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-The Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume
-4 / 7), by Paul Thureau-Dangin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 4 / 7)
-
-Author: Paul Thureau-Dangin
-
-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43310]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET (VOL 4) ***
-
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-
-Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
-
- PAR PAUL THUREAU-DANGIN
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- OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
- GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886
-
-
- DEUXIÈME ÉDITION
-
- TOME QUATRIÈME
-
-
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE PLON
- E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
- RUE GARANCIÈRE, 10
-
- 1888
-
- _Tous droits réservés_
-
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-
-HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET
-
-
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-
-L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
-et de reproduction à l'étranger.
-
-Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
-librairie) en janvier 1887.
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-
-DU MÊME AUTEUR:
-
- =Royalistes et Républicains=, Essais historiques sur des questions de
- politique contemporaine:
- I. _La Question de Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18
- brumaire_;
- II. _L'Extrême Droite et les Royalistes sous la Restauration_;
- III. _Paris capitale sous la Révolution française_. Un volume in-8º.
- Prix 6 fr. »
-
- =Le Parti libéral sous la Restauration=. Un vol. in-8º.
- Prix 7 fr. 50
-
- =L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet=.
- Un vol. in-8º.
- Prix 4 fr. »
-
- =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Tomes I, II et III. _2e
- édition._ Trois vol. in-8º. Prix de chaque vol
-
- 8 fr. »
-
- (_Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT, 1885
- et 1886._)
-
-
-PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
-
-
-
-
-HISTOIRE
-
-DE LA
-
-MONARCHIE DE JUILLET
-
-
-
-
-LIVRE IV
-
-LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE
-
-(Mai 1839-Juillet 1841)
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-LA QUESTION D'ORIENT
-
-ET LE MINISTÈRE DU 12 MAI 1839.
-
-(Mai 1839-février 1840).
-
- I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh entre
- Mahmoud et Méhémet-Ali, et par le traité d'Unkiar-Skélessi entre
- la Porte et la Russie. Efforts des puissances pour empêcher un
- conflit entre le sultan et le pacha. Vues particulières de la
- France, de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche. L'armée
- ottomane passe l'Euphrate, le 21 avril 1839.--II. Politique
- arrêtée par le gouvernement français à la nouvelle de l'entrée en
- campagne des Turcs. Son entente avec l'Angleterre et avec
- l'Autriche. Réserve de la Prusse. Embarras de la Russie. Premiers
- indices de désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à
- en tirer parti.--III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est
- fait. M. Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet
- président de la Chambre. M. Thiers impuissant à engager une
- campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain. Procès des
- émeutiers du 12 mai. Calme général. Faiblesse du cabinet.--IV. Le
- crédit de dix millions pour les armements d'Orient. Rapport de M.
- Jouffroy. La discussion.--V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud.
- Défection de la flotte ottomane. La Porte disposée à traiter avec
- le pacha.--VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des
- événements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant la Porte
- d'un arrangement direct avec le pacha. Situation faite à la
- France par cette note.--VII. Dissentiment croissant entre la
- France et l'Angleterre, sur la question égyptienne. L'Angleterre
- demande le concours des autres puissances. Empressement de la
- Russie à répondre à son appel. L'Autriche s'éloigne de nous et se
- rapproche du czar. Le gouvernement français persiste néanmoins à
- soutenir les prétentions du pacha.--VIII. Mission de M. de
- Brünnow à Londres. Malgré lord Palmerston, le cabinet anglais
- repousse les propositions russes et offre une transaction au
- gouvernement français. Celui-ci maintient ses exigences. Ses
- illusions. M. de Brünnow revient à Londres. Embarras de la
- France.--IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions
- des divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses
- offres d'alliance à M. Molé. La gauche et la réforme électorale.
- Qu'attendre d'une Chambre ainsi composée?--X. L'Adresse de 1840.
- Le débat sur la politique intérieure et sur la question d'Orient.
- Discours de M. Thiers. Le ministère persiste dans ses exigences
- pour le pacha.--XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du
- duc de Nemours. Polémiques qui en résultent. Le projet est rejeté
- sans débat. Démission des ministres. La royauté elle-même est
- atteinte.
-
-
-I
-
-Depuis qu'elle avait écarté le péril de guerre, conséquence immédiate
-de la révolution de 1830, la monarchie de Juillet n'avait vu troubler
-sa politique extérieure par aucune complication vraiment inquiétante.
-Bien au contraire, pendant la dernière période, de 1836 à 1839, une
-sorte de calme plat avait régné dans l'Europe entière, et les
-puissances semblaient d'accord pour éviter toute affaire et maintenir
-le _statu quo_. Les choses vont changer. Une crise se prépare au
-dehors, la plus grave que doive traverser la diplomatie de la royauté
-nouvelle. On peut en fixer le début au 21 avril 1839, jour où les
-Turcs, franchissant l'Euphrate pour attaquer l'armée du pacha
-d'Égypte, réveillent la question d'Orient; elle se prolongera jusqu'à
-ce que cette question soit de nouveau assoupie par la convention dite
-des détroits, conclue le 13 juillet 1841. Pendant ces deux années, ce
-n'est pas seulement le sort de l'empire ottoman ou du pachalik
-d'Égypte qui est en jeu, c'est la situation de la France en Europe,
-c'est la paix du monde.
-
-Cette question d'Orient n'était pour personne une nouveauté. Déjà une
-première fois, en 1831, les puissances avaient été surprises par un
-conflit armé entre Méhémet-Ali et la Porte. On n'a pas oublié les
-événements d'alors: les troupes turques mises partout en déroute; la
-Palestine et la Syrie conquises au pas de course par les soldats du
-pacha; le sultan épeuré, ne trouvant pas de secours en Occident et se
-jetant dans les bras de la Russie, qui n'était que trop disposée à
-saisir cette occasion d'intervenir; l'émotion de la France et de
-l'Angleterre en apprenant que la flotte du czar avait franchi le
-Bosphore et que ses bataillons campaient aux portes de Constantinople;
-nos agents se démenant pour imposer aux combattants un rapprochement
-qui ôtât prétexte et mît fin à l'occupation russe; l'arrangement de
-Kutaièh conclu sous nos auspices, le 5 mai 1833; puis, au moment même
-où notre diplomatie se félicitait de ce résultat, la Russie obtenant
-de la Porte, le 8 juillet 1833, le traité d'Unkiar-Skélessi, par
-lequel elle se faisait demander de fournir au sultan toutes les forces
-de terre et de mer dont il pouvait avoir besoin «pour la tranquillité
-et la sûreté de ses États»; l'irritation des puissances occidentales à
-la nouvelle d'une convention qui plaçait l'empire ottoman sous la
-protection exclusive de la Russie; enfin, après tout ce bruit, une
-sorte d'accalmie, et l'attention des politiques européens rappelée
-vers des questions, sinon plus graves, du moins plus proches: tels
-sont les faits que nous avons déjà eu occasion de raconter[1], mais
-qu'il convenait de rappeler comme le point de départ des incidents
-ultérieurs.
-
-[Note 1: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § II.]
-
-L'arrangement de Kutaièh, par lequel le gouvernement de la Syrie avait
-été concédé au pacha d'Égypte, était un expédient, non une solution.
-Chacune des parties ne l'avait accepté ou subi que comme une trêve
-momentanée. La Porte, qui venait de perdre la Grèce et la régence
-d'Alger, qui avait vu la Serbie, la Moldavie et la Valachie conquérir
-une demi-indépendance, pouvait-elle se résigner facilement à partager
-ce qui lui restait de son empire? Quant au pacha, sa domination était
-à la fois trop étendue pour ne pas exciter son ambition, et trop
-précaire pour la satisfaire; concession toute personnelle, elle
-devait finir avec lui; or un vieillard de soixante-cinq ans, au
-pouvoir depuis plus d'un quart de siècle, ne devait-il pas chercher à
-assurer à ses enfants au moins quelque part de sa puissance? Le
-conflit, qui était dans la force des choses, s'aggravait encore par le
-caractère des deux hommes en présence: d'une part, Mahmoud, despote
-impérieux, emporté et sanguinaire, enivré de son omnipotence et
-furieux de sa faiblesse, à la fois épuisé et surexcité par la boisson
-et la débauche, d'autant plus jaloux de la gloire du pacha que lui
-aussi avait tenté, mais sans aucun succès, de réformer et de ranimer
-l'empire turc; humilié jusqu'à la rage, dans son vieil orgueil de
-sultan, d'avoir subi la loi d'un soldat de fortune, ayant voué à ce
-dernier une haine sombre, implacable, et possédé par cette unique
-pensée: prendre sa revanche à tout prix et à tout risque; d'autre
-part, Méhémet-Ali, plus fin, plus contenu, plus dissimulé, mais fier
-de ses succès, confiant dans ses forces et son étoile; d'une ambition
-sans limite et sans scrupule; non-seulement aspirant à un pouvoir
-héréditaire, mais rêvant même de jouer, auprès de son suzerain, le
-rôle d'une sorte de maire du palais[2].
-
-[Note 2: «Tout le mal vient du sultan, disait Méhémet-Ali à M. de
-Bois-le-Comte, en 1833. Je voulais le détrôner, mettre son fils à sa
-place. J'aurais été assister mon nouveau souverain pendant son
-enfance, et j'aurais laissé Ibrahim en Égypte.» (_Mémoires inédits de
-M. de Sainte-Aulaire._)]
-
-Des deux côtés, à Constantinople et à Alexandrie, on était donc aux
-aguets, cherchant l'occasion, là d'une revanche, ici de nouveaux
-succès. Mahmoud nouait des intrigues en Syrie, y fomentait des
-insurrections, rassemblait des troupes, mettait en mouvement des
-vaisseaux, et annonçait, de temps à autre, aux ambassadeurs, que, n'y
-pouvant plus tenir, il allait engager la lutte. Méhémet-Ali prenait
-des allures royales et dédaignait de remplir, envers son souverain,
-les conditions qui lui étaient imposées. Aux musulmans, il se
-présentait comme le vrai, le seul défenseur de l'islamisme contre le
-czar. En même temps, fort occupé du monde chrétien, il s'appliquait à
-séduire les consuls, se faisait tenir au courant des dissentiments
-existant entre les puissances occidentales et la Russie, et, persuadé
-qu'une guerre générale était imminente, se flattait d'en tirer large
-profit; il prétendait même la hâter, et, le 3 septembre 1833, faisait
-passer à la France et à l'Angleterre, une note par laquelle il leur
-offrait une armée de cent cinquante mille hommes, avec une flotte de
-sept vaisseaux et de six frégates, pour attaquer la Russie, demandant
-comme prix de son concours la permission de se proclamer
-indépendant[3]. Rebuté de ce côté, il changeait de rôle, en habile
-comédien qu'il était, ne se montrait plus ami docile, mais jouait la
-mauvaise tête et feignait d'être résolu à tout bouleverser, dans
-l'espoir que les puissances effrayées lui feraient obtenir quelque
-chose pour avoir la paix. D'autres fois, il portait son action sur
-Constantinople, nouait des relations dans le Divan, offrait de réduire
-son armée et d'augmenter son tribut, si le sultan faisait droit à ses
-demandes. Ses moyens variaient; son but était toujours le même:
-obtenir sinon l'indépendance absolue, du moins l'hérédité de ses
-pachaliks.
-
-[Note 3: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-Ainsi, d'année en année, la situation devenait plus tendue entre
-Constantinople et Alexandrie. Chaque fois que la rupture paraissait
-imminente, les puissances, qui toutes alors redoutaient fort le
-moindre ébranlement, pesaient sur le sultan comme sur le pacha, afin
-de contenir le ressentiment de l'un et l'ambition de l'autre. Mais,
-d'accord pour imposer le _statu quo_, elles étaient loin d'agir par
-les mêmes motifs et d'avoir les mêmes vues sur les questions qui se
-posaient en Orient. Ce sont ces vues qu'il importe d'abord de bien
-connaître; elles aideront à comprendre les événements qui vont se
-dérouler.
-
-Commençons par la France. On sait comment, dès 1834, le duc de
-Broglie, à cette date ministre des affaires étrangères, avait entrevu,
-dans la crise orientale, l'occasion d'une grande opération de
-diplomatie et de guerre qui eût dissous la coalition des puissances
-continentales et donné à la France, en Europe, une situation analogue
-à celle que devait lui faire plus tard la guerre de Crimée[4]. Mais
-l'éminent homme d'État, qui concevait ce plan et le traçait avec la
-netteté habituelle de son esprit, se croyait encore trop proche de
-1830 pour en précipiter l'exécution, et, tout en protestant contre le
-traité d'Unkiar-Skélessi, il s'était refusé à provoquer une rupture.
-Cette préoccupation d'éviter tout ébranlement en Orient fut plus
-marquée encore sous le ministère suivant. N'était-ce pas l'époque où
-notre diplomatie, loin de rechercher les aventures, se vantait
-elle-même de «faire du cardinal Fleury[5]»? À chaque menace de
-conflit, M. Thiers d'abord, M. Molé ensuite, s'empressaient d'agir,
-avec les autres puissances, pour empêcher le sultan et le pacha de se
-jeter l'un sur l'autre[6]. Toutefois, si en pareil cas nos ministres
-n'épargnaient pas plus leurs représentations à Alexandrie qu'à
-Constantinople, ils laissaient voir leur sympathie persistante pour
-Méhémet-Ali[7]. L'opinion et le gouvernement s'intéressaient à la
-fortune du maître de l'Égypte et du conquérant de la Syrie, par
-sentiment plus encore que par calcul, éblouis par ses succès, croyant
-à sa force, dupe de ses feintes et de ses caresses. Vainement
-quelques-uns de nos agents diplomatiques, l'amiral Roussin,
-ambassadeur à Constantinople, M. de Barante, ambassadeur à
-Saint-Pétersbourg, ou M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à Vienne,
-mettaient-ils en doute et la puissance du pacha et l'avantage que
-pouvait avoir la France à seconder son ambition[8]; leurs
-avertissements se perdaient dans l'engouement général. Il était à peu
-près admis par tous qu'en Orient la cause de Méhémet-Ali était celle
-de la France.
-
-[Note 4: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § VII.]
-
-[Note 5: Lettre de M. Thiers, en date du 15 avril 1836 (Cf. plus haut,
-t. III, p. 52).]
-
-[Note 6: Dépêches de M. Thiers à M. de Barante, 26 avril 1836; de M.
-Molé à M. de Barante, 19 avril, 19 octobre 1837, 26 juillet et 14
-septembre 1838; de M. Molé à M. de Sainte-Aulaire, 31 octobre 1838; de
-M. de Montebello à M. de Barante, 12 avril 1839. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 7: Sur les origines de cette sympathie, cf. t. II, p. 357.]
-
-[Note 8: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_ et lettre de M. de
-Barante à M. Molé, 22 août 1838. (_Documents inédits._)]
-
-L'Angleterre aussi redoutait tout conflit qui eût exposé le sultan à
-une nouvelle défaite et fourni au czar l'occasion d'exercer la
-protection armée, prévue par le traité d'Unkiar-Skélessi[9]. La
-nécessité de faire échec au gouvernement de Saint-Pétersbourg sur le
-Bosphore passait pour un des axiomes de la politique britannique. Ce
-n'était pas, d'ailleurs, à cette époque, le seul théâtre où les
-Anglais se heurtaient aux Russes; l'antagonisme éclatait, en même
-temps, dans la Perse et dans l'Afghanistan. Il en résultait des
-rapports assez tendus, et lord Palmerston disait: «Il m'est agréable
-d'être désagréable à la Russie.» Ces sentiments n'étaient pas pour
-nous déplaire; mais voici où nous cessions de nous entendre avec nos
-voisins. Autant le pacha était populaire en France, autant il était
-mal vu des Anglais. Ceux-ci lui en voulaient d'avoir établi dans ses
-États des monopoles nuisibles à leur commerce, et de s'être montré peu
-disposé à leur livrer, soit la route de Suez, soit celle de
-l'Euphrate. La faveur même que nous témoignions à Méhémet-Ali le
-rendait suspect au delà du détroit. Les maîtres de Gibraltar et de
-Malte s'offusquaient de voir les conquérants de l'Algérie dominer en
-Égypte et en Syrie; les maîtres de l'Inde n'admettaient pas que les
-routes y conduisant fussent directement ou indirectement dans notre
-main[10]. Ce n'était pas de lord Palmerston, dont l'ordinaire
-malveillance contre la France et contre Louis-Philippe venait d'être
-encore avivée, en 1836, par notre refus d'intervenir en Espagne, que
-l'on pouvait attendre quelque ménagement dans l'expression de ces
-méfiances. Il s'y complaisait, au contraire, et l'on en trouve la
-trace singulièrement âpre et rude dans les lettres qu'il écrivait
-alors aux confidents de sa politique[11]. Sous prétexte de contenir le
-pacha, il l'eût volontiers brisé, et était toujours empressé à
-proposer contre lui des mesures de rigueur auxquelles nous nous
-refusions. Faute de pouvoir le frapper par les armes, il voulut
-l'atteindre par la diplomatie. Après des négociations rapides et
-mystérieuses que la haine de Mahmoud contre son vassal facilita
-singulièrement, un traité de commerce fut conclu, en août 1838, entre
-la Grande-Bretagne et la Turquie: son principal objet était d'abolir
-les monopoles, à partir du 1er mai 1841, dans toute l'étendue de
-l'empire, y compris les pays gouvernés par Méhémet-Ali: coup droit à
-l'adresse de ce dernier, dont on supprimait ainsi les revenus. Encore
-lord Palmerston pouvait-il passer pour modéré à côté de son
-ambassadeur à Constantinople, lord Ponsonby, diplomate sans mesure et
-sans scrupule dans ses sympathies ou ses préventions, impérieux,
-étourdi, querelleur, cassant; à l'ordinaire, indolent au point de ne
-se lever qu'à six heures du soir, mais capable, à un moment donné,
-d'une énergie violente; ne connaissant d'autre droit que l'intérêt de
-son pays et de ses nationaux; exigeant et obtenant du sultan la
-destitution du ministre des affaires étrangères, parce qu'un négociant
-anglais, pris en flagrante contravention, avait été bâtonné; prompt à
-briser les vitres, ne s'embarrassant pas des responsabilités, plus
-disposé à diriger son gouvernement qu'à se laisser diriger par lui, le
-compromettant souvent; malgré tout, se maintenant en place, grâce à
-son crédit parlementaire et aussi parce que, même dans ses esclandres,
-il servait ou du moins flattait les passions de son ministre et de sa
-nation. Sa réputation était faite par toute l'Europe; M. de Nesselrode
-le traitait d'«extravagant»[12]; «c'est, disait M. de Metternich, un
-fou qui serait capable de faire la paix ou de déclarer la guerre
-malgré les ordres formels de sa cour[13]». Anglais de la vieille
-roche, détestant les Russes[14] et jalousant les Français, il avait
-juré la perte de Méhémet-Ali, qui avait, à ses yeux, le double tort
-d'être le client de la France et de fournir à la Russie une occasion
-de protéger la Porte. Aussi ne manquait-il pas d'entretenir et
-d'aviver contre lui la fureur du sultan, tellement qu'il semblait
-parfois pousser ce dernier au conflit redouté par le gouvernement
-anglais. Du reste, lord Palmerston lui-même, tout en détournant la
-Porte d'attaquer pour le moment le pacha, la pressait de s'y préparer
-par l'organisation de son armée et la restauration de ses
-finances[15]. Ajoutons, pour compléter cette physionomie de la
-politique anglaise, qu'au moment où elle dénonçait, comme une atteinte
-à l'équilibre général, l'influence de la France en Égypte, elle
-profitait, en janvier 1839, de ce que l'Europe regardait ailleurs,
-pour mettre la main sur Aden et créer un nouveau Gibraltar à l'entrée
-de la mer Rouge.
-
-[Note 9: Lettre de lord Palmerston à lord Granville, 8 juin 1838.
-(BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 234.)]
-
-[Note 10: BULWER, t. II, p. 256.]
-
-[Note 11: BULWER, t. II, p. 147, 233, 235, 248, 250.]
-
-[Note 12: Dépêche du 13 septembre 1839. (HILLEBRAND, _Geschichte
-Frankreichs_, t. II, p. 386.)]
-
-[Note 13: Dépêche de M. de Sainte-Aulaire, du 8 avril 1841.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 14: Lord Ponsonby disait à M. de Bois-le-Comte, en janvier 1834:
-«Nous avons fait le serment de brûler la flotte russe à Sébastopol, et
-nous tiendrons ce serment.» (_Mémoires inédits de M. de
-Sainte-Aulaire._)]
-
-[Note 15: Lettre de lord Palmerston à lord Ponsonby, du 13 septembre
-1838. (BULWER, t. II, p. 246.)]
-
-On aurait pu croire que les raisons qui faisaient redouter aux deux
-puissances occidentales un conflit entre le pacha et le sultan, devaient
-le faire désirer par la Russie. Il n'en était rien. Sans doute le
-gouvernement de Saint-Pétersbourg ne faisait pas bon marché du droit de
-protection qu'il s'était fait accorder en 1833, et ne se montrait
-nullement disposé à le partager avec le reste de l'Europe[16]; mais il
-se rendait compte des dangers auxquels il s'exposerait en l'exerçant.
-Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. de Barante, écrivait, le 4
-décembre 1838: «La Russie n'a, en ce moment, aucun projet sur la
-Turquie. Elle craint, plus qu'aucune puissance, de voir arriver le cas
-prévu par le traité d'Unkiar-Skélessi. Par orgueil, elle tiendrait sa
-parole et enverrait une armée à Constantinople; seulement, elle prévoit
-que ce serait la guerre, et la guerre de tous contre elle. Aussi elle
-veut le _statu quo_ et s'effraye quand il est en péril[17].»
-L'ambassadeur russe près le sultan unissait donc ses efforts à ceux du
-représentant de la France et de l'internonce d'Autriche, pour détourner
-le Divan de toute tentative contraire à l'arrangement de Kutaièh. Le
-czar s'était d'ailleurs aperçu qu'en laissant trop voir, après 1830, son
-désir d'allumer une grande guerre contre la France, il s'était fait du
-tort en Europe, particulièrement en Allemagne, où l'on avait soif de
-repos. Désormais, il visait à se faire, au contraire, «un renom de
-modération et d'amour de la paix[18]». Son principal ministre, M. de
-Nesselrode; était bien l'homme de cette nouvelle attitude: quoique
-incapable de résister à une seule folie de son maître, il était, par
-lui-même, raisonnable, poli, éloigné de tout ce qui était hasardeux et
-compliqué, et se sentait beaucoup plus à son aise quand l'empereur était
-sage[19]. Ce n'était pas qu'au fond Nicolas voulût moins de mal que par
-le passé à la France de Juillet: son animosité subsistait et n'avait
-même fait que s'exaspérer par l'impuissance. Mais, en se montrant modéré
-dans les complications orientales, il se flattait précisément d'y
-trouver l'occasion de nous jouer quelque méchant tour. Sa persuasion
-était «qu'il serait toujours aisé de rompre l'alliance de l'Angleterre
-et de la France, ou de profiter d'une rupture qui adviendrait
-infailliblement[20]». Avec la perspicacité de la haine, il avait tout de
-suite deviné où se ferait cette rupture. Causant un jour, en février
-1839, avec M. de Barante, de la situation du Levant et de la question
-égyptienne, il s'était laissé aller à dire: «L'Égypte! les Anglais la
-veulent. Ils en ont besoin pour la nouvelle communication qu'ils
-cherchent à ouvrir avec les Indes; ils s'établissent dans le golfe
-Persique et la mer Rouge. Vous vous brouillerez avec eux pour
-l'Égypte[21].» Notre vigilant ambassadeur avait eu soin de transmettre
-aussitôt à son gouvernement une conversation qui trahissait si
-clairement l'espoir de notre mortel ennemi. Quelques semaines plus tard,
-complétant cet avertissement, M. de Barante faisait connaître le piége
-qu'allait nous tendre la politique russe. «Le gouvernement de
-Saint-Pétersbourg, écrivait-il, entrera avec complaisance dans tous les
-projets d'arrangement destinés à assurer l'état de paix... mais son
-influence s'exercera à diminuer et à anéantir la nôtre. Il cherchera à
-faire que tout se règle presque indépendamment de nous... Il a
-l'espérance de nous tenir dans un état d'isolement pacifique, de nous
-placer plus ou moins hors du cercle où pourraient se traiter les communs
-intérêts de l'Europe[22].» C'était écrire, plus de quinze mois à
-l'avance, l'histoire du traité du 15 juillet.
-
-[Note 16: Toutes les fois que les autres puissances lui parlaient
-d'établir un concert sur ce sujet, le gouvernement russe faisait la
-sourde oreille. (Dépêche inédite de M. de Barante à M. Molé, en date
-du 17 décembre 1838.) En 1838, Méhémet-Ali ayant menacé de recourir
-aux armes, lord Palmerston invita aussitôt les représentants de la
-France, de l'Autriche et de la Russie à s'entendre avec lui, pour
-arrêter les moyens de coercition à employer contre le pacha. En
-réponse à cette communication, le gouvernement de Saint-Pétersbourg
-fit notifier à Paris et à Londres, «qu'il verrait sans méfiance les
-mesures prises par les puissances maritimes dans la Méditerranée, mais
-que si, ce nonobstant, la Porte se trouvait menacée à Constantinople,
-il pourvoirait à la sûreté de son alliée, comme il y était tenu par le
-traité d'Unkiar-Skélessi». Loin donc de s'associer à une action
-commune, le czar disait en quelque sorte à la France et à
-l'Angleterre: «Je ne me mêlerai pas de ce que vous ferez dans la
-Méditerranée; ne vous mêlez pas davantage de ce que je ferai dans la
-mer de Marmara.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
-
-[Note 17: Lettre à M. Bresson.--M. de Barante ajoutait, peu après, le
-6 mai 1839, dans une dépêche à M. de Montebello: «On aime mieux
-attendre une époque où l'Europe, livrée à d'autres circonstances, ne
-tiendrait plus, comme aujourd'hui, la puissance russe en observation,
-en surveillance assidue.» (_Documents inédits._)]
-
-[Note 18: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février et 31 mars
-1839; lettre du même à M. Bresson, 15 avril 1839. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 19: M. de Barante écrivait un peu plus tard: «M. de Nesselrode
-est un de ceux qui disent le moins la vérité à l'Empereur. Son
-caractère est timide; il aime son repos avant tout. Il est convaincu
-de l'inutilité d'une contradiction directe; il attend que les
-premières impressions se calment, se bornant à faire en sorte que la
-politique de l'Empereur soit suivie avec prudence, sans détermination
-trop soudaine et trop risquée.» (Lettre à M. Guizot, du 28 mai 1841.
-_Documents inédits._)]
-
-[Note 20: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, 20 novembre 1838.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 21: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février 1839.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 22: Cette lettre, en date du 31 mars 1839, était adressée à M.
-Thiers, que M. de Barante, trompé par un faux bruit, croyait alors
-être devenu ministre des affaires étrangères. M. de Barante ajoutait,
-le 8 juin 1839, dans une lettre au maréchal Soult: «Déjà, plus d'une
-fois, j'ai eu l'occasion de dire que le danger n'était point de voir
-se former contre nous une coalition guerroyante, mais une coalition
-pacifique, unie pour diminuer notre influence.» (_Documents
-inédits._)]
-
-Le gouvernement de Vienne était au moins aussi intéressé que celui de
-Londres à empêcher les Russes de dominer à Constantinople. M. de
-Metternich répétait volontiers «qu'il valait mieux, pour son pays,
-courir les chances d'une guerre d'extermination que de laisser la
-Russie acquérir un seul village sur la rive droite du Danube[23]». En
-1828 et 1829, lors de la guerre entre le czar et le sultan, le cabinet
-autrichien avait proposé, sans succès il est vrai, à l'Angleterre et à
-la France, de former une coalition contre la Russie, et il avait été
-sur le point de se jeter seul dans la lutte pour défendre le passage
-du Danube. Les échecs subis, au début de ces campagnes, par les armes
-russes, n'avaient excité nulle part plus d'allégresse qu'à Vienne.
-Après les événements de Juillet, M. de Metternich ne changea pas
-d'avis sur Constantinople; mais une crainte plus pressante, celle de
-la révolution française, effaça ou du moins domina dans son esprit
-toute autre préoccupation. La Russie devant former l'arrière-garde de
-la nouvelle Sainte-Alliance, il se crut obligé de la ménager. De là
-ses efforts pour se persuader et pour persuader aux autres que la
-politique russe était absolument changée, et que le czar avait, sur
-l'Orient, les vues les plus modérées et les plus désintéressées[24].
-Quand on fut un peu éloigné de 1830, quand la monarchie de Juillet eut
-donné, au dedans, des gages de sa résistance conservatrice, et se fut,
-au dehors, rapprochée des puissances continentales, le chancelier
-sentit renaître sa préoccupation de l'ambition moscovite. Il écouta
-avec moins de méfiance notre ambassadeur, M. de Sainte-Aulaire, qui ne
-manquait pas une occasion de lui démontrer l'intérêt de l'Autriche à
-s'allier avec la France et l'Angleterre pour défendre l'empire ottoman
-contre la Russie, et il laissa entrevoir qu'à un moment donné, il ne
-refuserait peut-être pas son concours[25]. Toutefois, ce n'était
-jamais dans la politique de M. de Metternich de précipiter les
-événements. Bien que voyant de loin les difficultés, il aimait mieux
-les attendre qu'aller au-devant, et se fiait volontiers au temps pour
-les écarter ou les atténuer; sa maxime favorite était «que l'art de
-guérir consistait à faire durer le malade plus que la maladie». Nul ne
-pouvait donc être surpris de le voir s'unir à ceux qui cherchaient à
-prolonger le plus possible le _statu quo_ en Orient. Ce n'est pas que
-ce _statu quo_ lui plût complétement. Sans avoir, contre Méhémet-Ali,
-la même animosité que l'Angleterre, il goûtait peu ce parvenu, dont
-l'origine et les prétentions lui paraissaient avoir quelque chose de
-révolutionnaire. Et surtout, il regrettait qu'en 1833, la France eût
-poussé à un arrangement direct entre le sultan et le pacha, au lieu de
-faire régler la question par l'entremise et sous la garantie de toutes
-les puissances. «Si l'on eût suivi ce dernier système, disait-il, le
-czar n'aurait pu faire de son côté le traité d'Unkiar-Skélessi.» Aussi
-le désir le plus vif du chancelier autrichien, celui qu'il ne manquait
-pas une occasion de témoigner dans ses conversations avec les
-ambassadeurs, était d'amener les puissances à une délibération commune
-sur tout ce qui regardait l'empire ottoman, et il laissait voir que,
-dans sa pensée, Vienne serait le siége indiqué d'une telle conférence.
-
-[Note 23: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 24: Cf. plus haut, t. II, p. 359 et 364.--Faut-il croire qu'en
-septembre 1833, lors de l'entrevue de Münchengraetz, la cour de Vienne
-alla jusqu'à conclure secrètement avec la Russie un traité de partage
-éventuel? Le fait est rapporté par MARTENS, dans un ouvrage intitulé:
-_Die Russische Politik in der orientalischen Frage_, et cité par
-HILLEBRAND, t. II, p. 360.]
-
-[Note 25: Par moments même, on eût pu croire que le cabinet de Vienne
-allait tout de suite lier partie avec les puissances occidentales
-contre le gouvernement de Saint-Pétersbourg; seulement, il s'arrêtait
-bientôt, comme effrayé de sa hardiesse et tremblant de n'être pas
-assez soutenu. C'est ainsi qu'en 1837, des difficultés s'étant élevées
-entre l'Angleterre et la Russie, au sujet de la saisie, dans la mer
-Noire, d'un navire anglais, le _Vixen_, M. de Metternich fit des
-avances à la première de ces puissances, puis les retira, croyant
-avoir lieu de douter de sa résolution. Comme on lui demandait compte
-de cette volte-face: «L'Autriche, répondit-il, ne pouvait pas se
-brouiller avec la Russie, pour une affaire sans valeur que
-l'Angleterre elle-même ne voulait pas pousser jusqu'au bout. Soyez
-certain que vous nous trouveriez au besoin, si vous aviez raison et
-volonté de soutenir votre droit.» Et il disait à M. de Sainte-Aulaire:
-«Les whigs sont de misérables fanfarons; jamais ils n'auront le
-courage de tirer un coup de canon. Malheur à qui s'engagerait avec eux
-dans une partie difficile; ils l'abandonneraient au jour du danger.»
-(_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
-
-C'est ainsi que, par des raisons et avec des vues différentes, toutes
-les puissances s'étaient rencontrées, depuis 1833, dans un même effort
-pour contenir le sultan et le pacha. Elles y avaient réussi, tant bien
-que mal, pendant six années. Paix fragile, cependant, à la merci des
-coups de tête d'un furieux ou d'un ambitieux. Ce fut Mahmoud qui se
-lassa le premier d'obéir à la consigne européenne. Atteint du
-_delirium tremens_, ne semblant presque plus qu'un cadavre, il se
-sentait mourir, mais n'en était que plus impatient d'assouvir sa
-haine. Au printemps de 1839, tout indiquait qu'il allait rompre la
-paix. Par son ordre, on avait levé, de gré ou de force, tout ce que
-l'on avait pu trouver de soldats, et une armée considérable se massait
-en Asie Mineure, dans le voisinage des territoires occupés par les
-Égyptiens. À ces démarches menaçantes, Méhémet-Ali répondit en
-renforçant ses troupes de Syrie, que commandait son fils Ibrahim. Il
-était, au fond, ravi de voir approcher l'heure des combats; mais,
-plus habile que le sultan, il ordonna aux siens de se tenir sur la
-défensive. Ému de ce bruit et de ce mouvement, l'ambassadeur de France
-tenta un dernier effort pour maintenir la paix: ce fut sans succès,
-d'autant que lord Ponsonby, loin d'agir dans le même sens, comme l'y
-obligeaient les instructions de son gouvernement, encourageait sous
-main Mahmoud[26]. Celui-ci n'hésita donc pas à donner à ses généraux
-l'ordre d'ouvrir les hostilités. Le 21 avril 1839, l'armée ottomane
-franchissait l'Euphrate.
-
-[Note 26: Peu après, comme le chargé d'affaires de France à Londres se
-plaignait à lord Palmerston de la conduite de lord Ponsonby en cette
-circonstance, le ministre anglais se défendit en lisant les dépêches
-envoyées du _Foreign Office_, qui toutes concluaient à empêcher la
-guerre d'éclater. «Maintenant, ajouta-t-il, je ne saurais vous nier
-que l'opinion personnelle de lord Ponsonby, opinion que je ne partage
-pas, a toujours été opposée au maintien du _statu quo_ de Kutaièh; il
-préférait même les partis extrêmes, comme susceptibles au moins d'un
-dénouement favorable.» Lord Palmerston exprimait l'espoir, mais sans
-oser rien affirmer, «que l'ambassadeur avait fait passer ses opinions
-personnelles après ses instructions». (Dépêche de M. de Bourqueney au
-maréchal Soult, 9 juillet 1839, citée dans les _Mémoires de M.
-Guizot_.)]
-
-
-II
-
-La nouvelle de l'entrée en campagne des Turcs arriva à Paris quelques
-jours après la constitution du ministère du 12 mai[27]. Jamais on
-n'eût eu plus besoin d'un ministre habile diplomate, politique
-clairvoyant, et ayant assez d'autorité sur la Chambre pour que
-celle-ci lui laissât une complète liberté d'action. Or, dans le
-nouveau cabinet, le portefeuille des affaires étrangères était
-attribué au maréchal Soult. On cherchait bien à présenter ce choix
-comme une satisfaction aux susceptibilités patriotiques, tant
-échauffées par les débats de la coalition. Dans une déclaration lue le
-13 mai, lorsque le cabinet se présenta pour la première fois devant
-les Chambres, on faisait dire au maréchal: «Messieurs, en consacrant
-mon dévouement au service du Roi, dans un nouveau département où les
-questions d'honneur national ont tant de prépondérance, je n'ai pas
-besoin de vous assurer que la France retrouvera toujours, dans les
-discussions de si chers intérêts, les sentiments du vieux soldat de
-l'Empire, qui sait que le pays veut la paix, mais la paix noble et
-glorieuse.» Ce n'étaient guère là que des phrases de rhétorique, plus
-compromettantes au dehors, qu'elles n'avaient de portée sérieuse au
-dedans. La vérité est que le maréchal, de grande autorité dans les
-choses militaires, connaissait mal les affaires diplomatiques, avait
-peu d'aptitude pour les traiter, encore moins pour les exposer et les
-discuter à la tribune. Nul de ses collègues ne se trouvait, par son
-passé, en position de le suppléer. Restait, il est vrai, le Roi, et le
-sentiment général était que la composition du cabinet lui avait livré
-toute la politique extérieure[28]. S'il en eût été franchement ainsi,
-les choses, à ne considérer que le point de vue diplomatique, n'en
-eussent pas plus mal marché. Seulement, comme nous aurons occasion de
-l'observer, Louis-Philippe avait trop à compter avec les
-susceptibilités alors si éveillées de la Chambre à l'endroit du
-pouvoir personnel, pour exercer à son aise la direction que le
-ministre lui eût volontiers abandonnée. Cette Chambre, bientôt, ne
-prétendra pas moins que la couronne suppléer à l'incompétence du
-maréchal. Le rôle que le ministre n'était pas en état de jouer se
-trouvera donc partagé et comme tiraillé entre deux ingérences
-contraires. Là sera, non pas la cause unique, mais l'une des causes
-des erreurs commises dans la question d'Orient. Au début, toutefois,
-et alors que l'attention du public n'était pas encore éveillée,
-l'influence du Roi put s'exercer assez librement, et les premières
-démarches de notre diplomatie furent arrêtées sous son inspiration
-manifeste[29].
-
-[Note 27: Rappelons la composition de ce cabinet: le maréchal Soult,
-ministre des affaires étrangères et président du conseil; M. Duchâtel,
-ministre de l'intérieur; M. Teste, de la justice; M. Passy, des
-finances; M. Villemain, de l'instruction publique; M. Dufaure, des
-travaux publics; M. Cunin Gridaine, du commerce; le général Schneider,
-de la guerre; l'amiral Duperré, de la marine.]
-
-[Note 28: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 18 septembre 1839: «La
-politique extérieure est aujourd'hui purement et simplement celle du
-Roi». (_Documents inédits._)--Un diplomate prussien disait de son
-côté: «On ne doit attacher aucune importance à ce que dit le maréchal,
-jusqu'à ce qu'il ait pris les ordres du Roi.» (HILLEBRAND, _Geschichte
-Frankreichs_, t. II, p. 371.)]
-
-[Note 29: Ajoutons que, dans les bureaux mêmes de son ministère, le
-maréchal Soult possédait un employé supérieur qui devait, sans bruit,
-sans faste, faire une bonne partie de la besogne du ministre: c'était
-le directeur des affaires politiques, M. Desages, homme de grande
-expérience et ayant précisément accompli une partie de sa carrière
-dans les postes du Levant.]
-
-Tout d'abord, afin de prévenir, s'il en était temps encore, le choc
-des troupes en marche ou au moins d'en limiter les conséquences, le
-maréchal Soult fit partir deux de ses aides de camp, l'un pour
-Constantinople, l'autre pour Alexandrie, avec mission de réclamer la
-suspension des hostilités et d'en porter l'ordre aux deux armées. En
-même temps, afin de marquer que la France entendait tenir sa place
-dans le drame qui commençait, on déposa à la Chambre, le 25 mai, une
-demande de crédit de 10 millions à affecter au développement des
-armements maritimes. Ce n'étaient là que des mesures préliminaires. Il
-fallait, en outre, arrêter la direction qui serait donnée à notre
-politique dans cette crise si complexe. Le gouvernement estima que
-l'intérêt premier, celui auquel tous les autres devaient être
-subordonnés, était d'empêcher que la Russie n'intervînt seule à
-Constantinople, en vertu du traité d'Unkiar-Skélessi. Il estima
-également que la meilleure manière de sauvegarder cet intérêt était de
-faire de la question d'Orient une question européenne, en invitant
-toutes les grandes puissances à se concerter pour garantir ensemble
-l'indépendance de l'empire ottoman et résoudre les difficultés avec
-lesquelles cet empire se trouvait aux prises. Si la Russie entrait
-dans ce concert, elle renoncerait d'elle-même à son protectorat
-exclusif; si elle n'y entrait pas, elle se trouverait isolée en face
-de l'Europe. Les résultats à attendre de cette politique dépassaient
-même de beaucoup la question particulière de Constantinople, si
-importante qu'elle fût en elle-même. Il ne s'agissait, en effet, de
-rien moins que de substituer un nouveau classement des puissances à
-l'espèce de Sainte-Alliance qui s'était essayée tant de fois à
-renaître depuis 1830; d'effacer les dernières traces de l'état de
-suspicion où la révolution de Juillet avait placé la France; de faire
-rentrer celle-ci dans le concert européen, non par grâce et à la
-dernière place, mais avec un rôle ouvertement initiateur; de rouvrir
-enfin une ère de libres combinaisons internationales où nous aurions
-le choix de nos amis et, par cela même, la possibilité de faire payer
-notre amitié. Et, pour ajouter à ces avantages de haute politique la
-saveur d'une sorte de vengeance, le gouvernement qui allait se trouver
-acculé entre l'isolement et la capitulation, était précisément ce
-gouvernement russe qui, depuis dix ans, se montrait le plus implacable
-ennemi de la monarchie de Juillet; nous nous disposions à retourner
-contre lui la coalition qu'il avait cherché à former contre nous.
-
-Nul doute que le Roi, avec son habituelle perspicacité, n'ait eu la
-vue nette de tous ces avantages, et que ceux-ci n'aient été la raison
-déterminante de la direction donnée à la politique de la France.
-S'était-il aussi bien rendu compte d'une autre conséquence de cette
-politique? Du moment où nous demandions à l'Europe de s'emparer de la
-question orientale, nous ne pouvions lui soustraire le règlement des
-rapports entre le sultan et son vassal. Or il ne fallait pas
-s'attendre que ce dernier rencontrât, chez toutes les puissances, la
-faveur que nous lui portions; on ne devait pas ignorer quelles
-étaient, à son égard, la froideur de l'Autriche et l'animosité de
-l'Angleterre. Sans doute, ces dispositions ne mettaient pas en péril
-l'existence politique du pacha. Nous étions assurés d'obtenir pour lui
-l'hérédité en Égypte,--ce qui était l'essentiel,--et même une part
-plus ou moins considérable de la Syrie. Mais quelle serait l'étendue
-de cette dernière concession? C'était sur ce point que nous pouvions
-avoir à compter avec les résistances des autres puissances. Le
-gouvernement français y avait-il songé? Entendait-il s'engager à fond
-pour triompher de ces résistances, ou bien, tout en se disposant à
-plaider la cause du pacha, avait-il pris d'avance son parti de ne pas
-tout obtenir? Autant d'interrogations qu'il fallait se poser à
-soi-même et auxquelles il importait de répondre nettement, car de
-cette réponse dépendait la politique à suivre.
-
-De deux choses l'une.--Estimait-on que l'honneur et l'intérêt de la
-France lui imposaient de soutenir quand même toutes les prétentions de
-Méhémet-Ali? Alors il fallait se garder d'instituer nous-mêmes le
-tribunal qui devait nous donner tort; au lieu de provoquer la
-délibération commune des puissances, notre jeu était plutôt de les
-désunir; au lieu de nous acharner contre la Russie, nous devions lui
-proposer de faire part à deux, autant, du moins, que le permettaient
-les préventions du czar. C'était la politique que prônait le parti
-légitimiste[30], et il semblait parfois que lord Palmerston craignît
-de nous la voir suivre[31].--Estimait-on, au contraire, qu'agrandir un
-peu plus le domaine asiatique de Méhémet-Ali n'était point, pour la
-France, un avantage comparable à celui qu'elle trouverait à écarter la
-Russie de Constantinople, à détruire ce qui restait de la
-Sainte-Alliance et à rentrer avec éclat dans la politique européenne?
-Alors il fallait prendre envers soi-même la résolution de laisser
-toujours à son rang secondaire la question de Syrie, et de ne pas
-mettre, pour elle, en péril le concert des puissances contre la
-Russie. À l'appui d'une telle conduite, on pouvait invoquer un
-précédent: lors de la constitution du royaume de Grèce, le
-gouvernement de la Restauration eût désiré faire attribuer au nouveau
-royaume la Thessalie et Candie; il y avait renoncé devant la
-résistance des autres puissances, et s'était tenu pour satisfait
-d'avoir obtenu le principal. Il y avait là deux politiques distinctes,
-opposées, l'une que l'on eût pu appeler égyptienne, l'autre
-européenne. On était libre de prendre l'une ou l'autre. La seconde
-était, à notre avis, la plus honnête, la plus profitable, la plus
-facile, la moins dangereuse; elle était même la seule praticable,
-étant données les dispositions personnelles du czar. Mais, en tout
-cas, il fallait choisir entre les deux. Viser à cumuler les avantages
-de l'une et de l'autre, c'était risquer de n'en obtenir aucun.
-Prétendre faire échec, en même temps, à la Russie en Turquie et à
-l'Angleterre en Égypte, c'était s'exposer à ce que ces deux puissances
-s'unissent contre nous.
-
-[Note 30: Voir, entre autres, le discours du duc de Noailles à la
-Chambre des pairs, le 6 janvier 1840.]
-
-[Note 31: Lord Palmerston écrivait, le 8 juin 1838, à lord Granville,
-ambassadeur d'Angleterre à Paris: «Il ne faut pas oublier que le grand
-danger pour l'Europe est la possibilité d'une combinaison entre la
-France et la Russie; elle rencontre à présent un obstacle dans les
-sentiments personnels de l'empereur; mais il peut ne pas en être
-toujours ainsi.» (BULWER, t. II, p. 235.)]
-
-En mai 1839, au moment où il fut surpris par l'entrée en campagne des
-Turcs, le gouvernement français ne pouvait pas se rendre compte, avec
-autant de précision que nous le faisons après coup, de l'alternative
-en face de laquelle il se trouvait placé et du choix qu'il avait à
-faire. La vérité est qu'à cette heure, il était à peu près
-exclusivement préoccupé du péril, qui lui paraissait imminent, de
-l'intervention de la Russie à Constantinople. Il ne songeait qu'à y
-parer et à saisir cette occasion de faire acte de politique
-européenne, sans se demander bien nettement ce que deviendrait la
-question égyptienne, quelles contradictions il y rencontrerait, et
-jusqu'à quel point il devrait y tenir tête ou y céder. Dans son
-application à former le concert européen, il n'avait pas renoncé au
-reste, mais il l'avait momentanément perdu de vue. D'ailleurs, il
-s'était fait, comme presque tout le monde alors, une telle idée de la
-puissance du pacha, de l'impossibilité où l'on serait de le réduire
-par la force, qu'il croyait pouvoir compter sur cette impossibilité
-pour obliger les puissances à en passer, bon gré mal gré, par toutes
-les exigences de son client.
-
-Le concert européen parut d'abord s'établir avec une facilité bien
-faite pour encourager le gouvernement du roi Louis-Philippe dans la
-voie qu'il avait choisie. À la nouvelle que les hostilités
-recommençaient en Orient, lord Palmerston s'était mis aussitôt en
-rapport avec notre chargé d'affaires[32], et avait témoigné un vif
-désir de s'entendre avec la France. Lui aussi se montrait, avant tout,
-soucieux de prévenir l'application du traité d'Unkiar-Skélessi, de
-réduire la Russie à un «rôle auxiliaire», et de «l'enfermer dans les
-limites d'une action commune[33]». On se mit d'accord sur la force
-respective des flottes française et anglaise à envoyer dans le Levant
-et sur les instructions à donner aux amiraux pour arrêter les
-hostilités. Une question plus délicate était de savoir ce qu'il y
-aurait à faire si les Russes, appelés par la Porte, arrivaient tout à
-coup à Constantinople pour protéger le sultan contre le pacha. Après
-quelques pourparlers, on convint que, dans ce cas, les escadres
-alliées devaient paraître aussi dans le Bosphore, en amies, si le
-sultan, mis en demeure, acceptait ce secours, de force, s'il le
-refusait. Dans son ardeur, le gouvernement français ne manifestait
-qu'une crainte, c'était que le cabinet anglais ne fût pas assez décidé
-contre la Russie[34]. Lord Palmerston était ravi de de nous trouver en
-ces dispositions. «_Soult is a jewell_[35]», écrivait-il à son
-ambassadeur à Paris. Du reste, les négociations se poursuivaient dans
-des conditions de cordialité et d'intimité auxquelles le chef du
-_Foreign Office_ ne nous avait pas, depuis quelque temps, accoutumés.
-«Nous nous entendons sur tout, disait-il au chargé d'affaires de
-France... Ce n'est pas la communication d'un gouvernement à un autre
-gouvernement; on dirait plutôt qu'elle a lieu entre collègues, entre
-les membres d'un même cabinet[36].» De son côté, le maréchal se
-déclarait aussi «très-satisfait des rapports qu'il avait avec le
-gouvernement britannique,» et se félicitait de voir «tout se faire
-d'accord, à Londres et à Paris[37]». Seulement, lord Palmerston se
-montrait moins empressé, quand notre gouvernement lui parlait de faire
-appel aux autres puissances; sans oser s'y refuser, il laissait voir
-qu'il se fût volontiers borné à l'action commune de l'Angleterre et de
-la France[38]. Or c'est ce même ministre qui devait bientôt se servir
-contre nous du concert dont, au début, nous provoquions, presque
-malgré lui, la formation[39].
-
-[Note 32: C'était M. de Bourqueney qui remplaçait l'ambassadeur, le
-général Sébastiani, en congé pour cause de santé.]
-
-[Note 33: Dépêche de M. de Bourqueney, 25 mai 1839. (_Mémoires de M.
-Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 34: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M.
-Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 35: «Soult est un bijou.» Lettre du 19 juin 1839. (BULWER, t.
-II, p. 258.)]
-
-[Note 36: Dépêche de M. de Bourqueney, du 20 juin 1839. (_Mémoires de
-M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 37: Lettre du maréchal Soult à M. de Barante, 28 juin 1839.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 38: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M.
-Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 39: Un peu plus tard, le 3 octobre 1840, M. Thiers disait dans
-sa réponse à un _Memorandum_ du cabinet anglais: «Lord Palmerston se
-rappellera sans doute qu'il était moins disposé que la France à
-provoquer le concours général des cinq puissances; et le cabinet
-français ne peut que se souvenir, avec un vif regret, en comparant le
-temps d'alors au temps d'aujourd'hui, que c'était sur la France
-surtout que le cabinet anglais croyait pouvoir compter pour assurer le
-salut de l'empire turc.»]
-
-À Vienne, au contraire, l'idée du concert européen plaisait fort.
-C'est de là même, à vrai dire, qu'elle était partie. Aussitôt informé
-des événements d'Orient, le 18 mai 1839, M. de Metternich s'était mis
-en rapport avec les ambassadeurs de France et d'Angleterre. Il
-proposait de «terminer le différend du sultan et du pacha au moyen
-d'un arrangement dicté par les cinq puissances, garanti par elles et
-qui leur assurerait, à l'avenir, un droit égal d'intervention dans les
-affaires de l'empire ottoman». Comme base de cet arrangement, il
-indiquait le maintien des avantages viagers déjà concédés, en 1833, à
-Méhémet-Ali, et en outre l'hérédité de l'Égypte assurée à son fils
-Ibrahim. Il déclarait d'ailleurs «n'attacher qu'une importance
-secondaire à cette partie de la question, qu'il appelait
-_turco-égyptienne_, et acceptait d'avance ce que la France et
-l'Angleterre proposeraient d'un commun accord sur ce chef»; il
-ajoutait que «son intérêt principal s'attachait à la question
-_européenne_ proprement dite, c'est-à-dire au mode de l'intervention
-collective des grandes puissances et au moyen d'assurer cinq tuteurs,
-au lieu d'un, à l'empire ottoman». En attendant, et pour donner tout
-de suite une marque publique de son accord avec les deux puissances
-maritimes, il se montrait disposé à joindre à leurs flottes une
-frégate autrichienne. Sans doute il ne se dissimulait pas que des
-objections étaient à prévoir de la part de la Russie; mais il se
-flattait d'en triompher, et affectait de se porter fort des
-dispositions conciliantes du czar. Enfin, et ce n'était pas le point
-auquel il tenait le moins, il témoignait son désir que la conférence
-se réunît à Vienne[40]. Le gouvernement français ne pouvait que faire
-bon accueil à ces ouvertures. Il s'employa à faire accepter Vienne par
-l'Angleterre, qui y avait quelque répugnance[41]. Par contre, il
-demanda à l'Autriche de s'associer aux mesures projetées par les deux
-puissances occidentales pour le cas où les Russes seraient appelés à
-Constantinople[42]. Une telle démarche effarouchait bien un peu la
-timidité de M. de Metternich et ses habitudes de ménagement, presque
-de «courtisanerie» envers le czar[43]; il redoutait de manifester aux
-autres et de s'avouer à lui-même aussi nettement et d'aussi bonne
-heure son opposition à la Russie: c'est pourquoi, sans refuser ce
-qu'on lui demandait, il cherchait à gagner un peu de temps. À
-l'ambassadeur de France, qui le pressait: «Ce serait, répondait-il, un
-procédé malhabile et offensant pour le czar, que de ne pas attendre sa
-réponse; avant de marcher à trois, nous ne devons rien négliger pour
-nous mettre tous les cinq ensemble[44].» Si l'on tient compte de la
-politique suivie par l'Autriche depuis dix ans, n'était-ce pas déjà
-beaucoup de lui voir accepter, fût-ce comme une éventualité, ce projet
-de «marcher à trois»? En somme, on pouvait dès lors regarder comme
-très-probable que le cabinet de Vienne suivrait la France et
-l'Angleterre, pourvu que celles-ci demeurassent unies et lui
-donnassent une impulsion vigoureuse[45].
-
-[Note 40: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi
-_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 368 à 370, 472 et 476, et
-dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 13 juin 1839. (_Mémoires
-de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 41: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 20 juin 1839.
-(_Ibid._)]
-
-[Note 42: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 28 juin
-1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 43: «M. de Metternich a eu constamment, depuis dix ans, un luxe
-de ménagements et presque de courtisanerie envers l'empereur Nicolas.»
-(Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, 28 mai 1841. _Documents
-inédits._)]
-
-[Note 44: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 45: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 17 juillet 1839.
-(_Documents inédits._)]
-
-À Berlin, où l'on était habitué à prendre pour guides l'Autriche et la
-Russie, on désirait se compromettre le moins possible dans une
-question qui menaçait de diviser ces deux puissances et qui
-n'intéressait pas directement la Prusse. Aussi M. de Werther, qui
-avait succédé à M. Ancillon comme ministre des affaires étrangères,
-répétait-il volontiers que son gouvernement «n'avait aucun moyen
-d'influence sur la solution de cette question», et qu'en cette matière
-«il n'y avait que quatre grandes puissances». Toutefois, en réponse à
-nos ouvertures, il se montra favorable à l'idée de provoquer une
-entente générale pour le règlement des affaires d'Orient[46].
-
-[Note 46: Dépêche de M. Bresson au maréchal Soult, 11 juin 1839, et du
-maréchal Soult à M. de Barante, 20 août 1839. (_Documents inédits._)]
-
-À la vue du concert qui s'établissait en dehors de lui et
-éventuellement contre lui, le gouvernement russe paraissait fort
-embarrassé. Comme l'écrivaient notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg
-et nos autres agents diplomatiques, ce gouvernement ne semblait pas
-plus que dans les années précédentes «prêt pour les partis extrêmes»;
-loin d'être disposé à braver «une rupture avec l'Europe occidentale»,
-il redoutait l'occasion de «reprendre une attitude militaire sur le
-Bosphore». Seulement, il lui était singulièrement mortifiant de
-consentir à délibérer avec les autres puissances sur les affaires de
-l'empire ottoman, «d'arriver le dernier dans une transaction commune»,
-et de renoncer ainsi à la prédominance, à la suzeraineté exclusive
-qu'il croyait s'être assurées à Constantinople. Aussi cherchait-il à
-reculer le plus possible le moment d'un sacrifice pénible, et il
-regardait tout autour de lui s'il ne découvrirait pas quelque moyen
-d'y échapper. Au cas où ce moyen ne se présenterait pas, où l'Europe,
-demeurant unie, continuerait à le placer dans l'alternative de
-l'isolement ou de la capitulation, il était dès à présent décidé à ne
-pas risquer l'isolement. Il ne s'en cachait pas, et tous les cabinets
-se croyaient fondés à attendre, d'un jour à l'autre, son adhésion à la
-conférence projetée à Vienne[47].
-
-[Note 47: Correspondance inédite de M. de Barante, confirmée par les
-correspondances également inédites de M. de Sainte-Aulaire,
-ambassadeur à Vienne, de M. Bresson, ministre à Berlin, et par les
-dépêches de M. de Bourqueney, chargé d'affaires à Londres.--Voy. aussi
-les documents émanés des agents anglais. (_Correspondence relative to
-the affairs of the Levant._)]
-
-Telle était la situation en juillet 1839. Le gouvernement français se
-félicitait du prompt résultat de ses opérations diplomatiques. Heureux
-d'avoir «bridé» et «intimidé» la Russie,--c'étaient les expressions
-mêmes du maréchal Soult,--d'avoir retourné contre elle la coalition,
-et d'avoir repris, dans le concert européen, un rôle directeur auquel
-il n'était pas habitué, il croyait tenir le succès[48]. Et cependant,
-à y regarder d'un peu près, on eût pu déjà entrevoir le point faible
-de sa politique: c'était la question égyptienne. Dès leurs premières
-communications, les deux cabinets de Londres et de Paris avaient
-exprimé sur ce sujet des vues divergentes: celui-là indiquant
-très-nettement son intention de réduire Méhémet-Ali à l'Égypte
-héréditaire, celui-ci désirant qu'on lui accordât en outre presque
-toute la Syrie; le premier fort empressé à proposer des mesures
-coercitives contre le pacha, le second ne voulant procéder que par
-conseils bienveillants[49]. Sans doute les deux gouvernements, alors
-principalement préoccupés de faire échec à la Russie, évitaient l'un
-et l'autre d'insister sur ce dissentiment, affectaient de le
-considérer comme secondaire, et témoignaient pleine confiance dans
-l'entente finale. Mais nul indice que l'un dût se résigner à céder à
-l'autre, et en réalité le conflit n'était qu'ajourné. Vainement, au
-milieu de juillet, la France et l'Angleterre semblaient-elles affirmer
-de nouveau leur entier accord par une déclaration identique en faveur
-de «l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman[50]»; on
-pouvait facilement se rendre compte que ces mots n'avaient pas pour
-chacune le même sens: l'une voyait dans la garantie d'intégrité un
-obstacle au démembrement réclamé par Méhémet-Ali; pour l'autre, cette
-intégrité n'était stipulée qu'à l'encontre des puissances étrangères,
-de la Russie notamment, et ne se trouvait nullement atteinte par des
-arrangements intérieurs entre le suzerain et le vassal. Ces
-contradictions, plus ou moins latentes, n'échappaient pas aux autres
-puissances. M. de Metternich en sentait sa confiance du premier moment
-toute troublée. Aussi interrogeait-il souvent, avec une curiosité
-inquiète, notre ambassadeur sur les rapports des cabinets de Paris et
-de Londres. «Êtes-vous bien sûr, lui disait-il, qu'ils s'entendent
-parfaitement?» Et, comme M. de Sainte-Aulaire le lui affirmait: «Je
-crains, répondait-il, que vous ne soyez mal informé, et ce serait un
-grand malheur; jamais leur union n'a été plus nécessaire[51].» Fait
-grave, la Russie s'apercevait du dissentiment près d'éclater entre ses
-adversaires; elle en était d'ailleurs informée par l'Angleterre
-elle-même. Au commencement de juillet, lord Palmerston, dont
-l'ancienne animosité contre le pacha se réveillait à mesure qu'il
-avait moins peur de la Russie, s'était mis en campagne pour faire
-agréer aux divers cabinets ses vues sur la nécessité de faire
-restituer la Syrie au sultan. Il s'était adressé non-seulement à
-Vienne et à Berlin, mais à Saint-Pétersbourg[52], au risque, comme le
-lui reprochait un peu plus tard le maréchal Soult, de donner à
-entendre qu'il cherchait là un point d'appui contre la France[53]. Le
-czar n'avait ni parti pris, ni intérêt direct dans la question
-égyptienne. «Un peu plus, un peu moins de Syrie donné ou ôté au pacha,
-nous touche peu», disait M. de Nesselrode. Mais ce qui touchait, au
-contraire, beaucoup le gouvernement russe, c'était de dissoudre la
-coalition qui se formait contre lui. Il comprit tout de suite qu'en
-appuyant les vues de l'Angleterre, il aurait chance de la séparer de
-la France, et résolut dès lors de diriger ses efforts de ce côté. Tout
-à l'heure, il était découragé, résigné à céder, de plus ou moins
-mauvaise grâce, devant l'union des puissances. Après la communication
-de l'Angleterre, il se sent tout ranimé, ne songe plus à capituler,
-reprend le verbe haut, ajourne son adhésion aux communications des
-autres cabinets, et s'apprête à enfoncer le coin dans la fissure qui
-vient de lui être signalée. Au gouvernement français de ne pas fournir
-à cette tactique ennemie l'occasion cherchée, de ne pas tomber dans le
-piége qu'on va lui tendre. Il en est temps encore: rien n'est
-sérieusement compromis. À Paris, d'ailleurs, on doit être sur ses
-gardes; les avertissements n'ont pas manqué. Dès le 8 juin, M. de
-Barante écrivait de Saint-Pétersbourg au maréchal Soult: «Il ne faut
-pas douter que le gouvernement du czar ne promette à l'Angleterre
-quelques avantages pour la décider à mettre tous ses intérêts à part
-des nôtres.» Et peu de jours après, le 29 juin, M. de Sainte-Aulaire
-signalait de Vienne «la manoeuvre de la Russie, qui s'efforçait, par
-tous les moyens, de séparer de nous notre plus utile allié[54].»
-
-[Note 48: Lettre du maréchal Soult au roi Louis-Philippe, 21 juillet
-1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 49: Dépêches de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 24 mai, 17
-et 20 juin, 27 juillet 1839, et dépêches du maréchal Soult à M. de
-Bourqueney, 30 mai, 17 et 28 juin de la même année. (_Mémoires de M.
-Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 50: Dépêche du maréchal Soult, 17 juillet 1839, et réponse de
-lord Palmerston, en date du 22 juillet. (_Mémoires de M. Guizot_,
-_Pièces historiques_.)]
-
-[Note 51: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi les
-_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 370, et une dépêche du
-maréchal Soult à M. de Bourqueney, en date du 1er août 1839.
-(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 52: Dépêche inédite de M. de Barante au maréchal Soult, en date
-du 20 juillet 1839, et _Correspondence relative to the affairs of the
-Levant_.]
-
-[Note 53: Dépêche du maréchal Soult, 1er août 1839, et de M. de
-Bourqueney, 3 août. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 54: _Documents inédits._]
-
-
-III
-
-Le ministère qui dirigeait les affaires de la France était-il en état
-de tenir compte de ces avertissements? Le moment est venu de se
-demander quelle était sa situation en présence des partis. Aussi bien,
-concurremment avec le prologue de la crise extérieure, se développait
-alors ce qu'on pourrait appeler l'épilogue de la crise intérieure. La
-France n'était pas entièrement débarrassée du mal parlementaire dont
-elle avait souffert depuis trois ans, et qui venait d'avoir son accès
-le plus violent dans la coalition de 1839. Ce mal était sans doute
-moins aigu; il s'atténuait par l'effet même de la lassitude; mais il
-n'avait pas disparu, et il allait avoir son contre-coup sur les
-difficultés du dehors.
-
-À en juger par l'accueil que lui fit tout d'abord la presse, le
-ministère formé par le maréchal Soult dans la hâte et l'inquiétude
-d'un jour d'émeute, semblait avoir beaucoup d'ennemis et point ou peu
-d'amis. Tous les journaux de centre gauche et de gauche, mortifiés de
-l'avortement de la coalition, reprochaient violemment à
-l'administration nouvelle de n'être pas plus parlementaire que celle
-du 15 avril et de n'avoir aucune indépendance à l'égard de la
-couronne. Quant aux feuilles conservatrices, telles que le _Journal
-des Débats_ et la _Presse_, elles ne pardonnaient pas au cabinet
-d'être composé presque entièrement d'anciens adversaires de M. Molé;
-pour ne pas paraître chercher une nouvelle crise, elles évitaient de
-faire une opposition ouverte, mais ne cachaient ni leur ressentiment,
-ni leur méfiance. «Nous surveillerons le ministère, disait le _Journal
-des Débats_, c'est notre devoir; nous examinerons ses actes avec une
-attention sévère.» Peut-être cette sévérité était-elle augmentée par
-la résolution que le cabinet avait prise, un peu naïvement, de
-supprimer toutes les subventions aux journaux.
-
-Si les partis trahissaient ainsi, dans la presse, leur hostilité ou
-leur humeur, ce n'est pas qu'ils eussent la volonté et le pouvoir de
-conformer leur conduite à leur langage, et que le ministère courût le
-danger de sombrer en sortant du port. La nécessité de salut public,
-sous l'empire de laquelle il s'était formé, le protégeait contre un
-accident trop prochain; elle lui donnait, sinon une autorité, au moins
-une sécurité temporaire que ses propres forces n'eussent pas suffi à
-lui assurer; elle imposait à ses adversaires une trêve que leur
-passion n'eût peut-être pas volontairement consentie. Au lendemain de
-cette longue crise dont le pays avait désespéré de voir le terme, qui
-eût osé prendre sur soi d'en rouvrir une nouvelle? La coalition avait,
-pour un moment, discrédité toute opposition. Les partis, d'ailleurs,
-étaient eux-mêmes trop honteux du spectacle qu'ils venaient de donner,
-trop las de leurs efforts sans résultat, ils se sentaient trop
-impuissants par leurs divisions, pour être bien impatients d'entrer de
-nouveau en campagne. Ajoutez, enfin, que la modestie du cabinet
-n'offusquait aucun amour-propre, que son apparence provisoire ne
-décourageait aucune ambition, et l'on comprendra comment, sans avoir
-guère d'amis, il ne courait cependant aucun danger immédiat.
-
-M. Guizot appuyait ouvertement le cabinet et mettait même une sorte
-d'affectation à se proclamer satisfait. Non, sans doute, qu'il trouvât
-les doctrinaires suffisamment partagés avec l'unique portefeuille de
-M. Duchâtel, ou que l'administration nouvelle lui parût vraiment
-«parlementaire» au sens de la coalition. Mais, comprenant que, depuis
-un an, il avait fait fausse route, il subordonnait tout au besoin de
-regagner les bonnes grâces du Roi et la confiance des conservateurs.
-Louis-Philippe, chez lequel une expérience quelque peu sceptique et
-dédaigneuse ne laissait guère de place aux longs ressentiments,
-semblait devoir se prêter sans difficulté à ce rapprochement: déjà il
-témoignait à M. Guizot qu'il lui savait gré d'avoir aidé à la
-formation du cabinet. Les conservateurs paraissaient moins prompts à
-pardonner ce qu'ils appelaient la trahison du chef des doctrinaires;
-celui-ci sentait que le temps seul atténuerait cette rigueur, et qu'en
-attendant il devait se tenir à l'écart, ne manifester aucune humeur
-d'être hors du pouvoir, aucune impatience d'y revenir, aucune
-hésitation à servir gratuitement la cause conservatrice[55]. Il
-accepta virilement les conditions de cette sorte de pénitence:
-peut-être n'y voyait-il pas seulement une habileté nécessaire, mais
-aussi une légitime expiation. Plus d'un symptôme révèle alors, dans ce
-noble esprit, une tristesse intime, un regret poignant de la faute
-commise. Il avait l'âme trop hautaine pour en faire confidence au
-public, mais assez délicate pour en souffrir. Ses amis n'étaient pas
-sans entrevoir parfois quelque chose de cette souffrance[56]. Il
-trouva, du reste, un moyen d'occuper et d'intéresser la retraite
-momentanée à laquelle il était condamné. Sur la demande des éditeurs
-américains de la correspondance de Washington, il entreprit une étude
-sur le fondateur de la république des États-Unis. Les jouissances de
-l'historien le distrayaient et le consolaient des déboires du
-politique. Heureux ceux qui, en se livrant aux hasards, trop souvent
-trompeurs, de la vie publique, ont gardé le culte des lettres!
-Celles-ci, du moins, ne les trompent pas.
-
-[Note 55: M. Guizot a écrit dans ses _Mémoires_: «Il me fallut
-beaucoup de temps et d'épreuves pour reprendre la confiance du parti
-de gouvernement et toute ma place dans ses rangs». (T. IV, p. 312.)]
-
-[Note 56: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, en date du 14 avril
-1840. (_Documents inédits._)]
-
-Tout autre se trouvait être l'état d'esprit de M. Thiers. Après la
-victoire électorale des coalisés, il s'était cru maître de la
-situation; il n'avait alors ménagé personne, ni le Roi, ni les
-doctrinaires, ni l'ancienne majorité, se passant tous ses caprices,
-rompant, sans se gêner, les combinaisons qu'il avait acceptées la
-veille, persuadé qu'il finirait toujours par imposer sa dictature
-morale à la couronne et à la Chambre. À ce jeu, il avait manqué le
-pouvoir, brisé la coalition, démembré son propre parti et abouti à un
-ministère fait, pour une bonne part, avec ses propres amis, sans lui,
-malgré lui, presque contre lui. À cette déception cruelle, s'ajouta
-une mortification qui ne lui fut pas moins sensible. La Chambre devait
-nommer un président en remplacement de M. Passy, devenu ministre. Les
-gauches portèrent M. Thiers. Les doctrinaires, le centre et les
-dissidents du centre gauche lui opposèrent l'un de ces derniers, M.
-Sauzet, que le ministère parut appuyer. C'était à peu près la
-répétition de ce qui s'était passé naguère, lors de la nomination de
-M. Passy. Après un premier scrutin sans résultat, M. Sauzet l'emporta
-par 213 voix contre 206[57]. Les doctrinaires, heureux de voir ainsi
-rétablir la vieille majorité conservatrice et d'y avoir repris leur
-place, s'appliquèrent à grossir l'événement, et, pour compromettre le
-ministère, lui attribuèrent dans le succès plus de part peut-être
-qu'il n'en avait eu[58]; ils le louèrent d'avoir débuté, non par une
-concession à la gauche, comme M. Molé au 15 avril, mais en luttant
-contre elle et en ralliant l'ancien parti de la résistance; ce qui
-faisait dire à M. Duvergier de Hauranne, moins satisfait, pour son
-compte, de cette rupture avec M. Thiers: «Le ministère du 15 avril
-était un cabinet de centre droit fait contre M. Guizot; le ministère
-du 12 mai est un cabinet de centre gauche fait contre M. Thiers[59].»
-
-[Note 57: 14 mai 1839.]
-
-[Note 58: On n'était même pas assuré que tous les ministres députés
-eussent voté pour M. Sauzet.]
-
-[Note 59: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-M. Sauzet devait occuper jusqu'à la chute de la monarchie le fauteuil
-présidentiel sur lequel il prenait place le 14 mai 1839. Il avait
-trente-neuf ans. Sa fortune politique avait été assez rapide. En 1830,
-son nom n'était guère connu hors de Lyon, quand un éloquent et
-pathétique plaidoyer en faveur de M. de Chantelauze, dans le procès
-des ministres de Charles X, le rendit tout à coup célèbre. On lui
-supposait alors des attaches ou au moins des sympathies légitimistes,
-et quand, nommé député en 1834, il se présenta aux Tuileries, les amis
-de la monarchie de Juillet se réjouirent de cette démarche comme d'une
-conversion. On le vit aussitôt prendre rang parmi les orateurs
-distingués de la Chambre, sans retrouver cependant l'étonnant succès
-de son discours devant la Cour des pairs. Il avait l'élocution facile
-et riche, l'argumentation ample et habile, beaucoup de mémoire et de
-présence d'esprit, l'organe sonore, le geste noble, l'oeil clair et
-doux, le front développé. C'était ce qu'on appelle une belle parole,
-trop pompeuse dans les morceaux à effet, mais élégante et claire dans
-les questions d'affaires. Il rappelait parfois M. de Martignac, avec
-moins de grâce séductrice, mais avec plus d'abondance et de couleur.
-Son renom était surtout celui d'un rapporteur émérite, apte à exposer
-disertement les questions les plus ardues, à soutenir sans fatigue et
-à résumer avec limpidité les débats les plus compliqués. Esprit
-ouvert, sans beaucoup de fixité, quoique honnête et droit, plus souple
-qu'énergique, n'ayant pas toujours une grande originalité, mais
-sachant comprendre et s'approprier les idées des autres, naturellement
-modéré, bienveillant et désirant être payé de retour, on lui eût
-presque reproché de manquer d'angles, et il laissait ainsi parfois
-l'impression d'une certaine mollesse dans la forme comme dans le fond.
-Son attitude parlementaire avait été d'abord assez flottante: orateur
-et candidat ministériel du tiers parti, et cependant rapporteur de la
-loi de septembre sur la presse; collègue de M. Thiers dans le
-ministère du 22 février, son lieutenant dans l'opposition, et, peu
-après, son concurrent heureux à la présidence de la Chambre. Une fois
-arrivé au fauteuil, il se fixa du côté de la majorité conservatrice
-qui l'y avait porté. La dignité morale de sa vie, l'affabilité de son
-caractère, ce je ne sais quoi qui était le contraire d'un esprit
-entier et absolu, sa facilité de parole, ses dons de mémoire, de
-clarté et d'assimilation, convenaient à ses nouvelles fonctions dans
-les temps tranquilles. Mais ces qualités suffiraient-elles à l'heure
-des grandes crises?
-
-Être battu par M. Sauzet parut fort dur à M. Thiers, et son animosité
-contre le cabinet s'en trouva encore accrue. «Si l'on a pu croire un
-moment, écrivait un témoin, que M. Thiers garderait d'abord une
-attitude expectante, cette illusion s'est bientôt évanouie. Rien
-n'égale, à ce qu'on assure, la violence de ses propos et de ceux de
-son déplorable entourage[60].» Il agissait surtout au moyen de la
-presse, dont l'importance s'était accrue par la désorganisation même
-des partis parlementaires. Nul n'était aussi habile que M. Thiers à
-manier cette arme redoutable. Il savait attirer et retenir dans sa
-clientèle les journalistes les plus divers, les dirigeait, les
-excitait, et, en laissant à chacun son caractère propre, savait les
-faire servir tous à l'exécution d'un même dessein, sorte de symphonie
-exécutée avec des instruments de tonalités fort différentes.
-Nombreuses étaient les feuilles qui recevaient l'inspiration, parfois
-même la collaboration de M. Thiers. Avec quel emportement elles
-assaillaient le ministère! Avec quel mépris elles dénonçaient son
-insuffisance! C'était surtout aux ministres venus du centre gauche,
-particulièrement à M. Dufaure, qu'elles en voulaient. Parfois aussi
-leurs attaques visaient plus haut: peu de semaines après la formation
-du cabinet, le _Constitutionnel_ publiait un article où chacun devina
-aussitôt la plume de l'ancien rédacteur du _National_, et qui rejetait
-sur le Roi lui-même tout le mal de la situation[61]. Du reste, la
-presse opposante semblait tenir à bien établir que M. Thiers était mal
-vu de Louis-Philippe et exclu du pouvoir parce qu'il représentait le
-principe de l'indépendance ministérielle: on eût dit que ses partisans
-pensaient le grandir par cette sorte d'antagonisme direct avec la
-couronne[62].
-
-[Note 60: 19 mai 1839, _Journal inédit du baron de Viel-Castel_.]
-
-[Note 61: L'auteur de l'article, se demandant «quelle était la
-politique imposée au chef d'un gouvernement révolutionnaire et
-représentatif», répondait ainsi à cette question: «S'il est un grand
-politique, s'il domine ce qui l'entoure par la supériorité de sa
-raison, il trouvera des hommes pour se faire l'instrument de sa
-pensée, même parmi les plus capables. Faites Machiavel, Napoléon,
-chefs d'un pays libre, ils n'auront pas besoin d'aller recruter des
-ministres dans les rangs secondaires. Les politiques de cette forte
-trempe se gardent bien d'exclure les plus habiles, ils se gardent bien
-de diviser les hommes dont ils peuvent se servir, d'abaisser les
-caractères, de mettre en relief les côtés faibles des hommes qu'ils
-font concourir à leurs desseins. Ils grandissent tout ce qui les
-approche, au lieu de chercher à le diminuer. Voilà, selon nous, la
-politique élevée et grande sous un régime constitutionnel. Il y en a
-une autre: celle qui se met en désaccord avec les assemblées en
-choisissant des ministres en dehors des sommités parlementaires. Une
-Chambre repousse un ministère faible et impuissant; cette répulsion se
-manifeste par un ou plusieurs votes; on passe outre. Elle persiste
-dans sa résistance; on la dissout. Les élections lui donnent gain de
-cause; on temporise; on perd ou on gagne du temps, en épuisant des
-combinaisons ministérielles auxquelles viennent s'opposer des
-impossibilités de toute espèce; on spécule sur l'imprévu. Parmi tous
-les candidats aux ministères, les plus éminents comme les plus petits
-ont leurs rivalités, leurs passions, leurs préférences, leurs
-antipathies; on exploite tous les côtés infirmes de notre nature. Au
-lieu de prendre les hommes importants par ce qui les distingue du
-vulgaire, on s'empare d'eux par les points qui les en rapprochent; on
-les laisse se diviser, si on ne les y aide pas. On observe quelques
-ambitions impatientes, quelques cupidités empressées à se nantir d'un
-portefeuille, quelques étonnements naïfs de parvenus en face d'une
-élévation qui leur tourne la tête; on les pousse vers la défection;
-s'ils cèdent, on les enrôle dans un ministère de toute couleur, et on
-se flatte d'avoir gagné une grande partie. Pauvre politique que
-celle-là!.... D'ailleurs, comment peut-on appeler habile une politique
-qui ne fonde son succès que sur ces trois choses: petites majorités,
-petites capacités, petits caractères?... Malheureusement, comme
-l'écrivait M. Rémusat, la petite sagesse est à la mode, et l'on se
-soucie peu des choses élevées. Le bruit se répand que le génie
-politique n'est que de la dextérité.» (_Constitutionnel_ du 23 mai
-1839.)]
-
-[Note 62: Le _Journal des Débats_ disait à ce propos, le 25 mai 1839:
-«Les amis de M. Thiers ont pour lui une fatuité qu'il désapprouve sans
-doute, une fatuité bien folle et bien dangereuse, quand ils font de
-lui l'adversaire et l'antagoniste du Roi.»]
-
-Mais si M. Thiers entretenait et avivait la bataille dans la presse,
-il ne réussissait pas à la transporter dans la Chambre. Les partis
-parlementaires, disloqués, fatigués, dégoûtés, étaient hors d'état de
-répondre à l'appel de sa passion. Pendant qu'à la suite de M. Passy,
-de M. Dufaure et de M. Sauzet, une partie du centre gauche
-l'abandonnait, M. Odilon Barrot refusait de recevoir plus longtemps
-son mot d'ordre. «Tout se gâte chez nous, écrivait M. Léon Faucher,
-alors rédacteur d'une feuille de gauche. Tous les partis sont détruits
-et confondus à la Chambre. Il n'y a que la presse qui ait conservé de
-la force et de la tenue. Nous sommes entre Barrot, qui faiblit, et M.
-Thiers, qui s'emporte, calmant celui-ci, secouant celui-là. Le
-ministère durera jusqu'à la session prochaine.» Devant cette
-impossibilité de rien entreprendre de sérieux, M. Thiers en vint
-aussi, quoique avec moins de sérénité que M. Guizot, à chercher la
-distraction des travaux littéraires; il commençait alors son _Histoire
-du Consulat_; bientôt on put croire que ce mobile esprit n'avait plus
-d'autre préoccupation que d'achever son premier volume. Ne
-racontait-on même pas, à la fin de juin, qu'il était allé voir le Roi
-avant de se rendre à Cauterets, et qu'un rapprochement s'en était
-suivi?
-
-La réserve volontaire ou forcée des chefs de parti facilitait l'oeuvre
-oratoire du cabinet. Ce n'était pas, du reste, sous ce rapport qu'il
-devait le plus craindre de se montrer inégal à sa tâche. À défaut d'un
-président du conseil en état de soutenir un débat, les autres
-ministres étaient, presque tous, capables de faire très-honorablement
-leur partie. Deux surtout se distinguèrent et devinrent, par leur
-talent de parole, non les chefs les plus influents, mais les
-défenseurs les plus en vue du cabinet: c'étaient le ministre des
-travaux publics et celui de l'instruction publique, M. Dufaure et M.
-Villemain. Les personnages valent la peine qu'on s'arrête un moment à
-les considérer, à se demander qui ils étaient et d'où ils venaient.
-
-Quand M. Dufaure était arrivé à la Chambre, en 1834, âgé de trente-six
-ans, et précédé de la réputation qu'il avait acquise au barreau de
-Bordeaux, il avait été tout d'abord accueilli avec quelque surprise.
-Rien en lui ne rappelait ce type séduisant de l'avocat girondin, tel
-qu'on l'avait connu, quelques années auparavant, sous la figure de
-Ravez ou de Martignac. Dans son allure, ses traits, sa tenue, quelque
-chose de solide, mais de rustique; chevelure en désordre, visage
-carré, fruste et haut en couleur; épais sourcils cachant presque les
-yeux, profondément enfoncés; bouche vaste aux gros plis, aux
-mouvements puissants, et semblant plus faite pour mordre dur et tenir
-ferme, que pour laisser passer les chants de l'éloquence; accoutrement
-simple, large, en tout le contraire de la recherche et de l'élégance;
-démarche pesante et traînante, avec balancement de la tête et des
-hanches, et de longs bras qui pendaient; dans tout l'aspect, je ne
-sais quoi d'un peu revêche et grondeur qui semblait vouloir tenir les
-autres à distance; et, pour comble, une voix nasillarde d'un timbre
-unique au monde. Mais ces dehors peu gracieux cachaient un fond de
-qualités singulièrement fortes. D'abord, une volonté et une
-régularité de travail comme on en rencontre rarement chez les hommes
-politiques: levé tous les jours à quatre heures du matin, M. Dufaure
-n'avait goût à aucune des distractions mondaines, et quand, par
-impossible, il consentait à paraître dans un bal, il le faisait non en
-se couchant plus tard qu'à l'ordinaire, mais en se levant plus tôt. Il
-ne s'était permis d'aspirer à la vie publique qu'après avoir gagné,
-dans l'exercice de sa profession d'avocat, assez d'argent pour assurer
-l'indépendance de sa vie; une fois député, il renonça au barreau pour
-se consacrer exclusivement aux travaux parlementaires. Il
-n'intervenait pas dans toutes les discussions, mais se faisait un
-devoir de se préparer à toutes; quelques mois après son entrée à la
-Chambre, il écrivait à son père: «Depuis le commencement de la
-session, j'ai été prêt à parler sur tout.» Et pour mettre en oeuvre
-les résultats de ce labeur, quel instrument! Une parole sobre, sévère,
-sans recherche d'ornements, mais pleine, ample, forte, d'une chaleur
-concentrée, d'un souffle égal et puissant; une argumentation
-admirablement ordonnée, sans digressions, sans à-coups, sans artifices
-de tactique, mais qui, d'un mouvement régulier, soutenu, irrésistible,
-marche droit à l'adversaire, l'enveloppe, l'étreint, le brise,
-l'écrase. «C'est une citadelle qui marche», disait Berryer. Nulle
-impression de monotonie, bien que les effets semblent être presque
-toujours les mêmes. Par moments, la voix s'élève frémissante, d'une
-émotion que l'orateur semble plutôt contenir que chercher, et qui n'en
-est que plus pénétrante. Ou bien encore,--et c'est peut-être son arme
-la plus cruelle,--sans avoir l'air d'y mettre l'ombre d'une malice, du
-même ton dont il vient de développer son argumentation, il y introduit
-une ironie à froid, sans sourire, d'un effet terrible; ce n'est pas,
-comme chez certains railleurs, un trait léger qui pique et transperce;
-c'est une massue qui assomme. Il n'est pas jusqu'au timbre étrange de
-la voix, si déplaisant à la première minute, qui ne semble bientôt
-faire partie de ce talent, être approprié à ce mode de discussion,
-comme le bruit d'une machine qui enfoncerait l'argument à coups égaux
-et répétés, ou qui broyerait lentement et fortement l'adversaire.
-
-Depuis les discussions de droit ou d'affaires dans lesquelles M.
-Dufaure avait prudemment débuté, son talent s'était progressivement
-affermi, sans tâtonnements ni défaillances. En 1839, s'il n'avait pas
-encore atteint son apogée, il avait du moins donné sa mesure et pris
-son rang, rang fort honorable, sans être le premier. Malgré des
-qualités si rares, malgré ce qu'y ajoutait encore l'intégrité
-incontestée de sa vie privée, on sentait qu'il manquait quelque chose
-à M. Dufaure pour aller de pair non-seulement avec M. Guizot ou M.
-Thiers, mais même avec des hommes qui ne l'égalaient pas en puissance
-oratoire, comme le duc de Broglie ou le comte Molé. Il était resté
-trop avocat; il étudiait si complétement son dossier, qu'il s'y
-renfermait; il approfondissait les questions plus qu'il ne les
-dominait, et l'on ne trouvait pas dans ses discours ces échappées sur
-le dehors, ces vues de haut et de loin, ces larges généralisations qui
-révèlent l'homme d'État. Aussi se sentait-il plus attiré par les
-débats pratiques, les problèmes de législation, que par la politique
-pure. Ajoutons que, chez lui, la parole était plus ferme que la
-volonté, l'orateur plus résolu que l'homme d'action; l'habitude du
-barreau lui faisait voir les objections possibles beaucoup mieux que
-les raisons de se décider. Son attitude, depuis qu'il était au
-parlement, ne laissait pas une impression très-nette: on ne savait
-trop dans quel groupe le classer. Porté vers l'opposition libérale,
-l'un de ses premiers actes avait été de combattre les lois de
-septembre, et quand, après la dissolution du ministère du 11 octobre,
-le centre gauche s'était constitué, il avait paru d'abord y adhérer;
-mais peu après, il s'était brouillé avec M. Thiers: ce qui ne surprend
-guère, étant donnée l'opposition absolue des deux natures. Il ne
-cachait pas, d'ailleurs, sa répugnance à s'enrôler dans un groupe: ce
-n'était pas seulement de sa part une indépendance d'esprit et de
-conviction, indépendance parfois maussade et rébarbative; il y avait
-là aussi, dans une certaine mesure, quelque chose de ce souci de ne
-pas se compromettre, de cette prudence un peu terre-à-terre que nous
-avons déjà eu occasion de noter chez M. Dupin: soit dit sans vouloir
-rapprocher autrement deux personnages aussi dissemblables. Cette
-prudence singulière apparut dans ses rapports avec la couronne. Bien
-que n'ayant alors aucune arrière-pensée républicaine, il s'était
-attaché, dès le début, à n'aller aux Tuileries que dans les occasions
-officielles. Une fois ministre, il se relâcha forcément de cette
-rigueur, mais non sans se tenir toujours en garde contre on ne sait
-quelle compromission. Louis-Philippe, l'ayant invité un jour à Eu,
-avec d'autres membres du cabinet, lui avait envoyé gracieusement une
-de ses berlines pour faire le voyage. À la surprise des gens du Roi,
-M. Dufaure refusa d'y monter, et tint à faire le trajet dans sa propre
-voiture et à ses frais. On a cité ce trait, qui rappelle un peu M.
-Dupont de l'Eure, comme un signe de l'indépendance du ministre à
-l'égard de la cour; nous y verrions plutôt le signe de sa dépendance à
-l'égard d'une opinion qui n'était pas la meilleure. S'il n'aimait pas
-à se laisser enrégimenter dans le parti des autres, M. Dufaure n'avait
-rien de ce qu'il eût fallu pour en former un à soi. Très-bon,
-assure-t-on, dans son intimité, homme de famille et d'intérieur, il
-était, pour les étrangers, d'un abord peu familier. Non-seulement il
-n'avait pas le goût des manoeuvres de couloir, où excellaient M.
-Thiers et M. Molé, mais il n'était apte à aucun des maniements
-d'hommes qui sont la condition première de toute action politique.
-Dans la vie parlementaire, il ne voyait rien autre que les
-délibérations des commissions et les discussions des séances. Son
-discours prononcé, la majorité conquise par la force de sa parole, il
-retournait dans son coin, replié sur lui-même et presque hérissé, sans
-rien faire pour organiser sa conquête. Ainsi, depuis cinq ans, il
-avait suivi son chemin particulier, à peu près solitaire, s'ouvrant à
-peine à quelques rares amis, n'ayant ni chef ni clientèle, préférant
-n'avoir à répondre que de soi; se fiant à sa supériorité d'orateur
-pour obliger les autres à compter avec lui, sans les autoriser à
-compter absolument sur lui; évoluant dans un espace assez étroit pour
-ne jamais paraître infidèle à ses opinions, mais y évoluant avec une
-mobilité très-personnelle et presque toujours imprévue; en somme,
-malgré son immense talent, ayant acquis plus de considération que
-d'influence.
-
-M. Villemain, qui touchait à sa cinquantième année en 1839, était un
-des nombreux lettrés que 1830 avait détournés vers la politique. Non
-que celle-ci n'eût déjà, sous la Restauration, occupé une certaine
-place dans sa vie[63]; mais, alors, il était demeuré principalement un
-professeur. Après la révolution de Juillet, au contraire, il ne
-remonta plus dans sa chaire. Député, bientôt pair, il se mêla à tous
-les débats parlementaires de l'époque, se montrant l'un des orateurs
-les plus féconds et les plus animés de la Chambre haute. Bien qu'un
-peu capricieux d'allure, il était généralement dans la note du centre
-droit, et se fit remarquer par la passion avec laquelle il entra dans
-la coalition contre M. Molé. Son ambition était évidemment de
-retrouver dans la politique le rang qu'il avait occupé dans la
-littérature. Y parvenait-il?
-
-[Note 63: Nommé maître des requêtes par M. Decazes, M. Villemain avait
-été un moment chef de la division des lettres au ministère de
-l'intérieur. M. de Villèle lui avait enlevé sa place de maître des
-requêtes pour le punir d'avoir protesté, au nom de l'Académie
-française, contre la loi sur la presse. M. de Martignac le nomma
-conseiller d'État. Enfin, sous M. de Polignac, il se fit élire
-député.]
-
-Rien n'avait été plus heureux et plus brillant que les débuts de ce
-tout jeune professeur de rhétorique, déjà célèbre à vingt ans,
-cueillant facilement les plus belles couronnes académiques, et
-obtenant, dans les salons, par la grâce incisive ou éloquente de sa
-conversation, une faveur plus flatteuse encore à son amour-propre.
-Tout lui souriait: il était bien vu des puissants, applaudi de la
-jeunesse, et se sentait en passe de conquérir par son esprit les plus
-hautes positions, jouissant vivement et des lettres elles-mêmes et des
-avantages qu'elles lui procuraient. Titulaire à vingt-cinq ans de la
-chaire de littérature française à la Sorbonne, membre de l'Académie à
-trente ans, il professait à côté de M. Cousin et de M. Guizot; et de
-ces trois illustres maîtres, alors si goûtés, si admirés, c'était lui
-peut-être, à en juger par les témoignages contemporains, qui avait le
-plus brillant succès. D'une laideur grimaçante, presque bossu, mal
-mis, courbé et comme avachi dans sa chaire[64], il avait une
-physionomie si pétillante d'esprit, une mimique si expressive, une
-voix si musicale, un tel art de dire et de lire, qu'on oubliait tout
-ce qui eût pu choquer pour ne voir que ce qui charmait. Quelle grâce
-alerte et ingénieuse, quelle politesse élégante, quelle curiosité
-prompte à varier sans cesse le sujet de ses études, quelle fraîcheur
-jamais altérée, quelle admiration communicative, se mariant, avec une
-souplesse pleine d'imprévu, aux saillies de la moquerie la plus fine!
-Et puis, n'oublions pas l'auditoire qui se pressait, nombreux,
-vibrant, enthousiaste, dans le grand amphithéâtre, auditoire
-incomparable, comme aucun orateur n'en a retrouvé depuis, et qui avait
-ce mérite d'être deux fois jeune, car à la jeunesse des individus
-s'ajoutait, pour ainsi dire, la jeunesse du siècle. M. Villemain
-connaissait donc le succès dans ce qu'il avait de plus vif et de plus
-doux: succès sans mélange même d'aucune amertume. Ce qui put, à
-certain jour, lui arriver de disgrâce de la part du pouvoir n'eut pour
-résultat que d'ajouter à sa gloire quelque chose de moins durable, de
-moins noble, mais peut-être de plus enivrant encore,--la popularité.
-
-[Note 64: La duchesse de Broglie écrivait de M. de Villemain, en 1820:
-«Il a dans le corps un _dépenaillage_ inconcevable, comme si ses
-membres ne tenaient pas bien sérieusement ensemble et qu'à la première
-mésintelligence, ils fussent prêts à s'en aller chacun de son côté.»
-(_Souvenirs du feu duc de Broglie._)]
-
-Après 1830, M. Villemain garda sans doute, à la tribune du
-Palais-Bourbon ou du Luxembourg, la plupart des qualités oratoires
-qu'on avait tant admirées dans la chaire de la Sorbonne: même habileté
-de diction, même langue dorée, même éblouissement d'esprit, même
-souplesse ingénieuse; moins d'enthousiasme, ce qui s'explique par la
-différence d'âge, de sujet et d'auditoire; mais, en revanche, un grand
-développement des côtés mordants et épigrammatiques de son talent: ce
-n'était pas l'ironie écrasante de M. Dufaure, c'était comme une nuée
-de flèches fines et légères qui enveloppait ses adversaires. Il
-abordait facilement les sujets les plus variés, avait la note
-généreuse dans les débats de politique extérieure, savait même exposer
-avec lucidité les questions d'affaires. Et cependant, même en ses
-meilleurs jours, pendant le ministère du 12 mai, par exemple, il était
-loin de retrouver ses succès d'autrefois. Tandis que M. Guizot, qu'il
-avait peut-être dépassé à la Sorbonne, trouvait sa vraie voie dans la
-politique, y grandissait rapidement et s'emparait bientôt du premier
-rang, M. Villemain se sentait retomber au second. C'est qu'il lui
-manquait quelques-unes des qualités de l'orateur parlementaire comme
-de l'homme d'État, et non les moins hautes. Ne s'agissait-il que de se
-tirer des petites difficultés, de celles que l'on peut surmonter ou
-esquiver avec de l'esprit, de la grâce et de la malice, il était
-parfait; mais, devant les grands sujets, il faiblissait; il n'avait ni
-assez de souffle, ni assez de puissance. N'ayant vraiment d'idées
-propres, de passions profondes, qu'en littérature, il apportait dans
-la politique des goûts et même des caprices, des amitiés ou des
-ressentiments, plutôt que ces principes raisonnés ou ces partis pris
-passionnés sans lesquels on n'exerce pas d'action efficace sur les
-autres. Encore moins discernait-on en lui une volonté énergique,
-sachant regarder l'obstacle en face, aimant la lutte, méprisant le
-danger. Il était peu d'intelligences moins braves[65]. En somme, sans
-prétendre, comme le vieux M. Michaud, l'ancien rédacteur de la
-_Quotidienne_, que M. Villemain, devenu pair et ministre, était resté
-«un bel esprit de collége», on peut dire qu'il ne se montrait guère,
-dans ce nouveau rôle, qu'un «éloquent rhéteur», sauf à prendre le mot
-dans le sens antique et favorable. D'ailleurs, à y regarder de près,
-même dans la littérature, qui était son vrai domaine, avait-il été
-créateur? Assez heureux pour avoir été le contemporain d'un des plus
-brillants mouvements de l'esprit humain, assez intelligent pour
-l'avoir tout de suite deviné et compris, d'une souplesse si alerte à
-le suivre qu'il semblait le devancer, il avait été novateur plus en
-apparence qu'en réalité, et M. Sainte-Beuve a pu l'appeler un
-«courtisan du goût public». De telles qualités avaient suffi pour
-faire le grand succès du professeur; elles ne suffisaient pas à un
-homme d'État. Non-seulement la politique ne mettait pas en valeur le
-talent et le caractère de M. Villemain, mais elle lui était
-douloureuse. De l'homme de lettres, il avait gardé un amour-propre
-singulièrement susceptible, inquiet, irritable. Tout lui était
-occasion de blessure. La contradiction un peu rude le déconcertait au
-lieu de l'exciter; ce grand moqueur ne pouvait supporter la moquerie
-des autres; la disgrâce l'exaspérait ou l'accablait. Ses premiers
-triomphes avaient été si faciles, qu'il n'avait pas appris à
-combattre. Comment, d'ailleurs, n'eût-il pas fait la comparaison du
-passé et du présent? À chaque pas, en place de ces caresses de
-l'opinion, de ces ovations délicates et chaudes de la jeunesse, de
-cette sorte de fête de l'esprit au milieu de laquelle il avait vécu
-pendant près de vingt ans, la vie parlementaire lui apportait ses
-responsabilités, ses chocs, ses amertumes, ses déboires. Il en
-souffrait, et si cruellement, que, sous la charge devenue trop lourde
-pour elle, cette raison si fine et si brillante devait un jour fléchir
-et succomber.
-
-[Note 65: Dans ses _Notes et Pensées_, M. Sainte-Beuve a écrit: «Nous
-causions hier de Villemain avec Cousin. Celui-ci me disait: «C'est chez
-lui un conflit perpétuel entre l'_Intérêt_ et la _Vanité_.»--«Oui,
-repartis-je, et c'est d'ordinaire la _Peur_ qui tranche le différend.»
-Le mot est injuste, et cette excessive sévérité trahit quelque jalousie
-chez les deux interlocuteurs; toutefois, il avait sa part de vérité. M.
-Sainte-Beuve a écrit encore: «Villemain a presque toujours le premier
-aperçu juste; mais, si on lui laisse le temps de la réflexion, son
-jugement, qui n'est pas solide, prend peur, et il conclut à faux ou du
-moins à côté.»]
-
-Avec leur genre de talent, le ministre des travaux publics et celui de
-l'instruction publique apportaient au cabinet plus de puissance ou
-d'éclat oratoires que d'autorité politique. Il est vrai que, dans les
-discussions qui remplirent la fin de la session de 1839,--à en
-excepter cependant une discussion sur les affaires d'Orient, dont nous
-aurons à reparler,--les porte-parole du ministère purent, sans trop
-d'inconvénient, se passer des qualités d'homme d'État qui faisaient le
-plus défaut chez M. Dufaure et M. Villemain. Grâce à la fatigue des
-partis, il n'y eut alors aucun grand débat sur la politique générale,
-mettant sérieusement en jeu la possession du pouvoir. Les fonds
-secrets eux-mêmes, occasion ordinaire de ces sortes de batailles, ne
-furent guère discutés que pour la forme; les orateurs considérables
-se tinrent à l'écart, laissant la tribune aux seconds rôles. C'était
-rendre la partie facile aux ministres, qui, sans le prendre de haut,
-parlèrent avec convenance et talent, surtout M. Dufaure. Le vote
-montra, sinon la force du cabinet, du moins l'impuissance momentanée
-de l'opposition: les crédits furent votés par 262 voix contre 71.
-
-La même tranquillité un peu fatiguée qu'on observait dans le parlement
-régnait aussi dans la rue. Les sociétés secrètes, privées de leurs
-chefs et de leurs plus énergiques soldats, ne pouvaient songer à rien
-tenter. Avant la fin de la session, la Chambre des pairs, transformée
-en cour de justice, eut à juger une première fournée des insurgés du
-12 mai. Le procès commença le 27 juin. Barbès fut fort arrogant avec
-les juges[66]: se faisant gloire de l'attentat, il niait seulement
-toute participation au meurtre du lieutenant Drouineau. L'arrêt, rendu
-le 12 juillet, le déclara néanmoins «convaincu d'avoir été l'un des
-auteurs» de ce meurtre, et le condamna à mort. Les autres accusés
-furent frappés de peines variant depuis la déportation et les travaux
-forcés à perpétuité jusqu'à deux ans de prison. Pendant le procès, la
-presse de gauche, toujours secourable aux révolutionnaires, s'était
-efforcée de prêter à Barbès une sorte de grandeur chevaleresque. Bien
-que la vulgaire, sotte et cruelle émeute du 12 mai concordât mal avec
-un tel idéal, on était parvenu à éveiller d'assez ardentes sympathies
-pour ce personnage, même chez les bourgeois qui avaient été si
-épouvantés et si furieux à la première nouvelle de l'attentat. Aussi
-la rigueur de l'arrêt provoqua-t-elle, dans certaines régions, une
-sorte de cri d'horreur. On s'attendrissait sur le condamné plus qu'on
-ne l'avait fait sur les pauvres soldats odieusement massacrés. Des
-processions d'étudiants et d'ouvriers circulèrent dans Paris,
-demandant l'abolition de la peine de mort en matière politique, et
-l'une d'elles dut être dispersée par la force armée. Des lettres
-anonymes menaçaient la Reine dans la vie de ses enfants, s'il était
-procédé à l'exécution. Une démarche plus efficace en faveur de Barbès
-fut celle de sa soeur, madame Karl, qui vint, tout en larmes, se jeter
-aux pieds du Roi. Celui-ci, dont la sensibilité était facile à
-éveiller en pareil cas, promit la grâce du coupable; il eut quelque
-peine à l'obtenir des ministres; sa clémence finit cependant par
-l'emporter, et la peine de mort fut commuée en celle des travaux
-forcés à perpétuité. La presse de gauche, au lieu de témoigner sa
-reconnaissance, s'indigna d'une commutation où elle ne voyait qu'un
-«ignoble et lâche raffinement de cruauté». Le bagne, disait-elle,
-n'était-il pas pire que l'échafaud pour un homme comme Barbès? Et le
-_National_ s'écriait «qu'à Toulon ou à Brest, Barbès n'en serait pas
-moins Barbès, comme le Christ sur le Calvaire n'en était pas moins le
-Christ». En fait, la peine se trouva réduite à une détention dans la
-prison du Mont-Saint-Michel[67].
-
-[Note 66: Barbès dit au président: «Je ne suis pas disposé à répondre
-à aucune de vos questions. Vous n'êtes pas ici des juges venant juger
-des accusés, mais des hommes politiques venant disposer du sort
-d'ennemis politiques.» Et encore: «Quand l'Indien est vaincu, quand le
-sort de la guerre l'a fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne
-songe point à se défendre, il n'a pas recours à des paroles vaines: il
-se résigne et donne sa tête à scalper.» Il assumait, d'ailleurs,
-hardiment la responsabilité de l'attentat: «Je déclare que j'étais un
-des chefs de l'association; je déclare que c'est moi qui ai préparé
-tous les moyens d'exécution; je déclare que j'y ai pris part, que je
-me suis battu contre vos troupes.»]
-
-[Note 67: Dans le débat de l'Adresse, en janvier 1840, M. Dupin
-critiqua la légalité de ce nouveau changement, apporté par simple
-volonté ministérielle, dans l'exécution de la peine. Ce fut aussi en
-janvier 1840 que les autres accusés pour les faits du 12 mai
-comparurent devant la Cour des pairs. Vingt-neuf furent déclarés
-coupables: une seule condamnation à mort, aussitôt commuée en
-déportation, fut prononcée contre Blanqui.]
-
-Ce calme de la rue et du parlement, succédant à l'alerte du 12 mai et
-à la longue crise de la coalition, amena une reprise très-marquée de
-la prospérité matérielle, du développement de la richesse publique et
-privée. La nation en jouissait plus que le gouvernement n'en
-profitait. Le ministère y gagnait sans doute d'avoir moins d'embarras
-sur les bras, mais sans acquérir plus d'autorité et de prestige. Ses
-chances d'accident s'en trouvaient diminuées, non ses causes de
-faiblesse. Bien qu'il n'eût pas été mis en péril ni même sérieusement
-attaqué, bien qu'il eût fait, dans les débats du parlement, meilleure
-figure qu'on ne s'y attendait et que même quelques-uns de ses membres
-s'y fussent acquis une véritable réputation d'orateur, il n'en gardait
-pas moins, aux yeux du public, je ne sais quel air fragile et
-provisoire. Le Roi le sentait; dès le début, et avec une précision
-remarquable, il avait évalué à une année la durée possible de cette
-administration[68]. Ce n'est pas qu'il désirât sa chute. Il se disait
-«satisfait de l'esprit qui l'animait[69]». Sa faiblesse même n'était
-pas pour lui déplaire; elle laissait plus de place à cette action
-royale que la coalition avait prétendu annuler[70]. Louis-Philippe
-aimait à sentir son intervention indispensable à ses ministres, soit
-pour suppléer à leur inexpérience soit pour les mettre d'accord. Il ne
-se retenait même pas toujours assez de constater tout haut, et non
-sans quelque raillerie, le besoin qu'avaient ainsi de lui les hommes
-qui se flattaient naguère de le mettre hors du gouvernement[71]. Les
-ministres eux-mêmes ne se faisaient pas illusion sur leur solidité, et
-ils cherchaient s'ils ne pourraient pas se fortifier par quelque
-adjonction considérable. Ainsi M. Duchâtel et M. Villemain songèrent à
-mettre le duc de Broglie à la place du maréchal Soult; ils firent, non
-sans peine, agréer cette idée à M. Dufaure et à M. Passy, mais
-échouèrent devant le refus absolu du duc, qui s'enfuit de Paris pour
-échapper à leurs instances. Il fut question d'autres modifications;
-aucune n'aboutit, et il n'en résulta qu'une sorte d'aveu fait par le
-cabinet lui-même de sa propre insuffisance. Sa démarche devenait de
-plus en plus incertaine, comme il fallait s'y attendre avec une
-composition si peu homogène et en l'absence d'un chef véritable.
-Chacun de ses membres se montrait, dans son département, actif,
-capable; mais l'unité manquait. On s'en apercevait aux nominations de
-fonctionnaires, qui, suivant les cas, et surtout suivant les
-ministres, semblaient tantôt une avance à la gauche, tantôt un gage
-aux conservateurs. Tout cela n'était pas de nature à changer le tour
-pessimiste qu'avaient pris, depuis la coalition, les réflexions des
-moralistes politiques. Le régime représentatif ne leur paraissait pas
-avoir encore repris son jeu normal: le malade avait échappé à la crise
-aiguë, mais demeurait débile et déprimé. «Nous luttons contre des
-faiblesses invincibles, écrivait M. Guizot à M. de Barante:
-gouvernement, opposition, Chambres, pays, tout est faible et veut
-l'être. Il faudra bien du temps pour relever toutes ces tiges
-affaissées[72].» M. de Barante disait de son côté: «Je n'entrevois
-personne qui soit doué de ce don beau et rare du gouvernement: nous
-avons essayé tous nos hommes distingués; ils ont fait preuve de
-talent, d'esprit, de courage; mais aucun n'a su donner le respect de
-sa volonté; aussi continuons-nous à patauger[73].» Enfin, le duc de
-Broglie écrivait à M. Guizot: «Le gouvernement représentatif est en
-mauvaise veine. Après les grandes commotions politiques, il y a des
-moments d'abaissement pour les esprits et de grande prostration
-sociale auxquels personne ne peut rien. Il faut savoir souffrir et
-attendre[74].»
-
-[Note 68: C'est ce que le Roi disait au comte Apponyi, peu de jours
-après la formation du cabinet. (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p.
-364.)]
-
-[Note 69: _Ibid._, p. 428.]
-
-[Note 70: M. de Metternich savait caresser l'une des cordes sensibles
-de Louis-Philippe, quand il écrivait au comte Apponyi, dans une lettre
-destinée à être mise sous les yeux de ce prince: «Je partage le
-sentiment du Roi à l'égard de son ministère. Il est faible, et je ne
-concevrais pas (pour le moment du moins) un ministère qui pourrait
-être fort, sans être à la fois dangereux pour le pays. Il faut, dans
-tous les temps et dans toutes les positions sociales, _un homme_ qui
-conçoive les affaires. Cet homme doit à la fois surveiller et régler
-leur exécution. L'homme le plus naturellement appelé à une aussi
-importante fonction doit être, dans une monarchie, le Roi, et, dans
-une république, le président. Le _ministérialisme_ est une maladie de
-l'époque, une sottise qui croulera comme toutes les niaiseries... Or
-n'oubliez pas que c'est un ministre qui proclame cette vérité; mais ce
-ministre n'est pas un ambitieux: c'est un homme simplement pratique et
-qui veut le bien.» (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 369.)]
-
-[Note 71: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._--Cf. aussi
-HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 344.]
-
-[Note 72: Lettre du 26 juillet 1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 73: Lettres du 28 juillet 1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 74: Lettre du 4 août 1839. (_Documents inédits._)]
-
-
-IV
-
-Fâcheux à l'intérieur, ce défaut d'autorité du ministère l'était
-peut-être plus encore au dehors. Les prétentions d'omnipotence
-parlementaire nées de la coalition, la situation diminuée, dépendante
-et suspecte où l'on avait voulu alors réduire le pouvoir exécutif,
-n'étaient nulle part aussi dangereuses que dans les questions
-étrangères. Seul, en effet, par ses informations diplomatiques, le
-gouvernement peut connaître les faces diverses de ces questions, les
-piéges cachés, les périls proches ou lointains; seul, il peut agir
-dans le silence ou tout au moins avec la discrétion nécessaire. Si
-l'opinion, la presse, le parlement sortent, en ces matières, de leur
-rôle de contrôle, s'ils prétendent eux-mêmes diriger, agir, traiter,
-si les négociations passent des chancelleries à la tribune, s'égarent
-dans les journaux ou même descendent dans la rue, alors les intérêts
-du pays courent grand risque d'être gravement compromis. Ce qui est
-vrai en général de tous les problèmes de politique extérieure, l'était
-plus encore de celui en face duquel les événements d'Orient venaient,
-en 1839, de placer la diplomatie française. Par son étendue, sa
-complexité, son éloignement même, ce problème était moins que tout
-autre à la portée du public. En outre, n'était-il pas apparu, dès les
-premières négociations, que le principal danger, en cette affaire,
-était de fournir à la Russie, en liant trop étroitement notre
-politique aux prétentions de Méhémet-Ali, l'occasion qu'elle cherchait
-de nous séparer de l'Angleterre et de nous isoler en Europe? Or
-l'opinion, en France, se trouvait alors sous l'empire de sentiments
-qui la poussaient à commettre cette faute: c'était, d'une part,
-l'engouement pour l'Égypte et son maître, dont nous avons tant de fois
-noté la vivacité et l'universalité; c'était, d'autre part, une sorte
-d'orgueil national, qui semblait ne vouloir pas supporter le moindre
-obstacle opposé à une volonté française, la moindre concession faite
-aux exigences des autres puissances; cet orgueil, né des souvenirs de
-l'Empire, ravivé par les débats de la coalition, était alors d'autant
-plus excité, qu'il croyait avoir à se relever d'une attitude abaissée,
-à prendre sa revanche des prétendues défaillances de la monarchie de
-Juillet en Espagne, en Belgique et en Italie; les plus modérés en
-étaient venus à juger nécessaire de prouver, par quelque hardiesse
-éclatante, que la politique de paix n'était pas une politique timide,
-et il y avait eu, par suite, un accord instinctif, presque unanime,
-pour accueillir les événements d'Orient comme une heureuse occasion de
-jouer un grand rôle; les imaginations s'étaient même donné large
-carrière, trouvant là un terrain particulièrement favorable aux
-aspirations vaguement ambitieuses, aux téméraires conjectures, aux
-fantaisies chimériques. Au gouvernement, il appartenait de réagir
-contre cette usurpation parlementaire, de faire entendre raison à cet
-engouement, de parler sagesse et prudence à cet orgueil. Mais, pour
-accomplir une telle tâche, suffisait-il du cabinet du 12 mai, avec son
-manque de crédit sur les Chambres et de confiance en soi? Derrière
-lui, sans doute, au-dessus de lui, il y avait le Roi. Mais n'était-ce
-pas précisément contre l'ingérence du Roi dans la politique extérieure
-qu'avait été dirigé le principal effort de la coalition? N'avait-on
-pas répété à satiété, et fini par persuader à beaucoup de
-monarchistes, qu'il fallait se mettre en garde contre Louis-Philippe,
-contre son amour de la paix à tout prix, sa crainte de toute action,
-sa facilité à abandonner le monde entier à l'ambition des autres
-puissances? Si bien que les ministres, loin de pouvoir emprunter à la
-couronne l'autorité qui leur manquait, étaient conduits, par souci de
-leur popularité, à se défendre de lui paraître dociles, et retombaient
-ainsi plus encore sous la dépendance du parlement, des journaux et de
-l'opinion.
-
-Ce mal de la situation apparut dès la première discussion qui
-s'engagea, à la Chambre des députés, sur les affaires d'Orient. On se
-rappelle que, le 25 mai, à la nouvelle de l'entrée en campagne des
-Turcs, le ministère avait déposé une demande de crédit de 10 millions
-à l'effet de développer les armements maritimes. L'exposé des motifs,
-très sommaire, se bornait à dire que «la France devait être mise en
-mesure d'exercer une influence réelle et de se concerter avec ses
-alliés». Le rapport de la commission, rédigé par M. Jouffroy, fut
-déposé le 24 juin. Aussi étendu et explicite que l'exposé des motifs
-avait été bref et réservé, il n'examinait pas une politique proposée
-par le gouvernement, mais développait _à priori_ la politique que
-l'on prétendait imposer à ce dernier. À chaque ligne perçaient la
-méfiance des faiblesses du ministère et aussi de la couronne, le
-sentiment qu'il était besoin de les stimuler, de leur faire sentir les
-rênes et l'éperon. «Il importe, y lisait-on, que le pays se préoccupe
-plus qu'il ne l'a fait jusqu'ici de ses affaires extérieures... Quel
-que soit le zèle d'un ministre, il ne peut se passionner pour des
-intérêts auxquels le pays se montre peu sensible. Il n'y a de vie,
-dans le gouvernement représentatif, que là où le parlement la porte.
-J'ajoute qu'il n'y a de bonne politique que celle à laquelle il
-participe. Non qu'il doive la dicter, la nature des choses s'y oppose;
-mais par la connaissance qu'il en prend, il lui appartient de la
-contrôler et, par ce contrôle, de lui imprimer cette direction
-nationale qui peut échapper à un homme, mais qui n'échappe pas à un
-grand pays réfléchi dans l'intelligence d'une grande assemblée...
-Quand on saura la Chambre attentive et instruite des affaires
-extérieures, non-seulement on redoutera son droit constitutionnel,
-mais elle en acquerra un autre qu'aucune constitution ne peut empêcher
-de prendre, celui d'influer tacitement et par la conscience qu'elle
-donnera de sa continuelle surveillance, sur la politique active et
-actuelle de l'État.» Le rapporteur exposait ensuite longuement la
-question d'Orient et détaillait la politique à suivre, avec talent
-sans doute et élévation, mais en oubliant de se demander s'il était
-sage et habile d'abattre ainsi le jeu de la France au début d'une
-négociation si complexe et si pleine d'imprévu, de mettre en garde
-tous les intérêts différents du sien, d'éveiller tous les
-amours-propres que son initiative trop apparente pouvait offusquer.
-Cette politique consistait à protéger les Turcs contre la Russie, qui
-n'était pas ménagée, et aussi, quoiqu'on l'indiquât moins nettement, à
-soutenir l'Égypte contre l'Angleterre. Pour y parvenir, la France
-devait provoquer non-seulement une entente des puissances, mais une
-sorte de congrès. Et le rapporteur, supprimant les difficultés avec
-cette aisance que l'on possède seulement hors de l'action effective,
-paraissait assuré que la France ferait prévaloir son avis sur les deux
-questions; elle aurait, dans la première, le concours de toutes les
-puissances, sauf la Russie; dans la seconde, celui au moins de
-l'Autriche et de la Prusse. Et surtout, ce que la commission attendait
-du ministère, ce qu'elle lui enjoignait, non sans accompagnement de
-menaces, c'était d'exercer en Europe une action considérable. «Il est
-un point sur lequel tout le monde sera d'accord et qui ne saurait
-varier, disait en terminant le rapport, c'est qu'il faut que la France
-joue un rôle digne d'elle dans les affaires d'Orient. Il ne faut à
-aucun prix que le règlement de ces grands intérêts la fasse tomber du
-rang qu'elle occupe en Europe. Elle ne supporterait pas cette
-humiliation, et le contre-coup intérieur pourrait en être périlleux.»
-Comme le remarquait plaisamment un contemporain, il semblait que l'on
-dît sévèrement au ministère: «Tu vas faire quelque chose de
-très-glorieux, ou tu auras le cou coupé.» Les commentaires des
-journaux n'étaient pas pour affaiblir cette impression, et le sage
-_Journal des Débats_ disait lui-même: «Nous devons être arbitres en
-Orient[75].»
-
-[Note 75: 25 juin 1839.]
-
-Le ministère allait-il profiter de la discussion publique pour
-reprendre la direction que la commission lui avait enlevée? Les
-quelques mots, par lesquels le maréchal Soult ouvrit le débat, le 1er
-juillet, n'étaient pas de nature à produire ce résultat. Ils
-laissaient, au contraire, le champ libre aux orateurs, qui s'y
-précipitèrent aussitôt, chacun apportant sa politique propre: le duc
-de Valmy proposait d'écraser le pacha au profit de la légitimité
-turque; M. de Carné voulait régénérer l'Orient en le livrant à
-Méhémet-Ali et à l'élément arabe; M. de Lamartine préconisait, en
-termes magnifiques, le dépècement du cadavre turc entre les puissances
-chrétiennes. Le second jour, le défilé des médecins consultants
-continua: on entendit, entre autres, M. de Tocqueville, qui faisait
-ses débuts, M. Guizot, M. Berryer, M. Dupin, M. Odilon Barrot. Pour
-être moins excentriques, moins romanesques que ceux qui avaient été
-développés le premier jour, les systèmes proposés par ces divers
-orateurs étaient loin d'être concordants. Toutefois, la double idée
-qui paraissait obtenir le plus de faveur auprès de la Chambre, était
-celle qui avait été déjà exposée dans le rapport: agir avec le
-concours de l'Europe, à la fois pour protéger l'indépendance de la
-Porte contre la Russie et assurer l'établissement de Méhémet-Ali. À en
-juger même par le discours de M. Guizot, nous devions chercher à
-faire, des possessions du pacha, un État indépendant et souverain,
-comme la Grèce[76]. Quant aux résistances que pourraient opposer sur
-ce point les puissances auxquelles nous faisions appel, notamment
-l'Angleterre, quelques-uns des orateurs ne semblaient même pas s'en
-douter; d'autres, comme M. Guizot, y faisaient allusion, mais sans
-apporter aucun moyen de les surmonter; certains y voyaient, comme M.
-de Tocqueville, une cause à peu près inévitable de guerre. En tout
-cas, ce que personne ne paraissait admettre, c'est que le gouvernement
-abandonnât quoi que ce soit de cette double prétention. Tous les
-orateurs lui recommandaient d'être énergique et hardi: M. de
-Tocqueville menaçait la monarchie des plus grands malheurs si elle
-laissait perdre à la France «cette nation si forte, si grande, qui
-s'est mêlée de toutes choses dans ce monde», la situation
-prépondérante dont elle jouissait autrefois; M. Guizot se préoccupait
-que la politique de paix ne parût pas «pusillanime et égoïste»; il
-n'était pas jusqu'à M. Dupin, l'homme du «chacun chez soi», qui ne
-terminât sa harangue en «souhaitant au gouvernement de la résolution».
-
-[Note 76: M. Guizot revint à plusieurs reprises sur cette assimilation
-avec la Grèce, et il définit ainsi notre politique orientale:
-«Maintenir l'empire ottoman pour le maintien de l'équilibre européen;
-et quand, par la force des choses, par la marche naturelle des faits,
-quelque démembrement s'opère, quelque province se détache de ce vieil
-empire, favoriser la conversion de cette province en État indépendant,
-en souveraineté nouvelle, qui prenne place dans la coalition des États
-et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation, à la fondation d'un
-nouvel équilibre européen, voilà la politique qui convient à la
-France, à laquelle elle a été naturellement conduite.»]
-
-Pendant ce temps, quelle figure faisait le cabinet? Le premier jour,
-M. Villemain était intervenu pour repousser, avec une vivacité
-éloquente, le partage de l'empire ottoman, préconisé par M. de
-Lamartine; mais il s'était borné à cette oeuvre toute négative, et
-n'avait indiqué lui-même aucune politique précise. Depuis lors, les
-ministres s'étaient tus, écoutant humblement les leçons qui leur
-étaient faites, les instructions qui leur étaient données, sans un
-effort pour reprendre leur rôle de direction, sans une réserve sur la
-difficulté et le péril de poursuivre à la fois les deux desseins
-indiqués par la Chambre. Ne comprenaient-ils pas eux-mêmes la
-nécessité de cette réserve, ou craignaient-ils, en la faisant, de
-confirmer le soupçon de pusillanimité qui pesait sur eux? Le troisième
-jour, quand il s'agit de conclure, ce ne fut pas un ministre qui monta
-à la tribune: ce fut le rapporteur, M. Jouffroy. Après avoir
-interprété l'attitude du gouvernement comme une adhésion au système de
-la commission, il maintint que le double objet de notre politique
-devait être de défendre Constantinople et de protéger l'Égypte.
-Seulement, disait-il, de ces deux positions également importantes, «il
-n'y en a qu'une qui soit aujourd'hui directement menacée, celle de
-Constantinople; c'est là qu'est pour le moment le péril; c'est donc là
-aussi qu'il faut porter le remède. Or le remède consiste à créer un
-concert, européen s'il est possible, occidental tout au moins, ayant
-pour base ce principe que personne ne doit s'agrandir en Orient, et
-pour but de mettre l'Orient sous la garantie du droit public de
-l'Europe et d'en régler d'une manière définitive la situation, en
-tenant compte et des droits et des faits tels que les événements les
-donneront». En terminant, le rapporteur eut bien soin de rappeler, une
-dernière fois, au ministère qu'on attendait de lui quelque chose
-d'extraordinaire. «Cette grande question et ce grand débat, disait-il,
-imposent au cabinet une immense responsabilité. En recevant de la
-Chambre les dix millions qu'il est venu lui demander, il contracte un
-solennel engagement. Cet engagement, c'est de faire remplir à la
-France, dans les événements d'Orient, un rôle digne d'elle, un rôle
-qui ne la laisse pas tomber du rang élevé qu'elle occupe en Europe.
-C'est là, messieurs, une tâche grande et difficile. Le cabinet doit en
-sentir toute l'étendue et tout le poids. Il est récemment formé, il
-n'a pas encore fait de ces actes qui consacrent une administration;
-mais la fortune lui jette entre les mains une affaire si considérable,
-que, s'il la gouverne comme il convient à la France, il sera, nous
-osons le dire, le plus glorieux cabinet qui ait géré les affaires de
-la nation depuis 1830.» À la suite de cette déclaration, les crédits
-furent votés à une immense majorité, par 287 voix contre 26.
-
-Il avait été fait, pendant ces trois jours, grande dépense
-d'éloquence. C'était ce qu'on appelle une belle discussion. Était-ce
-une discussion utile? En passant ainsi des ministres aux députés, du
-conseil secret à la tribune ouverte, la direction de notre diplomatie
-n'avait gagné ni en prudence, ni en mesure, ni en clairvoyance, ni en
-liberté d'allures. Le ministère, trop docile, s'était laissé engager
-dans une impasse, en acceptant tacitement d'avoir raison à la fois de
-la Russie en Turquie et de l'Angleterre en Égypte; l'éclat même avec
-lequel on venait de lui commander un grand succès, lui rendait un
-retour plus difficile et le condamnait à une périlleuse obstination.
-La Chambre avait, par les exagérations de son patriotisme oratoire,
-augmenté les exigences du public et, par suite, les embarras que le
-pouvoir devait rencontrer un jour; elle avait en même temps éveillé
-des ombrages chez nos alliés possibles et fourni des armes à tous ceux
-qui, au dehors, trouvaient intérêt à dénoncer, sincèrement ou non,
-notre ambition et notre arrogance; enfin elle avait livré à nos
-adversaires, avec le secret de notre politique, celui des points
-faibles où ils pourraient diriger leurs efforts. Ainsi, elle ajoutait
-aux difficultés et aux périls d'une crise déjà grave par elle-même,
-sans autre profit que de flatter les préventions et les prétentions
-nées de la coalition.
-
-
-V
-
-Pendant qu'en Europe les diplomates s'agitaient et que les parlements
-délibéraient, les événements se précipitaient en Orient. Vainement,
-avec une modération calculée dont il se faisait honneur auprès des
-consuls, Méhémet-Ali avait-il d'abord contenu Ibrahim et s'était-il
-prêté à retarder le choc des deux armées: l'impatience de Mahmoud
-semblait croître à mesure que déclinait sa vie. Après avoir, le 7 juin
-1839, dans un manifeste qui n'était qu'un cri de colère, proclamé le
-pacha et son fils rebelles et traîtres, il ordonna à ses généraux de
-leur courir sus. À cette nouvelle, Méhémet se crut dispensé de
-prolonger une inaction qui lui coûtait. «Gloire à Dieu, s'écria-t-il,
-qui permet à son vieux serviteur de terminer ses travaux par le sort
-des armes!» Et il écrivit aussitôt à Ibrahim: «Au reçu de la présente
-dépêche, vous attaquerez les troupes ennemies qui sont entrées sur
-notre territoire, et, après les en avoir chassées, vous marcherez sur
-leur grande armée, à laquelle vous livrerez bataille. Si, par l'aide
-de Dieu, la victoire se déclare pour nous, vous passerez le défilé de
-Kulek-Boghaz, et vous vous porterez sur Malathia, Kharpout, Orfa et
-Diarbékir.» Les Égyptiens, concentrés à Alep, se mirent en mouvement
-le 21 juin. Le 24, ils rencontrèrent l'ennemi dans la plaine de Nézib.
-Les deux armées comptaient chacune environ cinquante mille hommes.
-L'impétuosité d'Ibrahim et la supériorité de discipline que ses
-troupes devaient à leurs instructeurs français décidèrent la victoire.
-Les Ottomans, d'ailleurs, en dépit des quelques officiers prussiens
-chargés de les exercer[77], étaient alors en pleine désorganisation
-militaire; les innovations violentes de Mahmoud leur avaient désappris
-de combattre à la turque, sans leur apprendre à combattre à
-l'européenne. Une mêlée de deux heures suffit à les mettre en pleine
-déroute; ils laissèrent sur le champ de bataille plus de quatre mille
-tués ou blessés, et aux mains des vainqueurs douze mille prisonniers,
-cent soixante-douze bouches à feu, vingt mille fusils, leurs tentes et
-jusqu'aux insignes du commandement en chef.
-
-[Note 77: Le futur maréchal de Moltke était l'un de ces officiers.]
-
-Trois jours après, arrivait au camp d'Ibrahim le capitaine Callier,
-l'un des deux aides de camp que le maréchal Soult avait envoyés pour
-prévenir ou arrêter les hostilités. Il avait passé par Alexandrie, et
-apportait une lettre obtenue, non sans peine, du pacha; cette lettre
-enjoignait au commandant de l'armée égyptienne de ne pas engager
-l'action si les Turcs consentaient à rentrer sur leur territoire, et
-même de ne pas passer la frontière dans le cas où, forcé de combattre,
-il demeurerait vainqueur. «Il est trop tard! s'écria Ibrahim; mon père
-n'aurait pas écrit cette lettre, s'il avait connu l'agression des
-Turcs et leur défaite.» Cependant, tout en frémissant, il finit par
-céder aux fermes remontrances du capitaine Callier, et consentit à ne
-pas passer le Taurus.
-
-Mahmoud ne sut point la destruction de son armée. Six jours avant que
-la nouvelle n'en parvînt à Constantinople, le 30 juin, le vieux sultan
-expirait, épuisé de débauches et de fureurs, laissant son empire
-mutilé et croulant à son fils Abdul-Medjid, à peine âgé de seize ans.
-
-Le nouveau sultan n'avait déjà plus d'armée; il allait perdre aussi sa
-flotte. Les circonstances dans lesquelles se produisit ce dernier
-événement en font une vraie scène de comédie orientale. Le 4 juillet,
-alors qu'on ne savait pas encore au Divan la défaite de Nézib, toute
-la flotte ottomane, forte de plus de trente grands navires et de
-nombreux petits bâtiments, commandée par Akmet-Pacha, mettait à la
-voile pour sortir de la mer de Marmara et se diriger vers l'Archipel.
-En tête, et comme lui servant d'éclaireur, s'avançait un vaisseau
-anglais, la _Vanguard_. Le capitaine en second de ce vaisseau était à
-bord du capitan-pacha, avec plusieurs de ses compatriotes; d'autres
-officiers de même nationalité, plus ou moins costumés en Turcs, se
-trouvaient répartis sur les autres navires. À la nouvelle de ce
-mouvement, l'émotion fut grande dans la petite escadre française qui
-montait la garde à l'entrée des Dardanelles. Son commandant, l'amiral
-Lalande, avait pour instruction de surveiller les marines turque et
-égyptienne et de les empêcher d'en venir à une collision. Or
-n'était-ce pas évidemment cette collision qu'allait chercher la flotte
-débouchant des Dardanelles? La présence des Anglais semblait confirmer
-cette hypothèse; on savait leur animosité contre le pacha, et aussi le
-plaisir qu'ils trouvaient toujours à voir s'entre-détruire des
-vaisseaux qui n'étaient pas les leurs. L'amiral Lalande eût été homme
-à arrêter les Turcs, même par la force; âme énergique dans un corps
-délabré, il poussait l'audace jusqu'à la témérité; mais il n'avait
-sous la main que deux vaisseaux et quatre bâtiments inférieurs.
-Toutefois, il voulut essayer d'obtenir par l'ascendant moral ce qu'il
-ne pouvait imposer par le canon. À peine la _Vanguard_ eut-elle passé,
-superbe, devant notre escadre, que l'amiral français, à bord du
-_Iéna_, se lança hardiment au beau milieu de la flotte ottomane, sans
-s'inquiéter de la confusion qu'il y jetait, et se dirigea vers le
-vaisseau du capitan-pacha. Celui-ci mit en panne, et un bateau à
-vapeur, monté par Osman, _reale-bey_ de la flotte turque, vint prendre
-l'amiral et les officiers de sa suite. Osman les pria aussitôt de
-descendre dans la chambre de son navire; puis, après en avoir fermé
-soigneusement les portes, il leur déclara que le capitan-pacha sortait
-des Dardanelles contre les ordres du Divan, et qu'il allait livrer
-tous ses vaisseaux à Méhémet-Ali; sans s'occuper de la stupéfaction de
-l'amiral Lalande, il ajouta que le dessein d'Akmet était de s'entendre
-avec le pacha d'Égypte pour renverser Khosrew, le nouveau grand vizir
-qui, disait-il, était vendu au czar; il ne doutait pas que la France
-n'approuvât une conduite dont le but était de rétablir la paix
-intérieure de l'empire et de le soustraire à l'oppression russe. Si
-extraordinaire que fût cette communication, elle n'était pas un
-mensonge, sauf toutefois, qu'Osman embellissait les mobiles du
-capitan-pacha; celui-ci n'était qu'un traître vulgaire, ancien favori
-de Mahmoud, qui avait craint d'être disgracié par les ministres du
-nouveau sultan. La réponse de l'amiral Lalande fut vague et
-embarrassée; toutefois, cédant à sa sympathie pour les Égyptiens et
-aussi peut-être au plaisir de faire pièce aux Anglais, il ne chercha
-pas à arrêter la défection dont on lui faisait confidence, se borna à
-exprimer le voeu qu'Akmet s'employât à obtenir le maintien de la paix,
-et, tout en refusant de faire monter un officier français sur le
-vaisseau amiral turc, il consentit à le faire accompagner par un des
-navires de son escadre. Osman-bey termina cette étrange conversation
-en demandant que, à bord du capitan-pacha, et en présence des
-officiers de la marine britannique, il ne fût fait aucune allusion à
-ce qui venait d'être dit. Conformément à cette recommandation,
-l'entrevue officielle qui suivit se passa en politesses banales. Les
-Français croyaient voir sur les physionomies anglaises je ne sais quoi
-de moqueur qui semblait dire: «La voilà enfin dehors, cette flotte que
-vous vouliez retenir dans le Bosphore; encore quelques jours, elle
-aura rencontré la flotte égyptienne, et Méhémet-Ali n'aura plus de
-vaisseaux!» Mais nos officiers demeuraient impassibles, se disant tout
-bas que cette joie maligne serait de courte durée[78]. L'entrevue
-terminée, l'amiral Lalande revint à son bord, et la flotte turque
-reprit sa marche, toujours précédée par la _Vanguard_, qui croyait la
-conduire au combat et qui ne faisait qu'escorter la trahison. Aussi
-quelles ne furent pas la stupéfaction et la colère des Anglais, quand,
-arrivés quelques jours plus tard devant Alexandrie, ils virent la
-flotte turque entrer en amie dans le port et se mêler avec les
-vaisseaux égyptiens, tandis que Méhémet-Ali, triomphant, embrassait le
-capitan-pacha, courbé jusqu'à terre! Combien cette colère eût été plus
-vive encore, si nos alliés se fussent alors doutés que l'amiral
-français avait été le confident de cette défection!
-
-[Note 78: Nous avons suivi, sur ce curieux incident, le témoignage du
-prince de Joinville, qui servait à bord de l'escadre du Levant et qui
-assista aux entrevues de l'amiral Lalande avec les officiers turcs. Il
-a raconté vivement les diverses scènes de cette comédie, au cours
-d'une étude sur l'_Escadre de la Méditerranée_ qui fut insérée, sous
-une signature d'emprunt, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août
-1852, et qui fut ensuite publiée à part. Dans ce court écrit, tout
-vibrant de patriotisme et tout rempli de zèle pour la grandeur de la
-marine française, le prince de Joinville ne se révèle pas moins
-brillant narrateur militaire que ses frères le duc d'Orléans et le duc
-d'Aumale.]
-
-En quelques jours, l'empire ottoman avait perdu son souverain, son
-armée et sa flotte. À Constantinople, dans la population comme dans
-les conseils du jeune sultan, l'épouvante était à son comble, et l'on
-s'attendait à voir, d'une heure à l'autre, les Égyptiens arriver par
-terre et par mer. Il n'en fallait pas tant pour que le fatalisme
-musulman s'inclinât devant le fait accompli. Le Divan envoya donc
-porter des paroles de paix à Méhémet-Ali, offrant d'abord de lui
-accorder l'Égypte héréditaire, y ajoutant bientôt la Syrie viagère. Le
-pacha encouragea ces pourparlers, mais réclama l'hérédité de toutes
-les provinces dont l'arrangement de Kutaièh l'avait mis en possession.
-Il était visible que la Porte n'avait pas dit le dernier mot de ses
-concessions, et que, laissés en tête-à-tête, le suzerain vaincu et le
-vassal victorieux devaient avant peu s'entendre[79]. Aussi bien, parmi
-les Turcs, beaucoup trouvaient-ils encore moins humiliant de subir les
-exigences du pacha que de recourir à l'intervention des chrétiens[80].
-
-[Note 79: «À Constantinople, au lieu d'agir énergiquement contre
-Méhémet-Ali, on est prêt à lui abandonner autant de provinces qu'il
-voudra en prendre.» (_Journal de la princesse de Metternich_,
-_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 326.)]
-
-[Note 80: Dépêche de Pareto, l'envoyé sarde à Constantinople, citée
-par HILLEBRAND, (_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 404.)]
-
-
-VI
-
-Ce fut entre le 15 et le 20 juillet que parvint, dans les capitales de
-l'Europe, la nouvelle des événements étonnants qui venaient, coup sur
-coup, d'anéantir toutes les forces du gouvernement turc. L'impression
-fut généralement très-profonde; mais les divers cabinets
-n'apprécièrent pas de même la disposition de la Porte à traiter à tout
-prix avec son vainqueur. À Saint-Pétersbourg, l'idée d'un arrangement
-direct entre le sultan et le pacha fut immédiatement bien accueillie;
-on se félicitait de voir ôter ainsi tout prétexte à la délibération
-commune par laquelle les puissances prétendaient enlever à la Russie
-le protectorat de Constantinople. Cette perspective décida même le
-czar à signifier définitivement aux autres cours son refus de prendre
-part à la conférence de Vienne. «Avant les événements de Syrie, disait
-M. de Nesselrode, quand il n'y avait aux différends de la Porte et de
-l'Égypte, point d'autre issue possible que la guerre, le cabinet russe
-avait pu partager l'opinion des autres puissances de l'Europe sur
-l'ouverture d'une négociation conduite en dehors des parties
-intéressées; mais aujourd'hui que la Porte va elle-même au-devant
-d'un rapprochement et adresse à l'Égypte des propositions
-d'accommodement acceptables, il faut laisser marcher la négociation à
-Constantinople et la seconder uniquement de ses bons offices.
-Autrement, il n'y a plus de puissance ottomane indépendante[81].»
-
-[Note 81: Voy. Correspondance inédite de M. de Barante; _Mémoires
-inédits de M. de Sainte-Aulaire_; dépêches de M. de Bourqueney, citées
-par M. Guizot; dépêches des agents anglais publiées dans la
-_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.]
-
-Par d'autres raisons, le gouvernement français eût pu aussi
-s'accommoder d'un arrangement direct qui servait les intérêts
-égyptiens, et il eût par là prévenu toutes les complications où devait
-bientôt s'embarrasser sa politique. Mais, à ce moment, sa
-préoccupation principale était d'établir le concert européen, redouté
-par la Russie. Aussitôt informé des ouvertures de la Porte à
-Méhémet-Ali, le maréchal Soult écrivit, le 26 juillet, à M. de
-Bourqueney, chargé d'affaires à Londres: «La rapidité avec laquelle
-marchent les événements peut faire craindre que la crise ne se dénoue
-par quelque arrangement dans lequel les puissances n'auront pas le
-temps d'intervenir... Pour l'Angleterre comme pour la France, pour
-l'Autriche aussi, bien qu'elle ne le proclame pas ouvertement, le
-principal, le véritable objet du concert, c'est de contenir la Russie
-et de l'habituer à traiter en commun les affaires orientales. Je crois
-donc que les puissances, tout en donnant une pleine approbation aux
-sentiments conciliants manifestés par la Porte, doivent l'engager à ne
-rien précipiter et à ne traiter avec le vice-roi que moyennant
-l'intermédiaire de ses alliés.» À la même date, dans une conversation
-avec lord Granville, ambassadeur d'Angleterre, le maréchal déclarait
-plus formellement encore que «tout arrangement fait entre le sultan et
-Méhémet-Ali, au moment où les conseillers de l'empire étaient ou
-paralysés par la crainte ou traîtreusement occupés à satisfaire leur
-ambition au mépris des droits de leur souverain, devait être considéré
-comme nul, et qu'une déclaration dans ce sens devait être faite à
-Méhémet-Ali[82].»
-
-[Note 82: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_, et
-_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.]
-
-À Londres et à Vienne, on était également très-opposé à l'arrangement
-direct, ici par souci d'établir le concert des puissances, là par
-hostilité contre le pacha. Lord Palmerston, agréablement surpris de
-nous trouver dans des dispositions qui répondaient si bien à ses
-desseins, se hâta d'affirmer que «le cabinet anglais adhérait à chaque
-syllabe de la déclaration du maréchal Soult»; «sans s'être concertés,
-ajoutait-il, les deux cabinets sont arrivés d'eux-mêmes à une
-conclusion parfaitement identique, et rien ne prouve mieux la
-communauté du but qu'ils se proposent et la solidarité du sentiment
-qui les anime[83]». Quant à M. de Metternich, il était si décidé sur
-ce point, qu'il n'hésita pas à prendre une initiative qui tranchait
-avec sa timidité et sa temporisation accoutumées. Ayant été, à raison
-de son moindre éloignement, le premier informé des dispositions de la
-Porte, il ne prit pas le temps de se concerter avec les autres
-cabinets, et donna aussitôt l'ordre à l'internonce d'Autriche à
-Constantinople de combiner son action avec celle des représentants des
-grandes puissances, pour détourner le gouvernement ottoman de rien
-conclure avec Méhémet-Ali. Il obtint de M. de Sainte-Aulaire et de
-lord Beauvale, ambassadeurs de France et d'Angleterre à Vienne, qu'ils
-écrivissent, par le même courrier, l'un à l'amiral Roussin, l'autre à
-lord Ponsonby, pour les presser de seconder l'internonce[84].
-
-[Note 83: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 31 juillet
-1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 84: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-Les instructions de M. de Metternich arrivèrent à Constantinople le 27
-juillet au matin. La Porte venait de se résoudre à faire de nouvelles
-concessions au pacha[85]; le firman d'investiture, disait-on, était
-signé et allait partir pour Alexandrie. Sans perdre un instant,
-l'internonce d'Autriche invita ses collègues des quatre grandes
-puissances à peser avec lui sur le Divan. Le temps leur manquait pour
-en référer à leurs cabinets respectifs. À cette époque, les
-ambassadeurs n'avaient pas à leur disposition des fils télégraphiques
-leur permettant de demander, d'heure en heure, des instructions;
-force leur était souvent de prendre sur eux la responsabilité de
-décisions qui engageaient gravement la politique de leurs
-gouvernements. Lord Ponsonby donna tout de suite son consentement; il
-était radieux, et ses voeux les plus chers étaient comblés. L'amiral
-Roussin eût pu hésiter davantage; mais la lettre de M. de
-Sainte-Aulaire l'aida à se convaincre qu'en adhérant à la mesure, il
-se conformerait aux vues de son ministre; personnellement, d'ailleurs,
-il ne partageait pas l'engouement si général en France pour le pacha.
-L'ambassadeur de Russie fut fort perplexe; toutefois, il n'osa refuser
-son concours. Était-il mal informé des dernières dispositions de sa
-cour? Eut-il peur de l'isolement? Crut-il à la parole de M. de
-Metternich, qui, dit-on, lui fit garantir l'approbation du czar?
-Toujours est-il qu'il se prêta à pratiquer sur le Bosphore ce concert
-européen dont, à ce même moment, son gouvernement prétendait se
-séparer à Vienne. Dès que tout le monde était d'accord, l'adhésion du
-ministre de Prusse ne faisait pas question. Une telle unanimité permit
-d'aller vite. Avant la fin de cette journée du 27 juillet, une note
-était rédigée, signée des cinq ambassadeurs et remise au Divan. Cette
-note, qui devait avoir d'importantes conséquences et être souvent
-invoquée dans la suite des négociations, était ainsi libellée: «Les
-soussignés, conformément aux instructions reçues de leurs
-gouvernements respectifs, ont l'honneur d'informer la Sublime-Porte
-que l'accord entre les cinq grandes puissances sur la question
-d'Orient est assuré, et qu'ils sont chargés d'engager la Sublime-Porte
-à s'abstenir de toute détermination définitive sans leur concours et à
-attendre l'effet de l'intérêt qu'elles lui portent.» Le premier
-résultat de cette démarche fut, comme l'écrivait, le surlendemain,
-lord Ponsonby, de «donner au grand vizir la force et le courage de
-résister au pacha»: il ne fut plus question d'arrangement direct.
-
-[Note 85: Dépêche de lord Ponsonby, 29 juillet 1839. (_Correspondence
-relative to the affairs of the Levant._)]
-
-À la nouvelle de la note du 27 juillet, grande fut la joie de M. de
-Metternich. «Il en est tout transporté», écrivait M. de
-Sainte-Aulaire. C'était de quoi le remettre un peu du trouble où
-l'avait jeté, quelques jours auparavant, le refus très-rudement
-signifié par le czar de prendre part à la conférence de Vienne. Il
-lui semblait que ce refus était effacé par la signature de
-l'ambassadeur de Russie au bas de la note, et que le cabinet de
-Saint-Pétersbourg était irrévocablement engagé dans le concert
-européen[86]. Même contentement en Angleterre, où l'on se félicitait
-surtout d'avoir empêché le pacha de profiter de ses succès; notre
-chargé d'affaires à Londres écrivait que, «depuis le commencement de
-la crise d'Orient, il n'avait point vu lord Palmerston aussi satisfait
-de la face des affaires[87]». Quant au gouvernement russe, il fut
-évidemment surpris de la conduite de son représentant et disposé à la
-regretter; toutefois, il ne le désavoua pas et affecta de faire bonne
-figure à un jeu qu'il n'avait pas choisi[88]. À Paris, on ne pouvait
-blâmer un acte en harmonie avec les déclarations faites, au même
-moment, par le président du conseil; le maréchal Soult écrivit donc
-qu'il «regardait comme une chose heureuse l'adhésion de la Porte à la
-demande par laquelle les envoyés des cinq puissances l'avaient engagée
-à ne rien conclure, sans leur concours, avec le pacha d'Égypte»;
-toutefois il exprima, un peu naïvement, sa surprise «de la joie si
-vive que cet événement paraissait avoir causée à Vienne et surtout à
-Londres[89]». Faut-il croire que cette joie éveillait quelques doutes
-dans l'esprit du maréchal sur l'habileté de la conduite qui venait
-d'être suivie? Il ne pouvait se dissimuler que la note du 27 juillet
-ne nous avait pas seulement engagés plus avant et plus formellement
-dans la politique du concert européen, mais qu'elle avait du même coup
-affaibli la situation particulière de Méhémet-Ali, en lui enlevant la
-chance de l'arrangement direct et en le livrant absolument à
-l'arbitrage de puissances notoirement mal disposées.
