmer par +le pape, «à ne prester aucune obéissance à nostre Très-Saint-Père,» +jusqu'à ce qu'il l'ait confirmé. Il paiera et souldoyera aux Liégeois +deux cents lances complètes (1200 cavaliers). Les Liégeois entreront +en Brabant, le roi en Hainaut (21 avril 1465)[53]. + +[Note 53: _Archives du royaume, Trésor des chartes_, J. 527.] + +Le roi croyait que Jean de Nevers, prétendant de Hainaut et de +Brabant, avait, dans ces provinces, de fortes intelligences qui +n'attendaient qu'une occasion pour se déclarer. Nevers l'avait trompé +(ou s'était trompé) sur cela et sur tout[54]. La noblesse picarde, +dont il répondait, lui manqua au moment. Ce conquérant des Pays-Bas +n'eut plus qu'à s'enfermer dans Péronne; dès le 3 mai, il demandait +grâce au comte de Charolais. + +[Note 54: Dans sa lettre au roi, il montre une confiance +extraordinaire: «En Picardie, les sieurs de Crèvecoeur et de +Miraumont, mes serviteurs... besoigneux en toute diligence... J'ay +trouvé et trouve moyen de me fortiffier tant de mes amis que d'austres +estrangers et de leurs places... Et dedans six jours espère cy avoir +_ung nommé_ Jehan de la Marche (_ung nommé!_ que dirait de ceci +l'illustre maison d'Aremberg?) qui s'est envoyé offrir à moy, et aussy +aucuns députés des Liégeois qui désirent fort à moy faire plaisir. Jay +en cestuy païs de Rethelois de bien bonnes et fortes places, etc. +Escript en ma ville de Mézières-sur-Meuse, le 19e jour de mars 1465.» +_Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves,_ c. I.] + +D'autre part, les Allemands, si peu solides à Liége, n'avaient pas +hâte d'attirer sur eux la grosse armée destinée pour Paris. Pour qui +d'ailleurs allaient-ils guerroyer en Brabant? Pour le duc de Nevers, +pour celui que le roi avait conseillé aux Liégeois de nommer régent, +de préférence à Marc de Bade. + +Le roi avait beau gagner la partie au midi, il la perdait au nord. Le +16 mai, de Montluçon, qu'il vient d'emporter l'épée à la main, il +écrit encore au régent, qui ne bouge. + +Les Badois ne voulaient point armer, même pour leur salut, à moins +d'être payés d'avance. Sans doute aussi, dans leur prudence, voyant +que le roi n'entrait pas en Hainaut, ils voulaient n'entrer en Brabant +que quand ils sauraient l'armée bourguignonne loin d'eux, très-loin, +et qu'il n'y aurait plus personne à combattre. Ils ne se décidèrent à +signer le traité que le 17 juin, et alors même ils ne firent rien +encore; ils songèrent un peu tard qu'ils n'avaient que des milices, +point d'artillerie ni de troupes réglées, et le margrave partit pour +en aller chercher en Allemagne. + +Le 4 août, grande nouvelle du roi. Il mande à ses bons amis de Liége, +que, grâce à Dieu, il a pris du Mont-le-Héry, défait son adversaire; +que le comte de Charolais est blessé, tous ses gens enfermés, affamés; +s'ils ne se sont pas rendus encore, sans faute ils vont se rendre. +Tout cela proclamé par un certain Renard (que le roi avait fait +chevalier pour porter la nouvelle), et par un maître Petrus Jodii, +professeur en droit civil et canonique, qui, pour faire l'homme +d'armes, brandissait toujours un trait d'arbalète. + +Comment ne pas croire ces braves? Ils arrivaient les mains pleines: +argent pour la cité, argent pour les métiers, sans compter l'argent à +donner sous main. Louis XI, dans sa situation désespérée, avait +ramassé ce qui lui restait pour acheter, à tout prix, la diversion de +Liége. + +Jamais fausse nouvelle n'eut un plus grand effet. Il n'y eut pas moyen +de tenir le peuple; malgré ses chefs, il sortit en armes: ce fut un +mouvement tumultuaire, nul ensemble; métier par métier, les vignerons +d'abord; puis les drapiers, puis tous. Raes courut après eux pour les +diriger sur Louvain, où ils auraient peut-être été accueillis par les +mécontents; ils ne l'écoutèrent pas et s'en allèrent follement brûler +leurs voisins du Limbourg. Limbourg ou Brabant, l'essentiel pour le +roi était qu'ils attaquassent; ses deux hommes suivaient pour voir de +leurs yeux si la guerre commençait. Au premier village pillé, brûlé, +l'église en feu: «C'est bien, enfants, dirent-ils, nous allons dire au +roi que vous êtes des gens de parole; vous en faites encore plus que +vous ne promettez.» + +Ils n'en faisaient que trop. Plus fiers de cette belle bataille du roi +que s'ils l'avaient gagnée, ils envoient leur héraut dénoncer la +guerre au vieux duc à Bruxelles, une guerre à feu et à sang. Autre +provocation, telle que Louis XI (s'il n'y eut part) la demandait sans +doute à Dieu, une provocation propre à rendre la guerre implacable et +_inexpiable_: les menus métiers de Dinant, les compagnons, les +apprentis, firent pour Montlhéry des réjouissances furieuses, un +affreux sabbat d'insultes au Bourguignon. + +Tout cela, en réalité, était moins contre lui que pour faire dépit à +Bouvignes, ville du duc, qui était en face, de l'autre côté de la +Meuse. Il y avait des siècles que Dinant et Bouvignes aboyaient ainsi +l'une à l'autre: c'était une haine envieillie. Dinant n'avait pas tout +le tort; elle paraît avoir été la première établie; dès l'an 1112, +elle avait fait du métier de battre le cuivre un art qu'on n'a point +surpassé[55]. Elle n'en avait pas moins vu, en face d'elle, sous la +protection de Namur, une autre Dinant ouvrir boutique, ses propres +ouvriers, probablement ses apprentis, fabriquer sans maîtrise, appeler +la pratique, vendre au rabais[56]. + +[Note 55: On admire encore à Saint-Barthélemy de Liége les fonts +baptismaux où pendant huit siècles tous les enfants de Liége ont reçu +le baptême. «Lambert Patras, _le batteur de Dinant_, les fit en l'an +1212.» Jean d'Outre-Meuse, cité par M. Polain, Liége pittoresque, ou +Description historique, etc., p. 204-205. C'est à Dinant que fut +fondue, au XVIIe siècle, la statue de bronze que Liége éleva à son +bourgmestre Beeckmann. Le même, Esquisses, p. 311.] + +[Note 56: Rivalité sans doute analogue à celle des drapiers d'Ypres et +de Poperinghen, de Liége et de Verviers. Ceux de Liége reprochaient +aux autres: «Que leurs marchandises de drapperie n'estoient ni +fidelles ny loyalles ny aulcunement justifiées.»] + +Une chose qui devait rapprocher avait tout au contraire multiplié, +compliqué les haines. À force de se regarder d'un bord à l'autre, les +jeunes gens des deux villes s'aimaient parfois et s'épousaient. Le +pays d'alentour était si mal peuplé qu'ils ne pouvaient guère se +marier que chez leurs ennemis[57]. Cela amenait mille oppositions +d'intérêt, mille procès, par-dessus la querelle publique. Se +connaissant tous et se détestant, ils passaient leur vie et +s'observer, à s'épier. Pour voir dans l'autre ville et prévoir les +attaques, Bouvignes s'avisa, en 1321[58], de bâtir une tour qu'elle +baptisa du nom de Crève-Coeur; en réponse, l'année suivante, Dinant +dressa sa tour de Montorgueil. D'une tour à l'autre, d'un bord à +l'autre, ce n'était qu'outrages et qu'insultes. + +[Note 57: «Et si ne fesoient gueres de mariaiges de leurs enfans, +sinon les ungz avec les aultres: car ils estoient loing de toutes +aultres bonnes villes.» Commines.] + +[Note 58: La date est importante. L'historien du Namurois, +naturellement favorable à Bouvignes, avoue pourtant qu'elle bâtit la +première sa tour de Crève-Coeur. (Galliot.)] + +Le comte de Charolais n'avait pas encore commencé la campagne que déjà +Bouvignes tirait sur Dinant, lui plantait des pieux dans la Meuse, +pour rendre le passage impraticable de son côté (10 mai 1465)[59]. +Ceux de Dinant ne commencèrent pourtant la guerre qu'en juin ou +juillet, poussés par les agents du roi. Vers le 1er août, quand il fit +dire à Liége qu'il avait gagné la bataille, quelques compagnons de +Dinant, menés par un certain Conart le _clerc_ ou le _chanteur_[60], +passent la Meuse avec un mannequin aux armes du comte de Charolais; le +mannequin avait au cou une clochette de vache; ils dressent devant +Bouvignes une croix de Saint-André (c'était, comme on sait, la croix +de Bourgogne), pendent le mannequin, et, tirant la clochette, ils +crient aux gens de la ville: «Larronailles, n'entendez-vous pas votre +M. de Charolais qui vous appelle? que ne venez-vous?... Le voilà, ce +faux-traître! Le roi l'a fait ou fera pendre, comme vous le voyez... +Il se disait fils de duc, et ce n'était qu'un fils de prêtre, bâtard +de notre évêque... Ah! il croyait donc mettre à bas le roi de France!» +Les Bouvignois, furieux, crièrent du haut des murs mille injures +contre le roi, et, pour venger dignement la pendaison du Charolais de +paille, ils envoyèrent, au moyen d'une grosse bombarde, dans Dinant +même, un Louis XI pendu[61]. + +[Note 59: Dinant s'en plaint au duc dans sa lettre du 16 juillet.] + +[Note 60: _Le clerc, conart, le chanteur_, ces deux mots rappellent +l'_abbé des cornards_, qu'on trouve dans d'autres villes des Pays-Bas. +Celui-ci peut fort bien avoir été un chanteur ou ménétrier, un fol +patenté de la ville, comme ceux qui jouaient, chantaient et +_ballaient_, quand on proclamait un traité de paix ou qu'on faisait +quelque autre acte public (?).] + +[Note 61: Du Clercq, livre V. ch. XLV. «Amplissant ung doublet plain +de feur, couvert d'un manteau armoiet des armes dudit sieur, et +mettant au-desseur un clockin de vache...» Documents publiés par M. +Gachard, II, 221, 252.--V. aussi ibid., lettres du 5 nov. 1465 et du +23 sept.] + +Cependant on commençait à savoir partout la vérité sur Montlhéry, et +que Paris était assiégé. À Liége, quoique l'argent de France opérât +encore, l'inquiétude venait, les réflexions, les scrupules. Le peuple +craignait que la guerre n'eût pas été bien déclarée en forme, qu'elle +ne fût pas régulière, et il voulut qu'on accomplît, pour la seconde +fois, cette formalité. D'autre part, les Allemands se firent +conscience d'assister aux violences impies des Liégeois, à leurs +saccagements d'églises; ils crurent qu'il n'était pas prudent de faire +plus longtemps la guerre avec ces sacriléges. Un de leurs comtes dit +à Raes: «Je suis chrétien, je ne puis voir de telles choses[62]...» +Leurs scrupules augmentèrent encore quand ils surent que le +Bourguignon négociait un traité avec le Palatin et son frère, +l'archevêque de Cologne. À la première occasion, dès qu'ils se virent +un peu observés, régent, margrave[63], comtes, gens d'armes, ils se +sauvèrent tous. + +[Note 62: Adrianus de Veteri Bosco.] + +[Note 63: «Qui vir prudens erat.» Suffridus Petrus.] + +Telle était, avec tout cela, l'outrecuidance de ce peuple de Liége, +que, délaissés des Allemands, sans espoir du côté des Français, ils +s'acharnaient encore au Limbourg et refusaient de revenir. L'ennemi +approchait, une nombreuse noblesse qui, sommée par le vieux duc comme +pour un outrage personnel, s'était hâtée de monter à cheval. Raes +n'eut que le temps de ramasser quatre mille hommes pour barrer la +route. Cette cavalerie leur passa sur le ventre, il n'en rentra pas +moitié dans la ville (19 octobre 1465). + +Cependant un chevalier arrive de Paris: «Le roi a fait la paix; vous +en êtes[64].» Puis vient aussi de France un magistrat de Liége: «Le +comte a dicté la paix; il est maître de la campagne: je n'ai pu +revenir qu'avec son sauf-conduit.»--Tout le peuple crie: «La paix!» On +envoie à Bruxelles demander une trêve. + +[Note 64: Le roi avait peut-être intercédé de vive voix; mais dans le +traité, il n'y a rien pour eux, sauf que le roi avoue qu'ils ont agi +par suite des: «Sollicitations d'aulcuns nos serviteurs.» Lenglet. Il +leur écrit: «Audict appointement estes comprins... Seroit difficile à +nous de vous secourir.» _Mss. Legrand._] + +Grande était l'alarme à Liége, plus grande à Dinant. Les maîtres +fondeurs et batteurs en cuivre, qui, par leurs forges, leurs formes, +leur pesant matériel, étaient comme scellés et rivés à la ville, ne +pouvaient fuir comme les compagnons; ils attendaient, dans la stupeur, +les châtiments terribles que la folie de ceux-ci allait leur attirer. +Dès le 18 septembre, ils avaient humblement remercié la ville de Huy, +qui leur conseillait de punir les coupables[65]. Le 5 novembre, ils +écrivent à la petite ville de Ciney d'arrêter ce maudit Conard, auteur +de tout le mal, qui s'y était sauvé. Le même jour, insultés, attaqués +par les gens de Bouvignes, mais n'osant plus bouger, immobiles de +peur, ils s'adressent au gouverneur de Namur, et le prient de les +protéger contre la petite ville. Le 13, ils supplient les Liégeois de +venir à leur secours; ils ont appris que le comte de Charolais +embarque son artillerie à Mézières pour lui faire descendre la Meuse. + +[Note 65: Documents publiés par M. Gachard.] + +Il arrivait, en effet, ce Terrible, comme on l'appela bientôt, la +saison ne l'arrêtait pas. Les folles paroles du _chanteur_ de Dinant, +ces noms de _bâtard_ et de _fils de prêtre_[66], avaient été +charitablement rapportés par ceux de Bouvignes au vieux duc et à +Madame de Bourgogne. Celle-ci, prude et dévote dame et du sang de +Lancastre, prit aigrement la chose; elle jura, s'il faut en croire le +bruit qui courut[67], que «s'il luy devoit couster tout son vaillant, +elle feroit ruyner ceste ville en mettant toutes personnes à +l'espée.» Le duc et la duchesse pressèrent leur fils de revenir en +France, sous peine d'encourir leur indignation[68]. Lui-même en avait +hâte; le trait, jeté au hasard par un fol, n'avait que trop porté; le +comte n'était pas bâtard, il est vrai, mais bien notoirement +petit-fils de _bâtard_ du côté maternel[69]. La bâtardise était le +côté par où cette fière maison de Bourgogne, avec sa chevalerie, sa +croisade et sa Toison d'or, souffrait sensiblement. Les Allemands +là-dessus étaient impitoyables; le fils du fondateur de la Toison +n'aurait pu entrer dans la plupart des ordres ou chapitres +d'Allemagne. Aussi, ce mot de _bâtard_, entendu pour la première fois, +entendu dans le triomphe même, au moment où il dictait la paix au roi +de France, était profondément entré... Il se croyait sali tant que les +vilains n'avaient pas ravalé leur vilaine parole, lavé cette boue de +leur sang. + +[Note 66: «Pfaffenkind.» Nulle injure plus grave. Grimm, +Rechtsalterthümer, 476. Michelet, Origines du droit, 68.] + +[Note 67: «Nous apprenons, disent les Dinantais, qu'elle est à +l'Écluse, attendant des gens d'armes de divers pays.» Documents +Gachard.] + +[Note 68: «Sub poena paternæ indignationis.» _Ms. pseudo-Amelgardi._] + +[Note 69: Voyez tome sixième. Il est curieux de voir les efforts +maladroits du bonhomme Olivier de La Marche (Préface) pour rassurer +là-dessus son jeune maître Philippe, petit-fils de Charles le +Téméraire: «J'ay entrepris de vous monstrer que vostre lignée du costé +du Portugal _n'est pas seule issue de bastards_... Jephté est mis au +nombre des saincts, et toutefois il estoit fils _d'une femme +publique_... De Salmon et de Raab, _femme publique_, fut fils Booz...» +Puis arrivent Alexandre, Bacchus, Perseus, Minos, Herculès, Romulus, +Artus, Guillaume de Normandie, Henri, roi d'Espagne, Jean, roi de +Portugal, père de Madame de Bourgogne.] + +Donc, il revenait à marches forcées avec sa grosse armée qui +grossissait encore. Sur le chemin, chacun accourait et se mettait à la +suite; on tremblait d'être noté comme absent. Les villes de Flandre +envoyaient leurs archers; les chevaliers picards, flottants jusque-là, +venaient pour s'excuser. Tels vinrent même de l'armée du roi. + +On tremblait pour Dinant, on la voyait déjà réduite en poudre; et +l'orage tomba sur Liége. Le comte, quelle que fût son ardeur de +vengeance, n'était pas encore le Téméraire; il se laissait conduire. +Ses conseillers, sages et froides têtes, les Saint-Pol, les Contay, +les Humbercourt, ne lui permirent pas d'aller perdre de si grandes +forces contre une si petite ville. Ils le menèrent à Liége; Liége +réduite, on avait Dinant. + +Encore se gardèrent-ils d'attaquer immédiatement. Ils savaient ce que +c'était que Liége, quel terrible guêpier, et que si l'on mettait le +pied trop brusquement dessus, on risquait, fort ou faible, d'être +piqué à mort. Ils restèrent à Saint-Trond, d'où le comte accorda une +trêve aux Liégeois[70]. Il fallait, sur toutes choses, ne pas pousser +ce peuple colérique, le laisser s'abattre et s'amortir, languir +l'hiver sans travail ni combat; il y avait à parier qu'il se battrait +avec lui-même. Il fallait surtout l'isoler, lui fermant la Meuse d'en +haut et d'en bas, lui ôter le secours des campagnes[71] en s'assurant +des seigneurs, le secours des villes, en occupant Saint-Trond, +regagnant Hui, amusant Dinant, bien entendu sans rien promettre. + +[Note 70: Quand on connaît la violence de ces princes de la maison de +Bourgogne, rien ne frappe plus que la modération de leurs paroles +officielles. On y sent partout l'esprit cauteleux des conseillers qui +les dirigeaient, des Raulin, des Humbercourt, des Hugonet, des +Carondelet. Dans la campagne de France, le comte de Charolais avait +toujours assuré qu'il venait seulement conseiller le roi, s'entendre +avec les princes. Pourquoi le roi l'avait-il attaqué à Montlhéry? Il +s'en plaint dans l'un de ses manifestes.--De même, lorsque les +Liégeois défient le duc, comme ennemi du roi, leur allié, il répond +froidement: «Ceci ne me regarde pas; portez-le à mon fils.» Et encore: +«Pourquoi me ferait-on la guerre? jamais je n'ai fait le moindre mal +ni au régent, ni aux Liégeois.» V. Duclercq, livre V, ch, XXXIII, et +Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 153.] + +[Note 71: Il est probable que la banlieue elle-même n'était pas sûre, +depuis que les forgerons de la ville avaient battu les houillers.] + +Le comte avait dans son armée les grands seigneurs de l'évêché, les +Horne, les Meurs et les La Marche, qui craignaient pour leurs terres; +il défendit aux siens de piller le pays, laissant plutôt piller, +manger les États de son père, les sujets paisibles et loyaux. + +Dès le 12 novembre, les seigneurs avaient préparé la soumission de +Liége; ils avaient minuté pour elle un premier projet de traité où +elle se soumettait à l'évêque et indemnisait le duc. Ce n'était pas le +compte de celui-ci, qui, pour indemnité, ne voulait pas moins que +Liége elle-même; de plus, pour guérir son orgueil, il lui fallait du +sang, qu'on lui livrât des hommes, que Dinant surtout restât à sa +merci. À quoi la grande ville ne voulait pour rien consentir[72]; il +ne lui convenait pas de faire comme Huy, qui obtint grâce en +s'exécutant et faisant elle-même ses noyades. Liége ne voulait se +sauver qu'en sauvant les siens, ses citoyens, ses amis et alliés. Le +29 novembre, lorsque la terre tremblait sous cette terrible armée, et +qu'on ne savait encore sur qui elle allait fondre, les Liégeois +promirent secours à Dinant. + +[Note 72: «Concluserunt cives quod neminem darent ad voluntatem... +Ministeriales petebant pacem, sed nolebant aliquos homines dare ad +voluntatem.» Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Coll., IV, 1284.] + +Pour celle-ci, il n'était pas difficile de la tromper; elle ne +demandait qu'à se tromper elle-même, dans l'agonie de peur où elle +était. Elle implorait tout le monde, écrivait de toutes parts des +supplications, des amendes honorables, à l'évêque, au comte (18, 22 +nov.). Elle rappelait au roi de France qu'elle n'avait fait la guerre +que sur la parole de ses envoyés. Elle chargeait l'abbé de +Saint-Hubert et autres grands abbés d'intercéder pour elle, de prier +le comte pour elle, comme on prie Dieu pour les mourants... Nulle +réponse. Seulement, les seigneurs de l'armée, ceux même du pays, +endormaient de paroles la pauvre ville tremblante et crédule, s'en +jouaient; tel essayait d'en tirer de l'argent[73]. + +[Note 73: Rien de plus odieux. Jean de Meurs, après avoir d'abord bien +reçu l'abbé de Florines, qui vient intercéder, lui prend ses chevaux +et le taxe outrageusement à la petite rançon d'un marc d'argent. Louis +de La Marche écrit aux gens de Dinant: «Fault acquérir amis, tant par +dons que par biaux langaiges, ceulx quy de ce s'entremelleront, +récompenser de leurs labeurs.» Documents Gachard, II, 263-264.] + +Dinant avait reçu quelques hommes de Liége, elle avait foi en Liége, +et regardait toujours de ce côté si le secours ne venait pas. Elle ne +l'avait pas encore reçu au 2 décembre. Elle était consternée... C'est +qu'à Liége, comme en bien d'autres villes, il ne manquait pas +d'_honnêtes gens_, de modérés, de riches, pour désirer la paix à tout +prix, au prix de la foi donnée, au prix du sang humain. S'obstiner à +protéger Dinant, à défendre Liége, c'était s'imposer de lourdes +charges d'argent. Aussi, dès que les notables virent que le peuple +commençait à s'abattre, ils prirent coeur, se firent fort d'avoir un +bon traité, et obtinrent des pouvoirs pour aller trouver le comte de +Charolais. + +Ils n'étaient pas trop rassurés en allant voir ce redouté seigneur, ce +fléau de Dieu... Mais les premières paroles furent douces, à leur +grande surprise; il les envoya dîner; puis (chose inattendue, inouïe, +dont ils furent confondus) lui-même, ce grand comte, les mena voir son +armée en bataille... Quelle armée! vingt-huit mille hommes à cheval +(on ne comptait pas les piétons), et tout cela couvert de fer et d'or, +tant de blasons, tant de couleurs, les étendards de tant de nations... +Les pauvres gens furent terrifiés; le comte en eut pitié et leur dit +pour les remettre: «Avant que vous ne nous fissiez la guerre, j'ai +toujours eu bon coeur pour les Liégeois; la paix faite, je l'aurai +encore. Mais comme vous avez dit que tous mes hommes avaient été tués +en France, j'ai voulu vous en montrer le reste.» + +Au fond, les députés le tiraient d'un grand embarras. L'hiver venait +dans son plus dur (22 décembre); peu de vivres; une armée affamée +qu'il fallait laisser se diviser, courir pour chercher sa vie, +puisqu'on ne lui donnait rien. + +Les députés de Liége n'en signèrent pas moins le traité tel que le +comte l'eût dicté, s'il eût campé dans la ville devant Saint-Lambert. +Ce traité est justement nommé dans les actes la _pitieuse paix de +Liége_: Liége fait amende honorable, et bâtit chapelle en mémoire +perpétuelle de l'amende. Le duc et ses hoirs à jamais sont, comme +ducs de Brabant, _avoués_ de la ville, c'est-à-dire qu'ils y ont +l'épée. Liége n'a plus sur ses voisins le ressort et la haute cour, ni +la cour d'évêché, ni celle de cité, ni _anneau_, ni _péron_. Elle paye +au duc 390,000 florins, au comte 190,000, cela pour eux seuls; quant +aux réclamations de leurs sujets, quant à l'indemnité de l'évêque, on +verra plus tard. La ville renonce à l'alliance du roi, livre les +lettres et actes du traité. Elle restitue obédience à l'évêque, au +pape. Défense de fortifier le Liégeois du côté du Hainaut, pas même de +villettes murées. Le duc passe et repasse la Meuse, quand et comme il +veut, avec ou sans armes; quand il passe, on lui doit les vivres. +Moyennant cela, il y aura paix entre le duc et tout le Liégeois, +_excepté Dinant_; entre le comte et tout le Liégeois, _excepté +Dinant_. + +Ce n'était pas une chose sans péril que de rapporter à Liége un tel +traité. + +Le premier des députés, celui qui se hasarda à parler, Gilles de Mès, +était un homme aimé dans le peuple, un bon bourgeois, fort riche; +jadis pensionnaire de Charles VII, il avait commencé le mouvement +contre l'évêque et avait eu l'honneur d'être armé chevalier de la main +de Louis XI. + +Il monte au balcon de la Violette et dit sans embarras: + +«La paix est faite; nous ne livrons personne; seulement quelques-uns +s'absenteront pour un peu de temps; je pars avec eux, si l'on veut, et +que je ne revienne jamais, s'ils ne reviennent!... Après tout, que +faire? Nous ne pouvons résister.» + +Alors un grand cri s'élève de la place: «Traîtres! vendeurs de sang +chrétien!» Dans ce danger, les partisans de la paix essayaient de se +défendre par un mensonge: «Dinant pourrait avoir la paix; c'est elle +qui n'en veut pas[74].» + +[Note 74: Il n'y a pas un mot de cela dans les documents authentiques +de Dinant. Tout porte à croire le contraire. On ne peut faire ici +grand cas de l'assertion du Liégeois Adrien, généralement judicieux, +mais ici trop intéressé à justifier sa patrie.] + +Gilles n'en fut pas moins poursuivi. Les métiers voulurent qu'on le +jugeât; mais comme c'était un homme doux et aimé, tous les juges +trouvaient des raisons pour ne pas juger, tous se récusaient. + +Faute de juges, il aurait peut-être échappé, au moins pour ce jour. +Malheureusement ce pacifique Gilles avait dit jadis une parole +guerrière, violente, il y avait dix ans, mais l'on s'en souvint: «Si +l'évêque ne nomme plus de juges, nous aurons l'_avoué_ (le capitaine +de la ville)[75].» + +[Note 75: Adrianus de Veteri Bosco.] + +Ce mot servit contre lui-même. On força ce capitaine de juger, et de +juger à mort. + +Alors le pauvre homme se tournant vers le peuple: «Bonnes gens, j'ai +servi cinquante ans la cité, sans reproche. Laissez-moi vivre aux +Chartreux ou ailleurs... Je donnerai, pour chaque métier, cent florins +du Rhin, je vous referai, à mes dépens, les canons que vous avez +perdus...» Son juge même se joignait à lui: «Bonnes gens, grâce pour +lui, miséricorde!...» + +Au plus haut de l'hôtel de ville, à une fenêtre, se tenaient Raes et +Bare, qui avaient l'air de rire. Un des bourgmestres, qui était leur +homme, dit durement: «Allons, qu'on en finisse; nous ne vendrons pas +les franchises de la cité.» On lui coupa la tête. Le bourreau lui-même +était si troublé qu'il n'en pouvait venir à bout. + +La tête tombée, la trompette sonne, on proclame la paix dont on vient +de tuer l'auteur, et personne ne contredit. + +Pendant ces fluctuations de Liége, ce long combat de la misère et de +l'honneur, le comte de Charolais se morfondait tout l'hiver à +Saint-Trond. Il ne pouvait rien finir de ce côté, et chaque jour il +recevait de France les plus mauvaises nouvelles. Chaque jour il lui +venait des lettres lamentables du nouveau duc de Normandie que le roi +tenait à la gorge... Ce duc avait à peine _épousé sa duché_[76], que +déjà Louis XI travaillait au divorce, y employant ceux même qui +avaient fait le mariage, les ducs de Bretagne et de Bourbon. + +[Note 76: À l'inauguration du nouveau duc, on renouvela toutes les +formes anciennes: l'épée, tenue par le comte de Tancarville, +connétable _hérédital_ de Normandie, l'étendard que portait le comte +d'Harcourt, maréchal _hérédital_, l'anneau ducal que l'évêque de +Lisieux, Thomas Bazin, passa au doigt du prince, le fiançant avec la +Normandie. _Registres du chapitre de Rouen, 10 déc. 1465_, cités par +Floquet, Hist. du Parlement de Normandie, I, 250.] + +Il n'avait pas marchandé avec ceux-ci. Pour obtenir du Breton qu'il ne +bougeât pas, il lui donna un mont d'or, cent vingt mille écus d'or. + +Quant au duc de Bourbon, qui, plus que personne, avait fait le duc de +Normandie[77], et sans y rien gagner, il eut, pour le défaire, des +avantages énormes[78]. Le roi le nomma son lieutenant dans tout le +midi. À ce prix, il l'emmena et s'en servit pour ouvrir une à une les +places de Normandie, Évreux, Vernon, Louviers. + +[Note 77: Le duc de Bourbon s'était montré l'un des plus acharnés, +l'un de ceux qui craignaient le plus qu'on ne se fiât au roi. V. ses +Instructions à M. de Chaumont: «Que Monseigneur et les autres +princes... se gardent bien d'entrer dans Paris... De nouvel, avons +sceu par gens venant de Paris l'intention que le Roy a de faire faire +aucun excès ou vois de fait... Le Roy a faict serment de jamais ne +donner grace ou pardon... mais est délibéré de soy en venger par +quelque moyen que ce soit, voire tout honneur et seureté arrière +mise.» _Bibliothèque royale, ms. Legrand, Preuves, 12 oct. 1465._ +Quant à la haine des Bretons, il suffirait, pour la prouver, du +passage où ils veulent jeter à la mer les envoyés de Louis XI: «Velà +les François; maudit soit-il qui les espargnera!» Actes de Bretagne, +éd. D. Morice, II, 83.] + +[Note 78: Le roi ébranla d'abord le duc de Bourbon, en lui faisant +peur d'une attaque de Sforza en Lyonnais et Forez. (Bernardino Corio.) +Quant au Breton, le roi le prit aigri, fâché, lorsque ses amis les +Normands l'avaient mis hors de chez eux, lorsqu'il regrettait +amèrement d'avoir refait un duc de Normandie à qui la Bretagne devrait +hommage.] + +Il avait déjà Louviers le 7 janvier (1466). Rouen tenait encore; mais +de Rouen à Louviers, tous venaient, un à un, faire leur paix, demander +sûreté. Le roi souriait et disait: «Qu'en avez-vous besoin? Vous +n'avez point failli[79].» + +[Note 79: «Les gens de nostre bonne ville de Rouen... nous ont +remonstré que ladicte entrée fut faicte par nuyt et à leur desceu et +très-grant desplaisance, et si soubsdain qu'ils n'eurent temps ne +espace de povoir envoyer devers nous pour nous en advertir.» +(Communiqué par M. Chéruel, d'après l'original, aux _Archives +municipales de Rouen, tir. 4, nº 7, 14 janvier 1466_.)] + +Il excepta un petit nombre d'hommes, dont quelques-uns, pris en +fuite, furent décapités ou noyés[80]. Plusieurs vinrent le trouver, +qui furent comblés et se donnèrent à lui, entre autres son grand +ennemi Dammartin, désormais son grand serviteur. + +[Note 80: Où Désormeaux prend-il cette folle exagération? «Il périt +presque autant de gentilshommes par la main du bourreau que par le +sort de la guerre.»] + +Le comte de Charolais savait tout cela et n'y pouvait rien. Il était +fixé devant Liége; il écrivit seulement au roi en faveur de Monsieur, +et encore bien doucement, «en toute humilité[81].» Tout doucement +aussi, le roi lui écrivit en faveur de Dinant. + +[Note 81: _Mss. Baluze, 9675 B, 15 janvier 1466._] + +Il fallut un grand mois pour que le traité revînt de Liége au camp, +pour que le comte, enfin délivré, pût s'occuper sérieusement des +affaires de Normandie[82]. Mais alors tout était fini. Monsieur était +en fuite; il s'était retiré en Bretagne, non en Flandre, préférant +l'hospitalité d'un ennemi à celle d'un si froid protecteur. Celui-ci +perdait pour toujours la précieuse occasion d'avoir chez lui un frère +du roi, un prétendant qui, dans ses mains, eût été une si bonne +machine à troubler la France. + +[Note 82: Le comte de Charolais y envoya Olivier, qui raconte lui-même +sa triste ambassade: «Si passay parmy Rouen, et parlay au Roy, _qui me +demanda où j'alloye_...» Olivier de la Marche, liv. I, ch. XV.] + +Le 22 janvier, cent notables de Liége lui avaient rapporté la +_pitieuse paix_, scellée et confirmée. Il semblait que le froid, la +misère, l'abandon, eussent brisé les coeurs... + +Quand le peuple vit cette lugubre procession des cent hommes emportant +le testament de la cité, il pleura en lui-même. Les cent partaient +armés, cuirassés, contre qui? Contre leurs concitoyens, contre les +pauvres bannis de Liége[83], qui, sans toit ni foyer, erraient en +plein hiver, vivant de proie, comme des loups. + +[Note 83: Duclercq.] + +Alors, il se fit dans les âmes, par la douleur et la pitié, une vive +réaction de courage. Le peuple déclara que si Dinant n'avait pas la +paix, il n'en voulait pas pour lui-même, qu'il résisterait. + +Le comte de Charolais se garda bien de s'enquérir du changement. Il ne +pouvait pas tenir davantage: il licencia son armée sans la payer (24 +janvier), et emporta, pour dépouilles opimes, son traité à Bruxelles. + +Il y reçut une lettre du roi[84], lettre amicale, où le roi, pour le +calmer, lui donnait la Picardie, qu'il avait déjà. Quant à la +Normandie, il exposait la nécessité où il s'était vu d'en débarrasser +son frère qui l'avait désiré lui-même. Il n'avait pu légalement donner +la Normandie en apanage, cela étant positivement défendu par une +ordonnance de Charles V. Cette province portait près d'un tiers des +charges de la couronne. Par la Seine, elle pouvait mettre directement +l'ennemi à Paris. Au reste, Rouen ayant été pris en pleine trêve, le +roi avait bien pu le reprendre. Il s'était remis de toute l'affaire à +l'arbitrage des ducs de Bretagne et de Bourbon. Il avait fait des +efforts inimaginables pour contenter son frère; si les conférences +étaient rompues, ce n'était pas sa faute; il en était bien affligé... +Affligé ou non, il entrait dans Rouen (7 février 1466). + +[Note 84: _Legrand, Hist. ms. de Louis XI, livre IX, fol. 37._] + + + + +CHAPITRE II + +--SUITE-- + +SAC DE DINANT + +1466 + + +La Normandie nous coûta cher. Pour la reprendre, pour sauver la +royauté et le royaume, Louis XI fit sans scrupule ce qui se faisait +aux temps anciens dans les grandes extrémités, un sacrifice humain. Il +immola, ou du moins laissa immoler, périr, un peuple, une autre +France, notre pauvre petite France wallonne de Dinant et de Liége. + +Il était lui-même en péril. Il avait repris Rouen, et il était à peine +sûr de Paris. Il attendait une descente anglaise. + +Il ne savait pas seulement s'il avait la Bastille. Ces tours dont il +voyait le canon sur sa tête, de l'hôtel des Tournelles, elles étaient +encore entre les mains de Charles de Melun, de l'homme qui, au moment +critique, le roi étant devant l'ennemi, avait hardiment méconnu ses +ordres, et qui, autant qu'il était en lui, l'avait fait périr. +Néanmoins, le roi n'avait pu lui retirer la garde de la Bastille[85]; +il la gardait si bien qu'une certaine nuit les portes se trouvèrent +ouvertes, les canons encloués, il ne tenait qu'aux princes d'entrer. +Ce ne fut que six mois après, à la fin de mai, que «Maistre Jehan le +Prévost, notaire et secrétaire du roy, entra dedans la bastille +Saint-Antoine, _par moyens subtils_,» et mit dehors le gouverneur. + +[Note 85: Ni la garde de Melun. Jean de Troyes, ann. 1466, fin mai.] + +D'avoir si _subtilement_, si vivement, repris la Normandie, c'était, +dans ce siècle de ruse, un tour à faire envie à tous les princes. Ils +n'en étaient que plus mortifiés. Le Breton même, payé pour laisser +faire, quand il vit la chose faite, fut plus en colère que les autres. +Breton et Bourguignon, ils recoururent à un remède extrême qui, depuis +nos affreuses guerres anglaises, faisait horreur à tout le monde; ils +appelèrent l'Anglais. + +Jusque-là, deux choses rassuraient le roi. D'abord, son bon ami +Warwick, gouverneur de Calais, tenait fermée la porte de la France. +Puis, le comte de Charolais étant Lancastre par sa mère et ami des +Lancastre, il y avait peu d'apparence qu'il s'entendît avec la maison +d'York, avec Édouard. + +Toutefois, on a vu qu'Édouard avait épousé une nièce des Saint-Pol +(serviteurs du duc de Bourgogne), épousé malgré Warwick, dont il eût +voulu se débarrasser. Ce roi d'hier, qui déjà reniait son auteur et +créateur, Warwick, aliénait son propre parti, et voyait dès lors son +trône porter sur le vide, entre York et Lancastre. Sa femme et les +parents de sa femme, pour qui il hasardait l'Angleterre, avaient hâte +de s'appuyer sur l'étranger. Ils faisaient leur cour au duc de +Bourgogne; ils présentaient aux Flamands, aux Bretons, l'appât d'un +traité de commerce[86]. Madame de Bourgogne elle-même, bien plus homme +que femme, immola la haine pour York qu'elle avait dans le sang, à une +haine plus forte, celle de la France. Elle fit accueillir les +démarches d'Édouard, agréa pour son fils la jeune soeur de l'ennemi, +comptant bien la former, la faire à son image. La digne bru d'Isabelle +de Lancastre, Marguerite d'York, doit former à son tour Marie, +grand'mère de Charles-Quint. + +[Note 86: Rymer, 22 mars 1466. Le même jour, Édouard donne pouvoir +pour traiter d'un double mariage entre sa soeur et le comte de +Charolais, entre la fille du comte et son frère Clarence.] + +Louis XI, qui savait que ce mariage se brassait contre lui, armait en +hâte; il fondait des canons, prenait des cloches pour en faire. Ce qui +lui manquait le plus, c'était l'argent. On était épouvanté des +monstrueuses sommes qu'il lui fallait pour préparer la guerre ou +acheter la paix, dans le royaume, hors du royaume. Le peuple, qui +n'avait pas bien su ce que les princes voulaient dire avec leur Bien +public[87], ne le comprit que trop quand il lui fallut payer les dons +et gratifications, pensions, indemnités, qu'ils avaient extorqués. Les +trésoriers du roi, sommés par lui de payer l'impossible, trouvèrent, +au défaut d'argent, du courage, et lui dirent «qu'ils avaient ouï dire +à Messieurs (c'étaient les Trente-six, nommés pour réformer l'État) +_qu'il perdrait son peuple_, le fonds même d'où il tirait l'argent...; +que la paroisse, qui payait jusque-là deux cents livres, allait être +obligée d'en payer six cents; que cela ne se pouvait faire[88]!» Il ne +s'arrêta point à cela et dit: «Il faut doubler, tripler les taxes sur +les villes, et que la répartition s'étende au plat pays.» Le plat +pays, les campagnes, c'étaient généralement les terres de l'Église, +qui ne payait pas, et celles des seigneurs, à qui l'on payait. + +[Note 87: «Sy ne sçavoient la pluspart la cause pourquoy ne quy les +mouvoit.» Du Clercq.] + +[Note 88: Au soir, le Roy me parla et se coroussa de ce qu'on ne +vouloit faire délibérer selon son imagination, et je lui diz que +j'avois oy dire à MM. qu'il perdoit son peuple...» Lettre de Reilhac à +M. le contrerolleur, maître Jehan Bourré. _Bibl. royale, mss. Legrand, +22 septembre 1466._] + +On ne peut se dissimuler une chose, c'est qu'il fallait périr, ou, +contre l'Angleterre, contre les maisons de Bourgogne et de Bretagne, +acheter l'alliance des maisons de Bourbon, d'Anjou, d'Orléans, de +Saint-Pol. + +L'alliance des Bourbons, frères de l'évêque de Liége, était à bien +haut prix. Elle impliquait une condition misérable et déshonorante, +une honte terrible à boire: l'abandon des Liégeois. Et pourtant, sans +cette alliance, point de Normandie, plus de France peut-être. La +dernière guerre avait prouvé de reste qu'avec toute la vigueur et la +célérité possibles le roi succomberait s'il avait à combattre à la +fois le Midi et le Nord, que pour faire tête au Nord il lui fallait +une alliance fixe avec le fief central[89], le duché de Bourbon. + +[Note 89: Le centre géométrique de la France est marqué par une borne +romaine, dans le Bourbonnais, près d'Alichamp, à trois lieues de +Saint-Amand.] + +Grand fief, mais de tous les grands le moins dangereux n'étant pas une +nation, une race à part, comme la Bretagne ou la Flandre, pas même une +province, comme la Bourgogne, mais une agrégation tout artificielle +des démembrements de diverses provinces, Berri, Bourgogne, Auvergne. +Peu de cohésions dans le Bourbonnais; moins encore dans ce que le duc +possédait au dehors (Auvergne, Beaujolais et Forez). Le roi ne +craignait pas de lui confier, comme à son lieutenant, tous les pays du +centre, sans contact avec l'étranger, la France dormante des grandes +plaines (Berri, Sologne, Orléanais), la France sauvage et sans route +des montagnes (Vélay et Vivarais, Limousin, Périgord, Quiercy, +Rouergue). Si l'on ajoute le Languedoc, qu'il lui donna plus tard, +c'était lui mettre entre les mains la moitié du royaume[90]. + +[Note 90: Les étrangers semblent dès lors mettre le duc de Bourbon au +niveau du roi: «Contentione suborta inter regem Francie et J. ducem +Borbonii ex uno latere, et Karolum Burgundie ex altero.» Hist. patriæ +Monumenta, I, 642.] + +Ce qui excuse un peu Louis XI d'une si excessive confiance, c'est +d'abord que, par l'immensité d'un tel établissement, il s'assurait le +duc, qui ne pouvait jamais rien espérer d'ailleurs qui en approchât. +De plus, on avait vu, et dans la Praguerie, et dans la dernière +guerre, qu'un duc de Bourbon, même en Bourbonnais, ne tenait pas +fortement au sol, comme un duc de Bretagne; par deux fois il avait été +en un moment dépouillé de tout; il pouvait grandir, sans être plus +fort, n'ayant de racine nulle part. + +Personnellement aussi, Jean de Bourbon rassurait le roi[91]. Il était +sans enfant, sans intérêt d'avenir. Il avait des frères, il est vrai, +des soeurs, que Philippe le Bon avait élevés et avancés, comme ses +enfants. Mais justement parce que la maison de Bourgogne avait fait +beaucoup pour eux, parce qu'ils en avaient tiré ce qu'ils pouvaient +tirer, ils regardaient désormais vers le roi. C'était beaucoup sans +doute pour Charles de Bourbon d'être archevêque de Lyon, légat +d'Avignon; mais si le roi le faisait cardinal! Louis de Bourbon +devait, il est vrai, à Philippe le Bon le titre d'évêque de Liége; +mais pour qu'il en eût la réalité, pour qu'il rentrât dans Liége, il +fallait que le roi ne défendît point les Liégeois. Le roi fit le +bâtard de Bourbon amiral de France, capitaine d'Honfleur, lui donna +une de ses filles, avec beaucoup de bien;--fille bâtarde, mais il y en +avait de légitimes; l'aînée, Anne de France, était toujours un enjeu +des traités, on lui faisait épouser à deux ans, tantôt le fils du duc +de Calabre, tantôt celui du duc de Bourgogne; on prévoyait sans peine +que ces mariages par écrit en resteraient là; que, si le roi prenait +un gendre, il le prendrait petit, une créature docile et prête à tout, +comme pouvait être Pierre de Beaujeu, le cadet de Bourbon. Ce cadet se +donna à Louis XI, le servit en ses plus rudes affaires, jusqu'à la +mort et au delà, dans sa fille Anne, autre Louis XI, dont Pierre fut +moins l'époux que l'humble serviteur. + +[Note 91: Ces Bourbons, quoique assez remuants, n'avaient pas encore +le sang de Gonzague, de Foix et d'Albret. La devise sur l'épée: +_Penetrabit_, ne fut adoptée que par le connétable.--Le fameux: _Qui +qu'en grogne_, qu'on attribue aussi aux ducs de Bretagne, fut dit +(vers 1400?) par Louis II de Bourbon, contre les bourgeois qui +s'alarmaient de la construction de sa tour. Ibidem, II, 201.] + +Le roi rallia ainsi à lui d'une manière durable toute la maison de +Bourbon. Pour celles d'Anjou et d'Orléans, il les divisa. + +Le fils de René d'Anjou, Jean de Calabre, alors comme toujours, avait +besoin d'argent. Ce héros de roman, ayant manqué la France et +l'Italie, se tournait vers l'Espagne pour y chercher son aventure. Les +Catalans le voulaient pour leur roi, pour roi d'Aragon[92]. Louis XI, +le voyant dans ce besoin et cette espérance, lui envoie vingt mille +livres d'abord, puis cent mille, un à-compte sur la dot de sa fille. +Au fond, sous couleur de dot, c'était un salaire; il fallait qu'à ce +prix Jean de Calabre se chargeât du triste office d'aller en Bretagne +réclamer, prendre au corps le frère du roi; celui-ci n'était pas fâché +que le renommé chevalier se montrât aux Bretons comme recors ou +sergent royal. + +[Note 92: Leur roi, D. Pedro de Portugal, neveu de la duchesse de +Bourgogne, était mort le 20 juin 1466.] + +Quant à la maison d'Orléans, le roi détacha de ses intérêts le +glorieux bâtard, le vieux Dunois, dont il maria le fils à une de ses +nièces de Savoie. Le nom du vieillard donnait beaucoup d'éclat à la +commission des Trente-six, qui, sous sa présidence, devaient réformer +le royaume. Le roi les convoqua lui-même en juillet. Les choses +avaient tellement changé en un an que cette machine inventée contre +lui devenait maintenant une arme dans sa main. Il s'en servit comme +d'une ombre d'États qu'il faisait parler à son gré, donnant leur voix +pour la voix du royaume. + +C'était beaucoup d'avoir ramené si vite tant d'ennemis. Restait le +plus difficile de tous, le général même de la ligue, celui qui avait +conduit les Bourguignons jusqu'à Paris, qui les avait fait persister +jusqu'à Montlhéry, qui s'était fait faire par le roi connétable de +France. Le roi, si durement humilié par lui, se prit pour lui d'une +grande passion; il n'eût plus de repos qu'il ne l'eût acquis. + +Saint-Pol, devenu ici connétable, mais de longue date établi de +l'autre côté, ayant son bien et ses enfants chez le duc, et une nièce +reine d'Angleterre, devait y regarder avant d'écouter le roi. Il était +comme ami d'enfance pour le comte de Charolais, il avait sa confiance, +l'avait toujours mené; il semblait peu probable qu'un tel homme +tournât... Il tourna, s'il faut le dire, parce qu'il fut amoureux; il +l'était de la belle-soeur du duc de Bourgogne, soeur du duc de +Bourbon, épris de la demoiselle, plus épris du sang royal, d'une si +haute parenté. L'amoureux avait cinquante ans, du reste grand air, +haute mine, faste royal, un grand luxe d'habits, au-dessus de tous les +hommes du temps. Avec tout cela, il n'était plus jeune, il avait un +jeune fils. Elle eût aimé Saint-Pol pour beau-père. Il réclamait +l'appui du comte de Charolais, qui n'aidait que faiblement à la chose, +trouvant sans doute que son ami, à peine connétable, voulait monter +bien vite. + +Dans ce moment où Saint-Pol, mortifié, s'apercevait qu'il avait +cinquante ans, voici venir à lui le roi, les bras ouverts, qui l'aime, +et veut le marier, et non-seulement lui, mais son fils et sa fille. Il +donne au père, au fils, ses jeunes nièces de Savoie; la fille de +Saint-Pol épousera le frère des deux nièces, le neveu du roi[93]. +Voilà toute la famille placée, alliée au même degré que le roi à la +maison souveraine de Savoie et de Chypre. + +[Note 93: Historiæ patriæ Monumenta, Chronica Sabaudiæ, ann. 1466, t. +I, p. 639.] + +Le roi avait un si violent désir d'avoir Saint-Pol, qu'il lui promit +la succession d'un prince du sang qui vivait encore, de son oncle, le +comte d'Eu. Il le fortifia en Picardie, lui donnant Guise; il +l'établit en Normandie, confiant à cet ennemi, à peine réconcilié, les +clefs de Rouen[94], le faisant capitaine de Rouen, tout à l'heure +gouverneur de la Normandie. + +[Note 94: Ses lieutenants reçurent effectivement les clefs du château, +du palais, de la tour du pont. (Communiqué par M. Chéruel.) _Archives +municipales de Rouen. Délibérations, vol. VII, fol. 259-260._] + +Ce grand établissement de Saint-Pol signifiait une chose, c'est que le +roi, ayant repris la Normandie, voulait reprendre la Picardie. Le +comte de Charolais faisait semblant de rire; au fond, il était +furieux. La Picardie pouvait lui échapper. Les villes de la Somme +regrettaient déjà de ne plus être villes royales[95]. Combien plus y +eurent-elles regret, lorsque le comte, ne sachant où prendre de +l'argent pour sa guerre de Liége, rétablit la gabelle, ce dur impôt du +sel qu'il venait d'abolir, qu'il avait promis de ne rétablir jamais. + +[Note 95: «Estoient courrouciés qu'ils n'estoient plus au roy de +France.» Du Clercq.] + +Tout était à recommencer du côté des Liégeois. Le glorieux traité que +tout le monde célébrait devenait ridicule, n'étant en rien exécuté. À +grand'peine, par instance et menace, on obtint ce qui couvrait au +moins l'orgueil: l'amende honorable. Elle se fit à Bruxelles, devant +l'hôtel de ville, le vieux duc étant au balcon. L'un des envoyés, +celui du chapitre, le pria «de faire qu'il y eût bonne paix, +spécialement entre le seigneur Charles son fils _et les gens de +Dinant_.» À quoi le chancelier répondit: «Monseigneur accepte la +soumission de ceux qui se présentent; pour ceux qui font défaut, il +poursuivra son droit.» + +Pour le poursuivre, il fallait une armée. Il fallait remettre en selle +la pesante gendarmerie, tirer du coin du feu des gens encore tout +engourdis d'une campagne d'hiver, des gens qui la plupart ne devaient +que quarante jours de service féodal et qu'on avait tenus neuf mois +sous le harnais sans les payer, parfois sans les nourrir. Ils +n'avaient pas eu le tiers de ce qu'on leur devait. Tel, renvoyé de +l'un à l'autre, reçut quelque chose, à titre d'aumône, «en +considération de sa pauvreté[96].» + +[Note 96: _Registres de Mons_, cités par M. Gachard, dans son éd. de +Barante, t. II, p. 255, nº 2.] + +À moins de frais et d'embarras, l'ennemi, qui n'avait ni feu ni +foyer, s'était mis en campagne. Au premier chant de l'alouette, les +enfants de la _Verte tente_[97] couraient déjà les champs, pillaient, +brûlaient, mettant leur joie à désespérer, s'ils pouvaient, «le vieux +monnart de duc et son fils Charlotteau.» + +[Note 97: V. plus loin, p. 69, 72, et les Documents Gachard, II, 435; +sur la _Verte tente_ de Gand en 1453, Monstrelet, éd. Buchon, p. 387. +Sur les _Galants de la feuillée_ en Normandie, _Legrand, Hist. ms., +livre IX, fol. 87-88_, ann. 1466. Cf. mes Origines du droit sur le +_banni_; et sur l'_outlaw_ anglais, sur Robin Hood, une curieuse thèse +de M. Barry, professeur d'histoire.] + +Il fallut endurer cela jusqu'en juillet, et alors même il n'y avait +rien de prêt. Le duc, profondément blessé, devenait de plus en plus +sombre. Il ne manquait pas de gens autour de lui pour l'aigrir. Un +jour qu'il se mettait à table, il ne voit pas ses mets accoutumés; il +mande les gens de sa dépense: «Voulez-vous donc me tenir en +tutelle?--Monseigneur, les médecins défendent...» Alors, s'adressant +aux seigneurs qui sont là: «Mes gens d'armes partent-ils donc +enfin?--Monseigneur, petite est l'apparence; ils ont été si mal payés +qu'ils ont peur de venir; ce sont des gens ruinés, leurs habits sont +en pièces, il faut que les capitaines les rhabillent.» Le duc entra +dans une grande colère: «J'ai pourtant tiré de mon trésor deux cent +mille couronnes d'or. Il faudra donc que je paye mes gens d'armes +moi-même!... Suis-je donc mis en oubli?» En disant cela, il renversa +la table et tout ce qui était dessus, sa bouche se tordit, il fut +frappé d'apoplexie, on croyait qu'il allait mourir... Il se remit +pourtant un peu, et fit écrire partout que chacun fût prêt, «sous +peine de la hart.» + +La menace agit. On savait que le comte de Charolais était homme à la +mettre à effet. Pour moins, on lui avait vu tuer un homme (un archer +qu'il trouva mal en ordre dans une revue). Tout le monde craignait sa +violence, les grands comme les petits. Ici surtout, dans une guerre +dont le père et le fils faisaient une affaire d'honneur, une querelle +personnelle, il y eût eu danger à rester chez soi. + +Tous vinrent; il y eut trente mille hommes. Les Flamands, de bon +coeur, rendirent à leur vieux seigneur le dernier service féodal dans +une guerre wallonne. Les Wallons eux-mêmes du Hainaut, les nobles du +pays de Liége, ne se faisaient aucun scrupule de concourir au +châtiment de la ville maudite. La noblesse et les milices de Picardie +furent amenées par Saint-Pol; marié par le roi le 1er août, il se +trouva le 15 à l'armée de Namur, avec toute sa famille, ses frères et +ses enfants. + +Le comte de Charolais venait d'apprendre, avec le mariage de +Saint-Pol, trois nouvelles du même jour, non moins fâcheuses, trois +traités du roi avec les maisons de Bourbon, d'Anjou et de Savoie. En +partant de Namur, il donna cours à sa colère, écrivant au roi une +lettre furieuse, où il l'accusait d'appeler l'Anglais, de lui offrir +Rouen, Dieppe, Abbeville[98]... + +[Note 98: Duclos, Preuves, IV, 279. Il s'agissait de rendre le roi +odieux, il lui écrit peu après que les sergents du bailliage d'Amiens +_oppriment le peuple_, qu'il faut en choisir de meilleurs, que le roi +confirmera: «Et avec ce, ferez grant bien et soulaigement _au pouvre +peuple_.» _Bibl. royale, mss. Baluze, 9675 D., 16 oct. 1466._] + +Toute cette fureur contre le roi allait tomber sur Dinant. Il y avait +pourtant, en bonne justice, une question dont il eût fallu avant tout +s'enquérir. Ceux qu'on allait punir, étaient-ce bien ceux qui avaient +péché? N'y avait-il pas plusieurs villes en une ville? La vraie Dinant +n'était-elle pas innocente? Lorsque dans un même homme nous trouvons +si souvent l'_homme double_ (et multiple!), était-il juste d'attribuer +l'unité d'une personne à une ville, à un peuple? + +Pourquoi Dinant était-elle Dinant pour tout le monde? Par ses batteurs +en cuivre, par ce qu'on appelait le _bon métier de la batterie_. Ce +métier avait fait la ville et la constituait; le reste des habitants, +quelque nombreux qu'il fût, était un accessoire, une foule attirée par +le succès et le profit. Il y avait, comme partout, des bourgeois, des +petits marchands qui pouvaient aller et venir, vivre ailleurs. Mais +les batteurs en cuivre devaient, quoi qu'il pût arriver, vivre là, +mourir là; ils y étaient fixés, non-seulement par leur lourd matériel +d'ustensiles, grossi de père en fils, mais par la renommée de leurs +fonds, achalandés depuis des siècles, enfin par une tradition d'art, +unique, qui n'a point survécu. Ceux qui ont vu les fonts baptismaux de +Liége et les chandeliers de Tongres se garderont bien de comparer les +_dinandiers_ qui ont fait ces chefs-d'oeuvre à nos chaudronniers +d'Auvergne et de Forez. Dans les mains des premiers, la batterie du +cuivre fut un art qui le disputait au grand art de la fonte. Dans les +ouvrages de fonte, on sent souvent, à une certaine rigidité, qu'il y a +eu un intermédiaire inerte entre l'artiste et le métal. Dans la +batterie, la forme naissait immédiatement sous la main humaine[99], +sous un marteau vivant comme elle, un marteau qui, dans sa lutte +contre le dur métal, devait rester fidèle à l'art, battre juste, tout +en battant fort; les fautes en ce genre de travail, une fois imprimées +du fer au cuivre, ne sont guère réparables. + +[Note 99: Pour apprécier la supériorité de la _main_ sur les moyens +mécaniques, lire les discours, pleins de vues ingénieuses et fécondes, +que M. Belloc a prononcés aux distributions de prix de son École. +L'_École gratuite de dessin_, dirigée (disons mieux, créée par cet +excellent maître), a déjà renouvelé, vivifié dans Paris tous les +genres d'industrie qui ont besoin du dessin; orfévrerie, serrurerie, +menuiserie, etc. Sous une telle impulsion, ces métiers redeviendront +des arts. (_Note de 1844_).] + +Ces dinandiers devaient être les plus patients des hommes, une race +laborieuse et sédentaire. Ce n'étaient pas eux, à coup sûr, qui +avaient compromis la ville. Pas davantage les bourgeois propriétaires. +Je doute même que les excès dussent être imputés aux maîtres des +petits métiers, qui faisaient le troisième membre de la cité. De +telles espiègleries, selon toute apparence, n'étaient autre chose que +des farces de compagnons ou d'apprentis. Cette jeunesse turbulente +était d'autant plus hardie qu'en bonne partie elle n'était pas du +lieu, mais flottante, engagée temporairement, selon le besoin de la +fabrication[100]. Légers de bagage et plus légers de tête, ces garçons +étaient toujours prêts à lever le pied. Peut-être, enfin, les choses +les plus hardies furent-elles l'oeuvre voulue et calculée des meneurs +gagés de la France ou des bannis errants sur la frontière. + +[Note 100: «Savoir faisons... Nous avoir esté humblement exposé de la +partie de Estienne la Mare _dynan_, ou potier darain, simple homme, +chargié de femme et de plusieurs enfans, que comme environ la +Chandeleur qui fut mil CCC,IIIIXX et cinq; icelluy suppliant _se feust +louez_ et convenanciez à un nommé Gautier de Coux, _dynan_, ou potier +darrain, _pour le servir jusques à certain temps_, lors à venir, et +parmi certain pris sur ce fait, et pour païer le vin dudit marchié...» +_Archives, Trésor des Chartes, reg. 159, pièce 6, lettre de grâce +d'août 1404._] + +Dans l'origine, les gens paisibles crurent sauver la ville en arrêtant +les cinq ou six qu'on désignait le plus. Un d'eux, qu'on menait en +prison, ayant crié: «À l'aide! aux franchises violées!» la foule +s'émut, brisa la prison et faillit tuer les magistrats. Ceux-ci, qui +avaient à leur tête un homme intrépide, Jean Guérin, ne s'effrayèrent +pas; ils assemblèrent le peuple, et d'un mot le ramenèrent au respect +de la loi: «Quant aux fugitifs, nous ne les retiendrions pas d'un fil +de soie; mais nous nous en prenons à ceux qui ont forcé les prisons de +la cité.» Sur ce mot, plusieurs de ceux qui avaient délivré les +coupables coururent après, les reprirent, les remirent eux-mêmes en +prison[101]. + +[Note 101: Lettre de Jehan de Gerin et autres magistrats de Dinant, 8 +nov. 1465. Documents Gachard, II, 336.] + +Justice devait se faire. Mais pouvait-elle se faire par un souverain +étranger, à qui la ville eût livré, non les prisonniers seulement, +mais elle-même, son plus précieux droit, son épée de justice. + +Cette terrible question fut discutée par le petit peuple, si près de +périr, avec une gravité digne d'une grande nation, digne d'un +meilleur sort[102]. Mais bientôt il n'y eut plus à délibérer. La ville +ne fut plus elle-même, envahie qu'elle était par un peuple +d'étrangers. Un matin, voilà tout le flot des pillards, des bandits, +qui remonte la Meuse, et qui, de Loss en Huy, de Huy en Dinant, de +plus en plus grossi d'écume, vient finalement s'engouffrer là. + +[Note 102: Sur les trois membres de la cité, les batteurs (aidés des +bourgeois) déclarent qu'ils veulent traiter. Ils demandent au +troisième membre, composé des petits métiers, s'ils croient résister, +lorsque la ville de Liége, lorsque le roi de France _ont fait la +paix?_... Ils ne se plaignent de personne; ils n'attestent point le +droit qu'ils auraient eu d'ordonner, dans une ville qui, après tout, +était née de leur travail, et qui, sans eux, n'était rien. Ils +invoquent seulement le droit de la majorité, celui de deux membres, +d'accord contre un troisième. Ce troisième résiste. Il demande si l'on +veut, sous ce prétexte, le mettre en servitude. «Mais quelle servitude +plus grande, répliquent les autres, que la guerre, la ruine de corps +et de biens? Dans un navire en péril ne faut-il pas jeter quelque +chose pour sauver le reste? n'abat-on pas un mur pour sauver la maison +en feu?] + +Comment ce peuple de sauvages, sans loi, sans patrie, s'était-il +formé? Nous devons l'expliquer, d'autant plus que c'est justement leur +présence à Dinant, leurs ravages dans les environs, qui mirent tout le +monde contre elle et firent de cette guerre une sorte de croisade. + +De longue date, la violence des révolutions politiques avait peuplé de +bannis les campagnes et les forêts. Chassés une fois, ils ne +rentraient guère, parce que, leurs biens étant partagés ou vendus, il +y avait trop de gens intéressés à leur fermer la porte. Beaucoup, +plutôt que d'aller chercher fortune au loin, erraient dans le pays. +Les déserts du Limbourg, du Luxembourg, du Liégeois, les _sept forêts +d'Ardennes_, les cachaient aisément; ils menaient sous les arbres la +vie des charbonniers; seulement, quand la saison devenait trop dure, +ils rôdaient autour des villages, demandaient ou prenaient. Cette vie +si rude, mais libre et vagabonde, tentait beaucoup de gens; l'instinct +de vague liberté[103] gagnait de plus en plus, dans un pays où +l'autorité elle-même avait supprimé le culte et la loi. Il gagnait +l'ouvrier, l'apprenti, l'enfant, de proche en proche. Ceux qui +commencèrent à courir le pays, quand l'évêque retira ses juges, et qui +s'amusaient à juger, étaient des garçons de dix-huit ou vingt ans; ils +portaient au bras, au bonnet, au drapeau, une figure de sauvage. + +[Note 103: Très-fort chez nous autres Français. Les missionnaires +remarquent qu'au Canada les sauvages se francisaient peu; mais les +Français prenaient volontiers la vie errante des sauvages.] + +Beaucoup d'hommes, se lassant de traîner dans les villes une vie +ennuyeuse, laissaient leurs ménages, couraient les bois. Mais la +femme, quelle que soit sa misère, ne s'en va pas ainsi, elle reste, +quoi qu'il arrive, avec les enfants. Les Liégeoises, dans cet abandon, +montraient beaucoup d'énergie; n'ayant, par le droit du pays, que +_Dieu et leur fuseau_[104], elles prenaient, au défaut du fuseau, les +travaux que laissaient les hommes; elles leur succédaient aussi sur la +place, s'intéressaient autant et plus qu'eux aux affaires publiques. +Beaucoup de femmes marquèrent dans les révolutions, celle de Raes +entre autres. Tout le monde à Liége, les femmes comme les hommes, +connaissait les révolutions antérieures; on lisait le soir les +chroniques en famille[105], Jean Lebel, Jean d'Outremeuse; la mère et +l'enfant savaient par _coeur_ ces vieilles bibles politiques de la +cité. + +[Note 104: Voyez plus haut la page 15, note 1. Les Liégeoises devaient +leur influence, non à la loi, mais à leur caractère énergique et +violent. Les Flamandes devaient la leur, au moins en grande partie, à +la faculté qu'elles avaient de disposer plus librement de leur bien.] + +[Note 105: On trouve encore, après tant de révolutions, un grand +nombre de ces chroniques de famille (Observation de M. Levalleye).] + +L'enfant marchait à peine qu'il courait à la place. Il y déployait +l'étrange précocité française pour la parole et la bataille. Après la +_pitieuse paix_, lorsque les hommes se taisaient, les enfants se +mirent à parler[106], personne n'osait plus nommer ni Bade ni Bourbon; +les enfants crièrent hardiment _Bade_, ils relevèrent ses images; ils +semblaient vouloir prendre en main le gouvernement; les hommes et les +jeunes gens ayant gouverné, les enfants prétendaient avoir aussi leur +tour. + +[Note 106: Ils étaient probablement poussés par Raes et autres +meneurs, qui voulaient encore essayer de leur Allemand.--Voir le +détail si curieux dans Adrianus de Veteri Bosco, Ampliss. Collectio, +IV. 1291-2.] + +Les Liégeois finirent par s'en alarmer. Ne pouvant contenir ces petits +tyrans, on s'adressa à leurs parents pour les obliger d'abdiquer. +C'était chose bizarre, effrayante en effet, de voir le mouvement, au +lieu de rester à la surface, descendre toujours et gagner... atteindre +le fond de la société, la famille elle-même. + +Si les Liégeois eurent peur de ce profond bouleversement, combien plus +leurs voisins! lorsque surtout ils virent, après l'amende honorable de +Liége, tout ce qu'il y avait de gens compromis quitter les villes, +aller grossir les bandes de la Verte tente, tout ce peuple sauvage +prendre Dinant pour repaire et pour fort... Ne pouvant bien +s'expliquer l'apparition de ce phénomène, on était disposé à y voir +une _manie_ diabolique ou une malédiction de Dieu. La ville était +excommuniée; le duc en avait la bulle et l'avait fait afficher +partout. Le grave historien du temps affirme que si le roi eût secouru +«cette vilenaille» condamnée des princes de l'Église, il aurait mis +contre lui la noblesse même de France[107]. + +[Note 107: «Fait bon à croire que ung roi de France... doibt et peut +bien tenir une longue suspense entre dire et faire, avant que... soy +former ennemy... _contre ung bras constitué champion de l'Église_... +Quand il l'auroit aidié à destruire par tels vilains, si eût-il accru +sa honte et son propre domage en perdition de tant de noblesse que le +duc y avoit, _lequel fesoit encore à craindre à ung roy de France pour +mettre sa noblesse... contre ly_, par adjonction à fière vilenaille, +que tous roys et princes doivent hayr pour la conséquence.» +Chastellain.] + +Les terribles hôtes de Dinant, non contents de piller et brûler tout +autour, arrangèrent une farce outrageuse qui devait irriter encore le +duc contre la ville et la perdre sans ressource. Sur un bourbier plein +de crapauds (en dérision des Pays-Bas et du roi des eaux sales?), ils +établirent une effigie du duc, ducalement habillé aux armes de +Philippe le Bon; et ils criaient: «Le voilà, le trône du grand +crapaud!» Le duc et le comte l'apprirent; ils jurèrent que s'ils +prenaient la ville, ils en feraient exemple, comme on faisait aux +temps anciens, la détruisant et labourant la place, y semant le sel et +le fer. + +Les insolents ne s'en souciaient guère. Des murs de neuf pieds +d'épaisseur, quatre-vingts tours, c'était un bon refuge. Dinant avait +été assiégée, disait-on, dix-sept fois, et par des empereurs et des +rois, jamais prise. Si le bourgeois eût osé témoigner des craintes, +ceux de la Verte tente lui auraient demandé s'il doutait de ses amis +de Liége; au premier signal, il en aurait quarante mille à son +secours. + +Leur assurance dura jusqu'au mois d'août. Mais quand ils virent cette +armée si lente à se former, cette armée impossible, qui se formait +pourtant et qui s'ébranlait de Namur, plus d'un, de ceux qui criaient +le plus fort, s'en alla doucement. Ils se rappelaient un peu tard le +point d'honneur des enfants de la Verte tente, qui, conformément à +leur nom, se piquaient de ne pas loger sous un toit. + +Il y eut deux sortes de personnes qui ne partirent point. D'une part, +les bourgeois et batteurs en cuivre, incorporés en quelque sorte à la +ville par leurs maisons et leurs vieux ateliers, par leur important +matériel; ils calculaient que leurs formes seules valaient cent mille +florins du Rhin. Comment laisser tout cela? comment le transporter?... +Ils restaient là, sans se décider, à la garde de Dieu.--Les autres, +bien différents, étaient des hommes terribles, de furieux ennemis de +la maison de Bourgogne, si bien connus et désignés qu'ils n'avaient +pas chance de vivre ailleurs, et qui peut-être ne s'en souciaient +plus. + +Ceux-ci, d'accord avec la populace[108], étaient prêts à faire tout ce +qui pouvait rendre le traité impossible. Bouvignes, pour augmenter la +division dans Dinant, avait envoyé un messager; on lui coupa la tête; +puis un enfant avec une lettre; l'enfant fut mis en pièces. + +[Note 108: Dans un récit, au reste très-hostile, on voit que cette +populace noya des prêtres qui refusaient d'officier. (Du Clercq; +Suffridus Petrus.)] + +Le lundi 18 août arriva l'artillerie; le sire de Hagenbach fit ses +approches en plein jour et abattit moitié des faubourgs. Ceux de la +ville, sans s'étonner, allèrent brûler le reste. Sommés de se rendre, +ils répondirent avec dérision, criant au comte que le roi et ceux de +Liége le délogeraient bientôt. + +Vaines paroles. Le roi ne pouvait rien. Il en était à tripler les +taxes. La misère était extrême en France, la peste éclatait à Paris. +Tout ce qu'il put, ce fut de charger Saint-Pol de rappeler que Dinant +était sous sa sauvegarde. Or, c'était en grande partie pour cela qu'on +voulait la détruire. + +Mais si le roi ne faisait rien, Liége pouvait-elle manquer à Dinant +dans son dernier jour? Elle avait promis un secours, dix hommes de +chacun des trente-deux métiers, en tout trois cent vingt hommes[109], +la plupart ne vinrent pas. Elle avait donné à Dinant un capitaine +liégeois qui la quitta bientôt. Le 19 août arrive à Liége une lettre +où Dinant rappelle que sans l'espoir d'un secours efficace, elle ne se +serait pas laissé assiéger. Les magistrats disent au peuple, en lisant +la lettre: «Ne vous souciez; si nous voulons procéder avec ordre, nous +ferons bien lever le siége.» Autre lettre de Dinant le même jour, mais +elle ne fut pas lue. + +[Note 109: C'est ce qu'on lit dans les actes. Les chroniqueurs disent +4,000! 