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Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET - - PAR PAUL THUREAU-DANGIN - - - OUVRAGE COURONNÉ DEUX FOIS PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE - GRAND PRIX GOBERT, 1885 ET 1886 - - - DEUXIÈME ÉDITION - - TOME QUATRIÈME - - - - - PARIS - LIBRAIRIE PLON - E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS - RUE GARANCIÈRE, 10 - - 1888 - - _Tous droits réservés_ - - - - -HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET - - - - -L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction -et de reproduction à l'étranger. - -Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la -librairie) en janvier 1887. - - - - -DU MÊME AUTEUR: - - =Royalistes et Républicains=, Essais historiques sur des questions de - politique contemporaine: - I. _La Question de Monarchie ou de République du 9 thermidor au 18 - brumaire_; - II. _L'Extrême Droite et les Royalistes sous la Restauration_; - III. _Paris capitale sous la Révolution française_. Un volume in-8º. - Prix 6 fr. » - - =Le Parti libéral sous la Restauration=. Un vol. in-8º. - Prix 7 fr. 50 - - =L'Église et l'État sous la Monarchie de Juillet=. - Un vol. in-8º. - Prix 4 fr. » - - =Histoire de la Monarchie de Juillet.= Tomes I, II et III. _2e - édition._ Trois vol. in-8º. Prix de chaque vol - - 8 fr. » - - (_Couronné deux fois par l'Académie française, GRAND PRIX GOBERT, 1885 - et 1886._) - - -PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8. - - - - -HISTOIRE - -DE LA - -MONARCHIE DE JUILLET - - - - -LIVRE IV - -LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE - -(Mai 1839-Juillet 1841) - - - - -CHAPITRE PREMIER - -LA QUESTION D'ORIENT - -ET LE MINISTÈRE DU 12 MAI 1839. - -(Mai 1839-février 1840). - - I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh entre - Mahmoud et Méhémet-Ali, et par le traité d'Unkiar-Skélessi entre - la Porte et la Russie. Efforts des puissances pour empêcher un - conflit entre le sultan et le pacha. Vues particulières de la - France, de l'Angleterre, de la Russie, de l'Autriche. L'armée - ottomane passe l'Euphrate, le 21 avril 1839.--II. Politique - arrêtée par le gouvernement français à la nouvelle de l'entrée en - campagne des Turcs. Son entente avec l'Angleterre et avec - l'Autriche. Réserve de la Prusse. Embarras de la Russie. Premiers - indices de désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à - en tirer parti.--III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est - fait. M. Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet - président de la Chambre. M. Thiers impuissant à engager une - campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain. Procès des - émeutiers du 12 mai. Calme général. Faiblesse du cabinet.--IV. Le - crédit de dix millions pour les armements d'Orient. Rapport de M. - Jouffroy. La discussion.--V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud. - Défection de la flotte ottomane. La Porte disposée à traiter avec - le pacha.--VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des - événements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant la Porte - d'un arrangement direct avec le pacha. Situation faite à la - France par cette note.--VII. Dissentiment croissant entre la - France et l'Angleterre, sur la question égyptienne. L'Angleterre - demande le concours des autres puissances. Empressement de la - Russie à répondre à son appel. L'Autriche s'éloigne de nous et se - rapproche du czar. Le gouvernement français persiste néanmoins à - soutenir les prétentions du pacha.--VIII. Mission de M. de - Brünnow à Londres. Malgré lord Palmerston, le cabinet anglais - repousse les propositions russes et offre une transaction au - gouvernement français. Celui-ci maintient ses exigences. Ses - illusions. M. de Brünnow revient à Londres. Embarras de la - France.--IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions - des divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses - offres d'alliance à M. Molé. La gauche et la réforme électorale. - Qu'attendre d'une Chambre ainsi composée?--X. L'Adresse de 1840. - Le débat sur la politique intérieure et sur la question d'Orient. - Discours de M. Thiers. Le ministère persiste dans ses exigences - pour le pacha.--XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du - duc de Nemours. Polémiques qui en résultent. Le projet est rejeté - sans débat. Démission des ministres. La royauté elle-même est - atteinte. - - -I - -Depuis qu'elle avait écarté le péril de guerre, conséquence immédiate -de la révolution de 1830, la monarchie de Juillet n'avait vu troubler -sa politique extérieure par aucune complication vraiment inquiétante. -Bien au contraire, pendant la dernière période, de 1836 à 1839, une -sorte de calme plat avait régné dans l'Europe entière, et les -puissances semblaient d'accord pour éviter toute affaire et maintenir -le _statu quo_. Les choses vont changer. Une crise se prépare au -dehors, la plus grave que doive traverser la diplomatie de la royauté -nouvelle. On peut en fixer le début au 21 avril 1839, jour où les -Turcs, franchissant l'Euphrate pour attaquer l'armée du pacha -d'Égypte, réveillent la question d'Orient; elle se prolongera jusqu'à -ce que cette question soit de nouveau assoupie par la convention dite -des détroits, conclue le 13 juillet 1841. Pendant ces deux années, ce -n'est pas seulement le sort de l'empire ottoman ou du pachalik -d'Égypte qui est en jeu, c'est la situation de la France en Europe, -c'est la paix du monde. - -Cette question d'Orient n'était pour personne une nouveauté. Déjà une -première fois, en 1831, les puissances avaient été surprises par un -conflit armé entre Méhémet-Ali et la Porte. On n'a pas oublié les -événements d'alors: les troupes turques mises partout en déroute; la -Palestine et la Syrie conquises au pas de course par les soldats du -pacha; le sultan épeuré, ne trouvant pas de secours en Occident et se -jetant dans les bras de la Russie, qui n'était que trop disposée à -saisir cette occasion d'intervenir; l'émotion de la France et de -l'Angleterre en apprenant que la flotte du czar avait franchi le -Bosphore et que ses bataillons campaient aux portes de Constantinople; -nos agents se démenant pour imposer aux combattants un rapprochement -qui ôtât prétexte et mît fin à l'occupation russe; l'arrangement de -Kutaièh conclu sous nos auspices, le 5 mai 1833; puis, au moment même -où notre diplomatie se félicitait de ce résultat, la Russie obtenant -de la Porte, le 8 juillet 1833, le traité d'Unkiar-Skélessi, par -lequel elle se faisait demander de fournir au sultan toutes les forces -de terre et de mer dont il pouvait avoir besoin «pour la tranquillité -et la sûreté de ses États»; l'irritation des puissances occidentales à -la nouvelle d'une convention qui plaçait l'empire ottoman sous la -protection exclusive de la Russie; enfin, après tout ce bruit, une -sorte d'accalmie, et l'attention des politiques européens rappelée -vers des questions, sinon plus graves, du moins plus proches: tels -sont les faits que nous avons déjà eu occasion de raconter[1], mais -qu'il convenait de rappeler comme le point de départ des incidents -ultérieurs. - -[Note 1: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § II.] - -L'arrangement de Kutaièh, par lequel le gouvernement de la Syrie avait -été concédé au pacha d'Égypte, était un expédient, non une solution. -Chacune des parties ne l'avait accepté ou subi que comme une trêve -momentanée. La Porte, qui venait de perdre la Grèce et la régence -d'Alger, qui avait vu la Serbie, la Moldavie et la Valachie conquérir -une demi-indépendance, pouvait-elle se résigner facilement à partager -ce qui lui restait de son empire? Quant au pacha, sa domination était -à la fois trop étendue pour ne pas exciter son ambition, et trop -précaire pour la satisfaire; concession toute personnelle, elle -devait finir avec lui; or un vieillard de soixante-cinq ans, au -pouvoir depuis plus d'un quart de siècle, ne devait-il pas chercher à -assurer à ses enfants au moins quelque part de sa puissance? Le -conflit, qui était dans la force des choses, s'aggravait encore par le -caractère des deux hommes en présence: d'une part, Mahmoud, despote -impérieux, emporté et sanguinaire, enivré de son omnipotence et -furieux de sa faiblesse, à la fois épuisé et surexcité par la boisson -et la débauche, d'autant plus jaloux de la gloire du pacha que lui -aussi avait tenté, mais sans aucun succès, de réformer et de ranimer -l'empire turc; humilié jusqu'à la rage, dans son vieil orgueil de -sultan, d'avoir subi la loi d'un soldat de fortune, ayant voué à ce -dernier une haine sombre, implacable, et possédé par cette unique -pensée: prendre sa revanche à tout prix et à tout risque; d'autre -part, Méhémet-Ali, plus fin, plus contenu, plus dissimulé, mais fier -de ses succès, confiant dans ses forces et son étoile; d'une ambition -sans limite et sans scrupule; non-seulement aspirant à un pouvoir -héréditaire, mais rêvant même de jouer, auprès de son suzerain, le -rôle d'une sorte de maire du palais[2]. - -[Note 2: «Tout le mal vient du sultan, disait Méhémet-Ali à M. de -Bois-le-Comte, en 1833. Je voulais le détrôner, mettre son fils à sa -place. J'aurais été assister mon nouveau souverain pendant son -enfance, et j'aurais laissé Ibrahim en Égypte.» (_Mémoires inédits de -M. de Sainte-Aulaire._)] - -Des deux côtés, à Constantinople et à Alexandrie, on était donc aux -aguets, cherchant l'occasion, là d'une revanche, ici de nouveaux -succès. Mahmoud nouait des intrigues en Syrie, y fomentait des -insurrections, rassemblait des troupes, mettait en mouvement des -vaisseaux, et annonçait, de temps à autre, aux ambassadeurs, que, n'y -pouvant plus tenir, il allait engager la lutte. Méhémet-Ali prenait -des allures royales et dédaignait de remplir, envers son souverain, -les conditions qui lui étaient imposées. Aux musulmans, il se -présentait comme le vrai, le seul défenseur de l'islamisme contre le -czar. En même temps, fort occupé du monde chrétien, il s'appliquait à -séduire les consuls, se faisait tenir au courant des dissentiments -existant entre les puissances occidentales et la Russie, et, persuadé -qu'une guerre générale était imminente, se flattait d'en tirer large -profit; il prétendait même la hâter, et, le 3 septembre 1833, faisait -passer à la France et à l'Angleterre, une note par laquelle il leur -offrait une armée de cent cinquante mille hommes, avec une flotte de -sept vaisseaux et de six frégates, pour attaquer la Russie, demandant -comme prix de son concours la permission de se proclamer -indépendant[3]. Rebuté de ce côté, il changeait de rôle, en habile -comédien qu'il était, ne se montrait plus ami docile, mais jouait la -mauvaise tête et feignait d'être résolu à tout bouleverser, dans -l'espoir que les puissances effrayées lui feraient obtenir quelque -chose pour avoir la paix. D'autres fois, il portait son action sur -Constantinople, nouait des relations dans le Divan, offrait de réduire -son armée et d'augmenter son tribut, si le sultan faisait droit à ses -demandes. Ses moyens variaient; son but était toujours le même: -obtenir sinon l'indépendance absolue, du moins l'hérédité de ses -pachaliks. - -[Note 3: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -Ainsi, d'année en année, la situation devenait plus tendue entre -Constantinople et Alexandrie. Chaque fois que la rupture paraissait -imminente, les puissances, qui toutes alors redoutaient fort le -moindre ébranlement, pesaient sur le sultan comme sur le pacha, afin -de contenir le ressentiment de l'un et l'ambition de l'autre. Mais, -d'accord pour imposer le _statu quo_, elles étaient loin d'agir par -les mêmes motifs et d'avoir les mêmes vues sur les questions qui se -posaient en Orient. Ce sont ces vues qu'il importe d'abord de bien -connaître; elles aideront à comprendre les événements qui vont se -dérouler. - -Commençons par la France. On sait comment, dès 1834, le duc de -Broglie, à cette date ministre des affaires étrangères, avait entrevu, -dans la crise orientale, l'occasion d'une grande opération de -diplomatie et de guerre qui eût dissous la coalition des puissances -continentales et donné à la France, en Europe, une situation analogue -à celle que devait lui faire plus tard la guerre de Crimée[4]. Mais -l'éminent homme d'État, qui concevait ce plan et le traçait avec la -netteté habituelle de son esprit, se croyait encore trop proche de -1830 pour en précipiter l'exécution, et, tout en protestant contre le -traité d'Unkiar-Skélessi, il s'était refusé à provoquer une rupture. -Cette préoccupation d'éviter tout ébranlement en Orient fut plus -marquée encore sous le ministère suivant. N'était-ce pas l'époque où -notre diplomatie, loin de rechercher les aventures, se vantait -elle-même de «faire du cardinal Fleury[5]»? À chaque menace de -conflit, M. Thiers d'abord, M. Molé ensuite, s'empressaient d'agir, -avec les autres puissances, pour empêcher le sultan et le pacha de se -jeter l'un sur l'autre[6]. Toutefois, si en pareil cas nos ministres -n'épargnaient pas plus leurs représentations à Alexandrie qu'à -Constantinople, ils laissaient voir leur sympathie persistante pour -Méhémet-Ali[7]. L'opinion et le gouvernement s'intéressaient à la -fortune du maître de l'Égypte et du conquérant de la Syrie, par -sentiment plus encore que par calcul, éblouis par ses succès, croyant -à sa force, dupe de ses feintes et de ses caresses. Vainement -quelques-uns de nos agents diplomatiques, l'amiral Roussin, -ambassadeur à Constantinople, M. de Barante, ambassadeur à -Saint-Pétersbourg, ou M. de Sainte-Aulaire, ambassadeur à Vienne, -mettaient-ils en doute et la puissance du pacha et l'avantage que -pouvait avoir la France à seconder son ambition[8]; leurs -avertissements se perdaient dans l'engouement général. Il était à peu -près admis par tous qu'en Orient la cause de Méhémet-Ali était celle -de la France. - -[Note 4: Voy. plus haut, t. II, chap. XIV, § VII.] - -[Note 5: Lettre de M. Thiers, en date du 15 avril 1836 (Cf. plus haut, -t. III, p. 52).] - -[Note 6: Dépêches de M. Thiers à M. de Barante, 26 avril 1836; de M. -Molé à M. de Barante, 19 avril, 19 octobre 1837, 26 juillet et 14 -septembre 1838; de M. Molé à M. de Sainte-Aulaire, 31 octobre 1838; de -M. de Montebello à M. de Barante, 12 avril 1839. (_Documents -inédits._)] - -[Note 7: Sur les origines de cette sympathie, cf. t. II, p. 357.] - -[Note 8: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_ et lettre de M. de -Barante à M. Molé, 22 août 1838. (_Documents inédits._)] - -L'Angleterre aussi redoutait tout conflit qui eût exposé le sultan à -une nouvelle défaite et fourni au czar l'occasion d'exercer la -protection armée, prévue par le traité d'Unkiar-Skélessi[9]. La -nécessité de faire échec au gouvernement de Saint-Pétersbourg sur le -Bosphore passait pour un des