-
-[Note 86: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 87: Dépêche du 17 août 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
-historiques_.)]
-
-[Note 88: Dépêches de M. de Barante, 10 et 17 août 1839. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 89: Dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 22 août 1839.
-(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-
-VII
-
-Rien n'indiquait cependant que le gouvernement français fût disposé à
-réduire ses prétentions dans la question égyptienne: au contraire.
-Avant Nézib, il avait paru admettre la rétrocession au sultan d'une
-partie de la Syrie; après, il estimait qu'on ne pouvait plus exiger ce
-sacrifice, que le pacha s'était créé des titres par sa victoire, et
-que la France s'était obligée à faire valoir ces titres, le jour où,
-en son nom, le capitaine Callier avait empêché Ibrahim triomphant de
-poursuivre des succès alors faciles[90]. Quant à la défection de la
-flotte ottomane, tout en déclarant la regretter et en blâmant même à
-part soi la conduite de l'amiral Lalande[91], le cabinet français en
-concluait que Méhémet-Ali était plus que jamais capable de résister à
-toutes les tentatives de coercition, et qu'il lui suffirait d'un
-geste, d'un mot, pour mettre l'empire ottoman et, par suite l'Europe
-entière, sens dessus dessous[92]. Le pacha, avec sa finesse orientale,
-comprenait le parti à tirer de l'opinion qu'on se faisait à Paris de
-sa puissance et de son caractère; de là les sorties véhémentes par
-lesquelles il cherchait à nous effrayer, feignant d'être toujours sur
-le point de mettre le feu aux poudres, si on ne lui faisait obtenir
-immédiate et complète satisfaction. «On veut me faire mourir
-d'inanition, disait-il, un jour d'août, à notre consul; j'aime mieux
-mourir d'un seul coup. Ah! vous craignez que je n'amène les Russes à
-Constantinople! Que m'importe, à moi? Ils n'y resteront pas.
-J'entraînerai la guerre générale? dites-vous. Je ne la désire pas;
-mais deux maisons brûlent, la mienne et celle de mon ami; il faut
-d'abord que je sauve la mienne. Je vois clairement, aujourd'hui, que
-les puissances étrangères ne sont pas en état de s'entendre...
-Pourquoi vous êtes-vous mêlés de nos affaires, vous qui n'êtes pas de
-notre religion? Sans vous, nous les aurions déjà réglées[93].» Ému par
-ces menaces, le gouvernement français se sentait en outre poussé par
-le mouvement d'opinion qu'avait soulevé le débat sur le crédit de dix
-millions et qu'entretenait, depuis lors, la polémique des journaux. Le
-public continuait à s'intéresser vivement au pacha et surtout mettait
-en demeure le cabinet de faire grand. Certains ministres, de ceux qui
-venaient, quelques mois auparavant, de déblatérer, comme orateurs de
-la coalition, contre les défaillances diplomatiques du cabinet du 15
-avril, se sentaient particulièrement piqués au jeu; plus occupés de
-l'effet parlementaire que des conséquences internationales, ils
-cherchaient l'occasion de faire, n'importe comment et à tout risque,
-quelque acte d'énergie. Se rappelant avec quelle insistance ils
-avaient naguère opposé le souvenir de l'expédition d'Ancône aux
-timidités de M. Molé, ils rêvaient d'entreprendre en Orient, à Candie
-par exemple, quelque nouvelle «anconade«. Il fallut la résistance du
-maréchal Soult, inspirée par le Roi, pour empêcher cette témérité[94].
-
-[Note 90: On a prétendu même que le capitaine Callier avait promis
-formellement la possession de la Syrie au pacha, et M. Thiers a répété
-plus tard cette assertion dans une conversation avec M. Senior.
-(SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other
-distinguished persons_, t. I, p. 4.) Mais les ministres du 12 mai ont
-affirmé à la tribune qu'il n'avait été pris aucun engagement qui
-diminuât la liberté de la France.]
-
-[Note 91: Lettre du maréchal Soult au Roi, 1er août 1839. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 92: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 16 août
-1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 93: Cette conversation se tint en présence du capitaine Jurien
-de la Gravière qui l'a rapportée dans ses _Souvenirs_. (_Revue des
-Deux Mondes_ du 15 septembre 1864, p. 358.)]
-
-[Note 94: Lettre du maréchal Soult au Roi, 3 août 1839. (_Documents
-inédits._)]
-
-Étant aussi peu résignée à abandonner quelque chose des prétentions du
-pacha, comment la France avait-elle pu affirmer solennellement, dans
-la note du 27 juillet, que «l'accord entre les cinq grandes puissances
-était assuré»? Avait-elle donc des raisons de croire qu'elle
-ramènerait les autres gouvernements à son sentiment? Outre Manche,
-l'animosité contre Méhémet-Ali avait encore augmenté depuis la
-défection du capitan-pacha, et la mystification dont, en cette
-circonstance, avait été victime la marine britannique ajoutait au
-grief politique une blessure d'amour-propre. Non-seulement le cabinet
-de Londres continuait à soutenir qu'il fallait restreindre le pacha à
-l'Égypte héréditaire[95], mais il demandait qu'avant toute solution,
-les escadres alliées imposassent, au besoin par le canon, la
-restitution de la flotte ottomane[96]. Le ton même avec lequel il
-formulait ses exigences avait pris quelque chose de plus absolu; nulle
-trace des précautions de langage qu'il employait naguère pour ménager
-l'avis contraire du gouvernement français. C'est que l'adhésion de
-l'ambassadeur russe à la note du 27 juillet avait déterminé, dans
-l'attitude de lord Palmerston, un changement qui devait avoir les plus
-graves conséquences. Jusqu'alors, principalement préoccupé du czar, il
-avait senti le besoin de s'appuyer sur la France. Devant la facilité,
-absolument inattendue pour lui, avec laquelle on venait d'obtenir, à
-Constantinople, la signature de la Russie, il estima que le danger
-n'était pas, ou tout au moins n'était plus du côté de cette puissance,
-qu'elle «était entrée dans le concert européen par un acte officiel et
-n'en pourrait sortir sans provoquer des complications pour lesquelles
-elle n'était pas prête»; il en conclut qu'il était libre d'employer
-tous ses efforts à satisfaire son ressentiment contre Méhémet-Ali et
-sa jalousie de l'influence française dans la Méditerranée. Cette
-évolution de la politique anglaise n'échappa point à notre diplomatie;
-M. de Bourqueney en informait, dès le 18 août, le maréchal Soult[97],
-et celui-ci écrivait, quelques jours après, à ses ambassadeurs près
-les cours continentales: «Le gouvernement britannique a voulu voir,
-dans la note du 27 juillet, l'expression du consentement absolu du
-gouvernement russe à faire, de la question d'Orient, l'objet d'un
-concert européen; se persuadant que tout est fini de ce côté, il a cru
-pouvoir diriger désormais toute son action du côté de l'Égypte[98].»
-
-[Note 95: Dépêches de M. de Bourqueney, 31 juillet et 9 août 1839.
-(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 96: Dépêche de lord Palmerston, 1er août 1839. (_Correspondence
-relative to the affairs of the Levant._)]
-
-[Note 97: «Un grand changement, écrivait M. de Bourqueney, s'est
-opéré, depuis trente-huit heures, dans l'esprit des membres du cabinet
-anglais: on n'admettait pas la possibilité du concours de la Russie,
-aujourd'hui on l'espère; on espérait le concours de l'Autriche
-jusqu'au bout, on n'en doute plus. On en conclut que le moment est
-venu de laisser un peu reposer l'attitude ombrageuse et comminatoire
-envers le cabinet russe.» (Dépêche du 18 août 1839, publiée par M.
-Guizot.)]
-
-[Note 98: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 29 août 1839.
-(_Documents inédits._)--À la même époque, le 30 août, M. Desages,
-directeur politique au ministère des affaires étrangères, écrivait à
-M. Bresson: «Nos voisins d'outre-Manche sont plus obstinés que jamais
-à l'encontre de Méhémet-Ali. On s'est mis, à Londres, au diapason de
-lord Ponsonby et de Roussin, qui se figurent qu'en crachant sur le
-pacha, cela suffit pour en venir à bout.» (_Documents inédits._)
-L'allusion faite à l'amiral Roussin s'explique par ce fait qu'on
-reprochait à notre ambassadeur à Constantinople de n'être pas assez
-favorable au pacha. L'amiral devait même, pour cette cause, être
-rappelé le 13 septembre 1839, et remplacé par M. de Pontois.]
-
-Lord Palmerston ne se contentait pas de manifester, sans réserve, dans
-les communications qu'il avait avec le cabinet de Paris, un avis
-contraire au sien. S'engageant plus avant dans une tactique que nous
-avons déjà eu occasion de noter, il cherchait un appui contre la
-France, auprès des autres puissances, sans en excepter la Russie. Le
-maréchal Soult, ému d'un procédé aussi peu ami, écrivait à M. de
-Bourqueney, le 22 août: «Si l'expression du dissentiment qui existe au
-sujet de Méhémet-Ali, entre la France et l'Angleterre, ne sortait pas
-du cercle des communications échangées entre les deux gouvernements,
-il n'y aurait pas un grand inconvénient; malheureusement, j'acquiers
-tous les jours la certitude qu'il n'en est pas ainsi. Le cabinet de
-Londres, dominé par ses préoccupations, ne sait pas assez les
-dissimuler aux autres cabinets; il semble quelquefois voir en eux des
-auxiliaires dont la coopération peut l'aider à nous ramener à sa
-manière de voir, et les cours auxquelles s'adressent ses confidences,
-se méprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe
-d'un relâchement sérieux dans l'alliance anglo-française. Déjà plus
-d'un indice me donne lieu de penser que telle de ces cours travaille,
-par des avances adroitement calculées, par d'apparentes concessions, à
-entraîner le gouvernement britannique dans une voie nouvelle.» Et
-notre ministre ajoutait: «Il n'en faudrait pas davantage pour jeter
-une perturbation déplorable dans la marche de la politique
-générale[99].» Ces plaintes furent sans effet sur lord Palmerston.
-Par des dépêches adressées, les 25 et 27 août, à tous ses ambassadeurs
-près les grandes puissances, il saisit plus ouvertement encore et plus
-solennellement l'Europe de son dissentiment avec la France; il y
-exposait les raisons d'enlever immédiatement au pacha toutes les
-provinces autres que l'Égypte, et réfutait les objections du
-gouvernement français, qu'il ne nommait pas, mais qui était
-suffisamment désigné; du reste, pas un mot des précautions à prendre
-contre la Russie; pour le ministre anglais, la question d'Orient
-semblait être désormais réduite à la question égyptienne[100].
-
-[Note 99: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.]
-
-[Note 100: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
-
-Les diverses puissances se montrèrent disposées à accorder l'appui qui
-leur était demandé par le cabinet britannique. Peu de jours après, le
-général Sébastiani, qui venait de reprendre la direction de
-l'ambassade de Londres, se trouvait à la campagne chez le chef du
-_Foreign Office_, au moment où celui-ci recevait les dépêches de ses
-ambassadeurs. «Lord Palmerston me les a toutes lues, écrivait le
-général à son ministre. De Constantinople, lord Ponsonby fait savoir
-que le Divan a été réuni et a décidé qu'il ne serait rien accordé à
-Méhémet-Ali au delà de l'investiture héréditaire de l'Égypte. De
-Vienne, lord Beauvale annonce que le cabinet autrichien adopte de plus
-en plus le point de vue anglais sur la nécessité de réduire à l'Égypte
-les possessions territoriales du vice-roi. À Berlin, même faveur pour
-le projet anglais. Enfin, lord Clanricarde écrit de Saint-Pétersbourg
-que le cabinet russe s'unit sincèrement aux intentions du cabinet
-britannique, qu'il partage son opinion sur les bases de l'arrangement
-à intervenir, et qu'il offre sa coopération.--Voyez, a repris lord
-Palmerston, voyez s'il est possible de renoncer à un système que nous
-avons adopté, au moment même où il réunit les efforts de presque
-toutes les puissances avec lesquelles nous avons entrepris de résoudre
-pacifiquement la question d'Orient[101].»
-
-[Note 101: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 14 et 17
-septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-Comme on a pu s'en rendre compte par la dépêche que nous venons de
-citer, l'adhésion du gouvernement russe n'était pas la moins
-chaleureuse. Nul n'en peut être surpris. Depuis longtemps ce
-gouvernement désirait ardemment brouiller l'Angleterre et la France.
-Nous l'avons vu, en juillet, accueillir avec empressement les premiers
-signes d'un dissentiment possible entre les deux puissances et chercher
-là, sinon la revanche, du moins la consolation des mécomptes de sa
-politique orientale. Depuis lors, comme pour cultiver ce germe de
-discorde, il s'était attaché à caresser l'Angleterre; rien ne le fâchait
-de ce qui venait d'elle[102]. Dans les conversations fréquentes que le
-czar avait avec l'ambassadeur de la Reine, il ne manquait pas une
-occasion d'exciter contre nous les jalousies du cabinet de Londres[103].
-Il est vrai qu'à Paris on ne ménageait guère la Russie. Au commencement
-de juillet, lors de la discussion des crédits, tous les orateurs avaient
-proclamé que la politique de la France devait être de faire échec au
-gouvernement de Saint-Pétersbourg. Peu après, quand il s'était agi de
-signifier à ce dernier des menaces d'action maritime, pour le cas où il
-interviendrait à Constantinople, nous nous en étions chargés aussitôt;
-tandis que l'Autriche restait obséquieuse, et que l'Angleterre, qui
-avait dès lors son arrière-pensée, se tenait prudemment au second plan,
-notre fierté nationale paraissait trouver satisfaction à se mettre bien
-franchement en avant et à prononcer très-haut ce nom des Dardanelles,
-qui éveillait tant d'ombrages sur les bords de la Néva. Le czar en avait
-gardé un vif ressentiment[104]. Loin de chercher à le voiler, il
-l'affichait et saisissait, le 7 septembre, l'occasion de l'anniversaire
-de la bataille de la Moskowa pour adresser à son armée un ordre du jour
-plein d'une injurieuse violence contre la France[105]. M. de Barante
-observait soigneusement cet état d'esprit et en informait son
-gouvernement: «Nous pouvons nous attendre, disait-il, à de fort mauvais
-procédés[106].»
-
-[Note 102: Correspondance inédite de M. de Barante, pendant la fin de
-juillet et le mois d'août 1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 103: «La France, disait le czar à l'ambassadeur anglais, cherche
-à se faire valoir et se donne un mouvement inutile; elle veut se
-mettre à la tête de tout. Depuis quelque temps, elle a l'air de
-vouloir dominer l'Europe.» (Dépêche de M. de Barante au maréchal
-Soult, 10 août 1839. _Documents inédits._)]
-
-[Note 104: M. de Barante avait noté, dès le premier jour, l'irritation
-que nous avions ainsi causée, et il y revint souvent, dans la suite de
-la crise, quand il voulut expliquer l'origine de l'hostilité de la
-Russie. (Voy., entre autres, les lettres de M. de Barante au maréchal
-Soult, en date des 3 et 17 août, 23 octobre 1839 et 4 février 1840, et
-la lettre du même à M. Guizot, en date du 28 mai 1841. _Documents
-inédits._)]
-
-[Note 105: Dépêche de M. de Barante au maréchal Soult, 16 septembre
-1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 106: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches au
-maréchal Soult, en date du 24 août et du 7 septembre 1839. (_Documents
-inédits._)]
-
-S'il y avait là, pour nous, un très-sérieux avertissement, n'y
-avait-il pas aussi matière à réflexion pour le cabinet anglais?
-Celui-ci ne devait-il pas se demander jusqu'à quel point il était de
-son intérêt de faire courir à l'alliance occidentale le risque d'une
-rupture si passionnément désirée à Saint-Pétersbourg? Lord Palmerston
-se rendait parfaitement compte du mobile du czar. «Je ne doute pas,
-disait-il à notre ambassadeur, que le cabinet russe, dans son aveugle
-et folle partialité contre la France, n'ait été surtout préoccupé du
-désir de bien mettre notre dissentiment en évidence; il n'y a sorte de
-gracieusetés que la Russie n'ait essayées avec nous, depuis un an,
-pour diviser nos deux gouvernements[107].» Mais le ministre anglais
-n'en persistait pas moins dans sa politique; la passion de Nicolas se
-trouvait, pour le moment, seconder sa propre passion; cela lui
-suffisait: il ne voyait pas plus loin. Ainsi, en même temps qu'à
-Saint-Pétersbourg on était prêt à faire toutes les avances à
-l'Angleterre pour la séparer de nous, à Londres on ne semblait avoir
-aucun scrupule à les accepter.
-
-[Note 107: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 17
-septembre 1839, citée par M. Guizot.]
-
-Lord Palmerston ne rencontrait pas en Autriche la même animosité contre
-la France. Si peu favorable que M. de Metternich fût à Méhémet-Ali, il
-eût accepté tout ce que les cabinets de Londres et de Paris lui eussent
-proposé d'accord; il ne se lassait pas de le déclarer aux ambassadeurs
-des deux puissances[108]. Mais du moment où celles-ci se divisaient, il
-devait naturellement se ranger du côté où l'on faisait au pacha la part
-la plus petite[109]. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à se dissimuler qu'à
-Vienne, les sentiments n'étaient plus les mêmes pour nous qu'au début
-des négociations. Là aussi, on avait été offusqué du ton de la
-discussion des crédits; les phrases où s'était alors complu notre
-orgueil national avaient paru au dehors l'indice d'une politique à la
-fois aventureuse et arrogante qui inquiétait la prudence et blessait
-l'amour-propre des autres puissances. L'attitude de notre diplomatie
-n'était pas toujours faite pour corriger cette impression. Le ministère,
-préoccupé de répondre à l'attente du parlement, qui l'avait sommé de
-faire jouer à la France un rôle prépondérant, agissait parfois avec une
-sorte d'ostentation qui froissait des alliés ombrageux[110]. «À Paris,
-écrivait le 7 août M. de Metternich, on ne voit _que soi_, et l'on
-oublie que par là on excite à en user de même, à l'égard de la France,
-ceux avec qui l'on entend entrer en affaires. _Tout pour et par la
-France_ est un mot qui sonne bien à des oreilles françaises, mais qui
-déchire toutes les autres oreilles[111].» Quelques mois plus tard, à
-l'avénement du ministère du 1er mars, M. de Barante, revenant sur cette
-conduite du cabinet du 12 mai, écrivit: «Ce cabinet ne s'est pas assez
-séparé des jactances propres à la tribune et à la presse, mais si peu
-convenables à des ministres. Nous avons inquiété l'Europe, hors de
-propos, sans but et sans profit. L'Allemagne s'est émue de tant de
-paroles dites au sujet de la rive gauche du Rhin. On s'est figuré que le
-maréchal voulait guerroyer et tout pourfendre.» Il ajoutait dans une
-autre lettre: «Je ne sais comment a fait le dernier ministère, mais il a
-répandu l'idée que nous avions envie de guerroyer, de conquérir, de
-chercher les traces de Napoléon[112].» En s'éloignant de nous, le
-gouvernement autrichien se rapprochait de la Russie. Au commencement de
-la crise, il ne s'était vu qu'en tremblant engagé contre cette
-puissance, et il avait eu besoin, pour se rassurer, de sentir derrière
-lui ses deux nouveaux alliés[113]. Du moment, au contraire, où il devint
-manifeste que ceux-ci n'étaient pas d'accord, le cabinet de Vienne n'eut
-plus qu'une pensée: se faire pardonner à Saint-Pétersbourg sa velléité
-de politique occidentale. Le retour se fit assez promptement pour que,
-le 13 septembre, M. de Metternich pût écrire au comte Apponyi: «La
-difficulté réelle dans l'affaire orientale se trouve placée entre Paris
-et Londres, car la Russie est à nous[114].» Ainsi nous échappait ce qui
-devait être le profit principal de notre politique, cette dissolution de
-l'ancienne Sainte-Alliance, cette séparation de l'Autriche et de la
-Russie, que naguère l'on se félicitait d'avoir si vite obtenues.
-
-[Note 108: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 109: M. de Metternich écrivait, le 25 septembre 1839: «Les
-quatre cabinets de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de
-Londres sont _turcs_; celui des Tuileries est égyptien.» (_Mémoires_,
-t. VI, p. 376.)]
-
-[Note 110: Dès le 19 juillet 1839, le maréchal Soult recommandait à M.
-de Sainte-Aulaire de calculer son langage de façon que «la part qui
-reviendrait au Roi et à la France», dans le concert européen, «fût
-bien constatée» et put «être plus tard hautement proclamée».
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 111: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 373.--Un peu
-après, le 25 septembre, M. de Metternich se plaignait que «la
-politique française fût voulante, agissante, tripoteuse, ambitieuse.»
-(_Ibid._, p. 376.)]
-
-[Note 112: Lettres de M. de Barante à M. Thiers et à M. Guizot, en
-date du 18 mars 1840. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 113: Même lorsque le gouvernement autrichien croyait pouvoir
-s'appuyer sur la France et l'Angleterre, le moindre froncement de
-sourcils de l'autocrate russe le mettait mal à l'aise. Au mois d'août,
-M. de Metternich tomba gravement malade et dut, pendant plusieurs
-semaines, abandonner la direction des affaires. On attribua
-généralement sa maladie à l'émotion que lui avait causée le refus
-irrité du czar de prendre part à la conférence de Vienne. M. de
-Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche en Russie et remplaçant intérimaire
-de M. de Metternich, disait que ce dernier «avait pensé mourir de
-regret et d'effroi de s'être trompé sur les sentiments de l'empereur
-Nicolas». (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
-
-[Note 114: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 374.]
-
-Notre ambassadeur à Vienne, M. de Sainte-Aulaire, suivait ces
-péripéties de la politique autrichienne, avec la même sagacité dont
-faisait preuve M. de Barante à Saint-Pétersbourg. Il ne se lassait pas
-de répéter à son gouvernement que, «pour être quatre, ou même trois»,
-c'est-à-dire pour avoir, contre la Russie, le concert de l'Autriche,
-de la Prusse, de l'Angleterre et de la France, «il fallait commencer
-par être deux», c'est-à-dire établir l'accord entre Londres et Paris,
-et il ajoutait: «Si l'on n'a pas su ou pu s'entendre avec
-l'Angleterre, il faut tout abandonner; l'Autriche n'interviendra pas
-pour nous mettre d'accord; elle se serrera contre la Russie et
-s'efforcera de se faire pardonner un mauvais mouvement[115].» M. de
-Sainte-Aulaire, ne craignant pas de rompre ouvertement avec
-l'engouement pour le pacha d'Égypte, ajoutait: «Faut-il nous brouiller
-avec tous nos alliés dans l'intérêt de Méhémet-Ali? Cet homme est le
-mauvais génie de la France; son ambition est insatiable, ses projets
-révolutionnaires. En paraissant le favoriser, nous nous aliénons
-l'Autriche comme l'Angleterre. La Russie, bâtissant sur nos ruines,
-prendra notre place dans leur alliance, et restera l'arbitre des
-affaires d'Orient[116].» Ces représentations furent mal reçues par le
-gouvernement français. Le Roi fit appeler M. de Langsdorff, que M. de
-Sainte-Aulaire avait envoyé à Paris pour y défendre sa politique, et,
-après avoir pris la peine de l'endoctriner longuement, lui ordonna de
-repartir aussitôt pour Vienne. «La France, disait Louis-Philippe,
-n'est pas directement intéressée à l'établissement plus ou moins
-étendu du pacha en Syrie; la chose en elle-même ne lui importe guère;
-mais ce qui importe beaucoup, c'est de préserver l'empire ottoman de
-sa ruine et l'Europe d'une guerre générale. Cette guerre est
-inévitable si l'on fait au vice-roi des conditions trop dures. Il ne
-manquera pas, alors, d'ordonner à son fils de passer le Taurus et de
-marcher sur Constantinople. Or, la Russie ne consentant pas à accepter
-le concours des autres puissances dans la mer de Marmara, la guerre va
-éclater, et le plus infaillible de ses résultats est la ruine de
-l'empire ottoman[117].» Comme on le voit, le raisonnement de
-Louis-Philippe reposait entièrement sur l'idée que tout le monde, en
-France, se faisait alors de la force du pacha. Au ministère des
-affaires étrangères, M. Desages n'était pas moins décidé que le Roi,
-et de toutes parts M. de Sainte-Aulaire s'entendait signifier qu'il
-faisait fausse route. La politique française s'engageait donc
-décidément dans l'impasse égyptienne. Elle ne devait pas tarder à y
-rencontrer le péril signalé à l'avance par notre prévoyant
-ambassadeur.
-
-[Note 115: Lettre à M. Bresson, 22 août 1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 116: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 117: _Ibid._]
-
-
-VIII
-
-Jusqu'alors la Russie, tout en observant les événements, en écoutant
-attentivement ce qu'on lui disait et même ce qu'on ne lui disait pas,
-était restée sur la réserve, et n'avait pris l'initiative d'aucune
-démarche. Vers le milieu de septembre 1839, en présence du désaccord
-croissant de l'Angleterre et de la France, elle jugea le moment venu
-de sortir de cette attitude passive. On apprit soudainement, en
-Europe, que le ministre russe à Darmstadt, qui passait pour posséder
-la confiance du czar et de M. de Nesselrode, M. de Brünnow, était
-envoyé à Londres afin de proposer à lord Palmerston une entente sur la
-question orientale. La nouvelle fit grande rumeur dans les
-chancelleries, et tous les yeux se portèrent sur le théâtre de cette
-négociation. De Vienne, où il ne pouvait plus être question de réunir
-la conférence, le centre diplomatique se trouvait, par là, transporté
-à Londres; la direction échappait définitivement à M. de Metternich,
-pour passer à lord Palmerston: la France ne gagnait pas au change.
-
-M. de Brünnow arriva en Angleterre le 15 septembre. L'objet principal,
-unique, de sa mission, était d'appuyer le cabinet de Londres pour le
-brouiller avec celui de Paris. Il déclara tout d'abord à lord
-Palmerston «que le czar adhérait entièrement à ses vues sur les
-affaires d'Égypte; qu'il s'associerait à toutes les mesures qui
-seraient jugées nécessaires pour leur donner effet; qu'il s'unirait
-pour cela à l'Angleterre, à l'Autriche et à la Prusse, soit que la
-France entrât dans ce concert, soit qu'elle restât à l'écart,» et,
-comprenant qu'il pouvait s'exprimer à coeur ouvert avec le ministre
-anglais, il ajouta que, «tout en reconnaissant, au point de vue
-politique, l'avantage d'avoir la France avec soi, le czar,
-personnellement, préférerait qu'elle fût laissée en dehors[118]».
-Quant à la protection à exercer sur l'empire ottoman, le czar
-acceptait qu'elle appartînt à l'Europe entière et renonçait a
-renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi, dont le terme expirait
-prochainement. Seulement, pour reprendre en fait une partie de ce
-qu'il abandonnait en droit, il demandait qu'au cas où il serait
-nécessaire de défendre Constantinople contre Méhémet-Ali, les
-vaisseaux et les soldats russes fussent seuls admis à entrer dans la
-mer de Marmara, tandis que les escadres des autres puissances
-opéreraient dans la Méditerranée, sur les côtes de Syrie et d'Égypte.
-La Russie protestait, du reste, que, dans ce cas, elle n'agirait pas
-en son nom propre, mais comme mandataire de l'Europe[119].
-
-[Note 118: Lettre de lord Palmerston à M. Bulwer, 24 septembre 1839.
-(BULWER, t. II, p. 263)]
-
-[Note 119: BULWER, t. II, p. 263, et dépêche du général Sébastiani au
-maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
-historiques_.)]
-
-Avant même d'avoir pu prendre l'avis de ses collègues, alors
-dispersés, lord Palmerston communiqua cette ouverture au général
-Sébastiani. «Je lui ai tout dit, écrivait-il à M. Bulwer, excepté la
-préférence de Nicolas pour une solution qui laisse la France
-dehors[120].» Il ne cacha pas qu'il était personnellement
-très-favorable à la proposition russe et qu'il comptait la voir
-accepter par le cabinet anglais; il se disait sûr également de
-l'adhésion «cordiale» de l'Autriche et de la Prusse[121]. Dans cette
-situation difficile, le gouvernement français manoeuvra fort
-habilement; au lieu de se plaindre de la part faite au pacha, il ne
-fit porter ses réclamations que sur la prétention, manifestée par la
-Russie, d'entrer seule dans la mer de Marmara: c'était substituer un
-grief européen à ce qui n'eût été qu'un grief français. Cette
-attitude, prise dès la première heure par le général Sébastiani[122],
-fut confirmée par une dépêche du maréchal Soult; après avoir soutenu
-que l'acceptation de la prétention russe impliquerait la
-reconnaissance du traité d'Unkiar-Skélessi et créerait un précédent
-dont le czar pourrait ensuite se prévaloir comme d'un droit, le
-maréchal, se sentant sur un bon terrain, ajoutait avec une singulière
-fermeté de ton: «Jamais, de notre aveu, une escadre de guerre ne
-paraîtra devant Constantinople sans que la nôtre ne s'y montre
-aussi... Le cabinet de Londres n'ayant pas encore pris de résolution
-définitive, nous aimons à croire que de plus mûres réflexions lui
-feront repousser les propositions captieuses de la Russie. En tout
-cas, la détermination du gouvernement du Roi est irrévocable. Quelles
-que soient les conséquences d'un déplorable dissentiment, dût-il avoir
-pour effet l'accomplissement du projet favori de la Russie, celui de
-nous séparer de nos alliés, ce n'est pas nous qui en aurons encouru la
-responsabilité. Nous resterons sur notre terrain; ce ne sera pas notre
-faute, si nous n'y retrouvons plus ceux qui s'y étaient d'abord placés
-à côté de nous[123].»
-
-[Note 120: BULWER, t. II, p. 264.]
-
-[Note 121: _Ibid._, p. 264 à 266, et dépêche du général Sébastiani au
-maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces
-historiques_.)]
-
-[Note 122: Même dépêche.]
-
-[Note 123: Dépêche du 26 septembre 1839.]
-
-Ce langage fit impression sur le gouvernement anglais. Vainement lord
-Palmerston persistait-il à soutenir que l'on avait satisfaction du
-moment où les troupes russes entraient dans le Bosphore en vertu d'un
-mandat de l'Europe; vainement s'étonnait-il qu'on n'eût pas plus
-confiance dans le czar[124]: parmi les autres ministres anglais, tous
-ne mettaient pas autant d'entrain à se jeter dans les bras de la
-Russie et à rompre avec la France. Deux d'entre eux, lord Holland et
-lord Clarendon, se proclamaient hautement partisans de l'alliance
-française. Sans être aussi décidés, le marquis de Lansdowne, grand
-seigneur accompli, très-considéré dans son parti, et lord John
-Russell, l'un des principaux orateurs du ministère, s'inquiétaient
-visiblement de la politique du _Foreign Office_. Quant au chef du
-cabinet, lord Melbourne, il était sans doute trop insouciant et
-indolent pour beaucoup résister à la passion impérieuse de lord
-Palmerston; toutefois, autant que le lui permettaient son égoïsme
-épicurien et cet _I don't care_[125] dont il semblait avoir fait sa
-devise, il préférait l'alliance française à l'alliance russe.
-Soigneux de ne pas se faire d'affaires qui troublassent son repos, il
-se préoccupait des risques auxquels l'exposerait, au dehors, la
-hardiesse aventureuse de son ministre des affaires étrangères, et
-aussi des mécontentements que soulèverait, dans l'intérieur de son
-propre parti, une politique si contraire à la tradition des whigs. Ne
-voyait-il pas que l'homme salué naguère par ces derniers comme leur
-grand chef, le champion victorieux de la réforme parlementaire, le
-vieux lord Grey, toujours respecté et influent, bien que vivant dans
-une retraite mélancolique et ennuyée, exprimait hautement l'avis qu'on
-ne devait pas se séparer de la France? De là les résistances et les
-hésitations que lord Palmerston, à sa grande surprise, rencontra dans
-le sein du conseil des ministres. Malgré ses efforts, il fut décidé
-que les propositions de M. de Brünnow n'étaient pas acceptables, et
-même qu'il fallait faire un pas vers la France, pour lui faciliter
-l'accord.
-
-[Note 124: «Je dis, racontait lord Palmerston lui-même, qu'il ne
-semblait pas y avoir de moyen terme entre la confiance et la défiance;
-que si nous liions la Russie par un traité, nous devions nous fier à
-elle; et que, nous fiant à elle, il valait mieux ne mêler aucune
-apparence de suspicion à notre confiance.» (BULWER, t. II, p.
-264.)--Voy. aussi la dépêche précitée du général Sébastiani, en date
-du 23 septembre.]
-
-[Note 125: «Cela m'est égal.»]
-
-Le chef du _Foreign Office_ dut donc, bien à contre-coeur, signifier,
-le 3 octobre, à l'envoyé russe, que «le cabinet anglais n'adhérait
-point à ses propositions», et donner comme raison de ce refus le désir
-de ne pas se séparer de ses alliés d'outre-Manche. «La France, dit-il,
-ne peut consentir, pour sa part, à l'exclusion des flottes alliées de
-la mer de Marmara, dans l'éventualité de l'entrée des forces russes
-dans le Bosphore, et l'Angleterre ne veut pas se détacher de la
-France, avec laquelle elle a marché dans une parfaite union depuis
-l'origine de la négociation[126].» Il communiqua en même temps cette
-résolution au général Sébastiani, et ajouta, ce qui lui coûta plus
-encore, que, par déférence pour la France, l'Angleterre consentait à
-joindre à l'investiture héréditaire de l'Égypte en faveur de
-Méhémet-Ali, la possession, également héréditaire, du pachalik d'Acre,
-sans la ville de ce nom: le tout sous la condition que, en cas de
-refus du pacha, le gouvernement français s'associerait aux mesures de
-contrainte à prendre contre lui. Notre ambassadeur, en faisant
-connaître à son ministre cette concession, disait: «Sans doute, le
-retour n'est pas aussi complet que nous pourrions le désirer; mais il
-y a un immense pas de fait. Je crains, je l'avoue, que ce ne soit le
-dernier[127].»
-
-[Note 126: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 3 octobre
-1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 127: Dépêche de M. de Brünnow, 8 octobre 1839.]
-
-Lorsque l'historien considère après coup les événements qui ont mal
-tourné, il lui semble parfois regarder de haut et de loin des
-voyageurs qui se seraient trompés de route; d'où il est, il discerne
-clairement la fondrière ou l'impasse auxquels ils vont aboutir; mais
-souvent aussi, il voit, avant ce terme fatal, s'embrancher, sur cette
-même route, d'autres chemins qu'il suffirait de prendre pour retrouver
-la bonne direction. S'il s'aperçoit qu'on néglige ces moyens de salut
-et qu'on passe outre, il éprouve un serrement de coeur et ne retient
-pas un mouvement d'impatience, ne se souvenant pas toujours assez que
-ceux qui marchent dans la plaine ne peuvent, comme lui, embrasser
-l'horizon. À l'époque où nous a conduits notre récit, dans les
-premiers jours d'octobre 1839, le gouvernement français, jusqu'alors
-égaré sur une fausse piste, ne nous apparaît-il pas comme étant arrivé
-à l'un de ces embranchements? Qu'il entre dans la voie ouverte par la
-proposition de l'Angleterre, et il est assuré, non-seulement
-d'échapper au péril qui le menace, mais de terminer honorablement,
-brillamment même, sa campagne diplomatique. Peu importe que la part de
-Syrie soit plus ou moins considérable; elle est accordée contre le
-voeu de toutes les autres puissances, et à notre seule considération;
-l'effet moral est donc complet, et le pacha devient tout à fait notre
-protégé. De plus, au vu de l'Europe, nous déjouons la manoeuvre par
-laquelle la Russie s'est flattée de nous isoler et de nous humilier;
-nous battons lord Palmerston dans son propre cabinet; nous obtenons de
-l'Angleterre une concession qui est une marque d'amitié et de
-déférence. L'intérêt, l'honneur et même l'amour-propre ont
-satisfaction. Dès lors, nous pouvons, sans crainte de nous diminuer,
-faire un pas à notre tour et accepter la transaction offerte.
-
-Notre gouvernement n'en jugea pas ainsi. Enhardi, plutôt que
-satisfait, par la concession qui lui était faite, il n'y vit qu'une
-raison de persister dans ses exigences; il se persuada qu'un accord
-n'était plus à craindre entre l'Angleterre et la Russie, que la
-première y avait une répugnance invincible, et que la seconde serait
-trop attachée à ses rêves de prépondérance en Orient, pour faire les
-concessions nécessaires: c'était ne tenir compte ni de la passion de
-lord Palmerston ni de celle de Nicolas. Toujours dupe de la comédie
-que le pacha jouait à dessein devant les consuls, on se figurait, à
-Paris, qu'il n'accepterait jamais de telles conditions. «Plutôt que de
-les subir, disait-on, il se jetterait dans les chances d'une
-résistance moins dangereuse pour lui qu'embarrassante et
-compromettante pour l'Europe[128].» D'ailleurs les journaux français,
-de plus en plus échauffés au sujet de l'Égypte, de plus en plus
-susceptibles sur tout ce qui touchait à l'orgueil national,
-soutenaient contre la presse anglaise une polémique qui ne facilitait
-pas la conciliation diplomatique, exerçaient une surveillance
-ombrageuse sur toutes les démarches du gouvernement, épiaient tous les
-bruits, et, prompts à s'imaginer, au moindre indice, que quelque
-accord se concluait, aux dépens du pacha, avec le cabinet de Londres,
-dénonçaient cet accord comme une lâcheté et une trahison. C'est ainsi
-que, trompé par ses propres illusions, intimidé et entraîné par la
-presse, le ministère n'hésita pas à repousser absolument l'ouverture
-de lord Palmerston. Par une dépêche en date du 14 octobre, le maréchal
-Soult déclara persister dans ses vues antérieures, alors même que
-cette persistance «serait le signal d'un accord intime entre
-l'Angleterre et la Russie». «Nous déplorerions vivement, disait-il, la
-rupture d'une alliance à laquelle nous attachons tant de prix; mais
-nous en craindrions peu les effets directs, parce qu'une coalition
-contraire à la nature des choses et condamnée d'avance, même en
-Angleterre, par l'opinion publique, serait nécessairement frappée
-d'impuissance[129].»
-
-[Note 128: Dépêche du maréchal Soult, 14 octobre 1839.]
-
-[Note 129: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Quelques jours après, le 18 octobre, le général Sébastiani écrivait au
-maréchal: «J'ai fait à lord Palmerston la communication que me
-prescrivait Votre Excellence. J'ai reproduit toutes les considérations
-sur lesquelles le gouvernement du Roi se fonde pour persister dans ses
-premières déterminations relativement aux bases de la transaction à
-intervenir entre le sultan et Méhémet-Ali. Lord Palmerston m'a écouté
-avec l'attention la plus soutenue. Lorsque j'ai eu complété mes
-communications, il m'a dit ces simples paroles: «Je puis vous
-déclarer, au nom du conseil, que la concession faite d'une portion du
-pachalik d'Acre est retirée.» J'ai vainement essayé de ramener la
-question générale en discussion; lord Palmerston a constamment opposé
-un silence poli, mais glacial. Je viens de reproduire textuellement,
-monsieur le maréchal, les seuls mots que j'aie pu lui arracher. Mes
-efforts se sont, naturellement, arrêtés au point que ma propre dignité
-ne me permettait pas de dépasser[130].» Ne voit-on pas percer l'âpre
-satisfaction avec laquelle le ministre anglais retire la concession
-qu'il nous avait offerte malgré lui, et la résolution où il est de
-reprendre contre nous une campagne sans ménagement? Cette fois, il
-espère bien que nos amis, découragés par notre obstination, ne
-s'interposeront plus entre lui et nous. Aussi, dans les semaines qui
-suivent, ses communications au gouvernement français deviennent d'un
-tel ton que lord Granville est obligé de lui demander des corrections;
-lord Palmerston ne les fait qu'en rechignant. «Bien que quelques-uns
-des faits et des arguments dont je me suis servi, écrit-il à son
-ambassadeur, doivent, comme vous le dites, toucher au vif
-Louis-Philippe, cependant il me semble nécessaire d'en agir ainsi, et
-nous ne pouvons nous sacrifier nous-mêmes par délicatesse pour
-lui[131].» Tel est même son parti pris, qu'il affecte de prendre au
-sérieux je ne sais quelle historiette d'après laquelle Louis-Philippe
-aurait annoncé à un diplomate étranger une prochaine guerre avec
-l'Angleterre, et expliqué ainsi le besoin d'assurer à la France le
-concours d'une puissante flotte égyptienne[132].
-
-[Note 130: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 131: Lettre du 5 novembre 1839. (BULWER, t. II, p. 267.)]
-
-[Note 132: Lettre du 22 novembre 1839. (_Ibid._, p. 268.)]
-
-L'attitude de lord Palmerston n'arracha pas le gouvernement français à
-sa trompeuse sécurité. Ayant su que M. de Brünnow avait quitté Londres
-vers le milieu d'octobre et qu'il était retourné à Darmstadt sans
-aller même prendre langue à Saint-Pétersbourg, le maréchal Soult en
-conclut que tout était fini de ce côté. «Calmez vos inquiétudes sur la
-possibilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie, écrivait-il à
-M. de Sainte-Aulaire. Les renseignements que je reçois me portent à
-croire que l'échec éprouvé à Londres par M. de Brünnow a été complet,
-et qu'il n'existe plus entre les deux cours de négociations
-sérieuses[133].» Par une illusion plus inexplicable encore, notre
-ministre croyait, au cas où il serait abandonné par l'Angleterre,
-pouvoir espérer l'appui de l'Autriche et de la Prusse[134]. Ce n'était
-pourtant pas la correspondance de ses ambassadeurs qui l'entretenait
-dans ces idées. De Saint-Pétersbourg, M. de Barante l'avertissait que
-le czar céderait tout à l'Angleterre pour la brouiller avec nous[135].
-De Berlin, M. Bresson écrivait que la Prusse ne sortirait pas de sa
-«neutralité irrésolue», et que «tout lui paraîtrait bien, pourvu que
-M. de Metternich y eût donné son attache[136].» À Vienne, M. de
-Sainte-Aulaire n'avait pas meilleure impression. «Dans une situation
-donnée, écrivait-il, le gouvernement autrichien se prononcerait contre
-la Russie; dans telle autre, contre l'Angleterre; contre les deux à la
-fois, jamais[137].» Notre ambassadeur ayant demandé à M. de Metternich
-s'il croyait un arrangement possible entre l'Angleterre et la Russie:
-«Je ne sais trop que vous en dire, répondit le chancelier, parce que
-j'ignore ce qui conviendra à lord Palmerston, mais j'ose vous répondre
-que la difficulté ne viendra pas du côté de l'empereur Nicolas. Il est
-puéril d'imaginer qu'il ait commencé cette négociation sans vouloir la
-mener à bien. D'ailleurs, sur cette question des détroits où vous le
-croyez inflexible, il a pris son parti depuis longtemps. La plus
-grosse de vos fautes est assurément votre division avec l'Angleterre.
-Si vous êtes encore à temps pour la réparer, ne perdez pas un moment.
-Vous courez chaque jour le risque d'apprendre qu'on vous a mis en
-dehors de l'affaire d'Orient, et qu'on va faire sans vous ou contre
-vous ce qu'on n'aura pu faire avec vous. Comprenez que l'Autriche et
-la Prusse, fort indifférentes au sort du pacha d'Égypte, ne se
-compromettront pas pour le défendre; nous donnerons les mains à ce qui
-aura été convenu à Londres, et vous n'aurez plus que l'alternative
-d'assister à l'exécution rigoureuse du client que vous voulez
-protéger, ou de le défendre en ayant toute l'Europe contre vous[138].»
-M. de Metternich ne prenait même pas la peine de cacher à M. de
-Sainte-Aulaire que nous ne devions plus compter sur sa bienveillance.
-Il s'en prenait ouvertement à nous de tous les désappointements de sa
-politique, de l'avortement de la conférence de Vienne, de la disgrâce
-qu'il avait encourue à Saint-Pétersbourg, et il laissait voir qu'il se
-croyait désormais obligé de marcher derrière l'Angleterre et la
-Russie, sans rien leur refuser. Et comme notre ambassadeur lui
-demandait ce qu'il ferait si le gouvernement français le chargeait de
-décider, en qualité d'arbitre, entre lord Palmerston et lui:
-«Gardez-vous bien de me le proposer, répondit-il précipitamment, car
-je n'hésiterais pas à donner, sur tous les points, gain de cause à vos
-adversaires[139].»
-
-[Note 133: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 134: Lettre du maréchal Soult au duc d'Orléans, 15 octobre 1839.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 135: Dépêches de novembre 1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 136: Lettre du maréchal Soult au Roi, 9 octobre 1839.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 137: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. de Barante, 5 octobre
-1839. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 138: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 139: _Ibid._]
-
-Toutefois, de si méchante humeur qu'il fût contre la France, M. de
-Metternich ne voyait pas sans méfiance s'établir, entre l'Angleterre
-et la Russie, une intimité qui obligerait l'Autriche à se traîner à
-leur remorque et qui l'annulerait en Orient. Croyant d'ailleurs, lui
-aussi, à la puissance du pacha, il doutait de la possibilité et de
-l'efficacité des moyens coercitifs préconisés par lord Palmerston. Ces
-considérations le déterminèrent, vers la fin de novembre, à essayer de
-s'entremettre et à nous proposer, comme expédient transactionnel, la
-prolongation du _statu quo_ établi par l'arrangement de Kutaièh. M. de
-Sainte-Aulaire se hâta de transmettre cette ouverture au maréchal
-Soult, se figurant qu'elle serait acceptée. Mais le président du
-conseil, tout entier à ses illusions, répondit, le 3 décembre, «qu'il
-était impossible de prendre au sérieux la communication du cabinet de
-Vienne[140]».
-
-[Note 140: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-Quelques jours après ce refus, qui témoignait d'une si superbe
-confiance, tombait brusquement, à Paris, la nouvelle que M. de Brünnow
-allait revenir à Londres «avec pleins pouvoirs pour conclure une
-convention relative aux affaires d'Orient», et que le czar «acceptait
-le principe de l'admission simultanée des pavillons alliés dans les
-eaux de Constantinople[141]». Le gouvernement français fut quelque peu
-déconcerté par un événement qu'il avait refusé si obstinément de
-prévoir. Attendre un secours de l'Autriche, il n'y pouvait plus
-penser: à peine M. de Metternich était-il avisé du nouveau voyage de
-M. de Brünnow, que l'un de ses plus intimes confidents, le baron de
-Neumann, partait pour l'Angleterre avec ordre de rattraper l'envoyé
-russe; il le rejoignit à Calais, fit la traversée dans sa compagnie,
-et, au débarqué, était pleinement d'accord avec lui[142]. Notre
-diplomatie était d'autant plus embarrassée que l'adhésion du czar à la
-présence simultanée des pavillons alliés dans la mer de Marmara, ôtait
-tout fondement à la seule objection faite naguère par elle aux
-premières propositions de M. de Brünnow. Elle ne pouvait contredire
-les propositions nouvelles qu'en portant ouvertement le débat sur la
-question du pacha, où elle était assurée de n'être pas soutenue. Dans
-cette situation, le maréchal Soult se crut obligé d'exprimer, le 9
-décembre, au cabinet anglais, la satisfaction que lui causait la
-concession inespérée faite par la cour de Russie; «le gouvernement du
-Roi, ajoutait-il, reconnaissant, avec sa loyauté ordinaire, qu'une
-convention conclue sur de telles bases changerait notablement l'état
-des choses, y trouverait un motif suffisant pour se livrer à un nouvel
-examen de la question d'Orient, même dans les parties sur lesquelles
-chacune des puissances semblait avoir trop absolument arrêté son
-opinion pour qu'il fût possible de prolonger la discussion.» Ce
-langage un peu embarrassé n'indiquait-il pas, aux derniers jours de
-1839, qu'à Paris, l'on commençait enfin à comprendre la nécessité de
-rabattre quelque chose des exigences égyptiennes? Plus d'un indice
-donne, en effet, à penser que tel était le sentiment personnel de
-Louis-Philippe. Si ce sentiment eût prévalu, il aurait été encore
-temps de conjurer tout péril. Mais le ministère n'avait pas à compter
-seulement avec ses propres inquiétudes et avec les impressions du Roi.
-Il allait avoir à compter avec les Chambres; car les vacances
-législatives touchaient à leur terme.
-
-[Note 141: Dépêche du chargé d'affaires de France à Londres, 6
-décembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-[Note 142: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-
-IX
-
-Cette perspective de la rentrée du parlement ramène naturellement
-l'attention sur la politique intérieure. Pendant qu'au dehors, la
-crise diplomatique s'aggravait, qu'était devenue, au dedans, ce que
-nous avons appelé l'épilogue de la crise parlementaire? Y avait-il
-quelque amélioration? La machine du gouvernement représentatif
-tendait-elle à reprendre son fonctionnement normal et régulier? Depuis
-la coalition et la décomposition qui en avait été la conséquence et le
-châtiment, le mal principal était l'absence d'une majorité véritable.
-Pouvait-on augurer, à la veille de la session de 1840, qu'il allait
-enfin s'en constituer une, soit pour le ministère, soit même contre
-lui? Non; à passer en revue, l'un après l'autre, les divers groupes
-de la Chambre, on y constatait toujours mêmes incertitudes, mêmes
-divisions, même morcellement.
-
-La fraction la plus nombreuse était composée des anciens partisans de
-M. Molé; faute d'une autre désignation on continuait à les appeler les
-221, bien qu'ils n'atteignissent plus ce nombre. Leur ressentiment et
-leur méfiance à l'égard du ministère n'étaient pas diminués. La
-plupart en contenaient l'expression, par répugnance invétérée pour
-toute opposition plus que par déférence pour les hommes au pouvoir.
-Quelques-uns, plus passionnés, semblaient prêts à se jeter dans une
-hostilité ouverte: à leur tête étaient MM. Desmousseaux de Givré et de
-Chasseloup-Laubat; le journal _la Presse_ leur servait d'organe. Quant
-à M. Molé, tout en se disant fort dégoûté de la politique et occupé de
-la rédaction de ses mémoires, il était au fond très-ulcéré, impatient
-de revanche, jaloux surtout de l'autorité que M. Guizot tendait à
-reprendre dans le parti conservateur. Seulement, toujours prudent, et
-sachant, du reste, les défections qui se produiraient parmi les 221,
-s'il leur demandait d'agir, il prêchait la circonspection aux plus
-ardents de ses amis, et les détournait de toute démarche trop
-prononcée[143].
-
-[Note 143: _Correspondance inédite de M. Molé_, _Journal inédit de M.
-le baron de Viel-Castel_, et _Notes inédites de M. Duvergier de
-Hauranne_.]
-
-C'étaient les doctrinaires, peu nombreux d'ailleurs, qui continuaient
-à donner au cabinet l'appui le plus décidé. Il était alors question
-d'une mesure qui, sans faire entrer M. Guizot dans le ministère, l'en
-rapprocherait davantage. M. Duchâtel et M. Villemain avaient proposé
-de le nommer à l'ambassade de Londres, à la place du général
-Sébastiani. L'idée était bien accueillie des autres ministres, qui
-trouvaient le général sans action suffisante sur le gouvernement
-anglais, lui reprochaient de se montrer un peu froid pour le pacha, et
-le soupçonnaient d'être plus l'homme du Roi que du cabinet. En outre,
-le grand orateur doctrinaire leur semblait, alors même qu'il les
-appuyait ou les ménageait, d'un voisinage sinon inquiétant, au moins
-embarrassant. Ils seraient plus tranquilles, le sachant à Londres et
-associé à leur politique. Les convenances de M. Guizot s'accordaient
-sur ce point avec les ombrages des ministres; toujours résigné à
-attendre dans la retraite que la coalition fût oubliée, mais un peu
-mal à l'aise de jouer au parlement l'un de ces rôles muets auxquels il
-n'était pas accoutumé, très-décidé à soutenir le cabinet, mais alarmé
-de sa faiblesse, il saisissait avec plaisir cette occasion de
-s'éloigner, de «se placer en dehors des menées comme des luttes
-parlementaires, dans une position isolée, à la fois amicale et
-indépendante[144]». Les difficultés venaient du Roi: il était fort
-attaché au général Sébastiani, et, bien que satisfait en ce moment de
-la conduite de M. Guizot, il ne lui avait pas, cependant, complétement
-pardonné la coalition. Cette opposition de Louis-Philippe tint,
-pendant quelque temps, les choses en suspens: elle ne devait céder
-qu'un peu plus tard, devant l'insistance des ministres et la menace de
-leur démission.
-
-[Note 144: _Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 372.]
-
-M. Thiers, au contraire, était revenu de vacances plus que jamais
-impatient de jeter bas le ministère et de prendre sa place. Seulement,
-il ne savait où trouver des soldats à mener au feu. Il était toujours
-nominalement le chef du centre gauche; mais une fraction de ce groupe
-s'était détachée avec MM. Passy et Dufaure; le reste était désorienté,
-fatigué, réfractaire à toute impulsion énergique. La gauche déclarait
-qu'elle en avait assez de s'associer sans profit, non sans
-compromission, à des tactiques toutes personnelles, et elle annonçait
-l'intention de revenir à la «politique de principes». M. Thiers se
-tourna vers les doctrinaires, auxquels il montra le Roi se moquant de
-la coalition: ce fut sans succès. Alors, par une évolution qui eût
-surpris de la part de tout autre, il proposa une alliance à M. Molé,
-lui donnant à entendre qu'il était prêt à faire avec lui le «ministère
-de la réconciliation». Le plus étrange est que l'ouverture ne fut pas
-mal reçue. Quelques-uns des 221, de ceux qui naguère s'indignaient le
-plus de la coalition, se montrèrent disposés à en former une nouvelle
-qui n'eût, certes, pas été plus morale. M. Molé lui-même, bien qu'il
-ne pût se flatter d'entraîner dans une semblable campagne toute son
-ancienne armée, se laissa prendre à cette tentation de vengeance. On
-remarquait, dans les salons, les politesses échangées entre lui et M.
-Thiers: on les voyait s'asseoir l'un à côté de l'autre et causer, non
-sans quelque affectation, à voix basse. Dans son entourage, M. Molé,
-en même temps qu'il s'exprimait avec une extrême amertume sur M.
-Guizot, disait volontiers de M. Thiers que, «bien entouré, il pourrait
-rendre de grands services à la France»; M. Thiers, de son côté, se
-défendait «d'avoir jamais partagé les préventions des doctrinaires
-contre M. Molé», et il racontait que, «plus d'une fois, sous le 11
-octobre, il avait voulu le faire entrer au ministère». L'une des
-difficultés de l'accord était que les deux personnages visaient le
-même portefeuille, celui des affaires étrangères; mais divers indices
-faisaient croire que M. Thiers finirait par se contenter de celui de
-l'intérieur. Si secret qu'on voulût garder l'objet de ces pourparlers,
-il en transpirait assez pour provoquer l'indignation des doctrinaires
-et des ministériels. La gauche aussi s'en émut et fit demander des
-explications au chef du centre gauche. Celui-ci répondit qu'il ne
-songeait pas sérieusement à gouverner avec l'ancien ministre du 15
-avril, et qu'il visait seulement à mettre en mouvement toutes les
-oppositions contre le cabinet actuel. Cette réponse fut rapportée à M.
-Molé; mais il était trop animé pour en tenir compte. Il eût pu savoir
-pourtant qu'à cette époque, M. Thiers, prêt à recevoir de toutes mains
-la satisfaction de sa passion, faisait connaître au Roi et au maréchal
-Soult, qu'il était disposé à entrer dans n'importe quelle combinaison
-raisonnable dont seraient exclus M. Passy et M. Dufaure[145].
-
-[Note 145: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-En même temps qu'elle se dégageait des manoeuvres de M. Thiers, la
-gauche cherchait à guerroyer pour son compte et sous son drapeau
-particulier. Aussitôt après la clôture de la session précédente, les
-journaux de ce parti avaient lancé le cri de la réforme électorale.
-Les misères de la situation parlementaire leur servaient d'argument.
-Cette campagne avait été commencée à peu près malgré M. Odilon
-Barrot[146]; celui-ci avait suivi, avec la docilité solennelle qu'il
-montrait toujours en pareil cas. Seulement, quand il fallut préciser
-les conditions de la réforme, il apparut que la gauche n'avait pas
-plus de cohésion que les autres groupes. Les radicaux, sans aller
-jusqu'au suffrage universel préconisé par les légitimistes de la
-_Gazette de France_, réclamèrent le droit de vote pour tous les
-citoyens qui pouvaient faire partie de la garde nationale, tandis que
-la gauche dynastique ne voulait étendre le suffrage qu'aux
-«capacités[147]», aux officiers de la garde nationale et aux
-conseillers municipaux des villes au-dessus de deux mille âmes. Des
-comités rivaux furent institués, l'un présidé par M. Laffitte, l'autre
-par M. Odilon Barrot, et une polémique assez aigre éclata entre le
-_National_ d'une part, le _Siècle_ et le _Courrier français_ d'autre
-part.
-
-[Note 146: M. Léon Faucher, alors principal rédacteur du _Courrier
-français_, écrivait, le 30 juillet 1839, à M. Reeve: «Je vous ai
-envoyé aujourd'hui un numéro du _Courrier_ qui renferme une espèce de
-manifeste en vue de la réforme électorale. J'ai jugé utile de mettre
-en train la réforme..... L'opposition n'avait plus de symbole ni de
-drapeau. Elle tournait à l'individualisme et tombait en poussière.
-Barrot, que j'avais tourmenté, me donnait raison, mais n'agissait
-pas.» (LÉON FAUCHER, _Bibliographie et Correspondance_, t. Ier, p.
-83.)]
-
-[Note 147: Par «capacités» on entendait les personnes portées sur «la
-seconde liste du jury», c'est-à-dire les fonctionnaires nommés par le
-Roi et exerçant des fonctions gratuites; les officiers de terre et de
-mer en retraite; les docteurs et licenciés des facultés de droit, des
-sciences et des lettres; les docteurs en médecine; les membres et les
-correspondants de l'Institut; les membres des autres sociétés savantes
-reconnues par le Roi; les notaires.]
-
-Ainsi, à la veille de l'ouverture de la session, ce n'était presque
-partout que divisions et impuissance. D'une Chambre ainsi composée, de
-partis en cet état, que pouvait-on attendre? Si l'on ne voyait pas
-comment se formerait une majorité pour renverser le cabinet, on ne
-voyait pas davantage où était celle qui le ferait vivre. Impossible
-d'établir aucune prévision. Une telle situation fournissait matière à
-de nouvelles lamentations sur le discrédit du régime parlementaire.
-«Pour la première fois, disait alors le _Journal des Débats_, un
-ministère se présente, à proprement parler, sans majorité et cependant
-avec quelque chance de passer et de se soutenir au milieu de tous les
-partis. Si quelque événement imprévu ne le renverse pas, il est
-possible que nous le voyions arriver au bout de la session. Il
-continuera à être, parce qu'il est. Ne fût-ce que par fatigue des
-luttes de l'année dernière, la Chambre est disposée à n'être pas
-difficile. Mais on conviendra, au moins, que le régime parlementaire
-n'a pas profité beaucoup du résultat de la coalition si parlementaire
-de l'an passé[148].» Quelques observateurs espéraient que la royauté
-gagnait ce que perdait le parlement; ils se fondaient sur le vif
-succès qu'à cette époque même, le prince royal venait d'obtenir dans
-un voyage assez long en France et en Algérie. «Le duc d'Orléans,
-écrivait à ce propos M. de Barante, me paraît avoir fait merveille
-d'abord dans sa tournée en France, puis en Afrique. La partie royale
-de notre gouvernement est plus en voie de perfectionnement que la
-partie représentative[149].»
-
-[Note 148: 18 décembre 1839.--Sur cette faillite de la coalition, le
-_Journal des Débats_ ne tarissait pas; il disait un autre jour:
-«Connaissez-vous un homme, un parti, qui ne soit pas sorti de la
-coalition, plus faible, plus petit qu'il n'y était entré? Les chefs
-surtout..... Ne les voyez-vous pas errer en quelque sorte dans le
-chaos qu'ils ont fait, cherchant un parti et ne le trouvant pas?
-Écoutez les journaux qui se flattaient le plus d'avoir trouvé dans la
-coalition la base d'une majorité nouvelle: ce ne sont que plaintes
-lamentables sur la confusion des opinions, sur le déchirement des
-partis, sur l'abaissement général.»]
-
-[Note 149: Lettre du 26 novembre 1839. (_Documents inédits._)]
-
-
-X
-
-La session fut ouverte, le 23 décembre 1839, par un discours du trône
-assez effacé. La discussion de l'Adresse, à la Chambre des députés,
-fut longue et confuse[150]. Sur la politique intérieure, beaucoup de
-critiques furent dirigées contre le ministère, soit par la gauche,
-soit par la fraction hostile des 221, mais sans qu'il se dessinât un
-sérieux mouvement d'attaque. Alors même qu'ils disaient les choses les
-plus dures, les orateurs ne semblaient pas y mettre grand entrain, et
-la Chambre, fatiguée ou sceptique, entendait tout sans s'émouvoir. Si,
-par moments, réapparaissait quelqu'une des idées redoutables, si
-puissamment agitées par la coalition lors de l'Adresse de 1839,
-personne n'avait la volonté ou la force d'y insister; on eût dit le
-dernier bouillonnement d'une chaudière dont le foyer s'éteint. Ce qui
-domina, ce fut une sorte de gémissement découragé sur la dislocation
-des partis, sur l'absence de majorité, et sur l'impuissance dont
-semblait frappée l'institution parlementaire. Le ministère ne nia pas
-le mal, et y chercha, au contraire, un argument pour s'excuser de ne
-pas avoir plus d'autorité. Au cours de la discussion, M. O. Barrot se
-crut obligé, envers le parti qui le suivait ou plutôt le poussait, de
-poser la question de la réforme électorale. Ce n'était pas qu'il fût
-en état de préciser en quoi elle devait consister. «Est-ce que vous
-croyez, disait-il, que j'ai fait, des détails d'une réforme
-électorale, un programme politique? Mon programme politique, c'est que
-la réforme électorale doit être considérée comme une nécessité.» À
-quoi M. Villemain répondait vivement, avec une clairvoyance à laquelle
-l'événement ne devait que trop donner raison: «Vous avez parlé
-_d'héroïque confiance_: l'héroïque confiance, c'est de remuer
-l'immense question de la réforme électorale, en croyant qu'on pourra
-l'arrêter. C'est surtout de la remuer, pour la montrer au public comme
-une curiosité, et pour dire ensuite qu'il faut attendre. Ces
-questions-là sont brûlantes, dangereuses; les remuer, sans avoir
-l'intention de les résoudre promptement, c'est une imprudence
-politique.» Cette réforme, du reste, ne paraissait point passionner le
-pays: en même temps que M. Odilon Barrot la réclamait à la tribune, le
-parti radical, qui l'entendait autrement que la gauche dynastique,
-essaya une manifestation de gardes nationaux; à peine put-il en réunir
-trois cents qui allèrent se faire haranguer par M. Laffitte[151] et
-qui furent ensuite réprimandés par le maréchal Gérard pour infraction
-à la loi interdisant «toute délibération prise par la garde nationale
-sur les affaires de l'État».
-
-[Note 150: 9 au 15 janvier 1840.]
-
-[Note 151: 12 janvier 1840.]
-
-Les affaires d'Orient préoccupaient trop l'opinion pour ne pas occuper
-une place importante dans les débats de l'Adresse. Il apparut aussitôt
-qu'aux yeux d'une partie des députés, le gouvernement avait toujours
-besoin d'être surveillé et stimulé, et que la couronne était
-particulièrement suspecte de n'avoir pas un sentiment assez vif et
-assez énergique de l'honneur national. «Il est bon, disait M.
-Duvergier de Hauranne, que cette tribune avertisse souvent l'Europe et
-ceux qui nous représentent auprès d'elle, qu'à côté des ministres, il
-y a, en France, des Chambres jalouses de la dignité du pays et
-décidées à surveiller partout les déterminations et les actes du
-gouvernement. Il est bon que les ministres eux-mêmes sachent qu'ils ne
-sont point isolés, et qu'ils trouveront un appui prompt et énergique
-toutes les fois que, dans leur indépendance et leur liberté, ils se
-refuseront à de fâcheuses concessions.» C'était la même défiance,
-triste reste de la coalition, qui s'était déjà manifestée, six mois
-auparavant, lors du vote du crédit de dix millions. Non que l'état des
-esprits fût en janvier 1840 identiquement ce qu'il avait été en
-juillet 1839. Dans la première de ces discussions, la Chambre avait
-cru avoir le champ libre devant elle; chacun avait disposé à son gré
-des événements futurs. Dans la seconde, on se trouvait, au contraire,
-en présence d'événements déjà partiellement accomplis et qui, sur
-divers points, menaçaient de tromper gravement les prévisions
-optimistes. Les députés avaient le sentiment plus ou moins net de ces
-difficultés, de ces périls, et, à la confiance superbe du début, avait
-succédé une sorte d'anxiété. En concluaient-ils qu'il fallait user de
-prudence et de modération, remettre chaque chose à son rang, négliger
-l'accessoire pour assurer le principal, et, par exemple, ne pas
-risquer de compromettre la situation de la France en Europe, pour
-tenter d'agrandir un peu plus Méhémet-Ali en Asie? Nullement! La
-plupart des orateurs, sans rien rabattre de leurs exigences, ne
-paraissaient voir dans les difficultés soulevées qu'une occasion
-d'âpres récriminations contre l'Angleterre. M. de Lamartine fut à peu
-près seul à dénoncer la chimère et le péril de notre politique
-égyptienne[152], et c'était pour y substituer une chimère plus
-périlleuse encore, celle d'une politique de partage, où la France
-chercherait son lot sur le Rhin.
-
-[Note 152: M. de Lamartine disait: «Si aujourd'hui, sans plan arrêté,
-sans volonté claire et dite tout haut, la France inquiète, complique,
-menace tantôt la Russie sur ses intérêts vitaux dans la mer Noire,
-tantôt l'Autriche sur ses intérêts commerciaux de l'Adriatique, tantôt
-l'Angleterre sur son immense intérêt de commerce avec ses soixante
-millions de sujets dans l'Inde; si ces puissances vous voient tour à
-tour demander avec elles l'intégrité de l'empire et pousser au
-démembrement, menacées chacune dans un de ses intérêts spéciaux et
-toutes dans leur orgueil, ne finiront-elles pas par voir en vous des
-agitateurs et des ennemis partout, et par concevoir contre la France
-les défiances qu'elles ne doivent qu'aux tergiversations de son
-cabinet?»]
-
-Quelle figure faisait le ministère? Un sentiment de prudence
-diplomatique, peut-être même une arrière-pensée de transaction lui
-avait fait passer sous silence, dans le discours du trône, la question
-particulière du pacha. Mais le projet d'Adresse n'ayant pas gardé la
-même réserve, le maréchal Soult se crut obligé, dans la déclaration,
-du reste très-brève et assez vague, par laquelle il ouvrit la
-discussion, de réparer cette omission; il indiqua que les arrangements
-à prendre en faveur de la famille de Méhémet-Ali n'étaient pas
-incompatibles avec l'intégrité de l'empire ottoman; puis, comme s'il
-mettait la main sur la garde de son épée: «Quoi qu'il arrive, dit-il,
-certains de répondre à la pensée nationale, nous maintiendrons nos
-principes, et nous ne ferons à personne le sacrifice de nos droits, de
-nos intérêts, de notre honneur.» Un autre ministre, M. Villemain,
-ayant pris la parole au cours de la discussion, pour réfuter M. de
-Lamartine, proclama qu'en prenant en main la cause du pacha, le
-gouvernement exécutait une pensée nationale et se conformait à la
-volonté déjà exprimée par la Chambre. Il termina, en insinuant que
-l'Angleterre et la Russie se heurtaient sur trop de points, pour qu'on
-pût craindre entre elles un rapprochement.
-
-La dernière partie du débat prit plus d'importance par l'intervention
-de M. Thiers. Son discours, très-médité, très-mesuré de ton, fut alors
-qualifié de «discours-ministre», et non sans raison, puisque l'orateur
-devait, peu après, remplacer au pouvoir le maréchal Soult. Aussi
-n'est-il pas sans intérêt de savoir comment M. Thiers, député, jugeait
-la politique dont il allait bientôt, comme ministre, diriger la
-suite. Particulièrement frappé du péril que courait l'alliance
-anglaise, il se proclama, avec un éclat voulu, le partisan de cette
-alliance. À son avis, elle eût dû nous suffire pour faire face aux
-difficultés orientales, et c'était un tort d'y avoir substitué
-précipitamment le concert européen; ce tort avait été encore aggravé
-par la note du 27 juillet, que l'orateur considérait comme l'acte le
-plus regrettable de toute cette négociation. Était-ce qu'il blâmait la
-France d'avoir émis, en faveur du pacha, les prétentions qui lui
-aliénaient l'Angleterre? Telle paraissait être, en effet, la
-conséquence logique de sa thèse, et peut-être était-ce sa pensée
-secrète[153]. Mais il avait trop le souci de se montrer toujours en
-harmonie avec la passion nationale, pour oser contredire un sentiment
-aussi général et aussi vif que l'engouement égyptien. Tout au plus
-reprocha-t-il au ministère de s'être donné, dans la forme, des
-apparences de duplicité, ou tout au moins de versatilité, en ne
-faisant pas connaître assez tôt ni assez franchement à l'Angleterre où
-il voulait en venir. Sur le fond de la question, il déclara que la
-Turquie devait faire son sacrifice de l'Égypte et de la Syrie, comme
-elle l'avait fait de la Grèce. S'il blâmait si fort la note du 27
-juillet, c'est qu'elle avait empêché l'arrangement direct qui allait
-se conclure entre la Porte et le pacha, au grand profit de ce dernier;
-et il laissait voir qu'un arrangement de ce genre lui paraissait être
-la solution la plus désirable pour la France. Comment une telle
-politique se conciliait-elle avec l'alliance anglaise, dont l'orateur
-proclamait si haut l'avantage et la nécessité? Pour avoir écarté les
-autres puissances de la délibération, nous serions-nous plus
-facilement accordés avec l'Angleterre sur le sort à faire au pacha?
-N'apparaissait-il pas chaque jour que l'Autriche et la Prusse étaient
-moins animées contre nous que lord Palmerston, et que, sans se mettre
-en travers des desseins de ce dernier, elles le contenaient plutôt
-qu'elles ne l'excitaient? Pour répondre à cette objection qu'il
-prévoyait, M. Thiers donna à entendre que le désaccord avec le cabinet
-de Londres venait surtout des maladresses de nos gouvernants, et que,
-dans l'intimité d'un tête-à-tête, en nous expliquant loyalement et
-amicalement, nous eussions facilement ramené lord Palmerston à notre
-sentiment. Cela n'était pas sérieux. L'orateur devait, tout le
-premier, s'en rendre compte. Aussi était-il obligé, à la fin, de
-supposer le cas où nos raisons ne convaincraient pas l'Angleterre:
-«Alors, disait-il, je conseillerais à mon pays, non pas de rompre,
-mais de se retirer dans sa force et d'attendre; même isolée, la France
-pourrait attendre patiemment les événements du monde. Rendez-moi,
-disait M. Barrot, l'enthousiasme de 1830. Je promets à mon pays de lui
-rendre cet enthousiasme de 1830; je promets de le lui rendre aussi
-grand, aussi beau, aussi unanime; mais à une condition: ayez un grand
-intérêt patriotique, un grand motif d'honneur national, et vous
-verrez, quelles que soient les fautes du gouvernement, reparaître le
-bel enthousiasme des premiers jours de notre révolution.» On aurait
-quelque peine à concilier les contradictions de ce discours. C'est
-qu'en réalité il y avait, ce jour-là, deux hommes dans l'orateur: un
-politique clairvoyant qui comprenait le danger d'une rupture avec
-l'Angleterre, et un manoeuvrier parlementaire qui craignait de
-compromettre sa popularité en ne s'associant pas à un entraînement
-patriotique; or la conclusion à laquelle aboutissait fatalement le
-second se trouvait être, de son propre aveu, l'isolement que le
-premier paraissait signaler comme le danger à éviter.
-
-[Note 153: C'est du moins ce qu'il a dit plus tard, en causant avec M.
-Senior. (SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other
-distinguished persons_, t. I, p. 4.)]
-
-Ce fut le ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, qui répondit à M.
-Thiers. Il soutint l'avantage de l'action commune des puissances,
-justifia ou excusa la note du 27 juillet, nia enfin qu'il ne se fût
-pas franchement expliqué dès le début avec l'Angleterre, renvoyant, du
-reste, la preuve détaillée de ces diverses assertions au jour où il
-serait possible de produire les pièces de la négociation. La politique
-du concert européen, critiquée par M. Thiers, était celle qu'avait
-exposée, non sans éclat, en juillet 1839, la commission des crédits;
-on ne put donc être surpris de voir l'ancien rapporteur de cette
-commission, M. Jouffroy, venir à la rescousse du cabinet. Il rappela
-que cette politique avait été alors approuvée par la Chambre; si elle
-n'avait pas réussi, la faute en était à l'injuste opposition faite par
-l'Angleterre aux prétentions de Méhémet-Ali. Il n'admettait pas, du
-reste, qu'au cas où cette puissance persisterait dans son opposition,
-la France dût, comme l'indiquait M. Thiers, se borner à s'abstenir.
-
-Après tous ces débats sur la politique intérieure et extérieure,
-l'ensemble de l'Adresse fut voté par deux cent douze voix contre
-quarante-huit. Le chiffre infime de la minorité suffit à montrer que,
-sur la question de cabinet, il n'y avait pas eu de vraie bataille. Le
-ministère ne sortait de là ni plus menacé, ni plus fort, pouvant vivre
-encore quelque temps dans ces conditions, mais aussi incapable que
-dans le passé de résister au premier accident qui se produirait. En ce
-qui concernait les affaires d'Orient, quel était le résultat de la
-discussion? La Chambre avait laissé voir, sans doute, qu'elle était
-préoccupée du tour pris par les négociations et du dissentiment avec
-le cabinet anglais; mais elle semblait plus irritée contre ce dernier
-que disposée à le ramener par quelque concession; rien n'indiquait que
-la vue du péril l'eût déterminée à replacer la question des
-agrandissements du pacha au rang secondaire et subordonné d'où elle
-n'eût jamais dû sortir. Quant au ministère, il n'avait pas osé dire un
-mot qui impliquât une limitation des prétentions de Méhémet-Ali et
-avertît les députés du danger de leurs exigences; une fois de plus, il
-avait paru assumer une tâche impossible, par crainte d'être accusé,
-comme naguère le cabinet du 15 avril, d'abaisser la politique de la
-France. Tout cela n'était pas fait pour dissiper les illusions et
-modérer les entraînements de l'opinion. Aussi pouvait-on noter, dans
-le pays, la persistance de l'engouement égyptien et, en plus, un
-réveil de la vieille animosité nationale contre les Anglais. À leur
-sujet, toutes les méfiances trouvaient crédit; on les accusait de
-vouloir s'emparer de Candie, de prétendre dominer seuls en Égypte et
-en Syrie. Lord Palmerston surtout était dénoncé, non sans quelque
-raison, comme l'ennemi acharné de la France. On s'imaginait découvrir
-sa main perfide partout, jusque dans les menées d'Abd-el-Kader, qui
-venait de rentrer en campagne[154]. Telle était sur ce point la
-susceptibilité irritée des esprits, que les journaux de M. Thiers
-durent le défendre contre le reproche de s'être montré «trop Anglais»
-dans son discours; encore n'y purent-ils complétement réussir.
-
-[Note 154: M. Berryer disait un peu plus tard, le 25 mars 1840, à la
-tribune de la Chambre des députés: «L'invasion d'Abd-el-Kader, cette
-invasion subite, meurtrière, est-ce bien lui seul qui l'a conçue? Et
-de quelle fabrique étaient les fusils que nos soldats ramassaient, en
-détruisant cette infanterie d'Abd-el-Kader, formée, disciplinée par
-des traîtres ou par des déserteurs?» (_Sensation prolongée._)]
-
-Dans de telles conditions, on comprend que les communications
-diplomatiques du gouvernement français ne continssent plus trace des
-velléités de transaction qui s'étaient laissées voir dans la dépêche
-du 9 décembre 1839. Au contraire, le maréchal Soult fit signifier
-formellement au gouvernement anglais, le 26 janvier 1840, «qu'il
-considérait comme dangereuse et impraticable la proposition d'imposer
-à Méhémet-Ali les conditions énoncées par lord Palmerston[155]». Et
-quelques jours après, quand le cabinet eut enfin arraché de
-Louis-Philippe la nomination de M. Guizot à l'ambassade de
-Londres[156] et qu'il fallut rédiger ses instructions, on y inséra
-cette déclaration: «Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que
-dans la position où se trouve Méhémet-Ali, lui offrir moins que
-l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie jusqu'au mont Taurus, c'est
-s'exposer de sa part à un refus certain, qu'il appuierait au besoin
-par une résistance désespérée dont le contre-coup ébranlerait et
-peut-être renverserait l'empire ottoman[157].» D'ailleurs divers
-incidents contribuèrent alors à dissiper, chez nos ministres, l'alarme
-que leur avait tout d'abord causée la rentrée en scène de M. de
-Brünnow. Loin de se précipiter vers une conclusion, la négociation
-avec l'envoyé russe paraissait un peu languir. Le cabinet anglais,
-dont tous les membres n'étaient pas aussi pressés que lord Palmerston,
-discutait, sans conclure, les divers projets de convention; il
-finissait même par déclarer nécessaire de faire venir de
-Constantinople un plénipotentiaire turc, ce qui suspendait en fait les
-pourparlers pendant plusieurs semaines[158]. Cet arrêt donnait à notre
-gouvernement le temps de réfléchir et de se retourner. Il y vit
-seulement une raison de s'abandonner plus encore à ses illusions, et
-il se persuada que la seconde démarche de M. de Brünnow échouerait
-comme la première. M. de Metternich, dans ses conversations avec notre
-ambassadeur, raillait ce qu'il appelait notre «crédulité». «La
-conclusion de l'accord est certaine, lui disait-il; quelques semaines
-de délai n'y apporteront aucun changement. Permis à vous de vous faire
-illusion. Quant à moi, je sais à quoi m'en tenir[159].» Ces
-avertissements lointains n'ébranlaient pas la confiance qui avait
-gagné jusqu'aux esprits les plus judicieux, les plus froids du
-cabinet, et M. Duchâtel disait à M. Duvergier de Hauranne: «Ce que
-nous voulons et ce que nous obtiendrons, c'est, pour Méhémet-Ali,
-l'hérédité en Égypte aussi bien qu'en Syrie. Quant au traité préparé
-par M. de Brünnow, nous ne nous en inquiétons pas; nous saurons
-probablement en empêcher la signature, et, s'il était signé, ce serait
-une lettre morte. Nous avons d'ailleurs des renseignements
-authentiques qui nous prouvent que, dans les États qu'il occupe
-aujourd'hui, le pacha est inattaquable, ou du moins invincible[160].»
-
-[Note 155: Dépêche du maréchal Soult au général Sébastiani, du 26
-janvier 1840. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 156: Cette nomination fut publiée le 5 février 1840. Le Roi eut,
-à cette occasion, plusieurs entretiens avec M. Guizot, qu'il reçut
-avec un mélange de bienveillance et d'humeur. «On est bien exigeant
-avec moi, lui dit-il un jour; mais je le comprends; on est toujours
-bien aise de faire avoir à un ami 300,000 livres de rente.--Sire,
-répondit le futur ambassadeur, mes amis et moi, nous sommes de ceux
-qui aiment mieux donner 300,000 livres de rente que les recevoir.» On
-était alors près de discuter la dotation du duc de Nemours, dont nous
-allons bientôt parler. Le Roi sourit et reprit sa bonne humeur.
-(_Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 374.)]
-
-[Note 157: Instructions en date du 19 février 1840. (_Mémoires de M.
-Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 158: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 20 et 28
-janvier 1840 (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)]
-
-[Note 159: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 160: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-Fallait-il donc désespérer de voir le gouvernement français sortir de
-la voie où il s'égarait, et aurons-nous à continuer longtemps encore
-l'histoire un peu monotone et décourageante de cette erreur obstinée?
-Mais voici qu'à ce moment même, des acteurs nouveaux sont sur le point
-d'entrer en scène: un accident de politique intérieure, accident
-singulièrement brusque et imprévu, va amener la chute du ministère du
-12 mai et faire passer en des mains toutes différentes la direction de
-notre diplomatie.
-
-
-XI
-
-Le 25 janvier 1840, le président du conseil annonçait à la Chambre le
-mariage du duc de Nemours, second fils du Roi, avec une princesse de
-Saxe-Cobourg-Gotha, et déposait en même temps un projet de loi
-attribuant au jeune prince une dotation de 500,000 francs et à la
-princesse, en cas de survivance, un douaire de 300,000 francs. C'était
-l'application très-justifiée de la loi de 1832 sur la liste civile,
-qui avait stipulé qu'en cas d'insuffisance du domaine privé, il serait
-pourvu, par des lois spéciales, à la dotation des princes et
-princesses de la famille royale. On sait quelles préventions à la fois
-mesquines et redoutables soulevaient alors ces questions de dotation,
-et l'on n'a pas oublié dans quelle tempête avait sombré, trois ans
-auparavant, l'apanage proposé pour ce même duc de Nemours[161]. Mais,
-le Roi tenant beaucoup à la présentation d'un nouveau projet, le
-maréchal Soult et ses collègues n'avaient pas cru pouvoir s'y refuser.
-Ils se flattaient, d'ailleurs, que la loi soulèverait, cette fois,
-moins de difficultés: d'abord, le mariage du jeune prince rendait plus
-manifeste la nécessité de lui assurer un établissement convenable;
-ensuite, il ne s'agissait, dans la proposition, que d'une dotation
-mobilière; or ce qui avait le plus effarouché, en 1837, c'était le
-caractère territorial, l'apparence féodale de l'apanage, et les
-opposants avaient alors donné à entendre qu'ils eussent concédé
-volontiers une rente équivalente.
-
-[Note 161: Cf. plus haut, t. III, p. 159 et 158, 163 à 165.]
-
-Au premier moment, l'événement sembla donner raison à la confiance du
-gouvernement: la commission, nommée par les bureaux de la Chambre, se
-trouva en grande majorité favorable. Mais quelques jours ne s'étaient
-pas écoulés que la presse avait réveillé toutes les anciennes
-préventions. M. de Cormenin se jeta dans la lutte, avec un nouveau
-libelle, plus enfiellé et plus insultant que jamais[162]. Bientôt, ce
-fut de toutes parts une attaque à outrance contre l'avidité de la
-cour. On l'accusait ouvertement de présenter, pour établir
-l'insuffisance du domaine privé, des états incomplets ou mensongers;
-on établissait des comparaisons perfides entre la richesse du
-souverain et la misère du prolétaire, entre ce qui était demandé pour
-entretenir un fils de roi, et ce qui suffirait à faire vivre des
-milliers de paysans ou d'ouvriers. «Le peuple, écrasé d'impôts,
-concluait-on, trouve que les princes coûtent trop cher.» Polémique
-vraiment mortelle au sentiment monarchique, et où cependant des
-journaux qui se piquaient d'être dynastiques ne se montraient pas
-moins acharnés, moins outrageants que les feuilles radicales! La
-presse provinciale faisait écho à celle de Paris. Sur plusieurs
-points, on faisait signer des adresses, des pétitions. Cette agitation
-finit par gagner les députés, ou tout au moins par les étourdir et les
-intimider. Le ministère, surpris, gémissait très-haut, mais se
-défendait mollement. Il se voyait, du reste, abandonné par ceux-là
-mêmes sur le concours desquels il devait le plus compter en semblable
-occasion. Vainement M. Dupin fut-il pressé, par le Roi et par madame
-Adélaïde, de prendre en main la défense de la dotation; il se refusa,
-avec sa bravoure habituelle, à affronter l'opinion échauffée[163].
-Pendant ce temps, la commission, au lieu d'en finir au plus vite,
-tâchait, en prolongeant le débat et l'étude des comptes, de convertir
-la minorité, et le plus clair résultat de ce retard était de donner à
-l'opposition le temps de se grossir.
-
-[Note 162: _Questions scandaleuses d'un jacobin au sujet d'une
-dotation_, février 1840.]
-
-[Note 163: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 75-77.]
-
-Alors, aux passionnés et aux poltrons vinrent se joindre les
-ambitieux et les intrigants. N'était-ce pas pour eux l'occasion,
-vainement cherchée jusqu'alors, de renverser le cabinet? Ce ne fut
-cependant pas sans hésitation que M. Thiers s'associa à cette
-campagne. Il méprisait, pour son compte, le préjugé vulgaire qui
-disputait à la couronne cette somme d'argent, et il craignait le
-ressentiment du Roi. Mais la tentation était trop grande pour qu'il y
-résistât. Il prit le parti de servir cette opposition et surtout de
-s'en servir, sans trop se découvrir personnellement. Ce qui est
-peut-être plus inexplicable, c'est qu'une partie des amis de M. Molé,
-se fiant aux espérances dont M. Thiers les avait amusés, se jetèrent
-vivement dans cette intrigue. Un des anciens ministres du 15 avril, M.
-Martin du Nord, était à leur tête, et M. Molé fut vivement soupçonné
-de les avoir poussés sous main. «Nous sommes quarante, au centre, bien
-décidés à rejeter la loi», disait tout haut M. Desmousseaux de Givré.
-Le ministère, cependant, se croyait toujours sûr de la victoire. «Ils
-ne sont pas plus de dix», disait M. Duchâtel, en parlant des
-défectionnaires du centre. M. Thiers, mieux informé, disposait déjà
-des portefeuilles dans le prochain cabinet, et, détail piquant,
-témoignait de sa volonté de n'en pas donner à M. Molé et à ses amis.
-
-Pendant ce temps, la commission, à laquelle le gouvernement avait
-fourni tous les comptes et documents propres à établir «l'insuffisance
-du domaine privé», s'était convaincue de la légitimité de la demande
-de dotation et avait déposé son rapport[164]. La discussion fut fixée
-au 20 février 1840. Tout faisait prévoir un débat passionné. Dès la
-veille, dix-sept orateurs s'étaient inscrits pour combattre le projet;
-quatre seulement pour le défendre. Mais, au dernier moment, par une
-tactique aussi peu fière que peu loyale, l'opposition se décida à
-étouffer la loi sous un vote muet. La séance ouverte, chaque orateur
-inscrit déclara, à l'appel de son nom, qu'il renonçait à la parole.
-Seul, le quatorzième, M. Couturier, voulut parler. Aussitôt, M. Martin
-de Strasbourg se précipita pour lui rappeler le mot d'ordre, sans
-s'inquiéter de l'indignation des ministériels. Il eût été de l'intérêt
-des membres du cabinet de forcer l'opposition à combattre ou tout au
-moins de démasquer et de dénoncer sa manoeuvre; c'était leur intention
-en venant à la séance; mais craignirent-ils de paraître agressifs, ou
-bien furent-ils confirmés dans leur trompeuse sécurité par le
-pitoyable effet que parut faire un incident soulevé par M.
-Laffitte[165]? Toujours est-il qu'ils se turent et que la discussion
-générale fut close sans qu'il y eût eu débat. Alors, sur la question
-de savoir si l'on passerait à la discussion des articles, surgit une
-demande de scrutin secret signée par vingt membres de la gauche. Dans
-le vote, grâce à une quarantaine d'amis de M. Molé qui se joignirent à
-la gauche et aux partisans de M. Thiers, 226 voix contre 220
-refusèrent de continuer la discussion[166]. La Chambre ne faisait même
-pas à la royauté l'honneur de délibérer sur la dotation qu'elle avait
-demandée; de toutes les formes de refus, on avait choisi la plus
-outrageante.
-
-[Note 164: M. Odilon Barrot, qui faisait partie de la commission, a
-fait de cet incident, dans ses _Mémoires_ (t. 1er, 346 et 347), un
-récit d'une étonnante inexactitude. D'après lui, la commission, sur le
-refus du Roi de fournir aucune justification, même apparente, de
-l'insuffisance de son domaine privé, aurait conclu au refus de la
-dotation. C'est du pur roman. Ce n'est pas, du reste, la seule erreur
-de ce genre qu'on pourrait relever dans ces _Mémoires_. On en vient à
-se demander si leur auteur avait la pleine possession de ses souvenirs
-au moment où il les a écrits.]
-
-[Note 165: Parmi les biens du domaine privé se trouvait la forêt de
-Breteuil, que Louis-Philippe avait, en octobre 1830, achetée dix
-millions à M. Laffitte, pour lui venir en aide dans sa déconfiture. Le
-revenu en étant évaluée 188,870 francs dans les pièces remises à
-l'appui de la demande de dotation, M. Laffitte réclama. «La France
-entière, dit-il, apprendra avec étonnement que j'aie pu vendre pour
-dix millions une forêt qui ne rapporte que 188,870 francs.» Il
-prétendait qu'entre ses mains, cette forêt rapportait 360,000 francs.
-Il fallait un triste courage à M. Laffitte pour soulever une semblable
-contestation. La forêt que le Roi lui avait payée 10 millions en
-octobre 1830, à une époque d'universelle dépréciation, M. Laffitte
-l'avait achetée, quatre ans auparavant, en pleine prospérité, un peu
-plus de cinq millions de francs. L'achat apparent avait donc été de la
-part du Roi une pure libéralité, au même titre, d'ailleurs, qu'une
-somme de quinze cent mille francs qu'il avait alors payée aux lieu et
-place du banquier libéral, et qui ne lui avait jamais été rendue.
-Devenu l'adversaire du Roi, M. Laffitte eût dû éviter de faire porter
-son opposition sur un pareil sujet.]
-
-[Note 166: Ceux qui se réunissaient dans cette étrange majorité
-étaient conduits par des mobiles assez divers. «Les causes du vote
-peuvent se résumer ainsi, disait deux jours après le _Journal des
-Débats_: la haine, l'ambition, la peur. La haine de la royauté a fait
-le tiers des voix, l'ambition du pouvoir et la peur de la presse ont
-fait les deux autres.»]
-
-Les ministres furent stupéfaits et accablés. «C'est comme à
-Constantinople, dit M. Villemain; nous venons d'être étranglés par des
-muets.--C'est souvent le sort des eunuques», murmura l'un des
-adversaires du cabinet. Parmi les vainqueurs, tous ne triomphaient pas
-également; pendant que les uns souriaient et se frottaient les mains,
-d'autres, au contraire, quelque peu effarés à la vue de leur oeuvre,
-se frappaient la poitrine et offraient aux ministres telle revanche
-qu'ils voudraient. Ceux-ci ne daignèrent pas écouter les témoignages
-de ce repentir tardif, et portèrent aussitôt au Roi leur démission.
-Bien que Louis-Philippe leur en voulût un peu de n'avoir pas plus
-énergiquement défendu la dotation, il essaya cependant de les retenir.
-Ce fut en vain. «Quand je devrais me retirer seul, je me retirerais»,
-dit M. Duchâtel, et ses collègues ne se montrèrent pas moins décidés.
-
-Les conjurés avaient atteint leur but et ouvert, au profit de leur
-ambition ou de leur rancune, une nouvelle crise ministérielle; mais le
-coup ne frappait pas que le cabinet: il portait plus haut que beaucoup
-n'avaient visé. L'amiral Duperré disait, après le vote, dans son
-langage de marin: «Le ministère a reçu dans le ventre un boulet qui
-est allé se loger dans le bois de la couronne». Telle fut, en effet,
-l'impression générale, aussi bien chez les adversaires qui se
-réjouissaient, que chez les amis qui se désolaient. «Chacun se dit,
-écrivait, le 20 février 1840, un contemporain sur son journal intime,
-que le vote d'aujourd'hui est l'affront le plus sanglant et le plus
-direct que la royauté ait reçu depuis 1830[167].» La Reine ne pensait
-pas autrement[168]. C'était pis encore que la coalition, car le Roi
-souffrait plus d'un outrage fait à son honneur que d'une attaque
-dirigée contre ses prérogatives. L'organe du «Château», le _Journal
-des Débats_, loin de cacher cette conséquence, était le premier à la
-mettre en lumière: repoussant ce qu'il appelait une «dissimulation
-imbécile», il s'écriait de sa voix la plus haute: «C'est sur la
-couronne même que porte le coup... Un second coup comme celui-ci
-abaisserait trop la monarchie pour ne pas risquer de l'anéantir.» Le
-_National_ s'empressait de répondre: «Le _Journal des Débats_ a
-raison.» Et, dans la joie de sa reconnaissance, il ouvrait une
-souscription pour offrir une médaille à M. Je Cormenin, au futur
-conseiller d'État de Napoléon III. M. Louis Blanc disait dans la
-_Revue du progrès_: «Fort bien! On avait voulu ôter à la couronne
-toute autorité; voici qu'on la dépouille de tout prestige. On l'avait
-désarmée; on l'humilie. Que faut-il de plus?» Les journaux de
-l'opposition dynastique ne parlaient guère autrement que la feuille
-républicaine. «Le vote de la Chambre, disait le _Courrier français_,
-n'est qu'une phase de la grande lutte que nous soutenons depuis
-longtemps, et avec des chances diverses, contre le pouvoir personnel.»
-Et le _Temps_ ajoutait: «Les instincts démocratiques du pays ont
-triomphé des manoeuvres de la cour. Ce rejet est le démenti le plus
-éclatant donné à cette politique astucieuse qui, depuis près de dix
-ans, gouverne nos affaires au profit d'un intérêt qui n'est pas le
-nôtre... La leçon s'adresse ailleurs qu'au ministère déchu; elle
-s'adresse, il faut le dire, au pouvoir qui choisit les ministères.»
-
-[Note 167: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
-
-[Note 168: «Je ne saurais trouver de termes pour dire à quel point la
-Reine se sentit blessée au coeur; c'était à ses yeux une des plus
-mortelles atteintes que pût recevoir la royauté.» (TROGNON, _Vie de
-Marie-Amélie_, p. 283.)]
-
-Nous voyons bien, en cette circonstance, le jeu et l'intérêt des
-républicains, des révolutionnaires; mais ils ne formaient qu'une
-petite fraction des vainqueurs. Les autres, que voulaient-ils? M.
-Louis Blanc affectait de conclure de ce vote que la bourgeoisie était
-républicaine. Non, on ne peut même pas lui faire l'honneur de cette
-explication, qui eût au moins donné quelque apparence de logique à sa
-conduite. Loin de vouloir la république, elle en avait au fond
-grand'peur. «Quelle inconséquence! écrivait alors Henri Heine à la
-_Gazette d'Augsbourg_. Vous reculez d'effroi devant la république, et
-vous insultez publiquement votre roi! Et, certes, ils ne veulent pas
-de la république, ces nobles chevaliers de l'argent, ces barons de
-l'industrie, ces élus de la propriété, ces enthousiastes de la
-possession paisible qui forment la majorité du parlement français! Ils
-ont encore plus horreur de la république que le Roi lui-même; ils
-tremblent devant elle encore plus que Louis-Philippe, qui s'y est déjà
-habitué dans sa jeunesse[169].» La vérité était que ces bourgeois,
-bien que non encore républicains, avaient perdu absolument le sens
-monarchique. De là l'aveuglement avec lequel ils se plaisaient à
-humilier, à ébranler, à entraver une royauté qu'au fond, cependant,
-ils eussent été épouvantés de voir disparaître: aveuglement dont ils
-ne devaient se rendre compte et se repentir que le soir du 24 février
-1848.
-
-[Note 169: _Lutèce_, p. 25.--Proudhon, lui aussi, relevait
-l'inconséquence de cette bourgeoisie: «Qu'est-ce qu'une royauté à qui
-on compte ses revenus, franc par franc, centime par centime?
-écrivait-il, le 27 février 1840, à un de ses amis... Qui veut le roi
-veut une famille royale, veut une cour, veut des princes du sang, veut
-tout ce qui s'ensuit. Le _Journal des Débats_ dit vrai: les bourgeois
-conservateurs et dynastiques démembrent et démolissent la royauté,
-dont ils sont envieux comme des crapauds.» (_Correspondance de
-Proudhon_, t. Ier, p. 194.)]
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-QUATRE MOIS DE BASCULE PARLEMENTAIRE.
-
-Mars-juillet 1840.
-
- I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des offres
- au duc de Broglie et au maréchal Soult. Il se décide à former un
- cabinet sous sa présidence. Il obtient le concours de deux
- doctrinaires. Composition du ministère du 1er mars.--II. Le plan
- de M. Thiers. M. Billault est nommé sous-secrétaire d'État et M.
- Guizot reste ambassadeur. La gauche satisfaite et triomphante.
- Attitude défiante et hostile des conservateurs. Le Roi et le
- ministère. M. Thiers et ses «conquêtes individuelles».--III. La
- loi des fonds secrets. Les conservateurs se disposent à livrer
- bataille. La discussion à la Chambre des députés: M. Thiers, M.
- de Lamartine, M. Barrot, M. Duchâtel. Victoire du ministère.--IV.
- Les fonds secrets à la Chambre des pairs. Rapport du duc de
- Broglie. La discussion.--V. La question d'Orient dans la
- discussion des fonds secrets. Discours de M. Berryer. Déclaration
- de M. Thiers à la Chambre des pairs.--VI. Amnistie
- complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. Place
- offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations de corruption. La
- proposition Remilly sur la réforme parlementaire. M. Thiers a
- besoin d'une diversion.--VII. Le gouvernement annonce qu'il va
- ramener en France les restes de Napoléon. Effet produit. Comment
- M. Thiers a été amené à cette idée et a obtenu le consentement du
- Roi. Négociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les
- journaux de gauche. Rapport du maréchal Clauzel. Discours de M.
- de Lamartine. La Chambre réduit le crédit proposé par la
- commission et accepté par M. Thiers. Colères de la presse de
- gauche et tentative de souscription. Le ministère est débordé.
- Échec de la souscription. Mauvais résultat de la diversion tentée
- par M. Thiers.--VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le
- président du conseil. Son discours sur l'Algérie.--IX. Les
- pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et sa déclaration
- sur «l'organisation du travail». Les banquets réformistes. Le
- _National_ et les communistes.--X. La proposition Remilly est
- définitivement ajournée. Divisions dans l'ancienne opposition. Le
- mouvement préfectoral. Mécontentement de la gauche. Les
- conservateurs sont toujours méfiants et inquiets. Ils craignent
- la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le cabinet.
- Situation de M. Thiers à la fin de la session.
-
-
-I
-
-Le vote muet et mystérieux sous lequel avait succombé le ministère du
-12 mai, n'était pas de nature à éclairer la couronne sur l'usage
-qu'elle devait faire de sa prérogative. Où était la majorité qui avait
-frappé en se cachant? Ces députés, rassemblés un jour, des points les
-plus opposés, pour faire un mauvais coup, seraient-ils capables de
-rester unis pour gouverner? Quelques jours après, un observateur
-clairvoyant, M. Rossi, écrivait: «Il n'y a pas de majorité dans la
-Chambre, et les ministres sont culbutés par des majorités faites à la
-main, par des majorités _ad hoc_. Elles se forment aujourd'hui,
-renversent un cabinet; elles ne sont plus demain. On dirait une mine
-qui fait explosion; on voit le terrain bouleversé; mais où est la
-poudre qui a produit tout ce ravage? Comme une armée d'amateurs, elle
-enfonce les portes d'un fort et se débande; elle reviendra à la charge
-lorsqu'une nouvelle garnison aura remplacé la garnison égorgée. C'est
-la guerre pour la guerre, sans espoir ni souci de conquêtes. Je le
-crois bien. Pour faire des conquêtes, des conquêtes sérieuses,
-durables, il faut une armée organisée, des intentions communes, des
-vues générales, des chefs reconnus de tous, un drapeau, un plan, un
-système; il faut tout ce que la Chambre n'a pas[170].»
-
-[Note 170: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 15
-mars 1840.]
-
-À défaut d'une majorité s'imposant, un homme se trouvait sinon
-indiqué, du moins particulièrement en vue: c'était M. Thiers. Déjà,
-lors de la crise précédente, il avait paru à beaucoup le ministre
-nécessaire. Cette fois, l'effacement volontaire de M. Guizot, qui
-venait de s'embarquer pour prendre possession de l'ambassade de
-Londres, contribuait à attirer plus encore les regards sur l'ancien
-chef du centre gauche. Celui-ci ne personnifiait-il pas cette
-prééminence parlementaire qui faisait depuis quelque temps échec au
-pouvoir royal? Ce fut donc vers lui que le Roi se tourna tout d'abord.
-Il ne le faisait qu'à regret: récemment, il avait déclaré l'entrée de
-M. Thiers au ministère, «incompatible avec la situation du
-trône[171]». Il lui en voulait de s'être posé ou laissé poser en
-antagoniste de la couronne, et soupçonnait sa participation au rejet
-de la dotation. À l'extérieur, les événements avaient supprimé sans
-doute cette question de l'intervention en Espagne[172], sur laquelle
-il n'avait jamais pu s'entendre avec l'ancien ministre du 22 février;
-mais, à la place, s'était élevé le conflit oriental, où l'esprit
-d'aventure et les velléités belliqueuses de M. Thiers devaient
-paraître plus dangereux encore à la sagesse royale. Malgré tout,
-Louis-Philippe n'hésita pas; avec son habituelle soumission à ce qu'il
-croyait être la nécessité constitutionnelle, il appela le chef du
-centre gauche et lui donna pouvoir de former un cabinet. La seule
-satisfaction qu'il se réserva, et dont il eût, du reste, mieux fait de
-se priver, fut de laisser voir son déplaisir, de parler beaucoup de sa
-«résignation», voire même de son «humiliation[173]».
-
-[Note 171: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 393.]
-
-[Note 172: En septembre 1839, les divisions intérieures de l'armée
-carliste et la trahison de Maroto, général en chef de cette armée,
-avaient obligé Don Carlos à quitter l'Espagne et à se réfugier en
-France.]
-
-[Note 173: Quelques jours plus tard, le 28 février, le Roi disait à M.
-Duchâtel: «Je signerai demain mon _humiliation_.» Et comme, le
-lendemain, M. Thiers avait peine à trouver un ministre des finances:
-«Cela ne fera pas difficulté, dit Louis-Philippe; que M. Thiers me
-présente, s'il veut, un huissier du ministère; je suis _résigné_.»
-(_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 13.)]
-
-M. Thiers eut le bon goût de se montrer mesuré et modeste. La crise de
-1839 lui avait été une leçon. Sur le programme, il ne manifesta tout
-d'abord, ni au dehors, ni au dedans, aucune exigence inquiétante. En
-même temps, loin de paraître pressé de prendre pour lui seul le
-pouvoir que lui offrait la couronne, il manifesta le désir de le
-partager. Aussi bien, ne possédant pas de majorité, n'ayant pas même
-avec lui tout le centre gauche, il comprenait la nécessité de
-s'assurer des alliés. Un homme s'attendait aux offres de M. Thiers:
-c'était M. Molé. N'y avait-il pas entre eux, depuis quelque temps,
-comme une ébauche de coalition, et n'était-ce pas la défection d'une
-fraction des anciens 221 qui avait fait rejeter la loi de dotation?
-Mais, si M. Thiers s'était arrangé pour faire beaucoup espérer à M.
-Molé, il ne lui avait rien promis formellement. Au fond, tout en ayant
-trouvé commode d'exploiter, dans l'opposition, le ressentiment et
-l'impatience des vaincus de la coalition, il était fort peu disposé à
-leur donner part au pouvoir. C'est ailleurs qu'il songeait à chercher
-des collègues. La veille de la discussion de la loi de dotation,
-rencontrant deux doctrinaires, M. Duvergier de Hauranne et M. Jaubert,
-dans le salon de madame de Massa, il leur avait tenu ce langage: «Vous
-avez refusé de m'aider à renverser ce pitoyable cabinet, et vous vous
-êtes posés comme les seuls ministériels de la Chambre; je ne vous dois
-donc rien, et si, lorsqu'il s'agira de la succession, je ne vous fais
-aucune proposition, vous n'aurez pas le droit de vous plaindre. D'un
-autre côté, je ne reconnais pas qu'il fût si immoral, si scandaleux
-que vous le dites, de me réconcilier avec M. Molé. Je n'ai jamais
-partagé vos préventions contre sa personne, et vous savez que, plus
-d'une fois, sous le 11 octobre, j'ai voulu le faire entrer au
-ministère. Cependant, je reconnais que la coalition a élevé, entre lui
-et moi, une barrière difficile à franchir, et que notre réunion serait
-mal interprétée. Il y a, d'ailleurs, entre nous, une difficulté
-presque insoluble, celle de la distribution des portefeuilles. Je
-pourrais à la rigueur céder les affaires étrangères à M. de Broglie,
-parce que ce serait céder mon amour-propre, non ma politique. En les
-cédant à M. Molé, je sacrifierais à la fois mon amour-propre et ma
-politique, ce qui est trop de moitié. Je vous le dis donc en toute
-sincérité, c'est avec vous que je désire m'arranger, et si le
-ministère est renversé, je vous le prouverai. Je ne sais s'il me
-serait possible de m'entendre avec Guizot; mais je crois que je
-m'entendrais avec M. de Broglie, et, pour y parvenir, je ferais de
-grands sacrifices[174].» Les doctrinaires avaient peine à croire M.
-Thiers sincère. L'événement prouva qu'il l'était. En effet, à peine
-chargé de former le cabinet, il alla frapper à la porte, non de M.
-Molé, mais du duc de Broglie, dont, du reste, il avait toujours
-cherché à se rapprocher. La déception fut cruelle pour l'ancien
-ministre du 15 avril; il sentait qu'il était joué et qu'il avait
-compromis, sans profit, son renom monarchique et conservateur. Ce fut
-surtout aux doctrinaires qu'il garda rancune; quelques semaines plus
-tard, il écrivait à M. de Barante: «Le ministère du 1er mars n'a été
-imaginé par M. de Broglie que pour empêcher M. Thiers de se rapprocher
-des 221 et de leur chef. Quoi qu'on vous dise, voilà la vérité[175].»
-
-[Note 174: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-[Note 175: Lettre du 25 avril 1840. (_Documents inédits._)]
-
-M. Thiers offrit au duc de Broglie la présidence du conseil et le
-ministère des affaires étrangères, proposant ainsi de refaire en
-partie le cabinet du 11 octobre. Désirait-il sincèrement réussir, et
-ne gardait-il pas au fond quelque préférence pour une combinaison où
-il eût eu le premier rôle? Il aurait peut-être été lui-même embarrassé
-de répondre à cette question. Toujours est-il qu'il insista vivement
-auprès du duc. Le Roi donnait son assentiment à cette solution; elle
-était désirée par le centre gauche et même par la gauche; les 221 s'y
-résignaient. La résistance obstinée, insurmontable, vint du principal
-intéressé, du duc de Broglie. Celui-ci croyait que rien de bon n'était
-possible; il se défiait de l'opinion de la Chambre, de M. Thiers, et
-même du Roi. Avec plus d'ambition il eût eu plus de hardiesse et moins
-de désespérance; mais l'ambition lui avait toujours fait défaut, et la
-mort récente de la duchesse de Broglie l'en avait dégoûté encore
-davantage. Il manifestait ses sentiments, non sans une amertume et un
-pessimisme parfois excessifs, dans une lettre écrite à M. Guizot:
-«Sans doute, disait-il, si la France et les Chambres étaient lasses de
-l'empire des médiocrités, s'il était réellement question de relever le
-pouvoir de l'état où il est tombé, de rallier dans un ministère
-puissant et véritable tous les éléments dispersés de l'ancien parti
-gouvernemental, et que je parusse un des ingrédients nécessaires de
-cette réconciliation, j'y réfléchirais. Mais nous sommes plus loin que
-jamais d'une semblable tentative; la coalition de l'année dernière lui
-a porté le dernier coup; et l'on n'entrevoit pas même dans l'avenir la
-possibilité d'un tel événement. Cela posé, que peut-il résulter, dans
-le morcellement de tous les partis, dans la profusion des inimitiés
-personnelles, dans l'état de guerre civile entre tous les hommes du
-gouvernement, que peut-il résulter, dis-je, de nouvelles
-modifications ministérielles? Rien autre chose que ce que nous voyons
-depuis trois ou quatre ans. Des ministères purement négatifs, dont le
-but et le mérite sont d'exclure, les uns par les autres, les
-personnages politiques les plus éminents, dont la liste est en quelque
-sorte une table de proscription; des ministères pâles, indécis, sans
-principes avoués, sans autre prétention que de vivre au jour la
-journée, sans autre point d'appui que la lassitude et le découragement
-universels, réduits à s'effacer dans toutes les occasions importantes,
-à s'acquitter en complaisances continuelles, tantôt vis-à-vis du Roi,
-tantôt vis-à-vis des Chambres et de chaque fraction des Chambres
-grande ou petite, et à se fabriquer, tous les matins, une majorité
-artificielle par des concessions ou des compliments, par des promesses
-et des caresses, en pesant, dans des balances de toile d'araignée, la
-quantité de bureaux de poste qu'on a donnés d'un côté, et la quantité
-de bureaux de tabac qu'on a donnés de l'autre.» Le duc ne voulait pas
-blâmer ceux qui recouraient à ces procédés; il les croyait même
-nécessaires à l'heure présente; mais il se déclarait impropre à les
-employer. «Quant aux conséquences de cette conduite relativement à mon
-avenir politique, disait-il en finissant, il en sera ce qu'il plaira à
-Dieu. S'il lui plaît que je ne rentre jamais dans les affaires, je
-l'en remercierai de bon coeur. C'est un grand avantage, pour un homme
-public, de se retirer des affaires en laissant derrière soi une
-réputation intacte et quelques regrets; c'est un avantage auquel il ne
-faut sans doute sacrifier aucun devoir, mais qu'on est trop heureux
-de pouvoir concilier avec ses devoirs[176].» Ce ne furent pas ces
-motifs qu'invoqua M. de Broglie pour répondre aux instances de M.
-Thiers; mais il allégua les soins qu'exigeait la santé de son dernier
-enfant, et rien ne put ébranler sa résolution. Toutefois, il n'en fut
-pas moins touché de l'offre et de la façon dont elle avait été faite.
-«M. Thiers, écrivait M. Doudan, l'un des familiers du duc, a été, en
-tout ceci, la lumière et la raison mêmes; il a agi sans détours, avec
-cette simplicité charmante et savante qui est sa séduction, et son
-danger aussi, parce qu'il est mobile.» M. de Broglie, d'ailleurs,
-regardait alors l'entrée aux affaires du chef du centre gauche comme
-inévitable et même comme assez inoffensive. Aussi, tout en ne voulant
-pas être son collègue, se montrait-il disposé à l'aider dans la
-formation de son ministère, et presque à le couvrir d'une sorte de
-patronage.
-
-[Note 176: _Documents inédits._--À la même époque, M. Doudan écrivait
-à M. d'Haussonville: «Est-ce que vous vous êtes figuré que vous alliez
-devenir le gendre d'un ministre? Non, j'imagine. Quand M. de Broglie
-eût pu disposer de son temps et qu'il eût eu l'esprit aux affaires, je
-n'aurais jamais pu désirer qu'il se jetât au milieu de ces petites
-factions turbulentes, exigeantes..... Je suis convaincu qu'un mois
-après l'inauguration de ce cabinet, dont beaucoup disent qu'il eût été
-le salut du peuple, les inquiétudes maladives que les partis ont dans
-les jambes auraient recommencé de plus belle. On a tellement travaillé
-à disperser les groupes dans la Chambre des députés que, sauf la
-haine, qui est changeante, il n'y a pas de cohésion entre quatre
-chats. Chacun se promène en liberté dans sa gouttière, l'air capable
-et impertinent, et vous voulez qu'on se mette à rallier cette grande
-dispersion! Il faut laisser faire cela au temps et aux événements.»
-(Lettre du 12 mars 1840, _Mélanges et Lettres_, t. Ier, p. 291, 292.)]
-
-Ayant échoué auprès du duc de Broglie, M. Thiers fit proposer au
-maréchal Soult la présidence du conseil et le portefeuille de la
-guerre; le maréchal refusa. Le Roi essaya alors d'obtenir qu'une
-démarche analogue fût faite auprès de M. Molé, qui eût pris la
-présidence et les affaires étrangères; M. Thiers déclara, non sans
-quelque vivacité, que ce serait, pour lui, recevoir du ministre du 15
-avril «un supplément d'amnistie», et qu'il «ne le pouvait pas».
-
-Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la démission du cabinet, et
-l'on ne se trouvait pas plus avancé qu'à la première heure. Le
-souvenir des déplorables longueurs de la crise précédente rendait
-l'opinion plus impatiente, plus nerveuse, plus facilement inquiète.
-Les journaux de gauche le prenaient déjà sur un ton de menace avec la
-royauté, à laquelle ils imputaient tous les retards. «Il faut se
-hâter, disait de son côté le _Journal des Débats_. Nous partageons, à
-cet égard, l'avis unanime de la presse. La plaie saignera longtemps;
-au moins ne faut-il pas qu'elle s'envenime.» Enfin, la gravité des
-négociations pendantes sur les affaires d'Orient ne permettait pas un
-long interrègne. «Finissons-en!» c'était le cri général. Il ne
-déplaisait pas à M. Thiers d'être ainsi pressé. Ce lui fut un argument
-pour s'attribuer à lui seul le premier rôle qu'il avait offert de
-céder, ou tout au moins de partager, et il entreprit de refaire, avec
-des personnages de second rang, un nouveau ministère du 22 février,
-dans lequel il se réservait le portefeuille des affaires étrangères et
-la présidence du conseil. Bien que, dans une telle combinaison, la
-plupart des ministres dussent être de nuance centre gauche, M. Thiers,
-fidèle à sa pensée première, désirait leur adjoindre quelques
-doctrinaires. Il voyait là un moyen de rassurer les conservateurs, et
-aussi peut-être de jeter un germe de division dans un groupe rival.
-Mais, parmi les amis de M. Guizot, s'en trouverait-il qui
-consentissent à entrer sans lui dans un cabinet présidé par M. Thiers?
-Les premières ouvertures faites à M. Duchâtel et à M. Dumon furent
-repoussées. À leur défaut, le futur président du conseil s'adressa à
-M. de Rémusat et à M. Duvergier de Hauranne, demeurés plus fidèles aux
-idées et aux alliances de la coalition. M. Duvergier de Hauranne,
-très-désintéressé dans sa passion, refusa pour son compte, mais
-proposa, comme convenant mieux à ce poste, son beau-frère, le comte
-Jaubert, orateur alerte, caustique, pétulant, aimant à emporter le
-morceau, plus tirailleur que capitaine, redoutable à ses adversaires
-et parfois gênant pour ses amis, fort galant homme, du reste,
-courageux, probe, le plus agressif des orateurs à la tribune, le plus
-poli des collègues dans les relations de chaque jour. Il s'était fait
-remarquer, quelques années auparavant, par la véhémence avec laquelle
-il repoussait toute compromission avec la gauche; sous le ministère du
-22 février, M. Guizot n'était pas parvenu à contenir les éclats de son
-opposition, et l'on n'a pas oublié le rapport si blessant pour M.
-Thiers qu'il avait fait alors sur les grands travaux de Paris[177].
-Mais, dans l'état de désorganisation des partis, s'il fallait
-s'attendre à toutes les divisions, aucun rapprochement ne semblait
-impossible. M. Jaubert ne fut pas plus embarrassé d'accepter le
-portefeuille des travaux publics que M. Thiers de le lui proposer. On
-pouvait croire que le concours de M. de Rémusat serait aussi facile à
-obtenir. Il était lié de vieille date avec M. Thiers, et avait un fond
-plus révolutionnaire que les autres doctrinaires. En outre, il cachait
-sous les dehors un peu froids d'un philosophe mondain, une certaine
-curiosité aventureuse, téméraire, et tout _dilettante_ qu'il fût, tout
-«amateur blasé» que l'appelât M. Guizot[178], il ne laissait pas que
-d'être secrètement séduit à la pensée de jouer un rôle plus actif et
-plus considérable; sa participation aux affaires s'était jusqu'ici
-bornée à un sous-secrétariat d'État dans le très-court cabinet du 6
-septembre; cette fois, on lui offrait l'un des principaux
-portefeuilles, celui de l'intérieur[179]. Cependant, il commença par
-se montrer fort hésitant. Il répugnait à se séparer ainsi de ses
-anciens amis politiques, de ses anciens chefs, notamment de M. Guizot
-et de M. Duchâtel. Trop clairvoyant et connaissant trop bien ses
-propres idées pour ne pas se rendre compte que la voie dans laquelle
-on lui demandait de s'engager le conduirait à changer de camp
-politique, il ne se sentait retenu par aucun scrupule de doctrine,
-mais s'inquiétait d'un tel changement pour ses amitiés et pour la
-convenance supérieure de sa vie publique. Il ne céda que sur les
-conseils pressants du duc de Broglie[180].
-
-[Note 177: Cf. t. III, p. 22 et 23.]
-
-[Note 178: Cf. t. III, p. 119.]
-
-[Note 179: M. de Rémusat écrivait alors à M. Guizot: «Je ne me
-dissimule aucune objection, aucun danger, aucune chance de revers et,
-ce qui est plus dur, de chagrin; j'en aurai de cruels; mais je me sens
-un fonds inexploité d'ambition, d'activité, de ressources, que cette
-occasion périlleuse m'excite à mettre enfin en valeur, et il y a en
-moi un je ne sais quoi d'aventureux, bien profondément caché, que ceci
-tente irrésistiblement.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 16.)]
-
-[Note 180: «J'ai été témoin, dans le cabinet du duc de Broglie,
-raconte M. Duvergier de Hauranne, des hésitations de M. de Rémusat et
-des efforts qu'il eut à faire pour les surmonter, non certes qu'il
-n'eût en M. Thiers une entière confiance, mais parce qu'il craignait
-que le parti du dernier ministère n'attribuât à l'ambition ce qui
-était chez lui un acte de dévouement.» (_Notice sur M. de Rémusat._)]
-
-Les autres portefeuilles étaient, naturellement, réservés aux amis
-politiques du président du conseil. Parmi les députés du centre
-gauche, le choix était limité, car M. Thiers se trouvait alors
-brouillé avec les hommes les plus considérables du groupe, MM.
-Dufaure, Passy, Sauzet. À leur défaut, il dut se contenter de
-personnages moins en vue, MM. Pelet de la Lozère, Vivien et Gouin,
-entre lesquels il partagea les ministères des finances, de là justice
-et du commerce. Il leur adjoignit, pour le ministère de l'instruction
-publique, un pair d'un nom plus éclatant, M. Cousin. Celui-ci,
-absorbé, depuis 1830, par l'organisation et le gouvernement de
-l'enseignement philosophique, ne s'était pas mêlé jusqu'ici fort
-activement aux luttes des partis. Toutefois, dans les discussions des
-récentes Adresses, au Luxembourg, il avait paru se classer dans le
-centre gauche, en défendant à plusieurs reprises la politique de
-l'intervention en Espagne. Le cabinet fut complété par l'appel, au
-département de la guerre, du général Cubières, qui n'avait aucun
-antécédent parlementaire, et, à celui de la marine, de l'amiral
-Roussin, homme de mer renommé, mais qui venait de faire, comme
-ambassadeur à Constantinople, une campagne diplomatique au moins
-très-critiquée.
-
-Parmi les personnages de valeur inégale que M. Thiers proposait ainsi
-à l'approbation royale, aucun n'était considérable par son passé
-politique. Deux seulement avaient été déjà ministres, M. Pelet de la
-Lozère, au 22 février 1836, et le général Cubières dans
-l'administration intérimaire d'avril 1839: ce qui faisait dire
-gaiement à M. Thiers, lui-même âgé de quarante-deux ans, qu'il avait
-formé un cabinet de «jeunes gens». Le président du conseil n'en était
-que plus en vue. Comme au 22 février 1836, il dominait, résumait,
-personnifiait le ministère. Le Roi accepta tout, sans faire
-d'objection à aucun nom, et signa, le 1er mars, les ordonnances
-portant nomination des nouveaux ministres. La crise avait duré neuf
-jours.
-
-
-II
-
-Cette fois encore, M. Thiers arrive au pouvoir sans avoir derrière lui
-un parti constitué, en état de le soutenir. Non-seulement la majorité
-ne lui appartient pas, mais elle n'existe pas; avant même de la
-conquérir, il doit la former. Il ne rêve pas de restaurer quelqu'un
-des anciens groupes plus ou moins ébranlés et morcelés par les
-récentes crises; il tâche, au contraire, de précipiter le travail de
-décomposition[181]. Plus il aura devant lui de morceaux brisés et
-épars, plus il se flatte de pouvoir les combiner à sa guise. C'est, en
-effet, avec des fragments ramassés de tous côtés, dans la gauche, dans
-le centre gauche, dans le centre droit et le centre, qu'il veut se
-faire une majorité dont il sera l'origine et la fin, le lien et le
-programme. Les éléments qu'il prétend ainsi rassembler, sont
-singulièrement hétérogènes, contradictoires même, tout au moins
-incapables de s'accorder seuls et directement. S'ils se rapprochent,
-ce ne sera qu'en M. Thiers et par M. Thiers, chacun attendant de lui
-une politique différente. Le président du conseil ne redoute pas les
-difficultés de cet équilibre et de ce jeu de bascule; il croit être le
-seul capable d'y réussir, et se réjouit de devenir ainsi le ministre
-nécessaire. Ces éléments ne sont pas seulement hétérogènes, ils sont
-par nature inconsistants, rebelles à toute cohésion durable. Peu
-importe: si mobiles qu'ils soient, le ministre compte être plus alerte
-encore; et puis il lui plaît de n'être pas enfermé dans une majorité
-fixe qui gênerait ses évolutions. Au lieu d'une seule majorité, il en
-aura plusieurs; c'est à ses yeux tout bénéfice. À mesure que nous
-esquissons cette tactique, ne semble-t-il pas qu'elle nous soit déjà
-connue? En effet, c'est à peu près la même que M. Thiers avait essayée
-lors de son premier ministère. Il y a toutefois un changement: en
-1836, M. Thiers sortait du gouvernement, où il avait été le collègue
-de M. Guizot; en 1840, il sort de l'opposition, où il vient d'être
-l'allié de M. Barrot. Cette différence dans le point de départ a son
-importance; il en résulte que, cette fois, l'axe de la majorité à
-former se trouve, du premier coup, porté beaucoup plus à gauche.
-
-[Note 181: «Travail de décomposition», c'est l'expression même, dont
-se servait un journal officieux, le _Messager_ du 7 mars, pour
-indiquer l'oeuvre que poursuivait M. Thiers dans la Chambre.]
-
-Le nouveau ministère a tellement conscience de n'avoir pas de majorité
-toute faite, qu'il use d'abord d'un expédient pour retarder le jour où
-il mettra à l'épreuve la confiance du parlement. Obligé, par l'usage,
-d'apporter une déclaration en se présentant pour la première fois
-devant les Chambres, il la fait à dessein si sommaire et si banale
-qu'elle ne peut ni éclairer personne, ni provoquer aucune
-contradiction[182]. Il annonce, du reste, l'intention de déposer
-prochainement une demande de fonds secrets et de donner, à cette
-occasion, des explications plus étendues. Les quelques semaines ainsi
-gagnées, il compte les employer à prendre position, à tâter les partis
-et les hommes, à préparer les déplacements et les rapprochements d'où
-doit sortir sa majorité.
-
-[Note 182: Séance du 4 mars.]
-
-Les premiers actes de M. Thiers révèlent tout de suite sa politique de
-bascule. En même temps qu'il fait des démarches auprès de M. Guizot
-pour le garder à l'ambassade de Londres, il nomme un membre de la
-gauche, M. Billault, à l'un des postes de sous-secrétaire d'État.
-Député seulement depuis trois ans, M. Billault siégeait alors à côté
-de M. Odilon Barrot, c'est-à-dire dans un parti plus avancé que celui
-d'où sortaient les ministres. De petite taille, les yeux expressifs,
-il était remuant, laborieux, ne se ménageant pas, rompu aux affaires,
-plus polémiste à la tribune qu'orateur, mais d'une rare dextérité de
-parole, souple et tenace dans la discussion, ardent à l'attaque. Il
-sortait du barreau de Nantes et était demeuré avocat à la Chambre,
-sans beaucoup d'idées à lui, prêt à traiter les sujets les plus
-divers, on eût presque dit à professer les opinions les plus opposées.
-Il recevait, de toutes mains, des notes et même des phrases toutes
-faites qu'il s'assimilait fort adroitement; chaque fois qu'il
-rencontrait dans un journal un argument dont on pouvait tirer parti,
-il découpait le passage et le collait proprement sur une feuille de
-papier; puis, au jour du débat, on le voyait monter à la tribune, muni
-d'un énorme dossier, d'où il tirait, morceau par morceau, un discours
-souvent incisif. Toute sa vie, du reste, il ne devait guère avoir
-qu'une personnalité de reflet et d'emprunt; sous le second empire, le
-secret de sa faveur et de son importance sera la souplesse avec
-laquelle il recevra la pensée et se fera la parole de Napoléon III.
-En mars 1840, il semblait l'homme de la gauche, et sa nomination,
-significative surtout comme indice, semblait abaisser la barrière qui,
-depuis 1831, fermait à ce parti l'accès du pouvoir.
-
-M. Guizot, nommé le 5 février à l'ambassade de Londres, venait
-d'arriver à son poste, lorsque fut formée l'administration du 1er
-mars. Qu'allait-il faire? Consentirait-il, en demeurant ambassadeur, à
-s'associer, dans une certaine mesure, à la politique du nouveau
-cabinet? M. Thiers le désirait vivement; aussi, dès le 2 mars,
-adressa-t-il à M. Guizot une lettre très-amicale, où, faisant appel
-aux souvenirs du 11 octobre et de la coalition, il lui demandait
-«d'ajouter une page à l'histoire de leurs anciennes relations». M. de
-Rémusat joignit ses instances à celles de son chef: «Le ministère,
-écrivait-il, est formé sur cette idée: point de réforme électorale,
-point de dissolution. Il est évident qu'il aura, quant aux noms
-propres, surtout dans le premier mois, un air d'aller à gauche. Les
-apparences seront dans ce sens, et j'avoue que cela est grave. Mais je
-réponds de la réalité sur les points essentiels.» M. de Broglie, lui
-aussi, pressait M. Guizot de rester à son poste, déclarant que M.
-Thiers n'avait eu aucun tort dans la formation du cabinet, qu'il ne
-pouvait pas faire grand mal, et qu'on serait toujours à temps de se
-séparer de lui s'il dérivait à gauche. Des avis contraires venaient de
-M. Duchâtel, de M. Dumon et de quelques autres doctrinaires; ceux-ci
-laissaient voir qu'ils désiraient une démission immédiate et un retour
-à Paris pour prendre le commandement des conservateurs mécontents ou
-inquiets. M. Guizot n'hésita pas longtemps; il voyait sans doute avec
-alarme ce qu'il appelait «la pente vers la gauche»; mais il ne jugeait
-pas possible de rompre _à priori_ avec un cabinet dont faisaient
-partie deux de ses amis et que patronnait le duc de Broglie. Il
-croyait, d'ailleurs, qu'il était de son intérêt de prolonger encore la
-retraite à laquelle il s'était condamné après la coalition. «À ne
-parler que de moi, écrivait-il à M. Duchâtel, je ne suis pas fâché, je
-vous l'assure, de me trouver un peu en dehors des luttes de personnes
-et des décompositions de partis. Nul ne s'y est engagé plus que
-moi...; il me convient de m'en reposer.» Toutefois, en répondant à M.
-Thiers et à M. de Rémusat, il marqua bien que son adhésion n'était que
-conditionnelle. Après avoir «pris acte» de cette assurance que le
-ministère ne voulait ni dissolution, ni réforme électorale, il
-ajoutait: «Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette voie.
-Si le cabinet s'en écartait, je serais contraint de me séparer de
-lui.» En même temps, profitant de l'amitié ancienne qui l'unissait à
-M. de Rémusat, pour s'exprimer avec lui plus librement qu'il ne le
-faisait avec M. Thiers, il le mettait en garde contre les dangers de
-l'alliance avec la gauche. «Croyez-moi, lui écrivait-il, il y a, par
-moments, de la force à prendre dans la gauche, jamais un point d'appui
-permanent. Elle ne possède ni le bon sens pratique, ni les vrais
-principes, les principes moraux du gouvernement, et moins du
-gouvernement libre que de tout autre... Elle ébranle et énerve, au
-lieu de les affermir, les deux bases de l'ordre social, les intérêts
-réguliers et les croyances morales. Elle peut donner quelquefois des
-secousses utiles et glorieuses; son influence prolongée, sa domination
-abaissent et dissolvent tôt ou tard le pouvoir et la société[183].»
-Heureux de l'adhésion de M. Guizot, M. Thiers se garda de faire la
-moindre objection aux conditions et aux réserves qui l'accompagnaient.
-Il fit valoir auprès des conservateurs son accord avec le plus
-illustre de leurs chefs: «Le ministère actuel, leur disait-il, c'est
-le ministère du 11 octobre à cheval sur la Manche.» Il est vrai que,
-l'instant d'après, le même ministre se vantait aux députés de la
-gauche d'avoir trouvé ce moyen habile d'éloigner du parlement leur
-plus redoutable contradicteur.
-
-[Note 183: _Documents inédits_ et _Mémoires de M. Guizot_, t. I, p. 15
-à 25.]
-
-Les gages ainsi offerts aux deux partis furent tout d'abord accueillis
-fort différemment. La gauche se montra aussi reconnaissante et
-confiante que le centre était triste et inquiet. Aux premières
-réceptions des nouveaux ministres, on remarqua et l'absence des
-députés conservateurs et l'affluence des membres de l'ancienne
-opposition. M. Duvergier de Hauranne, qui se trouva alors à dîner avec
-plusieurs de ces derniers, chez le président du conseil, notait «la
-joie d'enfant qu'ils semblaient éprouver en se trouvant réunis pour la
-première fois autour d'une table ministérielle». «C'était pour eux,
-ajoutait-il, quelque chose de nouveau, de piquant, de ravissant; aussi
-fut-on, pendant tout le dîner, d'une gaieté folle.» Même contraste
-dans le langage des journaux. Tandis que la _Presse_ partait
-immédiatement en guerre, et que le _Journal des Débats_ prenait une
-attitude d'observation malveillante, les organes de la gauche, à
-l'exception des feuilles radicales, avaient des airs joyeux et
-vainqueurs. L'un d'eux, le _Courrier français_, marquait ainsi les
-raisons de sa satisfaction: «C'est l'opposition entrant aux affaires,
-et y entrant pour la première fois, nous l'espérons du moins, sans
-changer de drapeau... Il ne dépend de personne de faire que
-l'avénement de M. Thiers et de ses amis ne soit un changement profond
-dans l'État. Par la création de ce ministère, le pouvoir se déplace
-décidément et fait un pas vers nous. Le parti du gouvernement
-personnel est en déroute; le système de résistance est à bout de
-combinaisons; la vieille majorité, celle qui avait survécu, bien qu'en
-s'épuisant, à plusieurs dissolutions, est ensevelie dans sa défaite.»
-
-La presse de gauche triompha même si bruyamment que M. Thiers craignit
-de se trouver ainsi porté trop avant et de paraître le protégé ou même
-le prisonnier de l'ancienne opposition, au lieu d'être l'arbitre et le
-médiateur des deux partis. Aussi jugea-t-il tout de suite nécessaire
-de bien marquer la position intermédiaire où il voulait se tenir, et
-fit-il dire dans le _Messager_, l'un de ses journaux officieux: «M.
-Thiers a sa position distincte. Il est le chef du centre gauche.
-Conséquemment, il n'est ni la gauche, ni les 221. Il exprime l'opinion
-intermédiaire. Il doit rester sur son terrain, et sa mission est de
-rallier les modérés de chacun de ces deux partis. Il est un ministère
-de transaction, ou de transition, si l'on veut... Il est clair que
-chacun des deux partis doit s'efforcer d'abord de le faire pencher de
-son côté... Il doit résister à cette double attraction... Pencher à
-droite, ce serait donner le pouvoir aux 221; incliner trop à gauche,
-ce serait le donner à l'opposition.»
-
-La gauche ne se blessait pas de ce langage. Elle paraissait avoir des
-raisons de croire qu'entre les conservateurs et elle, le partage
-n'était pas aussi égal que le ministère feignait de le dire, et qu'il
-y avait un sous-entendu dont seule elle possédait le secret et
-recueillerait prochainement le bénéfice[184]. M. Thiers lui avait-il
-donc assuré, dans quelque contre-lettre mystérieuse, des avantages en
-contradiction avec son langage public? Non; mais le seul avénement
-d'un ministre, travaillant à décomposer l'ancienne majorité et
-consentant à vivre de l'appui de la gauche, était, pour celle-ci, un
-réel avantage. Et puis le cabinet se présentait comme un cabinet
-non-seulement de «transaction», mais de «transition». Ce dernier mot,
-plein de promesses, ne se trouvait-il pas dans l'article du
-_Messager_, cité plus haut? Les journaux officieux ne répétaient-ils
-pas tous les jours que M. Thiers, en forçant les avenues du pouvoir,
-en s'imposant aux répugnances du Roi, avait ouvert une brèche par
-laquelle tout le monde pouvait espérer passer à son tour[185]? Cette
-considération n'était pas celle qui touchait le moins la gauche.
-Fatiguée, sinon assagie, aspirant à sortir de son long rôle
-d'opposition sans espoir et à passer au rang des partis admis à
-prétendre au gouvernement, elle savait gré à M. Thiers de lui servir
-d'introducteur dans ce monde nouveau pour elle. De là un zèle
-ministériel que les sarcasmes mêmes du _National_ ne parvenaient pas à
-refroidir[186]. «Je ne puis les tenir, disait M. Barrot; ces pauvres
-hères ont faim depuis dix ans[187].»
-
-[Note 184: Le _Courrier français_ disait, à propos de M. Thiers, le 5
-mars 1840: «Les hommes placés dans une position difficile ne livrent
-pas leur secret, quand ils ne peuvent encore le faire connaître qu'à
-demi.»]
-
-[Note 185: Le _Constitutionnel_, organe de M. Thiers, disait, le 14
-mars: «Ce que la gauche voit dans l'origine du ministère actuel, c'est
-que tout parti en mesure d'avoir la majorité dans la Chambre n'a pas
-d'obstacle à vaincre hors de la Chambre. Ceci n'est pas, si l'on veut,
-une conquête faite par le 1er mars; mais le 1er mars a constaté que la
-conquête était faite.»]
-
-[Note 186: Le _National_ disait, par exemple, le 6 mars: «Il faut que
-notre opposition constitutionnelle de dix ans soit tombée bien bas
-dans sa propre estime et désespère bien de sa fortune, pour placer
-ainsi, à fonds perdu, son honneur et son avenir sur la tête d'un
-aventurier politique.»]
-
-[Note 187: _Documents inédits._]
-
-Le président du conseil avait su, d'ailleurs, mettre la main sur le
-chef de la gauche. M. Odilon Barrot, amené, dans le cours des années
-précédentes, à faire plusieurs fois campagne avec M. Thiers, s'était
-laissé peu à peu séduire et dominer par lui. La finesse insinuante et
-entreprenante de l'un avait eu facilement raison de la solennité naïve
-et un peu inerte de l'autre. M. Barrot continuait sans doute à jouer
-son rôle de chef de groupe avec la même conviction de sa propre
-importance; mais, sans s'en douter, il n'était plus guère qu'un
-comparse. M. Thiers tirait peut-être plus de profits encore de
-l'influence qu'il avait acquise sur la presse de gauche. Ni les
-occupations, ni la dignité de ses nouvelles fonctions ne l'empêchaient
-de recevoir, chaque matin, les écrivains qui venaient, suivant
-l'expression de l'un d'eux, «assister à sa pensée», et qui
-transformaient ensuite ses conversations en articles. Parmi eux, à
-côté de M. Boilay, du _Constitutionnel_, et de M. Walewski, du
-_Messager_, on remarquait les rédacteurs de feuilles plus avancées, M.
-Léon Faucher, du _Courrier français_, M. Chambolle, du _Siècle_, et
-d'autres encore. Il n'était pas jusqu'aux journaux en apparence
-opposés à sa politique, où le président du conseil ne trouvât parfois
-moyen de se créer des intelligences et d'avoir quelque compère.
-Personne n'a su plus habilement jouer de la presse. «Que voulez-vous
-que j'y fasse? disait-il, non sans quelque coquetterie; les écrivains
-politiques me font des journaux pour moi, sans que je le leur demande;
-s'ils tiennent tous à se mettre dans mon jeu, c'est qu'ils trouvent
-mes cartes bonnes.»
-
-M. Thiers avait donc obtenu tout de suite le concours de la gauche;
-mais ce n'était que la moitié de son plan: il lui fallait aussi le
-concours d'une partie des conservateurs. Les jours s'écoulaient sans
-qu'il fît, de ce côté, aucun progrès. Les froideurs qu'il avait
-rencontrées dès la première séance menaçaient de tourner en opposition
-ouverte. Plus la gauche se montrait satisfaite, plus, dans l'autre
-parti, les défiances se sentaient justifiées, plus les inquiétudes
-croissaient. Vainement le duc de Broglie, sans se confondre avec le
-cabinet, le couvrait-il d'une sorte de patronage bienveillant[188];
-vainement, de Londres, M. Guizot se prononçait-il contre une
-«hostilité soudaine, déclarée», et donnait-il ce mot d'ordre: «Restons
-fermes dans notre camp, mais n'en sortons pas pour attaquer», la
-plupart des doctrinaires étaient en disposition fort peu favorable.
-«La situation, répondaient-ils à M. Guizot, est plus grave que vous ne
-pouvez le penser, n'étant pas sur le théâtre même des événements. Un
-ministère soutenu publiquement et ardemment par la gauche, appuyé par
-les journaux de cette couleur, au nom des idées que nous avons
-combattues, ce n'est pas là un fait léger et sans importance pour
-l'avenir. Il ne s'agit de rien moins que d'un complet déplacement du
-pouvoir, et le mouvement ira vite, si on ne l'arrête.» Chez les
-anciens 221, qui constituaient la fraction la plus considérable des
-conservateurs, l'irritation et l'alarme n'étaient pas moindres. La
-presse officieuse leur répétait, tous les jours, que le ministère du
-1er mars était le triomphe de la coalition; or ils n'avaient pas
-oublié que cette coalition avait été faite contre eux. Aussi se
-groupaient-ils et s'organisaient-ils avec toutes les allures d'une
-armée qui se prépare à la bataille, tandis que leurs journaux tenaient
-un langage de plus en plus agressif. Il était une autre partie de la
-Chambre où les intentions se montraient, sinon ouvertement ennemies,
-du moins singulièrement maussades: c'était ce qu'on appelait le groupe
-du 12 mai; il se composait des amis de MM. Dufaure et Passy; de ce
-côté, on n'avait pas pardonné l'intrigue muette sous laquelle avait
-succombé la dernière administration, et ce ressentiment paraissait
-devoir rallier à l'opposition conservatrice vingt à vingt-cinq membres
-de l'ancien centre gauche. On pouvait donc croire que toutes ces
-inquiétudes, ces défiances, ces rancunes allaient se réunir pour
-former un nouveau parti de résistance. Le _Journal des Débats_, prêt à
-lui servir d'organe, l'avait déjà baptisé: il l'appelait le «parti
-constitutionnel». M. Doudan, qui voyait les choses du salon de M. de
-Broglie, faisait, à la date du 12 mars, ce tableau des divers groupes
-conservateurs: «Il me paraît que le ministère tombé se tient en
-embuscade, probablement avec M. Molé, pour donner un mauvais coup à M.
-Thiers et lui succéder. Le camp doctrinaire est divisé contre
-lui-même. Les 221, à peu d'exceptions près, sont d'une grande colère
-contre le cabinet de M. Thiers, jurant de tout jeter par les fenêtres,
-afin de maintenir l'ordre dans le pays. Il y a, dans la tête de tout
-le monde, comme un charivari[189].»
-
-[Note 188: Dès le 1er mars, il avait écrit à M. Guizot: «Je garderai
-ma position amicale sans être invariable, prêt à m'éloigner ou même à
-combattre si le ministère dérive à gauche d'une manière alarmante,
-mais content s'il se maintient dans la modération, et ne négligeant
-rien pour le fortifier dans le dessein de faire le mieux possible.»
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 189: _Mélanges et Lettres_, t. I, p. 290.]
-
-Les journaux de gauche, qui devenaient d'autant plus ministériels que
-les conservateurs l'étaient moins, accueillaient ces symptômes
-d'opposition avec une colère dont M. Thiers devait trouver parfois les
-manifestations quelque peu compromettantes. Ils traitaient les
-conservateurs de «ramas de factieux» et les dénonçaient aux ouvriers
-sans travail comme des artisans de crise, responsables du chômage.
-Leurs attaques visaient même plus haut: derrière les articles du
-_Journal des Débats_ et les démarches des 221, ils prétendaient
-découvrir une intrigue de la cour, c'est-à-dire, dans le langage de
-l'époque, du Roi[190]. Supposition toute gratuite. Louis-Philippe,
-sans doute, partageait personnellement beaucoup des répugnances et des
-inquiétudes des conservateurs. De plus, il ne voyait pas sans
-mortification, à la tête du ministère, un homme qui affectait de
-traiter avec lui de puissance à puissance[191]. Aussi, au rapport
-d'un témoin, était-il «fort triste» et «ne s'en cachait-il pas[192]»;
-il ne lui déplaisait pas d'être présenté, par des journaux amis, comme
-n'ayant subi M. Thiers que sous le coup d'une nécessité pénible[193],
-et on peut même supposer qu'une mésaventure du cabinet ne l'eût pas
-désolé. Mais il n'en remplissait pas moins correctement son rôle
-constitutionnel, ne contrariant pas ses ministres, ne leur suscitant
-aucun embarras. Il faisait même plus, au témoignage de l'un d'entre
-eux; M. de Rémusat écrivait, en effet, le 15 mars, à M. Guizot: «Le
-Roi nous traite parfaitement bien et nous prête un réel appui.» Nul
-fondement, donc, dans les accusations dirigées contre Louis-Philippe.
-Injustes d'où qu'elles vinssent, elles étaient particulièrement
-scandaleuses de la part de la presse ministérielle. On conçoit que le
-_Journal des Débats_ les relevât avec une sévérité émue et demandât
-«quel était ce ministère que ses journaux ne pouvaient soutenir qu'en
-calomniant ou menaçant la couronne». Ce désordre éveillait, chez ceux
-qui se souvenaient du passé, l'idée de tristes similitudes: «Le
-_Courrier français_, écrivait-on, défend M. Thiers du ton dont le
-_Patriote français_ défendait Roland et ses collègues[194].» Les
-feuilles officieuses proclamaient que le ministère du 1er mars était
-la dernière expérience tentée pour réconcilier la monarchie et le
-pays, et le _Constitutionnel_ l'appelait «le ministère Martignac du
-gouvernement de Juillet». On eût dit que chacun de ces articles se
-terminait par un: «Prenez garde!» adressé d'un ton irrité,
-non-seulement à la Chambre, mais au Roi.
-
-[Note 190: _Constitutionnel_ du 9 mars 1840.]
-
-[Note 191: Dans la déclaration sommaire que M. Thiers avait lue aux
-Chambres, le 4 mars, cette prétention était très-visible, et le
-ministre avait presque insinué qu'il venait de faire capituler la
-couronne. Le _Journal des Débats_ avait alors critiqué «cette
-affectation à dire et à répéter: «Le Roi et moi». Par contre, le
-_Courrier français_ avait félicité le président du conseil d'avoir
-«fait valoir son droit de chef de parti, en regard du droit que la
-couronne a de choisir entre les hommes et les opinions»; et il avait
-ajouté: «M. Thiers ne dit pas que la couronne a cédé, car un ministre
-doit couvrir le Roi; mais il résulte de son discours, qu'il n'a pas
-fait, en entrant aux affaires, le sacrifice de ses opinions, et c'est
-là tout ce que le public demande à savoir.» Le _National_, trop
-heureux de voir la monarchie diminuée par ceux qui eussent dû être ses
-défenseurs, demandait en raillant: «Comment les journaux de la cour
-prendront-ils ce nouveau spécimen de familiarité respectueuse qui
-place sur la même ligne la couronne et un simple sujet? M. Thiers et
-le Roi, le Roi et M. Thiers sont heureusement d'accord pour faire le
-bonheur, la prospérité et la gloire de la France. Voilà ce que le
-président du cabinet du 1er mars a bien voulu annoncer au monde.»]
-
-[Note 192: Lettre de Mgr Garibaldi, internonce du Saint-Siége. (_Vie
-du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 247.)]
-
-[Note 193: «Le _Journal des Débats_ disait, le 3 mars, dans un article
-qui fut remarqué: «La couronne n'aurait pas voulu choisir ces
-ministres, qu'elle aurait été forcée de les accepter, forcée par sa
-prudence, et pour ne pas empirer une situation dangereuse. M. Thiers a
-voulu être le maître, et il l'est, sauf, bien entendu, sa
-responsabilité devant le Roi et devant les Chambres.»]