40,000, etc.] + +Le comte de Charolais ne songeait point à faire un siége en règle. Il +voulait écraser Dinant avant que les Liégeois eussent le temps de se +mettre en marche. Il avait concentré sur ce point une artillerie +formidable, qui, avec ses charrois, se prolongeait sur la route +pendant trois lieues. Le 18, les faubourgs furent rasés. Le 19, les +canons, mis en batterie sur les ruines des faubourgs, battirent les +murs presque à bout portant. Le 20 et le 21, ils ouvrirent une large +brèche. Les Bourguignons pouvaient donner l'assaut le samedi ou le +dimanche (23-24 août). Mais les assiégés se battaient avec une telle +furie, que le vieux duc voulut attendre encore, craignant que l'assaut +ne fût trop meurtrier. + +La promptitude extraordinaire avec laquelle le siége était conduit +montre assez qu'on craignait l'arrivée des Liégeois. Cependant, du 20 +au 24, rien ne se fit à Liége. Il semble que pendant ce temps on +attendait quelque secours des princes de Bade; il n'en vint pas, et le +peuple perdit du temps à briser leurs statues. Le dimanche 24 août, +pendant que Dinant combattait encore, les magistrats de Liége reçurent +deux lettres, et le peuple décida que le 26 il se mettrait en route. +Il n'y avait qu'une difficulté, c'est qu'il ne sortait jamais qu'avec +l'étendard de Saint-Lambert, que le chapitre lui confiait; le chapitre +était dispersé. Les autres églises, consultées sur ce point, +répondirent que la chose ne les regardait point. Telle à peu près fut +la réponse de Guillaume de la Marche, que l'on priait de porter +l'étendard. Tout cela traîna et fit remettre le départ au 28. + +Mais Dinant ne pouvait attendre. Dès le 22, les bourgeois avaient +demandé grâce, éperdus qu'ils étaient dans cet enfer de bruit et de +fumée, dans l'horrible canonnade qui foudroyait la ville... Mêmes +prières le 24, et mieux écoutées; le duc venait d'apprendre que les +Liégeois devaient se mettre en mouvement; il se montrait moins dur. +L'espoir rentrant dans les coeurs, tous voulant se livrer, un homme +réclama, l'ancien bourgmestre Guérin; il offrit, si l'on voulait +combattre encore, de porter l'étendard de la ville: «Je ne me fie à la +pitié de personne; donnez-moi l'étendard, je vivrai ou mourrai avec +vous. Mais, si vous vous livrez, personne ne me trouvera, je vous le +garantis!» La foule n'écoutait plus; tous criaient: «Le duc est un bon +seigneur; il a bon coeur, il nous fera miséricorde.» Pouvait-il ne pas +faire grâce, dans un jour comme celui du lendemain? c'était la fête de +son aïeul, du bon roi saint Louis (25 août 1466). + +Ceux qui ne voulaient pas de grâce s'enfuirent la nuit; les bourgeois +et les batteurs en cuivre, débarrassés de leurs défenseurs, purent +enfin se livrer[110]. Les troupes commencèrent à occuper la ville le +lundi à cinq heures du soir, et le lendemain à midi le comte fit son +entrée. Il entra, précédé des tambours, des trompettes, et +(conformément à l'usage antique) des fols et farceurs d'office, qui +jouaient leur rôle aux actes les plus graves, traités, prises de +possession[111]. + +[Note 110: Un auteur, très-partial pour la maison de Bourgogne, avoue +que les batteurs en cuivre abrégèrent la défense: «Ad hanc victoriam +tam celeriter obtinendam auxilium suum tulerunt fabri cacabarii.» +Suffridus Petrus, ap. Chapeauville, III, 158.] + +[Note 111: «Cum tubicinis, _mimis_ et tympanis.» Adrianus de Veteri +Bosco, ap. Martène IV, 1295. Voir aussi plus haut, p. 147, note 3.] + +Le plus grand ordre était nécessaire. Quelques obstinés occupaient +encore de grosses tours où l'on ne pouvait les forcer. Le comte +défendit de faire aucune violence, de rien prendre, même de rien +recevoir, excepté les vivres. Quelques-uns, malgré sa défense, se +mettant à violer les femmes, il prit trois des coupables, les fit +passer trois fois à travers le camp, puis mettre au gibet. + +Le soldat se contint assez tout le mardi, le mercredi matin. Les +pauvres habitants commençaient à se rassurer. Le mercredi 27, +l'occupation de la ville étant assurée, rien ne venant du côté de +Liége, le duc examina en conseil à Bouvignes ce qu'il fallait faire de +Dinant. Il fut décidé que, tout devant être donné à la justice et à la +vengeance, à la majesté outragée de la maison de Bourgogne, on ne +tirerait rien de la ville, qu'elle serait pillée le jeudi et le +vendredi, brûlée le samedi (30 août), démolie, dispersée, effacée. + +Cet ordre dans le désordre ne fut pas respecté, à la grande +indignation du vieux duc. On avait trop irrité l'impatience du soldat +par une si longue attente. Le 27 même, après le dîner, chacun se +levant de table, met la main sur son hôte, sur la famille avec qui il +vivait depuis deux jours: «Montre-moi ton argent, ta cachette, et je +te sauverai.» Quelques-uns, plus barbares, pour s'assurer des pères, +saisissaient les enfants... + +Dans le premier moment de violence et de fureur, les pillards tiraient +l'épée les uns contre les autres. Puis ils firent la paix; chacun s'en +tint à piller son logis, et la chose prit l'ignoble aspect d'un +déménagement; ce n'étaient que charrettes, que brouettes qui roulaient +hors la ville. Quelques-uns (des seigneurs et non des moindres) +imaginèrent de piller les pillards, se postant sur la brèche et leur +tirant des mains ce qu'ils avaient de bon. + +Le comte prit pour lui ce qu'il appelait sa justice; des hommes à +noyer, à pendre. Il fit tout d'abord, au plus haut, sur la montagne +qui domine l'église, mettre au gibet le bombardier de la ville, pour +avoir osé tirer contre lui. Ensuite, on interrogea les gens de +Bouvignes, les vieux ennemis de Dinant, on leur fit désigner ceux qui +avaient prononcé les _blasphèmes_ contre le duc, la duchesse[112] et +le comte. Ils en montrèrent, dans leur haine acharnée, huit cents, qui +furent liés deux à deux et jetés à la Meuse[113]. Mais cela ne suffit +pas aux gens de justice qui suivaient l'enquête; ils firent cette +chose odieuse, impie, de prendre les femmes, et par force ou terreur, +de les faire témoigner contre les hommes, contre leurs maris ou leurs +pères. + +[Note 112: Un auteur assure qu'au commencement du siége, Madame de +Bourgogne, se faisant scrupule d'une vengeance si cruelle, vint +elle-même intercéder. Mais l'épée était tirée, ce n'était plus une +affaire de femme. On ne l'écouta pas. Je ne puis retrouver la source +où j'ai puisé ce fait.] + +[Note 113: Le moine Adrien se tait sur ce point, sans doute par +respect pour le duc de Bourgogne, oncle de son évêque. Jean de Hénin +(à la suite de Barante, éd. Reiffenberg) dit effrontément: «Je ne sçay +que à sang froid on aye tuée nelluy.» Mais Commines (édit. de +mademoiselle Dupont, liv. II, ch. I, t. I, p. 117), Commines, témoin +oculaire et peu favorable aux gens de Dinant, dit expressément: +«Jusques à _huict cens noyés_, devant Bouvynes, à la grand requeste de +ceulx dudict Bouvynes.» Je trouve aussi dans un manuscrit: «Environ +_huict cens noyés_ en la rivière de Meuse.» L'auteur ne s'en tient pas +là; il prétend que le comte «mit à mort femmes et enfants.» +_Bibliothèque de Liége. Continuateur de Jean de Stavelot, ms. 183, +ann. 1466._] + +La ville était condamnée à être brûlée le samedi 30. Mais on savait +que les Liégeois devaient tous, en corps de peuple, de quinze ans à +soixante, partir le jeudi 28 août; ils seraient arrivés le 30. Il +fallait, pour être en état de les recevoir, tirer le soldat de la +ville, l'arracher à sa proie subitement, le remettre, après un tel +désordre, en armes et sous drapeaux. Cela était difficile, dangereux +peut-être, si l'on voulait user de contrainte. Des gens ivres de +pillage n'auraient connu personne. + +Le vendredi 30, à une heure de nuit, le feu prend au logis du neveu du +duc, Adolphe de Clèves, et de là court avec furie... Si, comme tout +porte à le croire, le comte de Charolais ordonna le feu[114], il +n'avait pas prévu qu'il serait si rapide. Il gagna en un moment les +lieux où l'on avait entassé les trésors des églises. On essaya en vain +d'arrêter la flamme. Elle pénétra dans la maison de ville où étaient +les poudres. Elle atteignit aux combles, à la _forêt_ de l'église +Notre-Dame, où l'on avait enfermé, entre autres choses précieuses, de +riches prisonniers pour les rançonner. Hommes et biens, tout brûla. +Avec les tours brûlèrent les vaillants qui y tenaient encore. + +[Note 114: Jacques Du Clerc tâche d'obscurcir la chose pour lui donner +quelque ressemblance avec la ruine de Jérusalem, et faire croire que: +«Ce estoit le plaisir de Dieu qu'elle fust destruite.»] + +Avant que la flamme enveloppât toute la ville, on avait fait sortir +les prêtres, les femmes et les enfants[115]. On les menait vers Liége, +pour y servir de témoignage à cette terrible justice, pour y être un +vivant _exemple_... Quand ces pauvres malheureux sortirent, ils se +retournèrent pour voir encore une fois la ville où ils laissaient leur +âme, et alors ils poussèrent deux ou trois cris seulement, mais si +lamentables, qu'il n'y eut pas de coeur d'ennemi qui n'en fût saisi +«de pitié, d'horreur[116].» + +[Note 115: Une partie des hommes passa en Flandre, à Middelbourg, +d'autres en Angleterre; il semble que le duc ait fait cadeau de cette +colonie à son ami Édouard. On transplanta les hommes, mais non l'art, +selon toute apparence; les artistes devinrent des ouvriers; du moins +on n'a jamais parlé de la _batterie_ de Middelbourg ni de +Londres.--Les Dinantais, à peine à Londres, prirent contre Édouard le +parti de Warwick, qui était le parti français, dans leur incurable +attachement pour le pays qui les avait si peu protégés! (Lettres +patentes d'Édouard IV, février 1470).] + +[Note 116: Je me trompe; Jean de Hénin trouve que: «La ville de Dynant +fust plus doucement traictée qu'elle n'avoit desservy.»--J'ai +rencontré aussi les vers suivants, sotte et barbare plaisanterie des +vainqueurs, que je ne rapporte que pour faire connaître le goût du +temps: «Dynant, ou soupant, Le temps est venu Que le tant et quant Que +t'as, mis avant Souvent et menu, Te sera rendu, Dynant, ou soupant.» +_Bibliothèque de Bourgogne, ms., nº 11033._] + +Le feu brûla, dévora tout, en long, en large et profondément. Puis, la +cendre se refroidissant peu à peu, on appela les voisins, les envieux +de la ville, à la joyeuse besogne de démolir les murs noircis, +d'emporter et disperser les pierres. On les payait par jour; ils +l'auraient fait pour rien. + +Quelques malheureuses femmes s'obstinaient à revenir. Elles +cherchaient... Mais il n'y avait guère de vestiges. Elles ne +pouvaient pas même reconnaître où avaient été leurs maisons[117]. Le +sage chroniqueur de Liége, moine de Saint-Laurent, vint voir aussi +cette destruction qu'il lui fallait raconter. Il dit: «De toute la +ville, je ne retrouvai d'entier qu'un autel; de plus, chose +merveilleuse, une image que la flamme n'avait pas trop endommagée, une +bien belle Notre-Dame qui restait toute seule au portail de son +église[118].» + +[Note 117: «Les femmes mesmes quy y alloient pour trouver leurs +maisons ne sçavoient cognoistre... Tellement y feut besoigné que, +quatre jours après le feu prins, ceux qui regardoient la place où la +ville avoit esté pooient dire: Cy feut Dynant!» Du Clercq, liv. V, ch. +LX-LXI. En 1472, le duc autorisa la reconstruction de l'église de +Notre-Dame _au lieu appelé Dinant_. Gachard, Analectes Belgique, p. +318-320.] + +[Note 118: «Non inveni in toto Dyonanto nisi altare S. Laurentii +integrum, et valde pulchram imaginem B. V. Mariæ in porticu ecclesiæ +suæ, etc.» Adrianus de Veteri Bosco, ap. Martène, IV, 1296.] + +Dans ce vaste sépulcre d'un peuple, ceux qui fouillaient trouvaient +encore. Ce qu'ils trouvaient, ils le portaient aux receveurs qui se +tenaient là pour enregistrer, et qui revendaient, brocantaient sur les +ruines. D'après leur registre, les objets déterrés sont généralement +des masses de métal, hier oeuvres d'art, aujourd'hui lingots. Quelques +outils subsistaient sous leurs formes, des marteaux, des enclumes; +l'ouvrier se hasardait parfois à venir les reconnaître, et rachetait +son gagne-pain. + +Ce qui étonne en lisant ces comptes funèbres, c'est que parmi les +matières indestructibles (qui seules, ce semble, devaient résister), +entre le plomb, le cuivre et le fer, on trouva des choses fragiles, de +petits meubles de ménage, de frêles joyaux de femmes et de famille... +Vivants souvenirs d'humanité, qui sont restés là pour témoigner que ce +qui fut détruit, ce n'étaient pas des pierres, mais des hommes qui +vivaient, aimaient[119]. + +[Note 119: «Unes patrenostres de gaiet, où il a des patrenostres +d'argent entre deux... Une paire de gans d'espousée... un boutoir à +mettre espingles de femmes...»--Puis il passe à autre chose: «Item un +millier de fer... Item un millier de plomb.» _Recepte des biens +trouvez en ladite plaiche de Dinant._ Documents Gachard, II, 381.] + +Je trouve, entre autres, cet article: «_Item._ Deux petites tasses +d'argent, deux petites tablettes d'ivoire (dont une rompue), deux +oreillers, avec couvertures semées de menues paillettes d'argent, un +petit peigne d'ivoire, un chapelet à grains de jais et d'argent, une +pelote à épingles de femme, _une paire de gants d'épousée_.» + +Un tel article fait songer... Quoi! ce fragile don de noces, ce pauvre +petit luxe d'un jeune ménage, il a survécu à l'épouvantable +embrasement qui fondait le fer! il aura été sauvé apparemment, +recouvert par l'éboulement d'un mur... Tout porte à croire qu'ils sont +restés jusqu'à la catastrophe, sans se décider à quitter la chère +maison; autrement, n'auraient-ils pas emporté aisément plusieurs de +ces légers objets. Ils sont restés, elle du moins, la nature des +objets l'indique. Et alors, que sera-t-elle devenue?... Faut-il la +chercher parmi celles dont parle notre Jean de Troyes, qui mendiaient +sans asile, et qui, contraintes par la faim et par la misère, +s'abandonnaient, hélas! pour avoir du pain[120]. + +[Note 120: «Et à cause d'icelle destruction, devindrent les pauvres +habitants d'icelle mendiants, et aucunes jeunes femmes et filles +abandonnées à tout vice et pesché, pour avoir leur vie.» Jean de +Troyes.] + +Ah! madame de Bourgogne, quand vous avez demandé cette terrible +vengeance, vous ne soupçonniez pas sans doute qu'elle dût coûter si +cher! Qu'auriez-vous dit, pieuse dame, si vers le soir, vous aviez vu, +de votre balcon de Bruges, la triste veuve traîner dans la boue, dans +les larmes et le péché? + + + + +CHAPITRE III + +ALLIANCE DU DUC DE BOURGOGNE ET DE L'ANGLETERRE--REDDITION DE LIÉGE + +1466-1467 + + +La prise de Dinant étonna fort. Personne n'eût deviné que cette ville, +qu'on croyait approvisionnée pour trois ans, avec ses quatre-vingts +tours, ses bonnes murailles et les vaillantes bandes qui la +défendaient, pût être emportée en six jours. On connut pour la +première fois la célérité des effets de l'artillerie. + +Le 28 août, à midi, un homme arrive à Liége; on lui demande: «Qu'y +a-t-il de nouveau?--Ce qu'il y a, c'est que Dinant est pris.» On +l'arrête. À une heure, un autre homme: «Dinant est pris, tout le +monde tué...» Le peuple court aux maisons de Raes et des chefs pour +les égorger; il n'en trouva qu'un, qui fut mis en pièces. Heureusement +pour les autres, arriva ce brave Guérin de Dinant, qui dit +magnanimement: «Ne vous troublez... Vous ne nous auriez servi en rien, +et vous auriez bien pu périr.» Le peuple se calma et, tout en prenant +les armes, il envoya au comte pour avoir la paix. + +Malgré sa victoire, et pour sa victoire même, il ne pouvait la +refuser. Une armée, après cette affreuse fête du pillage, ne se remet +pas vite; elle en reste ivre et lourde. Celle-ci, qui n'était pas +payée depuis deux ans, s'était garni les mains, chargée et surchargée. +Quand les Liégeois, sortis de leurs murs, les rencontrèrent à +l'improviste, ils auraient eu bon marché de cette armée de +porteballes[121]. + +[Note 121: «Ceste nuict estoit l'ost des Bourguignons en grant trouble +et double... Aulcuns d'eulx eurent envie de nous assaillir; et mon +adviz est qu'ils en eussent eu du meilleur.» Commines.] + +Mais ce premier moment passé, l'avantage revenait au comte. Les +Liégeois demandèrent un sursis, et rompirent leurs rangs. Les _sages_ +conseillers du comte voulaient qu'on profitât de ce moment pour tomber +sur eux. Saint-Pol s'adressa à son honneur, à sa chevalerie[122]. S'il +eût exterminé Liége après Dinant, il se serait trouvé plus fort que +Saint-Pol ne le désirait. + +[Note 122: Commines.--«Agente plurimum et pro miseris interveniente +comite Sancti Pauli.» Amelgard, Amplis. Coll. IV, 752.] + +Cet équivoque personnage, grand meneur des Picards et tout-puissant en +Picardie, devait inquiéter le comte tout en le servant. Il était venu +au siége, mais il s'était abstenu du pillage, retenant ses gens sous +les armes, «pour protéger les autres, disait-il, en cas d'événements.» +On lui avait donné à rançonner une ville pour lui seul, et il n'était +pas satisfait. Il pouvait, s'il y trouvait son compte, faire tourner +pour le roi la noblesse de Picardie. Le roi avait pris ce moment où il +croyait le comte embarrassé pour le chicaner sur ses empiétements, sur +le serment qu'il exigeait des Picards. Il avait une menaçante +ambassade à Bruxelles, des troupes soldées et régulières qui pouvaient +agir, Saint-Pol aidant, lorsque l'armée féodale du comte de Charolais +se serait écoulée comme à l'ordinaire. + +Ce n'est pas tout. Les trente-six réformateurs du Bien public, bien +dirigés par Louis XI, vont aussi tourmenter le comte. Ils lui envoient +un conseiller au Parlement pour réclamer auprès de lui, et +l'interroger, en quelque sorte, sur son manque de foi à l'égard du +seigneur de Nesles qu'il a promis de laisser libre et qu'il tient +prisonnier. La réponse était délicate, dangereuse, l'affaire +intéressant tous les arrière-vassaux, toute la noblesse. Le comte +suivit d'abord les prudentes instructions de ses légistes, il +équivoqua. Mais le ferme et froid parlementaire le serrant de proche +en proche, respectueux, mais opiniâtre, il perdit patience, allégua la +conquête, le droit du plus fort. L'autre ne lâcha pas prise et dit +hardiment: «Le vassal peut-il conquérir sur le roi, son +suzerain[123]?...» Il ne lui laissait qu'une réponse à faire, savoir: +qu'il reniait ce suzerain, qu'il n'était point vassal, mais souverain +lui-même et prince étranger. Il fut sorti alors de la position double +dont les ducs de Bourgogne avaient tant abusé; il eût laissé au roi, +naguère attaqué par la noblesse, le beau rôle de protecteur de la +noblesse française, du royaume de France, contre l'étranger. + +[Note 123: Il dit gravement aussi que le roi pourrait bien le +poursuivre en dommages et intérêts. _Bibliothèque royale, ms. Du Puy, +762, procès-verbal du 27 septembre 1466._] + +Contre l'ennemi... Il fallait qu'il s'avouât tel pour s'arracher de la +France. Or, cela était hasardeux, ayant tant de sujets français; cela +était odieux, ingrat, dur pour lui-même... Car il avait beau faire, il +était Français, au moins d'éducation et de langue. Son rêve était la +France antique, la chevalerie française, nos preux, nos douze pairs de +la Table ronde[124]. Le chef de la _Toison_ devait être le miroir de +toute chevalerie. Et cette chevalerie allait donc commencer par un +acte de félonie! Il fallait que Roland fût d'abord Ganelon de +Mayence!... + +[Note 124: «S'appliquoit à lire et faire lire devant luy du +commencement les joyeux comptes et faicts de Lancelot et de Gauvain.» +Olivier de la Marche.] + +Pour ne plus dépendre de la France, il lui fallait se faire +anti-français, anglais. Jean sans Peur, qui n'avait pas peur du crime, +hésita devant celui-ci. Son fils le commit par vengeance, et il en +pleura. La France y faillit périr; elle était encore, trente ans +après, dépeuplée, couverte de ruines. Un pacte avec les Anglais, un +pacte avec le diable, c'était à peu près même chose dans la pensée du +peuple. Tout ce qu'on pouvait comprendre ici, de l'horrible mêlée des +deux Roses, c'est que cela avait l'air d'un combat de damnés. + +Les Flamands, qui, pour leur commerce, voyaient sans cesse les +Anglais et de près, se représentent le chef des lords comme «un porc +sanglier sauvage,» mal né, «mal sain,» et ils appellent l'alliance +du roi et de Warwick «un accouplement monstrueux, une conjonction +déshonnête...»--«Telle est cette nation, dit le vieux Chastellain, +que jamais bien ne s'en peut écrire, _sinon en péché_.» Il ne faut +pas s'étonner si le comte de Charolais, tout Lancastre qu'il était +par sa mère, réfléchissait longtemps avant de faire un mariage +anglais. + +Par cela même qu'il était Lancastre, il n'en avait que plus de +répugnance à tendre la main à Édouard d'York, à abjurer sa parenté +maternelle. Dans cette alliance deux fois dénaturée, oubliant, pour se +faire Anglais, le sang français de son père et de son grand-père, il +ne pouvait pas même être Anglais selon sa mère, selon la nature. + +Il n'avait pas le choix entre les deux branches anglaises. Édouard +venait de se fortifier de l'alliance des Castillans, jusque-là nos +alliés, et ceux-ci, par un étrange renversement de toutes choses, +étaient priés d'alliance et de mariage par leur éternel ennemi, le roi +d'Aragon; mariage contre nous, dont on eût pris la dot de ce côté des +Pyrénées. L'idée d'un partage du royaume de France leur souriait à +tous. La soeur de Louis XI, duchesse de Savoie, négociait dans ce but +avec le Breton, avec Monsieur, et se faisait déjà donner pour la +Savoie tout ce qui va jusqu'à la Saône. + +Pour relier et consolider le cercle où l'on voulait nous enfermer, il +fallait ce sacrifice étrange qu'un Lancastre épousât York, et ce +sacrifice se fit. Un mois avant la mort de son père, le comte de +Charolais, non sans honte et sans ménagement, franchit le pas... Il +envoya son frère, le grand bâtard, à un tournoi que le frère de la +reine d'Angleterre ouvrait tout exprès à Londres. Le bâtard emmenait +avec lui Olivier de la Marche, qui, le traité conclu, devait le porter +au Breton et le lui faire signer. + +Le mariage était facile, la guerre difficile. Elle convenait à +Édouard, mais point à l'Angleterre. Sans vouloir rien comprendre à la +visite du bâtard de Bourgogne, sans s'informer si leur roi veut la +guerre, les évêques et les lords font la paix pour lui. Ils envoient, +en son nom, leur grand chef Warwick à Rouen[125]. Ce riche et tout +puissant parti, possesseur de la terre et ferme comme la terre, +n'avait pas peur qu'un roi branlant osât le désavouer. + +[Note 125: Cette explication ne surprendra pas ceux qui savent quels +étaient les vrais rois d'Angleterre. La trêve expirait. Warwick se fit +sans doute sceller des pouvoirs pour la renouveler, par son frère, +l'archevêque d'York, chancelier d'Angleterre, _contre le gré du roi_. +Ce qui est sûr, c'est qu'après le départ de Warwick, Édouard, furieux, +alla avec une suite armée reprendre les sceaux chez l'archevêque qui +se disait malade: il lui ôta deux manoirs de la couronne, et il prit +cette précaution auprès du nouveau garde des sceaux, que, s'il voyait +qu'un ordre royal pût préjudicier au roi: «Then he differe the +expedition...» Rymer, Acta.] + +Louis XI reçut Warwick, comme il eût reçu les rois-évêques +d'Angleterre, pour lesquels il venait. Il fit sortir à sa rencontre +tout le clergé de Rouen, pontificalement vêtu, la croix et la +bannière[126]. Le démon de la guerre des Roses entra, parmi les +hymnes, comme un ange de paix. Il alla droit à la cathédrale faire sa +prière, de là à un couvent, où le roi le logea près de lui. C'était +encore trop loin au gré du roi; il fit percer un mur qui les séparait, +afin de pouvoir communiquer de nuit et de jour. Il l'avait reçu en +famille, avec la reine et les princesses. Il faisait promener les +Anglais par la ville, chez les marchands de draps et de velours; ils +prenaient ce qui leur plaisait et l'on payait pour eux. Ce qui leur +agréait le plus, c'était l'or; et le roi, connaissant ce faible des +Anglais pour l'or, avait fait frapper tout exprès de belles grosses +pièces d'or, pesant dix écus la pièce, à emplir la main. + +[Note 126: «Was receyvid into Roan with procession and grete honour +into Our Lady chirch.» Fragment, édité par Hearne à la suite des Th. +Sprotti Chronica, p. 297. L'auteur a reçu tous les détails de la +bouche d'Édouard IV: «I have herde of his owne mouth.» Ibidem, p. +298.] + +Warwick lui venait bien à point. Il avait grand besoin de s'assurer de +l'Angleterre, lorsqu'il voyait le feu prendre aux deux bouts, en +Roussillon et sur la Meuse, au moment où il apprenait la mort de +Philippe le Bon (m. le 15 juin), l'avénement du nouveau duc de +Bourgogne[127]. + +[Note 127: Rien de plus mélancolique que les paroles de Chastellain: +«Maintenant c'est un homme mort,» etc. Elles sont visiblement écrites +au moment même; on y sent l'inquiétude, la sombre attente de +l'avenir.] + +Il se trouva, par un hasard étrange, que les envoyés du roi, chargés +d'excuser les hostilités de la Meuse, ne purent arriver jusqu'au duc. +Il était prisonnier de ses sujets de Gand. Ils ne lui voulaient aucun +mal, disaient-ils; ils l'avaient toujours soutenu contre son père, il +était comme leur enfant, il pouvait se croire en sûreté parmi eux +«comme au ventre de sa mère.» Mais ils ne l'en gardaient pas moins, +jusqu'à ce qu'il leur eût rendu tous les priviléges que son père leur +avait ôtés. + +Il se trouvait en grand péril, ayant eu l'imprudence de faire son +_entrée_ au moment même où ce peuple violent était dans sa fête +populaire, une sorte d'émeute annuelle, la fête du grand saint du +pays. Ce jour-là, ils étaient et voulaient être fols, «tout étant +permis, disaient-ils, aux fols de Saint-Liévin.» + +Triste folie, sombre ivresse de bière, qui ne passait guère sans coups +de couteaux. Tout ainsi que, dans la légende, les barbares traînent le +saint au lieu de son martyre, le peuple, dévotement ivre, enlevait la +châsse et la portait à ce lieu même, à trois lieues de Gand. Il y +veillait la nuit, en s'enivrant de plus en plus. Le lendemain, le +saint _voulait_ revenir, et la foule le rapportait, criant, hurlant, +renversant tout. Au retour, passant au marché, le saint _voulut_ +passer justement tout au travers d'une loge où l'on recevait l'impôt. +«Saint Liévin, criaient-ils, ne se dérange pas.» La baraque disparut +en un moment, et à la place se dressa la bannière de la ville, le +saint lui-même, de sa propre bannière, en fournissant l'étoffe. À côté +reparurent toutes celles des métiers, plus neuves que jamais, «ce fut +comme une féerie,» et sous les bannières les métiers en armes. «Et +tant croissoient et multiplioient que c'estoit une horreur.» + +Le «duc s'épouvanta durement...» Il avait par malheur amené avec lui +sa fille toute petite, et le trésor que lui laissait son père. +Cependant la colère l'emporta... Il descend en robe noire, un bâton à +la main: «Que vous faut-il? qui vous émeut, mauvaises gens?» Et il +frappa un homme; l'homme faillit le tuer. Bien lui prit que les +Gantais se faisaient une religion _de ne point toucher au corps de +leur seigneur_; telle était la teneur du serment féodal, et, dans leur +plus grande fureur, ils le respectaient. Le duc tiré de la presse et +monté au balcon, le sire de la Gruthuse, noble flamand, fort aimé des +Flamands et qui savait bien les manier, se mit à leur parler en leur +langue; puis le duc lui-même, aussi en flamand... Cela les toucha +fort; ils crièrent tant qu'ils purent: _Wille-come!_ (Soyez le +bienvenu!) + +On croyait que le duc et le peuple allaient s'expliquer en famille; +mais voilà que «un grand rude vilain,» monté, sans qu'on s'en aperçût, +vient, lui aussi, se mettre à la fenêtre à côté du prince. Là, levant +son gantelet noir, il frappe un grand coup sur le balcon pour qu'on +fasse silence, et sans crainte ni respect il dit: «Mes frères, qui +êtes là-bas, vous êtes venus pour faire vos doléances à votre prince +ici présent, et vous en avez de grandes causes. D'abord, ceux qui +gouvernent la ville, qui dérobent le prince et vous, vous voulez +qu'ils soient punis? Ne le voulez-vous pas?--Oui, oui, cria la +foule.--Vous voulez que la cuillotte soit abolie?--Oui, oui!--Vous +voulez que vos portes condamnées soient rouvertes et vos bannières +autorisées?--Oui, oui!--Et vous voulez encore ravoir vos châtellenies, +vos blancs chaperons, vos anciennes manières de faire? n'est-il pas +vrai?--Oui, crièrent-ils de toute la place.»--Alors se tournant vers +le duc, l'homme dit: «Monseigneur, voilà en un mot pourquoi ces +gens-là sont assemblés; je vous le déclare, et ils m'en avouent, vous +l'avez entendu; veuillez y pourvoir. Maintenant, pardonnez-moi, j'ai +parlé pour eux, j'ai parlé pour le bien.» + +Le sire de la Gruthuse et son maître «s'entre-regardoient +piteusement.» Ils s'en tirèrent pourtant avec quelques bonnes paroles +et quelques parchemins. Tout ce grand mouvement, si terrible à voir, +était au fond peu redoutable. Une grande partie de ceux qui le +faisaient, le faisaient malgré eux. Pendant l'émeute[128], plusieurs +métiers, les bouchers et les poissonniers, se trouvant près du duc, +lui disaient de n'avoir pas peur, de prendre patience, qu'il n'était +pas temps de se venger _des méchantes gens_... Il se passa à peine +quelques mois, et les plus violents, effrayés eux-mêmes, allèrent +demander grâce. On croyait que toutes les villes imiteraient Gand, +mais il n'y eut guère d'agité que Malines. La noblesse de Brabant se +montra unanime pour contenir les villes et repousser le prétendant du +roi, Jean de Nevers, qui se remuait fort, croyant l'occasion +favorable. Le duc, comme porté sur les bras de ses nobles, se trouva +au-dessus de tout. Loin que ce mouvement l'affaiblît, il n'en fut que +plus fort pour retomber sur Liége[129]. + +[Note 128: Lire le récit de Chastellain, plus naïf, mais tout aussi +grand que les plus grandes pages de Tacite.--Cf. les détails donnés +par le _Registre d'Ypres_, et par celui de _la Colace de Gand_, ap. +Barante-Gachard, II, 273-277.--V. aussi Recherches sur le seigneur de +La Gruthuyse, et sur ses mss. (par M. Van Praet). 1831, in-8. + +Malgré l'autorité de Wiellant, j'ai peine à croire que deux hommes +tels que Commines et Chastellain, témoins de ces événements, se soient +trompés de deux ans sur l'époque de la soumission. Je croirais plutôt +que Gand se soumit et demanda son pardon dès le mois de décembre 1467, +qu'elle ne l'obtint qu'en janvier 1469, et que l'amende honorable +n'eut lieu qu'au mois de mai de la même année.] + +[Note 129: Il accusait les Liégeois d'avoir soulevé Gand. _Bibl. de +Liége, ms. Bertholet, nº 81, fol. 444._] + + * * * * * + +Il me faut dire la fin de Liége; je dois raconter cette misérable +dernière année, montrer ce vaillant peuple dans la pitoyable situation +du débiteur sous le coup de la contrainte par corps. + +Deux hommes avaient écrit le pesant traité de 1465, «deux solemnels +clercs» bourguignons que le comte menait dans ses campagnes, maître +Hugonet, maître Carondelet. Ces habiles gens n'avaient rien oublié, +rien n'avait échappé à leur science, à leur prévoyance[130], aucune +des _exceptions_ dont Liége eût pu se prévaloir, aucune, hors une +seule, c'est qu'elle était tout à fait insolvable. + +[Note 130: «Renonçons à tous droits, allégations, exceptions, +deffenses, previléges, fintes, cautelles, à toutes récisions, +dispensations de serment... et _au droit disant que général +renonciation ne vault, se l'espécial ne précède_.» Lettre qu'on fit +signer aux Liégeois le 22 déc. 1465. Documents Gachard, II, 311.] + +Ils étaient partis de ce principe, que _qui perd doit payer_, et _qui +ne peut payer doit payer davantage_, acquittant, par-dessus la dette, +les frais de saisie. Liége devait donner tant en argent et tant en +hommes qui payeraient de leurs têtes. Mais, comme elle ne voulait pas +livrer de têtes, pour que justice fût satisfaite, ils ajoutèrent +encore en argent la valeur de ces têtes, tant pour monseigneur de +Bourgogne, tant pour M. de Charolais. + +Cette terrible somme devait être rendue à Louvain, de six mois en six +mois, à raison de soixante mille florins par terme. Si tout le +Liégeois eût payé, la chose était possible; mais d'abord les églises +déclarèrent qu'ayant toujours voulu la paix, elles ne devaient point +payer la guerre. Ensuite, la plupart des villes, quoique leurs noms +figurassent au traité, trouvèrent moyen de n'en pas être. Tout retomba +sur Liége, sur une ville alors sans commerce, sans ressources, +très-populeuse encore, d'autant plus misérable. + +Ce peuple aigri, ne pouvant se venger sur d'autres, prenait plaisir à +se blesser lui-même. Il devenait cruel. Ses meneurs l'occupaient de +supplices. On s'étouffait aux exécutions, les femmes comme les hommes. +Il fallut hausser l'échafaud pour que personne n'eût à se plaindre de +ne pas bien voir. Une scène étrange en ce genre fut la _joyeuse +entrée_ qu'ils firent à un homme qui, disait-on, avait livré Dinant; +ils le firent _entrer_ à Liége, comme le comte avait fait à Dinant, +avec trompettes, musiques et fols, pour lui couper la tête. + +Il n'y avait plus de gouvernement à Liége, ou si l'on veut, il y en +avait deux: celui des magistrats qui ne faisaient plus rien, et celui +de Raes qui expédiait tout par des gens à lui, les plus pauvres en +général et les plus violents, qu'il avait (par respect pour la loi qui +défendait les armes) armés de gros bâtons. Raes n'habitait point sa +maison, trop peu sûre. Il se tenait dans un lieu de franchise, au +chapitre de Saint-Pierre, lieu d'ailleurs facile à défendre. Que cet +homme tout puissant dans Liége occupât un lieu d'asile, comme aurait +fait un fugitif, cela ne peint que trop l'état de la cité! + +La fermentation allait croissant. Vers Pâques, le mouvement commence, +d'abord par les saints; leurs images se mettent à faire des miracles. +Les enfants de la Verte tente reparaissent, ils courent les campagnes, +font leurs justices, égorgent tel et tel. Les gens d'armes de France +vont arriver; les envoyés du roi l'assurent. Pour hâter le secours, +ceux du parti français mènent hardiment les envoyés à la colline de +_Lottring_, à _Herstall_ (le fameux berceau des Carlovingiens), et là, +avec notaire et témoins, leur font _prendre possession_[131]... + +[Note 131: «Iverunt super collem de Lottring, et _acceperunt +possessionem_ pro comite Nivernensi et rege Franciæ. Similiter in +Bollan et circum, et sequenti die in Herstal.» Adrianus de Veteri +Bosco, Ampliss. Coll. IV, 1369 (23 jul. 1467).--Le roi semble avoir +tâté Louis de Bourbon à ce sujet: «Et pour ce qu'il estoit nécessaire +de savoir le vouloir de ceulx de la cité, et s'ils se voudroient par +mondit seigneur (de Liége) _soumettre à vous_.» Lettre de Chabannes et +de l'évêque de Langres au roi. _Bibl. royale, mss. Legrand, Preuves, +ann. 1467._--C'est là sans doute la véritable raison pour laquelle les +Liégeois refusent d'envoyer au roi; ils craignent de s'engager. +L'excuse qu'ils donnent est bien faible: «La raison si est qu'il at en +ceste cité très-petit nombre de nobles hommes...» _Bibl. royale, mss. +Baluze, 675 A, fol. 21, 1er août 1467._] + +Possession de Liége? Il semble qu'ils n'aient osé le dire, la chose +n'ayant pas réussi. Tels étaient la force de l'habitude et le respect +du droit chez le peuple qui semblait entre tous l'ami des nouveautés; +les Liégeois pouvaient battre ou tuer leur évêque et leurs chanoines, +mais ils soutenaient toujours qu'ils étaient sujets de l'Église, et +croyaient respecter les droits de l'évêché. + +Quoiqu'il y eût déjà des hostilités des deux parts et du sang versé, +ils prétendaient ne rien faire contre leur traité avec le duc de +Bourgogne. «Nous pouvons bien, disaient-ils, sans violer la paix, +faire payer Huy et reprendre Saint-Trond, qui est une des filles de +Liége.» L'évêque était dans Huy: «N'importe, disaient-ils, nous n'en +voulons point à l'évêque.» + +L'évêque ne s'y fia point. Comme prêtre, et par sa robe dispensé de +bravoure, il exigea que les Bourguignons envoyés au secours sauvassent +sa personne plutôt que la ville. Le duc fut hors de lui quand il les +vit revenir... Tristes commencements d'un nouveau règne, de voir ses +hommes d'armes s'enfuir avec un prêtre, et d'avoir été lui-même à la +merci de va-nu-pieds de Gand! + +Il n'hésita plus et franchit le grand pas. Il fit venir des Anglais, +cinq cents d'abord[132]. Édouard en avait envoyé deux mille à Calais, +et ne demandait pas mieux que d'en envoyer davantage; mais le duc, qui +voulait rester maître chez lui, s'en tint à ces cinq cents. Ils lui +suffisaient comme épouvantail, du côté du roi. + +[Note 132: Commines.--«Si le Roy se feust mellé réalement de la guerre +des Liégeois en son contraire, il avoit deux mille Anglois à Calais, +venus tout prests pour les faire venir en Liége, et trente mil francs +là envoyés pour les payer en cas de besoing.» Chastellain.] + +Le nombre n'y faisait rien. Cinq cents Anglais, un seul Anglais, dans +l'année de Bourgogne, c'était, pour ceux qui avaient de la mémoire, un +signe effrayant... La situation était plus dangereuse que jamais; +l'Angleterre et ses alliés, l'Aragonais, le Castillan et le Breton, +s'entendaient mieux qu'autrefois et pouvaient agir d'ensemble, sous +une même impulsion; ajoutez qu'il y avait en Bretagne un prétendant +tout prêt, qui déjà signait des traités pour partager la France. + +Le roi connaissait parfaitement son danger. Dès qu'il sut que le vieux +duc était mort, et que désormais il aurait à faire au duc Charles, il +fit ce qu'il eût fait si une flotte anglaise eût remonté la Seine; il +arma la ville de Paris[133]. + +[Note 133: Ordonnances, XVI, juin 1467.] + +Rendre à Paris ses armes et ses bannières, l'organiser en une grande +armée, cela pouvait paraître hardi, quand on se rappelait la douteuse +attitude des Parisiens pendant la dernière guerre. Charles VI les +avait jadis désarmés; Charles VII, _roi de Bourges_, ne s'était jamais +fié beaucoup à eux. Louis XI, à qui ils avaient failli au besoin, ne +se fit pas moins parisien tout à coup; son danger après Montlhéry lui +avait appris qu'avec Paris, et la France de moins, il serait encore +roi de France, il résolut de regagner Paris, quoi qu'il coûtât, de le +ménager, de le fortifier, dût-il écraser tout le reste. + +Il l'avait exempté de taxes dans la crise; il maintint cette +exemption, malgré le terrible besoin d'argent où il était[134]. Cela +lui assurait surtout le Paris commerçant, les halles, le nord de la +ville. La cité et le midi n'avaient jamais payé grand'chose, n'étant +guère habités que de privilégiés, gens de robe et d'église, étudiants +ou suppôts de l'Université. + +[Note 134: «Ordre au trésorier du Dauphiné de payer à Dunois, etc.; +aux gens de l'Auvergne de payer au duc de Bretagne, etc.; à ceux du +Languedoc de payer au duc de Bourbon, etc. 1466-1467.» _Archives du +royaume_, K. 70, _27 février et 4 oct. 1466, 14 janvier 1467_.] + +Saint-Germain, Saint-Victor, les Chartreux, entouraient et gardaient +en quelque sorte le Paris du midi. Le roi les exempta des droits +d'amortissement. + +La Cité, c'était Notre-Dame et le Palais, le parlement et le chapitre. +Louis XI s'était mal trouvé de n'avoir pas respecté ces puissances. Il +s'amenda, reconnut la haute justice féodale des chanoines. Quant aux +parlementaires, leur grande affaire était de pouvoir se passer tout +doucement leurs offices de main en main, comme propriétés de famille, +en couvrant leurs arrangements d'un semblant d'élections. Le roi ferma +les yeux, les laissa s'élire entre eux, fils, frères, neveux, cousins; +il promit de respecter les élections et de laisser les offices dans +les mêmes mains. + +Le seul point où il n'entendit à aucun privilége, ce fut l'armement. +Le Parlement et le Châtelet, la chambre des comptes, les gens de +l'hôtel de ville, les pacifiques généraux des aides et des monnaies, +tous durent monter à cheval ou fournir des hommes. Les églises mêmes +furent tenues d'en solder. Il n'y avait rien à objecter, quand on +voyait un évêque, un cardinal de Rome, le vaillant cardinal Balue, +cavalcader devant les bannières et passer les revues. + +Le roi et la reine vinrent voir; c'était un grand spectacle; soixante +et quelques bannières, soixante à quatre-vingt mille hommes +armés[135]. Il y en avait depuis le Temple jusqu'à Reuilly, jusqu'à +Conflans, et de là en revenant le long de la Seine jusqu'à la +Bastille. Le roi avait eu l'attention paternelle d'envoyer et faire +défoncer quelques tonneaux de vin. + +[Note 135: Si le greffier n'a pas vu double, dans son ardeur +guerrière. (Jean de Troyes, 15 septembre 1467.)] + +Il était devenu vrai bourgeois de Paris. C'était plaisir de le voir +s'en aller par les rues, souper tout bonnement chez un bourgeois, un +élu, Denis Hesselin; il est vrai qu'ils étaient compères, le roi lui +ayant fait l'honneur de lui tenir son enfant sur les fonts. Il +envoyait la reine avec madame de Bourbon et Pérette de Châlons (sa +maîtresse), souper, baigner (c'était l'usage) chez Dauvet, premier +président. Il consultait volontiers les personnes notables, +parlementaires, procureurs, marchands. Il n'y avait pas désormais à se +jouer des gens de Paris, le roi n'eût pas entendu raillerie; un moine +normand s'étant avisé d'accuser deux bourgeois, sans preuves, le roi +le fit noyer. Tellement il était devenu ami chaud de la ville! + +Toute grande qu'elle était, il la voulait plus grande et plus peuplée. +Il fit proclamer à son de trompe que toutes gens de toutes nations qui +seraient en fuite pour vol ou pour meurtre, trouveraient sûreté ici. +Dans un petit pèlerinage qu'il fit à Saint-Denis, comme il s'en allait +devisant par la plaine avec Balue, Luillier et quelques autres, trois +ribauds vinrent se jeter à genoux, criant grâce et rémission; ils +avaient été toute leur vie voleurs de grand chemin, larrons et +meurtriers; le roi leur accorda bénignement ce qu'ils demandaient. + +Il n'y avait guère de jour qu'on ne le vît à la messe à Notre-Dame, et +toujours il laissait quelque offrande[136]. Le 12 octobre, il y avait +été à vêpres, puis, pour se reposer, chez Dauvet, le président; au +retour, comme il était nuit noire, il vit au-dessus de sa tête une +étoile, et l'étoile le suivit jusqu'à ce qu'il fut rentré aux +Tournelles. + +[Note 136: _Mss. Legrand, Preuves, octobre 1467._] + +Il avait bien besoin de croire à son étoile. Le coup qu'il attendait +était porté. Le Breton avait envahi la Normandie, et déjà il était +maître d'Alençon et de Caen (15 oct.). Le roi n'avait pu le prévenir. +S'il eût bougé, le Bourguignon lui jetait en France une armée +anglaise. Il avait envoyé quatre fois au duc en quatre mois, tantôt +offrant d'abandonner Liége, et tantôt réclamant pour elle. + +Il essaya de l'intervention du pape, qu'il avait regagné, en faisant +enregistrer l'abolition de la Pragmatique. Il obtint à ce prix que le +Saint-Siége, qui avait naguère excommunié les Liégeois, prierait aussi +pour eux. Mais le duc voulut à peine voir le légat, et encore à +condition qu'il ne parlerait de rien. + +Le connétable, envoyé par le roi, fut reçu de manière à craindre pour +lui-même. Il venait parler de paix à un homme qui déjà avait l'épée +tirée, le bras prêt à frapper... Le duc lui dit durement: «Beau +cousin, si vous êtes né connétable, vous l'êtes de par moi. Vous êtes +né chez moi, et vous avez chez moi le plus beau de votre vaillant. Si +le roi vient se mêler de mes affaires, ce ne sera pas à votre profit.» +Saint-Pol, pour l'apaiser, lui garantit pour douze jours que rien ne +remuerait du côté de la France. Sur quoi, il dit en montant à cheval: +«J'aurai dans trois jours la bataille; si je suis battu, le roi fera +ce qu'il voudra du côté des Bretons.» Il se moquait sans doute[137]; +il ne pouvait guère ignorer qu'au moment même (19 octobre) Alençon et +Caen devaient être ouvertes au duc de Bretagne. + +[Note 137: Commines ne l'a pas senti, parce qu'il n'a pas rapproché +les dates.] + +Qui eût pu l'arrêter, lancé comme il était par la colère? Il avait +fait défier les Liégeois, à la vieille manière barbare, avec la torche +et l'épée. Il eut un moment l'idée de tuer cinquante otages qui +étaient entre ses mains. Les pauvres gens avaient répondu de la paix +sur leurs têtes. Un des vieux conseillers (jusque-là des plus sages) +était d'avis de les faire mourir. Heureusement, le sire d'Humbercourt, +plus modéré et plus habile, sentit tout le parti qu'on pouvait tirer +de ces gens. + +Les deux armées se rencontrèrent devant Saint-Trond. La place était +gardée pour Liége par Renard de Rouvroy, homme d'audace et de ruse, +attaché au roi, et qui lui avait servi, comme on a vu, à jouer la +comédie de la fausse victoire de Montlhéry. Dans l'armée des +Liégeois, qui venait au secours de Saint-Trond, on remarquait le +bailli de Lyon, qui depuis un mois leur promettait du secours, et qui +les trompait d'autant mieux que le roi le trompait lui-même[138]. + +[Note 138: Rien n'indique qu'il y eût d'autres Français.--Dammartin, +que Meyer y fait venir avec quatre cents hommes d'armes, six mille +archers! (Annales Flandr., p. 341), n'avait pas bougé de Mouzon. Le +bailli de Lyon, fort embarrassé à Liége, faisait tout au monde pour le +faire venir; sa lettre au capitaine Salazar (_Bibl. royale, mss. +Legrand, Preuves_) est bien naïve: «Se nul inconvéniant leur sorvient, +y diront que le Roy et vous et moy qui les ay conseglez, an somes +cause... Les genz d'armes seront plus ayses icy que là, et tout le +pays s'apreste vous fere très-grand chière, etc.»] + +Selon Commines, qui put les voir de loin, ils auraient été trente +mille; d'autres disent dix-huit mille. L'étendard était porté par le +sire de Bierlo. Bare de Surlet était à leur tête, avec Raes et la +femme de Raes, madame Pentecôte d'Arkel. Cette vaillante dame, qui +suivait partout son mari, s'était déjà signalée au combat d'Huy. Ici, +elle galopait devant le peuple, et l'animait bien mieux que Raes n'eût +su faire[139]. + +[Note 139: «Plus quam vir ejus fecisset.» Adrianus.] + +La confiance pourtant n'était pas générale. Les églises s'étaient +prêtées de mauvaise grâce à escorter l'étendard de Saint-Lambert, +comme l'usage le voulait; tel couvent, pour s'en dispenser, avait +déguisé des laïques en prêtres. Encore cette escorte, à peine à deux +lieues, voulait revenir. L'honneur de porter l'étendard fut offert au +bailli de Lyon, qui n'accepta pas. Bare de Surlet, le jour du départ, +voulant monter un cheval de bataille que venait de lui vendre l'abbé +de Saint-Laurent, trouva qu'il était mort la nuit. + +L'armée liégeoise arriva le soir à Brusten, près Saint-Trond; les +chefs la retinrent dans le village et la forcèrent d'attendre le +lendemain (28 oct.). + +Au matin, le duc, «monté sur un courtaut,» passait devant ses lignes, +un papier à la main; c'était son ordonnance de bataille, tout écrite, +telle que ses conseillers l'avaient arrêtée la nuit. Qu'adviendrait-il +de cette première bataille qu'il livrait comme duc? c'était une grande +question, un important augure pour tout le règne. Il y avait à +craindre que son bouillant courage ne mît tout en hasard. Il paraît +qu'on trouva moyen de le tenir dans un corps qui ne bougea pas. La +cavalerie, en général, resta inactive pendant la bataille; dans cette +plaine fangeuse, coupée de marais, elle eût pu renouveler la triste +aventure d'Azincourt. + +Vers dix heures, les gens de Tongres, impatients, inquiets, ne purent +plus supporter une si longue attente; ils marchèrent à l'ennemi. Les +Bourguignons les repoussèrent, criblèrent de flèches et de boulets +ceux qui gardaient le fossé, gagnèrent le fossé, les canons. Puis, +comme ils n'avaient plus de quoi tirer, les Liégeois reprirent +l'avantage. De leurs longues piques, ils chargèrent les archers: «Et +en une troupe, tuèrent quatre ou cinq cents hommes en un moment; et +branloient toutes nos enseignes, comme gens presque déconfits. Et sur +ce pas, fit le duc marcher les archers de sa bataille que conduisoit +Philippe de Crèvecoeur, homme sage, et plusieurs autres gens de bien, +qui avec un grand _hu!_ assaillirent les Liégeois, qui en un moment +furent desconfitz.» + +Il paraît qu'on fit croire au duc qu'il leur avait tué six mille +hommes. Commines le répète et s'en moque lui-même. Il assure que la +perte était peu de chose, que sur un si grand peuple, il n'y +paraissait guère. Renard de Rouvroy, ayant tenu encore trois jours +dans Saint-Trond, Raes et le bailli avaient le temps de mettre Liége +en défense. Mais il aurait fallu abattre autour des murs certaines +maisons qui étaient aux églises, et elles n'y consentaient pas. + +De coeur et de courage, sinon de force, la ville était tuée. On avait +beau dire au peuple que les envoyés du roi négociaient, que le légat +allait venir pour tout arranger; chacun commençait à songer à soi, à +vouloir faire la paix avant les autres; d'abord les petites gens de la +rivière, les poissonniers. Puis les églises s'enhardirent et +déclarèrent qu'elles voulaient traiter. On les laissa faire, et elles +traitèrent, non-seulement pour elles, mais pour la cité. + +Ce qu'elles obtinrent, et qui n'était rien moins qu'une grâce, ce fut +de rendre tout, «à volonté,» sauf le feu et le pillage. Les prêtres, +n'ayant rien à craindre pour eux-mêmes, se contentèrent d'assurer +ainsi les biens, sans s'inquiéter des personnes. + +Cet arrangement fut accepté, l'égoïsme gagnant, comme il arrive dans +les grandes craintes. On choisit trois cents hommes, dix de chaque +métier, pour aller demander pardon. La commission était peu +rassurante. Le duc avait pris dix hommes de Saint-Trond, et dix hommes +de Tongres, auxquels il avait fait couper la tête. + +Trois cents suffiraient-ils? L'ennemi une fois dans la ville n'en +pendrait-il pas d'autres?... Cette crainte se répandit et devint si +forte que les portes ne s'ouvrirent pas. Le vaillant Bierlo, qui avait +porté l'étendard, qui l'avait défendu et sauvé, se mit aussi à +défendre les portes, s'obstinant à les tenir fermées, à moins que la +sûreté des personnes ne fût garantie. + +Le duc attendait les trois cents sur la plaine. Sa position était +mauvaise: «On étoit en fin coeur d'hiver, et les pluies plus grandes +qu'il n'est possible de dire, le pays fangeux et mol à merveille. Nous +étions (c'est Commines qui parle) en grande nécessité de vivres et +d'argent, et l'armée comme toute rompue. Le duc n'avoit nulle envie de +les assiéger, et aussi n'eût-il su. S'ils eussent attendu deux jours à +se rendre, il s'en fût retourné. La gloire qu'il reçut en ce voyage +lui procéda de la grâce de Dieu, contre toute raison. Il eut tous ces +honneurs et biens pour la grâce et bonté dont il avoit usé envers les +otages, dont vous avez ouï parler.» + +Croyant qu'il n'y avait qu'à rentrer dans la ville, le duc avait +envoyé, pour entrer le premier, Humbercourt qu'il en avait nommé +gouverneur, et qui n'y était point haï. Porte close. Humbercourt se +logea dans l'abbaye de Saint-Laurent, tout près des murs de la ville, +dont il entendait tous les bruits[140]. Il n'avait que deux cents +hommes; nul espoir de secours en cas d'attaque. Heureusement il avait +avec lui quelques-uns des otages, qui lui servirent merveilleusement, +pour travailler la ville et l'amener à se rendre: «Si nous pouvons les +amuser jusqu'à minuit, disait-il, nous aurons échappé; ils seront las +et s'en iront dormir.» Il détacha ainsi deux otages aux Liégeois, puis +(le bruit redoublant dans la ville) quatre autres, avec une bonne et +amicale lettre; il leur disait: Qu'il avait toujours été bon pour eux, +que pour rien au monde il ne voudrait consentir à leur perte; naguère +encore il était des leurs, du métier des _fèves_ et maréchaux, il en +avait porté la robe, etc. La lettre vint à temps; ceux de la porte +parlaient d'aller brûler l'abbaye et Humbercourt dedans. Mais: «Tout +incontinent, dit Commines, nous ouïmes sonner la cloche d'assemblée, +dont nous eûmes grande joie, et s'éteignit le bruit que nous +entendions à la porte. Ils restèrent assemblés jusqu'à deux heures +après minuit, et enfin conclurent qu'au matin ils donneroient une des +portes au seigneur d'Humbercourt. Et tout incontinent s'enfuit de la +ville messire Raes de Lintre et toute sa séquelle[141].» + +[Note 140: Cette curieuse scène de nuit avait deux témoins +très-intelligents qui l'ont peinte, un jeune homme d'armes +bourguignon, Philippe de Commines, et un moine, Adrien de Vieux-Bois. +Tout le couvent, en alarme, s'occupait à cuire du pain pour ceux qui +viendraient, quel que fût leur parti.] + +[Note 141: Voir dans Adrien la scène intérieure de Liége, l'abandon du +tribun. On lui en voulait de ne s'être pas fait tuer, comme Bare de +Surlet. On prétendait qu'après la bataille il avait passé la nuit dans +un moulin, etc. Ce qui est sûr, c'est qu'une fois rentré dans Liége, +il montra beaucoup de fermeté et ne quitta qu'au dernier moment.] + +Au matin, les trois cents, en chemise, furent menés dans la plaine, se +mirent à genoux dans la boue et crièrent merci. Le bon ami du roi, le +légat, qui venait intercéder, se trouva là justement pour ce piteux +spectacle. Quoi qu'il pût dire, le duc y fit peu d'attention. Le sage +Humbercourt eût voulu qu'il se servît de ce légat pour le faire entrer +avant lui dans la ville, pour bénir et calmer le peuple, l'endormir, +rendre l'entrée plus sûre. + +Loin de là, le duc, tenant à faire croire qu'il entrait de force, «à +portes renversées,» fit à l'instant mettre le marteau aux murs et +détacher les portes de leurs gonds. C'était l'ancien usage, quand le +vainqueur n'entrait pas par la brèche, qu'on lui couchât les portes +sur le pavé, afin qu'il les foulât et marchât dessus. + +Le 17 novembre, au matin, les troupes entrèrent, puis le duc +accompagné de l'évêque, puis des troupes, et toujours des troupes, +jusqu'au soir. Il n'était pas sans émotion en se voyant enfin dans +Liége; le matin, il avait pu à peine manger. + +La foule à travers laquelle il passait offrait l'aspect de deux +peuples distincts, des élus et des réprouvés, en ce jour de jugement; +à droite, les élus, c'est-à-dire le clergé, en blanc surplis, avec les +gens qui tenaient au clergé ou voulaient y tenir, tous ayant à la main +des cierges allumés, comme les Vierges sages; à gauche, sans cierge, +aussi bien que sans armes, l'épaisse et sombre file des bourgeois, +gens de métiers et menu populaire, portant la tête basse. + +Ils roulaient en eux-mêmes la terrible sentence, encore inconnue, et +tout ce que peut contenir pour celui qui se livre, ce mot vague, +infini: À volonté. Personne, tant qu'il n'était pas expliqué, ne +savait qui était vivant et qui était mort. + +L'attente fut prolongée jusqu'au 26 novembre. Ce jour-là sonna la +cloche du peuple pour la dernière fois. Sur l'estrade, devant le +palais, au lieu consacré et légal où jadis siégeait le prince-évêque, +s'assit le maître et juge... Près de lui, Louis de Bourbon, et en bas +le condamné, le peuple, pour ouïr la sentence. D'illustres personnages +avaient place aussi sur l'estrade, comme pour représenter la +chrétienté: un Italien, le marquis de Ferrare, un Suisse, le comte de +Neufchâtel (maréchal de Bourgogne), enfin Jacques de Luxembourg, oncle +de la reine d'Angleterre. + +Un simple secrétaire et notaire lut «haut et clair» l'arrêt... + +Arrêt de mort pour Liége. Il n'y avait plus de cité, plus de +murailles, plus de loi, plus de justice de ville ni de justice +d'évêque, plus de corps de métiers. + +Plus de loi; des échevins nommés par l'évêque, assermentés au duc, +jugeront _selon droit et raison escripte_[142], d'après le mode que +fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque. + +[Note 142: «Sans avoir regart aux malvais stieles, usaiges et +coustumes selon lesquelz lesdis eschevins ont aultrefois jugiet.» +Documents Gachard, II, 447.--Adrien, ordinairement fort exact, ajoute: +«Et modum per dominum ducem et dominum episcopum ordinandum.» Amptiss. +Coll., IV, 1322.] + +Liége n'est plus une ville, n'ayant ni portes, ni murs, ni fossé; tout +sera effacé et mis de niveau, en sorte qu'on puisse y entrer de +partout «comme en un village.» + +La voix de la cité, son bourgmestre, l'épée de la cité, son avoué, lui +sont ôtés également. L'avoué, le défenseur désormais, c'est l'ennemi; +le duc, comme avoué suprême, siége et lève son droit dans la ville, au +pont d'Amercoeur. + +Loin qu'il y ait un corps de ville, il n'y a plus de corps de métiers. +Liége perd les deux choses dont elle était née, dont elle eût pu +renaître: les métiers et la cour épiscopale; ses fameuses justices de +l'Anneau et de la paix de Notre-Dame[143]. + +[Note 143: Le peuple perd son antique et joyeux privilége de danser +dans l'église, etc.--«Sera abolie l'abusive coustumme de tenir les +consiaux en l'église de Saint-Lambert, du marchiet de plusseurs +denrées, des danses et jeuz et aultres négociations illicites que l'on +y a accoustumé de faire.» Documents Gachard, II, 453.] + +Elle ne juge plus et elle est jugée, jugée par ses voisines, ses +ennemis, Namur, Louvain, Maëstricht. Les appels seront maintenant +portés dans ces trois villes. + +Maëstricht est franche, indépendante et ne paye plus rien. Liége paye, +par-dessus les six cent mille florins du premier traité, une rançon de +cent quinze mille lions. + +C'est-à-dire qu'elle se ruine pour se racheter, prisonnière qu'elle +est. Et tout en se rachetant, il faut qu'elle livre douze hommes pour +la prison ou pour la mort; le duc décidera. + +L'acte lu, le duc déclara que c'était bien là sa sentence. Son +chancelier, s'adressant à ceux qui étaient dans la place, leur demanda +s'ils acceptaient tous ces articles et voulaient s'y tenir... L'on +constata qu'ils avaient accepté, que pas un n'avait contredit, qu'ils +avaient dit, bien distinctement, _Oy, oy_. Le chancelier se tourna +ensuite vers l'évêque et vers le chapitre, qui répondirent _Oy_, comme +le peuple. Et alors le duc, s'adressant à la foule, daigna dire que, +s'ils tenaient parole, il leur serait un bon protecteur et gardien. + +Cette bonté n'empêcha pas que, quelques jours après, l'échafaud ne fût +dressé. On amena les _douze_ qui avaient été livrés; _trois_, mis sur +l'échafaud, y reçurent grâce; _trois fois_ trois furent décapités. La +terreur qu'inspira ce spectacle eut tant d'effet que cinq mille hommes +achetèrent leur pardon. + +Il y avait dans Liége une chose qui était aussi chère aux Liégeois que +leur vie: c'était le principal monument de la ville et son palladium, +ce qu'ils appelaient leur _péron_, une colonne de bronze au pied de +laquelle le peuple, pendant tant de siècles, avait fait les lois, les +actes publics. Cette colonne, qui avait assisté à toute la vie de +Liége, semblait Liége elle-même. Tant qu'elle était là, rien n'était +perdu; la cité pouvait toujours revivre. Le duc mit dans son arrêt ce +terrible article: «Le _péron_ sera enlevé, sans qu'on puisse le +rétablir jamais, pas même en refaire l'image dans les armes de la +ville.» + +Il emporta en effet la colonne avec lui, la plaça, comme au pilori, à +la Bourse de Bruges, et sur le triste monument furent gravés des vers +en deux langues, où on le fait parler (comme si Liége parlait à la +Flandre): + + Ne lève plus un sourcil orgueilleux! + Prends leçon de mon aventure, + Apprends ton néant pour toujours! + J'étois le signe vénéré de Liége, son titre de noblesse, + La gloire d'une ville invaincue... + Aujourd'hui exposé (le peuple rit et passe!) + Je suis ici pour avouer ma chute; + C'est Charles qui m'a renversé[144]. + +[Note 144: Un historien du XVIIe siècle ajoute: «Le duc fit abattre la +statue de Fortune, que les Liégeois avoient dressée sur le marché pour +marque de leur liberté et fiché un clou à sa roue, afin qu'elle ne +tournast.» Mélart. C'est la traduction de l'inscription latine donnée +par Meyer, fol. 342. Voir la très-plate inscription française dans D. +Plancher et Salazar. Histoire de Bourgogne, IV, 358.] + + + + +CHAPITRE IV + +PÉRONNE.--DESTRUCTION DE LIÉGE + +1468 + + +Une foule inquiète attendait le duc de Bruxelles: solliciteurs, +suppliants, envoyés de tous pays. Il y avait, entre autres, de pauvres +gens de Tournai qui étaient là, à genoux, pour excuser je ne sais +quelle plaisanterie des enfants de la ville; le duc ne parlait de rien +moins que de les marquer au front d'un fer rouge aux armes de +Bourgogne[145]. + +[Note 145: Il l'aurait fait si ses nobles n'avaient intercédé. +(Poutrain.)--Tournai, enfermée de toutes parts et s'obstinant à rester +française, se trouvait dans un état de siége perpétuel. Les Flamands, +quand ils voulaient, la faisaient mourir de faim, et par représailles +elle se moquait fort de ses pesants voisins, trop bien nourris.] + +À sa violence, à son air sombre, on voyait bien que la fin de cette +affaire de Liége n'était pour lui qu'un commencement. Il remuait en +pensée plus de choses qu'une tête d'homme n'en pouvait contenir. On +eût pu lire sur son visage sa menaçante devise: «Je l'ay +_empris_[146].» Il allait _entreprendre_, avec quel succès! Dieu le +savait. Une comète qui parut à son avénement donnait fort à penser: +«J'entrai en imagination (dit Chastellain)... Je m'attends à tout... +La fin fera le jugement.» + +[Note 146: C'est l'expression du formidable portrait attribué à Van +Eyck. Celui qu'on voyait à Gand dans une précieuse collection (vendue +en 1840) est sombre, violent, bilieux; le teint accuse l'origine +anglo-portugaise. Il a été souvent copié.] + +Ce qu'on pouvait prévoir sans peine, c'est qu'avec un tel homme il y +aurait beaucoup à faire et à souffrir, que ses gens auraient peu de +repos, qu'il lasserait tout le monde avant de se lasser. Jamais on ne +surprit en lui ni peur ni fatigue. «Fort de bras, fort d'échine, de +bonnes fortes jambes, de longues mains, un rude joûteur à jeter tout +homme par terre, le teint et le poil bruns, la chevelure épaisse, +_houssue_...» + +Fils d'une si _prude femme_ et si _béguine_, lisant insatiablement +dans sa jeunesse les vieilles histoires des preux, on avait cru qu'il +serait un vrai manoir de chevalerie[147]. Il était dévot, disait-on, +particulièrement à la vierge Marie. On remarquait qu'il avait les yeux +«angéliquement clairs.» + +[Note 147: Il eut «l'entendement et le sens si grand qu'il résistoit à +ses complexions, tellement qu'en sa jeunesse ne fut trouvé plus doux, +ne plus courtoy que luy. Il apprenoit à l'école moult bien, etc.» +Olivier de la Marche. Le portrait capital est celui de Chastellain. On +y voit qu'il avait l'esprit très-cultivé, beaucoup de faconde et de +subtilité: «_Il parloit de grand sens_ et parfond, et continuoit +longuement au besoin.» Ce qui contredit le mot de Commines: «Trop +_peu_ de malice et _de sens_,» etc. La contradiction n'est +qu'apparente; on peut être discoureur, logicien et peu judicieux.] + +Les Flamands, Hollandais, tous les gens du nord et de langues +allemandes avaient mis un grand espoir dans leur jeune comte. Il +parlait leur langue, puisait au besoin dans leur bourse, vivait avec +eux et comme eux sur les digues, à voir la mer, qu'il aimait fort, ou +bien à bâtir sa tour de Gorckum. Dès qu'il fut maître, on aperçut +qu'il y avait encore en lui un tout autre homme qu'on ne soupçonnait +pas, homme d'affaires, d'argent et de calcul. «Il prit le mors aux +dents, veilla et estudia en ses finances.» Il visita le trésor de son +père[148], mais pour le bien fermer, voulant vivre et suffire à tout +avec son domaine et ce qu'il tirerait de ses peuples. L'argent de +Liége et tout l'extraordinaire ne devaient point les soulager, mais +rester dans les coffres. En tout un ordre austère. La joyeuse maison +du bon duc devint comme un couvent[149]; plus de grande table commune +où les officiers et seigneurs mangeaient avec le maître. Il les divisa +et parqua en tables différentes, d'où, le repas fini, on les faisait +défiler devant le prince, qui notait les absents: l'absent perdait les +gages du jour. + +[Note 148: Selon Olivier de la Marche: Quatre cent mille écus d'or, +soixante-douze mille marcs d'argent, deux millions d'or en meubles, +etc. En 1460, Philippe le Bon avait ordonné à ses officiers de rendre +leurs comptes dans les quatre mois qui suivraient l'année révolue. +(Notice de Gachard sur les anciennes chambres des comptes, en tête de +son Inventaire.) En 1467-8, le duc Charles crée une chambre des +domaines, règle la comptabilité, en divise les fonctions entre le +receveur et le payeur, etc. _Archives gén. de Belgique, Reg. de +Brabant, nº 4, fol. 42-46._] + +[Note 149: «Se délitoit en beau parler, et en amonester ses nobles à +vertu, comme un orateur... assis en haut-dos paré.--Il mist sus une +audience, laquelle il tint trois fois la semaine, après disner...; les +nobles de sa maison estoient assis devant ly en bancs, chascun selon +son ordre, sans y oser faillir..., souvent toutesfois à grand'tannance +des assis.» Chastellain.] + +Nul homme plus exact, plus laborieux. Il était le matin au conseil et +il y était le soir, «se travaillant soy et ses gens, outrageusement.» +Ses gens, ceux du moins qu'il employait le plus, c'étaient des gens de +langue française et de droit romain, des hommes de loi bourguignons +ou comtois. Le règne des Comtois[150], commencé sous Philippe le Bon +par Raulin, continué sous son fils par le De Goux, les Rochefort, les +Carondelet, éclate dans l'histoire par la tyrannie des Granvelle. +Leurs traditions d'impérialisme romain, de procédures secrètes, etc., +furent pourtant connues dès l'époque où le chancelier Raulin, armé +d'un simple billet de son maître absent, fit étouffer le sire de +Granson entre deux matelas[151]. + +[Note 150: Ce que nous disons ici des ministres de la maison de +Bourgogne contraste avec le remarquable esprit de mesure qui +caractérise la Franche-Comté. À portée de tout, et informés de tout, +les Comtois eurent de bonne heure deux choses, savoir faire, savoir +s'arrêter. Savants et philosophes (Cuvier, Jouffroy, Droz), légistes, +érudits et littérateurs (Proudhon et ses collègues de la Faculté de +Paris, Dunod, Weiss, Marmier), tous les Comtois distingués se +recommandent par ce caractère. Nodier lui-même, qui a donné l'élan à +la jeune littérature, ne l'a pas suivi dans ses excentricités. Les +devises franc-comtoises sont modestes et sages: Granvelle, _Durate_; +Olivier de la Marche, _Tant a souffert_; Besançon, _Plût à +Dieu_.