axiomes de la politique britannique. Ce -n'était pas, d'ailleurs, à cette époque, le seul théâtre où les -Anglais se heurtaient aux Russes; l'antagonisme éclatait, en même -temps, dans la Perse et dans l'Afghanistan. Il en résultait des -rapports assez tendus, et lord Palmerston disait: «Il m'est agréable -d'être désagréable à la Russie.» Ces sentiments n'étaient pas pour -nous déplaire; mais voici où nous cessions de nous entendre avec nos -voisins. Autant le pacha était populaire en France, autant il était -mal vu des Anglais. Ceux-ci lui en voulaient d'avoir établi dans ses -États des monopoles nuisibles à leur commerce, et de s'être montré peu -disposé à leur livrer, soit la route de Suez, soit celle de -l'Euphrate. La faveur même que nous témoignions à Méhémet-Ali le -rendait suspect au delà du détroit. Les maîtres de Gibraltar et de -Malte s'offusquaient de voir les conquérants de l'Algérie dominer en -Égypte et en Syrie; les maîtres de l'Inde n'admettaient pas que les -routes y conduisant fussent directement ou indirectement dans notre -main[10]. Ce n'était pas de lord Palmerston, dont l'ordinaire -malveillance contre la France et contre Louis-Philippe venait d'être -encore avivée, en 1836, par notre refus d'intervenir en Espagne, que -l'on pouvait attendre quelque ménagement dans l'expression de ces -méfiances. Il s'y complaisait, au contraire, et l'on en trouve la -trace singulièrement âpre et rude dans les lettres qu'il écrivait -alors aux confidents de sa politique[11]. Sous prétexte de contenir le -pacha, il l'eût volontiers brisé, et était toujours empressé à -proposer contre lui des mesures de rigueur auxquelles nous nous -refusions. Faute de pouvoir le frapper par les armes, il voulut -l'atteindre par la diplomatie. Après des négociations rapides et -mystérieuses que la haine de Mahmoud contre son vassal facilita -singulièrement, un traité de commerce fut conclu, en août 1838, entre -la Grande-Bretagne et la Turquie: son principal objet était d'abolir -les monopoles, à partir du 1er mai 1841, dans toute l'étendue de -l'empire, y compris les pays gouvernés par Méhémet-Ali: coup droit à -l'adresse de ce dernier, dont on supprimait ainsi les revenus. Encore -lord Palmerston pouvait-il passer pour modéré à côté de son -ambassadeur à Constantinople, lord Ponsonby, diplomate sans mesure et -sans scrupule dans ses sympathies ou ses préventions, impérieux, -étourdi, querelleur, cassant; à l'ordinaire, indolent au point de ne -se lever qu'à six heures du soir, mais capable, à un moment donné, -d'une énergie violente; ne connaissant d'autre droit que l'intérêt de -son pays et de ses nationaux; exigeant et obtenant du sultan la -destitution du ministre des affaires étrangères, parce qu'un négociant -anglais, pris en flagrante contravention, avait été bâtonné; prompt à -briser les vitres, ne s'embarrassant pas des responsabilités, plus -disposé à diriger son gouvernement qu'à se laisser diriger par lui, le -compromettant souvent; malgré tout, se maintenant en place, grâce à -son crédit parlementaire et aussi parce que, même dans ses esclandres, -il servait ou du moins flattait les passions de son ministre et de sa -nation. Sa réputation était faite par toute l'Europe; M. de Nesselrode -le traitait d'«extravagant»[12]; «c'est, disait M. de Metternich, un -fou qui serait capable de faire la paix ou de déclarer la guerre -malgré les ordres formels de sa cour[13]». Anglais de la vieille -roche, détestant les Russes[14] et jalousant les Français, il avait -juré la perte de Méhémet-Ali, qui avait, à ses yeux, le double tort -d'être le client de la France et de fournir à la Russie une occasion -de protéger la Porte. Aussi ne manquait-il pas d'entretenir et -d'aviver contre lui la fureur du sultan, tellement qu'il semblait -parfois pousser ce dernier au conflit redouté par le gouvernement -anglais. Du reste, lord Palmerston lui-même, tout en détournant la -Porte d'attaquer pour le moment le pacha, la pressait de s'y préparer -par l'organisation de son armée et la restauration de ses -finances[15]. Ajoutons, pour compléter cette physionomie de la -politique anglaise, qu'au moment où elle dénonçait, comme une atteinte -à l'équilibre général, l'influence de la France en Égypte, elle -profitait, en janvier 1839, de ce que l'Europe regardait ailleurs, -pour mettre la main sur Aden et créer un nouveau Gibraltar à l'entrée -de la mer Rouge. - -[Note 9: Lettre de lord Palmerston à lord Granville, 8 juin 1838. -(BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 234.)] - -[Note 10: BULWER, t. II, p. 256.] - -[Note 11: BULWER, t. II, p. 147, 233, 235, 248, 250.] - -[Note 12: Dépêche du 13 septembre 1839. (HILLEBRAND, _Geschichte -Frankreichs_, t. II, p. 386.)] - -[Note 13: Dépêche de M. de Sainte-Aulaire, du 8 avril 1841. -(_Documents inédits._)] - -[Note 14: Lord Ponsonby disait à M. de Bois-le-Comte, en janvier 1834: -«Nous avons fait le serment de brûler la flotte russe à Sébastopol, et -nous