-
-[Note 194: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
-
-À en juger par le langage des journaux, le rapprochement désiré par
-le cabinet entre la gauche et une partie du centre n'était pas en voie
-de s'accomplir. M. Thiers ne paraissait donc pas avoir tiré le profit
-attendu des quelques jours qu'il s'était réservés pour préparer
-l'opinion, avant de s'expliquer à la tribune. Il est vrai qu'à côté de
-ces polémiques de presse, dont le fracas remplissait toute la scène,
-le président du conseil usait, dans la coulisse, d'un autre moyen
-d'action moins bruyant, moins extérieur, sur lequel il comptait
-peut-être davantage: c'étaient les conversations particulières avec
-les députés. Dans ces tête-à-tête qu'il multipliait à dessein, soit
-chez lui, soit dans les dépendances de la Chambre, il lui était plus
-facile que dans les explications publiques de se montrer à chacun sous
-la face qui pouvait lui plaire. Tandis qu'aux uns il faisait valoir
-que son seul avénement était un échec au «pouvoir personnel», la fin
-de la «résistance» et une «transition» qui permettait à l'opposition
-d'attendre et de préparer des succès plus complets encore, il se
-faisait honneur, auprès des autres, de repousser le programme de la
-gauche, et de ne payer celle-ci qu'avec des apparences, toutes les
-réalités demeurant aux conservateurs. Il n'était pas jusqu'aux
-contradictions de son passé qui ne lui servissent à se présenter comme
-ayant des titres aux confiances les plus opposées[195]. Le tout dit
-avec l'abondance brillante, souple, familière, câline de ce
-merveilleux causeur, et surtout avec un certain air de confidence et
-d'abandon; l'interlocuteur flatté sortait de l'entretien, persuadé que
-lui seul avait le secret du ministre et que les autres étaient dupés.
-C'est ce qu'on appelait alors le système des «conquêtes
-individuelles». M. Thiers, rival en cela de M. Molé, y excellait et y
-avait goût. Il faut reconnaître, du reste, que la désorganisation
-générale des cadres parlementaires facilitait singulièrement cette
-opération. Faut-il croire qu'aux séductions de la causerie, M. Thiers
-ne se faisait pas scrupule d'en ajouter, au besoin, d'autres plus
-positives? On le disait beaucoup alors, et la presse opposante
-dénonçait vivement ce qu'elle «appelait la traite des députés[196]».
-
-[Note 195: Le _Constitutionnel_ disait, à la date du 12 mai: «M.
-Thiers donne d'égales garanties aux deux partis qu'il s'agit de
-rallier. Mais c'est précisément ce dont on l'accuse. M. Thiers,
-dit-on, a deux passés. Nous disons que c'est son mérite, c'est la
-gloire de son bon sens.»]
-
-[Note 196: Le vicomte de Launay (madame Émile de Girardin) faisait, le
-7 mars 1840, dans ses _Lettres parisiennes_ du journal _la Presse_, ce
-tableau, chargé comme toute satire, de ce qu'il appelait la «traite
-des députés faite hautement par les pourvoyeurs de M. Thiers»: «Chaque
-soir, on fait le relevé des acquisitions de la journée. Aurons-nous un
-tel?--J'en réponds, si vous lui promettez ça pour son gendre.--Et un
-tel, si on lui offrait ceci?--Ce n'est pas la peine; nous l'aurons
-pour rien; j'ai vu sa belle-mère.--...Ah! si nous pouvions avoir
-***!--Ce n'est pas si difficile qu'on le croit; il vient de perdre
-cinquante mille francs dans une affaire, il est bien gêné.--...Mais
-notre plus belle conquête, c'est le bon ***.--Quoi, il s'est
-engagé?--Sur l'honneur!--Mon cher, vous êtes un sorcier. Qu'avez-vous
-fait pour le séduire?--Je l'ai pris par les sentiments.--Je ne vous
-comprends pas.--Ah! tu n'as pas d'enfants! Le gros bonhomme a deux
-filles à marier... Je possède un peu bien ma statistique
-parlementaire. Je sais ceux qui ont des filles à établir, ceux qui ont
-des fils à placer, ceux qui ont des frères incapables sur les bras,
-ceux qui ont des intérêts de coeur dans les théâtres royaux, ceux qui
-ont des secrets à cacher, ceux qui ont des manufactures à soutenir,
-ceux qui ont des forges, ceux qui ont des sucres, ceux qui ont des
-rentes, et ceux, enfin, qui ont des dettes. Eh! je dis avec le
-proverbe: Qui paye _leurs_ dettes s'enrichit.»]
-
-
-III
-
-C'est le 14 mars que fut nommée, dans les bureaux de la Chambre des
-députés, la commission chargée d'examiner la demande de fonds secrets
-sur laquelle devait être débattue la question de confiance. Sur neuf
-commissaires, cinq seulement étaient ministériels. On prétendait même
-qu'en additionnant les voix obtenues de part et d'autre dans chaque
-bureau, les opposants se trouvaient avoir eu la majorité. Les
-adversaires de M. Thiers, voyant dans ce premier résultat l'indice
-d'une victoire possible, se décidèrent à livrer bataille.
-
-Tout d'abord ils comprirent que, pour entraîner la masse des
-conservateurs, il fallait leur présenter un ministère tout prêt à
-succéder à celui qu'il s'agissait de jeter bas. Le grand argument des
-journaux de gauche et de centre gauche n'avait-il pas été de répéter
-tous les jours que si le cabinet actuel était renversé, le pays
-serait précipité dans une crise sans issue? M. Thiers lui-même avait
-dit, d'un ton de défi, dans son bureau: «L'on verra qui pourra
-gouverner après moi!» Ce fut dans le rapprochement du «15 avril» et du
-«12 mai» que les opposants cherchèrent les éléments du cabinet futur.
-M. Molé entra vivement dans cette idée; impatient de se venger de M.
-Thiers, qui venait de le jouer et de profiter de l'éloignement de M.
-Guizot[197], il fit tout pour faciliter l'entente et se déclara prêt à
-accepter la présidence du maréchal Soult. Parmi les anciens ministres
-du 12 mai, M. Villemain témoigna d'une ardeur au moins égale à celle
-de M. Molé; M. Duchâtel, et surtout MM. Dufaure et Passy, se
-montrèrent plus hésitants, pas assez, cependant, pour que les meneurs
-ne se crussent pas fondés à espérer leur adhésion finale. On se hâta
-donc de faire savoir sur les bancs conservateurs, et même de publier
-dans les journaux, qu'il y avait un ministère de rechange, et que, dès
-lors, il n'était pas téméraire d'aller de l'avant.
-
-[Note 197: M. Duvergier de Hauranne rapporte qu'un des amis de M. Molé
-disait alors de lui: «Il prétend que si le ministère tombe
-aujourd'hui, ce sera à son profit, et dans un an, au profit de M.
-Guizot. C'est pour cela qu'il se presse.» (_Notes inédites._)]
-
-La situation devenait critique pour M. Thiers. Ses journaux
-trahissaient leurs alarmes par l'agitation nerveuse de leur polémique.
-Du côté des conservateurs, tantôt on le prenait sur un ton railleur et
-triomphant, comme si l'on tenait déjà la victoire, tantôt on laissait
-voir des doutes sur la solidité des troupes qu'il fallait mener au
-feu. La vérité est qu'avec ces partis disloqués et désorientés, et
-aussi avec le travail souterrain des «conquêtes individuelles», que M.
-Thiers poussait activement, personne ne prévoyait ce qui arriverait;
-chacun attendait, anxieux, le résultat inconnu de la bataille qui
-allait se livrer, et le _Journal des Débats_ était réduit à comparer
-la situation parlementaire «à une nuit épaisse», où tous les partis
-«erraient en chancelant[198]».
-
-[Note 198: 20 mars 1840.]
-
-La discussion s'ouvrit le 24 mars. M. Thiers monta le premier à la
-tribune, afin de marquer lui-même le terrain du combat. L'oeuvre était
-difficile, mais pas au-dessus des ressources de l'orateur. Il
-commença par un récit, fait avec adresse et convenance, des incidents
-de la dernière crise ministérielle. Puis, examinant l'état de la
-Chambre, il y distingua trois fractions principales: celle qui avait
-soutenu le ministère du 15 avril; la nuance intermédiaire, connue sous
-le nom de centre gauche; enfin, l'ancienne opposition. Aucune de ces
-fractions ne possédait à elle seule la majorité; il fallait donc
-qu'elles transigeassent, sous peine de rendre tout gouvernement
-impossible. C'était cette transaction que M. Thiers venait apporter.
-Et, pour la faire accepter, il s'appliquait à rassurer les
-conservateurs, tout en flattant la gauche. Dans ce double jeu était
-l'habileté du discours. L'orateur commença par faire d'abord la part
-des conservateurs. Le programme de la gauche contenait, depuis
-plusieurs années, deux articles qui offusquaient et inquiétaient plus
-que tous les autres les hommes d'ordre: c'étaient l'abrogation des
-lois de septembre et la réforme électorale. M. Thiers déclara qu'il
-maintiendrait les lois de septembre; tout au plus faisait-il espérer
-la définition de l'attentat, concession déjà promise par le ministère
-précédent. Quant à la réforme électorale, il l'ajournait. «La
-difficulté sera grande dans l'avenir, dit-il, je ne le méconnais
-point; elle ne l'est pas aujourd'hui. Y a-t-il, parmi les adversaires
-de la réforme électorale, quelqu'un qui, devant le corps électoral,
-devant la Chambre, et j'ajouterai devant la Charte, ait dit: jamais?
-Personne... À côté de cela, même parmi les partisans de la réforme, y
-a-t-il des orateurs qui aient dit: aujourd'hui? Aucun. Tous, j'entends
-dans les nuances moyennes de la Chambre, ont reconnu que la question
-appartenait à l'avenir, qu'elle n'appartenait pas au présent.» M.
-Thiers se tourna ensuite vers la gauche, et débita, à son intention,
-quelques phrases sur la révolution; après avoir exposé la situation du
-gouvernement de 1830 en face de l'Europe: «Il y a deux manières de
-sentir, ajouta-t-il; il y a deux manières de se conduire. Suivant la
-manière, on peut être embarrassé, honteux peut-être, de représenter
-une révolution; on peut manquer de confiance en elle, avoir de la
-timidité: on pourrait alors la représenter loyalement; on ne la
-représenterait pas comme elle a le droit, comme elle a besoin de
-l'être. Il faut l'aimer, la respecter, croire à la légitimité de son
-but, à sa noble persévérance, à sa force invincible, pour la
-représenter avec dignité, avec confiance. Pour moi, messieurs, je suis
-un enfant de cette révolution, je suis le plus humble des enfants de
-cette révolution; je l'honore, je la respecte... je crois à sa
-persévérance, à sa force; car si on a gagné des batailles d'un jour
-sur elle, on ne l'a jamais vaincue.» Ce n'était pas tout: le ministre
-réservait à la gauche une satisfaction encore plus désirée par elle.
-Il avoua le concours qu'il en recevait, l'en remercia, et, la prenant
-par la main, il l'éleva solennellement au rang des partis de
-gouvernement. «J'ai les sympathies de l'ancienne opposition, dit-il;
-je la remercie; si elle me les accorde, je vais vous dire à quelles
-conditions.» L'orateur rappelait alors comment, en 1836, il avait
-quitté le pouvoir pour ne pas céder à la volonté du Roi, et comment,
-trois fois, il avait refusé d'y rentrer, parce que la couronne
-n'adhérait pas à ses opinions. «Voilà, continua-t-il, la raison des
-sympathies que j'avais avec l'opposition. De plus, j'ai encore un
-motif de bienveillance envers elle. Voulez-vous que je vous le dise?
-Je n'ai de préjugés contre aucun parti. Je vais vous avouer des choses
-qui peut-être vous blesseront. Savez-vous ce que je crois? Je ne crois
-pas qu'il y ait ici un parti exclusivement voué à l'ordre et un autre
-parti voué au désordre. Je crois qu'il n'y a que des hommes qui
-veulent l'ordre, mais qui le comprennent différemment. Je crois qu'il
-n'y a rien d'absolu entre eux. Et si vous vouliez mettre quelque chose
-d'absolu entre eux, savez-vous ce que vous feriez? Vous commettriez la
-faute qui a perdu la Restauration... Il ne faut point d'exclusions,
-messieurs. Pour moi, permettez-moi de le dire, en 1830, je me suis
-jeté au milieu des amis de l'ordre, au milieu de ce qu'on appelle le
-parti conservateur, parce que je croyais l'ordre menacé. Mes
-convictions m'ont séparé de lui et m'ont jeté plus tard dans
-l'opposition. J'ai vu, messieurs, tous les esprits tendre au même but;
-j'ai vu qu'il n'y avait personne de prédestiné pour l'ordre ou pour le
-désordre; qu'il n'y avait que des amis du pays; et si vous voulez
-placer entre eux ce triste mot d'exclusion, il portera malheur à qui
-voudra le prononcer.» La gauche applaudit avec reconnaissance; un tel
-témoignage rendu du haut du pouvoir, un tel désaveu de tout ce qui
-avait fait, sous Casimir Périer et sous le ministère du 11 octobre, le
-fond de la politique de résistance, valait mieux pour elle que
-beaucoup de réformes législatives. C'était la porte du pouvoir, porte
-jusqu'alors fermée, qu'on ouvrait toute grande devant l'ancienne
-opposition.
-
-Il apparut aussitôt que les 221, ou au moins les plus ardents d'entre
-eux, refusaient leur adhésion à la «transaction» proposée par le
-ministre. «Quand on veut, dit M. Desmousseaux de Givré, obtenir
-l'appui d'un parti, il faut lui faire des conditions acceptables; à
-mon avis, celles qu'on nous fait ne le sont pas.» La même thèse fut
-soutenue, avec plus d'éclat, par M. de Lamartine. On se rappelle qu'il
-s'était fait déjà, lors de la coalition, le champion des 221; chose
-étonnante avec une nature si mobile, un an après, on le retrouvait à
-la même place et dans le même rôle. Relevant les paroles de M. Thiers,
-l'orateur, qui n'avait pas encore bu à la coupe de la fausse poésie
-révolutionnaire, s'écria: «J'aime et je défends l'idée libérale...;
-vous, vous aimez, vous caressez, vous surexcitez le sentiment, le
-souvenir, la passion révolutionnaire; vous vous en vantez; vous dites:
-je suis un fils de la révolution; je suis né de ses entrailles; c'est
-là qu'est ma force; je retrouve de la puissance en y touchant, comme
-le géant en touchant la terre. Vous aimez à secouer devant le peuple
-ces mots sonores, ces vieux drapeaux, pour l'animer et l'appeler à
-vous; le mot de révolution dans votre bouche, c'est, permettez-moi de
-le dire, le morceau de drap rouge qu'on secoue devant le taureau pour
-l'exciter. Vous dites: ce n'est rien, ce n'est qu'un lambeau d'étoffe,
-ce n'est qu'un drapeau! Nous le savons bien; mais cela irrite, mais
-cela inquiète, mais cela fait peur. Cela vous convient? Eh bien! nous,
-nous croyons que ce qui irrite et ce qui inquiète le pays, sur les
-grands intérêts de réforme politique à jamais acquis, ne vaut rien.»
-Plus loin, il reprochait à M. Thiers d'avoir, en cherchant son appui
-dans la gauche, empêché l'union des centres, qui se faisait tout
-naturellement; puis il ajoutait, aux applaudissements enthousiastes
-des conservateurs: «Vous me demandez si j'ai confiance dans la
-direction parlementaire, dans la force, dans la stabilité, dans la
-puissance d'agir librement du chef d'un cabinet qui, debout sur une
-minorité prête à se dérober sous lui, tend une main à la gauche, qu'il
-appelle à le soutenir contre la droite, une autre main à la droite,
-qu'il appelle à le défendre contre les prétentions de la gauche; du
-chef d'un cabinet suspendu un moment dans un faux équilibre dont la
-base est une minorité et dont le balancier est une impossible
-déception; si j'ai confiance, si j'ai foi, si j'ai espérance, pour la
-couronne, pour nous, pour le pays, pour l'ordre, pour la liberté, pour
-quoi que ce soit de vrai, de sincère, de profitable, de patriotique;
-moi le dire? Non jamais!... Je vous trouve à la tête de ceux qui ont
-mis le trouble et l'inquiétude dans le parlement, soufflé l'agitation
-entre le parlement et la couronne... Ces bruits accusateurs, ces
-dénonciations aussi ridicules que mensongères, ces désignations
-d'hommes de cour, de gouvernement personnel... je suis loin de vous
-les attribuer... Mais de quels noms se sert-on pour les accréditer?
-Qui les désavoue? Ces fausses monnaies de l'opinion, distribuées
-chaque jour au peuple pour le séduire ou l'irriter, de qui
-portent-elles l'empreinte? Et vous voudriez que je déclarasse
-confiance à tout cela! Non, le pays ne nous a pas envoyés pour jeter
-le mensonge dans cette urne de la vérité!»
-
-À M. de Lamartine succéda M. Odilon Barrot: c'était la gauche qui
-venait dire son avis sur la transaction repoussée au nom des
-conservateurs. «Je dois, dit-il, rendre hommage à la franchise des
-explications de M. le président du conseil. C'est dans la mesure des
-déclarations qu'il a faites que je vois un progrès qui mérite notre
-appui honorable, notre appui dont nous sommes prêts à rendre compte à
-notre pays. Il est sorti de l'opposition; il n'a pas désavoué son
-origine... Il s'est trouvé sympathique avec nous, dans le juste
-orgueil avec lequel il a invoqué notre révolution, avec lequel il l'a
-honorée.» Sur la réforme électorale, le chef de la gauche, sans rien
-abandonner de sa thèse, reconnaissait que la question n'était pas
-mûre et acceptait l'ajournement indiqué par le ministère. «Dans mon
-parti, dit-il encore, les passions politiques me condamnent, mais j'en
-appelle au bon sens de mon pays. L'appui que je prête à ce ministère,
-quoiqu'il ne réalise pas toutes mes opinions, est un appui commandé
-par un sentiment profond d'amour pour mon pays et par cette loi du bon
-sens qui doit toujours présider aux affaires publiques.» À la fin de
-ce premier jour de débat, M. Thiers apparaissait donc la main dans la
-main de M. O. Barrot, et en lutte ouverte avec les conservateurs.
-Ceux-ci semblaient avoir pris leur parti de la rupture et croyaient
-tenir le succès.
-
-L'hostilité des 221, manifestée par le langage de M. Desmousseaux de
-Givré et de M. de Lamartine, ne pouvait mettre en péril le cabinet que
-si elle était appuyée par les doctrinaires et par la fraction du
-centre gauche attachée aux ministres du 12 mai. On put croire un
-moment que cette dernière allait en effet se déclarer pour
-l'opposition: M. Dufaure, disait-on, devait répondre à M. Barrot, et
-l'on fondait beaucoup d'espérances sur cette intervention. Cette
-attente fut trompée: la seconde journée s'écoula sans que M. Dufaure
-se levât de son banc. L'opposition eut-elle du moins le concours des
-doctrinaires? M. Duchâtel vint sans doute critiquer l'idée d'une
-majorité ouverte aux amis de M. Barrot; mais un autre orateur du même
-groupe, M. Piscatory, se prononça, au contraire, pour le cabinet,
-donnant ainsi une nouvelle preuve de la décomposition de tous les
-partis parlementaires.
-
-En dépit du silence de M. Dufaure et des divisions des doctrinaires,
-les meneurs de l'opposition conservatrice étaient encore pleins
-d'entrain et de confiance. M. Thiers, qui voyait le danger, décida de
-concentrer tous ses efforts, pendant la troisième et dernière séance,
-à gagner, au centre et au centre droit, l'appoint sans lequel il
-devait fatalement succomber. Aussi bien, pouvait-il ne plus
-s'inquiéter de la gauche; elle lui était tellement acquise que les
-sarcasmes dont l'accabla M. Garnier-Pagès[199] ne l'ébranlèrent pas
-un moment. Pour agir sur les conservateurs, le président du conseil
-employa fort habilement celui des ministres qui, par son caractère et
-ses doctrines, devait leur inspirer la plus grande confiance: il
-envoya à la tribune M. Jaubert. Celui-ci parla, avec un grand accent
-de franchise, de son attachement à la politique conservatrice; il
-raconta qu'avant d'entrer au pouvoir, il avait sondé, avec la plus
-scrupuleuse sollicitude, les intentions de M. Thiers, et qu'il n'y
-avait rien vu d'inquiétant; aussi n'hésitait-il pas à cautionner le
-président du conseil auprès des conservateurs, comme M. Barrot l'avait
-cautionné auprès de la gauche. M. Thiers compléta l'effet de ce
-langage, en accentuant lui-même ses déclarations pour le maintien des
-lois de septembre et en promettant non-seulement de ne pas appuyer,
-mais de combattre la réforme électorale si elle était présentée. Ce
-fut sur ces dernières paroles que l'on prononça la clôture.
-
-[Note 199: «Je le dis à la gauche, s'écriait l'orateur radical, deux
-choses sont essentielles aux partis: la moralité et assurément aucune
-fraction de la Chambre n'a plus de moralité que celle à laquelle je
-m'adresse, et l'habileté... L'habileté, il ne faut pas seulement en
-avoir, il faut qu'on y croie. Au 22 février, vous avez compté sur des
-progrès, et vous avez été bienveillants; ces progrès ne sont pas
-venus; votre réputation d'habileté en a, ce me semble, subi quelque
-atteinte. Faites en sorte que l'avenir ne soit pas encore plus grave
-que le passé. Vous vous livrez sans condition; vous n'amenez pas les
-choses avec vous, vous les réservez pour l'avenir. Prenez-y garde, le
-pays se dira peut-être un jour: Ceux-là qui ne sont pas assez habiles
-pour se conduire, ne sont pas assez habiles pour nous conduire
-nous-mêmes.»]
-
-Le vote fut un plein succès pour le ministère; 261 voix contre 158
-rejetèrent l'amendement proposé par un député du centre et tendant à
-une réduction de 100,000 francs. L'ensemble de la loi fut adopté par
-246 voix contre 160. Personne ne s'attendait à une majorité si forte.
-«Cent voix de majorité, dit le Roi à M. Thiers quand celui-ci vint lui
-annoncer ce résultat, c'est inconcevable. Où donc les avez-vous
-prises?--Là où l'on n'était pas encore allé les chercher», répondit le
-président du conseil. Il faisait ainsi allusion à la gauche. Celle-ci,
-en effet, venait de voter les fonds secrets, sans s'embarrasser de
-tout ce qu'elle avait dit jusqu'alors, au nom de l'austérité
-démocratique, contre le principe même de ces sortes de crédits[200].
-Toutefois, si empressée qu'eût été la gauche, son vote ne suffisait
-pas à expliquer une telle majorité. Le ministère avait eu aussi pour
-lui une partie des conservateurs: d'abord M. Dufaure et les membres du
-centre gauche qui le suivaient; ensuite une soixantaine des anciens
-221, esprits prudents ou timides, répugnant à l'opposition ou
-redoutant la crise dont on les avait tant menacés. L'hésitation,
-trahie par le discours de M. Duchâtel et le silence de M. Dufaure,
-avait éveillé des doutes sur la force et la résolution des
-assaillants. Ajoutez l'effet des «conquêtes individuelles» entreprises
-par M. Thiers, depuis vingt jours. Quant aux 160 voix de la minorité,
-elles se composaient d'environ 140 conservateurs résolus, anciens 221
-ou doctrinaires, et d'une vingtaine de légitimistes ou de radicaux. À
-compter les suffrages, M. Thiers était donc bien vainqueur; il avait
-donné, dans cette lutte difficile, une nouvelle preuve de son
-habileté, de son éloquence et de son bonheur. Toutefois, la duchesse
-de Dino exprimait le sentiment de plus d'un spectateur, quand elle
-écrivait à M. de Barante, à propos de cette discussion: «Chacun des
-restants ou des sortants y a laissé pied ou aile, et, malgré toute la
-dépense d'esprit et de talent que chacun a faite pendant trois jours,
-personne ne s'est grandi, ennobli, ni surtout dégagé de sa
-personnalité[201].»
-
-[Note 200: Aussi la _Revue des Deux Mondes_ félicitait-elle
-ironiquement M. Thiers d'avoir obtenu un tel vote de la gauche. «La
-gauche, disait-elle, a voté publiquement les fonds secrets, les fonds
-de la police, les fonds dont on ne rend pas compte et qui sont
-particulièrement destinés au maintien de l'ordre. La gauche, en les
-votant, a abdiqué; elle a abdiqué ses préventions, ses préjugés, ses
-utopies; on ne revient pas d'un tel vote, car on en reviendrait brisé,
-déconsidéré, presque annihilé. Les fonds secrets! Mais c'est le mot
-sacré de la franc-maçonnerie gouvernementale; une fois prononcé, on
-est initié.»]
-
-[Note 201: Lettre du 28 mars 1840. (_Documents inédits._)]
-
-
-IV
-
-Pendant que la gauche triomphait d'une victoire à laquelle elle avait
-en effet une grande part, les adversaires du cabinet se
-reconnaissaient battus et définitivement en minorité. Ils
-n'entrevoyaient, jusqu'à la fin de la session, aucun moyen de prendre
-leur revanche. Aussi ne songeaient-ils pas à rentrer en campagne. Leur
-seule ambition était de rester compacts, l'arme au bras, sans
-attaquer, mais sans se débander, se tenant prêts à profiter des
-chances que pourraient leur offrir, quelque jour, soit un repentir,
-soit une imprudence de M. Thiers[202]. L'occasion se présenta bientôt
-à eux de passer, pour ainsi dire, en revue leur petite armée. Une
-place de secrétaire dans le bureau de la Chambre s'étant trouvée
-vacante, ils portèrent l'un des leurs, M. Quesnault, contre le
-candidat ministériel, qui était M. Berger; ce dernier l'emporta, mais
-seulement au second tour et par 191 voix contre 164 (8 avril). Le
-chiffre de la minorité fut remarqué. Fort irrités, les journaux de
-gauche saisirent ce prétexte de déclarer que le gouvernement devait
-«traiter les ennemis en ennemis et ne rien concéder à qui ne concédait
-rien[203]». À ce même moment, cependant, les réflexions de M. Thiers
-paraissaient le conduire à une conclusion différente. Son plan n'était
-pas d'avoir à droite une opposition si considérable. Il se sentait
-ainsi, plus qu'il ne le voulait, sous la protection et à la merci de
-la gauche; celle-ci, sachant son concours nécessaire, commençait à se
-montrer grondeuse et exigeante[204]. M. Thiers en vint à se demander
-s'il ne serait pas utile de donner un léger coup de gouvernail à
-droite, pour se rapprocher d'une partie des conservateurs.
-
-[Note 202: Cette politique, exposée dans une lettre de M. Dumon à M.
-Guizot (_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 349-50), se trouvait aussi
-formulée chaque matin dans le _Journal des Débats_. (Cf. notamment le
-numéro du 6 avril.)]
-
-[Note 203: _Constitutionnel_ du 10 avril. Cf. aussi le _Siècle_ de la
-même date.]
-
-[Note 204: Le _Courrier français_ du 10 avril se plaignait des
-«ménagements de M. Thiers pour les 221», et il ajoutait: «En appuyant
-le ministère du 1er mars, la gauche a entendu que le pouvoir se
-déplacerait, hommes et choses.»]
-
-La loi des fonds secrets, votée par la Chambre des députés, était
-alors soumise à une commission de la Chambre des pairs. Le rapporteur
-de cette commission se trouvait être le duc de Broglie. L'illustre
-parrain du cabinet, quoique demeurant bienveillant à son égard,
-n'avait plus toute la confiance du premier jour[205]. Plus encore que
-le président du conseil, il déplorait de voir le gouvernement porté
-trop à gauche; c'était, à son avis, moins la faute de M. Thiers que le
-résultat fâcheux des «querelles de journaux»; mais enfin, le mal était
-là, et M. de Broglie désirait d'autant plus y remédier qu'il avait
-pris plus de responsabilité dans la formation du ministère. Aussi
-était-il prêt à seconder, bien mieux, à provoquer l'inflexion à droite
-que méditait alors le chef du cabinet. De cette conformité de
-dispositions, sortit le rapport lu à la Chambre des pairs, dans la
-séance du 9 avril. L'importance de ce document tenait à ce que le
-noble pair ne parlait pas seulement en son nom, mais reproduisait les
-communications faites par le gouvernement à la commission; c'était
-comme un nouveau programme ministériel, transmis au public par
-l'intermédiaire et avec la caution du duc de Broglie. Le cabinet s'y
-réclamait toujours de la coalition et se faisait honneur d'être sorti
-de l'opposition; mais, parmi ses déclarations, celles-là étaient mises
-plus en relief qui devaient rassurer les conservateurs. Il n'était pas
-jusqu'à la précision et presque la roideur de la forme, qui ne révélât
-la préoccupation de dissiper certaines équivoques exploitées par la
-gauche. «La transaction, disait le rapporteur au nom du ministère,
-doit avoir ses principes, ses règles, ses limites. Point de changement
-dans nos institutions fondamentales: ajournement indéfini, par
-exemple, de toute réforme électorale... Maintien des lois tutélaires
-auxquelles le gouvernement a dû son salut, dans les jours de péril, de
-toutes sans exception. Maintien des dispositions essentielles de ces
-lois, de toutes, sauf une exception, sauf un engagement pris par
-l'administration précédente[206] et que le ministère actuel ne
-rétracte point, par respect pour des scrupules constitutionnels dont
-lui-même il n'est pas atteint. Dans la distribution des emplois, point
-de réaction, point de destitution pour cause politique; point
-d'exclusion non plus pour cause politique.» Sans doute, sauf la
-déclaration contre les révocations de fonctionnaires qui était
-nouvelle, il n'y avait rien là que n'eût dit déjà le président du
-conseil à la Chambre des députés. Mais le ton était tout autre; on y
-reconnaissait comme une volonté de «résistance» qui devenait la note
-dominante du programme ministériel. M. Thiers s'en rendit compte et ne
-laissa pas, au fond, que d'en éprouver quelque déplaisir. «Quant au
-ministère, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot, il n'a été content
-qu'à demi; les conditions du pacte sont si nettement posées, les
-paroles ont été recueillies et enregistrées avec tant de solennité,
-qu'il craint que cela ne le compromette avec la gauche... Je crois la
-position prise assez bonne. Reste à savoir si le ministère en tirera
-parti; quant à nous, je pense que l'honneur de notre drapeau est en
-sûreté[207].»
-
-[Note 205: Cf. la lettre que le duc de Broglie écrivait alors à M.
-Guizot: il en était arrivé à douter que M. Thiers pût durer jusqu'à la
-session suivante, et il invitait M. Guizot à se tenir prêt à le
-remplacer. (GUIZOT, _Mémoires_, t. V, p. 348, 349.)]
-
-[Note 206: Le rapporteur faisait ici allusion à l'engagement pris de
-définir l'attentat.]
-
-[Note 207: Lettre du 12 avril 1839. (_Documents inédits._)]
-
-L'effet du rapport fut considérable. Les journaux conservateurs
-applaudirent, en gens plus empressés à embarrasser le cabinet qu'à le
-seconder. «Nous adoptons tout à fait le programme du ministère, tel
-que M. le duc de Broglie l'a présenté à la Chambre des pairs,» disait
-le _Journal des Débats_ du 13 avril. Puis, après avoir montré en quoi
-ce programme différait de celui qui avait été exposé à la Chambre des
-députés: «Que voulez-vous? Il y a loin du Palais-Bourbon au
-Luxembourg, et la route porte conseil... Que ne disait-on cela à la
-tribune de la Chambre des députés? Il n'y aurait pas eu, dans le
-centre, 158 voix contre le ministère.» Venaient ensuite des
-félicitations à l'adresse du duc de Broglie pour le service qu'il
-avait ainsi rendu. «Peut-être le devait-il, ajoutait-on. Il avait
-contribué à créer un ministère qui semblait douteux; il lui
-appartenait de dissiper ces doutes. Il appartenait au parrain de
-répondre pour l'enfant.» Les feuilles de gauche, fort désagréablement
-surprises, essayèrent d'abord de dissimuler leur mécompte, affectant
-de ne voir dans ce qui avait été dit que le sentiment personnel du
-rapporteur, ou tout au plus «des concessions sans importance, faites à
-la caducité de la haute Assemblée»; il avait fallu, disaient-elles, «y
-parler tout bas, comme dans une chambre de malade». Mais il leur fut
-difficile de feindre longtemps la satisfaction, en face des
-conservateurs et des radicaux qui les raillaient et leur reprochaient
-d'être dupes à dessein ou par niaiserie. Elles se décidèrent donc,
-sans rompre encore avec le président du conseil, à laisser voir
-quelque mécontentement, et le mirent en demeure d'effacer, dans la
-discussion, l'impression produite par le rapport. «Nous sommes
-convaincus, disait le _Siècle_, que le ministère n'adoptera pas, comme
-l'expression de sa pensée, l'exposé et le commentaire de M. le duc de
-Broglie; nous sommes convaincus qu'il parlera de la gauche dans des
-termes qui répondront mieux à la confiance dont elle l'a honoré.»
-
-Irrité des commentaires des uns, intimidé par les sommations des
-autres, M. Thiers prit le parti de remettre la barre à gauche. Ce fut
-l'objet du discours très-étudié par lequel il ouvrit, devant la
-Chambre haute, le débat sur les fonds secrets. S'il ne démentait pas
-formellement les déclarations recueillies par le rapporteur, il les
-ratifiait encore moins; l'habile et souple orateur glissait à côté,
-mettant tout son art à obscurcir ce qui était clair, à atténuer ce qui
-était fort. Et comme, après ces explications, M. Bourdeau lui
-demandait formellement si le rapport avait ou non exprimé sa pensée:
-«Je ne puis admettre ma pensée comme fidèlement exprimée, répondit-il,
-que lorsqu'elle l'a été par moi-même. Les explications que l'on
-provoque, je viens de les donner. Si je n'ai pas conquis la confiance
-de l'honorable membre dans un discours de près d'une heure, je ne dois
-pas espérer d'y parvenir.» Une telle attitude n'était pas faite pour
-désarmer l'opposition, assez nombreuse dans la Chambre haute. Aussi la
-discussion, qui ne dura pas moins de trois jours (14, 15 et 16 avril),
-eut-elle une vivacité inaccoutumée dans cette enceinte. L'adversaire
-le plus éloquent et le plus passionné du cabinet fut un ancien
-ministre du 12 mai, M. Villemain, qui prit la parole à plusieurs
-reprises. On attendait, avec quelque curiosité, le résumé par lequel
-le rapporteur devait, suivant l'usage, terminer la discussion. Le duc
-de Broglie, à la fois attristé et embarrassé, ne voulant ni rompre
-avec le cabinet qu'il croyait toujours le seul possible en ce moment,
-ni paraître trop sa dupe ou son répondant, se borna à quelques mots
-sommaires et froids, déclarant qu'entre son rapport et les discours
-des ministres, il n'avait pu saisir que des différences de mots et pas
-la moindre différence de choses. Au vote, les crédits furent adoptés,
-mais il y eut dans l'urne cinquante-trois boules noires: c'était
-beaucoup pour la Chambre des pairs; celle-ci témoignait ainsi de ses
-inquiétudes et de son défaut de sympathie.
-
-Les journaux de gauche se hâtèrent naturellement de souligner, avec
-une satisfaction triomphante, le langage de M. Thiers. «Nous savions
-bien, disait le _Courrier français_, que M. le président du conseil ne
-pouvait pas confirmer les opinions exprimées dans le rapport de M. le
-duc de Broglie. Il s'est expliqué, en effet, avec la même franchise et
-avec encore plus d'énergie qu'il ne l'avait fait devant la Chambre des
-députés.» Quant aux journaux conservateurs, ils prenaient note, sans
-surprise et avec un ton de raillerie dédaigneuse, de cette nouvelle
-évolution. «Qui est trompé?» demandait le _Journal des Débats_, et il
-était tenté de répondre: Tout le monde. «Lorsque le ministère,
-ajoutait-il, craindra d'avoir penché trop à gauche, il se rejettera à
-droite; il se rejettera à gauche, dès que la droite croira le tenir.»
-
-
-V
-
-La discussion de la loi des fonds secrets avait principalement porté sur
-la politique intérieure. Dans quelle mesure convenait-il que le
-gouvernement se rapprochât ou s'éloignât de la gauche, telle avait été
-la question de cabinet débattue entre M. Thiers et l'opposition. Les
-affaires d'Orient, cependant, occupaient trop l'opinion pour être
-passées tout à fait sous silence. Si les partis n'en faisaient pas leur
-terrain de combat, le public n'en attendait pas moins que le nouveau
-ministère fît connaître quelle conduite il entendait y suivre. Le
-président du conseil fut très-bref sur ce sujet, dans la déclaration par
-laquelle il ouvrit, le 24 mars, la discussion de la Chambre des
-députés; il se borna à constater en quelques mots l'accord qui s'était
-fait sur cette «immense question d'Orient, devenue si grave», et il
-ajouta: «La presque unanimité de la Chambre s'est prononcée sur ces deux
-points: maintien de l'empire turc et intérêt efficace pour le pacha
-d'Égypte.» Si sommaire qu'elle fût, cette déclaration indiquait, chez M.
-Thiers, l'intention de persévérer dans la politique égyptienne de ses
-prédécesseurs. Au fond, pourtant, comme l'avait laissé voir son récent
-discours dans la discussion de l'Adresse[208], il n'était pas sans se
-rendre compte que la France était engagée dans une voie dangereuse.
-Pourquoi donc n'entreprenait-il pas de l'en retirer? Absolument maître
-de son cabinet, il n'était obligé de compter avec aucun de ses
-collègues, affectait une grande indépendance à l'égard de la couronne,
-et revendiquait le plein gouvernement au dehors comme au dedans. Si,
-avec les Chambres, il ne pouvait le prendre d'aussi haut, n'ayant pas de
-majorité à soi, il était cependant mieux placé que le précédent
-ministère pour leur parler raison et prudence; il avait plus d'ascendant
-oratoire, de prestige personnel; et surtout, il était moins exposé au
-soupçon de timidité diplomatique et de complaisance envers le Roi. Pour
-faire justice des illusions égyptiennes, ne semble-t-il pas qu'il lui
-aurait suffi de retrouver un peu de ce bon sens courageux avec lequel il
-avait combattu, au lendemain de 1830, des illusions non moins
-passionnées, les illusions polonaises ou italiennes? Mais n'ayant pas
-osé, quand il était simple député, se mettre en contradiction avec
-l'engouement général pour le pacha, il l'osait encore moins comme
-ministre. Il faut bien reconnaître, d'ailleurs, que cet engouement était
-plus fort que jamais. M. de Sainte-Aulaire, qui ne le partageait pas et
-qui venait d'arriver à Paris en congé, constatait que «l'opinion
-égyptienne y avait acquis une force très-supérieure à tout ce qu'il
-aurait pu imaginer», et que «la sagesse même du Roi ne le préservait pas
-de l'illusion générale». Il ajoutait: «Un ministère, qui se montrerait
-hostile ou seulement indifférent aux intérêts de Méhémet-Ali, serait
-accusé de forfaiture[209].» M. Thiers se sentait d'autant moins disposé
-à braver cette accusation que déjà il s'était entendu reprocher d'être
-«trop anglais». Et puis, arrivant au ministère comme l'incarnation de la
-coalition victorieuse, comme le vengeur de l'honneur national, que cette
-coalition prétendait avoir été abaissé par une politique trop craintive
-et trop humble, pouvait-il débuter en prenant une résolution où l'on
-aurait vu un recul devant l'Europe? pouvait-il décliner la tâche
-brillante et grandiose dont le parlement avait tracé le programme, et
-qui n'avait pas effrayé un ministère tant de fois qualifié
-d'insuffisant? Il ne le crut pas; il estima que le rôle «national», dont
-il était si jaloux, ne lui permettait pas de se dérober à un
-entraînement patriotique, cet entraînement fût-il, par certains côtés,
-téméraire et périlleux. Quant aux risques, il y avait chez cet homme
-d'État un fond de présomption et de légèreté aventureuse qui les lui
-faisait facilement affronter.
-
-[Note 208: Cf. plus haut p. 89.]
-
-[Note 209: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-De tous les orateurs qui prirent la parole après M. Thiers, dans la
-discussion des fonds secrets, M. Berryer fut à peu près le seul à
-faire une part importante aux affaires du dehors. Loin de se poser en
-ennemi personnel du président du conseil, il rendit hommage à son
-patriotisme. «Français que je suis, lui disait-il, j'ai bien vu que
-vous étiez Français; j'ai reconnu, à la palpitation de mes veines,
-qu'il y avait aussi du sang français qui coulait dans les vôtres.»
-Mais se référant au discours dans lequel M. Thiers avait, trois mois
-auparavant, exalté l'alliance anglaise, il entreprit de faire le
-procès de cette alliance. Soutenu, échauffé par l'émotion croissante
-de tous ses auditeurs et par l'approbation visible d'un grand nombre
-d'entre eux, il montra partout,--en Belgique, en Algérie, au Maroc, en
-Espagne,--l'Angleterre nuisible, hostile à la France. Il aborda
-ensuite la question d'Orient, et dénonça cette même Angleterre
-s'emparant sans droit d'Aden, projetant de dominer en Égypte, lançant
-le sultan contre le pacha pour punir ce dernier de son indépendance;
-puis, après avoir vu son calcul déjoué par la victoire de Nézib,
-empêchant l'arrangement entre la Porte et son vassal; enfin, écoutant
-les propositions de la Russie, et toute prête à lui permettre
-d'envoyer vingt-cinq mille hommes en Asie Mineure, pourvu qu'on lui
-livrât en compensation la mer Rouge. Et alors l'orateur s'écriait: «Si
-cela arrive au profit de la puissance qui a Gibraltar, qui a Malte,
-qui a Corfou, que devient pour nous la Méditerranée? Sommes-nous
-dépossédés, oui ou non? N'en doutez pas, messieurs, la question
-d'Égypte est une question de vie ou de mort, comme une question
-d'honneur et de dignité pour la France. Là, vous n'avez pas d'alliés.»
-Ce que M. Berryer se refusait par-dessus tout à admettre, c'est que la
-Fronce se résignât à sacrifier aux jalousies anglaises quoi que ce
-soit de son ancienne grandeur. Dans son discours de janvier, M.
-Thiers, voulant indiquer comment les intérêts des deux nations
-n'étaient plus contraires, avait déclaré que nous ne rêvions plus,
-comme autrefois, d'être une grande puissance coloniale[210]. «Y a-t-on
-bien pensé? demandait M. Berryer. Quoi, messieurs, la France ne sera
-qu'une puissance continentale, en dépit de ces vastes mers qui
-viennent rouler leurs flots sur ses rivages et solliciter en quelque
-sorte les entreprises de son génie!» Puis il rappelait ce qu'on avait
-fait pour pousser le pays dans la voie du progrès industriel: «Que
-deviendront toutes les productions que vous excitez dans la France?
-Cette immense machine à vapeur, ainsi mise en mouvement, ainsi
-chauffée par le génie, par l'activité, par l'intérêt de tous, ne
-fera-t-elle pas une effroyable explosion, si les débouchés ne sont pas
-conquis?» Et alors, comme par une sorte de refrain, il dénonçait, là
-encore, l'antagonisme inévitable de l'Angleterre. Enfin, se tournant
-vers le ministère, dont le chef, la veille, s'était fait honneur
-d'être le fils de la Révolution: «Ministres sortis des bancs de
-l'opposition, dit-il avec un geste et une voix superbes, vous pouvez
-vous vanter, vous pouvez vous proclamer les enfants de cette
-Révolution, vous pouvez en avoir orgueil, vous pouvez ne pas douter de
-sa force; mais il faut payer sa dette. (_Mouvement prolongé._) La
-Révolution a promis au pays, dans le développement de ses principes,
-dans la force de ses principes, une puissance nouvelle pour accroître
-son influence, sa dignité, son ascendant, son industrie, ses
-relations, sa domination au moins intellectuelle dans le monde. La
-Révolution doit payer sa dette, et c'est vous qui en êtes chargés!
-(_Agitation._) Les principes qui ont triomphé, après quinze années
-d'une opposition soutenue, ces principes sont des engagements envers
-le pays. Pour tenir ces engagements, armez-vous hardiment,
-courageusement, des forces qui sont propres à la Révolution que vous
-avez faite. Vous nous devez toute la force promise, au lieu de la
-force qui a été ôtée.» (_Longs applaudissements._)
-
-[Note 210: Voici comment M. Thiers avait été amené à faire cette
-déclaration. Il examinait les raisons diverses qui avaient, au
-commencement du siècle, amené une lutte acharnée entre la France et
-l'Angleterre. «La France, alors, disait-il, n'avait pas renoncé à être
-une puissance maritime et coloniale de premier ordre; elle n'avait pas
-renoncé au rêve brillant des possessions lointaines; elle avait voulu
-prendre la Louisiane, Saint-Domingue et même essayer sur l'Égypte une
-tentative merveilleuse, moins solide qu'éclatante, mais dont le but
-avoué était de menacer les Anglais dans l'Inde. Notre puissance,
-alors, à quoi la faisions-nous servir? À coaliser toutes les marines
-de l'Europe sous notre drapeau. Eh bien, il y avait là des raisons
-d'une lutte acharnée. Mais, heureusement, plus rien de cela
-n'existe... La France s'est éclairée sur la véritable voie de sa
-grandeur. Qui songe aujourd'hui parmi nous à des possessions
-lointaines?... C'est que l'esprit de la France a changé, c'est que
-tout le monde sent que notre grandeur véritable est sur le
-continent.»]
-
-L'effet fut immense: les témoignages contemporains le constatent.
-L'Assemblée, comme soulevée hors d'elle-même, avait oublié, dans son
-émotion, tout ce qui la séparait d'ordinaire de l'orateur. Ce n'était
-pas seulement une surprise produite par la puissance de l'éloquence;
-mais cette philippique enflammée contre l'Angleterre, ce grossissement
-de la question du pacha présentée comme une «question de vie ou de
-mort» pour la France, cette mise en demeure adressée au gouvernement
-de chercher dans quelque grande entreprise orientale, fût-ce contre
-l'Europe entière, la revanche d'on ne sait quels abaissements, avaient
-touché au vif, remué à fond tous les ressentiments, toutes les
-sympathies, toutes les ambitions qui fermentaient alors dans les
-esprits. C'était l'art singulier de M. Berryer et ce qui le
-distinguait de tous les autres orateurs légitimistes, de savoir
-produire de tels effets, sans sortir de son rôle spécial, d'établir
-entre sa parole et l'âme de la Chambre une vibration communicative,
-tout en restant, comme homme de parti, séparé de cette Chambre par un
-abîme. M. Thiers ne jugea pas le moment favorable pour refaire son
-apologie de l'alliance anglaise; après avoir rendu hommage à «la
-parole magnifique» que la Chambre venait d'entendre, il se borna à
-protester que l'alliance anglaise n'était pas une alliance forcée pour
-la monarchie de Juillet. «S'il était nécessaire, dit-il, de se séparer
-de cette alliance, nous nous en séparerions, sans être affaiblis, sans
-être en péril, croyez-le bien.» Puis, pour se mettre au diapason de
-ses auditeurs, il termina par ce morceau de bravoure: «Vous vous
-imaginez qu'une force est ôtée; je ne sais pas quelle force; je ne
-veux pas le rechercher. Mais le jour où le gouvernement, en 1830, a pu
-se fonder sur le voeu du pays, sur l'élection, permettez-moi de vous
-le dire, il s'est fondé sur cette grande force qui a remporté les
-victoires de Jemmapes, de Zurich et d'Austerlitz.»
-
-Bien que le vote qui suivit cette discussion lui eût donné une grande
-majorité, M. Thiers se sentait toujours un peu suspect de n'être pas
-assez égyptien. Voulant en finir avec ces préventions, il profita, le
-14 avril, de la discussion des fonds secrets à la Chambre des pairs,
-pour s'y expliquer sur les affaires d'Orient plus nettement qu'il ne
-l'avait fait à la Chambre des députés. Il se défendit d'apporter une
-politique nouvelle; «sauf la conduite et les moyens heureux ou
-malheureux qu'on avait pu employer», il entendait «suivre la même
-direction» que ses prédécesseurs. Quant à l'Angleterre, il rappelait
-que nous étions d'accord avec elle sur la question de Constantinople;
-en Égypte, il reconnaissait que nous l'étions moins; mais, loin de se
-montrer disposé à faire sur ce point quelques concessions à nos
-voisins, il rappelait toutes les raisons qui devaient, à son avis,
-nous faire prendre parti pour le pacha: intérêt de la paix et de la
-sécurité de l'Orient, impossibilité et péril des mesures coercitives.
-«Les négociations se font dans ce sens maintenant, ajoutait-il; si
-elles ne réussissent pas, je l'ai dit, la France se croit assez forte
-pour ne pas craindre de s'isoler.» C'était seulement après avoir ainsi
-prouvé sa résolution de ne rien abandonner à l'Angleterre, qu'il se
-croyait permis de reprendre l'éloge de l'alliance anglaise,
-l'énumération des avantages qui en résultaient. «Il faut, disait-il en
-terminant, mettre de côté ces récriminations qui excitent les deux
-nations l'une contre l'autre et persévérer dans une politique qui n'a
-rien de compromettant pour nous; car lorsqu'on dit à une nation:
-Rapprochons-nous, continuons à faire cause commune dans le grand
-conseil diplomatique pour juger les affaires du monde, réunissons-nous
-à telle condition, et, si cette condition n'est pas adoptée, chacune
-des deux nations se retirera de son côté; quand on parle ainsi, je dis
-qu'il n'y a là rien de compromettant; il y a de la force, il y a de
-l'intelligence, un grand désir de maintenir la paix, mais la paix avec
-dignité. Je n'en ai jamais voulu d'autre, et, le jour où il faudrait
-la paix sans dignité, je me retirerais ou je ferais appel à mon pays
-pour réveiller en lui le sentiment de sa grandeur, qui n'a jamais
-cessé d'exister. La guerre peut éclater un jour. Mais la paix sans
-dignité, jamais.» Cette fois les amis de Méhémet-Ali pouvaient déposer
-leurs défiances; ils se réjouissaient d'avoir arraché à M. Thiers ce
-qu'ils appelaient un «acte de contrition». «Enfin, s'écriaient-ils, il
-a renoncé à la politique anglaise, pour la française!»
-
-La session devait se terminer sans autre débat sur la question
-d'Orient. Pendant les trois mois qui suivirent, pour les Chambres
-comme pour les journaux, ce fut presque comme si cette question
-n'existait plus. On savait M. Thiers bien engagé à soutenir le pacha:
-cela suffisait. Et puis on était distrait par les incidents
-parlementaires. Cependant, pour être un peu perdu de vue, le péril
-extérieur n'avait pas disparu, et les négociations se poursuivaient,
-plus difficiles, plus graves que jamais: nous en reprendrons plus tard
-le récit, afin de l'embrasser d'ensemble; pour le moment, suivons la
-foule et assistons, avec elle, au jeu de la bascule ministérielle.
-
-
-VI
-
-Au sortir de la discussion des fonds secrets dans la Chambre des
-pairs, c'était avec la gauche que M. Thiers était en coquetterie. Par
-quels moyens lui plaire, sans trop ébranler l'édifice social? L'idée
-lui vint d'avoir, lui aussi, son amnistie. Il lui parut d'une part que
-c'était une recette éprouvée pour se faire applaudir de l'ancienne
-opposition, et d'autre part que les 221 ne pouvaient s'offusquer de
-voir imiter M. Molé. Celui-ci, sans doute, n'avait pas laissé, en ce
-genre, grand'chose à faire. Toutefois, à y regarder de près, il y
-avait encore quelques révolutionnaires impénitents auxquels on pouvait
-rendre les moyens d'attaquer la monarchie et la société. L'amnistie de
-1837 ne s'était appliquée qu'aux condamnés politiques «alors détenus
-dans les prisons de l'État»; elle excluait ainsi les coutumaces en
-fuite, parmi lesquels étaient certains personnages importants du parti
-républicain, évadés pendant le «procès d'avril»[211]. M. Thiers
-proposa de décider que «l'amnistie, accordée par l'ordonnance du 8 mai
-1837, serait étendue à tous les individus condamnés avant ladite
-ordonnance, pour crimes ou délits politiques, qu'ils fussent ou non
-détenus dans les prisons de l'État.» Le Roi, toujours prompt aux
-mesures de clémence, s'y prêta volontiers, et, de même que la première
-amnistie avait accompagné le mariage du duc d'Orléans, la nouvelle fut
-publiée, le 27 avril, à l'occasion du mariage du duc de Nemours.
-
-[Note 211: Cf. t. II, p. 305.]
-
-Parmi les coutumaces admis ainsi à rentrer en France, les deux plus
-connus étaient Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. On les a déjà vus
-à l'oeuvre dans les conspirations des premières années du règne: de
-natures fort dissemblables, le premier, sévère et hautain, esprit
-tout ensemble cultivé et faussé, implacable mais sincère; non sans
-générosité tout en servant des opinions cruelles; le second, élégant
-et léger, bel esprit sceptique, homme de plaisir égaré dans les
-violences révolutionnaires par soif de parvenir et par une sorte de
-gaminerie destructive. À leur rentrée en France, ils eurent des
-destinées fort différentes. Cavaignac, devenu rédacteur de diverses
-feuilles démagogiques, d'abord du _Journal du peuple_, bientôt de la
-_Réforme_, n'y retrouva pas l'importance dont il avait joui aux beaux
-jours de la Société des droits de l'homme. Jalousé par ses compagnons,
-qui ne le valaient pas, leur faisant un peu l'effet du revenant d'une
-époque finie, il se sentait lui-même dépaysé dans ce monde politique
-où il reparaissait après cinq ans d'absence. Bien qu'obstiné toujours
-dans les mêmes sophismes et les mêmes passions, il était, pour le
-moment, convaincu de l'impuissance de son parti, désabusé des moyens
-violents auxquels il avait cru autrefois, et sans espoir dans le
-succès prochain de la république[212]. Malade, n'ayant que quelques
-années à vivre[213], il était de plus en plus envahi par cette
-mélancolie fatiguée, ce dégoût amer qu'avait connus Carrel et dont
-sont atteintes, tôt ou tard, toutes les âmes un peu hautes, fourvoyées
-dans le parti révolutionnaire. Marrast avait peut-être encore moins
-d'illusions sur les vices ou les sottises de son parti; mais il
-n'était pas homme à en mourir; tout au plus souffrait-il, dans sa
-délicatesse épicurienne, de certains voisinages grossiers. À la
-différence de Cavaignac, il rencontra, en revenant de l'exil,
-l'occasion d'un rôle beaucoup plus important et plus brillant que
-celui qu'il avait joué avant 1833. Il prit la direction du _National_,
-qui languissait un peu depuis la mort de Carrel, et lui donna une vie
-nouvelle. Il avait peu de fond, mais sa plume, très-française
-d'allure, était audacieuse avec grâce, perfide dans sa légèreté et
-meurtrière en se moquant. Le _National_ devint, entre ses mains, une
-des principales machines de guerre dirigées contre la monarchie, si
-bien qu'au lendemain du 24 février, la rédaction de ce journal se
-trouvera, comme par droit de victoire, presque maîtresse de la France,
-et que Marrast sera hissé à la présidence de l'Assemblée constituante,
-le premier poste de l'État à ce moment. Fortune bien passagère, il est
-vrai, car, non réélu à l'Assemblée législative, répudié par tous,
-bientôt même oublié de tous, il mourra, en 1852, sans que presque
-personne s'en aperçoive, et dans un tel dénûment qu'il ne laissera pas
-de quoi payer ses obsèques.
-
-[Note 212: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes et du parti
-républicain_, p. 334.]
-
-[Note 213: Godefroy Cavaignac devait mourir en 1845.]
-
-L'amnistie complémentaire de 1840 fut loin d'avoir le retentissement
-et la popularité de celle de 1837. La nouveauté et l'à-propos lui
-faisaient défaut. La gauche voulut bien en savoir gré au ministère,
-mais en n'y voyant qu'un à-compte. Elle attendait des satisfactions
-plus positives. Ce qu'elle voulait, c'étaient des places. Le président
-du conseil, pour donner, en cette matière, un gage éclatant de sa
-bonne volonté, fit offrir à M. Dupont de l'Eure un siége à la Cour de
-cassation. On sait ce qu'était le personnage: sa médiocrité notoire ne
-permettait pas d'attribuer sa nomination à autre chose qu'à ses
-opinions politiques; engagé depuis vingt-cinq ans dans l'opposition la
-plus étroite et la plus avancée, se posant en républicain, il
-dépassait M. Odilon Barrot et appartenait au groupe radical. L'idée de
-cette nomination plut fort aux députés de la gauche. Elle n'avait pas
-seulement à leurs yeux l'avantage d'ouvrir violemment une brèche dans
-la citadelle des fonctions publiques; elle mettait en outre à l'aise
-beaucoup d'entre eux, à la fois impatients d'accepter les faveurs du
-cabinet et embarrassés par leurs anciennes poses d'austérité
-démocratique; l'exemple d'un homme auquel, dans l'impossibilité de lui
-prêter aucune autre valeur, on avait fait un renom de rigidité et même
-de brutalité puritaines, les eût couverts, et là où cet austère aurait
-passé, tout le monde pouvait passer à sa suite. Par malheur, les
-radicaux, ayant deviné ce calcul, agirent fortement sur M. Dupont de
-l'Eure, et obtinrent de lui qu'il repoussât l'offre qui lui était
-faite. Au lieu donc de l'encouragement espéré, la gauche recevait une
-leçon, que la presse républicaine ne négligea pas de souligner avec
-force railleries. Quant à M. Thiers, il sortait de cette tentative,
-avec la figure un peu penaude d'un séducteur éconduit. Pour comble,
-vers cette même époque, c'est-à-dire à la fin d'avril et au
-commencement de mai, éclatèrent à la fois plusieurs révélations
-compromettantes sur les moyens employés par le président du conseil
-pour payer le zèle de ses amis de la presse et pour désarmer ses
-adversaires. On racontait, en citant des chiffres et des noms, l'achat
-de tel journal, la subvention accordée à telle revue, les missions
-lucratives données à tels écrivains dont l'opposition était
-gênante[214]. Et l'on trouvait piquant de rapprocher de ces faits les
-accusations de «corruption», dirigées naguère par M. Thiers et ses
-amis contre le ministère du 15 avril. Ces petits scandales
-alimentèrent quelque temps la polémique des journaux: plus tard même,
-M. Garnier-Pagès les porta à la tribune, et, malgré tout son esprit,
-le président du conseil ne put y faire qu'une réponse peu
-concluante[215].
-
-[Note 214: M. Capo de Feuillide, qui faisait une opposition très-vive
-dans le _Journal de Paris_, avait reçu une mission aux Antilles, et ce
-journal était devenu du coup ministériel. La _Presse_ disait de son
-côté: «On m'a pris le meilleur de mes rédacteurs; je le cherche
-partout; si M. le président du conseil voulait me le rendre, il me
-ferait un vrai présent, car ce rédacteur a beaucoup de talent.» Il
-s'agissait de M. Granier de Cassagnac, qui avait reçu une mission
-analogue à celle de M. Capo de Feuillide.]
-
-[Note 215: Séance du 16 mai.]
-
-Ce n'étaient pas les seules contrariétés de M. Thiers. Dans sa
-situation, tout lui devenait embarras. On le vit bien au cours des
-incidents amenés par ce qu'on appela alors «la proposition Remilly».
-Quelques explications sont nécessaires pour en faire comprendre
-l'origine et la portée. Depuis longues années, la réforme
-parlementaire figurait à côté de la réforme électorale, sur le
-programme de la gauche; si la seconde avait pour but l'extension du
-nombre des électeurs, la première tendait à diminuer dans la Chambre
-le nombre des fonctionnaires, ou même à les éliminer complétement. Le
-régime représentatif, en pénétrant tardivement sur le sol français, y
-avait trouvé une ancienne et puissante organisation administrative.
-Par leur notoriété, par leur crédit, par leur habitude des affaires
-publiques, les fonctionnaires se trouvèrent tout naturellement
-désignés aux suffrages des électeurs, et, une fois élus, ils ne
-furent pas les moins capables des députés. Toutefois, si cette
-présence des fonctionnaires au parlement offrait des avantages, elle
-avait aussi des inconvénients. D'une part, l'indépendance du député à
-l'égard du pouvoir n'était-elle pas en péril, quand il pouvait être
-tenté d'acheter, par quelque complaisance, une place ou un avancement?
-D'autre part, le fonctionnaire, membre de la Chambre, n'était-il pas
-trop distrait de sa fonction, et n'avait-il pas, sur ses collègues non
-députés, une supériorité d'influence et de faveur qui se traduisait
-par des passe-droits? Dès la Restauration, le parti libéral avait fait
-grand bruit de ces abus. Ce fut même pour lui donner satisfaction que
-la Charte de 1830 et la loi du 14 septembre suivant soumirent à la
-réélection les députés promus à des fonctions publiques salariées, et
-que la loi du 15 avril 1831 édicta des incompatibilités entre
-certaines fonctions et le mandat législatif. Malgré ces restrictions,
-le nombre des fonctionnaires députés allait sans cesse croissant: on
-en comptait 130 en 1828, 140 en 1832, 150 en 1839. Aussi l'opposition
-poussait-elle plus fort que jamais le cri de la «réforme
-parlementaire». Un député de la gauche, M. Gauguier, s'en était même
-fait une spécialité; chaque année, il reproduisait sa proposition. Le
-remède qu'il voulait appliquer était incorrect et un peu grossier:
-c'était la suppression du traitement attaché aux fonctions pendant la
-durée des sessions; on sait qu'alors les députés ne recevaient aucune
-indemnité. Présentée onze fois de 1830 à 1839, cette proposition fut
-onze fois écartée.
-
-Autant l'opposition s'obstinait à demander la réforme, autant le parti
-conservateur persistait à la repousser. Il se décidait par des raisons
-d'ordre inégal. Tout d'abord, la plupart des députés fonctionnaires
-votaient avec lui, et il répugnait à se mutiler lui-même. Par une
-considération semblable, le gouvernement hésitait à se priver d'un
-moyen d'influence sur les membres de la Chambre. C'étaient là les
-motifs inférieurs; il y en avait de plus élevés. La Chambre,
-disait-on, devait représenter la société telle qu'elle se comportait;
-or, surtout en France et avec le régime du suffrage restreint, cette
-représentation n'était plus exacte et complète, si l'on en écartait
-les fonctionnaires. Même en Angleterre, où pourtant le personnel
-administratif était beaucoup moins nombreux, soixante-dix de ses
-membres siégeaient aux Communes. Chez nous, qui n'avions pas, comme
-nos voisins d'outre-Manche, une classe élevée pour la vie publique,
-les fonctionnaires ne formaient-ils pas la partie de la nation la plus
-habituée à s'occuper des affaires générales et le faisant avec le plus
-de détachement des intérêts privés? Leur présence à la Chambre
-n'était-elle pas, dans un pays sans aristocratie, où tout se trouvait
-déraciné et comme mobilisé par la révolution, le seul moyen de garder
-quelques traditions et un peu d'esprit de suite? Leur compétence ne
-pouvait être contestée; il semblait peu conforme au bon sens de
-n'admettre que les avocats à la confection des lois et d'en écarter
-les magistrats, ou bien de faire décider les questions militaires par
-des commerçants, à l'exclusion de tout officier. On croyait découvrir,
-et l'on dénonçait volontiers, au fond de la thèse de l'opposition, un
-retour vers les idées de 1791, vers cette séparation absolue du
-législatif et de l'exécutif, que l'expérience avait condamnée et dont
-le dernier mot serait de prendre les ministres hors du parlement. Les
-fonctionnaires éloignés, par qui seraient-ils remplacés? Serait-ce par
-ces _politicians_ qui commençaient déjà à être la plaie de la
-démocratie américaine, classe nouvelle faisant son métier des
-élections et y cherchant sa fortune? Estimait-on que ce fût le moyen
-de relever la moralité de la Chambre? Enfin, la réforme parlementaire
-apparaissait à tous comme un acheminement vers cette réforme
-électorale dont le nom seul suffisait alors à effrayer l'opinion
-conservatrice. On le voit, la question était tout au moins plus
-complexe et plus embarrassante que ne le prétendait l'opposition. La
-vérité était que la France se trouvait en face d'un problème
-absolument nouveau: la conciliation d'un régime de liberté politique
-avec la centralisation administrative. L'heure n'était pas sonnée des
-transactions où se trouve d'ordinaire la solution de semblables
-problèmes. Chaque parti restait sur son terrain, l'un réclamant avec
-passion, l'autre repoussant avec terreur la réforme parlementaire.
-
-On conçoit dès lors quel fut l'étonnement lorsque, le 28 mars 1840,
-deux jours après le vote des fonds secrets, un député de l'opposition
-conservatrice, esprit «flottant et curieux de popularité[216]», M.
-Remilly, vint déposer un projet de réforme parlementaire. Son système
-était autre que celui de M. Gauguier: il proposait de décider que les
-députés «ne pourraient être promus à des fonctions salariées ni
-obtenir d'avancement pendant le cours de la législature et de l'année
-qui suivrait.» Était-ce donc que le parti conservateur se
-convertissait à la réforme qu'il avait si longtemps combattue? Non;
-c'était, sous l'empire du dépit causé par le vote des fonds secrets,
-une malice à l'adresse des députés de la gauche et de M. Thiers.
-Quelques esprits sages cependant se demandèrent tout de suite si l'on
-ne risquait pas de payer bien cher le plaisir de vexer ses
-adversaires. De ce nombre était le _Journal des Débats_. «Ce serait le
-parti conservateur, disait-il, qui, pour début d'opposition, irait
-ressusciter, après l'avoir tant de fois rejetée sans vouloir même en
-écouter les développements, la proposition de M. Gauguier! Rien ne
-serait plus contraire à ses principes et au rôle sérieux et digne qui
-lui convient. On craint, il est vrai, que la gauche n'envahisse les
-places; on penserait lui jouer un bon tour en coupant les vivres à son
-ambition, et il est facile de voir, nous en convenons, que la
-proposition de M. Remilly a mis dans un risible embarras ces héros de
-désintéressement qui croient toucher au moment de recevoir en ce monde
-la récompense de leur longue vertu... Comme épigramme, la proposition
-de M. Remilly peut être bonne et spirituelle. Mais les épigrammes ne
-sont à leur place que dans la salle des conférences; on ne propose pas
-quelque chose d'aussi sérieux qu'une loi, pour le plaisir de rire de
-la position embarrassée de ses adversaires... Vous embarrassez la
-gauche aujourd'hui, soit! Mais vous, hommes conservateurs, vous serez
-bien plus embarrassés, quand la Chambre, privée des lumières que lui
-apportent les fonctionnaires publics, se jettera à corps perdu dans
-les voies hasardeuses de la théorie. La proposition de M. Remilly
-ouvre la voie... nous voilà en pleine réforme électorale.»
-
-[Note 216: Expressions de M. Guizot.]
-
-Le premier mouvement de M. Thiers fut de chercher à étouffer dans son
-germe cette malencontreuse proposition. Il tâcha de décider les
-bureaux de la Chambre à en refuser «la lecture». Mais il ne fut suivi
-ni par les conservateurs, heureux de lui faire pièce, ni par la
-gauche, qui ne voulait pas avoir l'air de désavouer son passé[217].
-Aussi cette lecture fut-elle votée à une grande majorité (7 avril).
-Dans le bureau dont faisait partie le président du conseil, et bien
-que celui-ci eût pris plusieurs fois la parole, il n'y eut que trois
-voix dans son sens. Instruit par cet échec, M. Thiers se retourna
-lestement, et, quand vint en séance publique le débat sur la prise en
-considération, il l'appuya hautement, obtenant ainsi les félicitations
-de M. Odilon Barrot, qui, au fond, ne désirait pas plus que le
-ministre de voir aboutir la proposition. Malgré les protestations
-très-vives de M. Dupin et de quelques autres fonctionnaires députés,
-cette prise en considération fut votée, comme l'avait été la lecture,
-à une grande majorité (24 avril). Cependant certains conservateurs
-s'effrayaient de plus en plus des conséquences de l'espièglerie de M.
-Remilly. Le _Journal des Débats_ multipliait ses avertissements, et,
-de Londres, M. Guizot écrivait au duc de Broglie: «Quand le cabinet
-s'est formé, il m'a écrit en propres termes qu'il se formait sur cette
-idée: _point de réforme électorale, point de dissolution_, et il
-glisse de jour en jour dans la réforme et la dissolution.» M. Guizot
-expliquait comment, en effet, le vote de la proposition Remilly
-entraînerait une dissolution, et il ajoutait: «Il faut que cette
-proposition meure dans la commission... Pensez bien à ceci, je vous
-prie. Voyez ce que vous pouvez faire, jusqu'à quel point vous pouvez
-agir sur le cabinet. Épuisez votre pouvoir; forcez-les d'épuiser le
-leur, pour n'en pas venir à cette extrémité. J'en suis très-préoccupé
-moi-même, préoccupé avec un déplaisir infini[218].» Sur ce point du
-moins, et malgré son adhésion apparente à la proposition, M. Thiers se
-trouvait avoir le même intérêt et le même désir que M. Guizot. Il
-s'appliqua et réussit à faire entrer dans la commission nommée, le 2
-mai, pour examiner la proposition, des compères qui, tout en feignant,
-comme lui, d'être pour la réforme, étaient résolus à faire traîner les
-choses en longueur. Cette intervention du gouvernement reçut même une
-publicité dont le président du conseil se serait volontiers passé.
-L'un de ses collègues, M. Jaubert, que sa franchise indisciplinée
-rendait peu propre aux manoeuvres souterraines, avait envoyé à
-plusieurs députés, une lettre les invitant à se rendre exactement à
-leurs bureaux pour aider le ministère à «enterrer» la proposition
-Remilly. Quelques-uns des destinataires s'offusquèrent d'une
-invitation si peu voilée et la dénoncèrent dans les bureaux de la
-Chambre; la lettre fut même reproduite par les journaux, qui en firent
-grand tapage. Cette divulgation mettait en assez fâcheuse lumière le
-double jeu des ministres. La gauche devait à ses principes de paraître
-indignée; du reste, elle était réellement mécontente, sinon de la
-manoeuvre, au moins de la maladresse avec laquelle on l'avait laissé
-surprendre. Quant aux conservateurs, ils prirent plaisir à montrer le
-gouvernement réduit à «user de tous les petits expédients de la
-politique de coulisses.» Le _Journal des Débats_ résumait ainsi la
-situation: «Le ministère va de gauche à droite et de droite à gauche,
-le même jour et à la même heure. Il n'a ni plan, ni système, ni
-volonté, ni majorité assurée nulle part. C'est un perpétuel
-solliciteur de votes contradictoires. Il n'achète un succès qu'en
-faisant des concessions de principes au côté droit et en votant avec
-le côté gauche... Certes, si nous avions dans l'âme ce scepticisme
-politique inauguré le 1er mars, nous pourrions nous donner le plaisir
-de contempler ce ministère vagabond, ce gouvernement gouverné par tout
-le monde. Mais c'est là un spectacle dont le parti radical a seul le
-droit de se réjouir et qui nous inspire encore plus d'affliction que
-de pitié.»
-
-[Note 217: M. Barrot s'exprima en ces termes, dans son bureau: «Je
-n'aurais pas pris l'initiative de la proposition... Toutefois, s'il y
-a, dans les centres, des députés plus hardis que nous ou plus
-impatients, nous ne leur fermerons pas la carrière. Ils nous y
-retrouveront avec les principes que nous avons constamment professés
-et que nous ne déserterons pas. C'est pourquoi je ne m'oppose pas à sa
-lecture.»]
-
-[Note 218: _Mémoires de Guizot_, t. V, p. 351-3.]
-
-Si nous avons exposé avec quelques détails les vicissitudes de la
-proposition Remilly, ce n'est pas seulement parce qu'elles occupèrent
-alors beaucoup l'opinion, c'est aussi, et surtout parce qu'elles
-montrent bien la situation de M. Thiers, contraint d'ajourner ou
-d'esquiver toutes les questions, exposé, s'il se prononçait dans un
-sens ou dans l'autre, à compromettre des sympathies dont il croyait ne
-pouvoir se passer ou des principes qu'il savait nécessaires,
-impuissant à faire un pas sans risquer de voir son armée se débander
-par un bout ou par l'autre. Cette sorte d'immobilité, imposée par le
-souci d'un équilibre si difficile, eût été fâcheuse pour tout
-ministre; elle l'était plus encore pour M. Thiers. Il avait, par
-nature, besoin de remuer, et la curiosité du public, éveillée par son
-seul avénement, attendait de lui plus de mouvement que de tout autre.
-On s'étonnait, qu'au pouvoir depuis deux mois, il n'eût encore rien
-fait, sauf quelques exercices de bascule qui commençaient à paraître
-monotones. De là une impression de déception à laquelle le prestige du
-ministre ne pouvait longtemps résister. Les opposants se sentaient
-encouragés; le ton des journaux conservateurs ou radicaux était chaque
-jour plus dédaigneux. «Ce ministère d'escamoteurs, s'écriait le
-_National_ du 6 mai, ne s'est guère signalé jusqu'à présent que par la
-pauvreté de ses actes, unie à la prodigalité de ses promesses.» Il
-n'était pas jusqu'aux journaux de la gauche ministérielle qui, pour ne
-pas paraître complices de ces «escamotages», ne se fissent exigeants
-et grondeurs. «Il y aurait duperie, disait le _Siècle_, à soutenir un
-cabinet qui ne changerait rien à la situation.»
-
-Comment sortir de cette impasse? Une dissolution eût-elle remédié au
-mal? M. Thiers aurait-il eu chance de trouver une majorité dans des
-élections nouvelles? C'était douteux. En tout cas, il ne pouvait même
-pas l'essayer. Le Roi, en effet, tout en continuant à laisser liberté
-entière à son cabinet, et même en traitant M. Thiers sur un pied de
-confiance familière, était décidé à ne pas lui accorder la dissolution
-s'il la lui demandait, et à accepter sa démission plutôt que de lui
-laisser faire des élections avec le concours et sous l'influence de la
-gauche. C'était son droit de roi constitutionnel. Il était si résolu
-sur ce point que, vers la fin d'avril, il en entretint le maréchal
-Soult, et lui demanda si, dans ce cas, il pouvait compter sur lui pour
-former un cabinet. Le maréchal ne refusa pas, mais indiqua que M.
-Guizot devrait alors être chargé du ministère des affaires étrangères.
-Louis-Philippe, loin de faire aucune objection, prit la main du
-maréchal et le remercia. «Ceci, dit-il, sera ma ressource en cas de
-mésaventure.» L'incident fut aussitôt communiqué par M. Duchâtel à M.
-Guizot.
-
-M. Thiers pouvait ignorer le détail de ces démarches, mais il
-connaissait la résolution du Roi. Si donc il laissait parfois ses
-journaux menacer les conservateurs de la dissolution, il savait, à
-part lui, que cette menace était vaine. Et cependant, plus que tout
-autre, il comprenait l'humiliation et le péril du _statu quo_. Plein
-de ressources, si ses idées n'étaient pas toutes également bonnes, il
-était du moins rarement à court. À défaut d'une solution des
-difficultés inextricables qui l'enserraient de toutes parts, il lui
-vint à l'esprit de chercher, sur un tout autre terrain, hors des
-questions alors débattues, une diversion qui s'emparât vivement,
-violemment, des imaginations et les jetât dans une direction nouvelle.
-Cette diversion, sans doute, ne supprimerait pas les impuissances et
-les misères de la situation; mais elle les ferait oublier pendant
-quelque temps. Après, on verrait.
-
-
-VII
-
-Le 12 mai, au milieu d'une discussion sur les sucres qui, depuis
-plusieurs jours, occupait la Chambre des députés, M. de Rémusat,
-ministre de l'intérieur, demanda la parole, et, sans que rien eût fait
-prévoir une telle communication, déposa une demande de crédit d'un
-million dont il exposa ainsi les motifs: «Le Roi a ordonné à S. A. R.
-Mgr le prince de Joinville de se rendre, avec sa frégate, à l'île de
-Sainte-Hélène pour y recueillir les restes mortels de l'empereur
-Napoléon. Nous venons vous demander les moyens de les recevoir
-dignement sur la terre de France.» Après avoir rapporté comment on
-avait obtenu le consentement de l'Angleterre, le ministre indiquait
-que le corps de Napoléon serait déposé aux Invalides. «Il faut,
-dit-il, que cette sépulture auguste soit placée dans un lieu
-silencieux et sacré, où puissent le visiter avec recueillement ceux
-qui respectent la gloire et le génie, la grandeur et l'infortune. Il
-fut empereur et roi, il fut le souverain légitime de notre pays; à ce
-titre, il pouvait être inhumé à Saint-Denis; mais il ne faut pas à
-Napoléon la sépulture ordinaire des rois. Il faut qu'il règne et qu'il
-commande encore dans l'enceinte où vont se reposer les soldats de la
-patrie et où iront toujours s'inspirer ceux qui seront appelés à la
-défendre. Son épée sera déposée sur sa tombe. L'art élèvera sous le
-dôme, au milieu du temple consacré par la religion au Dieu des armées,
-un tombeau digne, s'il se peut, du nom qui doit y être gravé. Ce
-monument doit avoir une beauté simple, des formes grandes, et cet
-aspect de solidité inébranlable qui semble braver l'action du temps.
-Il faudrait à Napoléon un monument durable comme sa mémoire.» M. de
-Rémusat terminait ainsi: «La monarchie de 1830 est l'unique et
-légitime héritière de tous les souvenirs dont la France
-s'enorgueillit. Il lui appartenait sans doute, à cette monarchie, qui
-la première a rallié toutes les forces et concilié tous les voeux de
-la révolution française, d'élever et d'honorer sans crainte la statue
-et la tombe d'un héros populaire. Car il y a une chose, une seule, qui
-ne redoute pas la comparaison avec la gloire: c'est la liberté[219]!»
-
-[Note 219: M. de Rémusat n'est pas resté jusqu'à la fin de sa vie
-très-fier de ce morceau d'éloquence. «J'ai souvent interrogé M. de
-Rémusat sur les actes de son ministère, a écrit plus tard M. Duvergier
-de Hauranne. Il n'en regrettait aucun, à l'exception peut-être du
-discours qu'il prononça le 12 mai, pour annoncer à la Chambre le
-retour en France des cendres de Napoléon.»]
-
-La soudaineté de la nouvelle, la façon dont elle était annoncée et
-jusqu'à cette vibration inaccoutumée dans la parole de M. de Rémusat;
-la sonorité que ce nom de Napoléon conservait encore après un quart de
-siècle, au grand étonnement de ceux-là mêmes qui ne s'attendaient pas
-à faire un si grand bruit en le prononçant; tant de souvenirs
-magiques ou tragiques, depuis les Pyramides jusqu'à Sainte-Hélène,
-aussitôt évoqués dans toutes les imaginations; le contraste entre
-l'éclat de ces souvenirs et les misères parlementaires au milieu
-desquelles ils faisaient irruption; une sorte d'illusion patriotique
-qui faisait voir dans la restitution de la dépouille mortelle du
-vaincu de Waterloo, une revanche de la défaite qui, depuis vingt-cinq
-ans, pesait si lourdement sur l'âme de la France,--tout cela produisit
-une émotion extraordinaire dont il est aujourd'hui difficile de se
-faire une idée. Dans la Chambre, les affaires comme la politique
-parurent tout à coup oubliées, les coeurs battirent à l'unisson et une
-acclamation générale salua M. de Rémusat lorsqu'il descendit de la
-tribune. Les députés d'ordinaire les moins portés à la sensibilité
-étaient entraînés comme les autres. M. Thiers s'attendrissait et
-s'enorgueillissait d'un tel résultat. «N'est-ce pas une belle chose?»
-s'écriait-il en s'adressant à son voisin[220].
-
-[Note 220: Il se trouva que ce voisin était M. Duvergier de Hauranne,
-l'un des très-rares députés qui avaient résisté à l'entraînement
-général. «Oui, répondit-il, c'est une bonne blague.» «M. Thiers,
-ajoute M. Duvergier de Hauranne, en racontant cet incident, parut
-blessé de la réponse; mais l'événement prouva bientôt que je le
-flattais.» (_Notes inédites._)]
-
-L'effet fut peut-être plus grand encore hors de la Chambre. Pendant
-que les feuilles de gauche faisaient ressortir l'importance de cet
-hommage rendu à la «légitimité» de Napoléon[221], et affectaient de
-voir dans cette mesure la promesse d'une sorte de revanche de
-Waterloo, presque le préliminaire d'une marche sur le Rhin[222], le
-_Journal des Débats_, malgré son peu de goût à louer le cabinet,
-qualifiait le projet de «vraiment national» et déclarait «s'associer
-complétement à cette noble pensée[223].» Les radicaux eux-mêmes
-s'unissaient à l'émotion générale, sauf à tâcher de la détourner
-contre la monarchie[224]. Partout on ne parlait que de Napoléon. Par
-l'effet d'une sorte de communication électrique, l'émotion gagna des
-régions où d'ordinaire l'on ne s'occupait pas de ce qui se passait à
-la Chambre et où même on lisait peu les journaux. Pas une chaumière où
-la nouvelle ne pénétrât, devenant aussitôt le sujet de tous les
-entretiens, fournissant prétexte aux récits du passé, aux évocations
-des légendes guerrières. Dans les imaginations populaires, le «retour
-des cendres» prenait des proportions étranges, et semblait avoir
-quelque chose du retour de l'île d'Elbe. L'intention du président du
-conseil avait été de distraire la France de ses pensées du moment: il
-y avait, certes, réussi mieux qu'il ne s'y attendait, peut-être même
-plus qu'il ne le désirait[225].
-
-[Note 221: Le _Courrier français_ du 13 mai disait: «Le ministère peut
-s'applaudir de ce grand acte de réparation... Il restitue à Napoléon
-cette légitimité populaire qui fit sa force et son droit. C'est
-consacrer en même temps la légitimité de notre révolution et de la
-monarchie que le peuple a choisie. C'est retremper ce gouvernement à
-sa véritable source et lui donner ce baptême de la popularité qui
-semblait peu à peu s'effacer.»]
-
-[Note 222: «Dès aujourd'hui, disait encore le _Courrier français_, les
-traités de Vienne sont moralement déchirés. Il faut reconnaître dans
-cette démarche du cabinet un engagement pour l'avenir.»]
-
-[Note 223: _Journal des Débats_ du 13 mai.]
-
-[Note 224: Le _National_ du 13 mai disait: «Ces souvenirs ne vont-ils
-pas se réveiller demain, dans toute la France, comme une sanglante
-accusation contre toutes les lâchetés qui souillent depuis dix ans nos
-plus brillantes traditions?»]
-
-[Note 225: Henri Heine écrivait de Paris, le 30 mai: «Toujours lui!
-Napoléon et encore Napoléon! Il est le sujet incessant des
-conversations de chaque jour, depuis qu'on a annoncé son retour
-posthume.» (_Lutèce_, p. 79.)]
-
-M. Thiers s'était toujours fort occupé de la gloire de Napoléon.
-Ministre, il avait mis un zèle particulier à rétablir la statue de
-l'Empereur sur la colonne Vendôme et à terminer l'Arc de triomphe de
-l'Étoile[226]. Écrivain, il avait entrepris l'histoire du Consulat et
-de l'Empire. Dans ses discours comme dans ses écrits, il évoquait avec
-complaisance le souvenir des grandeurs impériales. Ayant rencontré à
-Florence, en 1837, le roi Jérôme, il se prit d'une affection très-vive
-pour le prince qui avait, à ses yeux, le prestige d'être le dernier
-frère de l'Empereur. «Je suis, lui écrivait-il le 21 juillet 1837,
-l'un des Français de ce temps les plus attachés à la glorieuse mémoire
-de Napoléon.» Et il ajoutait, dans une autre lettre au même prince, en
-1839: «Le temps viendra, je l'espère, où notre gouvernement sentira ce
-qu'il doit de soins à la famille de Napoléon. Pour moi, c'est une
-dette sacrée que je serais heureux de voir acquitter par la
-France[227].» Dans ces sentiments, il y avait, à côté d'impressions
-et d'entraînements très-sincères, une part de tactique. Nous avons
-déjà noté plusieurs fois, chez M. Thiers, la prétention d'être le plus
-«national» des hommes d'État de la monarchie nouvelle. La dévotion
-napoléonienne lui semblait faire partie de ce rôle, comme, sous la
-Restauration, il lui avait paru convenir à ses débuts d'opposant
-libéral, de réhabiliter la Révolution. On comprend dès lors que M.
-Thiers, à la recherche d'un coup de théâtre, ait pensé à ramener en
-France les cendres de Napoléon. Cette idée d'ailleurs était dans l'air
-depuis une dizaine d'années. En 1830, aussitôt après la révolution,
-une première pétition avait été adressée à la Chambre pour demander
-que le corps de l'Empereur fût réclamé à l'Angleterre et déposé sous
-la colonne Vendôme. Appuyée par le général Lamarque, mais combattue
-par M. Charles de Lameth[228], la pétition avait été écartée[229]. Ce
-fut même pour Victor Hugo, alors l'un des pontifes de la religion
-napoléonienne, l'occasion d'imprécations poétiques contre ces «trois
-cents avocats» qui osaient «chicaner un tombeau» au grand Empereur.
-Et, s'adressant à ce dernier, il lui disait:
-
- Dors, nous t'irons chercher! Le jour viendra peut-être;
- Car nous t'avons pour dieu, sans t'avoir eu pour maître[230].
-
-L'année suivante, nouvelle pétition: cette fois, malgré l'opposition
-de La Fayette, la Chambre avait voté le renvoi aux ministres[231]. Le
-même fait s'était reproduit en 1834. Depuis lors, la question avait
-paru sommeiller.
-
-[Note 226: La statue fut inaugurée en 1833, et l'Arc de triomphe en
-1836.]
-
-[Note 227: _Mémoires et Correspondance du roi Jérôme et de la reine
-Catherine._]
-
-[Note 228: «N'oublions pas, disait M. de Lameth, que Napoléon a
-détruit la liberté de son pays et qu'il a été cause, par son ambition,
-de l'invasion de la France.» Puis, faisant allusion à certaines
-agitations bonapartistes: «Il existe déjà parmi nous trop de ferments
-de discorde, n'en augmentons pas le nombre.»]
-
-[Note 229: 7 octobre 1830.]
-
-[Note 230: Cette pièce, intitulée _À la Colonne_ et datée du 9 octobre
-1830, a été insérée dans les _Chants du crépuscule_.]
-
-[Note 231: 13 septembre 1831.--«Napoléon, dit La Fayette, a comprimé
-l'anarchie; il ne faut pas que ses cendres viennent l'accroître
-aujourd'hui.»]
-
-Quand, en 1840, M. Thiers s'avisa subitement de la réveiller, ce fut
-au duc d'Orléans qu'il s'en ouvrit d'abord. L'idée ne pouvait manquer
-de sourire au patriotisme du prince, qui en parla au Roi. Celui-ci,
-d'âge et de caractère plus rassis, manifesta d'abord quelque
-répugnance et quelque hésitation. N'était-il pas permis, au lendemain
-de la tentative de Strasbourg, de ne pas regarder comme absolument
-inoffensive une si retentissante glorification de l'Empereur? Lorsque
-l'opposition reprochait amèrement à la politique royale sa modestie
-pacifique, cette évocation d'un passé de guerre et de gloire ne
-risquait-elle pas de fournir prétexte à un parallèle désobligeant, ou
-tout au moins d'exciter des prétentions que notre diplomatie ne
-pouvait alors satisfaire? Enfin, au dehors, en présence des
-complications chaque jour plus inquiétantes de la question d'Orient,
-le nom de Napoléon ne paraîtrait-il pas une sorte de menace qui
-augmenterait encore les défiances des autres puissances et les
-encouragerait à reformer contre nous la vieille coalition? On conçoit
-que toutes ces objections se soient présentées à l'esprit de
-Louis-Philippe. Mais ce politique qui avait des côtés railleurs et
-sceptiques, en avait aussi de «sensibles»: c'était comme les
-différentes marques du dix-huitième siècle auquel il se rattachait par
-son éducation. Il mettait une sorte de coquetterie à s'associer
-vivement à tout sentiment généreux. Étranger à cette jalousie
-rétrospective qu'éprouvent d'ordinaire les gouvernements nouveaux à
-l'endroit de leurs prédécesseurs, il se faisait honneur d'exalter
-indistinctement «toutes les gloires de la France»: ce sont les mots
-mêmes qu'il inscrivait au fronton de Versailles, et, loyalement fidèle
-à cette devise, il rendait hommage, dans son musée, à toutes les
-grandeurs anciennes ou récentes, sans se demander s'il n'éveillait pas
-ainsi, pour la vieille royauté des Bourbons ou pour l'empire moderne
-des Bonaparte, des sympathies que pouvaient exploiter les ennemis de
-la monarchie de Juillet[232]. On eût dit même que, dans cette
-glorification si désintéressée du passé, il avait une complaisance
-particulière pour Napoléon. Qui compterait tous les hommages rendus,
-depuis 1840, à cette redoutable mémoire? Peut-être était-ce
-imprudent; mais il y avait bien quelque grandeur dans la sécurité avec
-laquelle le roi constitutionnel et pacifique s'exposait à toutes les
-comparaisons, confiant dans le bienfait fécond de la paix, dans la
-supériorité et le prestige du gouvernement libre. Louis-Philippe ne
-fit donc pas une longue résistance à l'idée de M. Thiers. D'ailleurs,
-cette idée était de celles qu'on pouvait ne pas soulever; mais, une
-fois soulevée, il était malaisé de l'écarter: d'autant que le
-ministre, soucieux de se faire honneur de son initiative, n'était pas
-homme à taire l'obstacle devant lequel il aurait été obligé de
-s'arrêter. Le Roi pouvait-il se faire accuser par l'opposition de
-laisser volontairement un tel trophée aux mains de l'Angleterre?
-Aussi, après quelques hésitations, avait-il pris promptement son
-parti, et, le 1er mai, en recevant, à l'occasion de la Saint-Philippe,
-les compliments de ses ministres: «Je veux, dit-il à M. Thiers, vous
-faire mon cadeau de fête. Vous désiriez faire rapporter en France les
-restes mortels de Napoléon; j'y consens. Entendez-vous à ce sujet avec
-le cabinet britannique. Nous enverrons Joinville à Sainte-Hélène.»
-
-[Note 232: En octobre 1847, recevant Jérôme Bonaparte et son fils,
-Louis-Philippe les engageait à visiter Versailles, «où, disait-il, il
-avait mis en présence les deux grandes figures de la France, Louis XIV
-et l'Empereur».]
-
-Louis-Philippe gagné, M. Thiers avait dû, avant de rien dire aux
-Chambres françaises, obtenir le consentement de l'Angleterre. Ce fut
-l'affaire de M. Guizot, qui ne s'attendait pas à pareille mission. «Si
-vous réussissez, lui écrivait le président du conseil, cela vous fera
-autant d'honneur qu'à nous, et je vous aurai une grande reconnaissance
-personnelle du succès... Le Roi y tient autant que moi, et ce n'est
-pas peu dire.» À la première ouverture, lord Palmerston, fort surpris,
-ne put cacher un sourire railleur qui trahissait ce qu'il pensait de
-cette politique sentimentale. Toutefois, il n'hésita pas, et, deux
-jours après, le consentement était donné. Le ministre anglais se
-montrait d'autant plus empressé à ne pas nous refuser cette
-satisfaction un peu vaine, qu'il nous faisait alors échec sur le
-terrain des réalités, et s'apprêtait à nous jouer un méchant tour. Il
-croyait d'ailleurs que la monarchie de Juillet trouverait là plus
-d'embarras que de force. «Le gouvernement français, écrivait-il à son
-frère, le 13 mai 1840, nous a demandé de rapporter de Sainte-Hélène
-les cendres de Napoléon. Nous avons accordé cette permission. Voilà
-une requête bien française! (_This is a thoroughly french request._)
-Mais il aurait été absurde de notre part de ne pas l'accorder. Aussi
-nous sommes-nous fait un mérite de l'accorder promptement et de bonne
-grâce[233].» En même temps, il adressait à son ambassadeur à Paris une
-dépêche ostensible, où il le chargeait d'assurer M. Thiers du
-«plaisir» avec lequel il avait accédé à sa demande. «Le gouvernement
-de Sa Majesté, ajoutait-il, espère que la promptitude de cette réponse
-sera considérée en France comme une preuve de son désir d'effacer
-toute trace de ces animosités nationales qui, pendant la vie de
-l'Empereur, armèrent l'une contre l'autre la nation française et la
-nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que, si
-de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront
-ensevelis dans le tombeau où vont être déposés les restes de
-Napoléon.» Nobles paroles que, quelques jours après, M. de Rémusat
-citait dans son exposé des motifs, et qui soulevaient les
-applaudissements de la Chambre française[234].
-
-[Note 233: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 40.]
-
-[Note 234: M. Élias REGNAULT (_Histoire de Huit ans_, t. I, p. 142)
-attribue à la négociation poursuivie avec le cabinet anglais, une
-origine très-singulière. Ce serait O'Connell qui, circonvenu par un
-des parents de l'Empereur, aurait le premier averti lord Palmerston de
-son intention de proposer à la Chambre des communes la restitution des
-restes de Napoléon. Lord Palmerston aurait alors informé M. Thiers
-qu'il serait obligé de répondre à O'Connell que jamais le gouvernement
-français n'avait demandé cette restitution. M. Thiers n'aurait fait sa
-démarche que sur cette provocation. Dans les documents français et
-anglais, notamment dans la correspondance de lord Palmerston, rien ne
-confirme et tout contredit cette version, évidemment inventée par les
-républicains pour diminuer aux yeux des patriotes l'initiative du
-gouvernement de Juillet.]
-
-Lord Palmerston ne se trompait pas, en prévoyant les embarras que
-cette affaire causerait au gouvernement français. L'émotion et
-l'excitation produites par la communication de M. de Rémusat à la
-Chambre des députés, loin de se calmer les jours suivants, ne firent
-qu'augmenter. Seulement l'unanimité dans l'approbation, cette sorte de
-baiser Lamourette dont le spectacle avait attendri M. Thiers, ne dura
-pas. Les bonapartistes, qui voulaient tourner à leur profit
-l'agitation des esprits, se plaignirent qu'on n'en faisait pas encore
-assez. Envoyer une frégate, quelle mesquinerie! il fallait toute une
-escadre. On avait annoncé l'intention de faire voyager le corps par
-eau du Havre à Paris: c'est qu'on avait peur de le mettre en contact
-avec les populations et de provoquer ainsi des ovations trop
-redoutables. L'église des Invalides ne paraissait pas un mausolée
-assez extraordinaire et assez unique: le corps devait être placé sous
-la colonne Vendôme. Enfin le gouvernement prétendait déposer sur le
-tombeau l'épée d'Austerlitz: on lui déniait le droit de disposer d'une
-relique qu'il n'était pas digne de toucher et qui d'ailleurs était la
-propriété des héritiers de Napoléon. Ces exagérations bonapartistes
-trouvaient un écho passionné dans la presse de gauche. Sous l'action
-de ces polémiques, l'opinion, surtout dans les classes populaires,
-s'échauffait chaque jour davantage. Par un contre-coup naturel, dans
-des régions plus hautes et plus froides, on se prenait à raisonner
-l'entraînement de la première heure et à se demander avec inquiétude
-où l'on allait. N'avait-on travaillé qu'à préparer une explosion à la
-fois césarienne et révolutionnaire? Le danger du moment n'était pas le
-seul dont on fût troublé: que pourrait être, après plusieurs mois
-d'une pareille excitation, la cérémonie même du retour des cendres,
-avec l'immense concours de population qui en serait l'accompagnement?
-On sentait donc la nécessité de jeter un peu d'eau sur ce feu. Le
-_Journal des Débats_ s'y essaya et, sans retirer son approbation à la
-mesure, il s'éleva contre les excès d'un enthousiasme fanatique. Il ne
-faut pas, disait-il, dénaturer le projet, confondre, dans l'hommage
-rendu, le régime impérial qui n'est pas à regretter, avec l'Empereur
-qu'il convient d'honorer[235]. Mais ces distinctions soulevèrent des
-protestations indignées de la part des journaux de gauche et de centre
-gauche. «Dans le culte de reconnaissance que nous rendons à la mémoire
-de l'Empereur, s'écria le _Courrier français_, nous ne séparons pas ce
-que le ciel a uni...; le conquérant, le législateur, l'administrateur,
-le missionnaire de la révolution française, voilà ce que nous voulons
-honorer;» et il ne s'agit pas seulement d'un hommage, mais d'une
-«expiation à laquelle la France tout entière est intéressée». Le
-_Siècle_ s'exprimait de même. Le _Constitutionnel_ blâmait aussi les
-«réserves hypocrites du _Journal des Débats_». Tel était, du reste, le
-diapason auquel les journaux se trouvaient montés, que le _Siècle_
-parlait de la «sublime agonie de Sainte-Hélène, aussi résignée que
-celle du Christ, et qui avait duré plus longtemps»[236].
-
-[Note 235: _Journal des Débats_ du 22 mai.]
-
-[Note 236: Articles du 23, du 24 et du 29 mai 1840.]
-
-On put croire un moment que la Chambre se laisserait entraîner dans la
-même voie. La commission chargée d'examiner le crédit d'un million
-demandé par le gouvernement, le porta d'enthousiasme à deux millions,
-ajouta aux honneurs projetés l'érection d'une statue équestre, et se
-fit donner par le ministre l'assurance que d'autres navires
-accompagneraient la frégate montée par le prince de Joinville. Le
-rapport, rédigé par le maréchal Clauzel, semblait découpé dans
-quelqu'un des journaux que nous venons de citer. «Napoléon, y
-lisait-on, n'est pas seulement pour nous le grand capitaine; nous
-voyons en lui le souverain et le législateur.» Et, après avoir bien
-indiqué qu'il poursuivait l'apothéose sans réserve de celui qu'il
-appelait «le héros national», le rapporteur daignait féliciter le Roi
-de son «empressement» à «consacrer cette illustre mémoire».
-
-En séance (26 mai), la discussion fut courte. Après une escarmouche
-entre deux députés de la gauche, M. Glais-Bizoin et M. Gauguier, le
-premier protestant contre le rétablissement du «culte napoléonien», le
-second déclarant que «Dieu avait paru étonné du génie surhumain de
-Napoléon» et vouant à «l'ignominie» ceux qui osaient critiquer un tel
-homme, M. de Lamartine demanda la parole. Presque seul des poëtes de
-son temps, il avait su résister à la fascination qui égarait alors
-tant d'imaginations; dès 1821, dans sa belle «méditation» sur
-Bonaparte, il n'avait tu ni ses fautes, ni même ses crimes. Aussi se
-trouva-t-il l'esprit plus libre que d'autres, en 1840, pour voir à
-quels dangers on s'exposait. «Les cendres de Napoléon ne sont pas
-éteintes, écrivait-il à un de ses amis, et l'on en souffle les
-étincelles.» M. Thiers, informé de ces dispositions, avait tâché de
-détourner un si brillant contradicteur d'intervenir dans la
-discussion. «Non, répondit ce dernier, il faut décourager les
-imitateurs de Napoléon.--Oh! dit le ministre, quelqu'un peut-il songer
-à l'imiter?--Vous avez raison, reprit M. de Lamartine, je voulais dire
-les parodistes de Napoléon[237].» Le mot avait eu grand succès dans
-les salons où l'on n'aimait pas M. Thiers. Ces préliminaires étaient
-plus ou moins connus du monde parlementaire; aussi la curiosité
-fut-elle vivement excitée quand le poëte orateur parut à la tribune.
-Bien que désapprouvant au fond la mesure, il n'alla pas jusqu'à la
-combattre. «Ce n'est pas sans un certain regret, dit-il, que je vois
-les restes de ce grand homme descendre trop tôt peut-être de ce rocher
-au milieu de l'Océan, où l'admiration et la pitié de l'univers
-allaient le chercher à travers le prestige de la distance et à travers
-l'abîme de ses malheurs... Mais le jour où l'on offrait à la France de
-lui rendre cette tombe, elle ne pouvait que se lever tout entière pour
-la recevoir....Recevons-la donc avec recueillement, mais sans
-fanatisme..... Je vais faire un aveu pénible; qu'il retombe tout
-entier sur moi, j'en accepte l'impopularité d'un jour. Quoique
-admirateur de ce grand homme, je n'ai pas un enthousiasme sans
-souvenir et sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant cette
-mémoire. Je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte
-de la force, que l'on voit, depuis quelque temps, se substituer, dans
-l'esprit de la nation, à la religion sérieuse de la liberté. Je ne
-crois pas qu'il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, de
-surexciter les bouillonnements déjà trop impétueux du sang français
-qu'on nous représente comme impatient de couler après une trêve de
-vingt-cinq ans, comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du
-monde, pouvait être la honte des nations... Nous, qui prenons la
-liberté au sérieux, mettons de la mesure dans nos démonstrations. Ne
-séduisons pas tant l'opinion d'un peuple qui comprend bien mieux ce
-qui l'éblouit que ce qui le sert. N'effaçons pas tant, n'amoindrissons
-pas tant notre monarchie de raison, notre monarchie nouvelle,
-représentative, pacifique. Elle finirait par disparaître aux yeux du
-peuple.» L'orateur avait entendu sans doute «les ministres assurer que
-ce trône ne se rapetisserait pas devant un pareil tombeau, que ces
-ovations, que ces cortéges, que ces couronnements posthumes de ce
-qu'ils appelaient une légitimité, que ce grand mouvement donné, par
-l'impulsion même du gouvernement, au sentiment des masses, que cet
-ébranlement de toutes les imaginations du peuple, que ces spectacles
-prolongés et attendrissants, ces récits, ces publications populaires,
-ces bills d'indemnité donnés au despotisme heureux, ces adorations du
-succès, tout cela n'avait aucun danger pour l'avenir de la monarchie
-représentative.» Mais, malgré ces assurances il demeurait inquiet et
-il invitait la France, en honorant cette grande mémoire, à bien faire
-voir «qu'elle ne voulait susciter de cette cendre, ni la guerre, ni la
-tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des
-imitateurs».
-
-[Note 237: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, du 27 mai
-1840. (_Documents inédits._)]
-
-L'effet fut grand. Personne ne se trouva en état de répondre à cette
-parole, magnifique comme toujours, et cette fois admirablement sensée.
-M. Odilon Barrot se borna à donner, en quelques phrases assez ternes,
-son adhésion à la mesure proposée. Quant à M. Thiers, trop embarrassé
-de ce que devenait le mouvement dont il avait donné le signal, pour en
-prendre la défense contre M. de Lamartine, mais n'osant pas davantage
-le désavouer, il resta muet sur son banc. Ce fut à peine si, après la
-clôture, il intervint d'un mot pour déclarer qu'il adhérait à
-l'augmentation de crédits proposée par la commission; il tâchait, à la
-vérité, d'en diminuer la portée politique en l'expliquant par
-l'insuffisance des devis primitifs. En dépit du ministre et à
-l'étonnement général, il se trouva, dans la Chambre, une majorité pour
-repousser les conclusions de la commission et revenir au chiffre
-primitivement proposé, majorité assez hétérogène, composée de
-conservateurs inquiets pour la monarchie et de libéraux de gauche
-inquiets pour la liberté. Aucun de ceux qui composaient cette majorité
-n'ignorait qu'en fait le crédit d'un million serait sûrement dépassé;
-mais leur vote était une façon d'adhérer aux paroles de M. de
-Lamartine; c'était aussi une leçon à l'adresse de M. Thiers.
-
-La décision de la Chambre souleva un immense cri de colère dans toute
-la presse de gauche et de centre gauche. Pendant que le _Journal des
-Débats_, presque seul à se féliciter, disait d'un accent triomphant:
-«La Chambre nous a vengés», le _Constitutionnel_ déclarait «cette
-séance déplorable»; le _Temps_ ajoutait: «La discussion a commencé par
-le ridicule et fini par la honte»; le _Courrier français_ flétrissait
-la majorité qui «avait donné raison aux détracteurs de Napoléon» et
-«détruit l'effet de la réparation que le ministère avait proposée»; il
-reprochait à M. Barrot et à M. Thiers de s'être laissé «paralyser,» et
-déplorait surtout qu'un «grand nombre» des députés de la gauche
-figurassent dans la majorité; «on ne doit pas quitter le drapeau des
-bleus, disait-il à ces dissidents; quand on est de souche
-révolutionnaire, répudier les lois, l'ordre, les batailles et
-l'administration de l'Empire, c'est presque renier sa croyance[238]».
-L'occasion parut bonne aux Bonaparte pour se mettre en avant, et
-l'ex-roi Joseph, frère aîné de Napoléon, qui vivait à Londres sous le
-nom de comte de Survilliers, écrivit au maréchal Clauzel une lettre,
-aussitôt publiée, où il offrait deux millions, l'un pour les débris de
-la garde, l'autre pour remplacer le crédit refusé par la Chambre; il
-est vrai que ces deux millions étaient en papier, en rescriptions ou
-délégations provenant de la liste civile de l'Empereur, c'est-à-dire
-en créances non reconnues par l'État français: libéralité peu coûteuse
-à celui qui la proposait, et peu profitable à ceux auxquels on
-l'offrait. En même temps, une souscription fut ouverte par le
-_Constitutionnel_, le _Messager_, le _Courrier français_, le _Siècle_,
-le _Temps_, le _Commerce_, pour réunir les deux millions refusés par
-la Chambre. Vainement dénonçait-on au ministère ce qu'il y avait de
-peu constitutionnel à provoquer une protestation contre une décision
-législative, vainement l'avertissait-on que «cette souscription
-tuerait la Chambre si elle réussissait», vainement lui montrait-on,
-dans le comité de souscription, «un noyau de pensées et de sentiments
-bonapartistes», dangereux dès maintenant, plus dangereux encore au
-jour des funérailles[239], M. Thiers ne voulait même pas ou ne pouvait
-empêcher les journaux qui semblaient entièrement à sa dévotion, de
-prendre part à cette campagne. Plus que jamais il était débordé; aussi
-le _Journal des Débats_ répondait-il à un sentiment devenu assez
-général, quand il adressait au président du conseil cette sévère
-remontrance: «Ce n'est pas tout de concevoir une grande pensée, mais
-dont l'exécution a incontestablement ses embarras et ses dangers. On
-ne jette pas, dans un pays, une idée comme celle de ramener les
-cendres de Napoléon, pour l'abandonner à tous les caprices des
-partis... Le gouvernement devait avoir tout calculé, prévu... Mais, au
-lieu de faire la loi aux partis et de leur imposer l'exécution de son
-plan, il va à la dérive, laissant modifier son projet par une
-commission, puis modifier le projet de la commission par la Chambre,
-et finissant par livrer la question à qui? aux partis eux-mêmes qu'on
-érige en tribunal d'appel contre un vote législatif[240].»
-
-[Note 238: Articles du 27 et du 28 mai 1840.]
-
-[Note 239: _Journal des Débats_, 29 mai 1840.]
-
-[Note 240: Article du 31 mai 1840.]
-
-Cependant il fut bientôt visible que cette souscription, commencée à
-si grand fracas et jugée un moment si menaçante, n'aurait qu'un
-résultat misérable. Au bout de quelques jours, on n'en était qu'à
-vingt-cinq mille francs, et rien n'indiquait qu'en persévérant, on
-réussirait mieux. En outre, parmi les députés de la gauche, les
-divergences qui s'étaient déjà produites lors du vote, devenaient
-chaque jour plus profondes et plus aigres. Certains d'entre eux, de
-moins en moins disposés à se laisser compromettre dans ce réveil
-bonapartiste, menaçaient d'une protestation publique. Fort embarrassé
-et inquiet, mais ne voulant pas prendre sur lui l'impopularité
-d'arrêter cette souscription, M. Thiers obtint de M. Odilon Barrot,
-toujours dévoué, qu'il écrivît une lettre pour la déconseiller. Les
-journaux saisirent l'occasion offerte de sortir de l'impasse où ils
-s'étaient fourvoyés, et annoncèrent, le 1er juin, l'abandon de la
-souscription. Leur ressentiment contre ceux qui ne les avaient pas
-suivis fut d'autant plus vif que leur insuccès avait été plus
-mortifiant[241]. Toutefois, après quelques jours d'amères
-récriminations, le silence finit par se faire, et, au moins dans la
-presse et à la tribune, on ne parla plus de Napoléon.
-
-[Note 241: Le _Courrier français_ disait, par exemple, le 4 juin 1840:
-«Il se passera bien du temps et il faudra bien des actes, avant que
-nous puissions reprendre confiance dans la fermeté du ministère, dans
-notre propre parti.»]
-
-Le résultat le plus clair de la campagne, si brillamment mise en train
-par M. Thiers, était donc, au bout de quelques semaines, d'avoir agité
-les esprits, réveillé des idées dangereuses pour la monarchie et la
-liberté, alarmé les conservateurs, jeté la division et le désarroi
-dans la gauche, et exposé le cabinet à son premier échec
-parlementaire. C'était tout le contraire de ce que le président du
-conseil avait espéré de sa diversion. Loin d'avoir supprimé ou rejeté
-au second plan ses embarras, il se trouvait les avoir aggravés. Son
-renom d'habileté en était ébranlé, et, parmi ceux-là mêmes qui
-attendaient le plus de lui, quelques-uns en venaient à se demander
-s'il n'était pas un étourdi téméraire. Avait-il produit meilleur effet
-hors frontières? Moins exclusivement préoccupé de la popularité qu'il
-cherchait à obtenir ainsi en France, plus attentif à suivre, en
-Europe, l'effort de ceux qui travaillaient à éveiller contre nous les
-susceptibilités et les défiances des puissances, il se fût aperçu que
-les démarches et les paroles par lesquelles il croyait seulement
-donner une satisfaction platonique à l'amour-propre national,
-retentissaient comme une menace aux oreilles d'étrangers déjà
-prévenus, et compliquaient singulièrement les difficultés de la crise
-où les événements d'Orient avaient jeté notre diplomatie. Ces
-chancelleries du continent, qui s'étaient déjà figuré, l'année
-précédente, que le maréchal Soult voulait «guerroyer» et «chercher les
-traces de Napoléon», trouvaient naturellement à s'effaroucher plus
-encore de l'attitude prise par son successeur[242]. Le vieux roi de
-Prusse, malgré sa modération et sa sympathie pour la royauté de
-Juillet, disait au général de Ségur: «Ah! la France! Dieu veuille
-qu'elle soit sage! Et cette translation des cendres de Napoléon,
-est-ce que vous n'êtes pas inquiet de l'effet qu'elle va produire?
-Pour moi, je vous avoue que j'en suis effrayé.» Ces alarmes et ces
-méfiances des puissances se manifestaient parfois trop ouvertement
-pour que M. Thiers pût les ignorer; mais il affectait d'en être plus
-fier qu'embarrassé. Ses journaux y montraient un hommage rendu à «son
-ardent amour de la dignité nationale», à sa volonté de donner «à la
-révolution de Juillet une noble et forte attitude au dehors».
-
-[Note 242: M. Thiers d'ailleurs était, depuis la coalition, suspect à
-l'Europe. Dès le 14 mai 1839, M. de Barante écrivait à M. Bresson: «M.
-Thiers est devenu un véritable épouvantail; on se trouble au nom de
-celui que la renommée présente comme livré à une imagination
-turbulente.» (_Documents inédits._)]
-
-Cependant, les négociations continuaient avec l'Angleterre, pour
-régler les mesures d'exécution. Quand tout fut convenu, et que, le 7
-juillet, la frégate la _Belle Poule_ mit à la voile pour
-Sainte-Hélène, sous les ordres du prince de Joinville, l'attention
-publique était ailleurs. Seuls quelques esprits prévoyants pensaient
-encore avec inquiétude à la grande émotion du retour. «De loin,
-écrivait alors Henri Heine, s'avance vers nous, à pas mesurés et de
-plus en plus menaçants, le corps du géant de Sainte-Hélène.» Mais bien
-des événements se passeront avant que ce revenant ne débarque, et,
-quand il arrivera, le ministère du 1er mars ne sera plus là pour le
-recevoir.
-
-
-VIII
-
-Toujours en quête de diversions aux difficultés de sa situation
-parlementaire, M. Thiers en trouvait parfois de moins bruyantes et de
-plus utiles que l'évocation des souvenirs napoléoniens: telles
-étaient les nombreuses lois d'affaires vers lesquelles il tâchait
-d'attirer l'activité du parlement et l'attention du public. C'est le
-mérite, parfois un peu oublié, des Chambres de la monarchie de
-Juillet, qu'au moment où on les croit absorbées, entravées,
-stérilisées par les dissensions et les intrigues politiques, l'oeuvre
-législative se poursuive, souvent un peu dans l'ombre et sans grand
-bruit, mais généralement intelligente et féconde. Rarement les lois
-ont été plus sagement faites et plus soigneusement rédigées; la
-meilleure preuve n'en est-elle pas dans ce fait que beaucoup des
-dispositions organiques qui nous régissent encore, datent de cette
-époque? Sans doute il ne saurait entrer dans le plan d'une histoire
-politique d'analyser ces lois, de raconter en détail les débats d'où
-elles sont sorties: ces renseignements se trouvent dans les traités
-spéciaux de jurisprudence ou d'administration; mais ce qui nous
-appartient, c'est de mentionner l'importance des résultats obtenus, et
-de rappeler qu'on ne saurait, en les négligeant, juger équitablement
-le régime et les hommes.
-
-Pour ne parler que de la session qui nous occupe en ce moment, celle
-de 1840, le ministère du 1er mars, réussit en quelques mois à mener à
-bonne fin et à faire voter par les deux Chambres plusieurs lois, dont
-quelques-unes importaient grandement à la prospérité matérielle du
-pays: prorogation jusqu'en 1867 du privilége de la Banque de France
-qui était près d'expirer; abolition du monopole pour la fabrication du
-sel; impulsion donnée à la construction, déjà trop retardée, des
-chemins de fer, et subventions accordées, sous différentes formes, aux
-compagnies concessionnaires hors d'état de remplir leurs obligations;
-création ou achèvement de divers canaux et amélioration de la
-navigation de plusieurs rivières; établissement d'un service de
-bateaux à vapeur entre nos grands ports et l'Amérique. Les deux
-Chambres eurent aussi une discussion importante sur cette question de
-la conversion des rentes qui, depuis le jour où elle s'était trouvée
-si malheureusement mêlée à la chute du ministère du 11 octobre, avait
-été plusieurs fois soulevée, sans pouvoir jamais aboutir. En 1840,
-comme en 1836 et 1838, la conversion trouva bon accueil au
-Palais-Bourbon, et échoua au Luxembourg; les pairs, en la repoussant,
-se conformaient à la pensée connue du Roi et peut-être subissaient son
-influence. Louis-Philippe était fort animé sur ce sujet; il redoutait
-beaucoup pour son gouvernement le mécontentement possible des
-rentiers, et ne se rendait pas suffisamment compte de l'avantage
-qu'une telle mesure pouvait avoir pour les finances de l'État. Que ce
-fût par ménagement pour la couronne ou par l'effet de ses propres
-hésitations, le cabinet soutint mollement la mesure, surtout devant la
-Chambre des pairs. Indiquons encore, parmi les problèmes toujours
-débattus et jamais résolus d'une façon définitive, l'inextricable
-question des sucres qui occupa, sans résultat satisfaisant, plusieurs
-séances des deux assemblées. Enfin signalons, dans la Chambre des
-pairs, la discussion, très-approfondie et très-honorable pour les
-législateurs de ce temps, de deux lois qui ne devaient être soumises à
-l'autre Chambre que dans la session suivante: c'était la loi sur
-l'expropriation pour cause d'utilité publique et celle sur le travail
-des enfants dans les manufactures, destinées l'une et l'autre à
-résoudre des problèmes nés récemment de la transformation économique,
-et à opérer, en des matières particulièrement graves, la conciliation
-toujours fort délicate des droits et des devoirs de l'État avec ceux
-de la propriété et de la famille.
-
-L'initiative de plusieurs de ces lois avait été prise par le ministère
-du 12 mai; mais c'était le cabinet du 1er mars qui en avait pressé
-l'examen, soutenu et dirigé la discussion. Chacun de ses membres
-prenait sa part de cette oeuvre. Entre tous, le ministre des travaux
-publics, le comte Jaubert, profitait de l'excellent état des finances
-pour beaucoup entreprendre; on eût presque dit que l'ancien
-doctrinaire cherchait, par cette activité un peu fiévreuse, à étourdir
-les scrupules que devait parfois éveiller chez lui la politique du
-président du conseil.[243] Ce n'est pas cependant que M. Thiers fût
-disposé à laisser toute la charge et tout l'honneur aux ministres
-spéciaux. Il mettait, au contraire, comme il avait déjà fait en 1836,
-son amour-propre à se substituer à eux, à intervenir de sa personne
-sur les sujets les plus divers et souvent les plus techniques. Ouvrez
-la collection des discours qu'il a prononcés à cette époque: vous en
-trouverez, à quelques jours de distance, sur la conversion de la
-rente, sur la question des sucres, sur le privilége de la Banque, sur
-la colonisation, sur la garantie d'intérêts à accorder au chemin de
-fer d'Orléans, sur la navigation intérieure, sur les paquebots
-transatlantiques. Cette prodigieuse facilité à parler de tout si
-hardiment et si agréablement, cette universelle compétence ne
-contribuaient pas peu au prestige du premier ministre[244]; si elle
-n'en imposait pas toujours également au petit nombre des gens qui
-connaissaient à fond la question particulière, elle éblouissait les
-ignorants et les superficiels qui forment la masse des assemblées.
-Souvent, du reste, dans ces débats, M. Thiers servait utilement la
-cause du bon sens et de la tradition contre les utopies envieuses et
-ruineuses de la gauche: témoin le très-remarquable discours par lequel
-il justifia la prorogation du privilége de la Banque contre les
-détracteurs jaloux de la prétendue «aristocratie financière»; en cette
-circonstance, son succès fut si complet qu'au moment du vote, il n'y
-eut pas plus de 58 boules noires dans l'urne. M. Thiers attirait ainsi
-tous les regards. Des membres du cabinet, on ne voyait guère que lui,
-on n'entendait que lui. Les autres ministres en étaient mortifiés et
-se plaignaient parfois tout bas de leur chef, mais sans rien faire
-pour reprendre leur rang. M. de Rémusat lui-même, que sa brillante
-intelligence eût pu faire prétendre à un rôle considérable et sur
-lequel les conservateurs avaient compté pour faire contre-poids aux
-tendances du président du conseil vers la gauche, s'était laissé, dès
-le premier jour, absorber, dominer, annuler. Il s'en apercevait, en
-plaisantait le premier et croyait ainsi sauver sa dignité. M. Thiers
-avait pris, du reste, l'habitude de ne pas se gêner avec ses
-collègues, rudoyant ceux qui témoignaient quelque velléité
-d'indépendance et ne s'inquiétant pas de ménager leur amour-propre.
-C'est ainsi qu'un jour, à dîner chez M. de Rémusat et en présence de
-M. Cousin, il fit, contre les politiques philosophes, une sortie assez
-semblable au morceau de Napoléon contre les idéologues, et chanta,
-avec un égoïsme naïf, une sorte d'hymne sur le plaisir de présider un
-ministère dont il était le maître et avec lequel il n'avait pas à
-compter[245].
-
-[Note 243: Cf, sur la situation budgétaire, ce que j'ai dit au tome
-III, p. 247 à 250.]
-
-[Note 244: Henri Heine écrivait le 20 mai 1840: «M. Thiers a gagné de
-nouveaux lauriers par la clarté convaincante avec laquelle il a
-traité, dans la Chambre, les sujets les plus arides et les plus
-embrouillés... Cet homme connaît tout; nous devons regretter qu'il
-n'ait pas étudié la philosophie allemande: il saurait l'expliquer
-également.» (_Lutèce_, p. 60.)]
-
-[Note 245: _Documents inédits._]
-
-En même temps qu'il cherchait à se poser en homme d'affaires, ayant la
-sollicitude et l'intelligence des intérêts matériels, M. Thiers se
-plaisait à faire vibrer, de temps à autre, des cordes plus hautes et
-plus généreuses. À ce titre, on ne peut passer sous silence le
-discours qu'il prononça sur les crédits demandés pour l'Algérie.
-Lorsque le moment sera venu de reprendre le récit des guerres
-africaines, nous aurons occasion de dire l'origine et les conséquences
-de ce débat; quant à présent, il importe seulement de mettre en
-lumière la netteté et la fierté patriotique avec lesquelles le
-ministre proclama la nécessité, pour le gouvernement français, de «se
-maintenir» et de «se maintenir grandement en Afrique», rejeta, comme
-un «système absurde», «l'occupation restreinte» et déclara bien haut
-qu'il fallait «faire une guerre heureuse à Abd-el-Kader». Aucun
-ministre n'avait encore parlé sur ce ton de l'oeuvre de la France au
-delà de la Méditerranée. Le président du conseil termina ces
-déclarations par quelques phrases d'une portée plus générale, bien
-faites pour caresser la fibre nationale, mais aussi pour donner, au
-dehors, à notre politique une sorte de physionomie belliqueuse.
-«N'est-ce pas, disait-il, une chose utile pour une nation que de se
-battre quelque part?... Voyez l'Angleterre et la Russie, ces deux
-grandes puissances; elles vont à Khiva, elles vont en Chine, elles se
-font des armées, elles donnent des preuves de force et d'existence!
-Et la France, cette puissance qui a tant besoin de son épée, cette
-puissance si remuante et si belliqueuse, la France ne ferait rien!...
-Messieurs, voilà vingt-cinq ans que l'Europe est en paix. C'est la
-trêve la plus longue que l'on ait vue. Après vingt-cinq ans de paix,
-le sang bouillonne dans les veines. Eh bien! les grandes nations ne se
-ruent plus les unes sur les autres; mais elles se portent chez les
-peuples barbares. Les Russes vont à Khiva, les Anglais en Chine, nous
-allons en Algérie. Je suis charmé que la France aussi fasse parler
-d'elle, se fasse une bonne renommée, se fasse des soldats!» Ces idées,
-d'ailleurs, n'étaient pas nouvelles chez M. Thiers; il les avait déjà
-exprimées, quelques semaines auparavant, dans le salon du duc de
-Broglie, où il s'était rencontré avec certains adversaires de
-l'Algérie, entre autres M. Duvergier de Hauranne et M. d'Haubersaert.
-Ceux-ci avaient objecté la quantité de millions et d'hommes absorbés
-dans cette entreprise: «Eh bien! s'était écrié M. Thiers, vous êtes
-bien heureux, dans notre pauvre temps où chacun ne pense qu'à son
-pot-au-feu, où l'on jette les hauts cris quand il s'agit d'emporter
-une mauvaise bicoque comme Anvers, où on lésine sur le budget, où on
-fait des économies de bouts de chandelles, vous êtes bien heureux
-d'avoir encore quelque chose qui maintienne le moral de votre armée et
-qui vous arrache quelques écus! Vous êtes bien heureux d'avoir quelque
-chose qui touche, qui remue, qui ébranle! Est-ce nos mauvaises
-discussions, est-ce notre gouvernement représentatif, dans le pauvre
-état où il est, qui relèvera les âmes des petites passions qui les
-possèdent, de ce scepticisme qui les ronge? Non, ce que nous faisons à
-Paris, ce que nous crions dans nos Chambres, ne fait rien au pays;
-mais, quand le pays apprend qu'on s'est battu à Mazagran et qu'on a
-vaincu à Meserghin, les enfants s'émeuvent et les femmes pleurent.
-Est-ce trop de soixante millions pour maintenir ce qui reste de
-sentiments moraux et de passions désintéressées, pour empêcher la
-France de s'accroupir sur sa chaufferette? Est-ce que vous craignez de
-manquer jamais de banquiers? Est-ce que vous avez peur de voir F...
-prodigue, L... désintéressé? Sans Alger, savez-vous quelle pensée
-impertinente l'Europe pourrait concevoir sur de pauvres petits soldats
-comme les nôtres? car nous ne sommes pas beaux hommes en France,
-dit-il en se regardant. Mais quand ces pauvres petits soldats arrivent
-en Afrique, on leur dit: Vous êtes les successeurs de l'armée de
-Napoléon, et ils vont se battre tant qu'ils peuvent.--Est-ce assez de
-coups de fusil comme cela?--Non, il en faut davantage pour être les
-soldats de Napoléon.--Eh bien! en voilà encore et toujours. Ils
-meurent, ils se consument de maladie. Eh bien! tant mieux, ceux qui
-reviennent en sont plus forts et plus aguerris. Savez-vous ce qu'il y
-a d'horreurs, de souffrances, de maladies, sous ces beaux noms de
-Napoléon et de César? Savez-vous ce qu'il y a d'enfants massacrés, de
-femmes violées, sous les souvenirs poétiques de Rivoli et de
-Castiglione? Et puis, quand tout cela s'éloigne, ça fait de la
-grandeur et de la gloire[246].» La voix de M. Thiers s'était
-graduellement animée: il marchait de long en large devant la cheminée
-et semblait presque hors de lui-même. «C'est singulier, dit en sortant
-un des auditeurs, je ne suis pas de son avis, mais ce petit homme me
-rappelle pourtant la manière, et le geste, et la vivacité de paroles
-de l'Empereur, les jours où il n'était pas très-raisonnable[247].»
-
-[Note 246: _Documents inédits._]
-
-[Note 247: _Lettres de M. Doudan_, t. I, p. 308.]
-
-
-IX
-
-Si désireux qu'il fût d'éluder les questions politiques, M. Thiers n'y
-pouvait parvenir toujours. Le 16 mai, la Chambre avait à statuer sur
-diverses pétitions relatives à la réforme électorale. La commission
-concluait à l'ordre du jour pour celles qui demandaient le suffrage
-universel ou l'extension du droit de vote à tous les gardes nationaux;
-elle proposait de renvoyer au ministre celles qui réclamaient des
-modifications moins radicales, telles qu'une légère augmentation du
-nombre des électeurs, le suffrage à deux degrés ou le vote au
-chef-lieu du département. M. Arago, au nom du parti radical, soutint
-les pétitions dans un discours qui fit alors un certain bruit.
-François Arago a été l'une des plus fameuses victimes de la maladie
-étrange qui a sévi sur plusieurs savants de notre siècle; nous voulons
-parler de cette sorte de perversion du goût qui leur fait trouver plus
-d'attraits à jouer un second rôle dans la politique qu'à occuper le
-premier rang dans la science, et qui les conduit à préférer la plus
-vulgaire des popularités ou le plus banal des honneurs, à la vraie
-gloire, la seule enviable et durable[248]. Ses débuts comme astronome
-avaient été singulièrement heureux et brillants. Déjà célèbre et
-membre de l'Institut à vingt-trois ans, il avait encore accru, depuis
-lors, par d'importantes découvertes, son renom dans le monde de la
-science. Mais les suffrages de cette élite, suffrages lents, froids,
-presque silencieux, ne contentaient pas une nature méridionale, avide
-de mouvement, de bruit, de mise en scène, impatiente de se sentir en
-communication directe avec le public, d'agir sur lui et de s'enivrer
-de ses louanges. Ne nous a-t-il pas lui-même laissé entrevoir ce côté
-de son âme, quand, dans sa notice sur Thomas Young, il a plaint le pur
-savant d'être privé des applaudissements populaires et de ne trouver,
-dans toute l'Europe, que huit ou dix personnes en état de l'apprécier?
-Aussi, pour son compte, ne resta-t-il pas isolé sur les cimes désertes
-et lointaines où se font les grandes découvertes. On le vit bientôt
-descendre en des régions plus voisines de la foule, et chercher, dans
-l'exposition et la vulgarisation éloquente de la science, une renommée
-moins haute, mais plus étendue. Cela même ne lui suffit pas longtemps,
-et 1830 lui ayant offert l'occasion de se jeter dans la politique, il
-se fit élire député par ses compatriotes des Pyrénées-Orientales: il
-avait alors quarante-quatre ans. La direction de ses idées et surtout
-la fougue de son tempérament le portaient aux opinions avancées. Au
-début cependant, loin de prendre, à l'égard de la monarchie nouvelle,
-l'attitude d'un ennemi irréconciliable, il eut des rapports assez
-intimes avec la famille royale, et donna même quelques leçons
-d'astronomie et de mathématiques au duc d'Orléans. Mais, au bout de
-peu de temps, ayant cru avoir à se plaindre du «Château», il rompit
-ces relations, ne garda plus aucun ménagement dans son opposition et
-se posa ouvertement en républicain[249]. Avec sa haute stature, sa
-chevelure encore noire et flottante, son large front, ses yeux
-ardents, ombragés de puissants sourcils, M. Arago faisait figure à la
-tribune. Sa parole ne manquait ni de force, ni de chaleur, ni
-d'originalité; c'étaient la mesure et le jugement qui faisaient
-défaut. On l'écoutait avec déférence dans les questions techniques où
-il apportait son autorité de savant; quand le tribun était seul en
-scène, il provoquait parfois des murmures d'impatience: de là, pour
-cet amour-propre hautain, des froissements qui augmentaient encore son
-animosité contre les hommes et les institutions. Les radicaux, trop
-heureux de se parer d'une si grande renommée, s'empressaient à le
-consoler par leurs applaudissements, et, chaque jour, s'emparaient
-plus complétement de sa vie et de son nom. Ainsi devait-il être
-conduit à figurer, vieux, malade, quelque peu dégoûté et effrayé de
-son entourage, dans le gouvernement provisoire de 1848, et, après sa
-mort, survenue en 1853, il s'est trouvé, par une sorte de châtiment
-posthume, que la notoriété très-discutée de l'homme de parti avait
-rejeté presque dans l'ombre le légitime renom du savant.
-
-[Note 248: Naguère, en pleine Académie française, M. Pasteur se
-plaignait éloquemment du tort que faisait ainsi la politique à la
-science. «Pourquoi, s'écriait l'illustre savant, faut-il que cette
-accapareuse prenne trop souvent les meilleurs, les plus forts d'entre
-nous?» Et il ajoutait: «Ce que la politique a coûté aux lettres, la
-littérature le calcule souvent avec effroi. Mais la science elle-même
-peut faire le triste dénombrement de ses pertes. De part et d'autre,
-combien de forces, déviées de leurs cours, vont s'abîmer inutilement
-dans des questions trop souvent aussi mouvantes et aussi stériles
-qu'un monceau de sable!»]
-
-[Note 249: Ce trait de la vie d'Arago, passé sous silence par ses
-biographes démocrates, est rapporté par M. Odilon Barrot, dans ses
-_Mémoires_, t. II, p. 32.]
-
-Le discours du 16 mai 1840 fut un des gages les plus éclatants donnés
-par M. Arago aux opinions avancées. Non content de s'y poser en
-précurseur du suffrage universel, il tendit la main aux socialistes,
-et présenta la réforme électorale comme le préliminaire d'une réforme
-sociale dont il affirmait l'urgence. Puis, faisant une sombre peinture
-des souffrances de «la population manufacturière», il proclama
-solennellement la nécessité d'y remédier par une «nouvelle
-organisation du travail». C'était la formule même dont se servaient
-alors les écoles socialistes; non que l'orateur adhérât au système de
-l'une de ces écoles, ou fût en état d'en proposer un à soi: il se
-bornait à déclarer que le régime actuel était caduc et devait être
-radicalement transformé. «À l'époque de Turgot, disait-il, le principe
-du laisser-faire et du laisser-passer était un progrès. Ce principe a
-fait son temps; il est vicieux, en présence des machines puissantes
-que l'intelligence de l'homme a créées. Si vous ne modifiez pas ce
-principe, il arrivera, dans notre pays, de grands malheurs, de grandes
-misères.» Cette déclaration marque une date non-seulement dans la vie
-politique de M. Arago, mais aussi dans l'histoire du parti radical.
-Réduit à une infime minorité dans le parlement, abandonné par la
-gauche dynastique, qui était devenue momentanément ministérielle, ce
-parti sentait plus que jamais le besoin de chercher sa force hors du
-pays légal. D'émeute, de conspiration politique, il ne pouvait plus
-être question; on avait perdu les illusions de 1832 ou de 1834, et le
-misérable avortement de l'attentat du 12 mai 1839 était fait pour
-décourager les plus téméraires. Mais, à défaut d'un coup de force, les
-meneurs du radicalisme crurent avoir moyen d'arriver au même but par
-une agitation à longue échéance. De là l'importance qu'ils
-commencèrent à donner à la réforme électorale, leur propagande en
-faveur de l'universalité ou tout au moins de la large extension du
-suffrage, et leur appel fait aux masses privées du droit de vote.
-Seulement, ils s'aperçurent tout de suite que le peuple,--même celui
-des villes,--ne s'intéresserait guère à une revendication purement
-politique, et que le moindre grain de mil, autrement dit le moindre
-espoir d'une amélioration dans son sort matériel, ferait bien mieux
-son affaire. Si l'on voulait avoir chance de le remuer, on devait donc
-lui offrir, non plus un simple changement de gouvernement, mais aussi
-une transformation de l'organisation sociale: ce n'était pas assez
-pour les radicaux d'être devenus démocrates, il leur fallait paraître
-plus ou moins socialistes. Le discours de M. Arago montra qu'ils ne
-reculaient pas devant cette évolution.
-
-M. Thiers, alors dans tout l'orgueil du succès qu'avait obtenu, au
-premier moment, l'annonce du «retour des cendres[250]», crut pouvoir
-le prendre de haut avec les pétitionnaires et leur avocat. «On vous a
-parlé, dit-il, de souveraineté nationale, entendue comme souveraineté
-du nombre. C'est le principe le plus dangereux et le plus funeste
-qu'on puisse alléguer en présence d'une société. En langage
-constitutionnel, quand vous dites souveraineté nationale, vous dites
-la souveraineté du Roi, des deux Chambres, exprimant la souveraineté
-de la nation par des votes réguliers, par l'exercice de leurs droits
-constitutionnels. De souveraineté nationale, je n'en connais pas
-d'autre. Quiconque, à la porte de cette assemblée, dit: J'ai un droit,
-ment; il n'y a de droits que ceux que la loi a reconnus.» Le président
-du conseil ne repoussait pas seulement les pétitions radicales tendant
-au suffrage universel; il repoussait aussi les pétitions plus modérées
-que la commission avait proposé de renvoyer au ministère. Jugeant
-superflu de les discuter en détail, il déclara qu'il «n'était pas
-partisan de la réforme électorale» et rappela qu'il l'avait exclue du
-programme ministériel. Sur «l'organisation du travail», M. Thiers se
-contenta aussi de quelques mots de réponse. «Je tiens pour dangereux,
-pour très-dangereux, dit-il, les hommes qui persuaderaient à ce peuple
-que ce n'est pas en travaillant, mais que c'est en se donnant
-certaines institutions qu'ils seront meilleurs, qu'ils seront plus
-heureux. Il n'y a rien de plus dangereux. Dites au peuple qu'en
-changeant les institutions politiques, il aura le bien-être, vous le
-rendrez anarchiste et pas autre chose.» M. Garnier-Pagès, qui répondit
-longuement et âprement au ministre, était de l'extrême gauche comme M.
-Arago; il n'apportait donc rien de nouveau dans le débat. Mais quelle
-serait l'attitude de la gauche dynastique? Elle aussi avait fait,
-depuis une année, grand bruit de la réforme électorale[251].
-N'était-il pas à prévoir qu'elle appuierait les conclusions de la
-commission, ou qu'au moins elle ne laisserait pas passer, sans une
-réserve, sans une explication, la fin de non-recevoir opposée par M.
-Thiers? Elle se tut cependant. Les provocations ironiques du général
-Bugeaud, déclarant «qu'il ne voyait plus que des ombres à l'ancienne
-gauche», ne parvinrent même pas à la faire sortir de ce silence à la
-fois docile et embarrassé. L'ordre du jour, demandé par le ministre,
-fut voté sans difficulté sur toutes les pétitions. Le lendemain, le
-_Journal des Débats_ félicitait M. Thiers de «n'avoir pas craint de
-mécontenter ses amis de la gauche»; il constatait, du reste, que
-celle-ci s'était montrée «fort tiède pour les pétitions». «M. Odilon
-Barrot, ajoutait-il, s'est à peine soulevé de son banc en leur faveur;
-il n'a pas parlé.»
-
-[Note 250: Cette discussion sur la réforme électorale avait lieu le 16
-mai, et c'était le 12 que M. de Rémusat avait annoncé à la Chambre le
-«retour des cendres».]
-
-[Note 251: Cf. plus haut, p. 84 et p. 87.]
-
-La brève déclaration du président du conseil pouvait suffire pour
-décider le vote de la Chambre, non pour arrêter l'agitation du dehors,
-que les radicaux avaient surtout en vue. Leurs journaux s'appliquèrent
-à louer bruyamment M. Arago «de s'être fait le mandataire des classes
-torturées par la misère et par la faim, d'avoir appelé de tous ses
-voeux l'organisation du travail et de l'industrie, et de ne voir, dans
-la réforme politique, qu'un moyen d'obtenir les réformes sociales
-réclamées par l'esprit du siècle[252]». Il se trouvait précisément
-que, depuis quelque temps, certaines régions populaires étaient dans
-un singulier état de fermentation. Quiconque se fût alors distrait un
-moment du bruit un peu factice des luttes parlementaires, pour porter
-son attention au delà et au-dessous, eût entendu sortir du monde
-ouvrier certaines rumeurs confuses et menaçantes. Au mois d'avril,
-Henri Heine avait eu l'idée de parcourir les ateliers du faubourg
-Saint-Marceau; bien que son esprit, à la fois sceptique et audacieux,
-ne s'effarouchât ni ne s'inquiétât aisément, il était revenu épouvanté
-de ce qu'il avait vu. «J'y trouvai, écrivit-il, plusieurs nouvelles
-éditions des discours de Robespierre et des pamphlets de Marat, dans
-les livraisons à deux sous, l'_Histoire de la Révolution_, par Cabet,
-_la Doctrine et la conjuration de Babeuf_, par Buonarotti, etc...,
-écrits qui avaient comme une odeur de sang; et j'entendis chanter des
-chansons qui semblaient avoir été composées dans l'enfer et dont les
-refrains témoignaient d'une fureur, d'une exaspération qui faisaient
-frémir. Non, dans notre sphère délicate, on ne peut se faire aucune
-idée du ton démoniaque qui domine dans ces couplets horribles; il faut
-les avoir entendus de ses propres oreilles, surtout dans ces immenses
-usines où l'on travaille les métaux, et où, pendant leurs chants, ces
-figures d'hommes demi-nus et sombres battent la mesure, avec leurs
-grands marteaux de fer, sur l'enclume cyclopéenne. Un tel
-accompagnement est du plus grand effet, de même que l'illumination de
-ces étranges salles de concert, quand les étincelles en furie
-jaillissent de la fournaise. Rien que passion et flamme, flamme et
-passion[253].» On comprend l'effet que devait produire sur des esprits
-ainsi excités la parole d'un député considérable, d'un bourgeois
-illustre tel que M. Arago, condamnant, en pleine Chambre,
-l'organisation actuelle du travail. Le 24 mai, un millier d'ouvriers
-se rendirent à l'Observatoire pour remercier l'astronome démocrate
-d'avoir «parlé, avec noblesse, courage et vérité, des souffrances du
-peuple et de ses vertus».--«Nos voeux, dirent-ils, sont grands, mais
-ils sont justes, car ils se fondent sur le droit qu'a tout membre de
-la société de vivre en travaillant et d'obtenir, dans la répartition
-des fruits du travail, une part proportionnée à ses besoins.....
-Qu'ils le sachent bien, nos prétendus hommes d'État,--eux à qui il
-n'appartient pas, suivant leur aveu, de donner du travail aux
-ouvriers[254],--qu'ils le sachent bien, le peuple a vu, dans un tel
-déni de justice, la preuve de leur impuissance radicale en face d'un
-mal trop grand, d'une situation trop effrayante. Ceux qui, s'élevant
-au-dessus des querelles frivoles qui absorbent aujourd'hui toute
-l'attention des hommes politiques, auront, comme vous, le courage
-d'aborder les questions sociales qui nous touchent, ceux-là peuvent
-compter sur notre reconnaissance et notre appui.» M. Arago remercia
-les ouvriers avec effusion, leur recommanda la modération et promit de
-«ne jamais déserter la sainte mission qu'il s'était donnée, celle de
-défendre, avec ardeur et persévérance, les intérêts des classes
-ouvrières».
-
-[Note 252: _Journal du Peuple_ du 31 mai 1840.]
-
-[Note 253: Lettre du 30 avril 1840 (_Lutèce_, p. 29).]
-
-[Note 254: Les ouvriers faisaient ici allusion à une expression
-malheureuse échappée, quelques jours auparavant, à M. Sauzet,
-président de la Chambre. Celui-ci, voulant rappeler à la question un
-orateur qui, à propos d'une loi sur les sucres, déclamait sur les
-ouvriers sans ouvrage, avait dit: «Nous sommes chargés de faire des
-lois, et non pas de donner de l'ouvrage aux ouvriers.» Cette phrase
-avait été aussitôt relevée et amèrement commentée par tous les
-journaux d'extrême gauche.]
-
-En même temps, pour prolonger dans le pays le bruit ainsi commencé
-autour de la réforme électorale et de la réforme sociale, les radicaux
-décidèrent d'entreprendre une campagne de banquets démocratiques. Le
-premier eut lieu à Paris, le 2 juin; plusieurs suivirent, soit dans la
-même ville, soit dans les départements, avec accompagnement de
-discours révolutionnaires. L'un de ces banquets, celui du huitième
-arrondissement, avait été fixé au 14 juillet, fête de l'anniversaire
-de la prise de la Bastille, et plus de trois mille convives s'y
-étaient inscrits, la plupart gardes nationaux du quartier. Préoccupée
-de ce nombre et de cette date, l'autorité fit défense au propriétaire
-du local choisi de recevoir plus de mille personnes. Aux réclamations
-qui lui furent adressées, le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat,
-répondit qu'il avait le pouvoir d'accorder ou de refuser
-l'autorisation, suivant les circonstances. Le cabinet de M. Thiers
-invoquait donc alors et exerçait sans scrupule le droit dont
-l'opposition devait, en février 1848, tant reprocher à M. Guizot de
-faire usage. Le banquet fut ajourné. Il eut lieu, le 31 août suivant,
-dans la plaine de Châtillon, et plusieurs milliers de démocrates y
-prirent part.
-
-Ces manifestations étaient principalement politiques: dans les toasts
-portés, on retrouvait tous les cris de guerre du parti radical, et
-d'abord ceux par lesquels il réclamait une large extension du
-suffrage. Cependant une place y était toujours faite au socialisme. La
-thèse habituelle des orateurs, dont les paroles étaient soumises
-préalablement à l'approbation des comités, consistait à présenter la
-réforme sociale comme étroitement liée à la réforme électorale,
-celle-ci étant le moyen, celle-là le but. Au banquet du douzième
-arrondissement, en présence de M. Arago et de M. Laffitte, et en
-quelque sorte sous leur patronage, M. Goudchaux, banquier et futur
-ministre des finances en 1848, proclama, dans une langue qui ne valait
-guère mieux que les idées exprimées, «la nécessité de régénérer le
-travail, soumis aujourd'hui à l'exploitation de l'homme par l'homme,
-exploitation qui crée des positions dissemblables à des hommes ayant
-les mêmes droits et qui, par cette exploitation, sont réellement
-classés en deux catégories, seigneurs et serfs»; comme moyen pratique,
-il paraissait ne proposer, pour le moment, qu'un développement des
-sociétés coopératives, mais les mots dont il se servait, les colères
-et les espérances que ces mots devaient éveiller, portaient beaucoup
-plus loin. Après M. Goudchaux, M. Arago vint réclamer l'honneur
-d'avoir le premier, à la tribune, «distinctement articulé ces paroles
-pleines d'avenir: _Il faut organiser le travail_». Dans le banquet du
-onzième arrondissement, un orateur déclara que «celui qui ne
-travaillait pas, dérobait au travailleur son existence et devait être,
-tôt ou tard, dépouillé de ses honteux priviléges par celui dont il
-dévorait la substance»; et il terminait en buvant «à la réalisation
-des grandes idées égalitaires».
-
-Ce fut bien pis encore dans le banquet qui eut lieu à Belleville, le
-1er juillet; il était organisé par les communistes qui, mécontents de
-n'avoir pas vu leur toast agréé dans le banquet du douzième
-arrondissement, voulaient avoir leur réunion à eux. Devant douze cents
-convives, les doctrines les plus détestables et les plus menaçantes
-pour la société, la famille, la propriété, furent audacieusement
-proclamées. Qu'elles osassent ainsi s'étaler, c'était déjà un signe
-des temps; l'accueil fait à cette manifestation par l'organe le plus
-considérable du parti républicain eût dû paraître un symptôme plus
-instructif et plus inquiétant encore. Au fond, les écrivains du
-_National_ désapprouvaient les communistes, les redoutaient et se
-sentaient d'ailleurs détestés et jalousés par eux, au moins autant que
-les bourgeois conservateurs. Ils n'osèrent pas cependant répudier
-nettement le banquet de Belleville. Répondant à la presse
-ministérielle qui concluait de cet événement que les radicaux étaient
-divisés, le _National_, loin d'accepter cette division et de s'en
-faire honneur, se crut obligé de la nier. «Le parti démocratique,
-dit-il, est uni pour poursuivre l'émancipation complète du pays...