--J'attends beaucoup, pour l'étude de la Franche-Comté, des +documents qu'elle publie dans ses excellents mémoires académiques, et +de la savante et judicieuse histoire de M. Clerc. + +Ces familles de légistes se poussaient à la fois dans la robe et dans +l'épée. Un Carondelet est tué à Montlhéry, un Rochefort y commande +cent hommes d'armes; en récompense, il est fait maître des requêtes; +plus tard, il devient chancelier de France. Son père avait eu ses +biens confisqués _pour une petite rature_ qu'il fit à son profit dans +un acte. Le faux n'est pas rare en ce temps. Cf. le fameux procès du +bâtard de Neufchâtel, Der Schweitzerische Geschichtforscher, I, 403.] + +[Note 151: Dunod.] + +On reconnait, dans la sentence de Liége, la main de ces légistes, à +cet article surtout, où, substituant le _droit écrit_ à la coutume, +ils ajoutent à ce mot déjà si vague un arbitraire illimité: «Selon le +mode que fixeront le seigneur duc et le seigneur évêque.» + +Après Liége, la Flandre. Dès le lendemain de la bataille, une lettre +fut écrite par le duc, une menace _contre tous les fieffés_ de Flandre +qui ne rendraient pas le service militaire. Cette expression semblait +étendre l'obligation du service à une foule de petites gens, qui +tenaient, à titre de fiefs, des choses minimes pour une minime +redevance. L'effroi fut grand[152]; l'effet subit, beaucoup aimèrent +mieux laisser là fief et tout et passer la frontière. Il fallut que le +duc s'expliquât; il dit dans une nouvelle lettre, non plus _tous les +fieffés_, mais: «Nos féaux vassaux et sujets, _tenus et accoutumés_ de +servir et _fréquenter_ les armes.» + +[Note 152: La menace est du 5 novembre, et l'explication du 20 +décembre; en six semaines, l'émigration avait commencé: «Se partent et +absentent, ou sont à voulenté d'eux partir et absenter.» Gachard.] + +Le mot d'_aide_ ne prêtait pas moins que celui de _fief_ au +malentendu. Sous ce mot féodal (aide de joyeuse entrée, aide de +mariage), il demanda un impôt régulier, annuel, pour seize ans. Le +total semblait monstrueux: pour la Flandre, douze cent mille écus; +pour le Brabant, huit cent mille livres; cent mille livres pour le +Hainaut. «Il n'y eut personne qui ne fût perplexe durement et frappé +au front, d'ouïr nommer cette horrible somme de deniers à prendre sur +le peuple.» + +Par ces violentes chicanes pour changer ses vassaux en sujets, pour +devenir de suzerain féodal, souverain moderne, le duc de Bourgogne +n'en restait pas moins, dans l'opinion de tous et dans la sienne, le +prince de la chevalerie. Il en gardait les formes, et elles devenaient +souvent dans ses mains une arme politique. Juge de l'honneur +chevaleresque, comme chef de la Toison d'or, il somma son ennemi, le +duc de Nevers, de comparaître au chapitre de l'ordre[153], le fit +condamner comme contumax, biffer son nom, noircir son écusson[154]. + +[Note 153: Le duc fit lire et adopter à ce chapitre une ordonnance qui +mettait dans sa main toute la juridiction de l'ordre. V. le texte dans +Reiffenberg, Histoire de la Toison-d'Or, p. 50.] + +[Note 154: Il le déshonorait après l'avoir dépouillé. Sur cette +terrible iniquité de la maison de Bourgogne, sur la cession forcée +(qu'Hugonet extorqua), sur le courage du notaire qui glissa dans +l'acte même (au pli du parchemin où posait le sceau), une toute petite +protestation. V. Preuves de Commines.] + +Ceux même que le roi avait cru s'attacher et qu'il avait achetés le +plus cher tournaient au duc de Bourgogne, comme au chef naturel des +princes et seigneurs. + +Un nouveau _Bien public_ se préparait, plus général et dans lequel +entreraient ceux qui s'étaient abstenus de l'autre. René devait en +être, quoique le roi aidât alors son fils en Espagne. Deux femmes y +poussaient, la douairière de Bourbon, aux enfants de qui il avait +confié moitié du royaume, et la propre soeur de Louis XI, qui, il est +vrai, lui ressemblait trop pour subir aisément sa protection +tyrannique; plus il faisait pour elle, plus elle travaillait contre +lui. + +L'Anglais n'avait pu être du premier _Bien public_; on l'invitait au +second. Le Bourguignon épousait la soeur d'Édouard, et le Breton +épousait en quelque sorte l'Angleterre elle-même, voulant l'établir à +côté de lui, en Normandie. Le roi, les voyant tous appeler l'Anglais, +s'avisa d'un expédient qu'ils n'avaient pas prévu, il appela la +France. + +Il convoqua les États généraux (avril), les trois ordres; soixante +villes envoyèrent leurs députés[155]. Il leur posa simplement la vraie +question: «Le royaume veut-il perdre la Normandie?» La confier au +jeune frère du roi, qui n'était rien que par les ducs de Bourgogne et +de Bretagne, c'était la leur donner, ou plutôt y mettre les Anglais. + +[Note 155: Chaque ville envoya trois députés, un prêtre et deux +laïques.--La relation du greffier Prévost, imprimée dans les +collections (Isambert, etc.), se trouve plus complète dans un ms. de +Rouen; les dates et certains détails y sont plus exactement indiqués. +On y voit un seul bourgeois porter la parole au nom de plusieurs +villes. (Communiqué par M. Chéruel, d'après le ms. des _Archives +municipales de Rouen_.)] + +Ce n'était pas la faute du duc de Bretagne si les Anglais n'y étaient +pas. Ils n'avaient pas besoin d'y prendre une place, comme Henri V +avait dû le faire; on leur en offrait douze. Chose étrange pour leur +faire accepter ces villes, il fallait les payer, ils chicanaient sur +la solde... Le fait est qu'ils avaient grand'peine à venir; Édouard +n'osait bouger de chez lui. + +Que l'offre eût été faite, cela n'était pas douteux. Warwick (par +conséquent Louis XI), en avait copie[156]. Les États, quand on leur +fit cette révélation, en eurent horreur... Qu'il y eût un Français +pour recommencer les guerres anglaises, l'égorgement de la France!... +Tous ceux qui étaient là, même les princes et les seigneurs qui +chancelaient la veille, retrouvèrent du coeur, et offrirent au roi +leurs biens et leurs vies. + +[Note 156: Dépêche de Menypeny au roi, _Legrand, Hist. de Louis XI +(ms. de la Bibl. royale), liv. XI, p. 1, 16 janvier 1468._ V. aussi +Rymer, 3 août.] + +«La chose, dit lui-même le noble historien de la maison de Bourgogne, +touchoit la _perpétuité_ du royaume, et le roy n'y a que son +_voyage_.» Tous le sentirent. Le voeu des États, porté au duc à +Cambrai, venait avec autorité. Le mépris qu'il en fit, soigneusement +répandu par le roi, mit beaucoup de gens contre lui. Les plus +pacifiques eurent une velléité de guerre. Il y eut à Paris un tournoi +des enfants de la ville[157], et même plus sérieux que ces exercices +ne l'étaient alors; ceux-ci, dans leur inexpérience, y allèrent trop +vivement, et ils se blessèrent. + +[Note 157: Ici le greffier Jean de Troyes se redresse, enfle la voix +et donne tout au long le noble détail.] + +Le mouvement fut fort contre le duc de Bourgogne. Ce qui le +prouverait, c'est que l'homme le plus flottant et qui jusque-là +s'était le plus ménagé, Saint-Pol, devint audacieux tout à coup et +s'en alla à Bruges où était le duc, fit une entrée bruyante, avec +force fanfares, et faisant porter devant lui l'épée de connétable. Aux +plaintes qu'on en fit, il ne répondit rien, sinon que Bruges était du +royaume, qu'il était connétable de France, et que c'était son droit +d'aller partout ainsi. + +Le duc attendait à Bruges sa future épouse, Marguerite d'York. Il y +avait là un monde complet de toutes nations, une foule d'étrangers +venus pour voir la fête. Le duc en profita pour montrer solennellement +quel rude justicier il était, quel haut seigneur, combien indépendant +et au-dessus de tout. Il fit, sans forme de procès, couper la tête à +un jeune homme de grande maison qui avait fait un meurtre. Toute la +noblesse eut beau prier; l'exécution ne s'en fit pas moins à la veille +du mariage. + +Ce mariage anglais contre la France fut fort sérieux, dans la bizarre +magnificence de ses fêtes guerrières, plein de menace et de sombre +avenir. Les mille couleurs de tant de costumes et de bannières étaient +attristées des couleurs du maître, qui dominaient tout, le noir et le +violet[158]. + +[Note 158: «My-parti de noir et de violet» selon Jean de Hénin et +Olivier de la Marche.] + +La soeur des trois fratricides, Marguerite d'York, apportait avec elle +cent cinquante ans de guerre entre parents. Ses archers anglais +descendirent sa litière au seuil de l'hôtel de Bourgogne, où la reçut +la douairière Isabelle. Des archers, peu ou point de lords[159]; un +évêque anglais qui avait mené la chose, malgré tous les évêques. + +[Note 159: Sauf les lords de la façon d'Édouard, les parents de sa +femme et un cadet des Talbot.] + +Au mariage assistèrent deux cardinaux, Balue, l'espion du roi, et un +légat du pape qui venait demander pour la pauvre ville de Liége un +sursis au payement. Les malheureux étaient déjà tellement ruinés, deux +ans auparavant, que pour un premier terme il leur avait fallu +dépouiller leurs femmes, leur ôter leurs anneaux, leurs ceintures. Le +duc fut inflexible. Cette dureté dans un tel moment ne pouvait porter +bonheur au nouveau mariage. Les mariés à peine au lit, le feu prit... +ils faillirent brûler[160]. + +[Note 160: «Wen they were both in bedde...» Fragment publié par +Hearnes, à la suite des: Th. Sprottii Chronica (in-8º, 1719, p. 296).] + +Le tournoi fut celui de l'arbre ou _péron_ d'or, apparemment pour +rappeler celui de Liége[161]. Aux intermèdes, parmi une foule +d'allusions, on vit le saint anglais, le saint par lequel le duc +jurait toujours, saint Georges, qui tuait le dragon[162]. Deux héros, +deux amis, Hercule et Thésée (Charles et Édouard?) désarmèrent un roi +qui se mit à genoux, et se fit leur serf. Le duc figura en personne au +tournoi, combattit; puis tout à coup laissa la mariée, s'en alla en +Hollande pour lever l'_aide_ de mariage. + +[Note 161: Olivier de la Marche lui donne les deux noms; à la fin de +la fête, le _péron_ d'or est jeté à la mer.] + +[Note 162: Rien de plus magnifique et de plus fantasque (V. Olivier), +parfois avec quelque chose de barbare; par exemple le duc portant son +écu «couvert de florins branlants;» par exemple, le couplet brutal: +«Faites-vous l'âne, ma maîtresse?»--La tour que le duc bâtissait en +Hollande ne manqua pas de se trouver à la fête de Bruges; du plus haut +de la tour, par un jeu bizarre, des bêtes musiciennes, loup, bouc ou +sanglier, sonnaient, chantaient aux quatre vents.--Autre merveille, et +plus étrange (féerie hollandaise ou anglaise?): la bête de l'océan du +Nord, la baleine, entre et nage à sec. De son ventre sortent des +chevaliers, des géants, des sirènes; sirènes, géants et chevaliers, +combattent et font la paix, comme si l'Angleterre finissait sa guerre +des deux Roses. Le monstre alors, ravalant ses enfants, nage encore et +s'écoule.] + +Le roi crut que cette fête de guerre, ces menaces, ce brusque départ +annonçaient un grand coup. Depuis trois mois, il s'y attendait. En +mai, le chancelier d'Angleterre avait solennellement annoncé une +descente, et le roi pour la retarder avait jeté en Angleterre un frère +d'Henri IV. Il voyait un camp immense se faire contre lui près de +Saint-Quentin. Il y avait à parier qu'au 15 juillet, la trêve avec la +Bourgogne expirant, Bourguignon, Breton, Anglais, tous agiraient +d'ensemble. + +La chose semble avoir en effet été convenue ainsi. Le Breton seul tint +parole, agit, et porta seul les coups. Le roi le serra à la fois par +le Poitou et par la Normandie, lui reprit Bayeux, Vire et Coutances. +Il cria au secours, et n'obtint du Bourguignon que cinq ou six cents +hommes pour garder Caen. Celui-ci était jaloux, il se souciait peu +d'affermir le Breton en Normandie. Tard, bien tard, sur son instante +prière, ayant reçu une lettre suppliante, écrite de sa main, il +consentit à passer la Somme, mais pacifiquement encore et sans tirer +l'épée. Si peu soutenu, il fallut bien que le Breton traitât, +abandonnant le frère du roi, et remettant ce qu'il avait en Normandie +à la garde du duc de Calabre, qui alors était tout au roi (traité +d'Ancenis, 10 septembre). Le roi avait gagné la partie. + +Ce qui sans doute avait contribué à ralentir le duc de Bourgogne, +c'est qu'il voyait une révolution se faire derrière lui. Depuis son +cruel refus de donner un sursis à Liége, cette misérable ville, tout +écrasée et sanglante qu'elle était, remuait son cadavre... Dès les +premiers jours d'août s'ébranla des Ardennes une foule hideuse, sans +habits, des massues pour armes, de vrais sauvages qui depuis longtemps +vivaient dans les bois[163]. Ces malheureux bannis, entendant dire +qu'il y aurait un coup de désespoir, voulurent en être, et pour mourir +aimèrent mieux, après tout, mourir chez eux. + +[Note 163: «Inermes ac nudi, sylvestribus tantum truncis et fundi +lapidibusque armati.» J. Piccolomini, Comment., lib. III, p. 400, et +apud Freher, t. III, p. 273.] + +Le 4 août, ils avaient essayé déjà de prendre Bouillon. Ils avancèrent +toujours en grossissant leur troupe, et, le 8 septembre, ils entrèrent +dans Liége en criant Vive le roi! de sorte que le duc de Bourgogne put +apprendre en même temps la révolution de Liége et la soumission du +Breton (10 septembre). + +Le duc, qui avait peu de forces à Liége, les en avait retirées, comme +on l'en priait depuis longtemps au nom de l'évêque. Il avait ruiné de +fond en comble, non-seulement la ville, mais les églises, obligées de +répondre pour la ville. Plus de cour spirituelle, plus de juridiction +ecclésiastique, plus d'argent à tirer des plaideurs. Le lieutenant du +duc de Bourgogne, Humbercourt, laissé à Liége comme receveur et +percepteur, était seul maître; l'évêque n'était rien. Les gens qui +gouvernaient celui-ci, à leur tête le chanoine Robert Morialmé, prêtre +guerrier qu'on voyait souvent armé de toutes pièces, eurent recours, +pour se délivrer des Bourguignons, au dangereux expédient de rappeler +les bannis de France[164]. Il se figurait sans doute que le roi y +joindrait ses troupes et soutiendrait l'évêque, frère du duc de +Bourbon, contre le duc de Bourgogne. + +[Note 164: «Magister Robertus habebat nomen, quod ipse scripsisset +litteras, nomine domini, fugitivis de Francia _quod redirent_, quia +omnes dicebant quod fuissent remandati.» Adrianus de Veteri Bosco, +Coll. ampliss., IV, 1337.] + +Les bannis, rentrant dans Liége, n'y trouvèrent point l'évêque; mais, +pour toute autorité, le légat du pape. Le légat eut grand'peur quand +il se vit au milieu de ces gens presque nus, et qu'on aurait pris pour +des bêtes fauves, tant les cheveux et le poil leur avaient crû[165]... +L'aspect était horrible, les paroles furent douces et touchantes. Ils +s'adressèrent au vieux prêtre romain comme à un père, le supplièrent +d'intercéder pour eux: «Ce sont, disaient-ils, nos dernières prières +que nous vous confions. Qu'on nous laisse revenir, reprendre nos +travaux; nous ne voulons plus vivre dans les bois, la vie y est trop +dure... Si l'on ne nous écoute, nous ne répondons plus de ce que nous +allons faire...» Le légat leur demandant s'ils voulaient poser les +armes pour le laisser arranger tout avec l'évêque, ils fondirent en +larmes et dirent qu'ils ne demandaient qu'à rentrer en grâce, à +revenir avec leurs pères, leurs mères et leurs enfants. + +[Note 165: «Capillorum et barbarum promissione, sylvestrium hominum +instar.» Piccolomini. ap. Freher, II, 274.] + +Le légat prévint de grands désordres, et peut-être sauva la ville en +leur donnant ces bonnes paroles. Plusieurs avaient fait d'abord de +terribles menaces, disant que tout le mal venait des prêtres, et ils +commençaient à faire main basse sur eux. Il les calma, emmena les +chefs à Maëstricht, où était l'évêque, et lui conseilla de revenir. +L'évêque n'osait; il avait peur et des bannis et du duc de Bourgogne, +qui lui écrivait qu'il arrivait dans un moment. Cette dernière peur +fut apparemment la plus forte, car il reprit ses chaînes et s'en alla +docilement à Tongres retrouver Humbercourt, lieutenant du duc de +Bourgogne, contre lequel ses chanoines avaient rappelés les bannis. + +Le duc n'avait pas tort d'annoncer qu'il pourrait agir. Le roi, qui +débarrassé des Bretons eût pu, ce semble, le mener rudement, le priait +au contraire, lui faisait la cour, voulait lui payer les frais de la +campagne. L'armée royale, bien supérieure à l'autre, plus aguerrie +surtout, ne comprenait rien à cela et n'était pas loin d'accuser le +roi de couardise... C'est qu'on ne voyait pas, derrière, que le duc de +Bourgogne occupait toujours Caen, qu'un beau-frère d'Édouard lui +tenait une armée à Portsmouth et n'attendait qu'un signe pour passer. +Ce coûteux armement anglais, annoncé en plein Parlement, préparé tout +l'été, serait-il en pure perte? rien de moins vraisemblable; le roi +n'avait en ce moment nul moyen d'empêcher la descente; tout au plus +pouvait-il, en revanche, lancer aux Anglais Marguerite d'Anjou qu'il +avait à Harfleur. + +Il était donc en ces perplexités, allant, venant, devant le duc de +Bourgogne. Celui-ci, ferme dans ses grosses places de la Somme, dans +un camp immense (une ville plutôt) qu'il s'était bâti, mettait son +orgueil à ne bouger d'un pas; le Breton l'avait abandonné, mais que +lui importait, seul n'était-il pas assez fort?... Ainsi, tout restait +là; le roi, qui se mourait d'impatience, s'en prenait à ceux qui +traitaient pour lui. Chaque jour plus soupçonneux (et déjà maladif), +il ne se fiait plus à personne, jusqu'à hésiter d'armer ses gens +d'armes; dans une lettre, il ordonne de porter les lances sur des +chariots, et de ne les donner qu'au besoin. + +Une chose lui donnait espoir du côté du duc de Bourgogne, c'est que +tout le monde venait lui dire qu'il était dans une furieuse colère +contre le Breton. S'il en était ainsi, le moment était bon; cette +colère contre un ami pouvait le disposer à écouter un ennemi. Le roi +le crut sans peine, et parce qu'il avait grand besoin qu'il en fût +ainsi, et parce qu'il était justement lui-même dans cette disposition. +Trahi successivement par tous ceux à qui il s'était fié, par Du Lau, +par Nemours, par Melun, il n'avait trouvé de sûreté que dans un ennemi +réconcilié, Dammartin, celui qui jadis l'avait chassé de France; il +lui avait mis en main son armée, le commandement en chef au-dessus des +maréchaux. + +Il ne désespérait donc pas de regagner son grand ennemi. Mais pour +cela il ne fallait pas d'intermédiaire; il fallait se voir et +s'entendre. Tout est difficile entre ceux qu'on envoie, qui hésitent, +qui sont responsables; entre gens qui font eux-mêmes leurs affaires, +souvent tout s'aplanit d'un mot. Il semblait d'ailleurs que si l'un +des deux pouvait y gagner, c'était le roi, tout autrement fin que +l'autre, et qui, renouvelant l'ancienne familiarité de jeunesse, +pouvait le faire causer, peut-être, en le poussant un peu, violent +comme il était, en tirer justement les choses qu'il voulait le moins +dire. + +Quant au péril que quelques-uns voyaient dans l'entrevue, le roi n'en +faisait que rire. Il se rappelait sans doute qu'au temps du Bien +public, le comte de Charolais, causant et marchant avec lui entre +Paris et Charenton, n'avait pas craint parfois de s'aventurer loin de +ses gens; il s'était si bien oublié un jour qu'il se trouva au dedans +des barrières. + +Les serviteurs influents des deux princes ne semblent pas avoir été +contraires à l'entrevue. D'une part le sommelier du duc[166], de +l'autre Balue[167], se remuaient fort pour avancer l'affaire. +Saint-Pol s'y opposait d'abord, et cependant il semble que ce soit sur +une lettre de lui que le roi ait pris son parti et franchi le pas. + +[Note 166: «Ledict duc envoya devers ledict seigneur un sien valet de +chambre, homme fort privé de luy. Le roi y print grant fiance, et eust +vouloir de parler audict duc.» Commines.--«Un sommelier du corps du +duc... fut mandé par le roy de France, et par le congé du duc y alla; +et tant parlementèrent ensemble, et fit ledict (sommelier) tant +d'alées et de venues, que le duc assura le roy.» Olivier de la +Marche.] + +[Note 167: Le billet du duc au cardinal (_ms. Legrand_) est bien +caressant, d'une familiarité bien flatteuse: «Très-cher et especial +amy... Et adieu, cardinal, mon bon amy.» Voir (_Ibidem_) la lettre de +Saint-Pol, qui semblerait perfidement calculée pour pousser le roi par +la vanité.] + +Tout porte à croire que le duc ne méditait point un guet-apens. Selon +Commines, il se souciait peu de voir le roi; d'autres disent qu'il le +désirait fort[168]. Je croirais aisément tous les deux; il ne savait +peut-être pas lui-même s'il voulait ou ne voulait pas; c'est ce qu'on +éprouve dans les commencements obscurs des grandes tentations. + +[Note 168: C'est ce que Saint-Pol dit dans cette lettre, et ce que +disaient d'autres encore: «L'on dit que M. de Bourgogne a grande envie +de le veoir.» Néanmoins, il ajoute: «Hier, sur le soir, vint le vidame +d'Amiens, qui amena un homme qui affirme sur sa vie que Bourgogne ne +tend à cette assemblée, sinon pour faire quelque échec en la personne +du roy.»] + +Quoi qu'il en soit, le roi ne se confia pas à la légère; il fit +accepter au duc la moitié de la somme offerte, et ne partit qu'en +voyant l'accord négocié déjà en voie d'exécution. Il recevait pour +l'aller et le retour les paroles les plus rassurantes. Rien de plus +explicite que les termes de la lettre et du sauf-conduit que lui +envoya le duc de Bourgogne. La lettre porte: «Vous pourrez seurement +venir, aler et retourner...» Et le sauf-conduit: «Vous y pouvez venir, +demeurer et séjourner, et Vous en retourner seurement ès lieux de +Chauny et de Noyon, à vostre bon plaisir, toutes les fois qu'il vous +plaira, sans que aucun empeschement soit donné à Vous, _pour quelque +cas qu'il soit, ou puisse advenir_[169].» (8 oct. 1468.) Ce dernier +mot rendait toute chicane impossible; quand même on eût pu craindre +quelque chose d'un prince qui se piquait d'être un preux des vieux +temps, qui chevauchait fièrement sur la parole donnée, se vantant de +la tenir mieux que ne voulaient ses ennemis. Tout le monde savait que +c'était là son faible, par où on le prenait. Au Bien public, quand il +effectua sa menace avant le bout de l'an, le roi, pour le flatter, lui +dit: «Mon frère, je vois bien que vous êtes gentilhomme et de la +maison de France.» + +[Note 169: L'original du sauf-conduit fut reconnu pour _écrit de sa +main_, par son frère, le Grand bâtard, par ses serviteurs intimes, +Bitche et Crèvecoeur, et son ancien secrétaire, Guillaume de Cluny. +Cette pièce si précieuse est conservée à la _Bibliothèque royale_.] + +Donc, comme gentilhomme et chez un gentilhomme, le roi arriva seul ou +à peu près. Reçu avec respect par son hôte, il l'embrassa longuement, +par deux fois, et il entra avec lui dans Péronne[170], lui tenant, en +vieux camarade, la main sur l'épaule. Ce laisser-aller diminua fort +quand il sut qu'au moment même entraient par l'autre porte ses plus +dangereux ennemis, le prince de Savoie, Philippe de Bresse, qu'il +avait tenu trois ans en prison, dont il venait de marier la soeur +malgré lui, et le maréchal de Bourgogne, sire de Neufchâtel, à qui le +roi avait donné puis retiré Épinal, deux hommes très-ardents, +très-influents près du duc, et qui lui amenaient des troupes. + +[Note 170: «Quand Monseigneur vint près du roy, il s'inclina tout bas +à cheval. Lors le print le roy entre ses bras la teste nue, et le tint +longuement acolé, et Monseigneur pareillement. Après ces acolements, +le roy nous salua, et quand il ot ce fait, il rembrasa Monseigneur, et +Monseigneur lui, la moittié plus longuement qui n'avoient fait. Tout +en riant, ils vindrent en ceste ville, et descendy à l'ostel du +receveur, et devoit venir (?) à l'après dîner _logier au chasteau... +Messire Poncet_, avecq M. le bastard sont _logié au chastel_.» Le +dernier mot ferait croire qu'il se trouva au château sous la garde +d'un de ses ennemis. (Documents Gachard.)] + +Le pis, c'est qu'ils avaient avec eux des gens singulièrement +intéressés à la perte du roi, et fort capables de tenter un coup; l'un +était un certain Poncet de la Rivière, à qui le roi donna sa maison à +mener à Montlhéry, et qui, avec Brézé, lui brusqua la bataille pour +perdre tout. L'autre, Du Lau, sire de Châteauneuf, ami de jeunesse du +roi en Dauphiné et dans l'exil, avait eu tous ses secrets et les +vendait; il avait essayé de le vendre lui-même et de le faire prendre, +mais c'était le roi qui l'avait pris. Cette année même, se doutant +bien qu'on le ferait échapper, Louis XI avait, de sa main, dessiné +pour lui une cage de fer. Du Lau, averti et fort effrayé, trouva moyen +de s'enfuir; il en coûta la vie à tous ceux qui l'avaient gardé, et +par contre-coup à Charles de Melun, dont le roi fit expédier le procès +de peur de pareille aventure. + +Ce Du Lau, ce prisonnier échappé qui avait manqué la cage de si près, +le voilà qui revient hardiment de lui-même, pardevant le roi, avec +Poncet, avec d'Urfé, tous se disant serviteurs et sujets du frère du +roi, tous fort intéressés à ce que ce frère succède au plus vite[171]. + +[Note 171: V. le curieux livre de M. Bernard sur cette spirituelle et +intrigante famille des d'Urfé.] + +Le roi eut peur. Que le duc eût laissé venir ces gens, qu'il reçut ces +traîtres tout à côté de lui, c'était chose sinistre et qui sentait le +pont de Montereau... Il crut qu'il y avait peu de sûreté à rester dans +la ville; il demanda à s'établir au château, sombre et vieux fort, +moins château que prison; mais enfin, c'était le château du duc même, +sa maison, son foyer; il devenait d'autant plus responsable de tout ce +qui arriverait. + +Le roi fut ainsi mis en prison sur sa demande; il ne restait plus qu'à +fermer la porte. Qu'il manquât de bons amis pour y pousser le duc, on +ne peut le supposer. Ces arrivants qui trouvaient la chose en si bon +train, qui voyaient leur vengeance à portée, leur ennemi sous leur +main, qui, à travers les murs, sentaient son sang... croira-t-on +qu'ils aient été si parfaits chrétiens que de parler pour lui? Nul +doute qu'ils n'aient fait des efforts désespérés pour profiter d'une +telle occasion; que, tournant autour du duc de toutes les manières, +ils ne lui aient fait honte de ses scrupules; qu'ils n'aient dit que +ce serait pour en rire à jamais, si la proie venant d'elle-même au +chasseur, il n'en voulait pas... N'était-ce pas un miracle d'ailleurs, +un signe de Dieu, que cette venimeuse bête se fût livrée ainsi? +Lâchez-la, avec quoi croyez-vous la tenir? quel serment, quel traité +possible? quelle autre sûreté qu'un cul de basse-fosse! + +À quoi le duc ému, tremblant de vouloir et de ne vouloir pas, mais +maître de lui pourtant et faisant bonne contenance, aura noblement +répondu que: «tout cela n'y faisait rien, que sans doute l'homme était +digne de tout châtiment, mais qu'une exécution ne lui allait pas, à +lui, duc de Bourgogne; la Toison qu'il portait était jusqu'ici nette, +grâce à Dieu; ayant promis, signé, pour deux royaumes de France, il ne +ferait rien à l'encontre... La veille encore il avait reçu l'argent du +roi. Garder l'homme pour garder l'argent, était-ce leur conseil?... Il +fallait être bien osé pour lui parler ainsi!» + +Tel fut le débat, et plus violent encore; la plus simple connaissance +de la nature humaine porterait à le croire, quand même tout ce qui +suit ne le mettrait pas hors de doute. + +Mais on peut croire aussi, non moins fermement, que le duc en serait +resté là, malgré toute la véhémence du combat intérieur, sans pouvoir +en sortir, si les intéressés n'eussent, à point nommé, trouvé une +machine qui, poussée vivement, démontât sa résolution. + +Il n'ignorait certainement pas (au 10 octobre) que les bannis étaient +rentrés dans Liége le 8 septembre. Dès la fin d'août, Humbercourt, +retiré à Tongres avec l'évêque, les observait et en donnait avis[172]. +Le mouvement était accompagné, encouragé par des gens du roi. Le duc +le savait avant l'entrevue de Péronne, et dit qu'il le savait[173]. + +[Note 172: «In fine Augusti dicebatur scripsisse litteras ut +apponerent diligentiam ad custodiendum passagia.» Adrian., Amplis., +Coll. IV, 1328.] + +[Note 173: Le duc se plaignait dès lors de ce que: «Les Liégeois +fesoient mine de se rebeller, à cause de deux ambassadeurs que le Roy +leur avoit envoyez, pour les solliciter de ce faire... À quoy +respondit Balue que lesdictz Liégeois ne l'oseroiont faire.» Commines +(éd. Dupont), I, 151. Ceci ne peut être tout à fait exact. Ni le duc, +ni Balue ne pouvait ignorer que les Liégeois étaient _rebellés_ depuis +un mois. Ce qui reste du passage de Commines, c'est que le duc savait +parfaitement, avant de recevoir le roi, que les envoyés du roi +travaillaient Liége.--Les dates et les faits nous sont donnés ici par +un témoin plus grave que Commines en ce qui concerne Liége, _par +Humbercourt lui-même_, qui était tout près, qui en faisait son unique +affaire, et qui a bien voulu éclairer le moine chroniqueur Adrien sur +ce que Adrien n'a pu voir lui-même: «Dominus de Humbercourt, _ex cujus +relatu_ ista scripta sunt.» Ampliss. Collectio, IV, 1338.] + +Il était facile à prévoir que les Liégeois tenteraient un coup de main +sur Tongres pour ravoir leur évêque et l'enlever aux Bourguignons; +Humbercourt le prévit[174]. Le duc, en apprenant que la chose était +arrivée, pouvait être irrité, sans doute; mais pouvait-il être +surpris?... Il fallait donc, si l'on voulait que cette nouvelle eût +grand effet sur lui, l'amplifier, l'orner tragiquement. C'est ce que +firent les ennemis du roi, ou, si l'on veut, que le hasard ait été +seul auteur de la fausse nouvelle; on avouera que le hasard les servit +à commandement. + +[Note 174: Deux fois il demanda une garde: «Petivit custodiam +vigiliarum... Iterum misit.» Ibidem, 1334.] + +«Humbercourt est tué, l'évêque est tué, les chanoines sont tués.» +Voilà comme la nouvelle devait arriver pour faire effet; et telle elle +arriva. + +Le duc entra dans une grande et terrible colère,--non pour l'évêque, +sans doute, qui périssait pour avoir joué double,--mais pour +Humbercourt, pour l'outrage à la maison de Bourgogne, pour l'audace de +cette canaille, pour la part surtout que pouvaient avoir à tout cela +les envoyés du roi. + +C'était un grand malheur, mais pour qui? Pour le roi; qu'un mouvement +encouragé par lui eût abouti à l'assassinat d'un évêque, d'un frère du +duc de Bourbon, cela le mettait mal avec le pape, qui jusque-là lui +était favorable dans cette affaire de Liége; de plus, il risquait d'y +perdre l'appui du seul prince sur lequel il comptât, du duc de +Bourbon, à qui il avait mis en main les plus importantes provinces du +centre et du midi... Le duc de Bourgogne, que risquait-il? que +perdait-il en tout cela (sauf Humbercourt)? on ne peut le comprendre. + +Ce qui pouvait nuire à ses affaires, ce n'était pas que les Liégeois +eussent tué leur évêque, mais qu'ils l'eussent repris, rétabli dans +Liége, qu'ils se fussent réconciliés avec lui, et que l'évêque +lui-même, appuyé par le légat du pape, priât le duc de Bourgogne de ne +plus se mêler d'une ville qui relevait du pape et de l'Empire, mais +nullement de lui. + +Le fait est que l'évêque était bien portant. Humbercourt aussi +(relâché sur parole). La bande qui ramena de Tongres à Liége l'évêque +et le légat, tua plusieurs chanoines qui avaient trahi Liége, +l'excitant, puis l'abandonnant; mais pour l'évêque, ils lui +témoignèrent le plus grand respect, tellement que quelques-uns des +leurs ayant hasardé un mot contre lui, ils les pendirent eux-mêmes à +l'instant. L'évêque, fort effrayé et de ces violences et de ces +respects, accepta l'espèce de triomphe qu'on lui fît à sa rentrée dans +Liége. «Enfants, dit-il, nous nous sommes fait la guerre; je vois que +j'étais mal informé; eh bien! suivons de meilleurs conseils... C'est +moi qui désormais serai votre capitaine. Fiez-vous en moi, je me fie +en vous.» + +Revenons à Péronne, et répétons encore que le mouvement des Liégeois +sur Tongres, si probable et si naturel, ne devait guère surprendre le +duc; que la mort de l'évêque, après sa conduite équivoque, cette mort, +mauvaise au roi (donc bonne au duc), ne put lui faire mener grand +deuil, ni faire tout ce grand bruit. De croire que le roi, qui n'y +gagnait rien et y perdait tant, eût provoqué la chose, lorsqu'il +laissait au frère du mort tant de provinces en main, une vengeance si +facile, lorsqu'il venait de remettre lui-même à la merci du duc de +Bourgogne, c'était croire le roi fol, ou l'être soi-même. + +La distance au reste n'est pas si immense entre Liége et Péronne. Le +roi entra à Péronne, et les Liégeois à Tongres le même jour, dimanche, +9 octobre[175]. La fausse nouvelle parvint le 10 au duc[176]; mais le +11, le 12, le 13, durent arriver, avec des renseignements exacts, les +Bourguignons que les Liégeois avaient trouvés dans Tongres et renvoyés +exprès. C'est le 14 seulement qu'on fit signer au roi le traité par +lequel on lui faisait expier la mort de l'évêque que l'on savait +vivant. + +[Note 175: Jour de _la Saint-Denis_; ces deux entreprises hasardeuses +furent risquées le même jour, peut-être pour le même motif, parce que +c'était _la Saint-Denis_, et dans la confiance que le patron de la +France les ferait réussir. On sait le fameux cri d'armes: «En avant, +Montjoie Saint-Denis!» Louis XI était superstitieux, et les Liégeois +fort exaltés.] + +[Note 176: Cette célérité remarquable s'explique en ce que les +Liégeois firent leur coup vers minuit: la nouvelle eut pour venir à +Péronne les vingt-quatre heures du 9 octobre et une partie du 10.] + +La colère du duc dans le premier moment, pour un événement qui rendait +sa cause très-bonne, qui le fortifiait et tuait le roi, cette colère +bizarre fut-elle une comédie? Je ne le crois pas. La passion a des +ressources admirables pour se tromper, s'animer en toute bonne foi, +lorsqu'elle y a profit. Il lui était utile d'être surpris, il le fut; +utile de se croire trahi, il le crut. Il fallait que sa colère fût +extrême, effroyable, aveugle, pour qu'il oubliât tout à fait le fatal +petit mot du sauf-conduit: _Quelque cas qui soit ou puisse advenir_. +Effroyable en effet fut cette colère, et comme elle eût été si le roi +lui avait tué sa mère, sa femme et son enfant... Terribles les +paroles, furieuses les menaces... Les portes du château se fermèrent +sur le roi, et il eut dès lors tout loisir de songer «se voyant +enfermé _rasibus_ d'une grosse tour, où jadis un comte de Vermandois +avait fait mourir un roi de France.» + +Louis XI, qui connaissait l'histoire, savait parfaitement qu'en +général les rois prisonniers ne se gardent guère (il n'y a pas de tour +assez forte); voulût-on garder, on n'en est pas toujours le maître, +témoin Richard II à Pomfret; Lancastre eût voulu le laisser vivre +qu'il ne l'aurait pu. Garder est difficile, lâcher est dangereux: «Un +si grant seigneur pris, dit Commines, ne se délivre pas.» + +Louis XI ne s'abandonna point; il avait toujours de l'argent avec lui, +pour ses petites négociations; il donna quinze mille écus d'or à +distribuer; mais on le croyait si bien perdu, et déjà on le craignait +si peu, que celui à qui il donna garda la meilleure part. + +Une autre chose le servit davantage, c'est que les plus ardents à le +perdre étaient des gens connus pour appartenir à son frère, et qui +déjà «se disoient au duc de Normandie.» Ceux qui étaient vraiment au +duc de Bourgogne, son chancelier de Goux, le chambellan Commines qui +couchait dans sa chambre et qui l'observaient dans cette tempête de +trois jours, lui firent entendre probablement qu'il n'avait pas grand +intérêt à donner la couronne à ce frère, qui depuis longtemps vivait +en Bretagne. Risquer de faire un roi quasi Breton, c'était un pauvre +résultat pour le duc de Bourgogne; un autre aurait le gain, et lui, +selon toute apparence, une rude guerre. Car, si le roi était sous +clef, son armée n'y était pas, ni son vieux chef d'écorcheurs, +Dammartin[177]. + +[Note 177: Lequel venait d'_écorcher_ Charles de Melun, en avait la +peau, et devait tout craindre si les amis de Melun prévalaient.] + +Il y avait un meilleur parti. C'était de ne pas faire un roi,--d'en +défaire un plutôt, de profiter sur celui-ci tant qu'on pouvait, de le +diminuer et l'amoindrir, de le faire, dans l'estime de tous, si petit, +si misérable et si nul, qu'en le tuant on l'eût moins tué. + +Le duc, après de longs combats, s'arrêta à ce parti, et il se rendit +au château: «Comme le duc arriva en sa présence, la voix luy +trembloit, tant il estoit esmeu et prest de se courroucer. Il fit +humble contenance de corps, mais son geste et parole estoit aspre, +demandant au roy s'il vouloit tenir le traicté de paix...» Le roi «ne +put celer sa peur,» et signa l'abandon de tout ce que les rois +avaient jamais disputé aux ducs[178]. Puis, on lui fit promettre de +donner à son frère (non plus la Normandie), mais la Brie, qui mettait +le duc presqu'à Paris, et la Champagne, qui reliait tous les États du +duc, lui donnant toute facilité d'aller et venir entre les Pays-Bas et +la Bourgogne. + +[Note 178: C'est toute une longue suite d'ordonnances datées du même +jour (14 octobre), de concessions croissantes qu'on dirait arrachées +d'heure en heure. Elles remplissent trente-sept pages in-folio. Ordon. +XVII.] + +Cela promis, le duc lui dit encore: «Ne voulez-vous pas bien venir +avec moi à Liége, pour venger la trahison que les Liégeois m'ont faite +à cause de vous? L'évêque est votre parent, étant de la maison de +Bourbon.» La présence du duc de Bourbon, qui était là, semblait +appuyer cette demande, qui d'ailleurs valait un ordre, dans l'état où +se trouvait le roi[179]. + +[Note 179: Le faux Amelgard, dans son désir de laver le duc de +Bourgogne, avance hardiment contre Commines et Olivier, témoins +oculaires, que ce fut le roi qui demanda d'aller à Liége: «Et de hoc +quidem minime a Burgundionum duce rogabatur, qui etiam optare potius +dicebatur, ut propriis servatis finibus de ea re non se fatigaret.» +Amelgardi Excerpta, Ampliss. Coll. IV, 757.] + +Grande et terrible punition, et méritée du jeu perfide que Louis XI +avait fait de Liége, la montrant pour faire peur, l'agitant, la +poussant, puis retirant la main... Eh bien, cette main déloyale, prise +en flagrant délit, il fallait qu'aujourd'hui le monde entier la vît +égorger ceux qu'elle poussait, qu'elle déchirât ses propres fleurs de +lis qu'arboraient les Liégeois, que Louis XI mît dans la boue le +drapeau du roi de France... Après cela, maudit, abominable, infâme, on +pouvait laisser aller l'homme, qu'il allât en France ou ailleurs. + +Seulement, pour se charger de faire ces grands exemples, pour se +constituer ainsi le ministre de la justice de Dieu, il ne faut pas +voler le voleur au gibet... C'est justement ce qu'on tâcha de faire. + +Le salut du roi tenait surtout à une chose, c'est qu'il n'était pas +tout entier en prison. Prisonnier à Péronne, il était libre ailleurs +en sa très-bonne armée, en son autre lui-même, Dammartin. Son intérêt +visible était que Dammartin n'agît point, mais qu'il restât en armes +et menaçant. Or Dammartin reçut coup sur coup deux lettres du roi, qui +lui commandaient tantôt de licencier, tantôt d'envoyer l'armée aux +Pyrénées, c'est-à-dire de rassurer les Bourguignons, de leur laisser +la frontière dégarnie et libre pour entrer s'ils voulaient après leur +course de Liége. + +La première lettre semble fausse, ou du moins dictée au prisonnier, à +en juger par sa fausse date[180], par sa lourde et inutile préface, +par sa prolixité; rien de plus éloigné de la vivacité familière des +lettres de Louis XI. + +[Note 180: On a eu soin de le faire dater du jour où le roi arrivait +et était encore libre, du 9 octobre. On lui fait dire que les Liégeois +_ont pris_ l'évêque; il fut pris le 9 à Tongres, on ne pouvait le +savoir le 9 à Péronne. La lettre dit encore que le traité _est fait_; +il ne fut fait que le 14.] + +La seconde est de lui, le style l'indique assez. Le roi dit, entre +autres choses, pour décider Dammartin à éloigner l'armée: «Tenez pour +sûr que je n'allai jamais de si bon coeur en nul voyage comme en +celui-ci... M. de Bourgogne me pressera de partir, tout aussitôt qu'il +aura fait au Liége, et désire plus mon retour que je ne fais.» + +Ce qui démentait cette lettre et lui ôtait crédit, c'est que le +messager du roi qui l'apportait était gardé à vue par un homme du duc, +de peur qu'il ne parlât. Le piége était grossier. Dammartin en fit +honte au duc de Bourgogne, et dit que s'il ne renvoyait le roi, tout +le royaume irait le chercher. + +Le roi devait écrire tout ce qu'on voulait. Il était toujours en +péril. Son violent ennemi pouvait rencontrer quelque obstacle qui +l'irritât et lui fît déchirer le traité, comme il avait fait le +sauf-conduit. En supposant même que le duc se tînt pour satisfait, il +y avait là des gens qui ne l'étaient guère, les serviteurs de son +frère, qui n'avaient rien à attendre que d'un changement de règne. Le +moindre prétexte leur eût suffi pour revenir à la charge auprès du +duc, réveiller sa fureur, tirer de lui peut-être un mot violent qu'ils +auraient fait semblant de prendre pour un ordre[181]. Le roi, qui ne +meurt point, comme on sait, eût seulement changé de nom; de Louis +qu'il était, il fût devenu Charles. + +[Note 181: Comme le mot qui tua Thomas Becket, le mot qui tua Richard +II, etc.] + +Liége n'avait plus, pour résister, ni murs, ni fossés, ni argent, ni +canons, ni hommes d'armes. Il lui restait une chose, les fleurs de +lis, le nom du roi de France; les bannis, en rentrant, criaient: Vive +le roi!... Que le roi vînt combattre contre lui-même, contre ceux qui +combattaient pour lui, cette nouvelle parut si étrange, si follement +absurde, que d'abord on n'y voulait pas croire... Ou, s'il fallait y +croire, on croyait des choses plus absurdes encore, des imaginations +insensées; par exemple que le roi menait le duc à Aix-la-Chapelle pour +le faire empereur! + +Ne sachant plus que croire, et comme fols de fureur, ils sortirent +quatre mille contre quarante mille Bourguignons. Battus, ils reçurent +pourtant au faubourg l'avant-garde ennemie qui s'était hâtée, afin de +piller seule, et qui ne gagna que des coups. + +Le légat sauva l'évêque[182] et tâcha de sauver la ville. Il fit +croire au peuple qu'il fallait laisser aller l'évêque, pour prouver +qu'on ne le tenait pas prisonnier. Lui-même, il alla se jeter aux +pieds du duc de Bourgogne, demanda grâce au nom du pape, offrit tout, +sauf la vie. Mais c'était la vie qu'on voulait cette fois[183]... + +[Note 182: À en croire l'absurde et malveillante explication des +Bourguignons, ce légat, qui était vieux, malade, riche, un grand +seigneur romain, n'aurait fait tout cela que pour devenir évêque +lui-même. Cette opinion a été réfutée par M. de Gerlache.] + +[Note 183: N'oublions pas que le duc avait lui-même rappelé +Humbercourt, qu'il avait laissé venir les bannis lorsqu'il pouvait, +avec quelque cavalerie, les disperser à leur sortie des bois; nous ne +serons pas loin de croire qu'il désirait une dernière provocation pour +ruiner la ville.] + +Une si grosse armée, deux si grands princes, pour forcer une ville +tout ouverte, déjà abandonnée, sans espoir de secours, c'était +beaucoup et trop. Les Bourguignons, du moins, le jugeaient ainsi; ils +se croyaient trop forts de moitié, et se gardaient négligemment... Une +nuit, voilà le camp forcé, on se bat aux maisons du duc et du roi; +personne d'armé, les archers jouaient aux dés; à peine, chez le duc, y +eut-il quelqu'un pour barrer la porte. Il s'arme, il descend, il +trouve les uns qui crient: «Vive Bourgogne!» les autres: «Vive le +roi, et tuez!...» Pour qui était le roi? on l'ignorait encore... Ses +gens tiraient par les fenêtres, et tuaient plus de Bourguignons que de +Liégeois. + +Ce n'étaient pourtant que six cents hommes (d'autres disent trois +cents), qui donnaient cette alerte, des gens de Franchimont, rudes +hommes des bois, bûcherons ou charbonniers, comme ils sont tous; ils +étaient venus se jeter dans Liége quand tout le monde s'en +éloignait[184]. Peu habitués à s'enfermer, ils sortirent tout d'abord; +montagnards et lestes à grimper, ils grimpèrent la nuit aux rochers +qui dominent Liége, et trouvèrent tout simple d'entrer, eux trois +cents, dans un camp de quarante mille hommes, pour s'en aller, à +grands coups de pique, réveiller les deux princes... Ils l'auraient +fait certainement, si, au lieu de se taire, ils ne s'étaient mis, en +vrais Liégeois, à crier, à faire un grand «_hu!..._» Ils tuèrent des +valets, manquèrent les princes, furent tués eux-mêmes, sans savoir +qu'ils avaient fait, ces charbonniers d'Ardennes, plus que les Grecs +aux Thermopyles. + +[Note 184: On varie sur le nombre: «Quatre cents hommes portant la +couleur et livrée du duc.» _Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, nº +183, fol. 465._] + +Le duc, fort en colère d'un tel réveil, voulut donner l'assaut. Le roi +préférait attendre encore; mais le duc lui dit que si l'assaut lui +déplaisait, il pouvait aller à Namur. Cette permission de s'en aller +au moment du danger n'agréa point au roi; il crut qu'on en tirerait +avantage pour le mettre plus bas encore, pour dire qu'il avait saigné +du nez... Il mit son honneur à tremper dans cette barbare exécution +de Liége. + +Il semblait tenir à faire croire qu'il n'était point forcé, qu'il +était là pour son plaisir, par pure amitié pour le duc. À une première +alarme, deux ou trois jours auparavant, le duc semblant embarrassé, le +roi avait pourvu à tout, donné les ordres. Les Bourguignons, +émerveillés, ne savaient plus si c'était le roi ou le duc qui les +menait à la ruine de Liége. + +Il aurait été le premier à l'assaut, si le duc ne l'eût arrêté. Les +Liégeois portant les armes de la France, lui, roi de France, il prit, +dit-on, il porta la croix de Bourgogne. On le vit sur la place de +Liége, pour achever sa triste comédie, crier: «Vive Bourgogne!...» +Haute trahison du roi contre le roi. + +Il n'y eut pas la moindre résistance[185]. Les capitaines étaient +partis le matin, laissant les innocents bourgeois en sentinelle. Ils +veillaient depuis huit jours, ils n'en pouvaient plus. Ce jour-là ils +ne se figuraient pas qu'on les attaquât, parce que c'était dimanche. +Au matin, cependant, le duc fait tirer pour signal sa bombarde et deux +serpentines, les trompettes sonnent, on fait les approches... +Personne, deux ou trois hommes au guet; les autres étaient allés +dîner: «Dans chaque maison, dit Commines, nous trouvons la nappe +mise.» + +[Note 185: Dans tout ceci, je suis Commines et Adrien de Vieux-Bois, +deux témoins oculaires. Le récit de Piccolomini, si important pour le +commencement, n'est, je crois, pour cette fin, qu'une amplification.] + +L'armée, entrée en même temps des deux bouts de la ville, marcha vers +la place, s'y réunit, puis se divisa pour le pillage en quatre +quartiers. Tout cela prit deux heures, et bien des gens eurent le +temps de se sauver. Cependant, le duc, ayant conduit le roi au palais, +se rendit à Saint-Lambert, que les pillards voulaient forcer; ils +l'écoutaient si peu qu'il fut obligé de tirer l'épée et il en tua un +de sa main. + +Vers midi, toute la ville était prise, en plein pillage. Le roi dînait +au bruit de cette fête, en grande joie, et ne tarissant pas sur la +vaillance de son bon frère; c'était merveille, et chose à rapporter au +duc, comme il le louait de bon coeur! + +Le duc vint le trouver, et lui dit: «Que ferons-nous de Liége?» Dure +question pour un autre, et où tout coeur d'homme aurait hésité... +Louis XI répondit en riant, du ton des Cent Nouvelles: «Mon père avait +un grand arbre près de son hôtel, où les corbeaux faisaient leur nid; +ces corbeaux l'ennuyant, il fit ôter les nids, une fois, deux fois; au +bout de l'an, les corbeaux recommençaient toujours. Mon père fit +déraciner l'arbre, et depuis il en dormit mieux.» + +L'horreur, dans cette destruction d'un peuple, c'est que ce ne fut +point un carnage d'assaut, une furie de vainqueurs, mais une longue +exécution[186] qui dura des mois. Les gens qu'on trouvait dans les +maisons étaient gardés, réservés; puis, par ordre et méthodiquement, +jetés à la Meuse. Trois mois après, on noyait encore[187]! + +[Note 186: Antoine de Loisey, licencié en droit, l'un de ceux +apparemment qui restaient là pour continuer cette besogne fort peu +juridique, écrit le 8 novembre au président de Bourgogne: «L'on ne +besoingne présentement aucune chose en justice, senon que tous les +jours l'on fait nyer et pendre tous les Liégeois que l'on treuve, et +de ceulx que l'on a fait prisonniers qui n'ont pas d'argent pour eulx +rançonner. Ladite cité est bien butinée, car il n'y demeure riens que +après feuz, et pour expérience je n'ay peu finer une feulle de papier +pour vous escripre au net... mais pour riens je n'en ay peu recouvrer +que en ung viez livre.» Lenglet.] + +[Note 187: C'est le témoignage d'Adrien. Pour Angelo, il me paraît +mériter peu d'attention; son poème est, je crois, une amplification en +vers de l'amplification de Piccolomini. Il fait dire à un messager +«qu'il a vu noyer _deux mille_ personnes, égorger _deux mille_.» +L'exagération ne s'arrête pas là: «Monsterus escrit qu'en la cité +furent tuez 40,000 hommes, et 12,000 femmes et filles noyeez.» +_Bibliothèque de Liége, ms. Bertholet, nº 183_.] + +Même le premier jour, le peu qu'on tua (deux cents personnes +peut-être) fut tué à froid. Les pillards, qui égorgèrent aux Mineurs +vingt malheureux à genoux qui entendaient la messe, attendirent que le +prêtre eût consacré et bu, pour lui arracher le calice. + +La ville aussi fut brûlée en grand ordre. Le duc fit commencer à la +Saint-Hubert, anniversaire de la fondation de Liége. Un chevalier du +voisinage fit cette besogne avec des gens de Limbourg. Ceux de +Maëstricht et d'Huy, en bons voisins, vinrent aider et se chargèrent +de démolir les ponts. Pour la population, il était plus difficile de +la détruire, elle avait fui, en grande partie, dans les montagnes. Le +duc ne laissa à nul autre le plaisir de cette chasse. Il partit le +jour des premiers incendies, et il vit en s'éloignant la flamme qui +montait... Il courut Franchimont, brûlant les villages, fouillant les +bois. Ces bois sans feuilles, l'hiver, un froid terrible lui livraient +sa proie. Le vin gelait, les hommes aussi; tel y perdit un pied, un +autre deux doigts de la main. Si les poursuivants souffrirent à ce +point, que penser des fugitifs, des femmes, des enfants? Commines en +vit une, morte de froid, qui venait d'accoucher. + +Le roi était parti un peu avant le duc, mais sans se montrer pressé, +et seulement quatre ou cinq jours après qu'on eut pris Liége. D'abord, +il l'avait tâté par ses amis; puis il lui dit lui-même: «Si vous +n'avez plus rien à faire, j'ai envie d'aller à Paris faire publier +notre appointement en Parlement... Quand vous aurez besoin de moi, ne +m'épargnez pas. L'été prochain, si vous voulez, j'irai vous voir en +Bourgogne; nous resterons un mois ensemble, nous ferons bonne chère.» +Le duc consentit «toujours murmurant un petit,» lui fit encore lire le +traité, lui demanda s'il y regrettait rien, disant qu'il était libre +d'accepter, «et lui faisant quelque peu d'excuse de l'avoir mené là. +Ainsi s'en alla le roi à son plaisir,» heureux et étonné de s'en aller +sans doute, se tâtant et trouvant par miracle qu'il ne lui manquait +rien, tout au plus son honneur peut-être. + +Fut-il pourtant de tout point insensible, je ne le crois pas; il tomba +malade quelque temps après. C'est qu'il avait souffert à un endroit +bien délicat, dans l'opinion qu'il avait lui-même de son habileté. +Avoir repris deux fois la Normandie si vite et si subtilement, pour +s'en aller ensuite faire ce pas de jeune clerc!... Tant de simplesse, +une telle foi naïve aux paroles données, il y avait de quoi rester +humble à jamais... Lui, Louis XI, lui, maître en faux serments, +pouvait-il bien s'y laisser prendre... La farce de Péronne avait eu le +dénoûment de celle de Patelin: l'habile des habiles, dupé par +Agnelet... Tous en riaient, jeunes et vieux, les petits enfants, que +dis-je? les oiseaux causeurs, geais, pies et sansonnets, ne causaient +d'autre chose; ils ne savaient qu'un mot, Pérette[188]. + +[Note 188: Double allusion; ce nom, qui était celui de la maîtresse du +roi, rappelait celui de Péronne. Il paraît qu'il y eut à cette +occasion un débordement de plaisanteries. «Il fit défendre que +personne vivant ne feust si osé de rien dire à l'opprobe du Roi, feust +de bouche, par escript, signes, painctures, rondeaulx, ballades, +virelaiz, libelles diffamatoires, chançons de geste, ne aultrement... +Le mesme jour, furent prinses toutes les pies, jais et chouettes, pour +les porter devant le Roy, et estoit escript le lieu où avoient été +prins lesdits oiseaux, et aussi tout ce qu'ils savoient dire.» Jean de +Troyes.] + +S'il avait une consolation, dans cette misère, c'était probablement de +songer et de se dire tout bas qu'il avait été simple, il est vrai, +mais l'autre encore plus simple de le laisser aller. Quoi! le duc +pouvait croire que, le sauf-conduit n'ayant rien valu, le traité +vaudrait? Il l'a retenu, contre sa parole, et il le laisse aller, sur +une parole! + +Vraiment le duc n'était pas conséquent. Il crut que la violation du +sauf-conduit, bien ou mal motivée, lui ferait peu de tort[189]; c'est +ce qui arriva. Mais en même temps il s'imaginait que la conduite +double de Louis XI à Liége, l'odieux personnage qu'il y fit, le +ruinerait pour toujours[190]. Cela n'arriva pas. Louis XI ne fut +point ruiné, perdu, mais seulement un peu ridicule; on se moqua un +moment du trompeur trompé, ce fut tout. + +[Note 189: Les Français même en parlent assez froidement. Gaguin seul +articule l'accusation d'un guet-apens prémédité: «Vulgatum est +Burgundum diu cogitasse de rege capiendo et inde in Brabatiam +abducendo, sed ab Anthonio fratre ejus notho dissuasum abstinuisse.» +R. Gaguini Compendium (éd. 1500), fol. 147. La Chronique qui prétend +traduire Gaguin (voir le dernier feuillet), n'ose pas donner ce +passage: Chronique Martiniane, fol. 338-339.] + +[Note 190: C'est ce qu'espèrent le faux Amelgard et Chastellain; le +dernier pourtant s'apitoie: «C'est le roi le plus humilié qu'il y ait +eu depuis mille ans, etc.»] + +Personne ne connaissait bien encore toute l'insensibilité du temps. +Les princes ne soupçonnaient pas eux-mêmes combien peu on leur +demandait de foi et d'honneur[191]. De là beaucoup de faussetés pour +rien, d'hypocrisies inutiles; de là aussi d'étranges erreurs sur le +choix des moyens. C'est le ridicule de Péronne, où les acteurs +échangèrent les rôles, l'homme de ruse faisant de la chevalerie, et le +chevalier de la ruse. + +[Note 191: Sans doute, la moralité n'a pas péri alors (ni alors, ni +jamais), seulement elle est absente des rapports politiques; elle +s'est réfugiée ailleurs, comme nous verrons. Je ne puis m'arrêter ici +pour traiter un si grand sujet. V. Introduction de Renaissance.] + +Tous les deux y furent attrapés, et devaient l'être. Une seule chose +étonne. C'est que les conseillers du duc de Bourgogne, ces froides +têtes qu'il avait près de lui, l'aient laissé relâcher le roi sans +demander nul garantie, nul gage, qui répondît de l'exécution. La seule +précaution qu'ils imaginèrent, ce fut de lui faire signer des lettres +par lesquelles il autorisait quelques princes et seigneurs à se liguer +et s'armer contre lui, s'il violait le traité; autorisation bien +superflue pour des gens qui, de leur vie, ne faisaient autre chose que +conspirer contre le roi[192]. + +[Note 192: Il donna cette autorisation au duc d'Alençon et aux +Armagnacs qui étaient en conspiration permanente; il la donna au duc +d'Orléans qui avait six ans, et au duc de Bourbon, qui, ne pouvant +espérer d'une ligue la moindre partie des avantages énormes que lui +avait faits le roi, n'avait garde de hasarder une telle position.--Les +lettres du roi existent à Gand (Trésorerie des chartes de Flandre.)] + +Si les conseillers du duc se contentèrent à si bon marché, il faut +croire que le roi, qui fit avec eux le voyage, n'y perdit pas son +temps. Il obtint en allant à Liége l'un des principaux effets qu'il +s'était promis de la démarche de Péronne. Il se fit voir de près, prit +langue, et s'aboucha avec bien des gens qui jusque-là le détestaient +sur parole. On compara les deux hommes, et celui-ci y gagna, n'étant +pas fier comme l'autre, ni violent, ni outrageux. On le trouva bien +«saige,» et l'on commença à songer qu'on s'arrangerait bien d'un tel +maître. On lui savait d'ailleurs un grand mérite, c'était de donner +largement, de ne pas marchander avec ceux qui s'attachaient à lui; le +duc au contraire donnait peu à beaucoup de gens, et partant +n'obligeait personne. Ceux qui voyaient de loin, Commines et d'autres +(jusqu'aux frères du duc), entrèrent «en profonds pensements;» ils se +demandèrent s'il était probable que le plus fin joueur perdît +toujours[193]. Qu'adviendrait-il? on ne le savait trop encore, mais, +en servant le duc, le plus sûr était de se tenir toujours une porte +ouverte du côté du roi. + +[Note 193: Un mot, pour finir, sur les sources. Je n'ai pas cité +l'auteur le plus consulté, Suffridus; il brouille tout, les faits, les +dates; il suppose qu'il y avait dans Liége des troupes françaises pour +la défendre contre Louis XI. Il croit que si Tongres fut surprise, +c'est qu'on y fêtait, dès le 9, la paix qui ne fut conclue que le 14, +etc., etc. Chapeauville, III, 171-173. Piccolomini est important tant +qu'il suit le légat, témoin oculaire; il est inutile pour la fin. +L'auteur capital pour Péronne est Commines, pour Liége, Adrien, témoin +oculaire (éclairé d'ailleurs _par Humbercourt_), qui écrit sur les +lieux, au moment où les choses se passent, et qui donne toute la série +des dates, jour par jour, souvent heure par heure. N'ayant pas connu +cet auteur, et ne pouvant établir les dates, Legrand n'a pu y rien +comprendre, encore moins son copiste Duclos, et tous ceux qui +suivent.] + + + + +LIVRE XVI + + + + +CHAPITRE PREMIER + +DIVERSIONS D'ANGLETERRE.--MORT DU FRÈRE DE LOUIS XI. BEAUVAIS + +1469-1472 + + +L'histoire du XVe siècle est une longue histoire, longues en sont les +années, longues les heures. Elles furent telles pour ceux qui les +vécurent, elles le sont pour celui qui est obligé de les recommencer, +de les revivre. + +Je veux dire pour l'historien, qui, ne faisant point un jeu de +l'histoire, s'associerait de bonne foi à la vie des temps écoulés... +Ici, où est la vie? Qui dira où sont les vivants et où sont les +morts? + +À quel parti porterais-je intérêt? Entre ces diverses figures, en +est-il une qui ne soit louche et fausse? une où l'oeil se repose, pour +y voir nettement exprimés les idées, les principes dont vit le coeur +de l'homme[194]? + +[Note 194: Celui qui, à tâtons, traverse ces limbes obscurs de +l'histoire, se dit bien que là-bas le jour commence à poindre, que ce +XVe siècle est un siècle chercheur qui se trouve lui-même à la longue, +que la vie morale, pour être déplacée alors, et malaisée à saisir, +n'en subsiste pas moins. Et, en effet, un observateur attentif qui la +voit peu sensible dans les rapports politiques, la retrouvera, cette +vie, forte au foyer et dans les rapports de famille. La famille +dépouille peu à peu la dureté féodale, elle se laisse humaniser aux +douces influences de l'équité et de la nature.--Et c'est peut-être +pour cela justement que les petits regardent d'un oeil si indifférent +se jouer, en haut, sur leur tête, le jeu des politiques.] + +Nous sommes descendus bien bas dans l'indifférence et la mort morale. +Et il nous faut descendre encore. Que Sforza et autres Italiens aient +professé la trahison, que Louis XI, Saint-Pol, Armagnac, Nemours, +aient toute leur vie juré et parjuré, c'est un spectacle assez +monotone à la longue. Mais maintenant les voici surpassés; pour la foi +mobile et changeante, la France et l'Italie vont le céder au peuple +grave qui a toujours prétendu à la gloire de l'obstination. C'est un +curieux spectacle de voir ce hardi comédien, le comte de Warwick, +mener si vivement la prude Angleterre d'un roi à l'autre, et d'un +serment à l'autre, lui faisant crier aujourd'hui: _York pour +toujours!_ et demain: _Lancastre pour toujours!_ sauf à changer demain +encore. + +Cet imbroglio d'Angleterre est une partie de l'histoire de France. Les +deux rivaux d'ici se firent la guerre là-bas, guerre sournoise, +d'intrigue et d'argent. Les fameuses batailles shakspeariennes des +Roses furent souvent un combat de l'argent français contre l'argent +flamand, le duel des écus, des florins. + +Ce qui fit faire à Louis XI l'imprudente démarche de Péronne, pour +brusquer le traité; c'est qu'il crut le duc de Bourgogne tellement +maître de l'Angleterre qu'il pouvait d'un moment à l'autre lui mettre +à dos une descente anglaise. + +Le duc pensait comme le roi; il croyait tenir l'Angleterre et pour +toujours, l'avoir épousée. Son mariage avec Marguerite d'York n'était +pas un caprice de prince; les peuples aussi étaient mariés par le +grand commerce national des laines, par l'union des hanses étrangères +qui gouvernaient à la fois Bruges et Londres. Une lettre du duc de +Bourgogne était reçue à Londres avec autant de respect qu'à Gand. Il +parlait l'anglais et l'écrivait, il portait la Jarretière comme +Édouard la Toison; il se vantait d'être meilleur Anglais que les +Anglais. + +D'après tout cela, il n'était pas absurde de croire qu'une telle union +durerait. Cette croyance, partagée sans doute par les conseillers du +duc de Bourgogne, lui fit faire une faute grave, qui le mena à la +ruine, à la mort. + +Louis XI était au plus bas, humilié, malade; il semblait prendre +chrétiennement son aventure, enregistrait le traité avec résignation. + +L'ami de Louis XI, Warwick, n'allait pas mieux que lui. Il s'était +compromis avec le commerce de Londres, en contrariant le mariage de +Flandre, et le mariage s'était fait, et l'on avait vu le grand comte +figurer tristement à la fête, mener la fiancée dans Londres[195], +cheminer par les rues devant elle, comme Aman devant Mardochée. + +[Note 195: «Rode behynde the erle Warwick.» Fragment d'une chronique +contemporaine, publiée par Hearne, à la suite des Thomæ Sprotii +Chronica (1719), page 296.] + +Donc, Louis XI allant si mal, Warwick si mal, l'Angleterre étant sûre, +le moment semblait bon pour s'étendre du côté de l'Allemagne, pour +acquérir la Gueldre au bas du Rhin, en haut le landgraviat d'Alsace. +La Franche-Comté y eût gagné[196]. Les principaux conseillers du duc +étant Comtois durent lui faire agréer les offres du duc d'Autriche, +qui lui voulait engager ce qu'il avait d'Alsace et partie de la +Forêt-Noire. Seulement, c'était risquer de se mettre sur les bras de +grosses affaires, avec les ligues suisses, avec les villes du Rhin, +avec l'Empire... Le duc ne s'arrêta pas à cette crainte, et dès qu'il +se fut engagé dans cet infini obscur «des Allemagnes,» l'Angleterre à +laquelle il ne songeait plus, tant il croyait la bien tenir, lui +tourna dans la main. + +[Note 196: Voir, entre autres ouvrages, l'Esquisse des relations qui +ont existé entre le comté de Bourgogne et l'Helvétie, par Duvernoy +(Neufchâtel, 1841), et les Lettres sur la guerre des Suisses, par le +baron de Gingins-la-Sarraz (Dijon, 1840).] + +L'Angleterre, et de plus la France. Il s'était cru bien sûr d'établir +le frère du roi en Champagne, entre ses Ardennes et sa Bourgogne, ce +qui lui eût donné passage d'une province à l'autre, et relié en +quelque sorte les deux moitiés isolées de son bizarre empire. + +Le roi, qui ne craignait rien tant, fit pour éviter ce péril une +chose périlleuse; il se fia à son frère; il lui mit dans les mains la +Guienne et presque toute l'Aquitaine, lui rappela qu'il était son +unique héritier (héritier d'un malade), et il lui donna un royaume +pour attendre. + +Du même coup il l'opposait aux Anglais, qui réclamaient cette Guienne, +le rendait suspect au Breton[197], l'éloignait du Bourguignon, dont il +eût dépendu s'il eût accepté la Champagne. + +[Note 197: C'est dans ce moment où le roi crut les avoir divisés pour +toujours qu'il voulut forcer le duc de Bretagne d'accepter son ordre +nouveau de Saint-Michel, qui l'aurait mis dans sa dépendance.--Sur la +fondation de cet ordre, rival de la Toison et de la Jarretière, V. +Ordonnances, XVII, 236-256, 1er août 1469, et Chastellain, cité par M. +J. Quicherat, Bibliothèque de l'École des Chartes, IV, 65.] + +Troc admirable, pour un jeune homme qui aimait le plaisir, de lui +donner tout ce beau Midi, de le mettre à Bordeaux[198]. C'est ce que +lui fit sentir son favori Lescun, un Gascon intelligent qui n'aimait +pas les Anglais, qui trouvait là une belle occasion de régner en +Gascogne, et qui fit peur à son maître de la Champagne Pouilleuse. + +[Note 198: Le duc de Guienne fut très-reconnaissant; les deux frères +eurent une entrevue fort touchante; ils se jetèrent dans les bras l'un +de l'autre, tout le monde pleurait de joie. (Lenglet.)] + +Ce n'était pas l'affaire du duc de Bourgogne. Il voulait, bon gré mal +gré, l'établir en Champagne, l'avoir là et s'en servir. «Tenez bien à +cela, écrivait-on au duc, ne cédez-pas là-dessus; avec le frère du +roi, vous aurez le reste.» Le donneur d'avis n'était pas moins que +Balue, l'homme qui savait tout et faisait tout, un homme que le roi +avait fait de rien, jusqu'à exiger de Rome qu'on le fît cardinal. +Balue, ayant alors du roi ce qu'il pouvait avoir, voulut aussi +profiter de l'autre côté; s'il vendit son maître à Péronne, c'est ce +qui ne fut point constaté; mais pour le frère du roi, il voulait le +mettre chez le duc, il l'écrivit lui-même. Sa qualité nouvelle le +rendait hardi; il savait que le roi ne ferait jamais mourir un +cardinal. Louis XI, qui avait beaucoup de faible pour lui, voulut voir +ce qu'il avait à dire, quoique la chose ne fût que trop claire. Le +drôle n'avouant rien, et s'enveloppant contre le roi de sa robe rouge +et de sa dignité de prince de l'Église, _on mit ce prince en +cage_[199]; Balue avait dit lui-même que rien n'était plus sûr que ces +cages de fer pour bien garder un prisonnier. + +[Note 199: À la grande joie du peuple, qui en fit des chansons. Au +reste, on n'avait pas attendu sa chute pour le chansonner (Ballade et +caricature contre Balue, Recueil des chants historiques de Leroux de +Lincy, II, 347). Pour effrayer les plaisants, il fit ou fit faire une +chanson, où l'on sent la basse cruauté du coquin tout puissant; le +refrain est atroce: «On en fera du civet aux poissons.» _Bibl. du roi, +ms. 7687, fol. 105_, cité dans la Bibliothèque de l'École des chartes, +t. IV, p. 566, août 1843. + +On a cru à tort qu'il avait inventé ces cages; il n'eut que le mérite +de l'importation. Elles étaient fort anciennes en Italie: «Et post +paucos dies conducti fuerunt in palatio communis Veronæ, et in +_gabiis_ carcerati.» Chron. Veronense, apud Murat. VIII, 624, ann. +1230.--«Posuerunt ipsum in quadam _gabbia de ligno_.» Chron. Astense, +apud Murat. XI, 145.--«In cosi tenebrosa, è stretta gabbia rinchiusi +fummo.» Petrarcha, part. I, son. 4.--Même usage en Espagne: «D. +Jacobus per annos tres et ultra in tristissimis et durissimis +carceribus fuit per regem Aragonum, et in gabia _ferrea_ noctibus et +diebus, cum dormire volebat, reclusus.» Vetera acta de Jacobo ultimo +rege Majoricarum. Ducange, verbo GABIA.