tiendrons ce serment.» (_Mémoires inédits de M. de -Sainte-Aulaire._)] - -[Note 15: Lettre de lord Palmerston à lord Ponsonby, du 13 septembre -1838. (BULWER, t. II, p. 246.)] - -On aurait pu croire que les raisons qui faisaient redouter aux deux -puissances occidentales un conflit entre le pacha et le sultan, devaient -le faire désirer par la Russie. Il n'en était rien. Sans doute le -gouvernement de Saint-Pétersbourg ne faisait pas bon marché du droit de -protection qu'il s'était fait accorder en 1833, et ne se montrait -nullement disposé à le partager avec le reste de l'Europe[16]; mais il -se rendait compte des dangers auxquels il s'exposerait en l'exerçant. -Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg, M. de Barante, écrivait, le 4 -décembre 1838: «La Russie n'a, en ce moment, aucun projet sur la -Turquie. Elle craint, plus qu'aucune puissance, de voir arriver le cas -prévu par le traité d'Unkiar-Skélessi. Par orgueil, elle tiendrait sa -parole et enverrait une armée à Constantinople; seulement, elle prévoit -que ce serait la guerre, et la guerre de tous contre elle. Aussi elle -veut le _statu quo_ et s'effraye quand il est en péril[17].» -L'ambassadeur russe près le sultan unissait donc ses efforts à ceux du -représentant de la France et de l'internonce d'Autriche, pour détourner -le Divan de toute tentative contraire à l'arrangement de Kutaièh. Le -czar s'était d'ailleurs aperçu qu'en laissant trop voir, après 1830, son -désir d'allumer une grande guerre contre la France, il s'était fait du -tort en Europe, particulièrement en Allemagne, où l'on avait soif de -repos. Désormais, il visait à se faire, au contraire, «un renom de -modération et d'amour de la paix[18]». Son principal ministre, M. de -Nesselrode; était bien l'homme de cette nouvelle attitude: quoique -incapable de résister à une seule folie de son maître, il était, par -lui-même, raisonnable, poli, éloigné de tout ce qui était hasardeux et -compliqué, et se sentait beaucoup plus à son aise quand l'empereur était -sage[19]. Ce n'était pas qu'au fond Nicolas voulût moins de mal que par -le passé à la France de Juillet: son animosité subsistait et n'avait -même fait que s'exaspérer par l'impuissance. Mais, en se montrant modéré -dans les complications orientales, il se flattait précisément d'y -trouver l'occasion de nous jouer quelque méchant tour. Sa persuasion -était «qu'il serait toujours aisé de rompre l'alliance de l'Angleterre -et de la France, ou de profiter d'une rupture qui adviendrait -infailliblement[20]». Avec la perspicacité de la haine, il avait tout de -suite deviné où se ferait cette rupture. Causant un jour, en février -1839, avec M. de Barante, de la situation du Levant et de la question -égyptienne, il s'était laissé aller à dire: «L'Égypte! les Anglais la -veulent. Ils en ont besoin pour la nouvelle communication qu'ils -cherchent à ouvrir avec les Indes; ils s'établissent dans le golfe -Persique et la mer Rouge. Vous vous brouillerez avec eux pour -l'Égypte[21].» Notre vigilant ambassadeur avait eu soin de transmettre -aussitôt à son gouvernement une conversation qui trahissait si -clairement l'espoir de notre mortel ennemi. Quelques semaines plus tard, -complétant cet avertissement, M. de Barante faisait connaître le piége -qu'allait nous tendre la politique russe. «Le gouvernement de -Saint-Pétersbourg, écrivait-il, entrera avec complaisance dans tous les -projets d'arrangement destinés à assurer l'état de paix... mais son -influence s'exercera à diminuer et à anéantir la nôtre. Il cherchera à -faire que tout se règle presque indépendamment de nous... Il a -l'espérance de nous tenir dans un état d'isolement pacifique, de nous -placer plus ou moins hors du cercle où pourraient se traiter les communs -intérêts de l'Europe[22].» C'était écrire, plus de quinze mois à -l'avance, l'histoire du traité du 15 juillet. - -[Note 16: Toutes les fois que les autres puissances lui parlaient -d'établir un concert sur ce sujet, le gouvernement russe faisait la -sourde oreille. (Dépêche inédite de M. de Barante à M. Molé, en date -du 17 décembre 1838.) En 1838, Méhémet-Ali ayant menacé de recourir -aux armes, lord Palmerston invita aussitôt les représentants de la -France, de l'Autriche et de la Russie à s'entendre avec lui, pour -arrêter les moyens de coercition à employer contre le pacha. En -réponse à cette communication, le gouvernement de Saint-Pétersbourg -fit notifier à Paris et à Londres, «qu'il verrait sans méfiance les -mesures prises par les puissances maritimes dans la Méditerranée, mais -que si, ce nonobstant, la Porte se trouvait menacée à Constantinople, -il pourvoirait à la sûreté de son alliée, comme il y était tenu par le -traité d'Unkiar-Skélessi». Loin donc de s'associer à une action -commune, le czar disait en quelque sorte à la France et à -l'Angleterre: «Je ne me mêlerai pas de ce que vous ferez dans la -Méditerranée; ne vous mêlez pas davantage de ce que je ferai dans la -mer de Marmara.