-Nous savons bien que, dans le champ des réformes sociales, tous les
-esprits, toutes les imaginations se donnent carrière. Mille systèmes
-naissent et meurent chaque jour; chacun bâtit son petit édifice...
-Ici, la bonne foi et le désintéressement; là, le charlatanisme et
-l'exploitation. Et qu'est-ce donc que cela prouve? C'est que la
-société entière est en travail, c'est que, sous vos couches
-officielles, où vous donnez l'exemple des intrigues et du désordre,
-règne une fermentation universelle qui atteste le besoin qu'a la
-société actuelle de sa transformation et de son progrès...
-Non-seulement cette agitation n'a rien d'effrayant, mais, sous un
-rapport, toutes les tentatives des sectaires ont un côté utile.
-Laissons passage à l'extravagance; peut-être porte-t-elle en croupe
-quelque idée que la nation voudra recueillir... Si de nobles
-sentiments se font jour à travers les utopies, pourquoi tout condamner
-et flétrir sans discernement? Si, parmi les esprits qui rêvent, il y a
-des coeurs qui palpitent à toutes les émotions de la patrie, si elle
-peut trouver là de l'abnégation pour la servir, du courage pour la
-défendre, pourquoi les envelopper dans un ostracisme injuste? Le parti
-démocratique ne rompt pas son unité pour si peu.» Nul, dès lors, ne
-pourra être surpris de voir, au 24 février 1848, le jour où les hommes
-du _National_ deviendront par surprise les maîtres de la France, les
-socialistes partager avec eux le pouvoir. Pour en revenir à 1840, la
-faiblesse des radicaux ne leur valait même pas d'être bien traités par
-ceux qu'ils se refusaient à répudier. Peu de temps après le banquet de
-Belleville, le 24 juillet, on célébrait, à Saint-Mandé, l'anniversaire
-de la mort de Carrel. À la suite d'un discours de M. Bastide, gérant
-du _National_, un étudiant prit la parole, au nom des communistes, et
-reprocha violemment au journal républicain d'avoir dévié des doctrines
-de l'homme qui avait fait sa gloire. Il en résulta une violente
-altercation et même une sorte de rixe. Le _National_ donna
-naturellement à entendre, le lendemain matin, que cet incident était
-l'oeuvre de la police.
-
-
-X
-
-Il avait dû être déplaisant à la gauche ministérielle de paraître
-abandonner, ou tout au moins ajourner, la réforme électorale. Ce ne
-fut pas le seul sacrifice de ce genre que lui demanda M. Thiers:
-celui-ci, en effet, était tout aussi désireux de se débarrasser de la
-réforme parlementaire, autre article du programme de l'ancienne
-opposition. On a déjà vu comment il était parvenu à faire élire, pour
-examiner la proposition Remilly, une commission en apparence favorable
-à la mesure, en réalité chargée de l'ajourner[255]. Cette commission,
-nommée le 2 mai, conclut à l'adoption d'un projet de réforme, mais
-elle ne déposa son rapport que le 15 juin, alors que la préoccupation
-unique des députés était de prendre au plus tôt leurs vacances. À
-peine une voix, dans la Chambre, demanda-t-elle, sans insister, que la
-discussion du projet fût fixée entre le budget des recettes et celui
-des dépenses. La majorité, entrant dans le jeu du ministère, la
-renvoya après les deux budgets: c'était, au su de tous, un ajournement
-indéfini. Pour le coup, le souhait du comte Jaubert était accompli, et
-la proposition était dûment «enterrée».
-
-[Note 255: Cf. plus haut, p. 146 à 152.]
-
-Toutefois, pouvait-on compter que la gauche montrerait longtemps
-encore une pareille complaisance? Il était visible qu'elle devenait
-chaque jour plus gênée et plus maussade. Les radicaux ne se faisaient
-pas faute de railler sa duperie et de flétrir sa «trahison». En outre,
-les divers incidents, provoqués par la proposition du retour des
-cendres de l'Empereur, avaient amené une scission dans son sein.
-Plusieurs députés de ce groupe, en révolte contre M. Odilon Barrot,
-avaient pris attitude d'opposition ouverte à l'égard du ministère.
-C'étaient d'abord ceux qu'on appelait les «saints», en tête desquels
-marchaient MM. de Tocqueville, de Beaumont, de Corcelle, et qui se
-plaignaient un peu naïvement que la gauche ne se préoccupât pas
-davantage d'appliquer ses doctrines. C'étaient ensuite des politiques
-moins austères et plus agités, faciles sur les principes et
-très-ombrageux dans leurs préventions. L'un de ces derniers, M.
-Lherbette, personnage de mince autorité, mais de parole âpre et
-d'allure remuante, ne manquait pas une occasion de soulever les débats
-les plus désagréables à M. Thiers: un jour, il l'interpellait sur la
-fameuse lettre par laquelle M. Jaubert avait invité les amis du
-cabinet à «enterrer» la proposition Remilly; un autre jour, il
-dénonçait les moyens plus ou moins avouables par lesquels le président
-du conseil s'était rendu maître des journaux. «Je le dis hautement,
-s'écria-t-il, grâce à l'accaparement de la presse par le ministère,
-notre côté, celui de la gauche constitutionnelle, n'a plus d'organes;
-il faut que le pays le sache.» Ces attaques embarrassaient les
-ministériels de gauche, qui n'osaient riposter à la tribune et qui se
-défendaient mollement dans la presse. Le _Siècle_ en était réduit à se
-plaindre un peu piteusement du «déchaînement auquel M. Odilon Barrot
-était en butte», de «la fureur qui s'était tournée contre lui», et il
-ajoutait, quelques jours après, sous forme d'excuse: «Nous n'avons pas
-demandé au ministère tout ce qui était dans nos voeux, et il est loin
-d'avoir fait tout ce que nous lui avons demandé; mais qui est en
-mesure de gouverner à sa place et de donner à l'opinion publique une
-satisfaction plus complète[256]?»
-
-[Note 256: 10 et 19 juin 1840.]
-
-La gauche trouvait-elle au moins une compensation dans la
-distribution des places? C'était, on le sait, ce qui lui tenait le
-plus au coeur. M. Thiers en faisait sans doute assez sur ce point pour
-fournir occasion aux plaintes des conservateurs. Certaines de ses
-nominations témoignaient surtout d'un sans gêne dans le favoritisme,
-d'un parti pris de se faire une clientèle personnelle, d'un dédain
-pour les usages et la hiérarchie qu'on n'avait peut-être vus encore à
-ce degré chez aucun ministre. Mais il était loin de donner ainsi à la
-gauche tout ce qu'il lui avait, sinon promis, du moins laissé espérer.
-Après tout, il se sentait homme de gouvernement et n'entendait pas
-désorganiser l'administration. C'était surtout dans les préfectures
-que la gauche attendait un renouvellement presque complet: il y avait
-là d'anciennes ou de récentes rancunes électorales, impatientes de
-recevoir satisfaction. Le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat,
-n'était pas encore assez loin du moment où il marchait avec M. Guizot,
-pour être bien pressé d'obéir à ces exigences; il s'appliqua, au
-contraire, à les éluder. Tout d'abord, sous prétexte d'étudier le
-personnel, il retarda pendant plus de trois mois sa décision, et quand
-enfin, le 5 juin, le mouvement préfectoral, depuis si longtemps
-annoncé, parut au _Moniteur_, la gauche s'aperçut avec désappointement
-qu'un seul préfet était destitué, un autre nommé conseiller d'État, et
-treize changés de résidence; parmi les sous-préfets on ne comptait que
-sept destitutions et vingt mutations. Pour le coup, les journaux ne
-purent cacher leur mécontentement. Le _Siècle_, tout en consentant à
-«tenir compte des intentions et des difficultés,» déclarait «ne pas
-accepter, comme une satisfaction politique, un mouvement dont la
-signification était aussi effacée.» Le _Courrier français_ disait:
-«Cette mesure assure l'impunité à la plupart des magistrats qui
-avaient audacieusement trempé dans les tripotages électoraux du 15
-avril... À force de vouloir contenter tout le monde, on a fini par ne
-pouvoir plus satisfaire personne... Les intérêts conservateurs ont
-prévalu presque partout... On voit maintenant où en est la réaction
-parlementaire du 1er mars. Il y a des choses que le cabinet ne peut
-pas faire, et ce sont les choses que nous avions le plus souhaitées.»
-Quelques jours après, rappelant toute la liberté d'action que la
-gauche avait laissée au ministère, il ajoutait: «Nous avons le droit
-de déplorer sa faiblesse... On n'est un grand ministre qu'à la
-condition de déclarer, comme Richelieu, en entrant au pouvoir par la
-brèche, que la politique du pays est changée[257].»
-
-[Note 257: _Siècle_ du 6 juin, _Courrier français_ du 6 et du 10
-juin.--La gauche sentit très-vivement ce désappointement. Deux ans
-après, M. Léon Faucher, rédacteur du _Courrier français_, s'en
-souvenait encore et écrivait, le 8 novembre 1842, à M. Duvergier de
-Hauranne: «Nous ne pouvons à aucun prix recommencer l'épreuve du 1er
-mars. Rémusat en particulier, par son obstination à conserver les
-préfets, nous avait tout à fait sacrifiés. Pour ma part, j'ai failli y
-perdre ma position, ma santé... S'immoler à des personnes, c'est être
-dupe et faire des ingrats. Encore aujourd'hui, quatre ou cinq journaux
-me font l'honneur de m'attaquer personnellement comme si j'étais
-ministre, et pourtant je suis peut-être le seul homme de la presse,
-avec Chambolle, qui n'ai rien demandé ni rien accepté du 1er mars.»
-(Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 396.)]
-
-Si M. Thiers trompait ainsi les espérances des partisans de M. Odilon
-Barrot, réussissait-il par là même à rassurer les amis de M. Guizot et
-de M. Molé? Non; ceux-ci étaient toujours en méfiance. Si peu que le
-ministère eût fait de mutations administratives, elles étaient
-commentées avec humeur et inquiétude par les députés conservateurs, et
-d'ailleurs ceux-ci se rendaient compte que, dans chaque département,
-toute la faveur et tout le crédit étaient passés à leurs adversaires.
-Bien que la législation fût demeurée fermée à tous les articles du
-programme de la gauche, on n'en avait pas moins le sentiment que
-l'action parlementaire du cabinet tendait à désorganiser l'ancienne
-majorité au profit de l'ancienne opposition. La facilité même avec
-laquelle cette dernière laissait contredire ses idées, ajourner ses
-réformes, paraissait suspecte aux conservateurs. «Elle s'entend avec
-le ministère, disaient-ils, pour arriver à la fin de la session sans
-nous effaroucher, en gagnant même quelques-uns des nôtres. Puis, les
-Chambres dispersées, nous verrons se faire contre nous, d'abord
-l'épuration des fonctionnaires, et ensuite la dissolution de la
-Chambre. C'est parce qu'on lui a promis ce dénoûment, que la gauche
-est si patiente.» La dissolution était ce que l'on redoutait le plus
-au centre droit. «Soyez sûr, écrivait M. Duchâtel à M. Guizot, que la
-dissolution est au fond de la situation actuelle. On prend des
-renseignements de tous les côtés; on s'y prépare le plus
-mystérieusement que l'on peut. On envoie aux journaux des départements
-des articles que j'ai lus et qui vantent les heureux effets probables
-d'une dissolution. Le Roi est décidé à la refuser; mais le
-pourra-t-il?» Plus approchait la clôture de la session, plus, en dépit
-des dénégations des ministres, ces inquiétudes devenaient vives. Le
-bruit courait même qu'on n'attendait que la séparation du parlement
-pour faire entrer M. Odilon Barrot dans le cabinet. Ce bruit parvint,
-à Londres, aux oreilles de M. Guizot, et celui-ci, malgré son parti
-pris de réserve, fit avertir M. de Rémusat par le duc de Broglie que,
-dans ce cas, il ne resterait pas ambassadeur. «La dissolution de la
-Chambre ou l'admission de la gauche dans le gouvernement, dit-il, ce
-sont pour moi les cas de retraite que j'ai prévus et indiqués dès le
-premier moment». M. de Rémusat répondit: «Guizot devrait bien
-contrôler un peu mieux sa correspondance et croire ce que nous lui
-écrivons. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y a pas un mot de
-fondé dans ses suppositions. Ce n'est pas, même en ce moment, la
-tendance du cabinet de porter Barrot à la présidence l'année
-prochaine[258].» M. Thiers avait sans doute eu connaissance de cette
-plainte de M. Guizot, quand il terminait l'une des nombreuses lettres
-qu'il écrivait alors à son ambassadeur, par ces mots un peu ironiques:
-«Je vous souhaite mille bonjours et vous engage à vous rassurer sur
-les affaires intérieures de la France; nous ne voulons pas la
-dissolution, et nous ne vous perdons pas le pays en votre absence.»
-
-[Note 258: _Documents inédits._]
-
-Bien qu'imparfaitement rassuré, M. Guizot n'en continua pas moins à
-prêcher à ses amis la patience et la modération. Il avait sur ce point
-des idées très-réfléchies qu'il exposa, un jour, en ces termes, à M.
-Duchâtel: «Je crois qu'il importe infiniment de ne pas se tromper sur
-le moment de la réaction et sur la position à prendre pour la diriger.
-Il ne faut rentrer au pouvoir qu'appelés par une nécessité évidente,
-palpable. Je ne connais rien de pis que les remèdes qui viennent trop
-tôt: ils ne guérissent pas le malade et ils perdent le médecin. Il
-faut, quand nous nous rengagerons, que le péril soit assez pressant,
-assez clair, pour que nos amis s'engagent bien eux-mêmes avec nous, et
-à des conditions honorables et fortes pour nous. Les partis ne se
-laissent sauver que lorsqu'ils se croient perdus.» Ces conseils
-n'étaient qu'à demi entendus. Sans doute les conservateurs n'avaient
-ni l'occasion, ni le moyen, ni la volonté d'entreprendre dans la
-Chambre une campagne décisive; mais leurs journaux étaient toujours
-fort agressifs. Les avances que M. Thiers cherchait parfois à faire
-aux divers groupes de l'ancienne majorité étaient d'ordinaire assez
-rudement rebutées: c'est ainsi que, vers la fin de la session, ayant
-offert des places à M. Villemain, ancien membre du cabinet du 12 mai,
-et à M. Martin du Nord, ancien collègue de M. Molé, il essuya des
-refus que les commentaires des journaux rendirent plus significatif
-encore. Aussi le _Constitutionnel_ du 17 juillet constatait-il, non
-sans amertume, que «toutes les tentatives, plus ou moins heureuses,
-faites pour ramener le parti conservateur» avaient échoué, et que ce
-parti continuait son opposition plus ardemment que jamais: il en
-concluait à la nécessité de se montrer plus ferme. «Que le ministère,
-disait-il, sache avoir des amis et des ennemis.»
-
-Telle était la situation, en juillet, à la fin de la session. Sans
-doute, à force d'adresse, d'activité, de talent, M. Thiers était resté
-debout pendant quatre mois. Il avait, sur un terrain difficile, évité
-toutes les chutes, mais à la condition de se réduire à une sorte
-d'inaction politique, bien contraire à sa nature; il n'avait pu tenter
-aucune des grandes entreprises par lesquelles il semblait devoir
-justifier son avénement et répondre à l'attente du public. Pour le
-moment, et à ne pas regarder au delà des quelques mois de vacances
-parlementaires, le ministère ne paraissait pas en péril; mais personne
-ne le croyait solide et n'avait foi dans son avenir. On ne voyait pas
-quels ennemis seraient, à l'heure actuelle, en état de le renverser et
-de le remplacer; mais on ne voyait pas davantage où se trouvaient ses
-amis, ceux qui le reconnaissaient et étaient résolus à le soutenir
-comme le représentant véritable et permanent de leurs idées et de
-leurs intérêts. En réalité, après tant d'ingénieuses manoeuvres, il ne
-possédait pas plus une majorité à lui qu'au jour où il avait pris le
-pouvoir, et, comme l'écrivait un observateur, «la position politique
-du ministère était encore à trouver». Chacun surtout se rendait compte
-que les expédients au moyen desquels M. Thiers avait vécu jusqu'alors
-étaient usés au regard de la gauche aussi bien que du centre; c'est le
-propre, en effet, de ces jeux de bascule de n'avoir que des succès de
-courte durée, et, par là, ils ne sauraient jamais égaler et remplacer
-la grande politique. Aussi l'impression générale était-elle alors que
-M. Thiers ne pourrait aborder, dans ces conditions, la rentrée des
-Chambres. «La session s'est close médiocrement pour le cabinet,
-écrivait M. Villemain à M. Guizot; il y avait, à la Chambre des
-députés, diminution de confiance, quoique la confiance n'eût jamais
-été grande. Le parti nécessaire, le centre, n'était pas hostile, mais
-froid et assez sévère dans ses jugements. La gauche était humble, mais
-une partie avait de l'humeur et, sans les journaux, en aurait eu
-davantage. La session prochaine retrouvera les choses dans le même
-état, et plutôt aggravées. Les conquêtes individuelles seront assez
-rares et péniblement compensées. Il y aura de l'impossible à
-satisfaire la gauche, ou à la conserver aussi bénigne sans la
-satisfaire.» Ceux qui étaient le plus dévoués au ministère ne
-cachaient pas leurs inquiétudes, tel M. Duvergier de Hauranne, qui,
-tout en affirmant à M. Guizot que l'existence du cabinet était assurée
-pour la durée des vacances, reconnaissait que les difficultés
-renaîtraient au début de la session prochaine; il ajoutait même:
-«J'avoue qu'à cette époque ces difficultés pourront être grandes.»
-Quant au duc de Broglie, tout en constatant que la session finissait
-paisiblement, «que toutes les grandes lois avaient passé», il notait
-que ceux des députés des centres qui étaient revenus individuellement
-au ministère, «ne lui voulaient pas de bien, ne lui souhaitaient pas
-d'avenir et étaient prêts à se réjouir de sa chute[259]».
-
-[Note 259: _Documents inédits._]
-
-M. Thiers était trop perspicace pour ne pas voir un danger qui
-frappait ainsi tout le monde, amis et adversaires. Il n'était pas
-homme non plus à s'y laisser acculer sans rien entreprendre pour y
-échapper. Tous ceux qui le connaissaient s'attendaient donc à le voir
-profiter de l'intervalle des sessions pour chercher l'occasion de
-quelque coup d'éclat qui le sortit des embarras actuels et donnât une
-autre direction aux esprits. Ne lui savait-on pas le goût des
-diversions? Chacun pressentait du nouveau et de l'imprévu, tout en
-ignorant quel il serait. «Personne, écrivait alors un observateur, ne
-devine ce que pourra inventer le président du conseil; mais on ne sera
-surpris par quoi que ce soit, tant on est habitué à tout attendre de
-M. Thiers[260].» Le passé permettait cependant de faire quelques
-pronostics. Ceux qui se rappelaient comment, en 1836, au milieu
-d'embarras analogues, M. Thiers avait voulu jeter la France dans une
-intervention militaire en Espagne, ne devaient-ils pas supposer que,
-cette fois encore, l'aventureux ministre chercherait au dehors la
-diversion dont il avait besoin? Les complications, chaque jour plus
-graves, des affaires d'Orient allaient le dispenser de faire naître
-une occasion. Le 15 juillet, le jour même où les Chambres françaises
-se séparaient pour leurs vacances annuelles, l'Angleterre, la Russie,
-l'Autriche et la Prusse signaient, à l'insu et à l'exclusion de la
-France, un traité pour régler la question orientale.
-
-[Note 260: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult. (_Documents
-inédits._) Le capitaine Callier, aide de camp du maréchal, était resté
-à Paris pour tenir ce dernier, alors à la campagne, au courant des
-événements politiques.]
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840.
-
-Mars-Juillet 1840.
-
- I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du temps,
- ramener l'Angleterre, se dégager du concert européen et pousser
- sous main à un arrangement direct entre le sultan et le
- pacha.--II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au
- gouvernement français. Son argumentation avec lord Palmerston.
- Peu d'effet produit sur ce dernier.--III. Obstacles que lord
- Palmerston rencontre parmi ses collègues et ses alliés.
- Transactions proposées par les ministres d'Autriche et de Prusse.
- Refus de la France. Négociations diverses. Nouvelles offres de
- transaction.--IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte
- et le pacha. Espoir de M. Thiers. Irritation des puissances. Lord
- Palmerston pousse à faire une convention sans la France. La
- Russie, l'Autriche et la Prusse y sont disposées. Résistances
- dans l'intérieur du cabinet anglais. On se cache de M. Guizot. Ce
- qu'il écrit à M. Thiers. Signature du traité sans avertissement
- préalable à l'ambassadeur de France. Stipulations du traité.
- _Memorandum_ de lord Palmerston. Conclusion.
-
-
-I
-
-En suivant M. Thiers dans sa politique parlementaire, nous avons perdu
-de vue les négociations sur la question d'Orient. C'est, du reste, ce
-qui était arrivé alors au public français. Cependant, pour n'avoir pas
-occupé le parlement et la presse, ces négociations n'en avaient pas
-moins continué, dans l'ombre et le mystère des chancelleries, et
-s'étaient, de jour en jour, approchées du dénoûment qui devait si
-désagréablement rappeler l'attention publique sur ce sujet. Il convient
-d'en reprendre le récit au point où nous l'avions laissé. On se rappelle
-quel était le dernier état des choses à la chute du ministère du 12
-mai: la Russie venait de renvoyer M. de Brünnow en Angleterre, avec
-instructions de tout céder pour séparer les puissances de la France;
-celle-ci s'obstinait, au contraire, à soutenir les prétentions de
-Méhémet-Ali; tout concourait donc à consommer notre isolement;
-seulement, la prudence ou l'hésitation de quelques-uns des alliés,
-ralentissait un peu les événements que lord Palmerston et M. de Brünnow
-eussent volontiers précipités, et pour le moment les négociations de
-Londres étaient suspendues, sous prétexte d'attendre l'arrivée d'un
-plénipotentiaire turc. Si le nouveau ministère français eût voulu
-dégager notre politique des complications périlleuses où elle s'était
-fourvoyée, ce retard lui aurait donné le temps d'accomplir son
-évolution. Mais nous avons déjà vu que, dans ses premières déclarations
-devant les Chambres, M. Thiers, loin d'oser annoncer quelque mouvement
-de retraite, avait cru nécessaire de promettre qu'il ne serait pas moins
-égyptien que ses prédécesseurs[261]. Il avait seulement émis la
-prétention d'être plus habile et plus heureux dans la poursuite du même
-but. Par quels moyens? Il ne l'avait pas dit à la tribune. Rien de plus
-légitime qu'une telle discrétion. Mais le ministre était évidemment plus
-explicite avec ses agents diplomatiques. Cherchons à découvrir, par les
-instructions données à ces derniers, le plan qu'il entendait suivre dans
-cette difficile négociation.
-
-[Note 261: Cf. plus haut, p. 136 et suiv.]
-
-L'idée qui tout d'abord se dégage avec le plus de netteté est le désir
-de gagner du temps. Reculer autant que possible la reprise des
-pourparlers de Londres, les faire ensuite traîner en longueur,
-affecter de se dire sans parti pris, s'abstenir de faire aucune
-proposition, critiquer celles d'autrui «avec mesure et patience», sans
-se prononcer et de façon à retarder toute solution définitive, laisser
-entrevoir que «si l'on voulait violenter la politique de la France, la
-France résisterait», telle est la tactique recommandée par le ministre
-à ses ambassadeurs près les diverses cours[262]. Pour n'être pas
-déraisonnable et paraître indiquée par les circonstances, cette
-tactique n'était pas sans risque. Pendant que nous refuserions ainsi
-systématiquement de rien conclure, n'était-il pas à craindre que les
-autres puissances, impatientées, n'en finissent sans nous? En tout
-cas, ce n'était qu'un expédient temporaire. Qu'y avait-il au bout de
-cette politique d'attente et de difficultés sans cesse renouvelées? Ce
-temps que l'on cherchait à gagner, qu'en prétendait-on faire? S'il
-fallait en croire la conversation que M. Thiers a eue plus
-tard,--après 1848,--avec un Anglais, son secret dessein était de
-guetter le moment où l'opinion française, distraite ou fatiguée de son
-engouement égyptien, eût permis de consentir une transaction, pour le
-moment impossible[263]. Mais, dans les documents de l'époque, on ne
-trouve rien qui confirme cette explication donnée après coup. Le
-ministre, sans doute, y paraissait désirer un accord avec
-l'Angleterre, mais l'attendait des concessions de cette dernière; il
-ne désespérait pas de vaincre par son habileté un antagonisme qu'il
-prétendait avoir été surtout provoqué par la maladresse de ses
-prédécesseurs; et puis il se flattait que lord Palmerston accorderait
-à un partisan déclaré de l'alliance anglaise ce qu'il avait refusé au
-ministère du 12 mai, plus ou moins compromis dans les alliances
-continentales. C'était pour mener à fin cette conversion de
-l'Angleterre que M. Thiers jugeait utile de retarder toute solution.
-Pendant ce temps, d'ailleurs, les amours-propres engagés auraient le
-temps de se calmer. Aussi écrivait-il, le 12 mars, à M. de Barante:
-«Il ne faut point afficher d'espérances ni de projets personnels à
-notre cabinet; nous dirons notre mot quand il le faudra, mais il n'est
-pas nécessaire de nous presser; jusque-là, de la douceur et des
-raisonnements, les meilleurs possibles.»
-
-[Note 262: Correspondance de M. Thiers avec M. Guizot, publiée par
-extraits dans les _Mémoires_ de ce dernier, et dépêches inédites de M.
-Thiers à ses autres ambassadeurs.]
-
-[Note 263: SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot, and other
-distinguished persons_, t. I, p. 4.--Dans cet entretien, auquel nous
-avons déjà fait allusion, M. Thiers se donnait comme ayant été
-personnellement peu favorable au pacha; seulement, quand il prit le
-pouvoir, il trouva le Roi et l'opinion trop échauffés sur la question
-égyptienne pour pouvoir aller à l'encontre. «Je consultai Granville,
-ajouta-t-il, qui me donna le conseil de temporiser jusqu'à ce que les
-Français, avec leur habituelle versatilité, eussent porté leur
-attention sur un autre sujet... Je suivis ce conseil.»]
-
-C'est surtout avec l'Angleterre que M. Thiers prétendait ainsi
-employer la «douceur» et les «raisonnements». Plus que jamais, il
-était convaincu que le ministère précédent avait commis «une grande
-faute» en se liant au concert européen. La note du 27 juillet lui
-paraissait surtout regrettable. «C'est, disait-il, l'ornière dans
-laquelle le char a échoué.» Seulement, il ne pouvait faire que ce
-concert n'eût été accepté, bien plus, provoqué par la France, et que
-cette note ne portât même la signature de l'amiral Roussin, devenu son
-collègue dans le cabinet du 1er mars. Il reconnaissait donc
-l'impossibilité de répudier ouvertement un engagement si formel et si
-récent[264], mais ne renonçait pas à s'en dégager peu à peu et sans
-bruit, par quelqu'une de ces voies détournées, obliques, qu'on ne
-saurait sans doute interdire à la diplomatie, mais dans lesquelles il
-est d'ordinaire fâcheux de se laisser surprendre. Telle était la
-répugnance de M. Thiers pour ce concert européen, qu'il recommandait à
-M. Guizot «de se refuser à toute délibération commune avec les quatre
-puissances, et de n'avoir en quelque sorte de rapports officiels
-qu'avec les ministres de la Reine». On cherche vainement quel avantage
-il comptait trouver à demeurer en tête-à-tête avec lord Palmerston,
-qui était de tous le plus animé contre la France, et à ne pas admettre
-en tiers, dans la conversation, les représentants de l'Autriche et de
-la Prusse, dont les sentiments étaient plus conciliants. Heureusement,
-notre ambassadeur sut ne pas prendre à la lettre cette partie de ses
-instructions.
-
-[Note 264: M. Thiers écrivait le 8 juin à M. Guizot: «Il ne faut pas
-avoir l'air d'abjurer la note du 27 juillet, car un revirement de
-politique, l'abandon patent d'un engagement antérieur doit s'éviter
-avec soin.» (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-La politique de M. Thiers n'était pas uniquement fondée sur l'espoir
-d'un accord avec l'Angleterre; il poursuivait simultanément, mais avec
-plus de mystère, un autre dessein: c'était de revenir à cet
-arrangement direct entre le sultan et le pacha, qu'il regrettait tant
-d'avoir vu empêché par la note du 27 juillet[265]. N'était-ce pas
-s'exposer au reproche de manquer à l'engagement pris par cette note?
-N'était-ce pas surtout paraître jouer un double jeu, temporiser à
-Londres tout en agissant sous main en Orient? Notre ministre croyait
-échapper à ce reproche en ayant soin de ne pas prendre ouvertement
-l'initiative d'une négociation entre le sultan et Méhémet-Ali; il se
-bornait à leur adresser à tous deux le «conseil très-pressant» de
-«s'accorder directement», et à les décourager de rien attendre du
-concert européen[266]. «Je tire le câble des deux côtés pour
-rapprocher les deux parties, écrivait-il; mais je n'entame aucune
-négociation, pour nous éviter tout reproche fondé de duplicité.» Sans
-doute, si le coup eût réussi, il eût fait faire aux puissances dont
-nous estimions avoir à nous plaindre, à l'Angleterre surtout, une
-figure fort penaude: comme revanche d'amour-propre, c'eût été complet,
-si complet même qu'on aurait pu se demander s'il était d'une prudente
-politique d'infliger à l'Europe entière une telle mortification et de
-s'exposer aux représailles qui suivraient tôt ou tard. Mais y avait-il
-des chances sérieuses de succès? Une telle entreprise, avec tout ce
-qu'elle comportait de démarches complexes et lointaines à
-Constantinople et à Alexandrie, pouvait-elle s'accomplir assez
-secrètement pour n'être pas devinée par les autres cabinets, assez
-rapidement pour que ceux-ci n'eussent pas le temps de se mettre en
-garde?
-
-[Note 265: Le ministère du 12 mai lui-même, très-peu de temps après la
-note du 27 juillet, en était à regretter l'arrangement direct. Le
-maréchal Soult écrivait, le 15 octobre 1839, au duc d'Orléans: «Quant
-à la Russie, elle pousse le Divan, par M. de Boutenieff, à s'arranger
-directement avec le vice-roi, qui paraît avoir à ce sujet des
-espérances. Si cela arrive, au lieu de l'empêcher, nous y donnerons
-notre consentement, et, pour en finir, ce serait l'issue la plus
-favorable.» (_Documents inédits._)]
-
-[Note 266: Voy. les lettres écrites sur ce sujet par M. Thiers à M.
-Guizot, notamment celles du 21 mars et du 28 avril 1840. (_Mémoires de
-M. Guizot._)]
-
-
-II
-
-Londres était le siége principal des négociations[267]. C'était donc à
-M. Guizot, qui venait d'y être nommé ambassadeur de France, qu'il
-appartenait d'exécuter, pour la plus grande part, le plan de M.
-Thiers. Il était nouveau dans ce rôle, n'ayant pas encore fait de
-diplomatie et n'étant même jamais venu en Angleterre[268]. L'éclat de
-son renom, sa haute expérience des choses politiques, son importance
-parlementaire, l'éloquence de sa parole, faisaient de lui un
-ambassadeur hors pair. Nul ne pouvait davantage honorer la France, ni
-avoir plus d'autorité auprès du gouvernement et du public anglais.
-Possédait-il au même degré les autres qualités du diplomate, la
-souplesse de l'allure, la finesse et la sûreté de l'observation? Plus
-tard, les amis de M. Thiers ont tâché de rejeter la responsabilité de
-l'échec final sur le défaut de clairvoyance de M. Guizot. Celui-ci
-s'est défendu dans ses _Mémoires_, en citant les nombreux passages de
-ses lettres et de ses dépêches où il avertissait des dangers de la
-situation. Sa justification paraît généralement concluante; s'il a eu
-aussi ses illusions, elles ont été plutôt moindres que celles de son
-gouvernement. Pourrait-on affirmer cependant qu'un ambassadeur moins
-imposant et moins éloquent n'eût pas quelquefois mieux pénétré ce
-qu'on voulait nous cacher? Ce côté investigateur,--nous dirions
-presque: policier,--de la diplomatie est celui qui s'improvise le plus
-difficilement. Les grands orateurs y sont moins propres que d'autres;
-ils s'écoutent trop eux-mêmes pour bien écouter leurs interlocuteurs
-et surtout pour prêter l'oreille à tous les petits bruits qui
-pourraient leur servir d'indices; ils sont disposés à croire la partie
-gagnée, quand ils ont conscience d'avoir victorieusement réfuté les
-contradictions. Ajoutons qu'il y avait, chez M. Guizot, une
-disposition naturelle à l'optimisme et à la confiance, qui n'était
-pas la meilleure condition pour traiter avec lord Palmerston. Cette
-disposition avait dû être encore augmentée par les succès personnels
-de l'ambassadeur auprès de la société anglaise. Grâce à sa renommée, à
-ses opinions, à sa religion même, il recevait des diverses classes
-l'accueil le plus flatteur; partout, objet d'une curiosité
-sympathique, il n'était pas jusqu'à ses dîners, apprêtés par le
-célèbre Louis, l'ancien cuisinier de M. de Talleyrand, qui ne fussent
-aussi goûtés par les ladies de l'aristocratie que ses _speechs_ de
-_Mansion House_ par les bourgeois de la Cité. Ce nuage d'admiration au
-milieu duquel il vivait à Londres ne risquait-il pas parfois de lui
-voiler un peu les manoeuvres que poursuivait, pendant ce temps, la
-malice résolue et obstinée du chef du _Foreign-Office_[269]?
-
-[Note 267: À Vienne, M. de Sainte-Aulaire ayant voulu entretenir M. de
-Metternich de la question d'Orient, celui-ci le pria de ne plus lui
-parler de cette affaire. «Je n'aurais rien de nouveau à vous
-apprendre, lui dit-il, et ma maxime est de ne jamais parler dans un
-lieu de ce qui se traite dans un autre.» Aussi M. de Sainte-Aulaire,
-découragé, avait-il demandé et obtenu un congé. (_Mémoires inédits de
-M. de Sainte-Aulaire._)]
-
-[Note 268: M. Guizot dit lui-même modestement, en commençant, dans ses
-_Mémoires_, le beau récit de son ambassade: «J'avais beaucoup étudié
-l'histoire d'Angleterre et la société anglaise. J'avais souvent
-discuté dans nos Chambres les questions de politique extérieure. Mais
-je n'étais jamais allé en Angleterre et je n'avais jamais fait de
-diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et tout ce qu'on a à
-apprendre, tant qu'on n'a pas vu de ses propres yeux le pays et fait
-soi-même le métier dont on parle.»]
-
-[Note 269: Pour le récit des négociations qui vont suivre, jusqu'à la
-signature du traité du 15 juillet, je m'attache principalement aux
-documents diplomatiques publiés dans les _Mémoires de M. Guizot_, en
-les complétant par les _Papiers inédits_ dont j'ai eu communication,
-et par les publications anglaises, notamment: _Life of Palmerston_,
-par BULWER; _Greville Memoirs_ et _Correspondence relative to the
-affairs of the Levant_. Les documents qui seront cités au cours de ce
-récit, sans indication de source particulière, sont tirés des
-_Mémoires de M. Guizot_.]
-
-M. Guizot n'avait, pour son compte, aucune objection de fond au plan
-qu'on le chargeait d'exécuter à Londres. Il partageait alors
-l'engouement général pour le pacha. Cependant, dès le début, avec une
-remarquable sagacité, il mit en garde M. Thiers contre certains
-risques de sa tactique. Tout en comprenant, par exemple, l'intérêt de
-«gagner du temps», il rappelait que le «ministère anglais croyait les
-circonstances favorables pour régler les affaires d'Orient, et voulait
-sérieusement en profiter»; puis il ajoutait: «Si, de notre côté, nous
-ne paraissions vouloir qu'ajourner toujours et convertir toutes les
-difficultés en impossibilités, un moment viendrait, je pense, où, par
-quelque résolution soudaine, le cabinet britannique agirait sans nous
-et avec d'autres plutôt que de ne rien faire.» Il revenait souvent sur
-cet avertissement, sans, il est vrai, faire partager au gouvernement
-français son prévoyant souci. Le Roi lui-même, ordinairement plus
-perspicace, disait au général Baudrand, qui avait mission de le
-répéter à l'ambassadeur: «M. Guizot paraît trop préoccupé des
-dispositions de l'Angleterre, qui lui semblent douteuses envers nous.
-Il est enclin à croire que les ministres anglais traiteront sur les
-affaires de la Turquie, avec les puissances étrangères, sans nous.
-Soyez bien convaincu, mon cher général, que les Anglais ne feront
-jamais, sur un tel sujet, aucune convention avec les autres
-puissances, sans que la France soit une des parties contractantes. Je
-voudrais que notre ambassadeur en fût aussi convaincu que je le suis.»
-M. Guizot ne se rendit pas. «La politique anglaise, répondit-il au
-général Baudrand, s'engage quelquefois légèrement et bien
-témérairement dans les questions extérieures. Dans cette affaire-ci,
-d'ailleurs, toutes les puissances, excepté nous, flattent les
-penchants de l'Angleterre et se montrent prêtes à faire ce qu'elle
-voudra. Nous seuls, ses alliés particuliers, nous disons _non_... Ce
-n'est pas une situation bien commode, ni parfaitement sûre... Il faut
-toujours craindre quelque coup fourré et soudain.»
-
-En même temps qu'il avertissait son gouvernement, M. Guizot
-s'efforçait de ramener le cabinet anglais à nos vues. Dans ses
-conversations avec lord Palmerston, son thème était celui-ci: «Nous
-n'avons en Orient qu'un seul intérêt, un seul désir, le même que celui
-de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse; nous voulons
-l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman. Entre le sultan et
-le pacha, la répartition des territoires nous touche peu. Si le sultan
-possédait la Syrie, nous dirions: Qu'il la garde. Si le pacha consent
-à la rendre, nous dirons: Soit. C'est là, selon nous, une petite
-question. Mais si l'on tente de résoudre cette petite question par la
-force, c'est-à-dire de chasser le pacha de la Syrie, aussitôt
-s'élèveront les grandes questions dont l'Orient peut devenir le
-théâtre. Le pacha est très-fort et très-résolu. Il résistera; il
-résistera à tout risque. Sa résistance amènera l'intervention en
-Orient des puissances et surtout de la Russie, qui sera seule en état
-d'y envoyer des soldats. Moyen assuré de mettre l'empire ottoman en
-pièces et l'Europe en feu. Le czar peut y trouver son compte: tout
-emploi de la force dans le Levant tourne à son avantage, et toute
-grande secousse, en ces parages ouvre des chances dont il est, plus
-qu'un autre, en état de tirer profit. Mais ce n'est pas l'intérêt de
-la France, et il ne semble pas que ce soit davantage l'intérêt de
-l'Angleterre. Les deux nations n'ont-elles pas la même préoccupation
-en ce qui regarde la Turquie: empêcher que la Russie ne s'en empare
-matériellement ou moralement? Un dissentiment sur un point secondaire
-leur fera-t-il perdre de vue leur commune étoile?»
-
-Dans la situation prise par le gouvernement français, ce langage était
-le meilleur qu'on pût tenir en son nom, et M. Guizot y apportait toute
-sa puissance d'argumentation, tout son art de parole. Il faisait
-cependant peu d'effet sur lord Palmerston. «La paix n'est pas possible
-en Orient, répondait ce dernier, tant que le pacha possédera la Syrie;
-il est ainsi trop fort et le sultan trop faible: pour l'empire
-ottoman, la Syrie est une question vitale.» Quant à la Russie, le
-ministre anglais, loin de se laisser inquiéter sur ses desseins,
-affectait de croire à sa loyauté; il se félicitait de la modération
-avec laquelle elle ajournait son ancienne politique et renonçait à son
-protectorat exclusif sur la Porte. Pourquoi même s'émouvoir de son
-intervention possible en cas de résistance du pacha? Elle
-n'interviendrait alors qu'au nom de l'Europe. De méfiance et de
-jalousie, lord Palmerston n'en ressentait que contre la France. Il
-prétendait avoir été toujours trompé par elle, spécialement par
-Louis-Philippe, dont sa haine faisait une sorte de fourbe[270]. Le
-vrai danger en Orient lui paraissait venir, non de l'ambition du czar,
-mais de celle du gouvernement français. «Nous ne nous cachons rien,
-n'est-ce pas? se laissait-il aller à dire dès l'un de ses premiers
-entretiens avec M. Guizot. Est-ce que la France ne serait pas bien
-aise de voir se fonder, en Égypte et en Syrie, une puissance nouvelle
-et indépendante qui fût presque sa création et devînt nécessairement
-son alliée? Vous avez la régence d'Alger. Entre vous et votre alliée
-d'Égypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres États de Tunis
-et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et une partie de la côte d'Asie
-sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'au golfe d'Alexandrette,
-seraient ainsi en votre pouvoir et sous votre influence. Cela ne peut
-nous convenir[271].» Ce qui empêchait d'ailleurs notre argumentation
-de faire effet sur lord Palmerston, c'est qu'il contestait absolument
-la donnée de fait sur laquelle elle reposait. Loin de croire à la
-résistance du pacha et aux dangers qui en résulteraient, il
-garantissait sa prompte et facile soumission; il jugeait que ce
-pouvoir, si rapidement grandi en Égypte, était précaire, personnel,
-plus ambitieux que solide, et il voyait dans Méhémet-Ali un de ces
-aventuriers orientaux aussi prompts à se résigner à un grand revers
-qu'à tenter une audacieuse entreprise. Sur ce sujet, en dépit des
-affirmations contraires qui avaient cours non-seulement en France,
-mais en Autriche et jusqu'en Angleterre, il ne laissait pas voir un
-seul instant de doute. La véhémence agitée du pacha, loin de lui en
-imposer, lui paraissait trahir plus de faiblesse que d'audace[272].
-
-[Note 270: Lord Palmerston écrivait, le 16 avril, dans une lettre
-intime au comte Granville: «Il est manifeste que le gouvernement
-français nous a trompés dans les affaires de Buenos-Ayres, comme il
-l'a fait presque toutes les fois que nous avons été en rapport avec
-lui, par exemple en Espagne, en Portugal, en Grèce, à Tunis, en
-Turquie, en Égypte, en Perse, où sa conduite et son langage ont
-toujours été divergents. La vérité,--quelque répugnance qu'on ait à
-l'avouer,--est que Louis-Philippe est un homme dans lequel on ne peut
-avoir une solide confiance. Cependant, il est là, et nous l'appelons
-notre allié; seulement, nous devons être éclairés par l'expérience, et
-ne pas attacher à ses assertions ou professions, une valeur plus
-considérable que celle qui leur appartient réellement; plus
-particulièrement quand ses paroles sont, comme dans l'affaire
-d'Égypte, non-seulement différentes de ses actes, mais inconciliables
-même avec ceux-ci» (BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 272,
-273.)]
-
-[Note 271: C'est le même sentiment qui fera dire, plus tard, en 1841,
-à la _Revue d'Édimbourg_, pour justifier rétrospectivement la
-politique de lord Palmerston: «La France humiliait l'Angleterre dans
-la Méditerranée.»]
-
-[Note 272: Lord Palmerston écrivait à lord Granville: «Le rapport qui
-m'a été envoyé par Hodges (consul anglais à Alexandrie), de son
-entrevue avec Méhémet-Ali, me fait penser que celui-ci finira par se
-rendre. Il était très-mécontent, extrêmement agité, très-violent et
-fort véhément dans ses affirmations qu'il ne céderait pas, les
-appuyant de serments solennels; tout ceci indique qu'il a conscience
-de sa faiblesse, et qu'au fond il a peur.» (BULWER, t. II, p. 270.)
-Cette lettre est datée du 11 mars 1840: il y a là une erreur évidente;
-certains passages de la lettre, relatifs au général Sébastiani et à M.
-Guizot, lui assignent une date antérieure, probablement le 11
-février.]
-
-Quant à l'inconvénient de mécontenter la France, le ministre anglais
-n'y voyait même pas un motif d'hésiter; s'il pensait à notre
-irritation, c'était pour peser, d'un esprit très-libre et d'un coeur
-très-froid, les raisons qui devaient la rendre impuissante. «Que les
-Français disent ce qu'ils voudront, écrivait-il au comte Granville,
-ils ne peuvent pas faire la guerre aux quatre puissances pour soutenir
-Méhémet-Ali. Voudraient-ils risquer une guerre maritime? Où
-trouveraient-ils des navires pour tenir tête à la flotte anglaise
-seule, sans parler de la flotte russe, qui, en pareil cas, se
-joindrait à nous? Que deviendrait Alger, si la France était en lutte
-avec une puissance qui lui fût supérieure sur mer? Risqueront-ils une
-guerre continentale? Et pourquoi? Pourraient-ils aider Méhémet-Ali en
-marchant sur le Rhin, et ne seraient-ils pas ramenés en arrière aussi
-vite qu'ils seraient venus? L'intérieur est-il si tranquille et si uni
-que Louis-Philippe aimât à voir les trois puissances du continent
-armées contre lui, et les deux prétendants à son trône, le Bourbon et
-le Bonaparte, trouvant, pour leurs prétentions, appuis au dedans et au
-dehors? C'est impossible. La France peut parler haut, mais ne peut pas
-faire la guerre pour une telle cause. Il serait peu sage de
-méconnaître les forces de cette nation et les fâcheux résultats d'une
-guerre avec elle, dans le cas où elle aurait un intérêt national et
-une cause juste à soutenir; mais il serait également fâcheux de se
-laisser intimider par des paroles ou des rodomontades, dans le cas où
-une calme vue des choses doit nous convaincre que la France serait
-seule la victime d'une guerre entreprise par elle, précipitamment, par
-caprice et sans juste motif[273].»
-
-[Note 273: Lettre précitée.]
-
-
-III
-
-Si décidé, si passionné que fût lord Palmerston, il ne lui était pas
-aisé de faire marcher à son pas tous ses collègues. Plusieurs années
-après, repassant en esprit les événements de cette époque, il
-écrivait: «Les plus grandes difficultés que j'ai eu à surmonter dans
-toute la négociation provenaient des intrigues sans principes qui se
-produisaient dans notre propre camp[274].» Déjà on a eu occasion de
-noter les répugnances de plusieurs des ministres anglais à rompre avec
-la France pour se rapprocher de la Russie. M. Guizot s'était tout de
-suite aperçu de ces sentiments, et il s'attachait à les entretenir,
-tout en ménageant les susceptibilités de lord Palmerston. Habitué de
-_Holland House_, il n'avait pas à échauffer les sympathies françaises
-du maître de la maison; peut-être même celui-ci les exprimait-il trop
-ouvertement pour un ministre de la Reine, et était-ce la raison pour
-laquelle ces sympathies se trouvaient n'être pas aussi efficaces que
-sincères. Lord Clarendon s'affichait aussi comme notre ami[275]. Aussi
-Palmerston écrira-t-il un peu plus tard: «Guizot a été trompé par le
-sot langage (_the foolish language_) de Holland et de Clarendon, qui,
-dans leurs conversations, parlaient en faveur de Méhémet-Ali[276].»
-Lord Lansdowne et lord John Russell, bien que moins décidés et moins
-expansifs, assuraient amicalement notre ambassadeur de leur désir de
-«finir l'affaire d'Orient de concert avec la France». Dès son arrivée
-à Londres, M. Guizot avait eu soin de se mettre en rapport avec le
-chef du cabinet, lord Melbourne: celui-ci l'avait écouté, étendu
-mollement dans son fauteuil, avec un sourire qui pouvait aussi bien
-témoigner de sa bienveillance que de son insouciance, donnant souvent
-des marques d'approbation, questionnant en homme qui serait heureux
-d'obtenir une bonne réponse, et montrant personnellement le désir
-sincère d'un accord, sans indiquer qu'il eût trouvé le moyen de le
-faire, et surtout qu'il fût résolu à l'imposer autour de lui; en
-somme, le premier ministre avait paru sortir de cette conversation,
-suivant l'expression même de son interlocuteur, «plutôt rejeté dans
-une indécision favorable que ramené à notre sentiment». En dehors du
-cabinet, la France comptait aussi des amis utiles. De ce nombre était
-M. Charles Greville, clerc du conseil privé, personnage fort répandu
-dans la haute société politique anglaise; il voyait fréquemment M.
-Guizot et était pour lui un précieux informateur[277]. Lord Grey
-recherchait notre ambassadeur pour lui dire: «Nous ne devons pas nous
-séparer de vous; sans vous, nous ne pouvons rien faire de bon.» Le
-beau-frère de lord Grey, M. Ellice, membre très-actif des Communes,
-s'employait ouvertement dans notre sens. L'illustre chef des tories,
-le duc de Wellington, demeuré, quoique tout cassé par l'âge, l'homme
-le plus considérable de l'Angleterre, déclarait «que, dans
-l'arrangement à intervenir, les limites des territoires importaient
-assez peu, qu'il fallait avant tout un arrangement agréé des cinq
-puissances, et que toute séparation de l'une d'elles serait un mal
-plus grave que telle ou telle concession territoriale». Enfin, les
-radicaux de la Chambre basse et les whigs qui les avoisinaient se
-montraient de plus en plus choqués et effrayés à l'idée de substituer
-l'alliance russe à l'alliance française et de risquer une guerre en
-Orient pour enlever la Syrie à Méhémet-Ali.
-
-[Note 274: Lettre à M. Bulwer, du 14 mars 1846. (BULWER, t. II, p.
-284.)]
-
-[Note 275: On lit dans le _Journal_ de M. Charles Greville, à la date
-du 5 septembre 1840: «Clarendon m'a montré, l'autre jour, une longue
-lettre qu'il écrivit à Palmerston en mars dernier, et où il discutait
-toute la question orientale, en indiquant les objections qu'elle
-paraissait soulever et en suggérant ce qu'il aurait voulu faire à sa
-place. C'était un document assez bien écrit et assez bien raisonné.»
-(_The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 301.)]
-
-[Note 276: Lettre à William Temple, du 27 juillet 1840 (BULWER, t.
-III, p. 43.)]
-
-[Note 277: Cf. _The Greville Memoirs, second part_.]
-
-Tous ces symptômes pouvaient faire croire que lord Palmerston serait
-empêché de pousser ses desseins jusqu'au bout. M. Guizot mettait
-cependant en garde M. Thiers contre de trop prompts espoirs. Il
-montrait le chef du _Foreign-Office_ s'obstinant d'autant plus dans
-ses idées qu'il les voyait plus combattues. «Il sent, écrivait notre
-ambassadeur, que l'atmosphère change un peu autour de lui, que des
-idées différentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pensé,
-s'élèvent, se répandent et modifient ou du moins ébranlent les
-convictions et les desseins. Cela l'embarrasse et l'impatiente... Il
-agit et fait agir auprès de ses collègues ébranlés.» M. Guizot
-ajoutait, avec une sagacité très-fine et très-sûre: «Sachez bien que
-lord Palmerston est influent dans le cabinet, comme tous les hommes
-actifs, laborieux et résolus. On entrevoit souvent qu'il n'a pas
-raison; mais il a fait, il fait. Et pour se refuser à ce qu'il fait,
-il faudrait faire autre chose; il faudrait agir aussi, prendre de la
-peine. Bien peu d'hommes s'y décident.»
-
-Ce n'était pas seulement par ses collègues que lord Palmerston avait
-peine à se faire suivre, c'était aussi par ses alliés du continent,
-par ceux-là que M. Thiers aurait voulu tenir à l'écart. Sans doute, à
-Vienne et à Berlin, on n'était pas devenu plus favorable à
-Méhémet-Ali; mais on trouvait le ministre anglais passionné et
-casse-cou; on était disposé à nous croire, quand nous dénoncions les
-moyens coercitifs proposés par lui comme étant inefficaces contre le
-pacha et menaçants pour la paix européenne; on se demandait avec
-trouble si l'on ne s'était pas laissé engager dans une fort périlleuse
-aventure. M. de Metternich s'épanchait tristement avec le comte
-Apponyi sur la témérité de lord Palmerston: «Il va de l'avant,
-écrivait-il, sans même s'être assuré de l'appui, qui avant tout lui
-serait nécessaire, de ses propres collègues... Ses idées sur les
-moyens comminatoires n'ont pas le sens commun. Je crois le lui avoir
-démontré par ma dernière expédition[278].» Le chancelier avait, en
-effet, envoyé à Londres un long mémoire où il discutait et critiquait
-les procédés de coercition préconisés par le _Foreign-Office_[279].
-
-[Note 278: Lettres du 1er et du 6 mai 1840. (_Mémoires de M. de
-Metternich_, t. VI, p. 430, 432.)]
-
-[Note 279: Mémoire du 25 avril 1840. (_Ibid._, p. 454 à 464.)]
-
-Vers la même époque, dans le courant d'avril, les représentants de
-l'Autriche et de la Prusse à Londres, le baron de Neumann et le baron
-de Bülow, vinrent d'eux-mêmes entretenir M. Guizot et lui laissèrent
-voir leur inquiétude, leur désir de trouver une transaction que chacun
-pût accepter sans s'infliger un démenti. «Pourquoi, disait le baron de
-Bülow, n'accorderait-on pas, par exemple, à Méhémet-Ali l'hérédité de
-l'Égypte et le gouvernement viager de la Syrie? Voilà une transaction
-possible. Peut-être y en a-t-il d'autres. Il faut les chercher.» Le
-ministre de Prusse donnait même à entendre qu'on irait peut-être
-jusqu'à la Syrie héréditaire, si la France consentait, en cas de
-résistance du pacha, à se joindre aux autres puissances pour le mettre
-à la raison. Le baron de Neumann fit des ouvertures analogues. «Mon
-gouvernement, disait-il à notre ambassadeur, désire autant que le
-vôtre le maintien de la paix en Orient; il est fort peu enclin à
-l'emploi des moyens de contrainte; il en connaît, comme vous, les
-difficultés et les périls; ce qui importe, c'est qu'il y ait
-arrangement, arrangement efficace, et l'arrangement efficace ne peut
-avoir lieu que si nous en tombons tous d'accord. L'Empereur mon maître
-et le roi de Prusse le désirent également. Qu'une transaction, agréée
-par vous, soit donc proposée; elle peut l'être de plusieurs manières;
-nous serons fort disposés à l'appuyer, et lord Palmerston lui-même y
-sera amené.» Sans doute, on ne devait pas faire un très-grand fond sur
-l'énergie avec laquelle ces deux diplomates auraient agi sur lord
-Palmerston; la même disposition un peu craintive qui les poussait à se
-montrer conciliants avec M. Guizot, les eût fait, en un autre moment,
-se soumettre à l'impérieuse résolution du ministre anglais[280]. Leurs
-avances n'en avaient pas moins une réelle importance et pouvaient
-servir de point de départ à des négociations qui eussent
-très-heureusement modifié notre situation. Lié par ses instructions,
-M. Guizot se borna à répondre que le gouvernement français n'aurait,
-pour son compte, aucune objection à cette distribution des
-territoires, seulement qu'il ne savait si le pacha s'en contenterait;
-or il fallait avant tout, disait-il, que la transaction fût agréée à
-Alexandrie comme à Constantinople, et que l'exécution en fût toute
-pacifique. C'était subordonner la politique de la France aux
-fantaisies ambitieuses de Méhémet-Ali: À Paris, M. Thiers, toujours
-fort monté contre la Prusse et surtout contre l'Autriche, se montra
-moins favorable encore aux ouvertures de leurs représentants; à son
-avis, les perpétuelles tergiversations de ces puissances, depuis un
-an, ne permettaient pas d'attacher beaucoup de valeur à un retour si
-incomplet. Il ne chargea donc notre ambassadeur de leur donner aucun
-encouragement.
-
-[Note 280: Un peu plus tard, M. Greville nous montre, dans son
-_Journal_, M. de Neumann parlant à chacun dans le sens qu'il sait lui
-plaire, énergique avec Palmerston, conciliant avec lord Holland, et il
-ajoute: «Neumann est un chien servile (_a time serving dog_).» (_The
-Greville Memoirs, second part_, vol. I, p. 329.)]
-
-Les ministres d'Autriche et de Prusse ne se rebutèrent pas. Le 5 mai,
-le baron de Neumann revint trouver M. Guizot avec des propositions
-plus précises, qu'il disait avoir espoir de faire accepter à lord
-Palmerston. Il s'agissait de laisser à Méhémet-Ali la presque totalité
-du pachalik d'Acre, y compris cette place même, que, dans les
-propositions un moment faites et si vite retirées au mois d'octobre
-précédent, le gouvernement anglais avait tenu à réserver au sultan.
-Cette concession serait-elle faite à titre héréditaire? Sur ce point,
-M. de Neumann ne pouvait répondre nettement; toutefois, bien qu'il
-prévît de grosses difficultés de la part du ministre anglais, il
-croyait qu'on irait jusqu'à l'hérédité. Le surlendemain, lord
-Palmerston, fort à contre-coeur, et agissant sous la pression de ses
-collègues, fit la même ouverture à notre ambassadeur, sans parler, il
-est vrai, de l'hérédité. Cette fois, nous n'étions plus en présence
-d'une velléité plus ou moins efficace de la diplomatie autrichienne,
-mais d'une proposition faite au nom des trois puissances. M. Guizot
-répondit qu'il allait la transmettre à son gouvernement, mais que
-celui-ci aurait besoin de temps pour savoir si cet arrangement serait
-accepté par Méhémet. M. Thiers ne jugea même pas nécessaire de poser
-la question à Alexandrie: «Nous trouvons le partage de la Syrie
-inacceptable pour le pacha, écrivit-il, le 11 mai, à M. Guizot.
-Imaginez que maintenant il revient sur Adana, ne paraît plus disposé à
-le céder, menace de passer le Taurus et de mettre le feu aux poudres.
-Jugez comme il écoutera le projet de couper en deux la Syrie!»
-
-Si les tentatives de transaction n'aboutissaient pas, elles
-produisaient du moins un temps d'arrêt dans les négociations de M. de
-Brünnow et de lord Palmerston. Ces négociations ne paraissaient point
-avoir fait un pas depuis le mois de janvier. À Saint-Pétersbourg,
-selon les rapports de M. de Barante, on s'inquiétait de ces retards;
-après avoir cru un moment tenir le succès de sa manoeuvre, le
-gouvernement russe commençait à en désespérer et prenait presque son
-parti d'un accord avec la France[281]. D'ailleurs, à cette même
-époque, il voyait d'autres affaires se traiter entre Londres et Paris
-dans des conditions de bonne entente, d'amitié cordiale, qui
-semblaient écarter tout présage de rupture.
-
-[Note 281: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches du 14
-avril et du 31 mai 1840. (_Documents inédits._)]
-
-Ce fut alors, en effet, au commencement du mois de mai, que se
-négocia, entre les deux gouvernements, la restitution à la France de
-la dépouille mortelle de Napoléon. On sait avec quelle bonne grâce, un
-peu railleuse, lord Palmerston accueillit ce qu'il appelait une
-«requête bien française», heureux de nous donner cette satisfaction
-d'apparat, et de masquer ainsi les mauvais desseins dont il
-poursuivait ailleurs l'accomplissement[282]. Dans une autre affaire,
-ce fut l'Angleterre qui reçut un bon office du gouvernement français.
-Elle devait à l'humeur batailleuse de lord Palmerston d'avoir
-plusieurs querelles à la fois sur les bras: guerres avec la Chine et
-l'Afghanistan, rupture diplomatique avec le Portugal, contestation
-avec les États-Unis, et enfin conflit avec Naples à propos des soufres
-de Sicile. Par la dureté hautaine de la diplomatie britannique et par
-la fierté obstinée du roi de Naples[283], ce dernier conflit s'était à
-ce point envenimé, qu'il semblait n'y avoir plus place qu'aux moyens
-violents. Déjà la flotte de l'amiral Stopford donnait une chasse peu
-glorieuse aux barques napolitaines, et des rassemblements de troupes
-se faisaient sur toutes les côtes de l'Italie méridionale. Certes, la
-partie n'était pas égale; elle l'était même si peu, que le
-gouvernement anglais avait, aux yeux de toute l'Europe, la figure
-fâcheuse d'un puissant qui abuse de sa force contre un faible. Bien
-qu'étranger, pour sa part, aux scrupules chevaleresques, lord
-Palmerston se rendait compte de cette impression générale et en était
-fort ennuyé: il désirait vivement mettre fin à une affaire si mal
-engagée, d'autant que les vaisseaux employés à bloquer les ports des
-Deux-Siciles, étaient destinés, dans sa pensée, à des opérations
-autrement importantes en Orient. Il accepta donc avec empressement la
-médiation que lui offrit, au courant d'avril, le gouvernement
-français. Celui-ci s'était décidé à intervenir par un double motif:
-d'une part, il lui convenait, particulièrement en ce moment, de
-montrer que l'Angleterre lui était unie et recourait à lui dans ses
-embarras; d'autre part, cette ingérence dans les affaires d'un État
-italien lui paraissait de nature à augmenter, dans la Péninsule,
-l'influence de la France, au détriment de celle de l'Autriche, et
-l'humeur visible de M. de Metternich prouvait que le calcul n'était
-pas mauvais[284]. Les négociations rencontrèrent plus d'un obstacle; à
-chaque retard, le ministre anglais témoignait de son anxieuse
-impatience. M. Thiers surmonta les difficultés, les unes après les
-autres, avec une adroite et patiente fermeté, et tout fut heureusement
-terminé dans les premiers jours de juillet. Les titres que notre
-gouvernement crut avoir ainsi acquis à la gratitude de ses voisins,
-contribuèrent à augmenter sa trompeuse sécurité. Quant à lord
-Palmerston, il ne tira de là qu'une conclusion, c'est que ses
-vaisseaux étaient libres et que, dès lors, il était mieux armé pour
-nous faire échec en Orient; en effet, cette même flotte de l'amiral
-Stopford, que notre médiation venait de relever de sa faction dans les
-eaux napolitaines, allait, dans quelques semaines, être employée à
-bombarder Beyrouth et à chasser de Syrie les troupes du pacha, notre
-protégé[285].
-
-[Note 282: Cf. plus haut, p. 159 et 160.]
-
-[Note 283: «Je ne suis que le roi de Naples, disait ce prince,
-c'est-à-dire d'un pays qui a six millions d'âmes; mais je tiendrai
-tête à l'Angleterre; il en arrivera ce qui pourra.»]
-
-[Note 284: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 432, 434.]
-
-[Note 285: Le 13 juillet 1840, lord Palmerston écrivait à son frère,
-ministre d'Angleterre à Naples: «Je suis très-content, sous tous les
-rapports, que la question des soufres soit réglée; c'est un grand
-embarras de moins, et nous avons besoin de tous nos vaisseaux dans le
-Levant, où nous avons de la besogne à leur faire faire.» Il ajoutait,
-le 27 juillet, dans une lettre au même: «Il est heureux que nous ayons
-fini notre querelle napolitaine, et une des raisons qui me rendaient
-si impatient de la terminer était que je prévoyais que nous aurions
-besoin de toutes nos forces disponibles pour conduire nos opérations
-dans le Levant. Thiers, sans doute, pense que nous l'avons joué dans
-cette affaire, en obtenant que sa médiation fût terminée avant qu'il
-ne voulût y mettre fin, et cela le fâche fort. Mais sa mauvaise humeur
-se dissipera.» (BULWER, t. III, p. 41 à 44.)]
-
-Toutefois, avant de pouvoir réaliser son dessein, le chef du
-_Foreign-Office_ se vit obligé, vers le milieu de juin, de nous
-offrir encore une transaction. C'est que sa politique antifrançaise
-inquiétait et mécontentait de plus en plus une bonne partie de ses
-collègues. On parlait de discussions très-animées au sein du conseil
-des ministres, et il n'était pas jusqu'à lord Melbourne qui,
-paraissant sortir de son indolence irrésolue, ne vînt dire à M.
-Guizot: «Tout ce que nous ferons ensemble sera bon; tout ce que nous
-ferions en nous divisant serait mauvais et dangereux.» Si habitué que
-fût lord Palmerston à en prendre à son aise avec les autres ministres,
-il crut nécessaire de ne pas paraître rebelle à toute conciliation; il
-renouvela donc à notre ambassadeur la proposition, déjà faite quelques
-semaines auparavant, de partager la Syrie entre le sultan et le pacha,
-et demanda à connaître la réponse «positive» du gouvernement français.
-Il s'attendait probablement à un refus et comptait en tirer parti pour
-vaincre les résistances qu'il rencontrait autour de lui. Son espérance
-ne fut pas trompée. M. Thiers persista à déclarer cette proposition
-«inadmissible». «Le pacha, dit-il, n'accordera jamais ce qu'on lui
-demande là... Nous ne nous ferons donc pas les coopérateurs d'un
-projet sans raison, sans chance de succès, et qui ne peut être exécuté
-que par la force. Or, la force, nous ne la voulons pas et nous n'y
-croyons pas.»
-
-À la même époque, M. de Neumann s'abouchait de nouveau avec M. Guizot
-et lui faisait des offres plus avantageuses encore. Impatient d'en
-finir, ne cachant ni son inquiétude ni son irritation contre lord
-Palmerston, il se déclara résolu à agir fortement sur ce dernier pour
-lui faire accepter une combinaison donnant au pacha l'Égypte
-héréditaire et toute la Syrie viagère; il croyait, du reste, pouvoir
-compter sur l'appui d'une partie des ministres anglais. Plusieurs
-symptômes indiquaient que c'était là l'effort suprême de ceux qui
-désiraient l'accord. Notre ambassadeur comprit la gravité de la
-situation et écrivit aussitôt, le 24 juin, à M. Thiers: «Nous touchons
-peut-être à la crise de l'affaire. Ce pas de plus dont je vous
-parlais, et qui consiste, de la part de l'Autriche et de la Prusse, à
-déclarer à lord Palmerston qu'il faut se résigner à laisser
-viagèrement la Syrie au pacha et faire à la France cette grande
-concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne me trompe, en ce moment.
-Les collègues de lord Palmerston, d'une part, les ministres d'Autriche
-et de Prusse, de l'autre, pèsent sur lui pour l'y décider. S'ils l'y
-décident, en effet, ils croiront, les uns et les autres, avoir
-remporté une grande victoire et être arrivés à des propositions
-d'arrangement raisonnables. Il importe donc extrêmement que je
-connaisse bien vos intentions à ce sujet; car de mon langage peut
-dépendre ou la prompte adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un
-revirement par lequel lord Palmerston, profitant de l'espérance déçue
-et de l'humeur de ses collègues et des autres plénipotentiaires, les
-rengagerait brusquement dans son système et leur ferait adopter, à
-quatre, son projet de retirer au pacha la Syrie.» Sans affirmer que,
-dans ce cas, «l'arrangement à quatre» fût certain, M. Guizot le
-donnait pour «possible». L'ambassadeur inclinait manifestement à se
-contenter de ce qu'il appelait cette «grande concession». Tel ne fut
-pas le sentiment de M. Thiers: dans tout ce qui lui était transmis, il
-ne vit que l'embarras, la division, le désarroi de ceux qu'il
-prétendait amener à ses idées; et il se flatta, en tenant ferme, de
-les contraindre à une capitulation complète. Il hésitait néanmoins à
-répondre par un refus trop net, et préférait prolonger son attitude
-critique et expectante. «Quand je vous parlais, écrivit-il à M.
-Guizot, le 30 juin, d'une grande conquête qui changerait notre
-attitude, je voulais parler de l'Égypte héréditaire et de la Syrie
-héréditaire. Toutefois, j'ai consulté le cabinet; on délibère, on
-penche peu vers une concession. Cependant nous verrons. Différez de
-vous expliquer. Il faut un peu voir venir. Rien n'est décidé.»
-
-
-IV
-
-Quel était le secret de l'obstination avec laquelle M. Thiers se
-refusait à toutes les transactions? Sans doute, c'était, pour une
-bonne part, l'illusion, déjà tant de fois signalée, sur la puissance
-du pacha et sur l'impossibilité d'un accord entre l'Angleterre et la
-Russie. Mais, seul, ce motif n'eût peut-être pas suffi. On sait que,
-dès son arrivée au pouvoir, l'une des arrière-pensées du ministre du
-1er mars, l'une de ses visées secrètes, avait été de revenir à cet
-arrangement direct, entre le sultan et le pacha, que les puissances
-avaient une première fois empêché par la note du 27 juillet. On n'a
-pas oublié non plus que nos agents avaient reçu recommandation d'y
-pousser par les moyens détournés à leur disposition, tout en se
-gardant d'en prendre ouvertement et officiellement l'initiative. Plus
-la prolongation du _statu quo_ devenait intolérable et dangereuse pour
-l'empire ottoman, plus on se flattait, à Paris, que le sultan se
-déciderait, pour en finir, à s'entendre avec son vassal. Cependant les
-semaines, les mois s'écoulaient, et rien n'était encore venu justifier
-cette espérance, quand, vers la fin de mai, le bruit se répandit à
-Constantinople que le grand vizir, Khosrew-Pacha, de tout temps ennemi
-mortel de Méhémet-Ali, allait être destitué.
-
-Les représentants de la France en Turquie et en Égypte, convaincus que
-cette disgrâce ferait disparaître le principal obstacle à un
-accommodement direct, redoublèrent d'activité. Ce fut notre consul
-général à Alexandrie, M. Cochelet, qui porta à Méhémet la première
-nouvelle de la chute imminente de Khosrew. Le vieux pacha fit un bond
-sur son divan; sa figure prit une expression de joie extraordinaire,
-et des larmes vinrent dans ses yeux. Devançant les conseils que notre
-consul allait lui donner, il vint à lui, le frappa sur la poitrine de
-la paume de la main, lui serra les deux poignets et lui dit:
-«Aussitôt que j'aurai la nouvelle officielle de la destitution du
-grand vizir, j'enverrai à Constantinople Sami-Bey, mon premier
-secrétaire; je le chargerai d'aller offrir au sultan l'hommage de mon
-respect et de mon dévouement; je demanderai à Sa Hautesse de me
-permettre de lui renvoyer la flotte ottomane sous le commandement de
-Moustoueh-Pacha (l'amiral égyptien). Je la prierai de consentir à ce
-que mon fils, Saïd-Bey, vienne à bord de la flotte pour se jeter à ses
-pieds. J'écrirai à Ahmed-Féthi-Pacha (le nouveau grand vizir), et une
-fois que les relations de bonne intelligence et d'harmonie seront
-rétablies, je m'arrangerai avec la Porte.» Et comme le consul lui
-recommandait d'être modéré dans ses prétentions: «Laissez-moi faire,
-reprit le pacha; lorsque je serai en rapport avec la Porte, nous nous
-arrangerons ensemble très-certainement.[286]» Le 16 juin, aussitôt
-qu'on eut reçu à Alexandrie la confirmation de la destitution de
-Khosrew, Sami-Bey s'embarqua pour Constantinople. Dans cette ville,
-les esprits paraissaient disposés à répondre par de très-larges
-concessions au renvoi de la flotte.
-
-[Note 286: Dépêche de M. Cochelet, 26 mai 1840.]
-
-À cette nouvelle, grande fut l'émotion de M. Thiers. Ne touchait-il
-pas au but? Il expédia sur-le-champ M. Eugène Périer à Alexandrie,
-pour dire au pacha «de se hâter», pour l'avertir «qu'à Londres on
-était irrité contre lui, que l'on pouvait passer à des résolutions
-extrêmes», et pour l'inviter à se contenter de la Syrie viagère. En
-même temps, il donnait instruction à notre ambassadeur près le sultan
-de seconder la mission de Sami-Bey et de prêcher la modération au
-Divan, en évitant toutefois de «prendre la négociation à son compte et
-comme une entreprise française». Enfin, il informait M. Guizot de ces
-événements, de ce qu'il en attendait, et lui recommandait de les tenir
-aussi longtemps que possible cachés aux autres puissances, à lord
-Palmerston notamment. «Il importe, lui écrivait-il, de ne pas faire
-connaître la proposition du pacha à Londres, pour que les Anglais
-n'aillent pas empêcher un arrangement direct. La nouvelle sera
-bientôt connue, mais pas avant huit jours. Dans l'intervalle, les
-Anglais ne pourront rien faire, et nous sommes sûrs qu'ils arriveront
-trop tard s'ils veulent écrire à Constantinople[287].
-
-[Note 287: Lettre citée par M. Guizot dans son discours du 26 novembre
-1840.]
-
-Vaine recommandation! notre secret avait été tout de suite éventé.
-L'avis de ce qui se préparait en Orient était arrivé à Londres de deux
-côtés: de Constantinople, par lord Ponsonby, dont l'animosité
-clairvoyante avait deviné notre plan; de Paris, par le comte Apponyi,
-qui avait eu connaissance des dépêches de notre consul. L'impression
-fut vive parmi les représentants des divers cabinets; ils virent là un
-coup monté par la France pour se soustraire à l'engagement formel pris
-par la note du 27 juillet, pour régler à elle seule les affaires
-d'Orient et pour «mystifier» les autres puissances. Lord Palmerston
-fut le plus irrité de tous. Cette campagne, qui était son oeuvre
-personnelle, où il avait dépensé toute sa passion et engagé hardiment
-toute sa responsabilité, dont il attendait tant de satisfaction pour
-les préventions et les jalousies anglaises, tant d'importance pour
-lui-même, allait-il donc en sortir non-seulement battu, mais joué au
-point d'être quelque peu ridicule? «On se serait bien moqué de nous si
-l'arrangement direct avait réussi», disait-il plus tard à M. Guizot.
-Il n'était pas homme à prendre son parti d'un tel fiasco, ni à
-pardonner à qui lui en faisait courir le risque. Aussi résolut-il
-non-seulement de faire échouer l'arrangement direct, mais aussi de
-profiter de l'émotion de ses collègues et de ses alliés pour leur
-arracher ce qu'il n'avait pu jusqu'ici obtenir d'eux, c'est-à-dire une
-convention conclue entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la
-Prusse, et fondée sur cette triple base: exclusion de la France; la
-Syrie entière ou presque entière au sultan; coercition contre le pacha
-s'il ne se soumettait pas tout de suite. Ainsi s'engageait entre lord
-Palmerston et M. Thiers une partie dont l'enjeu était, des deux côtés,
-singulièrement redoutable. On eût dit une lutte de vitesse. Lequel
-arriverait le premier? Serait-ce le ministre français poursuivant, à
-Constantinople, l'accommodement du sultan et du pacha, ou le ministre
-anglais poursuivant, à Londres, la convention à quatre?
-
-Il fut tout de suite visible que M. Thiers n'avait pas l'avance. En
-Turquie, les efforts de nos agents étaient contrariés par les menées
-de lord Ponsonby; loin d'aboutir promptement, comme il eût été
-nécessaire, l'arrangement direct perdait chaque jour de ses chances;
-Sami-Bey, d'abord bien reçu au Divan, voyait les empressements du
-premier jour se changer en froideurs; on ne répondait plus à ses
-offres que par des ajournements. À cette époque, d'ailleurs, et avec
-un à-propos assez bien calculé, l'ambassade anglaise parvenait à faire
-éclater, dans les montagnes du Liban, une insurrection contre la
-domination égyptienne. Il y avait plusieurs mois qu'elle y travaillait
-par ses agents secrets ou patents[288]. Cette tentative devait être
-facilement réprimée; mais, pour le moment, grossie par les rapports
-anglais, elle servit d'argument très-efficace pour dissuader le sultan
-de traiter avec le pacha et de lui abandonner la Syrie.
-
-[Note 288: Des dépêches officielles publiées, un peu plus tard, par le
-gouvernement anglais lui-même (_Correspondence relative to the affairs
-of the Levant_), il ressort, en effet, que lord Ponsonby, au su de
-lord Palmerston, avait fomenté cette insurrection. «Je puis répondre
-des habitants du Liban, écrivait-il à son ministre, le 23 avril 1840,
-pourvu que l'Angleterre veuille agir et les aider.» À la fin de juin,
-les émissaires secrets ne lui suffisaient plus: il envoyait à Beyrouth
-son propre drogman, M. Wood, qui, du navire anglais où il résidait,
-appelait à lui les chefs de la montagne et les poussait à la révolte
-en leur promettant des armes. Ce drogman informait l'ambassadeur du
-bon résultat de ses démarches. «Il n'y a jamais eu, peut-être,
-disait-il, un moment plus favorable pour séparer la Syrie de l'Égypte
-et pour accomplir les vues politiques de lord Palmerston. J'explique
-aux Syriens les désirs de la politique de la Grande-Bretagne et le
-succès qui doit nécessairement suivre, s'ils nous assistent. Ils
-comprennent tout cela parfaitement; mais ils demandent toujours un
-appui indirect de notre part; autrement ils seraient écrasés. Je
-n'épargne aucun effort pour remplir les vues de Votre Seigneurie,
-malgré les difficultés dont je suis environné et qui dérivent de ma
-situation même.» Le gouvernement anglais fut si satisfait du zèle
-déployé en cette circonstance par M. Wood, qu'il le nomma peu après
-vice-consul à Beyrouth.]
-
-Pendant ce temps, à Londres, lord Palmerston gagnait du terrain auprès
-de ceux qu'il voulait convertir à ses idées. «L'Europe, leur
-disait-il, s'est engagée d'honneur, par la note du 27 juillet, à
-régler les affaires d'Orient; elle ne peut les laisser en souffrance.
-Pourquoi se croire tenu à des égards envers la France? Celle-ci a
-voulu avoir une politique séparée et personnelle: les autres
-puissances peuvent bien en faire autant.» Ardent, pressant, impérieux,
-il tâchait d'échauffer les esprits, de piquer les amours-propres,
-d'irriter les jalousies, en dénonçant ce qu'il appelait nos intrigues,
-notre duplicité et notre ambition. Et surtout, sachant qu'il avait
-affaire à des timides, il se portait fort d'un succès facile, et en
-donnait pour garant cette insurrection du Liban dont on venait
-d'apprendre l'explosion. Il se gardait, il est vrai, d'avouer qu'elle
-était une machination anglaise. À ceux qui le prétendaient, il
-opposait même un démenti indigné qu'il renouvelait peu après, en ces
-termes, devant la Chambre des communes: «Quelles que soient les causes
-de la révolte, les Syriens n'ont été soulevés ni à l'instigation des
-autorités anglaises, ni par des officiers anglais.» C'était
-certainement un des plus hardis mensonges dont pût user un ministre.
-Celui qui osait le commettre n'était-il pas bien venu à se plaindre de
-la mauvaise foi du gouvernement français?
-
-Lord Palmerston ne paraît pas avoir eu beaucoup de peine à entraîner
-les puissances continentales. La Russie était toute convertie
-d'avance. Quant à l'Autriche et à la Prusse, depuis longtemps
-inquiétées par les allures de M. Thiers, vivement blessées de sa
-tentative d'enlever au concert européen le règlement des affaires
-d'Orient, elles étaient disposées à prêter l'oreille aux insinuations
-du chef du _Foreign-Office_, et il lui fut aisé de réveiller en elles,
-contre la prépotence révolutionnaire de la France, cette méfiance dont
-ne s'étaient jamais complétement débarrassés les anciens tenants de la
-Sainte-Alliance. «Si nous cédions au gouvernement français, en cette
-occasion, leur disait-il, nous ferions de lui le dictateur de
-l'Europe, et son insolence ne connaîtrait plus de bornes[289].» Ce
-n'était pas que les cabinets de Vienne et de Berlin s'engageassent
-avec grand entrain dans la politique du ministre anglais, ni qu'ils
-fussent pleinement rassurés par ses promesses de succès facile; mais
-ils le suivaient en vertu de cette loi qui veut que toute volonté
-énergique et passionnée impose son ascendant aux caractères indécis,
-craintifs et faibles.
-
-[Note 289: BULWER, t. III, p. 44.]
-
-Lord Palmerston rencontra un peu plus de difficultés dans le sein même
-du cabinet anglais. Néanmoins, elles ne l'arrêtèrent pas longtemps. Si
-habitué qu'il fût à diriger à peu près sans contrôle les affaires de
-son département, il ne pouvait conclure un traité sans en aviser ses
-collègues. Aussi, le 4 juillet, à la fin du conseil de cabinet,
-annonça-t-il, d'un ton nonchalant et comme la chose la plus naturelle
-du monde, qu'il avait, depuis un certain temps déjà, engagé une
-négociation sur les bases antérieurement fixées, et qu'il venait de
-rédiger un traité dont il estimait convenable de donner connaissance
-au ministère. À cette nouvelle soudaine, les physionomies se
-rembrunirent, et personne n'ouvrit la bouche, sauf lord Holland, qui
-déclara ne pouvoir participer à aucune mesure risquant d'amener une
-rupture entre l'Angleterre et la France. Là-dessus, on se sépara, en
-renvoyant la discussion au conseil suivant. Cette première scène avait
-fait voir à lord Palmerston combien sa politique répugnait à ses
-collègues. Les uns, comme Clarendon et Holland, étaient ouvertement
-hostiles au traité. Plusieurs autres, indécis, troublés, désiraient
-qu'on ne précipitât rien et qu'on attendît les nouvelles de la
-démarche faite à Constantinople par Sami-Bey: cet ajournement
-contrariait autant lord Palmerston qu'un refus absolu; car il
-s'agissait précisément pour lui de gagner de vitesse ceux qui
-négociaient l'arrangement direct. Pour triompher de ces hésitations,
-il résolut de recourir aux grands moyens[290]. Le 5 juillet 1840,
-c'est-à-dire le lendemain du conseil dont il vient d'être parlé, il
-écrivit à lord Melbourne: «La divergence qui paraît exister entre
-quelques membres du cabinet et moi sur la question turque, et
-l'extrême importance que j'attache à cette question, m'ont conduit,
-après réflexion, à la conviction qu'il est de mon devoir, envers
-moi-même comme envers mes collègues, de vous délivrer, vous et
-d'autres, de la nécessité de décider entre mes vues et celles de
-certains membres du cabinet, en plaçant, comme je le fais en ce
-moment, ma démission entre vos mains.» Il rappelait sa conduite depuis
-la note du 27 juillet, puis il posait ainsi la question: «Il s'agit
-maintenant de décider si les quatre puissances, n'ayant pas réussi à
-persuader à la France de se joindre à elles, veulent ou ne veulent pas
-poursuivre, sans la France, l'accomplissement de leurs desseins... Mon
-opinion sur cette question est nette et absolue. Je crois que le but
-proposé est de la plus haute importance pour les intérêts de
-l'Angleterre, pour la conservation de l'équilibre général et pour le
-maintien de la paix en Europe. Je trouve les trois puissances
-entièrement prêtes à se rallier à mes vues sur cette matière, si ces
-vues doivent être celles du gouvernement britannique... J'estime que
-si nous nous retirons et si nous nous refusons à cette coopération
-avec l'Autriche, la Russie et la Prusse, dans cette affaire, parce que
-la France se tient à l'écart, nous donnerons à notre pays l'humiliante
-position d'être tenus en lisières par la France. Ce serait reconnaître
-que, même soutenus par les trois puissances du continent, nous n'osons
-nous engager dans aucun système politique en opposition avec la
-volonté de la France... Or il me semble que ceci est un principe qui
-ne sied pas à notre puissance et à notre position.» Le ministre
-montrait que si l'Angleterre se retirait, la Russie en profiterait
-pour «renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi sous quelque forme encore
-plus répréhensible», et il concluait ainsi: «Le résultat final sera la
-division effective de l'empire ottoman en deux États séparés, dont
-l'un sera dans la dépendance de la France, l'autre un satellite de la
-Russie, dans chacun desquels notre influence politique sera annulée,
-nos intérêts commerciaux seront sacrifiés. Je ne sache pas que j'aie
-jamais eu une conviction plus arrêtée sur aucun sujet d'une importance
-égale, et je suis très-sûr que si mon jugement sur cette question est
-erroné, il ne peut être que de peu de valeur sur les autres[291].» Le
-lendemain, dans une nouvelle lettre qui confirmait la première, lord
-Palmerston ajoutait: «Les nouvelles reçues d'Égypte et de Syrie,
-depuis deux jours, montrent que loin que Méhémet-Ali ait les moyens de
-soulever la Turquie contre le sultan, la Syrie s'est soulevée contre
-lui, et l'Égypte est vraisemblablement sur le point de suivre son
-exemple. Il semble bien clair que si, à cette époque, ses
-communications par mer avaient été coupées entre l'Égypte et la Syrie,
-ses difficultés intérieures auraient été telles qu'elles l'eussent
-probablement rendu beaucoup plus raisonnable[292].» L'effet fut ce
-qu'attendait l'auteur de cet habile plaidoyer. Lord Melbourne lui
-répondit en le priant d'écarter ses idées de retraite, et envoya toute
-cette correspondance à l'un des dissidents, lord Clarendon. Celui-ci
-protesta du chagrin qu'il éprouvait à faire de l'opposition à son
-collègue et offrit de se retirer lui-même. «Pour Dieu, qu'il n'y ait
-pas de démission du tout!» s'écria le premier ministre, convaincu que
-son cabinet ébranlé ne résisterait pas à une telle secousse. Il fut
-alors suggéré que Clarendon et Holland pourraient dégager leur
-responsabilité, en mentionnant leur opposition dans une note annexée
-aux registres du conseil: ils firent ainsi, et remirent copie de cette
-note à la Reine. Quant aux autres ministres, ils suivirent docilement
-lord Palmerston, qui put dès lors agir à sa guise.
-
-[Note 290: Quelques jours plus tard, le 27 juillet, rendant compte à
-son frère de ce qui s'était passé, Palmerston reconnaissait la gravité
-de l'opposition à laquelle il avait eu affaire. «Thiers et Guizot,
-disait-il, s'étaient persuadés que le cabinet anglais ne se laisserait
-jamais conduire à se séparer de la France sur cette question... Il y
-avait quelque fondement à cette méprise, car, quand on vint à
-délibérer sur cette question, je trouvai une telle résistance de la
-part de Holland et de Clarendon, et une telle tiédeur chez les autres
-membres du cabinet, que j'envoyai ma démission...» (BULWER, t. III, p.
-43.)]
-
-[Note 291: BULWER, t. II, p. 315 et suiv.]
-
-[Note 292: _Ibid._, p. 321.]
-
-En même temps qu'il déployait beaucoup d'activité et d'énergie pour
-faire prévaloir ses vues, le chef du _Foreign-Office_ s'attachait à
-envelopper ses négociations d'un mystère que nous ne pussions pas
-pénétrer. Non-seulement il gardait le secret, mais il l'obtenait de
-tous ceux avec qui il traitait. Suivant le mot de M. Guizot, «on se
-cachait de la France». Notre ambassadeur, cependant, s'apercevait bien
-qu'il se tramait quelque chose et tâchait d'y mettre obstacle. Se
-rendant compte qu'on nous en voulait surtout à cause de la tentative
-d'arrangement direct, il protestait qu'elle n'était pas l'oeuvre de la
-France: cette dénégation, qui reposait, à la vérité, sur une
-distinction un peu subtile entre l'initiative officielle et les
-incitations indirectes, rencontrait quelque incrédulité. «Il serait
-bien étrange, ajoutait M. Guizot, de voir les puissances s'opposer au
-rétablissement de la paix, ne pas vouloir qu'elle revienne si elles ne
-la ramènent de leurs propres mains, et se jeter une seconde fois entre
-le suzerain et le vassal pour les séparer au moment où ils se
-rapprochent. Il y a un an, cette intervention se concevait; on pouvait
-craindre que la Porte, épuisée, abattue par sa défaite de la veille,
-ne se livrât, pieds et poings liés, au pacha et n'acceptât des
-conditions périlleuses pour l'avenir. Mais aujourd'hui, après ce qui
-s'est passé depuis un an, quand la Porte a retrouvé de l'appui, quand
-le pacha prend lui-même, avec une modération empressée, l'initiative
-du rapprochement, quel motif, quel prétexte pourrait-on alléguer pour
-s'y opposer? Ce serait un inconcevable spectacle. Il est impossible
-que l'Europe, qui, depuis un an, parle de la paix de l'Orient comme de
-son seul voeu, entrave la paix qui commence à se rétablir d'elle-même
-entre les Orientaux.» Ces arguments étaient-ils de nature à agir sur
-les puissances? En tous cas, leur auteur n'avait que peu d'occasions
-de les développer; par une sorte de mot d'ordre, lord Palmerston et
-ses complices évitaient toute explication sérieuse avec l'ambassadeur
-de France.
-
-M. Guizot avait soin d'avertir son gouvernement du danger qui le
-menaçait, et lui envoyait, presque jour par jour, les renseignements
-qu'il pouvait recueillir. En dépit des manoeuvres auxquelles on
-recourait pour tout lui cacher, il était parvenu à découvrir assez
-exactement le dessein de lord Palmerston et l'impulsion subite donnée
-au projet d'une convention à quatre[293]. Seulement il s'exagérait
-l'obstacle résultant des divisions du cabinet anglais, et surtout,
-comptant sur les égards dus à un allié, il était persuadé que le
-traité, ainsi préparé en dehors de la France, lui serait communiqué
-avant la conclusion définitive, avec mise en demeure de dire si elle
-voulait ou non y adhérer; il en concluait que nous pouvions attendre,
-sans trop de péril, jusqu'à la dernière heure, les nouvelles à venir
-de Constantinople. D'ailleurs il avait été mis, intentionnellement
-peut-être, sur une fausse piste; il s'imaginait que les puissances
-commenceraient par répondre à la communication du plénipotentiaire
-ottoman, en renouvelant les promesses de la note du 27 juillet 1839,
-et que c'était sur la rédaction de cette réponse qu'on délibérait en
-ce moment. Il se trouvait encore sous l'empire de cette erreur, quand
-il écrivait, le 14 juillet, à M. Thiers: «Je crois, sans en être
-parfaitement sûr, que le projet de note collective à quatre, en
-réponse à la note de Chéhib-Effendi, a été adopté dans le conseil de
-samedi. La réserve est extrême depuis quelques jours... On prépare,
-soit sur le fond de l'affaire, soit sur le mode d'action, des
-propositions qu'on nous communiquera quand on aura tout arrangé,--si
-on arrange tout,--pour avoir notre adhésion ou notre refus.» Une
-circonstance particulière avait contribué à accroître cette trompeuse
-sécurité. On sait que la mission des ambassadeurs cesse par le seul
-fait de la mort du prince qu'ils représentent; or, Frédéric-Guillaume
-III étant mort le 7 juin, M. Guizot s'était assuré que M. de Bülow
-n'avait pas reçu les lettres de créance du nouveau roi de Prusse, et
-qu'il était, par suite, sans pouvoirs réguliers pour signer aucun acte
-au nom de son gouvernement.
-
-[Note 293: Dépêche de M. Guizot à M. Thiers, du 11 juillet 1840, et
-ses lettres au duc de Broglie et au général Baudrand, du 12 juillet.]
-
-À Paris, tout en croyant avoir du temps devant soi, M. Thiers sentait
-qu'un grand péril était proche; il ne voyait pas là, cependant, une
-raison de rien changer à sa conduite. «Je trouve fort graves les
-nouvelles que vous m'envoyez, écrivait-il, le 16 juillet, à M. Guizot;
-mais il ne faut pas s'en émouvoir, et tenir bon... Il faut attendre
-avec tout le sang-froid que vous savez garder sur votre visage comme
-dans le fond de votre âme. Nous n'aurons pas, vous et moi, traversé un
-plus dangereux défilé; mais nous ne pouvons pas faire autrement. À
-l'origine, on eût pu tenir une autre conduite; depuis la note du 27
-juillet 1839, il n'est plus temps.»
-
-M. Thiers ne savait pas parler si juste en disant qu'il «n'était plus
-temps». Au moment où il écrivait cette lettre, tout se trouvait déjà
-conclu et signé à Londres depuis vingt-quatre heures. Telle avait été
-la précipitation, qu'on n'avait pas attendu les pouvoirs réguliers du
-plénipotentiaire prussien et qu'on s'était contenté de l'assurance par
-lui donnée que son gouvernement ne le désavouerait pas. Loin d'avoir
-averti la France et de lui avoir demandé son dernier mot, comme M.
-Guizot s'y attendait et comme semblait l'exiger une alliance non
-encore rompue, on avait redoublé de soin pour la tromper sur ce qui se
-faisait. Que gagnait-on à ce mauvais procédé? Dans l'état d'esprit où
-il était, le gouvernement français, mis en demeure d'adhérer à la
-convention préparée, s'y fût très-probablement refusé[294]: le
-résultat dernier eût donc été toujours de signer à quatre comme on
-venait de le faire; seulement la France aurait été isolée en
-connaissance de cause, par sa propre volonté, sans avoir les mêmes
-motifs et le même droit de se plaindre. Il fallait davantage à lord
-Palmerston, qui semblait, en cette circonstance, poursuivre, outre
-l'exécution d'un plan diplomatique, la satisfaction d'une vengeance
-personnelle: plus il blessait au vif celui qu'il accusait d'avoir
-voulu le mystifier, plus cette vengeance lui paraissait complète et
-agréable. Et voilà comment il n'avait pas hésité à compliquer une
-opération déjà fort déplaisante à la France, par un procédé plus
-offensant encore que la mesure en elle-même.
-
-[Note 294: M. Thiers disait, quelques jours après, le 6 août, dans une
-dépêche à M. Guizot: «Ce que les procédés obligés avec une cour alliée
-exigeaient, c'est que l'Angleterre, avant de conclure, fît une
-dernière démarche auprès de l'ambassadeur de France, et lui soumît la
-convention proposée, en lui laissant le choix d'y adhérer ou non. Il
-est bien vrai que l'adhésion de la France à toute résolution
-entraînant l'emploi de la force contre le vice-roi n'était nullement
-supposable, car elle s'était souvent expliquée à cet égard; mais
-toutes les formes eussent été observées.»]
-
-Le traité ainsi conclu le 15 juillet se composait de quatre pièces
-séparées[295]. L'instrument principal était une convention par
-laquelle les quatre puissances s'engageaient envers la Porte à lui
-donner l'appui dont elle aurait besoin pour réduire le pacha et à
-protéger au besoin Constantinople contre les entreprises de ce
-dernier. La seconde pièce était un acte séparé par lequel le sultan
-indiquait quelles conditions il avait l'intention d'accorder au pacha:
-il devait lui proposer d'abord l'Égypte à titre héréditaire et la plus
-grande partie du pachalik de Saint-Jean d'Acre en viager; si, dans les
-dix jours de la notification, le pacha n'avait pas accepté, l'offre du
-pachalik d'Acre serait retirée et la concession réduite à l'Égypte
-seule; si, après un nouveau délai de dix jours, le pacha ne s'était
-pas encore soumis, l'offre entière serait non avenue. Suivaient
-ensuite deux protocoles, l'un sur une question de détail sans intérêt
-historique, l'autre, intitulé _Protocole réservé_, qui décidait
-l'exécution immédiate de la convention, sans attendre les
-ratifications. Pour justifier cette hâte insolite, le protocole
-invoquait «l'état actuel des choses en Syrie», c'est-à-dire
-l'insurrection fomentée par les agents de lord Ponsonby. Parmi les
-stipulations dont l'exécution immédiate était ainsi prescrite, se
-trouvait celle par laquelle la reine d'Angleterre et l'empereur
-d'Autriche s'engageaient à faire intercepter par leurs flottes, les
-communications entre l'Égypte et la Syrie, et à «donner toute
-l'assistance en leur pouvoir à ceux des sujets du sultan qui
-manifesteraient leur fidélité à leur souverain». En effet, lord
-Palmerston qui, dès le 13 juillet, avait fait avertir, à Naples,
-l'amiral Stopford de se préparer à soutenir les Syriens[296], lui
-expédiait, le 15 juillet, un courrier avec ordre d'agir immédiatement.
-En apprenant le passage de ce courrier par Paris, M. Thiers, bien que
-non encore avisé de la signature du traité, eut le pressentiment qu'il
-y avait là quelque danger pour le pacha, et il mit aussitôt en
-mouvement le télégraphe aérien, afin de faire parvenir le plus
-rapidement possible à Alexandrie l'avis de mettre en sûreté la flotte
-égyptienne qui croisait sur les côtes de Syrie. Bien lui en prit, car,
-s'il fallait en croire certains bruits, le courrier portait à lord
-Stopford l'instruction de s'emparer de cette flotte[297]. N'oublions
-pas que les vaisseaux anglais au moyen desquels on cherchait à
-frapper, à notre insu, ce coup contre le protégé de la France, étaient
-ceux-là mêmes qui, quelques jours auparavant, se trouvaient encore
-immobilisés dans les eaux des Deux-Siciles, et qui devaient leur
-liberté au succès de notre amicale médiation.
-
-[Note 295: Le texte même de ce document est publié dans les _Pièces
-historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]
-
-[Note 296: BULWER, t. III, p. 42.]
-
-[Note 297: M. Thiers a affirmé ce fait plus tard à la tribune.
-(Discours du 25 novembre 1840.)]
-
-Ce ne fut que le 17 juillet, deux jours après la signature du traité,
-et quand il croyait avoir pris de l'avance pour les mesures
-d'exécution, que lord Palmerston pria M. Guizot de passer au
-_Foreign-Office_, et lui donna lecture d'un _memorandum_ l'informant
-de ce qui venait d'être fait. Ce document, où l'on tâchait
-d'envelopper sous des formes presque caressantes la notification d'un
-acte aussi malveillant, rappelait d'abord comment les quatre
-puissances, n'ayant pu s'entendre avec la France, s'étaient trouvées
-placées en face de ces deux partis, ou d'abandonner aux chances de
-l'avenir les grandes affaires qu'elles avaient pris l'engagement
-d'arranger», ou bien «de marcher en avant sans la coopération de la
-France»; comment elles avaient «cru de leur devoir d'opter pour la
-dernière de ces alternatives», et avaient «conclu avec le sultan une
-convention destinée à résoudre d'une manière satisfaisante les
-complications actuellement existantes dans le Levant». Le _memorandum_
-témoignait du «vif regret» que les puissances éprouvaient «à se
-trouver momentanément séparées de la France» et de leur espoir que
-cette séparation serait de courte durée; il terminait en lui demandant
-son «appui moral» pour obtenir la soumission du pacha. M. Guizot,
-surpris, sentit la situation trop grave pour s'engager avant d'avoir
-reçu les instructions de son gouvernement. Il écouta en silence, se
-borna ensuite à relever froidement certains passages qui présentaient
-d'une façon inexacte le rôle et le langage de son gouvernement, mais
-ne discuta pas le fond. D'ailleurs, communication ne lui était pas
-faite du traité[298]; ce fut à peine si, après la lecture du
-_memorandum_, quelques indications sommaires lui furent données sur
-les conditions faites par le sultan au pacha. «Nous ne pouvons montrer
-la convention tant qu'elle n'a pas été ratifiée», écrivait, peu après,
-lord Palmerston à son frère[299]. Singulier scrupule, en vérité, de la
-part de celui qui croyait pouvoir exécuter cette convention avant
-toute ratification! La vraie raison n'était-elle pas précisément qu'on
-voulait nous dissimuler cette exécution immédiate et se ménager ainsi
-plus de chances de faire un coup de surprise? En tout cas, c'était un
-mauvais procédé de plus envers nous; on eût dit que lord Palmerston
-s'appliquait à ne nous en épargner aucun.
-
-[Note 298: Ce ne sera que le 16 septembre, après les ratifications
-échangées, que communication sera faite du traité au gouvernement
-français. La presse anglaise, il est vrai, en avait auparavant révélé
-les principales dispositions.]
-
-[Note 299: Lettre du 27 juillet 1840. (BULWER, t. III, p. 43.)]
-
-Dans cette histoire de la question d'Orient, la signature du traité du
-15 juillet marque une date importante et comme la séparation entre
-deux périodes distinctes. Avant d'aborder la seconde de ces périodes
-et de raconter la crise redoutable née de ce traité, ne convient-il
-pas de se recueillir un moment, d'essayer de juger le passé, et, dans
-ce dessein, de faire, pour ainsi dire, l'examen de conscience des
-principaux acteurs de ce drame diplomatique? Commençons par le
-gouvernement français. Combien, en juillet 1840, il est loin de ses
-espérances de juillet 1839, alors qu'il se félicitait d'avoir
-substitué, aux vieux restes de la Sainte-Alliance formée contre lui,
-un nouveau concert européen où il comptait jouer l'un des premiers
-rôles, alors qu'il croyait avoir placé la Russie, son ennemie la plus
-acharnée depuis 1830, dans l'alternative de capituler ou de s'isoler!
-Maintenant, c'est lui, au contraire qui est isolé; il s'est brouillé
-avec son alliée de dix ans, l'Angleterre; il a rejeté vers la Russie
-les cabinets de Vienne et de Berlin, qui s'en éloignaient pour venir à
-lui, et il a vu quatre grandes puissances nouer, en dehors de lui,
-sinon contre lui, une alliance qui semble la résurrection de la
-coalition de 1813. La cause d'un mécompte si complet et si prompt
-saute aujourd'hui à tous les yeux. C'est que, placée en face de
-questions multiples et complexes, la France n'a pas su mettre chacune
-à son rang; elle s'est exagéré l'importance de la question des
-agrandissements du pacha, qui n'était que secondaire, au point de
-perdre de vue la question qui, à l'origine, lui avait apparu avec
-raison comme la principale, celle de sa rentrée dans le concert des
-puissances; et elle est arrivée à confondre son intérêt, non pas même
-avec l'intérêt vrai de Méhémet-Ali, ce qui eût été déjà peu
-admissible, mais avec les prétentions de ce faux Alexandre[300]. Cette
-grave erreur de direction a été compliquée d'erreurs particulières,
-d'illusions sur la force du pacha, sur les hésitations ou les
-répugnances du cabinet anglais, sur les dispositions des autres
-puissances. Toutes ces fautes ne sont pas celles d'un ministère plutôt
-que d'un autre; commencées par le ministère du 12 mai, elles ont été
-continuées par le ministère du 1er mars, chacun d'eux repoussant
-obstinément les chances, plusieurs fois offertes, de sortir
-honorablement et même brillamment de la mauvaise voie où la France
-était fourvoyée. Le Roi lui-même a eu sa part des illusions générales.
-Quant au parlement et à l'opinion, loin d'être innocents, ils sont les
-principaux coupables; par la surexcitation de l'orgueil national, ils
-ont aggravé au dehors les difficultés du gouvernement, en même temps
-qu'ils lui interdisaient tout retour de sagesse.
-
-[Note 300: Il était alors de langage courant, en France; de qualifier
-Méhémet-Ali de «nouvel Alexandre».]
-
-Si, pour être un grand politique, il suffisait de bien savoir ce que
-l'on veut, de marcher vers son but avec adresse et résolution, et d'y
-arriver non-seulement malgré ses adversaires, mais malgré ses alliés
-et même malgré ses collègues, en bernant et mortifiant les uns, en
-dominant et entraînant les autres,--lord Palmerston se fût montré tel
-dans cette campagne diplomatique. Mais ce titre de grand politique
-exige plus encore; il faut que le but ait été placé aussi haut qu'il
-devait l'être, qu'au lieu de s'abaisser à poursuivre la satisfaction
-d'une passion secondaire et passagère, on ait eu en vue l'avantage
-supérieur et permanent du pays. Or est-ce là ce qu'a fait le promoteur
-du traité du 15 juillet? Que l'Angleterre eût intérêt à ne pas
-laisser la prépondérance française s'établir en Égypte, on le
-comprend. Mais son intérêt était aussi de ne pas rompre l'alliance
-occidentale et libérale; il était surtout de ne pas compliquer
-gratuitement une telle rupture par des offenses qui risquaient de
-provoquer une guerre, et qui, en tout cas, devaient laisser de longs
-et dangereux ressentiments. En somme, lord Palmerston avait fait
-preuve d'une vue très-nette, mais très-courte, de plus d'adresse
-inférieure que de grande habileté. S'il ne s'était pas trompé sur le
-détail et le procédé, il s'était trompé sur la direction générale,
-aveuglé par sa jalousie contre la France, comme nous l'étions par
-notre engouement pour le pacha.
-
-La Russie venait de se donner le plaisir, très-goûté par l'empereur
-Nicolas, d'isoler et de mortifier la France de Juillet; mais c'était
-en renonçant à la prépondérance orientale, qui avait été de tout temps
-l'objet premier, presque exclusif, de sa politique, et pour laquelle,
-notamment, elle avait combattu en 1828, négocié en 1833. Y avait-elle
-au moins gagné de rompre à tout jamais cette alliance occidentale où
-elle n'avait pas tort, en effet, de voir le principal obstacle à ses
-desseins sur Constantinople? La guerre de Crimée devait répondre à
-cette question.
-
-Quant à l'Autriche, après avoir rêvé, au début de cette crise, une
-grande politique, celle d'un concert européen dont le siége eût été à
-Vienne, et avec lequel elle eût fait échec à la Russie en Orient, elle
-avait, devant la division de la France et de l'Angleterre, renoncé à
-ses projets, et, abdiquant humblement toute prétention à une
-initiative quelconque, elle s'était mise à la remorque de lord
-Palmerston et du czar; depuis lors, docile et inquiète, elle servait
-des passions qui n'étaient pas les siennes, s'associait à des
-aventures qui l'effrayaient, et, avec l'amour de l'immobilité,
-participait à des actes qui risquaient de mettre en branle toute
-l'Europe. Ce que nous disons de l'Autriche s'applique aussi à la
-Prusse, avec cette réserve que le gouvernement de Berlin avait dans la
-question orientale moins d'intérêt, d'action, et, par suite, aussi
-moins de responsabilité.
-
-Nulle puissance donc qui puisse être satisfaite et fière de sa
-conduite. Toutes ont commis des fautes. Aucune n'a fait de grande et
-haute politique. Le résultat, nous allions dire le châtiment, est une
-situation singulièrement tendue, obscure, périlleuse pour tous.
-Personne ne peut savoir ce qui en va sortir, et si ce ne sera pas la
-ruine de cette longue paix dont l'Europe jouissait depuis 1815 et à
-laquelle elle n'avait jamais été plus attachée.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-LA GUERRE EN VUE.
-
-(Juillet-Octobre 1840.)
-
- I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet. L'effet sur
- le public. Les journaux. Le ministère ne cherche pas à contenir
- l'opinion.--II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée.--III.
- Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son attitude
- dans le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la guerre. Accord
- extérieur du Roi et de son ministre.--IV. Les armements. Attitude
- diplomatique de M. Thiers. Langage de M. Guizot à Londres. Lord
- Palmerston persiste dans sa politique, malgré les hésitations de
- ses collègues. Débats à la Chambre des communes.--V. Inquiétudes
- de l'Autriche et de la Prusse. Intervention conciliatrice du roi
- des Belges. Elle échoue devant l'obstination de lord Palmerston.
- Le _memorandum_ anglais du 31 août.--VI. Louis-Napoléon réfugié à
- Londres. Ses menées pour s'allier à la gauche et débaucher
- l'armée. Expédition de Boulogne. Impression du public. Le
- procès.--VII. Continuation des armements. Fortifications de
- Paris. M. Thiers s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en
- Italie. Nouvelles scènes faites par le Roi aux ambassadeurs. La
- presse. Les journaux ministériels et radicaux. Excitation ou
- inquiétude du public. Les grèves. L'Europe est à la merci des
- incidents.--VIII. Les premières mesures d'exécution contre le
- pacha. Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de
- transiger. Cette transaction est appuyée par M. Thiers. Divisions
- dans le sein du cabinet anglais.--IX. Déchéance du pacha et
- bombardement de Beyrouth. Lord Palmerston triomphe. Mécompte de
- M. Thiers. Explosion belliqueuse en France. Premiers symptômes de
- réaction pacifique. Les journaux poussent à la guerre.--X. Que
- serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut espérer
- concentrer la lutte entre la France et l'Autriche. Dispositions
- de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, de la Confédération
- germanique. Puissant mouvement d'opinion contre la France, en
- Allemagne. Son origine. Ses manifestations en 1840. Réveil de
- l'idée allemande qui sommeillait depuis 1815. La France, en cas
- de guerre, se fût retrouvée en face de la coalition. La
- propagande révolutionnaire n'eût pas été une force contre
- l'Europe, et elle eût été un danger pour la France.--XI. M.
- Thiers penche vers une attitude belliqueuse. Divisions du
- cabinet. Résistance du Roi. Les ministres offrent leur démission.
- Transaction entre le prince et ses conseillers. La note du 8
- octobre.--XII. Effet de cette note en Angleterre. En France,
- l'agitation révolutionnaire s'aggrave, et la réaction pacifique
- se fortifie. Situation mauvaise de M. Thiers. L'attentat de
- Darmès. Désaccord entre le Roi et le cabinet sur le discours du
- trône. Démission du ministère. Les résultats de la seconde
- administration de M. Thiers. Service rendu par Louis-Philippe.
-
-
-I
-
-«Je suis curieux de savoir comment Thiers a pris notre convention,
-écrivait, le 21 juillet 1840, lord Palmerston à M. Bulwer, son chargé
-d'affaires. Sans aucun doute, cela a dû le mettre très en colère;
-c'est un coup pour la France; mais elle se l'est attiré par son
-obstination.» Et plus loin: «Thiers commencera probablement par faire
-le bravache; mais nous ne sommes pas gens à nous laisser épouvanter
-par des menaces[301].» Grandes furent, en effet, à la nouvelle du
-traité du 15 juillet, la surprise et l'émotion du ministre français;
-il n'était pas seulement blessé de l'offense faite à son pays: il se
-sentait personnellement atteint, se rendant compte du tort fait à son
-renom d'habileté. Toutefois, il se montra d'abord plus calme que ne
-s'y attendait lord Palmerston. Ainsi, du moins, il apparut à M. Bulwer
-dans l'entretien où, pour la première fois, il fut question entre eux
-du traité. «M. Thiers était naturellement très-déconcerté, rapporte le
-diplomate anglais; il me parla de l'effet qui serait produit sur
-l'opinion publique en France, me pria de ne rien dire jusqu'à ce qu'il
-eût pris ses mesures pour prévenir quelque violente explosion, et
-m'entretint sur ce sujet, je dois lui rendre cette justice, avec plus
-de regret que d'irritation[302].» M. de Sainte-Aulaire, qui avait reçu
-l'ordre de retourner immédiatement à Vienne, eut aussi, dans ces
-premiers jours, une longue conversation avec le président du conseil.
-M. Thiers lui parut se rendre compte «qu'engager la France dans une
-lutte où elle se trouverait seule contre toute l'Europe, ce serait
-encourir une terrible responsabilité, et qu'un sentiment de vanité
-blessée, une infatuation systématique en faveur de Méhémet-Ali ne
-justifierait pas le ministre coupable d'une telle audace». Aussi
-déclarait-il «s'abstenir de prendre une résolution extrême». «Je ne
-ferai au début, disait-il, que le strict nécessaire, et resterai bien
-en deçà de ce que réclamera le sentiment national quand le traité de
-Londres sera connu en France». Il annonçait même ne pas vouloir
-convoquer les Chambres, de «peur d'être entraîné par elles[303]». Il
-tenait un langage semblable à ses autres ambassadeurs. Tout en leur
-recommandant de se montrer tristes, sévères, inquiétants, de laisser
-voir que nous avions ressenti l'offense, il les détournait de tout ce
-qui eût pu provoquer une rupture violente. «Se plaindre, écrivait-il
-le 21 juillet à M. Guizot, est peu digne de la part d'un gouvernement
-aussi haut placé que celui de la France; mais il faut prendre acte
-d'une telle conduite... Désormais la France est libre de choisir ses
-amis et ses ennemis, suivant l'intérêt du moment et le conseil des
-circonstances. Il faut sans bruit, sans éclat, afficher cette
-indépendance de relations que la France sans doute n'avait jamais
-abdiquée, mais qu'elle devait subordonner à l'intérêt de son alliance
-avec l'Angleterre. Aujourd'hui, elle n'a plus à consulter d'autres
-convenances que les siennes. L'Europe ni l'Angleterre, en particulier,
-n'auront rien gagné à son isolement. Toutefois, je vous le répète, ne
-faites aucun éclat; bornez-vous à cette froideur que vous avez
-montrée, me dites-vous, et que j'approuve complétement. Il faut que
-cette froideur soit soutenue.» Le président du conseil ajoutait,
-toujours à la même date: «Ayez soin, en faisant sentir notre juste
-mécontentement, de ne rien amener de péremptoire aujourd'hui. Je ne
-sais pas ce que produira la question d'Orient. Bien sots, bien fous
-ceux qui voudraient avoir la prétention de le deviner. Mais, en tout
-cas, il faudra choisir le moment d'agir pour se jeter dans une fissure
-et séparer la coalition. Éclater aujourd'hui serait insensé et point
-motivé; d'autant que nous sommes peut-être en présence d'une grande
-étourderie anglaise. En attendant, il faut prendre position et voir
-venir avec sang-froid[304].»
-
-[Note 301: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 277, 278.]
-
-[Note 302: _Ibid._, p. 274, 275.]
-
-[Note 303: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 304: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Si désireux que fût M. Thiers de retarder le moment où le public
-français serait mis au courant de ce qui venait d'être fait à Londres,
-une telle nouvelle ne pouvait demeurer longtemps cachée: elle commença à
-s'ébruiter dans Paris, le 25 juillet; le 26, les journaux l'annoncèrent
-explicitement. L'effet en fut d'autant plus considérable que les esprits
-n'y étaient nullement préparés. Absorbés par les incidents de la
-politique intérieure, ils avaient, depuis plusieurs mois, à peu près
-perdu de vue les affaires d'Orient, dont il n'était plus question ni à
-la tribune ni dans la presse. Voici qu'ils y étaient brusquement
-ramenés, non point pour voir la France jouer le rôle prépondérant,
-solennellement promis, un an auparavant, par le rapport de M. Jouffroy,
-mais pour apprendre que toutes les puissances s'étaient coalisées en se
-cachant de nous et dans le dessein d'écraser notre protégé, le pacha
-d'Égypte. Pour des imaginations que l'on venait précisément d'échauffer
-en soufflant sur les cendres napoléoniennes, la déception était
-douloureuse, irritante. «C'est le traité de Chaumont», disait-on en
-répétant un mot attribué au maréchal Soult. L'alarme générale se
-manifesta par une baisse extraordinaire à la Bourse[305]. Toutefois, si
-inquiet que l'on fût, la colère dominait. Les autres questions s'étaient
-subitement évanouies devant celle qui apparaissait comme la «question
-nationale». Tous les partis, réunis dans un même sentiment, ne
-rivalisaient que de susceptibilité patriotique. Les témoignages
-contemporains sont unanimes. «Je n'avais pas vu, depuis longtemps, une
-semblable explosion de sentiment national», lisons-nous, à la date du 27
-juillet, sur le journal intime d'un observateur exact et clairvoyant; et
-il ajoutait, le lendemain: «Les têtes se montent de plus en plus[306].»
-Henri Heine écrivait de Paris, le 27 juillet: «Les mauvaises nouvelles
-arrivent coup sur coup. Mais la dernière et la pire de toutes, la
-coalition entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, contre
-le pacha d'Égypte, a plutôt produit ici un joyeux enthousiasme guerrier
-que de la consternation... Les sentiments et les intérêts nationaux
-blessés opèrent maintenant une suspension d'armes entre les partis
-belligérants. À l'exception des légitimistes, tous les Français se
-rassemblent autour du drapeau tricolore, et leur mot d'ordre commun est:
-«Guerre à la perfide Albion!» Et, le 28 juillet: «Peut-être cent
-cinquante députés qui se trouvent encore à Paris se sont prononcés pour
-la guerre de la façon la plus déterminée, en cas que l'honneur national
-offensé exigeât ce sacrifice[307].» «Le public est incroyablement
-belliqueux, rapportait, le 30 juillet, l'un des correspondants de M.
-Guizot; les têtes les plus froides, les caractères les plus timides sont
-emportés par le mouvement général; tous les députés que je vois se
-prononcent sans exception pour un grand développement de forces; les
-plus pacifiques sont las de cette question de guerre qu'on éloigne
-toujours et qui toujours se remontre. Il faut en finir, dit-on, et cette
-disposition a réagi sur nos anniversaires de ce mois; il y avait, le 28,
-soixante à quatre-vingt mille hommes sous les armes, et tout le monde
-était heureux de voir tant de baïonnettes à la fois. Hier, quand le Roi
-a paru au balcon des Tuileries, il a été salué par des acclamations
-réellement très-vives, et quand l'orchestre a exécuté la _Marseillaise_,
-il y a eu un véritable entraînement[308].» Le 2 août, le duc de Broglie
-résumait ainsi l'état des esprits: «Il y a chez tous, sans exception, un
-grand sentiment d'indignation, une indignation sérieuse, réelle, et une
-conviction non moins sérieuse qu'il ne faut plus compter que sur
-soi-même et qu'il y a lieu de se mettre en défense; c'est un sentiment
-aussi vrai que celui qui a suivi les premiers jours de 1830 et favorisé
-l'expédition d'Anvers; il a le même caractère d'unanimité[309].»
-Toujours à cette date, M. Léon Faucher écrivait à un Anglais, ami de la
-France, M. Reeve: «Je n'avais jamais vu, depuis 1830, un enthousiasme
-aussi prononcé ni aussi soutenu. C'est l'esprit national se montrant
-sans bravade... Tenez pour certain que si le gouvernement ne répondait
-pas par une attitude énergique au traité de Londres, il serait renversé
-par une révolution[310].»
-
-[Note 305: Le 3 pour 100, qui était, le 18 juillet, à 86 fr. 50, se
-cotait 78 fr. 75, le 6 août. Les actions de la Banque de France
-baissèrent de 3,770 à 3,000 francs.]
-
-[Note 306: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-[Note 307: _Lutèce_, p. 99, 100, 108.]
-
-[Note 308: Lettre de M. de Lavergne, alors chef du cabinet du ministre
-de l'intérieur. (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-[Note 309: Lettre à M. Guizot. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 310: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. Ier, p.
-93.]
-
-Le langage des journaux répondait à ces sentiments: on eût dit autant
-de clairons sonnant la charge. «La France, disait le _Siècle_ du 28
-juillet, entend que l'on compte avec elle, fût-on Russe ou Anglais,
-pour régler les affaires de l'Europe, et elle se lèverait tout entière
-pour se répandre au delà de ses frontières, comme il est déjà arrivé
-une fois, plutôt que de se résigner à ce rôle passif auquel ses alliés
-d'hier, comme ses anciens ennemis, veulent insolemment la réduire.» On
-lisait dans le _Temps_ du même jour: «L'Europe est bien faible contre
-nous. Elle peut essayer de jouer avec nous le terrible jeu de la
-guerre; nous jouerons avec elle le formidable jeu des révolutions. Que
-si l'on nous pousse à promener de nouveau le drapeau tricolore de
-capitale en capitale, nous ne le ferons plus, cette fois, pour
-accumuler contre nous les représailles des peuples, mais bien plutôt
-pour favoriser leur affranchissement.» Il n'était pas jusqu'au sage
-_Journal des Débats_ qui ne déclarât, le 29 juillet: «Le traité est
-une insolence que la France ne supportera pas; son honneur le lui
-défend.» Et il ajoutait, en rappelant la situation de l'Irlande: «À ce
-terrible jeu des batailles, ce n'est pas nous qui avons le plus de
-risques à courir.» Il disait encore, deux jours après: «La France ne
-reculera pas... La France ne peut pas reculer, parce que ce serait se
-laisser mettre au rang des puissances de second ordre... Il est
-nécessaire qu'elle se prépare à la guerre.» Les radicaux du
-_National_, contemplaient, avec une sorte de satisfaction railleuse,
-cette effervescence guerrière. «On a pu voir, au milieu de cette
-agitation, disaient-ils, combien les traités de 1815 pèsent à notre
-pays, combien il serait heureux d'en effacer les souillures... Si
-nous avions un autre gouvernement, la guerre serait acceptée déjà, car
-on nous l'a déclarée.» Seulement le _National_ ajoutait qu'il fallait,
-pour la faire, porter la révolution en Italie, dans les États du Rhin,
-dans l'Allemagne entière, en Pologne, et il mettait au défi la
-monarchie d'avoir cette hardiesse: «Les conditions de la guerre,
-concluait-il, nous les connaissons tous, et vous aussi peut-être...
-C'est pour cela qu'il vous est défendu de la tenter.» Une seule
-feuille essayait de se soustraire à cet entraînement général, c'était
-la _Presse_, inspirée par M. Molé et M. de Lamartine. «Et pourquoi,
-s'il vous plaît, la guerre? demandait-elle, le 31 juillet. Parce que
-M. Thiers est un aimable étourdi. Il sait bien faire les coalitions;
-il ne sait pas les prévoir... Jadis, toutes les puissances de l'Europe
-se coalisèrent pour se venger de Napoléon. Aujourd'hui, les mêmes
-puissances se coalisent pour se moquer de M. Thiers.» Mais le public
-ne se sentait pas disposé à sourire de ces malices; tout entier à son
-indignation patriotique, il eût plutôt traité de lâches et de traîtres
-ceux qui ne s'y associaient pas.
-
-M. Thiers trouvait donc, dans l'opinion, des impressions plus vives
-que n'avaient été tout d'abord les siennes propres; ni le public, ni
-la presse ne semblaient disposés à garder la réserve expectante, le
-tranquille sang-froid qu'il avait jugé convenir à la situation. Dans
-quelle mesure en fut-il contrarié? On aurait peine à le dire. En tout
-cas, il ne paraît pas avoir eu, un moment, l'idée de se poser en
-modérateur. Dès le premier jour, au contraire, les journaux officieux
-s'appliquèrent à ne se laisser dépasser en véhémence par aucun autre.
-Peut-être, après tout, M. Thiers regardait-il cette explosion
-d'indignation nationale comme une diversion utile, et aimait-il mieux
-voir les esprits s'échauffer contre les mauvais procédés de
-l'Angleterre que de s'entendre demander compte de sa mésaventure
-diplomatique. À un point de vue moins personnel, il ne lui déplaisait
-pas que ceux qui s'étaient mal conduits envers nous ressentissent
-quelque inquiétude. La leçon lui paraissait nécessaire. Selon lui, la
-faiblesse des ministères précédents avait répandu, en Europe, l'idée
-que «la France n'avait de résistance sur rien[311]»; il se félicitait
-de ce qui pouvait troubler cette impertinente sécurité. Ajoutons enfin
-qu'il craignait de faire la figure un peu piteuse des gens trompés:
-devenir menaçant a souvent paru, en pareil cas, la seule chance de ne
-pas être ridicule; c'est ce qui faisait dire à M. de Rémusat, peu
-après la signature du traité: «Le moyen de ne pas être humilié est de
-se montrer offensé.» Était-ce là un sentiment juste de la dignité
-nationale ou un faux calcul d'amour-propre? M. de Tocqueville
-exprimait une idée qui avait quelque rapport avec celle de M. de
-Rémusat, quand il écrivait à M. Stuart Mill: «Pour maintenir un
-peuple, et surtout un peuple aussi mobile que le nôtre, dans l'état
-d'âme qui fait faire les grandes choses, il ne faut pas lui laisser
-croire qu'il doit aisément prendre son parti qu'on tienne peu compte
-de lui. Après la manière dont le gouvernement anglais a agi à notre
-égard, ne pas montrer le sentiment de la blessure reçue eût été, de la
-part des hommes politiques, comprimer, au risque de l'éteindre, une
-passion nationale dont nous aurons besoin quelque jour. L'orgueil
-national est le plus grand sentiment qui nous reste[312].» Sans doute,
-ce peut être un devoir pour le gouvernement d'entretenir cette
-susceptibilité patriotique; mais c'est son devoir non moins étroit de
-la diriger quand elle s'égare, de la contenir quand elle est
-excessive. Si, comme le prétendait M. de Rémusat, le moyen de ne pas
-être humilié d'un mauvais procédé est de s'en montrer offensé, on peut
-dire aussi qu'en faisant trop d'éclat de son irritation, on grossit
-l'offense. Il semble parfois, dans ces questions diplomatiques, qu'un
-pays soit offensé dans la mesure où il proclame lui-même qu'il l'est.
-En tout cas, se fâcher très-haut, sans être assuré d'obtenir et résolu
-à exiger, coûte que coûte, une satisfaction proportionnée à
-l'irritation qu'on témoigne, c'est s'exposer à une humiliation plus
-grande que celle de l'injure et amoindrir cet «orgueil national» que
-M. de Tocqueville avait souci de garder intact. Estimait-on que les
-questions posées en juillet 1840 ne valaient pas, pour la France, le
-risque d'une guerre contre toute l'Europe? Il importait alors,
-non-seulement à notre sécurité, mais surtout à notre dignité, de ne
-pas parler de l'offense ressentie, comme on parle de celles qu'il faut
-laver dans le sang. Il y avait là une mesure à garder soigneusement,
-et, si l'opinion échauffée la dépassait, c'était au gouvernement
-d'user de son influence pour l'y ramener.
-
-[Note 311: C'est l'expression employée par M. de Rémusat, dans une
-lettre écrite à M. Guizot, aussitôt après avoir connu le traité.
-(_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-[Note 312: Lettre du 18 décembre 1840.]
-
-Ce devoir, M. Thiers ne paraît pas en avoir compris alors
-l'importance, ou du moins il crut impossible de le remplir. Ce n'était
-pas qu'il eût pris le parti de régler sa conduite sur les emportements
-de l'opinion et de monter sa diplomatie au ton des journaux. Non,
-toujours résolu à ne pas faire un _casus belli_ de la seule signature
-du traité, il s'était fait un plan de politique expectante par lequel
-il comptait obtenir une revanche, sinon très-prompte, du moins
-assurée, de l'offense du 15 juillet. C'est ce plan dont il importe
-d'abord de se faire une idée exacte.
-
-
-II
-
-Tous les calculs de M. Thiers reposaient entièrement sur la confiance
-dans la force et dans la résolution du pacha, confiance alors si
-répandue en France et si absolue, qu'elle ne se discutait même
-pas[313]. Plus tard, quand les événements eurent apporté au
-gouvernement français un complet démenti, M. de Rémusat, interrogé sur
-la cause d'une si grosse erreur, répondait: «Comment voulez-vous que
-nous ayons deviné la vérité? Sans parler de l'opinion politique qui,
-vous le savez, s'était attachée, depuis plusieurs années, à grandir
-Méhémet-Ali et Ibrahim, nous trouvions, dans les cartons des
-ministères, une foule de renseignements recueillis par nos
-prédécesseurs et plus concluants les uns que les autres. De plus, le
-Roi, qui avait suivi cette affaire depuis le début et qui
-naturellement devait connaître les faits mieux que nous, nous
-affirmait qu'il n'y avait rien à craindre et que le pacha était en
-état de résister à l'Europe[314].» Louis-Philippe, en effet, avait ou
-affectait d'avoir la plus haute opinion de la puissance de
-Méhémet-Ali. «C'est un second Alexandre, disait-il souvent au chargé
-d'affaires d'Angleterre; je n'ai pas une armée capable de lutter avec
-celle qu'il pourrait amener sur le champ de bataille[315].»
-
-[Note 313: Cette confiance paraissait appuyée sur les témoignages les
-plus autorisés. Le maréchal Marmont, qui vivait alors à Vienne,
-répétait souvent à M. de Sainte-Aulaire qu'il avait vu manoeuvrer
-l'armée du pacha, et qu'à nombre égal elle n'aurait pas à craindre une
-armée russe. (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
-
-[Note 314: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-[Note 315: BULWER, t. II, p. 309.]
-
-De cette foi dans le pacha, M. Thiers déduisait toute une série de
-prévisions qu'il exposait à peu près en ces termes, dans les
-communications verbales ou écrites avec ses collègues et ses agents
-diplomatiques[316]: «Le pacha résistera. Que feront les quatre alliés
-pour vaincre cette résistance? Ils ont jugé eux-mêmes la question si
-embarrassante qu'ils n'ont pas osé se la poser: entre eux, rien n'a été
-prévu, rien n'a été réglé à ce sujet. Les mesures maritimes,--blocus des
-côtes, bombardement de quelques villes,--seront de nul effet: il suffira
-à l'armée égyptienne de se concentrer dans l'intérieur des terres.
-Tentera-t-on de débarquer des troupes pour aller l'y chercher? Où
-trouver ce corps de débarquement? L'Angleterre ne l'a pas. L'Autriche et
-la Prusse semblent résolues à ne pas le fournir. La Turquie n'a plus
-d'armée, et l'on sait d'ailleurs ce que valent ses soldats en face de
-ceux d'Ibrahim. Et puis, s'il ne s'agit que d'un corps peu considérable,
-comme une escadre peut en transporter à pareille distance, les
-quatre-vingt mille hommes d'Ibrahim auront bientôt fait de le jeter à la
-mer. L'Angleterre se résoudra-t-elle donc à prier la Russie d'envoyer
-par terre, à travers l'Arménie, une armée en Syrie? Mais cette armée,
-prise à revers par les populations du Caucase, arriverait, déjà épuisée,
-devant les Égyptiens, dix fois plus nombreux. Rien de tout cela n'est
-sérieux. Ajoutez que la mauvaise saison est proche: avec l'hiver, nul
-moyen de tenir la mer devant une côte sans abri; nul moyen de faire
-traverser, à une armée nombreuse, les montagnes d'Arménie. Il est donc,
-en tout cas, certain que rien ne pourra être accompli avant le
-printemps. Eh bien, pendant ces longs mois d'attente, en présence de ces
-difficultés, de ces impossibilités d'exécution, n'est-il pas
-très-probable que la division éclatera entre les puissances, ou que tout
-au moins quelques-unes hésiteront et se retireront? Ne verra-t-on pas
-reparaître forcément, entre l'Angleterre et la Russie, l'opposition
-d'intérêts qui est au fond des choses, et chacune de ces deux puissances
-ne sera-t-elle pas plus disposée à jalouser qu'à seconder l'action de
-l'autre? L'Autriche et la Prusse, qui ne se sont engagées que sur la
-promesse d'une exécution facile et prompte, ne chercheront-elles pas à
-se dérober? Dans la Chambre des communes, et jusque dans le sein du
-cabinet britannique, ne sera-t-il pas demandé à lord Palmerston un
-compte sévère de l'imbroglio inextricable, stérile et périlleux, où il
-aura engagé son pays et l'Europe? Au jour où se manifesteront ces
-incertitudes, ces regrets, ces discordes, quand les coalisés du 15
-juillet auront abouti à cette mortification de se trouver impuissants en
-face d'un pacha d'Égypte, et que lord Palmerston aura été convaincu
-d'une immense étourderie, alors ce sera l'occasion pour la France, qui
-aura vu ses prévisions justifiées, de faire dans les conseils européens
-une rentrée triomphante qui la vengera de tous les déplaisirs passés.»
-Cette argumentation n'était pas mal construite, à une condition,
-cependant, c'est que la base en fût solide; or cette base, on vient de
-le voir, était la foi dans la résistance du pacha.
-
-[Note 316: Cf. les _Mémoires de M. Guizot_, les _Mémoires inédits de
-M. de Sainte-Aulaire_, la correspondance également inédite de M.
-Thiers avec M. de Barante.]
-
-Cette sorte de dissolution sans violence de la coalition, cette
-faillite par impuissance était, aux yeux de M. Thiers, l'éventualité
-la plus probable et la plus désirable. Toutefois, ce n'était pas la
-seule qu'il eût en vue. Il prévoyait aussi le cas où le pacha, poussé
-à bout, ne se contenterait pas de garder la défensive, et où, passant
-le Taurus, il marcherait sur Constantinople. Du coup, disait le
-ministre, l'empire ottoman tomberait en morceaux, son partage serait
-inévitable et l'Europe ébranlée jusqu'en ses fondements; la France ne
-pourrait demeurer immobile. «C'est alors, continuait M. Thiers, que
-commencerait le grand jeu. En approchant du Bosphore, l'armée
-égyptienne aurait chance de rencontrer des armées européennes qui
-rendraient la partie plus égale, mais, en ce cas aussi, les armées
-françaises paraîtraient sur le Rhin et au delà des Alpes. C'est là
-qu'est marquée leur place de combat, c'est là qu'elles défendraient
-l'Égypte et la Syrie, et ce secours ne serait pas moins efficace pour
-Méhémet-Ali que des flottes et des armées envoyées à son aide sur les
-côtes de la Méditerranée. L'Autriche et la Prusse, placées alors en
-première ligne, dans une lutte où elles s'engageraient sans intérêt et
-sans passion, payeraient cher leur complaisance pour l'Angleterre et
-la Russie, et elles apprendraient qu'il y a bien aussi quelque danger
-à braver le ressentiment de la France[317].» Le président du conseil
-répétait avec insistance que, «quoi qu'il arrivât en Orient, la France
-n'y tirerait pas un coup de canon», et que, si elle était obligée
-d'agir par les armes, elle porterait tout son effort en Allemagne et
-surtout en Italie. On voit que M. Thiers, tout en repoussant la guerre
-immédiate, la croyait possible dans certaines éventualités; sans la
-désirer, il l'acceptait, et il prévoyait qu'elle serait alors générale
-et européenne.
-
-[Note 317: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-En attendant l'heure, dans tous les cas lointaine, de cette rentrée
-diplomatique ou militaire, le président du conseil était décidé à
-garder son attitude expectante, laissant aller les événements, dont il
-espérait la justification de ses pronostics, observant, chez les
-autres puissances, les embarras et les divisions d'où devait sortir
-l'occasion prévue. Toutefois, ce n'était pas, dans sa pensée, une
-attente inerte: il voulait l'employer à armer la France.
-«L'expectative armée et fortement armée, disait-il, voilà notre
-politique[318].» Au lendemain de 1830, sous le coup du péril
-extérieur et intérieur, l'armée, qui ne comptait, sous la
-Restauration, que deux cent trente et un mille hommes et quarante-six
-mille chevaux, avait été tout à coup portée à quatre cent
-trente-quatre mille hommes et quatre-vingt-dix mille chevaux, et le
-budget de la guerre élevé de 187 millions à 373. Mais, une fois
-rassuré sur la paix du dehors et du dedans, le gouvernement avait mis
-fin aux armements extraordinaires, et les dépenses, bien que demeurées
-supérieures à celles de 1829, s'étaient notablement réduites. L'armée
-continentale avait d'autant plus souffert de ces réductions que
-l'Algérie exigeait chaque jour plus d'hommes et de matériel, et
-tendait, par suite, à absorber presque toutes les ressources
-très-péniblement obtenues des Chambres; l'esprit d'économie, qui
-était, en ce temps, l'une des vertus, mais qui devenait parfois l'une
-des manies du régime parlementaire[319], n'était pas, en ce qui
-concernait notre état militaire, toujours d'accord avec l'intérêt
-national. Les forteresses étaient désarmées, les casernes
-insuffisantes, les arsenaux mal garnis; on n'avait même pas le nombre
-de fusils nécessaire. Au moment donc où la France fut surprise par le
-traité du 15 juillet, son armée n'était pas en mesure de soutenir une
-grande lutte européenne. M. Thiers résolut de la mettre, non encore
-sur le pied de guerre, mais sur ce qu'il appelait le pied de paix
-armée. Cette mesure, qu'il jugeait indispensable pour se préparer aux
-éventualités du printemps, il la jugeait aussi immédiatement utile
-comme avertissement comminatoire aux puissances. De plus, quelle que
-dût être l'issue de la crise, il trouvait bon d'en profiter pour
-donner à la France un armement complet. «Nos préparatifs, écrivait M.
-de Rémusat, ne fussent-ils, comme je le pense, qu'une précaution sans
-emploi, c'est une excellente chose que de saisir cette occasion de
-rendre à la France la force militaire dont elle a besoin pour soutenir
-son rang[320].»
-
-[Note 318: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, 22 août 1840.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 319: C'est ce qui faisait écrire déjà, sous la Restauration, à
-la duchesse de Broglie: «La marotte de nos libéraux, c'est l'économie;
-ils ne voient dans la liberté qu'une soupe économique.» (_Souvenirs du
-feu duc de Broglie_, t. II, p. 95.)]
-
-[Note 320: Lettre à M. Guizot, 29 août 1840. (_Mémoires de M.
-Guizot._)]
-
-
-III
-
-M. Thiers avait pu arrêter son plan sans avoir à s'en expliquer devant
-les Chambres, alors en vacances. Mais, à défaut du parlement, la
-couronne était là, et quelle que fût la prétention du ministre du 1er
-mars à gouverner seul, il ne pouvait décider, sans le Roi, des
-destinées du pays, dans une crise si redoutable. Nulle part l'offense
-du traité du 15 juillet n'avait été ressentie plus vivement que dans
-la famille royale, non-seulement par les jeunes princes et princesses,
-le duc d'Orléans en tête, dont l'ardeur guerrière fut tout de suite
-enflammée[321], mais même par le vieux Roi. À la première nouvelle de
-ce qui s'était passé à Londres, il éclata avec une telle véhémence,
-que la Reine dut faire fermer la porte de son cabinet pour qu'on
-n'entendît pas sa voix dans la galerie. «Depuis dix ans, s'écriait-il,
-je forme la digue contre la révolution, aux dépens de ma popularité,
-de mon repos, même au danger de ma vie. Ils me doivent la paix de
-l'Europe, la sécurité de leurs trônes, et voilà leur reconnaissance!
-Veulent-ils donc absolument que je mette le bonnet rouge[322]?» Tandis
-que M. Thiers en voulait surtout à l'Angleterre, dans laquelle il
-avait espéré, le ressentiment de Louis-Philippe se portait
-principalement contre l'Autriche et la Prusse, auxquelles il avait
-fait tant d'avances depuis plusieurs années, et sur lesquelles il
-s'était habitué à compter. Aussi ne put-il se retenir d'apostropher
-rudement les ambassadeurs de ces puissances, la première fois qu'il
-les vit après la signature du traité. «Vous êtes des ingrats», leur
-dit-il avec une extrême véhémence; et, après leur avoir rappelé tout
-ce qu'il avait fait et risqué pour maintenir la paix: «Mais, cette
-fois, ne croyez pas que je me sépare de mon ministère et de mon pays;
-vous voulez la guerre, vous l'aurez, et, s'il le faut, je démusellerai
-le tigre. Il me connaît, et je sais jouer avec lui. Nous verrons s'il
-vous respectera comme moi[323].»
-
-[Note 321: Dès le 26 juillet, le duc d'Orléans n'a qu'une
-préoccupation, c'est que le gouvernement ne soit pas assez belliqueux.
-«Je crains,--écrit-il à son frère le prince de Joinville, alors en mer
-pour aller chercher la dépouille de l'Empereur,--je crains que nos
-adversaires n'aient l'immense supériorité que donne la volonté bien
-arrêtée de faire la guerre dans certains cas, sur l'hésitation, la
-mollesse et la pensée secrète de ne jamais faire la guerre dans aucun
-cas.» (_Revue rétrospective._)]
-
-[Note 322: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 516.]
-
-[Note 323: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-Ce prince, si facilement accusé d'être trop peu susceptible pour ce
-qui touchait à la dignité de la France, se montrait donc, au premier
-abord, plus animé, plus menaçant que M. Thiers. C'est qu'en dépit des
-calomnies de l'opposition, sa sensibilité patriotique était des plus
-vives. C'est aussi que, très-circonspect dans l'action, il avait
-parfois la parole un peu intempérante. Faut-il ajouter que tout, dans
-ces scènes, n'était peut-être pas entraînement irréfléchi, et qu'en se
-laissant aller à une irritation très-sincère, ce fin politique visait
-à produire, au dehors et au dedans, un effet calculé? Au dehors,
-convaincu que la résistance du pacha serait invincible, il espérait,
-en parlant fort, intimider des puissances qu'il croyait assez
-irrésolues et condamnées à de prochains déboires, à d'inextricables
-embarras, à d'inévitables divisions. Au dedans, persuadé que M.
-Thiers, mis en face des faits, n'oserait se jeter dans une guerre
-folle, mais craignant de sa part une manoeuvre que les souvenirs de la
-coalition ne rendaient pas improbable, il voulait lui enlever tout
-prétexte de rejeter sur la couronne seule la responsabilité d'une
-politique pacifique, déplaisante à l'amour-propre national[324].
-
-[Note 324: Un peu plus tard, le Roi expliquait ainsi à M. Pasquier son
-attitude presque belliqueuse: «Si, le lendemain du traité, je m'étais
-prononcé pour la paix, M. Thiers eût quitté le ministère, et je serais
-aujourd'hui le plus impopulaire des hommes. Au lieu de cela, j'ai crié
-plus haut que lui, et je l'ai mis aux prises avec les difficultés. Dès
-le lendemain du premier conseil, après s'être fait rendre compte de
-l'état de l'armée, M. Thiers est venu me trouver, fort découragé, et a
-été le premier à me demander de ne rien précipiter. Il fera la paix et
-j'aurai, aux yeux du pays, l'honneur d'avoir maintenu nos droits avec
-résolution.» (_Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._)]
-
-Pendant qu'il prenait cette attitude devant les diplomates étrangers
-et le public français, le Roi se montrait, dans les délibérations
-intimes du gouvernement, ému sans doute, anxieux, mais résolu.
-Très-peu de jours après la divulgation du traité, M. Thiers, qui
-habitait alors à Auteuil, reçut, à six heures du matin, un message du
-duc d'Orléans, qui le mandait d'urgence à Saint-Cloud. En arrivant, il
-trouva le Roi entouré de sa famille, le visage serein, bien qu'un peu
-fatigué; le duc d'Orléans était radieux. «Vous ne serez pas surpris,
-dit Louis-Philippe à son ministre, d'apprendre que nous avons passé la
-nuit entière à causer de la situation. Nous sommes demeurés tous
-d'accord que la France ne doit rien céder du terrain où elle s'est
-placée, et que l'Europe doit être avertie que nous ne reculerons pas.
-Persévérons donc; je me confie à vous. Agissez avec fermeté, mais avec
-prudence, et surtout, autant que l'honneur le permettra, épargnons à
-notre pays l'horrible fléau de la guerre.» M. Thiers répondit, sans
-être d'ailleurs contredit, que le moyen le plus sûr d'éviter cette
-guerre était de montrer à tous que nous ne la craignions pas.
-L'entretien se prolongea fort cordial. Au moment où le ministre allait
-se retirer, la Reine, lui montrant ses fils, ne put retenir ce cri de
-mère: «Au moins soyez prudent, car la guerre me les prendrait tous, et
-combien m'en rendriez-vous[325]?» M. Thiers sortit profondément remué
-de cette entrevue. À la même époque, le duc de Broglie écrivait, après
-une conversation avec Louis-Philippe: «J'ai trouvé le Roi très-résolu,
-très-clairvoyant... Nous avons causé à fond, épuisé toutes les
-chances, été à toutes les extrémités, je ne l'ai pas vu faiblir un
-seul instant[326].»
-
-[Note 325: NOUVION, _Histoire du règne de Louis-Philippe_, t. IV, p.
-532, 533.]
-
-[Note 326: _Documents inédits._]
-
-Toutefois, à y regarder d'un peu près, on eût pu, dès cette première
-heure, discerner un principe de dissidence entre la politique du
-monarque et celle de son ministre. Tant qu'il ne s'agissait que de se
-plaindre haut et de menacer, Louis-Philippe ne s'y refusait pas; il
-approuvait aussi les armements, et sa prévoyance royale saisissait
-très-volontiers cette occasion de renforcer l'état militaire de la
-France. Mais il entendait bien ne pas dépasser certaines bornes. Il
-était dores et déjà résolu à ne pas laisser la guerre sortir de la
-crise actuelle, tandis que M. Thiers, sans être décidé à faire cette
-guerre, en acceptait l'éventualité. De là des réserves prudentes,
-inquiètes, qui se faisaient jour soudainement dans la conversation du
-Roi, au moment même où sa sensibilité patriotique venait de s'épancher
-avec le plus d'impétuosité. Bien qu'elles semblassent parfois détonner
-avec le reste, il n'y avait là ni duplicité ni même contradiction.
-Cette variété d'accent tenait au laisser-aller, aux habitudes
-prime-sautières de la parole royale, et aussi à cette vivacité, à
-cette mobilité d'imagination qui s'alliaient, chez ce prince, à un
-esprit politique très-réfléchi, très-froid et très-calculateur. Dans
-les derniers jours de juillet, M. de Sainte-Aulaire, qui venait de
-recevoir les instructions du président du conseil et de l'entendre
-développer son plan, eut une audience du Roi; celui-ci lui fit les
-mêmes recommandations que le ministre, et M. de Sainte-Aulaire fût
-sorti convaincu de leur parfait accord si, au moment de lui donner
-congé, le prince n'eût ajouté: «Vous voilà bien endoctriné, mon cher
-ambassadeur; votre thème officiel est excellent. Pour votre gouverne
-particulière, il faut cependant que vous sachiez que je ne me
-laisserai pas entraîner trop loin par mon petit ministre. Au fond, il
-veut la guerre, et moi je ne la veux pas; et quand il ne me laissera
-plus d'autres ressources, je le briserai plutôt que de rompre avec
-toute l'Europe[327].»