--On conserve encore la cage de +Balue dans la porte forteresse du pont de Moret. Bulletin du Comité +hist. des arts et monuments, 1840, nº 2, rapport de M. Didron, p. 50. +Cette cage était placée à Amboise, dans une grande salle qu'on voit +encore.] + +Le 10 juin, le frère du roi, réconcilié avec lui, s'établit en +Guienne. Le 11 juillet une révolution imprévue commence pour +l'Angleterre. L'Angleterre se divise, la France se pacifie un moment, +deux coups pour le duc de Bourgogne. + +Le 11 juillet, Warwick, venu avec Clarence, frère d'Édouard, dans son +gouvernement de Calais, lui fait brusquement épouser sa fille +aînée[200], celle qu'il destinait à Édouard quand il le fit roi, et +dont Édouard n'avait pas voulu. + +[Note 200: Rien de plus curieux ici que le témoignage de Jean de +Vaurin. Warwick vint voir le duc et la duchesse, «qui doulcement le +recoeilla.» Mais personne ne devinait le but de la visite. Il semble +que le bon chroniqueur ait espéré que le grand politique, par vanité, +ou pour l'amour des chroniques, lui en dirait davantage: «Et moy, +acteur de ces cronicques, desirant sçavoir et avoir matières +véritables pour le parfait de mon euvre, prins congié au duc de +Bourgoigne, adfin de aller jusques à Callaix, lequel il me ottroia, +pource qu'il estoit bien adverty que ledit comte de Warewic m'avoit +promis que, si je le venois veoir à Callaix, qu'il me feroit bonne +chière, et me bailleroit homme qui m'adrescheroit à tout ce que je +voldroie demander. Si fus vers lui, où il me tint IX jours en me +faisant grant chière et honneur, mais de ce que je quéroies me fist +bien peu d'adresse, combien qu'il me promist que se, au bout de deux +mois, je retournoie vers luy, il me furniroit partie de ce que je +requeroie. Et au congié prendre de luy, il me défrea de tous poins, et +me donna une belle haquenée. Je veoie bien qu'il estoit embesongnié +d'aulcunes grosses matières; et c'estoit le mariage quy se traitoit de +sa fille au duc de Clarence... lesqueles se partirent V ou VI jours +après mon partement, dedens le chastel de Callaix, où il n'avoit +guères de gens. Si ne dura la feste que deux jours... Le dimence +ensievent, passa la mer, pour ce qu'il avoit eu nouvelles que ceulx de +Galles estoient sur le champ à grant puissance.» _Jean de Vaurin_ (ou +_Vavrin_) _sire de Forestel_, _ms. 6759. Bibliothèque royale, vol. VI, +fol. 275_. Dans les derniers volumes de cette Chronique, Vaurin est +contemporain, et quelquefois témoin oculaire. Ils méritent d'être +publiés.] + +Ce fut un grand étonnement; on n'avait rien prévu de semblable. Ce +qu'on avait craint, c'était que Warwick, chef des lords et des évêques +peut-être, par son frère l'archevêque, ne travaillât avec eux pour +Henri VI. Récemment encore, pour rendre cette ligue impossible, on +avait obligé Warwick de juger les Lancastriens révoltés, de se laver +avec du sang de Lancastre. + +Aussi ne s'adressa-t-il pas à cet implacable parti. Pour renverser +York, il ne chercha d'autre moyen qu'York, le propre frère d'Édouard. +Le mariage fait, vingt révoltes éclatent, mais sous divers prétextes +et sous divers drapeaux; ici contre l'impôt, là en haine des favoris +du roi, des parents de la reine, là pour Clarence, ailleurs pour Henri +VI. En deux mois, Édouard est abandonné et se trouve tout seul; pour +le prendre, il suffit d'un prêtre, du frère de Warwick, archevêque +d'York[201]. Voilà Warwick qui tient deux rois sous clef, Henri VI à +Londres, Édouard IV dans un château du Nord, sans compter son gendre +Clarence, qui n'avait pas beaucoup de gens pour lui. L'embarras était +de savoir au nom duquel des trois Warwick commanderait. Les +Lancastriens accouraient pour profiter de son hésitation. + +[Note 201: Édouard aimait ses aises et était dormeur, il fut pris au +lit: «Quant l'archevesque fut entré en la chambre où il trouva le Roy +couchié, il luy dit prestement: Sire, levez-vous. De quoy le Roy se +voult excuser, disant que il n'avoit ancores comme riens reposé. Mais +l'archevesque... luy dist la seconde fois: Il vous faut lever, et +venir devers mon frère de Warewic, car à ce ne pouvez vous contrester. +Et lors, le Roy, doubtant que pis ne luy en advenist, se vesty, et +l'archevesque l'emmena sans faire grant bruit.» _Ibidem, fol. 278._ +Dans la miniature, le prélat parle à genoux, _fol. 277_.] + +Une lettre du duc de Bourgogne trancha la question[202]. Il écrivit +aux gens de Londres qu'en épousant la soeur il avait compté qu'ils +seraient loyaux sujets du frère. Tous ceux qui gagnaient au commerce +de Flandre crièrent pour Édouard. Warwick n'eut rien à faire qu'à le +ramener lui-même à Londres, disant qu'il n'avait rien fait contre le +roi, mais contre ses favoris, contre les parents de la reine, qui +prenaient l'argent du pauvre peuple. + +[Note 202: «Le duc de Bourgoigne escripvit prestement au mayeur et +peuple de Londres; si leur fist avec dire et remonstrer comment il +s'estoit alyez à eulx en prenant par mariage la seur du roy Édouard, +parmi laquele alyance, luy avoient promis estre et demourer à toujours +bons et loyaulx subjetz au roi Édouard... et s'ilz ne luy +entretenoient ce que promis avoient, il sçavoit bien ce qu'il en +devoit faire. Lequel, maisre de Londres, aiant recheu lesdites lettres +du duc, assambla le commun de la Cité, et là les fist lire +publiquement. Laquele lecture oye, le commun respondy, comme d'une +voye, que voirement vouloient-ilz entretenir ce que promis lui +ayoient, et estre bons subjetz au roy Édouard... Warewic, faignant +qu'il ne sceust riens desdites lettres, dist un jour au roy que bon +serroit qu'il allast à Londres pour soy monstrer au peuple et visiter +la royne sa femme...» _Vaurin, fol. 278._ L'orgueil national semble +avoir décidé tous les chroniqueurs anglais à supprimer le fait si +grave d'une lettre menaçante et presque impérative du duc de +Bourgogne. Ce qui confirme le récit de Vaurin, c'est que le capitaine +de Calais fit serment à Édouard, _dans les mains de l'envoyé du duc de +Bourgogne_, qui était Commines (éd. Dupont, I, 236). Le continuateur +de Croyland, p. 552, attribue uniquement l'élargissement d'Édouard à +la crainte que Warwick avait des Lancastriens, et au refus du peuple +de s'armer, s'il ne voyait le roi libre. Polydore Virgile (p. 657), et +les autres après lui, ne savent que dire: l'événement reste +inintelligible.] + +Warwick devait succomber. Il avait bâti sa prodigieuse fortune, celle +de ses deux frères, sur des éléments très-divers qui s'excluaient +entre eux. Un mot d'explication: + +Les Nevill (c'était leur vrai nom) étaient des cadets de Westmoreland. +Il faut croire que leur piété fut grande sous la pieuse maison de +Lancastre, car Richard Nevill, celui dont il s'agit, trouva moyen +d'épouser la fille, l'héritage et le nom de ce fameux Warwick, le lord +selon le coeur de Dieu, l'homme des évêques, celui qui brûla la +Pucelle, et qui fit d'Henri VI un saint. Ce beau-père mourut régent de +France, et avec lui bien des choses qu'espéraient les Nevill. Alors +ils firent volte-face, cultivèrent la Rose blanche, la guerre civile, +qui, au défaut de la France, leur livrait l'Angleterre. Le produit fut +énorme; Richard Nevill et ses deux frères, se trouvèrent établis +partout par successions, mariages, nominations, confiscations; ils +eurent les comtés de Warwick, de Salisbury, de Northumberland, etc., +l'archevêché d'York, les sceaux, les clefs du palais, les charges de +chambellan, chancelier, amiral, lieutenant d'Irlande, la charge +infiniment lucrative de gouverneur de Calais. Celles de l'aîné seul +lui valaient par an vingt mille marcs d'argent, deux millions d'alors +qui feraient peut-être vingt millions d'aujourd'hui. Voilà pour les +charges; quant aux biens, qui pourrait calculer? + +Grand établissement, et tel qu'en quelque sorte il faisait face à la +royauté[203]. Là pourtant n'était pas la vraie puissance de Warwick. +Sa puissance était d'être, non le premier des lords, des grands +propriétaires, mais le roi des ennemis de la propriété, pillards de la +frontière et corsaires du détroit. + +[Note 203: Je crois avoir lu sur le tombeau d'un de ces Warwick, dans +leur chapelle ou leur caveau: _Regum nunc subsidium, nunc invidia._ Je +cite de mémoire.] + +Le fonds de l'Angleterre, sa bizarre duplicité au moyen âge, c'est +par-dessus et ostensiblement, le pharisaïsme légal, la superstition de +la loi, et par-dessous l'esprit de Robin Hood. Qu'est-ce que Robin +Hood? L'_out-law_, l'_hors la loi_. Robin Hood est naturellement +l'ennemi de l'homme de loi, l'adversaire du shériff. Dans la longue +succession des ballades dont il est le héros, il habite d'abord les +vertes forêts de Lincoln. Les guerres de France l'en font sortir[204]; +il laisse là le shériff et les daims du roi, il vient à la mer, il +passe la mer... Il est resté marin. Ce changement se fait aux XVe et +XVIe siècles, sous Warwick, sous Élisabeth. + +[Note 204: Ce nom de Robin est encore populaire au XVe siècle. C'est +celui que les communes du nord, soulevées en 1468, donnèrent à leur +chef.--«A cap'tain, whom thei had named _Robin_ of Riddisdale.» The +Chronicle Fabian (in-folio, 1559), fol. 498. Vaurin a tort de dire: +«Ung villain, nommé Robin Rissedale.» _Bibl. royale, ms. 6759, fol. +276._ + +Sur le cycle de ballades, sur les transformations qu'y subit le +personnage de Robin Hood, V. la très-intéressante dissertation de M. +Barry, professeur d'histoire à la faculté de Toulouse.] + +Tous les compagnons de Robin Hood, tous les gens brouillés avec la +justice, trouvaient leur sécurité en ceci, que Warwick était (par lui +et par son frère) juge des marches de Calais et d'Écosse, juge +indulgent et qui avait si bon coeur qu'il ne faisait jamais justice. +S'il y avait au _border_ un bon compagnon, qui ne trouvant plus à +voler, n'eût à manger «que ses éperons[205],» il allait trouver ce +grand juge des marches; l'excellent juge, au lieu de le faire pendre, +lui donnait à dîner. + +[Note 205: C'était l'usage au _border_ que, quand le cavalier avait +tout mangé et qu'il n'y avait plus rien dans la maison, sa femme lui +servait dans un plat une paire d'éperons.] + +Ce que Warwick aimait et honorait le plus en ce monde, c'était la +ville de Londres. Il était l'ami du lord maire, de tous les gros +marchands, leur ami et leur débiteur, pour mieux les attacher à sa +fortune. Les petits, il les recevait tous à portes ouvertes, et les +faisait manger, tant qu'il s'en présentait. L'ordinaire de Warwick, +quand il était à Londres, était de six boeufs par repas; quiconque +entrait emportait de la viande «tout ce qu'il en tenait sur un long +poignard[206].» L'on disait et l'on répétait que ce bon lord était si +hospitalier, que dans toutes ses terres et châteaux il nourrissait +trente mille hommes. + +[Note 206: Stow (p. 421) a recueilli ces traditions. Voir aussi +Olivier de la Marche, II, 276.] + +Warwick fut, autant et plus que Sforza et que Louis XI, l'homme +d'affaire et d'action comme on le concevait alors. Ni peur, ni +honneur, ni rancune; fort détaché de toute chevalerie. Aux batailles, +il mettait ses gens aux mains, mais se faisait tenir un cheval prêt, +et si l'affaire allait mal, partait le premier. Il n'eût pas fait le +gentilhomme, comme Louis XI à Liége. + +Froid et _positif_ à ce point, il n'en eut pas moins une parfaite +entente de la comédie politique, telle que la circonstance pouvait la +demander. + +Ce talent éclata lorsque, après le terrible échec de Wakefield, ayant +perdu son duc d'York et n'ayant plus dans les mains qu'un garçon de +dix-huit ans, le jeune Édouard, il le mena à Londres, et de porte en +porte sollicita pour lui. L'affreuse histoire du diadème de papier, la +litanie de l'enfant mis à mort, la beauté surtout du jeune Édouard, +_la blanche rose d'York_, aidaient à merveille le grand comédien. Il +le montrait aux femmes; ce beau jeune roi à marier les touchait fort, +leur tirait des larmes, souvent de l'argent. Il demandait un jour dix +livres à une vieille: «Pour ce visage-là, lui dit-elle, tu en auras +vingt.» + +Ce n'était pas une médiocre difficulté pour Warwick de concilier ses +deux rôles opposés, d'être ami des marchands, par exemple, et +protecteur des corsaires du détroit. Ces grands repas, qui faisaient +l'étonnement des bonnes gens de Londres, durent être maintes fois +donnés à leurs dépens; le marchand risquait fort de reconnaître à +table, dans tel de ces convives «au long poignard,» son voleur de +Calais. + +Si Warwick parvenait à tromper Londres, il ne donnait pas le change au +duc de Bourgogne. Le duc qui aimait la mer, qui avait longtemps vécu +près des digues, que voyait-il de là le plus souvent? Les vaisseaux +d'Angleterre prenant les siens... Grâce à ce voisinage, les ports de +Flandre et de Hollande étaient comme bloqués. L'homme qu'il haïssait +le plus était Warwick. Nous avons vu comme, avec une simple lettre, il +lui ôta Londres et sauva Édouard. Warwick, après deux nouvelles +tentatives, perdit terre et passa à Calais (mai 1470). + +Tout un peuple se jeta à la mer pour le suivre; il y en eut à remplir +quatre-vingts vaisseaux. Mais le lieutenant de Warwick à Calais ne +voulut pas le recevoir avec cette flotte; il lui ferma la porte et +tira sur lui, lui faisant dire sous main qu'il l'éloignait pour le +sauver, que, s'il fût entré à Calais, il était perdu, assiégé qu'il +eût été bientôt par toutes les armées d'Angleterre et de Flandre. +Warwick se réfugia donc en Normandie, avec son monde d'écumeurs de +mer, qui, pour leur coup d'essai, prirent au duc quinze vaisseaux et +les vendirent hardiment à Rouen[207]. + +[Note 207: La lettre du duc à sa mère est visiblement destinée à être +répandue, une sorte de pamphlet.] + +Le duc furieux refusa les réparations qu'offrait le roi; il fit +arrêter tout ce qu'il y avait de marchands français dans ses États, +réunit contre Warwick les vaisseaux hollandais et anglais, le bloqua, +l'affama, dans les ports de la Normandie, et l'obligea ainsi à jouer +le tout pour le tout, et ressaisir, s'il pouvait, l'Angleterre. + +Il y avait grandi par l'absence. Il était plus présent que jamais au +coeur du peuple; le nom du grand comte était dans toutes les +bouches[208]. Cette royale hospitalité, cette table généreuse, +ouverte à tous, laissait bien des regrets. Le foyer de Warwick, ce +foyer de tous ceux qui n'en avaient pas, qu'il fût éteint à la fois +dans tant de comtés, c'était un deuil public... D'autre part, les +lords et évêques[209] sentaient bien que sans un tel chef ils ne se +défendraient pas aisément contre l'avidité de la basse noblesse dont +s'était entouré Édouard[210]. Ils offraient à Warwick de l'argent; +pour des hommes, il n'avait pas à s'en inquiéter, disaient-ils, il en +trouverait assez en débarquant. Seulement, il fallait que la nouvelle +révolution se fît au nom de Lancastre. + +[Note 208: Solem excidisse sibi e mundo putabant... Illud unum, loco +cantilenæ, in ore vulgi... resonabat. Polyd. Vergil., p. 659-660.] + +[Note 209: Dès 1465, ils rappelaient Marguerite. (Croyland.)] + +[Note 210: L'élévation des parents de la reine, des Wideville, fut +subite, violente; elle se fit surtout par des mariages forcés. Cinq +soeurs, deux frères, un fils de la reine, raflèrent les huit héritages +les plus riches de l'Angleterre. La vénérable duchesse Norfolk, à +quatre-vingts ans, fut obligée de se laisser épouser par le fils de la +reine (du premier lit), qui avait vingt ans. «Maritagium diabolicum,» +dit un contemporain, et un autre outrageusement: «Juvencula octoginta +annorum!»] + +Warwick et Lancastre! ces noms seuls ainsi rapprochés semblaient avoir +horreur l'un de l'autre; infranchissable était la barrière qui les +séparait! barrière de sang et barrière d'infamie... Les échafauds et +les carnages, les meurtres à froid, les parents tués, la boue, +l'outrage lancés de l'un à l'autre. Warwick menant Henri VI garrotté +dans Londres, affichant la reine à Saint-Paul, la faisant mettre au +prône «comme ribaude, ahontie de son corps, et mauvaise lisse,» et son +enfant bâtard, adultérin, un enfant de la rue... + +Elle devait rougir, à entendre seulement nommer Warwick. Lui parler +de le revoir, c'était chose qui semblait impossible. Exiger qu'elle +oubliât tout et qu'elle s'oubliât elle-même au point de mettre la +famille de cet homme dans la sienne, et qu'en unissant leurs enfants, +Marguerite, pour ainsi dire, épousât Warwick! cela était impie. Nul +homme, excepté Louis XI, ne se fût fait l'entremetteur de ce +monstrueux accouplement. + +Ajoutez qu'en faisant cet effort et ce sacrifice, chacun d'eux ne +pouvait vouloir que tromper un moment. Warwick, qui venait de marier +son aînée à Clarence en lui promettant le trône, mariait la seconde au +jeune fils de Marguerite avec la même dot. Il avait ainsi deux rois à +choisir et de quoi détruire la maison de Lancastre lorsqu'il l'aurait +rétablie. La haine et la méfiance duraient dans le mariage même. Il +n'en plaisait que plus à Louis XI, qui y voyait deux ou trois guerres +civiles. + +Warwick se moqua du blocus des Flamands, et passa sous l'escorte des +vaisseaux du roi (septembre). Ses deux frères l'accueillirent, Édouard +n'eut que le temps de se jeter dans un vaisseau qui le mit en +Hollande. Warwick put à son aise rentrer dans Londres, prendre Henri à +la Tour, promener l'innocente figure, édifier le peuple, s'accusant +humblement du péché d'avoir détrôné un saint. + +Le contre-coup fut fort ici. Le roi assembla les notables, leur conta +tous les méfaits du duc de Bourgogne, et par acclamation ils +décidèrent qu'il était quitte de tous ses serments de Péronne[211]. +Amiens revint au roi (février). Le duc vit avec surprise tous les +princes tourner contre lui. Au fond, ils ne voulaient pas sa ruine, +mais le forcer à donner sa fille au duc de Guienne, de sorte que +l'Aquitaine et les Pays-Bas se trouvant un jour dans les mêmes mains, +la France eût été serrée du Nord et du Midi, étranglée entre Somme et +Loire. + +[Note 211: On ne parlait de rien moins que de confisquer ce que le duc +tenait de la couronne. Des commissaires étaient nommés pour saisir la +Bourgogne et le Mâconnais. _Archives de Pau, 5 janvier 1470._] + +La perte d'Amiens, les avis de Saint-Pol, qui, pour faire peur au duc, +lui disait en ami qu'il ne pourrait jamais résister, la fuite de son +propre frère, un bâtard de Philippe le Bon, qui vint se donner au +roi[212], enfin la renonciation des Suisses à l'alliance de Bourgogne, +tout cela semblait les signes d'une grande et terrible débâcle. Le duc +regrettait de n'avoir pas comme le roi une armée permanente. Il leva +des troupes en peu de temps; mais il employa aussi d'autres moyens, +les moyens favoris du roi; il rusa, il mentit, il tâcha de tromper, +d'endormir. + +[Note 212: Et celle d'un Jean de Chassa, qui porta contre le duc les +plus sales, les plus invraisemblables accusations. Voir surtout +Chastellain.] + +Il écrivit deux lettres, l'une au roi, un billet de six lignes écrit +de sa main, où il s'humiliait et regrettait une guerre à laquelle il +avait été poussé, disait-il, par la ruse et l'intérêt d'autrui. + +L'autre lettre, fort bien calculée, s'adressait aux Anglais; envoyée à +Calais, au grand entrepôt des laines, elle rappelait aux marchands +que «tout l'entrecours de la marchandise étoit non pas seulement avec +le Roy, mais _avec le royaulme_.» Le duc avertissait «ses très-chers +et grands amis» de Calais qu'on se disposait à leur envoyer +d'Angleterre beaucoup de gens de guerre, fort inutiles pour leur +sûreté. S'ils viennent, ajoutait-il, «vous ne pourrez pas être maîtres +d'eux, ni les empêcher d'entreprendre sur nous.» + +À cette lettre, il avait ajouté de sa main une bravade, une flatterie +sous forme de menace, comme d'un dogue qui flatte en grondant: il ne +s'était jamais mêlé des royales querelles d'Angleterre; il lui +fâcherait d'être obligé, à cause d'un seul homme, d'avoir noise avec +un peuple qu'il avait tant aimé!... «Eh bien, mes voisins, si vous ne +pouvez souffrir mon amitié, commencez... Par saint Georges, qui me +sait meilleur Anglais que vous, vous verrez si je suis du sang de +Lancastre!» + +La lettre fit bien à Calais et à Londres. Les gros marchands, dans la +bourse desquels Warwick était obligé de puiser, l'empêchèrent +d'envoyer des archers à Calais[213], et d'y passer lui-même, comme il +allait le faire, pour accabler le duc, de concert avec Louis XI. + +[Note 213: Deux mille le 18 février, et jusqu'à dix mille qu'il aurait +conduits en personne. Lettre de l'évêque de Bayeux au roi. Warwick +ajoute un mot de sa main pour confirmer cette promesse. _Bibl. royale, +mss. Legrand, 6 février 1470._] + +Celui-ci, qui se fiait à Warwick bien plus qu'à Marguerite, et qui +savait qu'au moment même elle négociait avec le duc de Bourgogne, ne +se pressait pas de la faire partir; il voulait sans doute donner le +temps à Warwick de s'affermir là-bas. Plusieurs fois elle s'embarqua, +mais les vaisseaux du roi qui la portaient étaient toujours ramenés à +la côte par le vent contraire; chose merveilleuse et qui prouve que le +roi disposait des vents, ils furent contraires pendant six mois! + +Ce retard n'affermit pas Warwick. À peine débarqué, maître et +vainqueur comme il semblait, il tomba entre les mains d'un conseil de +douze lords et évêques, les mêmes sans doute qui l'avaient appelé; il +s'était engagé de ne rien faire, de ne rien donner, sans leur aveu. + +La révolution fut impuissante, parce qu'à la grande différence des +révolutions antérieures, elle ne changea rien à la propriété; elle ne +donna rien, n'obligea personne, n'engagea personne à la soutenir. + +Édouard était resté le roi des marchands: ceux de Bruges l'honoraient +à l'égal du duc de Bourgogne. Craignant que, d'un moment à l'autre, +Warwick ne tombât sur la Flandre, le duc se décida enfin pour Édouard, +qui après tout était son beau-frère. Tout en faisant crier que +personne ne lui prêtât secours, il loua pour lui quatorze vaisseaux +hanséatiques, et lui donna cinq millions de notre monnaie[214]. Avec +cela Édouard emportait une chose qui seule valait des millions, la +parole de son frère Clarence, qu'à la première occasion il laisserait +Warwick et reviendrait de son côté[215]. + +[Note 214: Édouard partit de Flessingue: «Adcompaigné d'environ XII C +combatans bien prins.» Vaurin.--_Tous anglais_, dit l'anonyme de M. +Bruce; dans son orgueil national, il ne parle pas des Flamands.--With +II thowsand Englyshe men.»--Fabian est plus modeste: «With a small +company of Fleminges and other... a thousand persons,» p. 502.--Polyd. +Vergilius, p. 663: «Duobus millibus contractis.»--«IX, C. of +Englismenne and three hundred of Flemmynges.» Warkworth, 13.] + +[Note 215: On avait envoyé en France une dame au duc de Clarence pour +l'éclairer sur le triste rôle qu'on lui faisait jouer. Commines est +très-fin ici: «Ceste femme n'étoit pas folle, etc.» + +La source la plus importante est celle où personne n'a puisé encore, +le manuscrit de Vaurin. L'anonyme anglais, publié en 1838, par M. J. +Bruce (for the Cambden Society), n'en est qu'une traduction, ancienne +il est vrai; c'est, mot à mot, Vaurin, sauf deux ou trois passages qui +peut-être auraient blessé l'orgueil anglais. Par exemple, le +traducteur a supprimé les détails du passage d'Édouard à York: il a +craint de l'avilir en rapportant tant de mensonges. Le récit de Vaurin +n'en est pas moins marqué au coin de la vérité. Son maître, le duc de +Bourgogne, étant ami d'Édouard, il ne peut être hostile. V. surtout +_folio 307_. Glocester y paraît déjà le Richard III de la tradition; +pour sortir d'embarras, il n'imagine rien de mieux qu'un meurtre: «Et +dist... qu'il n'estoit point aparant qu'ils peussent partir de ceste +ville sans dangier, sinon qu'ils tuassent illec en la chambre...»] + +Avec une telle assurance, l'entreprise était au fond moins hasardeuse +qu'elle ne semblait l'être. Édouard renouvela une vieille comédie +politique que tout le monde connaissait, et dont on voulut bien être +dupe, las qu'on était de guerre et devenu indifférent. Il joua, sans y +rien changer, la pièce du retour d'Henri IV; comme lui, il débarqua à +Ravenspur (10 mars 1471); comme lui, il dit, tout le long de sa route, +qu'il ne réclamait pas le trône, mais seulement le bien de son père, +son duché d'York, sa propriété. Ce grand mot de propriété, le mot +sacré pour l'Angleterre, lui servit de passe-port. Il n'y eut de +difficulté qu'à York; les gens de la ville voulaient lui faire jurer +qu'il ne prétendrait jamais rien à la couronne: Où sont, dit-il, les +lords entre les mains desquels je jurerai? Allez les chercher, faites +venir le comte de Northumberland. Quant à vous, je suis duc d'York et +votre seigneur, je ne puis jurer dans vos mains.» + +Il poursuivit, et le frère de Warwick, le marquis de Montaigu qui +pouvait lui barrer la route, le laissa passer. L'autre frère de +Warwick, l'archevêque d'York, qui gardait Henri VI à Londres, promena +un peu le roi dans la ville pour tâter la population; il la vit si +indifférente qu'il ne garda plus Henri que pour le livrer. Édouard +avait un grand parti à Londres, ses créanciers d'abord, qui désiraient +fort son retour, puis bon nombre de femmes qui travaillèrent pour lui +et lui gagnèrent leurs parents, leurs maris; Édouard était le plus +beau roi du temps. + +Dès qu'Édouard et Warwick furent en présence, celui-ci fut abandonné +de son gendre Clarence. Il pressa la bataille, craignant d'autres +défections, mit pied à terre, contre son usage, et combattit +bravement. Mais deux corps de son parti qui ne se reconnurent pas se +chargèrent dans le brouillard. Son frère Montaigu, qui l'avait +rejoint, lui porta le dernier coup en prenant, dans la bataille même, +les couleurs d'Édouard[216]. Il fut tué à l'instant par un homme de +Warwick qui le surveillait, mais Warwick aussi fut tué. Les corps des +deux frères restèrent deux jours exposés tout nus à Saint-Paul, pour +que personne n'en doutât. + +[Note 216: Entre les versions contradictoires, je choisis la seule +vraisemblable: Montaigu avait déjà fait tout le succès d'Édouard, en +le laissant passer.--«The marquis Montacute was prively agreid with +king Edwarde, and had gotten on king Eduardes livery. One of the erle +of Warwike his brether servant, espying this, fel upon hym, and killed +him.» Warkworth, p. 16 (4º, 1839). Leland, Collectanea (éd. 1774), +vol. II, p. 505.] + +Le jour même de la bataille, Marguerite abordait. Elle voulait +retourner; les Lancastriens ne le lui permirent pas; ils la +félicitèrent d'être débarrassée de Warwick et la firent combattre. +Mais telles étaient les divisions de ce parti, que son chef Somerset, +au moment de la charge, chargea seul, l'ancien lieutenant de Warwick +se tenant immobile. Somerset, furieux, le tua devant ses troupes, mais +la bataille fut perdue (4 mai 1471). + +Marguerite, évanouie sur un chariot, fut prise et menée à Londres; son +jeune fils fut tué dans le combat ou égorgé après. Henri VI survécut +peu; une tentative s'étant faite en sa faveur, le plus jeune frère +d'Édouard, cet affreux bossu (Richard III), alla, dit-on, à la tour, +et poignarda le pauvre prince[217]. + +[Note 217: Ces événements ont été tellement obscurcis par l'esprit de +parti et par l'esprit romanesque, qu'il est impossible de savoir au +juste comment périrent Henri VI et son fils; il est infiniment +probable qu'ils furent assassinés. Warkworth (p. 21) ne dit qu'un mot, +mais terriblement expressif: _À ce moment, le duc de Glocester était à +la Tour_. Que la présence de Marguerite ait pu embarrasser Glocester +et l'empêcher d'y tuer son mari, comme M. Turner paraît le croire, +c'est une délicatesse dont le fameux bossu se fût certainement indigné +qu'on le soupçonnât.--Avant de quitter les Roses, encore un mot sur +les sources. Les correspondances de Paston et de Plumpton m'ont peu +servi. Je n'ai fait nul usage du bavardage de Hall et Grafton, qui, +trouvant les contemporains un peu secs, les délayent à plaisir; pas +davantage d'Hollingshed, qui a dû peut-être son succès aux belles +éditions _pittoresques_ qu'on en fit, et dont Shakespeare s'est servi, +comme d'un livre populaire qu'il avait sous la main.--Une source peu +employée est celle-ci: The poetical work of Levis Glyn Cothi, a +celebrated bard, who flourished in the reings of Henri VI, Edward IV, +Richard III and Henri VIII. Oxford, 1837.] + +Un autre semblait tué du même coup; je parle de Louis XI. Cependant, +dans son malheur, il eut un bonheur, d'avoir conclu une trêve au +moment même avec le duc de Bourgogne. Son péril était grand. Il y +avait à parier qu'il allait avoir l'Angleterre sur les bras, un roi +vainqueur, enflé d'avoir déjà vaincu la France avec Marguerite +d'Anjou, un roi tout aussi brave qu'Henri V, et qui, disait-on, avait +gagné neuf batailles rangées, de sa personne, et combattant à pied. + +Et ce n'était pas seulement l'Angleterre qui avait été provoquée; +toute l'Espagne l'était, l'Aragon par l'invasion de Jean de Calabre, +la Castille par l'opposition du roi aux intérêts d'Isabelle, Foix et +Navarre pour la tutelle du jeune héritier. Foix venait de s'unir au +Breton en lui donnant sa fille; et son autre fille, il l'offrait au +duc de Guienne. + +Toute la question semblait être de savoir si Louis XI périrait par le +Nord ou par le Midi. Son frère (son ennemi depuis qu'il n'était plus +son héritier, le roi ayant un fils[218]) pouvait faire deux mariages. +S'il épousait la fille du comte de Foix, il réunissait tout le Midi et +l'entraînait peut-être dans une croisade contre Louis XI. S'il +épousait la fille du duc de Bourgogne[219], il réunissait tôt ou tard +en un royaume gigantesque l'Aquitaine et les Pays-Bas, entre lesquels +Louis XI périssait étouffé. + +[Note 218: Charles VIII était né le 30 juin 1470. Je ne vois, à partir +de cette époque, aucune année où son père aurait trouvé le temps +d'écrire pour lui le _Rosier des guerres_. Ce livre élégant, mais +plein de généralités vagues, ne rappelle guère le style de Louis XI. +Il est douteux que celui-ci, en parlant de lui-même à son fils, ait +dit: «Le noble roy Loys unziesme.» V. les deux _mss. de la Bibl. +royale_.] + +[Note 219: Louis XI fait les mensonges les plus singuliers pour +empêcher ce mariage. Il veut qu'on dise à son frère qu'il n'y +trouverait «pas grand plaisir,» ni postérité: «M. du Bouchage, mon +ami, si vous pouvez gagner ce point, vous me mettrez en paradis... Et +dit-on que la fille est bien malade et enflée...» Duclos.] + +Il ne s'agissait plus seulement d'humilier la France mais de la +détruire et de la démembrer. Le duc de Bourgogne ne s'en cachait pas: +«J'aime tant le royaume, disait-il, qu'au lieu d'un roi, j'en voudrais +six.» On disait à la cour de Guienne: «Nous lui mettrons tant de +lévriers à la queue qu'il ne saura où fuir.» + +On croyait déjà la bête aux abois; on appelait tout le monde à la +curée. Pour tenter les Anglais, on leur offrait la Normandie et la +Guienne. + +La soeur du roi, la Savoyarde, qu'il venait de secourir, lui tourna le +dos et travailla à mettre contre lui le duc de Milan. Autant en fit +son futur gendre, Nicolas, fils de Jean de Calabre; il laissa là la +fille du roi, comme celle d'un pauvre homme, et s'en alla demander la +riche héritière de Bourgogne et des Pays-Bas. + +Ce qui donnait un peu de répit au roi, c'est que ses ennemis n'étaient +pas encore bien d'accord. Le duc de Bourgogne, qui avait promis sa +fille à deux ou trois princes, ne pouvait pas les satisfaire. Il +voulait que les Anglais vinssent; d'autres n'en voulaient pas. Les +Anglais eux-mêmes hésitaient, craignant d'être pris pour dupes, et +d'aider à faire un duc de Guienne plus grand que le roi et que tous +les rois, ce qui fut arrivé s'il eût uni, par ce prodigieux mariage de +Bourgogne, le Nord et le Midi. + +Cependant le printemps semblait devoir finir ces tergiversations. Le +duc de Guienne avait convoqué dans ses provinces le ban et +l'arrière-ban, et nommé général le comte d'Armagnac, qui, comme ennemi +capital du roi, se chargeait de l'exécution[220]. + +[Note 220: La France et la Guienne étaient déjà comme deux États +étrangers, ennemis. V. le procès fait par Tristan l'Ermite à un prêtre +normand qui revenait de Guienne. _Archives du royaume_, J. 950, _25 +février 1471_.] + +Le roi, sans alliés, sans espoir de secours, avait, dit-on, imaginé +d'engager les Écossais à passer en Bretagne, sur ses vaisseaux et sur +des vaisseaux danois qu'il leur aurait loués. + +Il faisait à son frère les dernières offres qu'il pût faire, les +plus hautes, de le faire _lieutenant général du royaume_ en lui +donnant sa fille, avec quatre provinces de plus, qui l'auraient mis +jusqu'à la Loire. Il ne pouvait faire davantage, à moins d'abdiquer +et de lui céder la place. Mais le jeune duc ne voulait pas être +_lieutenant_[221]. + +[Note 221: Son sceau n'est que trop significatif. On l'y voit assis +avec la couronne et l'épée de justice: _Deus, judicium tuum regi da, +et justitiam tuum filio regis_, ce qui doit se prendre ici dans un +sens tout particulier; _judicium_ peut signifier _punition_. V. Trésor +de numismatique et glyptique, planche XXIII.] + +Dès longtemps, le roi avait pris le pape pour juger entre son frère et +lui. Dans son danger, il obtint du Saint-Siége d'être à jamais, lui et +ses successeurs, chanoines de Notre-Dame de Cléry. Il ordonna des +prières pour la paix et voulut que désormais, par toute la France, à +midi sonnant, on se mît à genoux et l'on dit trois Ave (avril 1472). + +Il comptait sur la sainte Vierge, mais aussi sur les troupes qu'il +faisait avancer, encore plus sur les secrètes pratiques qu'il avait +chez son frère. Maint officier de celui-ci refusait de lui faire +serment. + +Ce n'était pas la peine de s'engager envers un mourant. Le duc de +Guienne, toujours délicat et maladif, avait la fièvre quarte depuis +huit mois et ne pouvait guère aller loin. Il avait fort souffert des +divisions de sa petite cour; elle était déchirée par deux partis, une +maîtresse poitevine et un favori gascon. Ce dernier, Lescun, était +ennemi de l'intervention anglaise, ainsi que l'archevêque de Bordeaux, +qui jadis en Bretagne avait fait mourir le prince Giles comme ami des +Anglais. Un zélé serviteur de Lescun, l'abbé de Saint-Jean d'Angeli, +le débarrassa (sans son consentement) de la maîtresse du duc en +l'empoisonnant. On crut que, pour sa sûreté, il avait empoisonné en +même temps le duc de Guienne (24 mai 1472). Lescun, fort compromis, +fit grand bruit à la mort de son maître; accusa le roi d'avoir payé +l'empoisonneur, le saisit et le mena en Bretagne pour qu'on en fît +justice. + +Louis XI n'était pas incapable de ce crime[222], du reste fort commun +alors. Il semble que le fratricide, écrit à cette époque dans la loi +ottomane et prescrit par Mahomet II[223], ait été d'un usage général +au XVe siècle parmi les princes chrétiens[224]. + +[Note 222: Cependant ni Seyssel, ni Brantôme, ne sont des témoins bien +graves contre Louis XI; tout le monde connaît l'historiette du +dernier, la prière du roi à la bonne Vierge, etc. M. de Sismondi reste +dans le doute.--Il ne tient pas au faux Amelgard qu'on ne croye que +Louis XI empoisonnait aussi les serviteurs de son frère. _Bibl. +royale, Amelgard, ms. II, XXV, 159 verso._] + +[Note 223: Hammer.] + +[Note 224: Morts de Douglas et Mar, Viane et Bianca, Bragance et +Viseu, Clarence, etc., etc.] + +Ce qui est sûr, c'est que le mourant n'eut aucun soupçon de son frère; +le jour même de sa mort, il le nomma son héritier et lui demanda +pardon des chagrins qu'il lui avait causés. D'autre part, Louis XI ne +répondit rien aux accusations qui s'élevèrent; ce ne fut que dix-huit +mois après qu'il déclara vouloir associer ses juges à ceux que le duc +de Bretagne avait chargés de poursuivre l'affaire. Il n'y eut aucune +procédure publique, le moine vécut en prison plusieurs années, et fut +trouvé mort dans sa tour après un orage. On supposa que le diable +l'avait étranglé. + +La mort du duc de Guienne était prévue de longue date, et le roi, le +duc Bourgogne, jouaient en attendant à qui des deux tromperait +l'autre[225]. Le roi disait que si le duc renonçait à l'alliance de +son frère et du Breton, il lui rendrait Amiens et Saint-Quentin, et le +duc répliquait que si d'abord on les lui rendait, il abandonnerait ses +amis. Il n'en avait nullement l'intention; il leur faisait dire pour +les rassurer qu'il ne faisait cette momerie que pour reprendre les +deux villes. Le roi traîna, et si bien, qu'il apprit la mort de son +frère, ne rendit rien en Picardie et prit la Guienne. + +[Note 225: Ici Commines est bien habile, non-seulement dans la forme +(qui est exquise, comme partout), mais dans son désordre apparent. +Quand il a parlé de la grande colère du duc, de l'horrible affaire de +Nesles, etc., il donne la cause de cette colère, qui est de n'avoir pu +escroquer Amiens.--Sur Nesle, V. Bulletins de la Société d'histoire de +France, 1834, partie II, p. 11-17.] + +Le duc, furieux d'avoir été trompé dans sa tromperie, lança un +terrible manifeste où il accusait le roi d'avoir empoisonné son frère +et d'avoir voulu le faire périr lui-même. Il lui dénonçait une guerre +à feu et à sang. Il tint parole, brûlant tout sur son passage. C'était +un bon moyen d'augmenter les résistances et de faire combattre les +moins courageux. + +La première exécution fut à Nesle; cette petite place n'était défendue +que par des francs-archers; les uns voulaient se rendre, voyant cette +grande armée et le duc en personne; les autres ne voulaient pas, et +ils tuèrent le héraut bourguignon. La ville prise, tout fut massacré, +sauf ceux à qui l'on se contenta de couper le poing. Dans l'église +même, on allait dans le sang jusqu'à la cheville. On conte que le duc +y entra à cheval, et dit aux siens: «Saint-Georges! voici belle +boucherie, j'ai de bons bouchers[226].» + +[Note 226: D'autres lui font dire, quand il sort de la ville et la +voit en feu, ces mélancoliques paroles (presque les mêmes que celles +de Napoléon sur le champ d'Eylau): «Tel fruit porte l'arbre de la +guerre!»] + +L'affaire de Nesle étonna fort le roi. Il avait ordonné au connétable +de la raser d'avance, de détruire les petites places pour défendre +les grosses. Toute sa pensée était d'empêcher la jonction du Breton et +du Bourguignon, pour cela de serrer lui-même le Breton, de ne pas le +lâcher, de le forcer de rester chez lui, pendant que le Bourguignon +perdrait le temps à brûler des villages. Il ordonna pour la seconde +fois de raser les petites places, et pour la seconde fois le +connétable ne fit rien du tout. Moyennant quoi, le Bourguignon +s'empara de Roye, de Montdidier qu'il fit réparer pour l'occuper d'une +manière durable. + +Saint-Pol écrivait au roi pour le prier de venir au secours, +c'est-à-dire de laisser le Breton libre, et de faciliter la jonction +de ses deux ennemis. Le roi comprit l'intention du traître et fit tout +le contraire; il ne lâcha pas la Bretagne, mais il envoya à Saint-Pol +son ennemi personnel, Dammartin, qui devait partager le commandement +avec lui et le surveiller. Si Dammartin était arrivé un jour plus +tard, tout était perdu. + +Le samedi, 27 juin, cette grande armée de Bourgogne arrive devant +Beauvais. Le duc croit emporter la place, ne daigne ouvrir la +tranchée, ordonne l'assaut; les échelles se trouvent trop courtes; au +bout de deux coups les canons n'ont plus de quoi tirer. Cependant la +porte était enfoncée. Peu ou point de soldats pour la défendre (telle +avait été la prévoyance du connétable), mais les habitants se +défendaient; la terrible histoire de Nesle leur faisait tout craindre +si la ville était prise; les femmes même, devenant braves à force +d'avoir peur pour les leurs, vinrent se jeter à la brèche avec les +hommes; la grande sainte de la ville, sainte Angadresme, qu'on portait +sur les murs, les encourageait; une jeune bourgeoise, Jeanne Laîné, +se souvint de Jeanne d'Arc et arracha un drapeau des mains des +assiégeants[227]. + +[Note 227: Le roi, dans son inquiétude, avait voué _une ville +d'argent_. Il écrit _qu'il ne mangera pas de chair_ que son voeu ne +soit accompli. (Duclos.) Commines qui était au siége, mais parmi les +assiégeants, ne sait rien de cet héroïsme populaire. Il n'est guère +constaté que par les priviléges accordés à la ville et à l'héroïne. +Ordonnances, XVII, 529.] + +Les Bourguignons auraient cependant fini par entrer, ils faisaient +dire au duc de presser le pas et que la ville était à lui. Il tarda, +et grâce à ce retard il n'entra jamais. Les habitants allumèrent un +grand feu sous la porte, qui elle-même brûla avec sa tour; pendant +huit jours, on nourrit ce feu qui arrêtait l'ennemi. + +Le samedi au soir, soixante hommes d'armes se jettent dans la place, +et il en vient deux cents à l'aube. Faible secours; la ville effrayée +se serait peut-être rendue; mais le duc en colère n'en voulait plus, +sinon de force et pour la brûler. + +Le dimanche 28, Dammartin campa derrière le duc entre lui et Paris; il +fit passer toute une armée dans Beauvais, les plus vieux et les plus +solides capitaines de France, Rouault, Lohéac, Crussol, Vignolle, +Salazar. Le duc décida l'assaut pour le jeudi. Le mercredi soir, +couché tout vêtu sur son lit de camp, il dit: «Croyez-vous bien que +ces gens-là nous attendent?» On lui répondit qu'ils étaient assez de +monde pour défendre la ville, quand ils n'auraient qu'une haie devant +eux. Il s'en moqua: «Demain, dit-il, vous n'y trouverez personne.» + +C'était à lui une grande imprudence, une barbarie, de lancer les siens +à l'escalade sans avoir fait brèche, contre ces grandes forces qui +étaient dans la ville. L'assaut dura depuis l'aube jusqu'à onze +heures, sans que le duc se lassât de faire tuer ses gens. La nuit, +Salazar fit une sortie et tua dans sa tente même le grand maître de +l'artillerie bourguignonne. + +Paris envoya des secours, Orléans aussi, malgré la distance. + +Le connétable, au contraire, qui était tout près, ne fit rien pour +Beauvais; il essaya plutôt de l'affaiblir en lui demandant cent +lances. + +Le 22 juillet, le duc de Bourgogne s'en alla enfin, leva le camp, se +vengeant sur le pays de Caux qu'il traversait, pillant, brûlant. Il +prit Saint-Valéry et Eu; mais il était suivi de près, son armée +fondait, on lui enlevait les vivres et tout ce qui s'écartait. Il ne +put prendre Dieppe, et revint par Rouen. Il resta devant quatre jours, +afin de pouvoir dire qu'il avait tenu sa parole, que la faute était au +Breton, qui n'était point venu. + +Il n'avait garde de venir. Le roi le tenait et ne le laissait pas +bouger. + +Les ravages de Picardie, ceux de Champagne, ne purent lui faire lâcher +prise. Il prit Chantocé, Machecoul, Ancenis, en sorte que, perdant +toujours et ne voyant arriver nul secours, nulle diversion, ni les +Anglais au nord, ni les Aragonais au midi, le Breton fut trop heureux +d'avoir une trêve. Le roi le détacha du Bourguignon, comme il avait +fait trois ans auparavant, et lui donna de l'argent, tout vainqueur +qu'il était; seulement il gagna une place, celle d'Ancenis (18 +octobre). + +Le duc de Bourgogne ne pouvait faire la guerre tout seul, l'hiver +approchait; il convint aussi d'une trêve (23 octobre). + +Louis XI, contre toute attente, s'était tiré d'affaire. Il avait +décidément vaincu la Bretagne et recouvré tout le midi. Son frère +était mort, et avec lui mille intrigues, mille espérances de troubler +le royaume. + +Si le roi, dans une telle crise, n'avait pas péri, il fallait qu'il +fût très-vivace et vraiment durable. Les sages en jugèrent ainsi; deux +fortes têtes, le gascon Lescun et le flamand Commines, prirent leur +parti, et se donnèrent au roi. + +Commines, né et nourri chez le duc de Bourgogne, avait tout son bien +chez lui; il était son chambellan et assez avant dans sa confiance. +Qu'un tel homme, si avisé et parfaitement instruit du fond des choses, +franchît ce pas, c'était un signe grave. L'autre grand chroniqueur du +temps, le zélé serviteur de la maison de Bourgogne, Chastellain[228], +qui pose ici la plume, meurt plus que jamais triste et sombre, et +visiblement inquiet. + +[Note 228: Mort le 20 mars 1474. Ce puissant écrivain commence la +langue imagée, laborieuse, tourmentée du XVIe siècle, langue souvent +ridicule dans l'imitateur Molinet. Chastellain fut reconnu, de son +vivant, pour le maître du style; on mettait sous son nom tout ce qu'on +voulait faire lire. Cependant, chose bizarre, sa destinée fut celle de +Charles le Téméraire; l'oeuvre disparut avec le héros, morcelée, +dispersée, enterrée dans les bibliothèques. MM. Buchon, Lacroix et +Jules Quicherat en ont exhumé les lambeaux. + +L'autre Bourguignon, Jean de Vaurin, me manquera aussi désormais; il +s'arrête au moment où le rétablissement d'Édouard porte au comble la +puissance du duc de Bourgogne. La dernière page de Vaurin est un +remerciement d'Édouard à la ville de Bruges (29 mai 1471).] + + + + +CHAPITRE II + +DIVERSION ALLEMANDE + +1473-1475 + + +On a vu que le duc de Bourgogne manqua Beauvais d'un jour. Ce fut +aussi pour n'être pas prêt à temps qu'il perdit Amiens. + +Nous en savons les causes, et par le duc lui-même. Il se plaignait de +n'avoir pas d'armée permanente comme le roi: «Le roi, dit-il, est +toujours prêt[229].» + +[Note 229: Documents Gachard, I, 222. Commines fait aussi, par trois +fois, cette observation.] + +Il était souverain des peuples les plus riches, mais des peuples +aussi qui défendaient le mieux leur argent. L'argent venait lentement +chaque année; plus lentement encore se faisait l'armement; l'occasion +passait. + +Le duc s'en prenait surtout à la Flandre, à la malice des Flamands, +comme il disait[230]. Un hasard heureux[231] nous a conservé +l'invective qu'il prononça contre eux, en mai 1470, au fort de la +crise d'Angleterre, lorsqu'il demandait de l'argent pour armer mille +lances (cinq mille cavaliers), qui serviraient toute l'année. + +[Note 230: Depuis qu'il avait été leur prisonnier, il les haïssait. +Quand ils firent amende honorable, le 15 janvier 1469, il les fit +attendre «en la nege plus d'une heure et demi.» Documents Gachard, I, +204.] + +[Note 231: C'est une improvisation violente, à la Bonaparte. Le scribe +de la ville d'Ypres doit l'avoir écrite au moment même où elle fut +prononcée; on l'a retrouvée dans les Registres de cette ville.] + +Les Flamands, dans leur remontrance, avaient respectueusement relevé +une grave différence entre les paroles du prince et celles de son +chancelier. Le chancelier avait dit que l'argent serait _levé sur tous +les pays_ (ce qui eût compris les Bourgognes), et le duc: _levé sur +les Pays-Bas_. Il répondit durement qu'il n'y avait pas d'équivoque, +qu'il s'agissait des Pays-Bas, «Et non de mon pays de Bourgogne; il +n'a point d'argent, il sent la France; mais il a de bonnes gens +d'armes et les meilleures que j'aie. En tout ceci, vous ne faites rien +que par subtilité et malice. Grosses et dures têtes flamandes, +croyez-vous donc qu'il n'y ait personne de sage que vous? Prenez +garde; _j'ai moitié de France et moitié de Portugal_... Je saurai +bien y pourvoir... Pour rien au monde je ne romprai mon ordonnance; +entendez-vous bien, maître Sersanders (c'était le principal député de +Gand)? Et quels sont ceux qui le demandent? Est-ce Hollande? Est-ce +Brabant? Vous seuls, grosses têtes flamandes!... Les autres, qui sont +bien aussi privilégiés, de bien grands seigneurs, comme mon cousin +Saint-Pol, me laissent user de leurs sujets, et vous voulez m'ôter les +miens sous prétexte de priviléges, _dont vous n'avez nul_... Dures +têtes flamandes que vous êtes, vous avez toujours méprisé ou haï vos +princes; s'ils étaient faibles, vous les méprisiez; s'ils étaient +puissants, vous les haïssiez; eh bien! j'aime mieux être haï... Il y +en a, je le sais bien, qui me voudraient voir en bataille avec cinq ou +six mille hommes, pour y être défait, tué, mis en morceaux... J'y +mettrai ordre, soyez-en sûrs; vous ne pourrez rien entreprendre contre +votre seigneur. J'en serais fâché pour vous; ce serait l'histoire du +pot de verre et du pot de fer!» + +L'argent n'en fut pas moins levé fort lentement. Il fut demandé en +mai; la levée d'hommes ne put se faire qu'en octobre; était-elle +achevée en décembre? Nous voyons qu'à cette époque le duc, excédé des +plaintes et des difficultés, écrit aux états assemblés des Pays-Bas +qu'il aimerait mieux quitter tout, renoncer à toute seigneurie (19 +décembre 1470). En janvier, comme on a vu, il perdit Amiens et +Saint-Quentin. + +On a remarqué cette grave parole, qu'il était à _moitié de France, +moitié de Portugal_. C'était dire aux Flamands qu'ils avaient un +maître étranger. + +En cette même année 1470, il se proclama étranger à la France même, +et cela dans une solennelle audience où les ambassadeurs de France +venaient lui offrir réparation pour les pirateries de Warwick. La +scène fut étrange; elle effraya, indigna, ses plus dévoués serviteurs. + +Il s'était fait faire, pour ce jour, un dais et un trône plus haut +qu'on n'en vit jamais pour personne, roi ou empereur; un dais d'or, un +ciel d'or, et tout le reste en descendant de degré en degré, couvert +de velours noir. Sur ces degrés, dans un ordre sévère, à leurs places +marquées, la maison et l'état, princes et barons, chevaliers et +écuyers, prélats, chancellerie. Les ambassadeurs, menés à leur banc, +se mirent à genoux. Lui, pour les faire lever, sans parler, sans +mettre la main au chapeau, «les niqua de la tête.» L'affaire à peine +exposée, il dit avec emportement que les offres de réparation +n'étaient ni valables, ni raisonnables, ni recevables...--«Eh! +monseigneur, dit humblement l'homme de Louis XI, daignez écrire +vous-même ce que vous voulez; le roi signera tout.--Je vous ai dit que +ni lui, ni vous, vous ne pouvez réparer.--Quoi! dit l'autre sur un ton +lamentable, on fait bien la paix d'un royaume perdu et de cinq cent +mille hommes tués, et l'on ne pourrait expier ce petit méfait?... +Monseigneur, le roi et vous, au-dessus de vous deux vous avez un +juge...» À cette morale hypocrite, le duc fut hors de lui: «_Nous +autres Portugais!_ s'écria-t-il, nous avons pour coutume que si ceux +que nous croyons amis se font amis de nos ennemis, nous les envoyons +au cent mille diables d'enfer!» + +Là-dessus, grand silence... Flamands, Wallons, Français, tous furent +blessés au coeur[232]. On sentit l'étranger... Il n'avait dit que trop +vrai; il n'avait rien du pays, rien de son père; le bizarre mélange +anglo-portugais, qu'il tenait du côté maternel, apparaissait en lui de +plus en plus; sur le sombre fond anglais, qui toujours devenait plus +sombre, perçait à chaque instant par éclairs la violence du midi. + +[Note 232: Chastellain même, son chroniqueur d'office, et dans une +chronique qui peut-être passait sous ses yeux, s'en plaint avec une +noble douleur.--Les instructions du roi à ses ambassadeurs étaient +bien combinées pour produire cet effet. Elles contiennent une +énumération de tous les bienfaits de la France envers les ducs de +Bourgogne; une telle accusation d'ingratitude prononcée dans cette +occasion solennelle devant tous les serviteurs du duc, pouvait les +refroidir à son égard, ou même les détacher de lui. _Bibl. royale, +mss. Baluze, 165, 17 mai_, et dans les _papiers Legrand, carton de +l'année 1470_. Ces papiers contiennent un autre pamphlet, fort +hypocrite, sous forme de lettre au roi, contre le duc, qui «dimanche +dernier... a prist l'ordre de la Jarretière: Hélas! s'il eust bien +recogneu et pansé à ce que tant vous humiliastes que, _à l'instar de +Jésus-Christ qui se humilia envers ses disciples_, vous qui estes son +seigneur, allastes à Péronne à luy, il ne l'eust pas fait, et croy que +(soulz correction) dame vertu de Sapience lui deffault...» _Bibl. +royale, mss. Gaignières_, nº 2895 (communiqué par M. J. Quicherat).] + +Discordant d'origine, d'idées et de principes, il n'exprimait que trop +la discorde incurable de son hétérogène empire. Nous avons caractérisé +cette Babel sous Philippe le Bon (t. VII, liv. XII, ch. IV.). Mais il +y eut cette différence entre le père et le fils, que le premier, +Français de naturel, se trouva l'être politiquement, et par ses +acquisitions de pays français, et par l'ascendant des Croy. Le fils ne +fut ni Français ni Flamand; loin de s'harmoniser dans un sens ou dans +l'autre, il compliqua sa complication naturelle d'éléments +irréconciliables qu'il ne put accorder jamais. + +Personne n'éprouvait pourtant davantage le besoin de l'ordre et de +l'unité. Dès son avénement, il essaya de régulariser ses +finances[233], en instituant un payeur général (1468). En 1473, il +entreprit de centraliser la justice, en dépit de toutes les +réclamations, et fonda une cour suprême d'appel à Malines sur le +modèle du Parlement de Paris; là devaient être aussi réunies ses +diverses chambres des comptes. La même année, 1473, il promulgua une +grande ordonnance militaire, qui résumait toutes les précédentes, +imposait les mêmes règles aux troupes diverses dont se composaient ses +armées[234]. + +[Note 233: _Archives générales de Belgique, Brabant, I, fol. 108_, +mandement pour contraindre les officiers de justice et de finance à +rendre compte annuellement, 7 déc. 1470.] + +[Note 234: Cette ordonnance innove peu; elle régularise. Elle laisse +subsister la mauvaise organisation _par lances_, chacune de cinq ou +six hommes, dont deux au moins étaient inutiles; les Anglais, dans +leur expédition de 1475 en France, supprimèrent déjà le plus inutile, +le page.--L'ordonnance exige des écritures, difficiles à obtenir des +gens de guerre: «le capitaine doit porter toujours un rolet sur lui... +en son chapeau ou ailleurs.» Ni jeu, ni jurement. Trente femmes +seulement par compagnie (il y en eut 1,500 au siége de Neuss, quelques +mille à Granson).--Les ordonnances de 1468 et 1471 sont imprimées dans +les Mémoires pour l'histoire de Bourgogne (nº 1729, p. 283; celle de +1473 se trouve dans le Schweitzerische Geschichtforscher (1817), II, +425-463, et dans Gollut, 846-866).] + +Ce besoin d'unité, d'harmonie, motivait sans doute à ses yeux la +conquête des pays enclavés dans les siens, ou qui semblaient devoir +s'y ramener par une attraction naturelle. Il avait hérité de bien des +choses, mais qui toutes semblaient incomplètes. Ne fallait-il pas +essayer d'arrondir, de lier tant de provinces qui, par occasions +diverses, étaient échues à la maison de Bourgogne? En leur assurant de +meilleures frontières, on les eût pacifiées. Par exemple, si le duc +acquérait la Gueldre, il avait meilleure chance de finir la vieille +petite guerre des marches de Frise[235]. + +[Note 235: Amelgard.] + +Dans tous les temps, le souverain de la Hollande, des bas pays noyés, +des boues et des tourbières, fut un homme envieux. Triste portier du +Rhin, obligé chaque année d'en subir les inondations, d'en curer et +balayer les embouchures, il semble naturel que ce laborieux serviteur +du fleuve en partage aussi les profits. Il n'aime pas tellement sa +bière et ses brouillards qu'il ne regarde parfois vers le soleil et +les vins de Coblentz. Les alluvions qui descendent lui rappellent la +bonne terre d'en haut; les barques richement chargées, qui passent +sous ses yeux, le rendent bien rêveur[236]. + +[Note 236: Les Allemands félicitent la Hollande du limon que lui +apporte le Rhin. La Hollande répond que cette quantité énorme de vase, +de sable (plusieurs millions de toises cubes, chaque année), exhausse +le lit des rivières et augmente le danger des inondations. V. le livre +de M. J. Op den Hoof (1826), et tant d'autres sur cette question +litigieuse. La Prusse revendiquait la libre navigation _jusqu'en mer_; +la Hollande soutenait que le traité de Vienne porte: _jusqu'à la mer_, +et elle faisait payer à l'embouchure. Constituée en 1815 le geôlier de +la France, elle a voulu être le portier de l'Allemagne; c'est pour +cela qu'on l'a laissé briser.--Ce royaume n'ayant point la base +allemande qui l'eût affermi (Cologne et Coblentz), ne présentait que +deux moitiés hostiles. L'empire de Charles le Téméraire avait encore +moins d'unité, moins de conditions de durée.] + +Charles le Téméraire, comme plus tard Gustave, ne pouvait voir +patiemment que les meilleurs pays du Rhin étaient des terres de +prêtres. Il éprouvait peu de respect pour cette populace de villes +libres, de petites seigneuries qui hardiment s'appropriaient le +fleuve, se mettaient en travers et vendaient le passage. Il comptait +bien qu'il faudrait tôt ou tard qu'il mît la main sur tout cela et sa +grande épée de justice. + +Au delà, et sur le haut Rhin, n'était-ce pas une honte de voir les +villes solliciter le patronage des vachers de la Suisse? Serfs +révoltés des Autrichiens, ces gens de la montagne oubliaient qu'avant +d'être à l'Autriche, ils avaient été les sujets du royaume de +Bourgogne. + +De Dijon, de Mâcon, de Dôle, par-dessus la pauvre Comté et l'ennuyeux +mur du Jura, il découvrait les Alpes, les portes de la Lombardie, les +neiges, illuminées de lumière italienne... Pourquoi tout cela +n'était-il pas à lui?... Le vrai royaume de Bourgogne, pris dans ses +anciennes limites, avait son trône aux Alpes, en dominait les pentes, +dispensait ou refusait à l'Europe les eaux fécondes, versant le Rhône +à la Provence, à l'Allemagne le Rhin, le Pô à l'Italie[237]. + +[Note 237: Rien n'indique qu'il eût encore sur tout cela une idée +arrêtée. Il flotta entre des projets divers: royaume de Gaule +Belgique, royaume de Bourgogne, vicariat de l'Empire. Le bohémien +Podiebrad, pour 200,000 florins, se chargeait de le faire empereur; il +y eut même un traité à ce sujet. (Lenglet.) Ce n'était peut-être qu'un +moyen d'obliger Frédéric III à composer, en donnant le vicariat et le +titre de roi, promis depuis longtemps, comme on le voit dans les +lettres de Pie II à Philippe le Bon. Celui-ci, dans une occasion +solennelle, dit qu'il eût pu être roi; il ne dit pas de quel royaume. +(Du Clercq.) Je vois dans un manuscrit que, dès l'origine, Philippe le +Hardi avait essayé timidement, tacitement, de faire croire que «_La +duchié de Bourgogne n'estoit yssue ne descendue de France, mais chief +d'armes à part soy._» _Bibliothèque de Lille, ms. E. G. 33, sub +fin._--Ce duché _indépendant_ devient royaume dans la pensée de +Charles le Téméraire. Aux états de Bourgogne, tenus à Dijon en janvier +1473, il «n'oublia pas de _parler du royaulme de Bourgogne que ceux de +France ont longtemps usurpé et d'iceluy fait duchée, que tous les +subjects doivent bien avoir à regret, et dict qu'il avoit en soy des +choses qu'il n'appartenoit de sçavoir à nul qu'à luy_.»--Je dois cette +note a l'obligeance de feu M. Maillard de Chambure, archiviste de la +Côte-d'Or, qui l'avait trouvée dans un _ms._ des Chartreux de Dijon.] + +Grande idée et poétique! Était-il impossible de la réaliser? L'Empire +n'était-il pas dissous? Et tout ce Rhin, du plus haut au plus bas, +était-ce autre chose qu'une anarchie, une guerre permanente? Ses +princes n'étaient-ils pas ruinés? n'avaient-ils pas vendu ou engagé +leurs domaines? L'archevêque de Cologne mourait de faim; ses chanoines +l'avaient réduit à deux mille florins de rente. + +Tous ces princes faméliques se pressaient à la cour du duc de +Bourgogne, tendaient la main. Plusieurs en recevaient pension, et +devenaient ses domestiques; d'autres, poursuivis pour dettes, +n'avaient d'autres ressources que de lui engager leurs provinces, de +lui vendre, s'il en voulait bien, leurs sujets à bon compte. + +Philippe le Bon avait eu pour peu de choses le comté de Namur, pour +peu le Luxembourg; son fils, sans grande dépense, acquit la Gueldre +par en bas, par en haut le landgraviat d'Alsace et partie de la +Forêt-Noire, ceci engagé seulement, mais avec peu de chance de retirer +jamais. + +Le Rhin semblait vouloir se vendre pièce à pièce. Et d'autre part, le +duc de Bourgogne, pour mille raisons de convenances, voulait acheter +ou prendre. Il lui fallait la Gueldre pour envelopper Utrecht, +atteindre la Frise. Il lui fallait la haute Alsace, pour couvrir sa +Franche-Comté; il lui fallait Cologne, comme entrepôt des Pays-Bas et +comme grand péage du Rhin. Il lui fallait la Lorraine, pour passer du +Luxembourg dans les Bourgognes, etc. + +Dès longtemps il couvait la Gueldre, et il comptait l'avoir par la +discorde du vieux duc Arnould et de son fils, Adolphe. Il pensionnait +le fils, et l'avait fait son domestique. Le fils ne se contenta pas de +ce rôle; soutenu de sa mère et de presque tout le pays, il se fit duc +et emprisonna son père. L'occasion était belle pour intervenir au nom +de la nature, de la piété outragée; Charles le Téméraire la saisit, et +se fit charger par le pape et l'empereur de juger entre le père et le +fils[238]; l'Empire seul aurait eu ce droit; l'empereur, qui ne +l'avait pas, ne pouvait le déléguer, encore bien moins le pape. Le +Bourguignon n'en jugea pas moins; il décida pour le vieux duc, +c'est-à-dire pour lui-même; celui-ci, malade, mourant, vendit le duché +à son juge! et le juge accepta! Une assemblée de la Toison d'Or +(étrange tribunal) décida que le legs était valable. + +[Note 238: Pour rendre le jeune duc plus odieux encore, on le mit en +face de son vieux père, qui lui présenta le gant de défi. Tout le +monde fut touché, Commines lui-même (IV, ch. I). Rien n'était plus +propre à favoriser les vues du duc. V. l'Art de vérifier les dates +(III, 184), qui est ici l'ouvrage du savant Ernst, et, comme on sait, +fort important pour l'histoire des Pays-Bas.] + +Le fils était dépouillé, comme parricide, à la bonne heure, emprisonné +par son juge qui profitait de la dépouille. + +Mais qu'avaient fait les peuples de la Gueldre pour être vendus ainsi? +Ce fils même, ce coupable, il avait un enfant, innocent à coup sûr, +qui n'avait que six ans, et qui était, à son défaut, l'héritier +légitime. La ville de Nimègue, décidée à ne pas céder ainsi, prit cet +enfant, le proclama, le promena armé d'une armure à sa taille sur les +remparts, parmi les combattants qui repoussaient les Bourguignons. +Ceux-ci l'emportèrent pourtant à la longue, la Gueldre fut occupée, le +petit duc captif. + +La violence et l'injustice avaient bon temps. Il n'y avait plus +d'autorité au monde, ni roi, ni empereur. Le roi faisait le mort; il +avait l'air de ne plus penser qu'aux affaires du Midi. L'Empereur, +pauvre prince, pauvre d'honneur surtout, aurait livré l'Empire pour +faire la fortune de son jeune Max, par le grand mariage de Bourgogne. +Maximilien épousa, comme on sait, plus tard; et il fallut que +mademoiselle de Bourgogne, en l'épousant, lui donnât des chemises. + +Au moment même où le duc de Bourgogne s'emparait du petit duc de +Gueldre, il apprit la mort du duc de Lorraine, et il trouva tout +simple, dans sa brutalité, d'enlever le jeune René de Vaudemont, qui +succédait[239], croyant prendre l'héritage avec l'héritier. C'était ne +prendre rien. La personne du duc était peu en Lorraine[240]; on ne +pouvait rien avoir que par les grands seigneurs du pays. Il relâcha +René (août). + +[Note 239: Non sans contestation cependant, au moins pour constater le +droit de choisir: «Entrèrent en division de sçavoir pour l'advenir qui +estoit celuy qui debvoit estre prince et duc du pays. Les uns disoient +M. le bâtard de Calabre... Les autres disoient: Non, nous manderons au +vieux roy René... Non, disoient les autres, il n'est mye venu, ny +aussy de la ligne, que à cause de madame Ysabeau, sa femme. Ils +dirent: Qui prendrons-nous donc?...» Chronique de Lorraine. Preuves de +D. Calmet, p. XLVIII.] + +[Note 240: Il y paraît aux _Remontrances_ (si hardies) _faictes au duc +René II sur le reiglement de son estat_, à la suite du Tableau de +l'histoire constitutionnelle du peuple lorrain, par M. Schütz, Nancy, +1843.] + +On voyait bien qu'un homme si violent et si en train de prendre +n'avait plus besoin de prétexte. Cependant, il allait avoir une +entrevue avec l'empereur, et celui-ci, bas et intéressé comme il +était, ne pouvait manquer de lui donner encore tout ce que les titres, +les sceaux, les parchemins, peuvent ajouter de force à la force des +armes. + +Metz devait être honorée de l'entrevue des deux princes[241]. +Seulement, le duc voulait qu'on lui permît _d'occuper une porte_, au +moyen de quoi il aurait fait entrer autant de gens qu'il eût voulu. Sa +sage ville répondit qu'il n'y avait place que pour six cents hommes, +que les gens de l'empereur remplissaient tout déjà, sans parler des +paysans qui, à l'approche des troupes, étaient venus se réfugier à +Metz. La furie des envoyés bourguignons, à cette réponse, prouva +d'autant mieux qu'ils n'auraient pris que pour garder. «Coquenaille! +vilenaille!» criaient-ils en partant. Et le duc: «Je n'ai que faire de +leur permission; j'ai les clefs de leur ville.» + +[Note 241: Le duc fait savoir au roi d'Angleterre: «Que les princes +d'Alemaigne, en continuant ce que nagaires ils ont mis avant touchant +l'apaisement des différan d'entre le roy Loys et mondit seigneur... +ont miz suz une journée de la cité de Mez, au premier lundi de +décembre, et ont requis ledit roy Loys et mondit seigneur y envoyer +leur députés, instruiz des droits que chascun deulx prétend.» +_Archives communales de Lille, E, 2; sans date._] + +L'entrevue eut lieu à Trèves[242]. Elle brouilla les deux princes. +D'abord le duc se fit attendre, et il écrasa l'empereur de son faste. +Les Bourguignons rirent fort quand ils virent les Allemands, leurs +amis et gendres futurs, si lourds, si pauvres; ils ne purent +s'empêcher de les trouver bien sales[243], pour des gens qui venaient +épouser. Le mariage n'était pas trop sûr, quoique le petit Max eût +permission d'écrire à mademoiselle de Bourgogne; il n'était pas le +seul; d'autres avaient eu cette faveur. + +[Note 242: Voir Commines, les preuves dans Lenglet, les documents +Gachard, Diebold Schilling, etc.] + +[Note 243: Le duc remercia l'empereur d'avoir fait un si long voyage +_pour lui faire honneur_. Frédéric, voyant qu'il voulait tirer +avantage de cela, aurait répliqué, selon l'historien de la maison +d'Autriche: «Les empereurs imitent le soleil; ils éclairent de leur +majesté les princes les plus éloignés; par là ils leur rappellent +leurs devoirs d'obéissance.» Fugger.] + +L'archevêque de Mayence, chancelier de l'Empire, ouvrit la conférence +par les phrases ordinaires, déplorant au nom de l'empereur que les +guerres qui troublaient la chrétienté ne permissent point aux princes +de s'unir contre le Turc. Le chancelier de Bourgogne répondit par une +longue accusation de l'auteur de ces guerres, du roi qu'il dénonça +solennellement comme ingrat, traître, _empoisonneur_... Le roi, par +représailles, occupa Paris, tout l'hiver, du jugement d'un homme que +le duc aurait payé pour l'empoisonner. + +Le duc fit confirmer par l'empereur son étrange jugement dans +l'affaire de Gueldre, et s'en fit donner l'investiture; il lui en +coûta, dit-on, 80,000 florins. Il voulait ensuite que l'empereur, en +faveur du prochain mariage, l'investît de quatre autres fiefs +d'Empire, de quatre évêchés: Liége, Utrecht, Tournay et Cambrai. Cela +fait, il fallait qu'il le nommât vicaire impérial, roi de Gaule +Belgique ou de Bourgogne... Le tout signé, scellé, il n'eût pas eu la +fille. + +L'empereur le sentait. Les princes allemands, soutenus par le roi, se +montraient peu disposés à laisser vendre l'Empire en détail. Cependant +il était difficile de rompre en face. Les Bourguignons étaient en +force à Trèves, et le pauvre empereur n'eût pas trouvé de sûreté à +rien refuser. Déjà les ornements royaux, sceptre, manteau, couronne +étaient exposés à l'église de Saint-Maximin[244]; chacun allait les +voir. La cérémonie devait avoir lieu le lendemain. La nuit ou le +matin, l'empereur se mit dans une barque, descendit la Moselle; le duc +resta duc, comme auparavant. + +[Note 244: M. de Gingins affirme hardiment contre tous les +contemporains, qu'il ne s'agissait pas de royauté (p. 158). V. ce +qu'en dit l'évêque de Lisieux, qui était alors à Trèves, Amelg. exc. +Amplissima Collectio, IV, 767-770.] + +Mais, s'il avait manqué la royauté, il semblait ne pouvoir manquer le +royaume. Dans les derniers mois de 1473, il fit deux pas qui, avec +celui de Gueldre, effrayèrent tout le monde. + +Il se fit nommer par l'électeur de Cologne, avoué défenseur et +protecteur de l'électorat. Il se fit donner en Lorraine quatre places +fortes aux frontières, et, de plus, le libre passage, c'est-à-dire la +faculté d'occuper tout quand il voudrait. Les grands seigneurs qui +formaient le conseil lui livrèrent ainsi le duché. Ils allèrent à +Nancy, et il fit une _entrée_ à côté du jeune duc, qui ne pouvait plus +s'opposer à rien (15 décembre). + +La Gueldre en août; en novembre, Cologne; en décembre, la Lorraine. +Malgré l'hiver, au même mois, du poids de ce triple succès, il tomba +sur l'Alsace. + +Le 21 décembre, sa bannière redoutée apparut aux défilés des Vosges. +Il entrait chez lui, dans un pays à lui, pour faire grâce et justice, +et il se fit conduire par celui même contre qui tout le monde +demandait justice, par son gouverneur Hagenbach. Pour cette tournée +seigneuriale, il n'amenait pas moins de cinq mille cavaliers, des +étrangers, des Wallons, qui n'entendaient rien à la langue du pays, +impitoyables et comme sourds. + +Colmar n'eut que le temps de fermer ses portes. Bâle armait, veillait; +elle illuminait chaque nuit le pont du Rhin. Tout le pays était en +prières; Mulhouse, contre qui il avait prononcé des paroles terribles, +désespéra de son salut; les rues y étaient pleines de gens qui +disaient les prières des agonisants; ils chantaient des litanies, ils +pleuraient; les enfants aussi, sans savoir de quoi[245]. + +[Note 245: Schreiber (Taschenbuch für Geschichte und Alterthum in +Suddeutschland, 1840), p. 24, d'après le greffier de Mulhouse.] + +Il faut dire ce qu'était ce terrible Hagenbach à qui le duc avait +confié le pays. D'abord il en était, il y avait eu mainte aventure peu +honorable; tout ce qu'il y faisait, juste ou injuste, semblait une +revanche. + +On contait qu'il avait commencé sa fortune d'une manière +singulière[246]. Quand le vieux duc devint chauve, et que beaucoup de +gens se faisaient tondre pour lui faire plaisir, il y eut pourtant des +récalcitrants qui tenaient à leur chevelure; Hagenbach s'établit, +ciseaux en mains, aux portes de l'hôtel, et lorsqu'ils arrivaient, il +les faisait tondre sans pitié. + +[Note 246: Olivier de la Marche, II, 227, Selon Trithème: «Ex +_rustico_ nobilis,» selon d'autres, d'une famille très-_noble_. +Bâtard, peut-être, cela concilierait tout.] + +Voilà l'homme qu'il fallait au duc, un homme prêt à tout, qui ne vît +d'obstacle à rien;--et non plus un Commines qui aurait montré à chaque +instant le difficile et l'impossible. Hagenbach, arrivant en Alsace, +dans un pays mal réglé, plein de choses flottantes, qu'il fallait peu +à peu ordonner, trouva le vrai moyen de désespérer tout le monde; ce +fut de mettre partout et tout d'abord ce qu'il appelait l'ordre, la +règle et le droit. + +La première chose qu'il fit, ce fut de rétablir la sûreté des routes, +à force de pendre; le voyageur ne risquait plus d'être volé, mais +d'être pendu[247]. Il se chargea ensuite de régler les comptes de la +ville libre de Mulhouse et des sujets du duc, comptes obscurs, les uns +et les autres étant à la fois créanciers et débiteurs; pour faire +payer Mulhouse, il lui coupait les vivres[248]. Autre compte avec les +seigneurs; Hagenbach les somma de recevoir les sommes pour lesquelles +le souverain du pays leur avait jadis engagé des châteaux; sommes +minimes, et tel de ces châteaux était engagé depuis cent cinquante +ans. Les détenteurs se souciaient peu d'être payés; mais Hagenbach les +payait de force et l'épée à la main. L'un de ces seigneurs engagistes +était la riche ville de Bâle, qui, pour vingt mille florins prêtés, +tenait les deux villes, Stein et Rheinfelden; un matin, Hagenbach +apporte la somme; les Bâlois auraient bien voulu ne pas la +recevoir[249]. + +[Note 247: «Berne et Soleure l'accusaient surtout de faire périr leurs +messagers pour prendre les dépêches.» La bataille de Morat, p. 7; +brochure communiquée par M. le colonel May de Buren.