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)] - -[Note 17: Lettre à M. Bresson.--M. de Barante ajoutait, peu après, le -6 mai 1839, dans une dépêche à M. de Montebello: «On aime mieux -attendre une époque où l'Europe, livrée à d'autres circonstances, ne -tiendrait plus, comme aujourd'hui, la puissance russe en observation, -en surveillance assidue.» (_Documents inédits._)] - -[Note 18: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février et 31 mars -1839; lettre du même à M. Bresson, 15 avril 1839. (_Documents -inédits._)] - -[Note 19: M. de Barante écrivait un peu plus tard: «M. de Nesselrode -est un de ceux qui disent le moins la vérité à l'Empereur. Son -caractère est timide; il aime son repos avant tout. Il est convaincu -de l'inutilité d'une contradiction directe; il attend que les -premières impressions se calment, se bornant à faire en sorte que la -politique de l'Empereur soit suivie avec prudence, sans détermination -trop soudaine et trop risquée.» (Lettre à M. Guizot, du 28 mai 1841. -_Documents inédits._)] - -[Note 20: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, 20 novembre 1838. -(_Documents inédits._)] - -[Note 21: Dépêche de M. de Barante à M. Molé, 13 février 1839. -(_Documents inédits._)] - -[Note 22: Cette lettre, en date du 31 mars 1839, était adressée à M. -Thiers, que M. de Barante, trompé par un faux bruit, croyait alors -être devenu ministre des affaires étrangères. M. de Barante ajoutait, -le 8 juin 1839, dans une lettre au maréchal Soult: «Déjà, plus d'une -fois, j'ai eu l'occasion de dire que le danger n'était point de voir -se former contre nous une coalition guerroyante, mais une coalition -pacifique, unie pour diminuer notre influence.» (_Documents -inédits._)] - -Le gouvernement de Vienne était au moins aussi intéressé que celui de -Londres à empêcher les Russes de dominer à Constantinople. M. de -Metternich répétait volontiers «qu'il valait mieux, pour son pays, -courir les chances d'une guerre d'extermination que de laisser la -Russie acquérir un seul village sur la rive droite du Danube[23]». En -1828 et 1829, lors de la guerre entre le czar et le sultan, le cabinet -autrichien avait proposé, sans succès il est vrai, à l'Angleterre et à -la France, de former une coalition contre la Russie, et il avait été -sur le point de se jeter seul dans la lutte pour défendre le passage -du Danube. Les échecs subis, au début de ces campagnes, par les armes -russes, n'avaient excité nulle part plus d'allégresse qu'à Vienne. -Après les événements de Juillet, M. de Metternich ne changea pas -d'avis sur Constantinople; mais une crainte plus pressante, celle de -la révolution française, effaça ou du moins domina dans son esprit -toute autre préoccupation. La Russie devant former l'arrière-garde de -la nouvelle Sainte-Alliance, il se crut obligé de la ménager. De là -ses efforts pour se persuader et pour persuader aux autres que la -politique russe était absolument changée, et que le czar avait, sur -l'Orient, les vues les plus modérées et les plus désintéressées[24]. -Quand on fut un peu éloigné de 1830, quand la monarchie de Juillet eut -donné, au dedans, des gages de sa résistance conservatrice, et se fut, -au dehors, rapprochée des puissances continentales, le chancelier -sentit renaître sa préoccupation de l'ambition moscovite. Il écouta -avec moins de méfiance notre ambassadeur, M. de Sainte-Aulaire, qui ne -manquait pas une occasion de lui démontrer l'intérêt de l'Autriche à -s'allier avec la France et l'Angleterre pour défendre l'empire ottoman -contre la Russie, et il laissa entrevoir qu'à un moment donné, il ne -refuserait peut-être pas son concours[25]. Toutefois, ce n'était -jamais dans la politique de M. de Metternich de précipiter les -événements. Bien que voyant de loin les difficultés, il aimait mieux -les attendre qu'aller au-devant, et se fiait volontiers au temps pour -les écarter ou les atténuer; sa maxime favorite était «que l'art de -guérir consistait à faire durer le malade plus que la maladie». Nul ne -pouvait donc être surpris de le voir s'unir à ceux qui cherchaient à -prolonger le plus possible le _statu quo_ en Orient. Ce n'est pas que -ce _statu quo_ lui plût complétement. Sans avoir, contre Méhémet-Ali, -la même animosité que l'Angleterre, il goûtait peu ce parvenu, dont -l'origine et les prétentions lui paraissaient avoir quelque chose de -révolutionnaire. Et surtout, il regrettait qu'en 1833, la France eût -poussé à un arrangement direct entre le sultan et le pacha, au lieu de -faire régler la question par l'entremise et sous la garantie de toutes -les puissances. «Si l'on eût suivi ce dernier système, disait-il, le -czar n'aurait pu faire de son côté le traité d'Unkiar-Skélessi.» Aussi -le désir le plus vif du chancelier autrichien, celui qu'il ne manquait -pas une occasion de témoigner dans ses conversations avec les -ambassadeurs, était d'amener les puissances à une délibération commune -sur tout ce qui regardait l'empire ottoman, et il laissait voir que, -dans sa pensée, Vienne serait le siége indiqué d'une telle conférence. - -[Note 23: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -[Note 24: Cf. plus haut, t. II, p. 359 et 364.