-
-[Note 327: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-M. Thiers se rendait-il compte de cette arrière-pensée de
-Louis-Philippe? En tout cas, il ne s'en tourmentait pas beaucoup,
-persuadé qu'il lui suffirait, à l'heure venue, d'ouvrir les fenêtres
-et d'appeler le pays à l'aide, pour avoir raison de toutes les
-résistances. La veille même du jour où M. de Sainte-Aulaire s'était
-rendu aux Tuileries, il avait vu le président du conseil et lui avait
-demandé s'il était assuré que le Roi le suivrait jusqu'au bout. «Pour
-le moment, il se montre très-animé, répondit M. Thiers; et s'il est
-pris de quelque défaillance pendant l'action, il sera soutenu,
-entraîné même par le flot de l'opinion, qu'aucune digue ne pourra
-contenir[328].» D'ailleurs, le désaccord n'était qu'éventuel; il
-portait sur une hypothèse lointaine que les deux parties espéraient ne
-pas voir se présenter: elles comptaient bien que la résistance du
-pacha et les embarras des puissances fourniraient à la France
-l'occasion de prendre sa revanche, sans qu'il fût question de guerre.
-En attendant, elles étaient d'accord sur la conduite immédiate et
-avaient intérêt à faire montre de cet accord, le prince pour sa
-popularité, le ministre pour son autorité, tous deux pour rendre leur
-politique plus efficace au regard de l'étranger. Louis-Philippe disait
-bien haut: «Je suis content de M. Thiers; il ne m'a proposé que des
-choses fort raisonnables. Il est aussi prudent que moi, et je suis
-aussi national que lui. Nous nous entendons très-bien[329].» Et
-pendant ce temps, le président du conseil affectait de répéter à tous,
-particulièrement aux ambassadeurs étrangers, que le Roi était plus
-belliqueux que lui, et qu'il avait peine à le contenir. Ces propos se
-répandaient dans le public, et, dès le 29 juillet, Henri Heine, après
-avoir raconté l'explosion belliqueuse dont il était le témoin à Paris,
-disait: «Ce qui est surtout important, c'est que Louis-Philippe semble
-s'être dépouillé de cette vilaine patience qui endure chaque affront,
-et qu'il a même pris éventuellement la résolution la plus décisive...
-M. Thiers assure qu'il a parfois de la peine à apaiser la bouillante
-indignation du Roi.» Il est vrai que Heine ajoutait: «Ou bien, cette
-ardeur guerrière, n'est-ce qu'une ruse de l'Ulysse moderne[330]?»
-
-[Note 328: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 329: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, 4 septembre
-1840, et lettre du duc Decazes à M. de Barante, 29 août 1840.
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 330: _Lutèce_, p. 108.]
-
-
-IV
-
-Le président du conseil ne perdit pas un jour pour exécuter le plan
-qu'il avait conçu. Dès le 29 juillet, le _Moniteur_ annonça les
-premières mesures d'armement. Les jeunes soldats disponibles des
-classes de 1836 à 1839 furent aussitôt appelés sous les drapeaux, et
-l'on ouvrit par voie extraordinaire des crédits considérables pour
-l'accroissement de l'effectif et du matériel des armées de terre et de
-mer. Aux diplomates étrangers qui venaient demander des explications
-sur ces mesures, M. Thiers, réservé, froid, se bornait à répondre que,
-dans l'isolement où on l'avait mise, la France n'avait plus qu'à se
-régler sur ce qu'elle se devait à elle-même; il ajoutait qu'elle se
-préparait aux dangers de la situation qu'on lui avait faite, et que sa
-conduite à venir dépendrait de celle qu'on tiendrait envers elle.
-Toutes ses démarches, toutes ses paroles, visaient à être ainsi
-tranquillement inquiétantes, menaçantes sans provocation. Avec son
-habituelle activité, il trouva le loisir d'écrire, sur la question
-d'Orient, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août, un article non
-signé, mais dont l'auteur fut tout de suite deviné; cet article se
-terminait ainsi: «Il y a un mot, un mot décisif qu'il faut dire à
-l'Europe, avec calme, mais avec une invincible résolution: Si
-certaines limites sont franchies, c'est la guerre, la guerre à
-outrance, la guerre, quel que soit le ministère.» En même temps, il
-veillait à ce que ses ambassadeurs près les diverses cours
-conformassent leur attitude à la sienne. «J'ai reçu toutes vos
-excellentes lettres, écrivait-il le 31 juillet à M. Guizot; je ne vous
-dis qu'un mot en réponse: _Tenez ferme_. Soyez froid et sévère,
-excepté avec ceux qui sont nos amis. Je n'ai rien à changer à votre
-conduite, sinon à la rendre plus ferme encore, s'il est
-possible[331].» C'étaient les mêmes recommandations qu'il adressait
-verbalement à M. de Sainte-Aulaire sur le point de partir pour
-Vienne[332]. À Saint-Pétersbourg, il faisait parvenir un langage plus
-menaçant encore. «Qu'on y prenne garde, écrivait-il à M. de Barante
-dès le 23 juillet, la France, si elle entre en lice, ne pourra y
-entrer que d'une manière terrible, avec des moyens extraordinaires et
-funestes à tous; la face du monde pourra en être changée.» Et il
-donnait à entendre que, dans ce cas, la Pologne serait soulevée[333].
-
-[Note 331: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 332: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 333: Dépêche de M. Thiers à M. de Barante, 23 juillet 1840.
-(_Documents inédits._)]
-
-Londres demeurait toujours le principal centre des négociations. M.
-Guizot y faisait la figure et y tenait le langage prescrits par son
-ministre. Dans un premier entretien avec lord Palmerston, il se
-plaignit gravement et sévèrement du passé. «Non-seulement on ne nous a
-pas dit ce qu'on faisait, déclara-t-il, non-seulement on s'est caché
-de nous, mais je sais que quelques personnes se sont vantées de la
-façon dont le secret avait été gardé. Est-ce ainsi, milord, que les
-choses se passent entre d'anciens et intimes alliés? L'alliance de la
-France et de l'Angleterre a donné dix ans de paix à l'Europe; le
-ministère whig, permettez-moi de le dire, est né sous son drapeau et y
-a puisé, depuis dix ans, quelque chose de sa force. Je crains bien que
-cette alliance ne reçoive en ce moment une grave atteinte, et que ce
-qui vient de se passer ne donne pas à votre cabinet autant de force,
-ni à l'Europe autant de paix... M. Canning, dans un discours très-beau
-et très-célèbre, a montré un jour l'Angleterre tenant entre ses mains
-l'outre des tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a cette
-clef, et la sienne est peut-être la plus grosse. Elle n'a jamais voulu
-s'en servir. Ne nous rendez pas cette politique plus difficile et
-moins assurée. Ne donnez pas, en France, aux passions nationales, de
-sérieux motifs et une redoutable impulsion.» Puis, après avoir indiqué
-tous ses pronostics sur les embarras, les impossibilités et les périls
-auxquels il fallait s'attendre dans l'exécution du traité du 15
-juillet: «Nous nous lavons les mains de cet avenir. La France s'y
-conduira en toute liberté, ayant toujours en vue la paix, le maintien
-de l'équilibre actuel en Europe, le soin de sa dignité et de ses
-propres intérêts.» En même temps qu'il tenait ce langage à lord
-Palmerston, M. Guizot avait soin de ne pas rassurer ceux qui, autour
-de lui, demandaient, inquiets: Que fera la France? «L'affaire sera
-longue et difficile, disait-il. La France ne sait pas ce qu'elle fera,
-mais elle fera quelque chose. L'Angleterre et l'Europe ne savent pas
-ce qui arrivera, mais il arrivera quelque chose. Nous entrons tous
-dans les ténèbres.» Notre ambassadeur, du reste, ne demandait rien, ne
-faisait aucune proposition nouvelle, et quelque diplomate, effrayé de
-l'avenir, venait-il lui faire des ouvertures conciliantes, il
-l'écoutait froidement, sans le rebuter, mais plus occupé d'augmenter
-son inquiétude que d'aller au-devant de sa bonne volonté. Il était
-visible que le gouvernement français n'éprouvait aucune hâte d'entrer
-en pourparlers et qu'il préférait attendre les événements, comptant y
-trouver la confirmation de ses pronostics et la revanche de ses
-mortifications[334].
-
-[Note 334: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Si cette attitude d'expectative menaçante ne laissait pas que
-d'émouvoir certains esprits, soit en Angleterre, soit sur le
-continent, un homme du moins ne s'en montrait aucunement troublé,
-c'était lord Palmerston. Comme on demandait un jour à M. Guizot, au
-sortir d'un entretien avec le chef du _Foreign-Office_, s'il avait
-fait quelque impression sur son interlocuteur: «Pas la plus légère»,
-répondit-il[335]. La raison en est bien simple: c'est que lord
-Palmerston persistait à ne pas croire à cette résistance du pacha sur
-laquelle était fondée toute notre argumentation; quand nous
-paraissions vouloir attendre les événements, loin de s'en inquiéter,
-il s'en félicitait, car, lui aussi, il espérait y rencontrer le
-triomphe de sa politique. Dans ses conversations avec notre
-ambassadeur, s'il se défendait d'avoir eu l'intention d'offenser la
-France, il ne témoignait ni regret, ni velléité de concession, et se
-montrait, au contraire, froidement résolu à aller jusqu'au bout. Sa
-correspondance avec M. Bulwer, chargé d'affaires à Paris, respirait
-une confiance imperturbable dans le succès de son plan, un mépris
-hautain de nos menaces. «Vous dites, lui écrivait-il, que Thiers est
-un ami chaud, mais un dangereux ennemi; cela peut être, mais nous
-sommes trop forts pour être influencés par de telles considérations.
-Je doute, d'ailleurs, qu'on puisse se fier à Thiers comme ami, et, me
-sachant dans mon droit, je ne le crains pas comme ennemi. La manière
-de prendre tout ce qu'il peut dire est de considérer le traité comme
-un _fait accompli_, comme une décision irrévocable, comme un pas fait
-sur lequel on ne peut revenir.» Presque à chaque ligne de sa
-correspondance, on retrouve cette affirmation, «que la France
-demeurera tranquille et ne fera pas la guerre[336]». Ses compatriotes
-eux-mêmes ne pouvaient comprendre une telle assurance. «Je n'ai jamais
-été plus étonné, écrivait alors un membre de la haute société
-politique d'Angleterre, qu'en lisant les lettres de Palmerston, dont
-le ton est si audacieux, si hardi et si confiant. Quand on considère
-l'immensité de l'enjeu dans la partie qu'il joue, quand on voit qu'il
-peut allumer la guerre dans toute l'Europe et que la guerre, si elle a
-lieu, sera entièrement son oeuvre, on est stupéfait qu'il ne paraisse
-pas affecté plus sérieusement par la gravité des circonstances, et
-qu'il ne regarde pas avec plus d'anxiété (sinon d'appréhension) les
-résultats possibles; mais il cause, sur le ton le plus dégagé, de la
-clameur qui s'est élevée à Paris, de son entière conviction que le
-cabinet français ne pense nullement à faire la guerre, et que, s'il la
-faisait, ses flottes seraient instantanément balayées et ses armées
-partout battues. Il ajoute que si ce cabinet essayait de faire une
-guerre d'opinion et de surexciter les éléments de la révolution dans
-les autres contrées, de plus fatales représailles seraient exercées
-contre la France, où les carlistes et les bonapartistes, aidés par
-l'intervention étrangère, renverseraient le trône de Louis-Philippe...
-Il peut arriver que les choses tournent suivant l'attente de
-Palmerston. C'est un homme favorisé d'une bonne fortune
-extraordinaire, et sa devise semble être celle de Danton: De
-l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace. Mais il y a,
-dans son ton, une faconde, une imperturbable suffisance, et une
-légèreté dans la discussion d'intérêts d'une si effrayante grandeur,
-qui me convainquent qu'il est très-dangereux de confier à un tel homme
-la direction sans contrôle de nos relations extérieures[337].»
-
-[Note 335: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 302.]
-
-[Note 336: Lettres diverses du 21 juillet au 23 août 1848. (BULWER, t.
-II, p. 277 à 282.)]
-
-[Note 337: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 298, 299.]
-
-Lord Palmerston rencontrait cependant, dans son pays même, des
-difficultés qui eussent embarrassé un esprit moins résolu. La
-divulgation du traité du 15 juillet avait causé en Angleterre une
-surprise où dominaient le déplaisir et l'inquiétude. La passion du
-ministre contre la France ne paraissait pas trouver d'écho chez ses
-compatriotes. Beaucoup de ceux-ci, au contraire, s'alarmaient de voir,
-pour une question qui ne les intéressait pas, rompre l'alliance des
-deux grandes puissances libérales et mettre en péril la paix
-européenne. Si les journaux directement inspirés par le chef du
-_Foreign-Office_ nous faisaient une guerre haineuse et violente,
-plusieurs autres, le _Times_ en tête, blâmaient le traité: on sentait
-même que leur opposition eût été plus vive encore, si leur sentiment
-national n'avait été souvent blessé par les attaques de la presse
-parisienne[338]. En même temps, les radicaux provoquaient, dans toutes
-les grandes villes, d'immenses meetings où l'on déclarait «désavouer
-hautement toute participation à l'insulte faite à la nation
-française», et où des orateurs proclamaient, aux applaudissements de
-leur auditoire, que «s'il y avait à choisir entre M. Thiers et une
-armée française, d'une part, et lord Palmerston et une armée russe, de
-l'autre, il fallait se joindre à la France et à M. Thiers». Sans doute
-ces meetings n'avaient pas, sur la direction des affaires, l'influence
-qu'eussent voulu leur attribuer certains de nos journaux; mais il n'en
-était pas moins vrai que l'opinion anglaise était troublée et
-nullement satisfaite.
-
-[Note 338: M. Guizot écrivait à M. Thiers, le 29 juillet: «Je suis
-informé ce matin que le _Times_ hésite à continuer son attaque contre
-lord Palmerston, tant l'attaque française lui paraît vive et dirigée
-contre l'Angleterre elle-même autant que contre lord Palmerston.»
-(_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-Cet état d'esprit eût dû d'autant plus préoccuper lord Palmerston que
-le parlement n'était pas encore en vacances et que tout y faisait
-prévoir une interpellation. Quelle n'en pouvait pas être l'issue,
-étant données les dispositions des partis? Les radicaux étaient
-ouvertement mécontents. Les whigs, s'ils hésitaient à ébranler un
-ministère tenant en main leur drapeau, s'inquiétaient de l'atteinte
-portée à cette alliance française qui avait été jusqu'ici le premier
-article de leur programme. Les tories modérés, sympathiques aussi à
-cette alliance, se réservaient, attendant les événements, prêts à
-profiter de tout ce qui leur fournirait une arme contre le cabinet.
-Seuls, les tories extrêmes se félicitaient hautement du coup frappé
-contre l'ennemi héréditaire. En face d'un parlement dont les
-dispositions apparaissaient ainsi au moins froides et incertaines,
-lord Palmerston n'avait même pas l'avantage de se sentir fermement
-appuyé par ses collègues. Il voyait, en effet, renaître dans le sein
-du cabinet les oppositions et les hésitations qu'il avait dominées au
-moment de la signature du traité. Dans un long entretien qu'ils
-eurent, le 28 juillet, avec M. Guizot, lord Melbourne et lord Russell
-ne dissimulèrent pas leurs alarmes; lord Melbourne, notamment, sans
-abandonner son ministre des affaires étrangères, ne semblait guère
-compter sur le succès facile promis par ce dernier. «Si cet espoir est
-trompé, disait-il à notre ambassadeur, on ne poussera pas l'entreprise
-à bout.» Aussi nous demandait-il de reprendre la proposition tendant à
-attribuer la Syrie héréditaire au pacha, «lorsque ce dernier aurait
-fait preuve de résistance et que la confiance de lord Palmerston
-commencerait à être déjouée». Puis il ajoutait: «La France, qui n'aura
-pas voulu aider les quatre puissances à marcher, les aidera à
-s'arrêter[339].»
-
-[Note 339: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Lord Palmerston, cependant, prétendait ne rien changer à sa conduite.
-Il s'était habitué à exercer une sorte de despotisme au
-_Foreign-Office_, allant droit son chemin, sans s'occuper de ses
-collègues, plus disposé à malmener qu'à écouter les dissidents[340],
-en imposant par sa laborieuse activité[341], par son intrépidité
-tenace, par son audace heureuse et par une belle humeur confiante qui
-se mêlait étrangement chez lui à un caractère agressif, impertinent et
-querelleur; du reste, fort adroit à franchir les défilés
-parlementaires où il paraissait s'engager à l'étourdie, sachant alors
-unir la ruse à la hardiesse, et se faire retors et dissimulé, sans
-cesser au fond d'être impérieux. On le vit bien à la façon dont il se
-tira des interpellations sur le traité du 15 juillet. À entendre les
-explications qu'il donna, les 6 et 7 août, personne ne tenait plus que
-lui à l'alliance française; il affirmait que cette alliance subsistait
-et n'était pas atteinte par une dissidence partielle, momentanée, «peu
-importante», et qui n'aurait aucune conséquence fâcheuse; d'ailleurs,
-ajoutait-il, ce n'étaient pas les puissances qui se séparaient de la
-France, mais la France qui avait repoussé toutes les propositions
-qu'on lui avait faites. Le ministre se gardait d'avouer que le traité
-avait été conclu à l'insu et en cachette de notre représentant. Il se
-refusa à en produire le texte: «Ce traité n'aura, dit-il, toute sa
-force que lorsqu'il aura été ratifié, et jusque-là il est impossible
-de le communiquer.» Ce qui ne l'empêchait pas, en ce moment même, de
-le faire exécuter sans attendre la ratification. On se fera, du reste,
-une idée de la bonne foi qui présidait à ces explications, en se
-rappelant que ce sont ces mêmes discours où lord Palmerston affirmait
-n'être pour rien dans l'insurrection de Syrie. Mais peu lui importait
-de s'exposer à être convaincu plus tard d'avoir parlé sans sincérité;
-il ne voyait que le but actuel; or, ce but, il l'atteignit: il échappa
-à tout vote de blâme, et la prorogation du parlement, qui eut lieu
-quelques jours après, le 10 août, le délivra, pour un temps, de toute
-préoccupation de ce côté.
-
-[Note 340: M. Greville écrivait alors sur son journal: «Rien ne peut
-dépasser le mépris avec lequel les palmerstoniens traitent le petit
-groupe des dissidents, notamment lord Holland et lord Granville, qui,
-disent-ils, sont devenus tout à fait imbéciles.» (_The Greville
-Memoirs, second part_, p. 298.)]
-
-[Note 341: Bien qu'homme de salon et de sport, Palmerston travaillait
-énormément et faisait presque tout lui-même. «Ce que je fais me
-fatigue rarement, disait-il; ce qui me fatigue, c'est ce que je n'ai
-pas encore pu faire.» Au terme de sa carrière, il disait à ses amis:
-«Je crois être aujourd'hui l'homme politique de l'Europe qui a le
-plus travaillé.»]
-
-
-V
-
-Même débarrassé des Chambres, lord Palmerston n'était pas au terme de
-ses difficultés. Ses alliés du continent laissaient voir plus d'un
-signe d'hésitation et d'inquiétude. À Vienne, à Berlin, même à
-Saint-Pétersbourg, on s'attendait, de la part du pacha, à la
-résistance annoncée par la France, et l'on ne croyait pas au succès
-facile promis par le ministre anglais[342]. Si le czar prenait
-volontiers son parti des complications qui pouvaient ainsi se
-produire, il n'en était pas de même des cours d'Autriche et de Prusse.
-M. de Metternich, tout en tâchant de faire bonne figure et de prendre
-de haut les menaces de M. Thiers, était au fond assez troublé de
-l'impression produite en France, de nos armements et de la possibilité
-d'une explosion révolutionnaire[343]. L'audace passionnée de lord
-Palmerston ne l'alarmait pas moins. Effrayé tout à la fois de son
-adversaire et de son allié, il ne demandait qu'à sortir décemment
-d'une aventure qui devenait si périlleuse. Il avait réuni chez lui, au
-château de Koenigswart, les ambassadeurs des quatre grandes
-puissances, et tous les entretiens qu'il avait avec eux tendaient à
-trouver une base d'accommodement. Non qu'il crût possible de rien
-proposer tout de suite; mais il se préparait pour le moment où la
-résistance du pacha aurait donné un premier démenti aux prédictions de
-lord Palmerston. «Les engagements pris par les quatre puissances avec
-la Porte, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, ne peuvent être changés
-sans occasion ni prétexte. Aujourd'hui la balle est lancée, il faut la
-laisser rebondir. Attendons... Ni vous ni moi ne pouvons prévoir, dans
-une telle affaire, quelles conséquences aura la résistance du pacha.
-Il est raisonnable d'attendre le jugement de la fortune et de laisser
-à chacun la part qu'elle lui fera.» Puis, après avoir indiqué sur
-quelles bases il pourrait proposer alors une entente: «En attendant,
-ne me faites pas parler. Je ne puis m'engager à adopter telle ou telle
-conduite; mais vous pouvez répondre de mes intentions. Je vous donne
-ma parole d'honneur qu'elles ne sont pas autres que les vôtres. J'ai
-toujours pensé que la France ne pouvait pas être mise en dehors d'une
-grande affaire européenne... Il ne s'agit que de trouver un joint, une
-transition pour remettre les cinq puissances ensemble. J'y
-travaillerai de mon mieux.» En transmettant cette conversation à son
-gouvernement, notre ambassadeur avait soin de le mettre en garde
-contre certaines illusions. «Ne comptez pas, lui disait-il, que jamais
-l'Autriche se sépare de l'Angleterre et de la Russie pour venir se
-joindre à nous. Les armées françaises seraient à Vienne que vous ne
-l'obtiendriez pas. Mais, dans le conseil des quatre, quand il y aura à
-choisir entre une mesure extrême et une mesure modérée, la voix de
-l'Autriche appartiendra à la modération, et elle profitera de toutes
-les circonstances pour amener une conciliation.» En tout cas, comme le
-faisait observer M. de Sainte-Aulaire, la conduite du cabinet de
-Vienne dépendait avant tout de ce que serait la résistance de
-Méhémet-Ali[344]. M. de Metternich ne cachait pas son état d'esprit au
-gouvernement anglais. Il déclarait à l'ambassadeur de la Reine qu'il
-ne donnerait ni argent ni soldats pour l'exécution du traité, et que
-«si ce traité pouvait tomber tranquillement à terre, ce serait une
-très-bonne chose». Aussi écrivait-on de Vienne à lord Palmerston que
-le chancelier «était à bout», qu'il «cherchait, jour et nuit, comment
-il pourrait _se tirer d'affaire_», et qu'il était résolu à «empêcher
-la guerre par tous les moyens, sans s'inquiéter de savoir s'il lui en
-reviendrait quelque part d'humiliation ou si l'objet même du traité se
-trouverait ainsi complétement manqué[345]».
-
-[Note 342: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire_; correspondance de M. de
-Barante et de M. Bresson. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 343: La princesse de Metternich, fort hostile à la France,
-notait sur son journal, à la date du 2 août: «Les explosions de fureur
-du petit Thiers inquiètent un peu les cours.» Le chancelier écrivait
-lui-même, le 4 août, au comte Apponyi, son ambassadeur à Paris: «Il
-manque au _Napoléon civil_ une chose pour faire le conquérant
-militaire, et cette chose, ce sont des ennemis prêts à se présenter
-sur les champs de bataille. La guerre politique n'est pas dans l'air,
-et il ne dépend pas de M. Thiers de changer à son gré l'état
-atmosphérique. Il est en son pouvoir, sans doute, de faire éclater la
-tempête de la révolution; mais qui menacerait-elle en premier lieu, si
-ce n'est l'édifice de Juillet?... Déployez le plus grand calme
-vis-à-vis de M. Thiers. Ne vous laissez pas dérouter par des paroles,
-et s'il vous parle de guerre, faites-lui la remarque que, pour la
-faire, il faut tout au moins être à deux de jeu. _Pas un soldat ne
-bougera à l'étranger._» Dans une circulaire adressée, le 27 août, à
-ses agents en Italie et en Allemagne, M. de Metternich constatait
-«l'inquiétude du public européen à la lecture des journaux français,
-et surtout lorsqu'il avait vu le gouvernement français prendre des
-mesures qui décelaient de l'humeur, de la méfiance et la prévision
-d'une guerre générale.» Cette circulaire concluait ainsi: «Ce qu'il
-faut craindre, c'est que les esprits infernaux ayant été imprudemment
-évoqués, ils ne soient difficiles à conjurer, et ne fassent dégénérer
-une question toute politique en une affaire de propagande
-révolutionnaire.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 404, 435,
-436, 478 et 480.)]
-
-[Note 344: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 345: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.]
-
-À la cour de Prusse, mêmes sentiments. «Ici, écrivait de Berlin le
-ministre de France, nous redoutons que l'Angleterre ne pousse
-l'exécution trop vivement. Nous sommes embarrassés de ce que nous
-avons fait. Nous en acceptons à regret la solidarité; nous savons
-très-peu de gré à M. de Bülow[346] de son oeuvre, et nous voudrions
-pouvoir nous replacer au point de départ; nous agirions d'autre sorte.
-Notre espoir est que rien ne sera précipité et qu'à l'aide des délais
-d'une exécution molle et inefficace et de la simple défensive de
-Méhémet-Ali, M. de Metternich parviendra à découvrir quelque expédient
-qui nous tire de peine[347].»
-
-[Note 346: M. de Bülow était le représentant de la Prusse à Londres,
-au moment de la signature du traité du 15 juillet.]
-
-[Note 347: Lettre de M. Bresson à M. de Sainte-Aulaire, 18 septembre
-1840. (_Documents inédits._)]
-
-À Londres, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse, toutes les fois
-qu'ils rencontraient M. Guizot ou, en son absence, M. de Bourqueney,
-ne manquaient pas d'exprimer leur désir de faire rentrer le
-gouvernement français dans la négociation, s'excusant, non sans
-quelque embarras, du mauvais procédé auquel ils s'étaient associés
-pour ne pas se séparer de l'Angleterre. Le ministre de Prusse ajoutait
-même, évidemment non sans avoir pris l'avis de son collègue
-autrichien: «La difficulté sera extrême pour en finir à Londres
-directement avec lord Palmerston, et en restant dans l'ornière où
-nous sommes engagés. Il faut non-seulement vous faire rentrer dans
-l'affaire, mais la déplacer... C'est à Vienne qu'il faut la porter. Le
-prince de Metternich n'est pas engagé comme lord Palmerston... Les
-vues pacifiques, la politique de transaction, prévaudront plus
-aisément à Vienne qu'à Londres. Le prince de Metternich s'est tenu,
-depuis quelque temps, fort à l'écart; mais, n'en doutez pas, si la
-solution de l'affaire d'Orient pouvait être son testament politique,
-il en serait charmé et il ferait tout pour y réussir[348].»
-
-[Note 348: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Quels que fussent au fond les regrets de l'Autriche et de la Prusse,
-on ne pouvait attendre d'elles une initiative un peu résolue; et puis
-tous leurs projets de transaction étaient subordonnés à la résistance
-du pacha. Mais la politique de conciliation avait alors à Londres un
-champion plus décidé et plus pressé: c'était le roi des Belges.
-Comprenant quels risques une guerre ferait courir à son jeune État et
-à son jeune trône, bien placé par ses liens intimes avec les familles
-royales de France et d'Angleterre, comme par son renom personnel, pour
-se faire écouter à Paris et à Londres, il chercha et crut avoir trouvé
-un moyen de couper court aux embarras du présent et aux périls de
-l'avenir. Ce moyen consistait à remplacer la convention du 15 juillet
-par un traité entre les _cinq_ puissances, traité garantissant
-l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman. Il écrivit sur ce
-thème au roi des Français et à M. Thiers. Si désireux que ce dernier
-fût de laisser les événements suivre leur cours, il ne pouvait
-éconduire sans façon un tel négociateur. Louis-Philippe, d'ailleurs,
-ne l'eût pas permis. Il fut donc répondu, au nom du gouvernement
-français, qu'une telle proposition serait acceptable, à une condition:
-c'est qu'en garantissant, dans son état actuel, l'intégrité de
-l'empire ottoman, le nouveau traité s'appliquerait au pacha comme au
-sultan, assurerait au premier les territoires dont il était en
-possession par l'arrangement de Kutaièh, en ne les lui conservant, du
-reste, qu'à titre viager, et supprimerait entièrement le traité du 15
-juillet. Il était indiqué, en outre, très-nettement que la France ne
-prenait aucune initiative, qu'elle n'avait rien à demander ni à
-offrir, sa dignité ne lui permettant pas de reparaître dans une
-affaire qu'on avait essayé de régler sans elle, avant que les autres
-puissances n'eussent senti elles-mêmes la nécessité de sa
-présence[349].
-
-[Note 349: _Mémoires de M. Guizot._--Cf. aussi lettres de M. Thiers à
-M. de Barante, 22 août et 5 septembre 1840. (_Documents inédits._)]
-
-Le roi des Belges accepta pleinement cette façon de poser la question
-et se mit aussitôt en campagne à Londres, ou plutôt à Windsor, où il
-se trouvait l'hôte de la jeune reine Victoria. Tout parut d'abord lui
-réussir. La Reine était de coeur avec lui, bien qu'elle ne pût
-désavouer ouvertement son cabinet[350]. Léopold gagna aussi l'appui de
-lord Wellington et le décida à parler à lord Melbourne; celui-ci en
-fut troublé au point qu'il prit, contre son habitude, une physionomie
-toute soucieuse; il écrivait, peu après, à lord John Russell «qu'il ne
-pouvait ni manger, ni boire, ni dormir[351]», signe, chez cet aimable
-indifférent, d'une préoccupation tout à fait extraordinaire. Plusieurs
-autres membres du cabinet n'étaient pas moins émus, d'autant qu'à
-cette action secrète des conversations de cour se joignaient l'alarme
-et la méfiance croissante d'une partie de l'opinion anglaise; celle-ci
-paraissait avoir de plus en plus peur que la paix ne fût mise en
-péril, et, sous cette impression, la Bourse baissait rapidement. Lord
-Wellington ne se contentait pas d'endoctriner lord Melbourne; il
-allait partout répétant son blâme de la politique de lord Palmerston
-et disait à M. Guizot, dans le salon de la Reine, assez haut pour être
-entendu de tous: «Moi, j'ai une ancienne idée de politique bien
-simple, mais bien arrêtée, c'est qu'on ne peut rien faire dans le
-monde pacifiquement qu'avec la France. Tout ce qui est fait sans elle
-compromet la paix. Or on veut la paix; il faudra donc s'entendre avec
-la France[352].» M. de Neumann et M. de Bülow appuyaient les démarches
-de Léopold. Enfin, parmi les ambassadeurs anglais près les diverses
-cours, plusieurs se montraient inquiets de la politique de leur
-ministre: non-seulement lord Granville, ambassadeur à Paris, mais son
-chargé d'affaires, M. Bulwer, qui, malgré son intimité avec lord
-Palmerston, le trouvait trop dur pour la France[353], et aussi lord
-Beauvale, ambassadeur à Vienne, qui déclarait «la convention du 15
-juillet inexécutable[354].»
-
-[Note 350: _The Greville Memoirs, second part_, p. 304, 305.]
-
-[Note 351: _Ibid._, p. 303.]
-
-[Note 352: _Mémoires de M. Guizot._--Cf. aussi, sur le même sujet, la
-correspondance inédite de M. Bresson et les dépêches citées par
-Hillebrand, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 435.]
-
-[Note 353: BULWER, t. II, p. 280 et 283.]
-
-[Note 354: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.]
-
-Le roi des Belges semblait donc avoir conquis ou ébranlé tous ceux sur
-lesquels il voulait agir; tous, en effet, sauf lord Palmerston.
-Celui-ci demeurait entier dans sa passion et sa confiance, ne se
-laissant pas un seul moment troubler par l'agitation qui
-l'enveloppait, tenant tête à tous les alarmés et à tous les mécontents
-du dehors comme du dedans. Vainement Léopold eut-il avec lui, le 19
-août, une conversation de plus de deux heures, il n'obtint à peu près
-rien. «L'obstination est grande, racontait-il aussitôt après à M.
-Guizot; il y a de l'amour-propre blessé, de la personnalité inquiète;
-les noms propres se mêlent aux arguments, les récriminations aux
-raisons. Lord Palmerston persiste, d'ailleurs, à dire que Méhémet-Ali
-cédera.» Toutefois, le royal négociateur ne se décourageait pas. «Je
-continuerai, dit-il; il faut de la patience et marcher pas à pas.» De
-nouveaux efforts n'eurent pas plus de succès. Quelques jours après, en
-effet, lord Palmerston abordant lui-même ce sujet avec M. Guizot, lui
-déclarait qu'il ne pourrait être question du traité général proposé
-par le roi des Belges, avant que le traité partiel, conclu entre les
-puissances, eût «suivi son cours et atteint son but»; pour le moment,
-il fallait «attendre les événements». Et, comme l'ambassadeur de
-France lui répondait que cette exécution du traité partiel pouvait
-soulever de grandes difficultés, de redoutables périls, compromettre
-la paix de l'Europe: «Je sais que vous pensez ainsi, répliqua le
-ministre anglais. On verra; si les événements vous donnent raison,
-alors comme alors.»
-
-Cependant tant d'obstination faisait mauvais effet. Précisément à
-cette époque, on apprit que la fameuse insurrection de Syrie, celle
-dont lord Palmerston avait fait tant de bruit, venait d'être
-facilement réprimée par Ibrahim. Le crédit du ministre s'en trouvait
-quelque peu diminué. Il en eut le sentiment et jugea prudent, sans
-fléchir au fond, de modifier son mode de résistance; au lieu de faire
-front, il rusa. On put croire, dans les derniers jours d'août, que,
-cédant aux instances du roi Léopold, de lord Melbourne et de plusieurs
-autres ministres, il se résignait à entrer dans la voie de la
-conciliation. «Eh bien, oui, disait-il, je ferai le premier pas (_I'll
-move the first_)[355].» Il convint avec ses collègues qu'il enverrait
-à lord Granville une dépêche qui donnerait sur le passé des
-explications atténuantes, de nature à calmer les susceptibilités de la
-France, et qui indiquerait la nécessité d'un traité à cinq pour régler
-la situation générale de l'empire ottoman. Mais, quand cette longue
-dépêche, datée du 31 août, fut communiquée, le 3 septembre, à M.
-Thiers, il apparut qu'elle était seulement une discussion fort aigre
-du passé[356]. «Ces vingt pages, écrivait le surlendemain
-Louis-Philippe au roi des Belges, ne contiennent que l'énumération des
-griefs des _four powers_ contre la France, des contradictions entre
-nos actes et nos promesses, etc., et après avoir subi cette rude
-épreuve de patience, on ne trouve au bout ni une ouverture ni une
-proposition, rien, absolument rien que l'annonce que le traité sera
-exécuté[357].» Était-ce simplement, chez lord Palmerston,
-l'entraînement naturel et irréfléchi d'un esprit essentiellement
-argumentateur, querelleur, possédé de la manie de prouver qu'il avait
-toujours eu raison? N'était-ce pas aussi une manoeuvre calculée pour
-jouer ceux qui s'imaginaient l'avoir forcé à faire une avance? En tout
-cas, le résultat fut complet, et lord Palmerston, put se vanter
-d'avoir mis à néant la tentative de transaction poursuivie par le roi
-Léopold.
-
-[Note 355: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 356: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
-
-[Note 357: _Revue rétrospective._]
-
-Pour découvrir, en effet, dans cette dépêche, une ouverture
-acceptable, il eût fallu être plus disposé à un rapprochement immédiat
-que ne l'était alors M. Thiers. Le ministre français croyait toujours
-que les événements d'Orient allaient donner raison à ses pronostics et
-que Méhémet-Ali réservait une déconvenue terrible à l'Angleterre et à
-ses alliés. Quelques jours avant de recevoir la dépêche de lord
-Palmerston, il écrivait à M. Guizot: «Le pacha est capable, sur une
-menace, sur un blocus, sur un acte quelconque, de mettre le feu aux
-poudres. En preuve, il vous envoie une dépêche de Cochelet. Vous
-verrez comme il est facile de venir à bout d'un tel homme! Vous verrez
-si, quand je vous parlais, il y a deux mois, de la difficulté de _la
-Syrie viagère et de l'Égypte héréditaire_, j'avais raison, et si je
-connaissais bien ce personnage singulier!... Tenez pour certain que
-s'il y a quelque chose de sérieux sur Alexandrie, ou sur tel point du
-pays insurgé ou insurgeable, Méhémet-Ali passe le Taurus et fait
-sauter l'Europe avec lui. Les gens qui sont sensibles au danger de la
-guerre doivent être abordés avec cette confidence.» Et il ajoutait
-d'un ton qui n'était pas celui d'un homme en recherche d'un
-accommodement: «Nous attendons le nouveau _memorandum_. La réponse ne
-m'embarrasse guère; elle sera adaptée à la demande.» Aussi, dès le 4
-septembre, la dépêche connue, M. Thiers écrivait à son ambassadeur à
-Londres: «La fameuse note n'arrange rien, elle empirerait la situation
-plutôt qu'elle ne l'améliorerait, si nous voulions être susceptibles.
-C'est exactement le _memorandum_ du 17 juillet, augmenté de
-récriminations sur le passé... Cela interprété au vrai signifie
-qu'après avoir accepté l'alliance russe contre Méhémet-Ali,
-l'Angleterre nous ferait l'honneur d'accepter l'alliance française
-contre les Russes. On n'est pas plus accommodant, en vérité, et nous
-aurions bien tort de nous plaindre. Toutefois, il ne faut pas prendre
-ceci en aigreur. Il faut être froid et indifférent, dire que cette
-note ajouterait au mauvais procédé si nous voulions prendre les choses
-en mauvaise part; car, lorsque le traité du 15 juillet nous a si
-vivement blessés, nous dire qu'on l'exécutera et qu'après l'exécution
-on se mettra avec nous, c'est redoubler le mal[358].»
-
-[Note 358: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Les deux adversaires se retrouvaient donc l'un en face de l'autre,
-chacun sur son terrain primitif, attendant tout, celui-ci, de la
-résistance de Méhémet-Ali, celui-là, de sa soumission immédiate. Le
-résultat dépendait de ce qui allait se passer en Orient. Si les
-retards et les complications annoncés par M. Thiers se produisaient,
-la situation de lord Palmerston deviendrait très-mauvaise. Si, au
-contraire, les mesures coercitives employées contre le pacha
-obtenaient le prompt succès prédit par le ministre anglais, ce serait
-à la France de se trouver en passe dangereuse. On eût dit deux joueurs
-dont chacun a mis audacieusement tout son enjeu sur une seule carte.
-Laquelle allait être retournée? Ils ne pouvaient se dissimuler à
-eux-mêmes la gravité redoutable d'une telle partie; mais l'un et
-l'autre se croyaient assurés de gagner. Entre les deux, cependant, il
-y a une différence. La force dans laquelle lord Palmerston mettait sa
-confiance était, après tout, une force dont il disposait: c'était
-celle des vaisseaux anglais. La force sur laquelle M. Thiers jouait
-toute la politique de la France était celle d'un pouvoir étranger,
-d'un pacha turc. Il est vrai qu'en croyant à cette force, il se
-sentait en communion avec l'opinion régnante dans son pays, tandis que
-c'était à l'encontre de ses alliés, de sa souveraine, de plusieurs de
-ses collègues et d'une bonne partie de ses compatriotes, que le
-ministre anglais proclamait sa foi dans la prompte soumission de
-Méhémet-Ali.
-
-
-VI
-
-Au beau milieu de cette crise, tandis que tous les regards et toutes
-les pensées étaient tournés vers l'Orient, on apprit subitement que le
-prince Louis-Napoléon, auquel presque personne ne songeait, avait
-débarqué, le 6 août, à Boulogne, pour recommencer la pitoyable
-échauffourée de Strasbourg.
-
-Contraint, en 1838, à la suite des réclamations de M. Molé, de quitter
-la Suisse[359], le fils de la reine Hortense s'était réfugié en
-Angleterre. Il y avait poussé plus activement que jamais ses menées
-contre la monarchie de Juillet. L'une de ses principales
-préoccupations était toujours de lier partie avec la gauche. Dans ce
-dessein, il publia sous ce titre: _Idées napoléoniennes_, une brochure
-où l'Empereur était présenté comme n'ayant eu d'autre souci que de
-fonder la liberté et d'améliorer le sort des classes laborieuses. Le
-journal _le Capitole_, fondé à Paris, en juin 1838, avec le concours
-d'un aventurier, le marquis de Crouy-Chanel, et d'un sieur Durand,
-mêlé aux intrigues de la diplomatie russe, eut pour mission de faire
-campagne avec les radicaux, tout en étant l'organe officiel de la
-propagande napoléonienne. La faction trouva en outre moyen de gagner
-l'appui, plus ou moins ouvert, d'une feuille de gauche, le _Commerce_,
-alors dirigée par M. Mauguin; celui-ci, aigri, peu considéré, ruiné,
-ne s'était pas montré insensible à certaines séductions. Des
-pourparlers furent même engagés avec les hommes du _National_, qui
-chargèrent un de leurs amis, M. Degeorge, d'aller conférer avec le
-prince; mais on ne put s'entendre, chaque partie prétendant se servir
-de l'autre pour faire prévaloir sa cause particulière. Il n'y avait
-pas jusqu'aux sociétés secrètes, notamment celle des _Saisons_, où les
-agents bonapartistes n'eussent cherché, vainement il est vrai, des
-alliés.
-
-[Note 359: Cf. plus haut, t. III, p. 283 à 287.]
-
-En même temps, par des distributions de brochures dans les casernes,
-par des promesses de grades ou même d'argent prodiguées aux officiers,
-le prétendant tâchait de créer, dans l'armée, des foyers de révolte et
-de trahison. C'était principalement sur les garnisons de Paris et du
-Nord que portait cet effort de corruption. On se flattait d'avoir
-conquis ou tout au moins ébranlé des personnages considérables;
-seulement, il faut toujours rabattre des illusions d'émigrés. Quant
-aux procédés employés, on en peut juger par un fait révélé plus tard
-devant la Cour des pairs. L'un des agents d'embauchage était un ancien
-chef d'escadron, M. Le Duff de Mésonan, fort irrité d'avoir été mis à
-la retraite en 1838, et devenu conspirateur par dépit. Parcourant
-fréquemment la région du Nord, il avait paru plusieurs fois à Lille,
-et s'était mis en rapport avec le maréchal de camp Magnan, qui y
-commandait. Il se crut bien accueilli par lui et osa lui communiquer
-une lettre signée: «Napoléon-Louis», qui était ainsi conçue: «Mon cher
-commandant, il est important que vous voyiez tout de suite le général
-en question. Vous savez que c'est un homme d'exécution que j'ai noté
-comme devant être un jour maréchal de France. Vous lui offrirez
-100,000 francs de ma part, et 300,000 francs que je déposerai chez un
-banquier, à son choix, à Paris, pour le cas où il viendrait à perdre
-son commandement.» Le général Magnan a, depuis, solennellement affirmé
-qu'il avait repoussé cette ouverture avec indignation. M. de Mésonan
-ne le comprit pas ainsi, ou feignit de ne pas le comprendre; il eut
-même, plus tard, une nouvelle entrevue avec le général, et celui-ci
-était regardé, autour du prétendant, comme un de ceux sur lesquels on
-pouvait compter, au moins après un premier succès.
-
-Le retentissement considérable qu'eut en France la proposition de
-ramener les restes de Napoléon Ier ne contribua pas peu à exciter les
-ambitions et à encourager les illusions de son neveu. Se remuant
-beaucoup pour attirer les regards et faire parler de lui, il tâchait
-de répandre l'idée qu'il était _persona grata_ auprès des
-gouvernements européens, se targuait des relations qu'il avait en
-effet avec M. de Brünnow et la cour de Russie, laissait ou même
-faisait répandre la nouvelle qu'il voyait lord Melbourne et lord
-Palmerston. «Le parti se pavane, fait grand bruit de lui-même,
-écrivait de Londres, le 30 juin 1840, M. Guizot à M. de Rémusat. Le
-prince Louis est sans cesse au parc, à l'Opéra. Quand il entre dans sa
-loge, ses aides de camp se tiennent debout derrière lui. Ils parlent
-haut et beaucoup; ils racontent leurs projets, leurs correspondances.
-L'étalage des espérances est fastueux.» L'attention du gouvernement
-français était donc en éveil. Il lui était revenu, d'autre part,
-quelques indices des tentatives d'embauchage; il savait, par exemple,
-que «Lille était fort travaillé». Toutefois il n'avait découvert rien
-de précis sur les desseins du prince: il avait seulement le sentiment
-un peu vague qu'un coup se préparait, soit pour la rentrée des
-cendres, soit même pour une époque plus proche. «Je crois à une
-tentative», écrivait M. de Rémusat, le 12 juillet 1840.
-
-L'émotion et l'agitation produites en France par la divulgation du
-traité du 15 juillet parurent à l'aventureux prétendant une occasion
-qu'il fallait aussitôt saisir. Imperturbablement confiant dans son nom
-et dans son étoile, toujours hanté des souvenirs de 1815, il résolut
-de se jeter, avec une poignée de partisans, sur un point de la côte
-française, pour y recommencer le retour de l'île d'Elbe. Boulogne fut
-choisi à cause de sa proximité et aussi parce que l'un des officiers
-du 42e de ligne, dont un détachement y tenait garnison, le lieutenant
-Aladenise, était du complot. Débarquer avant le jour, enlever les
-soldats du 42e, s'emparer de la ville et des cinq mille fusils
-enfermés dans le château, de là se porter sur les places du Nord où
-l'on se croyait assuré du concours du général Magnan, et enfin gagner
-Paris, en entraînant toutes les troupes sur le passage, tel était le
-plan ou plutôt le rêve du prince. Les préparatifs se firent en grand
-secret. Un paquebot à vapeur fut loué par un tiers, sous prétexte de
-partie de plaisir. Avec une presse à main, on imprima, à l'avance, des
-proclamations à l'armée, au peuple français, aux habitants du
-Pas-de-Calais, ainsi qu'un décret prononçant la «déchéance de la
-dynastie des Bourbons d'Orléans», nommant M. Thiers président du
-gouvernement provisoire et le maréchal Clausel commandant en chef de
-l'armée de Paris. Le 3 août, tout le matériel fut transporté à bord,
-argent, armes, munitions, uniformes, chevaux, voitures et jusqu'à un
-aigle vivant auquel un rôle était sans doute réservé dans le drame qui
-allait se jouer. À minuit, le prince s'embarqua et alla prendre, sur
-divers points de la Tamise, ses compagnons, au nombre d'une
-soixantaine. Parmi eux, étaient quelques anciens officiers, le colonel
-Vaudrey et le commandant Parquin, qui tous deux avaient pris part à
-l'attentat de Strasbourg; les colonels Voisin et Bouffet-Montauban, le
-commandant de Mésonan, enfin le plus élevé en grade, le général
-Montholon, compagnon de l'Empereur à Sainte-Hélène. Le gros de cette
-armée d'invasion se composait d'une trentaine de soldats libérés que
-l'on avait engagés en France, à titre de domestiques. Ajoutez enfin
-quelques amis personnels du prince, comme M. Fialin de Persigny et le
-docteur Conneau. Divers incidents prolongèrent la traversée, et ce ne
-fut que le 6 août, de grand matin, que le paquebot mouilla en face de
-Vimereux, à quatre kilomètres de Boulogne.
-
-Débarqués sur la plage, les conjurés y trouvent seulement trois de
-leurs partisans, dont le lieutenant Aladenise. Peu d'instants après,
-surviennent quelques douaniers qui, malgré toutes les instances et
-toutes les promesses d'argent, refusent de se joindre à l'expédition.
-On se hâte vers Boulogne, où l'on arrive à cinq heures du matin.
-Premier échec devant le petit poste de la rue d'Alton; le sergent qui
-le commande résiste aux caresses et aux menaces. Les conjurés sont
-contraints de passer outre et arrivent à la caserne du 42e. Ici se
-reproduisent les scènes dont le quartier Finckmatt, à Strasbourg,
-avait été le théâtre en 1836. Le lieutenant Aladenise fait descendre
-dans la cour les soldats à peine réveillés, leur annonce que
-Louis-Philippe a cessé de régner, et leur présente le neveu de
-Napoléon entouré d'officiers aux brillants uniformes. Ces soldats ne
-savent trop que penser ni que faire; quelques cris de: _Vive
-l'Empereur!_ accueillent les paroles du prince. Mais bientôt les
-officiers, prévenus en ville, accourent à la caserne, parviennent,
-malgré les violences des conjurés, à joindre leurs hommes; ceux-ci se
-retrouvent à la voix de leurs chefs et se rangent derrière eux. Dès
-lors, la partie est perdue pour le prince. À ce moment, au milieu du
-tumulte, il lève un pistolet; le coup part. Est-ce par mégarde? La
-balle va se loger dans le cou d'un grenadier, après lui avoir coupé
-la lèvre et brisé trois dents. Ce coup de feu, loin d'être le signal
-d'une lutte désespérée, précipite la retraite des conjurés. Déçus du
-côté de l'armée, ils tâchent de soulever le peuple, sans plus de
-succès. Bientôt, devant les gardes nationaux qui se rassemblent de
-toutes parts, ils se dispersent. Les uns se cachent dans la ville ou
-s'enfuient dans la campagne, où ils sont bientôt arrêtés. Le prince et
-quelques autres se jettent dans une barque, espérant gagner leur
-paquebot. Accourent les gardes nationaux, qui leur crient de
-s'arrêter; n'obtenant pas de réponse, ils font feu sur la barque, qui
-chavire; l'un des fuyards est tué d'une balle, un second est blessé,
-un troisième se noie; le prince et tous les survivants sont faits
-prisonniers.
-
-À la nouvelle de cet attentat et de son pitoyable avortement,
-«l'impression du public, comme l'écrivait alors un témoin, fut celle
-d'une indignation méprisante[360]». Sauf les feuilles radicales, qui
-affectèrent de couvrir le vaincu de leur protection hautaine[361],
-tous les autres journaux raillèrent et flétrirent sa conduite dans les
-termes les plus durs. Le _Constitutionnel_, d'ordinaire sympathique au
-bonapartisme, disait: «Dans cette misérable affaire, l'odieux le
-dispute au ridicule, la parodie se mêle au meurtre, et, tout couvert
-qu'il est de sang, Louis Bonaparte aura la honte de n'être qu'un
-criminel grotesque... Si un brave soldat n'était tombé victime de son
-dévouement, on n'aurait guère que des rires de pitié pour cet
-extravagant jeune homme qui croit nous rendre Napoléon, parce qu'il
-fait des proclamations hyperboliques et qu'il traîne un aigle vivant.»
-Et ce même journal exprimait la conviction générale, quand il
-ajoutait: «Un prétendant au moins est à jamais tombé sous les sifflets
-du pays[362].» M. de Chateaubriand proclamait, dans une lettre datée
-du 18 août, que «l'entreprise du prince Louis avait ôté à l'arrivée
-des cendres une partie de son danger». L'aide de camp du maréchal
-Soult, resté à Paris pour le tenir au courant des événements, lui
-écrivait, le 22 août: «L'indifférence complète avec laquelle la
-tentative de Louis Bonaparte a été accueillie à Paris est le seul
-motif qui m'ait engagé à ne pas vous écrire tout exprès pour vous
-entretenir de cet événement, dont on ne s'est pas occupé un seul
-instant avec intérêt et auquel on n'attache aucune importance[363].»
-Quant aux délicats, ils n'avaient pas assez de dédain pour celui que
-M. Doudan appelait «ce petit nigaud impérial[364]». À l'étranger,
-l'impression fut la même. M. de Metternich traitait fort
-dédaigneusement cette tentative: «Je ne vous parle pas de
-l'échauffourée de Louis Bonaparte, écrivait-il à son ambassadeur à
-Paris. Je n'ai pas le temps de m'occuper de toutes les folies de ce
-bas monde. Veuillez toutefois féliciter le Roi en mon nom[365].» Le
-chancelier ne se privait pas du plaisir d'ajouter: «Mais que dire du
-titre d'_empereur légitime_ que M. de Rémusat avait si généreusement
-départi à Napoléon Ier? Si M. de Rémusat a eu raison, il est clair que
-Louis Bonaparte n'a pas eu tort[366].» Lord Palmerston éprouvait le
-besoin de se défendre vivement d'avoir eu aucun rapport avec «cet
-insensé[367]». Enfin, le père du prétendant, l'ex-roi de Hollande
-«déclarait», dans une lettre publique, «que son fils était tombé, pour
-la troisième fois, dans un piége épouvantable, dans un effroyable
-guet-apens, puisqu'il est impossible qu'un homme qui n'est pas
-dépourvu de moyens et de bon sens se soit jeté de gaieté de coeur dans
-un tel précipice[368].»
-
-[Note 360: _Journal inédit de M. de Viel-Castel_, à la date du 7 août
-1840.]
-
-[Note 361: Entre autres le _National_ et la _Revue du progrès_ de
-Louis Blanc.]
-
-[Note 362: _Constitutionnel_ des 8 et 9 août 1840.]
-
-[Note 363: _Documents inédits._]
-
-[Note 364: _Lettres de M. Doudan_, t. I, p. 355.]
-
-[Note 365: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 441, 442.]
-
-[Note 366: C'est la même idée qu'exprimait alors le _National_. «On a
-ramené, disait-il, tous les souvenirs qui se rattachent au nom qu'il
-porte, et l'on ne veut pas qu'il ait songé à revendiquer l'héritage,
-lorsqu'un ministre avait proclamé sa légitimité.»]
-
-[Note 367: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 263.]
-
-[Note 368: Dans cette même lettre, l'ex-roi de Hollande se plaignait
-que son fils eût été mis, à la Conciergerie, dans la chambre qu'avait
-occupée Fieschi. Le gouvernement répondit que cette chambre, depuis
-qu'elle avait servi à Fieschi, avait subi une transformation complète,
-ayant été affectée au logement particulier de l'inspectrice du
-quartier des femmes.]
-
-Las de montrer une longanimité qui avait été si mal récompensée, et
-craignant de voir se renouveler le scandale de l'acquittement de
-Strasbourg en 1838, le gouvernement se décida à comprendre le prince
-dans l'instruction judiciaire ouverte au sujet du nouvel attentat, et le
-traduisit avec ses complices devant la Cour des pairs. Les débats du
-procès commencèrent le 28 septembre. Prenant une pose devenue familière,
-depuis dix ans, à tous les conspirateurs poursuivis en justice, le
-prince prétendit être un vaincu, non un accusé, et termina ainsi sa
-déclaration: «Je représente devant vous un principe, une cause, une
-défaite. Le principe, c'est la souveraineté du peuple; la cause, celle
-de l'Empire; la défaite, Waterloo. Le principe, vous l'avez reconnu; la
-cause, vous l'avez servie; la défaite, vous voulez la venger. Non, il
-n'y a pas de désaccord entre vous et moi, et je ne veux pas croire que
-je puisse être dévoué à porter la peine des défections d'autrui.
-Représentant d'une cause politique, je ne puis accepter, comme juge de
-mes volontés et de mes actes, une juridiction politique. Vos formes
-n'abusent personne. Dans la lutte qui s'ouvre, il n'y a qu'un vainqueur
-et un vaincu. Si vous êtes les hommes du vainqueur, je n'ai pas de
-justice à attendre de vous, et je ne veux pas de votre générosité.» M.
-Berryer, qui assistait le prince comme avocat, fut, suivant son
-habitude, particulièrement habile à concilier sa situation personnelle
-avec les exigences de la cause dont il s'était chargé. Dans
-l'impossibilité de trouver une justification ou seulement une excuse
-sérieuse, il s'écria: «N'est-ce pas là une de ces situations uniques
-dans le monde, où il ne peut y avoir un jugement, mais un acte
-politique?... Quand tant de choses saintes et précieuses ont péri,
-laissez au moins au peuple la justice, afin qu'il ne confonde pas un
-arrêt avec un acte de gouvernement... On veut vous faire juges, on veut
-vous faire prononcer une peine contre le neveu de l'Empereur; mais qui
-êtes-vous donc? Comtes, barons, vous qui fûtes ministres, généraux,
-sénateurs, maréchaux, à qui devez-vous vos titres, vos honneurs?» En fin
-de compte, l'arrêt, prononcé le 6 octobre, condamna le prince
-Louis-Napoléon Bonaparte à l'emprisonnement perpétuel dans une
-forteresse du territoire, et ses complices, au nombre de quatorze, à des
-peines variant de la déportation à deux ans de prison. Aussitôt après
-le jugement, le prince Louis Bonaparte fut conduit au château de Ham, où
-avaient été enfermés les ministres de Charles X; il obtint d'avoir pour
-compagnons de captivité le général Montholon et le docteur Conneau.
-
-L'opinion s'était montrée fort indifférente aux débats et à leur
-issue. L'attention des hommes politiques se trouvait absorbée par les
-incidents chaque jour plus graves du conflit oriental. Quant au
-public, il s'occupait alors d'un tout autre procès criminel, de celui
-qui se déroulait avec mille vicissitudes devant la cour d'assises de
-la Corrèze: il s'agissait d'une femme, madame Lafarge, poursuivie pour
-avoir empoisonné son mari. Partout, on ne parlait que de cette
-affaire, chacun prenant parti, avec passion, pour ou contre l'accusée,
-recueillant les dépositions, étudiant les expertises, les
-contre-expertises, prêtant l'oreille aux plaidoiries, et attendant le
-verdict avec une fiévreuse curiosité. Dans cette émotion générale, le
-prétendant de Boulogne, le condamné de la Cour des pairs était
-oublié[369]. D'ailleurs, à quoi bon s'inquiéter de lui? N'était-il
-pas, aux yeux de tous, un homme absolument fini? Vanité des prévisions
-humaines! Quelques années plus tard, l'aventureux conspirateur de
-Strasbourg et de Boulogne sera à la tête du gouvernement de la France.
-Ramené alors sous les murs du château de Ham, il y prononcera ces
-paroles remarquables: «Aujourd'hui qu'élu par la France entière, je
-suis devenu le chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me
-glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque contre un
-gouvernement régulier. Quand on a vu combien les révolutions les plus
-justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine l'audace
-d'avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d'un
-changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici, par un
-emprisonnement de six années, ma témérité contre les lois de ma
-patrie[370].»
-
-[Note 369: Madame Swetchine écrivait, le 22 septembre 1840: «Louis
-Bonaparte est éteint, annulé, non pas seulement par l'Orient, mais par
-le procès Lafarge.» Et M. d'Houdetot, pair de France, écrivait, le 30
-septembre, à son beau-frère, M. de Barante: «Notre procès de Boulogne
-est bien terne au milieu de tout cela, et madame Lafarge a tout fait
-pâlir.» (_Documents inédits._)]
-
-[Note 370: Discours du 22 juillet 1849.]
-
-
-VII
-
-Cependant M. Thiers demeurait fidèle au plan qu'il avait arrêté dès le
-début de la crise. «Il faut se conduire habilement, c'est-à-dire
-prudemment, écrivait-il, le 22 août, à M. de Barante. Le premier acte
-de prudence c'est d'armer, beaucoup armer, plus qu'à aucune autre
-époque, mais sans bruit, sans jactance. Le second acte, c'est
-d'observer, d'attendre et de saisir l'occasion. Cette occasion sera
-une division entre les puissances, quelque hésitation de la part d'une
-ou deux d'entre elles, l'imprévu, enfin, toujours si fécond dans les
-situations extraordinaires[371].» Les mesures d'armement se
-succédaient, rapides[372]. Aucune considération d'économie, aucun
-scrupule de responsabilité n'arrêtaient l'impétueux ministre. Il
-n'hésitait pas à pousser jusqu'à ses plus extrêmes limites l'usage des
-crédits extraordinaires, ouverts sans intervention des Chambres. Tel
-fut le cas des ordonnances qui créèrent douze nouveaux régiments
-d'infanterie, six de cavalerie, et dix bataillons de chasseurs;
-c'était modifier la composition de l'armée et engager des dépenses
-permanentes par simple décision du pouvoir exécutif. M. Thiers fut
-plus hardi encore, en ordonnant de même l'érection des fortifications
-de Paris.
-
-[Note 371: _Documents inédits._]
-
-[Note 372: Ceux mêmes qui étaient le plus d'avis d'armer se
-demandaient parfois s'il n'y avait pas excès. «Je suis de votre avis
-sur nos armements, écrivait M. Doudan à M. d'Haussonville; je les
-trouve un peu gigantesques. Nous faisons assez de poudre et de bombes
-pour faire sauter le monde entier... Si nous avons la paix malgré nos
-préparatifs, nous ne saurons que faire de nos provisions. Nous serons
-dans la situation de M. de Rambuteau, avec ses cent mille bouquets, un
-soir que le bal de l'Hôtel de ville avait été renvoyé.» (_Lettres de
-M. Doudan_, t. I, p. 348.)]
-
-On n'a pas oublié tout le bruit qui s'était fait, en 1833, au sujet
-des «forts détachés», devenus, dans l'imagination populaire, autant de
-nouvelles bastilles destinées à bombarder la capitale, et comment,
-devant cette émotion, qui venait s'ajouter aux objections des
-prêcheurs d'économie, le gouvernement s'était cru obligé d'interrompre
-les travaux alors commencés[373]. Depuis cette époque, il n'avait pas
-osé reprendre la question devant les Chambres; toutefois, il l'avait
-fait étudier. Une grande commission avait été nommée, en 1836, par le
-maréchal Maison, à l'effet de prononcer entre les deux systèmes
-rivaux, celui de l'enceinte continue et celui des forts détachés:
-après trois ans d'examen, la commission avait conclu à la réunion des
-deux systèmes. Tel était l'état de la question en 1840. À la première
-nouvelle du traité du 15 juillet, le duc d'Orléans manda l'un de ses
-aides de camp, qui appartenait à l'arme du génie, M. de
-Chabaud-Latour, et, après lui avoir fait dessiner sur place un croquis
-approximatif de l'enceinte et des forts, l'emmena chez M. Thiers. Le
-président du conseil, entrant vivement dans les idées du prince et de
-son aide de camp, donna six jours à ce dernier pour tracer un plan et
-un devis plus précis, puis, muni de ces documents, saisit le conseil
-des ministres du projet. Le Roi, qui, de tout temps, avait voulu
-assurer la défense de Paris, mais dont le désir avait été entravé par
-les sottes préventions du public, fut enchanté de voir une telle
-oeuvre prise en main par un ministère «qui le couvrait», comme il
-disait malicieusement à un diplomate étranger[374]. Bien qu'inclinant
-personnellement à croire que les forts suffisaient, il ne s'obstina
-pas dans cette manière de voir; un jour, à l'issue d'une des
-nombreuses conférences qu'il avait avec le duc d'Orléans, M. Thiers,
-le ministre de la guerre et le commandant de Chabaud, il dit gaiement
-à son fils: «Allons, Chartres, nous adoptons ton projet. Je le sais
-bien, pour que nous venions à bout de faire les fortifications de
-Paris, il faut qu'on crie dans les rues: _À bas Louis-Philippe! Vive
-l'enceinte continue!_» Le _Moniteur_ annonça, le 13 septembre, la
-décision prise, et les travaux furent aussitôt commencés, sous la
-direction du général Dode de la Brunerie. «Nous avons réuni les deux
-systèmes, écrivait M. Thiers à M. Guizot. Tous deux sont bons; réunis,
-ils sont meilleurs et n'ont qu'un inconvénient, à mon avis, fort
-accessoire, c'est de coûter cher. En France, cela est pris, non pas
-avec plaisir, mais avec assentiment. On comprend que notre sûreté est
-là, et que c'est le moyen de rendre une catastrophe impossible.»
-
-[Note 373: Cf. plus haut, t. II, p. 209 à 214.]
-
-[Note 374: Dépêche du comte Crotti, en date du 10 septembre 1840,
-citée par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.]
-
-M. Thiers prenait goût à ce rôle d'organisateur d'armées, à ce
-remuement d'hommes et de millions[375]. Ne se rapprochait-il pas ainsi
-du grand capitaine qu'il avait accompagné en esprit sur tant de champs
-de bataille, et qui régnait en maître sur son imagination? Raconter
-les campagnes du premier consul, c'était déjà bien; les continuer, ne
-serait-ce pas mieux encore? Les contemporains raillaient souvent cette
-tendance à prendre Napoléon pour modèle[376]. Le président du conseil
-passait, chaque jour, trois ou quatre heures dans les bureaux des
-ministères de la guerre et de la marine, prétendant tout décider par
-lui-même, enseignant aux officiers leur métier, et réduisant les deux
-ministres spéciaux au rôle de commis. Ou bien il couvrait son parquet
-de cartes géographiques et là, étendu sur le ventre, s'occupait à
-ficher des épingles noires et vertes dans le papier, tout comme avait
-fait Napoléon. À ce régime, son imagination se montait; excitation
-dont il savait d'autant moins se défendre qu'il s'y mêlait un
-sentiment patriotique très-vif et très-sincère. Comment laisser sans
-emploi une année créée avec tant d'activité? Un jour que, dans le
-conseil, on avait récapitulé nos forces militaires, le Roi se leva et,
-posant la main sur le bras de son président du conseil: «Ah! mes chers
-ministres, s'écria-t-il, qu'il est beau d'avoir tant de forces à sa
-disposition et de ne pas s'en servir!» M. Thiers n'eût pas tenu ce
-langage; il était plutôt disposé à s'en moquer. Non qu'il fût dores et
-déjà résolu à la guerre. À la fois tenté et effrayé, l'anxiété
-dominait dans son esprit. «Le ciel m'est témoin, écrivait-il à M. de
-Barante, que je désire ardemment la paix; cependant je crois que nous
-ferions beaucoup de mal à tout le monde. Du reste, cette confiance ne
-m'aveugle pas. Je trouve le jeu trop hasardeux pour y mettre, si je
-puis faire autrement.» Et à M. de Sainte-Aulaire: «Je sais bien que si
-la guerre éclate, mes ennemis diront que c'est moi qui l'ai donnée à
-la France. Une guerre où nous serions seuls contre tout le monde, cela
-est effroyable. Mais je sais aussi que, si la France se laisse
-offenser, mettre de côté, traiter comme le fut autrefois Louis XV,
-elle descend dans l'échelle des nations... Mieux vaut la guerre avec
-ses horreurs[377].» Il était toutefois visible que, dans cette sorte
-de conflit entre des impressions contraires, c'étaient les
-belliqueuses qui, avec le temps, gagnaient du terrain. À force de
-préparer la guerre, le ministre finissait par s'y habituer, par y
-croire, presque par la désirer. «M. Thiers, écrivait alors un des
-fonctionnaires du ministère des affaires étrangères, parle avec
-enthousiasme de l'immensité de nos préparatifs et dit, à qui veut
-l'entendre, qu'avant le printemps nous serons en état de faire avec
-avantage la guerre à l'Europe.» Aussi le même témoin ajoutait-il: «On
-s'effraye de sa légèreté extrême, de ses emportements, de la jactance
-de ses propos, et de cet enivrement qui dépasse ce qu'on pourrait
-imaginer[378].» Tous les instincts aventureux du président du conseil
-(et Dieu sait qu'il n'en manquait pas chez ce brillant enfant de la
-Provence!) se donnaient carrière. À la date du 5 septembre, l'un de
-ses confidents, M. Léon Faucher, écrivait à un Anglais de ses amis:
-«Thiers croit à la guerre, et s'y prépare[379].»
-
-[Note 375: M. de Sainte-Aulaire rappelle à ce propos que M. Thiers lui
-avait dit un jour: «Il faut donner à la France le goût de la guerre et
-de la dépense.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)]
-
-[Note 376: Dès le 27 juillet, Henri Heine écrivait: «M. Thiers croit
-fermement que sa vocation naturelle, ce ne sont pas les escarmouches
-parlementaires, mais la guerre véritable, le sanglant jeu des armes...
-Cette croyance à ses capacités de grand capitaine aura tout au moins
-la conséquence que le général Thiers ne s'effrayera pas beaucoup des
-canons de la nouvelle coalition...; au contraire, il se réjouira en
-secret d'être contraint, par une extrême nécessité, à déployer, devant
-le monde surpris, ses talents militaires.» (_Lutèce_, p. 100,
-101.)--On appelait M. Thiers «le petit Bonaparte», et, sous la plume
-de certains plaisants, le ministère du 1er mars devenait le ministère
-de Mars Ier.]
-
-[Note 377: Lettres du 20 et du 22 août 1840. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 378: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, 21 et 23
-septembre 1840.]
-
-[Note 379: Léon FAUCHER, _Biographie et correspondance_, t. I, p. 96.]
-
-Notre ministre paraissait avoir choisi par avance le théâtre de cette
-guerre éventuelle. Il ne parlait plus de la porter en Allemagne, comme
-il avait fait au lendemain du traité. Aux représentants des petits
-États de la Confédération germanique qui s'inquiétaient: «Mais soyez
-donc tranquilles, disait-il, nous n'enverrons aucun corps sur le Rhin,
-nous n'attaquerons pas l'Allemagne.» Seulement, il ajoutait aussitôt:
-«Il en est autrement de l'Autriche. Nous connaissons son côté faible:
-là, nous l'attaquerons.» Ce «côté faible» était l'Italie. Dès le mois
-d'août, M. Thiers fit des ouvertures au Piémont, pour l'attirer dans
-notre jeu, tâchant de réveiller ses ambitions séculaires. «Je pense,
-disait-il au représentant de Charles-Albert, que vous n'avez aucune
-idée de vous étendre de ce côté-ci des Alpes, tandis que vous pourriez
-très-bien cueillir l'artichaut de l'autre côté.» À Berlin, M. Bresson
-disait à l'envoyé sarde: «Liez-vous donc à nous, qui pouvons tout
-aussi bien vous donner et vous prendre quelque chose, tandis que les
-autres ne peuvent que prendre. Vous aimeriez avoir la Lombardie; nous
-seuls pourrons vous la donner.» Des menaces se mêlaient à ces caresses
-et à ces promesses: «Si l'on ne se joint pas à nous, déclarait M.
-Thiers, on sera les premiers à payer les pots cassés. Ce serait une
-niaiserie de vouloir respecter les pays qui sont des grandes routes.»
-Charles-Albert, fort embarrassé, chercha à éluder toute réponse
-positive: il était dans les traditions de sa maison de ne jamais
-abattre son jeu d'avance. Toutefois, il laissa voir dès lors que, s'il
-lui fallait sortir de sa neutralité, ses préférences politiques le
-porteraient plutôt vers l'Autriche absolutiste que vers la France de
-1830. Il demanda même au cabinet de Vienne, comme prix de son alliance
-éventuelle, de lui garantir la possession de la Savoie; mais sa
-demande ne fut pas accueillie. «Nous sommes innocents de ce qui peut
-se passer au delà des Alpes», répondit le prince Schwarzenberg[380].
-Le gouvernement sarde n'était pas, en Italie, le seul dont le ministre
-français cherchât à gagner le concours: le roi de Naples reçut aussi
-des ouvertures et parut mieux les accueillir[381].
-
-[Note 380: Cf. les dépêches des envoyés sardes ou autres diplomates
-étrangers, citées par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p.
-440 à 442.]
-
-[Note 381: _Ibid._, p. 442.]
-
-Ces démarches de notre diplomatie ne pouvaient demeurer ignorées de
-l'Autriche. À Paris, du reste, on ne désirait pas qu'elles le fussent,
-car on comptait sur elles pour intimider le cabinet de Vienne. Le Roi
-se prêtait volontiers, pour sa part, à cette tactique comminatoire.
-«Tenons bon, disait-il souvent, et nous les ferons _bouquer_.» Il
-calculait, en conséquence, son langage aux ambassadeurs. «Comte
-Crotti, disait-il un jour, avec une extrême animation, à l'envoyé
-sarde, voulez-vous savoir où l'on en viendrait sans ma vigilance, sans
-ma fermeté? À la dictature de Thiers ou du maréchal Clausel et à la
-révolution partout... Les puissances y perdront leurs dents, car
-Méhémet-Ali est inattaquable... Je ferai, certes, tout ce qui dépend
-de moi pour que la guerre n'arrive pas; mais je le crois à peine
-possible. Alors l'empereur de Russie aura atteint son but. Reste à
-savoir s'il tirera de la guerre le parti qu'il en attend. Même s'il
-m'expulse du trône, ce qu'il désirerait, et d'un seul coup de pied
-(ici le Roi fit du pied le mouvement), il n'aura fait que favoriser
-tous les révolutionnaires, ébranler tous les trônes.» Et un autre
-jour: «Je n'ai rien contre la Prusse; mais, quant aux poltrons qui se
-cachent derrière les autres (ceci s'adressait à la cour de Vienne),
-nous saurons bien les atteindre[382].» Vers la fin d'août, il
-renouvela la scène qu'il avait déjà faite à l'ambassadeur d'Autriche
-dans les derniers jours de juillet. «Les puissances, lui dit-il, se
-trompent lourdement, si elles comptent sur ma patience illimitée;
-cette patience trouvera son terme en même temps que celle de la
-nation, qui n'est pas bien grande. Au surplus, ce n'est pas la
-première impertinence qu'on m'ait faite; si je n'ai pas paru me
-ressentir des autres, ce n'est pas faute de les apercevoir, mais parce
-que je les ai méprisées. On eût dû comprendre, cependant, que moi
-seul, bien plus que cet empereur de Russie dont on a tant de peur,
-j'ai la puissance de préserver l'Europe d'un débordement
-révolutionnaire; seul, entre tous les souverains actuels, je me sens
-en mesure de tenir tête à la gravité des conjonctures.» Le tout
-accompagné de menaces dédaigneuses, de traits acérés contre M. de
-Metternich, d'éclats de voix qui retentissaient jusque dans la pièce
-voisine, où était la Reine avec la cour. M. de Rothschild, qui s'y
-trouvait également, laissait voir son trouble. Comme, en sortant du
-cabinet royal, le comte Apponyi priait la Reine de calmer le Roi, elle
-répondit «qu'elle ne se mêlait nullement d'affaires, mais qu'en ce qui
-touchait l'honneur français, elle était aussi susceptible que le Roi
-et plus animée.» L'ambassadeur autrichien alla se plaindre à M.
-Thiers: «À qui le dites-vous? répondit celui-ci, non sans malice; je
-fais ce que je peux pour le calmer[383].» Cette scène eut un tel
-retentissement, que les journaux en donnèrent le récit plus ou moins
-exact, mettant en scène Louis-Philippe et lui faisant honneur de son
-patriotisme. Les Tuileries, d'ailleurs, entendaient parfois un langage
-plus menaçant encore: c'était celui du duc d'Orléans, qui disait tout
-haut, vers la fin d'août, «que, dans l'état actuel des esprits, la
-guerre était nécessaire pour la France, et qu'il la désirait
-ardemment[384].» Quelques semaines plus tard, faisant allusion aux
-émeutes que faisait craindre, à Paris, l'excitation populaire: «J'aime
-mieux, s'écriait-il, succomber sur les rives du Rhin ou du Danube que
-dans un ruisseau de la rue Saint-Denis!»
-
-[Note 382: Dépêches du comte Crotti du 27 août et du 5 septembre 1840.
-(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, p. 444.)]
-
-[Note 383: _Journal de M. de Viel-Castel_, correspondance du feu duc
-de Broglie, et lettre du duc Decazes à M. de Barante. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 384: Dépêche du comte Crotti, du 24 août 1840, citée par
-HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.]
-
-Si, à la cour, on était à ce point animé, que ne devait pas être
-l'emportement de la presse! Une bonne partie des journaux de Paris et
-de la province ne semblaient occupés qu'à menacer l'Europe d'une
-guerre et de plusieurs révolutions, avec des allusions souvent peu
-voilées aux frontières du Rhin. C'était surtout avec les feuilles
-anglaises que s'échangeaient, à travers la Manche, de véhémentes
-invectives, d'amères récriminations. «La discussion, disait le
-_Constitutionnel_, n'est presque plus engagée de parti à parti; elle
-l'est de peuple à peuple[385].» La presse semblait comme une seconde
-puissance qui négociait, déclamait, menaçait à côté de la puissance
-exécutive, parlant plus haut et frappant plus fort. Le conflit
-diplomatique n'en était ni simplifié ni moins dangereux. Dès le 2
-août, le duc de Broglie, quoique favorable alors à la politique de M.
-Thiers, exprimait le voeu que «l'action de la presse se régularisât un
-peu». «Il faut éviter, ajoutait-il, de rallier contre nous toute
-l'Angleterre autour de Palmerston et d'inquiéter l'Europe à ce point
-qu'on fasse d'une alliance bancroche sur un point spécial une alliance
-solide sur la généralité même des choses[386].» Le 8 août, M. Duchâtel
-écrivait: «Les bavardages des journalistes ne conviennent pas aux
-hommes d'État, et, par susceptibilité pour soi-même, il ne faut pas
-provoquer justement l'amour-propre des autres... Tout en nous montrant
-dignes et résolus, ne forçons pas nos voisins à se fâcher contre nous
-par point d'honneur. Maintenons notre honneur, ne blessons pas celui
-des autres[387].» Le 15 août, c'est M. de Barante qui, de
-Saint-Pétersbourg, jugeait ainsi la situation: «Il y a un désir si
-universel de la paix, que je ne craindrais point, si l'orgueil
-français et l'orgueil anglais ne se trouvaient en présence. Tous deux
-sont âpres et peu accoutumés à reculer.» Le même diplomate écrivait
-encore le 1er septembre: «Je suis confondu et affligé des
-fanfaronnades des journaux... Je ne puis supposer que le ministère ait
-lâché cette meute qui accroît les difficultés d'une situation déjà
-périlleuse... Notre dignité en souffre. C'est irriter sans
-intimider[388].»
-
-[Note 385: 19 août 1840.]
-
-[Note 386: Lettre à M. Guizot. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 387: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 388: _Documents inédits._]
-
-M. Thiers se défendait d'être pour quelque chose dans ces violences.
-«J'ai fait de grands efforts pour calmer la presse», écrivait-il à M.
-de Barante, le 23 août[389]. Mais il avait plus de peine qu'un autre à
-se dégager pleinement de cette compromettante solidarité; il
-souffrait, en cette circonstance, de la part qu'il avait donnée aux
-journaux dans son action politique et des liens qu'il avait laissés
-s'établir entre eux et le gouvernement. Ajoutez que les feuilles
-officieuses, celles où les cabinets étrangers pouvaient se croire
-autorisés à chercher la pensée du ministère français, celles dont les
-rédacteurs recevaient, de notoriété générale, les confidences et les
-inspirations du président du conseil, étaient, pour la plupart, des
-feuilles de gauche, et avaient pris, dans l'opposition, l'habitude de
-traiter les affaires étrangères sur un ton peu fait pour rassurer
-l'Europe. «Il faut convenir, disait le _Journal des Débats_, que le
-langage de nos journaux ministériels n'est que trop propre à nous
-représenter, au dehors, sous ce faux jour de tapageurs et de
-brouillons. Ne sachant pas être dignes et fermes, ils prennent des
-airs fanfarons. C'est le malheur, c'est la fatalité, c'est la punition
-des ministres du Ier mars de traîner à leur suite les organes d'un
-parti qui ne peut pas se défaire de ses habitudes d'agitation. La
-gauche a fait beaucoup de sacrifices au ministère actuel; mais la
-dernière chose qu'un parti sacrifie, c'est son langage. Quand on a
-parlé si longtemps propagande, guerre de principes, révolution
-universelle, il est difficile de revenir à des formes de discussion
-plus modérées[390].» Aussi M. de Tocqueville, qui pourtant appartenait
-alors à la gauche et qui penchait personnellement vers une politique
-belliqueuse[391], écrivait-il, le 9 août, à son ami M. de Beaumont:
-«Je n'approuve point le langage de la presse officielle; ces airs de
-matamores ne signifient rien. Ne saurait-on être fermes, forts et
-préparés à tout, sans jactance et sans menace? Il faut faire,
-assurément, la guerre dans telle conjoncture, aisée à prévoir; mais
-une pareille guerre ne doit pas être désirée ni provoquée, car nous ne
-saurions en commencer une avec plus de chances contre nous[392].»
-
-[Note 389: _Ibid._]
-
-[Note 390: 30 septembre 1840.]
-
-[Note 391: M. de Tocqueville écrivait alors que les plus sages
-réflexions «ne l'empêchaient pas, au fond de lui-même, de voir avec
-une certaine satisfaction toute cette crise.» Et il ajoutait: «Vous
-savez quel goût j'ai pour les grands événements et combien je suis las
-de notre petit pot-au-feu démocratique bourgeois.» (_Nouvelle
-correspondance de M. de Tocqueville_, p. 180.)]
-
-[Note 392: _Ibid._]
-
-Naturellement, le langage de la presse radicale était pire encore que
-celui de la presse ministérielle. Le _National_ évoquait 1792, et
-levait ouvertement le drapeau de la guerre de propagande et de
-l'insurrection universelle; il demandait qu'on devançât la coalition
-sur le Rhin comme en Italie, et prétendait avoir reçu d'Allemagne, de
-Belgique, de Hollande, de Suisse, des rapports qui garantissaient à la
-France le concours des peuples contre les rois de l'Europe. En même
-temps, il travaillait à tourner contre la monarchie de Juillet, autant
-que contre l'étranger, l'irritation du sentiment national: «Vous avez
-pris, disait-il au gouvernement, la couardise pour de l'habileté. Vous
-vous félicitiez de la paix acquise au prix de vos bassesses.
-Aujourd'hui, vous recueillez le prix de vos ignominies. Vous êtes
-traînés comme des poltrons à la queue de l'Europe. Elle vous rejette,
-vous méprise et vous insulte... La guerre n'est pas possible pour
-Louis-Philippe, car la guerre, pour lui, c'est le suicide... Si M.
-Thiers ne veut pas se joindre à la trahison, s'il est autre chose
-qu'un brouillon qui se sert des événements pour agir sur les fonds
-publics[393], il pressera toutes les mesures d'armements, au lieu de
-les arrêter... Si quelque influence fatale domine le ministère, qu'il
-la désigne en s'éloignant.» Du reste, tout en excitant ainsi M. Thiers
-contre la couronne, le _National_ n'était pas disposé à le ménager; il
-l'accusait sans cesse de «reculade», le traitait de «fanfaron de
-dictature», dont «la fatuité impertinente était pire peut-être qu'une
-audacieuse et manifeste trahison». Et il lui criait: «Pourquoi donc
-êtes-vous là plutôt que M. Molé? Avec lui, nous aurions la honte et la
-paix; avec vous, nous n'avons pas moins la honte, et la paix est de
-plus en plus compromise.»
-
-[Note 393: Ces mots faisaient illusion à une polémique d'une extrême
-violence qui occupa alors les journaux. Certains scandales de Bourse
-avaient fourni à des feuilles ennemies du cabinet, à la _Presse_ entre
-autres, un prétexte d'accuser M. Thiers, et surtout son beau-père, M.
-Dosne, d'avoir, en jouant à la baisse grâce à la connaissance
-anticipée des nouvelles extérieures, gagné des sommes considérables.
-L'affaire fit tant de bruit que les journaux officieux durent publier
-un démenti formel, et que M. Dosne écrivit une lettre pour déclarer
-que, depuis sa nomination comme receveur général, il ne s'était livré
-à aucune opération de Bourse. Comme il arrive en pareil cas, les
-démentis ne désarmèrent pas les accusateurs. Cette polémique devait,
-plusieurs mois après, trouver un écho à la Chambre des députés (séance
-du 4 décembre 1840) et provoquer une réponse indignée de M.
-Thiers.--Henri Heine écrivait à propos de ces accusations, le 7
-octobre 1840: «Que M. Thiers ait spéculé à la Bourse, c'est une
-calomnie aussi infâme que ridicule; un homme ne peut obéir qu'à une
-seule passion, et un ambitieux songe rarement à l'argent. Par sa
-familiarité avec des chevaliers d'industrie sans convictions, M.
-Thiers s'est lui-même attiré tous les bruits malicieux qui rongent sa
-bonne réputation. Ces gens, quand il leur tourne maintenant le dos, le
-dénigrent encore plus que ses ennemis politiques. Mais pourquoi
-entretenait-il un commerce avec une semblable canaille? Qui se couche
-avec des chiens, se lève avec des puces.» (_Lutèce_, p. 130.)]
-
-Aux articles de journaux se joignaient des écrits de moins courte
-haleine. Un homme de talent, encore peu connu, M. Edgard Quinet,
-publiait sous ce titre: «1815 et 1840», une brochure toute brûlante de
-passion patriotique et guerrière, où il demandait la destruction des
-traités de Vienne et la conquête des frontières du Rhin, rêvant, du
-reste, non sans quelque naïveté, de persuader à l'Allemagne que ce
-serait son plus grand bien. «La bataille de la Révolution française,
-disait-il, a duré trente ans. Victorieux au commencement et pendant
-presque toute la durée de l'action, nous avons perdu la journée, vers
-le dernier moment. Cette bataille séculaire ressemble à celle de
-Waterloo, heureuse, glorieuse, jusqu'à la dernière minute qui décide
-de tout. La Révolution a rendu son épée en 1815; on a cru qu'elle
-allait la reprendre en 1830. Il n'en a point été ainsi. Ce grand corps
-blessé ne s'est relevé que d'un genou. Depuis vingt-cinq ans, nous
-voilà courbés sous des fourches caudines, nous efforçant de faire
-bonne contenance... Si la Révolution a été vaincue en 1815, le droit
-public, fondé sur les traités de Vienne, est la marque légale,
-palpable, permanente, de cette défaite. Soumis aux traités écrits avec
-le sang de Waterloo, nous sommes encore légalement, pour le monde, les
-vaincus de Waterloo.» C'est la revanche de cette grande défaite que M.
-Quinet veut poursuivre par la guerre, guerre immense, terrible, où il
-ne nous faudra compter que sur nous-mêmes» et où «nous ne pourrons
-reculer sans périr». Puis l'auteur s'écriait: «Mettez donc la main sur
-le coeur. Êtes-vous d'humeur à faire de chacune de nos cités, s'il le
-faut, une Saragosse française? Sentez-vous la terre frémir sous vos
-pas et, dans vos poitrines, la force nécessaire pour décupler celle du
-pays?... Dans ce cas, après avoir invoqué votre droit, acceptez la
-guerre. Sauvez la France!»
-
-Le bruit de ces déclamations, venant s'ajouter à celui des armements,
-jetait le trouble dans les esprits. Il semblait à tous que la France fût
-à la veille d'événements redoutables. Par moments même, dans tel
-département, la nouvelle se répandait que la guerre venait d'être
-déclarée, et il fallait que le préfet la démentît officiellement. Ce
-n'était partout que clameurs contre l'Anglais, chants de la
-_Marseillaise_. On intercalait dans les pièces de théâtre des phrases
-belliqueuses, aussitôt saisies et applaudies[394]. Cette effervescence
-pouvait n'avoir pas de trop graves inconvénients, si la résistance
-victorieuse du pacha devait prochainement donner raison à notre
-politique et mettre fin à la crise d'une façon flatteuse pour notre
-amour-propre. Mais si cette prévision était trompée, que ferait-on de
-cette opinion surchauffée? Comment la contenir ou la satisfaire?
-D'ailleurs, tout semblait alors concourir à exciter les esprits. Le
-parti radical continuait plus bruyamment que jamais, par toute la
-France, sa campagne de banquets réformistes et socialistes[395]. Les
-deux agitations révolutionnaire et belliqueuse se mariaient pour ainsi
-dire. Au retour tumultueux du banquet de Châtillon, dans la soirée du 31
-août, on cria: _Mort aux Anglais!_ et la police craignit un moment une
-attaque contre l'ambassade d'Angleterre[396]. Vainement les journaux
-ministériels, le _Siècle_ et le _Courrier_, représentaient-ils que cette
-agitation des partis extrêmes était peu opportune à l'heure où il
-convenait de réunir toutes les opinions contre l'étranger: le _National_
-répondait «que si le ministère était de bonne foi dans ses
-manifestations patriotiques, il ne pouvait qu'applaudir à un tel élan de
-l'esprit révolutionnaire, parce qu'il y trouverait un point d'appui; que
-si, au contraire, il jouait la comédie, ou si seulement il était faible
-et incertain, les amis du pays devaient voir avec satisfaction tout ce
-qui tendait à le surveiller et à le stimuler.»
-
-[Note 394: C'est à ce propos que Louis-Philippe disait un jour: «Les
-Français aiment à claquer comme les postillons; ils n'en savent pas
-les conséquences.»]
-
-[Note 395: Cf. plus haut, p. 181 et suiv.]
-
-[Note 396: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 97,
-98.]
-
-À cette même époque, comme pour montrer que tout était ébranlé et
-troublé à la fois, éclatait, à Paris, un mouvement de grèves comme on
-n'en avait pas encore connu de pareil. Les tailleurs donnèrent le
-signal; d'autres suivirent. Les ouvriers réclamaient une augmentation
-des salaires ou tout au moins une diminution des heures de travail.
-Bien que, dans la législation d'alors, le seul fait de la coalition
-constituât un délit, le gouvernement montra d'abord quelque tolérance,
-fermant les yeux sur les réunions illégales des grévistes, en
-autorisant même formellement quelques-unes. Loin d'être calmée par ces
-ménagements, l'agitation ne fit que croître: les grèves s'étendirent;
-on établit, pour les soutenir, des caisses de secours; une véritable
-pression, des violences même furent exercées sur les ouvriers qui
-répugnaient à quitter leurs ateliers. La police, ne pouvant plus
-longtemps fermer les yeux, usa de la force pour dissoudre les réunions
-et fit d'assez nombreuses arrestations. Par contre, la presse radicale
-prit en main la cause des grévistes, attribuant tous les conflits qui
-se produisaient «à la mauvaise organisation du travail, aux
-préférences de la loi pour les puissants, à sa sévérité pour les
-faibles». «Notre parti, disait le _National_ du 30 août, sympathise
-avec les ouvriers, parce que leur cause est juste... Il faut que les
-conditions du travail soient changées; il faut que le crédit se
-réorganise; il faut enfin une autre base à l'ordre social tout
-entier.» Le _National_ eût été sans doute fort gêné d'indiquer quelle
-serait cette nouvelle société; il se tirait d'embarras en concluant à
-une vaste enquête. À la fin d'août, la grève avait gagné les tailleurs
-de pierre, les maçons, les charpentiers, les mécaniciens, les
-charrons, les vidangeurs, les cotonniers, les bonnetiers, les
-cordonniers, les ouvriers en papiers peints. Des désordres qui se
-produisirent, le 31 août au soir, au retour du banquet de Châtillon,
-furent une excitation nouvelle pour les ouvriers, dont l'attitude
-devint de plus en plus menaçante. On les vit, le lendemain et les
-jours suivants, se réunir en grand nombre, dès le matin, aux diverses
-barrières de Paris, à Vaugirard, à Pantin, à Ménilmontant, à
-Saint-Mandé. Après avoir entendu les discours enflammés des meneurs
-auxquels tâchaient de se mêler les chefs des sociétés secrètes, des
-bandes se formaient, qui parcouraient la ville, forçant les ouvriers
-qui travaillaient encore à faire grève. Le 3 septembre, plusieurs
-sergents de ville qui cherchaient à empêcher une violence de ce genre
-dans la fabrique d'armes de M. Pihet, furent frappés mortellement à
-coups de poignard. Des rassemblements obstruaient la circulation sur
-certains points des boulevards ou des quais. Les choses tournaient de
-plus en plus à l'émeute; Paris prenait une physionomie inquiétante;
-les travaux se trouvaient presque partout interrompus, et la Bourse
-baissait d'un franc en un seul jour. Le gouvernement comprit qu'il
-n'était que temps de faire preuve d'énergie. Le préfet de police fit
-afficher la loi sur les attroupements et y joignit un «avis aux
-ouvriers», promettant protection à ceux qui voulaient travailler et
-adressant des avertissements sévères aux perturbateurs et aux
-embaucheurs. Les troupes furent mises sur pied pour agir de concert
-avec la garde municipale; des charges de cavalerie, sabre au poing,
-dispersèrent les rassemblements, tandis que la police opérait de
-nombreuses arrestations. La presse radicale cria, naturellement, à la
-cruauté, et accusa le ministère de vouloir provoquer une sédition pour
-distraire le public des embarras et des humiliations de sa politique
-extérieure.
-
-Cependant le désordre continuait toujours; il fut même bientôt visible
-que les meneurs, croyant la population suffisamment échauffée,
-allaient tenter un coup de force. En effet, le 7 septembre au matin,
-les ébénistes du faubourg Saint-Antoine quittent en masse leurs
-ateliers; d'autres corps d'état se joignent à eux. Ils résistent aux
-sergents de ville et aux gardes municipaux qui veulent les disperser.
-Bientôt toutes les rues qui vont de la Bastille aux extrémités du
-faubourg sont encombrées. Un omnibus qui passe est renversé, et, sur
-trois ou quatre points, on commence des barricades. Des rassemblements
-se forment sur la place Maubert et dans le faubourg Saint-Marceau.
-Mais le gouvernement est sur ses gardes; il a réuni dans Paris des
-forces considérables. En très-peu de temps, suivant un plan tracé par
-le maréchal Gérard, les troupes occupent en nombre les points menacés;
-le rappel est battu dans tous les quartiers, pour faire prendre les
-armes aux gardes nationaux. Ce grand déploiement de force décourage
-les perturbateurs, qui, d'ailleurs, n'ont pas de chefs capables de les
-mener à la bataille. L'émeute est étouffée en son germe. Les jours
-suivants, les ouvriers, convaincus que la lutte serait impossible, se
-tiennent cois. C'est ensuite affaire aux tribunaux de juger les
-nombreux individus arrêtés. Ils en condamnent plusieurs à des peines
-légères, ce qui fournit occasion à la presse radicale d'attaquer les
-juges, comme naguère elle a attaqué la police. En même temps, cette
-presse, tirant argument de ce que les grévistes se sont heurtés à la
-résistance du gouvernement, répète, avec plus de force, que la
-révolution politique est le préliminaire indispensable de la
-révolution sociale[397]. Toutefois, si l'ordre matériel se trouvait
-rétabli, la paix n'était pas faite dans les esprits: beaucoup
-d'ouvriers sortaient de là, aigris, pleins de ressentiments, plus que
-jamais préparés à être la proie des sophistes du socialisme. M. Louis
-Blanc saisit cette occasion pour lancer une brochure sur
-l'_Organisation du travail_, qu'il adressa tout spécialement aux
-grévistes. Cet écrit, devenu bientôt tristement fameux, devait faire
-de grands ravages dans le monde populaire: il y aura lieu d'en
-reparler plus tard.
-
-[Note 397: Article du _National_ du 11 septembre 1840.]
-
-La menace de la guerre sociale, venant s'ajouter à celle de la guerre
-étrangère, ne contribuait pas peu à donner je ne sais quoi de sinistre
-à la situation. Aussi l'alarme était-elle grande. «Une inquiétude
-générale suspend toute entreprise, disait le _National_; les travaux
-de la paix ne peuvent plus s'exécuter.» Nous lisons, vers la même
-époque, dans le journal qu'écrivait l'une des princesses royales pour
-le prince de Joinville, alors en route vers Sainte-Hélène:
-«L'inquiétude des esprits est extrême relativement à la guerre; les
-fonds descendent avec une effrayante rapidité[398].» Le _Journal des
-Débats_ en venait à dire: «Mieux vaudrait avoir la guerre tout de
-suite que d'en avoir la menace suspendue sur la tête... Ce qu'il y
-aurait de pis au monde, ce serait la prolongation indéfinie de
-l'incertitude actuelle. S'il faut faire la guerre, faisons-la. Mais ne
-nous abandonnons pas à la merci des événements. Les esprits
-s'échaufferont; le gouvernement ne sera plus le maître.» Ce dernier
-péril, le plus grave de tous, était signalé par M. Thiers lui-même,
-dans une conversation avec un diplomate étranger. «En France,
-disait-il, la guerre et la paix ne dépendent pas du gouvernement;
-elles dépendent de la nation, et il n'est que trop vrai que celle-ci
-pourrait un jour entraîner le gouvernement plus loin qu'il ne se l'est
-proposé[399].»
-
-[Note 398: _Revue rétrospective._]
-
-[Note 399: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 419.]
-
-Ce n'était pas le seul côté par lequel la France courût risque d'être
-conduite à la guerre sans l'avoir voulue. Elle avait alors, dans les
-eaux du Levant, une flotte très-belle et très-nombreuse, aux mains de
-chefs hardis, confiante dans sa force et se sentant même supérieure à
-la flotte anglaise qui manoeuvrait à coté d'elle[400]. Déjà, à
-l'époque de la bonne harmonie diplomatique, on eût pu facilement
-discerner, entre ces deux flottes, plus d'un symptôme de rivalité
-jalouse[401]. Les relations s'étaient tendues encore, depuis que les
-politiques se trouvaient en conflit, et, pour leur compte, nos marins,
-loin de redouter une rupture, la désiraient et l'espéraient[402]. Dans
-de telles conditions, le seul voisinage de ces deux formidables
-escadres n'était-il pas un péril quotidien? Une contestation entre
-deux navires, une simple querelle de matelots pouvait être l'étincelle
-qui mettrait le feu aux poudres. M. Thiers avouait n'être pas, sous ce
-rapport, sans inquiétude, et se faisait honneur d'avoir «donné des
-ordres pour rendre nos marins circonspects». Bien plus, il avait
-rappelé l'amiral Lalande et l'avait remplacé par l'amiral Hugon, fort
-énergique également, mais moins téméraire. Toutefois, chacun avait le
-sentiment que, contre un danger de ce genre, les plus soigneuses
-précautions étaient d'une bien incertaine efficacité, et, comme le
-disait M. Guizot, dans une phrase qui fut alors très-répétée:
-«L'Europe était à la merci des incidents et des subalternes.»
-
-[Note 400: Le prince de Joinville, qui avait servi sur cette escadre
-avant d'être envoyé à Sainte-Hélène, a écrit plus tard: «Notre
-escadre, égale en nombre à l'escadre britannique, valait mieux
-qu'elle. Ce que je dis ici, l'amiral Napier l'a proclamé en plein
-parlement. Nous tirions le canon aussi bien qu'eux, et nous leur
-étions très-supérieurs dans la manoeuvre. Deux ou trois fois par
-semaine, nous appareillions, et la présence des Anglais donnait à nos
-équipages une promptitude et un élan incroyables. La flotte anglaise
-restait immobile sur ses ancres; elle sentait qu'elle ne pouvait
-rivaliser avec nous, et se souciait peu d'accepter la lutte. C'était
-un spectacle bien nouveau et assez déplaisant pour des officiers
-anglais que celui d'une escadre française nombreuse, pleine d'ardeur,
-bien ameutée et hardiment menée, dont les vaisseaux jouaient aux
-barres au milieu des rochers et des courants, sans aucun accident,
-dont les canons, bien pointés, ne manquaient guère leur but. Pour
-nous, au contraire, ce spectacle était celui du réveil naval de la
-France; nous y trouvions une jouissance d'amour-propre et une
-satisfaction patriotique que je ne saurais exprimer.» (_L'Escadre de
-la Méditerranée._)]
-
-[Note 401: Quoique en apparence unies pour tendre au même but, les
-deux escadres restèrent plusieurs mois presque étrangères l'une à
-l'autre et sans aucun échange de procédés amicaux.» (_Ibid._)]
-
-[Note 402: «Il nous importait peu de voir, après vingt-cinq ans, la
-paix du monde remise au hasard du jeu des batailles; nous avions de
-longs revers à effacer, et nous appelions, de tous nos voeux,
-l'occasion de donner au monde la mesure de nos forces... Il y eut un
-moment où notre flotte crut toucher à l'accomplissement de tous ses
-voeux; elle crut que la guerre allait éclater avec l'Angleterre. Sa
-confiance était extrême; elle attendait avec impatience le jour d'une
-réhabilitation glorieuse pour la marine française. Ce jour ne vint
-point... On pleura amèrement, sur les vaisseaux, cette belle occasion
-perdue.» (_L'Escadre de la Méditerranée._)]
-
-Aussi comprend-on que les esprits clairvoyants témoignassent, à cette
-époque, d'une réelle inquiétude. M. Duchâtel écrivait, le 8 août, à M.
-Guizot: «La situation me paraît inquiétante... Nous sommes, comme en
-1831, sur la lame d'un couteau, et le défilé n'est pas facile à
-passer[403].» Peu après, à la date du 15 août, nous lisons, dans une
-lettre intime de M. de Barante: «Depuis dix ans, le repos de l'Europe
-n'a jamais été dans un tel péril[404].» M. Thiers lui-même déclarait, le
-22 août, que «la situation était fort grave», et que «bien des accidents
-pouvaient se produire qui amèneraient une catastrophe[405]».
-«Aurons-nous la guerre?» se demandait Henri Heine quelques jours plus
-tard. Et il répondait: «Pas à présent; mais le mauvais démon est de
-nouveau déchaîné, et il possède les âmes. Le ministère français a agi
-très-légèrement et très-imprudemment, en soufflant de suite, de toute la
-force de ses poumons, dans la trompette guerrière, et en mettant
-l'Europe entière sur pied par ses roulements de tambour. Comme le
-pêcheur dans le conte arabe, M. Thiers a ouvert la bouteille d'où sortit
-le terrible démon. Il ne s'effraya pas peu de sa forme colossale, et il
-voudrait maintenant le faire rentrer dans sa prison par des paroles de
-ruse[406].» En tout cas, on avait, chaque jour davantage, le sentiment
-que le noeud de la question n'était plus en Occident, mais en Orient, et
-l'on prêtait anxieusement l'oreille à tous les bruits venant de ces
-régions lointaines. «Les événements ne sont plus à Londres, écrivait M.
-Guizot; ils sont en Égypte et en Syrie. Je ne les fais plus; je les
-attends[407].»
-
-[Note 403: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 404: _Documents inédits._]
-
-[Note 405: Lettre à M. de Barante. (_Ibid._)]
-
-[Note 406: _Lutèce_, p. 120.]
-
-[Note 407: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 211.]
-
-
-VIII
-
-Pendant qu'en Europe notre diplomatie tournait dans le même cercle et
-attendait que le temps fit naître les difficultés sur lesquelles elle
-fondait l'espoir de sa revanche, lord Palmerston, imperturbablement
-confiant dans la prompte soumission du pacha, pressait, en Orient,
-l'exécution du traité du 15 juillet. Sous l'impulsion de lord
-Ponsonby, la politique turque prenait une allure rapide et impétueuse
-qui ne lui était pas habituelle. Bien que le traité ne fût toujours
-pas ratifié, la Porte faisait faire à Méhémet-Ali les premières
-sommations, et avant même que celles-ci fussent arrivées à leur
-adresse, sir Charles Napier se présentait, le 14 août, devant
-Beyrouth, avec une partie de l'escadre anglaise, enjoignait aux
-Égyptiens d'évacuer cette ville, saisissait les petits navires qui se
-trouvaient sous sa main et n'avait pas scrupule d'appeler ouvertement
-les Syriens à la révolte, les soldats du pacha à la désertion[408].
-
-[Note 408: Sir Charles Napier était au fond peu fier de la besogne que
-lui faisaient faire, en cette circonstance, lord Palmerston et lord
-Ponsonby; il dira plus tard, le 17 août 1860, à la Chambre des
-communes: «J'étais honteux, pour mon pays et pour moi, du rôle que je
-jouais en Syrie. Le gouvernement m'y avait envoyé pour remplir une
-mission; je m'en suis acquitté, mais à contre-coeur. Si lord Ponsonby
-n'avait envoyé des agents soulever les populations, il nous eût été
-impossible, avec les faibles troupes dont nous disposions, de chasser
-une armée de trente à quarante mille hommes.»]
-
-La nouvelle de la démarche de sir Charles Napier arriva à Paris le 5
-septembre. Connue du public le 6, elle augmenta encore la
-surexcitation des esprits. Une telle précipitation dans la violence
-surprenait et irritait d'autant plus qu'on nous avait tenu secrète
-jusqu'alors la clause qui permettait d'exécuter le traité sans
-attendre les ratifications. «Ces faits sont d'une immense gravité»,
-déclarait, le 7 septembre, le _Journal des Débats_, et il demandait la
-convocation des Chambres. M. Guizot fut chargé de porter au
-gouvernement anglais de très-vives réclamations; lord Palmerston lui
-répondit par la clause de l'exécution immédiate, sans expliquer, il
-est vrai, comment on avait usé de la force contre Méhémet-Ali, avant
-même qu'il eût été mis en demeure de dire s'il acceptait ou refusait
-les conditions du traité.
-
-En même temps qu'arrivaient à Alexandrie les premières sommations de
-la Porte, débarquait dans cette ville un envoyé spécial de M. Thiers,
-le comte Walewski; il avait mission de conseiller Méhémet-Ali, dans
-cette crise redoutable pour lui comme pour nous, d'empêcher ses coups
-de tête et de lui recommander un grand esprit de conciliation. Frappé
-de la promptitude et de la vigueur avec lesquelles agissaient la Porte
-et ses alliés, M. Walewski invita le pacha à transiger, et lui suggéra
-d'offrir la restitution d'Adana, de Candie et des villes saintes, si
-l'on voulait lui laisser l'Égypte héréditaire et la Syrie en viager.
-C'était précisément la combinaison que M. Thiers avait refusée, ou au
-moins éludée, peu avant le 15 juillet. Méhémet, qui, malgré ses
-bravades, avait déjà conscience de sa faiblesse, suivit le conseil de
-notre envoyé, non sans se faire habilement un mérite de sa déférence.
-Dès le 25 août, il fit connaître aux consuls sur quel nouveau terrain
-il était disposé à se placer. Le 30, M. Walewski s'embarquait pour
-Constantinople; il s'était aperçu que les choses pressaient, et avait
-pris sur lui d'aller négocier, auprès du Divan, la prompte acceptation
-de la transaction proposée par le pacha.
-
-Instruit, vers le 17 septembre, de la démarche de son envoyé, M.
-Thiers, loin de la désapprouver, y entra vivement. Il informa aussitôt
-ses ambassadeurs de la «grande concession» faite par le pacha, et
-demanda à la Porte, ainsi qu'aux cabinets de Londres, de Vienne et de
-Berlin, de donner sans retard leur assentiment à «des propositions si
-conciliantes». «Dans ces circonstances, ajoutait-il, le gouvernement
-du Roi, immolant à l'intérêt de la paix des susceptibilités trop bien
-justifiées cependant, n'hésite pas à faire un appel à la sagesse des
-cours alliées.» C'était sortir de la réserve expectante où M. Thiers
-avait jusqu'ici jugé que l'intérêt et la dignité de la France
-l'obligeaient à se renfermer. Commençait-il à éprouver quelque doute
-sur la force et la volonté de résistance du pacha? Divers indices
-tendraient à le faire croire[409].
-
-[Note 409: C'est ce qui paraît résulter notamment des lettres écrites
-à sa famille par le duc de Broglie, alors à Paris pour le procès du
-prince Louis-Napoléon. (_Documents inédits._)]
-
-Le ministre français n'hésita pas à appuyer cet appel à la «sagesse»
-des puissances par des menaces plus ou moins voilées. «Repousser ces
-conditions, écrivait-il à M. Guizot dans une dépêche destinée à être
-montrée, ce serait évidemment réduire le pacha à la nécessité de
-défendre par les armes son existence politique... Les puissances se
-verraient obligées de recourir à des moyens extrêmes, et, parmi ces
-moyens, il en est qui peut-être rencontreraient quelques obstacles de
-notre part; il en est d'autres auxquels nous nous opposerions
-très-certainement; on ne doit se faire, à cet égard, aucune
-illusion[410].» C'était, sans le préciser, il est vrai, poser un
-_casus belli_. M. Thiers crut pouvoir être plus menaçant encore dans
-une conversation qu'il eut, à Auteuil, le 18 septembre, avec M.
-Bulwer. Après lui avoir fait connaître les termes de la transaction
-négociée par M. Walewski: «La France, dit-il, trouve ces conditions
-raisonnables et justes. Si votre gouvernement veut agir avec nous,
-pour persuader au sultan et aux autres puissances d'accepter ces
-conditions, il y aura de nouveau entre nous une _entente cordiale_. Si
-non, après les concessions obtenues de Méhémet-Ali par notre
-influence, nous sommes tenus de le soutenir.» Puis, regardant M.
-Bulwer entre les yeux: «Vous comprenez, mon cher, la gravité de ce que
-je viens de dire.»--«Parfaitement», répondit le diplomate anglais en
-demeurant à dessein imperturbable. Toutefois, à la fin de l'entretien,
-notre ministre ajouta: «Ce que je vous ai dit, c'est M. Thiers, non le
-président du conseil, qui l'a dit. Je n'ai consulté ni mes collègues
-ni le Roi. Mais je désirais que vous connussiez la tendance de mes
-opinions personnelles.» M. Bulwer ne voulut pas envoyer à Londres le
-récit d'un entretien si grave, sans l'avoir soumis à M. Thiers; il lui
-apporta donc, quelques heures après, l'ébauche de sa dépêche.
-Celle-ci, non sans malice, commençait par avertir le gouvernement
-anglais que la conversation dont il allait lui être rendu compte
-n'exprimait que le sentiment personnel de M. Thiers; puis elle
-ajoutait: «Vous ne devez pas avoir la moindre appréhension que le Roi
-adhère jamais à un tel programme; et si M. Thiers offre sa démission
-sur cette question, elle sera acceptée sans aucune hésitation.»
-Suivait le récit de l'entretien. Le président du conseil lut la
-dépêche, non probablement sans se mordre un peu les lèvres. «Mon cher
-Bulwer, dit-il, comment pouvez-vous vous tromper ainsi? Vous gâtez une
-belle carrière. Le Roi est bien plus belliqueux que moi. Mais ne
-compromettons pas l'avenir plus qu'il n'est nécessaire; n'envoyez pas
-votre dépêche; faites seulement connaître d'une façon générale à lord
-Palmerston ce que vous pensez de notre conversation.» Il comprenait
-sans doute qu'il s'était avancé un peu à la légère[411].
-
-[Note 410: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 411: BULWER, t. II, p. 285 à 288.]
-
-La transaction rencontra tout de suite un adversaire résolu dans lord
-Palmerston. Loin d'être adouci par les dispositions conciliantes du
-pacha, il y voyait un indice de faiblesse, et cette faiblesse
-l'encourageait. Quant aux menaces, elles ne l'intimidaient pas. «Si
-Thiers, écrivait-il à M. Bulwer, reprend jamais avec vous le ton
-comminatoire, si vague qu'il soit, ripostez et allez jusqu'aux
-dernières limites de ce que je vais vous dire: avertissez-le, de la
-façon la plus amicale et la plus inoffensive possible, que si la
-France jette le gant, nous ne refuserons pas de le ramasser; que si
-elle commence la guerre, elle perdra certainement ses vaisseaux, ses
-colonies, son commerce, avant d'en voir la fin; que son armée
-d'Algérie cessera de lui donner du tracas, et que Méhémet-Ali sera
-jeté dans le Nil. J'ai toujours fait ainsi quand Guizot ou Bourqueney
-commençaient à faire les bravaches, et j'ai observé que cela agissait
-chaque fois comme un sédatif.» Le ministre anglais faisait ensuite un
-fastueux étalage de ses armements maritimes. Du reste, il comptait
-qu'on n'en viendrait pas à ces extrémités. «Vous pensez, écrivait-il à
-son chargé d'affaires, que Thiers pourrait passer le Rubicon. Je
-persiste à croire qu'il ne le voudra pas ou ne le pourra pas[412].»
-
-[Note 412: BULWER, t. II, p. 288 à 292.]
-
-À Londres, tout le monde n'était pas aussi âprement réfractaire à la
-conciliation. L'ouverture de M. Thiers eut même pour effet de ranimer,
-dans le cabinet anglais, l'opposition intestine contre laquelle lord
-Palmerston avait eu déjà à lutter[413]. Cette fois, ce fut lord John
-Russell, l'un des membres les plus influents du ministère, qui se mit
-en avant; il avait approuvé le traité du 15 juillet; mais il
-s'effrayait de la façon dont on l'exécutait, et était blessé de
-l'attitude prise au _Foreign-Office_ de tout décider sans consulter ni
-même avertir les autres ministres. Au su des propositions nouvelles
-faites par la France, il requit lord Melbourne de convoquer un conseil
-de cabinet qui fut fixé au 27 septembre[414]; il ne cachait pas son
-intention de critiquer à fond la politique suivie, résolu à se
-démettre, si le conseil lui donnait tort, et prêt à prendre le
-portefeuille des affaires étrangères si lord Palmerston se retirait.
-Celui-ci n'avait pas encore eu à soutenir un aussi redoutable assaut,
-et l'anxiété était grande parmi les rares personnes au courant de ce
-qui se préparait. Cependant le ministre menacé ne paraissait disposé à
-rien céder; dans ses conversations, il traitait la transaction offerte
-de proposition «absurde» qui ne «méritait pas d'arrêter un moment
-l'attention», affirmait à tout venant que Méhémet était à bout de
-ressources, et persistait à garantir un succès prompt et facile. De
-plus, pour effacer le bon effet de notre attitude conciliante, il
-prétendait que, livré à lui-même, le pacha eût été disposé à céder
-beaucoup plus et que notre intervention à Alexandrie n'avait tendu
-qu'à empêcher ces concessions[415]. À la vérité, il fut bientôt
-contraint, non-seulement devant nos démentis formels[416], mais devant
-les rapports de ses propres agents, de reconnaître un peu piteusement
-que cette imputation reposait sur de faux bruits[417]. Loin de pousser
-au conflit, M. Thiers donnait en ce moment des preuves nouvelles de sa
-modération: à la demande de ceux qui formaient à Londres «le parti de
-la paix», il consentait à déclarer qu'au cas où la transaction
-proposée serait acceptée, la France en garantirait l'exécution par le
-pacha et s'associerait, s'il était besoin, aux mesures coercitives
-prises par les autres puissances.
-
-[Note 413: Lord Palmerston faisait allusion, non sans amertume, à
-cette opposition, quand il écrivait, le 22 septembre, au cours de la
-lettre dont nous avons cité ci-dessus des passages: «Je n'ai jamais
-été, dans ma vie, plus dégoûté de quelque chose, que je ne l'ai été de
-la conduite de certaines personnes,--inutile de les nommer
-maintenant,--dans toute cette affaire.»]
-
-[Note 414: La récente publication de la seconde partie du journal de
-M. Charles Greville, clerc du conseil privé, a apporté, sur cette
-crise intérieure du cabinet anglais, des renseignements nouveaux et
-piquants. C'est ce témoignage que je suivrai principalement dans le
-récit des faits qui vont suivre. (Cf. _The Greville Memoirs, second
-part_, t. Ier, p. 307 à 334.)]
-
-[Note 415: M. Guizot écrivait, le 22 septembre 1840, à M. Thiers, au
-sujet de l'effet produit par cette imputation: «Deux de nos amis, des
-plus chauds et des plus utiles, sont venus, ce matin, me dire les
-_ravages_, je me sers à dessein de l'expression, que les adversaires
-de la transaction pourraient faire, dans le cabinet et dans le public,
-avec de telles allégations.» (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-[Note 416: _Moniteur_ du 25 septembre 1840.]
-
-[Note 417: M. Guizot, rendant compte à M. Thiers, le 26 septembre,
-d'un entretien où lord Palmerston avait été contraint de reconnaître
-la fausseté des allégations dont il s'était servi, disait qu'il
-l'avait trouvé «assez embarrassé». Notre ambassadeur ajoutait: «Il n'a
-point cherché de mauvaise excuse, et vous pouvez être sûr qu'à cet
-égard, en ce moment, il a le sentiment d'un tort et presque envie de
-le réparer. Ce qui importe encore plus, c'est qu'il a perdu par là un
-grand moyen d'action sur ses collègues.» (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-Enfin vint le jour indiqué pour le conseil de cabinet. Ce fut une
-vraie scène de comédie. «On eût payé sa place pour y assister»,
-écrivait alors M. Greville. La séance ouverte, il y eut d'abord,
-pendant quelque temps, un silence de mort; chacun attendait ce que
-dirait «le premier». Son avis, dans l'état de division du ministère,
-devait être décisif. Mais, avec sa bravoure accoutumée, lord
-Melbourne, n'avait qu'une pensée, se dérober. Voyant cependant qu'il
-lui fallait dire quelque chose, il commença: «Nous avons à examiner à
-quelle époque le parlement pourrait être prorogé.» Là-dessus, lord
-Russell rappela brusquement qu'il y avait une autre question, qui
-était de savoir si avant peu on ne serait pas en guerre; et, se
-tournant vers lord Melbourne: «J'aimerais, dit-il, à connaître votre
-opinion sur ce sujet.» Pas de réponse. Après une autre longue pause,
-quelqu'un demanda à lord Palmerston quelles étaient ses dernières
-nouvelles. Celui-ci tira de sa poche un paquet de lettres et de
-rapports qu'il se mit à lire; ce qui fournit au «premier» l'occasion
-de s'endormir profondément dans sen fauteuil, moyen sûr d'échapper à
-la nécessité de se prononcer. La lecture finie, nouveau silence. Lord
-John, voyant l'impossibilité de rien tirer de son chef, prit le parti
-d'aborder lui-même la question, et la traita à fond. Lord Palmerston
-répondit par une véhémente philippique contre la France, disant
-qu'elle était faible et mal préparée, que toutes les puissances de
-l'Europe étaient unies contre elle, que la Prusse avait deux cent
-mille hommes sur le Rhin, enfin, suivant le mot de lord Holland,
-«montrant toute la violence de 93». Lord Russell, mis en demeure de
-préciser ses conclusions, demanda d'abord qu'on remerciât tout de
-suite la France des efforts qu'elle avait faits pour amener le pacha à
-des concessions; ensuite qu'on réunît les ambassadeurs des autres
-puissances et qu'on leur fît connaître qu'en face de la situation
-nouvelle créée par la médiation de la France, l'avis de l'Angleterre
-était de rouvrir les négociations. Une discussion s'ensuivit. Holland
-et Clarendon appuyèrent lord Russell; Minto et Macaulay défendirent
-lord Palmerston. Lord Melbourne, cependant, se taisait toujours. Dans
-l'impossibilité de s'entendre, on profita de l'absence de l'un des
-ministres, lord Morpeth, pour renvoyer la suite de la délibération au
-1er octobre.
-
-Dans l'intervalle des deux conseils, le mouvement contre lord
-Palmerston parut grandir encore. Cinq ou six de ses collègues
-déclaraient être résolus à se démettre si sa politique triomphait.
-L'opinion anglaise s'alarmait des menaces de guerre. Le _Times_ se
-prononçait fortement pour l'entente avec le cabinet de Paris et pour
-l'approbation des propositions du pacha. On rapportait ce propos de M.
-de Neumann, le chargé d'affaires d'Autriche: «Plût à Dieu que le
-sultan acceptât les dernières propositions de Méhémet-Ali, car cela
-nous tirerait d'un grand embarras!» Enfin la reine elle-même,
-endoctrinée par son oncle, le roi des Belges, écrivait que son désir
-était de voir tenter un rapprochement avec la France. Quant à
-l'infortuné lord Melbourne, il s'était enfui à la campagne pour
-échapper aux deux partis: une fois de plus, il avait perdu l'appétit
-et le sommeil. «Jamais, écrivait un témoin, on n'a vu une image aussi
-mélancolique de l'indécision, de la faiblesse et de la pusillanimité.»
-M. Guizot, qui avait fort habilement noué des relations avec les
-partisans de la conciliation, était tenu au courant de leurs projets
-et de leurs démarches.
-
-Le 1er octobre, le cabinet se trouva de nouveau réuni. À l'attitude de
-ses collègues et même de lord Melbourne, lord Palmerston comprit qu'en
-persistant à tout repousser de front, il briserait le cabinet. Il
-modifia donc sa tactique, et, sans cesser d'affirmer sa confiance dans
-le succès des opérations entreprises en Orient, il s'offrit à faire
-quelque communication à la France, si tel était le désir du cabinet.
-Ses collègues furent surpris et charmés d'un changement de ton si
-complet, et l'accord se fit tout de suite sur la proposition de lord
-Palmerston. Était-ce que ce dernier fût converti à la conciliation?
-Pour se convaincre du contraire, il suffisait de lire, dès le
-lendemain, l'article d'une violence sans mesure contre la France que
-ce ministre avait inspiré et même, disait-on, rédigé, dans le _Morning
-Chronicle_. Quel était donc le secret de la concession apparente faite
-par lui dans le conseil de cabinet? Tout en se disant prêt à faire une
-communication à la France, il avait indiqué, comme allant de soi, que
-cette démarche devrait être préalablement approuvée par les
-représentants des trois puissances alliées. Or il savait pertinemment
-pouvoir compter sur le refus de l'ambassadeur de Russie. En effet, à
-la première ouverture qui lui fut faite, M. de Brünnow déclara n'être
-pas en mesure de se prononcer avant d'avoir pris l'avis de sa cour; il
-ajouta que l'Angleterre pouvait agir à son gré, mais que le czar
-serait extrêmement blessé, si quelque démarche de ce genre était faite
-sans qu'il l'eût connue et approuvée. Il fallait plusieurs semaines
-pour avoir la réponse de Saint-Pétersbourg; la «communication» à la
-France était retardée d'autant. Lord Palmerston, qui savait quelles
-instructions il avait données à lord Ponsonby et aux commandants de la
-flotte anglaise, pensait bien n'avoir pas besoin d'un si long délai
-pour recevoir d'Orient quelque nouvelle qui plaçât le cabinet en face
-d'un fait accompli. Il ne se trompait pas. Les choses allèrent même
-plus vite encore qu'il ne l'espérait. Dès le 3 octobre, c'est-à-dire
-le lendemain du jour où il avait fait connaître à ses collègues les
-objections de M. de Brünnow, arrivait à Londres la nouvelle que
-Beyrouth n'avait pu résister à la flotte anglaise et que le sultan
-venait de prononcer la déchéance de Méhémet-Ali.
-
-
-IX
-
-Lord Ponsonby, en effet, justifiant la confiance de son chef, n'avait
-rien négligé pour précipiter les événements à Constantinople et en
-Syrie. Il avait fait repousser par le Divan la transaction apportée
-par M. Walewski, et avait même arraché, le 14 septembre, à la Porte,
-un firman de déchéance contre le pacha. Vainement quelques-uns des
-ambassadeurs hésitaient-ils à aller si loin: il les avait entraînés en
-prenant sur lui de déclarer que l'Angleterre se chargeait à elle seule
-d'exécuter la sentence de déposition[418]. En même temps, une escadre
-anglaise, renforcée de quelques bâtiments autrichiens, jetait, le 11
-septembre, sur la côte de Syrie, tout près de Beyrouth, un corps de
-débarquement qui s'y établissait solidement: ce petit corps se
-composait de quinze cents Anglais, trois mille Turcs et quatre à cinq
-mille Albanais. Le même jour, la flotte bombardait et détruisait à
-demi la ville de Beyrouth, mais sans l'occuper. L'armée d'Ibrahim,
-campée sur les hauteurs voisines, assista immobile au débarquement et
-au bombardement, ne pouvant ou n'osant rien faire pour s'y opposer.
-Une telle inertie surprend de la part des vainqueurs de Nézib; elle
-serait même absolument inexplicable, si l'on ne savait que cette
-armée, comme toutes les créations du pacha, avait plus de façade que
-de fond. Contrairement, d'ailleurs, à ce qu'on s'imaginait en France,
-Ibrahim était dans une position difficile; sans communications
-assurées avec l'Égypte, au milieu de populations hostiles et excitées
-de toutes parts à la révolte, à la tête de troupes dont une partie, la
-partie syrienne, n'était que trop disposée à écouter les appels à la
-désertion, il se sentait quelque peu intimidé à l'idée de se mettre en
-guerre ouverte avec les puissances européennes, et se demandait s'il
-ne contrarierait pas ainsi les manoeuvres diplomatiques de son père.
-Toujours est-il qu'il n'essaya aucune résistance. À ne considérer que
-les résultats matériels, on eût pu soutenir que ce premier succès des
-alliés n'était pas décisif: l'armée d'Ibrahim, non encore entamée,
-demeurait bien supérieure en nombre au petit corps débarqué, et les
-Anglais n'avaient pas même pris possession de Beyrouth. Mais les
-Égyptiens venaient de donner la mesure de leur faiblesse, et le
-fatalisme oriental, toujours prompt à se soumettre aux arrêts de la
-fortune, en concluait que la cause de Méhémet-Ali était perdue.
-
-[Note 418: _The Greville Memoirs, second part_, t. 1er, p. 334, 335.]
-
-Ainsi, au moment même où le gouvernement anglais témoignait de son
-désir d'atténuer l'exécution du traité du 15 juillet, il se trouvait
-que cette exécution était déjà, par le fait de lord Palmerston et de
-ses agents, poussée à ses conséquences extrêmes, si extrêmes que le
-gouvernement britannique dut tout de suite ramener les choses un peu
-en arrière. En effet, à peine connue, la déchéance prononcée contre le
-pacha parut généralement une mesure violente, passionnée, excessive.
-M. de Metternich, entre autres, s'en montait fort mécontent. «Ce n'est
-conforme ni à la lettre ni à l'esprit des protocoles du 15 juillet»,
-disait-il à M. de Sainte-Aulaire, et il en avait tout de suite écrit à
-Londres, sur un ton tellement vif que l'ambassadeur anglais à Vienne
-s'était demandé avec inquiétude si l'Autriche n'allait pas se séparer
-de l'Angleterre dans la question orientale[419]. Là n'était pas,
-d'ailleurs, le seul grief du chancelier, qui se montrait de plus en
-plus effarouché des procédés de lord Palmerston. «Il a reconnu une
-fois le bon droit dans sa carrière de whig, disait-il; mais il prétend
-le faire triompher à la manière des joueurs qui veulent faire sauter
-la banque[420].» Devant cette désapprobation, le chef du
-_Foreign-Office_ jugea prudent d'atténuer, en ce qui concernait la
-déchéance, les brutalités de lord Ponsonby, et il chargea le comte
-Granville de déclarer au gouvernement français que cette déchéance
-n'était pas «un acte définitif et qui devait nécessairement être
-exécuté, mais une mesure de coercition destinée à retirer au pacha
-tout pouvoir légal, à agir sur son esprit pour l'amener à céder, et
-qui, n'excluait pas, entre la Porte et lui, s'il revenait sur ses
-premiers refus, un accommodement le maintenant en possession de
-l'Égypte». Le comte Apponyi fit également savoir à M. Thiers que, dans
-l'esprit de son gouvernement, cette déchéance «n'était qu'une mesure
-comminatoire sans conséquence effective et nécessaire[421].»
-
-[Note 419: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_; lettre inédite
-du même à M. Bresson, en date du 5 octobre 1840; _Mémoires de M. de
-Metternich_, t. VI, p. 417; _The Greville Memoirs, second part_, t.
-1er, p. 329.]
-
-[Note 420: Lettre du 9 octobre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_,
-t. VI, p. 490.)]
-
-[Note 421: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-_Napier for ever!_ s'était écrié lord Palmerston à la nouvelle du
-bombardement de Beyrouth[422]. Avait-il été un homme d'État perspicace
-ou n'était-il qu'un téméraire heureux? Toujours est-il que, grâce à
-sir Charles Napier, l'événement lui donnait raison, justifiant ses
-plus hardis pronostics et trompant les prévisions générales[423]. Il
-triomphait donc, et n'était pas homme à le faire discrètement: dans
-les salons politiques, sa joie et celle de ses amis insultaient à la
-déconvenue de lord Russell et des autres opposants. Ceux-ci, sans être
-rassurés sur la politique suivie, ne jugeaient plus possible de la
-combattre et se sentaient réduits au silence. La partie du public
-anglais qui jusqu'alors s'était montrée inquiète des procédés de son
-ministre, se prenait à les admirer depuis qu'ils réussissaient, et lui
-savait gré de la satisfaction donnée à l'amour-propre national:
-changement complet et subit qui se trahit aussitôt dans le langage des
-journaux. «_Palmerston has completely gained his point_», disait
-mélancoliquement l'un des hommes qui, à Londres, avaient le plus
-désiré un rapprochement avec la France[424].
-
-[Note 422: BULWER, t. II, p. 294.]
-
-[Note 423: Les autres signataires du traité du 15 juillet n'étaient
-pas les moins surpris. «Les Anglais, je dois en convenir, disait M. de
-Metternich à M. de Sainte-Aulaire, ont mieux évalué que moi les forces
-de Méhémet-Ali... Tout ce qui se passe aujourd'hui en Syrie était bien
-réellement en dehors de mes prévisions.»]
-
-[Note 424: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 330.]
-
-Ce qui faisait le triomphe de lord Palmerston était un cruel mécompte
-pour M. Thiers. Il avait joué toute sa partie sur la prévision que
-Méhémet-Ali se défendrait efficacement. Or l'action ne faisait que
-commencer, et déjà elle lui apportait un démenti. Sans doute son
-erreur avait été l'erreur de tous en France, Chambres, royauté,
-opinion. Mais il devait s'attendre qu'on s'en prît principalement à
-lui. Le public n'est jamais plus pressé de chercher un bouc émissaire
-que quand il se sent une part de responsabilité. Et puis
-n'appartenait-il pas au ministre d'être mieux informé que les autres,
-et un gouvernement n'a-t-il pas toujours tort de se tromper, fût-ce en
-nombreuse compagnie? On trouvait, du reste, que ce genre d'accident
-arrivait trop souvent à M. Thiers, dans la politique étrangère. Déjà,
-quelques mois auparavant, il avait dirigé toute sa diplomatie dans la
-confiance que les puissances ne se concerteraient jamais sans nous, et
-le traité du 15 juillet avait été signé à notre insu. On se rappelait
-qu'il n'avait pas été plus heureux lors de son premier ministère: il
-s'était imaginé qu'il pourrait enlever de vive force la main d'une
-archiduchesse pour le duc d'Orléans, et avait exposé le jeune et
-brillant héritier du trône à un refus pénible; ensuite, il avait
-soutenu que sans une nouvelle expédition d'Espagne, on ne pourrait
-avoir raison du carlisme, et, en septembre 1839, bien qu'il n'y eût eu
-aucune intervention armée de la France, don Carlos avait été expulsé
-de la Péninsule.
-
-Si mortifiant que fût pour lui-même le nouveau mécompte de sa
-diplomatie, M. Thiers devait être plus préoccupé encore de l'effet
-produit sur l'opinion qu'il avait laissée si imprudemment s'échauffer.
-Jamais seau d'eau glacée, jeté sur une barre de fer rougie à blanc,
-n'avait produit une telle éruption de vapeurs brûlantes. On sut, le 2
-octobre, à Paris, le bombardement de Beyrouth et la déchéance du
-pacha; dès le lendemain, Henri Heine écrivait: «Depuis hier soir, il
-règne ici une agitation qui surpasse toute idée. Le tonnerre du canon
-de Beyrouth trouve son écho dans tous les coeurs français. Moi-même,
-je suis comme étourdi; des appréhensions terribles pénètrent dans mon
-âme... Devant les bureaux de recrutement, on fait queue aujourd'hui,
-comme devant les théâtres, quand on y donne une pièce marquante: une
-foule innombrable de jeunes gens se font enrôler comme volontaires. Le
-jardin et les arcades du Palais-Royal fourmillent d'ouvriers qui se
-lisent les journaux d'une mine très-grave.» Heine ajoutait, le 7
-octobre: «L'agitation des coeurs s'accroît de moment en moment...
-Avant-hier soir, le parterre, au Grand Opéra, demanda que l'orchestre
-entonnât la _Marseillaise_. Comme un commissaire de police s'opposa à
-cette demande[425], on se mit à chanter sans accompagnement, mais
-avec une colère si haletante, que les paroles restèrent à demi
-accrochées dans le gosier; c'étaient des accents inintelligibles...
-Pour aujourd'hui, le préfet de police a donné à tous les théâtres la
-permission de jouer l'hymne de Marseille, et je ne regarde pas cette
-concession comme une chose insignifiante... L'orage approche de plus
-en plus. Dans les airs, on entend déjà retentir les coups d'aile et
-les boucliers d'airain des Walkyries, les déesses sorcières qui
-décident du sort des batailles[426].» Tous les observateurs
-contemporains étaient frappés, comme Henri Heine, de ce que l'un d'eux
-appelait «l'effet prodigieux produit à Paris et en France par le
-bombardement de Beyrouth[427]». Ils constataient que «l'on parlait de
-la guerre comme d'une chose inévitable» et que «la perspective d'une
-lutte contre l'Europe entière n'effrayait pas beaucoup les masses».
-Certains esprits, d'ailleurs, semblaient chercher, dans ce rêve
-belliqueux, un moyen d'échapper, coûte que coûte, au malaise irrité de
-l'heure présente, une diversion violente à la mortification qu'ils
-ressentaient de s'être si complétement trompés. Il était visible que
-partout cette agitation prenait une physionomie révolutionnaire. On
-n'entendait que la _Marseillaise_, et les scènes de l'Opéra se
-reproduisaient dans plusieurs villes de province. Les radicaux
-cherchèrent à provoquer une manifestation dans la garde nationale de
-Paris: le prétexte était de se plaindre que le gouvernement ne fît pas
-exercer cette garde nationale à la petite guerre; de demander la
-réorganisation et la prompte mobilisation de toutes les milices
-citoyennes de France; enfin de réclamer le rétablissement de
-l'ancienne artillerie parisienne, licenciée, peu après 1830, parce
-qu'elle était un foyer de conspiration républicaine. Les mesures
-prises par le gouvernement empêchèrent la manifestation projetée; mais
-les meneurs publièrent dans les journaux, au nom d'un certain nombre
-d'officiers et de soldats de la garde nationale, une déclaration où
-l'on revendiquait pour elle le droit de «protester publiquement
-contre la conduite du gouvernement», et où l'on flétrissait «la
-politique déshonorante suivie envers la coalition».
-
-[Note 425: Le commissaire de police, qui monta sur la scène pour faire
-ses observations au public, bégaya, avec force révérences, ces mots:
-«Messieurs, l'orchestre ne peut jouer la _Marseillaise_, parce que ce
-morceau de musique n'est pas marqué sur l'affiche.» Une voix dans le
-parterre répondit: «Monsieur, ce n'est pas une raison; car vous n'êtes
-pas non plus marqué sur l'affiche.»]
-
-[Note 426: _Lutèce_, p. 126 à 131.]
-
-[Note 427: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
-
-À entendre tous ces manifestants, la France avait reçu une offense
-après laquelle il n'était même plus permis d'hésiter. On eût dit qu'un
-_casus belli_, préalablement posé par notre diplomatie, venait de se
-trouver réalisé. Sans doute, à raisonner les choses de sang-froid, il
-eût été facile d'établir qu'il n'en était rien. Le gouvernement
-français, en effet, n'avait jamais dit aux autres puissances: «Ne
-touchez pas aux possessions du pacha, ou vous aurez affaire à moi.» Il
-leur avait, au contraire, répété à satiété que la répartition des
-territoires entre le sultan et le pacha le touchait peu; seulement,
-qu'il était impossible de réduire par la force Méhémet-Ali, que les
-mesures coercitives seraient inefficaces, dangereuses, qu'elles
-aboutiraient à une intervention de la Russie et que nous ne pourrions
-supporter cette intervention. L'Europe ne s'était pas arrêtée à nos
-observations, et l'événement donnait tort à notre prophétie. C'était
-pour nous un désagrément, un mécompte: ce n'était pas une offense
-nouvelle, nous obligeant à tirer l'épée. Notre situation n'avait-elle
-pas, d'ailleurs, une frappante analogie avec celle où s'était trouvée
-l'Angleterre elle-même, lors de la guerre d'Espagne, sous la
-Restauration? Cette puissance avait tout fait, dans le congrès de
-Vérone, pour détourner les autres cabinets d'approuver et la France
-d'entreprendre une expédition au delà des Pyrénées; elle avait
-notamment cherché à nous décourager par les prophéties les plus
-sombres sur l'issue d'une telle tentative. Malgré ses efforts, elle
-avait eu la mortification de voir ses anciens alliés, à la tête
-desquels elle venait de combattre et de vaincre, quelques années
-auparavant, à Waterloo, ne pas tenir compte de ses avis, de ses
-protestations, et, au contraire, faire cause commune avec le
-gouvernement français; l'expédition avait été décidée malgré elle, et,
-au sortir du congrès, elle s'était trouvée seule de son côté, en face
-de toutes les puissances. La question d'Espagne, par les souvenirs qui
-s'y rattachaient, comme par la proximité du théâtre où elle se
-débattait, était, pour nos voisins, beaucoup plus intéressante, plus
-irritante que ne pouvait être pour nous la question de la Syrie. Aussi
-la colère avait-elle été grande outre-Manche. Elle s'était accrue
-encore, quand le succès militaire des Français au delà des Pyrénées
-était venu démentir les pronostics du cabinet britannique, aussi
-complétement que le succès de la flotte anglaise dans le Levant devait
-plus tard démentir les nôtres. Sous l'empire de ce désappointement,
-beaucoup de voix s'étaient élevées, à Londres et dans les comtés, pour
-demander qu'on recourût aux armes. M. Canning occupait alors le
-pouvoir: il n'était, certes, pas de la race des timides et n'avait pas
-appris, à l'école de Pitt, une crainte exagérée de la guerre. Il
-refusa cependant de sortir de la neutralité où il s'était renfermé dès
-le premier jour: la réussite d'une entreprise qu'il avait blâmée, dont
-il avait mal auguré, lui était, certes, désagréable; néanmoins, il ne
-se jugeait pas pour cela tenu de jeter l'Angleterre dans une lutte où
-elle eût été seule contre toute l'Europe. Sauf les mauvais procédés
-tout gratuits par lesquels lord Palmerston aggrava, en 1840, le
-déplaisir de notre isolement, ne semblait-il pas que l'Angleterre
-avait eu à subir, en 1823, tout ce que nous subissions dix-sept ans
-plus tard? Pourquoi nous montrer plus susceptibles?--Mais que
-pouvaient ces raisonnements diplomatiques ou ces souvenirs historiques
-sur des esprits surexcités? Impossible de les faire sortir de cette
-idée que la France avait pris fait et cause pour le pacha et qu'elle
-se déshonorerait en le laissant dépouiller. Ce n'était pas la moindre
-des fautes commises par le gouvernement, d'avoir agi et parlé de telle
-sorte que cette impression se fût naturellement produite.
-
-Il ne faudrait pas croire, cependant, que les agités et les
-effervescents exprimassent le sentiment unanime du pays. Dans le parti
-conservateur, beaucoup de ceux qui, au lendemain du traité du 15
-juillet, s'étaient d'abord laissé entraîner dans le mouvement,
-témoignaient maintenant, dans leurs conversations, dans leurs lettres,
-d'une grande inquiétude. De Londres, M. Guizot leur donnait l'exemple;
-il en venait à se demander s'il ne serait pas bientôt obligé de
-répudier publiquement une politique dont l'inspiration lui paraissait
-suspecte et l'issue effrayante. «La France ne doit pas faire la guerre
-pour conserver la Syrie au pacha», écrivait-il à ses amis, et il
-ajoutait, le 2 octobre, dans une lettre adressée au duc de Broglie:
-«Le vent m'apporte chaque jour ces paroles: Si la Syrie viagère est
-refusée, c'est la guerre. Cela peut n'être rien, ou n'être qu'un
-langage prémédité pour produire un certain effet; mais ce peut aussi
-être quelque chose, quelque chose de fort grave et tout autre chose
-que ce qui me paraît la bonne politique. J'y regarde donc de
-très-près, et je vous demande de me dire le plus tôt possible ce que
-vous voyez[428].» Le monde politique n'était pas le seul où se
-manifestât une répulsion inquiète contre toute aventure belliqueuse.
-Les intérêts souffraient, s'alarmaient et s'irritaient. La Bourse
-baissait de 4 francs sur le seul effet produit par les nouvelles de
-Beyrouth. Les affaires étaient arrêtées. Suivant l'expression même du
-_Journal des Débats_, c'était «une sorte de panique universelle». Tout
-n'était pas également noble et louable dans les éléments dont se
-formait la réaction pacifique. À la sollicitude patriotique, aux
-réflexions d'une sagesse virile, aux inspirations du bon sens, se
-mêlaient, pour une part, la préoccupation du bien-être matériel,
-l'égoïsme terre à terre, l'énervement, la fatigue, la lâcheté publique
-et privée. C'est par là que cette réaction éveillait quelquefois le
-sévère dégoût d'un Tocqueville[429] ou le sarcasme sceptique d'un
-Doudan[430]. Mais, quelles qu'en fussent la cause et la moralité, elle
-croissait avec l'agitation belliqueuse, réalisant ainsi le pronostic
-très-fin que M. de Lavergne avait indiqué, dès le 17 août, dans une
-lettre à M. Guizot: «Les choses iront à la guerre tant que tout le
-monde croira la paix inébranlable, et elles reviendront à la paix dès
-que tout le monde verra la guerre imminente.»
-
-[Note 428: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 429: M. de Tocqueville, revenant, peu de mois après, sur ces
-événements, montrait, en face du parti «rêvant de conquêtes et aimant
-la guerre soit pour elle-même, soit pour les révolutions qu'elle peut
-faire naître», un autre parti «ayant pour la paix un amour» que cet
-homme politique «ne craignait pas d'appeler déshonnête; car cet amour
-a pour unique principe, non l'intérêt public, mais le goût du
-bien-être et la mollesse du coeur.» (_Nouvelle Correspondance_, p.
-187.)]
-
-[Note 430: M. Doudan écrivait, le 11 octobre 1840: «J'ai quelque idée
-que les Chambres ne seront pas très-guerrières. Il est assez agréable
-de se faire chanter des airs belliqueux, après dîner, dans un salon
-bien éclairé, quand on est sûr de n'être pas réveillé par le bruit du
-canon. Mais le vrai canon exalte peu l'imagination. Les propriétaires
-sensés se trouvent surpris d'une profonde mélancolie, en pensant à ce
-que coûte la gloire. Ce n'est pas timidité devant le danger matériel,
-c'est l'horreur des chances, la crainte que le pot-au-feu, qui bout
-doucement, ne soit renversé, qu'il ne faille se désheurer. Quand on a
-ces dispositions, il faut tâcher de n'avoir pas, en même temps, la
-fureur de la déclamation et ne jamais menacer de loin les murailles de
-Troie. C'est cela qui est ridicule. Le reste est très-pardonnable.»
-(_Lettres_, t. Ier, p. 358.)]
-
-Toutefois s'il y avait déjà un parti de la paix, ce n'était pas lui
-qui tenait alors le milieu du pavé et qui avait le verbe le plus haut.
-Il était encore timide, sans conscience de sa force. Les belliqueux,
-au contraire, semblaient avoir l'opinion entière, parce qu'ils en
-avaient la partie remuante et bruyante. Presque toute la presse
-faisait campagne avec eux, à l'exception du _Journal des Débats_,
-désabusé de ses velléités guerrières et devenu le champion de la paix
-menacée. Ce n'était pas seulement le _National_ qui disait: «Marchez
-sur le Rhin, déchirez les traités de 1815, proclamez hardiment les
-principes qui doivent changer la face du monde, criez à l'Allemagne, à
-l'Italie, à l'Espagne, à la Pologne, que votre oriflamme est le
-symbole de l'égalité et de la fraternité humaines.» Les journaux
-ministériels, loin de chercher à éteindre le feu, semblaient plutôt
-vouloir souffler dessus pour l'aviver. «Le gouvernement, lisait-on
-dans le _Siècle_ du 3 octobre, a nos flottes, nos armées à sa
-disposition, et ce n'est point désormais pour les laisser inactives.
-Qu'il choisisse le lieu et le moment... Mais qu'on sache bien que la
-nation française se regarde comme offensée..., qu'elle a entendu le
-canon de Beyrouth et qu'elle y répondra sur le continent, s'il le
-faut, comme dans la Méditerranée.» Même note dans le _Courrier
-français_, qui voyait approcher le moment «où il faudrait déchaîner la
-force révolutionnaire». Le _Constitutionnel_, malgré une velléité
-passagère de prudence, embouchait aussi la trompette. «Le sentiment de
-l'honneur blessé est unanime dans Paris, déclarait-il le 4 octobre...
-Il y a une limite, nous a-t-on dit, à laquelle le gouvernement aura
-le devoir d'arrêter les puissances. Eh bien, le sentiment général nous
-paraît être que cette limite est atteinte.» Il avertissait M. Thiers
-que s'il faiblissait, il serait abandonné de ses amis. «Le péril de la
-honte, concluait-il, est plus menaçant pour les gouvernements que le
-péril de la guerre.» Même du côté conservateur, la _Presse_, naguère
-si pacifique, se croyait obligée de suivre le mouvement général.
-«Puisque les fautes du gouvernement, disait-elle, nous ont placés
-entre une guerre insensée et une paix ignominieuse, le choix ne
-saurait être douteux; il faut déclarer la guerre et convoquer
-immédiatement les Chambres.» Les feuilles légitimistes tenaient un
-langage analogue. Cette quasi-unanimité produisait d'autant plus
-d'effet qu'en l'absence des Chambres, la presse semblait avoir qualité
-pour exprimer la volonté nationale.
-
-En somme, l'émotion produite par les nouvelles de Beyrouth avait fait
-faire un grand pas dans le chemin qui conduisait à la guerre. «La
-situation n'a jamais été, à beaucoup près, aussi grave», écrivait M.