--Tillier, Hist. +de Berne, II, 204.] + +[Note 248: «Il disait aux gens de Mulhouse que leur ville ne serait +jamais qu'une étable à vaches tant qu'elle serait l'alliée des +Suisses, et que, si elle se soumettait au duc, elle deviendrait le +_Jardin des roses_ et la couronne du pays.» Diebold Schilling, p. 82. +_Rosgarten_, qu'on a toujours mal entendu ici, est une allusion au +Heldenbuch; il signifie la cour des héros, le rendez-vous des nobles, +etc.] + +[Note 249: Sur cette affaire, la chronique la plus détaillée est celle +de Nicolas Gering, que possède en _ms._ la _Bibliothèque de Bâle_ (2 +vol. in-folio, sur les années 1473-1479). Je dois cette indication à +l'obligeance de M. le professeur Gerlach, conservateur de cette +bibliothèque.] + +Il disputait aux nobles leur plus cher privilége, le droit de chasse. +Il disputa aux petites gens leur vie, leurs aliments, frappant le blé, +le vin, la viande, _du mauvais denier_; c'était le nom de cette taxe +détestée. Thann refusa de payer, et elle paya de son sang; quatre +hommes y furent décapités. + +Les Suisses qui jusque-là étendaient peu à peu leur influence sur +l'Alsace, qui avaient donné à Mulhouse le droit de combourgeoisie, +intercédaient souvent près d'Hagenbach et n'en tiraient que moquerie. +Dès son arrivée dans le pays, il avait planté la bannière ducale sur +une terre qui dépendait de Berne, et Berne ayant porté plainte, le duc +avait répondu: «Il ne m'importe guère que mon gouverneur soit agréable +à mes gens ou à mes voisins; c'est assez qu'il me plaise, à moi!» De +ce moment les Suisses firent un traité avec Louis XI et renoncèrent à +l'alliance bourguignonne (13 août 1470)[250]; le duc rendit la terre +usurpée. + +[Note 250: Tschudi; Ochs.] + +Il n'y avait rien que d'ajourné; on le sentait; Hagenbach, se voyant +si bien appuyé, laissait échapper des plaisanteries menaçantes. Il +disait de Strasbourg: «Qu'ont-ils besoin de bourgmestre? ils en auront +un de ma main, non plus un tailleur, un cordonnier, mais un duc de +Bourgogne.» Il disait de Bâle: «Je voudrais l'avoir en trois jours!», +et de Berne: «L'ours, nous allons bientôt en prendre la peau pour nous +en faire une fourrure.» + +Le 24 décembre, veille de Noël, le duc, conduit par Hagenbach, arrive +à Brisach, et tous les habitants, en grande crainte, vont au-devant en +procession. Il se met en bataille sur la place et leur fait faire un +serment, non plus comme le premier qui réservait leurs priviléges, +mais pur et simple, sans réserve. Il sort, escorté d'Hagenbach, qui +bientôt rentre avec un millier de Wallons; ils se répandent, pillent, +violent; les pauvres habitants obtiennent à grand'peine que le duc +éloigne ces brigands de la ville; du reste, il approuve Hagenbach; +depuis qu'il avait manqué sa royauté à Trèves, il détestait les +Allemands: «Tant mieux, dit-il, sur l'affaire de Brisach; Hagenbach a +bien fait; ils le méritent; il faut les tenir ferme.» + +Les Suisses obtinrent un délai pour Mulhouse. Mais le duc dit à leurs +envoyés que ce serait Hagenbach avec le maréchal de Bourgogne qui +réglerait tout, qu'au reste, ils le suivissent à Dijon, et qu'il +aviserait. + +Il partit, laissant Hagenbach maître, juge et vainqueur, et qui +semblait fol de joie et d'insolence: «Je suis pape, criait-il, je suis +évêque, je suis empereur et roi.» + +Il se maria le 24 janvier, et prit pour faire la noce cette ville même +de Thann, ensanglantée récemment, ruinée. Ce mariage fut une occasion +d'extorsions, puis de réjouissances folles, d'étranges bacchanales, de +farces lubriques[251]. + +[Note 251: Je ne puis retrouver la source où M. de Barante a pris +l'histoire des femmes mises nues en leur couvrant la tête, pour voir +si les maris les reconnaîtront.] + +Tant de choses faites impunément lui firent croire qu'il pouvait en +tenter une, la plus grave de toutes, la suppression des corps de +métiers, des bannières, autrement dit la désorganisation et le +désarmement des villes. Tout cela, disait-il, en haine des monopoles: +«Quelle belle chose que chacun puisse sans entrave, travailler, +commercer comme il veut!»[252]. + +[Note 252: Telles sont à peu près les paroles que lui fait dire son +savant apologiste, M. Schreiber, et qu'il a probablement tirées de +quelque bonne source.] + +Faire un tel changement, dans un pays surtout qui n'appartenait pas au +duc, qui était simplement engagé et toujours rachetable, c'était chose +hasardeuse. Les villes n'en attendirent pas l'exécution; elles +rappelèrent leur maître Sigismond; l'évêque de Bâle forma une vaste +ligue entre Sigismond, les villes du Rhin, les Suisses et la France. + +Il y avait longtemps que le roi préparait tout ceci. Depuis trente ans +qu'il avait connu les Suisses à la rude affaire de Saint-Jacques, il +les aimait fort, les ménageait et les caressait. Il avait été leur +voisin en Dauphiné; son principal agent, dans les affaires suisses, +fut un homme qui était des deux pays à la fois, administrateur du +diocèse de Grenoble, et prieur de Munster en Argovie, un prêtre actif, +insinuant[253]. Il ne se laissa nullement décourager par les anciens +rapports des Suisses avec la maison de Bourgogne, qui en avait cinq +cents à Montlhéry. Le chef de ces cinq cents, le grand ami des +Bourguignons à Berne, était un homme fort estimé et d'ancienne +maison, le noble Bubenberg. Le roi lui suscita un adversaire à Berne +même dans le riche et brave Diesbach, de noblesse récente (c'étaient +des marchands de toile). Au moment où le duc accepta les terres +d'Alsace et les querelles de toutes sortes qui y étaient attachées, le +roi accueillit Diesbach comme envoyé de Berne (juillet 1469). Un an +après, lorsqu'Hagenbach planta la bannière de Bourgogne sur terre +bernoise, dans la première indignation du peuple, avant que le duc eût +fait réparation, on brusqua un traité entre le roi de France et les +Suisses, dans lequel ils renonçaient expressément à l'alliance de +Bourgogne (13 août 1470). L'année suivante, le roi intervint en Savoie +pour défendre la duchesse sa soeur, contre les princes savoyards, les +comtes de Bresse, de Romont et de Genève, amis et serviteurs du duc de +Bourgogne; mais il ne voulut rien faire qu'avec ses chers amis les +Suisses; il régla tout avec eux et de leur avis. C'était là une chose +bien populaire et qui leur rendait le roi bien agréable, de les faire +ainsi maîtres et seigneurs dans cette fière Savoie, qui jusque-là les +méprisait. + +[Note 253: Tout ceci est exposé avec beaucoup de netteté, d'exactitude +(matérielle), dans le très-érudit et très-passionné petit livre de M. +le baron de Gingins-la-Sarraz. Descendu d'une noble maison toute +dévouée à la Savoie et au duc de Bourgogne, il a pris la tâche +difficile de réhabiliter Charles le Téméraire et d'en faire un prince +doux, juste, modéré.] + +Aussi, dans le moment critique où le duc fit à l'Alsace sa terrible +visite, en décembre 1473, Diesbach courut à Paris, et le 2 janvier il +écrivit (sous la dictée du roi sans doute) un traité admirable pour +Louis XI, qui lui permettait de lancer les Suisses à volonté et de les +faire combattre, en se retirant lui-même. Les cantons lui vendaient +six mille hommes au prix honnête de quatre florins et demi par mois; +de plus, vingt mille florins par an, tenus tout prêts à Lyon; _si le +roi ne pouvait les secourir_, il était quitte pour ajouter vingt +mille florins par trimestre. Sommes minimes, en vérité, +désintéressement incroyable. Il était trop visible qu'il y avait, au +profit des meneurs, des articles secrets. + +Diesbach était à Paris, et l'homme du roi, le prêtre de Grenoble était +en Suisse; il courait les cantons la bourse à la main. + +Un grand mouvement se déclare contre le duc de Bourgogne. Voilà les +villes du Rhin qui se liguent et donnent la main aux villes suisses. +Voilà les Suisses qui reçoivent et mènent en triomphe leur ennemi, +l'autrichien Sigismond; ils jurent à l'éternel adversaire de la Suisse +éternelle amitié. Les villes se cotisent; on fait en un moment les +80,000 florins convenus pour racheter l'Alsace; le 3 avril, Sigismond +dénonce au duc de Bourgogne que l'argent est à Bâle, qu'il ait à lui +restituer son pays. + +Dans ce flot qui montait si vite, un homme devait périr, Hagenbach; et +il augmentait à plaisir la fureur du peuple. On contait de lui des +choses effroyables; il aurait dit: «Vivant, je ferai mon plaisir; +mort, que le Diable prenne tout, âme et corps, à la bonne heure!» + +Il poursuivait d'amour une jeune nonne; les parents l'ayant fait +cacher, il eut l'impudence incroyable de faire crier par le crieur +public qu'on eût à la ramener, sous peine de mort. + +Un jour, il était à l'église en propos d'amour avec une petite femme, +le coude sur l'autel, l'autel tout paré pour la messe; le prêtre +arrive: «Comment, prêtre, ne vois-tu pas que je suis là? Va-t'en, +va-t'en!» Le prêtre officia à un autre autel; Hagenbach ne se +dérangea pas, et l'on vit avec horreur qu'il tournait le dos pour +baiser sa belle, à l'élévation de l'hostie[254]. + +[Note 254: Schreiber, 43. Je me suis servi aussi, pour la chute +d'Hagenbach, d'une _chronique manuscrite_ de Strasbourg, dont le +savant historien de l'Alsace, M. Strobel, a bien voulu me communiquer +une copie.] + +Le 11 avril, il donne ordre aux gens de Brisach de sortir pour +travailler aux fossés; aucun n'osait sortir, craignant de laisser à la +merci des gens du gouverneur sa femme et ses enfants. Les soldats +allemands, qui depuis longtemps n'étaient pas payés, se mettent du +côté des habitants. On saisit Hagenbach. Sigismond arrivait, et déjà +il était à Bâle. Un tribunal se forme; les villes du Rhin, Bâle même +et Berne, toutes envoient pour juger Hagenbach. De la prison au +tribunal, les fers l'empêchant de marcher, on le tira dans une +brouette, parmi des cris terribles: Judas! Judas! On le fit dégrader +par un héraut impérial, et le soir même (9 mai), aux flambeaux, on lui +coupa la tête. Sa mort valut mieux que sa vie[255]. Il souriait aux +outrages, ne dénonça personne à la torture et mourut chrétiennement. +Cependant, la tête qu'on montre à Colmar (si c'est bien celle +d'Hagenbach), cette tête rousse, hideuse, les dents serrées, exprime +l'obstination désespérée et la damnation. + +[Note 255: La complainte est dans Diebold, p. 120. Je ne connais pas +de plus pauvre poésie.] + +Le duc vengea son gouverneur en ravageant l'Alsace, mais il ne la +recouvra point. Il ne réussit pas mieux à prendre Montbéliard, et il +indigna tout le monde par le moyen qu'il employa. Il fit saisir à sa +cour même le comte Henri[256]; on le mena devant sa ville; on le mit à +genoux sur un coussin noir, et l'on fit dire aux gens qui étaient dans +la place qu'on allait couper la tête à leur maître s'ils ne se +rendaient. Cette cruelle comédie ne servit à rien. + +[Note 256: Sous le prétexte que, pour lui faire injure, il était venu: +«Passez près du duc, ses gens tout vestus de jaune.» Olivier de la +Marche. Il avoue qu'il fut chargé d'exécuter le guet-apens; son maître +lui donna plusieurs fois ces vilaines commissions.] + +Le duc avait besoin de se relever par quelque grand coup, une guerre +heureuse; il en trouvait l'occasion dans l'affaire de Cologne, tout +près de chez lui, à l'entrée des Pays-Bas, une guerre à coup sûr, il +lui semblait, parce qu'il était là à portée de ses ressources. Malgré +la perte de l'Alsace, il était rassuré par une trêve que le roi venait +de conclure avec lui (1er mars)[257]. Il l'était par les nouvelles +pacifiques qui lui venaient de Suisse. Le comte de Romont, Jacques de +Savoie, avait réussi à rendre force au parti bourguignon. Les +ambassadeurs de Bourgogne et de Savoie avaient excusé Hagenbach, +rappelant aux Suisses que jamais ils n'avaient mieux vendu leurs +boeufs et leurs fromages, faisant entendre enfin que si le roi payait, +le duc pouvait payer encore mieux. + +[Note 257: «Le roi sollicitoit fort de l'alonger, _et qu'il feist à +son aise_ en Alemaigne.» Commines.] + +Il reçut ces nouvelles en mai, à Luxembourg. En même temps, il tirait +parole d'Édouard pour une descente en France. Les conditions qu'il +faisait à l'Angleterre sont telles qu'il y a apparence que le traité +n'était pas sérieux. Il lui donnait tout le royaume de France, et +lui, duc de Bourgogne, il se contentait de Nevers, de la Champagne et +des villes de la Somme. Il signa le traité le 25 juillet[258], et le +30 il s'établit dans son camp, près de Cologne, devant la petite ville +de Neuss, qu'il assiégeait depuis le 19[259]. + +[Note 258: Rymer. Ce traité fut accompagné d'un acte par lequel +Édouard accordait à _la duchesse sa soeur_ (c'est-à-dire aux Flamands +qui s'autoriseraient de son nom), la permission de tirer de +l'Angleterre des laines, des étoffes de laine, de l'étain, du plomb, +et d'y importer des marchandises étrangères.] + +[Note 259: Loehrer, Geschichte der stadt Neuss, 1840; ouvrage sérieux +et fondé sur les documents originaux. Voir aussi une _Histoire +manuscrite du siége de Nuits, Bibliothèque de Lille_, D. H. 18.] + +L'archevêque de Cologne, Robert de Bavière, en guerre avec son noble +chapitre, avait, comme on a vu, décliné le jugement de l'empereur, et +s'était nommé pour avoué et défenseur le duc de Bourgogne. Celui-ci, +envoyant à Cologne ordre d'obéir, n'y gagna qu'un outrage: la +sommation déchirée, le héraut insulté, les armes de Bourgogne jetées +dans la boue. Les chanoines, tous seigneurs ou chevaliers du pays, +élurent évêque un des leurs, Hermann de Hesse, frère du landgrave. + +Cet Hermann, appelé plus tard Hermann le _Pacifique_, n'en fut pas +moins le défenseur de l'Allemagne contre le duc de Bourgogne. Il se +jeta dans Neuss, le tint là tout un an, de juillet en juillet. Là se +brisa cette grande puissance, mêlée de tant d'États, ce monstre qui +faisait peur à l'Europe. Les Suisses eurent la gloire d'achever. + +L'acharnement extraordinaire que le duc montra contre Neuss ne tint +pas seulement à l'importance de ce poste avancé de Cologne, mais sans +doute aussi au regret, à la colère d'avoir fait à cette petite ville +des offres exagérées, déloyales même et malhonnêtes, et d'avoir eu la +honte du refus. Pour la séduire, il avait été, lui défenseur de +l'électeur et de l'électorat, jusqu'à offrir à Neuss de l'en +affranchir, de la rendre indépendante de Cologne, en sorte qu'elle +devînt ville libre, immédiate, impériale[260]. Refusé, il s'aheurta à +sa vengeance et il oublia tout, y consuma d'immenses ressources et s'y +épuisa. Tout le monde, dès qu'on le vit cloué là, s'enhardit contre +lui. Il s'y établit le 30 juillet, et, dès le 15 août, le jeune René +traita avec Louis XI. Le bruit courait que René était déshérité de son +grand-père, le vieux René, qui aurait promis la Provence au duc de +Bourgogne[261]. Louis XI prit ce prétexte pour saisir l'Anjou. + +[Note 260: Chronicon magnum Belgicum, p. 411. Loehrer, p. 143.] + +[Note 261: Les objections de Legrand à ceci (_Hist. ms., livre_ XIX, +p. 50) ne me paraissent pas solides. V. plus bas.] + +Le duc reçut devant Neuss, en novembre, le solennel défi des Suisses +qui entraient en Franche-Comté, et presque aussitôt il apprit qu'ils y +avaient gagné sur les siens une sanglante bataille à Héricourt (13 +novembre). Le pays désarmé n'avait guère eu que ses milices à opposer +aux Suisses. Le hasard voulut cependant qu'à ce moment Jacques de +Savoie, comte de Romont, amenât d'Italie un corps de Lombards. Ce +renfort ne fit que rendre la défaite plus grave, et les Italiens, sur +lesquels le duc comptait pour prendre Neuss, y arrivèrent déjà +battus. + +Son échec de Beauvais lui avait laissé une estime médiocre de ses +sujets. Il fait venir deux mille Anglais, et, pour faire une guerre +plus savante, il avait engagé en Lombardie des soldats italiens. Eux +seuls s'entendaient aux travaux des siéges, et leur bravoure semblait +incontestable depuis que les Suisses avaient reçu à l'Arbedo une si +rude leçon du Piémontais Carmagnola. + +Venise avait ordinairement à son service les plus habiles condottieri, +Carmagnola autrefois, et alors le sage Coglione. Mais quelque offre +que pût faire le duc de Bourgogne, il ne put attirer à son service ce +grand tacticien. Venise eût craint de déplaire à Louis XI, si elle eût +prêté son général. Coglione, dont la prudence était proverbiale, +répondit qu'il était le serviteur du duc et le servirait volontiers, +«mais en Italie.» Ce dernier mot était significatif; les Italiens +croyaient voir un jour ou l'autre le conquérant au delà des +Alpes[262]. + +[Note 262: Lui-même admet cette supposition: «Et a bien intention d'en +user en temps et lieu.» Instruction à M. de Montjeu, envoyé devers la +seigneurie de Venise et le capitaine Colion. _Bibl. royale, mss. +Baluze_, et la copie dans les _Preuves de Legrand, carton 1474_.] + +Dans la route d'aventures où entrait le duc de Bourgogne, se mettant à +violer les églises du Rhin, sans souci du pape ni de l'empereur, il ne +lui fallait pas des hommes si prudents, qui auraient gardé leur +jugement et se seraient donnés avec mesure, mais de vrais mercenaires, +des aventuriers, qui, vendus une fois, allassent, les yeux fermés, au +mot du maître, par le possible et l'impossible. Tel lui parut le +capitaine napolitain Campobasso, homme fort suspect, fort dangereux, +qui se vantait d'être banni pour sa fidélité héroïque au parti +d'Anjou. + +Le duc de Bourgogne n'avait pas une armée devant Neuss, mais bien +quatre armées, qui se connaissaient peu et ne s'aimaient pas: une de +Lombards, une d'Anglais, une de Français, une enfin d'Allemands; parmi +ceux-ci servait une bande, nullement allemande, des malheureux +Liégeois, obligés de combattre pour le destructeur de Liége. + +Le siége commença par une formidable procession que le duc fit faire +autour de la ville; six mille superbes cavaliers défilèrent, armés +(homme et cheval) de toutes pièces; nulle armée moderne ne peut donner +l'idée d'un tel spectacle. Chacune de ces armures d'acier, ouvragées, +dorées, damasquinées, battues à grands frais à Milan, étonne, effraye +encore dans nos musées, oeuvres d'art patient, et la plus splendide +parure que l'homme ait portée jamais, à la fois galante et terrible. + +Terrible en plaine. Mais sur la montagne de Neuss, dans ce fort petit +nid, les durs fantassins de la Hesse ne firent que rire de cette +cavalerie. La bière ne manquait pas, ni le vin, ni le blé; le brave +chanoine Hermann leur avait amassé des vivres; soir et matin il +faisait jouer de la flûte sur toutes les tours. + +La première chose que fit le duc, ce fut d'ordonner aux Lombards +d'aller prendre une île, en face de la ville. Ces cavaliers bardés de +fer, peu propres à ce coup de main, obéirent courageusement et plus +d'un se noya. On recourut alors au moyen plus lent et plus raisonnable +de faire un pont de bateaux, de tonneaux; l'on travailla patiemment à +combler un bras du fleuve. Ces travaux furent troublés souvent par +l'audace des assiégés, qui, sans s'effrayer de cette grande armée, ni +de savoir là le duc en personne, firent des sorties terribles, coup +sur coup, en septembre, en octobre, en novembre. + +Cependant Cologne et son chapitre, les princes du Rhin qui regardaient +ces grands évêchés comme les apanages des cadets de leur famille, se +remuèrent extraordinairement, implorant à la fois l'Empire et la +France. Le 31 décembre, ils conclurent, au nom de l'Empire, une ligue +avec Louis XI; pour les encourager à se mettre en campagne, il leur +faisait croire qu'il allait les joindre avec trente mille hommes. + +Charles le Téméraire s'était rassuré par deux choses: l'Empire était +dissous depuis longtemps, et l'empereur était pour lui. En ceci, il +avait raison; il tenait toujours l'empereur par sa fille et ce grand +mariage. Mais, quant à l'Allemagne, il ignorait qu'au défaut d'unité +politique, elle avait une force qui pouvait se réveiller, la bonne +vieille fraternité allemande, l'esprit de parenté, si fort en ce pays. +Outre les parentés naturelles, il y avait entre plusieurs maisons +d'Allemagne des parentés artificielles, fondées sur des traités, qui +les rendaient solidaires, héritières les unes des autres en cas +d'extinction. Tel fut le lien que forma la Hesse, à cette occasion, +avec la puissante maison de Saxe et le vaillant margrave Albert de +Brandebourg, l'Achille et l'Ulysse de l'Allemagne, qui, disait-on, +avait vaincu dans dix-sept tournois, en dix batailles[263], qui trente +ans auparavant avait défait et pris le duc de Bavière, et qui ne +demandait pas mieux que de chasser encore un Bavarois du siége de +Cologne. + +[Note 263: Neuf victoires sur Nuremberg, bien fatales à son commerce.] + +Le duc n'en restait pas moins devant Neuss pendant ce long hiver du +Rhin, s'étant bâti là une maison, un foyer, comme pour y demeurer à +jamais, jour et nuit armé et dormant sur une chaise[264]. Il y +rongeait son coeur. Il avait demandé une levée en masse[265] aux +Flamands, qui n'avaient pas bougé. L'hiver n'était pas fini qu'il vit +son Luxembourg envahi par une nuée d'Allemands. Louis XI, ayant repris +Perpignan aux Aragonais le 10 mars, se trouvait libre d'agir au Nord. +Il envahit la Picardie. Le duc reçut tout à la fois ces nouvelles et +le défi du jeune René (9 mai). Dans sa fureur d'être défié d'un si +petit ennemi, il apprit, pour combler la mesure, que sa forteresse de +Pierrefort venait de se rendre; hors de lui-même, il ordonna que les +lâches qui l'avaient rendue fussent écartelés. + +[Note 264: Loenrer.] + +[Note 265: Gachard.] + +Les Anglais, depuis un an, allaient arriver et n'arrivaient pas. Ils +avaient pris le traité au sérieux, et ce mot: _Conquête de France_. +Ils avaient préparé un immense armement, emprunté de l'argent à +Florence, acheté l'amitié de l'Écosse, fait une ligue avec la +Sicile[266]. Chose nouvelle, les Anglais furent lents et les +Allemands prompts. La grande armée de l'Empire se trouva, malgré les +retards calculés de l'empereur, assemblée dès le commencement de mai +sur le Rhin, pour la défense de la sainte ville de Cologne, pour le +salut de Neuss. + +[Note 266: Voir Rymer, et le détail dans Ferrerius, Buchanan, etc. V. +aussi Pinkerton, sur le Louis XI écossais.] + +La brave petite ville avait encore tout son courage en mars, après un +si long siége, tellement qu'au carnaval les assiégés firent un +tournoi. Cependant, les vivres venaient à la fin, la famine arrivait. +On fit une procession en l'honneur de la Vierge; dans la procession, +une balle tombe, on la ramasse, on lit: «Ne crains pas, Neuss, tu +seras sauvée.» Ils regardèrent du haut des murs, et bientôt ils +n'eurent plus qu'à remercier Dieu... Déjà branlaient à l'horizon les +bannières sans nombre de l'Empire[267]. + +[Note 267: Dix princes arrivaient, quinze ducs ou margraves, six cent +vingt-cinq chevaliers, les troupes de soixante-huit villes impériales. +Le bon évêque de Lisieux ne peut contenir sa colère contre ces +Allemands qui viennent chasser son maître. «C'étaient, dit-il, des +rustres, des ouvriers fainéants, gloutons, paillards, piliers de +cabarets, etc.»] + +Le vaillant margrave de Brandebourg, qui avait le commandement de +l'armée, montra beaucoup de prudence[268]. Il trouva un moyen de +renvoyer le Téméraire sans blesser son orgueil. Il lui proposa de +remettre la chose à l'arbitrage du légat du pape qu'il amenait avec +lui. Le duc ne pouvait guère refuser; le roi avançait toujours, il +était dans l'Artois. Le légat entra dans Neuss, le 9 juin, avec les +conseillers impériaux et bourguignons. Le 17, l'empereur traita pour +lui seul, à l'exclusion des Suisses, des villes du Rhin et de +Sigismond même. Il sacrifia tout à l'espoir du mariage. Il fut convenu +que le duc et l'empereur s'éloigneraient en même temps: le duc, le 26, +l'empereur, le 27[269]. + +[Note 268: Il y eut un combat, où chaque partie s'attribua la +victoire. Le duc écrivit une lettre ostensible où il prétendait avoir +battu les Allemands. (Gachard.)] + +[Note 269: Meyer voudrait faire croire que l'empereur partit le +premier, ce qui est non-seulement inexact, mais absurde; l'empereur, +en agissant ainsi, aurait laissé la ville à la discrétion du duc de +Bourgogne.] + +De toute façon, le duc n'eût pu rester. Les Anglais, qui l'appelaient +depuis un mois et qui voyaient passer la saison, s'étaient lassés +d'attendre et venaient de descendre à Calais. + + + + +CHAPITRE III + +DESCENTE ANGLAISE + +1475 + + +Pour bien comprendre cette affaire compliquée de la descente anglaise, +il faut d'abord en dire le point essentiel, c'est que de ceux qui y +travaillaient, il n'y en avait pas un qui ne voulût tromper tous les +autres. + +L'homme qui y était le plus intéressé, et qui s'était donné le plus de +peine, était certainement le connétable de Saint-Pol. Il savait que, +depuis le siége de Beauvais, le roi et le duc le haïssaient à mort, et +qu'ils n'étaient pas loin de s'entendre pour le faire périr. Il lui +fallait, et au plus vite, embrouiller les affaires d'un élément +nouveau, amener les Anglais en France, leur y donner pied, s'il +pouvait un petit établissement, non chez lui, mais sur la côte, à Eu +ou à Saint-Valéry par exemple. Trois maîtres lui allaient mieux que +deux pour n'en avoir aucun. Il avait fait croire aux Anglais, pour les +décider, qu'ils n'avaient qu'à venir, qu'il leur ouvrirait +Saint-Quentin. + +Saint-Pol mentait, le Bourguignon, l'Anglais mentaient aussi. Le +Bourguignon avait promis de faire la guerre au roi trois mois +d'avance, puis l'Anglais serait venu pour profiter. Il était trop +visible que celui qui commencerait préparerait le succès de l'autre. + +D'autre part, l'Anglais semble avoir laissé croire au Bourguignon +qu'il attaquerait par la Seine, par la Normandie, c'est-à-dire qu'il +vivrait entièrement sur les terres du roi, qu'il éloignerait la guerre +des terres du duc. Il fit tout le contraire. Il montra une flotte sur +les côtes de Normandie, mais il effectua son passage à Calais sur les +bateaux plats de Hollande. Le 30 juin, il n'y avait encore que cinq +cents hommes à Calais[270], et le 6 juillet l'armée avait passé: +quatorze mille archers à cheval, quinze cents hommes d'armes, tous les +grands seigneurs d'Angleterre, Édouard même[271]. Jusque-là, on +doutait qu'il vînt faire la guerre en personne. + +[Note 270: Louis XI écrit, le 30 juin: «À Calais, il y a quatre ou +cinq cents Anglais, mais ils ne bougent.» Preuves de Duclos, IV, 428.] + +[Note 271: Ce qui me porte à le croire, c'est que le roi d'Angleterre, +qui certainement ne dut passer que des derniers, passa le 5 juillet et +reçut le 6 la visite de la duchesse de Bourgogne, sa soeur. Commines +dit lui-même qu'il avait cinq ou six cents bateaux plats; il est +probable qu'il se trompe en disant que le passage dura trois +semaines. Ibidem.] + +Avec une telle armée, et débarquant là, il se trouvait bien près de la +Flandre et il lui était déjà onéreux. Le duc de Bourgogne, très-pressé +de l'en éloigner, partit enfin de Neuss, laissa ses troupes fort +diminuées en Lorraine, et revint seul à Bruges demander de l'argent +aux Flamands (12 juillet). Le 14, il joignit à Calais cette grande +armée anglaise, et se hâta de l'entraîner en France. + +Les Anglais s'étaient figuré que leur ami les logerait en route. Mais +point; sur leur chemin, il fermait ses places, les laissait coucher à +la belle étoile. Seulement, il les encourageait en leur montrant de +loin les bonnes villes picardes, où le connétable avait hâte de les +recevoir. Arrivés devant Saint-Quentin, «ils s'attendaient qu'on +sonnât les cloches et qu'on portât au-devant la croix et l'eau +bénite.» Ils furent reçus à coups de canon; il y eut deux ou trois +hommes tués. + +Peu de jours auparavant (20 juin), les Bourguignons avaient éprouvé, à +leur dam, ce qu'il fallait croire des promesses du connétable. Il +assurait qu'il avait pratiqué le duc de Bourbon, alors général du roi +du côté de la Bourgogne; il ne s'agissait que de se présenter, et il +allait leur ouvrir tout le pays. Ils se présentèrent en effet et +furent taillés en pièces (21 juin)[272]. + +[Note 272: Le roi s'était assuré du duc de Bourbon en donnant sa fille +aînée à son frère, Pierre de Beaujeu. Le duc étant malade, ce ne fut +pas lui qui gagna la bataille, comme le prouve un arrêt du Parlement, +1499, cité par Baluze, Hist. de la maison d'Auvergne.] + +Entre tous ceux qui les avaient appelés, les Anglais n'avaient qu'un +ami sûr, le duc de Bretagne. Amitié orageuse pourtant et fort +troublée. Il refusait obstinément de leur livrer le dernier prétendant +du sang de Lancastre qui s'était réfugié chez lui, c'est-à-dire qu'à +tout événement il gardait une arme contre eux. + +Néanmoins le roi avait sujet d'être fort inquiet. Il avait perdu +l'alliance de l'Écosse, l'espoir de toute diversion[273]. Tout ce que +la prudence conseillait, il l'avait fait. Trop faible pour tenir la +mer contre les Anglais, Flamands et Bretons, il avait assuré la terre, +autant qu'il l'avait pu. Dès le mois de mars, il garantit la solde, +les priviléges, l'organisation des francs-archers. Il mit Paris sous +les armes; il garnit Dieppe et Eu[274]. Jusqu'au dernier moment, il +ignora si l'expédition aurait lieu, si la descente se ferait en +Picardie ou en Normandie. Il se tenait entre les deux provinces. Tout +ce qu'il savait, c'est que l'ennemi avait de fortes intelligences +parmi les siens. Le duc de Bourbon, qu'il avait prié de le joindre, ne +bougeait pas. Le duc de Nemours se tenait immobile. Il y avait à +craindre bien des défections. + +[Note 273: Il n'avait point négligé ce moyen. En avril 1473, il tenait +à Dieppe le comte d'Oxford avec douze vaisseaux, pour les envoyer en +Écosse, et faire encore par le Nord une tentative pour la maison de +Lancastre; mais l'Écosse était sans doute déjà fortement travaillée +par l'argent de l'Angleterre, comme il y parut l'année suivante par le +mariage d'une fille d'Édouard avec l'héritier d'Écosse. (Paston, ap. +Fenn.)] + +[Note 274: Eu devait être défendu, mais si Édouard passait en +personne, _dépêché_, c'est-à-dire brûlé. Ceci prouve que le roi +connaissait parfaitement d'avance le projet du connétable d'établir +les Anglais _dans une ou deux petites villes de la côte_. Preuves de +Duclos, IV, 426-429, lettre du roi, 30 juin 1475.] + +Il jugea pourtant avec sagacité que les Anglais, ayant si peu à se +louer du duc de Bourgogne et du connétable, n'ayant été reçus nulle +part encore et n'ayant en France que la place de leur camp, ils ne +seraient pas si terribles. Cette France dévastée ne leur semblait +guère désirable. Le roi avait fait un désert devant eux. D'autre part, +Édouard avait fait tant de guerres, qu'il en avait assez; il était +déjà fatigué et lourd; il devenait gras. Gouverné comme il l'était par +sa femme et les parents de sa femme, il y avait un point par où on +pouvait le prendre aisément: un mariage royal, qui eût tant flatté la +reine! demander une de ses filles pour le petit dauphin. Quant aux +grands seigneurs du parti opposé à la reine, on pouvait les avoir avec +de l'argent. Restaient les vieux Anglais, les hommes des communes qui +avaient poussé à la guerre; mais ils étaient bien refroidis. «Le roi +avoit amené dix ou douze hommes, tant de Londres que d'autres villes +d'Angleterre, gros et gras, qui avoient tenu la main à ce passage et à +lever cette puissante armée. Il les faisoit loger en bonnes tentes; +mais ce n'étoit point la vie qu'ils avoient accoutumé; ils en furent +bientôt las; ils avoient cru qu'une fois passés, ils auroient une +bataille au bout de trois jours.» + +Les Anglais voyaient bien qu'un seul homme leur avait dit vrai sur le +peu de secours qu'ils trouveraient dans leurs amis d'ici; c'était le +roi de France, quand il reçut leur héraut avant le passage. Il lui +avait donné un beau présent, trente aunes de velours et trois cents +écus, en promettant mille si les choses s'arrangeaient. Le héraut +avait dit que, pour le moment, il n'y avait rien à faire, mais que le +roi Édouard une fois passé en France on pourrait s'adresser aux lords +Howard et Stanley. + +Ces deux lords, en effet, prirent l'occasion d'un prisonnier que l'on +renvoyait pour «se recommander à la bonne grâce du roi de France.» Le +roi, sans perdre de temps, sans ébruiter la chose par l'envoi d'un +héraut, prit pour héraut «un varlet[275]» qu'il avait remarqué pour +l'avoir vu une fois, un garçon d'assez pauvre mine, mais qui avait du +sens «et la parole douce et amiable.» Il le fit endoctriner par +Commines, mettre hors du camp sans bruit, de sorte qu'il ne mit la +cotte de héraut que pour entrer au camp anglais. On l'y reçut fort +bien. Des ambassadeurs furent chargés de traiter de la paix, en tête +lord Howard. + +[Note 275: Et non un _valet_, comme on l'a toujours dit pour faire un +roman de cette histoire. D'autres ne se contentent plus du _valet_, +ils en font un _laquais_.--Le récit de Commines, admirable de finesse, +de mesure, de propriété d'expression, méritait d'être respecté dans +les moindres détails (sauf les changements qu'impose la nécessité +d'abréger).--Il fut étonné, non de la condition, mais de la mine de +l'envoyé, p. 349.] + +On eut peu de peine à s'entendre. Le projet de mariage facilita les +choses; le dauphin devait épouser la fille d'Édouard, qui aurait un +jour _le revenu de la Guyenne_, et en attendant cinquante mille écus +par année. Ce mot de _Guyenne_, si agréable aux oreilles anglaises, +fut dit, mais non écrit dans le traité. Édouard recevait sur-le-champ +pour ses frais une somme ronde de 75,000 écus, et encore 50,000 pour +rançon de Marguerite; grande douceur pour un roi qui n'osait rien +exiger des siens après ces guerres civiles. Tous ceux qui entouraient +Édouard, les plus grands, les plus fiers des lords, tendirent la main +et reçurent pension. Louis XI était trop heureux d'en être quitte pour +de l'argent. Il reçut les Anglais à Amiens à table ouverte, les fit +boire pendant plusieurs jours, enfin se montra aussi gracieux et +confiant que leur ami le duc de Bourgogne avait été sauvage. + +Tout cela s'arrangea pendant une absence du duc de Bourgogne, qui +laissa un moment le roi d'Angleterre pour aller demander de l'argent +et des troupes aux États de Hainaut. Il revint (19 août), mais trop +tard, s'emporta fort, maltraita de paroles le roi d'Angleterre, lui +disant (en anglais pour être entendu) que ce n'était pas ainsi que ses +prédécesseurs s'étaient conduits en France, qu'ils y avaient fait de +belles choses et gagné de l'honneur. «Est-ce pour moi, disait-il +encore, que j'ai fait passer les Anglais? C'est pour eux, pour leur +rendre ce qui leur appartient. Je prouverai que je n'ai que faire +d'eux; je ne veux point de trêve, que trois mois après qu'ils auront +repassé la mer.» Plus d'un Anglais pensait comme lui[276] et restait +sombre, malgré toutes les avances du roi et ses bons vins, surtout ce +dur bossu Glocester. + +[Note 276: D'autant plus qu'il n'était guère sorti de plus grande +armée d'Angleterre. Édouard fit en partant cette bravade: «Majorem +numerum non optaret ad conquærendum per medium Franciæ usque ad portas +urbis Romæ.» Croyland. Continuat., p. 558.] + +Il y avait quelqu'un de plus fâché encore de cet arrangement, c'était +le connétable. Il envoyait au roi, au duc; il voulait s'entremettre de +la paix. Au roi, il faisait dire qu'il suffisait pour contenter ces +Anglais de leur donner seulement une petite ville ou deux pour les +loger l'hiver, «qu'elles ne sauraient être si méchantes qu'ils ne s'en +contentassent.» Il voulait dire Eu et Saint-Valéry. Le roi craignait +que les Anglais ne les demandassent en effet, et les fit brûler. + +L'honnête connétable ne pouvant établir ici les Anglais, offrait de +les détruire; il proposait de s'unir tous pour tomber sur eux. D'autre +part, Édouard disait au roi que s'il voulait seulement payer moitié +des frais, il repasserait la mer, l'année suivante, pour détruire son +beau-frère le duc de Bourgogne. + +Le roi n'eut garde de profiter de cette offre obligeante: son jeu +était tout autre. Il lui fallait au contraire rassurer le duc de +Bourgogne, lui garantir une longue trêve (neuf années), pendant +laquelle il pût courir les aventures, s'enfoncer dans l'Empire, +s'enferrer aux lances des Suisses. Le roi comptait, en attendant, se +donner enfin le bien que depuis dix ans il demandait dans ses prières, +d'arracher ses deux mauvaises épines du Nord et du Midi, les Saint-Pol +et les Armagnac. + +Ceux-ci voyaient bien cette pensée dans le coeur du roi, et sous son +patelinage: _Mon bon cousin, mon frère_... qu'il ne demandait que leur +mort. Mais par qui commencerait-il? Il avait déjà frappé un Armagnac +en 1473; l'autre (duc de Nemours) croyait son tour venu, il écrivait à +Saint-Pol (qui avait épousé sa nièce) que, pouvant être happé d'un +moment à l'autre, il allait lui envoyer ses enfants, les mettre en +sûreté. + +Il est juste de dire qu'ils avaient bien gagné la haine du roi et +tout ce qu'il pourrait leur faire. Quinze ans durant, leur conduite +fut invariable, jamais démentie; ils ne perdirent pas un jour, une +heure, pour trahir, brouiller, remettre l'Anglais en France, +recommencer ces guerres affreuses. + +Ceux qui excusent tout ceci, comme la résistance du vieux pouvoir +féodal, errent profondément. Les Nemours, les Saint-Pol, étaient des +fortunes récentes. Saint-Pol s'était fait grand en se donnant deux +maîtres et vendant tour à tour l'un à l'autre. Nemours devait les +biens immenses qu'il avait partout (aux Pyrénées, en Auvergne, près +Paris, et jusqu'en Hainaut), il les devait, à qui? à la folle +confiance de Louis XI, qui passa sa vie à s'en repentir. + +Le roi venait de remettre au duc d'Alençon la peine de mort pour la +seconde fois, lorsqu'il apprit que Jean d'Armagnac (celui qui avait +deux femmes, dont l'une était sa soeur) s'était rétabli dans Lectoure. +Il avait trouvé moyen d'amuser la simplicité de Pierre de Beaujeu qui +gardait la place, et il avait pris la ville et le gardien (mars 1473). +Ce tour piqua le roi. Il avait à peine recouvré le Midi et il semblait +près de le perdre; les Aragonais rentraient dans Perpignan (1er +février)[277]. Il résolut cette fois de profiter de ce que d'Armagnac +s'était lui-même enfermé dans une place, de le serrer là, de +l'étouffer. + +[Note 277: Zurita, Anal. de Aragon, t. IV, libr. XIX, c. XII. Voir +aussi l'_Hist. ms. de Legrand_, fort détaillée pour les affaires du +Midi, l'Histoire du Languedoc, etc.] + +La crise lui semblait demander un coup rapide, terrible; son âme, qui +jamais ne fut bonne, était alors furieusement envenimée contre tous +ces Gascons, et par leurs menteries continuelles, et par leurs +railleries[278]. + +[Note 278: Une lettre du comte de Foix au roi montre avec quelle +légèreté il le traitait. Cette lettre, spirituelle et moqueuse, dut le +blesser cruellement, en lui prouvant surtout que ses finesses ne +trompaient personne. Il finit par lui faire entendre qu'il n'a pas le +temps de lui écrire. _Bibl. royale, ms. Legrand, carton de 1470, +lettre du 27 septembre._] + +Il dépêche deux grands officiers de justice, les sénéchaux de Toulouse +et de Beaucaire, les francs-archers de Languedoc et de Provence; pour +assurer la chasse, il leur promet la curée; la besogne devait être +surveillée par un homme sûr, le cardinal d'Alby[279]. Armagnac se +défendit trop bien, et on lui fit espérer un arrangement pour tirer de +ses mains Beaujeu et les autres prisonniers[280]. Pendant les +pourparlers, un seul article restant à régler, les francs-archers +entrèrent, firent main basse partout, tuèrent tout dans la ville. +L'un d'eux, sur l'ordre des sénéchaux, poignarda Armagnac sous les +yeux de sa femme (6 mars 1473). + +[Note 278: Dont le zèle alla jusqu'à prêter douze mille livres pour +l'expédition. _Bibl. royale, ms. Gaignières, 2895_ (_communiqué par M. +J. Quicherat_).] + +[Note 280: Le caractère bien connu de Louis XI porte à croire qu'il y +eut trahison. Cependant, la seule source contemporaine qu'on puisse +citer pour cet obscur événement, c'est le factum des Armagnacs +eux-mêmes contre Louis XI, présenté par eux aux États généraux de +1484. Tout le monde a puisé dans ce plaidoyer. V. Histoire du +Languedoc, livre XXXV, p. 47. Quant à la circonstance atroce du +breuvage que la comtesse _fut forcée de prendre, dont elle avorta et +dont elle mourut deux jours après_, elle n'est point exacte, au moins +pour la mort, puisque trois ans après elle plaidait pour obtenir +payement de la pension viagère que le roi lui avait assignée sur les +biens de son mari. Arrêts du Parlement de Toulouse du 21 avril et du 6 +mai 1476 (cités par M. de Barante).] + +Nemours et Saint-Pol ne pouvaient guère espérer mieux. Ils étaient des +exemples illustres d'ingratitude, s'il en fut jamais. La seule excuse +de Saint-Pol (la même que donnaient en Suisse les comtes de Romont et +de Neufchâtel, dont nous allons parler), c'était qu'ayant du bien sous +deux seigneurs, relevant de deux princes, ils étaient sans cesse +embarrassés par des devoirs contradictoires. Mais alors comment +compliquer cette complication? pourquoi accepter chaque année de +nouveaux dons du roi pour le trahir? pourquoi cet acharnement à sa +ruine?... S'il y fût parvenu, il n'eût guère avancé. Il eût trouvé un +roi à défaire dans le duc de Bourgogne; c'eût été à recommencer. + +Trois fois le roi faillit périr par lui. D'abord à Montlhéry, et cette +fois il arrache l'épée de connétable.--Le roi le comble, il le marie, +le dote en Picardie, le nomme gouverneur de Normandie[281]; et c'est +alors qu'il s'en va lui ruiner ses alliés, Dinant et Liége.--Le roi +lui donne des places dans le Midi (Ré, Marant), et il travaille à unir +le Midi et le Nord, Guienne et Bourgogne, pour la ruine du roi.--Dans +sa crise de 1472, le roi, _in extremis_, se fie à lui, lui laisse la +Somme à défendre (la Somme, Beauvais, Paris!), et tout était perdu si +le roi n'eût en hâte envoyé Dammartin.--Le duc de Bourgogne s'éloigne +de la France, s'en va faire la guerre en Allemagne; Saint-Pol le va +chercher, il lui amène l'Anglais, il lui répond que le duc de Bourbon +trahira comme lui... Si celui-ci l'eût écouté, que serait-il advenu de +la France? + +[Note 281: Et ce ne fut pas un vain titre. Saint-Pol lui-même, venant +se faire reconnaître à Rouen, parle «du grant povoir et commission que +le Roy lui a donné à lui seul, y compris le povoir de congnoistre de +ces cas de crime de lèze-majesté et autres réservez,» connaissance +formellement interdite à l'échiquier.--En 1469, il fait lire une +lettre du roi, «Nostre très-chier et très-amé frère le duc de Guienne +nous a envoyé _l'anel dont on disoit qu'il avoit espousé la duchié de +Normandie_... Voulons que en l'Eschiquier... vous monstrez et faictes +_rompre publiquement ledit anel_.» Il y avait dans la salle une +enclume et des marteaux. L'anneau ducal, livré aux sergents des huis, +fut par eux, «voyant tous, cassé et rompu en deux pièces qui furent +rendues à M. le connestable.» _Registres de l'Échiquier, 9 nov. 1469._ +Une ancienne gravure représente cette cérémonie. _Portefeuille du +dépôt des mss. de la Bibliothèque royale._ Floquet, Parlement de +Normandie, I, 253.] + +Un matin, tout cela éclate. Cette montagne de trahisons retombe +d'aplomb sur la tête du traître. Le roi, le duc et le roi d'Angleterre +échangent les lettres qu'ils ont de lui. L'homme reste à jour, connu +et sans ressources. + +Il s'agissait seulement de savoir qui profiterait de la dépouille? +Saint-Pol pouvait encore ouvrir ses places au duc de Bourgogne, et +peut-être obtenir grâce de lui. Un reste d'espoir le trompa pour le +perdre. Le roi mit ce délai à profit, conclut vite un arrangement avec +le duc pour le renvoyer à sa guerre de Lorraine; il lui abandonnait la +Lorraine, l'empereur, l'Alsace (le monde, s'il eût fallu), pour le +faire partir. Tout cela fut écrit le 2 septembre, signé le 13; le 14, +le roi, avec cinq ou six cents hommes d'armes, arrive devant +Saint-Quentin qui ouvre sans difficulté; le connétable s'était sauvé à +Mons. Au reste, si le roi prenait, c'était pour donner, à l'entendre, +pour en faire cadeau au duc, à qui il avait promis la bonne part dans +les biens de Saint-Pol. «Beau cousin de Bourgogne, disait-il, a fait +du connétable comme on fait du renard; il a retenu la peau, comme un +sage qu'il est; moi, j'aurai la chair, qui n'est bonne à rien[282].» + +[Note 282: Louis XI, qui n'était pas maître de sa langue, avait +lui-même fait dire à Saint-Pol peu auparavant un mot qui n'était que +trop clair: «J'ai de grandes affaires, j'aurais bon besoin _d'une +tête_ comme la vôtre.» Il y avait là un Anglais qui ne comprenait pas, +le roi prit la peine de lui expliquer la plaisanterie. (Commines.)] + +Le duc de Bourgogne tenait Saint-Pol à Mons depuis le 26 août. +Quelques torts que celui-ci eût envers lui, il s'était fié à lui +pourtant, et il lui aurait remis ses places si le roi ne l'eût +prévenu. Le fils de Saint-Pol avait bravement combattu pour le duc; il +souffrait pour lui une dure captivité et le roi parlait de lui couper +la tête. Les services du fils, sa prison, son danger, demandaient +grâce pour le père auprès du duc de Bourgogne et priaient pour lui. + +Saint-Pol, qui était à Mons chez son ami le bailli de Hainaut, +n'avait aucune crainte. Un simple valet de chambre du duc était là +pour le surveiller. Cependant la guerre de Lorraine traînait, contre +toute attente, et le roi, demandant qu'on lui livrât Saint-Pol, +poussait des troupes en Champagne, aux frontières de Lorraine. Le +duc, qui avait pris Pont-à-Mousson le 26 septembre, ne put avoir +Épinal que le 19 octobre, et le 24 seulement il assiégea Nancy. Rien +n'avançait; la ville résistait avec une gaieté désespérante pour les +assiégeants[283]. L'Italien Campobasso qui dirigeait le siége, et +qui avait baissé dans la faveur du maître depuis qu'il avait manqué +Neuss, travaillait mal et lentement; peut-être déjà marchandait-il +sa mort. + +[Note 283: Nicolas des Grands Moulins dedans (_la tour_) estoit, +lequel joyeusement les os menoit avec ses clochettes (_cliquettes?_), +en disant de bonnes chansons. Quand venoit le soir, les Bourguignons +l'appeloient, disant: Hé! li canteur, hé! par foy, dis-nous une +cansonette. À puissance de flèches tiroient, le cuidant tirer, mais +jamais...» Chronique de Lorraine.] + +Cette lenteur devenait fatale au connétable; le duc n'osait plus le +refuser au roi, qui pouvait entrer en Lorraine et lui faire perdre +tout. Le 16 octobre, un secrétaire vint donner ordre aux gens de Mons +de le garder à vue. Le duc, devant Nancy, reçut presque en même temps +une lettre du connétable et une lettre du roi, la première suppliante, +où le captif exposait «sa dolente affaire,» la seconde presque +menaçante, où le roi le sommait de laisser la Lorraine s'il ne voulait +pas lui livrer Saint-Pol et les biens de Saint-Pol. Le duc, acharné à +sa proie, fit semblant de complaire au roi et ordonna à ses gens de +lui livrer le prisonnier le 24 novembre, _s'ils n'apprenaient la prise +de Nancy_; ses capitaines lui répondaient de la prendre le 20. En ce +cas il eût manqué de parole au roi, eût gardé Nancy et Saint-Pol. + +Malheureusement l'ordre fut donné aux ennemis personnels de celui-ci, +à Hugonet et Humbercourt[284], qui le 24, sans attendre un jour, une +heure de plus, le livrèrent aux gens du roi. Trois heures après, +dit-on, arriva un ordre de différer encore: il n'était plus temps. + +[Note 284: Il avait donné à Humbercourt un démenti qu'il avait +peut-être oublié lui-même, mais qu'il retrouva dans ce moment décisif. +Sa fierté, ses prétentions princières, l'audace qu'il eut plusieurs +fois d'humilier ses maîtres, la légèreté avec laquelle on parlait dans +sa petite cour du duc et du roi, ne contribuèrent pas peu à sa mort. +Louis XI s'humilia devers lui jusqu'à consentir à avoir une entrevue +avec lui, comme d'égal à égal, _avec une barrière entre eux_. +(Commines.) Le roi lui reproche dans une lettre les propos de ses +serviteurs: «Ils disent que je ne suis _qu'un enfant_, et que je ne +parle _que par bouche d'autrui_.» (Duclos.)] + +Le procès fut mené très-vite[285]. Saint-Pol savait bien ces choses, +pouvait perdre bien des gens d'un mot. On se garda bien de le mettre à +la torture, et Louis XI regretta plus tard qu'on ne l'eût pas fait. +Livré le 24 novembre, il fut décapité le 19 décembre sur la place de +Grève[286]. Quelque digne qu'il fût de cette fin, elle fit tort à ceux +qui l'avaient livré, au duc surtout, en qui il avait eu confiance et +qui avaient trafiqué de sa vie[287]. + +[Note 285: Il ne se justifia que sur un point, l'attentat à la vie du +roi; il avait toujours témoigné de la répugnance à ce sujet. Du reste, +il était l'auteur du plan proposé au duc alors devant Neuss; le duc +eût été régent et le duc de Bourbon son lieutenant; on eût pris le roi +et _on l'eût mis à Saint-Quentin_, sans lui faire mal pourtant, et _en +lieu où il fût bien aise_. Le connétable avait dit qu'il y avait +«douze cents lances de l'ordonnance du roi qui seroient leurs.» +_Bibliothèque royale, fonds Cangé, ms. 10,334_ f. 248-251. Selon un +témoin, le duc de Bourbon aurait répondu à ces propositions: «Je fais +veu à Dieu que sy je devois devenir aussi pauvre que Job, je serviray +le Roy du corps et de biens et jamais ne l'abandonneray, et ne veult +point de leur alliance.» _Bibliothèque royale, fonds Harlay, mss. +338_, page 130.--Voir le _Procès ms. aux Archives du royaume, section +judiciaire_, et à la _Bibliothèque royale_.] + +[Note 286: Lire l'exécution dans Jean de Troyes, nov. 1475, et le +portrait que Chastellain a fait de cet homme en qui l'ambition gâta +tant de beaux dons de la nature, _passim_, et le fragment édité par M. +J. Quicherat, Bibl. de l'École des chartes, 1842. Paris applaudit à +l'exécution; on y avait beaucoup souffert de ses pilleries. V. la +complainte. Je me rappelle avoir vu une lettre de rémission accordée +par le roi à un archer de Saint-Pol pour le meurtre d'un prêtre; il y +détaille toutes les circonstances aggravantes, de manière à faire +détester l'homme puissant qui arrachait une grâce si peu méritée. +_Archives du royaume, Registres du Trésor des chartes._] + +[Note 287: Commines prétend que le duc lui donna un sauf-conduit.] + +Cette Lorraine, achetée si cher, il l'eut enfin, il entra dans Nancy +(30 novembre 1475). Quoique la résistance eût été longue et obstinée, +il accorda à la ville la capitulation qu'elle dressa elle-même[288]. +Il se soumit à faire le serment que faisaient les ducs de Lorraine, et +il reçut celui des Lorrains; il rendit la justice en personne, comme +faisaient les ducs, écoutant tout le monde infatigablement, tenant les +portes de son hôtel ouvertes jour et nuit, accessible à toute heure. + +[Note 288: Il promit de rappeler les bannis, d'épargner les biens des +partisans de René, de payer les dettes de son ennemi, etc.--V. dans +Schutz (Tableau, etc., p. 82) la «Requeste présentée par les estats du +duché de Lorraine, à Charles, duc de Bourgogne.» J'y trouve cette +noble parole: «Et si ledict duché n'est de si grande extendue que +beaucoup d'autres pays, _si a de la souveraineté en soy, et est exempt +de tous autres_.»] + +Il ne voulait pas être le conquérant, mais le vrai duc de Lorraine, +accepté du pays qu'il adoptait lui-même. Cette belle plaine de Nancy, +cette ville élégante et guerrière, lui semblait, autant et plus que +Dijon, le centre naturel du nouvel empire[289], dont les Pays-Bas, +l'indocile et orgueilleuse Flandre, ne seraient plus qu'un accessoire. +Depuis son échec de Neuss, il détestait tous les hommes de langue +allemande, et les impériaux qui lui avaient ôté des mains Neuss et +Cologne, et les Flamands qui l'avaient laissé sans secours, et les +Suisses qui, le voyant retenu là, avaient insolemment couru ses +provinces[290]. + +[Note 289: La chronique, à demi rimée, de Lorraine, lui fait dire: «À +l'ayde de Dieu céans une notable maison ferai; j'ai volonté d'icy +demeurer, et mes jours y parfiner. C'est le pays que plus désirois... +Je suis mainctenant emmy mes pays, pour aller et pour venir. Ici +tiendrai mon estat... De tous mes pays, ferai tous mes officiers venir +icy rendre compte.»] + +[Note 290: «Zu schmach und abfall ganzer Teutchen nation.» Diebold +Schilling, p. 130.] + +Le 12 juillet, dans son rapide retour de Neuss à Calais, il s'était +arrêté à Bruges, un moment, pour lancer aux Flamands un foudroyant +discours[291], les effrayer et en tirer de nouvelles ressources. S'il +est resté longtemps à ce siége, jusqu'à ce que l'empereur, l'Empire, +le roi de France, se soient mis en mouvement, les Flamands en sont +cause, qui l'ont laissé là pour périr.... «Ah! quand je me rappelle +les belles paroles qu'ils disent à toute _entrée_ de leur seigneur, +qu'ils sont de _bons, loyaux, obéissants_ sujets, je trouve que ces +paroles ne sont que fumées d'alchimie. Quelle _obéissance_ y a-t-il à +désobéir? quelle _loyauté_ d'abandonner son prince? quelle _bonté_ +filiale en ceux qui plutôt machinent sa mort?... De telles +machinations, répondez, n'est-ce pas crime de lèse-majesté? et à quel +degré? au plus haut, en la personne même du prince. Et quelle punition +y faut-il? la confiscation? Non, ce n'est pas assez... la mort... non +décapités, mais écartelés! + +[Note 291: Lire en entier ce discours, vraiment éloquent (d'autant +plus irritant). Documents Gachard, I, 249-270.] + +«Pour qui votre prince travaille-t-il? est-ce pour lui ou pour vous, +pour votre défense? Vous dormez, il veille; vous vous tenez chauds, il +a froid; vous restez chez vous pendant qu'il est au vent, à la pluie; +il jeûne, et vous, dans vos maisons, vous mangez, buvez, et vous vous +tenez bien aise!... + +«Vous ne vous souciez pas d'être gouvernés comme des enfants sous un +père; eh bien! fils _déshérités pour ingratitude_[292], vous ne serez +plus que des sujets sous un maître... Je suis et je serai maître, à la +barbe de ceux à qui il en déplaît. Dieu m'a donné la puissance... +Dieu, et non pas mes sujets. Lisez là-dessus la Bible, aux livres des +Rois... + +[Note 292: «Ingrati animi causâ.» Ce passage et le précédent sur le +crime de lèse-majesté, montrent qu'il était imbu du droit romain et +des traditions impériales. Plusieurs de ses principaux conseillers, +comme je l'ai dit, étaient des légistes comtois et bourguignons. Voir, +à la Pinacothèque de Munich, la ronde et dure tête rouge de +Carondelet.] + +«Si pourtant vous faisiez encore votre devoir, comme bons sujets y +sont tenus, si vous me donniez courage pour oublier et pardonner, vous +y gagneriez davantage... J'ai bien encore le coeur et le vouloir de +vous remettre au degré où vous étiez devant moi: _Qui bien aime tard +oublie_. + +«Donc ne procédons pas encore, pour cette fois, aux punitions... Je +veux dire seulement pourquoi je vous ai mandés.» Et alors, se tournant +vers les prélats: «Obéissez désormais diligemment et sans mauvaise +excuse, ou votre temporel sera confisqué.»--Puis, aux nobles: +«Obéissez, ou vous perdez vos têtes et vos fiefs.»--Enfin aux députés +du dernier ordre, d'un ton plein de haine: «Et vous, _mangeurs des +bonnes villes_, si vous n'obéissiez aussi à mes ordres, à toute lettre +que mon chancelier vous expédiera, vous perdriez, avec tous vos +priviléges, les biens et la vie[293].» + +[Note 293: Les Flamands appelaient souvent les gros bourgeois, +_Mangeurs de foie_, «Jecoris esores.» V. notre tome VII, ann. 1436, et +Meyer, fol. 291.] + +Ce mot _mangeurs des bonnes villes_ était justement l'injure que le +petit peuple adressait aux gros bourgeois qui faisaient les affaires +publiques. Que le prince la leur adressât, c'était chose nouvelle, +menaçante; il semblait, par ce mot seul, prêt à déchaîner sur eux les +vengeances de la populace, et déjà leur passer la corde au col. + +Dans leur réponse écrite, infiniment mesurée, respectueuse et ferme, +ils prétendirent qu'au moment même où il les appelait à Neuss, le +bruit courait qu'il y avait accord entre lui et l'empereur (accord +secret de mariage, ils l'insinuaient finement). Au lieu d'armer, de +partir, ils avaient donné de l'argent[294]. De plus, l'Artois étant +menacé, ils ont levé deux mille hommes pour six semaines, et _si la +Flandre eût eu besoin de défense_, ils auraient fait davantage. «Votre +père, le duc Philippe, de noble mémoire, vos nobles prédécesseurs, ont +laissé le pays dans cette liberté de n'avoir nulle charge sans que les +quatre membres de Flandre _y aient préalablement consenti au nom des +habitants_... Quant à vos dernières lettres, portant que dans quinze +jours tout homme capable de porter les armes se rendra près d'Ath, +_elles n'étaient point exécutables_, ni profitables pour vous-même; +vos sujets sont des marchands, des ouvriers, des laboureurs, qui ne +sont guère propres aux armes. Les étrangers quitteraient le pays... +_La marchandise_, dans laquelle vos nobles prédécesseurs ont, depuis +quatre cents ans, entretenu le pays avec tant de peine, _la +marchandise_, très-redouté seigneur, _est inconciliable avec la +guerre_.» + +[Note 294: Le chiffre total des recettes et dépenses que M. Edward Le +Glay me communique (d'après les _Archives de Lille_), n'indique pas +d'augmentation considérable, parce qu'il ne donne que l'ordinaire. +L'extraordinaire était accablant. Outre _les droits sur les grains et +denrées_ qu'il établit en 1474, trente mille écus qu'il leva pour le +siége de Neuss en 1474, il déclara, le 6 juin de cette année, que tous +ceux qui tenaient des fiefs non nobles auraient à venir en personne à +Neuss, ou _à payer le sixième_ de leur revenu (_Archives de Lille_). +En juillet, il demanda le _sixième de tous les revenus_ en Flandre et +en Brabant. La Flandre refusa, et il n'obtint par menaces que 28,000 +couronnes comptant, et 10,000 ridders par an, pendant trois ans +(communiqué par M. Schayez, d'après les _Archives générales de +Belgique_).] + +Il répondit aigrement qu'il ne se laissait pas prendre à toutes leurs +belles paroles, à leurs protestations. «Suis-je un enfant pour qu'on +m'amuse avec des mots et une pomme?... Et qui donc est seigneur ici? +est-ce vous, ou bien est-ce moi?... Tous mes pays m'ont bien servi, +sauf la Flandre, qui de tous est le plus riche. Il y a chez vous telle +ville _qui prend sur ses habitants_ plus que moi sur tout mon domaine +(ceci contre les bourgeois dirigeants, insinuation dangereuse et +meurtrière). Vous appliquez à vos usages ce qui est à moi; à moi +appartiennent ces taxes des villes; je puis me les appliquer, et je le +ferai, m'en aider à mon besoin, ce qui vaudrait mieux _que tel autre +usage qu'on en fait_, sans que mon pays y gagne... Riches ou pauvres, +rien ne dispense d'aider votre prince. Voyez les Français, ils sont +bien pauvres, et comme ils aident leur roi!...» + +Le dernier mot fut celui-ci, dont les députés tremblèrent, se +souvenant qu'après le sac de Liége, il avait eu l'idée de faire celui +de Gand[295]: «Si je ne suis satisfait, _je vous la ferai si courte_ +que vous n'aurez le temps de vous repentir... Voilà votre écrit, +prenez-le, je ne m'en soucie; vous y répondrez vous-mêmes... Mais +faites votre devoir.» + +[Note 295: «Plusieurs bons personnages... qui, de mon temps et _moy +présent_, avoient aydé à desmouvoir ledict duc Charles, lequel vouloit +destruire grant partie de ladicte ville de Gand.» Commines.] + +Ce fut un divorce. Le maître et le peuple se séparèrent pour ne se +revoir jamais. La Flandre haïssait alors autant qu'elle avait aimé. +Elle attendait, souhaitait la ruine de cet homme funeste. Les gros +bourgeois croyaient avoir tout à craindre de lui. Il avait frappé les +pauvres en mettant un impôt sur les grains. Il avait tenté d'imposer +le clergé; dans ses embarras de Neuss, il lui demanda un décime et +réclama de toutes les églises, de toutes les communautés, les droits +d'amortissement non payés par l'Église _depuis soixante ans_; ces +droits éludés, refusés, étaient levés de force par les agents du fisc. +Les prêtres commencèrent à répandre dans le peuple qu'il était maudit +de Dieu[296]. + +[Note 296: On disait, entre autres choses, que Philippe le Bon s'étant +dispensé d'aller à la croisade sous prétexte de santé (pour faire +plaisir à sa femme et autres dont les maris partaient), le pape +indigné le maudit, lui et les siens, jusqu'à la troisième génération. +(Reiffenberg, d'après le Defensorium sacerdotum, de Scheurlus.)] + +Ceux qui souffraient le plus, en se plaignant le moins, c'étaient ceux +qui payaient de leur personne même, les nobles, désormais condamnés à +chevaucher toujours derrière cet homme d'airain, qui ne connaissait ni +peur, ni fatigue, ni nuit, ni jour, ni été, ni hiver. Ils ne +revenaient plus jamais se reposer. Adieu leurs maisons et leurs +femmes, elles avaient le temps de les oublier... Il ne s'agissait +plus, comme autrefois, de faire la guerre chez eux, tout au plus de +l'Escaut à la Meuse. Il leur fallait maintenant s'en aller, nouveaux +paladins, aux aventures lointaines, passer les Vosges, le Jura, tout à +l'heure les Alpes, faire la guerre à la fois au royaume +_très-chrétien_ et au _saint empire_, aux deux têtes de la chrétienté, +au droit chrétien; leur maître était son droit à lui-même et n'en +voulait nul autre. + +Reviendrait-il jamais aux Pays-Bas? tout disait le contraire. Le +trésor, qui du temps du bon duc avait toujours reposé à Bruges, il +l'emportait, le faisait voyager avec lui; des diamants d'un prix +inestimable et faciles à soustraire, des châsses, des reliquaires, des +saints d'or et toutes sortes de richesses pesantes, tout cela chargé +sur des chariots, roulait de Neuss à Nancy, et de Nancy en Suisse. Sa +fille restait encore en Flandre, mais il écrivit aux Flamands de la +lui envoyer. + +La Suisse, par laquelle il allait commencer, n'était qu'un passage +pour lui; les Suisses étaient bons soldats, et tant mieux; il les +battrait d'abord, puis les payerait, les emmènerait. La Savoie et la +Provence étaient ouvertes; le bon homme René l'appelait[297]. Le petit +duc de Savoie et sa mère lui étaient acquis, livrés d'avance[298] par +Jacques de Savoie, oncle de l'enfant, qui était maréchal de Bourgogne. +Maître de ce côté-ci des Alpes, il descendait aisément l'autre pente. +Une fois là, il avait beau jeu, dans l'état misérable de dissolution +où se trouvait l'Italie. Il en avait tous les ambassadeurs. Le fils du +roi de Naples, de la maison d'Aragon, l'un de ses gendres en +espérance, ne le quittait pas. + +[Note 297: «Et pour aller prendre la possession du dict pays, estoit +allé M. de Chasteau-Guyon.» Commines.] + +[Note 298: Les Suisses croyaient qu'il avait demandé à l'empereur, +dans l'entrevue de Trêves, le duché de Savoie. (Diebold Schilling.)] + +D'autre part, il avait recueilli les serviteurs italiens de la maison +d'Anjou[299]. Le duc de Milan, qui voyait le pape, Naples et Venise, +déjà gagnés, s'effrayait d'être seul, et il envoya en hâte au duc, +pour lui demander alliance[300]... Donc, rien ne l'arrêtait; il +suivait la route d'Annibal, et, comme lui, préludait par la petite +guerre des Alpes; au delà, plus heureux, il n'avait pas de Romains à +combattre, et l'Italie l'invitait elle-même. + +[Note 299: Tels que Campobasso, Galeotto. Il avait à son service +d'autres méridionaux, un médecin italien, un médecin et un chroniqueur +portugais, etc.] + +[Note 300: Trois semaines au plus avant la bataille de Granson, selon +Commines.] + + + + +LIVRE XVII + + + + +CHAPITRE PREMIER + +GUERRE DES SUISSES--BATAILLE DE GRANSON ET DE MORAT + +1476 + + +Lorsque le duc de Bourgogne, engagé au siége de Neuss, reçut le défi +des Suisses, il resta un moment muet de fureur; enfin, il laissa +échapper ces mots: «Ô Berne! Berne!» + +Qui encourageait tous ses ennemis les plus faibles, Sigismond, René, +de simples villes comme Mulhouse ou Colmar? nul autre que les Suisses. +Ils couraient à leur aise la Franche-Comté, brûlaient des villes, +mangeaient tout le pays; ils buvaient à leur aise dans Pontarlier. +Ils avaient mis la main sur Vaud et Neufchâtel, sans distinguer ce qui +était Savoie ou fief de Bourgogne[301]. + +[Note 301: Les enclavements et les enchevêtrements des fiefs dans les +pays romans sont très-nettement expliqués par M. de Gingins, p. 39, +40.] + +Le duc avait hâte de les châtier. Il y allait en plein hiver. Une +seule chose pouvait le ralentir, le ramener peut-être au nord, c'est +qu'il n'était pas encore mis en possession de la dépouille de +Saint-Pol. Le roi lui ôta ce souci; il lui livra Saint-Quentin (24 +janvier 1476)[302], en sorte que rien ne le retardant, à l'aveugle et +les yeux baissés, il s'en allât heurter la Suisse. Pour ne rien perdre +du spectacle, Louis XI vint s'établir à Lyon (février). + +[Note 302: On ne savait pas trop encore de quel côté il allait +tourner. La ville de Strasbourg fit de formidables préparatifs de +défense. _Chronique ms. de Strasbourg, communiquée par M. Strobel._] + +De ces deux forces brutales, violentes, qui devait l'emporter? Lequel, +du sanglier du Nord ou de l'ours des Alpes, jetterait l'autre à bas, +personne ne le devinait. Et personne non plus ne se souciait d'être du +combat. Les Suisses trouvèrent leurs amis de Souabe très-froids à ce +moment. Leur grand ami, le roi, les avait abandonnés en septembre, +payés en octobre pour faire la guerre, et il attendait. + +Le duc semblait bien fort. Il venait de prendre la Lorraine. Son siége +même de Neuss, où il avait un moment tenu seul devant tout l'Empire, +le rehaussait encore. Celui qui, sans tirer l'épée, obligeait le roi +de France de céder Saint-Quentin était un prince redoutable. + +Et les Suisses aussi étaient formidables alors[303]. La terreur de leur +nom était si forte que, sans qu'ils bougeassent seulement, les petits +venaient de toutes parts se mettre sous leur ombre. Tous les sujets +d'évêques, d'abbés, les uns après les autres, s'affranchissaient en se +disant alliés des Suisses; les villes libres, tout autour, subissaient +peu à peu leur pesante amitié. Un bourgeois de Constance avait fait +mauvaise mine en recevant une monnaie de Berne; de Berne et de Lucerne, +à l'instant, partent quatre mille hommes, et Constance paye deux mille +florins pour expier ce crime[304].