--Faut-il croire qu'en -septembre 1833, lors de l'entrevue de Münchengraetz, la cour de Vienne -alla jusqu'à conclure secrètement avec la Russie un traité de partage -éventuel? Le fait est rapporté par MARTENS, dans un ouvrage intitulé: -_Die Russische Politik in der orientalischen Frage_, et cité par -HILLEBRAND, t. II, p. 360.] - -[Note 25: Par moments même, on eût pu croire que le cabinet de Vienne -allait tout de suite lier partie avec les puissances occidentales -contre le gouvernement de Saint-Pétersbourg; seulement, il s'arrêtait -bientôt, comme effrayé de sa hardiesse et tremblant de n'être pas -assez soutenu. C'est ainsi qu'en 1837, des difficultés s'étant élevées -entre l'Angleterre et la Russie, au sujet de la saisie, dans la mer -Noire, d'un navire anglais, le _Vixen_, M. de Metternich fit des -avances à la première de ces puissances, puis les retira, croyant -avoir lieu de douter de sa résolution. Comme on lui demandait compte -de cette volte-face: «L'Autriche, répondit-il, ne pouvait pas se -brouiller avec la Russie, pour une affaire sans valeur que -l'Angleterre elle-même ne voulait pas pousser jusqu'au bout. Soyez -certain que vous nous trouveriez au besoin, si vous aviez raison et -volonté de soutenir votre droit.» Et il disait à M. de Sainte-Aulaire: -«Les whigs sont de misérables fanfarons; jamais ils n'auront le -courage de tirer un coup de canon. Malheur à qui s'engagerait avec eux -dans une partie difficile; ils l'abandonneraient au jour du danger.» -(_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)] - -C'est ainsi que, par des raisons et avec des vues différentes, toutes -les puissances s'étaient rencontrées, depuis 1833, dans un même effort -pour contenir le sultan et le pacha. Elles y avaient réussi, tant bien -que mal, pendant six années. Paix fragile, cependant, à la merci des -coups de tête d'un furieux ou d'un ambitieux. Ce fut Mahmoud qui se -lassa le premier d'obéir à la consigne européenne. Atteint du -_delirium tremens_, ne semblant presque plus qu'un cadavre, il se -sentait mourir, mais n'en était que plus impatient d'assouvir sa -haine. Au printemps de 1839, tout indiquait qu'il allait rompre la -paix. Par son ordre, on avait levé, de gré ou de force, tout ce que -l'on avait pu trouver de soldats, et une armée considérable se massait -en Asie Mineure, dans le voisinage des territoires occupés par les -Égyptiens. À ces démarches menaçantes, Méhémet-Ali répondit en -renforçant ses troupes de Syrie, que commandait son fils Ibrahim. Il -était, au fond, ravi de voir approcher l'heure des combats; mais, -plus habile que le sultan, il ordonna aux siens de se tenir sur la -défensive. Ému de ce bruit et de ce mouvement, l'ambassadeur de France -tenta un dernier effort pour maintenir la paix: ce fut sans succès, -d'autant que lord Ponsonby, loin d'agir dans le même sens, comme l'y -obligeaient les instructions de son gouvernement, encourageait sous -main Mahmoud[26]. Celui-ci n'hésita donc pas à donner à ses généraux -l'ordre d'ouvrir les hostilités. Le 21 avril 1839, l'armée ottomane -franchissait l'Euphrate. - -[Note 26: Peu après, comme le chargé d'affaires de France à Londres se -plaignait à lord Palmerston de la conduite de lord Ponsonby en cette -circonstance, le ministre anglais se défendit en lisant les dépêches -envoyées du _Foreign Office_, qui toutes concluaient à empêcher la -guerre d'éclater. «Maintenant, ajouta-t-il, je ne saurais vous nier -que l'opinion personnelle de lord Ponsonby, opinion que je ne partage -pas, a toujours été opposée au maintien du _statu quo_ de Kutaièh; il -préférait même les partis extrêmes, comme susceptibles au moins d'un -dénouement favorable.» Lord Palmerston exprimait l'espoir, mais sans -oser rien affirmer, «que l'ambassadeur avait fait passer ses opinions -personnelles après ses instructions». (Dépêche de M. de Bourqueney au -maréchal Soult, 9 juillet 1839, citée dans les _Mémoires de M. -Guizot_.)] - - -II - -La nouvelle de l'entrée en campagne des Turcs arriva à Paris quelques -jours après la constitution du ministère du 12 mai[27]. Jamais on -n'eût eu plus besoin d'un ministre habile diplomate, politique -clairvoyant, et ayant assez d'autorité sur la Chambre pour que -celle-ci lui laissât une complète liberté d'action. Or, dans le -nouveau cabinet, le portefeuille des affaires étrangères était -attribué au maréchal Soult. On cherchait bien à présenter ce choix -comme une satisfaction aux susceptibilités patriotiques, tant -échauffées par les débats de la coalition. Dans une déclaration lue le -13 mai, lorsque le cabinet se présenta pour la première fois devant -les Chambres, on faisait dire au maréchal: «Messieurs, en consacrant -mon dévouement au service du Roi, dans