-Thiers à M. Guizot, et celui-ci répétait de son côté à lord
-Palmerston: «Personne ne peut plus répondre de l'avenir[431].» De
-Paris, lord Granville envoyait à son gouvernement cet avertissement:
-«Je crois que la guerre n'est pas improbable[432]», et il recevait en
-réponse des instructions pour l'enlèvement des archives de
-l'ambassade, au cas de rupture diplomatique[433]. Vu de Vienne, l'état
-général ne paraissait pas plus rassurant, et, le 5 octobre, M. de
-Sainte-Aulaire écrivait à ses amis: «La situation est diablement
-critique; nous allons peut-être voir craquer entre nos mains toute la
-machine européenne... Ma conviction personnelle est que, si avant un
-mois un arrangement, n'est pas fait ou en bon chemin, la guerre est
-inévitable[434].» Enfin, toujours à la même date, nous lisons sur le
-journal qu'une des princesses royales écrivait pour le prince de
-Joinville: «En deux jours, nous avons fait un grand et triste
-chemin... Nous voilà dans un moment de crise, le plus grave que nous
-ayons eu à traverser depuis dix ans. Au dedans, l'opinion est en émoi,
-chez les uns excitation révolutionnaire, alarme chez les autres, et à
-nos portes la guerre étrangère, la guerre contre toute l'Europe. Dieu
-seul peut nous sauver[435]!»
-
-[Note 431: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 432: Dépêche du 5 octobre 1840. (_Correspondence relative to the
-affairs of the Levant._)]
-
-[Note 433: BULWER, t. II, p. 298.]
-
-[Note 434: Lettres à M. Bresson et à M. de Barante. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 435: _Revue rétrospective._]
-
-
-X
-
-La France allait-elle se jeter dans la guerre ou du moins s'y laisser
-glisser? Jusqu'alors le gouvernement avait pu, avec une sécurité
-relative, s'associer à l'agitation belliqueuse. Les démarches dans ce
-sens ne lui paraissaient pas avoir d'effet immédiat; les menaces
-n'étaient qu'à terme, et à terme lointain. Il croyait avoir du temps
-devant lui, et comptait bien qu'avant l'heure des grandes résolutions,
-se produirait, en Orient ou ailleurs, quelque événement qui
-dispenserait de les prendre. Désormais, plus d'espoir de ce genre,
-plus de délai; les menaces devaient être aussitôt réalisées. Si l'on
-penchait vers la guerre, c'est tout de suite qu'on y tombait; si l'on
-voulait y échapper, c'est tout de suite qu'il fallait s'en détourner.
-Le moment était donc venu de se demander ce que serait cette guerre et
-quelles en étaient les chances.
-
-Tout d'abord la France pouvait-elle espérer quelque chose d'une guerre
-maritime, localisée en Orient? Sans doute sa flotte du Levant était
-égale, supérieure peut-être à celle qui portait en ces parages le
-pavillon de l'Angleterre. En cas de lutte, un premier succès était
-possible[436]. Mais après? On ne refusera pas de s'en rapporter au
-jugement d'un jeune marin, qui n'était certes suspect ni de timidité
-ni de tiédeur. «Admettons, écrivait quelques années plus tard le
-prince de Joinville, que le Dieu des batailles eût été favorable à la
-France. On eût poussé des cris de joie par tout le royaume; on n'eût
-pas songé que le triomphe devait être de courte durée... Je veux
-supposer ce qui est sans exemple: j'accorde que vingt vaisseaux et
-quinze mille matelots anglais prisonniers puissent être ramenés dans
-Toulon par notre escadre triomphante. La victoire en sera-t-elle plus
-décisive?... Au bout d'un mois, une, deux, trois escadres, aussi
-puissamment organisées que celle que nous leur aurons enlevée, seront
-devant nos ports. Qu'aurons-nous à leur opposer? Rien que des
-débris... Disons-le tout haut, une victoire, comme celle qui nous
-semblait promise en 1840, eût été, pour la marine française, le
-commencement d'une nouvelle ruine. Nous étions à bout de ressources;
-notre matériel n'était pas assez riche pour réparer, du jour au
-lendemain, le mal que nos vingt vaisseaux auraient souffert, et notre
-personnel eût offert le spectacle d'une impuissance plus désolante
-encore[437].»
-
-[Note 436: L'amiral Jurien de la Gravière, qui servait, jeune
-officier, sur cette flotte, a écrit depuis dans ses _Souvenirs_:
-«Combien de temps nos succès auraient-ils duré? C'est ce qu'il est
-difficile de savoir; mais il est hors de doute qu'un premier succès
-était presque infaillible.» Sir Charles Napier, qui avait un
-commandement sur la flotte anglaise du Levant, a reconnu depuis, en
-plein parlement, qu'elle eût difficilement résisté à une attaque de la
-flotte française. (Séance du 4 mars 1842.)]
-
-[Note 437: _Note sur l'état des forces navales de la France._ (Mai
-1844.)]
-
-Restait la guerre continentale. C'est en effet la seule à laquelle eût
-jamais pensé M. Thiers. On n'a pas oublié qu'il avait même choisi
-éventuellement son adversaire, l'Autriche, et son champ de bataille,
-l'Italie. Croyait-il donc sérieusement pouvoir limiter ainsi la lutte
-et la réduire à une sorte de duel en champ clos avec une seule
-puissance? Si tel avait été un moment son espoir, lord Palmerston
-s'était chargé de le ramener à une appréciation plus vraie de la
-situation. «Une idée de Thiers, écrivait-il le 22 septembre à M.
-Bulwer, semble être qu'il pourrait attaquer l'Autriche, et laisser de
-côté les autres puissances. Je vous prie de le détromper sur ce point
-et de lui faire comprendre que l'Angleterre n'a pas l'habitude de
-lâcher ses alliés. Si la France attaque l'Autriche à raison du traité,
-elle aura affaire à l'Angleterre aussi bien qu'à l'Autriche, et je
-n'ai pas le plus léger doute qu'elle n'ait aussi sur les bras la
-Prusse et la Russie[438].» Lord Palmerston pouvait parler au nom de
-son pays: depuis le succès de Beyrouth, il était assuré d'être suivi.
-D'ailleurs, la véhémence même des attaques de notre presse contre la
-politique britannique irritait l'opinion au delà du détroit, et
-celle-ci, par amour-propre national, se trouvait conduite à prendre
-pour elle la querelle de son gouvernement.
-
-[Note 438: BULWER, t. II, p. 291, 292.]
-
-Le ministre anglais s'avançait-il trop en se portant garant de la
-Russie et de la Prusse? En Russie, sans doute, à ne considérer que la
-haute société, on eût trouvé des sentiments amis pour la France[439];
-M. de Nesselrode lui-même, quoique assez étranger pour sa part à ces
-sentiments[440], était, par modération d'esprit, très-désireux
-d'écarter les chances de guerre. Mais la Russie, c'était le Czar, dont
-on n'ignorait pas l'animosité contre le gouvernement de 1830.
-L'immobilité que l'autocrate avait gardée depuis le traité du 15
-juillet ne devait pas nous donner le change sur ses vrais
-sentiments[441]. Il ne désirait point entreprendre seul, sans l'Europe
-et peut-être contre elle, une guerre d'Orient; il ne s'y sentait pas
-prêt. Mais une guerre d'Occident contre la France révolutionnaire,
-sorte de croisade où il reprendrait, à la tête de l'Europe
-monarchique, le rôle d'Alexandre en 1814 et 1815, une telle guerre
-avait toujours été son rêve depuis dix ans, et il s'y fut jeté avec
-joie. Si jusqu'alors il était demeuré calme, s'il n'avait fait que peu
-de préparatifs, c'est que les dispositions de l'Autriche et de la
-Prusse ne lui laissaient pas espérer la réalisation de cette heureuse
-chance et qu'il ne voulait pas se faire inutilement, auprès de ces
-puissances, le renom d'un brouillon et d'un turbulent. Faute de mieux,
-il se contentait alors de nous avoir mis «en mauvaise posture». Mais,
-au cas où nous-mêmes provoquerions cette guerre, il ne serait pas le
-dernier à l'accepter. Ne le vit-on pas, en effet, aussitôt que la
-situation parut s'aggraver, à la fin de septembre et surtout au
-commencement d'octobre, sortir de son immobilité, morigéner les cours
-de Berlin et de Vienne sur ce qu'elles n'armaient pas, et trahir,
-devant les diplomates étrangers, l'impatience avec laquelle il
-attendait la «conflagration générale» qui lui fournirait l'occasion
-«d'étouffer la révolution dans son berceau[442]»?
-
-[Note 439: Quelques mois plus tard, l'ambassadeur anglais à
-Saint-Pétersbourg disait à M. de Barante: «Croyez-vous que je ne voie
-pas comment, parmi tous ceux qui environnent l'Empereur, l'opinion est
-favorable à la France? Paris est pour eux le centre de la
-civilisation; ils ne se soucient pas, ils ne savent rien de ce qui se
-fait ou se dit ailleurs; ils parlent votre langue; les souvenirs de
-leurs généraux se portent avec plaisir vers l'époque de l'alliance
-avec Napoléon. La conduite du cabinet russe ne s'explique que par la
-passion de l'Empereur.» (Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, du 13
-janvier 1841. _Documents inédits._)]
-
-[Note 440: «Le comte de Nesselrode, écrivait M. de Barante, n'est pas
-aussi français que la plupart de ses compatriotes. Son opinion
-politique a pris son pli et ses habitudes à l'époque du congrès de
-Reims, d'Aix-la-Chapelle et de Vérone: être bien avec tous, intime
-avec Vienne et Berlin, tel est son programme, programme que son
-caractère rend complétement pacifique et conciliant.» (Lettre à M.
-Guizot du 13 janvier 1841. _Documents inédits._)]
-
-[Note 441: Cf. la correspondance de M. de Barante, en août, septembre
-et octobre 1840. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 442: Dépêche citée par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t.
-II, p. 438.]
-
-À la différence de la Russie, la Prusse n'avait ni intérêt ni passion
-dans la question; en outre, par ses traditions et sa situation, elle
-semblait la rivale naturelle et l'antagoniste de l'empire d'Autriche.
-C'était pour elle que notre diplomatie avait le plus de ménagements:
-ménagements, il est vrai, singulièrement contrariés par les sorties de
-nos journaux sur les frontières du Rhin ou sur l'émancipation du
-peuple allemand. Avions-nous donc quelque chance d'obtenir la
-neutralité de cette puissance? Aucune. Dans les premiers jours
-d'octobre, sous le coup des menaces de la France, des pourparlers
-s'engagèrent aussitôt entre Vienne et Berlin; ils aboutirent, après
-quelques semaines, à une déclaration du roi de Prusse, «portant qu'il
-considérerait toute attaque de la France contre les possessions
-autrichiennes en Italie, comme dirigée contre lui-même[443].» M. de
-Metternich avait raison de signaler à ses agents diplomatiques
-l'extrême importance d'une telle déclaration[444]. Notre gouvernement
-ignorait sans doute cette négociation, demeurée secrète entre les deux
-chancelleries; mais les communications de M. Bresson, son ministre
-près la cour de Berlin devaient l'avoir éclairé sur les habitudes de
-dépendance contractées, depuis trente ans, par cette cour envers
-l'Autriche et la Russie. La Prusse eût difficilement résisté à l'une
-de ces deux puissances; à toutes les deux réunies, jamais[445].
-Ajoutons qu'il venait de se produire, dans ce pays, un changement qui
-y diminuait encore le crédit de la France. Le 8 juin, était mort le
-vieux roi Frédéric-Guillaume III, qui avait donné plus d'une fois à
-notre jeune monarchie des gages de sa modération et même de sa
-sympathie. Son fils et successeur, Frédéric-Guillaume IV, était dans
-des sentiments tout différents. Imagination ardente, facilement
-enthousiaste, mais inquiète, capricieuse et qui devait finir par la
-folie, il avait puisé, dans la culture allemande dont il était tout
-imprégné[446], aussi bien que dans les souvenirs du mouvement de 1813
-auquel il avait pris part, la haine de la France: il voyait en elle
-l'ennemie héréditaire (_Erbfeind_) et la détentrice illégitime d'une
-partie de la terre germanique[447]. Par-dessus tout adversaire de la
-révolution et même du libéralisme[448], piétiste scrupuleux et
-mystique, dévot du moyen âge, rêvant je ne sais quelle restauration
-archéologique, mi-féodale et mi-théocratique, il avait la terreur et
-l'horreur de la France de Juillet et de Voltaire. 1830 l'avait indigné
-et effrayé. Six ans plus tard, quand il n'était encore que prince
-royal, la seule nouvelle que les fils de Louis-Philippe étaient
-invités à Berlin et qu'à Vienne on les «attendait à bras ouverts»,
-l'avait jeté dans une humeur noire. «Tout cela m'est si dur,
-écrivait-il, que j'en pleurerais[449].» Une fois roi, ses sentiments
-ne changèrent pas. Peu après son avénement, causant à Londres avec le
-baron Stockmar, il laissait voir son désir de faire partout échec à
-notre influence. «En France, ajoutait-il, il n'y a plus ni religion ni
-morale: c'est un état social entièrement pourri, comme celui des
-Romains avant la chute de l'Empire; je crois que la France s'écroulera
-de la même manière[450].» Il célébrait l'anniversaire de la bataille
-de Leipzig avec des discours appropriés, et, fort occupé de
-l'achèvement de la cathédrale de Cologne, enfouissait sous le porche
-cette inscription: _Post Franco-Gallorum invasionem_. Aussi, M.
-Bresson pouvait-il bientôt écrire, au sujet des dispositions du
-nouveau roi à notre égard: «Le fond, chez lui, est malveillant. C'est
-toujours l'esprit de 1813, la première empreinte reçue... En toute
-question qui nous touchera, comptons, avec une certitude presque
-infaillible, qu'il se rangera contre nous. Son très-regrettable père
-constituait un tout autre élément dans la politique européenne[451].»
-
-[Note 443: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490 à 507.]
-
-[Note 444: _Ibid._, p. 506.]
-
-[Note 445: Frédéric-Guillaume III, qui gouverna la Prusse de 1797 à
-1840, recommanda, par son testament, à son successeur, de ne jamais
-rompre avec le czar et l'empereur d'Autriche.]
-
-[Note 446: Après une conversation qu'il eut à Londres, en 1842, avec
-ce prince, le baron Stockmar écrivait: «Dans sa culture générale, le
-Roi est essentiellement germanique.» (_Les Souvenirs du conseiller de
-la reine Victoria_, par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER.)]
-
-[Note 447: Telle était son aversion pour les Welches que, malgré son
-goût très-vif pour la peinture, il ne voulut jamais acquérir un
-tableau de l'école française.]
-
-[Note 448: À quel point l'horreur de la révolution dominait, chez ce
-prince, jusqu'au sentiment de l'unité allemande et de l'ambition
-personnelle, on put s'en rendre compte, en 1848, quand il repoussa la
-couronne impériale que lui offrait le parlement de Francfort. Il
-expliquait ainsi son refus à son confident, M. de Bunsen: «D'abord,
-cette couronne n'est pas une couronne. La couronne que pourrait
-prendre un Hohenzollern, ce n'est pas, même avec l'assentiment des
-princes, la couronne fabriquée par une assemblée issue d'un germe
-révolutionnaire, une couronne _dans le genre de la couronne des pavés
-de Louis-Philippe_ (ces mots étaient en français dans le texte). C'est
-la couronne qui porte l'empreinte de Dieu, la couronne qui fait
-souverain, par la grâce de Dieu, celui qui la reçoit avec le
-saint-chrême... La couronne dont vous vous occupez, elle est
-déshonorée surabondamment par l'odeur de charogne que lui donne la
-révolution de 1848... Quoi! cet oripeau, ce bric-à-brac de couronne
-pétri de terre glaise et de fange, on voudrait la faire accepter à un
-roi légitime, bien plus, à un roi de Prusse qui a eu cette bénédiction
-de porter, non pas la plus ancienne, mais la plus noble des couronnes
-royales, celle qui n'a été volée à personne!» La dernière phrase fera
-peut-être sourire; mais le reste de la lettre montre au vif et au vrai
-les sentiments du Roi. (_Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_,
-par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER.)]
-
-[Note 449: _Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_, par M.
-SAINT-RENÉ TAILLANDIER.]
-
-[Note 450: _Souvenirs du conseiller de la reine Victoria._]
-
-[Note 451: Lettre à M. Guizot, du 24 septembre 1843. (_Documents
-inédits._)]
-
-Enfin, il n'était pas jusqu'aux petits États de l'Allemagne qui, bien
-qu'étrangers au traité du 15 juillet et sans intérêt en Orient,
-n'eussent fini par s'émouvoir de nos armements et de nos menaces de
-guerre continentale. Vainement notre diplomatie cherchait-elle à les
-attirer dans l'orbite de la France, ils se tournaient, effrayés, vers
-les deux grandes puissances allemandes et gourmandaient même leur
-quiétude et leur immobilité[452]. Ces plaintes décidèrent l'Autriche
-et la Prusse à se concerter sur les moyens de mettre en branle la
-machine lourde et compliquée qu'on appelait la Confédération
-germanique[453]. «Tant qu'il sera question du conflit qui existe entre
-la Porte et Méhémet-Ali, écrivait, le 9 octobre, M. de Metternich au
-roi de Prusse, la Confédération n'aura rien à voir dans l'affaire.
-Mais si la question devient _européenne_, au lieu de rester spéciale,
-il faudra que la Confédération agisse en puissance appelée à jouer un
-rôle important dans le grand conseil.» Et il prévoyait l'éventualité
-prochaine où elle aurait «le devoir de demander à la France à qui
-s'adressaient ses menaces». De ces pourparlers, sortit assez
-promptement une convention secrète entre l'Autriche et la Prusse,
-déterminant «la manière dont l'armée de la Confédération devrait être,
-le cas échéant, employée contre la France»; il était entendu en outre
-que le gouvernement de Berlin proposerait, en temps et lieu, à la
-Confédération de se déclarer atteinte par toute attaque contre les
-possessions italiennes de l'Autriche[454]. En attendant, les divers
-États de l'Allemagne, suivant l'exemple de la Prusse, interdisaient
-l'exportation des chevaux en France: mesure fort gênante pour nos
-armements et que la presse officieuse de Paris avait vainement tâché
-de prévenir, en déclarant bruyamment à l'avance qu'elle y verrait
-l'équivalent d'une déclaration de guerre. L'un de nos agents
-diplomatiques près l'une des petites cours germaniques écrivait,
-quelques semaines plus tard, le 3 novembre, alors que M. Thiers
-n'était plus au pouvoir: «Je crois être sûr qu'on était au moment
-d'ordonner quelques armements en Allemagne; ils n'ont été différés que
-par la crise ministérielle qui s'est déclarée chez nous[455].» Les
-cours allemandes se sentaient d'ailleurs poussées par leurs peuples:
-mouvement d'opinion singulièrement puissant et passionné alors mal vu
-et mal compris de la France, mais qui devait avoir de trop redoutables
-suites pour qu'il n'y ait pas intérêt à s'y arrêter quelque temps, à
-en rechercher l'origine, le caractère et le développement. Aussi bien,
-les événements actuels projettent-ils sur ce passé une lumière qui
-manquait aux contemporains.
-
-[Note 452: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_, et HILLEBRAND,
-_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 437.]
-
-[Note 453: Lettre de M. de Metternich à Frédéric-Guillaume IV, en date
-du 9 octobre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490 à
-495.)]
-
-[Note 454: _Ibid._, p. 505 à 507.]
-
-[Note 455: Lettre du marquis d'Eyragues, ministre de France à
-Stuttgard, au maréchal Soult, 3 novembre 1840. (_Documents inédits._)]
-
-La lutte dont l'Allemagne avait été le sanglant théâtre, au
-commencement du siècle, avait laissé, des deux côtés du Rhin, des
-impressions bien différentes. «La conscience française, a-t-on écrit,
-est courte et vive; la conscience allemande est longue, tenace,
-profonde. Le Français est bon, étourdi; il oublie vite le mal qu'il a
-fait et celui qu'on lui a fait; l'Allemand est rancunier, peu
-généreux; il comprend médiocrement la gloire, le point d'honneur; il
-ne connaît pas le pardon[456].» C'est ainsi que l'Allemand gardait,
-des conquêtes de la Révolution et de l'Empire, un ressentiment que la
-revanche de la dernière heure n'avait aucunement désarmé et que les
-années, en s'écoulant, n'effaçaient pas. Il avait, du reste, contre
-nous, des griefs plus anciens encore: il nous en voulait de l'avoir
-raillé au dix-huitième siècle, d'avoir conquis l'Alsace et ravagé le
-Palatinat au dix-septième. Jusqu'où ne remontait pas cette rancune
-archéologique? Henri Heine racontait, en 1835, qu'à Goettingue, dans
-une brasserie, «un jeune Vieille-Allemagne avait déclaré qu'il fallait
-venger dans le sang des Français celui de Konradin de Hohenstaufen,
-qu'ils avaient décapité à Naples». Et, peu après, un savant des bords
-du Rhin, interrogé par M. Quinet sur le but poursuivi par ses
-compatriotes, lui répondait gravement: «Nous voulons revenir au traité
-de Verdun entre les fils de Louis le Débonnaire.»
-
-[Note 456: RENAN, _Réforme intellectuelle et morale de la France_.]
-
-Le Français n'avait pas conscience de la haine dont il était l'objet.
-Comme on l'a dit avec raison, l'Allemagne, malgré sa proximité, n'a
-été longtemps pour nous qu'une grande inconnue[457]. Cela tenait au
-caractère profond, complexe et sourd des mouvements de l'esprit
-allemand, à notre ignorance de la langue, au défaut de sympathie de
-notre génie prompt, clair et parfois un peu superficiel, pour un génie
-abstrait, confus et obscur. Ajoutez qu'à l'époque dont nous parlons,
-il n'y avait, outre-Rhin, ni journaux exprimant librement la pensée
-nationale, ni capitale unique où l'on pût observer cette pensée pour
-ainsi dire concentrée et résumée. Comment d'ailleurs eussions-nous
-soupçonné, chez nos voisins, des ressentiments que nous n'éprouvions
-pas? Si nous nous souvenions encore de Waterloo et parlions parfois de
-le venger, c'était aux Anglais seuls que nous nous en prenions: on eût
-dit que nous avions oublié la part de Blücher dans la fatale journée.
-Bien plus, par un sentiment nouveau dans notre histoire, nous nous
-étions pris, depuis 1815, d'un engouement attendri pour cette
-Allemagne, autrefois dédaignée. Sur la foi de madame de Staël[458],
-nous nous la figurions comme une nation patriarcale, sentimentale,
-rêveuse, foyer de la pensée pure et du chaste amour, inapte aux
-réalités vulgaires, amoureuse de justice, incapable de ruse et de
-violence, dépaysée au milieu des passions et des convoitises du monde,
-et y ressentant comme la nostalgie de l'idéal. L'imagination de nos
-poètes et de nos artistes se plaisait dans la compagnie des
-Marguerite, des Mignon, des Charlotte, des Dorothée, pendant que nos
-philosophes s'obscurcissaient au contact de Kant et de Hegel, ou que
-nos savants exaltaient et suivaient la science allemande. L'un des
-ministres du 1er mars, M. Cousin, avait beaucoup contribué à répandre
-en France cet engouement germanique. Vainement Henri Heine était-il
-venu, avec un éclat de rire sardonique, déchirer l'image brillante et
-généreuse tracée par madame de Staël[459], et avait-il fait apparaître
-à la place une réalité beaucoup moins poétique, une race forte, rude,
-aux appétits violents, aux âpres convoitises, «soupirant après des
-mets plus solides que le sang et la chair mystiques», impatiente de
-jouir, de posséder et de dominer; vainement nous criait-il: «Prenez
-garde, on ne vous aime pas en Allemagne, vous autres Français», et
-nous faisait-il l'énumération de l'armée terrible, implacable, qui se
-lèverait un jour contre nous, rien ne pouvait nous ébranler; nous
-restions, malgré tout, «teutomanes[460]».
-
-[Note 457: Voy. une étude intéressante de M. Joseph REINACH, _De
-l'influence de l'Allemagne sur la France_, insérée dans la _Revue
-politique et littéraire_.]
-
-[Note 458: Voy. son livre _De l'Allemagne_ (1814).]
-
-[Note 459: _L'Allemagne_, par Henri HEINE (1835).]
-
-[Note 460: Sur cette singulière influence du livre de madame de Staël,
-voyez un brillant article de M. CARO, _les Deux Allemagnes_, publié
-par la _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1872.]
-
-Tels étaient les sentiments respectifs des deux peuples, quand, à la
-suite du traité du 15 juillet 1840, l'écho de nos bruits de guerre
-parvint en Allemagne, y apportant quelques phrases sur les frontières
-du Rhin, bravades jetées à la légère et sans passion[461]. Il n'en
-fallut pas davantage pour y provoquer comme une éruption de cette
-gallophobie, demeurée jusqu'alors à peu près souterraine. «Toutes les
-fureurs de 1813 firent explosion, a raconté depuis un Français qui se
-trouvait alors à l'Université de Heidelberg. Je n'avais aucune idée
-d'une telle violence... Je devais croire que la France nouvelle, par
-sa générosité, sa cordialité, ses expiations douloureuses, avait
-effacé ces souvenirs des jours de haine. Il n'en était rien. Chaque
-jour, dans la salle du muséum, des gazettes, venues de toutes les
-villes d'Allemagne, nous apportaient des invectives sans nom... Défis,
-insultes, calomnies se succédaient comme des feux de peloton. L'odieux
-_crescendo_ allait s'exaltant d'heure en heure[462].» De lourdes et
-savantes brochures remontaient jusqu'à Arminius pour faire le procès
-des Gaulois. La conclusion générale était qu'il fallait reprendre
-l'Alsace et la Lorraine. Si l'on retrouvait là toute la passion, toute
-la violence de 1813, rien ne rappelait l'éclat épique des productions
-littéraires de cette époque, des polémiques de Goerres, des poésies de
-Koerner, des chansons de Arndt, des sonnets de Rückert. En 1840, tout
-est plus grossier. Dans ce fatras, un seul morceau se détache, le
-chant de Becker: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand[463]!»
-La poésie est médiocre; l'auteur était un inconnu, petit employé dans
-je ne sais quelle administration publique à Cologne; mais la passion
-nationale vint donner à ses vers un accent et une portée qu'ils
-n'auraient pas eus par eux-mêmes. Du coup, la célébrité de Nicolas
-Becker fit pâlir les grands noms de 1813; le roi de Bavière lui envoya
-une coupe avec des vers de sa façon, et le roi de Prusse 1,000 thalers
-avec une promesse d'avancement. Plus de soixante compositeurs mirent
-en musique cette sorte de _Marseillaise_ germanique, et de la Baltique
-aux Alpes, du Rhin à la Vistule, des voix innombrables chantèrent d'un
-ton farouche: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand!»
-
-[Note 461: M. Quinet, dont la brochure «1815-1840» fut l'une des
-causes principales du soulèvement des esprits, au delà du Rhin, avait
-été un «teutomane» passionné.]
-
-[Note 462: SAINT-RENÉ TAILLANDIER, _Dix ans de l'histoire
-d'Allemagne_, Préface.]
-
-[Note 463: Voici la pièce entière: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin
-allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux
-avides;--Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe
-verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.--Ils ne
-l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que les coeurs
-s'abreuveront de son vin de feu;--Aussi longtemps que les rocs
-s'élèveront au milieu de son courant, aussi longtemps que les hautes
-cathédrales se reflèteront dans son miroir.--Ils ne l'auront pas, le
-libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront
-la cour aux jeunes filles élancées.--Ils ne l'auront pas, le libre
-Rhin allemand, jusqu'à ce que les ossements du dernier homme soient
-ensevelis dans ses vagues.»]
-
-Surpris par cette explosion, les Français n'y comprenaient rien. Henri
-Heine rapporte qu'il rencontra alors, sur le boulevard des Italiens,
-M. Cousin, arrêté devant une boutique d'estampes, à contempler des
-compositions d'Overbeck. «Le monde était sorti de ses gonds, dit
-Heine, le tonnerre du canon de Beyrouth soulevait, comme un tocsin,
-tout l'enthousiasme guerrier de l'Orient et de l'Occident; les
-pyramides d'Égypte tremblaient; en deçà et au delà du Rhin, on
-aiguisait les sabres,--et Victor Cousin, alors ministre de France,
-admirant les paisibles et pieuses têtes des saints d'Overbeck, parlait
-avec ravissement de l'art allemand et de la science allemande, de
-notre profondeur d'âme et d'esprit, de notre amour de la justice et de
-notre humanité. «Mais, au nom du ciel! dit-il soudain, en
-s'interrompant lui-même, et comme s'il s'éveillait d'un rêve, que
-signifie la rage avec laquelle vous vous êtes pris tout à coup, en
-Allemagne, à vociférer et à tempêter contre nous, Français?» Et le
-ministre philosophe se perdait en conjectures, ne parvenant pas à
-s'expliquer cette colère[464]. Quant au public, il ne s'en apercevait
-même pas. Les journaux de Paris, tout absorbés par leurs polémiques
-contre la presse anglaise, répondaient à peine aux attaques bien
-autrement violentes qui leur venaient de l'Est; on eût presque dit
-qu'ils les ignoraient. Personne ne lisait, en France, les brochures de
-combat qui pullulaient en Allemagne. Les vers de Becker eux-mêmes ne
-parurent pas, pendant quelque temps, avoir franchi la frontière. Ce
-fut seulement plus tard, en juin 1841, que Musset, agacé par ce grand
-bruit de voix tudesques chantant à pleine bouche et sur un ton de
-menace, riposta par ses strophes du _Rhin allemand_, cinglantes comme
-une volée de coups de cravache, mais témoignant de plus d'impertinence
-railleuse que d'animosité profonde. À la même date, Lamartine
-répondit, lui aussi, au chant de guerre du Tyrtée prussien, mais par
-une _Marseillaise de la paix_, hymne d'amour et de fraternité
-internationale, où notre poëte répudiait toute visée «sur le libre
-Rhin» et s'écriait:
-
- Vivent les nobles fils de la grave Allemagne!
-
-Appel un peu naïf qui devait provoquer de la part de ces «nobles fils»
-un redoublement d'injures contre la France[465].
-
-[Note 464: _Lutèce_, p. 204.]
-
-[Note 465: M. Quinet écrivait en septembre 1841: «Les journaux
-allemands ont indignement, abominablement traité la _Marseillaise de
-la paix_.» (_Correspondance de Quinet._)]
-
-Et cependant, à y regarder d'un peu près, les Français de 1840 eussent
-pu discerner, dans l'agitation d'outre-Rhin, quelque chose de plus
-menaçant encore pour leur pays qu'une explosion de haine. En 1813,
-l'Allemagne, soulevée par notre invasion, n'avait pas seulement poussé
-un cri de nationalité et d'unité[466]. Alors était apparue, pour la
-première fois, l'idée d'une grande patrie allemande, réunissant et
-absorbant toutes les petites patries particulières, et même
-revendiquant, contre les États voisins, les territoires où elle
-prétendait reconnaître l'empreinte germanique. Mais, en 1815, au lieu
-de l'unité attendue, le congrès de Vienne avait consacré, dans
-l'organisation de la Confédération germanique, ce que M. Saint-Marc
-Girardin a spirituellement appelé «le mal de la petitesse et de la
-dislocation»; au lieu de la liberté promise, les gouvernements
-allemands, soutenus par la Sainte-Alliance, s'étaient appliqués à
-rétablir leur pouvoir absolu et avaient traité en ennemis, ou du moins
-en suspects, les patriotes de 1813. Sous le coup de cette déception,
-l'idée de l'unité parut s'effacer ou être reléguée au second plan. Les
-plus ardents, tournant toute leur colère contre leurs princes,
-s'absorbèrent dans la lutte pour la liberté locale, lutte morcelée sur
-cent théâtres différents et prenant ainsi un caractère plus
-autonomique qu'unitaire; ils s'y trouvaient même amenés à se servir
-des idées françaises, heureux et presque reconnaissants, quand leur
-venait d'Occident un souffle de liberté plus vif ou, comme en 1830, un
-vent de tempête révolutionnaire[467]: du reste, malgré ce secours, ils
-ne faisaient pas grand progrès. Pendant ce temps, la masse de la
-nation, découragée, dégoûtée de la politique, revenait à l'étude, et,
-comme a dit M. Klaczko, se «replongeait dans les immensités de la
-pensée, pour y chercher l'oubli». Les uns, devenus dévots du
-romantisme, «se mettaient à genoux devant l'idéal». Les autres,
-occupés à refaire toutes les connaissances humaines d'après le verbe
-de Hegel, s'enfouissaient pour ainsi dire dans cette colossale
-besogne, étrangers aux bruits du dehors, broyant tous les sentiments,
-sous la formidable meule de la nouvelle dialectique, et apprenant de
-cette philosophie l'indifférence suprême, produite par la prétention
-de tout comprendre. Henri Heine a fait, avec son _humour_ habituelle,
-le portrait de cette Allemagne «immobile et livrée à un profond
-sommeil». «Je la parcourus, jeune encore, dit-il, et observai ces
-hommes endormis. Je vis la douleur sur leurs visages; j'étudiai leur
-physionomie; je leur mis la main sur le coeur, et ils commencèrent à
-parler dans leur sommeil somnambulique: discours entrecoupés dans
-lesquels ils me révélaient leurs plus secrètes pensées. Les gardiens
-du peuple, bien enveloppés dans leurs robes de chambre d'hermine,
-leurs bonnets d'or bien enfoncés sur les oreilles, étendus dans de
-grands fauteuils de velours rouge, dormaient aussi et même ronflaient
-de grand coeur. Cheminant ainsi avec le havre-sac et le bâton, je dis
-et je chantai à haute voix ce que j'avais découvert sur la figure de
-ces hommes endormis, ce que j'avais surpris des soupirs de leurs
-coeurs. Tout demeura tranquille autour de moi, et je n'entendis que
-l'écho de mes propres paroles.» Sans doute, comme le donne à entendre
-Heine, la grande idée allemande, la passion unitaire n'était pas
-morte, mais enfin elle sommeillait.
-
-[Note 466: Sur les phases diverses de l'agitation unitaire en
-Allemagne, voyez les articles intéressants publiés par M. Julian
-KLACZKO, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1862 et du 15
-janvier 1863.]
-
-[Note 467: «Nous vivions et pensions dans les journaux étrangers, a
-dit l'un de ces libéraux allemands; nous étions là chez nous, bien
-plus que dans notre patrie.»]
-
-Prolonger ce sommeil, tel était notre intérêt manifeste, telle devait
-être notre politique. Nos gouvernements s'y étaient appliqués depuis
-vingt-cinq ans, quand, tout à coup, dans l'émotion causée par le
-traité du 15 juillet, il se fit un tel bruit en France, que, sans y
-penser, on se trouva avoir réveillé le dormeur. Celui-ci se redressa,
-avec un grognement menaçant. Alors reparurent, au delà du Rhin, ces
-grands mots d'unité allemande, de patrie allemande, de gloire
-allemande, que les princes proscrivaient naguère comme suspects de
-sédition et que les peuples semblaient avoir oubliés. On s'exalta à
-les prononcer, à les répéter, à les crier, à les chanter. Il fut
-bientôt visible qu'un changement immense s'accomplissait, que
-l'Allemagne contemplative et immobile s'effaçait pour laisser
-apparaître une Allemagne active, ambitieuse, farouche, impatiente de
-jouir, de dominer, de tenir le premier rôle parmi les maîtres du monde
-réel. Au bout de quelques mois, la crise orientale était finie; les
-derniers bruits de guerre s'éteignaient en France; personne n'y
-parlait plus du Rhin ni même ne se souvenait de la colère germanique;
-mais, chez nos voisins, l'agitation unitaire survivait à la cause
-accidentelle qui l'avait produite. Journaux et livres, science et art,
-manifestations des peuples et des princes, tout contribuait à grossir
-le courant vers une patrie une, sous l'hégémonie de la Prusse, à
-aviver la haine et le mépris de la France. L'anniversaire de la
-bataille de Leipzig devenait la grande fête nationale[468]. Ce
-mouvement ne devait plus s'arrêter, et notre génération ne sait que
-trop jusqu'où il a conduit l'Allemagne, la France et le monde.
-
-[Note 468: En 1842, par exemple, à l'occasion de cet anniversaire, le
-roi de Prusse prononçait, devant les princes allemands réunis pour
-assister aux manoeuvres de son armée, un discours tout rempli
-d'invocations à l'unité germanique et tout enflammé des passions de
-1813; à la même date, le roi de Bavière inaugurait le Walhalla, sorte
-de temple élevé à la patrie allemande, et où, pour bien montrer le
-genre de gloire qu'on rêvait pour elle, on faisait figurer Alaric,
-Genséric, Odoacre et Totila; enfin, sur un autre point, ce jour était
-également choisi pour poser la première pierre de la forteresse d'Ulm,
-qui devait compléter le système de fortifications élevées, en
-exécution des traités de 1815, contre la France et à ses dépens.]
-
-Histoire étrange que celle de cette unité allemande, si funeste à
-notre grandeur, et qui semble cependant n'avoir toujours progressé que
-par notre fait, aussi bien à l'origine, en 1813, que plus tard, en
-1848, en 1866, en 1870. Entre ces dates néfastes de l'imprévoyance
-française, il convient d'inscrire 1840. Le ministère du 1er mars, qui
-ne nous rappelle, en France, qu'un accident passager de notre
-politique, marque une époque dans l'histoire de nos voisins. Ceux-ci
-ne s'y trompent pas. «Ce fut là le jour de la conception de
-l'Allemagne», écrivait récemment un Prussien[469]. Dès novembre 1840,
-au milieu même des événements, M. de Metternich, après avoir noté que,
-dans tous les pays germaniques, «le sentiment national était monté
-comme en 1813 et 1814», ajoutait: «M. Thiers aime à être comparé à
-Napoléon; eh bien, en ce qui concerne l'Allemagne, la ressemblance est
-parfaite et la palme appartient même à M. Thiers. Il lui a suffi d'un
-court espace de temps pour conduire ce pays là où dix années
-d'oppression l'avaient conduit sous l'Empereur[470].» Un peu plus
-tard, en 1854, rappelant ses souvenirs de 1840, Henri Heine écrivait:
-«M. Thiers, par son bruyant tambourinage, réveilla de son sommeil
-léthargique notre bonne Allemagne et la fit entrer dans le grand
-mouvement de la vie politique de l'Europe; il battait si fort la diane
-que nous ne pouvions plus nous rendormir, et, depuis, nous sommes
-restés sur pied. Si jamais nous devenons un peuple, M. Thiers peut
-bien dire qu'il n'y a pas nui, et l'histoire allemande lui tiendra
-compte de ce mérite[471].»
-
-[Note 469: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_.--Cet historien
-ajoute: «C'en était fini, pour l'élite de la nation, des idées
-françaises. Le courant, jusqu'alors souvent arrêté, de l'amour de la
-liberté nationale et historique prit à jamais le dessus, dans ces
-heures d'agitation, sur le courant rationnel français de l'esprit de
-révolution.»]
-
-[Note 470: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 447 et 503.]
-
-[Note 471: _Lutèce_, Épître dédicatoire, p. 6.]
-
-En 1840, notre gouvernement était trop mal informé des choses
-d'outre-Rhin pour discerner toute la portée de ce mouvement unitaire.
-Du moins, en devait-il voir et entendre assez pour ne pas douter que
-la Confédération germanique ne fît au besoin cause commune avec les
-quatre puissances. Comme l'écrivait alors M. de Metternich,
-«l'Allemagne tout entière était prête à accepter la guerre, et cela
-_de peuple à peuple_[472].» Au cas donc où la France en appellerait
-aux armes, elle rencontrerait devant elle, au grand complet, cette
-vieille coalition qui avait tenté de se reformer après 1830, mais que
-notre alliance avec l'Angleterre et notre prudente sagesse avaient
-fait alors avorter; non pas la coalition incertaine, mal armée, de
-1792, mais celle de la fin de l'Empire, passionnée, résolue, sûre
-d'elle-même et de ses forces. Nos ambassadeurs ne manquaient pas d'en
-avertir M. Thiers. Dès le 8 août, M. de Barante lui écrivait de
-Saint-Pétersbourg: «Si nous faisions grand bruit en parlant de
-bouleversement général, de conquête, de guerre d'invasion, nous nous
-trouverions aussitôt en face de l'Europe de 1813. Le même esprit y
-règne et se réveille à la moindre idée de nos prétentions ambitieuses.
-Les souvenirs sont encore tout vifs[473].» Lord Palmerston, dans les
-dépêches qu'il faisait communiquer au gouvernement français, lui
-donnait, sous forme de menaces, des avertissements non moins utiles à
-méditer. «Si la voie ouverte par M. Thiers continuait à être suivie,
-disait-il, l'Europe devrait penser que les desseins actuels de la
-France sont semblables à ceux qui, pendant la République et l'Empire,
-forcèrent l'Europe à s'unir pour résister à ses agressions; dans ce
-cas, l'Europe pourrait se convaincre de la nécessité de prévenir ces
-desseins par une combinaison de moyens défensifs pareils à ceux
-qu'elle employa alors pour protéger ses libertés[474].»
-
-[Note 472: Lettre du 8 novembre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_,
-t. VI, p. 447).]
-
-[Note 473: C'était presque à chaque page de sa correspondance, que M.
-de Barante jetait, comme un menaçant avertissement, cette date de
-1813. Avant même le traité du 15 juillet, il écrivait, le 18 mars
-1840, à M. Guizot: «La guerre viendra, non pas la guerre de 1792, mais
-celle de 1813: une coalition bien unie, de grandes armées animées des
-traditions encore vives de leurs derniers succès, composées d'une
-façon presque aussi nationale que la nôtre, et d'un tout autre esprit
-que les troupes mercenaires du siècle dernier.» Le 14 avril, il
-répétait à M. Bresson: «L'Europe veut la paix...; mais si la guerre
-éclatait, elle se combinerait comme en 1813.» Enfin il écrivait à un
-de ses fils, le 22 décembre: «Le napoléonisme de journaux et de
-tribune nous a reportés en 1813. C'est payer cher des paroles.»
-(_Documents inédits._)]
-
-[Note 474: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 20 octobre
-1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
-
-Il est vrai qu'à entendre ceux qui, en France, poussaient à la guerre,
-à lire leurs journaux, nous avions en main une arme puissante,
-terrible, nous permettant de braver la coalition: c'était la
-propagande révolutionnaire. L'Europe prétendait revenir à 1813; nous
-lui répondrions en revenant à 1792. Libre à elle de refaire une
-Sainte-Alliance; il nous suffirait de jeter un appel, pour que partout
-les peuples opprimés secouassent leur joug, brisassent leurs fers. Ces
-déclamations nous sont connues; elles avaient cours parmi les
-«patriotes» de 1830 et de 1831; ce programme est celui que
-développaient alors, avec accompagnement d'émeutes dans la rue, les
-Lamarque et les Mauguin, celui contre lequel Casimir Périer livrait le
-tragique combat qui lui coûta la vie et lui donna la gloire. C'est en
-triomphant, non sans peine ni péril, de cette politique de propagande,
-que la monarchie de Juillet avait fondé son pouvoir en France, acquis
-son crédit en Europe. On prétendait donc lui arracher le reniement de
-cette ancienne victoire. On voulait qu'après dix ans de règne
-pacifique, bien assise chez elle, considérée de ses voisins, à une
-époque de tranquillité générale, elle arborât subitement ce drapeau de
-révolution qu'elle avait eu le courage d'écarter, dans l'incertitude
-de ses premiers jours, quand tout, chez elle et autour d'elle, était
-trouble et exaltation. Ne voyait-on pas qu'elle y perdrait tout
-d'abord son honneur?
-
-Et pour quel profit? Cette arme de la guerre révolutionnaire
-était-elle aussi efficace, aussi puissante qu'on le prétendait? Quelle
-réalité y avait-il derrière ces menaces déclamatoires? Depuis
-l'époque légendaire de 1792 que l'on évoquait, bien des changements
-s'étaient accomplis chez nous et autour de nous. «En France,
-aujourd'hui, écrivait M. Guizot, le 13 octobre 1840, je crois à la
-violence révolutionnaire, je ne crois pas à l'élan révolutionnaire de
-la nation[475].» Le mot était profond et vrai. Les haines, les
-convoitises, l'esprit de discorde, de révolte et d'anarchie,
-fermentaient toujours dans certains bas-fonds et menaçaient la
-société. Mais un mouvement puissant, général, soulevant le peuple
-entier, le poussant à accomplir par la force, au dedans ou au dehors,
-une grande transformation, on l'eût vainement cherché. Par contre, il
-s'était répandu, dans ce peuple, des préoccupations et des habitudes
-de bien-être qui le rendaient plus que jamais soucieux de sa
-tranquillité, réfractaire aux aventures. La gauche elle-même, cette
-gauche qui criait si fort, était, au fond, fatiguée comme la nation
-entière; il y avait chez elle moins de passion que de routine
-révolutionnaire; elle n'était pas plus en mesure de réaliser ses
-menaces que de tenir ses promesses. Et puis, en Europe, où
-pouvions-nous nous flatter que notre appel à la révolte trouvât écho?
-Au delà du Rhin, on l'a vu, la nation était notre ennemie plus encore
-que les gouvernements. Si les Italiens et les Polonais n'avaient pas
-contre nous les mêmes préventions, les uns étaient «énervés», les
-autres «écrasés[476]», et il n'y avait pas à attendre de ce côté un
-concours considérable. D'ailleurs, à l'étranger, autant qu'en France,
-le sentiment dominant était la lassitude des secousses passées, le
-besoin de repos. M. de Barante ne cessait d'en avertir M. Thiers.
-«Peut-être en 1830, disait-il, la propagande pouvait-elle faire des
-révolutions; aujourd'hui, elle ne ferait que des émeutes et aurait
-contre elle tout ce qui a intérêt à l'ordre public... En somme, il n'y
-a nulle analogie entre le temps présent et les souvenirs de 1792. À
-cet égard, toute illusion serait dangereuse[477].»
-
-[Note 475: Lettre au duc de Broglie. (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-[Note 476: Ces expressions sont tirées d'une autre lettre de M.
-Guizot, en date du 17 octobre 1840.]
-
-[Note 477: _Documents inédits._]
-
-Pour être impuissante contre nos ennemis, l'arme de la guerre
-révolutionnaire n'eût pas été inoffensive pour nous-mêmes. Elle
-n'était pas de celles qu'une monarchie, surtout une monarchie
-d'origine récente et encore contestée, pût manier sans risque de se
-blesser, peut-être mortellement. Les passions soulevées eussent, avant
-même de passer la frontière, exigé satisfaction à l'intérieur. La
-France avait grande chance d'être la seule ou tout au moins la
-première victime de la révolution qu'elle aurait tenté de déchaîner
-sur le monde. C'était d'ailleurs la conséquence de nos bouleversements
-successifs et de l'état troublé, instable, où ils avaient réduit notre
-pays, que les grandes émotions, bonnes ou mauvaises, y prenaient
-facilement une forme révolutionnaire. Tout se tournait en
-_Marseillaise_. Les agitateurs politiques le savaient bien; aussi
-étaient-ils à l'affût des diverses émotions, prêts à s'en emparer, à
-les pervertir, pour les faire servir à leurs desseins de renversement.
-Ainsi avaient-ils fait maintes fois des aspirations libérales; ainsi
-cherchaient-ils à faire des susceptibilités patriotiques: perfide
-manoeuvre qui condamnait les hommes d'ordre à paraître combattre les
-sentiments les plus nobles, ici la liberté, là le patriotisme. En
-octobre 1840, à lire les journaux, à considérer la physionomie de la
-population, à entendre ses chants, à assister à ses démonstrations
-diverses, il était de plus en plus manifeste que l'agitation
-républicaine, radicale, démagogique, croissait avec l'agitation
-belliqueuse, qu'elle s'en servait, que toutes deux se mêlaient, et que
-la première tendait à dominer la seconde. Aussi pouvait-on augurer des
-désordres qu'amènerait la guerre elle-même, par ceux que produisait
-déjà la seule menace de cette guerre. Les contemporains avaient bien
-le sentiment du danger[478]. «La guerre est encore le moindre des maux
-que je redoute, disait Henri Heine, le 3 octobre. À Paris, il peut se
-passer des scènes près desquelles tous les actes de l'ancienne
-révolution ne ressembleraient qu'à des rêves sereins d'une nuit
-d'été. Les Français seront dans une mauvaise position, si la majorité
-des baïonnettes l'emporte ici[479].» De Londres, M. Guizot ne pouvait
-s'empêcher d'écrire à M. de Broglie: «Je suis inquiet du dedans plus
-encore que du dehors. Nous retournons vers 1831, vers l'esprit
-révolutionnaire exploitant l'entraînement national[480].» Le _Journal
-des Débats_ disait: «Le travail des factions pour s'emparer de la
-question extérieure et la changer en une question de révolution
-intérieure, est patent... Il faut que le pays le sache: il court en ce
-moment deux dangers, un danger extérieur et un danger intérieur...
-L'agitation des esprits ouvre aux factions une chance inattendue; la
-guerre est un noble prétexte; une révolution est leur but[481].»
-
-[Note 478: Béranger écrivait, le 12 octobre 1840: «Quelques-uns
-veulent la guerre par patriotisme plus ou moins éclairé; beaucoup
-d'autres, parce qu'on suppose qu'elle tournerait au détriment du
-pouvoir actuel.»]
-
-[Note 479: _Lutèce_, p. 126.]
-
-[Note 480: Lettre du 13 octobre 1840.--Quelques semaines plus tard,
-commentant cette idée à la tribune de la Chambre, M. Guizot disait:
-«Je respecte, j'honore l'entraînement national, même quand il
-s'égare... Mais au sortir des grandes secousses politiques, il reste,
-dans la société, quelque chose qui n'est pas du tout l'entraînement
-national, qui n'a rien de commun avec lui, quelque chose que je
-n'honore pas, que je n'aime pas, que je crains profondément, l'esprit
-révolutionnaire. Ce qui a fait, non-seulement aujourd'hui, mais à tant
-d'époques diverses, ce qui a fait la difficulté de notre situation,
-c'est ce contact perpétuel de l'esprit révolutionnaire et de
-l'entraînement national; c'est l'esprit révolutionnaire essayant de
-s'emparer, de dominer, de tourner à son profit l'entraînement
-national, sincère et généreux.» (Discours du 25 novembre 1840.)]
-
-[Note 481: 6 octobre 1840.]
-
-Après ce long examen, nous pouvons conclure. Nulle chance de s'en
-tenir à une guerre limitée et politique; elle serait forcément
-générale contre toute l'Europe coalisée, gouvernements et peuples;
-elle serait révolutionnaire avec tous les risques et sans les forces
-de la révolution. La France se trouvait donc placée en face de cette
-perspective: l'écrasement au dehors et l'anarchie au dedans. C'eût été
-1870 et 1871 trente ans plus tôt.
-
-
-XI
-
-Entre la politique belliqueuse, si violemment réclamée par la partie
-bruyante de l'opinion, et la politique pacifique que la situation de
-la France et de l'Europe semblait imposer, le ministère devait
-choisir. Impossible d'éviter ou d'ajourner ce choix. Les événements
-qui se précipitaient en Orient, l'émotion extrême qu'ils soulevaient
-en France, exigeaient qu'un parti fût pris, sans perdre une heure,
-sans laisser la moindre équivoque. M. Thiers le comprenait, et il en
-éprouvait une singulière angoisse. Sa belle humeur, d'ordinaire un peu
-légère et présomptueuse, s'était évanouie. «Si vous saviez, disait-il
-plus tard, de quels sentiments on est animé, quand d'une erreur de
-votre esprit peut résulter le malheur du pays!... J'étais plein d'une
-anxiété cruelle.» Il avait trop d'intelligence pour n'être pas frappé
-du péril manifeste d'une telle guerre. Mais, en même temps, il était
-troublé du tapage des journaux et de l'effervescence de l'opinion.
-Après s'être avancé comme il l'avait fait, reculer ou seulement
-s'arrêter lui semblait difficile. Des motifs d'ordre très-inégal
-agissaient sur lui: d'abord, la susceptibilité patriotique, le
-sentiment que la France ne pourrait laisser le champ libre aux autres
-puissances, sans déchoir; ensuite, l'amour-propre, l'irritation de son
-insuccès, l'excitation d'esprit, suite naturelle de la campagne qu'il
-menait depuis deux mois, le souci de sa popularité et de son renom de
-ministre «national», sa dépendance envers la gauche, un certain goût
-des aventures et la séduction d'un grand rôle militaire. Il cherchait
-d'ailleurs à se persuader qu'il lui suffirait d'armer; que l'Europe
-redoutait trop la guerre pour l'affronter, lorsqu'elle nous y croirait
-décidés, et qu'elle deviendrait aussitôt très-coulante, si une fois
-nous étions sérieusement menaçants. Quant à l'agitation
-révolutionnaire, il ne la pouvait nier; mais, disait-il, elle était
-inévitable aux approches de toute guerre, et si cette perspective
-suffisait pour nous arrêter, la France serait à la merci de
-l'étranger.
-
-Ces raisons ne rassuraient pas cependant tous les autres ministres. Si
-habitués qu'ils fussent à s'effacer derrière le président du conseil,
-plusieurs d'entre eux se troublaient à la pensée d'une responsabilité
-qui menaçait de devenir si lourde. Fait significatif, les plus
-pacifiques étaient les ministres de la guerre et de la marine, le
-général Cubières et l'amiral Roussin; le premier disait tout haut,
-trop haut même parfois, que nous ne serions pas prêts avant un an; le
-second, s'autorisant de l'expérience acquise pendant son ambassade à
-Constantinople, affirmait qu'il ne fallait faire aucun fond sur
-l'armée et la flotte du pacha. M. Cousin était aussi fort animé contre
-la guerre et exposait ses craintes avec une chaleur éloquente[482].
-D'autres se montraient hésitants et mal à l'aise. Dans ces conditions,
-un accord était difficile. «La confusion règne aux alentours du
-cabinet, écrivait-on des Tuileries, le 4 octobre; les ministres se
-réunissent par groupes et tiennent conseils sur conseils; ils ne
-savent plus ce qu'ils ont à faire et ne peuvent se décider sur
-rien[483].» Ajoutez, pour augmenter le désarroi, que les journaux de
-gauche, informés des divisions du ministère, intervenaient bruyamment
-dans ses délibérations, et lançaient les menaces les plus terribles
-contre «ceux qui faibliraient». Ces menaces n'étaient pas sans effet
-sur le président du conseil; elles le faisaient pencher de plus en
-plus vers une politique ou tout au moins vers une attitude guerrière.
-Seulement, quand il s'agissait de préciser en quoi elle consisterait,
-son embarras devenait grand. Augmenter les armements en leur donnant
-une publicité comminatoire, envoyer la flotte devant Alexandrie avec
-annonce qu'elle s'opposerait par la force à toute attaque des alliés
-contre l'Égypte, recommencer en Orient une sorte d'expédition d'Ancône
-et se saisir de quelque point de l'empire ottoman, toutes ces idées
-étaient mises en avant, mais sans conclusion nette et surtout sans
-indication de ce que l'on ferait après et du but auquel on tendait. En
-somme, M. Thiers désirait faire quelque chose, mais ne savait pas
-bien quoi[484]. Il n'osait pas avouer aux autres, ni même s'avouer à
-lui-même qu'il marchait à la guerre; mais, sans la vouloir, il
-inclinait à faire ce qui l'y eût conduit fatalement. De tous les
-partis, c'était certainement le plus mauvais.
-
-[Note 482: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
-
-[Note 483: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le
-prince de Joinville. (_Revue rétrospective._)]
-
-[Note 484: «Pour savoir ce que le cabinet voulait faire, a écrit M.
-Duvergier de Hauranne, j'ai interrogé tout le monde, M. Thiers, M. de
-Rémusat, M. de Broglie, et j'avoue que je ne le sais pas exactement...
-Il reste prouvé pour moi, d'une part, qu'il y avait, au sein du
-cabinet et parmi ceux qui le conseillaient, des avis fort différents,
-et que l'on s'en fiait un peu aux événements pour choisir entre ces
-avis; de l'autre, que, pour ne point déranger une harmonie nécessaire,
-on évitait de s'expliquer à fond.» (_Notes inédites._)]
-
-Ce fut en cet état d'esprit que les ministres se réunirent aux
-Tuileries, pour arrêter définitivement avec le Roi la conduite à suivre.
-Louis-Philippe, à la différence de beaucoup d'autres en cette heure de
-trouble, savait très-nettement ce qu'il voulait et surtout ce qu'il ne
-voulait pas. Nul n'avait été plus animé et plus impétueux, au lendemain
-du 15 juillet. Convaincu que Méhémet-Ali résisterait efficacement et que
-l'union des quatre puissances ne durerait pas, il avait cru sans danger
-et au contraire profitable à la paix, de s'abandonner à sa très-sincère
-irritation et de le prendre de haut avec l'Europe. L'événement lui
-donnant tort, il ne mettait pas son amour-propre à s'obstiner dans son
-erreur; pour s'être trompé une fois, il ne se croyait pas condamné à se
-tromper encore; pour avoir contribué à exciter les esprits, il ne se
-jugeait pas tenu de les suivre jusqu'à l'abîme, mais se faisait au
-contraire un devoir de les en détourner. Dès le début, d'ailleurs, nous
-l'avons vu très-décidé à ne pas se laisser entraîner à la guerre, et
-disposé à surveiller son ministère tout en s'associant à sa politique.
-M. de Rémusat, avec sa finesse accoutumée, avait pénétré le fond de la
-pensée royale; le 21 septembre, il écrivait à un de ses amis: «Notre
-situation avec le Roi est actuellement bonne. Il a du goût pour son
-ministère, quoiqu'il ne lui porte pas une confiance absolue... Il jouit
-de sa quasi-popularité... Cependant, quand il croira la paix
-immédiatement menacée, il nous plantera là; il ne nous le cache guère...
-Il ne prendra pas aisément l'alarme, mais cela viendra un jour, et alors
-les liens seront brisés en un moment[485].» Ces sentiments de
-Louis-Philippe étaient connus à l'étranger. De Vienne, M. de Metternich
-y faisait directement appel, en passant par-dessus la tête des
-ministres français[486]. À Londres, les amis de la paix y trouvaient une
-raison de se rassurer[487]. Il n'était pas jusqu'à lord Palmerston qui,
-malgré ses préventions, ne fît entrer dans les éléments de sa décision
-la confiance en la sagesse royale, sauf à satisfaire sa haine en donnant
-à cette confiance une forme méprisante qui pût fournir, en France, une
-arme aux ennemis de la monarchie de Juillet[488].
-
-[Note 485: _Documents inédits._]
-
-[Note 486: Cf. entre autres deux lettres du 20 août 1840, adressées au
-comte Apponyi. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 440 et
-441.)]
-
-[Note 487: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du
-24 août: «Mon frère m'écrit de Paris que le Roi est très-soucieux de
-conserver la paix et qu'en ce moment il tâte le pouls de la nation, en
-vue de régler sa propre conduite dans la crise prochaine. Bien
-qu'agissant maintenant en union apparente avec Thiers, il n'aurait
-aucun scrupule à résister à sa politique, s'il savait pouvoir compter,
-pour ses desseins pacifiques, sur quelque appui de la nation.» (_The
-Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 300.)]
-
-[Note 488: On racontait à Paris que notre chargé d'affaires à Londres,
-ayant voulu prendre une attitude comminatoire, s'était vu aussitôt
-répondre par lord Palmerston: «Je connais le Roi mieux que vous; il ne
-fera jamais la guerre.» (_Documents inédits._)--Voy. aussi plus haut,
-p. 291, l'incident analogue qui s'était produit entre M. Thiers et M.
-Bulwer.]
-
-Aussi quand, dans les premiers jours d'octobre, le ministère proposa
-de prendre des mesures conduisant plus ou moins directement à une
-rupture avec les autres puissances, Louis-Philippe n'hésita pas; il
-s'y refusa formellement, déclarant qu'il «ne voulait pas d'une guerre
-qui serait, en Europe, la lutte d'un contre quatre, et qui
-déchaînerait, en France, la révolution[489]». «Puisque l'Angleterre et
-ses alliés, ajoutait-il, nous déclarent qu'ils limiteront les
-hostilités au développement nécessaire pour faire évacuer la Syrie et
-qu'ils n'attaqueront point Méhémet-Ali en Égypte, je ne vois pas qu'il
-y ait là pour nous de _casus belli_. La France n'a point garanti la
-possession de la Syrie à Ibrahim-Pacha; et bien qu'elle soit loin
-d'approuver l'agression des puissances, et encore plus loin de vouloir
-leur prêter aucun appui, ni moral, ni matériel, je ne crois pas que
-son honneur soit engagé à se jeter dans une guerre où elle serait
-seule contre le monde entier, uniquement pour maintenir Ibrahim en
-Syrie. On objecte que les alliés vont attaquer l'Égypte. Nous verrons
-alors ce que nous aurons à faire... Dans l'état actuel des choses,
-nous n'avons qu'à attendre, en regardant bien.» Les ministres
-répondirent par l'offre de leur démission. On eût même dit qu'ils
-saisissaient avec une sorte d'empressement cette occasion de se
-retirer. Il ne leur déplaisait pas sans doute d'échapper à la
-responsabilité de mettre en pratique leur politique belliqueuse, tout
-en gardant aux yeux du pays, le bénéfice de leur attitude patriotique.
-Par contre, autour du Roi, on s'émut de voir ainsi une crise
-ministérielle s'ajouter aux complications du dehors et aux agitations
-du dedans. Louis-Philippe personnellement s'inquiétait fort d'être en
-quelque sorte dénoncé au pays, par cette démission des ministres,
-comme n'ayant pas le souci de l'honneur français. «M. Thiers,
-disait-il, va être le ministre national, tandis que je serai le Roi de
-l'étranger!» On paraissait même craindre qu'avec l'excitation des
-esprits et le réveil des passions révolutionnaires, cet événement ne
-fût le signal d'une insurrection ou de quelque tentative de régicide.
-Aussi de graves représentations, des instances émues furent-elles
-aussitôt adressées de toutes parts à M. Thiers. On le conjura
-d'attendre au moins, pour s'en aller, que l'effervescence fût un peu
-calmée. La Reine, dit-on, daigna faire elle-même appel aux sentiments
-d'attachement et de reconnaissance que le ministre devait avoir gardés
-pour la monarchie de Juillet. L'intervention la plus efficace, en
-cette circonstance, fut celle du duc de Broglie, dont nous avons eu
-plusieurs fois occasion de noter les relations avec le cabinet du 1er
-mars. Un sens très-vif de la fierté nationale et une certaine méfiance
-à l'égard de Louis-Philippe l'avaient tout d'abord incliné vers une
-politique analogue à celle du ministère; mais sa prudence commençait à
-s'alarmer[490]. Aussi, quand M. Thiers menaça de découvrir la royauté
-en donnant sa démission, il l'en détourna vivement. «Voulez-vous donc
-jouer les Espartero et vous faire ramener au pouvoir par une émeute?»
-lui demanda-t-il, et il le pressa de chercher un terrain de
-transaction sur lequel il pût s'entendre avec la couronne. Soit qu'ils
-fussent réellement touchés dans leur sentiment monarchique, soit
-qu'ils n'osassent résister à de telles instances, les ministres
-retirèrent leur démission[491].
-
-[Note 489: _Documents inédits._]
-
-[Note 490: «L'émoi est grand, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot,
-le 3 octobre 1840, et Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans des
-résolutions précipitées: j'y ferai de mon mieux.»]
-
-[Note 491: _Documents inédits._]
-
-Restait à trouver la transaction: ce n'était pas chose facile. Les
-conseils se succédaient sans aboutir, parfois singulièrement
-dramatiques; le souverain et le chef du cabinet y faisaient assaut
-d'éloquence, se brouillant et se raccommodant plusieurs fois par jour.
-Tout en s'étant rendu aux avis du duc de Broglie, M. Thiers ne se
-faisait pas faute de parler fort mal du Roi devant sa petite cour de
-journalistes[492]. Ses propos, parfois outrageants, circulaient de
-bouche en bouche[493], et l'écho s'en trouvait, le lendemain, dans les
-feuilles de centre gauche ou de gauche[494]. Dès le 4 octobre, le
-_Constitutionnel_ donnait à entendre que le premier ministre voulait
-sauver l'honneur de la France, mais qu'il rencontrait un obstacle dans
-la royauté. Les jours suivants, cette polémique continua, en
-s'aggravant[495]. Il en résultait pour le prince une situation assez
-dangereuse. «J'admire son courage, écrivait alors Henri Heine; avec
-chaque heure qu'il tarde de donner satisfaction au sentiment national
-froissé s'accroît le danger qui menace le trône bien plus terriblement
-que tous les canons des alliés[496].» Mais si Louis-Philippe se voyait
-dénoncé par les journaux aux colères des patriotes, il ne lui
-échappait pas que, d'un autre côté, la réaction pacifique était de
-jour en jour plus étendue, quoique encore un peu timide et
-silencieuse. Il sentait que cette réaction se tournait vers lui et
-attendait tout de sa sagesse et de sa fermeté. M. Villemain exprimait
-la pensée de beaucoup, quand il écrivait à M. Guizot: «La paix depuis
-dix ans est une force acquise au Roi et par le Roi. Le nom du Roi et
-son action personnelle doivent servir encore à la maintenir.» Des
-hommes politiques, des financiers, des industriels, des généraux même
-accouraient aux Tuileries pour conjurer le chef de l'État de préserver
-la France du péril auquel l'exposait la témérité du cabinet. «La
-guerre n'est pas populaire», venait lui dire un député, et celui-ci y
-mettait même une insistance si peu vaillante, que Louis-Philippe
-répondait sévèrement: «S'il faut la faire, la guerre sera
-populaire[497].» C'est que ce prince, tout ami de la paix qu'il fût,
-ne goûtait pas certains des sentiments qui faisaient repousser la
-guerre. «Vous me trouvez trop pacifique, disait-il à ses ministres. Eh
-bien! je le suis encore moins que le pays. Vous ne savez pas jusqu'où
-la pacificomanie conduira ce pays-ci[498].»
-
-[Note 492: _Ibid._]
-
-[Note 493: Nous lisons dans une lettre de M. Quinet, en date du 24
-octobre 1840: «M. Thiers prétend avec ses amis que Louis-Philippe
-fait, en se levant, sa prière comme il suit: «Mon Dieu, accordez-moi
-la platitude quotidienne.» (_Correspondance de Quinet._)]
-
-[Note 494: On lisait, à cette époque, sur le journal que l'une des
-princesses royales écrivait pour le prince de Joinville: «M. Thiers
-n'a pas insisté sur sa démission, mais ses journaux, pendant ce temps,
-jouent un singulier jeu: ils insinuent qu'il est en dissentiment avec
-la couronne, qu'il défend inutilement les intérêts nationaux contre le
-système de la paix à tout prix, et mettent désormais leur assistance à
-la condition d'une déclaration de guerre. Tout ceci ne présage rien de
-bon. J'y vois, Dieu veuille que je me trompe! la contre-partie de
-l'affaire d'Espagne en 1836. Thiers, qui sait l'immense responsabilité
-dont la guerre le chargerait, n'ose ouvertement la poser comme
-question de cabinet, et cependant il ne serait pas fâché de sauver sa
-popularité en rejetant sur le Roi les sages résolutions que l'opinion
-violente de la presse exaltée traite de lâcheté.» (_Revue
-rétrospective._)]
-
-[Note 495: Nous lisons, par exemple, dans le _Courrier français_ du 8
-octobre: «L'Angleterre a, dans la pratique du gouvernement, un grand
-avantage sur nous. Ce qu'un ministre veut, il le peut. Ici, il n'y a
-pas un acte de résolution, si mince qu'il soit, qu'il ne faille
-arracher de vive force. La note la plus pacifique coûte huit jours de
-délibérations. Le gouvernement, tiraillé par deux influences
-contraires, épuise, dans cette lutte intestine, tout ce qu'il a de
-séve et de vigueur. Les conseils se multiplient durant cinq à six
-heures par jour, et sont presque toujours une bataille sans victoire.
-Il semble qu'un mauvais génie s'étudie à ne permettre que des
-enfantements qui sont des avortements.»]
-
-[Note 496: _Lutèce_, p. 130.]
-
-[Note 497: Journal écrit par une des princesses royales pour le prince
-de Joinville. (_Revue rétrospective._)]
-
-[Note 498: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._]
-
-Cette lutte entre le Roi et le ministre ne pouvait se prolonger
-indéfiniment. L'incertitude était trop pénible à tous. «Une décision,
-une décision à tout prix, tel est le cri du peuple entier», écrivait
-alors un spectateur[499]. Sous la pression de l'impatience générale et
-du péril public, on finit par trouver, le 7 octobre, une solution,
-acceptée à la fois des deux parties. Elle consistait à abandonner la
-Syrie à la fortune de la guerre, mais en déclarant à l'Europe que la
-France n'admettrait pas qu'il fût touché à l'Égypte. Le duc de
-Broglie, qui avait suggéré cette solution, semblait s'être inspiré de
-la conduite suivie par l'Angleterre en 1823: alors, tout en nous
-laissant le champ libre en Espagne, le cabinet britannique avait posé
-un _casus belli_ pour le cas où notre intervention s'étendrait en
-Portugal. Cette sorte d'_ultimatum_ de la politique française fut
-formulé dans une note expédiée, le 8 octobre, à nos ambassadeurs près
-les quatre puissances: les termes en sont intéressants à connaître,
-car notre diplomatie ne devait jamais s'en départir. «La France,
-lisait-on dans cette note, se croit obligée de déclarer que la
-déchéance du vice-roi, mise à exécution, serait à ses yeux une
-atteinte à l'équilibre général. On a pu livrer aux chances de la
-guerre actuellement engagée, la question des limites qui doivent
-séparer, en Syrie, les possessions du sultan et du vice-roi d'Égypte;
-mais la France ne saurait abandonner à de telles chances l'existence
-de Méhémet-Ali, comme prince vassal de l'empire... Disposée à prendre
-part à tout arrangement acceptable qui aurait pour base la double
-garantie de l'existence du sultan et du vice-roi d'Égypte, elle se
-borne, dans ce moment, à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait
-consentir à la mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à
-Constantinople. Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs
-des puissances signataires du traité du 15 juillet nous prouvent qu'en
-ce point nous ne les trouverions pas en désaccord avec nous. Nous
-regretterions ce désaccord que nous ne prévoyons pas, mais nous ne
-saurions nous départir de cette manière d'entendre et d'assurer le
-maintien de l'équilibre européen. La France espère qu'on approuvera en
-Europe le motif qui la fait sortir du silence. On peut compter sur son
-désintéressement, car on ne saurait même la soupçonner d'aspirer, en
-Orient, à des acquisitions de territoire. Mais elle aspire à maintenir
-l'équilibre européen. Ce soin est remis à toutes les grandes
-puissances. Son maintien doit être leur gloire et leur principale
-ambition[500].» Le fond était net: mais la forme était modérée.
-Plusieurs des ministres avaient demandé d'abord que le _casus belli_
-fût formulé d'une façon plus agressive. Mais, au moment même où le
-conseil délibérait, lord Granville, informé de ce qui s'y passait et
-désireux de seconder les amis de la paix, était venu trouver M. Thiers
-pour lui faire des déclarations rassurantes sur les conséquences de la
-déchéance. «Les puissances, lui avait-il dit formellement, ne veulent
-pas pousser les choses jusqu'au bout.» Rendant compte, le 8 octobre, à
-lord Palmerston de sa démarche, l'ambassadeur d'Angleterre ajoutait:
-«La conséquence de cette communication a été plus de modération dans
-les termes de la note[501].»
-
-[Note 499: Lettre de Henri Heine, en date du 7 octobre 1840.
-(_Lutèce_, p. 128.)]
-
-[Note 500: Le texte entier de cette note est inséré dans les _Pièces
-historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]
-
-[Note 501: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
-
-On conçoit les raisons qui avaient permis au Roi et à M. Thiers,
-malgré leurs vues si opposées, de se réunir sur ce terrain nouveau.
-Aux yeux du ministre, la note du 8 octobre avait le mérite de ne pas
-laisser toute liberté aux autres puissances: pour n'être pas formulé
-expressément et offensivement, le _casus belli_ était posé sans
-équivoque; sans doute il ne portait que sur l'Égypte, mais ce n'était,
-de notre part, l'abandon d'aucune position antérieurement prise; comme
-l'écrivait, à ce propos, M. Thiers lui-même, «le gouvernement français
-avait toujours déclaré que l'importance de la question d'Orient ne
-résidait pas, à ses yeux, dans l'extension un peu plus ou un peu moins
-considérable des territoires que conserveraient le sultan et le
-pacha[502]. Quant à Louis-Philippe, il voyait, dans cette note,
-l'avantage, sinon de supprimer toutes les chances de guerre, du moins
-de les diminuer notablement; le champ des aventures se trouvait
-circonscrit. Et puis n'était-il pas garanti contre le risque de voir
-se réaliser le _casus belli_ posé, puisque les puissances déclaraient
-n'avoir aucune intention d'exécuter la déchéance contre Méhémet-Ali?
-Or le Roi n'était pas homme à refuser à la France le plaisir de mettre
-la main sur le pommeau de son épée, s'il avait assurance qu'elle ne
-serait pas ainsi sérieusement exposée à la tirer du fourreau.
-
-[Note 502: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, en date du 10 octobre
-1840. (_Documents inédits._)]
-
-En même temps que cette attitude était arrêtée, le Roi et son
-ministère s'accordèrent aussi pour prendre quelques mesures
-importantes. La première fut la convocation des Chambres pour le 28
-octobre: c'était faire entrevoir la possibilité de déterminations
-graves, notamment en ce qui concernait le développement de nos
-armements; mais c'était aussi donner satisfaction aux conservateurs,
-qui accusaient, depuis quelque temps, M. Thiers, de jouer au
-dictateur, de substituer les journaux au parlement et de s'imposer par
-ce moyen à la couronne[503]. L'autre mesure fut le rappel, dans les
-eaux de Toulon, de l'escadre du Levant, alors dans le golfe de
-Salamine: d'une part, si les événements devaient tourner à la guerre,
-il paraissait plus avantageux d'avoir nos forces maritimes, au bout du
-télégraphe, pour les lancer partout où leur action serait jugée utile;
-d'autre part, en éloignant nos vaisseaux du théâtre où opéraient ceux
-de l'Angleterre, on évitait que la politique de la France et la paix
-du monde fussent à la merci d'une querelle de matelots, querelle que
-l'excitation des deux marines pouvait justement faire craindre. La
-décision était donc sage: toutefois, au moment où elle fut prise, elle
-avait une apparence de reculade: il n'en fallait pas tant pour fournir
-prétexte aux attaques de la presse et produire dans le public «une de
-ces impressions incertaines et tristes qui affaiblissent le pouvoir,
-même quand il a raison[504]».
-
-[Note 503: Dans la seconde moitié de septembre, le _Journal des
-Débats_ et la _Presse_ avaient souvent réclamé la réunion du
-parlement, et c'étaient alors les journaux ministériels qui la
-repoussaient. On racontait que M. Thiers avait répondu au Roi, la
-première fois que celui-ci avait parlé de convoquer les Chambres:
-«Mais les Chambres, c'est la paix!»]
-
-[Note 504: Expressions de M. Guizot.]
-
-
-XII
-
-Les ministres anglais étaient réunis en conseil, quand leur parvint la
-note du 8 octobre. Ils furent agréablement surpris de la trouver si
-modérée: le fracas de nos manifestations belliqueuses leur avait fait
-attendre tout autre chose. Cet étonnement ne laissait même pas que de
-se traduire par un sourire légèrement railleur. Nous leur faisions un
-peu l'effet d'une montagne qui accouche d'une souris[505]. Toutefois,
-ils n'écoutèrent pas lord Palmerston, qui arguait de notre modération
-pour pousser plus loin ses avantages, et qui parlait déjà de réduire
-Méhémet-Ali à l'Égypte viagère: ils repoussèrent «ce marchandage»,
-plus digne «d'un colporteur que d'un homme d'État[506]», et
-arrêtèrent, au contraire, qu'il serait répondu au gouvernement
-français sur «un ton conciliant». Cette décision fut prise le 10
-octobre. Lord Palmerston, habitué à n'agir qu'à sa tête, chercha à en
-éluder ou tout au moins à en ajourner l'exécution. À ceux qui le
-pressaient, il répondait qu'on allait prochainement recevoir la
-nouvelle de l'évacuation totale de la Syrie et qu'on serait alors en
-meilleure situation pour négocier. Il fallut l'intervention de la
-Reine elle-même, toujours conseillée par le roi des Belges[507], pour
-décider enfin l'obstiné et impérieux ministre à faire quelque
-chose[508]. Le 15 octobre, il expédia, de plus ou moins bonne grâce,
-à lord Ponsonby des instructions l'invitant à «recommander fortement
-au sultan», au cas où Méhémet-Ali se soumettrait, «non-seulement de le
-rétablir comme pacha d'Égypte, mais de lui donner aussi l'investiture
-héréditaire de ce pachalik[509]». Communication de ces instructions
-fut aussitôt donnée au gouvernement français; le cabinet anglais lui
-montrait par là le compte qu'il tenait des désirs et aussi des menaces
-contenus dans la note du 8 octobre.
-
-[Note 505: M. Charles Greville, dans son journal, à la date du 10
-octobre, constate cette surprise des ministres anglais à la réception
-d'une note si «modérée» et si «terne». «J'allai trouver immédiatement
-Guizot, ajoute-t-il, et je lui dis que la réception de la note avait
-changé très-heureusement les choses, qu'elle avait causé une
-très-grande satisfaction, mais que les ministres n'étaient
-certainement pas préparés à une communication si modérée. Il rit,
-haussa les épaules et dit qu'il ne pensait pas qu'ils fussent plus
-étonnés que lui, qu'on avait été plus loin qu'il n'était besoin, que
-lui-même, si désireux qu'il fût de la paix, n'aurait jamais pu se
-décider à aller jusque-là. Il ne me cacha pas et même me dit en
-propres termes qu'il trouvait cela peu honorable, en désaccord criant
-avec le langage tenu antérieurement et avec tant de fastueux
-préparatifs. Je lui répondis que je ne comprenais pas, en effet,
-comment une telle note pouvait émaner des mêmes gens que toutes les
-menaces que nous avons naguère entendues, et j'ajoutai que M. Thiers,
-malgré tout son savoir-faire, aurait quelque difficulté à défendre à
-la fois, devant les Chambres, sa note et ses armements. Guizot ne
-paraissait pas du tout chagrin à l'idée que Thiers s'était mis dans
-une mauvaise passe, mais il était très-mécontent de la figure faite
-par la France.» (_The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 336,
-337.)--Le 17 octobre, la princesse de Metternich notait sur son
-journal que l'on venait de recevoir de M. Thiers une dépêche «si
-conciliante que M. de Sainte-Aulaire lui-même en avait paru surpris».
-(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 419.)]
-
-[Note 506: Expressions de M. Charles Greville.]
-
-[Note 507: M. Greville disait alors du roi Léopold qu'il était «fou de
-frayeur».]
-
-[Note 508: _The Greville Memoirs_, t. II, p. 336 à 340.]
-
-[Note 509: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Si l'on pouvait ainsi apercevoir quelques symptômes de détente dans la
-politique des cabinets étrangers, par contre, aucun apaisement ne se
-produisait, en France, dans la partie remuante et parlante de
-l'opinion. L'agitation belliqueuse y prenait un caractère de plus en
-plus ouvertement révolutionnaire. Les violences factieuses de la
-presse dépassaient toute mesure. Le _Journal des Débats_ n'exagérait
-pas, quand il s'écriait, le 13 octobre: «Qu'on lise les journaux
-radicaux, ceux de Paris et des départements! Y a-t-il encore des lois,
-une charte, une monarchie, une France? Y a-t-il un gouvernement? Ou
-bien sommes-nous déjà en pleine anarchie? De tous côtés, ce sont des
-exaltations furieuses, un incroyable débordement de passions qui ne
-connaissent plus de frein. Quiconque est soupçonné d'être favorable à
-la paix, on le dénonce comme un traître, un lâche, un ennemi de la
-France, et ce sont les journaux ministériels eux-mêmes qui donnent ce
-scandale. Les lois, on les brave ouvertement. La Charte, on déclare
-tout haut qu'on ne s'en inquiète pas. La royauté, on l'insulte sans
-mesure, sans pudeur. Les Chambres, on les menace; on leur montre en
-perspective la colère du peuple... Le parti révolutionnaire parle en
-maître... Voilà comment se préparent par les violences de la parole
-les violences de l'action!» À cette même date, dans un pamphlet
-intitulé: _Le pays et le gouvernement_, M. de Lamennais employait
-toutes les ressources de sa rhétorique, si étrangement mélangée de
-colère et de pitié, à exaspérer le pauvre contre le riche, le
-prolétaire contre la société, comme si la perspective d'une guerre
-étrangère l'eût encouragé à provoquer en même temps une guerre
-sociale[510]. Ces excitations produisaient leur effet. À Paris et dans
-beaucoup de villes de province, la rue prenait un aspect sinistre;
-chants, cris, promenades, manifestations diverses, tout présageait
-l'émeute. Le 12 octobre, il fallut disperser par la force un
-rassemblement formé devant le ministère de la guerre. D'autres
-tentatives de désordre se produisaient dans les départements. Aussi,
-pendant que le _National_ se félicitait que la «Révolution eût repris
-son énergie», le _Journal des Débats_ s'écriait, épouvanté: «Je ne
-sais quel air de révolution s'est répandu sur tout le pays[511].»
-
-[Note 510: Cette publication excita la plus vive indignation chez les
-gens d'ordre. M. de Viel-Castel écrivait sur son journal, à la date du
-13 octobre: «C'est une des productions les plus atroces qui aient paru
-depuis Babeuf.» (_Documents inédits._)--Nous lisons dans le journal
-écrit par l'une des princesses royales: «M. de Lamennais a lâché une
-brochure, véritable hurlement d'une bête enragée impatiente de se
-jeter sur tout l'ordre social.» (_Revue rétrospective._)]
-
-[Note 511: Articles du 12 et du 15 octobre 1840.]
-
-Mais plus l'anarchie se montrait à nu, plus elle faisait peur et
-horreur. À mesure que les belliqueux de 1840 trahissaient leur
-ressemblance avec ceux de 1831, le parti de la résistance se
-retrouvait, lui aussi, animé des sentiments qui l'avaient autrefois
-jeté dans les bras de Casimir Périer, et cherchait sous quel chef il
-pourrait recommencer le même combat contre le même ennemi. Pour ne pas
-faire encore autant de bruit que les prétendus patriotes, ces
-pacifiques étaient néanmoins bien revenus de leur première timidité.
-On en pouvait juger par l'énergie vraiment désespérée avec laquelle le
-_Journal des Débats_ sonnait le tocsin de la royauté, de la patrie, de
-la société en péril. À ce bruit, les bourgeois se réveillaient; la
-crainte leur donnait du courage: ils ne se sentaient plus seuls, et,
-osant parler à leur tour «des volontés de la nation», ils signifiaient
-très-haut qu'elle repoussait la guerre.
-
-Entre ces deux courants, qui se heurtaient si violemment, la situation
-de M. Thiers devenait de plus en plus fausse. Il ne pouvait inspirer
-confiance à la réaction pacifique; celle-ci se faisait contre lui, le
-craignait, le maudissait, avec excès même, car elle s'en prenait à lui
-non-seulement de ses fautes, qui étaient grandes, mais de tous les
-malheurs d'une situation dont il n'était pas seul responsable. D'autre
-part, si aventureux que fût le ministre, il ne pouvait être davantage
-l'homme du mouvement belliqueux: il n'était pas assez décidé à faire
-bon marché de la sécurité du pays et de l'avenir de la monarchie.
-Vainement déployait-il tout son art à caresser les journalistes, les
-gardant longtemps dans son cabinet, leur prodiguant ses confidences,
-les recevant à sa table, il était visible que ce jeu était à bout. Des
-grondements menaçants se faisaient entendre dans la presse de gauche,
-naguère ministérielle. Quant aux feuilles radicales qui tendaient de
-plus en plus à prendre la tête du parti de la guerre, il y avait
-longtemps qu'elles maltraitaient le ministre du 1er mars comme un
-simple conservateur. La révolution, à les entendre, aimait mieux un
-adversaire déclaré qu'un enfant bâtard qui n'appelait sa mère qu'aux
-jours des dangers personnels et la reniait quand son ambition était
-satisfaite[512].
-
-[Note 512: M. Edgar Quinet écrivait, dans une de ses lettres, le 14
-octobre 1840: «Le ministère ruse, faiblit, atermoie... Quelle affreuse
-et infâme comédie!»]
-
-Cette double attaque du dedans, s'ajoutant aux embarras et aux périls
-du dehors, faisait plus que jamais désirer à M. Thiers et à ses
-collègues de s'en aller[513]. Le duc de Broglie, bien placé pour
-connaître le fond des coeurs, écrivait à M. Guizot: «Le cabinet ne
-demande pas mieux que de se retirer. Le gros des ministres trouve la
-charge trop lourde, et leur chef sera charmé de passer le fardeau à
-d'autres, en gardant la popularité pour lui[514].» Telle avait déjà
-été la tactique de M. Thiers en 1836. On eût dit qu'au pouvoir, sa
-préoccupation principale fût de soigner sa sortie, et que le ministre
-s'inquiétât avant tout de la figure que pourrait faire, le lendemain,
-le député de l'opposition. En 1840, il tenait à ce que sa retraite
-parût celle, non d'un présomptueux maladroit qui recule, impuissant et
-effrayé, devant les difficultés qu'il a soulevées, mais d'un patriote
-auquel la lâcheté d'autrui ne permet pas de défendre jusqu'au bout
-l'honneur national. Être l'homme qui jette son pays dans une guerre
-désastreuse, c'est une effroyable responsabilité; mais avoir voulu une
-guerre qui ne se fait pas peut fournir l'occasion d'une pose
-flatteuse.
-
-[Note 513: Dès le 9 octobre, M. Thiers avait écrit à M. de
-Sainte-Aulaire: «Je ne serai point un obstacle à la paix et je me
-retirerai de grand coeur pour la rendre moins difficile.» (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 514: Lettre du 19 octobre 1840. (_Documents inédits._)]
-
-D'ailleurs l'accord momentané qui s'était conclu sur la note du 8
-octobre n'avait pas supprimé toutes les causes de dissidence entre le
-Roi et son ministre. À peine quelques jours s'étaient-ils écoulés, que
-cette dissidence réapparaissait. M. Thiers voulait pousser plus avant
-encore les préparatifs militaires; dès le 9 octobre, il écrivait à M.
-Guizot: «La position s'aggravant d'heure en heure, les armements doivent
-être accélérés en proportion. Nous demanderons aux Chambres cent
-cinquante mille hommes sur la classe de 1841; nous les demanderons par
-anticipation: notre chiffre sera alors de six cent trente-neuf mille
-hommes. Les bataillons mobiles de garde nationale seront organisés sur
-le papier. Et si un moment vient où le coeur de la nation n'y tienne
-plus, devant un acte intolérable, devant une des cent éventualités de la
-question, nous nous adresserons aux Chambres et au Roi, et ils
-décideront[515].» Précisant davantage son arrière-pensée, M. Thiers
-ajoutait: «La France, une fois son armement complété, fera certainement
-la guerre, si la conférence n'accorde pas à Méhémet plus que le
-traité[516].» Il ne faisait pas mystère de son dessein aux gouvernements
-étrangers, et donnait à entendre à lord Granville que «la guerre était
-inévitable, si les quatre puissances, au moment de l'arrangement
-définitif entre Méhémet et le sultan, refusaient d'accorder quelque
-chose à la France[517].» Louis-Philippe, au contraire, arguant des
-dispositions conciliantes manifestées par les alliés, de l'égard qu'ils
-avaient au _casus belli_ implicitement posé dans la note du 8 octobre,
-et notamment des instructions envoyées, le 15 octobre, à lord Ponsonby,
-répugnait à de nouveaux armements qui avaient, à ses yeux, le double
-inconvénient d'exciter encore en France l'effervescence des esprits et
-de paraître provoquer l'étranger. Tout ce qui lui revenait d'ailleurs
-d'Angleterre, d'Allemagne, les renseignements que lui transmettait le
-roi des Belges, lui montraient que ces armements seraient pris par les
-puissances comme une menace à laquelle elles répondraient par une menace
-contraire. Mieux valait, à son avis, attendre dans une attitude froide
-et digne. Mais c'était précisément cette expectative immobile que ne
-permettait pas aux ministres l'opinion dont ils dépendaient[518]. Il
-était donc visible que le Roi et son cabinet obéissaient à des
-inspirations absolument opposées et qu'entre eux le désaccord éclaterait
-au premier incident.
-
-[Note 515: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 516: Cité par M. Duvergier de Hauranne dans un écrit publié, en
-1841, sur la _Politique extérieure de la France_.]
-
-[Note 517: Dépêche de lord Granville du 15 octobre. (_Correspondence
-relative to the affairs of the Levant._)]
-
-[Note 518: Tel était même le désir des ministres de «faire quelque
-chose», que les idées les plus étranges traversèrent alors le cerveau
-de certains d'entre eux. Ainsi fut-il question d'une entreprise
-éventuelle de la flotte sur les îles Baléares, dont la France se
-serait brusquement saisie pour assurer ses communications avec
-l'Algérie et faire échec à l'influence anglaise, alors dominante en
-Espagne. Contre un État avec lequel nous ne nous trouvions pas en
-guerre et qui était même absolument étranger au conflit oriental, un
-tel coup de main eût été d'un forban plutôt que d'un gouvernement
-civilisé. Mais le souvenir de l'expédition d'Ancône avait quelque peu
-altéré la notion du droit des gens, et depuis que les orateurs de la
-coalition s'étaient complu à opposer cet exemple de l'énergie de
-Périer aux défaillances des ministres du 15 avril, le désir de refaire
-n'importe où une «anconade» était devenu pour certains esprits une
-véritable obsession. Si peu que le projet ou le rêve de mettre la main
-sur les Baléares ait occupé le cabinet français, il transpira
-cependant au dehors; le gouvernement anglais en fut informé et
-s'empressa d'avertir le gouvernement espagnol. (BULWER, t. II, p. 301
-à 308.) On aurait quelque peine à attribuer une idée si bizarre aux
-membres ou même seulement à l'un des membres du ministère du 1er mars,
-si l'on n'avait sur ce point un aveu formel. Quelques semaines plus
-tard, le 3 décembre, en pleine Chambre des députés, le comte Jaubert
-s'exprimait ainsi: «La flotte de Toulon! Qui vous a dit que nous n'en
-voulions rien faire? Nous voulions en faire quelque chose. (_On rit._)
-Nous n'avons pas eu le temps, vous le savez bien. La flotte, à Toulon,
-était plus menaçante pour l'Angleterre que partout ailleurs; car à
-Toulon elle dominait les îles Baléares: ce gage... (_Exclamations aux
-centres. Agitation prolongée_), ce gage du retour de notre armée
-d'Afrique, s'il devenait nécessaire. Vous avez tort de vous récrier.
-J'ai commencé par dire que d'autres n'étaient pas responsables et de
-mes paroles et de mes pensées personnelles.» Devant l'effet fâcheux
-produit par cette révélation, un autre ministre du 1er mars, M.
-Vivien, chercha, dans la même séance, à en réduire la portée. «Oui,
-messieurs, dit-il, on prévoyait que, dans le cas d'une collision, une
-autre puissance voudrait s'emparer des Baléares, et la flotte était
-destinée à les protéger.» Les journaux de Londres firent naturellement
-grand tapage de l'indiscrétion du comte Jaubert. Le _Constitutionnel_
-leur répondit qu'il avait été question «non d'occuper les Baléares,
-mais de les protéger contre quelqu'une de ces entreprises de corsaire
-dont la marine anglaise était coutumière».]
-
-Telle était la situation quand, le 15 octobre, à six heures du soir,
-au moment où la voiture royale passait sur le quai des Tuileries, une
-forte explosion se fit entendre: la voiture fut enveloppée d'un nuage
-de fumée. Un homme, accroupi au pied d'un réverbère, venait de tirer
-un coup de carabine sur le Roi. L'arme, trop chargée, ayant éclaté,
-personne n'avait été atteint dans la voiture: seuls deux valets de
-pied et l'un des gardes nationaux de l'escorte se trouvaient
-légèrement blessés. L'assassin, dont la main était mutilée, ne chercha
-pas à s'enfuir. «Votre nom? lui demanda-t-on.--Conspirateur.--Votre
-profession?--Exterminateur des tyrans.--Ne vous repentez-vous pas?--Je
-ne me repens que de n'avoir pas réussi. Maudite carabine! Je le tenais
-pourtant bien, mais je l'avais trop chargée.» Et le misérable
-s'impatientait qu'on ne s'occupât pas assez vite de ses blessures: «On
-aurait, dit-il, le temps de mourir avant d'être pansé.» Ce nouveau
-régicide s'appelait Darmès; frotteur de son état, fanatique dépravé et
-grossier, il avait dissipé son petit avoir dans la débauche et était
-affilié aux sociétés communistes[519].
-
-[Note 519: Traduit devant la Cour des pairs, Darmès fut condamné à
-mort, le 29 mai 1841, et exécuté le 31.]
-
-Si habituée que fût, hélas! la France à de semblables crimes, l'effet
-produit par l'attentat de Darmès fut immense. «À la lettre, cette
-nouvelle a consterné Paris, écrivait un témoin. Le parti de l'anarchie
-a eu lui-même un instant de stupeur qui lui a fermé la bouche.... Où
-allons-nous? Chacun se le demande, et la seule réponse que chacun
-puisse faire, c'est que jamais nous n'avons été si malades depuis dix
-ans[520].» On eût dit que bien des gens, naguère distraits ou
-aveuglés, entrevoyaient à la lueur sinistre de ce coup de feu, comme
-dans une nuit sombre subitement déchirée par un éclair, la révolution
-qui s'avançait, hideuse, menaçante. C'est que le danger avait pris,
-pour ainsi dire, une forme matérielle, tangible, la seule qui touchât
-les esprits vulgaires. L'inquiétude, qui, chez beaucoup, avait été
-jusque-là incertaine et latente, se précisa et fit explosion. Avec
-l'énergie irritée que l'effroi donne par moments à ces masses
-conservatrices, d'ordinaire inertes et molles, un cri de réprobation
-s'éleva contre la politique qui avait conduit le pays à une telle
-extrémité. Du coup, la paix eut cause gagnée, et le ministère fut
-condamné[521]. Vainement celui-ci chercha-t-il à désarmer les colères,
-en ordonnant tardivement, le 19 et le 20 octobre, des perquisitions,
-des visites domiciliaires, des saisies et des poursuites contre les
-auteurs de plusieurs publications démagogiques, entre autres contre M.
-de Lamennais; il y gagna seulement de faire crier les radicaux, sans
-retrouver la confiance définitivement perdue des conservateurs.
-
-[Note 520: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le
-prince de Joinville. (_Revue rétrospective._)]
-
-[Note 521: M. Duchâtel, arrivé à Paris le 17 octobre, constatait
-aussitôt ce double résultat dans une lettre à M. Guizot, en date du 19
-octobre. (_Mémoires de M. Guizot._)--Voy. aussi une lettre écrite au
-même M. Guizot, le 18 octobre, par M. de Lavergne, alors attaché à M.
-de Rémusat; M. de Lavergne déclarait que «l'attentat de Darmès avait
-hâté la maturité d'une situation déjà fort avancée.» (_Revue
-rétrospective._)--M. de Rémusat, de son côté, écrivait, non sans
-amertume, à un de ses amis, le 17 octobre: «Beaucoup de gens, fort
-susceptibles naguère sur la question d'honneur national, sont charmés
-de trouver dans la crainte de l'anarchie un prétexte pour se
-refroidir.» (_Documents inédits._)]
-
-Aux Tuileries, la première impression produite par ce nouvel attentat,
-avait été, naturellement, très-douloureuse. «Le Roi est d'une profonde
-tristesse, écrivait une des princesses. Voir se rouvrir une carrière
-de crimes qu'on croyait fermée! Être ainsi frappé d'impuissance et
-d'ignominie devant l'étranger, quand ce ne serait pas trop de tout
-l'ascendant que pourrait avoir la France unie et calme! Je vous le
-répète, pour ce motif et d'autres que vous savez mieux que moi, le Roi
-est navré au fond du coeur. La pauvre Reine fait pitié; elle a trouvé
-des accents de reconnaissance pour remercier Dieu de cette nouvelle
-marque de protection dont il couvre les jours du Roi. Mais cette
-pieuse effusion ne peut être aujourd'hui le sentiment dominant de son
-âme. Le serrement douloureux qui l'oppresse et amène sans cesse des
-larmes au bord de ses paupières, est visible à tous les regards. Elle
-n'a plus de sommeil[522]...» Louis-Philippe, cependant, avait trop
-conscience de ses devoirs de souverain pour s'abandonner à de stériles
-gémissements. Avec son habituel coup d'oeil, il aperçut tout de suite
-l'effet produit sur l'opinion, l'impulsion décisive donnée à la
-réaction pacifique et conservatrice, et il en conclut que désormais il
-ne serait plus livré sans appui aux clameurs de l'opposition, s'il
-rompait avec M. Thiers sur la question de guerre. Sans doute, quelques
-amis le détournaient encore de se découvrir, de prendre sur lui
-l'impopularité d'une semblable rupture; ils l'engageaient à laisser
-son ministre aux prises avec des difficultés dont il ne pourrait
-sortir, et à s'en rapporter aux Chambres, qui n'y manqueraient pas, du
-soin de le jeter bas[523]. Mais cette attente, si elle épargnait des
-ennuis au Roi, aggravait les périls du pays; pendant ce délai,
-risquaient de se produire au dehors telles complications, au dedans
-tels désordres, dont les conséquences pouvaient être graves,
-irréparables. N'était-ce pas, dès lors, pour la couronne, le cas
-d'intervenir, sans préoccupation mesquine et craintive de sa propre
-responsabilité? Louis-Philippe en jugea ainsi. Il crut que
-non-seulement la France conservatrice, mais que l'Europe pacifique
-comptait sur lui, et son parti fut tout de suite arrêté, sans
-hésitation, sans équivoque. D'ailleurs, à ce moment même, il recevait
-des encouragements du côté où sans doute il en attendait le moins: ce
-fut en effet l'un des membres du cabinet qui vint le trouver pour lui
-dire: «Renvoyez-nous, Sire, il est temps; nous ne pouvons plus rien,
-et nous empêchons tout[524].» Louis-Philippe ne cacha pas sa
-résolution aux chefs du parti conservateur. L'un d'eux, M. Duchâtel,
-étant allé le 18 octobre à Saint-Cloud, rendit ainsi compte de sa
-visite, le lendemain, à M. Guizot: «J'ai causé longtemps avec le Roi;
-l'attentat ne l'a pas troublé; il est ferme, décidé. Il a la tenue que
-vous lui avez vue dans ses bons jours... Il m'a dit que ses ministres
-paraissaient peu s'entendre, qu'il voyait bien que tout cela se
-détraquait, et que, la première fois qu'on lui mettrait le marché à la
-main, il l'accepterait. Il m'a parlé de vous, que vous étiez son
-espérance, qu'il n'y avait qu'un cabinet possible, le maréchal Soult,
-vous, moi, Villemain, etc. En résumé, le Roi sent que le cabinet ne
-peut plus aller; il est décidé à s'en séparer à la première
-occasion[525].»
-
-[Note 522: Journal écrit pour le prince de Joinville. (_Revue
-rétrospective._)]
-
-[Note 523: M. de Metternich, bien que fort animé contre M. Thiers et
-déclarant que «l'Europe jetait contre lui un cri d'indignation»,
-croyait cependant «nécessaire de le conserver dans son poste actuel»,
-et il ajoutait: «C'est devant les Chambres que M. Thiers doit tomber;
-toute autre chute serait un danger évident, et pour la France, et pour
-l'Europe.» (Dépêche au comte Apponyi, du 23 octobre 1840. _Mémoires de
-M. de Metternich_, t. VI, p. 487, 488)]
-
-[Note 524: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 100, et _Notice sur M.
-Duchâtel_, par M. VITET.--Ce ministre était probablement M. Cousin.
-Depuis quelque temps, il laissait clairement voir son désir de s'en
-aller; un jour où l'on discutait sur les périlleuses complications de
-la crise extérieure, il s'était penché vers M. de Rémusat et lui avait
-dit à mi-voix: «Ne trouvez-vous pas que j'aurais mieux fait d'achever
-mon mémoire sur Olympiodore?»]
-
-[Note 525: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Cette occasion ne tarda pas. On se rappelle que les Chambres avaient
-été convoquées pour le 28 octobre. Force était de préparer un discours
-du trône. Chez les pacifiques comme chez les belliqueux, on attendait
-ce document avec une curiosité anxieuse. Les journaux de gauche, fort
-mécontents de la note du 8 octobre, dont le texte venait de leur être
-révélé par un journal anglais[526], signifiaient à M. Thiers qu'il lui
-fallait réparer cette faiblesse en faisant tenir à la couronne un
-langage énergique[527]. Mais Louis-Philippe n'était pas d'humeur à
-laisser proclamer, sous son nom et par sa bouche, une politique qui ne
-serait pas la sienne. Le 20 octobre, M. de Rémusat apporta au conseil
-et lut devant le Roi le projet de discours qu'il avait rédigé d'accord
-avec ses collègues. Après avoir rappelé le traité du 15 juillet et les
-armements de la France, il ajoutait: «Les événements qui se pressent
-pourraient amener des complications plus graves. Les mesures prises
-jusqu'ici par mon gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il
-importe donc de les compléter par des mesures nouvelles pour
-lesquelles le concours des deux Chambres est nécessaire. Elles
-penseront, comme moi, que la France, qui n'a pas été la première à
-livrer le repos du monde à la fortune des armes, doit se tenir prête à
-agir, le jour où elle croirait l'équilibre européen sérieusement
-menacé.» Le projet se terminait ainsi: «Vous voulez, comme moi, que la
-France soit grande et forte. Aucun sacrifice ne vous coûterait pour
-lui conserver, dans le monde, le rang qui lui appartient. Elle n'en
-veut pas déchoir. La France est fortement attachée à la paix, mais
-elle ne l'achèterait pas à un prix indigne d'elle, et votre Roi, qui a
-mis sa gloire à la conserver au monde, veut laisser intact à son fils
-ce dépôt sacré d'indépendance et d'honneur national que la révolution
-française a mis dans ses mains.» Sauf cette dernière invocation à la
-révolution, mise là pour satisfaire la gauche, ce langage était mesuré
-et digne. Il n'en donnait pas moins à l'opinion comme à notre
-diplomatie une orientation belliqueuse: c'était l'attitude et l'accent
-d'un gouvernement qui jugeait le moment venu d'armer sur le pied de
-guerre. Le Roi fit aussitôt des objections qui indiquaient une opinion
-contraire fort arrêtée, et, tirant de sa poche un papier couvert de sa
-grosse écriture, il se mit à lire un discours d'une note absolument
-différente. La discussion fut courte. M. Thiers parla avec modération,
-en homme qui s'attendait à être congédié et qui au fond le désirait.
-Le désaccord constaté, les ministres offrirent leur démission: le
-prince l'accepta, non sans beaucoup de paroles aimables et
-affectueuses. Le lendemain, le duc de Broglie, mandé chez le Roi, lui
-proposa son intervention pour le raccommoder avec son cabinet et
-rajuster le projet de discours; Louis-Philippe déclina cette
-offre[528]. Son parti était pris. Le même jour, il appelait le
-maréchal Soult et pressait M. Guizot de venir à Paris.
-
-[Note 526: _Morning Herald_ du 17 octobre 1840.]
-
-[Note 527: _Siècle_ du 21 octobre 1840.]
-
-[Note 528: _Documents inédits._]
-
-Décidément, il est écrit que M. Thiers ne pourra jamais rester
-longtemps à la tête du gouvernement. Comme en 1836, il lui a suffi de
-quelques mois pour se rendre impossible. Pendant cette si courte
-administration, a-t-il du moins employé sa merveilleuse intelligence,
-son ambition patriotique, à accomplir quelque oeuvre qui honore sa
-mémoire? Le bilan est facile adresser; dans la politique intérieure,
-rien ou à peu près rien, sauf quelques exercices stériles de bascule
-parlementaire et le dangereux coup de théâtre du «retour des cendres»;
-dans la politique extérieure, la paix mise en péril. Non, sans doute,
-qu'on puisse justement lui imputer tous les mécomptes de la crise
-orientale. Il convient de ne jamais oublier que les fautes avaient été
-commencées avant lui, et que, dans celles qu'il a commises lui-même,
-il a eu beaucoup de complices. Seulement, force est bien de
-reconnaître qu'il n'a pas su saisir les occasions de réparer le mal
-fait avant lui, qu'au contraire il l'a singulièrement aggravé par ses
-erreurs diplomatiques et sa téméraire étourderie, par sa recherche de
-la popularité et ses complaisances révolutionnaires. Et maintenant, à
-l'heure où il quitte le pouvoir, que laisse-t-il derrière lui? En
-France, la grande victoire remportée par Casimir Périer sur l'anarchie
-et la guerre remise en question; l'opinion fiévreuse et inquiète; les
-passions en fermentation et les intérêts en souffrance; les finances à
-ce point engagées que l'équilibre budgétaire en est pour longtemps
-détruit; une situation diplomatique telle, que ses successeurs
-semblent placés entre une folie désastreuse pour les intérêts vitaux
-du pays et une apparence de retraite mortifiante pour la fierté
-nationale; le patriotisme compromis, la prudence devenue suspecte,
-pénible, et, par suite, un malaise qui doit longtemps peser sur notre
-politique extérieure; en Europe, les gouvernements et les peuples,
-alarmés par nous, excités, irrités contre nous, sans que nous les
-ayons intimidés, et, pour couronner cette belle oeuvre, le réveil de
-l'unité allemande, qui désormais ne se rendormira plus.
-
-Si M. Thiers n'a pas fait pis encore, s'il ne nous a pas conduits
-jusqu'à la guerre, il le doit au Roi, qui l'arrêta. Avec quelle
-justesse de coup d'oeil, quelle adresse et quelle sûreté de main le
-prince a dénoué cette crise si compliquée et si périlleuse, les
-contemporains en ont été frappés. «Il est notre maître à tous»,
-disait alors l'un des ministres démissionnaires, M. Cousin; et, de
-l'étranger, M. Charles Greville, en écrivant son journal intime, ne
-pouvait contenir son admiration pour «cette merveilleuse sagacité qui
-faisait de Louis-Philippe l'homme le plus habile de France, et grâce à
-laquelle, tôt ou tard, il arrivait toujours à ses fins[529]». Le Roi
-avait pris sa part, d'abord des erreurs diplomatiques, ensuite des
-entraînements patriotiques; mais ces fautes, si fâcheuses qu'aient été
-leurs conséquences au dedans et au dehors, ne sont-elles pas rachetées
-par l'intervention décisive de la dernière heure? Intervention
-d'autant plus méritoire que, sur le moment, elle était déplaisante et
-même dangereuse pour celui qui l'entreprenait. Louis-Philippe voyait
-ce danger personnel: seulement, il voyait aussi le péril du pays, et
-il n'hésita pas. Le 22 octobre, après avoir informé M. Dupin de la
-crise qui venait d'éclater dans le conseil des ministres, il ajoutait
-avec une rare noblesse d'accent et d'idées: «Cela n'est pas encore
-publié, mais les journaux vont travestir ces débats et travailler la
-crédulité publique sur mon compte de la manière la plus cruelle.
-N'importe! j'ai la conscience que je tiens mon serment royal, en me
-dévouant pour préserver la France d'une guerre qui, selon moi, serait
-_sans cause et sans but_, par conséquent sans justification aux yeux
-de Dieu et des hommes. Je ne fléchirai pas plus devant les clameurs
-factices dont on s'efforce de nous assaillir que devant les balles des
-assassins[530].» Le Roi courait un risque plus grand encore que celui
-d'être mal jugé par l'opinion de son temps, c'était que l'histoire
-n'aperçût pas tout le bienfait de son intervention. Après cette
-oeuvre, purement négative, qui consistait à empêcher une faute, à
-prévenir un péril, rien ne restait debout qui fût comme le monument du
-service rendu; les ingrats ou seulement les distraits avaient beau jeu
-à dire qu'ils ne voyaient rien. Toutefois, de la part de notre
-génération, une telle injustice n'est pas à craindre. Elle a de
-douloureux points de comparaison qui lui permettent, hélas! de
-mesurer l'étendue et la profondeur du péril dont ses pères ont été
-préservés, il y a près d'un demi-siècle. Nous avons pu dire que la
-guerre en 1840, dans les conditions où elle se présentait, eût été
-1870 et 1871 trente ans plus tôt. Eh bien, refaisons par la pensée les
-événements de cette dernière époque: supposons à la place de Napoléon
-III un souverain qui ait, par son intervention personnelle, empêché la
-guerre, et faisons le compte du mal qui eût été ainsi épargné à la
-patrie. Ce souverain que la France n'a pas eu en 1870, elle l'avait en
-1840.
-
-[Note 529: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 339.]
-
-[Note 530: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 99.]
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LA PAIX RAFFERMIE.
-
-(Octobre 1840-juillet 1841.)
-
- I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce dernier
- s'était, dans les derniers temps, séparé de la politique de M.
- Thiers. Composition du ministère du 29 octobre. Hostilités qu'il
- rencontre. Dans quelle mesure peut-il compter sur l'appui de tous
- les conservateurs? On ne croit pas généralement à sa durée.
- Confiance de M. Guizot.--II. Discours du trône. Rétablissement de
- l'ordre matériel. M. Guizot tâche de se faire offrir par les
- puissances des concessions qui permettent à la France de rentrer
- dans le concert européen. Dispositions des diverses puissances.
- Tout dépend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien céder. Le
- _memorandum_ anglais du 2 novembre. Efforts des partisans de la
- conciliation à Londres. Les revers des Égyptiens en Syrie mettent
- fin à ces efforts. Désappointement du gouvernement français.
- L'Égypte est menacée. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord
- Palmerston, triomphant, est plus roide que jamais envers la
- France. M. Guizot est réduit à la politique d'isolement et
- d'expectative.--III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours
- de M. Guizot.--IV. Premiers votes de la Chambre des députés.
- Dispositions de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse.--V.
- Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M. Thiers sont
- à l'apogée de leur talent. Animosité des deux armées. L'attaque
- de M. Thiers. La défense de M. Guizot. Les autres orateurs.
- L'amendement de M. Odilon Barrot. Le vote. M. Thiers est battu.
- Dans quelle mesure M. Guizot est-il victorieux?--VI.
- Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des cendres de
- l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion qu'en tire M.
- Guizot.--VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux
- observations des cabinets étrangers. La loi de crédits pour les
- fortifications de Paris. M. Thiers la soutient. Dispositions
- hostiles ou incertaines dans une partie de la gauche, dans la
- majorité et même dans le cabinet. La discussion. Discours
- équivoque du maréchal Soult. Trouble qui en résulte. Discours de
- M. Guizot. Résumé de M. Thiers. Débat sur l'amendement du général
- Schneider. Nouvelles équivoques du maréchal. Intervention
- décisive de M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent
- un dernier effort à la Chambre des pairs. Ils sont battus.--VIII.
- Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou non de
- provoquer une grande discussion pour raffermir la majorité?
- Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds secrets. Effet
- produit. La discussion. Le ministère se dérobe. Discours de M.
- Thiers. Réponse de M. Guizot. Le vote.--IX. Attaques de la presse
- contre le Roi. Les prétendues lettres de Louis-Philippe publiées
- par la _France_. La Contemporaine. Acquittement de la _France_.
- Scandale qui en résulte et redoublement d'attaques contre le Roi.
- Le faux est cependant manifeste. Déclaration de M. Guizot à la
- Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit s'éteint.--X.
- Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore Napier et
- Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle soit approuvée par
- le sultan. La Porte, poussée par lord Ponsonby, déclare la
- convention nulle et non avenue. Note du 31 janvier 1841 par
- laquelle la conférence engage le sultan à accorder l'hérédité au
- pacha.--XI. La France doit-elle entrer dans le concert européen
- et à quelles conditions? Négociations. Le gouvernement français
- obtient satisfaction sur les points essentiels. Difficultés sur
- les clauses de la convention. Rédaction des actes. Hatti-shériff
- n'accordant au pacha qu'une hérédité illusoire. Parafe des actes
- préparés à Londres.--XII. La discussion des crédits
- supplémentaires de 1840 et de 1841. Attaque de M. Thiers. M.
- Guizot refuse de discuter les négociations en cours. Le bilan
- financier du ministère du 1er mars.--XIII. Nouveaux efforts de
- lord Ponsonby pour empêcher la Porte de faire des concessions à
- Méhémet-Ali. Action contraire de M. de Metternich. M. Guizot
- persiste dans son attitude. Modification du hatti-shériff. Le
- gouvernement français est disposé à signer. Difficultés soulevées
- par lord Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances
- allemandes. Méhémet-Ali accepte le hatti-shériff modifié.
- Signature du protocole de clôture et de la convention des
- détroits.--XIV. Conclusion.
-
-
-I
-
-L'interrègne ministériel ouvert par la démission du ministère du 1er
-mars ne pouvait se prolonger sans péril. Le Roi se trouvait absolument
-à découvert, en butte aux polémiques les plus dangereuses; déjà les
-journaux de gauche annonçaient ouvertement son abdication. En même
-temps, divers symptômes semblaient indiquer que les fauteurs de
-trouble jugeaient l'occasion favorable pour tenter quelque mauvais
-coup. Les promenades nocturnes, avec chants de _Marseillaise_,
-prenaient un caractère de plus en plus tumultueux, et, dans la soirée
-du 21 octobre, les manifestants blessaient mortellement, à coups de
-poignard, un sous-officier de la garde municipale. Les rapports de
-police étaient inquiétants. Dans le public, circulaient des bruits de
-sédition prochaine, des menaces de régicide[531]. L'une des princesses
-royales écrivait le 24 octobre: «L'état de l'opinion donne tout à
-craindre, et l'on s'attend à la plus redoutable émeute que nous ayons
-vue encore, si par malheur la crise se prolonge[532].»
-
-[Note 531: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._]
-
-[Note 532: _Revue rétrospective._]
-
-Le Roi n'eut aucune incertitude sur la direction à donner à ses
-démarches. Depuis longtemps il avait décidé à part lui et même laissé
-voir à quelques personnes de quel côté, en cas de rupture avec M.
-Thiers, il chercherait de nouveaux ministres[533]. Aussi à peine les
-démissions lui eurent-elles été remises, qu'il manda le maréchal Soult
-aux Tuileries et écrivit à Londres pour presser M. Guizot de revenir à
-Paris.
-
-[Note 533: Cf. plus haut, p. 152 et p. 346.]
-
-La presse de gauche affecta d'être surprise et scandalisée de voir un
-ambassadeur appelé à prendre la place de son ministre: elle prétendit
-montrer là une inconvenance et même une sorte de trahison domestique.
-Tel ne fut pas le sentiment de M. Thiers, du moins au premier moment;
-car, en transmettant à M. Guizot l'appel du souverain, il lui écrivait:
-«Vous êtes, _naturellement_, l'un des hommes auquel le Roi a le plus
-pensé dans cette occasion.» Loin de s'être lié indissolublement au
-cabinet en consentant à rester à Londres après le 1er mars 1840, M.
-Guizot avait tout de suite posé ses conditions, et il était demeuré,
-depuis, à l'égard de M. Thiers, dans l'état d'un surveillant un peu
-inquiet, prompt à le faire avertir qu'il ne pourrait pas le suivre dans
-telle direction, accepter telle mesure. Au début, ses alarmes avaient
-porté exclusivement sur la politique intérieure. Dans les questions
-étrangères, et spécialement dans l'affaire égyptienne, il avait commencé
-par donner son concours sans faire d'objection, prenant sa part des
-erreurs et des illusions du gouvernement. Mais vers la seconde moitié de
-septembre, devant le bruit croissant de guerre et surtout de révolution
-qui lui arrivait de France, il se rendit compte que M. Thiers était
-débordé, entraîné. Voulant que son sentiment fût connu de ses amis et du
-gouvernement, il s'en ouvrit au duc de Broglie et lui adressa
-successivement, le 23 septembre, le 2 octobre, le 13, des lettres où il
-témoignait chaque fois une inquiétude plus vive, une opposition plus
-résolue à la politique qui lui paraissait prévaloir[534]. De Paris, ses
-amis le tenaient au courant du désaccord entre les ministres et le Roi,
-et aussi de la résolution témoignée par ce dernier de lui proposer la
-succession de M. Thiers. M. Duchâtel le pressait de saisir l'occasion
-qui ne tarderait pas à lui être offerte, ajoutant qu'il «n'était pas
-donné tous les jours de sauver son pays». De tels appels ne risquaient
-pas de trouver M. Guizot insensible. Sentant venir cette heure qu'il
-attendait patiemment depuis les douloureux déboires de la coalition, il
-voulait sans doute éviter tout ce qui pourrait le faire accuser de
-précipiter la crise, de provoquer la chute du ministère dont il se
-trouvait l'agent; mais il était bien décidé à ne pas laisser échapper le
-grand rôle qui se présentait, à ne pas refuser à la monarchie et au pays
-en péril le secours dont ils avaient besoin[535].
-
-[Note 534: «Je vois de loin le mouvement, l'entraînement, écrivait M.
-Guizot à M. de Broglie, le 13 octobre; je ne puis rien pour y
-résister. Je suis décidé à ne pas m'y associer.» Et, en même temps, il
-disait à d'autres amis: «Tout, absolument tout, est engagé pour moi
-dans cette question, mes plus chers intérêts personnels, les plus
-grands intérêts politiques de mon pays, et de moi dans mon pays. Et
-tout cela se décide sans moi, loin de moi... Mon âme est pleine de
-trouble; je n'ai jamais été aussi agité.» Il voyait venir, d'ailleurs,
-le moment où il se regarderait comme obligé de répéter tout haut ce
-qu'il disait tout bas avec tant d'insistance. Dès qu'il avait appris
-la convocation des Chambres, il avait demandé un congé pour prendre
-part à leurs travaux. À ceux qui lui conseillaient de ne revenir
-qu'après les premiers débats, il répondait, le 17 octobre, qu'il «ne
-voulait pas attendre, pour paraître dans la Chambre, qu'il fût
-insignifiant d'y être», et il ajoutait: «Je ne suis ici, je ne serai
-là dans aucune intrigue; mais je suis député avant d'être
-ambassadeur.» (_Mémoires de M. Guizot._)]
-
-[Note 535: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-Aussi, quand il reçut l'invitation du Roi, M. Guizot n'eut pas un
-moment d'hésitation; il quitta Londres le 25 octobre, et arriva le 26
-à Paris. Il se savait d'accord avec la couronne sur la nécessité de
-ramener vers la paix la politique qu'on avait laissée dériver vers la
-guerre; mais il prit ses précautions pour que la réaction n'allât pas
-trop loin. Dès le lendemain de son arrivée, il était heureux
-d'annoncer au duc de Broglie qu'il avait fait accepter au Roi les
-conditions suivantes: «1º maintien de la note du 8 octobre; 2º liberté
-pour les ministres de rédiger le discours du trône; 3º permission de
-parler éventuellement des armements à continuer; 4º promesse d'occuper
-Candie si les Russes entraient à Constantinople[536].» Sur les
-questions de personnes, tout fut décidé en deux jours: chacun sentait
-le péril du moindre retard. M. Guizot prit le ministère des affaires
-étrangères; mais il se contenta d'être l'homme considérable, la
-personnification politique du cabinet, sans aspirer à en être le chef
-nominal. Il laissa ce titre au ministre de la guerre. Qu'un tel
-président du conseil pût être parfois incommode, il le savait par
-expérience; mais, dans la crise présente, ce grand nom guerrier lui
-paraissait utile à la tête d'un ministère pacifique. D'ailleurs, pour
-le moment, le maréchal se montrait facile, et témoignait qu'il
-comprenait l'importance de M. Guizot; il le laissait à peu près tout
-décider à sa guise, lui réclamant seulement le portefeuille des
-travaux publics pour M. Teste, qui devait lui servir de porte-parole;
-on le lui concéda. M. Guizot eut soin de faire attribuer à ses amis
-personnels, M. Duchâtel, M. Humann et M. Villemain, les portefeuilles
-de l'intérieur, des finances et de l'instruction publique. M. Martin
-du Nord, M. Cunin-Gridaine et l'amiral Duperré, appelés aux ministères
-de la justice, du commerce et de la marine, représentaient le centre
-proprement dit, celui qui avait soutenu M. Molé contre la coalition.
-Cette fraction, la plus nombreuse du parti conservateur, avait donc sa
-part dans ce ministère d'union, part, il est vrai, moins considérable
-que celle du centre droit. Ces divers personnages étaient des hommes
-d'expérience, ayant fait leurs preuves; tous avaient déjà été
-ministres, quelques-uns plusieurs fois[537]. En dépit des rôles divers
-joués par eux à l'heure troublée de la coalition, l'ensemble ne
-laissait pas que d'être suffisamment homogène: leur accord était
-complet sur l'oeuvre du moment; ils voulaient tous sortir la France de
-la passe mauvaise où le ministère précédent l'avait engagée, écarter
-le péril de guerre et réprimer l'agitation révolutionnaire, raffermir
-la paix au dehors et l'ordre au dedans, et le faire sans que l'honneur
-national ni la liberté politique eussent à en souffrir. Comme aimaient
-alors à le dire les membres et les amis du cabinet, la France se
-retrouvait dans la même situation qu'au commencement de 1831, à la
-chute du ministère Laffitte; il fallait recommencer Casimir
-Périer[538]. On trouvait avantage à abriter, sous ce grand nom, une
-politique raisonnable sans doute, utile, nécessaire, mais peu
-flatteuse pour l'imagination et l'amour-propre. Le Roi, qui acceptait
-pleinement ce programme, ne fit objection à aucun des noms proposés,
-et les ordonnances furent signées le 29 octobre.
-
-[Note 536: _Documents inédits._]
-
-[Note 537: Le maréchal Soult et M. Guizot avaient fait partie de
-plusieurs ministères depuis 1830. M. Duchâtel avait siégé dans le
-cabinet du 6 septembre 1836 et dans celui du 12 mai 1839; l'amiral
-Duperré, dans ceux du 22 février 1836 et du 12 mai 1839; M. Martin du
-Nord, dans celui du 15 avril 1837; MM. Villemain, Cunin-Gridaine et
-Teste, dans celui du 12 mai 1839. Sur les neuf ministres, six avaient
-fait partie de ce dernier cabinet.]
-
-[Note 538: M. Guizot et M. Duchâtel n'étaient pas seuls alors à
-rappeler sans cesse le souvenir de 1831. M. de Lamartine écrivait,
-dans une de ses lettres: «C'est 1831 après le cabinet Laffitte.»]
-
-Le nouveau cabinet devait s'attendre à un choc redoutable avec toutes
-les passions qu'il venait refréner. Aussi ne fut-il pas surpris d'être
-salué par un cri de colère et de haine, parti de tous les journaux de
-gauche. «Le ministère de l'étranger», tel fut le nom sous lequel on
-tâcha de l'écraser. «Depuis que les traités de 1815 ont été conclus,
-disait le _National_, jamais conspiration de nos gouvernants avec
-l'étranger n'avait été aussi flagrante.» Et pour mieux imprimer au
-cabinet cette marque de 1815 qui ne pouvait manquer d'éveiller des
-préventions encore très-vivaces, la presse opposante évoquait le
-souvenir du voyage que M. Guizot avait fait à Gand pendant les
-Cent-Jours, et celui des compliments académiques qu'au lendemain de la
-première invasion, M. Villemain avait adressés à l'empereur de Russie
-et au roi de Prusse[539].
-
-[Note 539: En mai 1815, M. Guizot s'était rendu à Gand, auprès de
-Louis XVIII, pour lui porter les voeux et les conseils des royalistes
-constitutionnels, entre autres de M. Royer-Collard, et pour demander
-l'éloignement de M. de Blacas. Cf. sur cet épisode ce qu'en dit M.
-Guizot au tome Ier de ses _Mémoires_, p. 77 et suiv.--Quant à M.
-Villemain, il avait été admis, le 21 avril 1814, peu après la première
-entrée des «alliés» dans Paris, à lire, en séance solennelle de
-l'Académie française, un discours couronné. L'empereur de Russie et le
-roi de Prusse étaient présents et avaient été reçus aux cris de:
-Vivent les alliés! Le président de l'Académie, M. Lacretelle jeune,
-leur avait adressé un compliment. M. Villemain crut devoir faire de
-même avant de lire son discours; il salua donc le «vaillant héritier
-de Frédéric» et «le magnanime Alexandre, ce héros à l'âme antique et
-passionnée pour la gloire».]
-
-Pour lutter contre une opposition qui se révélait, dès le début, si
-implacable et si exaspérée, le ministère comptait tout d'abord sur la
-couronne. Louis-Philippe avait le sentiment trop vif des dangers de
-l'heure présente, et aussi de la responsabilité assumée par lui en
-rompant avec M. Thiers et ses collègues, pour ne pas être résolu à
-donner un appui sans réserve, sans arrière-pensée, à ceux qui les
-remplaçaient. Il mit même tout de suite une sorte d'affectation dans
-les témoignages publics de confiance et de bienveillance qu'il
-accordait à M. Guizot, de façon à bien faire voir à tous et
-spécialement aux hommes de la cour, qu'il ne fallait plus garder
-rancune à l'illustre doctrinaire de son rôle dans la coalition. Le
-ministère était-il assuré de rencontrer un appui aussi décidé, aussi
-absolu dans toutes les fractions du parti conservateur? Plus d'un
-symptôme laissait voir qu'un certain nombre des anciens 221, tout en
-étant fort animés contre M. Thiers, n'avaient pas pardonné à M. Guizot
-son opposition à M. Molé. C'était avec chagrin et méfiance qu'ils
-sentaient, entre ses mains, la cause pacifique et conservatrice qui
-était la leur, et la présence de MM. Martin du Nord et Cunin-Gridaine
-dans le cabinet ne suffisait pas à les désarmer. On devinait leurs
-sentiments au langage de la _Presse_, qui ne soutenait le ministère
-qu'avec une répugnance visible, et le fougueux M. Henri Fonfrède, dans
-le _Courrier de Bordeaux_, prédisait aux conservateurs «qu'en
-chargeant de réparer les maux de la France celui qui en était le
-principal auteur, ils préparaient de nouvelles calamités.» D'ailleurs,
-l'ancien chef des 221, M. Molé, ne cachait pas qu'il était
-personnellement fort blessé d'avoir été laissé de côté lors des
-pourparlers ministériels[540].
-
-[Note 540: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 7 novembre 1840: «Ce
-qui vient de se passer a achevé de fixer mes idées sur l'emploi des
-années qu'il plaira au ciel de me réserver encore. Je n'ai été ni
-consulté ni prévenu, soit par le Roi, soit par les meneurs, de ce
-qu'on préparait. Le Roi, dit-on, m'a trouvé trop _compromis_ et
-s'était entendu avec les amis de M. Guizot. M. de Montalivet a rendu à
-ce ministère les bons offices que M. de Broglie avait rendus à celui
-de M. Thiers. C'est lui qui a rapproché de son mieux mes anciens
-collègues ou amis politiques de M. Guizot. Quant à ce dernier, il
-triomphe et s'écrie: C'est de la réconciliation! Ce qu'il y a de vrai,
-c'est qu'il remplace M. Thiers et la gauche, en un mot: l'abîme. Voilà
-pourquoi moi et tous ceux qui comprennent le mieux toute l'immoralité
-de la situation de M. Guizot, nous voterons pour lui, ne fût-ce que
-pour ne pas lui ressembler. Dieu veuille qu'il répare en quelque chose
-le mal qu'il a fait! Le réparer complétement est impossible. Le pays
-expiera longtemps les torts des ambitieux.» (_Documents inédits._)]
-
-D'autres conservateurs, et ce n'étaient pas ceux qui avaient le coeur
-le plus bas, reconnaissaient bien qu'on s'était trompé complétement
-sur le pacha, que pousser plus avant dans la même voie conduirait à la
-guerre et que cette guerre serait une folie; mais cet aveu leur était
-pénible, cette déception leur était douloureuse; encore tout agités
-des excitations de la veille, ils s'irritaient des échecs des
-Égyptiens, comme si la France en avait sa part; ils se sentaient
-humiliés de paraître reculer devant l'Europe, et la promptitude
-effarée, l'emportement peureux avec lesquels une partie de ceux qui
-avaient crié le plus fort au début lâchaient pied depuis que l'affaire
-devenait sérieuse, augmentait encore cette humiliation, en y mêlant un
-certain sentiment de dégoût indigné. «Aujourd'hui, disaient-ils avec
-amertume, l'Europe sait que nos fusils ne sont pas chargés; c'est cent
-fois pis que si l'on eût cédé dès le début.» Ils n'en concluaient pas
-sans doute à suivre une autre politique que celle du cabinet; mais,
-s'ils ne pouvaient contester que cette politique ne fût raisonnable,
-ils la trouvaient déplaisante; comme l'a dit à ce propos M. Guizot,
-«la prudence qui vient après le péril est une vertu triste». De ces
-sentiments divers, qui souvent ne s'analysaient pas bien eux-mêmes,
-résultaient un malaise, un mécontentement, de soi et des autres qui
-pesaient lourdement sur la situation et qui n'étaient pas faits pour
-faciliter la tâche du gouvernement.
-
-Le public avait la perception plus ou moins nette de ces difficultés.
-On croyait généralement que le ministère était sacrifié d'avance et
-qu'il n'en avait que pour quelques mois. Qu'il pût avoir la majorité
-au début sur la question de paix, on l'admettait; seulement, le danger
-une fois passé, la Chambre ne l'abandonnerait-elle pas sur quelque
-autre question, et ne fallait-il pas s'attendre que l'opinion lui
-gardât moins de reconnaissance que de rancune d'avoir fait une besogne
-à la fois si nécessaire et si pénible? Comme le disait alors l'un des
-doctrinaires dissidents, «aussitôt qu'on aura bu le vin qui est dans
-cette bouteille, on la cassera». C'était également le sentiment des
-cabinets étrangers. «Aux yeux de l'Europe entière, écrivait M. de
-Barante, M. Guizot n'a pas l'assurance d'un avenir de trois mois. Cela
-n'est pas commode pour diriger des négociations[541].» L'impression
-générale de malaise et d'insécurité était telle que la monarchie
-elle-même paraissait menacée. Ce n'était pas seulement M. Edgar Quinet
-qui disait, dans une de ses lettres, le 29 octobre: «On croit la
-dynastie perdue[542].» M. de Tocqueville écrivait à M. Reeve, le 7
-novembre: «La nation est irritée contre le prince qui la gouverne;
-elle se croit, à tort ou à raison, profondément humiliée et déchue du
-rang qu'elle doit tenir en Europe, et est tout près de ces résolutions
-désespérées que de pareilles impressions font naître chez un peuple
-orgueilleux, inquiet, irritable comme le nôtre. Là est le péril, le
-péril unique. Ce n'est pas la guerre qui est à craindre pour le
-gouvernement; c'est d'abord le renversement du gouvernement et, après,
-la guerre... Jamais, depuis 1830, le danger n'a été aussi grand. Le
-radicalisme s'appuie momentanément sur l'orgueil national blessé: cela
-lui donne une force qu'il n'avait point encore eue[543].»
-
-[Note 541: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel_, _Papiers
-inédits de M. le duc de Broglie_, _Correspondance inédite de M. de
-Barante_, _Notice_ de M. VITET sur M. Duchâtel.]
-
-[Note 542: _Correspondance de Quinet._]
-
-[Note 543: _Nouvelle Correspondance de Tocqueville._]
-
-En dépit de ces pronostics, M. Guizot abordait sa tâche avec une
-confiance sereine et vaillante. Il voyait toutes les difficultés, mais
-elles ne lui paraissaient au-dessus ni de son courage ni de ses
-forces. Loin de redouter la lutte, il l'aimait. «Les pays libres,
-disait-il quelques mois auparavant, sont des vaisseaux à trois ponts;
-ils vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les
-vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font
-avancer. J'aime cette vie et ce spectacle... Cela vaut la peine de
-vivre; si peu de choses méritent qu'on en dise autant!» Et plus tard,
-rappelant précisément son entrée au pouvoir en octobre 1840, il
-écrivait: «J'ai goût aux entreprises à la fois sensées et difficiles,
-et je ne connais point de plus profond plaisir que celui de lutter
-pour une grande vérité, nouvelle encore et mal comprise.» Du reste,
-tout en sachant qu'il s'exposait, il n'avait pas le sentiment qu'il se
-sacrifiât. Comme il l'a dit souvent, il portait dans la vie publique
-une disposition optimiste, toujours prompte et obstinée à croire au
-succès. En cela, sa nature tranchait fort avec celle de l'homme d'État
-dont il prétendait recommencer l'oeuvre. Casimir Périer, suivant
-l'expression même de M. Guizot, était «hardi avec doute, presque
-tristesse»; il «espérait peu en entreprenant beaucoup», et semblait,
-au milieu même de ses héroïques victoires, obsédé d'idées sinistres et
-funèbres. M. Guizot avait reçu du ciel, au contraire, une facilité
-d'espoir et de contentement qu'il devait conserver même au milieu des
-plus profondes défaites. En octobre 1840, il ne se sentait pas
-seulement le courage de combattre, mais la confiance de vaincre; il se
-croyait de force à dompter les révolutionnaires et, ce qui était
-peut-être plus difficile, à s'imposer aux conservateurs. Vainement,
-autour de lui, lui prédisait-on une chute prochaine, il comptait bien
-garder longtemps le pouvoir. Toutefois, si optimiste qu'il fût, eût-il
-pu croire à la possibilité de le conserver jusqu'en 1848?
-
-
-II
-
-L'ouverture de la session, primitivement fixée au 28 octobre, avait
-été, à cause de la crise ministérielle, reportée au 5 novembre. Le
-discours du trône, sans désavouer le passé ni désarmer pour l'avenir,
-donna à la politique extérieure une orientation nettement
-pacifique[544]; à l'intérieur, tout en se prononçant pour «le ferme
-maintien des libertés publiques», il annonça la répression des
-«passions anarchiques».
-
-[Note 544: «J'ai la dignité de notre patrie à coeur, autant que sa
-sûreté et son repos, disait le Roi. En persévérant dans cette
-politique modérée et conciliatrice, dont nous recueillons depuis dix
-ans les fruits, j'ai mis la France en état de faire face aux chances
-que le cours des événements en Orient pourrait amener. Les crédits
-extraordinaires, qui ont été ouverts dans ce dessein, vous seront
-incessamment soumis; vous en apprécierez les motifs. Je continue
-d'espérer que la paix générale ne sera point troublée. Elle est
-nécessaire à l'intérêt commun de l'Europe, au bonheur de tous les
-peuples et au progrès de la civilisation. Je compte sur vous pour
-m'aider à la maintenir, comme j'y compterais si l'honneur de la France
-et le rang qu'elle occupe parmi les nations nous commandaient de
-nouveaux sacrifices.»]
-
-Sur ce dernier point, l'action du ministère s'exerça tout de suite et
-avec succès. Dès le 6 novembre, une circulaire du garde des sceaux,
-presque aussitôt publiée, signalait à la vigilance des procureurs
-généraux les excès de la presse et aussi «ces manifestations bruyantes
-qui se couvraient mensongèrement du nom d'élans patriotiques et qui
-recélaient trop souvent des pensées de révolte et de sédition».
-Conformément à ces prescriptions, des poursuites furent dirigées
-contre plusieurs journaux; la continuation des banquets fut interdite.
-Ce langage, ces actes répandirent partout l'impression que le
-gouvernement était résolu à ne pas tolérer le désordre, et il n'en
-fallut pas davantage pour faire perdre promptement à la rue sa
-physionomie inquiétante. Au bout de quelques jours, les chants et les
-promenades tumultueuses avaient cessé. À la date du 1er novembre,
-avant que la fermeté du nouveau cabinet eût encore produit son effet,
-un observateur écrivait sur son journal intime: «Il règne dans les
-esprits une sombre inquiétude. On s'attend à une émeute, et la police
-croit en remarquer déjà les signes précurseurs. Paris est sillonné de
-patrouilles.» Et le lendemain: «Les promenades de jeunes gens et
-d'ouvriers chantant la _Marseillaise_ continuent tous les soirs.»
-Quelques jours se passent, et le même témoin constate que cette
-agitation a presque entièrement disparu. «Ce serait injuste, dit-il à
-ce propos, de prétendre que le ministère du 1er mars l'entretenait à
-dessein; mais l'incertitude de sa marche, le ton de ses journaux
-paralysaient l'action des autorités, qui, craignant de n'être pas
-soutenues, n'osaient et ne pouvaient se mettre en opposition avec les
-agitateurs. Pour raffermir l'ordre, il a suffi de le vouloir
-fortement[545].»
-
-[Note 545: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel._]
-
-Le problème extérieur n'était pas aussi facile à résoudre[546]. Dans
-sa circulaire de prise de possession, envoyée les 2 et 4 novembre à
-tous nos représentants au dehors, M. Guizot, tout en proclamant que
-«la politique du gouvernement avait pour but le maintien de la paix»,
-n'indiquait aucune solution précise aux difficultés pendantes; il se
-bornait à marquer, dans les termes les moins provocants possible,
-l'attitude d'isolement et d'expectative armée qui était imposée à la
-France par les derniers événements[547]. C'est qu'en effet, après les
-procédés dont nous avions eu à nous plaindre, il ne paraissait pas
-convenir à notre dignité de prendre l'initiative d'un rapprochement et
-de solliciter ouvertement des concessions qui pouvaient nous être
-refusées. Mais ce que M. Guizot ne voulait pas faire officiellement,
-il ne renonçait pas à le tenter par des moyens indirects. Son désir,
-sinon son espoir, était que les puissances, par égard pour un
-ministère qui se mettait en travers du mouvement belliqueux et
-révolutionnaire, lui offrissent, en Syrie par exemple, quelques
-concessions satisfaisantes pour l'amour-propre national; il les
-accepterait aussitôt, et la France reprendrait sa place dans le
-concert européen. Le ministère rêvait même d'arriver à ce résultat
-avant la discussion de l'Adresse dans la Chambre des députés. Quel
-succès pour la politique pacifique, si elle pouvait débuter au
-parlement en se faisant honneur d'avoir obtenu, du premier coup, des
-avantages refusés aux menaces de la politique belliqueuse! Sans doute,
-on avait très-peu de temps devant soi: à peine deux ou trois semaines.
-Mais cette brièveté du délai pouvait servir à forcer la main aux
-cabinets étrangers. Après tout, ceux-ci n'étaient-ils pas les premiers
-intéressés à fournir au ministère du 29 octobre les moyens de trouver
-une majorité et d'apaiser l'opinion?
-
-[Note 546: Outre les sources inédites ou non que j'ai eu souvent
-occasion d'indiquer, je me suis beaucoup servi, pour raconter l'action
-diplomatique du ministère du 29 octobre en 1840 et 1841, d'un
-important document dont je dois la communication à M. le duc de
-Broglie. Celui-ci, étant prince Albert de Broglie et jeune attaché au
-ministère des affaires étrangères, avait été chargé par M. Guizot, en
-1842, de lui faire un exposé des négociations poursuivies depuis le 29
-octobre 1840 jusqu'à la convention des détroits en juillet 1841. Cet
-exposé, très-complet, fait sur le vu des dépêches du ministre ou de
-ses agents, révélait déjà, par l'art de la composition, le futur
-historien.]
-
-[Note 547: _Note du prince Albert de Broglie_ et _Papiers inédits de
-M. de Barante_.]
-
-Cette idée s'était présentée à l'esprit de M. Guizot aussitôt qu'il
-avait été question pour lui de prendre le pouvoir. Sur le point de
-quitter Londres, dans ses dernières conversations avec les ministres
-anglais, il leur avait laissé voir ce qu'il attendait d'eux[548].
-«Donnez-moi quelque chose à dire, répétait-il avec insistance à lord
-Clarendon, si peu que ce soit, pourvu que ce soit satisfaisant. Si je
-n'ai pas quelque chose de ce genre, je ne serai pas capable de calmer
-les esprits et de prendre en mains le gouvernement[549].» Aussitôt
-ministre, tout en évitant les ouvertures officielles, il refit les
-mêmes insinuations aux ambassadeurs étrangers, notamment à lord
-Granville. En même temps il écrivait, vers le 4 novembre, à M. de
-Bourqueney, notre chargé d'affaires à Londres: «Vous recevrez une
-circulaire que j'adresse à tous mes agents. J'y ai essayé de marquer
-avec précision l'attitude que le cabinet veut prendre et qu'il
-gardera. Mais ce ne sont là que des paroles: il faut des résultats. On
-les attend du cabinet. Il s'est formé pour maintenir la paix et pour
-trouver aux embarras de la question d'Orient quelque issue; pour
-vivre, il faut qu'il satisfasse aux causes qui l'ont fait naître. La
-difficulté est extrême: l'exaltation du pays n'a pas diminué... Pour
-que le succès vienne à la raison, il faut qu'on m'aide... Je l'ai
-souvent dit à Londres, je le répète de Paris. Le sentiment de la
-France,--je dis de la France et non pas des brouillons et des
-factions,--est qu'elle a été traitée légèrement, qu'on a sacrifié
-légèrement, sans motif suffisant, pour un intérêt secondaire, son
-alliance, son amitié, son concours. Là est le grand mal qu'a fait la
-convention du 15 juillet, là est le grand obstacle à la politique de
-la paix. Pour guérir ce mal, pour lever cet obstacle, il faut prouver
-à la France qu'elle se trompe; il faut lui prouver qu'on attache à son
-alliance, à son amitié, à son concours, beaucoup de prix, assez de
-prix pour lui faire quelque sacrifice. Ce n'est pas l'étendue, c'est
-le fait même du sacrifice qui importe. Qu'indépendamment de la
-convention du 15 juillet, quelque chose soit donné, évidemment donné,
-au désir de rentrer en bonne intelligence avec la France et de la voir
-rentrer dans l'affaire: la paix pourra être maintenue et l'harmonie
-générale rétablie en Europe. Si on vous dit que cela se peut, je suis
-prêt à faire les démarches nécessaires pour atteindre ce but; mais je
-ne veux pas me mettre en mouvement sans savoir si le but est possible
-à atteindre. Si on vous dit que cela ne se peut pas, qu'on entend s'en
-tenir rigoureusement aux premières stipulations du traité..., la
-situation restera violente et précaire; le cabinet se tiendra
-immobile, dans l'isolement et l'attente. Je ne réponds pas de
-l'avenir... La politique de transaction est préférable à la politique
-d'isolement, s'il y a réellement transaction; mais, si la transaction
-n'est de notre part qu'abandon, l'isolement vaut mieux[550].»
-
-[Note 548: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 27 octobre
-1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
-
-[Note 549: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 342.]
-
-[Note 550: Cette lettre importante, qui expose si clairement le
-dessein du nouveau ministère, n'est publiée qu'en partie dans les
-_Mémoires de M. Guizot_. M. Charles Greville, qui la tenait de M. de
-Bourqueney, l'a donnée plus au complet dans son journal. (_The
-Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 348.)]
-
-Le Roi appuyait chaudement M. Guizot dans cette campagne. Peut-être
-même y apportait-il plus d'ardeur et d'espoir de réussir. Il faisait
-connaître ses désirs à M. de Metternich par des voies indirectes[551].
-En même temps, il agissait sur le gouvernement anglais au moyen du roi
-des Belges. Ainsi écrivait-il à ce dernier, le 6 novembre: «Qu'on
-sache donc bien à Londres quelle est la nature de la lutte dans
-laquelle nous sommes engagés _neck or nothing_! Cette lutte n'est ni
-plus ni moins que la paix ou la guerre; et, si c'est la guerre, que
-lord Palmerston et ceux qui n'y voient peut-être des dangers que pour
-la France, sachent bien que, quels que puissent être les premiers
-succès d'un côté ou de l'autre, les vainqueurs seront aussi
-immaniables que les vaincus; que jamais on ne refera ni un congrès de
-Vienne, ni une nouvelle délimitation de l'Europe; l'état actuel de
-toutes les têtes humaines ne s'accommodera de rien et bouleversera
-tout. _The world shall be unkinged_; l'Angleterre ruinée prendra pour
-son type le gouvernement modèle des États-Unis, et le continent
-prendra pour le sien l'Amérique espagnole... Ne nous y trompons pas:
-le point de départ, c'est le renversement ou la consolidation du
-ministère actuel. S'il est renversé, point d'illusion sur ce qui le
-remplace, c'est la guerre à tout prix, suivie d'un 93 perfectionné;
-s'il est consolidé, c'est la paix qui triomphe, et ce n'est que par la
-paix qu'il peut l'être; mais il faut se dépêcher, car vous savez que
-ces têtes gauloises sont mobiles. On va soutenir ce ministère, parce
-qu'on croit qu'il apportera la paix; mais, s'il ne l'apporte pas tout
-de suite, on ne tardera pas à croire qu'il ne l'apportera pas du tout,
-et alors on croira aussi que la guerre est inévitable, et qu'il faut
-l'entamer bien vite pour prendre les devants sur ceux qu'on appellera
-tout de suite les ennemis. Dépêchons-nous donc de conclure un
-arrangement que les cinq puissances puissent signer, car alors,
-croyez-moi, c'en est fait de la guerre pour longtemps.» Le Roi ne
-faisait pas mystère des «conditions que son cabinet accepterait
-immédiatement». C'était la concession à Méhémet-Ali de l'Égypte
-héréditaire, du pachalik d'Acre et de Candie en viager. «Si on veut
-signer ce que dessus, concluait-il, faisons-le vite. Dites-moi un mot
-approbatif de Londres, et c'est fait[552].»