--Ils frappaient fort et loin; pour le +faire sentir à leurs amis de Strasbourg, et leur prouver qu'ils étaient +tout près et à portée de les défendre, ils s'avisèrent, à une fête de +l'arc que donnait cette ville, d'apporter un gâteau cuit en Suisse, et +qui arriva, tiède encore, à Strasbourg. + +[Note 303: Pour apprécier cette forte et rude race, voir à la +bibliothèque de Berne le portrait de Magdalena Nageli, avec son +chaperon et ses gros gants de chamois. L'ennemi de son père, qui la +vit laver son linge à la fontaine, fit la paix sur-le-champ, afin de +pouvoir épouser une fille si robuste; elle lui donna en effet +quatre-vingts enfants et petits-enfants.] + +[Note 304: Mallet, X, p. 50. V. aussi Berchtold, Fribourg, I, 367.] + +L'élan des Suisses était très-grand alors, leur pente irrésistible +vers les bons pays d'alentour. Il n'y avait pas de sûreté à se mettre +devant, pas plus qu'il n'y en aurait à vouloir arrêter la Reuss au +pont du Diable. Empêcher cette rude jeunesse de laisser tous les ans +ses glaces et ses sapins lui fermer les vignes du Rhin[305], de Vaud +ou d'Italie, c'était chose périlleuse. Le jeune homme est bien âpre, +quand, pour la première fois, il mord au fruit de vie. + +[Note 305: Berne écrivait au sujet de l'Alsace: «Délaisserons-nous ce +bon pays, qui jusqu'ici nous a donné tant de vin et de blé?» Diebold +Schilling.] + +Jeunes étaient ces Suisses, ignorant tout, ayant envie de tout, +gauches et mal habiles, et tout réussissait. Tout sert aux jeunes. Les +factions, les rivalités intérieures qui ruinent les vieux sages États, +profitaient à ceux-ci. Les chevaliers des villes et les hommes des +métiers faisaient partie des mêmes corporations et rivalisaient de +bravoure; le banneret tué, la bannière se relevait aussi ferme dans la +main d'un boucher[306], d'un tanneur. Les chefs des partis opposés +n'étaient d'accord que sur une chose, aller en avant, les Diesbach +pour entraîner, les Bubenberg pour s'excuser de l'amitié des +Bourguignons et pour assurer leur honneur. + +[Note 306: Les nobles entraient dans les _abbayes_ des bouchers, +tanneurs, etc., pour devenir éligibles aux charges municipales. V. +Bluntschli, Tillier, II, 455, sur ces corporations, la _chambre au +singe_, la chambre au fou, etc., sur la _noblesse des fenêtres_, ainsi +nommée parce que pour constater son blason récent elle le mettait dans +les vitraux qu'elle donnait aux églises, aux chapelles et chambres de +confréries. Les Diesbach, qui avaient été marchands de toile, +obtinrent de l'empereur de substituer à leur humble _croissant_ deux +_lions_ d'or. Les Hetzel, de bouchers qu'ils étaient, _devinrent +chevaliers_, etc. Tillier, II, 484, 486.] + +Le duc partit de Besançon le 8 février. C'était de bien bonne heure +pour une guerre de Suisse. Il avait hâte, poussé par sa vengeance, +poussé par les prières de ses grands officiers, dont plusieurs +étaient seigneurs des pays romans que les Suisses occupaient; l'un +était Jacques de Savoie, comte de Romont et baron de Vaud; l'autre +Rodolphe, comte de Neufchâtel. Le second avait été, l'autre était +encore maréchal de Bourgogne. Ennemis des Suisses comme officiers du +duc[307], ils avaient essayé quelque temps de rester avec eux en +rapport de bon voisinage. Romont avait déclaré qu'il ne voulait pour +son pays de Vaud d'autre protecteur que ses amis de Berne, et n'en +avait pas moins commandé les Bourguignons contre eux à Héricourt. +Rodolphe de Neufchâtel, pour montrer plus de confiance encore, prit +domicile dans la ville de Berne, ce qui n'empêchait pas que son fils +ne combattît les Suisses avec le duc de Bourgogne; le père avait +ménagé devant Neuss entre le duc et l'empereur ce traité, où le +dernier abandonnait les Suisses et les laissait hors la protection de +l'Empire[308]. + +[Note 307: La position de ces grands seigneurs était fort analogue à +celle du comte de Saint-Pol. Jacques de Savoie avait épousé une +petite-fille de Saint-Pol, et se trouvait, pour les biens de sa femme, +vassal du duc en Flandre et en Artois.] + +[Note 308: Muller; Tillier.] + +La duchesse de Savoie agissait à peu près de même; elle croyait amuser +les confédérés avec de bonnes paroles, tandis qu'elle faisait sans +cesse passer au duc des recrues de Lombardie; elle finit par aller les +chercher, et se faire recruteur elle-même pour le Bourguignon. Les +Suisses, tout grossiers qu'ils semblaient, ne se laissèrent pas amuser +aux paroles. Ils ne voulurent rien comprendre aux subtiles +distinctions de droit féodal, au moyen desquelles ceux qui les +tuaient au service du Bourguignon se disaient encore leurs amis et +prétendaient devoir être ménagés. Ils saisirent Neufchâtel, Vaud, et +tout ce qu'ils purent des fiefs de la Savoie. + +L'armée que le duc amenait contre eux, très-fatiguée par deux +campagnes d'hiver, et qui retrouvait la neige en mars dans cette +froide Suisse, n'avait pas grand élan, si l'on en juge par ce que le +duc fit mettre à l'ordre: que quiconque s'en irait, serait _écartelé_ +(26 février). Cette armée, un peu remontée en Franche-Comté, ne +passait guère dix-huit mille hommes; ajoutez huit mille Piémontais ou +Savoyards qu'amena Jacques de Savoie. Le 18 février, le duc arriva +devant Granson, qui, contre son attente, l'arrêta jusqu'au 28. Une +vaillante garnison défendit la ville d'abord, puis le château, contre +les assauts des Bourguignons[309]. On y fit entrer alors quelques +filles de joie et un homme, qui leur dit qu'ils auraient la vie sauve. +Ils se rendirent. Mais le duc n'avait pas autorisé l'homme; il en +voulait à ces Suisses d'avoir retardé un prince comme lui, qui leur +faisait l'honneur de les attaquer en personne. Il laissa faire les +gens du pays qui avaient plus d'une revanche à prendre[310]. Les +Suisses furent noyés dans le lac, pendus aux créneaux. + +[Note 309: On essaya de les secourir: «Mais possible ne fut de tendre +main ne nourriture aux pauvres assaillis... Si furent contraints de +revenir gémissants.» _Hugues de Pierre, chanoine et chroniqueur en +titre de Neufchâtel_, page 27. (Extraits des chroniques, faits par M. +de Purry, Neufchâtel, 1839; V. aussi ce qu'en ont donné Boyve, +Indigénat Helvétique, et M. F. Du Bois, Bataille de Granson, Journal +de la Société des antiquaires de Zurich). Que ne puis-je citer ici les +dix pages que M. de Purry a sauvées! Dix pages, tout le reste est +perdu... Je n'ai rien lu nulle part de plus vif, de plus français.] + +[Note 310: V. surtout Berchtold, Fribourg, I, 573.--Gingins excuse le +duc et veut croire qu'il était absent, parce que ce jour même _il +alla_ à trois lieues de là. Les deux serviteurs du duc, Olivier et +Molinet, s'inquiètent moins de la gloire de leur maître; ils disent +tout net qu'il les fit pendre.] + +L'armée des confédérés était à Neufchâtel[311]. Grande fut leur +colère, leur étonnement d'avoir perdu Granson, puis Vaumarcus qui se +rendit sans combattre. Ils avancèrent pour le reprendre. Le duc, qui +occupait une forte position sur les hauteurs, la quitta et avança +aussi pour trouver des vivres. Il descendit dans une plaine étroite, +où il lui fallait s'allonger et marcher en colonnes[312]. + +[Note 311: «Arrivent à Neufchastel à grands sauts, avecque chants +d'allégresse et formidable suitte (seize mill, disoit l'un, vingt +mill, disoit l'autre), touts hommes de martials corpsages, faisant +peur et pourtant plaisir à voir.» Le chanoine Hugues de Pierre.--Le +dernier trait est charmant: le brave chanoine a peur de ses amis. Il +essaye d'écrire ces noms terribles, _Suitz_, _Thoun_, mais bientôt il +y renonce: «Desquels ne peut-on facilement se ramentevoir le nom.»] + +[Note 312: Cette bataille, fort obscure jusqu'ici, devient très-claire +dans l'utile travail de M. Frédéric Dubois (Journal des antiquaires de +Zurich), qui a reproduit et résumé toutes les chroniques, Hugues de +Pierre, Schilling, Etterlin, Baillot et l'anonyme.--Le chanoine +Hugues, qui était tout près et qui a eu peur, est le plus ému; il +tressaille d'aise d'en être quitte. Les braves qui ont combattu, +Schilling et Etterlin, sont fermes et calmes. L'anonyme, qui écrit +plus tard, charge et orne à sa manière. V. le _ms._ cité par M. F. +Dubois, p. 42.] + +Ceux du canton de Schwitz, qui étaient assez loin en avant, se +rencontrèrent tout à coup en face des Bourguignons; ils appelèrent et +furent bientôt rejoints par Berne, Soleure et Fribourg. Ces cantons, +les seuls qui fassent encore arrivés sur le champ de bataille, durent +porter seuls le choc. Ils se jetèrent à genoux un moment pour prier; +puis, relevés, les lances enfoncées en terre et la pointe en avant, +ils furent immuables, invincibles. + +Les Bourguignons se montrèrent peu habiles. Ils ne surent pas faire +usage de leur artillerie; les pièces étaient pointées trop haut. La +gendarmerie, selon le vieil usage, vint se jeter sur les lances; elle +heurta, se brisa. Ses lances avaient dix pieds de longueur, celles des +Suisses dix-huit[313]. Le duc lui-même vint bravement en tête de son +infanterie contre celle des Suisses, tandis que le comte de +Châteauguyon choquait les flancs avec sa cavalerie. Ce vaillant comte +arriva par deux fois jusqu'à la bannière ennemie, la toucha, crut la +prendre; par deux fois il fut repoussé, tué enfin... Rien n'entama la +masse impénétrable. + +[Note 313: Observation essentielle que me communique le savant et +vénérable M. de Rodt, qui traitera tout ceci en maître dans le volume +que nous attendons. Je lui dois encore plusieurs détails puisés dans +le récit ms. d'un témoin oculaire, l'ambassadeur milanais +Panicharola.] + +Le duc, pour l'ébranler et l'attirer plus bas dans la plaine, ordonna +à sa première ligne un mouvement rétrograde qui effraya la seconde... +À ce moment, une lueur de soleil montrait à gauche toute une armée +nouvelle, Uri, Unterwald et Lucerne, qui arrivaient enfin; ils avaient +suivi, à la file, un chemin de neige, d'où cent cavaliers auraient pu +les précipiter. La trompe d'Unterwald mugit dans la vallée, avec les +cornets sauvages de Lucerne et d'Uri. Tous poussaient un cri de +vengeance: «Granson! Granson!...» Les Bourguignons de la seconde +ligne, qui reculaient déjà vers la troisième, virent avec épouvante +ces bandes s'allonger sur leur flanc. Du camp même partit le cri: +_Sauve qui peut_[314]... Dès lors, rien ne put les arrêter; le duc eut +beau les saisir, les frapper de l'épée, ils s'enfuirent en tous sens. +Il n'y eut jamais de déroute plus complète. «Les Ligues, dit le +chroniqueur avec une joie sauvage, les Ligues, comme grêle, se ruent +dessus, dépeçant de çà de là ces beaux galants; tant et si bien sont +déconfits en val de route ces pauvres Bourguignons, que semblent-ils +fumée épandue par le vent de bise.» + +[Note 314: _Récit ms. de Panicharola_ (communiqué par M. de Rodt).] + +Dans cette plaine étroite, peu de gens avaient combattu. Il y avait eu +panique et déroute[315] plus que véritable défaite. Commines qui, +étant avec le roi, n'eût pas mieux demandé sans doute que de croire la +perte grande, dit qu'il ne périt que sept hommes d'armes[316]? Les +Suisses disent mille hommes. + +[Note 315: Le duc fut entraîné dans la déroute. Son fou, le Glorieux, +galopait, dit-on, près de lui, et il aurait osé dire à cet homme +terrible et dans un tel moment: «Nous voilà bien _Hannibalés_!» Le mot +n'est guère probable. Cependant, il paraît que Charles le Téméraire, +qui n'aimait personne, aimait son fou. Je vois qu'en 1475, au milieu +de ses plus grands embarras d'argent, il voulut lui faire un présent +qui ne lui coûtât rien; il invita ses barons et les dames de sa cour à +lui donner une chaîne d'or. Ils aimèrent mieux lui donner chacun +quatre nobles à la rose. (Cibrario.) Voir Jean-Jacques Fugger, Miroir +de la maison d'Autriche.] + +[Note 316: Six cents Bourguignons et vingt-cinq Suisses, selon les +Alsaciens. _Chronique ms. de Strasbourg_ (communiquée par M. +Strobel).] + +Il avait perdu peu, perdu infiniment. Le prestige avait disparu; ce +n'était plus Charles _le terrible_. Tout vaillant qu'il était, il +avait montré le dos... Sa grande épée d'honneur était maintenant +perdue à Fribourg ou à Berne. La fameuse tente d'audience en velours +rouge où les princes entraient en tremblant, elle avait été ouverte +par les rustres avec peu de cérémonie. La chapelle, les saints de la +maison de Bourgogne qu'il emportait avec lui dans leurs châsses et +leurs reliquaires, ils s'étaient laissés prendre; ils étaient +maintenant les saints de l'ennemi. Ses diamants célèbres, connus par +leur nom dans toute la chrétienté, furent jetés d'abord comme morceaux +de verre et traînaient sur la route. Le symbolique collier de la +Toison, le sceau ducal, ce sceau redouté qui scellait la vie ou la +mort, tout cela, manié, montré, sali, moqué! Un Suisse eut l'audace de +prendre le chapeau qui avait couvert la majesté de ce front terrible +(contenu de si vastes rêves!), il l'essaya, il rit, et le jeta par +terre[317]... + +[Note 317: Les Fugger furent seuls assez riches pour acheter le gros +diamant (qui avait orné la couronne du Mogol), et le splendide chapeau +de velours jaune, à l'italienne, cerclé de pierreries. État de ce qui +fut trouvé au camp de Granson, 1790, 4º. M. Peignot en a donné +l'extrait dans ses Amusements philologiques.] + +Ce qu'il avait perdu, il le sentait, et tout le monde le +sentait[318]... Le roi, qui jusque-là était assez négligé à Lyon, qui +envoyait partout et partout était mal reçu, vit peu à peu le monde +revenir. Le plus décidé était le duc de Milan, qui offrait cent mille +ducats comptant si le roi voulait tomber sur le duc, le poursuivre +sans paix ni trêve. Le roi René, qui n'attendait qu'un envoyé du duc +pour le mettre en possession de la Provence[319], vint s'excuser à +Lyon; il était vieux, son neveu, son héritier, malade[320]. Louis XI, +en les voyant, jugea qu'il n'irait pas bien loin et il leur fit une +bonne pension viagère, moyennant quoi ils lui assuraient la Provence +après eux. Il se faisait fort de leur survivre, quoique faible et déjà +souffreteux. Mais enfin il venait de battre gaillardement le duc de +Bourgogne par ses amis les Suisses. Il alla en rendre grâces à +Notre-Dame du Puy, et au retour il prit deux maîtresses. Il promenait +dans Lyon par les boutiques le vieux René pour l'amuser aux +marchandises[321]; lui, il prit les marchandes, deux Lyonnaises, la +Gigonne et la Passefilon[322]. + +[Note 318: Notre greffier de Paris le sent à merveille. Il lui échappe +un petit cri de joie quand il voit le duc: «Fuyant sans arrester, et +souvent regardoit derrière luy vers le lieu où fut faicte sur lui +ladite destrousse, jusques à Joigné, où il y a huict grosses lieuës, +qui en valent bien seize _de France la jolie, que Dieu saulve et +garde_.» Jean de Troyes.] + +[Note 319: Philippe de Bresse s'empara d'un projet _écrit de la propre +main_ du duc de Bourgogne, dans lequel il ordonnait à M. de +Châteauguyon de lever des troupes en Piémont pour assurer l'invasion +de la Provence qu'il méditait. L'original fut envoyé à Louis XI. +(Villeneuve Bargemont.)] + +[Note 320: Mathieu conte que René, ne pouvant accorder son neveu +Charles du Maine et son petit-fils René II, jeta une épaule de mouton +à deux chiens qui se bataillèrent, et alors on lâcha un dogue qui +enleva le morceau disputé.--Du temps de Mathieu, on voyait encore cet +emblème en relief dans une chaire de l'oratoire de René, à +Saint-Sauveur d'Aix.] + +[Note 321: C'était sa création des foires de Lyon qui l'avait brouillé +avec la Savoie. Il montrait cette résurrection du commerce lyonnais +comme son ouvrage. Le commerce avait déserté les foires de Genève; les +marchands ne s'y arrêtaient plus, ils traversaient la Savoie en fraude +pour arriver à Lyon. De là des violences, des saisies plus ou moins +légales. De là la fameuse histoire des peaux de mouton saisies, que +Commines s'amuse à donner pour cause de cette guerre, afin d'en tirer +la fausse et banale philosophie _des grands effets par les petites +causes_.--M. de Gingins le rectifie très-bien. Sur la guerre des +foires de Lyon et de Genève. V. Ordonnances, t. XV, 20 mars, 8 octobre +1462, et XVII, nov. 1467.] + +[Note 322: «En soy retournant dudit Lyon, fist venir après luy deux +damoiselles dudit lieu jusques à Orléans, dont l'une estoit nommée la +Gigonne, qui aultrefois avoit esté mariée à un marchant dudit Lyon, et +l'autre estoit nommée la Passe-Fillon, femme aussi d'un marchant dudit +Lyon. Le roi maria Gigonne à un jeune fils natif de Paris, et au mary +de Passe-Fillon donna l'office de conseillier en la Chambre des +comptes à Paris.» Jean de Troyes p. 40-41.] + +La duchesse de Savoie, sa vraie soeur, joua double; elle lui envoya un +message à Lyon, et, elle-même, elle alla trouver le duc de Bourgogne. + +Il s'était établi chez elle, à Lausanne, au point central où il +pouvait réunir au plus tôt les troupes qui lui viendraient de la +Savoie, de l'Italie et de la Franche-Comté. Ces troupes arrivaient +lentement à son gré, il se consumait d'impatience. Lui-même, il avait +contribué à effrayer et disperser ceux qui avaient fui, à les empêcher +de revenir, en les menaçant du dernier supplice. Dans son inaction +forcée, la honte de Granson, la soif de la vengeance, l'impuissance +sentie la première fois, et de trouver qu'il n'était qu'un homme!... +il étouffait, son coeur semblait près d'éclater. + +Il était à Lausanne, non dans la ville, mais dans son camp sur la +hauteur qui regarde le lac et les Alpes. Seul et farouche, laissant sa +barbe longue, il avait dit qu'il ne la couperait pas jusqu'à ce qu'il +eût revu le visage des Suisses. À peine s'il laissait approcher son +médecin, Angelo Cato, qui pourtant lui mit des ventouses, lui fit +boire un peu de vin pur (il était buveur d'eau), parvint même à le +faire raser[323]. La bonne duchesse de Savoie vint pour le consoler; +elle fit venir de la soie de chez elle pour le rhabiller; il était +déchiré, en désordre, et tel que Granson l'avait fait... Elle ne s'en +tint pas là; elle habillait les troupes; elle faisait faire des +chapeaux, des ceintures. De Venise, de Milan même (qui traitait contre +lui), il lui venait de l'argent, toute sorte d'équipements. Du pape et +de Bologne, il tira quatre mille Italiens. Il compléta sa bonne troupe +de trois mille Anglais. De ses États arrivèrent six mille Wallons, de +Flandre enfin et des Pays-Bas deux mille chevaliers ou fieffés qui, +avec leurs hommes, formaient une belle cavalerie de cinq ou six mille +hommes. Le prince de Tarente, qui était près du duc lorsqu'il fit la +revue, en compta vingt-trois mille, sans parler des gens très-nombreux +du charroi et de l'artillerie. Ajoutez neuf mille hommes, et plus tard +quatre mille encore pour l'armée savoyarde du comte de Romont. Le duc, +se retrouvant à la tête de ces grandes forces, reprit tout son +orgueil, jusqu'à menacer le roi pour les affaires du pape; ce n'était +plus assez pour lui de combattre les Suisses. + +[Note 323: Commines place cette maladie trop tard. Il est bien établi +par Schilling et autres contemporains qu'il l'eut à Lausanne, +c'est-à-dire _après le premier revers_.] + +Les efforts inouïs que le comte de Romont avait faits et fait faire, +ruinant la Savoie pour le camp de Lausanne, pour écraser les +confédérés, confirmaient le dire général qui courait que le duc avait +promis sa fille au jeune duc de Savoie, qu'un partage était fait +d'avance des terres de Berne, et que déjà dans son camp il en avait +conféré les fiefs. Berne écrivait lettre sur lettre, les plus +pressantes, aux villes d'Allemagne, au roi, aux cantons. Le roi, selon +son usage, promit secours et n'envoya personne. Les confédérés des +montagnes étaient justement à l'époque de l'année où ils mènent les +troupeaux dans les hauts pâturages. Ce n'était pas chose facile de les +faire descendre, de les réunir. Ils ne comprenaient pas bien que, pour +défendre la Suisse, il fallût faire la guerre au pays de Vaud[324]. + +[Note 324: Dès le commencement, en 1475, Berne eut beaucoup de peine à +entraîner Unterwald. En 1476, les habitants même de la campagne de +Berne se décidèrent difficilement à prendre part à cette expédition de +Morat, qui promettait peu de butin. Stettler, Biographie de Bubenberg. +Tillier, II, 289.] + +C'était pourtant sur la limite que la guerre allait commencer. Berne +jugea avec raison qu'on attaquerait d'abord Morat qu'elle regardait +comme son faubourg, sa garde avancée. Ceux qu'on y envoya pour +défendre cette ville n'étaient pas sans inquiétude, se souvenant de +Granson, de sa garnison sans secours, perdue, noyée. Pour les bien +assurer qu'on ne les abandonnerait pas, on prit dans les familles où +il y avait deux frères, un pour Morat, un pour l'armée de Berne. +L'honnête et vaillant Bubenberg promit de défendre Morat, et l'on +remit sans hésiter ce grand poste de confiance au chef du parti +bourguignon. + +Là cependant était le salut de la Suisse, tout dépendait de la +résistance que ferait cette ville; il fallait donner le temps aux +confédérés de s'assembler, tandis que leur ennemi était prêt. Il n'en +profita guère. Parti le 27 de Lausanne, arrivé le 10 juin devant +Morat, il l'entoura du côté de la terre, lui laissant le lac libre, +pour recevoir à sa volonté des vivres et des munitions. Il se croyait +trop fort apparemment et croyait emporter la ville[325]. Des assauts +répétés dix jours durant ne produisirent rien. Le pays était contre +lui. Tout ami que le duc était du pape, et menant le légat avec lui, +la campagne avait horreur de ses Italiens, comme de gens infâmes et +hérétiques[326]. À Laupin, un curé menait bravement sa paroisse au +combat. + +[Note 325: La tradition veut qu'il ait dit: «Je déjeunerai à Morat, je +dînerai à Fribourg, je souperai à Berne.» Berchtold.] + +[Note 326: On en avait brûlé dix-huit à Bâle, comme coupables de +sacriléges, de viols, etc., d'hérésies monstrueuses: «Ce qui fut +non-seulement agréable à Dieu, mais bien honorable à tous les +Allemands, comme preuve de leur haine pour telles hérésies.» Diebold +Schilling, p. 144.] + +Morat tint bon, et les Suisses eurent le temps de se rassembler. Les +habits rouges[327] d'Alsace arrivèrent malgré l'empereur; avec eux, le +jeune René, duc sans duché, dont la vue seule rappelait toutes les +injustices du Bourguignon[328]. Ce jeune homme de vingt ans venait +combattre, mais le petit duc de Gueldre ne pouvait venir, prisonnier +qu'il était, ni le comte de Nevers, ni tant d'autres, dont la ruine +avait fait la grandeur de la maison de Bourgogne. + +[Note 327: Strasbourg et Schélestadt en rouge (Strasbourg rouge et +blanc, selon le _ms. communiqué par M. Strobel_), Colmar rouge et +bleu, Waldshut noir, Lindau blanc et vert, etc. Chant sur la bataille +d'Héricourt, dans Schilling, p. 146.] + +[Note 328: La chronique de Lorraine (Preuves de D. Calmet, p. +LXVI-LXVII), contient des détails touchants, un peu romanesques +peut-être, sur la misère du jeune René, entre son faux ami Louis XI et +son furieux ennemi, sur son dénûment, sur l'intérêt qu'il inspirait, +etc.] + +Si le roi n'aida pas directement les Suisses, il n'en travailla pas +moins bien contre le duc, en montrant partout ce beau jeune +exilé[329]; il lui donna de l'argent, une escorte. René alla d'abord +voir sa grand'mère, qui le rhabilla, l'équipa[330]. Puis, avec cette +escorte française, il traversa son pays, sa pauvre Lorraine, où tout +le monde l'aimait[331], et personne pourtant n'osait se déclarer. À +Saint-Nicolas, près Nancy, il entendit la messe, dit la chronique: La +messe ouïe, passa près de lui la femme du vieux Walleter, et, sans +faire semblant de rien, elle lui donna une bourse où il y avait plus +de 400 florins; il baissa la tête en la remerciant[332]. + +[Note 329: Quand il entra à Lyon, les marchands allemands ayant +demandé d'avance quelle livrée il portait (blanc, rouge et gris), ils +la prirent tous, les chapeaux de même, et à chacun trois plumes de ces +couleurs.] + +[Note 330: «Elle vit que son beau fils et ses gens n'estoient point +vestus de soye; elle appela son maître d'hostel, disant: Prenez or et +argent: allez à Rouen acheter force velours et satin, et tost revenez. +Le maistre d'hostel ne faillit mye, assez en apportit... Ladite dame, +voyant que le duc estoit en grand soutcy, lui dict: Mon beau fils, ne +vous esbahissez mye; se vostre duchié perdu avez, j'ay là, Dieu mercy, +assez pour vous entretenir. Respondit le duc: Madame, et belle-mère +grande, encore ay espérance... La bonne dame à luy se descouvra, elle +sy vielle et fort malade, lui disant: Vous voyez, mon beau fils, en +quel estat je suis; je n'en peux plus; mourir me convient maintenant; +tous mes biens vous mets en main, et sans faire testament... Le duc ne +la volt mye refuser, puisqu'ainsy son plaisir estoit; aussy c'estoit +son vray hoirs.» Chronique de Lorraine.] + +[Note 331: On faisait des récits de la bonté du jeune prince: Un +prisonnier bourguignon se plaignait de manquer de pain depuis +vingt-quatre heures: «Si tu n'en as pas eu hier, dit René, c'est par +ta faute; falloit m'en dire; ainsi seroit la mienne, si en manquoit en +avant.» Et il lui donna ce qu'il avait d'argent sur lui. (Villeneuve +Bargemont.)] + +[Note 332: De là, poursuivant son voyage, il entre en pays allemand; +tous les seigneurs, etc., viennent le joindre, et le chroniqueur qui +le suivait, se dédommage de sa misère et de ses jeûnes, en contant +tout au long l'abondance de cette bonne cuisine allemande, les vins, +les victuailles; il demande aux Allemands si c'est ainsi qu'ils vivent +tous les jours, etc.] + +Ce jeune homme innocent, malheureux, abandonné de ses deux protecteurs +naturels, le roi et l'empereur, et qui venait combattre avec les +Suisses, apparut au moment même de la bataille comme une vivante image +de la justice persécutée et de la bonne cause. Les bandes de Zurich +rejoignirent en même temps. + +La veille au soir, pendant que tout le monde à Berne était dans les +églises à prier Dieu pour la bataille, ceux de Zurich passèrent. Toute +la ville fut illuminée, on dressa des tables pour eux, on leur fit +fête. Mais ils étaient trop pressés, ils avaient peur d'arriver tard; +on les embrassa en leur souhaitant bonne chance... Beau moment et +irréparable, de fraternité si sincère! et que la Suisse n'a retrouvé +jamais[333]. + +[Note 333: Les deux vaillants greffiers de Berne et de Zurich, qui +combattirent et écrivirent ces beaux combats, Diebold et Etterlin, en +ont le souffle encore, la sérénité magnanime des forts dans le +péril.--V. Tillier, Mallet, etc. Guichenon (Histoire de Savoie, I, +527) dit à tort que Jacques de Romont commandait à Morat l'avant-garde +des Bourguignons.] + +Ils partirent à dix heures, chantant leur chant de guerre, marchèrent +toute la nuit, malgré la pluie, et arrivèrent de bonne heure. Tous +entendirent matines. Puis on fit nombre de chevaliers, nobles ou +bourgeois[334], n'importe. Le bon jeune René, qui n'était pas fier, +voulut en être aussi. Il n'y eut plus qu'à marcher au combat. +Plusieurs, par impatience (ou par dévotion?) ne prirent ni pain, ni +vin, et jeûnèrent dans ce jour sacré (22 juin 1476). + +[Note 334: Le tout puissant doyen des bouchers portait la bannière de +Berne.] + +Le duc, averti la veille, ne voulut jamais croire que l'armée des +Suisses fût en état de l'attaquer. Il y avait à peu près même nombre, +environ trente-quatre mille hommes de chaque côté[335]. Mais les +Suisses étaient réunis, et le duc commit l'insigne faute de rester +divisé, de laisser loin de lui, à la porte opposée de Morat, les neuf +mille Savoyards du comte de Romont. Son artillerie fut mal placée et +sa cavalerie servit peu, parce qu'il ne voulut jamais changer de +position pour lui donner carrière. Il mettait son honneur à ne daigner +bouger, à ne pas démarrer d'un pied, à ne jamais lâcher son siége... +La bataille était perdue d'avance. Le médecin astrologue, Angelo Cato, +avertit le soir même le prince de Tarente qu'il ferait sagement de +prendre congé. Dès le passage du duc à Dijon, il avait plu du sang, et +Angelo avait prédit, écrit en Italie la déroute de Granson. Celle de +Morat était plus facile à prévoir. + +[Note 335: C'est l'opinion commune, celle de Commines. Le chanoine de +Neufchâtel dit que les Suisses avaient quarante mille hommes. M. de +Rodt, d'après des données qu'il croit sûres, leur en donne seulement +vingt-quatre mille.] + +Au matin, par une grande pluie, le duc met son monde sous les armes; +puis, à la longue, les arcs se mouillant et la poudre, ils finissent +par rentrer. Les Suisses prirent ce moment. De l'autre versant des +montagnes boisées qui les cachaient, ils montent; au sommet ils font +leur prière. Le soleil reparaît, leur découvre le lac, la plaine et +l'ennemi. Ils descendent à grands pas en criant: Granson! Granson! Ils +fondent sur le retranchement. Ils le touchaient déjà que le duc +refusait encore de croire qu'ils eussent l'audace d'attaquer. + +Une artillerie nombreuse couvrait le camp, mais mal servie et lente, +comme elle était partout alors. La cavalerie bourguignonne sortit, +ébranla l'autre; René eut un cheval tué; les fantassins vinrent en +aide, les immuables lances. Cependant un vieux capitaine suisse, qui +avait fait les guerres des Turcs avec Huniade, tourne la batterie, +s'en empare, la dirige contre les Bourguignons. D'autre part, +Bubenberg, sortant de Morat, occupe par cette sortie le corps du +bâtard de Bourgogne. Le duc, n'ayant ni le bâtard, ni le comte de +Romont, n'avait guère que vingt mille hommes contre plus de trente +mille[336]. L'arrière-garde des Suisses qui n'avait pas donné, passa +derrière les Bourguignons, pour leur couper la retraite. Ils se +trouvèrent ainsi pris des deux côtés, pris du troisième encore par la +garnison de Morat. Le quatrième était le lac... Au milieu, il y eut +résistance, et terrible; la garde se fit tuer, l'hôtel du duc, tuer. +Tout le reste de l'armée, foule confuse, éperdue, était peu à peu +poussé vers le lac... Les cavaliers enfonçaient dans la fange, les +gens à pied se noyaient[337] ou donnaient aux Suisses le plaisir de +les tirer comme à la cible. Nulle pitié; ils tuèrent jusqu'à huit ou +dix mille hommes dont les ossements entassés formèrent pendant trois +siècles un hideux monument[338]. + +[Note 336: Si l'on adopte ce chiffre moyen entre les versions +opposées.] + +[Note 337: Il y a ce mot féroce dans le chant de Morat: «Beaucoup +sautaient dans le lac, et pourtant n'avaient pas soif.» Diebold +Schilling. Ce chant naïvement cruel du soldat ménétrier, Veit Weber, +qui lui-même a fait ce qu'il chante, ressemble peu dans l'original à +la superbe poésie (moderne en plusieurs traits) que Koch, Bodmer, et +en dernier lieu Arnim et Brentano, ont imprimée: Desknaben Wunderhorn +(1819), I, 58. MM. Marmier, Loeve, Toussenel, etc., ont traduit dans +la Revue des Deux-Mondes (1836), et autres recueils, les chants de +Sempach, Héricourt, Pontarlier, etc., qu'on retrouve dans divers +historiens, principalement dans Tschudi et Diebold.] + +[Note 338: Que nous détruisîmes en passant (1798). Le lac rejette +souvent des os, et souvent les remporte. Byron acheta et recueillit +un de ces pauvres naufragés, ballottés depuis trois siècles.] + + + + +CHAPITRE II + +NANCY--MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE + +1476-1477 + + +Le duc courut douze lieues jusqu'à Morgues, sans dire un mot; puis il +passa à Gex, où le maître d'hôtel du duc de Savoie l'hébergea et le +refit un peu. La duchesse vint, comme à Lausanne, avec ses enfants et +lui donna de bonnes paroles. Lui, farouche et défiant, il lui demanda +si elle voulait le suivre en Franche-Comté. Il n'y avait à cela nul +prétexte. Les Savoyards, avant la bataille, avaient repris leurs +places dans le pays de Vaud et pouvaient les défendre, leur armée +étant restée entière. La duchesse refusa doucement; puis le soir, +étant partie de Gex avec ses enfants, Ollivier de la Marche l'enlève +aux portes. Un seul des enfants échappa, le seul qu'il importât de +prendre: le petit duc... Ce guet-apens, aussi odieux qu'inutile, fut +un malheur de plus pour celui qui l'avait tenté[339]. + +[Note 339: Pour croire, avec M. de Gingins, que cet enlèvement était +concerté entre le duc de Bourgogne et la duchesse elle-même, afin de +ménager les apparences à l'égard du roi, il faut oublier entièrement +le caractère du duc.] + +Il réunit à Salins les états de Franche-Comté. Il parla fièrement, +avec son courage indomptable, de ses ressources et de ses projets, du +futur royaume de Bourgogne. Il allait former une armée de quarante +mille hommes, taxer ses sujets au quart de leur avoir... Les états en +frémirent, ils lui représentèrent que le pays était ruiné; tout ce +qu'ils pouvaient lui offrir, c'étaient trois mille hommes et seulement +_pour garder le pays_. + +«Eh bien! s'écria le duc, il vous faudra bientôt donner à l'ennemi +plus que vous ne refusez à votre prince. Je m'en irai en Flandre, j'y +résiderais toujours. J'ai là des sujets plus fidèles.» + +Ce qu'il disait aux Comtois, il le disait aux Bourguignons, aux +Flamands, et n'obtenait pas davantage. Les états de Dijon ne +craignirent pas de déclarer que c'était une guerre inutile, qu'il ne +fallait pas fouler le peuple pour une querelle mal fondée, sans espoir +de succès[340]. La Flandre fut plus dure. Elle répondit (selon la +lettre du devoir féodal, mais la lettre était une insulte) que _s'il +était environné des Suisses et Allemands_, sans avoir assez d'hommes +pour se dégager, il n'avait qu'à le leur faire dire, les Flamands +iraient le chercher. + +[Note 340: Courte-Épée et Barante-Gachard, II, 525. La recette, sans y +comprendre la monnaie ni les aides, s'était élevée, dans les seules +années dont nous ayons le compte (1473-4), à 81,000 livres. Communiqué +par M. Garnier, employé aux _Archives de Dijon_.] + +Quand ce mot lui parvint, il eut un accès de fureur. Il dit que ces +rebelles le payeraient cher, que bientôt il irait jeter bas leurs murs +et leurs portes. Puis il sentit qu'il était seul, et il tomba dans un +grand abattement. Rejeté des Flamands aux Français, des Français aux +Flamands, que lui restait-il[341]?... Quel était maintenant son +peuple, son pays de confiance?... La Comté même envoya sous main au +roi de France pour traiter de la paix[342]. La Flandre lui refusa sa +fille! Après Granson, il avait écrit qu'on lui envoyât mademoiselle de +Bourgogne, mais les Flamands ne jugèrent pas à propos de se dessaisir +de l'héritière de Flandre. Après tout, s'il l'eût eue, où l'eût-il +déposée? + +[Note 341: Nous n'avons pas tout dit. Mais la Zélande, dès 1472, +s'était révoltée contre les taxes, et Zierickzée n'avait pu être +réduite que par des exécutions sanglantes. Documents Gachard, II, 270. +«En 1474, le clergé de Hollande refusa d'une manière absolue de rien +payer de ce que le duc demandait, etc. (Communiqué par M. Schayez, +d'après les _Archives générales de Belgique_.)] + +[Note 342: Barante-Gachard.] + +Ses sujets néanmoins n'avaient pas tout le tort. Indépendamment de ce +dur gouvernement qui les avait surmenés, excédés, pour d'autres causes +encore, plus générales et plus durables, ils déclinaient, la vie +baissait chez eux, leurs ressources n'étaient plus les mêmes. Le jeune +empire de la maison de Bourgogne se trouvait déjà vieux sous son +pompeux habit[343]. Les arts qui enrichissent avaient été longtemps +concentrés dans les Pays-Bas, puis ils s'étaient répandus au dehors. +Louvain, Gand, Ypres, ne tissaient plus pour le monde; l'Angleterre +imitait; Liége et Dinant ne battaient plus pour la France et +l'Allemagne, les fugitifs y avaient désormais porté leur enclume. +Bruges était florissante, mais la Bruges étrangère plutôt, la Hanse +brugeoise et non pas la vieille commune de Bruges; celle-ci avait péri +en 1436, et la commune de Gand un peu après. Il était plus facile de +détruire la vie communale que de susciter à la place la vie nationale, +et le sentiment d'une grande patrie. + +[Note 343: Cette fatigue précoce, après Van Eyck, après le premier +moment de la Renaissance, s'exprime dans les peintures mélancoliques +d'Hemling; c'est une réaction _mystique_, après l'élan de la _nature_. +Autant le premier est jeune et puissant, autant le second est rêveur. +Van Eyck est le vrai peintre de Philippe le Bon, le peintre de la +Toison et des douze maîtresses. Hemling (c'est du moins la tradition +brugeoise) a suivi, tout jeune, le duc Charles dans sa malheureuse +guerre de Granson et de Morat, il est revenu malade, et soigné à +l'hôpital de Bruges; il y a laissé son Adoration des Mages, où l'on +croit le voir coiffé du bonnet des convalescents. Puis, vient son +Apothéose de sainte Ursule (véritable transfiguration de la femme du +Nord), en mémoire des bonnes béguines qui l'avaient soigné. V. +_Ursula_, par Keversberg.--Quiconque regardera longtemps (à la +Pinacothèque de Munich ou dans les gravures) la suite de ces pieuses +élégies y entendra la voix du peintre, la plainte du XVe siècle.] + +Quant à lui-même, je croirais volontiers que la puissance d'un +véritable empire, d'un ordre général où s'harmoniserait ce chaos de +provinces, cette pensée excusait à ses yeux les moyens injustes qu'un +homme de noble nature, comme il était, eût pu se reprocher. Ces +injustices de détail disparaissaient pour lui dans la justice totale +de cet ordre futur. C'est peut-être pour cela qu'il ne se sentit pas +coupable, et ne recourut point au vrai remède que donne le sage +Commines: Retourner à Dieu, reconnaître ses fautes... Il n'eut point +ce retour salutaire; il eut, ce semble, le malheur de se croire juste +et de donner le tort à Dieu. + +Il avait trop voulu des choses infinies... L'infini! qui ne l'aime? +Jeune, il aima la mer, plus tard les Alpes[344]... Ces volontés +immenses nous semblent folles, et les projets, sans nul doute, +dépassaient les moyens. Cependant, en ce siècle, on avait vu de telles +choses que les idées du possible et de l'impossible s'étaient un peu +brouillées. + +[Note 344: De là sans doute aussi ce goût pour l'art qui réveille le +plus en nous le sens de l'infini, je veux dire pour la musique. Ce +goût, qui surprend dans un homme si rude, lui est attribué par tous +les contemporains. Chastellain, Thomas Basin, etc.] + +C'était le temps où l'infant D. Henri, cousin du Téméraire, pénétrait +ce profond Midi, le monde de l'or, et chaque jour en rapportait des +monstres. Et, sans aller si loin, sous nos yeux, les rêves les plus +bizarres s'étaient trouvés réels; les révolutions inouïes des Roses, +ces changements à vue, les royaumes gagnés, perdus d'un coup de dé, +tout cela étendait le possible bien loin dans l'improbable. + +Le malheureux eut le temps de rouler tout cela, deux mois durant qu'il +resta près de Joux, dans un triste château du Jura. Il formait un camp +et il n'y avait personne, à peine quelques recrues. Ce qui venait, et +coup sur coup, c'étaient les mauvaises nouvelles: tel allié avait +tourné, tel serviteur désobéi, une ville de Lorraine s'était rendue +et le lendemain une autre... À tout cela il ne disait rien[345]; il ne +voyait personne, il restait enfermé. Il lui eût fait grand bien, dit +Commines, de parler, «de monstrer sa douleur devant l'espécial amy.» +Quel ami? Le caractère de l'homme n'en comportait guère, et une telle +position le comporte rarement; on fait trop peur pour être aimé. + +[Note 345: Il n'est pas exact de dire qu'il ne fit rien. Voir les +lettres violentes qu'il écrivait, celle entre autres au fidèle +Hugonet, où il le menace de reprendre sur son bien l'argent qu'il a +employé à payer les garnisons, que les États devaient payer. _Bibl. +royale, mss. Béthune, 9568._] + +Il fût probablement devenu fol de chagrin (il y avait eu beaucoup de +fols dans sa famille[346]), si l'excès même du chagrin et de la colère +ne l'avait relancé. Il lui revint de tous côtés qu'on agissait déjà +comme s'il était mort. Le roi, qui jusque là l'avait tant ménagé, fit +enlever dans ses terres, dans son château de Rouvre, la duchesse de +Savoie. Il conseillait aux Suisses d'envahir la Bourgogne; lui, il se +chargeait de la Flandre. Il donnait de l'argent à René, qui peu à peu +reprenait la Lorraine. Ce dernier point était celui que le duc avait +le plus à coeur; la Lorraine était le lien de ses provinces, le centre +naturel de l'empire bourguignon; il avait, dit-on, désigné Nancy pour +capitale. + +[Note 346: Charles VI, Henri VI, Guillaume l'insensé, etc., etc.] + +Il partit dès qu'il eut une petite troupe, et il arriva encore trop +tard (22 octobre), trois jours après que René eut repris Nancy. +Repris, mais non approvisionné, en sorte qu'il y avait à parier +qu'avant que René trouvât de l'argent, louât des Suisses, formât une +armée, Nancy serait réduit. Le légat du pape travaillait les Suisses +pour le duc de Bourgogne et balançait chez eux le crédit du roi de +France. + +Tout ce que René obtint d'abord, ce fut que les confédérés enverraient +une ambassade au duc pour savoir ses intentions. Ce n'était pas la +peine d'envoyer, on savait bien son dernier mot d'avance: rien sans la +Lorraine et le landgraviat d'Alsace. + +Heureusement René avait près des Suisses un puissant intercesseur, +actif, irrésistible; je parle du roi. Après Morat, les chefs des Suisses +s'étaient fait envoyer comme ambassadeurs aux Plessis-lez-Tours; ces +braves y trouvèrent leur défaite; leur bon ami le roi, par flatterie, +présents[347], amitié, confiance, les lia de si douces chaînes qu'ils +firent ce qu'il voulait, lâchèrent leurs conquêtes de la Savoie, +laissèrent tout pour un peu d'argent. Les bandes qui avaient fait cette +belle guerre se trouvaient renvoyées à l'ennui des montagnes, si elles +ne prenaient parti pour René. Le roi offrait, en ce cas, de garantir +leur solde. Guerre lointaine, il est vrai, service de louage; ils +allaient commencer leur triste histoire de mercenaires. Beaucoup +hésitaient encore avant d'entrer dans cette voie. + +[Note 347: L'irréprochable Adrien de Bubenberg reçut du roi cent marcs +d'argent (les autres envoyés en eurent chacun vingt), et il n'en fut +pas moins, au retour, ce qu'il avait toujours été, le chef du parti +bourguignon.--Der Schweitzerische Geschichtforscher, VII, 195. Le +biographe de Bubenberg croit à tort qu'il reçut le collier de +Saint-Michel (observation de M. J. Quicherat).] + +La chose pressait pourtant. Nancy souffrait beaucoup. René courait la +Suisse, sollicitait, pressait et n'obtenait d'autre réponse sinon +qu'au printemps, on pourrait bien le secourir. Les doyens des métiers, +bouchers, tanneurs[348], gens rudes, mais pleins de coeur (et grands +amis du roi), faisaient honte à leurs villes de ne pas aider celui qui +les avait si bien aidés à la grande bataille. Ils le montraient dans +les rues, ce pauvre jeune prince qui, comme un mendiant, errait, +pleurait... Un ours apprivoisé, dont il était suivi, faisait rire, +flattait à sa manière, courtisait l'ours de Berne[349]... On obtint +que du moins, sans engager les cantons, il levât quelques hommes. +C'était tout obtenir; dès que l'on eût crié qu'il y avait à gagner +quatre florins par mois, il s'en présenta tant qu'on fut obligé de +leur donner les bannières de cantons; et il fallut borner le nombre de +ceux qui partaient; tous seraient partis. + +[Note 348: «Ung grand bon homme, que tanneur estoit, lequel par la +communaulté pour l'année maistre échevin estoit... lequel, quand au +conseil fut, commença à dire: Vous tous, messeigneurs, voyés comment +vecy ce jeune prince, le duc René, qui nous a si loyaument servi...» +Preuves de D. Calmet.] + +[Note 349: «Avec luy avoit ung ours que toujours le suyvoit, quand le +duc au conseil venoit. Ledit ours, quand à l'huis vint, commença à +gratter, comme s'il vouloit dire: _Laissés-nous entrer_. Lesdicts du +conseil lui ouvrirent.--Preuves de D. Calmet, p. XCIII. L'ours est +bien moins courtisan dans un récit plus moderne, qui gâte la scène: +«Donna deux ou trois coups de patte, d'une telle roideur...» Discours +des choses avenues en Lorraine. Schweitzerische Geschichtforscher, V, +129-131.] + +La difficulté était de faire cette longue route en plein hiver, avec +dix mille Allemands, souvent ivres, qui n'obéissaient à personne. Tous +les embarras qu'eut René[350], tout ce qu'il lui fallut de patience, +d'argent, de flatteries, pour les faire avancer, serait long à conter. +Le duc de Bourgogne croyait, non sans vraisemblance, que Nancy ne +pourrait attendre un secours si lent. Les agents qu'il avait à +Neufchâtel, pour négocier, l'assuraient que les Suisses ne partiraient +jamais. + +[Note 350: À Bâle, au moment de partir, la paye faite, ils demandent +la _parpaye_, un complément de solde, 1,500 florins. Grand embarras; +la prudente ville de Bâle ne prêtait pas sur des conquêtes à faire, un +seigneur allemand emprunta pour René, en laissant ses enfants en gage. +Restait à donner le _trinkgeld_, une pièce d'or par enseigne; René +trouva encore ce pourboire et partit à la tête des Suisses, à pied, +vêtu comme eux et la hallebarde sur l'épaule. Ce n'est pas tout, la +plupart voulaient aller par eau; les voilà en désordre, soldats ivres +et filles de joie, qui s'entassent dans de mauvais bateaux. Le Rhin +charriait; les bateaux s'ouvrent et beaucoup se noient. Ils s'en +prennent à René, qui est obligé de se cacher: «Si vous eussiez lors +ouy le bruit du peuple, comme il maudissoit Monseigneur et ses gens, +comme malheureux!...»--_Dialogue de Joannes et de Ludre_, source +contemporaine, et capitale pour cette époque. _La Bibliothèque de +Nancy_ en possède le précieux original (qu'on devrait imprimer), la +_Bibl. royale_ en a une copie dans les _cartons Legrand_.] + +L'hiver, cette année-là, fut terrible, un hiver de Moscou. Le duc +éprouva (en petit) les désastres de la fameuse retraite. Quatre cents +hommes gelèrent dans la seule nuit de Noël, beaucoup perdirent les +pieds et les mains[351]. Les chevaux crevaient; le peu qui restait +était malade et languissant. Et cependant comment quitter le siége, +lorsque d'un jour à l'autre tout pouvait finir, lorsqu'un Gascon +échappé de la place annonçait que l'on avait mangé tous les chevaux, +qu'on en était aux chiens et aux chats? + +[Note 351: Avec cela point de paye, mais des paroles dures, des +châtiments terribles. Un capitaine avait dit: «Puisqu'il aime tant la +guerre, je voudrais le mettre au canon et le tirer dans Nancy.» Le duc +l'apprit et le fit pendre. _Chronique ms. d'Alsace, communiquée par M. +Strobel._] + +La ville était au duc, s'il en gardait bien les entours, si personne +n'y pénétrait. Quelques gentilshommes étant parvenus à s'y jeter, il +entra dans une grande colère et en fit pendre un qu'on avait pris; il +soutenait (à l'Espagnol)[352] que «dès qu'un prince a mis son siége +devant une place, quiconque passe ses lignes est digne de mort.» Ce +pauvre gentilhomme, tout près de la potence, déclara qu'il avait une +grande chose à dire au duc, un secret qui touchait sa personne. Le duc +chargea son factotum Campobasso de savoir ce qu'il voulait; il voulait +justement lui révéler toutes les trahisons de Campobasso[353]. +Celui-ci le fit dépêcher. + +[Note 352: «Il ne s'en use point en nos guerres, qui sont assez plus +cruelles que la guerre d'Italie et d'Espaigne, là où l'on use de ceste +coustume.» Commines, v. V, ch. VI, t. II, p. 48.] + +[Note 353: La chronique de Lorraine, contraire à toutes les autres, +prétend que Campobasso voulait le sauver: «Dict le comte de +Campobasso; Monsieur, il a faict, comme loyal serviteur... Le duc, +quand il vit que ledict comte ainsi fièrement parloit, le duc armé +estoit, en ses mains ses gantelets avoit, haulsa sa main, audict comte +donna ung revers.» Preuves de D. Calmet, p. XCIII. Il ne faut pas +oublier que Campobasso étant devenu, par sa trahison, un baron de +Lorraine, le chroniqueur lorrain a dû s'en rapporter à lui sur tout +cela.] + +Ce Napolitain, qui ne servait que pour de l'argent, et qui depuis +longtemps n'était pas payé, cherchait un maître à qui il pût vendre le +sien. Il s'était offert au duc de Bretagne, dont il prétendait être un +peu parent; puis au roi, il se faisait fort de lui tuer le duc de +Bourgogne[354]; le roi en avertit le duc qui n'en crut rien. +Campobasso enfin, qui autrefois avait servi en Italie les ducs de +Lorraine, et qui, au défaut d'argent, avait reçu d'eux une place, +celle de Commerci, laissa le duc et passa au jeune René, sur la +promesse que Commerci lui serait rendu (1er janvier 1477). + +[Note 354: Il offrait ou de le quitter en pleine bataille, ou de +l'enlever quand il visitait son camp, enfin de le tuer. C'était, dit +Commines, une terrible ingratitude. Le duc l'avait recueilli, déjà +vieux, pauvre et seul, et lui avait mis en main cent mille ducats par +an, pour payer ses gens comme il voudrait. Il l'avait réduit, il est +vrai, après l'échec de Neuss; mais depuis, il s'était plus que jamais +livré à lui; au siége de Nancy, Campobasso conduisait tout. +L'insistance extraordinaire qu'il mettait dans l'offre de tuer son +maître devint suspecte au roi, et il avertit le duc. Commines aurait +bien envie de nous faire croire ici à la délicatesse de Louis XI: «Le +Roy, dit-il, eut la mauvaistié de cest homme en grant mespris.»] + +René, avec ce qu'il avait ramassé de Lorrains, de Français, avait près +de vingt mille hommes, et il savait par Campobasso que le duc n'en +avait pas quatre mille en état de combattre. Les Bourguignons entre +eux décidèrent qu'il fallait l'avertir de ce petit nombre. Personne +n'osait lui parler. Il était presque toujours enfermé dans sa tente, +lisant ou faisant semblant de lire. M. de Chimai, qui se dévoua et se +fit ouvrir, le trouva couché tout vêtu sur un lit et n'en tira qu'une +parole: «S'il le faut, je combattrai seul.» Le roi de Portugal, qui +vint le voir, était parti sans obtenir davantage[355]. + +[Note 355: Ce bon roi avait pensé qu'il lui serait facile de +réconcilier le duc avec Louis XI, et que celui-ci l'aiderait alors +contre la Castille. V. Commines et Zurita.] + +On lui parlait comme à un vivant, mais il était mort... La Comté +négociait sans lui, la Flandre gardait sa fille en otage; la Hollande, +sur le bruit de sa mort qui se répandait, chassa ses receveurs (fin +décembre[356])... Le terme fatal était arrivé. Ce qui restait de mieux +à faire, s'il ne voulait pas aller demander pardon à ses sujets, +c'était de se faire tuer à l'assaut ou d'essayer si la petite bande, +très-éprouvée, qui lui restait, ne pourrait passer sur le corps à +toutes les troupes que René amenait. Il avait de l'artillerie et René +n'en avait pas (ou fort peu). Il avait peu d'hommes, mais c'étaient +vraiment les siens, des seigneurs et des gentilshommes pleins +d'honneur[357], d'anciens serviteurs, très-résignés à périr avec +lui[358]. + +[Note 356: Note communiquée par M. Schayez, d'après les _Archives +générales de Belgique_.] + +[Note 357: Nommons parmi ceux-ci l'italien Galeotto, qu'il avait pris +récemment à son service, et qui fut blessé grièvement. On le confond +souvent avec Galiot Genouillac, gentilhomme de Quercy, qui, sous Louis +XII et François Ier, fut grand maître de l'artillerie de France +(observation de M. J. Quicherat).] + +[Note 358: Il faudrait donner ici l'histoire des Beydaels, rois et +hérauts d'armes de Brabant et de Bourgogne, tous, de père en fils, +tués en bataille: Henri, tué à Florennes en 1015; Gérard, tué à +Grimberge en 1143 (c'est lui qui, à cette bataille, fit suspendre dans +son berceau son jeune maître le duc de Brabant); Henri II, tué à +Steppes en 1237; Henri III, tué en 1339 en combattant Philippe de +Valois; Jean, tué à Azincourt en 1415; Adam Beydaels, enfin, tué à +Nancy... Superbe histoire, uniformément héroïque, et qui montre sur +quels nobles coeurs ces hérauts portaient le blason de leurs maîtres. +V. Reiffenberg.] + +Le samedi soir, il tenta un dernier assaut que les affamés de Nancy +repoussèrent, forts qu'ils étaient d'espoir, et de voir déjà sur les +tours de Saint-Nicolas les joyeux signaux de la délivrance. Le +lendemain, par une grosse neige, le duc quitta son camp en silence et +s'en alla au-devant, comptant fermer la route avec son artillerie. Il +n'avait pas lui-même beaucoup d'espérance; comme il mettait son +casque, le cimier tomba de lui-même: «Hoc est signum Dei,» dit-il. Et +il monta sur son grand cheval noir. + +Les Bourguignons trouvèrent d'abord un ruisseau grossi par les neiges +fondantes; il fallut y entrer, puis tout gelé se mettre en ligne et +attendre les Suisses. Ceux-ci, gais et garnis de chaude soupe, +largement arrosée de vin[359], arrivaient de Saint-Nicolas. Peu avant +la rencontre, «un Suisse passa prestement une étole,» leur montra une +hostie, et leur dit que, quoi qu'il arrivât, ils étaient tous sauvés. +Ces masses étaient tellement nombreuses, épaisses, que tout en faisant +front aux Bourguignons et les occupant tout entiers, il fut aisé de +détacher derrière un corps pour tourner leur flanc, comme à Morat, et +pour s'emparer des hauteurs qui les dominaient. Un des vainqueurs +avoue lui-même que les canons du duc eurent à peine le temps de tirer +un coup. Se voyant pris en flanc, les piétons lâchèrent pied. Il n'y +avait pas à songer à les retenir. Ils entendaient là-haut le cor +mugissant d'Unterwald, l'aigre cornet d'Uri[360]. Leur coeur en fut +glacé: «car, à Morat, l'avoient entendu.» + +[Note 359: Je tire tous ces détails des deux témoins oculaires, +l'aimable et vif auteur de la Chronique de Lorraine, qui semble avoir +écrit après l'événement, et le sage écrivain qui (vingt-trois ans +après) a consigné ses souvenirs dans le Dialogue de Joannes et de +Ludre. Le premier (Preuves de D. Calmet) est jeune évidemment, d'un +esprit un peu romanesque; il met en dehors et ramène sans cesse son +amusante personnalité; c'est toujours lui qui a dit, qui a fait... Il +tâche de rimer, tant qu'il peut, et ses rimes naïves valent parfois +les rudes chants suisses, conservés par Schilling et Tschudi.--Quant à +l'auteur du Dialogue, M. Schütz en a cité un fragment assez long, dans +les notes de sa traduction de la Nancéide. Ce poëme de Blarru est +aussi une source historique, quoique l'histoire y soit noyée dans la +rhétorique; rhétorique chaleureuse et animée d'un sentiment national +parfois très-touchant.] + +[Note 360: «L'un gros et l'autre clair.» Chronique de Lorraine.»Ledit +cor fut corné par trois fois, et chacune tant que le vent du souffleur +pouvoit durer, ce qui, comme l'on dit, esbahit fort M. de Bourgoigne, +car déjà à Morat l'avoy ouy.» La vraye déclaration de la bataille (par +René lui-même?). Lenglet.] + +La cavalerie toute seule, devant cette masse de vingt mille hommes, +était imperceptible sur la plaine de neige. La neige était glissante, +les cavaliers tombaient. «En ce moment, dit le témoin qui était à la +poursuite, nous ne vîmes plus que des chevaux sans maître, toute sorte +d'effets abandonnés.» La meilleure partie des fuyards alla jusqu'au +pont de Bussière. Campobasso, qui s'en était douté, avait barré le +pont et les attendait. Toute la chasse rabattait pour lui; ses +camarades qu'il venait de quitter lui passaient par les mains; il les +reconnaissait et réservait ceux qui pouvaient payer rançon. + +Ceux de Nancy, qui voyaient tout du haut des murs, furent si éperdus +de joie qu'ils sortirent sans précaution: il y en eut de tués par +leurs amis les Suisses, qui frappaient sans entendre. Une grande +partie de la déroute fut entraînée par la pente du terrain au +confluent de deux ruisseaux[361], près d'un étang glacé. La glace, +moins épaisse sur ces eaux courantes, ne portait pas les cavaliers. Là +vint s'achever la triste fortune de la maison de Bourgogne. Le duc y +trébucha, et il était suivi par des gens que Campobasso avait laissé +tout exprès[362]. D'autres croient qu'un boulanger de Nancy lui porta +le premier coup à la tête, qu'un homme d'armes, qui était sourd, +n'entendit pas que c'était le duc de Bourgogne et le tua à coups de +pique. + +[Note 361: C'est ce que fait comprendre parfaitement l'inspection des +lieux.] + +[Note 362: «Ay congneu deux ou trois de ceux qui demourèrent pour tuer +ledict duc.» Commines. Il ajoute un mot froid et dur sur ce corps +dépouillé, qu'il avait vu souvent habiller avec tant de respect par de +grands personnages: «J'ay veu à Milan un signet (un cachet) que +maintesfois avois veu pendre à son pourpoint... _Celluy qui le lui +osta luy fut mauvais varlet de chambre_...»] + +Cela eut lieu le dimanche (5 janvier 1477), et le lundi soir on ne +savait pas encore s'il était mort ou en vie. Le chroniqueur de René +avoue naïvement que son maître avait grand'peur de le voir revenir. Au +soir, Campobasso, qui peut-être en savait plus que personne, amena au +duc un page romain de la maison Colonna, qui disait avoir vu tomber +son maître. «Ledict paige bien accompaigné, s'en allirent... +Commencèrent à chercher tous les morts; estoient tous nuds et +engellez, à peine les pouvoit-on congnoistre. Le paige, véant de cà et +de là, bien trouvoit de puissantes gens, et de grands, et de petits, +blancs comme neige. Tous les retournoit... Hélas! dict-il, voicy mon +bon seigneur...» + +«Quand le duc ouyt que trouvé estoit, bien joyeux en fut, nonobstant +qu'il eust mieux voulu que en ses pays eust demeuré, et que jamais la +guerre n'eust contre luy commencé... Et dit: Apportez-le bien +honnestement. Dedans de beaux linges mis, fut porté en la maison de +Georges Marquiez[363], en une chambre derrière. Ledict duc +honnestement lavé, il estoit blanc comme neige; il estoit petit, fort +bien membré; sur une table bien enveloppé dedans des blancs draps, ung +oreillie de soye, dessus sa teste une estourgue rouge mis, les mains +joinctes la croix et l'eau benoiste auprès de luy; qui veoir le +vouloit, on n'en destournoit nulles personnes: les uns prioient Dieu +pour luy, et les austres non... Trois jours et trois nuicts, là +demeure.» + +[Note 363: On a continué jusqu'aujourd'hui de paver en pierre noire la +place où le corps fut posé dans la rue, avant de passer le seuil; +corps que l'on croirait gigantesque comme celui de Charlemagne, si +l'on en jugeait par la place, qui est de huit pieds.] + +Il avait été bien maltraité. Il avait une grande plaie à la tête, une +blessure qui perçait les cuisses, et encore une au fondement. Il +n'était pas facile à reconnaître. En dégageant sa tête de la glace, la +peau s'était enlevée. Les loups et les chiens avaient commencé à +dévorer l'autre joue. Cependant ses gens, son médecin, son valet de +chambre et sa lavandière[364], le reconnurent à sa blessure de +Montlhéry, aux dents, aux ongles et à quelques signes cachés. + +[Note 364: Dialogue de Ludre.] + +Il fut reconnu aussi par Olivier de la Marche et plusieurs autres des +principaux prisonniers. «Le duc René les mena veoir le duc de +Bourgogne, entra le premier, et la tête desfula (_découvrit_)... À +genoux se mirent: Hélas, dirent, voilà nostres bon maître et +seigneur... Le duc fit crier par toute la ville de Nancy que tous +chefs d'hostel chascun eussent un cierge en la main, et à +Saint-Georges fit préparer tout à l'environ des draps noirs, manda les +trois abbés... et tous les prebstres des deux lieues à l'entour. Trois +haultes messes chantirent.» René en grand manteau de deuil, avec tous +ses capitaines de Lorraine et de Suisse, vint lui jeter l'eau bénite, +«et lui ayant pris la main droite, par-dessous le poêle,» il dit +bonnement: «Hé dea! beau cousin, vos âmes ait Dieu! Vous nous avez +fait moult maux et douleurs[365].» + +[Note 365: René institua une fête à Nancy en souvenir de sa victoire; +on y exposait l'admirable tapisserie (V. les gravures dans M. +Jubinal); le duc venait trinquer à table avec les bourgeois, etc. +Noël, Mémoires pour servir à l'histoire de Lorraine, cinquième +mémoire, d'après l'_Origine des cérémonies qui se font à la fête des +Rois de Nancy, par le père Aubert Rotland, cordelier_.] + +Il n'était pas facile de persuader au peuple que celui dont on avait +tant parlé était bien vraiment mort... Il était caché, disait-on, il +était tenu enfermé; il s'était fait moine; des pélerins l'avaient vu +en Allemagne, à Rome, à Jérusalem; il devait reparaître tôt ou tard, +comme le roi Arthur ou Frédéric Barberousse, on était sûr qu'il +reviendrait. Il se trouvait des marchands qui vendaient à crédit, pour +être payés au double, alors que reviendrait ce grand duc de +Bourgogne[366]. + +[Note 366: Molinet. La chronique de Praillon conte qu'en 1482 un homme +disait que le duc n'était pas mort, et qu'il n'était pas «d'un cheveu +plus gros, ni plus grand que lui.» L'évêque de Metz le fit arrêter, +mais, après un entretien secret, il le traita bien, ce qui persuada +qu'en effet c'était le duc de Bourgogne. (Huguenin jeune.)] + +On assure que le gentilhomme qui avait eu le malheur de le tuer, sans +le connaître, ne s'en consola jamais, et qu'il en mourut de chagrin. +S'il fut ainsi regretté de l'ennemi, combien plus de ses serviteurs, +de ceux qui avaient connu sa noble nature avant que le vertige lui +vînt et le perdît! Lorsque le chapitre de la Toison d'or se réunit la +première fois à Saint-Sauveur de Bruges, et que les chevaliers, +réduits à cinq, dans cette grande église, virent sur un coussin de +velours noir le collier du duc qui tenait sa place, ils fondirent en +larmes, lisant sur son écusson, après la liste de ses titres ce +douloureux mot: «_Trespassé_.