-
-[Note 551: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 458.]
-
-[Note 552: _Revue rétrospective._]
-
-Ces appels indirects, mais si pressants, avaient-ils chance d'être
-entendus? Pour répondre, il convient de se rendre un compte exact des
-dispositions des diverses puissances. À Vienne, ces dispositions étaient
-favorables. De plus en plus troublé de l'aventure où il s'était laissé
-engager en signant le traité du 15 juillet, M. de Metternich avait hâte
-d'en sortir. Il témoignait la satisfaction que lui causait la
-constitution du nouveau ministère, reconnaissait la nécessité de le
-seconder dans ses difficultés intérieures[553], mettait grand soin à se
-montrer aimable avec M. de Sainte-Aulaire[554], et renvoyait à Londres
-son ambassadeur, le prince Esterhazy, avec mission formelle d'amortir
-les conséquences du traité du 15 juillet et de chercher un moyen de
-faire rentrer la France dans le concert européen[555]. Mêmes
-dispositions à Berlin et mêmes instructions à M. de Bülow, qui avait
-aussitôt, avec M. de Bourqueney, les conversations les plus expansives
-sur les moyens de faire cesser l'isolement de la France[556]. Toutefois,
-le passé permettait-il de compter absolument sur l'efficacité de ces
-bonnes dispositions, si sincères qu'elles fussent? Que de fois, depuis
-un an, on avait vu les deux puissances allemandes s'associer à des actes
-qu'elles déploraient! M. Guizot n'avait-il pas pu s'apercevoir, pendant
-son ambassade, du changement qui s'opérait dans l'attitude de M. de
-Neumann et de M. de Bülow, lorsqu'ils passaient des entretiens
-confidentiels à la solennité des conférences, et comment la présence de
-lord Palmerston rendait aussitôt leur langage contraint et timide?
-
-[Note 553: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.]
-
-[Note 554: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._]
-
-[Note 555: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 556: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
-
-Tout autres étaient les sentiments du gouvernement russe. Le czar
-avait abandonné sa prépotence en Orient, accepté le protectorat
-européen à Constantinople, pour le plaisir de rompre l'alliance des
-puissances occidentales et de mortifier la France de Juillet; on ne
-pouvait s'attendre qu'il renonçât volontiers à ce qui était la seule
-compensation de son sacrifice. Il laissait voir aux Anglais qui
-l'approchaient le chagrin que lui ferait éprouver une réconciliation
-avec la France[557]. Toutefois, suivant une remarque que nous avons
-déjà eu occasion de faire, si passionné qu'il fût, il ne se sentait
-pas prêt pour l'emploi des moyens extrêmes et redoutait de se faire en
-Europe, particulièrement en Allemagne, le renom d'un artisan de
-discorde. Aussi pouvait-on être assuré qu'il n'oserait pas opposer de
-_veto_ à toute pacification décidée par les trois autres puissances,
-et que, notamment, il ne repousserait rien de ce qu'aurait accepté
-l'Angleterre. C'est ce qui faisait écrire à M. de Barante: «En ce
-moment, comme dans tout le cours de la négociation, lord Palmerston
-conserve le blanc seing de l'empereur de Russie... Celui-ci ne se
-refusera point à ce qui sera voulu sérieusement par l'Angleterre,
-l'Autriche et la Prusse.» Et encore: «Si lord Palmerston vous
-alléguait comme difficulté l'opinion de la Russie, ce ne serait pas de
-bonne foi. Il sait très-bien qu'elle voudra tout ce qu'il
-décidera[558].»
-
-[Note 557: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du
-27 octobre 1840: «L'empereur de Russie est pleinement satisfait de
-l'état actuel des choses, et il ne consentirait pas, sans un extrême
-déplaisir, à un nouvel arrangement auquel participerait la France.»
-(_The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 347.)--Un peu plus
-tard, lord Clanricarde disait à M. de Barante: «J'ai eu souvent à
-répéter à l'Empereur que l'Angleterre tenait à vivre en bonne
-intelligence avec la France, que la paix de l'Europe dépendait de
-cette bonne harmonie; jamais il n'a entendu ces paroles sans que son
-visage éprouvât une contraction. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 558: Dépêche du 30 décembre 1840, et lettre particulière de la
-même date. (_Documents inédits._)]
-
-En somme, ni les bonnes dispositions de l'Autriche et de la Prusse, ni
-les mauvaises de la Russie n'étaient de force à résister à une
-résolution contraire de l'Angleterre. Tout dépendait de cette
-dernière, c'est-à-dire de lord Palmerston. Car telle était alors la
-situation étrange de ce pays, où l'on était habitué à croire l'opinion
-maîtresse, que tout ce qui regardait la politique étrangère s'y
-décidait par la volonté d'un seul ministre. C'est donc le sentiment
-particulier de ce ministre qu'il faut avant tout connaître. Si lord
-Palmerston eût été un véritable homme d'État, il n'eût pas hésité à
-accueillir les ouvertures de notre gouvernement. Il avait atteint
-pleinement son but en Orient; le prestige du pacha y était détruit; la
-politique britannique y avait notoirement prévalu. Seulement, le
-ministre anglais, se brouillant du même coup avec la France, avait
-privé son pays d'une alliance populaire, naturelle et profitable,
-l'avait exposé à des ressentiments incommodes, périlleux même, et
-avait jeté le trouble et l'inquiétude dans l'Europe, qui lui en savait
-très-mauvais gré. Eh bien, par une fortune inouïe, une occasion se
-présentait immédiatement de renouer cette alliance, d'amortir ces
-ressentiments, de rassurer l'Europe, et cela sans grand sacrifice, car
-la France demandait moins encore une concession effective qu'une
-satisfaction morale, nous allions dire une politesse. Lord Palmerston
-ne devait-il pas saisir cette occasion avec franchise, résolution,
-bonne grâce, et se charger, au nom de l'Angleterre, de mener à fin
-cette sorte de transaction et de réconciliation? N'était-ce pas le
-meilleur moyen de confirmer la prépondérance passagère que sa nation
-venait d'acquérir en Europe, et lui-même n'ajoutait-il pas ainsi à son
-renom de lutteur hardi, tenace et heureux, l'honneur qui était alors
-le plus apprécié des gouvernements et des peuples, celui d'être un
-pacificateur généreux? Il y avait là de quoi séduire une ambition un
-peu grande. Mais, quoique fort intelligent et fort habile, lord
-Palmerston n'était pas capable de voir les choses d'aussi haut.
-Âprement et mesquinement querelleur, sa diplomatie consistait à
-argumenter à outrance pour convaincre les autres qu'ils avaient tort;
-sa politique n'avait guère d'autre objet que d'user sans mesure de ses
-avantages et de faire le plus de mal possible à ceux qu'il croyait
-avoir à sa merci; enfin, son patriotisme se confondait avec
-l'assouvissement de passions, de haines, de rancunes qui étaient plus
-personnelles encore que nationales[559].
-
-[Note 559: Comme l'écrivait récemment un Anglais qui avait vu de près
-tous ces événements, «il est hors de doute que Palmerston a été
-poussé, dans toute cette affaire, non pas tant par l'idée de soutenir
-le sultan et de ruiner le pacha que par le désir passionné d'humilier
-la France et de se venger sur Louis-Philippe et ses ministres de leur
-conduite antérieure en Espagne». (Note de M. Henri Reeve, éditeur du
-journal de M. Greville.--_The Greville Memoirs, second part_, vol.
-Ier, p. 347, 348.)]
-
-Dès les premières insinuations que lui avait faites M. Guizot en
-quittant Londres, lord Palmerston avait laissé voir ses dispositions
-revêches[560], et, le 29 octobre, jour de la constitution du nouveau
-cabinet français, il écrivait à lord Granville: «Louis-Philippe semble
-vous avoir tenu le même langage que Flahault et Guizot tenaient ici,
-particulièrement qu'il est nécessaire, afin d'aider le Roi à maintenir
-la paix et à dompter le parti de la guerre, que nous fassions à sa
-prière des concessions que nous avons refusées aux menaces de Thiers.
-Mais c'est tout à fait impossible, et vous ne sauriez trop tôt ou trop
-fortement l'expliquer à toutes les parties intéressées... Nous ne
-pouvons pas compromettre les intérêts de l'Europe par complaisance
-pour Louis-Philippe ou pour Guizot plus que par crainte de Thiers. Si
-nous cédions, la nation française croirait que nous cédons à ses
-menaces et non aux prières de Louis-Philippe. Ce serait d'ailleurs
-déplorable que les puissances fissent le sacrifice de leurs intérêts
-les plus importants pour apaiser les organisateurs d'émeutes à Paris
-ou faire taire les journaux républicains. J'ajoute que nous sommes en
-train de réussir pleinement en Syrie, que nous aurons bientôt placé
-toute cette contrée entre les mains du sultan, et ce serait, en
-vérité, être bien enfant de cesser d'agir quand il ne faut qu'un peu
-de persévérance pour l'emporter sur tous les points. Je puis vous
-assurer que vous servirez plus utilement les intérêts de la paix en
-tenant un langage ferme et hardi au gouvernement français et aux
-Français eux-mêmes... La seule manière possible de tenir de telles
-gens en respect est de leur faire clairement comprendre qu'on ne
-cédera pas d'un pouce et qu'on est en état de repousser la force par
-la force. Quelques-uns de nos amis whigs ont fait beaucoup de mal en
-s'abandonnant à des alarmes sans fondement et en tenant ce qu'on
-appelle un langage conciliant... Mon opinion est que nous n'aurons pas
-la guerre avec la France en ce moment, mais nous devons préparer nos
-esprits à l'avoir un jour ou l'autre. Tous les Français ont le désir
-d'étendre leurs possessions territoriales aux dépens des autres
-nations, et ils sentent tous ce que le _National_ a dit une fois, que
-l'Angleterre est un obstacle à de tels projets... C'est un malheur que
-le caractère d'un grand et puissant peuple, placé au centre de
-l'Europe, soit ainsi fait; mais c'est l'affaire des autres nations de
-ne pas fermer les yeux à la vérité et de prendre prudemment leurs
-précautions[561].» Cette lettre, dans sa roideur sèche et presque
-brutale, est bien significative; elle trahit toute la passion de lord
-Palmerston contre la France; elle montre aussi que l'avantage
-politique de renouer l'alliance brisée ne se présentait même pus à son
-esprit.
-
-[Note 560: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, du 27 octobre
-1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
-
-[Note 561: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 306 à 308.]
-
-Ce n'était pas seulement dans des lettres intimes que lord Palmerston
-témoignait de ses sentiments réfractaires à toute conciliation. On se
-rappelle que, le 31 août, il avait fait remettre à M. Thiers un long
-_memorandum_ contenant la critique amère de la politique
-française[562]. Ce document ayant été publié dans les journaux et
-ayant exercé une certaine action sur l'opinion anglaise, M. Thiers
-s'était décidé, un peu tardivement, le 3 octobre, à y faire une
-réponse étendue, habile, qui fut envoyée en même temps que la fameuse
-note du 8 octobre, et que le ministre français eut soin de faire
-paraître aussitôt dans le _Times_[563]. Lord Palmerston, dans une
-controverse, ne se résignait jamais à ne pas avoir le dernier mot. Il
-se mit donc à l'oeuvre pour réfuter la réponse de M. Thiers, et le fit
-avec son aigreur habituelle. Son travail terminé seulement le 2
-novembre, il l'adressa à M. Guizot, marquant ainsi que le changement
-de ministère ne devait modifier ni le fond des choses, ni même le ton
-de la polémique. Bien plus, dans ce _memorandum_, il semblait revenir
-sur des concessions déjà faites à la France, et retirer la déclaration
-par laquelle les puissances avaient en quelque sorte désavoué la
-déchéance prononcée contre le pacha. En effet, au cours de son
-argumentation contre les thèses de M. Thiers, il contestait au
-gouvernement français le droit d'intervenir par les armes pour
-maintenir le pacha en Égypte, si la Porte jugeait à propos de le
-destituer. «Le sultan, disait-il, comme souverain de l'empire turc, a
-seul le droit de décider auquel de ses sujets il confiera le
-gouvernement de telle ou telle partie de ses États; les puissances
-étrangères, quelles que soient à cet égard leurs idées, ne peuvent
-donner au sultan que des avis, et aucune d'elles n'est en droit de
-l'entraver dans l'exercice discrétionnaire de l'un des attributs
-inhérents et essentiels de la souveraineté indépendante.» N'était-ce
-pas détruire en fait le conseil donné à la Porte de révoquer la
-déchéance du pacha? Lord Palmerston mit le comble à son mauvais
-procédé en faisant publier, dès le 10 novembre, le nouveau
-_memorandum_ dans le _Morning Chronicle_. L'effet fut déplorable en
-France. Tous les journaux de gauche et de centre gauche ne manquèrent
-pas de jeter ce document à la tête du cabinet. «Vous parlez
-timidement, lui disaient-ils, voilà pourquoi l'on vous répond avec
-insolence. On sait que vous ne voulez pas résister, et l'on en profite
-pour pousser plus loin ses avantages contre vous.» M. Guizot, surpris
-et attristé, écrivait, le 14 novembre, à M. de Bourqueney: «Nos
-adversaires exploitent l'effet produit par cette pièce; nos propres
-amis en sont troublés. C'est la première communication que lord
-Palmerston ait adressée au nouveau cabinet. En quoi diffère-t-elle de
-ce qu'il aurait écrit à l'ancien? Comment cette dépêche a-t-elle été
-publiée dans le _Morning Chronicle_, et avec tant d'empressement?
-Témoignez, mon cher baron, et au cabinet anglais et à nos amis à
-Londres, le sentiment que je vous exprime et le mal qu'on nous
-fait[564].»
-
-[Note 562: Sur les conditions dans lesquelles avait été fait ce
-_memorandum_, cf. plus haut, p. 260.]
-
-[Note 563: Le texte de cette «réponse» se trouve dans les _Pièces
-historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.]
-
-[Note 564: _Note inédite du prince Albert de Broglie_ et _Mémoires de
-M. Guizot_.--Il fallait que Louis-Philippe eût un bien grand désir de
-conciliation pour avoir, au premier moment, trouvé satisfaisant le
-_memorandum_ de lord Palmerston. (Cf. sa lettre au roi des Belges du 6
-novembre 1840. _Revue rétrospective._)]
-
-On vient de voir l'allusion de M. Guizot à «nos amis de Londres». Dans
-une autre lettre, tout en recommandant à M. de Bourqueney «de traiter
-bien réellement avec lord Palmerston, et non pas contre lui», il
-l'invitait à «ne rien négliger pour que l'atmosphère où vivait le
-ministre anglais pesât sur lui dans notre sens». C'est qu'en effet,
-malgré tant de déconvenues et de défaillances, le «parti de la paix»,
-existait toujours outre-Manche, et il avait même trouvé, dans le
-changement de ministère en France, une occasion de se ranimer et de
-tenter de nouveaux efforts[565]. Lord Clarendon proclamait bien haut
-que «le cabinet qui venait de se former à Paris, pour le maintien de
-la paix, ne pouvait vivre qu'avec un sacrifice des puissances
-signataires du traité du 15 juillet». Lord Lansdowne insistait
-vivement pour l'adoption d'une «mesure immédiate ayant une tendance
-pacifique». Lord Russell menaçait de sa démission si lord Ponsonby
-n'était pas rappelé. Lord Melbourne louait fort la conduite et le
-langage de M. Guizot. En somme, le plus grand nombre des ministres
-étaient d'avis de faire quelque chose pour la France. Tel était aussi
-le sentiment de la Reine. Les journaux anglais exaltaient la sagesse
-de Louis-Philippe et demandaient qu'on lui proposât une solution
-acceptable. Enfin, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse
-s'agitaient avec le sincère désir de trouver cette solution.
-
-[Note 565: Pour le récit de ce qui va suivre, je me suis
-principalement servi des _Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p.
-342 à 354.]
-
-Si puissant, si général que parût cet effort vers la conciliation,
-nous savons par expérience que la volonté de lord Palmerston était
-plus forte encore. M. Charles Greville, qui assistait de près à toutes
-ces démarches, écrivait sur son journal, à la date du 7 novembre:
-«Bien que telle soit la disposition de l'Autriche et aussi de la
-Prusse, quoique la Reine soit ardemment désireuse de voir la paix et
-la tranquillité rétablies, que presque tout, sinon tout le cabinet
-incline à un arrangement avec la France, et que la France elle-même
-soit prête à répondre aux moindres avances faites dans un esprit
-conciliant, la résolution personnelle de Palmerston l'emportera
-probablement sur toutes les autres opinions et inclinations. Il
-repoussera ou ajournera chacune des propositions qui seront faites,
-et, si l'une d'elles est adoptée malgré lui, il s'arrangera pour la
-faire avorter dans l'exécution, pour n'écarter aucune difficulté et
-pour en créer même où il n'y en aura pas. Ce qu'il y a de plus
-extraordinaire dans toute cette affaire, c'est de voir un groupe
-d'hommes consentir à faire route avec un autre homme qui non-seulement
-ne leur inspire aucune confiance, mais qu'ils croient être
-politiquement malhonnête et traître (_dishonest and treacherous_), et
-de les voir discuter sérieusement avec lui l'adoption de certaines
-mesures, avec la certitude qu'il ne les exécutera pas loyalement. On
-dirait Jonathan Wild[566] et son compagnon jouant ensemble à Newgate.»
-Tout se passa en effet comme le prévoyait M. Greville. Lord Palmerston
-le prit d'abord de haut avec les conciliateurs. Puis, quand ceux-ci
-lui parurent gagner du terrain, il changea de tactique, se prêta à
-discuter, feignit de céder à demi, consentit même à demander au
-gouvernement français de «faire connaître ses désirs et ses idées»,
-s'excusa presque, auprès de M. de Bourqueney, du ton du _memorandum_
-du 2 novembre, et lui déclara n'avoir voulu rétracter aucune de ses
-déclarations antérieures sur la déchéance du pacha; seulement, il
-s'arrangeait pour que les choses traînassent en longueur, persuadé
-que, pendant ce temps, les événements se précipiteraient en Syrie et
-viendraient, une fois de plus, placer ses contradicteurs en présence
-de faits accomplis.
-
-[Note 566: Jonathan Wild est un brigand, héros de l'un des romans de
-Fielding.]
-
-Cet espoir ne fut pas trompé. Pendant que les diplomates discutaient
-sur la portion de la Syrie que l'on pourrait, par égard pour la
-France, laisser au pacha, chaque courrier d'Orient annonçait un revers
-des Égyptiens. Ainsi savait-on, dès le 2 novembre, que l'insurrection
-avait éclaté de nouveau, au commencement d'octobre, dans toutes les
-montagnes du Liban,--insurrection fomentée par les agents anglais,
-armée avec des fusils anglais, payée avec l'or anglais,--et qu'elle
-prenait même cette fois une gravité particulière par la défection de
-l'émir Beschir, qui gouvernait toute cette contrée au nom de
-Méhémet-Ali. Bientôt après, on apprenait que la flotte britannique
-avait bombardé et réduit Saïda et Sour, occupé Beyrouth; que l'armée
-d'Ibrahim, affaiblie par les désertions, harcelée par les populations,
-démoralisée, n'opposait nulle part de résistance sérieuse, et que,
-partout où elle entrait en contact avec le petit corps turco-anglais,
-elle était battue. Enfin, d'après les nouvelles arrivées le 14
-novembre, les Égyptiens ne possédaient plus, sur la côte, dans la
-dernière moitié d'octobre, que Tripoli et Saint-Jean d'Acre, et leur
-armée, en retraite sur Damas et Balbeck, se trouvait aux prises avec
-les insurgés. Encore tout indiquait-il qu'on n'était pas au terme de
-cet effondrement.
-
-Ces succès, dont la rapidité surprenait tout le monde, sauf lord
-Palmerston, démontèrent complétement ceux qui tâchaient d'imposer à ce
-dernier quelque concession en dehors du traité du 15 juillet. Leurs
-plans de transaction avaient toujours reposé sur la conviction que le
-pacha pourrait défendre la Syrie au moins pendant tout l'hiver. Les
-cabinets allemands furent les premiers à lâcher pied. Dès le 8
-novembre, arrivait à Londres une dépêche de M. de Metternich,
-déclarant qu'il ne pouvait pas être question maintenant d'une
-concession en Syrie[567]. «Ne laissons plus d'illusion à la France sur
-cette région, écrivait le chancelier; elle est irrévocablement perdue,
-perdue tout entière. C'est à l'Égypte qu'il faut songer; le mal gagne
-de ce côté. Que Méhémet-Ali se soumette sans retard, ou la question
-d'Égypte est soulevée.» Même effet sur la Prusse. «M. de Bülow est
-hors de selle, rapportait, le 8 novembre, M. de Bourqueney; il m'a dit
-ce matin qu'il attendait de Berlin, sous peu de jours, une dépêche
-analogue à celle de M. de Metternich; voilà, comme il le reconnaît
-lui-même, sa mission à néant.» Le même M. de Bülow disait à notre
-chargé d'affaires, quelques jours plus tard, le 13 novembre: «Les
-événements ont été trop vite; ma mission a échoué en Syrie avant de
-commencer à Londres[568].» Le parti de la paix en Angleterre n'était
-pas moins découragé; questionné, le 11 novembre, par M. de Bourqueney
-sur ce qu'il y avait à faire, M. Charles Greville lui disait: «Bien
-qu'il y ait toujours, chez mes amis, le même désir d'une
-réconciliation avec la France, la même préoccupation d'aider M.
-Guizot, quand ils en viennent à se demander ce qui est possible et ce
-qui serait justifiable, ils ne peuvent trouver aucun expédient pour
-faire face aux immenses difficultés pratiques de la situation. Les
-événements ont marché avec une telle rapidité, et changé si
-complétement la position de la question, que les concessions,
-considérées antérieurement comme raisonnables, ne sont plus possibles.
-Tous comprennent qu'ils ne peuvent rien offrir en Syrie. Il se
-pourrait, en effet, qu'au moment où ils offriraient quelque ville ou
-quelque territoire, le gouvernement ottoman en fût déjà redevenu
-maître. La justice envers la nation, l'honneur et la fidélité envers
-nos alliés, particulièrement envers le sultan, ne nous permettent de
-faire aucune concession dans cette région.» Sur la demande de M. de
-Bourqueney, M. Greville écrivit dans le même sens à M. Guizot, sans
-lui rien déguiser. Tel était, du reste, le sentiment général en
-Angleterre, et le duc de Wellington exprimait tout haut les mêmes
-idées[569]. Par contre, lord Palmerston, sentant n'avoir plus à se
-gêner, se montrait plus absolu, plus roide que jamais dans ses refus.
-«J'ai dit à M. de Bourqueney, écrivait-il à lord Granville le 13
-novembre, que je tromperais M. Guizot, si je lui laissais supposer que
-le gouvernement de Sa Majesté pourrait consentir à ce qui n'est pas le
-traité. Le traité étant conclu, il faut qu'il s'exécute.» Il donnait à
-entendre, non sans une intention sarcastique et dédaigneuse, que notre
-mauvaise humeur importait peu à l'Europe. «On ne voit pas bien,
-disait-il dans la même dépêche, les dangereuses conséquences qui,
-selon M. Guizot, résulteraient pour le monde de la non-coopération de
-la France à cette pacification.» Bien plus, dans une dépêche du 13
-novembre, il déniait formellement à notre gouvernement le droit de
-«délibérer sur l'exécution d'un traité auquel il était étranger[570]».
-
-[Note 567: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351.]
-
-[Note 568: _Note inédite du prince Albert de Broglie_ et _Mémoires de
-M. Guizot_.]
-
-[Note 569: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351 à
-353.]
-
-[Note 570: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._]
-
-Le désappointement fut grand en France. Tandis que Louis-Philippe se
-plaignait amèrement au roi des Belges d'avoir vu si mal accueillir ses
-ouvertures[571], M. Guizot déclarait froidement et tristement à lord
-Granville qu'il ne croyait plus pouvoir faire aucune communication sur
-ce sujet au cabinet anglais, et que le gouvernement français
-attendrait les événements, prêt à tenir la conduite qu'ils lui
-imposeraient[572]. Toutefois, s'il était forcé de battre en retraite
-sur la question de Syrie, la résignation de notre ministre n'allait
-pas jusqu'à accepter que le pacha fût dépouillé de l'Égypte. Plus d'un
-indice lui avait fait connaître que lord Palmerston, sans être décidé
-au renversement complet de Méhémet-Ali, n'en repoussait pas cependant
-l'idée, quand les circonstances semblaient la rendre réalisable; déjà
-cette arrière-pensée avait percé dans le _memorandum_ du 2 novembre,
-et, depuis, elle s'était manifestée plus vivement, à mesure
-qu'arrivaient les nouvelles des succès remportés en Syrie[573].
-Toutes les fois qu'il voyait poindre cette idée, M. de Bourqueney
-faisait aussitôt sentir l'opposition de la France. «Je dis très-haut
-et très-ferme, écrivait-il à M. Guizot, que le traité de juillet n'a
-pas mis l'Égypte en question, qu'il en faudrait un nouveau pour cela
-et que c'est sans doute assez d'un seul traité conclu sans la
-France[574].» Un autre jour, lord Palmerston ayant cherché à établir
-que si le pacha refusait de se soumettre, les opérations pourraient
-être continuées contre l'Égypte rebelle, M. de Bourqueney l'arrêta
-net. «Le traité du 15 juillet, lui dit-il, n'a rien stipulé pour le
-cas dont vous me parlez; je ne puis consentir à le discuter.» Et comme
-le ministre insistait: «Non, milord, reprit notre chargé d'affaires,
-il faudrait pour cela un nouveau et plus grave traité[575].»
-
-[Note 571: Lettre du 16 novembre 1840. (_Revue rétrospective._)]
-
-[Note 572: Dépêche de lord Granville, en date du 16 novembre 1840.
-(_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)]
-
-[Note 573: M. de Rumigny, notre ministre à Bruxelles, informé par le
-roi Léopold de ce qui se passait à Londres, écrivait, le 7 novembre,
-au maréchal Soult: «Lord Palmerston est emporté par la joie que lui
-causent les nouvelles de Syrie... Il rêve déjà la chute complète de
-Méhémet-Ali. (_Documents inédits._)]
-
-[Note 574: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
-
-[Note 575: Dépêche de M. de Bourqueney du 18 novembre 1840. (_Ibid._)]
-
-Le gouvernement français défendait donc l'Égypte, et, tout en évitant de
-poser prématurément un _casus belli_ qui eût pu paraître une provocation
-peu en harmonie avec son attitude générale, il montrait à tous qu'il
-n'abandonnait rien de la note du 8 octobre. Peut-être même n'avait-il
-pas encore perdu absolument tout espoir du côté de la Syrie; sans doute
-il n'y avait rien à faire pour le moment: mais ne restait-il pas, dans
-l'avenir, une dernière chance? Cette chance était que les alliés ne
-pussent s'emparer de Saint-Jean d'Acre avant l'hiver et que l'autorité
-du pacha se maintînt ainsi dans le sud de la Syrie. Quand M. Greville
-avait déclaré impossible tout arrangement immédiat, M. de Bourqueney
-s'était rejeté sur cette hypothèse et y avait indiqué, sans être
-contredit, une base éventuelle de transaction[576]. Or, si faibles
-qu'eussent été jusqu'ici les Égyptiens, ne pouvait-on pas espérer qu'ils
-résisteraient dans une place dont Bonaparte lui-même n'avait pu
-s'emparer en 1799? D'ailleurs la saison mauvaise s'avançait et rendait
-de plus en plus difficiles les opérations de la flotte. On en était fort
-préoccupé à Londres. Le 15 novembre, lord John Russell annonçait à un de
-ses amis avoir reçu des nouvelles de l'amiral Stopford, et il concluait
-de ces nouvelles que l'entreprise allait être forcément interrompue et
-renvoyée au printemps prochain; très-inquiet des conséquences que cet
-ajournement pouvait avoir en Orient et en Europe, il paraissait disposé,
-dans ce cas, à transiger moyennant l'attribution au pacha de tout ou
-partie du pachalik d'Acre, et il ajoutait que tel était le sentiment de
-lord Melbourne[577]. Mais ce n'était pas celui de lord Palmerston, qui
-déclarait au contraire bien haut que le traité serait exécuté
-immédiatement et jusqu'au bout, dussent les vaisseaux tenir la mer tout
-l'hiver. Et il ne se contentait pas de le dire à Londres; il avait
-envoyé aux amiraux des ordres dans ce sens.
-
-[Note 576: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p.
-352.--Cette question de la possession de Saint-Jean d'Acre avait paru
-toujours fort importante, et, dès le 6 novembre, Louis-Philippe avait
-proposé d'en faire dépendre l'exécution de la convention à conclure.
-«Que l'arrangement, si on veut, écrivait-il au roi des Belges, soit
-subordonné à une seule condition, c'est-à-dire à savoir dans quelles
-mains se trouvera Saint-Jean d'Acre au moment où l'ordre de suspendre
-les hostilités arrivera en Syrie. S'il tient pour Méhémet-Ali,
-l'arrangement deviendra définitif; mais s'il est au pouvoir du sultan
-et de ses alliés, l'arrangement sera nul.» (_Revue rétrospective._)]
-
-[Note 577: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354.]
-
-L'événement justifia encore une fois son audacieuse obstination. Le 23
-novembre, arriva la nouvelle que Saint-Jean d'Acre était pris. Stimulé
-par les impérieuses injonctions de lord Palmerston, l'amiral Stopford
-s'était résolu à jouer le tout pour le tout et à tenter de terminer
-brusquement l'entreprise par un hardi et puissant coup de main. Le 2
-novembre, une flotte formidable, comptant vingt bâtiments de guerre,
-dont sept vaisseaux de ligne, était réunie devant Saint-Jean d'Acre.
-Le bombardement commença aussitôt. Les assaillants avaient quatre cent
-soixante-dix-huit gros canons, tandis que les assiégés ne leur en
-opposaient que soixante-douze de médiocre calibre. Soixante-mille
-boulets furent lancés en quelques heures. Tout fut brisé, bouleversé
-par cet ouragan de fer et de feu. L'explosion du principal magasin à
-poudre compléta l'oeuvre de destruction. Avant la fin de la journée,
-les survivants de la garnison évacuaient la ville ruinée, et les
-Anglais y débarquaient en maîtres. Le pacha comprit que la Syrie était
-définitivement perdue, et peu après il envoya aux restes de l'armée
-d'Ibrahim l'ordre de rentrer en Égypte.
-
-Le triomphe de lord Palmerston était complet. «Force est de
-reconnaître, écrivait alors l'un de ceux qui, en Angleterre, avaient
-le plus critiqué ce ministre, qu'il a vraiment droit d'être fier de
-son succès. Ses collègues n'ont plus qu'à s'incliner... Quoi qu'on
-puisse dire ou penser de sa politique, il est impossible de ne pas
-rendre justice à la vigueur de l'exécution. M. Pitt (Chatham) n'aurait
-pu montrer plus de décision et de ressources. Il n'a voulu entendre
-parler ni de délais ni de difficultés, a envoyé des ordres
-péremptoires d'attaquer Acre et a pourvu, avec grand soin, dans ses
-instructions, à toutes les éventualités. Nul doute que c'était la
-prise d'Acre qui devait décider de la campagne, et certainement elle
-est due encore plus à Palmerston qu'aux chefs de notre flotte et de
-notre armée. Elle est probablement due à lui seul[578].»
-
-[Note 578: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354 à
-356.]
-
-Un tel succès ne rendait pas le ministre anglais plus disposé à la
-conciliation envers le gouvernement français. Celui-ci, contraint de
-renoncer à apporter aux Chambres, comme don de joyeux avénement,
-quelque arrangement assurant au pacha une partie de la Syrie, désirait
-au moins leur annoncer que l'Égypte était sauve, et,--ce qui lui
-paraissait fort important,--qu'elle l'était grâce à la France. Sur ce
-dernier point, M. de Metternich était venu, dès le début, au-devant de
-nos désirs. «Je reconnais la nécessité, écrivait-il au comte Apponyi
-le 8 novembre, que le gouvernement français puisse dire au pays: C'est
-moi qui ai sauvé le pacha d'Égypte. Tout le monde se joindra à cette
-prétention, et nous les premiers[579].» Et quelques jours après, il
-disait à M. de Sainte-Aulaire: «Pour le compte de l'Autriche, je vous
-déclare qu'elle s'abstiendra de toute attaque contre l'Égypte et
-qu'elle s'en abstiendra par égard pour la France. Si M. Guizot trouve
-quelque avantage à faire connaître cette vérité dans les Chambres, il
-peut la proclamer avec la certitude de n'être pas démenti par moi.»
-Mais tel était l'acharnement mesquin de lord Palmerston, que, même au
-milieu de son plein triomphe, il prétendait nous disputer cette petite
-consolation d'amour-propre. En écrivant à M. Bulwer, il exposa, dans
-les termes les plus roides, ses raisons pour ne pas autoriser M.
-Guizot à déclarer que l'intervention de la France avait décidé les
-alliés à accorder l'Égypte à Méhémet-Ali. «Le désir des Français,
-répétait-il quelques jours plus tard, est que le règlement final de la
-question d'Orient ne paraisse pas avoir été arrêté sans leur concours;
-mais j'ai justement le désir qu'il paraisse en être ainsi[580].»
-
-[Note 579: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.]
-
-[Note 580: BULWER, t. II, p. 322 à 324.]
-
-Il y avait, dans ces lettres, quelque chose de plus grave que le refus
-lui-même,--refus qui ne devait pas empêcher M. Guizot de faire, en
-pleine Chambre, la déclaration dont ne voulait pas lord
-Palmerston,--c'étaient les motifs invoqués par le ministre anglais. Il
-y laissait voir de nouveau son arrière-pensée d'enlever l'Égypte au
-pacha. «Nous avons informé la France, disait-il, que nous avions
-conseillé au sultan de laisser Méhémet-Ali en Égypte s'il se
-soumettait dans un certain délai; mais nous avons aussi expliqué que,
-si Méhémet ne se soumettait pas, il devrait supporter les conséquences
-et courir les chances qui l'attendaient.» Cette façon de voir devait
-d'autant plus nous préoccuper qu'il ne s'agissait plus d'éventualités
-lointaines; les opérations étant terminées en Syrie, c'était tout de
-suite que le pacha pouvait se voir attaquer en Égypte. M. Guizot,
-moins disposé que jamais à abandonner le terrain de la note du 8
-octobre, et sachant toute la mauvaise volonté de lord Palmerston,
-chercha des garanties auprès des puissances allemandes. Par nos
-conseils et sur notre demande, le prince Esterhazy, ambassadeur
-d'Autriche à Londres, obtint de lord Palmerston la promesse formelle
-qu'aucun ordre d'agir contre l'Égypte ne serait envoyé à la flotte
-anglaise sans que la conférence de Londres eût été convoquée et
-consultée[581]. Le prince de Metternich disait en même temps à notre
-ambassadeur: «Assurez M. Guizot que nous agirons pour que tout
-s'arrête à la Syrie[582].» Toutefois, nous connaissions trop et la
-faiblesse des cabinets allemands, et la mauvaise foi de lord
-Palmerston, et les coups de tête de lord Ponsonby, pour nous fier
-entièrement à de telles garanties. Il était d'ailleurs difficile de
-répondre aux ministres anglais, quand ils nous disaient, comme M.
-Macaulay: «En continuant les hostilités, Méhémet-Ali aurait, de son
-côté, la chance de reconquérir la Syrie; si nous n'avions pas, du
-nôtre, celle de lui enlever l'Égypte, il n'y aurait ni égalité, ni
-justice, ni politique.» Aussi, sans vouloir admettre diplomatiquement
-que la résistance de Méhémet donnât aux puissances le droit
-d'intervenir en Égypte, nous rendions-nous compte que sa soumission
-pouvait seule nous donner pleine sécurité. D'ailleurs, après son
-désastre en Syrie et dans le mauvais état de ses affaires, le pacha ne
-pouvait raisonnablement espérer de meilleures conditions que celles
-qui lui étaient offertes et qui lui assuraient l'hérédité de l'Égypte.
-Le gouvernement français n'hésita donc pas à lui recommander de les
-accepter sans retard[583].
-
-[Note 581: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
-
-[Note 582: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 583: _Note inédite du prince Albert de Broglie._]
-
-Telle était, vers la fin de novembre, l'issue peu heureuse des
-premières tentatives de M. Guizot. Tout en évitant de compromettre la
-dignité de la France par des ouvertures officielles, il avait essayé
-de se servir de la satisfaction causée par l'avénement d'un ministère
-pacifique, pour enlever une concession qui lui permît de reprendre
-immédiatement une place honorable dans le concert des puissances. Son
-effort avait échoué par la mauvaise volonté de lord Palmerston et
-surtout par la déroute des Égyptiens. Non-seulement il n'avait rien
-obtenu en Syrie, mais il se voyait réduit à lutter pour l'Égypte et
-n'était pas assuré de la conserver au pacha. Sans se laisser démonter
-par cette première déception, il continua à vouloir et à espérer la
-paix; seulement, au lieu d'une guérison subite qui eût fait
-disparaître tout d'un coup le malaise dont souffraient la France et
-l'Europe, il lui fallait se contenter d'une convalescence lente,
-pénible et, par cela même sujette à bien des accidents. Il régla en
-conséquence son attitude diplomatique. Refusant d'approuver ce qui se
-faisait et ne voulant pas cependant soulever de querelle à ce sujet,
-également soucieux de sauvegarder la dignité de la France et la paix
-du monde, il prit le parti de se renfermer, pour un temps, dans cette
-politique d'isolement et de paix armée qu'il avait déjà indiquée dans
-sa première circulaire, et il en marqua ainsi les caractères dans des
-lettres écrites à ses principaux ambassadeurs: «Il n'y a en ce moment
-rien de plus à faire qu'une attitude à prendre et un langage à tenir.
-L'isolement n'est pas une situation qu'on choisisse de propos
-délibéré, ni dans laquelle on s'établisse pour toujours; mais quand on
-y est, il faut y vivre avec tranquillité, jusqu'à ce qu'on en puisse
-sortir avec profit... Nous verrons venir. Nous n'avons nul dessein de
-rester étrangers aux affaires générales de l'Europe. Nous croyons
-qu'il nous est bon d'en être, et qu'il est bon pour tous que nous en
-soyons. Nous sommes très-sûrs que nous y rentrerons. La France est
-trop grande pour qu'on ne sente pas bientôt le vide de son absence.
-Nous attendrons qu'on le sente en effet et qu'on nous le dise. J'ai un
-dégoût immense de la fanfaronnade; mais la tranquillité de l'attente
-et la liberté du choix nous conviennent bien.» Il disait encore: «J'ai
-toujours en perspective le rétablissement du concert européen; mais
-nous l'attendrons; et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec
-convenance que nous avons fait nos armements[584].» M. Guizot devait,
-pendant près de huit mois, au milieu des difficultés qui naîtront au
-dehors ou au dedans, maintenir, avec sang-froid, mesure et fermeté,
-l'attitude qu'il définissait ainsi au début.
-
-[Note 584: Lettres à M. de Barante du 13 décembre, et à M. de
-Sainte-Aulaire du 10 décembre 1840. (_Notice_ sur M. de Barante, par
-M. GUIZOT, et _Mémoires_ du même.)]
-
-
-III
-
-Pendant que s'évanouissaient, l'une après l'autre, toutes les chances
-d'obtenir immédiatement une solution satisfaisante des difficultés
-extérieures, l'heure était venue pour le ministère de soutenir, dans
-les Chambres, la grande bataille de l'Adresse[585]. Force lui était de
-l'aborder, en n'apportant au pays, en compensation de ses déboires
-actuels, que des assurances un peu vagues, des espérances lointaines
-et incertaines. Encore devait-il se féliciter que le secret de ses
-premiers pourparlers et du mécompte qui les avait suivis, n'eût pas
-été du tout ébruité. Une seule chose était connue du public, la
-succession accablante des revers subis par les Égyptiens en Syrie, et
-ces revers n'étaient pas faits pour augmenter rétrospectivement le
-crédit de la politique de M. Thiers, tout entière fondée sur la foi
-dans la résistance du pacha; d'autant que, survenus pendant le
-ministère du 1er mars, ou du moins avant que sa chute ne fût connue en
-Orient, ils ne pouvaient aucunement être imputés à ses successeurs.
-
-[Note 585: C'était le 16 novembre que M. Guizot, prenant acte des
-refus de lord Palmerston, renonçait à faire de nouvelles ouvertures,
-et, le lendemain 17, commençait la discussion de l'Adresse à la
-Chambre des pairs. La nouvelle de la prise de Saint-Jean d'Acre, qui
-détruisait nos dernières chances d'arrangement, arrivait à Paris le 23
-novembre, et le 25 était le jour fixé pour l'ouverture du débat à la
-Chambre des députés.]
-
-M. Guizot se sentait prêt à aborder, le coeur haut et confiant, cette
-grande lutte de tribune. Loin de redouter les débats parlementaires,
-il les désirait, comme étant le vrai moyen de redresser l'esprit
-public, de guérir son malaise et «de relever la bonne politique à son
-juste rang, malgré le fardeau qu'elle avait à soulever». Avant même
-d'avoir pris possession du pouvoir, au moment où il allait quitter
-Londres, il avait écrit au duc de Broglie: «J'ai confiance dans les
-Chambres. J'ai toujours vu, dans les moments très-critiques, le
-sentiment du péril, du devoir et de la responsabilité s'emparer des
-Chambres et leur donner un courage, des forces qui, en temps
-tranquille, leur auraient manqué, comme à tout le monde. C'est ce qui
-est arrivé en 1831... Sommes-nous à la veille d'une seconde
-épreuve?... Ma confiance est à la même adresse; c'est par les
-Chambres, par leur appui, par la discussion complète et sincère dans
-leur sein, qu'on peut éclairer le pays et conjurer le péril, si on le
-peut[586].»
-
-[Note 586: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 394, et t. VIII, p. 14.]
-
-À la Chambre des pairs, la cause de la paix était trop sûrement gagnée
-d'avance pour que la discussion de l'Adresse eût beaucoup d'importance
-et d'intérêt. Commencée le 17 novembre, cette discussion était
-terminée le 18. Toutefois M. Guizot profita de ce qu'il se trouvait
-dans un milieu sympathique et calme, pour y faire un exposé de la
-grave question sur laquelle il prévoyait avoir à soutenir bientôt,
-dans une autre enceinte, des débats plus troublés; non qu'il voulût
-abattre son jeu diplomatique à la tribune; au contraire, dès les
-premiers mots, il prévenait qu'il serait obligé de garder «la plus
-grande réserve»; mais il croyait l'occasion favorable pour donner à
-l'esprit public, sur les événements d'Orient, la direction qui lui
-paraissait conforme à la vérité des choses et aux intérêts du pays.
-
-M. Guizot le proclame tout de suite: sa politique tend à la paix.
-«L'intérêt supérieur de l'Europe et de toutes les puissances en
-Europe, dit-il, c'est le maintien de la paix partout et toujours.» On
-verra bientôt le parti que l'opposition devait chercher à tirer de ces
-derniers mots. Seulement, cette paix, le ministre s'attache, par la
-noblesse de son langage, par la hauteur de ses considérations, à la
-dégager de ce je ne sais quoi d'égoïste, de terre à terre, de
-grossier, que lui prêtaient ses adversaires, et qu'en effet certains
-de ses partisans semblaient parfois lui donner. Nul talent n'est plus
-propre que celui de M. Guizot à grandir et à élever ainsi les idées
-qu'il voulait défendre. L'orateur discute ensuite, l'une après
-l'autre, les raisons invoquées par ceux qui voulaient que la France
-prît une attitude belliqueuse. D'abord, nos intérêts en Orient: il n'a
-pas de peine à établir que la question de la Syrie n'est pas, pour la
-France, «un intérêt dont la guerre doive sortir». Autre motif:
-l'injure reçue. C'est la partie la plus délicate et la plus pénible du
-sujet. Comment paraître justifier ou excuser des procédés dont
-l'amour-propre national a tant souffert? Et M. Guizot ne doit-il pas
-trouver particulièrement dur de s'exposer lui-même, pour détourner de
-lord Palmerston les ressentiments français, au moment où ce ministre
-vient de lui donner, dans le secret des derniers pourparlers, des
-preuves nouvelles de sa malveillance? Mais il ne s'agit pas de faire
-payer à un homme d'État étranger ses mauvais procédés; il s'agit
-d'empêcher, en France, l'opinion de s'égarer dans une voie dangereuse.
-La thèse de l'orateur est qu'il y a eu «manque d'égards», mais non
-«insulte politique». «On n'a jamais voulu, dit-il, dans tout le cours
-de l'affaire,--je prie la Chambre de faire quelque attention à ces
-paroles que je prononce après y avoir bien pensé,--on n'a jamais voulu
-ni tromper, ni défier, ni isoler la France; on n'a eu contre elle
-aucune mauvaise intention, aucun sentiment hostile; on a cru qu'il n'y
-avait pas moyen de s'entendre avec elle sur les bases de la
-transaction; on a dit que, dans ce cas, on conclurait un engagement à
-quatre. On l'a fait, et la France devait s'y attendre. On ne l'a pas
-fait avec tous les égards auxquels elle avait droit; c'est un tort,
-sans doute, un tort dont nous sommes fondés à nous plaindre; mais, je
-le demande aux hommes les plus délicats, les plus susceptibles en fait
-d'honneur national, et qui cependant conservent et doivent conserver
-leur jugement dans l'appréciation des faits, est-ce là un cas de
-guerre[587]?» M. Guizot discute enfin un troisième et dernier motif
-invoqué par les partisans d'une politique belliqueuse: l'intérêt de
-notre influence dans le monde. «Messieurs, s'écrie-t-il, il ne faut
-pas que la France se trompe sur ses moyens d'influence en Europe; je
-crains qu'il n'y ait à cet égard, dans nos esprits, beaucoup de
-préjugés et de routine; nous avons eu, pendant longtemps, deux grands
-moyens d'influence en Europe: la révolution et la guerre. Je ne les
-accuse pas; ils ont été pendant longtemps nécessaires... Mais enfin,
-la révolution et la guerre, comme moyens d'influence en Europe, sont
-usés pour la France. Elle se ferait un tort immense, si elle
-persistait à les employer. Ses moyens d'influence, aujourd'hui, c'est
-la paix, c'est le spectacle d'un bon gouvernement au sein d'une grande
-liberté... Croyez-moi, Messieurs, ne parlons pas à notre patrie de
-territoires à conquérir; ne lui parlons pas de grandes guerres, de
-grandes vengeances à exercer. Non; que la France prospère, qu'elle
-vive libre, intelligente, animée sans trouble, et nous n'aurons pas à
-nous plaindre qu'elle manque d'influence dans le monde.»
-
-[Note 587: Pour expliquer, d'ailleurs, cette signature du traité à
-l'insu de la France, l'ancien ambassadeur la présentait comme une
-réponse à la tentative d'arrangement direct entre le sultan et le
-pacha. «On a cru, fort à tort, dit-il, et contre mes protestations les
-plus formelles et les plus persévérantes, on a cru que cette tentative
-était l'oeuvre de la France, on a cru que la France, abandonnant la
-politique du 27 juillet, avait tenté de se faire là une politique
-isolée, un succès isolé. J'ai dit, j'ai répété officiellement,
-particulièrement, que cela était faux; on ne m'a pas cru.» L'orateur
-prononça ces derniers mots d'un tel ton qu'ils semblaient signifier:
-«On ne pouvait pas me croire.» M. Thiers, fort irrité de cette
-insinuation, répondit, quelques jours plus tard, à la tribune de la
-Chambre des députés: «Je suis convaincu que, lorsque M. Guizot disait
-au cabinet anglais que nous n'étions en rien les auteurs de la
-proposition faite à Constantinople, il le disait de manière à être
-cru. S'il ne l'avait pas dit de ce ton-là, il aurait trahi son
-cabinet; il en était incapable. Je crois aussi que lorsqu'il exprimait
-sa profonde conviction, il aurait tenu à insulte de n'être pas cru.»]
-
-L'inspiration de ce discours était haute, l'intention patriotique, et
-l'orateur avait au fond mille fois raison. Peut-être, en la forme,
-n'avait-il pas toujours tenu un compte suffisant des susceptibilités
-alors éveillées, même dans les parties sages de l'opinion. Peut-être
-sa courageuse volonté de réagir contre les entraînements belliqueux
-l'avait-elle porté à être un peu trop lyrique dans son chant de paix,
-à se montrer un peu trop impartial dans l'indication des torts
-respectifs de l'Angleterre et de la France. La presse opposante en
-profita pour tâcher de présenter ce manifeste comme un acte de
-platitude honteuse. Oubliant volontairement que le ministre, en
-parlant, au début de sa harangue, «du maintien de la paix partout,
-toujours», avait montré là «l'intérêt supérieur de l'Europe, de toutes
-les puissances en Europe», elle feignait de croire qu'il avait voulu
-ainsi faire de la paix à tout prix la règle particulière de la
-politique française[588]. Ce fut un prétexte à indignations
-tapageuses, plus faciles qu'une sérieuse discussion. «On dit,
-lisait-on dans le _Constitutionnel_, que M. Guizot ne s'est jamais
-élevé si haut. Nous disons, nous, qu'on n'a jamais mis le gouvernement
-français si bas.» Le _Commerce_ ajoutait: «Nous cherchons en vain dans
-notre mémoire les actes des ministres les plus pusillanimes ou les
-plus perfides qui aient jamais perdu ou trahi une nation; et nous ne
-trouvons rien de semblable à l'excès d'avilissement, à l'audace de
-bassesse déployée aujourd'hui par M. Guizot.» Enfin, le _National_
-s'écriait ironiquement: «L'étranger peut faire à sa fantaisie... Nous
-abandonnons à la Russie et à l'Angleterre cette guenille qu'on nomme
-la victoire, et nous répéterons dans la boue ce nouveau cantique de
-gloire: La paix partout! la paix toujours!»
-
-[Note 588: M. Guizot, du reste, avait été amené, sur l'interpellation
-d'un pair, à expliquer lui-même ainsi ses paroles: «J'ai dit que, s'il
-y avait une offense réelle, il faudrait tout sacrifier; j'ai parlé de
-la guerre que ferait la France pour une cause juste et légitime, après
-s'être emparée de l'esprit et des sympathies des peuples. Certes, ces
-deux paroles excluaient l'idée de la paix à tout prix. J'ai parlé de
-la paix partout et toujours, mais comme d'un intérêt égal pour tous
-les gouvernements, pour tous les peuples, mais aux conditions de la
-justice et de l'honneur national.»]
-
-
-IV
-
-La discussion à la Chambre des pairs n'avait été qu'une sorte de
-préliminaire. C'est à la Chambre des députés que devait se livrer la
-vraie bataille. Rarement débat avait été attendu avec autant de
-curiosité, d'émotion anxieuse. Non-seulement la France entière, mais
-toute l'Europe politique était attentive à ce qui allait se passer au
-Palais-Bourbon[589]. Le drame d'ailleurs ne se présentait pas sans
-quelque grandeur. Il ne s'agissait plus, comme on l'avait vu trop
-souvent depuis quelques années, d'un de ces débats pour ainsi dire
-artificiels, funestes au crédit du régime parlementaire, et au fond
-desquels on ne pouvait découvrir que la rivalité de certains partis ou
-même l'ambition de certains hommes. Il semblait qu'on fût reporté à
-ces temps tragiques de Casimir Périer où l'enjeu de la partie engagée
-à la tribune était la paix du monde.
-
-[Note 589: Un peu plus tard, le 30 décembre, M. de Barante écrivait de
-Saint-Pétersbourg à M. Guizot: «La discussion de l'Adresse a excité
-ici un vif intérêt. On lisait tous les discours; on ne parlait pas
-d'autre chose. C'était l'affaire de l'Europe entière.» (_Documents
-inédits._)]
-
-Dans quelles dispositions la Chambre était-elle revenue de vacances,
-et quelle réponse se préparait-elle à faire au discours de la
-couronne? Sans doute c'était bien cette même Chambre qui avait naguère
-applaudi l'ambitieux rapport de M. Jouffroy et qui, depuis lors,
-n'avait jamais paru admettre qu'on pût rien rabattre des prétentions
-du pacha. Mais, dans ces derniers temps, les événements de Syrie, la
-peur de la guerre et de la révolution avaient changé bien des points
-de vue. Ajoutons que, dans cette assemblée issue de la coalition, les
-partis étaient singulièrement morcelés, inconsistants, mobiles, et
-qu'on les avait vus, depuis dix-huit mois, se combiner successivement
-de façon à former des majorités passagères au service des politiques
-et des ministères les plus différents. Les statisticiens
-parlementaires la décomposaient ainsi: d'une part, environ 175 députés
-du centre, 25 doctrinaires et 10 royalistes ralliés, soit 210
-partisans avérés d'une politique pacifique; d'autre part, 30 radicaux,
-100 membres de la gauche dynastique et 10 royalistes de la nuance de
-M. Berryer, soit 140 opposants décidés. Entre les deux, une centaine
-de députés du centre gauche. On savait que ceux-ci se partageraient:
-mais comment? où se ferait la coupure? De là dépendait la majorité.
-
-Les premiers indices furent favorables aux conservateurs et aux
-pacifiques. Dès le 6 novembre, lors de la nomination du président et
-des vice-présidents, tous les candidats ministériels avaient été élus
-d'emblée à une forte majorité, ce qui ne s'était pas encore vu depuis
-1830. Trois jours après, on nommait dans les bureaux la commission
-chargée de préparer l'Adresse; sur les neuf membres, sept étaient
-favorables à la politique du discours royal. Ces votes s'expliquaient
-par ce double fait: d'abord que tous les anciens 221 s'étaient décidés
-ou résignés à soutenir le cabinet, au moins pour le moment; ensuite
-que la fraction du centre gauche qui suivait M. Dufaure et les
-flottants de la nuance de M. Dupin s'étaient unis aux conservateurs
-pour faire tête à M. Thiers et à la gauche. Ces succès paraissaient de
-bon augure, et le Roi s'en réjouissait fort. «Ici, écrivait-il au roi
-des Belges, il y a un revirement admirable dans l'opinion. Les bureaux
-d'hier ont été excellents; les discours belliqueux ont été très-mal
-accueillis dans tous, et la volonté de la paix y était, au contraire,
-très-nettement et très-rondement avouée. Le soir, mon salon ne
-désemplit pas de toutes les bénédictions qu'on m'apporte d'avoir
-résisté[590].» Toutefois, on ne pouvait encore considérer la bataille
-comme gagnée. Avec une telle Chambre, les surprises, les retours
-étaient possibles. Et puis, le vote n'était pas tout. Comment se
-comporterait la discussion? Quelle figure y ferait chaque parti? Dans
-quel état en sortirait la politique de la France? La victoire du
-ministère serait-elle seulement une victoire numérique et précaire, ou
-une victoire morale et définitive?
-
-[Note 590: _Revue rétrospective._]
-
-Tout indiquait que l'attaque serait d'une violence extrême, de la part
-non-seulement de la gauche, mais de l'ancien ministère. M. Thiers
-avait eu, un moment, l'inspiration d'un rôle plus sage et plus digne.
-Le 22 octobre, en transmettant à M. Guizot l'appel du Roi, il avait
-ajouté en son nom personnel: «Ne croyez pas que je serai pour vous un
-obstacle; le pays est dans un état qui nous commande à tous la plus
-grande abnégation. Quelle que soit ma façon de penser sur tout ceci,
-je suis bien résolu à ne créer de difficultés à personne[591].» Mais,
-après quelques jours, rien ne restait de ces bonnes dispositions; tout
-entier à la lutte, le ministre déchu s'exprimait avec une colère et
-un mépris sans mesure sur ses successeurs et sur le Roi. Ce n'était
-pas faute, cependant, de s'entendre recommander une conduite
-absolument différente, par un homme au jugement duquel il paraissait
-alors attacher une grande importance: nous voulons parler du duc de
-Broglie. Ce dernier avait ressenti du changement de cabinet une
-impression assez mélangée: d'une part, il s'attristait de voir la
-politique française battre, pour ainsi dire, en retraite devant
-l'Europe; d'autre part, il se sentait un grand poids de moins de
-n'avoir plus à répondre des fautes du ministère du 1er mars. Ne
-voulant pour son compte ni maudire le passé ni entraver le présent, il
-se montrait dans les salons des nouveaux ministres, tout en continuant
-à recevoir les anciens chez lui, employant tous ses efforts à
-prévenir, entre les uns et les autres, une rupture trop violente et
-trop profonde. Il tâcha surtout de contenir M. Thiers. «Vous avez eu
-bonne intention et beaucoup d'habileté, lui dit-il, et cependant il
-vous a été impossible de conserver le pouvoir, parce que vous n'aviez
-avec vous que cinq ou six journaux, et pas une des personnes qui font
-le lest des gouvernements et pèsent sur le pays. Vous aviez dompté la
-gauche, et, toute domptée qu'elle était, elle vous entraînait.
-Apprenez, par cet exemple, à ne plus revenir au pouvoir avec de
-pareils soutiens et sans l'appoint nécessaire. Vous avez deux
-conduites à tenir. Une opposition vive vous concilie la gauche, mais
-vous éloigne du pouvoir; faites-vous l'homme de la gauche, et vous ne
-rentrez plus qu'avec une révolution. Au contraire, attendez,
-tenez-vous tranquille, soyez modéré, et, dans six mois, les cartes
-vous reviennent[592].» Pendant que le duc lui parlait ainsi, M. Thiers
-paraissait touché au point d'avoir les larmes aux yeux. Mais, à peine
-était-il revenu au milieu de son entourage habituel, que la passion
-reprenait le dessus. Il fut bientôt manifeste que son attitude serait
-celle d'un chef d'opposition résolu à une lutte à outrance.
-
-[Note 591: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 405.]
-
-[Note 592: _Documents inédits._]
-
-Dès la lecture du projet d'Adresse, le 23 novembre, on eut comme un
-avant-goût des dispositions violentes de la gauche. Ce projet,
-nettement pacifique, était l'écho du discours du trône. Peut-être
-eût-il convenu de dire les mêmes choses avec un accent plus généreux,
-plus vibrant. Mais M. Dupin avait tenu la plume, et il n'était pas
-dans sa nature d'élever ce à quoi il touchait. Le fond des idées
-était, du reste, irréprochable. «La paix donc, s'il se peut,
-faisait-on dire en terminant à la Chambre, une paix honorable et sûre,
-qui préserve de toute atteinte l'équilibre européen, c'est là notre
-premier voeu. Mais si, par événement, elle devenait impossible à ces
-conditions, si l'honneur de la France le demande, si ses droits
-méconnus, son territoire menacé ou ses intérêts sérieusement compromis
-l'exigent, parlez alors, Sire, et, à votre voix, les Français se
-lèveront comme un seul homme. Le pays n'hésitera devant aucun
-sacrifice, et le concours national vous est assuré.» Après ces mots:
-_son territoire menacé_, la gauche éclata en cris d'indignation,
-feignant de comprendre que la commission n'admettait la guerre que
-dans ce cas, et on put croire, pendant un certain temps, que ces
-clameurs ne permettraient même pas de finir la lecture. Ce malentendu,
-nullement involontaire, ressemblait fort à celui qui s'était déjà
-produit, quelques jours auparavant, à propos de la phrase de M. Guizot
-sur la paix partout et toujours. On se flattait, par ces tapages
-calculés, de troubler et d'intimider à l'avance la majorité.
-
-
-V
-
-Le débat s'ouvrit le 25 novembre. À peine fut-il engagé que son
-caractère apparut manifeste: c'était un duel entre M. Guizot et M.
-Thiers. Pendant les quatre premiers jours, les deux champions
-occupèrent, à tour de rôle, presque constamment la tribune. Combat de
-géants! s'écrient les spectateurs, partagés entre l'admiration
-qu'éveillent en eux de si beaux coups d'éloquence et la tristesse de
-voir ces deux grands esprits, dont l'union avait été, de 1831 à 1836,
-si féconde pour le pays, employer toute leur force à s'entre-détruire.
-L'un et l'autre sont arrivés à l'apogée de leur talent. M. Guizot,
-sans avoir rien perdu de son élévation grave et imposante, s'est
-pleinement dégagé de la roideur et de la sécheresse professorales.
-Rien de plus parfait, de plus puissant que son débit, son geste et
-toute son action oratoire. Sa parole est devenue plus souple, plus
-chaude, plus vibrante. Il sait remuer profondément ceux qu'autrefois
-il se bornait à éclairer. Il a acquis la promptitude dans
-l'improvisation et le sang-froid dans la riposte. Il s'est fait à
-l'agitation violente du nouveau forum, et y a trouvé même un milieu
-merveilleusement propre au développement de son éloquence: dans cette
-mêlée, le philosophe austère et serein s'est révélé homme de lutte;
-ses éclats de passion sont superbes et terribles. Personne, a-t-on pu
-dire justement[593], n'exprime comme lui la colère et le dédain. Il
-n'est jamais plus beau que quand, adossé à la tribune, la tête
-renversée, le front pâle, l'oeil en feu, les bras croisés, il reçoit,
-comme un roc immobile, l'écume impuissante des passions que
-l'opiniâtreté hautaine de sa parole a rendues furieuses, ou bien
-quand, reprenant l'offensive, le geste menaçant, il anéantit ces
-outrages à ses pieds, avec un mépris irrité et une fierté vengeresse.
-M. Thiers n'est pas arrivé à une moindre perfection. Il est devenu
-complétement maître du genre si nouveau qu'il a créé, de cette sorte
-de causerie alerte, abondante, universellement intelligente, charmante
-de verve, de fraîcheur et de naturel. Il y apporte plus d'aisance
-encore que dans le passé, plus d'ampleur et d'autorité. Il a même ses
-mouvements d'émotion éloquente, soit que la colère de la lutte
-l'enflamme, soit qu'il veuille sonner quelque fanfare patriotique. Ces
-morceaux, dont le relief est augmenté par la simplicité familière de
-l'ensemble, ne détonnent pas cependant avec ce qui les entoure: c'est
-toujours le même accent naturel, bien que momentanément élevé ou
-échauffé. Le contraste absolu des deux champions ajoute encore à
-l'intérêt dramatique de leur combat singulier. M. Guizot, sévère,
-dominateur, impérieux, parle de haut aux gens, daignant les élever
-jusqu'à lui, mais sans les mettre tout à fait à leur aise. M. Thiers,
-insinuant, séduisant, câlin, en communication constante et facile avec
-ses auditeurs, on allait presque dire ses interlocuteurs, paraît se
-mettre de plain-pied avec eux. M. Guizot, dédaigneux des épisodes, ne
-se permettant et ne permettant aux autres aucune distraction, ordonne
-ses discours comme une thèse philosophique, compose par masses,
-procède par généralisation, a pour dialectique habituelle d'élever
-toutes les questions qu'il traite, et, quand il a des points faibles
-dans sa cause, il s'attache à les faire disparaître derrière quelque
-grande idée. M. Thiers, abondant, même parfois diffus, se plaît aux
-diversions, aux longueurs et aux redites, sans cesser néanmoins de
-paraître toujours vif et rapide; il entre dans les détails les plus
-minutieux, ouvre des vues sur les quatre coins de l'horizon, mêle
-tout, anecdotes, exposés techniques, considérations morales, saillies
-de bon sens, mouvements de passion, plein d'aisance et d'agrément dans
-ces mille détours, ne semblant que suivre ses caprices, n'ayant rien
-de l'ordonnance classique du discours, et cependant finissant
-toujours, avec une habileté consommée, par amener son auditoire au but
-qu'il veut atteindre. M. Guizot semble réunir tous les dons extérieurs
-de l'orateur idéal: un profil d'une beauté sculpturale, le front haut
-et sillonné, le teint pâle, les tempes amaigries, des yeux où brille
-un feu contenu mais ardent, la bouche fine, ferme et fière, une voix
-sonore, profonde, au besoin tragique[594], une puissance de geste et
-de regard capable d'en imposer aux plus violents tumultes, tant de
-dignité et de hauteur dans le maintien qu'on ne s'aperçoit même pas
-qu'il est de petite et frêle stature. M. Thiers, au contraire, avec sa
-figure de petit bourgeois, ses lunettes, sa moue mélangée de bonhomie
-et de malice, n'a rien du masque héroïque de l'orateur: pas de geste,
-seulement quelques tics du bras ou du buste; une voix grêle et
-clairette, une taille courte et ramassée, avec un dandinement qui
-n'est pas fait pour donner plus de majesté à la démarche: et malgré
-tout, à la tribune, il produit un tel effet qu'on en vient à douter
-lequel est le plus éloquent de lui ou de M. Guizot.
-
-[Note 593: M. Jules SIMON, _Notice_ lue à l'Académie des sciences
-morales et politiques.]
-
-[Note 594: On a souvent cité le mot de mademoiselle Rachel, au sortir
-d'une séance de la Chambre où M. Guizot avait parlé: «J'aimerais à
-jouer la tragédie avec cet homme-là.» Jeune homme, quand il avait fait
-visite pour la première fois à madame de Staël, celle-ci, frappée de
-son accent, lui avait dit brusquement: »Je suis sûre que vous joueriez
-très-bien la tragédie; restez avec nous et prenez un rôle dans
-_Andromaque_.»]
-
-Si le débat se résumait, pour ainsi dire, dans le duel de M. Guizot et
-de M. Thiers, ce n'était pas que la Chambre en fût seulement
-spectatrice; elle y était partie. Sa passion venait s'ajouter à celle
-des deux champions. On eût dit un choeur farouche, tumultueux, qui
-accompagnait et, par moments, couvrait presque la voix des acteurs
-principaux. Dès la première séance, à peine M. Guizot eut-il commencé
-à parler que les vociférations de la gauche éclatèrent: c'était le
-même parti pris de violence que naguère pendant la lecture du projet
-d'Adresse. L'un lui rappelle que, lors de la coalition, il a soutenu,
-sur la politique extérieure, les thèses qu'il combat aujourd'hui[595].
-L'autre lui jette cette phrase: «Nous n'avons pas été à Gand!» La
-plupart crient pour ne rien dire. Le tapage est effroyable. Le
-ministre, dont chaque phrase est hachée par des hurlements injurieux,
-fait extérieurement fière figure, mais au fond ne laisse pas que
-d'être un peu désorienté; il s'engage dans des justifications assez
-embarrassées de sa conduite en 1815 et en 1839. Bientôt, cependant, la
-violence même de ses adversaires lui fouette le sang; il se retrouve,
-sort de la défensive et pousse l'attaque avec vigueur. Le tumulte est,
-sinon apaisé, du moins dominé, et l'orateur a conquis de vive force la
-liberté de sa parole. Sans doute, dans le reste du débat, il aura
-encore à lutter contre les interrupteurs; mais ceux-ci n'oseront plus
-essayer d'étouffer sa voix.
-
-[Note 595: L'opposition avait en effet assez beau jeu à rappeler le
-temps où M. Guizot accusait le ministère du 15 avril «d'abaisser» la
-France, où il proclamait que «la paix pouvait être compromise par une
-politique faible, peu digne, qui blesserait l'honneur national», et où
-il s'écriait: «La France est très-fière, très-susceptible pour sa
-dignité nationale, pour son attitude dans le monde. Le gouvernement
-est coupable et insensé, quand il ne donne pas à cette fierté, à cette
-susceptibilité, sécurité et satisfaction.»]
-
-Bien que les conservateurs écoutassent plus décemment les discours de
-M. Thiers, ils témoignaient, eux aussi, une animosité singulièrement
-passionnée; ceux d'entre eux qui avaient donné un moment dans le
-mouvement belliqueux ne se montraient pas les moins implacables à
-faire de l'ancien ministre la victime expiatoire d'une faute dont ils
-sentaient avoir leur part. On semblait impatient de lui infliger une
-sorte d'éclatant supplice politique. Quelques-uns demandaient qu'on le
-mît en jugement. Le mot courant était qu'il fallait profiter de la
-discussion pour le tuer «moralement», de telle sorte qu'il ne pût
-jamais se relever. On a souvent remarqué que, quand elles ont eu peur,
-les parties d'ordinaire les plus calmes et les plus inoffensives de la
-nation deviennent presque féroces. Il y avait un peu de cela dans
-l'exaspération dont le ministre du 1er mars était alors l'objet.
-
-Toute une partie de la discussion, non la moins longue ni la moins
-âpre, se passa en récriminations rétrospectives sur les négociations
-qui avaient précédé le traité du 15 juillet, principalement sur la
-façon dont M. Guizot avait rempli son rôle d'ambassadeur. Ce fut une
-succession, bientôt assez déplaisante, d'attaques et d'apologies
-toutes personnelles. On vit les deux adversaires ne pas hésiter, pour
-les besoins de leur cause particulière, à vider les cartons du
-ministère, venant lire à la tribune les dépêches officielles et même
-les lettres privées, livrant les secrets d'État, sans paraître même
-s'apercevoir, dans leur étrange acharnement, de la surprise pénible
-qu'ils provoquaient ainsi en France[596] et hors de France[597]: le
-tout pour arriver à bien établir devant l'étranger, qui écoutait et
-auquel une telle démonstration ne pouvait déplaire, que si la France
-se trouvait dans une situation fâcheuse, elle le devait à
-l'incapacité, si ce n'était même à la déloyauté de tous ceux qui, à
-des titres différents, avaient mis la main à ses affaires.
-
-[Note 596: M. Rossi écrivait à ce propos: «Tout ce que notre
-diplomatie a fait, a dit, a pensé, a connu, a conjecturé, depuis deux
-ans, sur la question d'Orient, a été lu, étalé, commenté à la tribune.
-On a mis en scène les diplomates présents, les absents, les français,
-les étrangers, comme si l'affaire d'Orient était finie et reléguée
-dans le domaine de l'histoire. Nous ne croyons pas nous tromper en
-affirmant que le comité diplomatique de la Convention mettait plus de
-réserve dans ses communications au public sur les affaires pendantes.
-Nous autres, nous sommes las, pour employer le mot de M. Villemain, de
-toute cette politique rétrospective.» (Chronique politique de la
-_Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1840.)]
-
-[Note 597: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du
-4 décembre 1840: «Les révélations de secrets officiels et de
-confidences ont été monstrueuses.» (T. 1er, p. 355.)]
-
-Laissons ces misères et arrivons vite à une partie plus intéressante
-du débat, celle qui porta sur la question de paix ou de guerre. M.
-Thiers, principalement préoccupé de sa popularité actuelle dans la
-gauche[598], se donna après coup une attitude beaucoup plus résolument
-belliqueuse qu'il ne l'avait eue au pouvoir. En réponse à la
-distinction que M. Guizot avait faite, à la Chambre des pairs, entre
-l'injure et le manque d'égards, il proclama qu'il y avait eu, au 15
-juillet, injure pour la France. «On a prononcé, dit-il, le mot de
-tromperie, eh bien, je l'accepte. Oui, après dix ans d'alliance, cette
-conduite à notre égard est une indigne tromperie... La France a senti
-cet affront. Quoi! l'on voudrait que seul je l'aie senti? M. Thiers a
-seul pu entraîner son pays! Non, cela n'est ni vrai ni possible. Je ne
-vous rappelle pas, je ne puis pas rappeler combien parmi vous il y a
-eu d'hommes, que leur sympathie d'opinion n'amenait pas à moi, qui
-sont venus me dire: Soutenez la dignité de la France; soutenez-la
-jusqu'au bout. (_Mouvement._) Et aujourd'hui, on voudrait n'avoir pas
-senti tout cela; on est presque honteux des bons sentiments que l'on a
-éprouvés! (_Bruit._) Eh bien, Messieurs, ces sentiments, moi, je les
-ai éprouvés profondément, je ne les désavoue pas, et, après les avoir
-éprouvés très-sincèrement et comme un Français, comme un bon Français
-le devait, j'ai voulu suivre jusqu'au bout, entendez-moi bien, la
-conduite que de tels sentiments, quand on les a ressentis, doivent
-inspirer... (_Mouvement._) Je ne puis pas songer à ces jours terribles
-sans être profondément ému... Je savais bien que j'allais peut-être
-faire couler le sang de dix générations; mais je me disais: Si la
-France recule, l'Europe le sait; les Chambres, le gouvernement, tout
-le monde s'est engagé: si elle recule, elle descend de son rang.» La
-conséquence d'un tel langage, c'était la guerre. Seulement, la guerre
-immédiate étant impossible, M. Thiers disait l'avoir ajournée au
-printemps. En attendant, il voulait armer la France, et cet armement
-prenait, dans son discours, des proportions étonnantes: il ne
-s'agissait plus de cinq cent mille ni même de six cent mille soldats,
-mais d'un total de neuf cent trente-neuf mille hommes. Ainsi armé, il
-comptait venir dire aux puissances: ou la modification du traité ou la
-guerre. Dans cette guerre, la France eût été sans doute seule contre
-toute l'Europe; M. Thiers ne le niait pas; mais elle en eût été
-quitte, selon lui, pour recommencer «un de ces grands actes d'énergie
-qu'elle avait faits si magnifiquement au commencement du siècle». En
-tout cas, ajoutait-il, «je me suis dit que, s'il y avait une faiblesse
-à faire, la ferait qui voudrait, mais que ce ne serait ni moi ni mes
-collègues». Tout en se posant ainsi comme ayant seul osé regarder
-l'Europe en face, M. Thiers indiquait que son courage patriotique
-avait été constamment entravé, annulé, par la faiblesse de
-Louis-Philippe. Il ne nommait pas ce dernier, mais le désignait avec
-une perfide clarté. Quand il faisait l'éloge du roi de Naples, «ce
-petit roi» qui avait eu le coeur assez grand pour vouloir résister à
-lord Palmerston, chacun comprenait que c'était pour le mettre en
-opposition avec Louis-Philippe, et la gauche, afin de souligner
-l'intention de l'orateur, applaudissait bruyamment, en criant-: «Bravo
-pour le roi de Naples!» «Savez-vous, demandait M. Thiers, où était ma
-faiblesse? On doutait, en Europe, que la résolution de la France fût
-soutenue jusqu'au bout... On croyait que, lorsque les armements
-seraient poussés au dernier terme, le cabinet n'existerait plus.» Et,
-revenant avec insistance sur cette insinuation, il ne se lassait pas
-de dénoncer à la tête du gouvernement un parti pris de faiblesse. De
-là, à l'entendre, cette affirmation méprisante de lord Palmerston,
-«que la France, après avoir montré de la mauvaise humeur, se tairait
-et céderait». Il avait voulu lutter contre ce parti pris, donner un
-démenti à cette affirmation: la puissance malfaisante et défaillante,
-qu'il ne nommait toujours pas, l'avait une fois de plus emporté sur
-lui, pour la honte de la France. Et alors il s'écriait, aux
-acclamations de la gauche: «Qu'on me condamne, qu'on m'exclue à jamais
-du pouvoir, j'y consens volontiers; mais quand je vois mon pays ainsi
-humilié, je ne puis contenir le sentiment qui m'oppresse, et je
-m'écrie: Quoi qu'il arrive, sachons être toujours ce qu'ont été nos
-pères, et faisons que la France ne descende pas du rang qu'elle a
-toujours occupé en Europe!»
-
-[Note 598: «Je m'honore de l'appui de la gauche, disait M. Thiers; cet
-appui tenait à ce qu'il y avait de commun entre elle et moi: l'amour
-pour notre pays et sa révolution. Je ne crains pas de m'appeler
-révolutionnaire; il n'y a que les parvenus de mauvaise éducation qui
-ont peur de leur origine; moi je n'ai pas peur de la mienne.»]
-
-Après s'être donné ce rôle dans le passé, M. Thiers s'efforçait de
-discréditer par avance la politique de sagesse et de modération à
-laquelle ses successeurs étaient condamnés pour réparer ses fautes.
-Cette paix qu'il ne pouvait pas, qu'au fond même il ne voulait pas
-empêcher, il tâchait du moins de la rendre douloureuse au patriotisme,
-et, dans ce dessein, fouillait en quelque sorte de sa parole aiguë,
-les blessures encore à vif de l'orgueil national. «Le discours de la
-couronne, déclarait-il, a dit que l'on espère la paix; il n'a pas dit
-assez. On est certain de la paix... Je ne calomnie personne. Qu'on me
-permette de dire les choses telles qu'elles sont: le cabinet du 29
-octobre a été formé pour la paix et la paix certaine... Ce calme,
-calme triste dont vous vous vantez, savez-vous à quoi il tient? Il
-tient à ce que le pays sait bien que la question est résolue. Il sait
-que la question est résolue pour la paix...» Et alors il avertissait
-la France «qu'elle avait ainsi perdu toute l'influence qu'elle pouvait
-avoir dans la Méditerranée». Après avoir longuement insisté sur cette
-déchéance, répété à satiété cette même phrase, il ajoutait: «Il y a
-pis que cela; les pertes matérielles, on en revient. Si vous l'aviez
-voulu, nous serions revenus des traités de 1815... (_Bravo! à gauche.
-Agitation au centre._) Mais aujourd'hui qu'on sait qu'on a pu vous
-intimider, aujourd'hui qu'après avoir dit que vous résisteriez vous ne
-résistez pas, le secret est connu, et la coalition, vous la
-retrouverez souvent... Je ne voudrais pas affliger mon pays; il m'en
-coûte de remplir le triste rôle que je remplis ici. Savez-vous ce
-qu'il faut lui dire: que s'il veut rester étranger aux grandes
-questions, il fait bien de se conduire comme il fait aujourd'hui; s'il
-ne veut que sauver _son territoire menacé_, pour parler le langage de
-l'Adresse (_Vive adhésion à gauche. Réclamations au centre_), il n'y a
-pas de danger peut-être dans la conduite qu'il tient; mais, s'il a la
-prétention de se mêler aux grandes questions de l'Europe, il faut, en
-se conduisant comme on l'a fait pour lui, qu'il y renonce pour
-longtemps. Qu'il proportionne son énergie à ses prétentions ou qu'il
-réduise ses prétentions, non pas à l'énergie qu'il a, mais à l'énergie
-qu'on lui suppose. (_Vive approbation à gauche._)»
-
-L'attaque avait été perfide et redoutable: la défense fut habile et
-résolue. Le ministre, cependant, dans un tel débat, était plus gêné
-que le député: il devait calculer l'effet de chacune de ses phrases,
-non-seulement sur le parlement dont il cherchait à conquérir les
-votes, mais sur les chancelleries avec lesquelles il continuait à
-négocier. De plus, en face d'une opinion réellement mortifiée, la
-thèse de la prudence était beaucoup plus ingrate que celle du
-patriotisme belliqueux, surtout quand celui qui défendait cette
-dernière thèse ne courait pas le risque d'être mis en demeure de
-traduire ses paroles en actes. Quelques semaines plus tard, dans une
-autre discussion, M. Guizot a noté lui-même, avec une mélancolie
-fière, le désavantage de son rôle. «J'envie quelquefois, disait-il,
-les orateurs de l'opposition. Quand ils sont tristes, quand ils
-sympathisent vivement avec des sentiments nationaux, ils peuvent venir
-ici épancher librement toutes ces tristesses, exprimer librement
-toutes leurs sympathies. Messieurs, des devoirs plus sévères sont
-imposés aux hommes qui ont l'honneur de gouverner leur pays. Quand le
-pays a besoin d'être calmé, il n'est pas permis aux hommes qui
-gouvernent de venir exciter en lui les bons sentiments qui
-l'irriteraient et le compromettraient. Quand le pays a besoin d'être
-rassuré, il faut parler, à cette tribune, avec fermeté et confiance.
-Il ne faut pas se laisser aller à des récriminations, à des regrets.
-Il y a des tristesses qu'il faut contenir pendant que d'autres ont le
-plaisir de les répandre.»
-
-M. Guizot marqua tout de suite comment il entendait riposter aux
-attaques de son adversaire. «Messieurs, commença-t-il, l'honorable M.
-Thiers disait tout à l'heure: sous le ministère du 29 octobre, la
-question est résolue, la paix est certaine. L'honorable M. Thiers n'a
-dit que la moitié de la vérité: sous le ministère du 1er mars, la
-question était résolue, la guerre était certaine.» Et pour appuyer
-cette affirmation, il s'emparait non-seulement des actes de son
-prédécesseur, mais des paroles qu'il venait de prononcer.
-«Croyez-vous, demandait-il, que les neuf cent cinquante mille hommes
-dont parlait tout à l'heure M. Thiers soient un moyen de garder la
-paix? C'est un moyen de faire la guerre, de la rendre à peu près
-infaillible... Voilà le vrai de la situation: vous êtes tombé parce
-que vous poussiez à la guerre. Nous sommes arrivés au pouvoir, parce
-que nous espérions maintenir la paix.» Le ministre reprit avec succès
-la même idée, les jours suivants. Entre temps, il proclama, aux
-applaudissements du centre, «le service immense rendu par la couronne
-au pays, service analogue à ceux qu'elle lui avait rendus plusieurs
-fois dans de semblables occasions». Mais ce fut surtout le quatrième
-jour que, se dégageant et des récriminations personnelles et des
-controverses sur le passé, il porta à son adversaire les coups
-décisifs. Il commença par rappeler,--ce que l'on semblait trop
-oublier,--qu'il y avait eu «des faits accomplis» depuis le traité du
-15 juillet; c'était, en Orient, l'effondrement complet des Égyptiens,
-survenu pendant que M. Thiers occupait le pouvoir, et sans qu'il eût
-rien fait pour l'empêcher; c'étaient, en Occident, les réserves
-diplomatiques et les armements de précaution du dernier cabinet. «Nous
-avons maintenu les armements, dit le ministre, les armements de paix;
-nous n'avons fait auprès de l'Europe aucune proposition, aucune
-concession; nous n'avons dit aucune parole qui altérât la position
-isolée, digne, expectante que l'on avait prise, avec raison.»
-Naturellement M. Guizot n'avait pas à faire confidence à la Chambre
-des efforts indirects qu'il venait de tenter, sans succès, pour se
-faire offrir une concession en Syrie, ni des inquiétudes qu'il
-pouvait avoir sur l'Égypte. Ne révélant qu'un point des récentes
-négociations, il annonça qu'en ce moment même les puissances offraient
-au pacha, s'il se soumettait, de lui assurer l'Égypte héréditaire; et
-il ajouta, sans s'inquiéter du déplaisir qu'en ressentirait lord
-Palmerston[599]: «... Offre qui lui est faite, je n'hésite pas à le
-dire, surtout en considération de la France.» Il concluait ensuite:
-«Par les chances de la guerre, avant le 3 novembre, pendant la durée
-et sous l'action du cabinet du 1er mars, le pacha a perdu la Syrie
-tout entière. Par la note du 8 octobre, on avait fait la réserve du
-pachalik héréditaire de l'Égypte. Ce pachalik héréditaire est offert à
-Méhémet-Ali au nom des puissances. Dans cet état des faits, des faits
-accomplis et diplomatiques, que voulez-vous qu'on fasse? Lui
-donneriez-vous le conseil de refuser l'Égypte héréditaire, dans
-l'espoir qu'au printemps, par la guerre, avec neuf cent cinquante
-mille hommes, vous lui ferez rendre la Syrie? (_Rires approbatifs au
-centre._) Voilà la question réelle, voilà la question pratique. Il
-faut choisir entre deux politiques, entre celle qui, acceptant la
-position que vous avez prise, acceptant les faits accomplis sous votre
-administration, acceptant la réserve que vous avez faite, se contente
-de cette réserve et donne au pacha, sincèrement, sans détour, le
-conseil de s'en contenter, et une politique qui, remettant en question
-les faits accomplis, remettant en question la position que vous avez
-prise, remettant en question les limites dans lesquelles vous vous
-êtes vous-même renfermé, donnerait au pacha le conseil de continuer je
-ne sais quelle guerre, non en Syrie, où il ne sera bientôt plus, mais
-en Égypte même, dans l'espoir que, par une guerre générale, dans six
-mois, vous serez en état de lui faire recouvrer la Syrie. Il n'y a pas
-d'autre question politique que celle-là. Tout le reste est du passé,
-un passé qui nous est étranger... Je ne rentre pas dans le passé. Je
-crois que ce qui importe au pays, c'est de mettre un terme à une
-situation difficile et périlleuse; et on ne peut le faire qu'en
-acceptant et les faits accomplis et les réserves qui ont été faites
-au profit du pacha. Voilà la politique du cabinet...» Ce discours fut
-comme un jet franc et vif de lumière sur le problème que venaient
-d'obscurcir, pendant plusieurs jours, d'interminables discussions
-rétrospectives. La Chambre fut heureuse de se sentir ramenée d'une
-main si ferme à la question «pratique et actuelle», et d'y voir si
-clair.
-
-[Note 599: Cf. plus haut, p. 378 et 379.]
-
-L'incomparable éclat de la lutte engagée entre les deux grands
-orateurs rejeta nécessairement dans l'ombre tout le reste du débat. M.
-Odilon Barrot, qui se croyait appelé, comme il l'a écrit depuis avec
-une présomption naïve, à «couvrir» et à «relever» M. Thiers[600],
-essaya de répondre au dernier discours de M. Guizot; il montra une
-telle inintelligence de la question qu'il excita l'impatience de la
-gauche elle-même, et que, pour se tirer d'affaire, il n'eut d'autre
-ressource que de se jeter dans les personnalités et de reprendre
-l'éternelle histoire du voyage à Gand: il eut ainsi la satisfaction de
-soulever un nouveau tumulte, mais se fit rappeler qu'il avait été
-volontaire royaliste en 1815. M. Thiers ne fut pas mieux servi par ses
-anciens collègues, notamment par M. le comte Jaubert, qui se livra aux
-sorties les plus furieuses et les plus compromettantes contre
-l'Angleterre ou, pour parler son langage, contre «l'Anglais[601]». M.
-Guizot trouva, au contraire, quelque secours dans une harangue du
-général Bugeaud, assez décousue, mais pleine de verdeur et de bon
-sens[602]. Notons enfin un très-éloquent discours de M. Berryer.
-L'occasion était belle, en effet, pour l'orateur légitimiste, de
-reprendre toutes les accusations de M. Thiers et d'en accabler la
-monarchie de Juillet: il s'attacha à bien donner à la France le
-sentiment douloureux et irrité qu'elle était humiliée, diminuée, et
-qu'elle l'était par le fait du Roi. Il finit même par faire au
-gouvernement ce reproche, étrange dans la bouche d'un royaliste, de se
-méfier trop de la passion révolutionnaire et de ne pas comprendre ce
-qui s'y trouvait de force patriotique. Cette thèse et cette tactique
-sont déjà connues: M. Berryer y avait eu plus d'une fois recours; mais
-jamais la flamme de sa parole n'avait été plus éclatante et plus
-brûlante. La gauche l'acclama, et, le lendemain, toute la presse
-opposante, depuis le _Constitutionnel_ jusqu'au _National_, porta aux
-nues son discours.
-
-[Note 600: _Mémoires de M. Odilon Barrot_, t. Ier, p. 359.]
-
-[Note 601: «Je suis de l'école de l'Empire, s'écriait M. Jaubert; mon
-père a été tué par un boulet anglais à la bataille d'Aboukir; en 1815,
-j'ai vu les habits rouges des Anglais dans les Champs-Élysées; je ne
-l'oublierai jamais.» Puis, parlant des incidents récents, il ajoutait:
-«Il y a eu outrage; j'attends le jour de la vengeance.»]
-
-[Note 602: Le général Bugeaud fit justice des déclamations sur la
-guerre révolutionnaire et de la légende des volontaires de 1792. «Il y
-a beaucoup de gens en France, dit-il, qui sont persuadés qu'il suffit
-de chanter la _Marseillaise_ pour renverser les armées de l'Europe.
-J'apprécie beaucoup le chant de la _Marseillaise_. (_On rit._) Mais je
-crois qu'à lui seul il ne donne pas la victoire. Je trouve très-bien
-que les combattants chantent la _Marseillaise_, quelques instants
-avant le combat, non pendant l'action: ce qu'il faut alors, c'est le
-silence, c'est l'aplomb. Il faut se méfier des troupes silencieuses et
-non pas de celles qui crient et qui chantent.»]
-
-De cette discussion, qui s'était prolongée pendant huit séances, la
-majorité sortait éclairée sur la folie périlleuse de la politique
-préconisée par M. Thiers. Mais tout ce qui lui avait été dit et répété
-si éloquemment sur l'humiliation de la France lui laissait un certain
-sentiment de malaise. Ce fut par égard pour ce sentiment qu'à la
-dernière heure, la commission de l'Adresse apporta, avec l'adhésion
-complète du ministère, une rédaction nouvelle d'une note un peu plus
-fière que le premier projet de M. Dupin. On y disait que «la France
-s'était vivement émue des événements qui venaient de s'accomplir en
-Orient». La phrase si attaquée sur le _territoire menacé_ était
-remplacée par cette déclaration générale: «La France, à l'état de paix
-armée et pleine du sentiment de sa force, veillera au maintien de
-l'équilibre européen, et ne souffrira pas qu'il y soit porté
-atteinte[603].» L'opposition songea un moment à voir, dans cette
-modification de forme, son triomphe et la condamnation du ministère.
-Mais elle ne persista pas dans cette manoeuvre, un peu puérile, et M.
-Odilon Barrot présenta un amendement exprimant plus ou moins
-nettement la pensée de la gauche. Ce fut pour M. Thiers l'occasion
-d'un suprême effort. Laissant de côté tous ses grands plans de
-campagne et son armée de neuf cent mille hommes, il donna à
-l'amendement une portée restreinte et modeste: à l'entendre, c'était
-seulement la répétition parlementaire de l'_ultimatum_ contenu dans la
-note du 8 octobre, l'affirmation que la Chambre voulait assurer quand
-même l'Égypte au pacha; puis, avec une éloquence nerveuse, pressante,
-il plaça le ministère en face de ce dilemme, ou d'avouer qu'il était
-résigné à sacrifier aussi l'Égypte, ou de laisser la Chambre poser ce
-_casus belli_. La situation devenait embarrassante pour M. Guizot.
-Céder à M. Thiers, c'était lui permettre de se dire vainqueur; et
-puis, si décidé que fût le ministre à défendre l'Égypte, il ne lui
-plaisait guère de voir la France s'engager à fond sur un terrain où
-elle avait eu déjà et où elle pouvait encore rencontrer tant de
-fâcheuses surprises. D'autre part, il ne voulait pas non plus, devant
-le pays et devant l'étranger, avoir l'air d'abandonner la note du 8
-octobre. Il s'en tira fort habilement. «En fait, déclara-t-il dans une
-dernière réplique, il n'y a pas de question. Ce que la note du 8
-octobre a dit est fait. Ce que la note du 8 octobre a demandé est
-accompli... À l'heure qu'il est, l'offre de l'Égypte héréditaire est
-portée au pacha par les puissances, et, je n'hésite pas à le redire,
-surtout en considération de la France. Que venez-vous donc demander
-aujourd'hui? Vous venez demander que la France exige par la menace ce
-qui est obtenu par l'influence... Il s'agit de se donner à soi-même la
-satisfaction puérile d'avoir écrit un cas de guerre. Messieurs, un
-gouvernement prudent, une Chambre prudente n'écrivent pas des cas de
-guerre; il les pratiquent, quand le moment arrive... J'estime
-très-médiocrement ces cas de guerre qui apparaissent longtemps
-d'avance, ainsi que les courages qui viennent longtemps après.
-(_Bravo! au centre._)» Cette réplique eut un grand succès et enleva le
-vote. L'amendement fut repoussé à une forte majorité, et l'ensemble de
-l'Adresse adopté par 247 voix contre 161.
-
-[Note 603: En apportant cette nouvelle rédaction, M. Dupin s'exprima
-ainsi: «Le rédacteur de l'Adresse et la majorité de la commission
-n'ont pas changé d'opinion; mais, avec les sentiments français qui
-étaient dans nos coeurs, nous avons été amenés à recueillir les
-impressions, non pas de nos adversaires, mais de nos amis, et à donner
-satisfaction à la Chambre, non en changeant les sentiments, mais en
-leur donnant plus de relief et de saillie.»]
-
-M. Thiers était bien complétement battu. Il le devait en grande
-partie à lui-même, à son langage dans le débat. Il avait trouvé moyen
-d'inquiéter par ses allures belliqueuses et révolutionnaires, sans
-cependant en imposer par ce plan de guerre au printemps que la Chambre
-n'avait pu entendre exposer sans sourire et dont les journaux
-s'étaient gaussés[604]. On l'avait jugé un homme d'État à la fois peu
-sérieux et dangereux. M. de Lamartine écrivait alors à un ami: «Rien
-ne peut vous donner une idée de la démonétisation de M. Thiers.» La
-plupart des conservateurs ressentaient, à l'égard du ministre tombé,
-un sentiment mêlé d'effroi, d'indignation et de dédain, et leurs
-journaux l'exprimaient sans ménagement aucun. Il paraissait très-dur à
-M. Thiers d'être frappé par cette presse dont il s'était tant servi
-contre les autres. Il en souffrait parfois jusqu'à verser des larmes
-de tristesse et de colère[605]. Au cours de la discussion, il s'en
-était plaint, à la tribune, avec un accent de douloureuse
-amertume[606].
-
-[Note 604: Le _Journal des Débats_ criblait de ses sarcasmes ce fameux
-plan. «M. Thiers, disait-il, se donne un singulier mérite, et voici ce
-mérite: sa politique officielle était pacifique, mais sa politique
-secrète était belliqueuse! Au mois d'octobre, il ne considérait pas le
-traité de Londres comme une insulte; il l'eût considéré comme une
-insulte, au mois de mai prochain! Il n'entendait pas s'opposer à
-l'exécution du traité, il l'a dit et l'a prouvé; mais il voulait le
-faire modifier, quand il serait pleinement exécuté! Il a abandonné la
-Syrie aux chances de la guerre; mais, au mois de mai, il eût essayé de
-la reprendre.» Puis, cessant de railler, il apostrophait ainsi
-l'ancien ministre du 1er mars: «Non, M. Thiers, vous n'avez pas voulu
-la guerre. Vous ne l'avez pas plus voulu au mois d'octobre qu'au mois
-d'août, avec cette résolution sérieuse et calme d'un homme d'État qui
-a calculé les chances et qui se sent la main assez forte pour diriger
-les événements... Puis, quand les événements vous ont déçu, vous
-n'avez plus songé qu'à vous préparer sur les bancs de l'opposition une
-retraite avantageuse.»]
-
-[Note 605: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_ du 10 décembre
-1840.]
-
-[Note 606: M. Thiers avait dit, dans son discours du 27 novembre:
-«Cette presse m'injurie de la manière la plus affreuse. On me fait un
-homme de presse qui attaque tout le monde avec cet instrument, comme
-si je n'étais pas la plus grande victime de la presse! (_Exclamations
-et rires au centre._) Messieurs, n'y a-t-il pas des journaux qui me
-diffament tous les jours de la manière la plus odieuse? Eh bien, je
-leur accorde une chose: on peut toujours faire souffrir un honnête
-homme quand on le calomnie; je leur accorde cette triste puissance sur
-moi... Mais cet honnête homme méprise, il méprise beaucoup, et c'est
-sa seule vengeance.»]
-
-À l'étranger, l'attitude de M. Thiers avait eu des effets plus
-déplorables encore. Il ne s'était pas seulement nui à lui-même, il
-avait nui gravement à la France. Toute cette mise en scène
-belliqueuse semblait, en effet, donner raison à ceux qui, depuis
-quelques mois, dénonçaient notre gouvernement comme menaçant la paix
-de l'Europe. Lord Palmerston sentit aussitôt l'avantage qu'il pouvait
-en tirer, et se fit honneur de son opposition à une politique qui se
-vantait d'avoir eu de si mauvais desseins[607]. Les adversaires
-anglais du chef du _Foreign Office_ déclaraient que sa politique et
-ses actes étaient justifiés par les révélations de M. Thiers[608].» M.
-Desages, que sa haute situation au ministère des affaires étrangères
-mettait bien au courant de toutes les choses d'Europe, disait, peu
-après, à ce propos, au duc de Broglie: «Depuis ses discours, M. Thiers
-est tenu plus que jamais, au dehors, pour le représentant de la guerre
-révolutionnaire et de tous les souvenirs impériaux; à ce point que sa
-rentrée aux affaires amènerait une guerre immédiate. En Allemagne, son
-langage a contribué à monter plus encore les esprits contre la France,
-à aviver la passion de 1813. En Angleterre, depuis cette affreuse
-discussion, tout le monde commence à trouver que lord Palmerston a eu
-raison de rompre avec de pareils brouillons[609].» Enfin, de
-Saint-Pétersbourg, M. de Barante écrivait: «La manière dont on a
-cherché à justifier, à glorifier une politique d'illusion, a achevé le
-mal de cette politique, en resserrant les noeuds de toutes les
-alliances hostilement défensives[610].»
-
-[Note 607: BULWER, t. II, p. 324.]
-
-[Note 608: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 354 et
-355.]
-
-[Note 609: _Documents inédits._]
-
-[Note 610: _Ibid._]
-
-M. Guizot avait-il gagné tout ce qu'avait perdu M. Thiers? Sans doute,
-la victoire de l'Adresse apparaissait être bien sa victoire. En France
-comme à l'étranger, l'effet en était considérable. Toutefois, s'il
-avait vaincu l'opposition, il n'était pas encore assuré de dominer la
-majorité. Au milieu même de son triomphe, il avait le sentiment de
-cette incertitude; mais il ne s'en décourageait pas, et, envisageant
-d'un regard viril les difficultés qui lui restaient à vaincre de ce
-côté, il écrivait à M. de Barante: «Je sors d'une grande lutte. La
-bataille est, je crois, bien gagnée. Mais je ne me fais aucune
-illusion; cette bataille-là n'est que le commencement d'une longue et
-rude campagne. Depuis 1836, depuis la chute du cabinet du 11 octobre,
-le parti gouvernemental est dissous, et le gouvernement flottant,
-abaissé, énervé. Le grand péril où nous sommes arrivés par cette voie
-nous en fera-t-il sortir? Ressaisirons-nous le bien d'une majorité
-vraie et durable, par l'évidence du mal que nous a fait son absence?
-Je l'espère et j'y travaillerai sans relâche. C'est commencé. La
-Chambre est coupée en deux. Le pouvoir est sorti de cette situation
-oscillatoire entre le centre et la gauche, qui a tout gâté depuis
-quatre ans, même le bien. Mais tout cela n'est qu'un commencement. Du
-reste, je ne veux pas vous envoyer mes doutes, mes inquiétudes. Le
-monde en est plein, les esprits en sont pleins. Je crois le bien
-possible, probable même, à travers des obstacles, des embarras, des
-ennuis, des échecs innombrables. Cela me suffit et cela doit suffire à
-tous les hommes de sens. La condition humaine n'est pas plus douce que
-cela[611].»
-
-[Note 611: Lettre du 13 décembre 1840. (_Documents inédits._)]
-
-
-VI
-
-La discussion de l'Adresse avait prouvé que la politique belliqueuse
-était condamnée par la représentation nationale. Une occasion allait
-se présenter de voir si elle avait plus de crédit sur le peuple
-lui-même. Après l'épreuve du parlement, celle de la rue.
-
-Le 30 novembre 1840, la frégate _la Belle Poule_, sous les ordres du
-prince de Joinville, avait mouillé en vue de Cherbourg, rapportant de
-Sainte-Hélène le corps de Napoléon. Restait maintenant à le
-transporter à la sépulture qui l'attendait sous le dôme des Invalides.
-Au mois de mai précédent, quand cette question «du retour des cendres»
-avait été si inopinément soulevée par M. Thiers, les esprits
-prévoyants s'étaient aussitôt préoccupés de ce que serait le jour de
-la rentrée dans Paris, de ce que produirait la rencontre de ce
-cercueil redoutable avec le peuple debout pour le recevoir. Les
-événements survenus depuis lors, l'irritation patriotique et
-l'agitation révolutionnaire provoquées par le traité du 15 juillet,
-n'étaient point faits pour diminuer le danger. Que ne pourrait pas
-inspirer à des esprits excités et souffrants le contraste entre les
-souvenirs de victoire évoqués par la vue de ce mort et les
-humiliations qu'au dire de M. Thiers et de ses amis, Louis-Philippe
-avait attirées à la France par sa faiblesse! Le langage des journaux
-de gauche témoignait qu'ils trouvaient l'occasion favorable et
-voulaient en profiter. Plus approchait la cérémonie, plus ils
-s'attachaient à échauffer, à irriter les esprits, poussant la garde
-nationale à crier: «À bas les traîtres!» et préparant visiblement ce
-qu'on appelle, en langage révolutionnaire, une «journée[612]». Le
-gouvernement n'était nullement rassuré, et le _Journal des Débats_
-avouait ses alarmes[613]. Il n'était pas jusqu'aux cabinets étrangers
-qui ne s'attendissent à voir éclater, en cette circonstance, quelque
-émeute ou même une révolution[614].
-
-[Note 612: M. Berryer avait dit à la tribune, dans la discussion de
-l'Adresse: «Je l'entends, je l'entends, le canon de Saint-Jean d'Acre,
-j'entends le canon anglais qui brise Saint-Jean d'Acre, devant lequel
-Napoléon s'était arrêté. Et vous allez entendre, aux rives d'une autre
-mer, un autre canon qui va vous annoncer les restes du prisonnier de
-l'Anglais. À ses funérailles et dans sa tombe même, est-ce que vous
-ensevelirez, sans gémir, sans protester, l'influence, l'ascendant
-qu'il vous avait conquis et que vous gardiez encore?»]
-
-[Note 613: 13, 14 et 15 décembre 1840.]
-
-[Note 614: M. de Barante écrivait plus tard, le 30 décembre 1840, à M.
-Guizot: «On attendait ici (à Saint-Pétersbourg) impatiemment des
-nouvelles de la cérémonie funèbre de Napoléon. Beaucoup de personnes,
-et probablement l'Empereur tout le premier, s'imaginaient qu'elle
-serait l'occasion de quelque grand trouble.» (_Documents inédits._)]
-
-En dépit de ses inquiétudes, le ministère ne voulut se montrer ni
-craintif ni mesquin; il n'épargna rien pour donner à la cérémonie le
-plus d'importance et d'éclat possible. Il fut décidé que le corps
-serait amené par eau jusqu'à Courbevoie, et que l'entrée dans Paris se
-ferait par l'arc de triomphe de l'Étoile et par les Champs-Élysées:
-c'était accorder largement à la foule la place pour se développer. Un
-temple grec fut élevé à Courbevoie, à l'endroit où devait avoir lieu
-le débarquement; on dressa le long du parcours d'immenses statues de
-plâtre doré et des colonnes avec des aigles; sur le sommet de l'arc de
-triomphe, était figurée l'apothéose de l'Empereur. Pour porter le
-cercueil, on construisit un char gigantesque de cinquante pieds de
-haut, tout orné de velours, d'or et de sculptures; seize chevaux
-devaient y être attelés. Cette mise en scène était, à la vérité, plus
-brillante que vraiment grandiose et émouvante; elle sentait trop le
-décor d'opéra, trahissant ainsi ce qu'il y avait d'un peu faux ou tout
-au moins de factice dans cette cérémonie; pour presque tous ceux qui y
-prenaient part, il ne s'agissait guère que d'une grande représentation
-politique; nous aurions dit: une comédie, si la mort n'y eût
-figuré[615]. Le prince de Joinville avait été mieux inspiré pour tout
-ce qu'il avait eu à régler comme chef de l'expédition maritime. Le
-voyage à Sainte-Hélène, le tête-à-tête avec le mort pendant une longue
-traversée, dans la solitude de l'Océan, les réflexions qu'il avait dû
-faire alors sur cette destinée si extraordinaire et si tragique, la
-sincérité d'émotion qui est le privilége d'une jeunesse généreuse, lui
-avaient donné le sens juste du genre de grandeur qui convenait à de
-telles funérailles. Il le prouva dans un incident qui précéda de peu
-de jours l'entrée dans Paris. Pour remonter la Seine, on avait préparé
-un bateau pompeusement orné; aussitôt qu'il en fut informé, le prince
-fit supprimer tous les ornements; son ordre portait: «Le bateau sera
-peint en noir; à la tête de mât, flottera le pavillon impérial; sur le
-pont, à l'avant, reposera le cercueil, couvert du poêle funèbre
-rapporté de Sainte-Hélène; l'encens fumera; à la tête, s'élèvera la
-croix; le prêtre se tiendra devant l'autel; mon état-major et moi
-derrière; les matelots seront en armes; le canon, tiré à l'arrière,
-annoncera le bateau portant les dépouilles mortelles de l'Empereur.
-Point d'autre décoration.» Comme on l'écrivait alors, le prince «avait
-compris que le pont d'un vaisseau était assez dignement paré, quand il
-avait à son bord le cercueil d'un empereur et la croix d'un Dieu».
-Eût-on pu agir de même pour l'entrée à Paris? Qui sait si la frivolité
-déçue du badaud n'eût pas alors accusé le gouvernement d'avoir
-marchandé jalousement les honneurs à la dépouille impériale?
-
-[Note 615: M. Doudan, qui, il est vrai, n'était pas prompt à l'émotion
-et voyait facilement le côté ridicule des choses, écrivait à ce
-propos: «Pour faire quelque chose de grand en ce genre, il faut une
-grande impression, unanime, profonde; mais, avec l'infinie variété de
-nos petits esprits, toutes nos petites inventions sont risibles. Le
-directeur de l'Opéra, se mettant à la tête d'un sentiment public, lui
-ôtera toujours de sa gravité. Si une voiture de poste s'arrêtait à la
-porte des Invalides pour y déposer le cercueil de l'Empereur, repris
-après une bataille à Sainte-Hélène, cela serait grand; mais les
-statues de l'Éloquence, de la Justice et de l'Idéologie, exécutées en
-plâtre et en osier sur des dimensions gigantesques, seront l'image
-parfaite de nos impressions et de nos idées. Toutes ces émotions,
-tirées des vieux garde-meubles de l'Empire, ne pourront pas supporter
-le grand air. Vous pouvez bien vous vanter de faire partie d'une
-nation de baladins et de baladins de la plus mauvaise école, mêlant
-tous les genres et exagérant tout, faute d'éprouver quelque chose.»
-(_Mélanges et lettres_, t. 1er, p. 354.)]
-
-Les divers préparatifs avaient demandé du temps. Parti de Cherbourg le
-8 décembre, le funèbre convoi ne fit son entrée dans Paris que le 15.
-Il gelait à 14 degrés; la Seine charriait des glaçons, un vent de
-nord-est coupait les visages. Malgré tout, une multitude immense,
-telle qu'on n'en avait peut-être jamais vu de pareille, encombrait les
-abords du parcours. Qu'allait-il sortir d'un tel rassemblement? Le
-gouvernement attendait, anxieux. Il n'en sortit rien. Cette population
-n'était venue que pour voir un spectacle extraordinaire. Elle acclama
-les marins de la _Belle Poule_ qui entouraient le char, la hache
-d'abordage sur l'épaule, et dont l'air hardi, la simplicité militaire
-tranchaient avec le reste. Les vieux soldats de l'Empire, dans leurs
-costumes légendaires, eurent aussi un succès d'émotion. Mais
-l'ensemble était froid et banal, froid comme la température, banal
-comme le décor. N'était-il pas bien significatif que, des innombrables
-pièces de vers composés pour la circonstance, pas une n'eût été animée
-d'un souffle vrai et ne fût allée à l'âme de la nation. En tout cas,
-dans cette grande excitation de la curiosité populaire, ce qui était
-le plus oublié, c'était la politique du moment. À peine, dans chaque
-légion de la garde nationale, se trouva-t-il, de loin en loin, une
-cinquantaine d'individus pour crier nonchalamment: «À bas Guizot! À
-bas l'homme de Gand! À bas les traîtres! À bas les Anglais!» Ces cris
-ne se propagèrent pas et se perdirent dans l'indifférence générale. Ce
-fut juste assez pour montrer que l'on avait tenté une manifestation et
-que la population s'y était refusée. Vers deux heures, le convoi
-arriva devant l'hôtel des Invalides. Aux sons d'une marche à la fois
-funèbre et triomphale, au bruit du canon qui tonnait au dehors, le
-cercueil, porté sur les épaules des marins et des soldats, fit son
-entrée dans l'église, où l'attendaient le Roi, la famille royale, les
-ministres, les Chambres, les hauts fonctionnaires. «Sire, dit le
-prince de Joinville au Roi en baissant son épée, je vous présente le
-corps de l'empereur Napoléon.--Je le reçois au nom de la France»,
-répondit Louis-Philippe; et, remettant au général Bertrand l'épée de
-Napoléon, il lui dit: «Général Bertrand, je vous charge de placer
-l'épée de l'Empereur sur son cercueil.» Puis au général Gourgaud:
-«Général Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de l'Empereur.»
-Le service religieux fut ensuite célébré. À cinq heures, tout était
-terminé, et la foule se dispersait paisiblement.
-
-Les ministres rentrèrent chez eux, singulièrement soulagés et presque
-surpris d'avoir vu se passer sans encombre cette inquiétante journée.
-Le _Journal des Débats_, d'autant plus triomphant qu'il avait été plus
-alarmé, railla la déconvenue de «ces journaux parlementaires qui
-avaient espéré regagner dans les rues ce qu'ils avaient perdu dans les
-Chambres». Et il ajoutait: «Le 15 décembre a montré que le
-gouvernement était fort de la confiance du peuple, car ses ennemis
-avaient mis tout en oeuvre pour l'égarer et le corrompre, et ils ont
-échoué. Ils avaient remué ciel et terre pour tirer une démonstration
-politique d'un grand acte de reconnaissance nationale, et ils ont
-échoué[616].» M. Guizot eut soin de se faire honneur de ce succès
-auprès des gouvernements étrangers qui en avaient douté. Dès le
-lendemain de la cérémonie, il donnait les instructions suivantes à ses
-ambassadeurs: «Je dois vous faire remarquer et vous inviter à faire
-remarquer à votre tour le caractère politique de cette journée, qui a
-prouvé, par le témoignage d'un million d'hommes réunis entre le palais
-des Tuileries et le pont de Neuilly, combien la population de Paris et
-de la France est éloignée de tout dessein turbulent, de toute
-tentative anarchique, et les repousse, par sa seule attitude, au
-milieu même des circonstances les plus propres à exalter les
-sentiments nationaux[617].» Et, deux jours après, il écrivait au baron
-Mounier, alors en mission officieuse à Londres: «Nous voilà, mon cher
-ami, hors du second défilé. Napoléon et un million de Français se sont
-trouvés en contact, sous le feu d'une presse conjurée, et il n'en est
-pas sorti une étincelle. Nous avons plus raison que nous ne croyons.
-Malgré tant de mauvaises apparences et de faiblesses réelles, ce
-pays-ci veut l'ordre, la paix, le bon gouvernement. Les bouffées
-révolutionnaires y sont factices et courtes. Elles emporteraient
-toutes choses, si on ne leur résistait pas; mais, quand on leur
-résiste, elles s'arrêtent, comme ces grands feux de paille que les
-enfants attisent dans les rues et où personne n'apporte de solides
-aliments. Le spectacle de mardi était beau: c'était un pur spectacle.
-Nos adversaires s'en étaient promis deux choses, une émeute contre moi
-et une démonstration d'humeur guerrière. L'un et l'autre dessein ont
-échoué... Le désappointement est grand, car le travail avait été
-très-actif. Mardi soir, personne n'aurait pu se douter de ce qui
-s'était passé le matin. On n'en parle déjà plus. Les difficultés
-générales du gouvernement subsistent, toujours les mêmes et immenses.
-Les incidents menaçants se sont dissipés. Méhémet-Ali reste en Égypte
-et Napoléon aux Invalides[618].» M. Guizot pouvait en effet se
-féliciter, et cependant, quand on le voit ainsi persuadé que ce nom de
-Napoléon, si légèrement évoqué par M. Thiers, n'était plus désormais
-qu'un souvenir scellé dans le tombeau de l'église des Invalides, on ne
-peut s'empêcher de songer au démenti que l'événement devait bientôt
-lui donner. Sans doute, il serait puéril d'expliquer par le «retour
-des cendres» la fortune étonnante du prince qui, oublié de tous,
-subissait alors sa peine dans le château de Ham; toutefois, on ne
-saurait aujourd'hui le contester: par de telles cérémonies, la
-monarchie de Juillet servait, avec une générosité un peu naïve et que
-l'Empire n'aurait pas eue à sa place, une cause qui n'était pas la
-sienne[619].
-
-[Note 616: 16 et 17 décembre 1840.]
-
-[Note 617: Lettre à M. de Barante, du 16 décembre 1840. (_Documents
-inédits._)]
-
-[Note 618: _Mémoires de M. Guizot._]
-
-[Note 619: Dans sa lettre parisienne du 20 décembre 1840, madame Émile
-de Girardin raconte ou plutôt suppose des conversations échangées
-entre diverses personnes sur la cérémonie du 15 décembre. «Le prince
-de Joinville, dit un vieux général, est un brave jeune homme;
-l'Empereur l'aurait beaucoup aimé.--C'est possible, répond son
-interlocuteur; mais l'Empereur, à sa place, ne _se_ serait pas
-ramené.»]
-
-
-VII
-
-M. Guizot avait, par son attitude dans la discussion de l'Adresse,
-donné un gage à la paix européenne; il en donnait un autre au
-sentiment national, en maintenant la France à l'état de paix armée.
-«J'ai toujours eu en perspective le rétablissement du concert
-européen, écrivait-il le 10 décembre à M. de Sainte-Aulaire. Mais nous
-l'attendrons, et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec
-convenance que nous avons fait nos armements. Ils étaient nécessaires.
-Notre matériel, notre cavalerie, notre artillerie, nos arsenaux, nos
-places fortes n'étaient pas dans un état satisfaisant. Ils le sont
-désormais, et ils resteront tels qu'il nous convient. La position
-permanente de notre établissement militaire, celle qui ne s'improvise
-pas, sortira de cette crise grandement améliorée. Quant à notre force
-en hommes, nous la garderons sur le pied actuel aussi longtemps que la
-situation actuelle se prolongera[620].» M. Guizot disait encore, le 18
-décembre, dans une lettre à M. de Bourqueney: «Notre isolement nous
-oblige, et pour notre sûreté et pour la satisfaction des esprits en
-France, à maintenir nos armements actuels. Nous les avons arrêtés à la
-limite qu'ils avaient atteinte quand le cabinet s'est formé. Le
-cabinet précédent voulait les pousser plus loin; nous avons déclaré
-que nous ne le ferions point; mais, pour que nous puissions réduire
-nos armements actuels, il faut que notre situation soit changée, de
-manière que la disposition des esprits change aussi et se calme[621].»
-
-[Note 620: L'armée, à la chute de M. Thiers, et par suite de l'appel
-des classes de 1834 à 1838, comprenait environ quatre cent quarante
-mille hommes. C'est à peu de chose près ce chiffre que maintenait le
-ministère du 29 octobre.]
-
-[Note 621: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 39 et p. 55.]
-
-Bien que l'accroissement de nos forces militaires fût présenté comme
-étant «purement de précaution et pacifique», il ne laissait pas que
-d'émouvoir l'Europe. On s'en préoccupait surtout outre-Rhin, où les
-esprits continuaient à être fort excités contre la France; les
-journaux allemands en parlaient avec un mélange d'inquiétude affectée
-et de colère superbe. Stimulés par ce mouvement d'opinion, les
-gouvernements de Vienne et de Berlin se décidèrent à faire une
-démarche auprès du cabinet français. M. d'Arnim et le comte Apponyi
-vinrent successivement trouver M. Guizot; ils se plaignirent d'abord
-«des efforts de la presse radicale pour faire de la propagande
-révolutionnaire en Allemagne»; puis, passant aux armements, ils
-représentèrent «que la France n'était menacée par personne, que ses
-armements avaient excité des inquiétudes en Allemagne, et que, s'ils
-étaient maintenus, les puissances se verraient peut-être obligées
-d'armer à leur tour.» M. Guizot refusa d'examiner la question des
-journaux. «Quant aux armements, dit-il, ils n'ont rien d'hostile pour
-l'Allemagne, rien de menaçant pour la paix. Ils nous sont commandés
-par notre situation isolée et par l'état des esprits en France. C'est
-un devoir pour le gouvernement du Roi de mettre sa prévoyance en
-rapport avec cette situation et de donner à la sollicitude, à la
-susceptibilité nationale, satisfaction et sécurité... Que les causes
-qui ont rendu ces mesures indispensables cessent absolument, sans
-doute nous ne prolongerons pas gratuitement un état de choses si
-onéreux. Mais tant que nous serons obligés de rester dans l'isolement
-qui nous a paru nécessaire pour protéger notre dignité et nos
-intérêts, nous maintiendrons les armements de précaution qui y
-correspondent.» Les représentants de la Prusse et de l'Autriche
-n'insistèrent pas, et laissèrent voir, plus ou moins explicitement,
-qu'ils s'attendaient à cette réponse[622]. Ils avaient agi pour donner
-satisfaction aux populations allemandes, mais sans avoir aucune envie
-d'en faire sortir un conflit[623]. Lord Palmerston et le Czar se
-plaignirent même, à cette occasion, de la mollesse des cabinets de
-Vienne et de Berlin dans leurs rapports avec la France[624].
-
-[Note 622: Cette démarche est rapportée dans une lettre de M. Guizot à
-M. de Barante, décembre 1840. (_Document inédits._)]
-
-[Note 623: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_; _Mémoires de M.
-de Metternich_, t. VI, p. 507, 508.--HILLEBRAND, _Geschichte
-Frankreichs_, t. II, p. 459.]
-
-[Note 624: HILLEBRAND, _Ibid._]
-
-Plusieurs des mesures d'armement prises par le ministère du 1er mars
-et maintenues par le ministère du 29 octobre, nécessitaient
-l'intervention des Chambres. Tel était le cas notamment de ce grand
-travail des fortifications de Paris, que M. Thiers avait si hardiment
-décidé et engagé par simple ordonnance. Ses successeurs pouvaient être
-tentés de ne pas prendre à leur charge une entreprise très-coûteuse,
-peu populaire, et dont ils risquaient de n'avoir guère que l'embarras,
-tandis que l'honneur en resterait au cabinet précédent. Mais le souci
-supérieur de la défense nationale et aussi la volonté très-décidée du
-Roi leur interdirent toute hésitation; dès le 12 décembre, ils
-déposaient un projet de loi tendant à ouvrir pour ce travail un crédit
-de cent quarante millions. Il apparut tout de suite qu'on allait avoir
-un spectacle assez piquant au lendemain de la terrible bataille de
-l'Adresse, celui de M. Thiers soutenant la même cause que M. Guizot.
-M. Thiers, en effet, laissant de côté pour un moment toutes les
-manoeuvres d'opposition, témoignait n'avoir qu'une préoccupation, le
-succès de la loi. L'intérêt engagé lui paraissait au-dessus de tous
-les calculs de parti; et puis il se rendait compte que le ministre qui
-avait commencé les travaux sans approbation législative, encourrait
-les plus lourdes responsabilités si le parlement refusait de ratifier
-son initiative. Dans son zèle, il se fit même nommer rapporteur, et
-déposa, le 13 janvier 1841, sous forme de rapport, tout un traité
-historique, stratégique, topographique et financier sur les
-fortifications de Paris.
-
-Du moment que le ministre de la veille et celui du jour étaient
-d'accord, ne semblait-il pas que le vote de la loi fût chose faite? Il
-s'en fallait de beaucoup. Un regard jeté sur les journaux suffisait
-pour faire voir que, dans tous les partis, les fortifications
-rencontraient des adversaires[625]. Ces journaux reflétaient
-exactement les dispositions du parlement. Parmi les députés de la
-gauche, si le plus grand nombre suivait M. Thiers, d'autres, fidèles à
-leurs anciennes préventions, voyaient toujours, dans les
-fortifications, une menace contre la liberté des émeutes parisiennes.
-Du côté des conservateurs, la mauvaise volonté était peut-être plus
-générale encore; cette entreprise leur semblait une partie intégrante
-de la politique belliqueuse qu'ils entendaient répudier entièrement;
-ils craignaient que la guerre, devenue ainsi moins dangereuse, ne
-tentât davantage l'opinion[626]. Toute réaction tend naturellement à
-s'exagérer; c'est ce qui arrivait alors à la réaction pacifique de
-1841; on eût dit que, chez plusieurs, la terreur de la guerre ne
-laissait pas complétement intact le sens du patriotisme. L'appui donné
-à la loi par M. Thiers contribuait à la rendre plus suspecte, et telle
-était l'animosité de certains députés du centre contre l'ancien
-ministre du 1er mars, qu'ils eussent repoussé la loi des
-fortifications rien que pour le plaisir de lui infliger un échec
-personnel. Il fallait aussi compter avec l'épouvante causée aux
-financiers par la perspective d'une si énorme dépense. Faut-il enfin
-parler de l'objection quelque peu puérile de ceux qui prétendaient que
-Paris fortifié serait Paris _bêtifié_[627]?
-
-[Note 625: À gauche, la presse se divisait ainsi: pour les
-fortifications, les journaux thiéristes et le _National_; contre, le
-_Commerce_ et les autres feuilles d'extrême gauche. À droite, le
-_Journal des Débats_ soutenait la loi, mais tristement et sans grand
-entrain; la _Presse_ la combattait.]
-
-[Note 626: À entendre la réflexion, un peu chagrine, il est vrai, d'un
-contemporain, certains conservateurs étaient «bien aises de n'avoir
-pas d'armes pour se défendre, comme les petits enfants de n'avoir pas
-de plume pour faire leur devoir».]
-
-[Note 627: «Soyez franc, écrivait madame de Girardin le 24 janvier
-1841, connaissez-vous au monde une ville de guerre où l'esprit
-travaille? il n'en est point..... Ne mettez pas à Paris une armure, sa
-lourde cuirasse le gênerait pour se promener en rêvant sur les
-destinées du monde. Ne lui mettez pas un casque, l'idée a peur du fer;
-elle n'ose point naître sous une pesante coiffure.» Elle invoquait à
-l'appui l'opposition de tous les grands lettrés contre les
-fortifications, de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Lamartine, de
-Balzac, de Théophile Gautier, etc. «Le projet, concluait madame de
-Girardin, est un coup d'État contre l'esprit; il fait naturellement
-frémir tous ceux qui ont quelque chose à perdre.» (Le vicomte DE
-LAUNAY, _Lettres parisiennes_, t. III, p. 119 à 121.)]
-
-Pour dominer ces hésitations, pour surmonter ces résistances, il eût
-fallu une action très-énergique du cabinet. Or quelques-uns des
-ministres partageaient plus ou moins les répugnances des
-conservateurs. M. Humann paraissait fort contrarié de voir grossir le
-déficit de son budget, et sans combattre ouvertement l'idée de
-fortifier Paris, il avait toujours un mot à lancer à l'encontre. Fait
-plus grave encore, le maréchal Soult, qui, par son glorieux passé
-comme par sa situation éminente, semblait avoir le plus d'autorité en
-cette affaire, ne cachait pas son peu de goût pour une partie
-essentielle du projet, celle qui ajoutait l'enceinte continue aux
-forts détachés; ces derniers lui paraissaient suffire. Il avait même
-expressément réservé cette opinion personnelle dans l'exposé des
-motifs[628], et, depuis lors, il faisait volontiers, dans son salon,
-des conférences stratégiques pour prouver que l'on pouvait défendre
-Paris par de grandes manoeuvres sans l'entourer de remparts. Presque
-seul dans le cabinet, le ministre des affaires étrangères était résolu
-à soutenir tout le projet. Or, s'il avait de l'influence sur une
-partie des conservateurs, d'autres, au contraire, lui eussent fait
-échec sans trop de regret. À en croire certains bruits, M. Molé avait
-jugé l'occasion favorable pour tenter de renverser M. Guizot et de
-prendre sa place; on prétendait qu'il avait, dans ce dessein, partie
-liée avec M. Dufaure et M. Passy. Ce qui est certain, c'est que
-l'ancien ministre du 15 avril ne ménageait pas le projet dans ses
-conversations: il affectait de prendre en main cette politique
-pacifique qu'il reprochait à M. Guizot de ne pas oser défendre
-complétement[629]. Si attaqué ou si insuffisamment soutenu qu'il fût
-du côté conservateur, le projet y rencontrait cependant un puissant
-appui: c'était celui du Roi. Louis-Philippe proclamait très-haut
-l'importance qu'il attachait aux fortifications, et, se livrant
-personnellement à un travail actif de propagande, il invitait à dîner
-les députés récalcitrants ou hésitants, pour les «chambrer». Mais
-l'action royale suffisait-elle à contre-balancer tant d'influences
-contraires? En somme, la situation était très-confuse, très-obscure:
-partisans et adversaires de la loi siégeaient pêle-mêle dans toutes
-les parties de l'Assemblée. Personne ne pouvait prévoir ce qui
-sortirait de là. M. Guizot, néanmoins, avec son optimisme habituel,
-assurait que tout irait bien.
-
-[Note 628: «Je n'ai point abandonné, disait le maréchal, l'opinion que
-j'ai été appelé à émettre, sur la même question de fortifier Paris, en
-1831, 1832 et 1833; mais j'ai pensé que ce n'était pas le moment de la
-reproduire. Aussi je l'ai écartée avec soin, afin que la question se
-présentât tout entière devant la Chambre. Mais je lui dois et je me
-dois à moi-même de déclarer que je fais expressément la réserve de
-cette opinion antérieure que ni le temps ni les circonstances n'ont
-affaiblie.»]
-
-[Note 629: Les journaux thiéristes dénonçaient ouvertement cette
-intrigue. Cf. entre autres le _Siècle_ du 8 janvier 1841. Le bruit en
-arrivait jusqu'à Londres, et M. Charles Greville écrivait à ce propos,
-le 13 janvier 1841: «Guizot est évidemment inquiet de certaines
-intrigues maintenant en oeuvre pour le renverser. De ces intrigues,
-Molé est l'objet ou l'agent, peut-être les deux à la fois. Guizot a
-envoyé l'autre jour à Reeve un article habilement fait, où l'on
-discutait la position de M. Molé et la moralité aussi bien que la
-possibilité de son arrivée au pouvoir avec l'aide d'une coalition.»
-(_The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 365.)]
-
-La discussion s'ouvrit à la Chambre des députés, le 21 janvier 1841;
-elle devait se prolonger jusqu'au 1er février. L'opinion, fort
-attentive, en suivait anxieusement les péripéties; peu de questions
-avaient autant occupé et partagé les esprits. De nombreux orateurs
-combattirent l'idée même de fortifier Paris: le discours le plus
-retentissant dans ce sens fut celui de M. de Lamartine. Mais le danger
-ne venait pas de ces adversaires patents; il venait de ceux qui, en la
-forme, demandaient seulement la modification du système proposé:
-danger d'autant plus grand que les auteurs de cette manoeuvre
-semblaient appuyés par le président du conseil lui-même. Dès la
-seconde journée, le maréchal Soult prononça un long discours où, tout
-en disant se rallier au projet comme ministre, il s'efforçait de
-démontrer, comme militaire, que les forts avancés étaient seuls utiles
-et que l'enceinte fortifiée ne servait à rien. L'émotion fut grande.
-Si l'enceinte était abandonnée, la gauche ne voudrait plus d'un
-projet restreint à ces «forts détachés» si longtemps maudits par
-elle, et il n'y aurait plus chance de faire rien adopter. D'autre
-part, comment espérer que les conservateurs, déjà si hésitants, se
-rallieraient à l'enceinte continue, si elle était combattue par le
-premier ministre? La commission demanda le renvoi au lendemain pour
-s'entendre avec le gouvernement. Les adversaires du projet se
-flattaient déjà d'avoir bataille gagnée. Mais, le soir même, le Roi
-écrivait au maréchal sur un ton si ferme, que celui-ci, qui avait
-appris à obéir sous Napoléon, se rendit auprès de la commission et lui
-fit d'un air grognon les déclarations qu'elle désirait. Le rapporteur
-put dès lors affirmer à la Chambre que le président du conseil
-adhérait au projet tout entier et ne voyait dans l'addition de
-l'enceinte aux ouvrages détachés qu'une force de plus.
-
-Cet incident laissait un grand trouble dans les esprits. Les
-hésitations ou les répugnances du centre s'en trouvaient accrues; ceux
-qui rêvaient de substituer M. Molé à M. Guizot entrevoyaient le
-concours possible du maréchal Soult. À gauche, les partisans du projet
-accusaient le ministère de trahir; M. Guizot lui-même était soupçonné
-de ne pas jouer franc jeu; on s'étonnait qu'il n'eût pas encore pris
-la parole pour proclamer la volonté du gouvernement. Le _Journal des
-Débats_, malgré son désir de servir le cabinet, ne pouvait s'empêcher
-d'exprimer sa surprise. «Il a paru à tout le monde, dit-il, que M. le
-maréchal avait parlé contre le projet de loi en discussion, ou du
-moins contre une partie désormais nécessaire de ce projet, nous
-voulons dire contre l'enceinte continue.» Et le journal ajoutait: «La
-loi a été ébranlée peut-être: c'est au ministère à la raffermir par la
-fermeté et la netteté de son langage... Qu'il y prenne garde: si l'on
-pouvait douter de sa sincérité, le rejet et l'adoption de la loi
-seraient également pour lui un échec.» M. Guizot en était plus
-convaincu que personne; mais il sentait les difficultés que lui
-créaient les dispositions fort douteuses d'une grande partie des
-conservateurs et même de plusieurs de ses collègues. Bien que
-sincèrement résolu à servir de son mieux la cause des fortifications,
-il craignait de provoquer un éclat, et retardait le moment d'une
-intervention périlleuse. Cette inaction encourageait les manoeuvres
-hostiles: on sut bientôt que, dans les coulisses, se préparait un
-amendement proposant la suppression de l'enceinte continue, et que
-l'auteur de cet amendement était le général Schneider, connu pour être
-le familier du maréchal et pour avoir été son ministre de la guerre
-dans le cabinet du 12 mai.
-
-Si gêné qu'il fût, M. Guizot comprit qu'il ne pouvait pas laisser
-clore la discussion générale sans s'expliquer, sinon sur les
-amendements qui n'étaient pas encore en discussion, du moins sur les
-questions politiques que soulevait le projet. Il prit donc la parole
-dans la séance du 25 janvier. Sentant que le point capital était de
-rassurer les conservateurs inquiets, il établit que les fortifications
-de Paris, loin d'être «l'instrument d'une politique turbulente et
-belliqueuse», étaient une «garantie de paix». «Un moment, dit-il, la
-politique du 1er mars a pu faire croire à la France, je n'examine pas
-si c'est à tort ou à raison, que la mesure avait un autre but, qu'elle
-aurait d'autres effets; mais, au fond et aujourd'hui, il n'en est
-rien...» Et alors, rappelant le souvenir laissé, en France et à
-l'étranger, par les invasions de 1814 et de 1815, il ajouta: «La
-mesure que vous discutez a pour effet de rassurer les imaginations en
-France, de les refroidir en Allemagne. Elle a pour effet de donner à
-la France la sécurité qui lui manque dans sa mémoire et d'ajouter pour
-l'Europe, à la guerre contre la France, des difficultés auxquelles
-l'Europe ne croit pas assez... Elle nous tranquillisera, nous; elle
-fera tomber les souvenirs présomptueux des étrangers.» Toutefois, si
-M. Guizot tenait à rassurer les pacifiques, il ne voulait pas ôter aux
-fortifications ce qu'elles avaient, au regard des autres puissances,
-de fier et de fort. «En même temps qu'elles sont une garantie de paix,
-disait-il, elles sont une preuve de force. Elles prouvent que la
-France a la ferme résolution de maintenir son indépendance et sa
-dignité; c'est un acte d'énergie morale... Dans les circonstances
-actuelles, après ce qui s'est passé depuis un an en Europe..., c'est
-une bonne fortune qu'une telle mesure à adopter.» Jusque-là, tout
-allait bien et l'on ne pouvait défendre plus utilement le projet,
-quand, tout d'un coup, vers la fin, touchant seulement d'un mot ce
-qu'il appelait les questions de système, M. Guizot s'écria: «Les
-questions de système! je déclare que je n'en suis pas juge, et que je
-me trouverais presque ridicule d'en parler: je n'y entends rien. Ce
-que je demande, c'est une manière efficace, la plus efficace, de
-fortifier Paris. Tout ce qui me présentera une fortification de Paris
-vraiment efficace, je le trouverai bon.» (_Sensation prolongée._) Ces
-paroles furent aussitôt interprétées, contrairement, sans aucun doute,
-aux intentions de l'orateur, comme un blanc seing donné aux auteurs
-d'amendements. Les intrigues en reçurent un encouragement singulier.
-«Vous le voyez, disait-on, le ministère ne tient pas plus à l'enceinte
-continue qu'aux forts. Il n'est pas en cause dans tout ceci.»
-
-Le lendemain, 28 janvier, ce fut au tour de M. Thiers de venir faire,
-comme rapporteur, le résumé de la discussion générale. Il aurait eu
-beau jeu à embarrasser le ministère, en signalant les contradictions,
-les incertitudes et les équivoques de son attitude; mais il n'eût pu
-le faire sans compromettre le sort de la loi qu'il voulait avant tout
-faire voter. Il résista donc à la tentation. Sa première parole fut
-pour déclarer qu'il «écarterait toute politique». Puis, après avoir
-rappelé l'initiative qu'il avait prise: «C'eût été un scandale,
-dit-il, pour mes collègues et pour moi, non-seulement de laisser
-passer le projet sous nos yeux, mais même de le défendre faiblement,
-lorsque le ministère du 29 octobre le présentait. Je le remercie de
-l'avoir présenté; je ne demande pas qu'il nous remercie parce que nous
-venons le soutenir. Si j'ai désiré être membre de la commission, si
-j'ai ensuite cherché à être rapporteur, c'est que je croyais que le
-succès de la mesure dépendait de la conciliation des opinions et des
-systèmes.» Cela dit, M. Thiers discuta avec son abondance infatigable
-et son universelle compétence toutes les raisons invoquées, tour à
-tour historien, géomètre, géologue, ingénieur, tacticien, général en
-chef, administrateur des vivres, faisant même la leçon, en passant, au
-maréchal Soult sur les combats qu'il avait livrés, et prétendant lui
-prouver qu'il n'entendait rien à la façon dont il les avait gagnés;
-mais, malgré tout, merveilleusement intelligent, intéressant et
-persuasif. Il ne termina pas sans déclarer d'une façon formelle que
-l'adoption de l'amendement dont il était question serait «la ruine du
-projet». «Je sais bien ce qui se passe dans les esprits, ajouta-t-il;
-si un système exclusif prévalait, c'est-à-dire si l'enceinte était
-mise de côté au profit des forts, ou si les forts étaient mis de côté
-au profit de l'enceinte, il y a une portion nécessaire de la majorité
-pour faire passer le projet qui se retirerait à l'instant même.»
-
-La discussion générale fut close après ce discours, et, le 27 janvier,
-commença le débat sur l'amendement du général Schneider. Pendant trois
-jours, il se prolongea sans qu'on pût en prévoir l'issue. Parmi les
-orateurs qui parlèrent pour l'amendement, signalons M. de Lamartine,
-M. Mauguin, M. Dufaure, qui eut un grand succès, et M. Passy. Se
-distinguèrent en sens contraire, M. de Rémusat, M. Odilon Barrot et M.
-Thiers, ce dernier toujours soigneux de s'en tenir à la cause
-elle-même et de ne laisser rien paraître de l'homme de parti. Pendant
-ce temps, les ministres restaient silencieux à leurs bancs. On eût dit
-que la bataille se livrait par-dessus leurs têtes et qu'ils avaient
-cédé la direction de la Chambre aux anciens ministres du 1er mars.
-Vainement pressait-on M. Guizot de parler. «On ne peut pas faire tout
-en un jour», répondait-il. Plus que jamais, cette attitude du cabinet
-paraissait suspecte aux partisans des fortifications; on racontait que
-M. Teste pérorait dans les couloirs contre la loi, que M. Duchâtel
-avait serré la main à M. Dufaure après son discours, et que certains
-députés, connus pour être des ministériels dévoués, recrutaient
-ouvertement des adhérents pour la proposition du général Schneider. Le
-duc d'Orléans, déjà assez mal disposé contre le cabinet, ne cachait
-pas son indignation. Une telle situation ne pouvait se prolonger
-indéfiniment; elle risquait de compromettre non-seulement le sort du
-projet, mais la considération du gouvernement.
-
-Ce fut une nouvelle intervention du maréchal Soult qui amena le
-dénoûment. Le 31 janvier, interpellé par M. Thiers, le maréchal se
-décida à s'expliquer: singulières explications qui embrouillèrent la
-question plus encore. Chacune de ses phrases trahissait une animosité
-passionnée contre M. Thiers et le désir secret de voir voter
-l'amendement. Des murmures éclatèrent; la confusion était au comble.
-M. Billault fit une réponse d'avocat, habile, vive, pressante, mettant
-à nu la situation équivoque du cabinet, raillant le maréchal, sommant
-les ministres politiques de monter à la tribune. M. Guizot avait
-retardé le plus possible une intervention qu'il sentait embarrassante
-et périlleuse; mais, le moment étant venu où elle s'imposait, il s'en
-tira avec hardiesse et habileté. Tout d'abord, revenant sur les
-paroles de son premier discours, il fit cette déclaration: «Je ne suis
-pas juge, je persiste à le dire, je ne suis pas juge compétent,
-éclairé, de la question de système; mais il m'est évident que le
-système proposé par le projet de loi est le plus efficace de tous. Je
-le maintiens donc, tel que le gouvernement l'a proposé.» Puis,
-abordant le cas du maréchal: «Je tiens, dit-il, à la clarté des
-situations encore plus qu'à celle des idées, et à la conséquence dans
-la conduite encore plus que dans le raisonnement. Que la Chambre me
-permette, sans que personne s'en offense, de dire, au sujet de ce qui
-se passe en ce moment, tout ce que je pense. La situation est trop
-grave pour que je n'essaye pas de la mettre, dans sa nudité, sous les
-yeux de la Chambre; c'est le seul moyen d'en sortir. M. le président
-du conseil avait, il y a quelques années, exprimé, sur les moyens de
-fortifier Paris, une opinion qui a droit au respect de la Chambre et
-de la France, car personne ne peut, sur une pareille question,
-présenter ses idées avec autant d'autorité que lui. Qu'a-t-il fait
-naguère? Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion de ses
-collègues; il a présenté, au nom du gouvernement du Roi, le projet de
-loi que, dans l'état actuel des affaires, ses collègues ont jugé le
-meilleur, et en même temps il a réservé l'expression libre de son
-ancienne opinion, le respect de ses antécédents personnels. Un débat
-s'élève ici à ce sujet. M. le président du conseil me permettra, j'en
-suis sûr, de le dire sans détours: il n'est pas étonnant qu'il
-n'apporte pas à cette tribune la même dextérité de tactique qu'il a
-si souvent déployée ailleurs; il n'est pas étonnant qu'il ne soit pas
-aussi exercé ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des batailles...
-Mais le projet de loi qu'il a présenté au nom du gouvernement reste
-entier; c'est toujours le projet du gouvernement; le cabinet le
-maintient; M. le président du conseil le maintient lui-même, comme la
-pensée, l'acte, l'intention permanente du cabinet. Il vient de le
-redire tout à l'heure. Je le maintiens à mon tour; je persiste à dire
-que, dans la conviction du gouvernement du Roi, le projet de loi tout
-entier est techniquement la manière la plus efficace, et politiquement
-la seule manière efficace de résoudre la grande question sur laquelle
-nous délibérons.» Après avoir replacé, avec cette vigueur polie, le
-maréchal sur le terrain d'où il avait paru s'éloigner, M. Guizot
-s'occupa de la majorité; il sentait bien les difficultés que lui
-créaient, de ce côté, les répugnances des pacifiques contre les
-fortifications, et les dispositions ombrageuses des anciens 221 à son
-égard; procédant avec une adresse pleine de ménagements, évitant toute
-apparence de vouloir violenter «la liberté» de cette majorité, il sut
-dire tout ce qui pouvait attirer le plus de suffrages au projet, sans
-donner aux votes contraires, qu'il prévoyait malgré tout assez
-nombreux, le caractère d'une scission politique. C'est dans ces
-occasions qu'on pouvait bien mesurer tout ce que la parole de
-l'éloquent doctrinaire avait acquis d'habileté et de souplesse.
-
-Ce discours décida du vote: l'amendement fut rejeté par 236 voix
-contre 175, et l'ensemble de la loi fut adopté le lendemain par 237
-voix contre 162. La minorité ne comptait guère qu'une quarantaine de
-membres de la gauche: le reste, 130 à 140 voix, venait du centre; ce
-chiffre élevé montre que M. Guizot ne s'était pas exagéré les
-difficultés qu'il rencontrait dans sa propre majorité. C'était M.
-Thiers qui avait amené le plus de suffrages au projet; les journaux
-opposants ne se firent pas faute de le remarquer. Mais c'était M.
-Guizot qui, à la dernière heure, avait apporté l'appoint sans lequel
-la loi eût succombé. Le Roi le comprit, et remercia aussitôt son
-ministre du «grand service» qu'il avait ainsi rendu à la France et à
-la couronne. En revenant à son banc, aussitôt après son discours, M.
-Guizot avait dit à M. Duchâtel: «Je crois la loi sauvée.--Oui,
-répondit le ministre de l'intérieur, mais vous pourriez bien avoir tué
-le cabinet.» Il n'en fut rien: le maréchal tenait plus à la durée du
-ministère qu'au rejet de l'enceinte continue. Il affecta donc, avec
-une bonne humeur un peu narquoise, de féliciter M. Guizot de l'adresse
-avec laquelle il avait tiré le gouvernement d'embarras. Dans le
-centre, les irritations cherchèrent moins à se dissimuler.
-
-Les adversaires des fortifications résolurent de tenter un suprême
-effort à la Chambre des pairs. Ils remportèrent un premier succès,
-lors de la nomination de la commission, qui, se trouvant en majorité
-hostile au projet, choisit comme président M. Molé, le meneur de cette
-campagne, et conclut à un amendement analogue à celui du général
-Schneider. La discussion en séance publique fut d'une longueur et d'un
-acharnement inaccoutumés au Luxembourg[630]. M. Molé y prononça un
-grand discours: sa thèse était que le gouvernement français créerait
-le danger de guerre en paraissant y croire et en prenant une
-«résolution aussi désespérée» que celle de fortifier Paris. Mais il
-rencontra des adversaires considérables: le duc de Broglie, qui rompit
-à cette occasion le silence qu'il gardait depuis longtemps; le
-maréchal Soult, qui fut plus net qu'au Palais-Bourbon; M. Duchâtel,
-qui traita surtout la question financière, et M. Guizot, qui développa
-de nouveau, avec une grande force, les considérations de haute
-politique qu'il avait déjà fait valoir devant la Chambre des députés.
-«La France veut sincèrement la paix, dit-il; mais si la sécurité et la
-dignité de la France étaient compromises par la paix ou au sein de la
-paix, l'amour sincère de la France pour la paix en pourrait être
-altéré.» Il termina en pesant plus fortement sur la Chambre haute
-qu'il n'avait osé le faire sur la Chambre basse. Il déclara nettement
-qu'amender le projet, c'était le ruiner. «Bien plus, ajouta-t-il en
-terminant, le gouvernement lui-même serait affaibli, profondément
-affaibli en France et en Europe. (_Mouvement en sens divers._) Oui,
-Messieurs, en France et en Europe. Voilà quel serait le résultat de
-votre délibération. La France aurait perdu tous les avantages de la
-loi; elle aurait substitué à ces avantages des risques politiques
-immenses. Pourquoi Messieurs? Pour supprimer quelques fossés et
-quelques bastions! Permettez-moi de le dire, cela est impossible.» Le
-tempérament de la Chambre des pairs ne lui permettait pas de résister
-à un langage si pressant et si ferme. L'amendement de la commission
-fut repoussé par 148 voix contre 91.
-
-[Note 630: Cette discussion dura du 23 mars au 1er avril 1841.]
-
-En même temps qu'il écartait dans les Chambres les obstacles élevés
-contre le projet de fortifier Paris, M. Guizot, non moins attentif à
-son rôle diplomatique qu'à son rôle parlementaire, veillait à ce que
-la mesure produisît au dehors l'effet qui convenait à notre politique
-et particulièrement aux négociations alors en cours sur les affaires
-d'Orient. Aussitôt la loi votée dans la Chambre des députés, il avait
-écrit à ses ambassadeurs: «J'ai mis une extrême importance à restituer
-au projet son vrai et fondamental caractère. Gage de paix et preuve de
-force... Appliquez-vous constamment, dans votre langage, à lui
-maintenir ce caractère: point de menace et point de crainte; ni
-inquiétants ni inquiets; très-pacifiques et très-vigilants. Que pas un
-acte, pas un mot de votre part ne déroge à ce double caractère de
-notre politique. C'est pour nous la seule manière de retrouver à la
-fois de la sécurité et de l'influence[631].» Revenant sur ces mêmes
-idées après le vote de la Chambre des pairs, il ajoutait: «Je vous
-engage à ne négliger aucune occasion de faire ressortir dans vos
-entretiens le caractère de la mesure. Il nous importe que ce qu'elle a
-en même temps de grand et de pacifique soit partout compris[632].»