[367]» + +[Note 367: Molinet, II, 124. Voir le portrait de main de maître qu'en +a fait Chastellain et que j'ai cité plus haut; comparer celui que +donne un autre de ses admirateurs, Thomas Basin, évêque de Lisieux (le +faux Amelgard), cité par Meyer, Annales Flandriæ, p. 37. + +Deux grands et aimables historiens, Jean de Muller et M. de Barante +ont raconté tout ceci avec plus de détail. Ils ont voulu être +complets, et ils le sont trop quelquefois. J'ai mieux aimé m'attacher +à un petit nombre d'auteurs contemporains, témoins oculaires ou +acteurs. Muller a le tort de donner parfois, à côté des plus graves +témoignages, les _on-dit_ de la Chronique scandaleuse et autres, peu +informées des affaires de Suisse et d'Allemagne.] + + + + +CHAPITRE III + +CONTINUATION--RUINE DU TÉMÉRAIRE--MARIE ET MAXIMILIEN + +1477 + + +À l'heure même de la bataille, Angelo Cato (depuis archevêque de +Vienne) disait une messe devant le roi à Saint-Martin de Tours. En lui +présentant la paix, il lui dit ces paroles: «Sire, Dieu vous donne la +paix et le repos; vous les avez, si vous voulez. _Consummatum est_; +votre ennemi est mort.» Le roi fut bien surpris, et promit, si la +chose était vraie, que le treillis de fer qui entourait la châsse +deviendrait un treillis d'argent. + +Le lendemain de bonne heure, il était à peine jour, un de ses +conseillers favoris qui guettait la nouvelle, vint frapper à la porte +et la lui fit passer[368]. + +[Note 368: Tout le monde connaît ces beaux passages de Commines, le +pénétrant regard que le froid et fin Flamand jette sur son maître et +sur tous, dans le moment où la joie déborde, où toute réserve échappe; +Montaigne n'eût ni vu, ni dit autrement: «À grant peine sceut-il +quelle contenance tenir... Moy et aultres prinsmes garde comme ils +disneroient... ung seul ne mangea la moytié de son saoul; si, +n'estoient-ils point honteux de manger avec le Roy, etc.»] + +Dans cette grave circonstance, l'intérêt du royaume et le devoir du +roi étaient très-clairs: c'était de réunir à la France tout ce que le +défunt avait eu de provinces françaises. Quelque intérêt que pût +inspirer le duc ou sa fille, la France n'en avait pas moins droit de +détruire l'ingrate maison de Bourgogne, sortie d'elle et toujours +contre elle, toujours acharnée à tuer sa mère (elle l'avait tuée en +1420, autant qu'on tue un peuple). Ce droit, il n'était pas besoin de +l'aller chercher dans le droit féodal ou romain; c'était pour la +France: le droit d'exister. + +L'idée d'un mariage entre mademoiselle de Bourgogne qui avait vingt +ans, et le dauphin qui en avait huit[369], d'un mariage qui eût donné +à la France un quart de l'Empire d'Allemagne, pouvait être, était un +rêve agréable, mais il était périlleux de rêver ainsi. Il eût fallu, +sur cet espoir, laisser passer l'occasion, s'abstenir, ne rien faire, +attendre patiemment que les Bourguignons fussent en état de défense, +qu'ils eussent garni leurs places. Alors, ils auraient dit au roi ce +qu'ils dirent à la fin: «Il nous faut un mari et non pas un enfant...» +Et la France restait les mains vides, ni Artois, ni Bourgogne; elle +n'aurait peut-être pas même repris sa barrière du Nord, son +indispensable condition d'existence, les villes de Somme et de +Picardie. + +[Note 369: Mariage plus impossible encore que celui d'Angleterre, qui +était impossible, au jugement de Louis XI (Commines); Élisabeth avait +quatre ans de plus que le dauphin, Marie en avait douze!] + +Ajoutez qu'en poursuivant ce rêve, on risquait de rencontrer une +réalité très-fâcheuse, une guerre d'Angleterre. Édouard IV n'avait été +éconduit, comme on a vu, que par un traité de mariage entre sa fille +et le dauphin. Sa reine, qui le gouvernait absolument, qui n'avait +nulle ambition au monde que ce haut mariage, qui faisait appeler +partout sa fille Madame la dauphine, ne pouvait s'en dédire; elle +aurait renvoyé son mari plutôt dix fois en France. + +Louis XI, comme tous les princes du temps, avait été amoureux pour son +fils de la grande héritière; il prit des idées plus sérieuses[370] le +jour où la succession s'ouvrit; il s'attacha au réel, au possible. Il +entra en Picardie et en Bourgogne. Il gorgea les Anglais d'argent[371] +pour les tenir chez eux, en même temps qu'il leur offrait, en ami, de +leur faire part. Une chose le servait, la mésintelligence des femmes +qui gouvernaient des deux côtés; Marguerite d'York, douairière de +Bourgogne, voulait mettre ce grand héritage dans la maison d'York, en +donnant mademoiselle de Bourgogne à un frère qu'elle aimait, au frère +d'Édouard, au duc de Clarence. La reine d'Angleterre voulait bien +donner un mari anglais, mais son propre frère à elle, lord Rivers, un +petit gentilhomme, à la plus riche souveraine du monde. La cabale de +Rivers réussit à perdre Clarence[372]; ni l'un ni l'autre n'épousa. + +[Note 370: Huit jours encore auparavant, il y songeait encore, ou bien +imaginait de marier Mademoiselle à M. d'Angoulême. C'était, en quelque +sorte, recommencer la maison de Bourgogne.] + +[Note 371: Payé «en or _sol_, car en aultre espèce ne donnoit jamais +argent à grands seigneurs étrangers.» Commines. Il avait fait frapper +tout exprès des écus au soleil, depuis le traité de Pecquigny. +(Molinet.)] + +[Note 372: Il périt un an après, 17 février 1478.] + +Louis XI profita de ce désaccord et se garnit les mains. Il ne se +laissa point égarer par les conseils du Flamand Commines[373] qui +(comme on croit ce qu'on désire) croyait au mariage de Flandre. Il +suivit son intérêt, celui du royaume. Il fit ce qui était raisonnable +et politique; les moyens seulement ne furent point politiques. + +[Note 373: Naturellement suspect à Louis XI en cette affaire, parce +qu'il était parent de la dame de Commines, principale gouvernante de +Mademoiselle, et très-contraire au roi. _Généalogie ms. des maisons de +Commines et d'Hallewin_, citée par M. Le Glay, dans sa Notice, à la +suite des Lettres de Maximilien et de Marguerite, II, 387.] + +Il agit de façon à mettre tout le monde contre lui; sa mauvaise +nature, maligne et perfide, gâta ce qu'il faisait de plus juste, et la +question se trouva obscurcie. On ne voulut plus voir en tout cela +qu'une âme cruelle, longtemps contenue, et qui se venge à la fin de sa +peur... Qui se venge sur un enfant qu'il semblait devoir protéger, en +bonne chevalerie. La compassion fut grande pour l'orpheline; la nature +fit taire la raison. On eut pitié de la jeune fille, et l'on n'eut +plus pitié de la vieille France, battue cinquante ans par sa fille, la +parricide maison de Bourgogne. + +Louis XI, ayant le sentiment de son intérêt, de sa cupidité, bien plus +que de son droit, fit valoir dans chaque province qu'il envahissait un +droit différent[374], à Abbeville le _retour_ stipulé en 1444, à Arras +la _confiscation_. Dans les Bourgognes, il se présenta hypocritement +comme ayant la _garde noble_ de Mademoiselle, et voulant lui garder +son bien. Ruse grossière, qu'elle fait ressortir aisément dans une +lettre (écrite en son nom): «Il n'est besoin que ceux qui d'un côté +m'ôtent mon bien se donnent pour le garder de l'autre.» + +[Note 374: Lire une sorte de plaidoyer en faveur de la succession +féminine, sous le titre de _Chronique de la duché de Bourgogne_: «Pour +obéir à ceux qui sur moy ont auctorité, j'ay recueilli, etc. Et +requiers que, se je dis aulcuns points trop aigrement au jugement des +gens du Roy ou trop lâchement au jugement du conseil de mesdits +seigneur et dame, qu'il me soit pardonné; car, nageant entre deux, +j'ay labouré, etc.» _Bibliothèque de Lille, ms. E. G._, 33.] + +Ce n'est pas tout. Il mit la main sur des provinces étrangères au +royaume, pays d'Empire, comme la Comté et le Hainaut. La Flandre même, +si opposée à la France de langue et de moeurs, la Flandre que ses +seigneurs naturels gouvernaient à grand'peine, il eût voulu l'avoir. +C'est-à-dire que ce qui eût été difficile par le mariage, il le +tentait sans mariage. Les meilleures vues se troublent dans le vertige +du désir. + +Mais voyons-le à l'oeuvre. + +Il avait dans les Flandres une belle matière pour brouiller. Le duc +vivait encore qu'elles ne payaient plus, n'obéissaient plus; tout +haletait de révolution. Au service funèbre, premier signe, personne +aux églises, comme si le mort était excommunié. + +Mademoiselle était à Gand, au centre de l'orage. Et il n'y avait pas à +tenter de la tirer de là. Ce peuple l'aimait trop, la gardait, il +l'avait refusée à son père. Le petit conseil qu'elle avait autour +d'elle n'avait pas la moindre autorité, étant tout d'étrangers, une +Anglaise, sa belle-mère, un parent allemand, le sire de Ravenstein, +frère du duc de Clèves, des Français enfin, Hugonet et Humbercourt; +cela faisait trois nations, trois intrigues, trois mariages en vue; +tous suspects et avec raison. + +Ils crurent calmer le peuple en lui donnant ce qu'il reprenait sans le +demander, ses vieilles libertés (20 janvier). La première liberté +était de se juger soi-même, et le premier usage qu'en firent les +Gantais ce fut de juger leurs magistrats, les grosses têtes de la +bourgeoisie, qui, dans la dernière crise (1469), avaient sauvé la +ville en l'humiliant et l'asservissant; depuis, ces bourgeois +occupaient les charges, tantôt cédant au duc et tantôt résistant; ce +sont ces trop fidèles serviteurs qu'il injuria du nom que leur donnait +le peuple: _Mangeurs de bonnes villes_. Maltraités du prince et du +peuple, enviés d'autant plus qu'ils étaient peuple eux-mêmes (l'un +était corroyeur[375]), peut-être ils gardaient les mains nettes, mais +ils laissaient voler, étant trop petits, trop faibles, pour repousser +les grands qui faisaient à la ville l'honneur de puiser dans ses +coffres. Ils furent arrêtés comme bourgeois et justiciables des +échevins; l'un d'eux, qui n'était pas bourgeois, fut renvoyé; il y +avait encore quelque modération dans ces commencements. + +[Note 375: «Coureur (_courtier_) de cuirs et un autre carpentier.» +Journal du tumulte (_Archives de Belgique_), publié par M. Gachard +(Preuves, p. 17). Académie de Bruxelles, Bulletins, t. VI, nº 9. On +voit dans ce journal que ces notables avaient accepté, en 1469, au nom +de la ville, le droit le plus odieux: confiscation, proscription des +enfants des condamnés, la dénonciation érigée en devoir, etc.] + +Au 3 février, se réunirent à Gand les états de Flandre et de Brabant, +d'Artois, de Hainaut et de Namur. Ils ne marchandèrent pas comme à +l'ordinaire, ils furent généreux; ils votèrent cent mille hommes! mais +c'étaient les provinces qui devaient les lever, le souverain n'avait +rien à y voir. Pour cette armée sur papier, on leur donna des +priviléges de papier, tout aussi sérieux; ils pouvaient désormais se +convoquer eux-mêmes, nulle guerre sans leur consentement, etc. + +La défense, si difficile avec de tels moyens, dépendait surtout de +deux hommes, qui eux-mêmes avaient grand besoin d'être défendus, +objets de la haine publique et restés là pour expier les fautes du feu +duc. Je parle du chancelier Hugonet et du sire d'Humbercourt. Ils +n'avaient pour ressource que deux choses médiocrement rassurantes, une +armée par écrit, et la modération de Louis XI. C'étaient d'honnêtes +gens, mais détestés, et partant ne pouvant rien faire. Leur maître les +avait perdus d'avance en leur déléguant ses deux tyrannies, celle de +Flandre[376] et celle de Liége. Hugonet paya pour l'une, Humbercourt +pour l'autre. Le jour où l'on sut à Liége la mort du duc[377], le +Sanglier des Ardennes partit à la poursuite d'Humbercourt, et il mena +son évêque à Gand pour cette bonne oeuvre; le comte de Saint-Pol y +était déjà pour venger son père; tout le monde était d'accord; +seulement les Gantais, amis de la légalité, ne voulaient tuer que +juridiquement. + +[Note 376: Hugonet, outre ses fonctions de chancelier, semble avoir eu +la part principale au maniement des affaires des Pays-Bas. Ce petit +juge de Beaujolais s'était bien établi, spécialement en Flandre, où il +se fit vicomte d'Ypres. Le duc (tout en le menant durement, lettre du +13 juillet 1476) lui donnait encore, au moment de sa mort, la +seigneurie de Middelbourg.] + +[Note 377: Il y eut une vive réaction à Liége; Raes y revint et avec +lui sans doute bien d'autres bannis; il mourut le 8 décembre +1477.--Recueil héraldique des bourgmestres de la noble cité de Liége, +avec leurs épitaphes, armes et blasons. 1720, in-folio, p. 170. En +tête de ce recueil se trouve une précieuse carte des _bures des +mahais_ de la ville de Liége; c'est la Liége _souterraine_.] + +Humbercourt et Hugonet, laissant tout cela derrière eux, et leur perte +certaine, vinrent, comme ambassadeurs, trouver le roi à Péronne et +demander un sursis. Il les reçut à merveille, supposant qu'ils +venaient se vendre. Il tenait là le grand marché des consciences, +achetait des hommes, marchandait des villes. Ses serviteurs +commerçaient en détail; tel demandait à certaines villes ce qu'elles +lui donneraient, si, par son grand crédit, il obtenait que le roi +voulût bien les prendre. + +On vit dans ces marchés des choses inattendues, mais très-propres à +faire connaître ce que c'était que la chevalerie de l'époque. Il y +avait deux seigneurs sur qui le duc eût cru pouvoir compter, +Crèvecoeur en Picardie, en Bourgogne le prince d'Orange. Celui-ci, +dépouillé par Louis XI de sa principauté, avait été employé par le +duc à des choses de grande confiance, posté à l'avant-garde de ses +prochaines conquêtes, aux affaires d'Italie et de Provence. +Crèvecoeur, cadet du seigneur de ce nom, était chargé de garder le +point le plus vulnérable qu'il y eût dans les États de la maison de +Bourgogne, celui par où ils touchaient à la fois la France et +l'Angleterre (l'Angleterre de Calais). Il était gouverneur de Picardie +et des villes de la Somme, sénéchal du Ponthieu, capitaine de +Boulogne; je ne parle pas de la Toison d'or et de bien d'autres grâces +accumulées sur lui. Il y avait faveur, mais il y avait mérite, +beaucoup de sens et de courage, d'honnêteté même, tant qu'il n'y eut +pas décidément d'intérêt contraire. Le changement était difficile, +délicat pour lui plus que pour tout autre. Sa mère avait élevé +Mademoiselle, qui perdît la sienne à huit ans, et lui avait servi de +mère, en sorte que sa maîtresse et souveraine était un peu sa soeur. +«Elle lui confirma ses offices, lui donna la capitainerie d'Hesdin, et +le retint et constitua son chevalier d'honneur.» Il fit serment... Un +homme ainsi lié, et jusque-là très-haut dans l'estime publique, eut +besoin apparemment d'un grand effort pour oublier du jour au +lendemain, ouvrir ses places au roi, et s'employer à faire ouvrir les +autres. + +Ce que le roi voulait de lui, ce qu'il désirait le plus, l'objet de +toutes ses concupiscences, c'était Arras. Cette ville, outre sa +grandeur et son importance, était deux fois barrière, et contre +Calais, et contre la Flandre. Les Flamands, qui faisaient bon marché +de toute autre province française, tenaient fort à celle-ci, y +mettaient leur orgueil, disant que c'était l'ancien patrimoine de +leur comte. Leur cri de combat était: _Arras! Arras[378]!_ + +[Note 378: + + Franceis crient, _Monjoe!_ e Normans, _Dex aïe!_ + Flamens crient, _Asraz!_ e Angevin, _Valie!_ + (Robert Wace.)] + +Livrer cette importante ville, enragée bourguignonne (parce qu'elle +payait peu et faisait ce qu'elle voulait), la mettre sous la griffe du +roi, malgré ses cris, c'était hasarder un grand éclat et qui pouvait +rendre le nom de Crèvecoeur tristement célèbre. Il eût voulu pouvoir +dire qu'il s'était cru autorisé à le faire; il lui fallait au moins +quelque mot équivoque. Le chancelier Hugonet venait à point, avec son +sceau et ses pleins pouvoirs. + +Hugonet et Humbercourt apportaient au roi des paroles: offre de +l'hommage et de l'appel au Parlement, restitution des provinces +cédées. Mais ces provinces, sans qu'on les lui rendît, il les prenait +ou il allait les prendre, et d'autres encore; il recevait nouvelle que +la Comté se donnait à lui (19 février). Tout ce qu'il voulait des +ambassadeurs, c'était un petit mot qui ouvrirait Arras. + +Et pourquoi se serait-on défié de lui? n'était-il pas le bon parent de +Mademoiselle, son parrain? Il en avait la _garde noble_, par la +coutume de France; donc il devait lui garder ses États... Seulement il +fallait bien réunir ce qui revenait à la couronne... Il y avait un +moyen de rendre tout facile, c'était le mariage. Alors, bien loin de +prendre, il eût donné du sien! + +Quant à Arras, ce n'était pas la _ville_ qu'il demandait, elle était +au comte d'Artois; il ne voulait que la _cité_, le vieux quartier de +l'évêque, qui n'avait plus de murs, mais «qui a toujours relevé du +roi.» Encore, cette _cité_, il la laissait dans les bonnes et loyales +mains de M. de Crèvecoeur. + +Il était pressant et il était tendre[379]; il demandait à Hugonet et +au sire d'Humbercourt pourquoi ils ne voulaient pas rester avec lui? +Cependant ils étaient Français. Nés en Picardie, en Bourgogne, ils +avaient des terres chez lui, il le leur rappelait... Tout cela ne +laissa pas d'influer à la longue; ils réfléchirent que, puisqu'il +voulait absolument cette _cité_, et qu'il était en force pour la +prendre, il valait autant lui faire plaisir. Crèvecoeur reçut +l'autorisation de tenir pour le roi la _cité_ d'Arras, et le +chancelier ajouta pour se tranquilliser: «Sauf les réserves de droit.» +Avec ou sans réserve, le roi y entra le 4 mars. + +[Note 379: «La parole du Roy estoit alors tant douce et vertueuse, +qu'elle endormoit, comme la seraine, tous ceux qui lui prestoient +oreille.» Molinet.] + +On peut croire que l'orage de Gand, qui allait grondant d'heure en +heure, ne fut point apaisé par une telle nouvelle. Depuis un mois ou +plus que les Gantais avaient mis en prison leurs magistrats, on les +comblait de priviléges, de parchemins de toute sorte, sans pouvoir +leur donner le change. Le 11 février, privilége général de Flandre; le +15, on met à néant le traité de Gavre, qui dépouillait Gand de ses +droits; le 16, on lui rend expressément les mêmes droits, spécialement +sa juridiction souveraine sur les villes voisines; le 18, on +renouvelle le magistrat, selon la forme des libertés anciennes[380]... +Tout cela en vain, les Gantais n'en étaient pas mieux disposés à +relâcher leurs prisonniers. La nouvelle d'Arras aggrava terriblement +les choses. Voilà tout le peuple dans la rue, en armes, sur les +places. Il veut justice... Le 13 mars, on lui donne une tête, une le +14, une le 15; puis deux jours sans exécution, mais pour dédommager la +foule trois exécutions le 18. + +[Note 380: Pour tout ceci, nous devons beaucoup à la polémique de MM. +de Saint-Génois et Gachard, le premier, Gantais, préoccupé du droit +antique et du point de vue local; le second, archiviste général et +dominé par l'esprit centralisateur. M. Gachard a réuni les textes, +donné les dates, etc. Son mémoire est très-instructif. Cependant, il +dit lui-même que Gand venait d'être rétablie dans son ancienne +constitution, que tout droit contraire avait été aboli; dès lors, le +_wapeninghe_, le jugement, la condamnation de Sersanders et autres, +sont _légales_; quant à Hugonet et Humbercourt, la légalité fut violée +en ce qu'_ils n'étaient pas bourgeois de Gand_, et les Gantais +venaient de reconnaître qu'ils n'avaient pas juridiction sur ceux qui +n'étaient pas bourgeois,--Hugonet et Humbercourt, quoique accompagnés +d'autres personnes, avaient été en réalité _les seuls_ ambassadeurs +_autorisés_; la reddition d'Arras, loin d'être _un acte opportun_, +comme on l'a dit, devait entraîner celle de bien d'autres villes, de +tout l'Artois.] + +Cependant, le roi avançait. Nouvelle ambassade au nom des états; dans +celle-ci les bourgeois dominaient. Ils dirent bonnement au roi qu'il +aurait bien tort de dépouiller Mademoiselle: «Elle n'a nulle malice, +nous pouvons en répondre, puisque nous l'avons vue jurer qu'elle était +décidée à se conduire en tout par le conseil des états.» + +«Vous êtes mal informés, dit le roi, de ce que veut votre maîtresse. +Il est sûr qu'elle entend se conduire par les avis de certaines gens +qui ne désirent point la paix.» Cela les troubla fort; en hommes peu +accoutumés à traiter de si grandes affaires, ils s'échauffent, ils +répliquent qu'ils sont bien sûrs de ce qu'ils disent, qu'ils +montreront leurs instructions au besoin. «Oui, mais on pourrait vous +montrer telle lettre et de telle main qu'il vous faudrait bien +croire...» Et comme ils disaient encore qu'ils étaient sûrs du +contraire, le roi leur montra et leur donna une lettre qu'Hugonet et +Humbercourt lui avaient apportée; dans cette lettre, de trois +écritures (celles de Mademoiselle, de la douairière et du frère du duc +de Clèves), elle disait au roi qu'elle ne conduirait ses affaires que +par ces deux personnes, et par les deux qu'elle envoyait; elle le +priait de ne rien dire aux autres. + +Les députés mortifiés, irrités, revinrent en hâte à Gand. Mademoiselle +les reçut en solennelle audience, «en son siége», sa belle-mère, +l'évêque de Liége, tous serviteurs étant autour d'elle. Les députés +racontent que le roi leur a assuré qu'elle n'a point l'intention de +gouverner par le conseil des états, il prétend avoir en main une +lettre qui en fait foi... Là, elle les arrête, tout émue, dit que cela +est faux, qu'on ne pourrait produire une telle lettre... «La voici,» +dit rudement le pensionnaire de Gand, maître Godevaert; il tire la +lettre, la montre... Elle eut grande honte et ne savait plus que dire. + +Hugonet et Humbercourt, qui étaient présents, allèrent se cacher dans +un couvent où on les prit le soir (19 mars). Le roi les avait perdus, +mais avec eux il pouvait être bien sûr d'avoir perdu tout mariage +français, toute alliance. Il avait cru sans doute les dompter +seulement, vaincre leur probité par la peur, les forcer à se donner à +lui, eux et leur maîtresse... Le contraire arriva. Il se trouva avoir +détruit ce qu'il y avait de Français près de Mademoiselle, avoir +travaillé pour le mariage anglais ou allemand. La douairière, +Marguerite d'York et le duc de Clèves, avaient besogne faite; le roi +de France les avait débarrassés des conseillers français. + +Mademoiselle, qui était Française aussi, et qui aurait épousé +volontiers un Français (pourvu qu'il eût plus de huit ans), fut seule +émue de cet événement et s'intéressa aux deux malheureux. Le malheur +était pour elle aussi; à eux la mort, mais à elle la honte; avoir été +prise ainsi devant tout le monde, et trouvée menteuse, c'était une +grande confusion pour une jeune demoiselle, qui régnait déjà. Qui +désormais croirait à sa parole! Ils avaient été arrêtés au nom des +états, mais arrêtés par les Gantais, qui prirent l'affaire en main, +les gardèrent, les jugèrent. Le 27 mars, le bruit courut qu'on voulait +les faire évader; bruit semé par leurs ennemis pour hâter le procès? +ou peut-être en effet Mademoiselle avait trouvé quelqu'un d'assez +hardi pour tenter la chose?... Ce qui est sûr, c'est qu'à ce bruit le +peuple prit les armes, se constitua en permanence, selon son ancien +droit[381], sur le marché de Vendredi, resta là nuit et jour, y campa +jusqu'à ce qu'il les eût vus mourir. + +[Note 381: Droit primitif des jugements armés, _wapeninghe_, qui +existaient avant qu'il y eût de comte, ni de bailli du comte, ni même +de ville.--Voir ma Symbolique du droit, p. 312, etc. Cf. les jugements +du Gau et de la Marche. Tout cela, dès les temps de Wielant, de Meyer, +etc., n'est déjà plus compris. Combien moins des modernes!] + +Il eût été inutile, et dangereux peut-être, de les réclamer comme +officiers du feu duc, au nom des gens du Grand Conseil; des juges si +suspects auraient bien pu se faire juger eux-mêmes. Mademoiselle, le +28, nomma une commission, mais quoiqu'elle y eut mis trente Gantais +sur trente-six commissaires, la ville décida que la ville jugerait; le +grief principal était la violation, de ses priviléges, elle n'en +voulait remettre le jugement à personne. Tout ce que Mademoiselle +obtint, ce fut d'envoyer huit nobles qui siégeraient avec les échevins +et doyens. Cela ne servait guère; elle le sentit, et elle fit, en +vraie fille de Charles le Hardi, une démarche qui honore sa mémoire, +elle alla elle-même (31 mars 1477). + +Pauvre demoiselle, dit ici le conseiller de Louis XI (dont la vieille +âme politique s'est pourtant émue), pauvre, non pour avoir perdu tant +de villes qui, une fois dans la main du roi, ne pouvaient être +recouvrées jamais, mais bien plus pour se trouver elle-même dans les +mains de ce peuple... Une fille qui n'avait guère vu la foule que du +balcon doré, qui jamais n'était sortie qu'environnée d'une cavalcade +de dames et de chevaliers, prit sur elle de descendre, et, sans sa +belle-mère, elle franchit le seuil paternel... Dans le plus humble +habit, en deuil, sur la tête le petit bonnet flamand, elle se jeta +dans la foule... Il n'était pas mémoire, il est vrai, que les Flamands +eussent jamais touché à leur seigneur; la lettre du serment féodal +réservait justement ce point. Ici pourtant, une chose pouvait la +faire trembler, toute dame de Flandre qu'elle était, c'est qu'elle +était complice, et prouvée telle, de ceux qu'on voulait faire mourir. + +Elle perça jusqu'à l'hôtel de ville, et là elle trouva les juges +qu'elle venait prier, peu rassurés eux-mêmes. Le doyen des métiers lui +montra cette foule, ces masses noires qui remplissaient la rue, et lui +dit: «Il faut contenter le peuple.» + +Elle ne perdit pas courage encore, elle eut recours au peuple même. +Les larmes aux yeux, échevelée, elle s'en alla au marché du Vendredi; +elle s'adressait aux uns, aux autres, elle pleurait, priait les mains +jointes[382]... Leur émotion fut grande de voir leur dame en cet état, +et si abandonnée, si jeune, parmi les armes et tant de rudes gens. +Beaucoup crièrent: «Qu'il en soit fait à son plaisir, ils ne mourront +pas.» Et les autres: «Ils mourront.» Ils en vinrent à se disputer, à +se mettre en lignes opposées et piques contre piques... Mais tous ceux +qui étaient loin, qui ne voyaient point Mademoiselle, voulaient la +mort, et c'était le grand nombre. + +[Note 382: «Met aller herten... met weenenden hoghen.» _Chroniques ms. +d'Ypres_ (Preuves de M. Gachard, p. 10). V. sur ce ms. la note de M. +Lambin. Ibidem.] + +On ne risqua pas de voir la scène se renouveler. Les choses furent +précipitées. On se hâta de mettre les prisonniers à la torture, sans +toutefois tirer d'eux plus qu'on ne savait. Ils avaient livré la cité +d'Arras, _mais autorisés_. Ils avaient reçu de l'argent dans une +affaire, _non pour rendre la justice, mais en présent, après l'avoir +rendue_. Ils avaient violé les priviléges de la ville, _ceux auxquels +la ville avait renoncé, après sa défaite de Gavre et sa soumission de +1469_. Renonciation forcée, illégale, selon les Gantais, ces droits +étaient imprescriptibles, _tout homme_ qui touchait aux droits de Gand +devait mourir. Ni Hugonet, ni Humbercourt, n'était bourgeois de la +ville, et ne pouvait être jugé comme bourgeois; on les tua comme +ennemis. + +Hugonet essaya de faire valoir certain privilége de cléricature. +Humbercourt se réclama de l'ordre de la Toison, qui prétendait juger +ses membres. On dit aussi qu'il en appela au Parlement de Paris[383], +que les Flamands avaient eux-mêmes semblé reconnaître en abolissant +celui de Malines, et dans leur ambassade au roi. Tout était déjà fort +changé. Le crime des accusés, c'était de continuer la domination +française; l'appel au Parlement de Paris n'était pas propre à faire +pardonner ce crime. Nulle voie d'appel, au reste, n'était ouverte; en +Flandre, l'exécution suivait la sentence. + +[Note 383: «Certaines appellations sur ce interjetées par ledict +seigneur de Humbercourt en la cour du Parlement.» Lettres royales du +25 avril 1477, publiées par mademoiselle Dupont, Commines, t. III et +t. II, p. 124.] + +Le peuple campait sur la place depuis huit jours, ne travaillait pas +et ne gagnait rien; il commençait à se lasser. Les juges firent vite, +autant qu'ils purent; tout fut expédié le 3 avril; c'était le jeudi +saint, le jour de charité et de compassion, où Jésus lui-même lave les +pieds des pauvres. La sentence n'en fut pas moins portée. Avant +qu'elle fût exécutée, la loi voulait que l'on communiquât au souverain +les aveux des condamnés. Tous les juges allèrent donc trouver la +comtesse de Flandre. Comme elle réclamait encore, on lui dit durement: +«Madame, vous avez juré de faire droit, non-seulement sur les pauvres, +mais aussi sur les riches.» + +Menés dans une charrette, ils ne pouvaient se tenir sur leurs jambes +disloquées par la torture, Humbercourt surtout. On le fit asseoir, et +sur un siége à dos, pour faire honneur à son rang[384] et à sa Toison +d'or; on avait eu aussi l'attention de lui tendre l'échafaud de noir. +Cet homme, si sage et si calme, s'anima, s'indigna et parla avec +violence; il fut décapité, assis sur cette chaise. Cent hommes, vêtus +de noir, emmenèrent le corps dans une litière (le chancelier n'en eut +que cinquante). On le conduisit jusqu'à Arras, où il fut honorablement +enterré dans la cathédrale. + +[Note 384: «Pour ce qu'il estoit grand maître et seigneur.» _Journal +du tumulte._] + +Le lendemain de l'exécution, jour du vendredi saint, Mademoiselle, +malgré ses larmes et son dépit, fut obligée de laisser entrer chez +elle les mêmes gens qui avaient jugé, et de signer ce qu'ils lui +présentèrent. C'étaient des lettres écrites en son nom où elle disait +qu'en révérence du saint jour et de la Passion, elle avait pitié des +pauvres gens de Gand, et leur remettait ce qu'ils auraient pu faire +contre sa seigneurie, qu'au reste _elle avait consenti_ à tout. Elle +ne pouvait refuser de signer, étant entre leurs mains et toute seule +dans son hôtel; on lui avait ôté sa belle-mère et son parent. Pour +parents et famille, n'avait-elle pas la bonne ville de Gand? Les +Gantais entendaient avoir bien soin d'elle et la bien marier. + +Le mari seulement était difficile à trouver; on ne le voulait ni +Français, ni Anglais, ni Allemand. Mademoiselle avait désormais en +horreur le roi et son dauphin; le roi l'avait trahie, livré ses +serviteurs; ceux de Clèves n'avaient rien empêché, et peut-être +aidèrent-ils. Sa belle-mère n'était plus là pour lui faire accepter +Clarence, que d'ailleurs le roi Édouard ne voulait pas donner[385]. Au +fond, elle ne pouvait se soucier ni d'un Français de huit ans, ni d'un +Anglais de quarante environ, ivrogne et mal famé. Pour boire[386], +l'Allemand n'eût pas cédé, ni sous d'autres rapports; il est resté +célèbre par ses soixante bâtards. Tous ces prétendants écartés, les +Flamands avisèrent de prendre un brave au moins, un homme qui pût les +défendre, et ils pensèrent à ce brigand d'Adolphe de Gueldre, qui +était tenu, comme parricide, dans les prisons de Courtrai. + +[Note 385: Louis XI l'avait prévenu contre ce projet, et d'ailleurs: +«Displicuit regi tanta fortuna fratris ingrati.» Croyland. Continuat.] + +[Note 386: «Après boire, disait le roi, il lui casserait son verre sur +la tête.» Molinet. Il fut surnommé le _Faiseur d'enfants_.] + +Mademoiselle avait peur d'un tel mari, encore plus que des autres. +Elle confiait sa peur aux seules personnes qu'elle eût près d'elle, +deux bonnes dames qui la consolaient, la caressaient, l'espionnaient. +L'une, de la maison de Luxembourg, écrivait tout à Louis XI; l'autre, +madame de Commines, une Flamande bien avisée, travaillait pour +l'Autriche; la douairière aussi, de loin, pour exclure le Français. De +trois ou quatre princes à qui le duc avait donné des espérances, des +promesses même de sa fille, le fils de l'empereur était le plus +avenant. On disait, on écrivait à Mademoiselle que c'était un blond +jeune Allemand[387], de belle mine et de belle taille, svelte, adroit, +un hardi chasseur du Tyrol. Il était plus jeune qu'elle, n'ayant que +dix-huit ans; c'était prendre un bien jeune défenseur, et l'Empire +n'aimait pas assez son père pour l'aider beaucoup. Il ne savait pas le +français, ni elle l'allemand; il était parfaitement ignorant des +affaires et des moeurs du pays, bien peu propre à ménager un tel +peuple[388]. Du reste, n'apportant ni terres ni argent; ses ennemis +croyaient lui nuire en l'appelant _prince sans terre_; et +très-probablement il plut encore par là à la riche héritière qui +trouvait plus doux de donner. + +[Note 387: «Les cheveux de son chef honorable sont, à la mode +germanique, aurains, reluisants, ornés curieusement et de décente +longitude. Son port est signourieux... Jassoit ce que la damoiselle ne +soit de si apparente monstre, touttes-fois elle est propre, grâcieuse, +gente et mignonne, de doux maintien et de très-belle taille.» Molinet, +II, 94-97. Fugger (Miroir de la maison d'Autriche) fait entendre qu'il +y eut enquête contradictoire sur la question de savoir s'il était beau +ou laid. On peut en juger par le portrait où on le voit armé, et où de +plus il est reproduit au fond comme un chasseur poursuivant le chamois +au bord du précipice. Voir surtout son Histoire en gravures, par +Albert Durer, si naïve et si grandiose.] + +[Note 388: Avertissement de M. Le Glay, p. XII, et Barante-Gachard, +II, 577.] + +Madame de Commines fut assez habile pour dresser sa jeune maîtresse à +tromper jusqu'au dernier jour. Le duc de Clèves, venu en personne et +tout exprès à Gand, comptait fermer la porte aux ambassadeurs de +l'empereur; ils étaient déjà à Bruxelles, et il leur fit dire d'y +rester. La douairière au contraire leur écrivit de n'en tenir compte +et de passer outre. Le duc de Clèves, fort contrarié, ne put empêcher +qu'on ne les reçut; on lui fit croire que Mademoiselle les écouterait +seulement et dirait: «Soyez les bien venus;» puisque la chose serait +mise en conseil; elle l'en assura, il se reposa là-dessus. + +Les ambassadeurs, ayant présenté en audience publique et solennelle +leurs lettres de créance, exposèrent que le mariage avait été conclu +entre l'empereur et le feu duc, du consentement de Mademoiselle, comme +il apparaissait par une lettre écrite de sa main, qu'ils montrèrent; +ils représentèrent de plus un diamant qui aurait été «envoyé en signe +de mariage.» Ils la requirent, de la part de leur maître, qu'il lui +plût accomplir la promesse de son père, et la sommèrent de déclarer si +elle avait écrit cette lettre, oui ou non. À ces paroles, sans +demander conseil, Mademoiselle de Bourgogne répondit froidement: «J'ai +écrit ces lettres par la volonté et le commandement de mon seigneur et +père, ainsi que donné le diamant; j'en avoue le contenu[389].» + +[Note 389: Commines, livre VI, ch. II, p. 179. Olivier de la Marche, +avec son tact ordinaire, fait dire hardiment à la jeune demoiselle: +«J'entens que M. mon père (à qui Dieu pardoint) consentit et accorda +le mariage du _fils de l'empereur et de moy_, et ne suis point +délibérée _d'avoir d'autre_ que le fils de l'empereur.» Olivier de la +Marche, II, 423.] + +Le mariage fut conclu et publié le 27 avril 1477. Ce jour même, la +ville de Gand donna aux ambassadeurs de l'Empire un banquet, et +Mademoiselle y vint[390]. Beaucoup croyaient que le duc de Gueldre +défendrait mieux la Flandre que ce jeune Allemand. Mais le peuple, +selon toute apparence, était las et abattu, comme après les grands +coups; il y avait à peine vingt-quatre jours qu'Humbercourt était +mort. + +[Note 390: _Registre de la collace de Gand_, Barante-Gachard, II, +576.] + + + + +CHAPITRE IV + +OBSTACLES--DÉFIANCES--PROCÈS DU DUC DE NEMOURS + +1477-1479 + + +Le roi était entré dans ses conquêtes de Bourgogne de grand coeur et +de grand espoir, avec un élan de jeune homme. Toute sa vie, maltraité +par le sort, comme dauphin, comme roi, humilié à Montlhéry, à Péronne, +à Pecquigny, «autant et plus que roy depuis mille ans», il se voyait +un matin tout à coup relevé, et la fortune forcée de rendre hommage à +ses calculs. Dans l'abattement universel des forts et des violents, +l'homme de ruse restait le seul fort. Les autres avaient vieilli, et +il se trouvait jeune de leur vieillesse. Il écrivait à Dammartin (en +riant, mais c'était sa pensée): «Nous autres jeunes[391]...» Et il +agissait comme tel, ne doutant plus de rien, dépassant les tranchées, +s'avançant jusqu'aux murs des villes qu'il assiégeait; deux fois il +fut reconnu, visé, manqué; la seconde même un peu touché; Tannegui +Duchâtel, sur qui il s'appuyait, paya pour lui et fut tué. + +[Note 391: «Messieurs les comtes, écrivait-il à ses généraux qui +pillaient la Bourgogne, vous me faites l'honneur de me faire part, je +vous remercie; mais, je vous supplie, gardez un peu pour réparer les +places.» Ailleurs: «Nous avons pris Hesdin, Boulogne et un château que +le roi d'Angleterre assiége trois mois sans le prendre. Il fût pris de +bel assaut, tout tué.» Ailleurs sur un combat: «Nos gens les +festoyèrent si bien, qu'il en demeura plus de six cents, et ils en +amenèrent bien six cents dans la cité... tous pendus ou la tête +coupée.» Mais son grand triomphe est Arras: «M. le grand maître, merci +à Dieu et à Notre-Dame, j'ai pris Arras, et m'en vais à Notre-Dame de +la Victoire; à mon retour, je m'en irai à votre quartier. Pour lors, +ne vous souciez que de me bien guider, car j'ai tout fait par ici. Au +regard de ma blessure, c'est le duc de Bretagne qui me l'a fait faire, +parce qu'il m'appelle toujours _le roi couard_. D'ailleurs, vous savez +depuis longtemps ma façon de faire, vous m'avez vu autrefois. Et +adieu.» Voir _passim_ Lenglet, Duclos, Louandre, etc.] + +Il avait de grandes idées; il ne voulait pas seulement conquérir, mais +fonder. La pensée de saint Charlemagne lui revenait souvent; dès les +premières années de son règne, il croyait l'imiter en visitant sans +cesse les provinces et connaissant tout par lui-même. Il n'eût pas mieux +demandé, pour lui ressembler encore, d'avoir, outre la France, une bonne +partie de l'Allemagne. Il ordonna qu'on descendît la statue de +Charlemagne des piliers du Palais, et qu'on l'établît, avec celle de +saint Louis, au bout de la grand'salle, près la Sainte-Chapelle[392]. + +[Note 392: Jean de Troyes.] + +C'était une belle chose, et pour le présent et pour l'avenir, d'avoir +non-seulement repris Péronne et Abbeville, mais, par Arras et +Boulogne, d'avoir serré les Anglais dans Calais. Boulogne, ce +vis-à-vis des dunes, qui regarde l'Angleterre et l'envahit jadis, +Boulogne (dit Chastellain, avec un sentiment profond des intérêts du +temps) «le plus précieux anglet de la chrestienté», c'était la chose +au monde que Louis XI une fois prise eût le moins rendue. On sait que +Notre Dame de Boulogne était un lieu de pèlerinage, comblé +d'offrandes, de drapeaux et d'armes consacrés, d'_ex-voto_ mémorables +qu'on pendait aux murs, aux autels. Le roi imagina de faire une +offrande de la ville elle-même, de la mettre dans la main de la +Vierge. Il déclara qu'il dédommagerait la maison d'Auvergne qui y +avait droit, mais que Boulogne n'appartiendrait jamais qu'à Notre-Dame +de Boulogne. Il l'en nomma comtesse, puis la reçut d'elle, comme son +homme lige. Rien ne manqua à la cérémonie; desceint, déchaux, sans +éperons, l'église étant suffisamment garnie de témoins, prêtres et +peuple, il fit hommage à Notre-Dame, lui remit pour vasselage un gros +coeur d'or, et lui jura de bien garder sa ville[393]. + +[Note 393: Molinet. Contraste remarquable et qui fait ressortir +l'orgueil des temps féodaux: Philippe-Auguste, en 1185, se fait +dispenser par l'église d'Amiens de lui faire hommage, déclarant que +_le roi ne peut faire hommage à personne_. (Brussel.)] + +Pour Arras, il crut l'assurer par les priviléges et faveurs qu'il lui +accorda. Toutes les anciennes franchises confirmées, l'exemption du +logement de gens de guerre, la noblesse donnée aux bourgeois, la +faculté de posséder des fiefs sans charge de ban ni d'arrière-ban, +remise de ce qui est dû sur les impôts, enfin (pour charmer les +petits) le vin à bon marché par réduction de la gabelle. Une marque de +haute confiance, ce fut de donner «une seigneurie en Parlement» à un +notable bourgeois d'Arras, maître Oudart, au moment où ce Parlement +jugeait un prince du sang, le duc de Nemours. + +Le violent désir qu'avait le roi, non-seulement de prendre, mais de +garder, lui avait fait faire dès le commencement de la guerre une +remarquable ordonnance pour protéger l'habitant contre le soldat; les +dattes que celui-ci laisserait dans son logement devaient être payées +par le roi même. Il garantit l'exécution de l'ordonnance par le +serment le plus fort qu'il eût prêté jamais. «Si je contreviens à +ceci, je prie la benoîte croix, ici présente, de me punir de mort dans +le bout de l'an.» + +Il n'eût pas fait un tel serment si sa volonté n'eût été sincère. Mais +elle servait peu avec des généraux pillards comme la Trémouille, du +Lude, etc.; d'autre part, avec des milices comme les francs-archers, +payés bien peu et n'ayant guère que le butin. Ces pilleries affreuses +mirent contre lui, en fort peu de temps, la comté de Bourgogne et une +grande partie du duché; l'Artois même lui échappait, s'il n'y eût été +en personne. + +Ce qui lui fit perdre encore bien des choses, ce fut sa crainte de +perdre, sa défiance; il ne croyait plus à personne, et pour cela +justement on le trahissait. Il lui était, il est vrai, difficile de +se remettre aveuglément au prince d'Orange, qui avait changé tant de +fois[394]; il subordonna le prince à la Trémouille, et le prince le +quitta (28 mars). En Artois, on lui désignait tel et tel comme +partisans de Mademoiselle et travaillant pour la rétablir; il s'en +débarrassait, la terreur gagnait, ceux qui se croyaient menacés se +hâtaient d'autant plus d'agir contre lui. + +[Note 394: V. De la Pise, Histoire des princes d'Orange, Jean II, ann. +1477.] + +Sa défiance naturelle se trouvait fort augmentée par le sinistre jour +que les révélations du duc de Nemours venaient de jeter tout à coup +sur ses amis et serviteurs. Il découvrit avec terreur que, +non-seulement le duc de Bourgogne avait connaissance de tous les +projets de Saint-Pol pour le mettre en charte privée, mais que +Dammartin même, son vieux général, celui qu'il croyait le plus sûr, +avait tout su, et s'était arrangé pour profiter si la chose arrivait. + +Au commencement de janvier, le roi apprit l'assassinat du duc de +Milan, tué en plein midi à Saint-Ambroise, et presque en même temps la +mort du duc de Bourgogne, assassiné, selon toute apparence, par les +gens de Campobasso. Ces deux nouvelles coup sur coup le firent songer, +et dès lors il n'eut aucun repos d'esprit. L'assassinat des Médicis, +un an après, n'était pas propre à le rassurer. Il se savait haï, tout +autant que ces morts, et il n'avait nul moyen de se garder mieux. La +lettre touchante que le pauvre Nemours lui écrivit le 31 janvier «de +sa cage de la bastille,» pour demander la vie, trouva cet homme cruel +plus cruel que jamais, au moment sauvage d'une haine effarouchée de +peur. + +Il avait peur de la mort, du jugement et d'aller compter là-bas; peur +aussi de la vie. Beaucoup de ses ennemis n'auraient pas voulu le tuer, +mais seulement l'avoir, le tenir à montrer en cage et pour jouet, +comme ce misérable frère de duc de Bretagne, qu'on nourrissait, qu'on +affamait à volonté, et que les passants virent des mois entiers hurler +à ses barreaux... Louis XI ne s'y méprenait pas; il s'était vu à la +cour de Péronne, et il savait par lui-même combien bas rampe le renard +au piége, et quelles vengeances il roule en rampant. Le duc de Nemours +n'ayant pu l'enfermer, se trouvant enfermé lui-même, pouvait prier; il +parlait à un sourd. + +Il écrivait à la Trémouille au sujet du prince d'Orange: «Si vous +pouvez le prendre, il faut le brûler vif.» (8 mai). Arras s'étant +soulevé, ce maître Oudart, qu'il avait fait conseiller au Parlement, +fit partie d'une députation envoyée à Mademoiselle. Pris en +route[395], il fut décapité (27 avril), avec les autres députés, +enterré sur-le-champ. Le roi trouva que ce n'était pas assez, il le +fit tirer de terre et exposer, comme il écrit lui-même: «Afin qu'on +connût bien sa tête, je l'ai fait atourner d'un beau chaperon fourré; +il est sur le marché d'Hesdin, là où _il préside_.» + +[Note 395: «Aulcuns disent qu'ils avoient saulf-conduit du Roy, mais +les François ne le voulurent congnoistre.» Molinet. Oudart était un +ancien mécontent du Bien public. Alors avocat au Châtelet, il alla +trouver le comte de Saint-Pol, laissant sa femme pour correspondre; +elle fut chassée, après Montlhéry. Jean de Troyes.] + +S'il se fiait encore à quelqu'un, c'était à un Flamand (non pas à +Commines, trop lié avec la noblesse de Flandre), un simple chirurgien +flamand qui le rasait; fonction délicate, d'extrême confiance, dans ce +temps d'assassinats et de conspirations. Cet homme, très-fidèle, était +capable aussi. Le roi, qui lui confiait son col, ne craignit pas de +lui confier ses affaires. Il lui trouva infiniment d'adresse et de +malice. On l'appelait Olivier le Mauvais[396]. Il en fit son premier +valet de chambre, l'anoblit, le titra, lui donna un poste qu'il n'eût +donné à nul seigneur, un poste entre France et Normandie, dont Paris +dépendait par en bas (comme de Melun par en haut), le pont de Meulan. + +[Note 396: Tout porte à croire que ce parvenu était un méchant homme; +cependant il est difficile de s'en rapporter aveuglément (comme tous +les historiens l'ont fait jusqu'ici) au témoignage de ceux qui +jugèrent et pendirent Olivier, dans la réaction féodale de 1484. +Autant vaudrait consulter les hommes de 1816 sur ceux de la +Convention.--Son ennemi, Commines, qu'il supplanta pour les affaires +de Flandre, le montre un peu ridicule dans son ambassade, mais avoue +qu'il avait beaucoup de sens et de mérite.] + +Ayant repris Arras en personne (4 mai), et voyant la réaction, finie à +Gand, s'étendre à Bruges, à Ypres, à Mons, à Bruxelles, le roi envoya +son Flamand en Flandre, pour tâter si les Gantais, toujours défiants +dans les revers, ne pouvaient être poussés à quelque nouveau +mouvement[397]. + +[Note 397: Le 28 mai encore, il y eut un magistrat décapité à Mons. +(Gachard.)] + +Olivier devait remettre des lettres à Mademoiselle, et lui faire des +remontrances; vassale du roi, elle ne pouvait, aux termes du droit +féodal, se marier sans l'aveu de son suzerain; tel était le prétexte +de l'ambassade, le motif ostensible. + +Le choix d'un valet de chambre pour envoyé n'avait rien d'étonnant; +les ducs de Bourgogne en avaient donné l'exemple. Que ce valet de +chambre fût chirurgien, cela ne le rabaissait pas, au moment où la +chirurgie avait pris un essor si hardi; ce n'étaient plus de simples +barbiers, ceux qui sous Louis XI hasardèrent les premiers l'opération +de la pierre et taillèrent un homme vivant. + +Ce qui pouvait lui nuire davantage et lui ôter toute action sur le +peuple, c'est que, pour être Flamand, il n'était pas de Gand ni +d'aucune grosse ville, mais de Thielt, une petite ville dépendante de +Courtrai, qui elle-même, pour les appels, dépendait de Gand. Messieurs +de Gand regardaient un homme de Thielt comme peu de chose, comme un +sujet de leurs sujets. + +Olivier, splendidement vêtu et se faisant appeler le comte de Meulan, +déplut fort aux Gantais, qui le trouvèrent bien insolent de paraître +ainsi dans leur ville. La cour se moqua de lui et le peuple parlait de +le jeter à l'eau. Il fut reçu en audience solennelle, devant tous les +grands seigneurs des Pays-Bas, qui s'amusèrent de la triste figure du +barbier travesti. Il déclara qu'il ne pouvait parler qu'à +Mademoiselle, et on lui répondit gravement qu'on ne parlait pas seul à +une jeune demoiselle à marier. Alors il ne voulut plus rien dire; on +le menaça, on lui dit qu'on saurait bien le faire parler. + +Il n'avait pourtant pas perdu son temps à Gand; il avait observé, vu +tout le peuple ému, prêt à s'armer. Ce qu'ils allaient faire tout +d'abord avant de passer la frontière, on pouvait le prévoir, c'était +de prendre Tournai, une ville royale qui était chez eux, au milieu de +leur Flandre, et qui, jusque-là, vivait comme une république neutre. +Olivier avertit les troupes les plus voisines, et, sous prétexte de +remettre à la ville une lettre du roi, il entre avec deux cents +lances. Cette garnison, fortifiée de plus en plus, fermait la route +aux marchands et tenait dans une inquiétude continuelle la Flandre et +le Hainaut. Désormais, les Flamands n'entreraient plus en France, sans +savoir qu'ils laissaient derrière eux une armée dans Tournai. + +Ils ne tinrent pas à ce voisinage, ils voulurent à tout prix s'en +débarrasser. Ils prennent pour capitaine leur prisonnier, Adolphe de +Gueldre, que plusieurs voulaient faire comte de Flandre, et s'en vont, +vingt ou trente mille, brûlant, pillant, jusqu'aux murs de Tournai. +Là, les Brugeois en avaient assez et voulaient retourner; les Gantais +persistaient. Ils brûlèrent la nuit les faubourgs de la ville. Au +matin, les Français, les voyant en retraite, vinrent rudement tomber +sur la queue. Adolphe de Gueldre fit face, combattit vaillamment, fut +tué; les Flamands s'enfuirent; mais leurs lourds chariots ne +s'enfuirent pas, on les trouva chargés de bière, de pain, de viande, +de toute sorte de vivres, sans lesquels ce peuple prévoyant ne +marchait jamais. On rapporta tout cela dans la ville, avec le corps du +duc et les drapeaux. Ce fut dans Tournai une joie folle; la vive et +vaillante population en fit une _villonade_, aussi gaie, plus noble +que Villon. Tournai s'y plaint de Gand, sa fille, qui jusqu'ici +envoyait tous les ans à sa Notre-Dame une belle robe et une offrande: +«Pour cette année, la robe, c'est le drapeau de Gand, et l'offrande, +c'est le capitaine[398].» + +[Note 398: + + La Vierge peut demeurer nue, + Cet an n'aura robbe gantoise... + Son corps (_celui du duc_) fut d'enterrer permis + En mon église la plus grande, + Ce joyel des Flamens transmis + À Notre-Dame en lieu d'offrande; + En lieu de robe accoustumée + La Vierge a les pennons de soye + Et les étendards de l'armée... + Poutrain, Hist. de Tournai, I, 293.] + +Le roi, assuré de l'Artois, passa dans le Hainaut, et là trouva tout +difficile. Il avait augmenté lui-même les difficultés par son +hésitation. Il ne savait pas, au commencement, s'il toucherait à ce +pays, qui était terre d'Empire, et il avait mal accueilli les +ouvertures qu'on lui faisait. Maintenant, il déclarait qu'il ne +_prenait_ pas le Hainaut, qu'il l'_occupait_ seulement. Le dauphin, +d'ailleurs, n'allait-il pas épouser Mademoiselle? Le roi venait en +ami, en beau-père[399]. Sauf Cambrai qui ouvrit, il trouva partout +résistance; à chaque ville, il lui fallut un siége, à Bouchain, au +Quesnoy, à Avesnes, qui fut prise d'assaut, brûlée, et tout tué (11 +juin). Galeotto, qui était à Valenciennes, en brûla lui-même les +faubourgs, et se mit si bien en défense, qu'on ne l'attaqua pas. Le +roi lui fit une guerre de famine; il fit venir de Brie et de Picardie +des centaines de faucheurs pour couper et détruire tous les fruits de +la terre, la moisson toute verte (juin). + +[Note 399: Voir la malicieuse bonhomie avec laquelle il se moque des +maris proposés, et prouve aux Wallons qu'il faut que leur maîtresse +épouse un Français. (Molinet.) Il négociait effectivement pour le +mariage (le 20 juin même, Lenglet) soit pour mieux gagner le Hainaut, +soit qu'effectivement il eût encore espoir de rompre le mariage +d'Autriche, conclu depuis deux mois.] + +De tous côtés ses affaires allaient mal, et elles risquaient d'aller +plus mal encore. La douairière de Bourgogne et le duc de Bretagne +sollicitaient les Anglais de passer; le roi avait les lettres du +Breton, par le même, qui les lui vendait une à une. En Comté, il +n'avançait plus; Dôle repoussa son général la Trémouille qui +l'assiégeait, et qui lui-même fut surpris dans son camp. La Bourgogne +semblait près d'échapper... Sa colère fut extrême; il envoya en toute +hâte le plus rude homme qu'il eût, parmi ses serviteurs, M. de +Saint-Pierre, armé de pouvoirs terribles, celui de dépeupler, s'il le +fallait, et repeupler Dijon. + +La guerre que le roi faisait dans le Hainaut et la Comté, sur terre +d'Empire, eut cet effet, que l'Allemagne, sans aimer ni estimer +l'empereur, devint favorable à son fils. Louis XI envoya aux princes +du Rhin, et les trouva tous contre lui. L'envoyé, qui était Gaguin, le +moine chroniqueur, nous dit qu'il fut même en danger[400]. Les +électeurs de Mayence et de Trèves, les margraves de Brandebourg et de +Bade, les ducs de Saxe et de Bavière (maisons si ennemies de +l'Autriche) voulurent faire cortége au jeune Autrichien. La seule +difficulté, c'était l'argent; son père, loin de lui en donner, se fit +payer son voyage par Mademoiselle de Bourgogne, jusqu'à Francfort, +jusqu'à Cologne, et il fallut qu'elle payât encore pour faire venir +son mari jusqu'à Gand. Mais enfin il y vint[401]. Le roi, plein de +dépit, ne pouvait rien y faire. Sa garnison de Tournai, aidée des +habitants, lui gagna encore le 13 août une petite bataille[402], donna +la chasse aux milices flamandes, brûla Cassel et tout jusqu'à quatre +lieues de Gand. Le mariage ne s'en fit pas moins, à la lueur des +flammes et l'épousée en deuil (18 août 1477). + +[Note 400: Le duc de Clèves l'en avertit. «Non tuto diutius his in +locis diversari posse.» Gaguinus, CLVIII (in-folio, 1500).] + +[Note 401: Fugger, Spiegel des erzhausses Oesterreich, p. 858. Ce que +disent Pontus Heuterus et le Registre de la Collace, du riche cortége, +doit s'entendre des princes qui accompagnaient Maximilien, et ne +contredit en rien ce qu'on a dit de sa pauvreté.] + +[Note 402: Le roi écrit à Abbeville le triomphant bulletin: «Pour ce +que nous désirions sur toutes choses les trouver sur les champs, +vinsmes... pour les assaillir audit Neuf Foussé qu'ilz avoient +fortiffié plus de demy an, mais la nuit, ilz l'abandonnèrent... Les +(_nôtres_ les) ont rencontrez en belle bataille rangée... tuez plus de +IV mille... (13 août).» Lettres et Bulletins de Louis XI, publiés par +M. Louandre, p. 25 (Abbeville, 1837).] + +Le roi se donna en revanche un plaisir longtemps souhaité et selon son +coeur, la mort du duc de Nemours (4 août). Il ne haïssait nul homme +davantage, surtout parce qu'il l'avait aimé. C'était un ami d'enfance, +avec qui il avait été élevé, pour qui il avait fait des choses folles, +iniques (par exemple de forcer les juges à lui faire gagner un mauvais +procès). Cet ami le trahit au Bien public, le livra autant qu'il fut +en lui. Il revint vite, fit serment au roi sur les reliques de la +Sainte-Chapelle, et tira de lui, par-dessus tant d'autres choses, le +gouvernement de Paris et de l'Île-de-France. Le lendemain, il +trahissait. + +Quand le roi frappa Armagnac, cousin de Nemours, près de frapper +celui-ci, et l'épée levée, il se contenta encore d'un serment. Nemours +en fit un solennel et terrible[403], devant une grande foule, appelant +sur sa tête toutes les malédictions, s'il n'était désormais fidèle et +«n'avertissoit le roi de tout ce qu'on machineroit contre lui.» Il +renonçait, en ce cas, à être jugé par les pairs et consentait d'avance +à la confiscation de ses biens (1470). + +[Note 403: Le 8 juillet 1740. _Mss. Legrand._] + +La peur passa et il continua à agir en ennemi[404]. Il se tenait +cantonné dans ses places, n'envoyant pas un de ses gentilshommes pour +servir le roi. Quiconque se hasardait à appeler au Parlement était +battu, blessé. Les consuls d'Aurillac ne pouvaient sortir, pour les +affaires des taxes, sans être détroussés par les gens de Nemours. Il +correspondait avec Saint-Pol et voulait marier sa fille au fils du +connétable; il promettait d'aider au grand complot de 1475, en +saisissant d'abord les finances du Languedoc. Un mois avant la +descente des Anglais, il se mit en défense, se tint tout près d'agir, +fortifia ses places de Murat et de Carlat. + +[Note 404: Si MM. de Barante et de Sismondi avaient pris connaissance +du _Procès du duc de Nemours_ (_Bibliothèque royale, fonds Harlay et +fonds Cangé_), ils n'affirmeraient pas «que le duc n'avait rien fait +depuis 1470, et que tout son crime fut d'_avoir su_ les projets de +Saint-Pol.» Ils ne le compareraient pas à Auguste de Thou, mis à mort +pour _avoir su_ le traité de Cinq-Mars avec l'étranger.--L'ordonnance +du 22 décembre 1477 (calquée sur les anciennes lois impériales), par +laquelle le roi déclare que la non-révélation des conspirations est +crime de lèse-majesté, ne fut point appliquée au duc de Nemours, et, +comme la date l'indique, ne fut rendue qu'après sa mort. Ordonnances, +XVIII, 315.] + +Le roi, comme on a vu, brusqua son marché avec Édouard, s'humilia, le +renvoya plus tôt qu'on ne croyait et retomba sur ses deux traîtres. +Tous ceux qui avaient eu intelligence avec eux eurent grand'peur; on +fit mourir Saint-Pol dans l'absence du roi, espérant enterrer avec lui +ces dangereux secrets. Le roi avait encore Nemours. Il épuisa sur lui +la rage qu'il avait de connaître et d'approfondir son péril. + +Quand Nemours fut saisi, sa femme prévit tout et elle mourut d'effroi. +Il fut jeté d'abord dans une tour de Pierre-Scise, prison si dure que +ses cheveux blanchirent en quelques jours. Le roi, alors à Lyon, et se +voyant comme affranchi par la défaite du duc de Bourgogne, fit +transporter son prisonnier à la Bastille. Il reste une lettre terrible +où il se plaint «de ce qu'on le fait sortir de sa cage, de ce qu'on +lui a ôté les fers des jambes.» Il dit et répète qu'il faut «le +gehenner bien estroit, _le faire parler clair_... Faites-le moy bien +parler.» + +Nemours n'était pas seul; il avait des amis, des complices, les plus +grands du royaume, qui se voyaient jugés en lui. Toute la crainte du +roi était qu'on ne trouvât moyen d'obscurcir et d'étouffer encore. Le +chancelier surtout lui était suspect, ce rusé Doriole, qui avait +tourné si vite au Bien public, et qui depuis, tout en le servant, +ménageait ses ennemis; il leur avait rendu le signalé service de +dépêcher Saint-Pol avant qu'il eût tout dit. Le roi manda Doriole, le +tint près de lui, et mit le procès entre les mains d'une commission à +qui il partagea d'avance les biens de l'accusé. Il crut pourtant, +l'instruction déjà avancée, qu'un jugement solennel serait d'un plus +grand exemple; il renvoya l'affaire au Parlement et invita les villes +à assister par députés. L'arrêt fut rendu à Noyon où le Parlement fut +transféré exprès[405]; le roi se défiait de Paris et craignait qu'on +ne fît un mouvement du peuple pour intimider les juges et les rendre +indulgents. Paris avait souffert de Saint-Pol et l'avait vu mourir +volontiers; il n'avait point souffert de Nemours, qui était trop loin, +et le Paris d'alors avait eu le temps d'oublier les Armagnacs. Aussi, +il y eut des larmes quand on vit ce corps torturé qu'on menait à la +mort sur un cheval drapé de noir, de la Bastille aux Halles, où il fut +décapité. Quelques modernes ont dit que ses enfants avaient été placés +sous l'échafaud, pour recevoir le sang de leur père[406]. + +[Note 405: Le dernier jour de cestuy mois (_mai_), furent destendues +toutes les chambres du Parlement et les tapis de fleurs de lis, avec +le lict de justice, estant en un coffre. _Archives, Registres du +Parlement._ Dans la _Plaidoierie_ et le _Criminel_, silence funèbre. +Dans les _Après-dîners_, le registre manque tout entier.] + +[Note 406: Les contemporains n'en parlent point, même les plus +hostiles. Rien dans Masselin: _Diarium Statuum generalium_ (in-4, +Bernier) 236.] + +Ce qui est plus certain et non moins odieux, c'est que l'un des juges +qui s'étaient fait donner les biens du condamné, le Lombard Boffalo +del Giudice[407], ne se crut pas sûr de l'héritage s'il n'avait +l'héritier, et demanda que le fils aîné de Nemours fût remis à sa +garde. Le roi eut la barbarie de livrer l'enfant, qui ne vécut guère. + +[Note 407: Venu de Naples en 1461, après les revers de Jean de +Calabre, avec Campobasso et Galeotto.] + +Il chassa du Parlement trois juges qui n'avaient pas voté la mort. Les +autres réclamant, il leur écrit: «Ils ont perdu leurs offices pour +vouloir faire un cas civil du crime de lèse-majesté, et laisser impuni +le duc de Nemours qui voulait me faire mourir et détruire la sainte +couronne de France. Vous, sujets de cette couronne et qui lui devez +votre loyauté, je n'aurais jamais cru que vous pussiez approuver +_qu'on fît si bon marché de ma peau_.» + +Ces basses et violentes paroles qui lui échappent sont un cri arraché, +un aveu de l'état de son esprit. Les tortures de Nemours lui +revenaient à lui-même en tortures par la crainte et la défiance où le +jetaient ses révélations. Il avait tiré de son prisonnier, par tant +d'efforts cruels, une funeste science et terrible à savoir: qu'il n'y +avait personne parmi les siens sur qui il pût compter. Le pis, c'est +que, de leur côté, connaissant qu'ils étaient connus, ils sentaient +bien qu'il les guettait, qu'il ne lui manquait que le moment, et ils +ne savaient trop s'ils devaient attendre... Dans cette peur mutuelle, +il y avait des deux côtés redoublement de flatteries, de +protestations. Ses lettres à Dammartin sont des billets d'ami, tout +aimables d'abandon, de gaieté; il se fait courtisan de son vieux +général, il le flatte indirectement, finement, en lui disant du mal +des autres généraux; tel s'est laissé surprendre, etc. + +Il avait grandement à ménager un homme de ce poids, de cette +expérience. Deux choses lui survenaient, les plus fâcheuses: Les +Suisses s'éloignaient de lui, les Anglais arrivaient. + +Louis XI avait acheté Édouard, mais non pas l'Angleterre. Les Flamands +établis à Londres ne pouvaient manquer de faire sentir au peuple qu'on +le trahissait en laissant la Flandre sans secours. Il le sentit si +bien qu'il alla, de fureur, piller l'ambassade française. Longtemps +Édouard fit la sourde oreille; il se trouvait trop bien du repos et de +se partager entre la table et trois maîtresses; il aimait fort +l'argent de France, les beaux écus d'_or au soleil_ que Louis XI +frappait tout exprès; il lui semblait doux d'avoir chaque année, en +dormant, cinquante mille écus comptés à la Tour. Pour la reine +d'Angleterre, Louis XI la tenait par sa fille, par sa passion pour le +dauphin; elle demandait sans cesse quand elle pourrait envoyer la +dauphine en France. Entre eux tous, ils menaient si bien Édouard, +qu'il leur sacrifia son frère Clarence[408]. Il y avait encore un +homme qui leur portait ombrage, qui n'était pas de leur cabale, lord +Hastings, un joyeux ami d'Édouard qui buvait avec lui et qui tenait à +lui (ayant les mêmes femmes). Ils le chassèrent honorablement en lui +donnant des troupes et le grand poste de Calais. + +[Note 408: On ne sait de quelle mort il périt: «Qualecumque genus +supplicii,» Croyland. contin. Le conte du tonneau de malvoisie où il +aurait été noyé se trouve d'abord dans la chronique qui donne tous les +bruits de Londres. (Fabian.)] + +Il y avait un an que la douairière de Bourgogne, soeur d'Édouard, +implorait ce secours. Récemment encore, au moment où l'on tua son +bien-aimé Clarence qu'elle voulait faire comte de Flandre, elle +écrivit une lettre lamentable[409]; le roi de France lui prenait son +douaire, ses villes à elle; elle demandait à son frère Édouard s'il +voulait qu'elle allât mendier son pain. Une telle lettre et dans un +tel moment, lorsque Édouard sans doute regrettait sa cruelle +faiblesse, eut son effet; il envoya Hastings, qui de Calais détacha +des archers, garnit les villes que la douairière voulait défendre; +Louis XI attaqua Audenarde et fut repoussé. + +[Note 409: Preuves de l'Histoire de Bourgogne.] + +Ce fut le terme de ses progrès au Nord. Il s'arrêta, sentant qu'à la +longue les Anglais et peut-être l'Empire se seraient déclarés. Chez +les Suisses, le parti bourguignon avait fini par l'emporter. +Jusque-là, ils avaient flotté, servi à la fois pour et contre. De là +tous les obstacles que le roi rencontra dans les Bourgognes. Malgré +ses plaintes et les efforts du parti français, malgré les défenses et +les punitions, le montagnard n'en allait pas moins se vendre +indifféremment à quiconque payait. Des Suisses attaquaient, +assiégeaient, des Suisses défendaient. Pour empêcher cette guerre de +frères, il n'y avait qu'un moyen, imposer la paix, arrêter le roi de +France, lui dire qu'il n'irait pas plus loin. Le chef du parti +bourguignon, Bubenberg, se chargea de lui porter cette fière parole. +Le roi ne voulait pas entendre, il traînait, tâchait de gagner du +temps. Le Suisse en profita pour lui jouer un tour; il disparaît de +France, et un matin rentre à Berne en habit de ménétrier; il n'a pas +pu, dit-il, échapper autrement, le roi, ne l'ayant su gagner, l'aurait +fait périr[410]. Ce chevalier, cet homme grave sous cet ignoble +habit, c'était une accusation dramatique contre Louis XI; il était +impossible de mieux travailler pour Maximilien. Il en profita à la +diète de Zurich; il enchérit sur le roi, promettant d'autant plus +qu'il pouvait moins donner, et il obtint un traité de paix +perpétuelle. + +[Note 410: Der Schweitzerische Geschicht forscher. Il eût fallu, pour +y songer, que le roi fût devenu fou. On faisait encore courir ce bruit +absurde que La Trémouille avait mis des envoyés suisses à la question. +(Tillier.)] + +Le roi comprit qu'il fallait céder au temps. Il promit de se retirer +des terres d'Empire. Il signa une trêve, laissa le Hainaut et +Cambrai[411]. Il craignait les Suisses, l'Allemagne, les Anglais, mais +encore plus les siens. La trêve lui semblait nécessaire pour faire au +dedans une opération dangereuse, purger l'armée. Il avait +l'imagination pleine de complots et de trahisons, d'intelligences que +ses capitaines pouvaient avoir avec l'ennemi. Il cassa dix compagnies +de gens d'armes, fit faire le procès à plusieurs et ne trouva rien; +seulement un Gascon, furieux d'être cassé, avait parlé d'aller servir +Maximilien; pour cette parole on lui coupa la tête. Leur crime à tous +était peut-être d'avoir servi longtemps sous Dammartin et de lui être +dévoués. Le roi lui écrivit une lettre honorable «_pour le soulager_» +du commandement[412], déclarant du reste que jamais il ne diminuerait +son état, qu'il l'accroîtrait plutôt, et, en effet, il le fit plus +tard son lieutenant pour Paris et l'Île-de-France. + +[Note 411: À son départ de Cambrai, il badine sur l'attachement des +impériaux pour le très-saint aigle, et leur permet d'ôter les lis: +«Vous les osterez quelque soir, et y logerez vostre oiseau, et direz +qu'il sera allé jouer une espace de temps, et sera retourné en son +lieu, ainsi que font les arondelles qui reviennent sur le printemps.» +Molinet.] + +[Note 412: Au grand désespoir de Dammartin. V. sa belle lettre au roi. +Lenglet, II, 261. La _Cronique Martiniane_ (Vérard in-folio), si +instructive pour la vie de Dammartin à d'autres époques, ne me donne +rien ici; elle se contente prudemment de traduire Gaguin, comme elle +le dit elle-même.] + +L'éloignement de cet homme, trop puissant dans l'armée, était +peut-être une mesure politique, mais elle ne fut nullement heureuse +pour la guerre. Le roi ne put remplacer ce ferme et prudent général. +On put le voir dès le commencement de la campagne. On voulait +surprendre Douai avec des soldats déguisés en paysans, et tout fut +préparé en plein Arras, c'est-à-dire devant nos ennemis qui avertirent +Douai. Le roi, cruellement irrité, jura qu'il n'y aurait plus d'Arras, +que tous les habitants seraient chassés, sans emporter leurs meubles; +qu'on prendrait en d'autres provinces, et jusqu'en Languedoc, des +familles, des hommes de métiers, pour y mener et repeupler la place +qui désormais s'appellerait Franchise[413]. Cette cruelle sentence fut +exécutée à la lettre; la ville fut déserte, et pendant plusieurs jours +il n'y eut pas seulement un prêtre pour y dire la messe. + +[Note 413: Ordonnances, XVIII.] + +Maximilien avait plus d'embarras encore. Les Flamands ne voulaient +point de paix, ni payer pour la guerre. Seulement, à force de piquer +leur colérique orgueil, on parvint à mettre leurs milices en +mouvement. Maximilien les mena pour reprendre Thérouenne. Il avait, +avec ses milices, trois mille arquebusiers allemands, cinq cents +archers anglais, Romont et ses Savoyards, toute la noblesse de Flandre +et de Hainaut, en tout vingt-sept mille hommes. Avec une si grosse +armée, rassemblée à grand'peine par un si rare bonheur, le jeune duc +avait hâte d'avoir bataille. Le nouveau général de Louis XI, M. de +Crèvecoeur venait de Thérouenne, lorsque, descendant la colline de +Guinegate, il rencontra Maximilien. Louis XI avait, l'autre année, +décliné le combat; en le refusant encore, on était sûr de voir +s'écouler en peu de jours les milices de Flandre. Crèvecoeur ne +consulta pas apparemment les vieux capitaines qui, depuis la réforme, +étaient peu en crédit; il agit à souhait pour l'ennemi, il donna la +bataille (7 août 1479)[414]. + +[Note 414: Voir _passim_: Commines, liv. VI, ch. VI; Molinet, t. II, +p. 199; Gaguinus, fol. CLIX.] + +Jusque-là il passait pour un homme sage. Peut-être, pour expliquer ce +qui va suivre, il faut croire qu'il reconnut en face, dans la +chevalerie ennemie, les grands seigneurs des Pays-Bas, qui le +proclamaient traître, et qui voulaient le dégrader en chapitre de la +Toison d'Or. Sa force était en cavalerie; il n'avait que 14,000 +piétons, mais 1,800 gens d'armes, contre 850 qu'avait Maximilien. +D'une telle masse de gendarmerie, qui était plus que double, il ne +tenait qu'à lui d'écraser cette noblesse; il se lança sur elle, la +coupa de l'armée, s'acharna à ses huit cents hommes bien montés qui le +menèrent loin, et il laissa tout le reste... Il avait fait la faute de +donner la bataille, il fit celle de l'oublier. + +Nos francs archers, sans général et sans cavalerie, fort maltraités +des trois mille arquebuses, vinrent se heurter aux piques des +Flamands. Ceux-ci tinrent ferme, encouragés par un bon nombre de +gentilshommes, qui s'étaient mis à pied, par Romont, par le jeune duc. +Maximilien, à sa première bataille, fit merveille et tua plusieurs +hommes de sa main. La garnison française de Thérouenne venait le +prendre à dos, elle trouva le camp sur sa route et se mit à piller. +Beaucoup de francs archers, craignant de ne plus rien trouver à +prendre, firent comme elle, laissèrent le combat et se jetèrent dans +le camp, fort échauffés, tuant tout, prêtres et femmes... Avec les +chariots, ils prirent l'artillerie qu'ils tournaient contre les +Flamands; Romont, voyant qu'alors tout serait perdu, fit un dernier +effort, reprit l'artillerie, profita du désordre et en fit une pleine +déroute. Crèvecoeur et sa gendarmerie revenaient fatigués de la +poursuite; il leur fallut courir encore, tout était perdu, il ne +restait qu'à fuir. La bataille fut bien nommée celle des _Éperons_. + +Le champ de bataille resta à Maximilien et la gloire, rien de plus. Sa +perte était énorme, plus forte que la nôtre. Il ne put pas même +reprendre Thérouenne. Et il revint en Flandre, plus embarrassé que +jamais. + +Cette année même, une taxe de quelques liards sur la petite bière +avait fait une guerre terrible dans la ville de Gand. Les tisserands +de coutils commencent, et tous s'y mettent, tisserands, drapiers, +cordonniers, meuniers, batteurs de fer et _batteurs d'huile_; une +bataille rangée a lieu au Pont-aux-Herbes[415]. De janvier en +janvier, tout un an, il y eut des jugements et des têtes coupées. On +profita de cette émotion, et puisqu'ils avaient tant besoin de guerre, +on les mena à Guinegate; ils eurent là une vraie, une grande bataille; +ils en revinrent dégoûtés de la guerre, mais toujours murmurant, +grondant. + +[Note 415: Barante-Gachard, II, 623, d'après le Registre de la collace +de Gand et les Mémoires inédits de Dadizeele, extraits par M. Voisin +dans le Messager des sciences et des arts, 1827-1830.] + +Maximilien, déjà bien embarrassé, recevait de la Gueldre une +sommation, celle de rendre enfin ce malheureux enfant, que le feu duc +avait si injustement retenu, pour les crimes de son père, mais qui, à +la mort de ce père, avait droit d'hériter. Nimègue chassa les +Bourguignons, et en attendant qu'on lui rendît l'enfant donna la +régence à sa tante. La dame ne manqua pas de chevaliers pour la +défendre; les Allemands du Nord prirent volontiers sa cause contre +l'Autrichien, le duc de Brunswick d'abord qui croyait l'épouser; puis, +comme elle n'en voulait pas, le champion fut l'évêque de Munster, +brave évêque, qui s'était battu à Neuss contre Charles le Téméraire. + +Ces gens de Gueldre n'ayant pas assez de cette guerre de terre, en +faisaient une en mer aux Hollandais, leurs rivaux pour la pêche. Plus +d'un combat naval eut lieu sur le Zuydersée. Mais les Hollandais se +battaient encore plus entre eux. Les factions des Hameçons et des +Morues avaient recommencé plus furieuses que jamais; fureur aiguisée +de famine; le roi enlève en mer toute la flotte du hareng, et, pour +comble, les seigles qui leur venaient de Prusse. + +Le coupable en tout cela, au dire de tous, était Maximilien; tout ce +qui arrivait de malheurs, arrivait par lui. Pourquoi aussi avoir été +chercher cet Allemand. Depuis, rien n'allait bien. Toutes les +provinces criaient après lui. + +Effarouché au milieu de cette meute, n'entendant qu'aboiements, le +pauvre chasseur de chamois qui jusque-là ne connaissait pas le +vertige, s'éblouit et ne sut que faire. Il avait employé ses dernières +ressources, jusqu'à mettre en gage des joyaux de sa femme; son esprit +succomba, et son corps, il fut très-malade, sa femme au moment d'être +veuve. + +Tout, au contraire, prospérait au roi; son commerce d'hommes allait +bien, il achetait des Anglais, des Suisses, l'inaction des uns, le +secours des autres. Le fier Hastings, posté à Calais pour le +surveiller, s'humanisa et reçut pension[416]. Les cantons suisses +avaient traité avec Maximilien; les Suisses aimaient bien mieux un roi +qui payait; ils se donnaient à lui, lui à eux; il se fit bourgeois de +Berne. Dès lors, plus d'obstacle en Comté, tout fut réduit, et il put +envoyer son armée oisive piller le Luxembourg. Le duché de Bourgogne +fut assuré, caressé, consolé; il lui donna un parlement, alla voir sa +bonne ville de Dijon, jura dans Saint-Benigne tout ce qu'on pouvait +jurer de vieux priviléges et de coutumes, et voulut que ses +successeurs fissent de même à leur avénement. La Bourgogne était un +pays de noblesse; le roi fit de bonnes conditions à tous les grands +seigneurs, un pont d'or. Pour être tout à fait gracieux aux gens du +pays et se faire des leurs, il prit maîtresse chez eux, non pas une +petite marchande, comme à Lyon, mais une dame bien née et veuve d'un +gentilhomme[417]. + +[Note 416: Voir dans Commines les scrupules d'Hastings, qui ne veut +pas donner quittance de cet argent: «Mettez-le dans ma manche, etc.»] + +[Note 417: Galanteries toutes politiques, comme on peut le conclure +d'un mot de Commines (liv. VI, ch. XIII).] + +Parmi tant de prospérités, il baissait fort. Commines, qui revenait +d'une ambassade, le trouvait tout changé. Il avait bien désiré cette +Bourgogne, et la chose, si aisée en apparence, traîna, et fut même en +grand doute. Il avait pâti des obstacles, langui. Qu'on en juge par +une lettre secrète à son général, où il lâche ce mot d'âpre passion +(qui effraye dans un roi si dévôt): «_Je n'ay autre paradis_ en mon +imagination que celui-là... J'ay plus grand faim de parler à vous, +pour y trouver remède que je n'eus jamais _à nul confesseur pour le +salut de mon âme_[418]!» + +[Note 418: Lenglet.] + + + + +CHAPITRE V + +LOUIS XI TRIOMPHE, RECUEILLE ET MEURT + +1480-1482 + + +Le roi de France avec ses cinquante-sept ans, déjà, maladif et le +visage pâle, n'en était pas moins, nous l'avons dit, dans +l'affaiblissement de tous, le seul jeune, le seul fort. Tout +languissait autour de lui ou mourait, mourait à son profit. + +Dans l'éclipse des anciennes puissances, du pape et de l'empereur, il +y eut _un roi_, le roi de France. Il prit de provinces d'Empire, la +Comté, la Provence, et il les garda. Il faillit faire juger le pape. +Le violent Sixte IV, ayant tué Julien de Médicis par la main des +Pazzi, jetait une armée sur Florence pour punir Laurent d'avoir +survécu. Le roi, sans bouger, envoya Commines, arma Milan et rassura +les Florentins dans la première surprise[419]. Il menaça le pape de la +Pragmatique et d'un concile qui l'aurait déposé. + +[Note 419: Les Médicis étaient les banquiers des rois de France et +d'Angleterre; ils apparaissent comme garants dans toute grande affaire +d'argent, spécialement au traité de Pecquigny. Il ne s'en cache +nullement dans sa réponse à Louis XI. Raynaldi Annales, 1478, § 18-19. +Les Médicis avaient pour eux le petit peuple, contre eux +l'aristocratie. M. de Sismondi ne l'a pas senti assez. + +Au reste, les Florentins avaient toujours tenu nos rois «pour leurs +singuliers protecteurs; et, en signe de ce, à chacune fois qu'ils +renouvellent les gouverneurs de leur seigneurie, _ils font serment +d'estre bons et loyaux à la maison de France_.» Lettre de Louis XI, +1478, 17 août. Lenglet, III, 552. Voir à la suite l'_Avis sur ce qui +semble à faire_ au concile d'Orléans, septembre.] + +La Hongrie, la Bohême, la Castille, ambitionnaient son alliance. Les +Vénitiens, à son premier mot, rompirent avec la maison de Bourgogne. +Gênes s'offrit à lui et il la refusa, voulant garder l'amitié de +Milan. + +Le vieux roi d'Aragon, Juan II, s'obstina quinze années à vouloir +retirer de ses mains le gage du Roussillon; il mourut à la peine. Et +il eut encore le chagrin de voir la Navarre (l'autre porte des +Pyrénées) tomber dans les mêmes mains avec son petit-fils, que Louis +XI tenait par la mère et régente, Madeleine de France. + +Il avait eu partout un allié fidèle, actif, infatigable, la mort... +Partout elle avait mis du zèle à travailler pour lui, en sorte qu'il +n'y eut plus de princes au monde que des enfants, et encore peu +viables, et que le roi de France se trouvât l'universel protecteur, +tuteur et gouverneur. + +C'est peut-être alors qu'il fit faire pour le dauphin et tous ses +petits princes son innocent _Rosier des guerres_[420], l'Anti-Machiavel +d'alors (avant Machiavel). + +[Note 420: Paris, 1528, in-folio. Bordeaux, 1616. _V. les deux mss. de +la Bibl. impériale._] + +En Savoie, il avait perdu sa soeur (ce dont il remerciait Dieu), gagné +ou chassé les oncles du petit duc. Lui-même, comme oncle et tuteur, il +s'était établi à Montmélian, et il avait pris son neveu en France. + +À Florence, il protégeait, comme on a vu, le jeune Laurent; il l'avait +sauvé. À Milan, la faible veuve, Bonne, une de ces filles de Savoie +qu'il avait mariées et dotées paternellement, n'était régente que par +lui; par lui seul, elle se rassurait, elle et son enfant, contre +Venise, contre l'oncle de l'enfant, Ludovic le More. + +En Gueldre, aussi bien qu'en Navarre, en Savoie, à Milan, le +souverain, c'était un enfant, une femme, et le protecteur Louis XI. + +En Angleterre, Édouard vivait et régnait; il était entouré d'une belle +famille de sept enfants. Et pourtant la reine tremblait, voyant tout +cela si jeune, son mari vieux à quarante ans, qu'un excès de table +pouvait emporter. En ce cas, comment protéger le petit roi contre un +tel oncle (qui fut Richard III!), sinon par un mariage de France, par +la protection du roi de France, qui partout détestait les oncles, +protégeait les enfants? + +Tout étant, autour de la France, malade et tremblant à ce point, ceux +du dedans n'avaient à compter sur aucun secours. Le mieux pour eux +était de rester sages et de ne pas remuer. Quiconque avait cru aux +forces extérieures avait été dupe. Le Bourguignon appela des troupes +italiennes, on a vu avec quel succès. Les Pays-Bas crurent à +l'Allemagne, et firent venir Maximilien, qui ne put rien leur rendre +de ce qu'ils avaient perdu. Quinze ans durant, la Bretagne invoqua +l'Angleterre et n'en tira point de secours. + +Des grands fiefs, le seul encore qui eût vie, c'était la Bretagne; +elle vivait de son obstination insulaire, de sa crainte de devenir +France, appelant toujours l'Anglais, et pourtant elle en eut peur deux +fois. Le roi, tout en poursuivant le grand drame du Nord, de Flandre +et de Bourgogne, ne détourna cependant jamais les yeux de la Bretagne, +qui était pour lui une affaire de coeur. Une fois (au moment où il +crut avoir rangé son frère en Guienne), il essaya de prendre le Breton +en lui jetant au col son collier de Saint-Michel, comme on prend un +cheval sauvage; mais celui-ci n'y fut pas pris. + +Louis XI montra une obstination plus que bretonne dans l'affaire de la +Bretagne, l'assiégeant, la serrant peu à peu. De temps en temps, +quelqu'un en sortait et se donnait à lui; c'est ce que firent Tannegui +Duchâtel, et son pupille Pierre de Rohan, depuis maréchal de Gié. +Patiemment, lentement en dix ans, le roi fit ses approches. La mort de +son frère lui ayant rendu La Rochelle au midi de Nantes, il saisit +Alençon, de l'autre côté. De face, il prit l'Anjou, comme on va voir, +et enfin il hérita du Maine. Vers la fin, il acheta un prétexte +d'attaque, les droits de la maison de Blois[421], droits surannés, +prescrits, mais terribles dans une telle main. Le duc n'avait qu'une +fille; si le dauphin ne l'épousait, il héritait, au titre de la maison +de Blois. La Bretagne n'avait qu'à choisir, si elle voulait venir à la +couronne par mariage ou par succession; elle y venait toujours. + +[Note 421: D. Morice, III, 343. Daru, 54. _Archives de Nantes, arm._ +A, _cassette_ F. Cf. d'Argentré.] + +Tout en attirant les Rohan, il avait acquis leurs rivaux, les Laval, +les affranchissant du duché, les mettant dans ses armées, dans son +conseil, leur confiant Melun, une clef de Paris. Gui de Laval, dont +plus tard le fils et la veuve agirent plus que personne pour marier la +Bretagne à la France, lui rendit, par sa fille, un autre service moins +connu, non moins important. + +L'an 1447, le roi René donna à Saumur un splendide et fameux tournoi. +Gui de Laval y mena son jeune fils, âgé de douze ans, y faire ses +premières armes, et sa fille en même temps qui en avait treize. René, +plus fol que jeune, fut pris au lacs. Sa femme, la vaillante Lorraine +qui avait fait la guerre pour lui, et qu'il aimait fort, vit pourtant +ce jour là qu'elle était vieille. La petite Bretonne fit, avec +l'innocente hardiesse d'un enfant, le plus joli rôle du tournoi, celui +de la Pucelle qui venait à cheval devant les chevaliers, mettait les +combattants en lice et baisait les vainqueurs. Tout le monde prévit +dès lors, et René lui-même ne cacha pas trop sa pensée nouvelle; il +mit sur son écu un bouquet de _pensées_. + +Isabelle mourut à la longue, René fut veuf. Il pleura beaucoup, parut +inconsolable. Mais enfin ses serviteurs, ne pouvant le voir dépérir +ainsi, exigèrent (c'était comme un droit du vassal) que leur seigneur +se mariât. Ils se chargèrent de chercher une épouse et ils +cherchèrent si bien qu'ils en découvrirent une[422], cette même petite +fille, Jeanne de Laval, qui était devenue une grande et belle fille de +vingt ans. René en avait quarante-sept; ils le voulurent, il se +résigna. + +[Note 422: Sembla bien aux barons d'Anjou que Dieu la leur avoit +adressée, affin que ilz n'eussent la peine d'aller chercher plus +loing. Histoire agrégative des annalles et cronicques d'Anjou, +recueillies et mises en forme par noble et discret missire Jehan de +Bourdigné, prestre, docteur ès-droitz. On les vend à Angiers (1529, +in-folio; CLII verso).] + +Ce mariage fut agréable au roi, qui fit archevêque de Reims Pierre de +Laval, le petit frère de Jeanne. René, au milieu de cette aimable +famille française, fut comme enveloppé de la France; il oublia le +monde. Il avait dès lors bien assez à faire pour amuser sa jeune +femme, et une soeur encore plus jeune qu'elle avait avec elle. En +Anjou, en Provence, il menait la vie pastorale, tout au moins par +écrit, rimant les amours des bergers, se livrant aux amusements +innocents de la pêche et du jardinage; il goûtait fort la vie rurale, +comme «la plus lointaine de toute terrienne ambition.» Il avait encore +un plaisir[423], de chanter à l'église, en habit de chanoine, dans un +trône gothique, qu'il avait peint et sculpté. Son neveu Louis XI aida +à l'alléger des soucis du gouvernement en lui prenant l'Anjou. On +hésitait à l'avertir[424]; il était alors au château de Beaugé, fort +appliqué à peindre une belle perdrix grise; il apprit la nouvelle sans +quitter son tableau. + +[Note 423: Un autre: de se chauffer l'hiver _à la cheminée du bon roi +René_, c'est-à-dire au soleil, proverbe provençal.] + +[Note 424: «Oyant nouvelles que le Roy son nepveu estoit à Angiers, il +monta à cheval pour le venir festoyer, ignorant encore ce qui avoit +esté faict en son préjudice. Et combien que ses domestiques en fussent +bien informez..., etc. Le noble Roy, oyant racompter la perte et +dommage de son pays d'Anjou que tant il aymoit, se trouva quelque peu +troublé. Mais, quand il eut reprins ses espritz, à l'exemple du bon +père Job...» Bourdigné.] + +Il avait bien encore quelques vieux serviteurs qui s'obstinaient à +vouloir qu'il fût roi, et qui sous main traitaient avec la Bretagne ou +la Bourgogne; mais cela tournait toujours mal: Louis XI savait tout, +et prenait les devants. On a vu qu'au moment où ils offraient la +Provence au duc de Bourgogne, Louis XI accourut, saisit Orange et le +Comtat. René ne se tira d'affaire qu'en lui donnant promesse écrite +qu'après lui et son neveu Charles, il aurait la Provence; lui-même il +écrivit cet acte, l'enlumina, l'orna de belles miniatures. C'était +mourir de bonne grâce, et au reste il était mort dès la fatale année +où il perdit ses enfants, Jean de Calabre mort à Barcelone, Marguerite +prise à Teukesbury. Il lui restait un petit-fils, René II, mais fils +d'une de ses filles, et ses conseillers lui assuraient que la Provence +(quoique fief féminin et terre d'Empire) devait, la ligne mâle +manquant, revenir à la France[425]. Alors il soupirait et se peignait +dans sa miniature, sous l'emblème d'un vieux tronc dépouillé qui n'a +qu'un faible rejeton. + +[Note 425: L'habile Palamède de Forbin trouva cette clause dans l'acte +de mariage de l'héritière de Provence et du frère de saint Louis. V. +Papon, Du Puy.] + +Son neveu et héritier, le roi, avait hâte d'hériter, il ne pouvait +attendre: «Il envieillissoit, devenoit malade.» Il se ménageait peu; +au défaut de guerre, il chassait; il lui fallait une proie. Seul au +Plessis-les-Tours, il tenait son fils à Amboise sans le voir, et il +envoya sa femme encore plus loin en Dauphiné. Souvent il partait de +bonne heure, chassait tout le jour, au vent, à la pluie, dînant où il +pouvait, causant avec les petites gens, avec des paysans, avec des +charbonniers de la forêt. Il lui arrivait, inquiet qu'il était +toujours, voulant tout voir et savoir, de se lever le premier et, +pendant qu'on dormait, de courir le château; un jour, il descend aux +cuisines, il n'y avait encore qu'un enfant qui tournait la broche: +«Combien gagnes-tu?»--L'enfant qui ne l'avait jamais vu, répondit: +«Autant que le roi.--Et le roi, que gagne-t-il?--Sa vie, et moi la +mienne.» + +Le marmiton avait parlé fièrement, prenant apparemment ce rôdeur mal +mis pour un pauvre... Il ne se trompait pas. Jamais il n'y avait +pauvreté plus profonde, plus famélique et plus avide. Âpreté de +chasseur ou faim de mendiant, c'est ce qu'expriment toutes ses +paroles, parfois violentes et âcres, souvent flatteuses, menteuses, +humblement caressantes et rampantes... Tant il avait besoin[426]! +besoin de telle province aujourd'hui, demain de telle ville... Né +avide, mais plus avide comme roi et royaume, il souffre, on le sent +bien, de tous les fiefs qu'il n'a pas encore. La royauté avait en elle +l'insatiable abîme qui devait tous les absorber. + +[Note 426: Lire la lettre si humble à Hastings, et le billet si tendre +à un de ses serviteurs, M. de Dunois, pour qu'il expédie l'affaire de +Savoie: «Mon frère! Mon ami!...» Nulle part peut-être on n'a vu les +affaires traitées avec tant de passion. Ces deux lettres, si +caractéristiques, ont été publiées pour la première fois par +mademoiselle Dupont: Commines, II, 219, 221.] + +On a vu ses âpres commencements avant le Bien public, et comment cette +faim s'aiguisa par l'obstacle. Tout à coup tout devient facile, les +États, les provinces pleuvent, se donnent elle-même, la proie, le +gibier vient prier le chasseur. L'ardeur de prendre se calmera sans +doute?... C'est le contraire, la passion violente, inique, et qui +irait contre Dieu, voit le jugement de Dieu se déclarer pour elle; +elle se sent profondément juste, profondément injuste lui paraît tout +ce qu'elle n'a pas encore. L'unité du royaume, confusément sentie +comme un droit futur, lui justifie tous les moyens. Désormais assez +fort pour n'avoir plus besoin de force, pouvant s'adjuger ce qu'il +veut conquérir par arrêt, ce n'est plus un chasseur, il siége comme +juge. Sa passion maintenant, c'est la justice. Il va toujours juger; +point de jours fériés, saint Louis fit justice même au Vendredi-Saint. + +Justice ici mêlée de guerre, et parfois l'exécution avant le procès. +Celui d'Armagnac fut abrégé par le poignard. On a vu ceux d'Alençon, +de Saint-Pol, de Nemours. Le pauvre vieux René, un roi, fut menacé de +contrainte par corps. Le prince d'Orange fut poursuivi, justicié en +effigie, pendu par les pieds. Ce formidable duc de Bourgogne n'échappe +pas. À peine mort, le Parlement saisit son cadavre. Les procureurs lui +prouvent à ce chevalier mort par chevalerie, que, sous sa belle +armure, il avait la foi du procureur; on lui retrouve son billet de +Péronne, le fameux sauf-conduit écrit de sa main, on lui établit par +rapport d'experts qu'il a juré et qu'il a menti[427]. + +[Note 427: Si l'on veut récuser le témoignage de M. de Crèvecoeur, on +ne peut guère suspecter celui d'un homme aussi loyal que le grand +bâtard, frère du duc, ni celui de Guillaume de Cluny, qui ne quitta le +service de Bourgogne que malgré lui et pour ne pas périr avec +Hugonet. V. Lenglet, IV, 409.] + +Le Parlement n'allait pas assez vite dans ces besognes royales. Sans +doute il se disait que le roi était mortel, que les grandes familles +dureraient après lui et sauraient bien retrouver les juges. Donc, il +ménageait tout. Que le roi fût mécontent ou non, il ne pouvait sévir; +on ne coupe pas la tête à une grande compagnie. + +Il résulta de là une chose odieuse, c'est que les procès se firent par +commissaires, à qui les biens de l'accusé étaient donnés d'avance, et +qui avaient intérêt à la condamnation. + +Et de cette chose odieuse, une chose effroyable naquit, une espèce +nouvelle, celle des commissaires, qui, créée par la tyrannie pour son +besoin passager, voulait durer et besogner toujours, qui, ayant pris +goût à la curée, ne chassait plus seulement à la voix du maître, mais +s'ingéniait à trouver des proies, et faute d'ennemis poursuivait les +amis. + +Il y avait deux princes du sang, que les autres princes et les grands +du royaume accusaient fort et regardaient comme amis du roi, comme +traîtres[428]. L'un était le duc de Bourbon, au frère duquel Louis XI +avait donné sa fille. L'autre était le comte du Perche, fils du duc +d'Alençon, mais élevé par le roi, et qui en 1468 avait trahi pour lui +les Bretons et son père. + +[Note 428: C'est ce que disait le duc de Nemours (V. son _Procès +ms._): «Ce mauvais homme, M. de Bourbon, nous a tous trahis.»] + +Ces deux princes furent la proie nouvelle contre laquelle les +commissaires animèrent le roi, et ils n'y trouvèrent que trop de +facilité dans le triste état de son esprit. Il se sentait défaillir, +et faisait d'autant plus effort pour se prouver à lui et aux autres, +par mille choses violentes et fantasques, qu'il était en vie. Il +faisait acheter de toutes parts des chiens de chasse, des chevaux, des +bêtes curieuses. Il faisait de grands remuements dans sa maison, +renvoyant ses serviteurs pour en prendre d'autres. À quelques-uns il +ôtait leurs offices, faisait des justices sévères; il frappait loin et +rude. + +Entre autres gens très-propres à faire ou conseiller des choses +violentes, il avait un dur Auvergnat, nommé Doyat, né sujet du duc de +Bourbon, chassé par lui, qui trouva jour pour se venger. Un moine, +venu du Bourbonnais, avait remué Paris en prêchant contre les abus, +disant hardiment que le roi était mal conseillé[429]. Le roi crut sans +difficulté que le duc de Bourbon, cantonné dans ses fiefs, avait +envoyé cet homme pour tâter le peuple[430]; on disait qu'il fortifiait +ses places, qu'il empêchait les appels au roi, qu'il était roi chez +lui[431]. Louis XI avait encore un grief contre lui, c'est qu'il ne +mourait pas. Goutteux et sans enfants, ses biens devaient passer à son +frère, gendre du roi, puis, si ce frère n'avait pas d'enfants mâles, +ils devaient échoir au roi même. Mais il ne mourait pas... Doyat se +fit fort d'y pourvoir. Il se fit nommer par le Parlement, avec un +autre, pour aller faire le procès à son ancien seigneur. Il arrive à +grand bruit dans ce pays, où depuis tant d'années on ne connaissait de +maître que le duc de Bourbon; il ouvre enquête publique, provoque les +scandales, engage tout le monde à déposer hardiment contre lui. Au nom +du roi, défense aux nobles du Bourbonnais de _faire alliance_ avec le +duc de Bourbon. Il l'enfermait ainsi tout seul dans ses châteaux. Là +même il ne fut pas tranquille, on vint lui prendre ses officiers chez +lui, il ne restait qu'à l'enlever lui-même. Son frère, Louis de +Bourbon, évêque de Liége, fut tué peu après par le Sanglier, qui, avec +une bande recrutée en France[432], prit un moment l'évêché pour son +fils. + +[Note 429: Jean de Troyes.] + +[Note 430: Il craignait toujours les mouvements de Paris, de +l'Université, etc. La fameuse ordonnance pour imposer silence aux +nominaux n'a, je pense, aucun autre sens. Voir les articles, fort +spécieux, qu'ils lui présentèrent, mais dans le moment le moins +favorable, dans la crise de 1473. Baluze, Miscellanea (éd. Mansi), II, +293.] + +[Note 431: Le duc, longtemps ménagé, employé par le roi, pour la ruine +des grands, exerçait avec d'autant plus de sécurité sa royauté +féodale; on l'accusait d'exclure certains députés des assemblées +provinciales, etc. Quant à son mariage, et celui de son frère, voir +les pièces dans l'Ancien Bourbonnais, par MM. Allier, Michel et +Batissier.] + +[Note 432: Et à Paris même. Un autre frère du duc de Bourbon, +l'archevêque de Lyon, serviteur fort docile du roi, n'en fut pas moins +dépouillé de son autorité sur Clermont, qui dès lors élut ses consuls. +Jean de Troyes, XIX, 105. Molinet, II, 311. Oseray, Histoire de +Bouillon, 131. + +Sur l'affranchissement de cette ville, lire Savaron, et les curieux +extraits que M. Gonod a donnés des _Registres du Consulat_, au moment +de la visite de Doyat, sous le titre de Trois Mois de l'histoire de +Clermont en 1481.] + +Ces violences, ces outrages, et que cet Auvergnat, né chez le duc de +Bourbon, l'eût foulé sous ses souliers ferrés, c'étaient des choses +qu'on ne pouvait faire sans risque. La religion féodale n'était pas +tellement éteinte qu'il ne se trouvât, entre ceux qui mangeaient le +pain du seigneur, un homme pour le venger. Commines, si bien instruit, +dit positivement que la bonne volonté ne manqua pas, que plusieurs +eurent envie «d'entrer en ce Plessis, et _dépêcher les choses_, parce +qu'à leur avis rien ne se dépêchoit.» De là, la nécessité de grandes +précautions; le Plessis se hérisse de barreaux, grilles, guérites de +fer. On y entre à peine. Peu de gens approchent et bien triés; +c'est-à-dire que de plus en plus, le roi ne voyant plus que tels et +tels, tout absolu qu'il peut paraître, se trouve dans leurs mains. Un +accident augmenta ce misérable état d'isolement. + +Un jour, dînant près de Chinon, il est frappé, perd la parole. Il veut +approcher de la fenêtre, on l'en empêche, jusqu'à ce que son médecin, +Angelo Catto, arrive et fait ouvrir. Un peu remis, son premier soin +fut de chasser ceux qui l'avaient tenu et empêché d'approcher des +fenêtres. + +Entre cette attaque et une seconde qu'il eut peu après, il se donna, +dans sa faiblesse, un spectacle de sa puissance. Il réunit à +Pont-de-l'Arche la nouvelle armée qu'il organisait. Campée là sur la +Seine, elle était à portée de marcher sur la Bretagne ou sur Calais. +Elle rompit le projet du Breton, qui offrait sa fille au prince de +Galles. Le roi lui avait déjà saisi Chantocé. Il se hâta de demander +pardon. + +Cette armée était une belle et terrible machine, forte et légère dans +son rempart de bois, qu'elle posait, enlevait à volonté. La pâle +figure mourante sourit, et se complut dans cette image de force. Elle +se sentait là en sûreté; ceux-ci étaient des hommes sûrs, des +Suisses[433] ou armés à la suisse. Dans les armes, dans les costumes, +rien qui sentît la France; hoquetons de toutes couleurs, hallebardes, +lances à rouelle qu'on n'avait jamais vues. Une armée muette qui ne +savait que deux mots: _geld_ et _trinkgeld_. Nul mouvement, qu'au son +du cor. Le roi ne voulait plus d'hommes, mais des soldats; plus de ces +francs-archers pillards, qui s'étaient débandés à Guinegate; de +gentilshommes encore moins, il leur fit dire de payer au lieu de +servir et de rester chez eux. Plus de Français, ni peuple, ni +nobles... Le brillant spectacle de ces bandes égaya peu nos vieux +capitaines, qui avaient tant fait pour avoir une milice nationale, et +qui à la longue l'avaient formée, aguerrie. Ils sentaient qu'un jour +ou l'autre ces Allemands pourraient bien battre ceux qui les payaient, +qu'on n'en serait pas maître, et qu'on maudirait alors un roi qui +avait désarmé la France. + +[Note 433: Ce commerce d'hommes, si coûteux à la France, fut encore +plus funeste à la Suisse. Des querelles terribles y éclatèrent entre +les villes et les campagnes, pour des questions d'argent, de butin, +etc. (Tillier.) Stettler dit qu'en 1480, on ne put rétablir la sûreté +des routes qu'en faisant pendre quinze cents pillards.] + +La France n'était plus sûre pour le garder. À qui donc se fiait-il? à +un Doyat, un Olivier le Diable, à maître Jacques Coctier, médecin et +président des comptes, un homme hardi, brutal, qui le faisait trembler +lui-même. Deux hommes étaient encore autour de lui, peu rassurants, +MM. du Lude et de Saint-Pierre; l'un, un joyeux voleur qui faisait +rire le roi; l'autre, son sénéchal, sinistre figure de juge, qui eût +pu être bourreau. Parmi tout cela, le doux et cauteleux Commines, +qu'il aimait et faisait coucher avec lui; mais il croyait les autres. + +Au retour de son camp, il fut frappé de nouveau, «et fut quelque deux +heures qu'on le croyoit mort; il étoit dans une galerie, couché sur +une paillasse... M. du Bouchage et moi (dit Commines), nous le vouâmes +à monseigneur saint Claude, et les autres qui étoient présents le lui +vouèrent aussi. Incontinent la parole lui revint, et sur l'heure il +alla par la maison, mais bien foible...» Un peu remis, il voulut voir +les lettres qui étaient arrivées et qui arrivaient de moment en +moment: «On lui montrait les principales, et je les lui lisois. Il +faisoit semblant de les entendre, et les prenoit en la main, et +faisoit semblant de les lire, quoiqu'il n'eût aucune connoissance, et +disoit quelque mot, ou faisoit signe des réponses qu'il vouloit être +faites.» + +Du Lude et quelques autres logeaient sous sa chambre, «en deux petites +chambrettes.» C'était ce petit conseil qui réglait en attendant les +affaires pressées. «Nous faisions peu d'expéditions, car il étoit +maître avec lequel il falloit charrier droit.» + +Entre ses deux attaques, on lui fit faire deux choses, délivrer le +cardinal Balue que le légat réclamait, et mettre en prison le comte du +Perche. Ce procès, oeuvre ténébreuse et la plus inconnue du temps, +mérite explication. + +Le 14 août 1481, on l'arrête et on le met dans une cage de fer, la +plus étroite qu'on eût faite, une cage d'un pas et demi de long... Sur +quelle accusation? la moins grave, d'avoir voulu sortir de France. + +Cette terrible rigueur étonne fort, quand on sait que, peu d'années +auparavant, on examina en conseil s'il fallait l'arrêter, que deux +personnes lui furent favorables et que l'une des deux était Louis +XI[434]. Pour bien comprendre, il faut savoir de plus que plusieurs +conseillers avaient du bien de l'accusé, et étaient intéressés à le +faire mourir. + +[Note 434: Le comte du Perche dit qu'avant le voyage du roi à Lyon, +«il y avoit eu douze personnes au conseil du Roy dont tous avoient +esté d'oppinion que ont pransist luy qui parle, fors le Roy et Mons. +de Dampmartin, lequel Dampmartin avoit dit au Roy qu'il n'y a homme +qui, quant il savoit que le roy le vouldroit faire prandre ou +destruyre, qu'il ne mist peine de se sauver... Le dit qui parle +n'avoit qui tenist pour luy, fors le Roy et ledit de Dampmartin... Luy +qui parle, estoit bien tenu au Roy, car il n'avoit eu amy que luy et +le dict seigneur de Dampmartin.» _Procès ms. du comte du Perche (copie +du temps)_, f. VI _verso_; _Archives du royaume, Trésor des Chartes_, +J. 940.] + +Ce malheureux comte du Perche était un de ces enfants que le roi avait +élevés chez lui, comme le prince de Navarre et autres, et qu'il avait +formés et dressés à trahir leurs pères. En 1468, le comte du Perche +prit parti contre son père, le duc d'Alençon, et son parent, le duc de +Bretagne, en sorte que, détesté des ennemis du roi, il se ferma à +jamais le retour, appartint au roi seul. Louis XI, avec qui il avait +toujours vécu, le connaissait très-bien pour un homme léger, futile, +et qui, «après les belles filles», ne connaissait que ses faucons. Il +n'en tenait guère compte, lui payait mal sa pension; de longue date, +il avait occupé ses places, et pour ses terres, il en disposait, les +donnait comme siennes. Sa patience, déjà fort éprouvée par le roi, le +fut bien plus encore par ceux qui, ayant son bien et voulant le +garder, voulurent avoir sa vie. Pour cela il fallait, à force +d'outrages et de provocations, faire de cette inoffensive créature un +conspirateur. Chose difficile; il craignait le roi comme Dieu. Un de +ses serviteurs disant un jour, dans sa chambre à coucher, un mot hardi +contre le roi, il eut peur et le gronda fort. + +Pour surmonter sa peur, il en fallait une plus forte. On imagina de +lui faire arriver des lettres anonymes où charitablement on +l'avertissait que le roi allait le faire tondre, le faire moine... +Cela l'effraya fort... Puis d'autres lettres arrivent: le roi va le +faire pendre... D'autres encore: Il le fera tuer. Ce pauvre diable +craignait horriblement la mort; il y paraît dans son procès. Il ne lui +vint rien dans l'esprit contre le roi, nulle défense ou vengeance: +seulement, il commença à regarder de tous côtés par où il +s'enfuirait... Le plus près, c'était la Bretagne, mais c'était un pays +hostile où il n'y avait pour lui nulle sûreté. «Si je trouvais à +m'embarquer, disait-il, j'irais en Angleterre, ou bien encore à +Venise; j'épouserais une bourgeoise de Venise et je serais riche.» + +En l'effrayant ainsi, on tâchait d'autre part d'effrayer Louis XI. Les +gens du comte, sa soeur même (bâtarde d'Alençon), rapportaient ou +forgeaient des mots qu'il aurait dits, et qu'on interprétait de façon +sinistre. On assurait, par exemple, qu'il avait dit à un de ses +domestiques: «Ne serais-tu donc pas homme à donner un coup de dague +pour moi?» + +Quoique le duc de Nemours, qui dénonça tant de gens, n'eût rien dit +contre le comte du Perche, Louis XI, de plus en plus défiant, et sans +doute bien travaillé par ceux qui y avaient intérêt, finit par croire +ce que l'on voulait, et signa une lettre pour avouer du Lude de tout +ce qu'il ferait. Ce qu'il fit, ce fut d'arrêter l'homme sur l'heure, +et il le mit dans cette cage étroite où on lui passait le manger avec +une fourche[435]. Il l'environna de ses serviteurs à lui du Lude, et, +ce qui est plus choquant à dire, il employait à ce métier de geôlier +ou d'espion, sous prétexte _d'amuser le comte_, un enfant qui était +son fils. + +[Note 435: «Il avoit esté mis à Chinon en une caige de fer d'un pas et +demy de long en laquelle il fut environ six jours sans en partir, et +luy donnoit-on à menger avecque une fourche; et par après les dicts +six jours, on le tiroit hors de la caige, pour menger, et après, +estoit remis en la caige, ou il est demeuré par ung yver l'espace de +XII sepmaines, à l'occasion de quoy il a une espaulle et une cuisse +perdue, et a une maladie à la teste dont il est en grand danger de +mourir.» _Archives, ibidem, fol. 170._] + +Du Lude se fit nommer commissaire avec Saint-Pierre et quelques +autres; mais il ne put si bien faire que l'enquête ne fût conduite par +le chancelier, le prudent Doriole. L'accusé ayant parlé des lettres +anonymes qu'on lui avait écrites, devenait accusateur, et probablement +embarrassait tel et tel de ses juges. Mais il était faible, variable, +facile à intimider; ils lui dirent que _rien ne pouvait tant l'aider_ +que de dire vrai et _de ne dénoncer personne_, et il se démentit, +consentant à faire croire: «Que c'était lui qui les avait écrites.» + +Il montrait du reste assez bien qu'il était dangereux pour lui +d'aller en Bretagne, qu'il y était haï. Il ajoutait cette chose, bien +forte en sa faveur: «Il n'y a pas d'homme en France qui doive craindre +tant que moi la mort du roi. Si le roi nous manquait, il n'y aurait +plus personne pour me faire grâce. M. le dauphin serait trop jeune +pour rien empêcher, on me ferait mourir.[436]» + +[Note 436: «N'y a homme au royaume de France qui fust plus desplaisant +que luy du mal, ni de la mort du Roy, car quant le Roy seroit failly, +il n'aroit plus à qui recourir pour lui faire grace.» _Archives, +ibid._, fol. 57.] + +Plus il prouvait qu'il n'eût osé aller en Bretagne et plus le roi +pensait qu'il voulait passer en Angleterre, ce qui était plus grave +encore. Nulle preuve au reste ni pour l'un ni pour l'autre. La +peureuse nature de l'accusé vint au secours des juges. Un homme que du +Lude lui avait donné pour le soigner, qui lui avait inspiré confiance +et qu'il faisait coucher avec lui, l'éveille brusquement une nuit et +lui dit: «Par le corps de Dieu, vous êtes un homme mort, si vous ne +prenez garde[437].» Et lui conte qu'un sien frère a entendu les sires +du Lude et de Saint-Pierre dire en se promenant qu'il fallait profiter +d'une absence du roi pour le faire mourir... Le prisonnier éperdu prie +l'homme, le conjure de lui donner moyen de fuir... Oui, mais d'abord +il faut s'assurer s'il peut fuir en Bretagne, si le duc est mieux +disposé, il faut _écrire au duc_. Voici une écritoire...--Il écrit, et +il est perdu. + +[Note 437: «Commençoit à soy endormir, il le tira deux ou trois fois +par la chemise, tellement que il se tourna et demanda qu'il y +avoit...» _Ibid._, fol. 70 et fol. 195.] + +Il l'eût été du moins, si par bonheur du Lude ne fût mort sur ces +entrefaites. Le roi qui, sans doute, ne se fiait plus assez à la +commission, mit l'affaire dans les mains de son gendre Beaujeu, et de +son âme damnée, le lombard Boffalo qui présiderait une commission +nouvelle tirée du Parlement (19 mars 1482). Boffalo cependant voyait +le roi malade, il savait bien qu'à sa mort, il aurait lui-même de +grandes affaires au Parlement pour la dépouille du duc de Nemours; il +se prêta aux lenteurs calculées des parlementaires, et laissa traîner +l'affaire jusqu'à la fin du règne. L'accusé, qui avait fait des aveux +maladroits, à se perdre, n'en fut pas moins quitte pour garder prison, +en demandant pardon au roi (22 mars 1483)[438]. + +[Note 438: Et non 1482, comme le met à tort l'Art de vérifier les +dates.] + + * * * * * + +La fortune semblait prendre un malicieux plaisir, en ces derniers +temps, à combler le mourant de grâces imprévues, dont il ne devait pas +profiter. À peine il apprenait la mort de Charles du Maine, neveu de +René (12 déc. 1482), à peine il entrait en jouissance du Maine, de la +Provence, de ces beaux ports, de la mer d'Italie... Une nouvelle lui +vient du Nord, charmante et saisissante... Elle se confirme: la maison +de Bourgogne est éteinte, tout comme celle d'Anjou, la jeune Marie est +morte, comme le vieux René. Son cheval l'a jeté par terre, et avec +elle tout espoir de Maximilien. Blessée de cette chute, elle mourut en +quelques jours. Soit pudeur, soit fierté, la souveraine dame de +Flandre aurait mieux aimé mourir, si l'on en croit le comte, que de se +laisser voir aux médecins; la fille, comme le père, aurait péri par +une sorte de point d'honneur (28 mars 1483)[439]. + +[Note 439: Pontus Heuterus assure que Maximilien ne put jamais +entendre parler de Marie sans pleurer. Lorcheimer raconte que +Trithème, pour le consoler, évoqua Marie et la lui fit apparaître; +mais cette vue lui fut si douloureuse qu'il défendit au magicien, sous +peine de la vie, d'évoquer les morts du tombeau. (Le Glay.)] + +Maximilien en avait deux enfants. Mais il n'était nullement à croire +que les Flamands qui, du vivant de leur dame et sous ses yeux, lui +avaient tué ses serviteurs, acceptassent jamais la tutelle d'un +étranger. Il avait peu de poids d'ailleurs, peu de crédit. Pendant que +la douairière de Bourgogne négociait pour lui à Londres, il écrivait à +Louis XI, qui ne manquait pas de montrer ses lettres aux Anglais. +Aussi n'avaient-ils nulle confiance en Maximilien. Ils ne voulaient +lui donner secours qu'autant qu'il les payerait d'avance. Tout le +payement qu'il avait à leur offrir, c'était la gloire, la belle chance +de gagner encore des batailles de Crécy, de conquérir leur royaume de +France... Louis XI parlait moins, agissait mieux; il offrait des +choses palpables, des sacs d'argent, des écus neufs, des présents de +toute sorte, de la vaisselle plate travaillée à Paris. + +De longue date, il avait eu cette divination qu'un moment viendrait +pour brouiller la Flandre; il l'avait toujours pratiquée tout +doucement, en bas par son barbier flamand, en haut par M. de +Crèvecoeur. Il avait à Gand de bien bons amis, qui touchaient pension, +un Wilhelm Rim entre autres, premier conseiller de la ville, «saige +homme et malicieux», et un certain Jean de Coppenole, chaussetier et +syndic des chaussetiers, qui, sachant écrire, se fit nommer clerc des +échevins, et fut enfin grand doyen des métiers; c'était un homme +très-utile. + +La première chose qu'ils firent, ce fut de mettre la main sur les deux +enfants, sur le petit Philippe et la petite Marguerite (celle-ci +encore en nourrice), et de dire que, d'après leur Coutume, les enfants +de Flandre ne pouvaient avoir de nourrice que la Flandre même. Le +Brabant et autres provinces ayant réclamé, les Flamands promirent de +les garder seulement quatre mois; puis, chaque province les aurait +quatre mois à son tour. Mais le terme arrivé, quand il fallut les +rendre, ils déclarèrent qu'ils ne pouvaient s'en séparer, que c'était +trop contre leur privilége[440]. + +[Note 440: V. _passim_ les notes du Barante-Gachard, fort instructives +et tirées des actes.] + +Un conseil de tutelle fut nommé, où Maximilien figura pour la forme; +c'était lui plutôt qui était en tutelle. La Flandre et le Brabant le +tenaient de court, le traitaient comme un mineur ou un interdit. Ses +amis d'Allemagne, jeunes comme lui, et qui n'avaient rien vu de tel en +leur pays, lui donnèrent le conseil tudesque de prendre quelques +bourgeois récalcitrants et d'en faire exemple; cela finirait tout... +Cela justement le perdit. + +Les Flamands dès lors se donnèrent de coeur au roi; ils se prirent +pour lui d'une singulière tendresse; il n'arrivait pas à Gand un +messager, un trompette, qu'il ne fût entouré, qu'on ne lui demandât +nouvelles de la santé du roi et de monseigneur le dauphin. Ce roi +qu'ils avaient tant haï, ils l'estimaient; ils voyaient bien qu'il +avait les mains longues, lorsque de l'une il leur prenait encore la +ville d'Aire, et que de l'autre il lançait sur Liége ce damné +Sanglier. + +Rim et Coppenole aidant, ils comprirent que jamais ils ne trouveraient +un parti plus honorable pour leur petite Marguerite que ce jeune +dauphin qui tout à l'heure allait être roi de France. C'était une +bonne occasion de se débarrasser de ces provinces françaises qui sous +le feu duc n'avaient servi qu'à tourmenter la Flandre. N'était-elle +pas bien assez riche, avec la Hollande et le Brabant? Qu'était-ce que +l'Artois? rien qu'un frein pour brider la Flandre; quand le comte +n'aurait plus, contre Gand et Bruges, ses nobles chevauchées d'Artois +et de Bourgogne, il faudrait bien qu'il entendît raison. + +S'il faut en croire Commines, Louis XI eût été heureux de tirer d'eux +une bonne cession de l'Artois ou de la Bourgogne. Ils l'obligèrent de +les garder toutes deux. S'ils avaient pu encore lui donner le Hainaut +et Namur, tous les pays wallons, ils l'auraient fait bien volontiers, +tout cela dans l'idée d'avoir désormais des comtes de Flandre +paisibles et raisonnables. + +Heureux roi! Gâté de la fortune, violenté... «demandant peu et +recevant trop...» Ses amis, Rim et Coppenole, vinrent lui apporter ce +splendide traité, la couronne de son règne. Ils furent bien étonnés de +trouver le grand roi dans ce petit donjon, derrière ces grilles de +fer, ces moineaux de fer, ce guet terrible, une prison enfin, si bien +gardée qu'on n'entrait plus. Le roi y était consigné; il était si +maigre et si pâle qu'il n'eût osé se montrer. Toujours actif du reste, +au moins d'esprit. Ce qui restait de plus vivant en lui, c'était +l'âpreté du chasseur, le besoin de la proie; seulement, ne pouvant +plus sortir, il allait un peu de chambre en chambre avec des petits +chiens dressés exprès, et chassait aux souris. + +Les Flamands furent reçus le soir, avec peu de lumières, dans une +petite chambre. Le roi, qui était dans un coin et qu'on voyait à peine +dans sa riche robe fourrée (il s'habillait richement vers la fin), +leur dit, en articulant difficilement[441], qu'il était fâché de ne +pouvoir se lever ni se découvrir. Il causa un moment avec eux, puis +fit apporter l'Évangile sur lequel il devait jurer. «Si je jure de la +main gauche, dit-il, vous m'excuserez, j'ai la droite un peu faible.» +Et en effet, elle était déjà comme morte, tenue par une écharpe[442]. + +[Note 441: Il ne pouvait plus déjà prononcer la lettre R.] + +[Note 442: Cependant il réfléchit sans doute qu'un traité _juré de la +main gauche_ pourrait bien être un jour annulé sous ce prétexte, et il +toucha l'Évangile du coude droit, ce qui fit rire les Flamands: +«Cubito etiam dextro multum ridiculè...» _Pseudo-Amelgardi, lib. XI._] + +Ce mariage flamand rompait le mariage anglais, cette paix faisait une +guerre. Mais, comme il était dit qu'à ce moment tout réussirait au +mourant par delà ses voeux, l'Angleterre ne fit rien. Sa fureur fut +pourtant extrême. Répudiée par la France, elle l'était encore par +l'Écosse. Deux mariages rompus à la fois, deux filles d'Édouard +dédaignées; Édouard s'en consola à table, et tant qu'il y mourut. +Louis XI lui survécut. Les tragédies qui suivirent le mettaient en +repos[443]. + +[Note 443: Richard III lui écrivit, lui demanda amitié (c'est-à-dire +pension), mais le roi, au rapport de Commines: «Ne voulut répondre à +ses lettres, ni ouïr le messager, et l'estima très-cruel et mauvais.»] + +Tout allait bien pour lui, il était comblé de la fortune... seulement +il mourait. Il le voyait, et il semble qu'il se soit inquiété du +jugement de l'avenir. Il se fit apporter les Chroniques de +Saint-Denis[444], les voulut lire, et sans doute y trouva peu de +chose. Le moine chroniqueur pouvait, encore moins que le roi, +distinguer, parmi tant d'événements, les résultats du règne, ce qui en +resterait. + +[Note 444: La première idée qui se présente, c'est qu'il craignait que +les moines n'eussent fait de l'histoire une satire. Il semble pourtant +qu'il ait été curieux de l'histoire pour elle-même. Dans l'acte où il +confirme la chambre des comptes d'Angers, il parle avec une sorte +d'enthousiasme de ce riche dépôt de documents. V. _Du Puy, Inventaire +du Trésor des chartes_, II, 61, et l'Art de vérifier les dates (Anjou, +1482).] + +Une chose restait d'abord, et fort mauvaise. C'est que Louis XI, sans +être pire que la plupart des rois de cette triste époque[445], avait +porté une plus grave atteinte à la moralité du temps. Pourquoi? _Il +réussit._ On oublia ses longues humiliations, on se souvint des succès +qui finirent; on confondit l'astuce et la sagesse. Il en resta pour +longtemps l'admiration de la ruse, et la religion du succès[446]. + +[Note 445: Observation fort juste de M. de Sismondi. Le savant +Legrand, parfois un peu simple, parle en plusieurs endroits de la +_bonté_ de Louis XI. Cela est fort... Néanmoins, Commines assure qu'il +détesta la trahison de Campobasso et la cruauté de Richard III. La +Chronique scandaleuse, qui ne lui est pas toujours favorable, remarque +qu'il cherchait à éviter, dans la guerre même, l'effusion du sang, ce +qui est confirmé par son ennemi Molinet: «Il aymeroit mieux perdre dix +mille escus que le moindre archier de sa compagnie.»--Il n'en est pas +moins sûr qu'il fut cruel, surtout dans l'expulsion et le +renouvellement des populations de Perpignan et d'Arras.--Le fait +suivant me semble atroce: Avril 1477, Jean Bon ayant été condamné à +mort «pour certains grans cas et crimes par luy commis envers la +personne du Roy... laquelle condampnacion fut despuis, du commandement +du dict seigneur, en charité et miséricorde, modéré, et condampné le +dit Jean le Bon seulement à avoir les yeux pochés et estains,» il fut +rapporté que le dit Jean Bon voyait encore d'un oeil. En conséquence +de quoi Guinot de Lozière, prévôt de la maison du roi, par ordre dudit +seigneur, décerna commission à deux archers d'aller visiter Jean Bon, +et s'il voyait encore «de lui faire parachever de pocher et estaindre +les yeux.» Communiqué par MM. Lacabane et Quicherat. L'original se +trouve dans le vol. 171 des _titres scellés de Clairambault, à la +Biblioth. royale_.] + +[Note 446: La fausse et dure maxime avec laquelle Commines enterre son +ancien maître «Qui a le succès a l'honneur.»] + +Un autre mal, très-grave, et qui faussa l'histoire, c'est que la +féodalité, périssant sous une telle main, eut l'air de périr victime +d'un guet-apens[447]. Le dernier de chaque maison resta le _bon_ duc, +le _bon_ comte. La féodalité, ce vieux tyran caduc, gagna fort à +mourir de la main d'un tyran. + +[Note 447: Lire les touchantes complaintes d'Olivier de la Marche sur +la maison de Bourgogne, de Jean de Ludre sur la maison d'Anjou (_ms. +de la Bibliothèque de Nancy_), etc., etc. J'y reviendrai à l'occasion +de la réaction féodale sous Charles VIII.] + +Sous ce règne, il faut le dire, le royaume, jusque-là tout ouvert, +acquit ses indispensables barrières, sa ceinture[448] de Picardie, +Bourgogne, Provence et Roussillon, Maine et Anjou. Il se ferma pour la +première fois, et la paix perpétuelle fut fondée pour les provinces du +centre. + +[Note 448: Première ceinture du royaume plus importante encore pour sa +vitalité et sa durée que la seconde ceinture, les beaux accessoires de +Flandre, Alsace, etc.] + +«Si je vis encore quelque temps, disait Louis XI à Commines, il n'y +aura plus dans le royaume qu'une Coutume, un poids et une mesure. +Toutes les Coutumes seront mises en français, dans un beau livre[449]. +Cela coupera court aux ruses et pilleries des avocats; les procès en +seront moins longs... Je briderai, comme il faut, ces gens du +Parlement... Je mettrai une grande police dans le royaume.» + +[Note 449: Dans une lettre à Du Bouchage, il exprime les mêmes idées, +et veut, pour comparer, qu'on lui cherche les _coutumes_ de Florence +et de Venise. Preuves de Duclos, IV, 449.] + +Commines ajoute encore qu'il avait bon vouloir de soulager ses +peuples, qu'il voyait bien qu'ils étaient accablés, qu'il sentait +avoir par là «fort chargé son âme...» + +S'il eut ce bon mouvement, il n'était plus à même de le suivre, la vie +lui échappait. + +Déjà, tant redouté fût-il, il voyait les malveillances qui voulaient +se produire; la résistance commençait et la réaction. + +Le Parlement avait refusé l'enregistrement de plusieurs édits, +lorsqu'un règlement vexatoire de la police des grains lui donna une +occasion populaire de se montrer plus hardiment encore. La récolte +avait été mauvaise, on craignait la famine. Un évêque, ancien +serviteur de René, que le roi avait fait son lieutenant à Paris, +assembla les gens de la ville et fit voter des remontrances. Le +Parlement fit crier dans les rues que l'on commencerait comme +auparavant, sans égard à l'édit du roi. + +S'il faut en croire quelques modernes[450], La Vacquerie, premier +président, qui venait à la tête du Parlement apporter les +remontrances, tint tête à Louis XI, ne s'émut point de ses menaces, +offrit sa démission et celle de ces collègues. Le roi, radouci tout à +coup, aurait remercié pour ces bons conseils, et docilement eût +révoqué l'édit. + +[Note 450: L'autorité la plus ancienne, celle de Bodin, n'est pas fort +imposante (République, livre III, ch. IV). Rien dans les Registres du +Parlement.] + +Cette bravoure des parlementaires n'est pas bien sûre. Ce qui l'est, +c'est que leurs gens, tout le peuple de robe, recommençait dans Paris +la maligne petite guerre qu'ils lui avaient faite au temps du Bien +public[451]. + +[Note 451: C'est, je crois, l'origine de tant de contes sur Louis XI +et ses serviteurs, par exemple sur Tristan l'hermite, fort âgé sous ce +règne, et qui probablement agit moins que beaucoup d'autres. Les +traditions sur les petites images au chapeau, etc., ne sont pas +invraisemblables, quoiqu'elles aient été recueillies d'abord par un +ennemi, Seyssel, l'homme de la maison d'Orléans, par un conteur +gascon, Brantôme.] + +Leurs imaginations travaillaient fort sur ce noir Plessis où l'on +n'entrait plus, sur le vieux malade qu'on ne voyait pas. Ils en +faisaient (à l'oreille) mille contes effrayants, ridicules. Le roi, +disait-on, dormait toujours, et pour ne pas dormir, il avait fait +venir des bergers du Poitou, qui jouaient de leurs instruments devant +lui, sans le voir... Autres contes plus sombres: Les médecins +faisaient, pour le guérir, «de terribles et merveilleuses +médecines...» Et, si vous aviez voulu savoir absolument quelles +médecines on entendait, on aurait fini par vous dire bien bas que pour +rejeunir sa veine épuisée, il buvait le sang des enfants[452]. + +[Note 452: On a dit aussi du pape Innocent VIII, comme de beaucoup +d'autres souverains, qu'il essaya de guérir par la transfusion du +sang.--«Humano sanguine, quem ex aliquot infantibus sumptum hausit, +salutem comparare vehementer sperabat.» Gaguinus, fr. CLX verso. Pour +le pape, voyez le Diario di Infessura, p. 1241, ann. 1392.] + +Il est curieux de voir comme, à mesure que le roi baisse, le greffier +qui écrit la Chronique scandaleuse[453] devient hostile, hardi. Après +avoir parlé des bergers et des musiciens: «Il fit venir aussi, dit-il, +grand nombre de bigots, bigotes et gens de dévotion, comme ermites et +saintes créatures, pour sans cesse prier Dieu qu'il ne mourût pas.» + +[Note 453: Par exemple, il lui fait dire au Dauphin «qu'eût été rien +du tout sans Olivier-le-Daim.» Jean de Troyes, éd. Petitot, XIV, 107.] + +Il s'obstinait à vouloir vivre. Il avait obtenu du roi de Naples qu'il +lui envoyât «le bon saint homme» François de Paule; il le reçut comme +le pape, «se mettant à genoux devant lui, afin qu'il lui plût allonger +sa vie.» + +Sauf ces pauvretés et ces bizarreries de malade, il avait son bon +sens. Il alla voir le dauphin, et lui fit jurer de ne rien changer aux +grands offices, comme il l'avait fait lui-même, à son dommage, lors de +son avénement. Il lui recommanda d'en croire les princes de son sang +(il voulait dire Beaujeu), de se fier à du Bouchage, Guy Pot et +Crèvecoeur, à Doyat et maître Olivier. + +De retour au Plessis, il prit son parti, et ordonna à tous ses +serviteurs d'aller rendre leurs respects «au Roi». + +C'est ainsi qu'il désigna le dauphin. + +Tout superstitieux qu'il pouvait être, il ne donna pas grande prise +aux prêtres[454], qui ne demandaient pas mieux que de profiter de son +affaiblissement. Son évêque, celui de Tours, près duquel il vivait et +dont il avait demandé les prières, en prit occasion pour le +conseiller, lui dire qu'il devrait alléger les taxes et surtout +amender tant de choses qu'il avait faites contre les évêques. Il en +avait, il est vrai, tenu en prison trois ou quatre, Balue entre +autres, de plus fait arrêter le légat à Lyon. Le roi répondit que +pour parler ainsi, il fallait être bien ignorant des affaires, n'en +pas connaître les nécessités, ou plutôt être ennemi du roi et du +royaume, vouloir le perdre. Il dicta une lettre au chancelier, forte +et sévère, le chargea de réprimander vertement l'archevêque et de +«faire justice[455]». Le chancelier fit la semonce, et rappela au +prélat que le roi était sacré, tout aussi bien que les évêques, et +sacré de la sainte ampoule qui venait du ciel. + +[Note 454: Ni aux astrologues, ni aux médecins, quoiqu'il se servît +des uns et des autres. Pour les astrologues, malgré la tradition +recueillie par Naudé (Lenglet, IV, 291), d'autres anecdotes (l'âne qui +en sait plus que l'astrologue, etc.) feraient croire qu'il s'en +moquait. + +Quant aux médecins: «Il estoit enclin à ne vouloir croire le conseil +des médecins.» Commines, livre VI, ch. VI. Les dix mille écus par mois +donnés à Coctier s'expliquent par l'_or potable_ et autres médecines +coûteuses. + +Coctier peut-être ne recevait pas tout, comme médecin, mais comme +président des comptes, et pour de secrètes affaires politiques.] + +[Note 455: Duclos, Preuves.] + +La sainte ampoule fut le dernier remède auquel le roi s'avisa de +recourir. Il la demanda à Reims, et, sur le refus de l'abbé de +Saint-Remy, il obtint du pape autorisation de la faire venir[456]. Il +avait l'idée de s'oindre de nouveau et de renouveler son sacre, +pensant apparemment qu'un roi sacré deux fois durerait davantage. + +[Note 456: Il était alors au mieux avec le pape. Il avait acheté son +neveu qui était venu, comme légat, imposer la paix à Maximilien. Autre +faveur: «Le pape donne à Louis XI permission de se choisir un +confesseur pour commuer les voeux qu'il peut avoir faits.» _Archives, +Trésor des chartes_, J. 463.] + +Il avait bien recommandé qu'on l'avertît doucement de son danger. + +Ceux qui l'entouraient n'en tinrent compte, et lui dirent durement, +brusquement, qu'il fallait mourir. Il expira le 24 août 1483, en +invoquant Notre-Dame d'Embrun. + +Il avait donné en finissant beaucoup de bons conseils, réglé sa +sépulture. Il voulait être enterré à Notre-Dame de Cléry, et non à +Saint-Denis avec ses ancêtres. + +Il recommandait qu'on le représentât sur son tombeau, non vieux, mais +dans sa force, avec son chien, son cor de chasse, en habit de +chasseur. + + +FIN DU HUITIÈME VOLUME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + +LIVRE XV + + Pages. + +CHAPITRE PREMIER + + LOUIS XI REPREND LA NORMANDIE, CHARLES LE TÉMÉRAIRE ENVAHIT + LE PAYS DE LIÉGE, 1466-1468 1 + + Industrie de Liége et de Dinant; commerce avec la France; + esprit français 3 + + Libertés de Liége 9 + + Génie niveleur; les _haï-droits_ 15 + + Rivalité politique et commerciale des sujets du duc de + Bourgogne 20 + + qui fait son neveu évêque de Liége 24 + + Troubles fomentés par la France 26 + + Les modérés se retirent; violence de Raes 29 + + 1465. Liége s'adresse aux Allemands 33 + + 21 avril, au roi de France. 37 + + Liége et Dinant défient le duc 38 + + Octobre, sont abandonnés par Louis XI 47 + + Décembre. _Pitieuse paix_ de Liége 48 + + 1466. Janvier. Louis XI reprend la Normandie 54 + + +CHAPITRE II + +--SUITE-- + + SAC DE DINANT, 1466 55 + + 1466. Comment le roi regagna les maisons de Bourbon, 58 + + d'Anjou, d'Orléans, et le connétable de Saint-Pol 61 + + Charles le Téméraire menace Dinant 64 + + La _dinanderie_ 67 + + Les bannis de Liége à Dinant, la _Verte tente_ 70 + + 18 août, Dinant assiégée, 76 + + 27-30, saccagée, brûlée 80 + + +CHAPITRE III + + ALLIANCE DU DUC DE BOURGOGNE ET DE L'ANGLETERRE.--REDDITION DE + LIÉGE, 1466-1467 85 + + Négociations de Charolais avec Édouard, de Warwick avec + Louis XI 89 + + 15 juin. Mort de Philippe le Bon, avénement de Charles et + révolte de Gand 91 + + Misère et anarchie de Liége 95 + + Le duc de Bourgogne prend des Anglais à sa solde 98 + + 26 juin. Le roi arme Paris 99 + + 28 octobre. Le duc bat les Liégeois à Saint-Trond 105 + + Soumission de Liége 107 + + Novembre. Entrée du duc et sa sentence sur Liége 110 + + +CHAPITRE IV + + PÉRONNE.--DESTRUCTION DE LIÉGE, 1468 115 + + 1468. Projets du duc de Bourgogne, ses finances, etc. 116 + + Équivoque sur les mots _aide_ et _fief_ 119 + + Avril. Les princes appelant l'Anglais, le roi convoque les + États généraux 121 + + Le duc épouse Marguerite d'York 123 + + 10 septembre. Le Breton se soumet au roi (Ancenis); les + bannis rentrent à Liége 126 + + Le roi, craignant une descente anglaise, traite avec le duc 128 + + 9 octobre et va le trouver à Péronne, où il est + prisonnier 130 + + Les Liégeois vont prendre leur évêque à + Tongres 136 + + Le roi signe le traité de Péronne 140 + + et suit le duc à Liége 141 + + 31 octobre. Prise et destruction de Liége 146 + + Le roi rentre en France 149 + + +LIVRE XVI + +CHAPITRE PREMIER + + DIVERSIONS D'ANGLETERRE.--MORT DU FRÈRE DE LOUIS XI.--BEAUVAIS. + 1469-1472 154 + + 1469. Humiliation de Louis XI et de Warwick 156 + + Le duc s'engage dans les affaires d'Allemagne 157 + + 10 juin. Le roi (malgré la trahison de Balue) éloigne son + frère du duc en lui donnant la Guyenne 159 + + 11 juillet. Warwick marie sa fille à Clarence 160 + + Trois rois dans la main de Warwick 161 + + Ses deux rôles, impossibles à concilier 162 + + 1470. Mai. Il est obligé de se retirer en France 167 + + Septembre. Il marie sa fille au fils de Marguerite d'Anjou + et rentre en Angleterre; Édouard en Hollande 168 + + 1471. Février. Le roi reprend Amiens, etc. 169 + + Mars. Le duc renvoie Édouard en Angleterre 172 + + Avril, mai. Warwick défait à Barnet, Marguerite à Teukesbury 174 + + Péril de la France, projets de partage 176 + + 1472. 24 mai. Mort du frère de Louis XI 180 + + Juin-juillet. Invasion du duc de Bourgogne, qui échoue devant + Beauvais 181 + + +CHAPITRE II + + DIVERSION ALLEMANDE, 1473-1475 187 + + Violence du duc; il accuse les Flamands 188 + + Discorde de son empire; besoin d'unir, de centraliser, + d'arrondir 188 + + Projet de rétablir le grand royaume de Bourgogne 192 + + Dissolution de l'empire d'Allemagne, et surtout du Rhin 194 + + 1473. Août. Le duc s'adjuge la Gueldre 196 + + Son entrevue avec l'empereur 199 + + Novembre. Il se fait nommer avoué de Cologne 200 + + Décembre, et occupe les places frontières de Lorraine 201 + + Il visite ses possessions d'Alsace 201 + + Tyrannie d'Hagenbach 202 + + 1474. Soulèvement de l'Alsace, soutenue de l'Autriche, des + Suisses et de la France 206 + + 2 janvier. Traité du roi avec les Suisses 207 + + Mai. Mort d'Hagenbach; traité du duc avec l'Angleterre 209 + + 19 juillet. Guerre de Cologne, siége de Neuss 211 + + Novembre, les Suisses envahissent la Comté 212 + + 1475. Mars, mai. Le duc, attaqué par la France et l'Empire, 216 + + 26 juin, lève le siége de Neuss 217 + + +CHAPITRE III + + DESCENTE ANGLAISE, 1475 219 + + Juillet. Les Anglais ne sont reçus ni par le duc, ni par + Saint-Pol 221 + + 29 août. Le roi les décide à traiter (Pecquigny) 224 + + Punition d'Armagnac (1473) 228 + + et de Saint-Pol 229 + + 19 décembre, livré par le duc et exécuté 232 + + Le duc maître de la Lorraine 234 + + Sa colère contre les Flamands 235 + + Ses projets sur les états du Midi 241 + + +LIVRE XVII + +CHAPITRE PREMIER + + GUERRE DES SUISSES: BATAILLE DE GRANSON ET DE MORAT, 1476 243 + + 1476. État de la Suisse 244 + + ---- de la Savoie, de Vaud et de Neufchâtel 246 + + 3 mars. Le duc battu à Granson 248 + + Louis XI à Lyon 252 + + Le duc, malade à Lausanne, relevé par la Savoie, etc. 254 + + 10 juin, assiége Morat 256 + + 22 juin, est battu devant Morat 258 + + +CHAPITRE II + + NANCY. MORT DE CHARLES LE TÉMÉRAIRE, 1476-1477 263 + + Le duc n'obtient rien de ses sujets 264 + + Sa mélancolie 266 + + 22 octobre. Il assiége Nancy 268 + + René loue une armée suisse 269 + + 1477, 5 janvier, et bat le duc de Bourgogne 274 + + qui est tué 277 + + +CHAPITRE III + + CONTINUATION.--RUINE DU TÉMÉRAIRE.--MARIE ET MAXIMILIEN, 1477 281 + + Le roi saisit la Picardie et les Bourgognes 282 + + Février. Troubles de Flandre 286 + + Hugonet, Humbercourt; Crèvecoeur 288 + + 4 mars, le roi se sert d'eux pour avoir Arras 290 + + 31 mars. Marie essaye de sauver Hugonet et Humbercourt 295 + + 3 avril, exécutés 298 + + 27 avril. Son mariage conclu avec Maximilien 301 + + +CHAPITRE IV + + OBSTACLES AUX PROGRÈS DU ROI.--DÉFIANCE.--PROCÈS DU DUC DE + NEMOURS, 1477-1479 303 + + Efforts du roi pour assurer Boulogne, Arras, etc. 305 + + 4 mai. Il perd et reprend Arras 306 + + Le Flamand Olivier, envoyé en vain à Gand 310 + + 27 juin. Tournai défendu 311 + + 18 août. Revers du roi; mariage de Maximilien et de Marie 314 + + 4 août. Mort du duc de Nemours; ses révélations 316 + + 1478. Les Anglais menacent Louis XI, l'arrêtent au Nord, 320 + + et les Suisses s'éloignent de lui 321 + + Il abandonne le Hainaut et Cambrai 321 + + 1479. Il réforme l'armée, éloigne Dammartin 322 + + 7 août. Guinegate, _bataille des éperons_ 323 + + Troubles des Pays-Bas 325 + + Le roi se relève, regagne les Suisses, contient les Anglais 326 + + +CHAPITRE V + + LOUIS XI TRIOMPHE, RECUEILLE ET MEURT, 1480-1483 328 + + 1480. Louis XI survit à la plupart des princes voisins; 329 + + il domine ou menace tous les grands fiefs: Bretagne, Anjou, + Provence 331 + + Louis XI, malade, défiant; procès par commissaires 337 + + 1481. Procès du duc de Bourbon 337 + + Troupes étrangères 340 + + Procès du comte du Perche 342 + + 12 décembre. Mort de Charles du Maine; le roi hérite du Maine + et de la Provence 347 + + 1482. 27 mars. Mort de Marie de Bourgogne 347 + + 23 décembre. Les Flamands donnent sa fille au dauphin; + traité d'Arras, qui confirme les acquisitions de Louis XI 351 + + Résultats de ce règne 353 + + 1483. La réaction commence du vivant de Louis XI. Remontrances + du Parlement 354 + + 24 août. Sa mort 358 + + +PARIS.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier dr), rue J.-J.-Rousseau, 61. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 1466-1483 (Volume +8/19), by Jules Michelet + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43311 *** |