-
-[Note 631: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 30.]
-
-[Note 632: Lettre à M. de Barante (_Documents inédits_).]
-
-
-VIII
-
-Les péripéties de la discussion de la loi des fortifications au
-Palais-Bourbon n'avaient pas affermi la situation parlementaire du
-cabinet. Celui-ci, dans une question grave et d'une portée politique,
-n'avait pu se faire suivre par une grande partie de ceux qui avaient
-voté l'Adresse. Les journaux de gauche ne se faisaient pas faute d'en
-conclure que le ministère était sans majorité. Pour le moment, il est
-vrai, l'opposition se bornait à cette constatation, sans songer
-sérieusement à pousser les choses plus avant dans la Chambre; M.
-Thiers se rendait compte que toute offensive ouverte de sa part
-l'exposerait à une éclatante défaite: il n'avait donc, pour la session
-présente, d'autre ambition que de maintenir l'équivoque et
-l'incertitude résultant du dernier débat. Certains conservateurs
-devinaient cette tactique: leur avis était que le ministère devait à
-tout risque sortir de cette situation, et, dans ce dessein, provoquer,
-sur la politique générale, un grand débat qui fût comme une répétition
-de l'Adresse. «Ce qu'il faut craindre aujourd'hui, disaient-ils, ce
-n'est pas la discussion, c'est l'intrigue; ce n'est pas une mort
-violente, c'est une lente dissolution. Les grandes discussions, comme
-les grands intérêts, rapprochent les opinions et les concentrent;
-elles élèvent les esprits et les arrachent à ces préoccupations
-personnelles qui sont le fléau de toutes les assemblées. Dans un
-gouvernement qui a pour base une majorité, si l'on veut que cette
-majorité subsiste, il faut souvent lui remettre devant les yeux les
-grands principes, les grands motifs sous l'influence desquels elle
-s'est formée. Il faut l'émouvoir, la passionner pour le bien. Casimir
-Périer n'a pas formé sa majorité, en dissimulant les côtés de sa
-politique qui pouvaient déplaire aux esprits timides; il avait du
-courage pour ceux qui n'en avaient pas; il forçait les indécis à se
-décider. S'il perdait de cette façon quelques voix, celles qu'il avait
-étaient sûres[633].»
-
-[Note 633: Ces idées étaient soutenues entre autres par le _Journal
-des Débats_.]
-
-D'autres conservateurs, plus timides ou plus prudents, considérant le
-peu d'homogénéité de la majorité qui s'était réunie, sous la pression
-d'un grand péril, pour voter l'Adresse, se rendant compte du
-tempérament moral et des idées politiques qu'elle devait à la
-coalition, des préventions et des ressentiments qu'y rencontrait le
-ministère, jugeaient impossible de procéder avec elle par coup
-d'éclat, de vaincre ses répugnances, de dominer ses divisions par un
-effort soudain et de haute lutte. «Loin de là, disaient-ils, ce qu'il
-faut pour réussir, ce sont des soins, de l'habileté, de la patience.
-Laissez aux habitudes gouvernementales le temps de se reformer, aux
-exigences parlementaires le temps de s'affaiblir. Peu à peu les votes,
-arrachés d'abord par les nécessités du moment, seront accordés par
-entraînement et par conviction. Le talent est un grand séducteur, et
-le succès prépare le succès. Les conscrits, qui se sont mis en route à
-contre-coeur, prennent goût à la guerre et se passionnent pour leurs
-chefs, lorsqu'ils ont, sous leur direction, fait une campagne heureuse
-et obtenu des succès qu'ils n'espéraient pas. Quant à l'exemple de
-Casimir Périer, ce n'est pas le cas de l'invoquer: nulle analogie
-entre la situation actuelle et celle de 1831. Alors, l'armée
-parlementaire était sur le champ de bataille. Aujourd'hui, elle est,
-pour ainsi dire, en garnison: elle s'ennuie, elle disserte au lieu
-d'agir, elle ergote au lieu d'obéir. On a beau lui dire que l'ennemi
-est toujours là, qu'il est toujours le même, elle n'en croit rien,
-surtout depuis qu'elle pense en avoir bien fini avec les menaces de
-guerre. Et puis, elle a traversé tant de ministères, elle a vu arborer
-tant de drapeaux, qu'elle est tombée dans une sorte d'incrédulité
-politique. Vouloir brusquer une Chambre en un tel état d'esprit serait
-s'exposer à de graves accidents. Enfoncez l'éperon dans les flancs
-d'un coursier abîmé de fatigue ou rétif, il succombe ou vous renverse;
-ménagez ses forces et son humeur, il achèvera tant bien que mal la
-carrière[634].»
-
-[Note 634: Telle était la thèse développée par M. Rossi, qui écrivait
-alors, sans les signer, les chroniques politiques de la _Revue des
-Deux Mondes_.]
-
-Le gouvernement eut bientôt à faire son choix entre ces deux conduites
-si différentes. Il avait déposé, le 2 février, une demande de fonds
-secrets. L'occasion parut favorable à ceux qui désiraient provoquer
-une grande discussion et mettre la Chambre en demeure de voter
-l'Adresse. Se trouvant précisément en majorité dans la commission, ils
-donnèrent mandat au rapporteur, M. Jouffroy, d'agrandir le débat et de
-formuler à ce propos tout le programme de la politique conservatrice.
-L'ancien philosophe, qui avait décidément le goût des rapports
-retentissants, accepta volontiers cette tâche. Tout d'abord, il marqua
-le mal dont on souffrait et en dénonça la cause. «La stabilité et le
-repos manquent au gouvernement, dit-il; il n'y a, en France, de
-lendemain bien déterminé pour personne; le présent chancelle toujours,
-l'avenir y demeure une éternelle énigme. De là, un découragement
-permanent pour tous les bons principes, une espérance sans cesse
-renaissante pour les mauvais. On se plaint de voir la lie de la
-société en battre avec acharnement les fondements. Cette audace est
-l'ouvrage de la Chambre; elle est la conséquence directe de
-l'instabilité des majorités. Et d'où vient cette instabilité? De ce
-qu'un jour, croyant les grandes questions décidées, chacun s'est mis à
-regarder dans ses principes, en a découvert les nuances et s'est
-passionné pour ces nuances, comme il s'était auparavant passionné pour
-les principes mêmes. Ce jour-là, les deux grands drapeaux de la
-majorité et de l'opposition ont été déchirés en lambeaux: il y a eu
-autant de fractions dans la Chambre que de nuances dans les opinions,
-et le moment est venu où chacun de nous a pu craindre de devenir à soi
-seul un parti tout entier. La manière dont le mal s'est produit
-indique le remède. C'est en descendant aux nuances dans les principes
-que la majorité s'est décomposée; c'est en remontant à ce qu'ils ont
-d'essentiel, c'est en le dégageant et en le formulant nettement, c'est
-en s'y ralliant et en forçant le cabinet à s'y tenir qu'elle se
-reformera.» Le rapporteur estimait que le cabinet actuel offrait
-toutes les garanties pour cette oeuvre de reconstitution. Quelle doit
-être sa politique et celle de la majorité? À l'extérieur, une
-politique de paix, une «politique européenne», soucieuse «du bon
-droit, de la justice, de l'intérêt commun des peuples». «Sans doute,
-disait M. Jouffroy, la France, dans le passé, a dû sa grandeur à la
-politique contraire, à la politique égoïste et étroitement nationale;
-mais c'était au temps où il n'y avait pas place dans le monde pour une
-autre; c'était au temps de l'antagonisme des nations.» À l'intérieur,
-le rapport demandait l'exécution des lois protectrices du bon ordre.
-Sur la réforme électorale et sur les lois de septembre, il se
-prononçait pour le strict maintien du _statu quo_, non pas qu'il
-prétendît consacrer l'immutabilité de cette partie de notre
-législation; «mais, disait-il, nos moeurs sont fort en arrière de nos
-lois, et nous sommes à peine au niveau des institutions que nous
-avons». C'était autour de ces principes, et pour l'application de
-cette politique, que le rapport provoquait la formation d'une majorité
-réelle et durable.
-
-Déposé le 18 février, ce rapport fit aussitôt grand bruit. Les
-journaux de gauche poussèrent un cri de colère: invectives et
-sarcasmes tombèrent dru sur M. Jouffroy. En même temps qu'elle
-cherchait ainsi à troubler et à effrayer les timides, l'opposition
-tâchait de se rendre favorables tous les fatigués, tous les amis du
-repos quand même, en se donnant la figure d'une personne fort
-tranquille qui n'eût demandé qu'à demeurer en paix et que l'on venait,
-au nom du gouvernement, provoquer gratuitement et forcer à la
-bataille. En outre, pour inquiéter la fraction du centre gauche qui
-s'était ralliée au ministère, elle affectait de voir dans le programme
-de politique intérieure exposé par M. Jouffroy un manifeste de
-réaction à outrance. Si violentes que fussent ces colères, si habiles
-que fussent ces manoeuvres, le _Journal des Débats_ avait beau jeu à
-les railler. «Voyez, en effet, quel crime, s'écriait-il, sous un
-gouvernement de délibération et de majorité, de provoquer une
-discussion complète, de ne pas laisser à l'intrigue le temps de
-décomposer l'opinion! Depuis quelque temps, les journaux de M. Thiers
-travaillaient par ordre à mettre en doute l'existence de la majorité.
-Qui l'a vue? Eh bien, vous allez savoir s'il y en a une! L'occasion
-est belle... Vous auriez mieux aimé, je le conçois, en rester sur la
-question des fortifications. Là, par un rapprochement nécessaire, mais
-fâcheux, les opinions s'étaient mêlées et confondues. Aujourd'hui, le
-rapport de M. Jouffroy et la discussion que ce rapport rend inévitable
-vont apporter la lumière dans ce chaos. Les opinions vont se
-débrouiller. C'est ce qui vous fâche, n'est-ce pas?» Mais il était un
-symptôme plus inquiétant que l'irritation de la gauche: c'était
-l'effet produit par le rapport sur certaines parties de la majorité
-ministérielle. Le petit groupe de MM. Dufaure et Passy était
-visiblement de mauvaise humeur et plus porté à combattre qu'à accepter
-un pareil programme. Parmi les anciens 221, soit fatigue, soit
-méfiance à l'égard d'une initiative qui portait la marque doctrinaire,
-on paraissait désagréablement surpris de cette sorte d'appel aux armes
-et peu disposé à y répondre. «Qu'est-ce qu'on veut donc? demandaient
-dans les couloirs de la Chambre certains députés du centre. Faut-il
-chaque jour remettre tout en question, recommencer de déplorables
-débats? Qu'attend-on de cette répétition tardive de l'Adresse, de
-cette colère à froid? Si le ministère veut nous faire croire à sa vie,
-qu'il vive; à sa durée, qu'il trouve le moyen de durer. Lorsqu'une
-nouvelle session aura commencé sous sa direction, alors nous pourrons
-croire qu'il n'est pas tout à fait impossible, dans notre pays,
-d'avoir une administration durable. Jusque-là, que les ministres se
-contentent de mener une vie modeste, prudente, et, sans fuir les
-débats, qu'ils ne les provoquent pas. L'oubli convient à tout le
-monde, à commencer par les membres du cabinet; il convient au pays
-aussi.»
-
-Il est difficile d'admettre que le rapport de M. Jouffroy ait été fait
-à l'insu des ministres. Ceux-ci l'avaient-ils approuvé et encouragé?
-En tout cas, l'accueil qui lui fut fait leur donna cette conviction,
-qu'en s'engageant dans cette voie, ils risquaient fort de n'être pas
-suivis par toute leur armée, et que, loin de confirmer le résultat de
-l'Adresse, ils l'affaibliraient, peut-être même le détruiraient.
-Aussi, quand le débat public s'ouvrit, le 25 février, y arrivèrent-ils
-décidés à ne pas lui donner le caractère et les proportions indiquées
-par M. Jouffroy. On put même croire un moment que les fonds secrets
-seraient votés sans discussion. Ce fut un membre de la gauche, M.
-Portalis, qui réclama. «Je ne croyais pas assister à une comédie en
-venant à cette séance», dit-il, et il demanda si le ministère
-entendait renier ou approuver le rapport de la commission. M. Guizot,
-évidemment embarrassé, déclara en quelques mots qu'il ne répondrait
-pas, s'en référant à la discussion de l'Adresse, ne désavouant pas M.
-Jouffroy, mais évitant de le suivre. C'était une attitude fort
-différente de celle qu'avait espérée et annoncée le _Journal des
-Débats_. «Nous n'accusons personne, disait-il mélancoliquement après
-cette première séance. Hélas! le ministère, la Chambre, tous les
-partis portent encore les tristes cicatrices de ces longues divisions
-qui ont jeté le trouble dans les meilleurs esprits. Le souvenir du
-passé pèse sur le présent; tout le monde semble mal à l'aise[635].»
-
-[Note 635: 20 février 1841.]
-
-M. Thiers n'avait pas plus envie que M. Guizot d'engager le débat à
-fond; mais, sans attendre peut-être un résultat immédiat et positif,
-il ne voulut pas laisser passer l'occasion qui s'offrait à lui
-d'embarrasser le cabinet, de se rapprocher un peu de la partie de la
-majorité qu'effarouchait le programme de M. Jouffroy, et d'y jeter
-ainsi un germe de division et de décomposition. Tout son discours fut
-calculé dans ce dessein. Le champion menaçant de la politique
-belliqueuse, l'organisateur de l'armée de 950,000 hommes, le
-«révolutionnaire» se faisant honneur de l'appui de la gauche n'eût pas
-eu chance d'attirer les amis de M. Dufaure. Aussi est-ce, cette fois,
-un tout autre personnage qui se met en scène. Sur la politique
-extérieure, il reconnaît presque qu'il a pu se tromper; il regrette
-qu'on ait «magnifié» la question d'Égypte; il affirme ne s'y être jeté
-qu'à contre-coeur et pour tenir les engagements contractés avant lui.
-«Du reste, ajoute-t-il, tout cela est maintenant bien fini. Que l'on
-ne revienne plus nous présenter cet épouvantail de la guerre.»
-L'orateur affirme et répète à satiété que la question n'est pas, et
-même n'a jamais été entre la guerre et la paix; qu'elle est uniquement
-entre ceux qui, répudiant, comme le rapporteur, «la politique
-exclusivement française», veulent se hâter de rentrer dans le concert
-européen, et ceux qui préfèrent attendre dans l'attitude d'isolement
-et de paix armée. M. Thiers est de ces derniers; sa politique, devenue
-subitement modeste, ne demande pas davantage. «J'ai reproché, dit-il,
-au ministère, dans le débat de l'Adresse, de s'être prêté à un
-revirement de politique qui a, je crois, beaucoup affaibli la
-considération du pays; mais, cela fait, ce revirement produit, cette
-situation acceptée, si le cabinet ne se hâte pas de rentrer dans le
-concert européen et d'ajouter à notre politique le dernier échec
-qu'elle puisse recevoir, oh! ce n'est pas moi qui le tourmenterai...
-Si en effet vous faites la seule chose qu'il y ait à faire
-aujourd'hui, en restant immobiles, prêts à tout événement; si vous
-réparez vos négligences à l'égard de notre organisation militaire, oh!
-mon Dieu! loin de vous combattre, je vous aiderai souvent, je ferai
-comme j'ai fait il y a un mois.» De même, à l'intérieur, M. Thiers
-bornait son programme à deux réformes d'une portée restreinte: 1º la
-définition de l'attentat, qu'une des lois de septembre permettait de
-soustraire au jury et de déférer à la Cour des pairs; 2º
-l'élargissement des incompatibilités. Mais, en même temps, il
-insistait sur cette idée, bien faite pour inquiéter certaines parties
-moyennes et flottantes du monde parlementaire, que «le pouvoir était
-placé à l'une des extrémités de la Chambre». «J'ai vu deux fois,
-ajoutait-il, tenter cette expérience de recomposer une majorité en se
-mettant à l'une des extrémités, à l'extrémité de droite, comme le
-propose M. le rapporteur, et jamais on n'a réussi. Dans le cabinet du
-6 septembre, ce n'était, certes, ni les hommes de talent ni les hommes
-éclairés qui manquaient; il y avait M. le comte Molé et M. Guizot. Eh
-bien! on a échoué. Pourquoi? Parce qu'on a voulu faire avec une loi,
-la loi de disjonction, ce que M. le rapporteur a essayé de faire
-aujourd'hui avec un rapport. On a voulu amener une grande partie de
-la Chambre à ce qu'on appelle un évangile, et il s'est trouvé que cet
-évangile ne convenait pas à tout le monde. Quant à moi, je suis
-convaincu que, pour avoir une majorité, il faut se placer non pas à
-l'une des extrémités de la Chambre, mais au véritable milieu, celui où
-j'avais essayé de placer le pouvoir. Vous avez tenté de faire la
-majorité en arrière; je crois qu'il faut la faire en avant.»
-
-La manoeuvre de M. Thiers était habile. La réponse qu'y fit M. Guizot,
-deux jours après, ne le fut pas moins. Après avoir tout d'abord
-déclaré qu'il ne pouvait, dans l'état des affaires, rien dire sur la
-question extérieure, et avoir annoncé qu'il ne s'expliquerait pas plus
-complétement sur le rapport de M. Jouffroy, il prit aussitôt
-l'offensive, et dénonça la campagne faite, depuis trois jours, «pour
-porter dans la majorité le trouble et la désunion.» Il railla M.
-Thiers, «se faisant tout petit», tout pacifique, pour «abuser cette
-majorité». Vous aurez beau faire, lui dit-il, vous n'y parviendrez
-pas! Et, rappelant le langage de l'ancien ministre du 1er mars dans la
-discussion de l'Adresse et la lutte alors ouvertement engagée entre la
-guerre et la paix: «Laissez-moi croire, s'écria-t-il, que tout ce que
-nous avons dit et fait, vous et nous, n'a pas été une insignifiante
-comédie!» La tactique des adversaires ainsi dévoilée, le ministre
-indiquait pourquoi il devait se refuser à toutes les paroles, à toutes
-les explications qui serviraient cette tactique et aideraient à
-diviser la majorité nouvelle. «Cette majorité, continua-t-il, a été
-formée par la nécessité, en présence d'un grand danger, pour rétablir,
-au dehors, la pratique d'une politique prudente et modérée, au dedans,
-la pratique d'une politique ferme, conséquente, favorable à
-l'affermissement et à l'exercice du pouvoir. Elle s'est constituée
-dans des intentions sincères qui ne redoutent aucune clarté... J'ai
-bien le droit de le dire: si le repos du pays s'est rétabli à
-l'apparition de cette majorité, si les espérances du pays se
-rattachent à son affermissement, il est bien naturel que ceux qui lui
-sont attachés, simples députés ou ministres, prennent leur majorité au
-sérieux, et que, pour la conserver, ils acceptent un inconvénient
-momentané, une contrariété vive; pour moi, par exemple, la
-contrariété de ne pas parler, autant que je l'aurais voulu, du rapport
-de l'honorable M. Jouffroy... Tout homme attaché à la majorité et
-voulant son succès, a dû faire ce sacrifice. Voilà ce qui a gouverné
-notre conduite; et comme toute majorité a des éléments divers qui ont
-leurs droits, leur honneur, qui se respectent mutuellement, nous avons
-eu, les uns pour les autres, ce juste respect de ne pas élever des
-questions qui ne nous étaient pas impérieusement commandées, de ne pas
-entrer dans des débats que l'état actuel des faits, les nécessités de
-la politique ne nous imposaient pas. Votre commission, Messieurs, qui
-n'était pas un cabinet, votre honorable rapporteur, qui n'était pas
-chargé du poids du gouvernement, a pu très-légitimement, et je dirai
-plus, a pu utilement venir exposer ici sa politique extérieure et sa
-politique intérieure, l'ensemble de ses idées, de ses intentions. Nous
-n'aurions pas dû faire cela; puisque nous ne devions pas le faire,
-nous ne devions pas le discuter.» Puis il terminait ainsi: «La
-majorité tout entière veut rester unie; elle sait qu'elle le peut, car
-elle sait que sur toutes les questions qui sont à l'ordre du jour, sur
-les questions de conduite, sur les questions qu'il faut vraiment
-résoudre pour agir aujourd'hui, pour agir demain, elle sait qu'elle
-est du même avis, qu'elle se conduira unanimement. Et si jamais il lui
-arrivait des dissentiments intérieurs, elle serait sincère alors comme
-elle l'est aujourd'hui; nous parlerions, au besoin, comme nous savons
-au besoin nous taire. (_Vif mouvement d'adhésion. Applaudissements au
-centre._)»
-
-On ne pouvait se dérober avec une allure plus fière, ni dire plus
-éloquemment qu'on ne dirait rien. L'effet fut considérable sur la
-majorité, où l'on comprenait mieux que partout ailleurs la nécessité
-d'une semblable attitude, et où l'on savait gré au ministre d'y
-apporter à la fois tant d'adresse et de dignité. On put d'ailleurs
-comprendre les motifs qui avaient dicté cette conduite, quand M.
-Dufaure vint ensuite déclarer que, tout en n'approuvant pas le rapport
-de la commission, il voterait pour le cabinet. Il estimait que la
-révision des lois de septembre et la réforme électorale
-s'imposeraient tôt ou tard, mais qu'un homme politique devait savoir,
-sinon abandonner ses opinions, du moins en ajourner la réalisation. À
-son avis, le cabinet fournissait des garanties suffisantes sur les
-quatre questions dominantes du moment, la direction à donner à notre
-diplomatie, l'organisation militaire, le développement des forces
-navales et la reconstitution des finances. La déclaration de M.
-Dufaure assurait le succès du ministère, et les fonds secrets furent
-en effet votés par 235 voix contre 145. L'Adresse avait réuni 247 voix
-contre 161.
-
-Ce n'était pas sans doute la victoire à la Périer qu'avait rêvée le
-_Journal des Débats_ et qu'avait cru préparer M. Jouffroy: peut-être
-le tempérament d'une Chambre née de la coalition ne permettait-il pas
-d'obtenir davantage. Après tout, la manoeuvre de l'opposition avait
-été déjouée, la majorité était restée unie. Le temps seul pouvait
-donner à cette majorité plus de cohésion, d'homogénéité, au ministère
-plus d'autorité et de hardiesse. M. Guizot comptait sur cette action
-du temps et était résolu à la seconder. Tout en ménageant, pour le
-moment, les faiblesses de la Chambre, il se donnait pour tâche d'y
-remédier, et l'on pouvait être assuré qu'il ne se prêterait pas
-longtemps à éluder les débats de doctrine.
-
-
-IX
-
-Le ministère ne se laissait pas absorber entièrement par l'action
-parlementaire. Il s'était donné aussi pour tâche de mettre fin, dans
-le pays, à l'agitation mauvaise que la politique du dernier cabinet y
-avait provoquée et laissée grandir. Dès le début de son
-administration, il était parvenu assez vite à rétablir l'ordre
-extérieur dans la rue. Mais l'esprit de sédition s'était réfugié dans
-la presse, y entretenant une sorte d'émeute morale plus difficile à
-atteindre et à réprimer que l'émeute matérielle. Le cabinet n'hésitait
-pas à entreprendre de nombreuses poursuites de presse; ce n'était pas
-toujours avec grand profit. Si nous l'avons vu tout à l'heure
-embarrassé dans sa lutte contre l'opposition de la Chambre, par
-l'incertitude de la majorité, il l'était plus encore dans sa lutte
-contre la presse factieuse, par les défaillances du jury. Un incident
-qui fit alors grand scandale montra une fois de plus à quel point
-cette juridiction pouvait être non-seulement inefficace contre les
-ennemis du gouvernement, mais dangereuse pour le gouvernement
-lui-même.
-
-L'une des conséquences de la dernière crise avait été de découvrir le
-Roi et de le rendre personnellement le point de mire des attaques de
-la presse[636]. Et quelles attaques! C'était bien pis que de l'accuser
-de tyrannie: on contestait son patriotisme. Comment s'en étonner?
-L'opposition parlementaire n'avait-elle pas montré la première que
-c'était là, à ce point particulièrement sensible, qu'il fallait viser
-la royauté? Après tout, les journaux ne faisaient que répéter plus
-brutalement ce que M. Thiers avait donné à entendre à la tribune.
-Quand un ministre d'hier insinuait que Louis-Philippe n'avait ni le
-souci ni le sens de l'honneur national, que ne devait-on pas attendre
-d'écrivains sans responsabilité? Et quand des hommes, se disant amis
-de la monarchie nouvelle, donnaient contre elle le signal d'une
-campagne si meurtrière, n'était-il pas certain qu'ils seraient suivis,
-dépassés, par ceux qui s'avouaient les ennemis mortels de cette
-monarchie, par les radicaux d'une part et les légitimistes de l'autre?
-
-[Note 636: Comme s'en est vanté plus tard un écrivain radical, «le Roi
-était devenu personnellement, en dépit des jalouses précautions de la
-loi, le but de toutes les attaques». (ÉLIAS REGNAULT, _Histoire de
-huit ans_, t. II, p. 77).]
-
-Ces derniers ne furent pas les moins audacieux, et ils eurent même un
-moment le triste honneur de mener l'attaque. Le 11 janvier 1841, la
-_Gazette de France_ publiait trois lettres qu'elle disait avoir été
-écrites en 1807 et 1808 par Louis-Philippe, alors réfugié en Sicile et
-en Sardaigne. Ces lettres, dont l'authenticité n'a jamais été ni
-formellement prouvée ni officiellement contestée[637], exprimaient
-contre Napoléon et en faveur des armées qui le combattaient des
-sentiments qui étaient, à cette époque, ceux de tous les princes
-français émigrés. On eût pu concevoir que des républicains s'en
-fissent un grief; mais n'était-il pas étrange qu'un journal
-légitimiste, défenseur attitré de l'émigration, prétendît trouver là
-une note infamante? L'opinion eut-elle le sentiment de cette
-inconséquence? Toujours est-il que la publication de la _Gazette de
-France_ ne produisit pas grand effet. Mais quelques jours plus tard,
-le 24 janvier, une feuille de même couleur, la _France_, publia trois
-autres lettres que Louis-Philippe, disait-elle, avait écrites
-postérieurement à 1830: elle n'en indiquait ni les dates exactes ni
-les destinataires. Dans la première, le Roi confirmait l'engagement
-d'évacuer l'Algérie, engagement qu'il disait avoir été pris envers
-l'Angleterre par Charles X; dans la seconde, il se faisait honneur
-auprès de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, d'avoir facilité
-l'écrasement de la Pologne; dans la troisième, il présentait les
-fortifications de Paris comme étant dirigées contre la population de
-cette ville. Tout, dans ces lettres, ne fût-ce que leur forme plate,
-vulgaire et sottement compromettante, trahissait une falsification
-maladroite. Mais l'opposition n'y regardait pas de si près. Ses
-journaux firent un énorme tapage autour de ces prétendues révélations,
-surtout de celle qui avait trait à l'évacuation de l'Algérie. Le
-public en était troublé; à force d'avoir entendu dire, et de si haut,
-que le Roi n'avait pas le sentiment français, beaucoup de gens en
-étaient venus à prêter l'oreille à des accusations dont, en d'autres
-temps, l'odieuse invraisemblance leur eût fait hausser les épaules. Le
-scandale prit tout de suite de telles proportions, que le gouvernement
-jugea nécessaire d'annoncer que les auteurs de cette publication
-seraient poursuivis pour crime de faux et pour offense envers la
-personne du Roi.
-
-[Note 637: S'il faut en croire le témoignage de certains ambassadeurs
-étrangers, M. Guizot leur aurait avoué l'authenticité de ces lettres.
-(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 478).]
-
-Pendant que la justice commençait son instruction, la curiosité
-publique, fort excitée, faisait aussi son enquête et ne tardait pas à
-découvrir où la _Gazette de France_ d'abord, la _France_ ensuite,
-étaient allées chercher les pièces par lesquelles elles se flattaient
-de faire tant de mal à la monarchie de Juillet. Vivait alors à Londres
-une courtisane sur le retour, se faisant appeler Ida de Saint-Elme, et
-plus connue à Paris sous le nom de la Contemporaine. Jadis la
-maîtresse de plusieurs généraux, entre autres de Moreau et de Ney,
-tombée dans la misère sous la Restauration et publiant alors sous son
-nom des mémoires fabriqués par d'autres et remplis de faussetés, elle
-avait fini, en 1834, par s'échouer en Angleterre, et, à bout
-d'expédients, avait tâché de trouver dans le chantage politique les
-ressources que son âge ne lui permettait plus de chercher ailleurs.
-Pour faire connaître aux intéressés l'honnête commerce qu'elle
-entreprenait, elle fit imprimer et distribuer un prospectus développé,
-intitulé la _Poire couronnée_; elle y avait inséré quelques extraits
-de lettres attribuées à Louis-Philippe, notamment de celles qui
-devaient être publiées en 1840, avec tant de fracas, et en annonçait
-beaucoup d'autres. Cette tentative de scandale passa inaperçue, et la
-Contemporaine ne trouva pas tout d'abord acheteur pour sa marchandise.
-Mais, quelques années après, elle fut plus heureuse et entra en marché
-avec les deux journaux légitimistes, fournissant à l'un des lettres
-qui étaient peut-être vraies, à l'autre des lettres qui étaient
-certainement fausses. Comment une telle alliance parut-elle
-acceptable, une telle caution suffisante aux représentants d'une
-opinion qui se piquait d'avoir, plus que tout autre, le sens de
-l'honneur chevaleresque? C'est ce qu'on ne parviendrait pas à
-comprendre, si l'on ne savait, par plus d'une expérience, jusqu'où
-peut aller l'esprit de parti. Il est permis de croire que, parmi les
-légitimistes, ceux qui avaient le coeur haut et l'esprit libre se
-sentaient, au fond, honteux de voir quelques-uns des leurs se
-compromettre en de telles promiscuités. M. Rossi exprimait le
-sentiment de beaucoup de gens, quand il s'indignait de «voir l'arène
-politique contaminée par les impostures d'une prostituée[638]».
-
-[Note 638: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er
-mai 1841.]
-
-Cependant l'instruction judiciaire se suivait contre MM. de Montour
-et Lubis, gérant et rédacteur en chef de la _France_. Sommés de
-produire les prétendus originaux, les accusés déclarèrent se réserver
-de le faire devant le jury et ne vouloir rien montrer d'ici là. Ce
-refus ôtait toute base juridique à l'accusation de faux: du moment où
-les pièces n'étaient pas produites, comment prouver quelles étaient
-fabriquées? Force fut donc d'abandonner cette partie de la poursuite
-et de s'en tenir à la prévention d'offense au Roi; le gérant resta
-seul en cause.
-
-Retardée par ces incidents de procédure, l'affaire ne vint devant le
-jury que le 24 avril. Me Berryer était au banc de la défense: dans la
-salle, plusieurs notabilités légitimistes. Le prévenu fut mis
-solennellement en demeure de faire la production qu'il avait si
-obstinément réservée pour ce moment. Mais il eût été bien empêché de
-produire quelque pièce: il n'avait rien. Dans le marché conclu avec la
-Contemporaine, la rédaction de la _France_ ne s'était même pas assuré
-la possession d'une apparence d'original. Après tout, cette négligence
-était peut-être une habileté, car elle avait enlevé à l'accusation le
-moyen d'établir matériellement le faux. Dans ces conditions, Me
-Berryer plaida non la réalité, ni même la vraisemblance des lettres,
-mais uniquement la bonne foi de son client: étrange bonne foi, qui ne
-pouvait être que la foi dans la Contemporaine! En effet, l'avocat
-argua surtout de ce qu'une partie des lettres avait déjà été publiée,
-quelques années auparavant, dans le prospectus de cette intrigante. Il
-ajouta que M. de la Rochejaquelein, dont on regrette de voir le nom
-mêlé à une telle affaire, avait vu l'un des originaux aux mains de
-cette femme et que cet écrit lui avait paru authentique. Pour
-expliquer la non-production de ces originaux, l'avocat raconta que la
-Contemporaine, se croyant menacée à Londres d'une accusation de faux,
-ne voulait pas se dessaisir des pièces, par crainte d'être «pendue» si
-elle n'était plus en mesure de les produire devant la justice
-anglaise. Ces arguments, recouverts, il est vrai, du talent de Me
-Berryer, suffirent pour persuader le jury parisien, et, par six voix
-contre six, le gérant de la _France_ fut acquitté.
-
-Les journaux légitimistes et radicaux poussèrent un cri de triomphe.
-La veille, devant le jury, on n'avait sollicité qu'un verdict
-d'indulgence en plaidant modestement la bonne foi. Maintenant on
-changeait de ton: le verdict était la condamnation du Roi; c'était la
-justice du pays proclamant souverainement que Louis-Philippe était
-l'auteur de ces lettres et qu'on avait bien agi en lui jetant à la
-tête sa honte et sa trahison. Des _fac-simile_ lithographiques furent
-répandus à profusion. La _France_ publia à cent mille exemplaires le
-compte rendu de son procès, comme elle eût fait d'un bulletin de
-victoire. L'avocat général, dans son réquisitoire, du reste assez
-maladroit, s'était écrié: «Il résulterait de ces lettres que le Roi,
-élu en 1830, pour répondre aux sympathies patriotiques, les aurait
-trahies de tout point!... Comment donc faudrait-il appeler le Roi qui
-aurait écrit de pareilles choses? Il faudrait bien dire de lui que
-c'est un de ces tyrans qui ne marchent que par la voie de la
-dissimulation, qui établissent leur empire non pas sur la sincérité de
-leur langage, mais sur la violation de tous leurs engagements!» Les
-journaux reproduisaient ces phrases, affectant de croire qu'après la
-décision du jury, les hypothèses oratoires de l'avocat général étaient
-devenues des réalités, et que, de par sa magistrature, Louis-Philippe
-était un traître. Les journaux de la gauche dite dynastique, avec des
-formes plus hypocrites, faisaient écho à tout ce bruit, tellement
-occupés à le tourner contre le ministère, qu'ils ne paraissaient même
-pas s'inquiéter de savoir si la monarchie n'en était pas la première
-victime. Quant aux conservateurs, ils s'indignaient, s'effrayaient.
-Cette malheureuse affaire était le sujet de toutes les polémiques, de
-toutes les conversations. Jamais les ennemis de la royauté de Juillet
-n'étaient parvenus à causer un tel scandale. Infortuné Roi! quel moyen
-avait-il de se défendre contre cette nouvelle forme de régicide? Henri
-Heine, qui n'avait pour ce prince aucune sympathie particulière, se
-sentait obligé de le plaindre. Il le montrait ne pouvant ni poursuivre
-une réparation judiciaire, ni se battre en duel, ni écrire aux
-journaux sur un ton courroucé, «car, hélas! ajoutait-il, les rois ne
-sauraient s'abaisser à employer de tels moyens de défense, et ils sont
-contraints de supporter avec une longanimité silencieuse tous les
-mensonges qu'on se plaît à répandre sur leur compte. J'éprouve la plus
-profonde compassion pour le royal martyr dont la couronne est la cible
-des flèches les plus envenimées et dont le sceptre, quand il s'agit de
-sa propre défense, ou de punir un calomniateur, lui est moins utile
-que ne le serait une canne ordinaire[639].»
-
-[Note 639: Lettre du 29 avril 1841. (_Lutèce_, p. 197 et 198).]
-
-Et pourtant chaque jour faisait surgir une preuve nouvelle de la
-falsification. Tel fut, entre autres, le résultat d'une découverte
-faite, peu après le verdict du jury, dans le livre oublié d'un
-écrivain républicain, _Louis-Philippe et la contre-révolution_, publié
-en 1834 par M. Sarrans. Là se trouvait, sous la forme d'une réponse
-verbale qui aurait été faite en 1830, par Louis-Philippe, à
-l'ambassadeur d'Angleterre, le texte même, à un mot près, de la plus
-importante des lettres attribuées au Roi, celle sur l'évacuation
-d'Alger. Or comment admettre que le Roi, écrivant une lettre en 1830,
-eût trouvé sous sa plume exactement les mêmes mots dont un historien
-devait se servir en 1834 pour donner le sens d'une réponse verbale?
-N'était-il pas, dès lors, clair comme le jour que la Contemporaine
-avait fabriqué sa lettre en copiant une page de M. Sarrans? La
-découverte parut même si décisive, qu'une note la mentionnant fut
-aussitôt envoyée par huissier à tous les journaux qui avaient
-reproduit les fausses pièces; cette note se terminait ainsi: «Nous
-n'avons pas besoin de dire que la conversation rapportée par M.
-Sarrans n'est pas plus vraie que la lettre de la Contemporaine.»
-
-Il semblait que la calomnie dût être confondue; mais non: elle
-s'obstinait à ne pas lâcher la proie dont elle s'était emparée. Loin
-de diminuer, le tapage allait croissant. Pendant que les uns
-continuaient à se servir des prétendues lettres, d'autres s'en
-allaient réveiller les vieilles histoires de la conspiration de Didier
-en 1816, et prétendaient que Louis-Philippe en avait été le complice.
-On eût dit qu'un appel général avait été fait à tous les faux
-témoignages pour déshonorer le Roi. Le 22 mai, une députation de
-«citoyens», dont plusieurs habillés en gardes nationaux, se présenta
-tumultueusement au Palais-Bourbon et y déposa une pétition que l'on
-prétendait être revêtue de cinq mille signatures et qui était ainsi
-conçue: «Messieurs les députés, des lettres qui seraient l'expression
-de la plus lâche et de la plus infâme trahison ont été attribuées au
-roi Louis-Philippe. La justice du pays a acquitté le journal qui les a
-publiées. Les ministres n'ont répondu que par de vagues démentis à
-l'imputation qu'ils laissent peser sur le chef de l'État. La
-conscience publique exige une enquête. Nous venons donc vous demander
-d'interpeller le ministère sur un fait qui touche aussi profondément à
-l'honneur, à la liberté et à l'indépendance de la nation.»
-
-Le ministère en était venu à désirer cette interpellation, comme le
-seul moyen de confondre en face la calomnie. Mais si les journaux
-radicaux ou légitimistes l'annonçaient de temps à autre, sur un ton de
-menace, ils ne trouvaient personne qui osât s'en charger: ce qui ne
-les empêchait pas, il est vrai, de prétendre que le gouvernement avait
-peur de s'expliquer. M. Guizot, voyant que la session tirait à sa fin,
-se décida alors à prendre les devants. Dans la séance du 27 mai, il
-saisit le prétexte du budget de l'Algérie, alors en délibération, pour
-monter à la tribune. «Depuis quelque temps, dit-il, d'insignes
-faussetés ont été laborieusement répandues au sujet de prétendus
-engagements que le gouvernement du Roi aurait contractés envers les
-puissances étrangères, ou telle puissance étrangère, pour l'abandon
-complet ou partiel de nos possessions d'Afrique. Si ces faussetés
-s'étaient produites à cette tribune, nous les aurions à l'instant même
-relevées et qualifiées comme elles le méritent. (_Interruptions
-diverses._) On ne l'a pas fait. (_Une voix: On ne l'a pas osé._)
-Personne n'a apporté ici les faussetés auxquelles je fais allusion;
-nous n'avons pas voulu, nous n'avons pas dû leur faire un honneur que
-personne ne leur accordait. Cependant, elles continuent à se montrer
-audacieusement ailleurs. La Chambre est près de se séparer; nous ne
-laisserons pas fermer cette enceinte sans donner à ces calomnies,
-quelles qu'elles soient, le démenti le plus formel. Jamais, je le
-répète, par personne, envers personne, aucun engagement n'a été
-contracté ou indiqué. Toute assertion contraire est radicalement
-fausse ou calomnieuse.» L'accent méprisant de l'orateur ajoutait
-encore à la dureté du soufflet renfermé dans ces paroles. Les journaux
-allaient-ils être laissés sous le coup de cette flétrissure? Ils
-avaient de nombreux amis sur les bancs de la Chambre, à droite ou à
-gauche; ne s'en trouverait-il pas un qui les avouât, les justifiât, ou
-seulement essayât de plaider leur bonne foi; comme naguère devant le
-jury? L'heure n'était-elle pas venue, notamment pour les orateurs
-légitimistes, d'apporter les révélations écrasantes dont,
-prétendait-on, ils avaient les mains pleines?
-
-Un député de la droite, en effet, demanda la parole; c'était M. le duc
-de Valmy. Mais il se borna à affirmer, ce qui n'avait été contesté par
-personne, que la Restauration n'avait pris, elle non plus, aucun
-engagement d'évacuer Alger: à l'accusation portée contre
-Louis-Philippe, pas même une allusion; aux démentis du ministre, pas
-l'ombre d'une réponse. M. Guizot remonta à la tribune. «Tout Français,
-dit-il, doit être heureux de trouver qu'à toutes les époques, par tous
-les gouvernements, l'intérêt et l'honneur de la France ont été
-défendus. Ce que j'ai dit, ce que je répète, c'est que, depuis 1830,
-les intérêts et l'honneur de la France ont été défendus, soutenus,
-spécialement dans la question dont il s'agit, hautement, nettement,
-sans une minute d'hésitation. On avait, dit-on, entendu prouver le
-contraire, je suis venu vous donner et je donne de nouveau à cette
-assertion le démenti le plus formel.» Pour la seconde fois, le
-ministre jetait le gant. Mais personne ne le releva. M. Berryer,
-l'avocat de la _France_ devant le jury, était là, sur son banc; les
-journaux royalistes avaient annoncé qu'il parlerait. Il se tint coi.
-Force fut de clore l'incident sur la parole du ministre et sur le
-silence peut-être plus décisif encore de toute l'opposition.
-
-Le lendemain, les journaux essayèrent de payer d'audace; ils
-feignirent de croire qu'il ne s'était passé à la Chambre qu'une
-«comédie» sans portée, une façon d'escamotage. On eut l'aplomb
-d'écrire dans la _Gazette de France_: «La preuve que M. Guizot n'a
-rien dit, c'est que M. Berryer n'a pas parlé.» Il n'était pas
-jusqu'aux feuilles du centre gauche et de la gauche dynastique qui,
-par animosité contre le ministre, ne cherchassent à diminuer la portée
-de son démenti. Efforts impuissants: cette fois, la conscience
-publique savait à quoi s'en tenir. Au bout de quelque temps, tout ce
-bruit s'éteignit, et il ne fut plus question des fameuses lettres.
-Toutefois, s'il ne restait rien de la calomnie elle-même, qui oserait
-affirmer qu'il ne restait rien des effets de la calomnie? Ce n'était
-pas impunément que le Roi avait été en quelque sorte à l'état d'accusé
-pendant plusieurs semaines, que son honneur patriotique avait été
-discuté, contesté. Le prestige monarchique, déjà si ébranlé en France,
-en avait reçu une nouvelle atteinte.
-
-
-X
-
-Si grand bruit que fissent, dans le moment, toutes ces luttes de
-tribune ou ces polémiques de presse, le règlement de la question
-extérieure n'en demeurait pas moins la préoccupation principale du
-ministère. On se rappelle en quel état se trouvaient les négociations
-à la fin de novembre 1840[640]. Il n'y avait plus aucune chance
-d'obtenir quelque concession qui permît à la France de rentrer
-immédiatement dans le concert européen. La Syrie était définitivement
-perdue; bien plus, l'Égypte était menacée. Sans doute si, cédant aux
-conseils de la France, le pacha se soumettait en acceptant l'hérédité
-de son pachalik, que les puissances se déclaraient prêtes à lui
-garantir, on pouvait espérer une solution prompte et pacifique de la
-crise. Mais s'il ne se soumettait pas, la situation risquait de
-devenir très-tendue, très-critique, entre lord Palmerston, qui
-voulait, dans ce cas, attaquer l'Égypte, et le gouvernement français,
-qui, fidèle à sa note du 8 octobre, protestait d'avance contre ce qui
-lui paraissait une intolérable aggravation du traité du 15 juillet. Il
-y avait là un nouveau péril pour la paix européenne, et un péril
-très-prochain. Au train dont la flotte anglaise venait de mener les
-opérations de Syrie, ne pouvait-on pas recevoir, d'un jour à l'autre,
-la nouvelle qu'elle avait bombardé Alexandrie? Chacun prêtait
-l'oreille avec inquiétude aux bruits qui venaient d'Orient. M. de
-Metternich surtout était dans des transes mortelles, et il cherchait,
-sans aboutir, à prévenir diplomatiquement ces redoutables
-éventualités. «Il faut, écrivait-il à son ambassadeur à Londres,
-prévoir le cas où Méhémet ne se soumettrait pas. Le _quid faciendum_
-alors est à chercher.»
-
-[Note 640: Pour l'exposé qui va suivre jusqu'à la convention des
-détroits, je me suis surtout servi de la _Note inédite du prince
-Albert de Broglie_, complétée par occasion avec les _Papiers inédits
-de M. de Barante_, les _Mémoires de M. Guizot_ et la _Correspondence
-relative to the affairs of the Levant_. C'est à ces sources que seront
-puisés tous les documents pour lesquels ne sera indiquée aucune
-origine particulière.]
-
-Telle était l'anxiété générale quand, le 8 décembre 1840, on apprit à
-Londres qu'une de ces initiatives toutes personnelles, alors assez
-fréquentes chez les agents anglais, venait, en Orient même, de
-brusquer le dénoûment. Le 25 novembre, le commodore Napier était
-arrivé tout à coup devant Alexandrie avec plusieurs vaisseaux. Son
-prétexte était de réclamer la liberté de quelques prisonniers, son but
-réel de voir s'il ne pourrait pas déterminer Méhémet-Ali à une
-soumission immédiate. À une première communication, Boghos-Bey,
-ministre du pacha, répondit sur un ton qui parut encourageant. Faisant
-alors des propositions plus directes, le commodore prit sur lui
-d'envoyer au pacha copie d'une dépêche de lord Palmerston où se
-montrait l'intention des puissances de laisser au pacha, au cas où il
-se soumettrait, l'Égypte héréditaire. Se déclarant ami et admirateur
-de Méhémet, il faisait briller à ses yeux la gloire de rétablir ainsi
-«le trône des Ptolémées». Boghos-Bey, sans repousser ces offres, eût
-désiré ajourner sa réponse; mais le commodore, élevant alors la voix,
-déclara qu'il ne consentait à interrompre les hostilités qu'à la
-condition d'une acceptation immédiate, donnant à entendre plus ou
-moins clairement qu'en cas de refus, Alexandrie pourrait subir le
-même sort que Saint-Jean d'Acre. Ce mélange de caresses et de
-brusquerie, de promesses et de menaces produisit son effet, et, au
-bout de quelques heures, le diplomate improvisé enleva la signature
-d'une convention portant: 1º que le pacha donnerait immédiatement à
-ses troupes l'ordre d'évacuer la Syrie; 2º qu'il s'engagerait à
-restituer au sultan sa flotte, moyennant que la Porte lui accordât la
-possession héréditaire de l'Égypte; 3º qu'à ces conditions, les
-hostilités cesseraient et les puissances feraient leurs efforts pour
-amener la Porte à concéder l'hérédité du pachalik d'Égypte.
-
-Sans doute le procédé était fort incorrect de la part d'un officier
-qui n'avait pas de pouvoirs pour traiter au nom des puissances et
-encore moins pour engager la Porte; ce procédé eût pu même devenir
-très-dangereux, si un refus du pacha eût amené le commodore à exécuter
-ses menaces contre Alexandrie. Mais enfin tout était bien qui
-finissait bien; le résultat avait été de réaliser les voeux de
-l'Europe sans franchir les limites posées par la France. Aussi,
-quoique mêlée de beaucoup de surprise, l'impression dominante des
-plénipotentiaires, à Londres, fut-elle la satisfaction de voir clore
-une crise dangereuse, et se montrèrent-ils tous résolus à agir sur la
-Porte pour lui faire accepter cette solution. C'était, entre autres,
-le sentiment de lord Palmerston, qui écrivit dans ce sens à lord
-Ponsonby. Le gouvernement français ne pouvait participer à un acte qui
-était l'exécution du traité du 15 juillet, mais il n'avait rien à
-objecter à un tel dénoûment; au fond même, il le désirait. On croyait
-donc généralement en avoir fini avec la question égyptienne, et l'on
-jugeait le moment venu de s'occuper à résoudre la question européenne
-en faisant rentrer la France dans le concert des puissances. Notre
-gouvernement recevait de plusieurs côtés, notamment de Vienne, des
-ouvertures à cet effet, et il était conduit à examiner dans quelles
-conditions il pourrait consentir à sortir de son isolement.
-
-La diplomatie avait à peine commencé à s'engager dans cette voie
-nouvelle, que, le 2 janvier 1841, arrivait à Londres la nouvelle que
-la Porte déclarait nulle et non avenue la convention conclue par le
-commodore Napier. Elle n'en trouvait pas seulement la forme
-inconvenante: le fond lui paraissait inacceptable. Elle ne se refusait
-pas, si les puissances le lui demandaient, et par déférence pour
-elles, à accorder «quelque faveur temporaire» au pacha, mais sans
-concession d'hérédité. Et tout cela était dit d'un ton singulièrement
-roide. L'inspirateur de cette attitude se devinait facilement: c'était
-lord Ponsonby. Le premier mouvement des ministres ottomans avait été
-d'acquiescer à la convention d'Alexandrie; mais l'ambassadeur anglais
-les en avait aussitôt impérieusement détournés[641]; en même temps, il
-soutenait dans ses conférences avec les autres ambassadeurs, dans ses
-instructions à l'amiral Stopford, dans ses dépêches à lord Palmerston,
-qu'«aucun gouvernement, dans la situation de la Porte, ne pouvait
-tolérer un seul moment qu'un individu s'arrogeât le droit de traiter
-pour lui avec un pouvoir considéré, en droit ou en fait, comme un
-pouvoir rebelle». Décidément, les agents anglais n'en faisaient qu'à
-leur fantaisie, et, ce qui ne simplifiait pas les choses, leurs coups
-de tête étaient en sens contraire.
-
-[Note 641: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 361.]
-
-Les nouvelles de Constantinople et les lettres de lord Ponsonby eurent
-pour effet de changer l'attitude de lord Palmerston. Dans ses
-conversations avec les plénipotentiaires et avec notre chargé
-d'affaires, il parut avoir subitement découvert des objections contre
-la concession de l'hérédité. Il n'y pensait pas naguère, quand il se
-félicitait de la solution apportée par la convention du commodore
-Napier. Mais on eût dit qu'une occasion s'étant offerte à lui
-d'embrouiller de nouveau la question, il n'avait pu s'empêcher de la
-saisir. La patience et la docilité des cabinets allemands commençaient
-à être à bout. M. de Metternich surtout fut vivement irrité de voir
-remettre une fois de plus en péril la pacification qu'il désirait tant
-et qu'il avait cru tenir. Il envoya à Londres des notes sévères, à
-Constantinople des instructions énergiques, menaçant là de rompre
-l'alliance à quatre, ici de retirer son appui au sultan, si l'on ne
-concédait pas l'hérédité de l'Égypte à Méhémet-Ali. Le cabinet de
-Berlin suivait celui de Vienne. Il n'était pas jusqu'à M. de Brünnow
-qui ne parût, cette fois, désireux d'en finir. En même temps, le
-sentiment public en Angleterre se prononçait, avec une grande force,
-pour un rapprochement avec la France. On en put juger, dans les
-discussions qui eurent lieu le 26 janvier, à l'ouverture de la
-session, par les attaques violentes que les libéraux, comme lord
-Brougham, ou les radicaux, comme M. Hume, dirigèrent contre la
-politique du _Foreign Office_, et surtout par le langage tenu au nom
-des tories modérés, que l'on pressentait devoir remplacer
-prochainement le ministère. À la Chambre des lords, lord Wellington,
-tout en approuvant le traité du 15 juillet, mit une sorte
-d'affectation et de solennité à rappeler que, «pendant son ministère,
-il avait fait tous ses efforts pour que la France eût la véritable
-place qui lui appartenait dans le monde», ajoutant «que, sans cela, il
-ne saurait y avoir aucune sécurité pour la paix»; et il termina en
-exprimant «le désir que les nobles lords qui siégeaient parmi ses
-adversaires pussent ramener la France au sein des conseils de
-l'Europe». La situation du duc donna un grand retentissement à ses
-paroles. À la Chambre des communes, sir Robert Peel exprima des idées
-analogues; il y mêla même des critiques, sinon sur le but poursuivi,
-du moins sur les procédés employés, prodigua les politesses flatteuses
-à la France, se plaignit que le discours royal n'eût pas eu, pour
-elle, au moins une phrase de regret, et déclara que la paix ne serait
-pas raffermie tant qu'on n'aurait point son concours. «Le moment est
-donc venu, dit-il en terminant, d'inviter la France à coopérer, dans
-l'intérêt de la paix, avec les grandes puissances européennes.» Telle
-fut l'impression produite par ce langage sur le parlement, que lord
-Palmerston, tout en tâchant de justifier ses procédés, feignit
-d'éprouver à notre sujet les mêmes sentiments que sir Robert Peel: il
-prétendit avoir été de tout temps le plus chaud partisan de l'alliance
-française, gémit sur un refroidissement, qu'il déclarait d'ailleurs
-être momentané, enfin proclama que «la France, maîtresse d'une grande
-puissance navale et militaire, ne saurait être exclue des affaires de
-l'Europe, et qu'aucune transaction ne pouvait être complétement et
-sûrement réglée sans que, d'une manière ou d'une autre, elle y prît
-part.»
-
-Ces manifestations de l'opinion anglaise, s'ajoutant aux
-représentations de M. de Metternich, firent comprendre à lord
-Palmerston qu'il ne pouvait plus longtemps soutenir lord Ponsonby dans
-ses manoeuvres contre l'établissement héréditaire du pacha. Le 28 et
-le 29 janvier, il s'en expliqua verbalement avec le plénipotentiaire
-turc et, par lettre, avec lord Ponsonby lui-même. «Certainement,
-disait-il, il vaudrait beaucoup mieux que le sultan pût garder, pour
-le choix des gouverneurs futurs de l'Égypte, la même liberté qu'il
-possède quant au choix des gouverneurs des autres provinces de son
-empire. Mais, dans toutes les affaires, il faut se contenter de ce qui
-est praticable et ne pas compromettre ce qu'on a obtenu, en courant
-après ce qu'on ne peut atteindre... Le sultan n'a pas, quant à
-présent, des moyens maritimes ni militaires suffisants pour rétablir
-son autorité en Égypte. Il serait donc obligé de recourir à ses
-alliés. Or les mesures convenues jusqu'ici entre les quatre
-puissances, en vertu du traité de juillet, se bornent à chasser les
-Égyptiens de la Syrie, de l'Arabie et de l'Asie... Si donc le sultan
-s'adressait aux quatre puissances pour attaquer, avec leur aide,
-Méhémet-Ali en Égypte même, une nouvelle délibération de la conférence
-deviendrait nécessaire. Eh bien, je puis vous dire d'avance le
-résultat de la délibération. Je sais parfaitement que les quatre
-puissances refuseront de venir en aide au sultan.» Il concluait donc
-que la Porte «devait mettre, sans autre délai, fin à cette affaire».
-Deux jours après, le 31 janvier, la conférence, réunie à Londres,
-adoptait une note collective invitant la Porte, «non-seulement à
-révoquer l'acte de destitution prononcée contre Méhémet-Ali, mais à
-lui accorder la promesse que ses descendants en ligne directe seraient
-nommés successivement par le sultan au pachalik d'Égypte».
-
-Le gouvernement français, tout en suivant attentivement ces
-fluctuations, tout en encourageant la résistance de M. de Metternich,
-était demeuré étranger à ces négociations. Même pour limiter les
-résultats du traité du 15 juillet, il ne voulait faire aucune démarche
-qui parût être une adhésion à ce traité. Ce n'en était pas moins son
-attitude qui avait sauvé l'Égypte. Pourquoi, en effet, M. de
-Metternich avait-il pris en main, avec une énergie si nouvelle chez
-lui, la cause du pacha, pour lequel il n'avait jamais caché son peu de
-sympathie? Comme il le proclamait lui-même, il n'avait agi que par
-égard pour la France; il se sentait obligé de faire quelque chose en
-retour du service que le ministère du 29 octobre rendait à la cause de
-la paix européenne, et, en même-temps, ému de nos armements, du quant
-à soi où se renfermait notre politique, de la fermeté avec laquelle
-nous maintenions la note du 8 octobre, il se préoccupait des
-complications auxquelles on s'exposerait, si aucun compte n'était tenu
-de l'espèce d'ultimatum renfermé dans cette note. C'est ainsi que,
-sans éclat irritant, sans provocation tapageuse, le ministère s'était
-trouvé contre-carrer efficacement, sur le point qui nous avait
-toujours paru le plus essentiel, les mauvais desseins de lord
-Palmerston et de lord Ponsonby. Comme l'a dit à ce propos M. Guizot,
-«la France absente pesait sur les esprits autant que présente elle eût
-pu influer sur les délibérations».
-
-
-XI
-
-Persuadées que l'imbroglio égyptien était cette fois définitivement
-terminé par la note du 31 janvier, les puissances allemandes reprirent
-leurs démarches en vue de faire rentrer la France dans le concert
-européen. Leur projet était de nous inviter à signer avec les autres
-cabinets quelque acte général sur la question d'Orient. Quel en serait
-l'objet précis? On parlait, par exemple, de confirmer ainsi la vieille
-règle de l'empire ottoman, qui fermait les détroits des Dardanelles
-et du Bosphore aux navires de guerre étrangers. Y ajouterait-on
-d'autres stipulations d'un intérêt plus actuel? Sur ce point, les
-idées étaient loin d'être arrêtées. À vrai dire, la seule chose qui
-importait aux cabinets de Vienne et de Berlin, c'était qu'il y eût
-signature à cinq: ce qui serait signé ne leur paraissait que
-secondaire.
-
-Prévenu des ouvertures qui allaient lui être faites, le gouvernement
-français avait dû se demander quelle réponse il y donnerait. Il
-rencontrait, en cette occasion comme en plusieurs autres, quelque
-difficulté à concilier les exigences de la politique intérieure et
-celles de la politique extérieure. En France, du moins dans les
-parties de l'opinion où avait été vivement sentie la mortification du
-traité du 15 juillet, l'idée d'une rentrée prochaine dans le concert
-européen était mal vue. Il semblait que ce fût oublier trop facilement
-un passé blessant, et que le souci de la dignité nationale exigeât un
-peu plus de ressentiment, de bouderie menaçante. Aussi, quand
-l'opposition voulait exciter les esprits contre le ministère, elle lui
-reprochait, comme M. Thiers dans la discussion des fonds secrets[642],
-d'être trop empressé à rentrer en relation avec les autres puissances,
-et de ne pas oser maintenir la France dans son isolement.
-
-[Note 642: Cf. plus haut, p. 432.]
-
-Par contre, à regarder l'étranger, il semblait que nous ne pussions
-sans inconvénient rebuter les avances qui nous étaient faites. Ainsi
-que l'écrivait M. de Bourqueney, le 12 février, il ne fallait pas
-croire qu'il y eût, chez toutes les puissances, «une égale sincérité,
-une égale ardeur pour arriver aux _cinq signatures sur le papier_».
-Lord Palmerston, sous la pression de ses alliés et de son parlement,
-n'avait pu se refuser à paraître nous tendre la main; mais il n'eût
-sans doute pas été fâché de pouvoir dire que nous ne voulions pas la
-prendre. Cela était plus vrai encore de la Russie: M. de Brünnow se
-montrait opposé à toute demande en vue de se rapprocher de la France,
-et M. de Nesselrode disait à l'ambassadeur de la Reine, «que la Russie
-n'avait pas fait tant de concessions à l'Angleterre pour que celle-ci
-fît des concessions à la France». Seules, l'Autriche et la Prusse
-désiraient sincèrement et vivement notre rentrée dans le concert
-européen; mais plus elles étaient impatientes d'y parvenir, plus elles
-eussent été dépitées d'échouer par notre fait. Elles estimaient faire
-beaucoup pour nous en sauvant le pacha, qu'elles n'aimaient pas, et en
-tenant tête à lord Palmerston et au Czar qui les intimidaient. Dès
-lors elles croyaient avoir droit à quelque chose en retour de notre
-part, et nous en auraient voulu de ne pas l'obtenir. Elles se seraient
-regardées d'ailleurs comme étant les premières menacées par la
-persistance de nos armements, et auraient cherché à se garantir de ce
-péril en se rapprochant davantage de la Russie et de l'Angleterre.
-Ainsi, de la mauvaise volonté plus ou moins patente des uns et du
-dépit des autres pouvait sortir la confirmation d'une alliance à
-quatre contre la France isolée, armée et suspecte. L'accident du 15
-juillet deviendrait l'état permanent de l'Europe, et un tel état
-serait gros de complications. Que ne pourrait-il pas arriver, si le
-premier acte de la nouvelle coalition était de soulever la question du
-désarmement? Or était-ce une hypothèse en l'air? n'avait-on pas vu
-déjà, en novembre, les cabinets allemands nous adresser à ce sujet des
-observations, et ne colportait-on pas une lettre de lord Wellington
-contre la paix armée et les cinq cent mille hommes de la France? Nos
-représentants à l'étranger étaient très-frappés de ce péril; ils en
-avertissaient M. Guizot et insistaient pour qu'il le conjurât en ne
-retardant pas sa rentrée dans le concert européen. «Voici, écrivait M.
-de Bourqueney le 12 février, le danger en présence duquel nous sommes.
-Si les uns nous trouvent froids, les autres défiants, on se réunira à
-quatre, on fera un protocole de clôture, et tout sera dit ici comme
-acte diplomatique. On n'en affirmera pas moins que la France n'a plus
-le droit de se dire isolée... Rappelez-vous, Monsieur, la situation de
-juin 1840. Il y eut aussi un moment où vous sentîtes que vous alliez
-être débordé par une entente à quatre: je vois poindre le même danger
-sous une autre forme. Alors, c'était un traité à inaugurer; il s'agit
-aujourd'hui de l'enterrer en rendant tout autre traité impossible.» De
-Russie, M. de Barante envoyait, à la même époque, un avertissement
-semblable. «Si une délibération commune, écrivait-il, ne ramène pas
-l'Europe à la politique antérieure, si la situation de la paix armée
-se prolonge, si les esprits s'obstinent et s'irritent sur le
-désarmement, je ne serais pas surpris qu'un beau matin, un traité
-d'alliance défensive ne se trouvât signé par les quatre puissances.»
-
-M. Guizot comprenait la gravité du péril que lui signalaient ainsi ses
-ambassadeurs; mais il n'avait pas le sentiment moins vif des
-susceptibilités de l'opinion française. Après avoir mûrement considéré
-ces deux faces si différentes de la question, il prit son parti et
-l'exposa avec une grande netteté dans les instructions qu'il envoya à
-ses agents. Conformément à ses premières déclarations, il continuait à
-accepter franchement l'attitude de l'isolement comme «étant, dans
-l'état des faits, la plus convenable pour la dignité ou la sûreté du
-pays»; il se disait nullement pressé d'en sortir et prêt à y
-«persister sans inquiétude pour son propre compte, sans agression ni
-menace pour personne, aussi longtemps que les circonstances
-l'exigeraient». Cependant il ne prétendait pas en faire «la base
-permanente de sa politique» et ne repoussait pas l'éventualité d'une
-rentrée dans le concert des puissances. Il admettait que cette rentrée
-se produisît sous la forme de quelque acte signé avec les autres
-cabinets pour régler tout ou partie des problèmes européens soulevés
-par la question d'Orient; mais son adhésion à un tel acte était
-subordonnée aux conditions suivantes: 1º que l'initiative fût prise
-par les autres puissances, et que ceux qui avaient manqué à la France
-en se passant d'elle trop facilement témoignassent par leur démarche
-qu'ils avaient besoin d'elle; 2º que l'Égypte héréditaire fût
-définitivement assurée au pacha, et qu'il eût ainsi été fait droit aux
-demandes de la note du 8 octobre; 3º que le traité du 15 juillet fût
-un acte accompli, terminé, dont il ne fût plus question et qui
-n'appartînt plus qu'au passé; car, ayant blâmé ce traité, la France
-ne pouvait, à aucun degré, prendre part à son exécution, ni même
-entrer en communauté d'action avec des puissances qui seraient encore
-occupées de cette exécution; 4º que la clôture du traité du 15 juillet
-fût préalablement constatée par un protocole signé des quatre alliés
-et porté officiellement à notre connaissance; 5º enfin, qu'on ne
-soulevât pas la question du désarmement. C'étaient là les conditions
-que M. Guizot jugeait essentielles à notre honneur et dont il était
-résolu à ne pas se départir, de quelque péril qu'on le menaçât. Quant
-à l'acte lui-même, quelles stipulations contiendrait-il? Se rendant
-compte que la clause de la fermeture des détroits ne faisait que
-confirmer une règle existant de longue date et naguère encore rappelée
-dans le traité du 15 juillet 1840, notre ministre ne cachait pas son
-désir d'y voir adjoindre d'autres articles plus importants et plus
-intéressants: par exemple, l'affirmation de l'indépendance et de
-l'intégrité de l'empire ottoman; quelques garanties pour les
-populations chrétiennes de la Syrie ou pour Jérusalem; la liberté ou
-la neutralité des routes d'Asie par Suez et par l'Euphrate. En somme,
-il désirait que «l'acte eût autant de consistance et fût aussi plein
-qu'il se pouvait». Ce n'étaient là, toutefois, que des _desiderata_ et
-non des conditions absolues comme celles que nous avons tout d'abord
-indiquées. Quoique moins indifférent que l'Autriche et la Prusse au
-contenu de l'acte, plus désireux qu'elles d'en faire quelque oeuvre de
-grande, sérieuse et prévoyante politique, il tenait surtout à ce que
-l'acte lui-même fût signé et vînt «mettre un terme à l'état de tension
-universelle».
-
-Quand le gouvernement français eut ainsi fixé ses résolutions et qu'il
-en eut informé ses agents diplomatiques, les négociations s'engagèrent
-à Londres et marchèrent rapidement. Il fut bientôt visible que, malgré
-la résistance de M. de Brünnow, nous aurions satisfaction sur tous les
-points qui, selon M. Guizot, importaient essentiellement à notre
-dignité. Les difficultés s'élevèrent sur les stipulations à insérer
-dans l'acte. La clôture des détroits était acceptée par tous, mais la
-déclaration relative à l'intégrité et à l'indépendance de l'empire
-ottoman était hautement repoussée par le plénipotentiaire russe comme
-impliquant un soupçon contre sa cour, et lord Palmerston avait alors
-partie trop intimement liée avec la Russie pour ne pas appuyer cette
-résistance. Le ministre anglais ne se prêtait pas non plus à parler
-dans le traité soit des routes de Suez et de l'Euphrate, soit des
-populations chrétiennes. La première clause, disait-il, prêterait à
-dire que l'Angleterre avait poursuivi un but intéressé; la seconde ne
-comportait que des conseils, et des conseils se donnaient par note
-diplomatique plutôt qu'ils ne se formulaient dans des traités. M. de
-Bourqueney lutta pied à pied sur tous ces points, mais sans succès. Il
-n'était pas soutenu par les plénipotentiaires allemands, soucieux de
-ne pas blesser le Czar. Tout au plus, en ce qui touchait l'intégrité
-de l'empire ottoman, notre chargé d'affaires espérait-il obtenir, à
-défaut d'un article du pacte, une phrase indirecte insérée dans le
-préambule.
-
-M. de Bourqueney n'en pressait pas moins M. Guizot de conclure sans
-exiger davantage; chaque jour moins rassuré sur les conséquences
-qu'aurait un refus ou un retard de notre part, il multipliait ses
-avertissements. «Trois au moins des quatre puissances, écrivait-il le
-22 février, regardent la phase dans laquelle nous venons d'entrer
-comme l'unique et dernière occasion de rendre à la France et,
-conséquemment, à elles-mêmes la situation normale qu'a troublée le
-traité du 15 juillet 1840. Cette occasion perdue sans retour, et
-perdue du fait de la France, jamais nous ne persuaderons à nos alliés
-qu'elle a échoué pour nous sur une forme de rédaction. On sera
-convaincu que nous avons laissé préparer une démarche de déférence
-envers nous, décidés d'avance à en confisquer la gloriole à notre
-profit, mais à en répudier les conséquences pratiques. Les rapports
-avec la France changeront brusquement de caractère. Les quatre cours
-ne voudront pas rester sous le ridicule d'avoir échoué dans leurs
-efforts de réconciliation avec la France. Elles se replieront sur ce
-qu'elles peuvent faire sans nous, et il n'y a pas de raisonnement qui
-empêche ce qui se fait sans nous d'avoir au moins l'air d'être fait
-contre nous.» Le 25 février, notre chargé d'affaires revenait sur les
-mêmes idées avec plus d'insistance encore: «Voyez, disait-il à son
-ministre, ce que vous avez décidé dans votre sagesse: vous n'avez pas
-eu à prendre une décision plus grave. Je répète, parce que c'est ma
-conviction, que, sur les quatre puissances, trois au moins croient
-avoir ouvert à la France une haute et honorable porte de rentrée dans
-le concert européen; mais enfin c'est à nous à examiner si nous la
-trouvons à notre taille, au risque de la fermer sans retour et de
-faire face, dès le lendemain, à une situation toute nouvelle.»
-
-M. Guizot gardait tout son sang-froid, ne se montrant ni pressé ni
-hésitant[643]. Une fois bien assuré qu'une discussion plus prolongée
-ne donnait chance de rien obtenir de plus et risquait de faire tout
-perdre, il prit son parti de se contenter de ce qui était possible. Il
-regrettait sans doute de ne pas faire le grand acte qu'il avait rêvé:
-c'était pour lui un désappointement de plus à ajouter à ceux que cette
-affaire lui avait déjà causés. Il se rendait compte en outre que
-l'opposition aurait beau jeu à soutenir que par son contenu le traité
-n'avait pas grande signification. Mais, malgré tout, il avait
-satisfaction sur les points qu'il s'était fixés à lui-même comme
-essentiels. «Du moment, écrivait-il le 28 février à M. Bourqueney, que
-nous n'avons pas fait les premières ouvertures, qu'on ne nous demande
-pas de sanctionner le traité du 15 juillet et qu'on ne nous parle pas
-de désarmement, l'honneur est parfaitement sauf, et l'avantage de
-reprendre notre place dans les conseils de l'Europe est bien supérieur
-à l'inconvénient d'un traité un peu maigre. C'est l'avis du Roi et de
-son conseil. Rompre toute coalition, apparente ou réelle, en dehors de
-nous; prévenir, entre l'Angleterre et la Russie, des habitudes
-d'intimité un peu prolongées; rendre toutes les puissances à leur
-situation individuelle et à leurs intérêts naturels; sortir nous-mêmes
-de la position d'isolement pour prendre la position d'indépendance,
-ce sont là, à ne considérer que la question diplomatique, des
-résultats assez considérables pour être achetés au prix de quelques
-ennuis de discussion dans les Chambres.»
-
-[Note 643: «Continuez, écrivait-il à M. de Bourqueney, à ne vous point
-montrer pressé, à n'aller au-devant de rien, mais ne montrez non plus
-aucune hésitation ni aucune envie de rien retarder.»]
-
-Dès lors il n'y avait plus qu'à fixer la rédaction du traité et de ses
-annexes. Ce fut fait en quelques jours, et, le 5 mars, M. de
-Bourqueney envoyait à M. Guizot trois pièces qui n'attendaient plus
-que son adhésion. La première, sous la lettre A, était le protocole de
-la clôture du traité du 15 juillet: les quatre puissances, mentionnant
-la soumission de Méhémet-Ali, l'évacuation de la Syrie et les
-concessions que la Porte avait faites à son vassal (concessions dont
-on avait déjà la nouvelle indirecte et dont on attendait de jour en
-jour la nouvelle officielle), déclaraient le traité du 15 juillet
-terminé. La seconde, sous la lettre B, n'était également signée que
-par les quatre puissances: celles-ci prenaient acte de la clôture
-établie par la pièce précédente et déclaraient que, la question
-spéciale née du traité du 15 juillet étant _heureusement_ terminée, il
-y avait pourtant, _dans ledit traité, un principe permanent,--la
-clôture des détroits,--auquel il importait de donner un caractère plus
-solennel encore_ en invitant la France à y adhérer au moyen d'une
-convention qui l'établirait formellement et donnerait ainsi à l'Europe
-un _nouveau_ gage de l'union des puissances. Venait enfin, sous la
-lettre C, le texte même de la convention, contenant dans son préambule
-la phrase suivante, à laquelle M. de Brünnow avait, à titre de
-compromis, fini par adhérer: «_Les puissances, désirant attester leur
-accord en donnant à S. H. le Sultan une preuve manifeste du respect
-qu'elles portent à ses droits souverains..._» La convention se
-composait de quatre articles: le premier consacrait le principe de la
-clôture des détroits; le second réservait au sultan le droit
-d'excepter de cette règle les bâtiments légers employés au service des
-légations; le troisième et le quatrième réglaient le délai pour les
-ratifications et engageaient les autres puissances à adhérer à ladite
-convention. En envoyant ces pièces, M. de Bourqueney écrivait à M.
-Guizot: «Je persiste à vous demander en grâce le coup de théâtre d'une
-rapide acceptation. À l'heure où je vous écris, Brünnow joue encore
-sur la carte de notre refus. Il sent que son rôle est fini le
-lendemain de notre signature.»
-
-Si frappé que pût être M. Guizot de l'insistance inquiète d'un agent
-dont il appréciait la clairvoyance, il ne perdait pas de vue, pour
-cela, l'autre face de la question; les exigences de la dignité
-nationale et les susceptibilités de l'opinion. Aussi, après examen,
-notifia-t-il à M. de Bourqueney que plusieurs choses le blessaient
-dans les pièces envoyées de Londres. Le protocole B faisait de la
-clôture des détroits une conséquence du traité du 15 juillet et l'y
-rattachait indirectement; la France n'acceptait pas cette assertion;
-le traité du 15 juillet devait être considéré comme éteint tout
-entier. Les mots _heureusement terminés_ ne pouvaient convenir à la
-France, qui ne voulait pas donner ainsi implicitement un éloge à ce
-qui venait de se passer. Observation analogue sur ces autres
-expressions: les puissances veulent donner un _nouveau_ gage, etc.
-Enfin, pour exprimer plus clairement le sentiment qui portait la
-France à signer la nouvelle convention, M. Guizot désirait que, dans
-le préambule, on insérât ces mots: _pour consolider l'empire ottoman_.
-«Croyez, ajoutait le ministre, que je comprends le mérite de ce que
-vous appelez le coup de théâtre de l'acceptation immédiate, et
-j'aurais voulu vous en donner le plaisir. Il n'y avait pas moyen...
-Tout bien considéré, nous n'avons point montré d'empressement à
-négocier. Nous avons attendu qu'on vînt à nous. Il nous convient
-d'être aussi tranquilles et aussi dignes quand il s'agit de conclure.»
-M. de Bourqueney dut donc se remettre à l'oeuvre. Après quelques jours
-de négociations difficiles, et malgré la très-vive résistance du
-plénipotentiaire russe, tous les mots, tous les tours de phrase qui
-blessaient la France furent supprimés; l'addition qu'elle réclamait
-fut faite. Dans ce remaniement, les trois actes préparés furent réunis
-en deux: le protocole de clôture et la convention elle-même. Notre
-chargé d'affaires, heureux d'avoir réussi, s'attendait à recevoir, par
-retour du courrier, notre adhésion définitive.
-
-La France avait en effet obtenu pleine satisfaction, et il semblait
-que tout fût enfin terminé. C'était compter sans lord Ponsonby.
-Pendant qu'à Londres on parvenait à lever les derniers obstacles à un
-accord, arrivaient d'Orient des nouvelles graves qui, une fois de
-plus, remettaient tout en suspens. Les négociations suivies en
-Angleterre depuis quelques semaines supposaient que la Porte, se
-conformant à la note du 31 janvier, concédait l'hérédité au pacha et
-que le conflit turco-égyptien était ainsi terminé. On savait en effet
-qu'un hatti-shériff était préparé dans ce sens à Constantinople. Mais,
-quand le texte en parvint à Paris, le 9 mars, il apparut tout de suite
-que, sous l'inspiration de l'ambassadeur d'Angleterre, l'hérédité
-avait été accompagnée de conditions qui la rendaient absolument
-illusoire: droit pour le sultan, à chaque vacance, de choisir, entre
-les héritiers mâles, celui qu'il voulait appeler au trône; obligation
-pour le pacha de percevoir tous les impôts au nom de la Porte, d'après
-le mode fixé par elle, et d'en verser un quart au trésor de l'empire;
-limitation à dix-huit cents hommes du chiffre de l'armée égyptienne,
-et nomination par le sultan de tous les officiers au-dessus du grade
-d'adjudant; sans compter plusieurs autres règlements vexatoires
-destinés à bien montrer qu'on ne prétendait concéder au pacha et à sa
-race qu'un pouvoir absolument nominal. En même temps que ce document
-arrivait de Constantinople, les dépêches d'Alexandrie faisaient
-connaître que Méhémet-Ali, justement irrité, repoussait ces conditions
-et qu'il faisait entendre des menaces de guerre. «Tous les enfants de
-l'Égypte sont maintenant revenus,--disait-il à notre consul, en
-faisant allusion au retour récent des débris de l'armée de
-Syrie,--c'est à eux de voir s'ils veulent perdre le fruit de tout ce
-que j'ai fait pour eux.» Puis, s'adressant à un de ses généraux qui
-était présent: «Tu es jeune, tu sais manier le sabre; tu me verras
-encore te donner des leçons.»
-
-À Londres, la surprise fut grande. Les plénipotentiaires allemands
-étaient furieux de voir l'action commune des puissances ainsi
-impudemment contrariée par le représentant de l'une d'elles. Lord
-Palmerston essaya bien un moment de soutenir que le hatti-shériff
-était «le meilleur arrangement possible[644]»; mais le mécontentement
-de ses collègues, les interpellations du parlement, les réclamations
-de ses alliés lui firent bientôt voir qu'en prenant à son compte ce
-nouveau tour de son ambassadeur, il se mettait dans une situation des
-plus fausses. Quant à M. Guizot, il conclut aussitôt de cet incident
-que les difficultés n'étaient pas aussi aplanies qu'on le croyait et
-que la question égyptienne n'était pas terminée. «Mettez en panne»,
-écrivit-il à M. de Bourqueney. Et il ajoutait: «Notre situation, à
-nous, est invariable; dans la conduite, l'attente tranquille; dans le
-langage, la désapprobation mesurée, mais positive.»
-
-[Note 644: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 385.]
-
-M. de Bourqueney ne prit pas facilement son parti de voir ajourner et
-compromettre le fruit de ses laborieuses négociations. Les
-plénipotentiaires allemands, qui n'avaient pas moins hâte d'en finir,
-persistaient à lui déclarer que le traité du 15 juillet était éteint,
-et que leurs gouvernements comptaient rester complétement étrangers à
-«l'incident purement intérieur» résultant des difficultés nouvelles
-élevées entre le sultan et le pacha. Lord Palmerston, avec un peu
-moins de précision, exprimait un sentiment analogue. Notre chargé
-d'affaires en concluait que les conditions exigées par nous se
-trouvaient toujours remplies et que nous pouvions signer. Il pressait
-vivement M. Guizot de le faire. «Je ne puis pas, lui écrivait-il le 13
-mars, me porter garant de maintenir intacte et de retrouver plus tard
-la situation qu'ont faite les derniers huit jours et que s'emploieront
-à défaire les arrière-pensées et les mauvaises passions, si nous leur
-laissons le temps de se retremper au foyer d'où elles partent...
-Brünnow compte encore que nous ferons aboutir les mauvaises pensées de
-la Russie... Le prince Esterhazy vous supplie de prendre la situation
-actuelle dans la plus sérieuse considération; si l'avenir reste ouvert
-au chapitre des événements, il n'y a plus à répondre de quoi que ce
-soit.»
-
-Malgré tant d'insistance et d'alarmes, M. Guizot tint bon. À son avis,
-quelles que fussent les bonnes dispositions des plénipotentiaires, rien
-n'était terminé tant qu'il y avait en Orient une querelle entre le
-sultan et le pacha. Néanmoins, pour témoigner de son intention formelle
-d'adhérer au texte de la convention, sans prendre un engagement immédiat
-que les circonstances ne permettaient pas, il proposa, par lettre du 14
-mars, d'apposer aux actes préparés le parafe des plénipotentiaires et
-d'ajourner la signature au moment où le nouvel incident survenu serait
-arrangé. C'était là plus qu'une prise _ad referendum_; la transformation
-du parafe en signature serait obligatoire le jour où l'incertitude qui
-la faisait ajourner aurait disparu. La proposition de M. Guizot fut
-aussitôt acceptée. M. de Brünnow, qui avait tenté de retarder cette
-acceptation, sous prétexte d'en référer à Saint-Pétersbourg, dut céder à
-la pression des autres plénipotentiaires. Lord Palmerston, devenu fort
-empressé, réunit aussitôt la conférence, et, le 15 mars au soir, les
-actes étaient parafés.
-
-Un grand pas se trouvait fait. L'impression générale en Europe était
-que la crise se trouvait virtuellement terminée et qu'en présence de
-l'accord des puissances, la Porte ne saurait longtemps faire obstacle
-à la pacification définitive. Le Czar ressentait de ce dénoûment une
-mortification qu'il ne pouvait entièrement cacher, mais dont M. de
-Nesselrode tâchait de contre-balancer l'effet par un langage
-conciliant. Lord Palmerston affectait de voir avec un entier
-contentement sanctionner la rentrée de la France dans le concert
-européen; lord Melbourne se félicitait, dans la Chambre des lords, le
-26 mars, «que toute mésintelligence eût heureusement cessé», et le duc
-de Wellington disait: «J'ai toujours déclaré, et le premier, qu'on ne
-ferait rien de solide sans la France.» Mais c'était surtout à Vienne
-et à Berlin qu'on éprouvait un véritable soulagement d'avoir mis, par
-un acte solennel, la politique générale à l'abri des périls qui la
-menaçaient. M. de Metternich se plaisait à témoigner sa satisfaction à
-notre représentant; après lui avoir indiqué comment le sultan serait
-obligé de faire droit aux réclamations du pacha: «Au bout du compte,
-ajouta-t-il, toutes ces difficultés ne sont que de misérables
-détails; l'affaire d'Orient n'en est pas moins finie dans sa partie
-européenne, la seule importante; la partie égyptienne ou réglementaire
-ne peut manquer d'arriver aussi prochainement à une bonne solution.»
-Quant au gouvernement français, il attendait, toujours ferme sur le
-terrain où il s'était placé, prêt à témoigner à l'Europe de sa loyauté
-et de sa modération conciliante, mais résolu à ne rien sacrifier de ce
-qu'il avait jugé essentiel à la dignité du pays.
-
-
-XII
-
-Si avancées que fussent les négociations, elles n'étaient pas
-terminées. Aussi M. Guizot ne jugeait-il pas l'heure encore venue de
-les soumettre aux Chambres. Usant d'un droit incontestable, il se
-refusait pour le moment à répondre à aucune question sur ce sujet.
-Jamais, d'ailleurs, une telle réserve n'avait été plus légitime, plus
-nécessaire. Depuis le commencement des affaires d'Orient, notre
-diplomatie n'avait déjà que trop souffert de s'être laissé envahir et
-dominer par les débats des Chambres et par les polémiques des
-journaux. L'un de nos plus clairvoyants diplomates, M. de Barante,
-sentait vivement ce mal, quand il écrivait à son fils, le 7 janvier
-1841: «Notre politique, en se compliquant des jactances déclamatoires,
-s'est jetée dans le faux et a perdu toute habileté. Retirer tout
-doucement, par la gravité et la discrétion, les affaires extérieures
-de la fatale invasion de la tribune et de la presse est la tâche
-indispensable de tout ministre sensé[645].»
-
-[Note 645: _Documents inédits._]
-
-L'opposition supportait impatiemment ce silence et cherchait une
-occasion de le faire rompre. Elle crut l'avoir trouvée avec les deux
-projets que la Chambre fut appelée à discuter en mars et en avril,
-l'un ratifiant les crédits extraordinaires que le précédent ministère
-avait ouverts par ordonnances sur le budget de 1840 pour armer la
-France, l'autre ouvrant des crédits supplémentaires sur le budget de
-1841 pour continuer ces armements. Ce fut à propos du second de ces
-projets, dans la séance du 13 avril, que se fit le grand effort.
-Réunissant les indices que leur fournissaient les faits publics, les
-bruits de presse et leurs renseignements personnels, les adversaires
-du cabinet prétendaient que les négociations étaient terminées, que
-les «faits étaient consommés», mais qu'on «n'osait pas les avouer à la
-Chambre et au pays». Vivement engagée par M. Billault, l'attaque fut
-soutenue par M. Thiers, qui prit deux fois la parole. Que voulait-il
-donc? Ancien ministre lui-même, il ne pouvait ignorer qu'un ministre a
-le droit de refuser le débat sur une négociation en cours; il ne
-pouvait non plus se flatter sérieusement de forcer un orateur aussi
-expérimenté que M. Guizot à dire ce qu'il avait résolu de taire.
-Voulait-il profiter de ce que le gouvernement n'était pas en mesure de
-rétablir la vérité des faits, pour les présenter sous un jour
-défavorable, et prévenir d'avance l'opinion contre l'issue inévitable
-de cette crise? En tout cas, il y mit une extrême passion. Jamais
-encore il n'avait été si personnellement agressif contre M. Guizot, et
-parfois ses arguments tournaient presque en injure.
-
-Faisant à sa façon l'exposé de ce qu'il prétendait avoir été la
-conduite diplomatique du cabinet, M. Thiers lui reprocha d'abord de
-n'avoir pas pu «obtenir que le pacha restât souverain de l'Égypte»,
-car, disait-il, «le pacha n'est plus rien, vous le savez comme moi»;
-il l'accusa ensuite de n'avoir même pas osé «maintenir la paix armée».
-«Une grande négociation, ajoutait-il, s'est faite sans vous et contre
-vous; on vous demandait d'y rester étranger jusqu'au bout; on vous
-demandait d'avoir au moins la dignité de ne pas venir, par votre
-assentiment, par un acte quelconque de votre part, réaliser vous-même
-cette espérance offensante que vous aviez entrevue sur le visage
-ironique du ministre d'Angleterre, cette espérance qu'après un peu
-d'humeur, la France finirait par se rendre et par se déclarer
-satisfaite. Je crois bien que vous n'avez pas poussé la résignation
-jusqu'à dire en termes formels que vous étiez satisfaits; mais, si
-votre langage n'a pas dit que vous l'étiez, votre conduite le
-signifie.» Et alors il s'écriait, comme ne pouvant contenir son
-indignation méprisante: «Je n'attendais rien de vous, je le dis
-hautement: eh bien, vous avez dépassé mon attente. (_Bruit._) Vous
-avez dépassé celle de vos ennemis... (_Longue interruption._) Oui,
-vous avez dépassé celle de tout le monde.» Et plus loin, après avoir
-affirmé que le gouvernement était «rentré par un acte vain, sous le
-coup de la peur, dans le concert européen», il ajoutait: «Si la France
-est arrivée à ce point qu'elle ne peut pas, sans être menacée, dire
-qu'elle refuse sa signature à un acte, si la France en est là, elle a
-fait plus de pas en quatre mois, dans cette échelle descendante de sa
-politique, que je ne lui en ai vu faire depuis quatre ans.» M. Thiers
-terminait ainsi son second discours: «Je respecte un légitime orgueil
-dans un homme tel que vous. Je comprends que vous vous soyez flatté
-d'obtenir des concessions que nul autre n'aurait obtenues; je le
-comprends. Mais cela ne vous est plus permis, monsieur le ministre,
-cela ne vous est plus permis, depuis que les puissances ont infligé à
-votre caractère ce hatti-shériff qui, à votre face, détruit de fond en
-comble la souveraineté de ce vice-roi que la France avait couvert de
-son égide. Depuis ce jour-là, tout orgueil de votre part serait
-déplacé, il serait ridicule.» Une telle violence dépassait le but;
-elle trahissait trop l'animosité personnelle, et la majorité en fut
-plus choquée qu'ébranlée.
-
-Certes, la tentation dut être grande, pour M. Guizot, de répondre par
-les faits réels à ces suppositions malveillantes, de montrer que, loin
-d'avoir consenti à sacrifier les droits du pacha sur l'Égypte, il
-avait au début refusé d'entrer en pourparlers tant que l'Égypte était
-menacée, et que maintenant il refusait de rien signer jusqu'à
-l'établissement définitif de l'autorité héréditaire du pacha; que,
-loin de s'être déclaré satisfait du traité du 15 juillet, il avait
-veillé avec autant de sollicitude que de fermeté à écarter tout ce qui
-pouvait paraître une participation à cet acte, une acceptation de ses
-conséquences, une reconnaissance de son existence; enfin que, loin
-d'avoir été empressé à rentrer dans le concert européen, il s'était
-montré si exigeant, si méticuleux pour tout ce qu'il estimait importer
-à la dignité de la France, que ses agents inquiets l'avaient supplié
-de se montrer plus coulant. Mais le ministre résista à cette
-tentation. Il se borna à déclarer qu'une négociation s'était engagée
-pour «faire reprendre à la France, dans les affaires d'Orient, une
-place convenable sans l'associer à des actes auxquels elle n'avait pas
-cru devoir concourir, et pour consolider en Europe la paix générale
-sans porter à la dignité, aux intérêts particuliers et à
-l'indépendance de la politique de la France, aucune atteinte»; il
-ajouta qu'il espérait un résultat favorable et prochain, mais «qu'il
-n'y avait rien de définitivement conclu», et qu'il risquerait de
-compromettre cette négociation en acceptant la discussion à laquelle
-on l'invitait. Vainement l'insistance de l'opposition l'obligea-t-elle
-à monter à trois reprises à la tribune, il ne se laissa pas entraîner
-sur le terrain où il ne voulait pas mettre les pieds. «Nous n'avons
-jamais éludé la discussion, dit-il avec un accent de fermeté hautaine;
-nous avons accepté les devoirs les plus rudes, les devoirs qui nous
-ont obligés à lutter contre une portion de nos amis et ceux qui ne
-nous engageaient que contre nos adversaires; nous les avons acceptés
-les uns et les autres; nous les remplirons jusqu'au bout, et vous ne
-me ferez pas parler plus tôt que je ne le jugerai convenable aux
-intérêts du pays, pas plus que vous ne me ferez dévier un moment de la
-ligne de conduite que nous avons adoptée.» Aux suppositions perfides
-de son contradicteur, il répondit d'un mot que, «dans les assertions
-de M. Thiers, il y avait beaucoup et de graves inexactitudes». Chaque
-fois, du reste, qu'on l'obligeait ainsi à parler, il ne se faisait pas
-faute, comme par de légitimes représailles, de prendre à son tour
-l'offensive contre la politique belliqueuse de son adversaire, sûr de
-toucher ainsi une des cordes sensibles de la majorité.
-
-Celle-ci était d'autant moins bien disposée pour M. Thiers que les
-lois en discussion attiraient alors son attention sur ce qu'on pouvait
-appeler la carte à payer de la politique du 1er mars. Ce n'étaient
-pas seulement les deux lois sur les crédits supplémentaires de 1840 ou
-de 1841, crédits s'élevant à 330 millions et mettant en déficit
-considérable les budgets de ces deux années. C'était aussi la loi de
-finances qui présentait le budget de 1842 avec un découvert de 115
-millions[646]. C'était enfin une loi de travaux publics qui
-comprenait, outre 220 millions de travaux civils, 276 millions de
-travaux militaires ou maritimes, tels que fortifications, ports de
-guerre, établissements d'artillerie, casernements. Tout cela formait
-un total énorme, et, sans faire certaines distinctions qui eussent été
-équitables, beaucoup de gens se plaisaient à l'imputer en entier à M.
-Thiers. On en venait à dire dans les journaux et même à la tribune que
-sa politique coûtait un milliard à la France[647].
-
-[Note 646: Ces déficits venaient surtout des dépenses militaires. Sur
-les 330 millions de crédits supplémentaires pour 1840 et 1841, 189
-concernaient les services de la guerre et de la marine. En 1839, les
-dépenses totales de ces deux services s'étaient élevées à 322
-millions. Ce chiffre fut dépassé, en 1840, de 145 millions; en 1841,
-de 189 millions; en 1842, de 117 millions; en 1843, de 86 millions;
-soit, pour ces quatre années, une augmentation de 539 millions sur
-1839. Encore ne comprend-on pas dans ces chiffres les travaux de
-fortifications.]
-
-[Note 647: Ce n'était pas seulement sur le chiffre de la dépense que
-portait l'attaque: on critiquait aussi la façon dont elle avait été
-engagée, les marchés faits sans publicité et sans concurrence, les
-mesures précipitées, et surtout l'usage abusif des crédits ouverts par
-ordonnance. À ce dernier point de vue, les trois commissions des
-crédits de 1840, de ceux de 1841, du budget de 1842, et à leur suite
-de nombreux orateurs blâmèrent sévèrement les créations de nouveaux
-régiments qui avaient, sans intervention du pouvoir législatif,
-modifié l'organisation de l'armée et chargé le budget d'une lourde
-dépense permanente; ils soutenaient qu'on eût pu verser les hommes
-appelés dans les anciens cadres ou se borner à former des quatrièmes
-bataillons; en 1831, l'armée n'avait-elle pas été notablement
-augmentée sans création de régiments? Sans doute il était impossible
-de revenir sur la mesure, car douze cents officiers se seraient
-trouvés sans emploi; mais plus la dépense était maintenant forcée pour
-la Chambre, plus elle lui paraissait abusive.]
-
-Le ministère du 29 octobre, sans s'approprier toutes ces assertions,
-n'était pas fâché de les voir porter à la tribune et laissait
-volontiers ses prédécesseurs aux prises avec ceux qui leur demandaient
-compte de la fortune publique compromise. S'il présentait les demandes
-de crédit, se chargeant ainsi de faire ratifier ou de continuer les
-dépenses engagées, il n'en dissimulait pas les gros chiffres, comme
-fait d'ordinaire tout gouvernement qui demande de l'argent; au
-contraire, il les étalait avec une franchise qui n'était pas sans
-malice. M. Humann entre autres, de fort méchante humeur d'avoir reçu
-une situation financière si endommagée, ne manquait pas une occasion
-d'en renvoyer la responsabilité au ministère précédent. «Un pays qui
-vient d'être surexcité, disait-il, ne se calme pas d'un jour à
-l'autre; les erreurs des jours d'exaltation pèsent longtemps sur ses
-finances.» Un autre jour, il faisait un tableau fort sombre des
-charges qu'on avait accumulées sur le pays, puis il s'écriait, en se
-tournant vers M. Thiers et ses amis: «Vainement essayez-vous de
-rejeter sur vos successeurs ces conséquences dévorantes. Vous
-n'abuserez pas le pays: il sait que nous liquidons le passé, et que ce
-n'est pas à nous qu'il faut imputer les sacrifices que cette
-liquidation lui impose.»
-
-M. Thiers n'était pas homme à rester sous le coup de ces accusations.
-Il se défendait sur tous les points avec une habile vivacité, mettant
-de l'esprit, du mouvement et de la colère jusque dans l'arithmétique;
-quand il sentait que quelques gros chiffres ou quelques procédés
-arbitraires étaient difficiles à faire passer, il s'en tirait en
-faisant appel à l'orgueil national. «Si vous voulez rester puissance
-de premier ordre, s'écriait-il, il vous faut un état militaire
-considérable. Permettez-moi de le dire dans l'intérêt du pays: on
-parle d'illusions; mais la plus grande de toutes, c'est de vouloir
-être grande puissance et de ne pas faire les efforts suffisants pour
-l'être. Je sais bien que ces vérités sont désagréables à entendre;
-mais il faut avoir le courage de les répéter sans cesse, pour que le
-pays les comprenne. Oui, il faut faire de grands efforts, ou devenir
-modestes. Si vous voulez rester la grande nation,--rester, c'est trop
-dire!--si vous voulez le redevenir, il faut vous décider à de grands
-efforts!» M. Thiers s'attacha surtout à se décharger du fameux
-milliard sous lequel on voulait l'accabler. Ce fut vraiment un
-spectacle curieux que de le voir prendre en main ce milliard, puis,
-après l'avoir manié, décomposé de toutes façons, le présenter réduit à
-189 millions, seule somme qu'il consentît à laisser mettre au compte
-de son administration. L'accusation à laquelle il répondait était
-exagérée: sa défense d'autre part prétendait trop prouver. Sans
-doute, parmi les dépenses comprises dans ce milliard, s'il en était
-d'absolument stériles, prix des fautes et des entraînements de la
-politique du 1er mars, d'autres, telles que certaines réfections de
-matériel, mises en état ou constructions de places fortes, pouvaient
-être regardées comme la réparation nécessaire, urgente, de longues
-négligences antérieures. À ce point de vue, on conçoit donc que M.
-Thiers fît deux parts dans le milliard. Seulement, il réduisait trop
-la sienne. Si respectable que fût déjà le chiffre de 189 millions, les
-erreurs de sa politique avaient coûté plus cher encore à la France.
-D'ailleurs, même pour les dépenses utiles qu'on avait eu le tort de ne
-pas faire avant 1840, M. Thiers n'était-il pas pour quelque chose dans
-la simultanéité coûteuse avec laquelle elles venaient d'être engagées
-et devaient être poursuivies. Entreprises successivement, en
-choisissant l'époque favorable, sans la préoccupation d'un danger
-immédiat, ces dépenses n'eussent-elles pas été moins fortes et
-l'équilibre budgétaire moins dérangé? Peut-être répondra-t-on que,
-sans un péril pressant, on eût difficilement trouvé un ministère
-capable de prendre une telle initiative et que les négligences se
-fussent indéfiniment prolongées.
-
-Si l'on peut, du reste, discuter sur la mesure des responsabilités de
-M. Thiers, il est du moins un fait incontestable, c'est le contraste
-de la situation financière qu'il a laissée à ses successeurs avec
-celle qu'il avait reçue de ses prédécesseurs. Rarement la fortune
-publique avait été en aussi bon état qu'au commencement de 1840. Le
-budget de 1839 s'était soldé, avec tous ceux qui le précédaient, par
-un excédant de recettes d'environ quinze millions. La liquidation de
-la révolution de Juillet était bien complétement terminée, et toute
-trace avait disparu des 900 millions de charges extraordinaires qui en
-avaient été la conséquence[648]. La dette publique avait été ramenée
-par l'amortissement au chiffre de 1830. Le 5 pour 100 était monté à
-119 francs et le 3 pour 100 à 86 francs. On pouvait évaluer, pour
-l'avenir, à 80 millions, toutes les charges ordinaires payées,
-l'excédant réel des ressources de chaque exercice, excédant disponible
-pour les grands travaux. Après le ministère du 1er mars quel
-changement! Les déficits prévus des budgets de 1840, de 1841 et de
-1842 sont évalués à environ 500 millions, auxquels il faut ajouter les
-534 millions de dépenses votées pour les grands travaux militaires et
-civils. C'est donc un découvert de plus d'un milliard auquel on doit
-faire face. Les réserves de l'amortissement et les accroissements de
-revenus qui devaient, dans les combinaisons antérieures, fournir le
-gage des grands travaux publics, étant absorbés et au delà par les
-déficits, force est de recourir pour ces travaux à un emprunt de 450
-millions; or la crise avait atteint le crédit public: le 5 pour 100,
-naguère à 119 francs, était tombé presque au pair à la fin du
-ministère du 1er mars; et, si les cours se sont relevés avec le
-cabinet du 29 octobre, ils sont loin d'avoir regagné tout ce qu'ils
-avaient perdu. Aussi quand, le 18 septembre 1841, on émettra en 3 pour
-100 la première partie de l'emprunt, devra-t-on se contenter du cours
-modeste de 78 fr. 52 c. L'emprunt, les réserves de l'amortissement,
-les accroissements probables de revenus ne suffisaient pas pour faire
-face aux découverts: à défaut d'impôts nouveaux, le ministre des
-finances voulut faire rendre davantage aux impôts existants, et
-ordonna, dans ce dessein, un recensement général des propriétés
-bâties, des portes et fenêtres et des valeurs locatives; on verra plus
-tard quels incidents devait provoquer ce recensement. Toutes ces
-mesures, du reste, n'étaient que des palliatifs incomplets, et notre
-situation financière devait rester longtemps embarrassée. La
-liquidation de la crise de 1840 était plus lourde encore que n'avait
-été celle de la révolution de 1830.
-
-[Note 648: Cf. plus haut, t. III, p. 247 à 250.]
-
-
-XIII
-
-Les Chambres se séparèrent le 25 juin, après le vote des diverses lois
-financières, sans que le gouvernement eût été en mesure de leur
-soumettre le résultat définitif des négociations. M. Guizot en était
-contrarié; il écrivait peu auparavant à M. de Barante: «La session
-finit. Je ne crois pas que nos affaires de Londres soient assez
-conclues avant son terme, pour que je puisse avoir encore, à ce sujet,
-une explication à la tribune. Je le regrette; j'aime beaucoup mieux
-m'expliquer à la tribune que dans les journaux. Mais il n'y aura
-probablement pas moyen[649].» Quels événements avaient donc encore
-retardé, pendant plusieurs mois, la solution que naguère l'accord des
-puissances faisait croire si prochaine? C'était un nouveau coup de
-lord Ponsonby. Vers le milieu de mars, au moment même où, à Londres,
-les plénipotentiaires échangeaient leurs parafes, à Constantinople,
-l'ambassadeur d'Angleterre, consulté officiellement par la Porte sur
-la conduite à suivre envers Méhémet-Ali, répondait, sans tenir aucun
-compte des volontés de la conférence, que le pacha ne s'était pas
-réellement soumis et que le sultan n'avait pas dès lors à négocier
-avec un sujet rebelle. Les autres ambassadeurs avaient été également
-consultés; mais, intimidés par la résolution passionnée de leur
-collègue, ils n'avaient fait qu'une réponse embarrassée et dilatoire.
-À cette nouvelle, grande fut l'irritation de M. de Metternich. Il
-écrivit à son internonce à Constantinople d'insister pour que le
-hatti-shériff fût modifié dans le sens d'une hérédité réelle concédée
-au pacha: il lui ordonnait de faire cette démarche, de concert avec
-les autres ambassadeurs s'ils y consentaient, seul s'ils s'y
-refusaient, et, dans ce dernier cas, de «déclarer que Sa Majesté
-Impériale regarderait comme épuisée, pour sa part, la tâche dont elle
-s'était chargée par les engagements du 15 juillet, et qu'elle se
-considérerait, dès lors, comme rendue à une entière liberté de
-position et d'action».
-
-[Note 649: _Documents inédits._]
-
-Cette difficulté imprévue confirma M. Guizot dans sa résolution
-d'ajourner toute signature. De Londres, les plénipotentiaires,
-effrayés et impatients d'en finir, le faisaient supplier d'accepter,
-sous une forme quelconque, leur déclaration que le traité du 15
-juillet était définitivement éteint et que les quatre puissances
-renonçaient à exercer une action sur le pacha; les diplomates
-autrichiens disaient à M. de Bourqueney, qui, pour son compte, était
-un peu troublé de ces avertissements: «Prenez garde, à Paris, de
-servir par vos délais la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg,
-qui ne veut pas du traité général à cinq, et celle de lord Palmerston,
-qui ne se laisse arracher qu'avec une extrême répugnance la tutelle de
-l'Orient à quatre, car c'est la sienne.» Malgré tout, M. Guizot tenait
-bon. «Je connais trop bien ma situation parlementaire, disait-il à M.
-Bulwer, le 16 avril; je ne pourrais pas faire ce qu'on me demande, si
-j'y étais disposé.» Il écrivait à M. de Bourqueney, le 19:
-«L'abdication de Londres ne nous tirerait pas d'embarras, car elle
-laisserait toute chose dans l'incertitude et la confusion. Ni le pacha
-ni le sultan ne voudraient plus finir, et nous serions, l'Europe et
-nous, à la merci de je ne sais quelle lubie de je ne sais qui. Je
-comprends que cette situation déplaise. C'est précisément parce
-qu'elle déplaît qu'on fera ce qu'il faut pour y mettre un terme.» Et,
-le 22 avril, il ajoutait dans une dépêche officielle: «Résolus comme
-nous le sommes, et comme nous devons l'être, à demeurer complétement
-étrangers au traité du 15 juillet, nous ne pouvons penser à sortir de
-l'isolement dans lequel il nous a placés, que lorsque nous ne pourrons
-plus craindre que des conspirations nouvelles, suscitées par des
-difficultés auxquelles les puissances n'ont pu donner encore une
-solution définitive, ne les forcent, malgré elles, à reprendre sous
-une forme quelconque le système d'intervention auquel nous n'avons pas
-voulu nous associer.»
-
-Il semblait donc qu'on fût plus loin que jamais d'une solution. Mais,
-pendant ce temps, les menaces de M. de Metternich avaient produit leur
-effet à Constantinople; le 29 mars, le sultan retirait la direction
-des affaires étrangères à Reschid-Pacha, compromis par sa docilité
-envers lord Ponsonby, et la donnait à Riffat-Pacha, ancien ambassadeur
-en Autriche. Le premier acte du nouveau ministre était de demander à
-la conférence de Londres son avis sur les modifications à faire subir
-au hatti-shériff. Bientôt même, et sans attendre l'arrivée de cet
-avis, que la faiblesse des plénipotentiaires allemands, la mauvaise
-humeur de lord Palmerston et l'hostilité de M. de Brünnow devaient, du
-reste, rendre assez équivoque, le gouvernement ottoman prenait le
-parti, le 19 avril, de changer les conditions imposées au pacha:
-l'hérédité par ordre de primogéniture était substituée au choix par le
-sultan; la nomination des officiers était abandonnée au pacha jusqu'au
-grade de colonel inclusivement; le tribut devait consister en une
-somme fixe réglée de gré à gré. Lord Ponsonby avait lutté jusqu'au
-bout pour empêcher ces concessions, mais il avait été vaincu.
-
-M. de Metternich était fier de sa campagne: se tournant aussitôt vers
-nous, il nous demanda, comme prix du service qu'il venait de rendre à
-notre client, de ne pas tarder plus longtemps à transformer en
-signature définitive le parafe des actes préparés à Londres. «Si la
-signature allait être refusée, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, je
-resterais fort compromis aux yeux de tous, par la responsabilité
-morale que j'ai assumée. J'ose dire que l'on me doit de ne pas me
-jouer ce mauvais tour... Il ne faut pas demander ou attendre ce que
-Méhémet-Ali pensera des nouvelles concessions de la Porte... Il
-témoignera d'autant moins d'empressement à accepter qu'on lui laissera
-l'idée qu'il peut encore tout arrêter par sa résistance...
-Dépêchons-nous de tirer une ligne entre le passé et l'avenir. Mon
-Dieu! il est bien impossible que des difficultés ne surgissent pas
-quelque jour: on ne bâtit pas pour l'éternité; mais il ne faut pas les
-laisser se compliquer du passif de l'ancienne affaire; quand elles se
-présenteront, on se concertera; chacun sera libre dans ses mouvements;
-ce sera une affaire nouvelle et non plus la continuation de celle que
-nous venons de régler... J'ai bonne confiance que M. Guizot partagera
-mon sentiment et qu'il ne se refusera pas à déclarer fini ce qui est
-fini.»
-
-Le 16 mai, aussitôt après avoir connu les modifications du
-hatti-shériff et reçu les communications de M. de Metternich, M.
-Guizot écrivit à M. de Bourqueney: «Nous n'avons plus aucune raison
-de nous refuser à la signature définitive. Les modifications apportées
-sont les principales qu'ait réclamées Méhémet-Ali; ce qui reste encore
-à débattre est évidemment d'ordre purement intérieur et doit se régler
-entre le sultan et le pacha seuls.» Notre gouvernement croyait,
-d'ailleurs avec raison, que c'était dans ce tête-à-tête, et non dans
-la prolongation de l'intervention européenne, que le pacha devait
-chercher et avait chance de trouver une revanche. Dès le 27 avril,
-avant même d'avoir su les modifications du hatti-shériff, M. Desages,
-le confident et le collaborateur de M. Guizot, écrivait au comte de
-Jarnac, alors gérant _ad interim_ le consulat général d'Alexandrie:
-«Le premier des intérêts du pacha est que la conférence soit
-_irrévocablement_ dissoute; et, dût-elle lui refuser une partie de ce
-qu'il demande, il devrait encore se hâter de répondre _amen_, pour
-être débarrassé des ingérences collectives de l'Europe dans ses
-rapports avec Constantinople. C'est sur ce dernier théâtre qu'il doit
-désormais travailler et refaire sa position, à l'aide de ces moyens
-qu'il lui coûte tant aujourd'hui d'avoir négligés ou méconnus depuis
-huit ou dix ans. Acheter et caresser le sultan, ses entours et, par
-là, faire les ministres, c'est ce à quoi, en son lieu et place, je
-m'appliquerais sans relâche. Cela n'est pas si cher qu'on pourrait le
-croire[650].» M. Desages avait ajouté, pour mettre en garde le pacha
-contre certaines illusions: «Si les modifications au hatti-shériff
-nous paraissent convenables, nous tiendrons l'affaire pour terminée et
-nous passerons outre à la signature définitive de la convention
-relative aux détroits, sans attendre le bon plaisir de Méhémet-Ali.
-Nous ne recommencerons pas 1839 et 1840, c'est-à-dire que nous ne
-ferons pas dépendre nos déterminations des arrière-pensées, des
-finesses, des volontés ou des voeux du vice-roi. Je vous expose cela
-un peu crûment, parce que nous avons cru remarquer, à la lecture de
-vos derniers rapports, que Méhémet-Ali spéculait toujours, au fond,
-sur notre résistance à accepter comme clôture complète et définitive
-ce qu'il n'aurait pas accepté préalablement comme tel[651].»
-
-[Note 650: Correspondance de M. Desages et du comte de Jarnac.
-(_Documents inédits._) Le 17 juin 1841, le même M. Desages conseillait
-encore à Méhémet-Ali de «s'arranger de manière à ne plus entretenir ou
-réattirer sur lui l'attention. Son intérêt est de _faire le mort_ au
-moins pour une ou deux années».]
-
-[Note 651: Correspondance de M. Desages et du comte de Jarnac.
-(_Documents inédits._)]
-
-Du moment où la France était disposée à signer, il semblait qu'il n'y
-eût plus qu'à procéder à cette formalité, et, dans cette pensée, la
-conférence de Londres chargea lord Palmerston d'inviter notre
-représentant à se procurer les pouvoirs nécessaires. Convoqué, le 24
-mai, au _Foreign-Office_, M. de Bourqueney s'y rendit, convaincu qu'il
-avait seulement à prendre jour pour la signature. Quel ne fut pas son
-étonnement en entendant alors le ministre anglais, distinguer entre
-son opinion personnelle et celle de la conférence, déclarer que,
-«suivant son opinion personnelle, le traité du 15 juillet n'était pas
-éteint dans toutes ses conséquences possibles», et annoncer qu'en cas
-de résistance du pacha aux conditions nouvelles de la Porte, les
-quatre puissances signataires seraient dans la nécessité de faire
-quelque chose pour en déterminer l'acceptation!--Mais alors, la
-condition mise par la France à sa signature n'est pas réalisée, dit M.
-de Bourqueney.--Lord Palmerston se hâta d'en convenir, en homme qui
-paraissait n'avoir parlé que pour provoquer cette conclusion.
-
-La soirée ne s'était pas écoulée que le résultat de cet entretien
-était connu dans le monde diplomatique et y causait une vive émotion.
-Les plénipotentiaires allemands fulminaient contre lord Palmerston, ne
-reconnaissant dans son langage ni l'expression de leur pensée, ni
-l'accomplissement du mandat que la conférence lui avait donné, et
-s'indignant de «la légèreté avec laquelle il disposait de leurs
-cabinets». Leurs collègues à Paris ne témoignaient pas moins d'humeur,
-et cherchaient quels pouvaient être le mobile et le dessein du
-ministre anglais: le comte Apponyi voyait là un accès de jalousie
-contre le prince de Metternich; le baron d'Arnim soupçonnait quelque
-secret désir de tenir encore l'Orient en trouble et l'Europe en
-alarme. Mêmes impressions à Vienne et à Berlin. Dans cette dernière
-ville, M. de Werther, ministre des affaires étrangères, disait à notre
-chargé d'affaires: «Que voulez-vous que nous fassions vis-à-vis d'un
-homme intraitable qui n'écoute aucun raisonnement, qui ne cède qu'à
-son humeur plus ou moins mauvaise et ne prend conseil que de ses
-préventions? Dans ma conviction, la soumission même du pacha ne
-ramènera pas lord Palmerston. Je ne sais quel prétexte d'ajournement
-il trouvera ou il inventera, mais vous verrez qu'il saura créer de
-nouveaux obstacles.»
-
-M. Guizot, non moins surpris que les cabinets allemands, ne montra pas
-le même trouble: il reprit aussitôt, avec un sang-froid résolu, son
-attitude expectante, et refusa de signer tant que les doutes élevés
-par lord Palmerston ne seraient pas dissipés et que la conférence ne
-serait pas unanime à déclarer l'affaire turco-égyptienne
-définitivement terminée. À un certain point de vue, d'ailleurs, ces
-lenteurs ne lui déplaisaient pas. «Pour nos relations avec les
-Chambres, le public, la presse, écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire le
-7 juin, elles ont plus d'avantage que d'inconvénient. Plus il est
-évident que nous n'avons ressenti ni témoigné aucun empressement,
-meilleure sera notre position le jour où nous discuterons tout ce que
-nous aurons dit et fait.» Sans récriminer contre personne, notre
-ministre avait bien soin de faire en sorte que toute la responsabilité
-de l'incident retombât sur lord Palmerston. «Je constate avec vous,
-disait-il au chargé d'affaires d'Angleterre, que ce n'est pas le
-gouvernement français qui retarde la signature de la convention; c'est
-le cabinet britannique.» Le chef du _Foreign-Office_ ne laissait pas
-que d'être fort embarrassé de voir mettre ainsi en lumière la
-responsabilité qu'il avait dans ce nouveau retard. Son humeur en
-devenait de jour en jour plus chagrine, sa conversation plus aigre,
-ses communications plus agressives contre la France.
-
-Il semblait que ce fût aux plénipotentiaires allemands de contraindre
-lord Palmerston à en finir. L'oeuvre était au-dessus de leur courage.
-Parlant très-mal du personnage quand celui-ci n'était pas là, ils
-n'osaient lui tenir tête en face. Ils projetaient des notes, les
-rédigeaient, puis, au moment de les signifier, y renonçaient par
-crainte de provoquer un éclat de la part de leur irritable allié. Ils
-se rejetaient alors sur une démarche verbale; mais, quand ils
-sortaient de l'entretien, ils se trouvaient n'avoir à peu près rien
-dit. En fin de compte, ils attendaient des événements la solution
-qu'ils ne se sentaient pas l'énergie d'imposer.
-
-Jusqu'où la patience des deux cabinets allemands aurait-elle laissé
-cours aux caprices de lord Palmerston? Heureusement, pendant ce temps,
-Méhémet-Ali, trompant l'espérance malveillante de lord Ponsonby[652]
-et se rendant aux conseils pressants du gouvernement français[653],
-apportait à cette Europe qu'il avait si longtemps troublée, la
-pacification que celle-ci semblait incapable d'opérer elle-même: il se
-décidait à accepter le hatti-shériff modifié, sauf à discuter
-ultérieurement le chiffre du tribut, qui n'était pas d'ailleurs fixé
-dans le document lui-même. Le 10 juin au matin, entouré de ses
-principaux officiers, il reçut les envoyés ottomans, prit de leurs
-mains le décret impérial, le porta à ses lèvres et à son front.
-Lecture en fut faite à haute voix, et des salves de canon annoncèrent
-à la population la fin du conflit oriental.
-
-[Note 652: Le 16 juin, lord Ponsonby écrivait à lord Palmerston: «Je
-pense, comme je l'ai toujours pensé, que le pacha n'exécutera point
-les mesures ordonnées par le sultan.»]
-
-[Note 653: M. Guizot avait fait instamment recommander au pacha de ne
-pas servir par sa résistance «les vues des gouvernements qui, moins
-bien disposés pour lui ou pour la France, travaillent en secret à
-retarder le moment où la rentrée du gouvernement du Roi dans les
-conseils de l'Europe proclamera hautement que le traité du 15 juillet
-n'existe plus». «Il importe à Méhémet-Ali plus qu'à personne, ajoutait
-notre ministre, que la situation exceptionnelle créée par ce traité ne
-se prolonge pas, et que chacun des États qui l'ont signé reprenne sa
-position particulière et sa liberté d'action.»]
-
-La nouvelle de cet événement, arrivée en France le 28 juin, ne
-laissait plus place aux chicanes de lord Palmerston. Celui-ci, du
-reste, devait alors avoir l'esprit ailleurs. Le ministère whig avait
-été mis en minorité, la Chambre des communes dissoute, et tous les
-indices faisaient prévoir la victoire électorale des tories[654].
-Mais rien ne pouvait distraire lord Palmerston de son animosité
-hargneuse contre la France: à ce moment même, il trouvait moyen, en
-discourant devant ses électeurs de Tiverton, de faire une sortie
-contre l'inhumanité de notre armée d'Afrique[655]. Tout moribond que
-fût son pouvoir ministériel, il voulut l'employer à retarder le plus
-possible la solution de la crise européenne, et se refusa à rien
-signer tant qu'il n'aurait pas reçu par ses propres agents la
-confirmation des nouvelles d'Alexandrie. Attendait-il quelque frasque
-de lord Ponsonby? Ou bien espérait-il que le baron de Bülow, rappelé
-par son gouvernement pour aller présider la diète de Francfort, ne
-pourrait pas attendre le jour de la signature, et qu'ainsi de nouveaux
-pouvoirs étant nécessaires pour son successeur, un délai s'ensuivrait?
-Mais M. de Bülow prit le parti de rester jusqu'à l'arrivée des
-dépêches anglaises, et lord Ponsonby, cette fois impuissant, fut
-réduit à expédier à Londres, avec un laconisme qui trahissait sa
-méchante humeur, l'annonce de cette pacification dont il avait voulu
-douter jusqu'à la dernière heure. Lord Palmerston ne pouvait plus, dès
-lors, prolonger sa résistance. Le 13 juillet, les deux actes préparés
-et parafés quatre mois auparavant,--le protocole de clôture de la
-question égyptienne et la convention des détroits,--furent
-définitivement signés, le premier par les représentants de
-l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse, de la Russie et de la
-Turquie, le second, par ces cinq plénipotentiaires et par celui de la
-France.
-
-[Note 654: Dès le 18 mai, le ministère whig était une première fois
-mis en minorité de trente-six voix sur la question des sucres
-étrangers. Le 5 juin, une motion formelle de défiance, présentée par
-Robert Peel, fut votée à une voix de majorité. Le parlement, prorogé
-le 23 juin, fut dissous le 29.]
-
-[Note 655: Lord Palmerston opposait à cette inhumanité, qui arrachait
-à ses auditeurs indignés des cris de: «_Honte! Honte!_» le tableau
-touchant de la douceur montrée par les Anglais dans leur empire
-d'Asie. La conséquence, disait-il, c'est qu'un Anglais voyageant seul
-est aussi en sûreté dans le centre de l'Afghanistan que dans un comté
-anglais, tandis qu'en Algérie «un Français ne peut montrer son visage
-au delà d'un certain point sans tomber victime de la féroce et
-excusable vengeance des Arabes». Presque au moment où lord Palmerston
-parlait ainsi, l'Afghanistan se soulevait en masse, les Anglais
-étaient obliges d'évacuer Caboul, laissant des milliers de morts et de
-prisonniers, et peu après, les journaux étaient remplis du récit des
-cruautés attribuées aux généraux anglais dans cette campagne de
-l'Afghanistan.]
-
-
-XIV
-
-À la nouvelle de cette signature tant désirée et si longtemps
-retardée, grande fut la joie à Vienne et à Berlin. On avait eu
-très-peur et on jouissait d'être rassuré. «Il y a trente ans, disait
-M. de Metternich, que je ne me suis vu en une telle tranquillité
-d'esprit[656].» À Saint-Pétersbourg, le Czar était au fond mortifié,
-sans le laisser trop voir; mais M. de Nesselrode se félicitait
-sincèrement d'être débarrassé d'une affaire difficile et
-inquiétante[657]. En Angleterre, les esprits étaient absorbés par la
-lutte électorale, qui tournait de plus en plus à l'avantage des
-tories; ce qui n'empêchait pas lord Palmerston de continuer sa guerre
-contre la France; pour se consoler de n'avoir pu empêcher la signature
-de la convention du 13 juillet, il tâchait de rendre cette convention
-déplaisante à l'opinion française. «Tout s'est accompli comme on
-l'avait annoncé, faisait-il dire dans ses journaux, et l'Europe a
-prouvé que, quand elle veut se passer de la France, elle le peut sans
-danger. Désormais le _statu quo_ oriental, tel que l'a réglé le 15
-juillet, est pour tout le monde un point de départ reconnu et
-consacré... Certaines feuilles françaises prétendent voir dans la
-convention du 13 juillet un succès et un sujet d'orgueil pour la
-France. Ces feuilles devraient se souvenir que la France a fait des
-remontrances contre le traité de juillet, qu'elle a armé, qu'elle a
-crié, et qu'elle n'a rien fait de plus. Aujourd'hui, elle se présente,
-accepte les faits accomplis et s'efforce d'entrer dans le char de la
-Sainte-Alliance. C'est bien; mais ce qu'un ministre de France aurait
-de mieux à faire dans une telle situation, ce serait de se taire.» À
-cette impertinence voulue et perfidement destinée à fournir des
-arguments à M. Thiers et à ses amis, il y avait une réponse facile à
-faire: si la signature de la convention du 13 juillet était aussi
-humiliante pour notre pays, comment le chef du _Foreign-Office_
-s'était-il jusqu'à la dernière heure donné tant de mal pour
-l'empêcher?
-
-[Note 656: _Correspondance inédite de M. de Barante._]
-
-[Note 657: _Ibid._]
-
-Qu'importent, après tout, les sentiments plus ou moins affectés de
-lord Palmerston? Considérons les choses au seul point de vue de la
-France. Tout d'abord la convention des détroits en elle-même
-était-elle aussi insignifiante qu'on voulait bien le dire? Si
-l'interdiction qu'elle formulait était depuis longtemps une règle de
-l'empire ottoman, il n'était pas sans intérêt de voir les puissances
-délibérer en commun sur un pareil sujet: on marquait ainsi clairement
-que la Turquie était soustraite à l'espèce de suzeraineté exclusive
-établie au profit de la Russie par le traité d'Unkiar-Skélessi et
-qu'elle se trouvait placée sous le protectorat de toutes les grandes
-puissances. Tel était, on s'en souvient, le but principal qu'à
-l'origine de la crise le gouvernement français avait donné à sa
-politique. Nous devions donc nous féliciter de l'avoir atteint. Il est
-vrai que, par la suite, ce but avait été un peu perdu de vue; il avait
-été rejeté au second plan par la question égyptienne et par le
-désaccord dont cette dernière question avait été l'occasion entre la
-France et les autres puissances. C'était donc surtout en tant qu'ils
-prononçaient la clôture du conflit entre le sultan et le pacha et
-mettaient fin à notre isolement, que les actes du 13 juillet fixaient
-l'attention du public.
-
-À ce point de vue, force était bien de reconnaître que le pacha ne
-sortait pas de cette crise avec l'empire grandiose que nous avions à
-l'origine rêvé pour lui, ni même avec le domaine qu'avant le 15
-juillet nous avions été plusieurs fois en mesure de lui obtenir. Il
-subissait les conséquences inévitables de ses revers militaires et de
-nos erreurs diplomatiques. Mais enfin nous avions su limiter son
-échec; il conservait l'Égypte et en acquérait l'hérédité. C'est à nous
-qu'il le devait; c'est la politique pacifique du ministère du 29
-octobre qui, par un mélange habile de modération et de fermeté, de
-patience et de sang-froid, en se conciliant les uns et en s'imposant
-aux autres, avait préservé l'Égypte, mise sérieusement en péril par
-l'effondrement de l'armée du pacha et par l'acharnement du cabinet
-anglais. Si M. Guizot n'avait pu supprimer le traité du 15 juillet,
-qui était, au moment de son entrée au pouvoir, matériellement exécuté,
-il avait du moins arrêté le mal au point même où il l'avait trouvé
-accompli. Il avait empêché l'Europe de franchir les bornes posées par
-la note du 8 octobre 1840. L'essentiel était sauf, comme devaient le
-prouver les événements qui ont suivi. La puissance de Méhémet et de sa
-famille, ainsi concentrée dans des limites naturelles, gagnait en
-solidité ce qu'elle perdait en étendue. Si des événements récents ont
-singulièrement ébranlé le pouvoir des descendants de Méhémet-Ali, la
-dynastie fondée par lui n'en règne pas moins encore au Caire. Qui
-pourrait affirmer que l'empire tout artificiel et superficiel dont le
-pacha avait un moment reculé les frontières jusqu'au pied du Taurus
-aurait eu la même durée? Que serait-il devenu, une fois aux prises
-avec les révoltes des populations, les ressentiments de la Turquie,
-l'hostilité de l'Angleterre et les charges d'un état militaire
-supérieur à ses moyens? Ajoutons que la France gardait son patronage
-sur cette terre d'Égypte dont les politiques clairvoyants devinaient
-déjà, même avant le percement de l'isthme de Suez, la grande
-importance politique, stratégique et économique. Que ne donnerait-elle
-pas aujourd'hui pour avoir encore dans cette région la situation que
-la monarchie avait su lui conserver en 1841, même au sortir d'une
-crise malheureuse et difficile?
-
-La question européenne était résolue en même temps que la question
-égyptienne. Les actes du 13 juillet 1841 dissolvaient l'espèce de
-coalition que le traité du 15 juillet 1840 avait formée sinon contre
-la France, du moins en dehors d'elle; ils empêchaient que cet accident
-ne devînt un état normal et permanent. Notre rentrée dans le concert
-des puissances n'était pas triomphale. Comment eût-elle pu l'être
-après ce qui s'était passé? Mais elle était honorable. Au vu de tous,
-nous n'y avions consenti qu'en nous faisant prier par les autres
-cabinets, embarrassés de notre absence, inquiets de notre isolement
-armé, et en imposant des conditions qui avaient été rigoureusement
-accomplies. En même temps que cette fermeté sauvegardait la dignité
-nationale, notre sagesse pacifique effaçait peu à peu les suspicions
-si promptement et si vivement réveillées au dehors par l'agitation
-belliqueuse et révolutionnaire du ministère précédent; et la sécurité
-ainsi rendue aux cours étrangères avait déjà pour effet de laisser se
-produire entre elles les divisions qui seules pouvaient fournir à
-notre politique l'occasion d'une revanche.
-
-Sans doute, au début de cette affaire, de plus grandes ambitions
-s'étaient fait jour. En 1839, le fameux rapport de M. Jouffroy sur le
-crédit de 10 millions avait promis à l'orgueil national, soit en
-Orient, soit en Europe, des satisfactions bien autrement éclatantes.
-Mais c'était ce même M. Jouffroy qui, après la rude leçon des
-événements, écrivait à M. Guizot, vers la fin de 1841: «Nous nous
-sommes trompés, nous n'avons pas bien connu les faits ni bien apprécié
-les forces; nous avons fait trop de bruit: c'est triste; mais, la
-lumière venue, il n'y avait pas à hésiter. Vous avez fait acte de
-courage et de bon sens en arrêtant le pays dans une mauvaise voie.»
-Quand une affaire a été mal engagée, on ne saurait se flatter d'en
-sortir vainqueur. C'est déjà beaucoup d'en sortir indemne, en ayant
-écarté tous les périls, en ayant sauvegardé les intérêts essentiels et
-la dignité de la nation. Les généraux qui, recevant une situation
-compromise, savent réparer les échecs subis avant eux, ou même
-seulement empêcher qu'ils ne s'étendent, font une oeuvre plus ingrate,
-mais non moins salutaire que ceux qui ont l'heureuse chance de gagner
-des batailles.
-
-Cette oeuvre de réparation, le ministère avait eu à l'entreprendre
-ailleurs que dans la politique étrangère. À côté de la crise
-extérieure, et se mêlant à elle par plus d'un point, existait une
-crise intérieure. Nous ne parlons pas seulement du désordre matériel,
-un moment menaçant sous le cabinet précédent et promptement réprimé
-par ses successeurs. Nous faisons surtout allusion à cette sorte de
-maladie parlementaire qui avait précédé les complications
-internationales et contribué à les faire naître. Une partie des
-fautes diplomatiques de 1840 n'a-t-elle pas, en effet, son origine
-dans la coalition de 1839? Les symptômes de cette maladie ne nous sont
-que trop connus: décomposition des partis, absence d'une majorité,
-instabilité ministérielle, méfiance à l'égard de la légitime action de
-la royauté. Sur tous ces points, le ministère, bien qu'obligé parfois
-à des ménagements et empêché de procéder par coup d'éclat, a fait
-constamment effort pour remédier au mal, et il a obtenu d'importants
-résultats. N'en est-ce pas un que d'avoir duré et de s'être affermi,
-en dépit des prophètes qui, à ses débuts, lui accordaient à peine
-trois mois de vie? que d'avoir su trouver et garder une majorité dans
-cette assemblée issue de la coalition et depuis lors soumise à tant
-d'influences dissolvantes? que d'avoir constamment résisté aux
-attaques ouvertes comme aux manoeuvres détournées d'une opposition
-conduite par un chef tel que M. Thiers? En somme, le pouvoir avait
-grandi et l'opposition était surprise et découragée de son propre
-discrédit. Les révoltés les plus audacieux avaient eux-mêmes le
-sentiment de cette force nouvelle acquise par le gouvernement, et
-Proudhon écrivait à un de ses amis, le 16 mai 1841: «Le pouvoir est
-très-fort, l'armée magnifique; pas de révolution possible pour cette
-année.» Et plus loin: «Le pouvoir rit de la rage impuissante des
-radicaux; en effet, il n'a rien à craindre... Il y en a peut-être
-encore pour bien des années; j'en souffre et j'en pleure[658].»
-
-[Note 658: _Correspondance de Proudhon_, t. 1er.]
-
-À l'intérieur comme à l'extérieur, la guérison est donc, sinon
-complète,--le mal était trop grave pour disparaître en quelques
-mois,--du moins en bonne voie. Le mérite en revient à M. Guizot et à
-ses collègues. Il en revient aussi, ne l'oublions pas, au Roi. Depuis
-qu'il avait un cabinet en accord avec sa pensée, Louis-Philippe
-n'intervenait plus ouvertement, comme aux jours où il avait mis le
-holà aux entraînements de M. Thiers; mais, pour être cachée derrière
-celle de ses ministres, son action n'en était pas moins constante et
-efficace. Causant, en mai 1841, avec le comte Apponyi, ambassadeur
-d'Autriche, il lui disait: «M. de Metternich attribue tout ce qui
-s'est fait de bien à M. Guizot; je n'ai pas besoin de vous dire que je
-suis enchanté du suffrage donné par le prince de Metternich à M.
-Guizot; il est mérité, bien mérité, j'aime à en convenir; mais il ne
-faut jamais laisser croire à ces messieurs qu'ils peuvent réussir en
-quoi que ce soit sans le Roi, sans l'élément royal[659].» C'était
-peut-être une faiblesse chez Louis-Philippe de ne pas se contenter
-d'exercer une influence réelle, mais de vouloir aussi qu'elle fût
-connue et qu'on lui en sût gré. Il s'est créé ainsi plus d'embarras
-qu'il n'a ajouté à son importance, il a éveillé plus de défiance que
-de reconnaissance. Mais si, en raison des préventions de l'époque, il
-convenait que l'action royale demeurât voilée au moment où elle
-s'exerçait, il est de toute justice que l'histoire soulève ce voile et
-fasse honneur de cette action au prince et à l'institution
-monarchique. Aussi bien n'est-ce pas après la crise dont nous venons
-de raconter les péripéties que l'on pourrait être tenté de méconnaître
-le bienfait de la royauté.
-
-[Note 659: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 545.]
-
-
-FIN DU TOME QUATRIÈME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
-LIVRE IV
-
-LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE
-
-(Mai 1839-Juillet 1841)
-
- Pages.
-
- CHAPITRE PREMIER.--LA QUESTION D'ORIENT ET LE MINISTÈRE DU
- 12 MAI 1839 (mai 1839-février 1840) 1
-
- I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh
- entre Mahmoud et Méhémet-Ali, et par le traité
- d'Unkiar-Skélessi entre la Porte et la Russie. Efforts des
- puissances pour empêcher un conflit entre le sultan et le
- pacha. Vues particulières de la France, de l'Angleterre,
- de la Russie, de l'Autriche. L'armée ottomane passe
- l'Euphrate, le 21 avril 1839 2
-
- II. Politique arrêtée par le gouvernement français à la
- nouvelle de l'entrée en campagne des Turcs. Son entente
- avec l'Angleterre et avec l'Autriche. Réserve de la
- Prusse. Embarras de la Russie. Premiers indices de
- désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à en
- tirer parti 14
-
- III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est fait. M.
- Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet
- président de la Chambre. M. Thiers impuissant à engager
- une campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain.
- Procès des émeutiers du 12 mai. Calme général. Faiblesse
- du cabinet 26
-
- IV. Le crédit de dix millions pour les armements d'Orient.
- Rapport de M. Jouffroy. La discussion 44
-
- V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud. Défection de la
- flotte ottomane. La Porte disposée à traiter avec le pacha 51
-
- VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des
- événements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant
- la Porte d'un arrangement direct avec le pacha. Situation
- faite à la France par cette note 56
-
- VII. Dissentiment croissant entre la France et
- l'Angleterre, sur la question égyptienne. L'Angleterre
- demande le concours des autres puissances. Empressement de
- la Russie à répondre à son appel. L'Autriche s'éloigne de
- nous et se rapproche du Czar. Le gouvernement français
- persiste néanmoins à soutenir les prétentions du pacha 61
-
- VIII. Mission de M. de Brünnow à Londres. Malgré lord
- Palmerston, le cabinet anglais repousse les propositions
- russes et offre une transaction au gouvernement français.
- Celui-ci maintient ses exigences. Ses illusions. M. de
- Brünnow revient à Londres. Embarras de la France 71
-
- IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions des
- divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses
- offres d'alliance à M. Molé. La gauche et la réforme
- électorale. Qu'attendre d'une Chambre ainsi composée? 81
-
- X. L'Adresse de 1840. Le débat sur la politique intérieure
- et sur la question d'Orient. Discours de M. Thiers. Le
- ministère persiste dans ses exigences pour le pacha 86
-
- XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du duc de
- Nemours. Polémiques qui en résultent. Le projet est rejeté
- sans débat. Démission des ministres. La royauté elle-même
- est atteinte 95
-
-
- CHAPITRE II.--QUATRE MOIS DE BASCULE PARLEMENTAIRE
- (mars-juillet 1840) 102
-
- I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des
- offres au duc de Broglie et au maréchal Soult. Il se
- décide à former un cabinet sous sa présidence. Il obtient
- le concours de deux doctrinaires. Composition du ministère
- du 1er mars 102
-
- II. Le plan de M. Thiers. M. Billault est nommé
- sous-secrétaire d'État et M. Guizot reste ambassadeur. La
- gauche satisfaite et triomphante. Attitude défiante et
- hostile des conservateurs. Le Roi et le ministère. M.
- Thiers et ses «conquêtes individuelles» 111
-
- III. La loi des fonds secrets. Les conservateurs se
- disposent à livrer bataille. La discussion à la Chambre
- des députés: M. Thiers, M. de Lamartine, M. Barrot, M.
- Duchâtel. Victoire du ministère 123
-
- IV. Les fonds secrets à la Chambre des pairs. Rapport du
- duc de Broglie. La discussion 131
-
- V. La question d'Orient dans la discussion des fonds
- secrets. Discours de M. Berryer. Déclaration de M. Thiers
- à la Chambre des pairs 136
-
- VI. Amnistie complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand
- Marrast. Place offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations
- de corruption. La proposition Remilly sur la réforme
- parlementaire. M. Thiers a besoin d'une diversion 143
-
- VII. Le gouvernement annonce qu'il va ramener en France
- les restes de Napoléon. Effet produit. Comment M. Thiers a
- été amené à cette idée et a obtenu le consentement du Roi.
- Négociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les
- journaux de gauche. Rapport du maréchal Clauzel. Discours
- de M. de Lamartine. La Chambre réduit le crédit proposé
- par la commission et accepté par M. Thiers. Colères de la
- presse de gauche et tentative de souscription. Le
- ministère est débordé. Échec de la souscription. Mauvais
- résultat de la diversion tentée par M. Thiers 153
-
- VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le président du
- conseil. Son discours sur l'Algérie 168
-
- IX. Les pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et
- sa déclaration sur «l'organisation du travail». Les
- banquets réformistes. Le _National_ et les communistes 174
-
- X. La proposition Remilly est définitivement «enterrée».
- Divisions dans l'ancienne opposition. Le mouvement
- préfectoral. Mécontentement de la gauche. Les
- conservateurs sont toujours méfiants et inquiets. Ils
- craignent la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le
- cabinet. Situation de M. Thiers à la fin de la session 184
-
-
- CHAPITRE III.--LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840
- (mars-juillet 1840) 192
-
- I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du
- temps, ramener l'Angleterre, se dégager du concert
- européen et pousser sous main à un arrangement direct
- entre le sultan et le pacha 192
-
- II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au
- gouvernement français. Son argumentation avec lord
- Palmerston. Peu d'effet produit sur ce dernier 196
-
- III. Obstacles que lord Palmerston rencontre parmi ses
- collègues et ses alliés. Transactions proposées par les
- ministres d'Autriche et de Prusse. Refus de la France.
- Négociations diverses. Nouvelles offres de transaction 202
-
- IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte et le
- pacha. Espoir de M. Thiers. Irritation des puissances.
- Lord Palmerston pousse à faire une convention sans la
- France. La Russie, l'Autriche et la Prusse y sont
- disposées. Résistances dans l'intérieur du cabinet
- anglais. On se cache de M. Guizot. Ce qu'il écrit à M.
- Thiers. Signature du traité sans avertissement préalable à
- l'ambassadeur de France. Stipulations du traité.
- _Memorandum_ de lord Palmerston. Conclusion 212
-
-
- CHAPITRE IV.--LA GUERRE EN VUE (juillet-octobre 1840) 229
-
- I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet.
- L'effet sur le public. Les journaux. Le ministère ne
- cherche pas à contenir l'opinion 230
-
- II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée 237
-
- III. Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son
- attitude dans le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la
- guerre. Accord extérieur du Roi et de son ministre 242
-
- IV. Les armements. Attitude diplomatique de M. Thiers.
- Langage de M. Guizot à Londres. Lord Palmerston persiste
- dans sa politique, malgré les hésitations de ses
- collègues. Débats à la Chambre des communes 247
-
- V. Inquiétudes de l'Autriche et de la Prusse. Intervention
- conciliatrice du roi des Belges. Elle échoue devant
- l'obstination de lord Palmerston. Le _memorandum_ anglais
- du 31 août 254
-
- VI. Louis-Napoléon réfugié à Londres. Ses menées pour
- s'allier à la gauche et débaucher l'armée. Expédition de
- Boulogne. Impression du public. Le procès 262
-
- VII. Continuation des armements. Fortifications de Paris.
- M. Thiers s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en
- Italie. Nouvelles scènes faites par le Roi aux
- ambassadeurs. La presse. Les journaux ministériels et
- radicaux. Excitation ou inquiétude du public. Les grèves.
- L'Europe est à la merci des incidents 271
-
- VIII. Les premières mesures d'exécution contre le pacha.
- Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de
- transiger. Cette transaction est appuyée par M. Thiers.
- Divisions dans le sein du cabinet anglais 288
-
- IX. Déchéance du pacha et bombardement de Beyrouth. Lord
- Palmerston triomphe. Mécompte de M. Thiers. Explosion
- belliqueuse en France. Premiers symptômes de réaction
- pacifique. Les journaux poussent à la guerre 296
-
- X. Que serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut
- espérer concentrer la lutte entre la France et l'Autriche.
- Dispositions de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse,
- de la Confédération germanique. Puissant mouvement
- d'opinion contre la France, en Allemagne. Son origine. Ses
- manifestations en 1840. Réveil de l'idée allemande qui
- sommeillait depuis 1815. La France, en cas de guerre, se
- fût retrouvée en face de la coalition. La propagande
- révolutionnaire n'eût pas été une force contre l'Europe,
- et elle eût été un danger pour la France 307
-
- XI. M. Thiers penche vers une attitude belliqueuse.
- Divisions du cabinet. Résistance du Roi. Les ministres
- offrent leur démission. Transaction entre le prince et ses
- conseillers. La note du 8 octobre 323
-
- XII. Effet de cette note en Angleterre. En France,
- l'agitation révolutionnaire s'aggrave, et la réaction
- pacifique se fortifie. Situation mauvaise de M. Thiers.
- L'attentat de Darmès. Désaccord entre le Roi et le cabinet
- sur le discours du trône. Démission du ministère. Les
- résultats de la seconde administration de M. Thiers.
- Service rendu par Louis-Philippe 336
-
-
- CHAPITRE V.--LA PAIX RAFFERMIE (octobre 1840-juillet 1841) 351
-
- I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce
- dernier s'était, dans les derniers temps, séparé de la
- politique de M. Thiers. Composition du ministère du 29
- octobre. Hostilités qu'il rencontre. Dans quelle mesure
- peut-il compter sur l'appui de tous les conservateurs? On
- ne croit pas généralement à sa durée. Confiance de M.
- Guizot 352
-
- II. Discours du trône. Rétablissement de l'ordre matériel.
- M. Guizot tâche de se faire offrir par les puissances des
- concessions qui permettent à la France de rentrer dans le
- concert européen. Dispositions des diverses puissances.
- Tout dépend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien
- céder. Le _memorandum_ anglais du 2 novembre. Efforts des
- partisans de la conciliation à Londres. Les revers des
- Égyptiens en Syrie mettent fin à ces efforts.
- Désappointement du gouvernement français. L'Égypte est
- menacée. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord Palmerston,
- triomphant, est plus roide que jamais envers la France. M.
- Guizot est réduit à la politique d'isolement et
- d'expectative 360
-
- III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours de M.
- Guizot 382
-
- IV. Premiers votes de la Chambre des députés. Dispositions
- de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse 386
-
- V. Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M.
- Thiers sont à l'apogée de leur talent. Animosité des deux
- armées. L'attaque de M. Thiers. La défense de M. Guizot.
- Les autres orateurs. L'amendement de M. Odilon Barrot. Le
- vote. M. Thiers est battu. Dans quelle mesure M. Guizot
- est-il victorieux? 390
-
- VI. Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des
- cendres de l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion
- qu'en tire M. Guizot 406
-
- VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux
- observations des cabinets étrangers. La loi de crédits
- pour les fortifications de Paris. M. Thiers la soutient.
- Dispositions hostiles ou incertaines dans une partie de la
- gauche, dans la majorité et même dans le cabinet. La
- discussion. Discours équivoque du maréchal Soult. Trouble
- qui en résulte. Discours de M. Guizot. Résumé de M.
- Thiers. Débat sur l'amendement du général Schneider.
- Nouvelles équivoques du maréchal. Intervention décisive de
- M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent un
- dernier effort à la Chambre des pairs. Ils sont battus 412
-
- VIII. Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou
- non de provoquer une grande discussion pour raffermir la
- majorité? Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds
- secrets. Effet produit. La discussion. Le ministère se
- dérobe. Discours de M. Thiers. Réponse de M. Guizot. Le
- vote 426
-
- IX. Attaques de la presse contre le Roi. Les prétendues
- lettres de Louis-Philippe publiées par la _France_. La
- Contemporaine. Acquittement de la _France_. Scandale qui
- en résulte et redoublement d'attaques contre le Roi. Le
- faux est cependant manifeste. Déclaration de M. Guizot à
- la Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit s'éteint 435
-
- X. Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore
- Napier et Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle
- soit approuvée par le sultan. La Porte, poussée par lord
- Ponsonby, déclare la convention nulle et non avenue. Note
- du 31 janvier 1841 par laquelle la conférence engage le
- sultan à accorder l'hérédité au pacha 444
-
- XI. La France doit-elle entrer dans le concert européen et
- à quelles conditions? Négociations. Le gouvernement
- français obtient satisfaction sur les points essentiels.
- Difficultés sur les clauses de la convention. Rédaction
- des actes. Hatti-shériff n'accordant au pacha qu'une
- hérédité illusoire. Parafe des actes préparés à Londres 450
-
- XII. La discussion des crédits supplémentaires de 1840 et
- de 1841. Attaque de M. Thiers. M. Guizot refuse de
- discuter les négociations en cours. Le bilan financier du
- ministère du 1er mars 462
-
- XIII. Nouveaux efforts de lord Ponsonby pour empêcher la
- Porte de faire des concessions à Méhémet-Ali. Action
- contraire de M. de Metternich. M. Guizot persiste dans son
- attitude. Modification du hatti-shériff. Le gouvernement
- français disposé à signer. Difficultés soulevées par lord
- Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances
- allemandes. Méhémet-Ali accepte le hatti-shériff modifié.
- Signature du protocole de clôture et de la convention des
- détroits 469
-
- XIV. Conclusion 478
-
-
-FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES
-
-
-
-
-
-
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-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
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-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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