un nouveau département où les -questions d'honneur national ont tant de prépondérance, je n'ai pas -besoin de vous assurer que la France retrouvera toujours, dans les -discussions de si chers intérêts, les sentiments du vieux soldat de -l'Empire, qui sait que le pays veut la paix, mais la paix noble et -glorieuse.» Ce n'étaient guère là que des phrases de rhétorique, plus -compromettantes au dehors, qu'elles n'avaient de portée sérieuse au -dedans. La vérité est que le maréchal, de grande autorité dans les -choses militaires, connaissait mal les affaires diplomatiques, avait -peu d'aptitude pour les traiter, encore moins pour les exposer et les -discuter à la tribune. Nul de ses collègues ne se trouvait, par son -passé, en position de le suppléer. Restait, il est vrai, le Roi, et le -sentiment général était que la composition du cabinet lui avait livré -toute la politique extérieure[28]. S'il en eût été franchement ainsi, -les choses, à ne considérer que le point de vue diplomatique, n'en -eussent pas plus mal marché. Seulement, comme nous aurons occasion de -l'observer, Louis-Philippe avait trop à compter avec les -susceptibilités alors si éveillées de la Chambre à l'endroit du -pouvoir personnel, pour exercer à son aise la direction que le -ministre lui eût volontiers abandonnée. Cette Chambre, bientôt, ne -prétendra pas moins que la couronne suppléer à l'incompétence du -maréchal. Le rôle que le ministre n'était pas en état de jouer se -trouvera donc partagé et comme tiraillé entre deux ingérences -contraires. Là sera, non pas la cause unique, mais l'une des causes -des erreurs commises dans la question d'Orient. Au début, toutefois, -et alors que l'attention du public n'était pas encore éveillée, -l'influence du Roi put s'exercer assez librement, et les premières -démarches de notre diplomatie furent arrêtées sous son inspiration -manifeste[29]. - -[Note 27: Rappelons la composition de ce cabinet: le maréchal Soult, -ministre des affaires étrangères et président du conseil; M. Duchâtel, -ministre de l'intérieur; M. Teste, de la justice; M. Passy, des -finances; M. Villemain, de l'instruction publique; M. Dufaure, des -travaux publics; M. Cunin Gridaine, du commerce; le général Schneider, -de la guerre; l'amiral Duperré, de la marine.] - -[Note 28: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 18 septembre 1839: «La -politique extérieure est aujourd'hui purement et simplement celle du -Roi». (_Documents inédits._)--Un diplomate prussien disait de son -côté: «On ne doit attacher aucune importance à ce que dit le maréchal, -jusqu'à ce qu'il ait pris les ordres du Roi.» (HILLEBRAND, _Geschichte -Frankreichs_, t. II, p. 371.)] - -[Note 29: Ajoutons que, dans les bureaux mêmes de son ministère, le -maréchal Soult possédait un employé supérieur qui devait, sans bruit, -sans faste, faire une bonne partie de la besogne du ministre: c'était -le directeur des affaires politiques, M. Desages, homme de grande -expérience et ayant précisément accompli une partie de sa carrière -dans les postes du Levant.] - -Tout d'abord, afin de prévenir, s'il en était temps encore, le choc -des troupes en marche ou au moins d'en limiter les conséquences, le -maréchal Soult fit partir deux de ses aides de camp, l'un pour -Constantinople, l'autre pour Alexandrie, avec mission de réclamer la -suspension des hostilités et d'en porter l'ordre aux deux armées. En -même temps, afin de marquer que la France entendait tenir sa place -dans le drame qui commençait, on déposa à la Chambre, le 25 mai, une -demande de crédit de 10 millions à affecter au développement des -armements maritimes. Ce n'étaient là que des mesures préliminaires. Il -fallait, en outre, arrêter la direction qui serait donnée à notre -politique dans cette crise si complexe. Le gouvernement estima que -l'intérêt premier, celui auquel tous les autres devaient être -subordonnés, était d'empêcher que la Russie n'intervînt seule à -Constantinople, en vertu du traité d'Unkiar-Skélessi. Il estima -également que la meilleure manière de sauvegarder cet intérêt était de -faire de la question d'Orient une question européenne, en invitant -toutes les grandes puissances à se concerter pour garantir ensemble -l'indépendance de l'empire ottoman et résoudre les difficultés avec -lesquelles cet empire se trouvait aux prises. Si la Russie entrait -dans ce concert, elle renoncerait d'elle-même à son protectorat -exclusif; si elle n'y entrait pas, elle se trouverait isolée en face -de l'Europe. Les résultats à attendre de cette politique dépassaient -même de beaucoup la question particulière de Constantinople, si -importante qu'elle fût en elle-même. Il ne s'agissait, en effet, de -rien moins que de substituer un nouveau classement des puissances à -l'espèce de Sainte-Alliance qui s'était essayée tant de fois à -renaître depuis 1830; d'effacer les dernières traces de l'état de -suspicion où la révolution de Juillet avait placé la France; de faire -rentrer celle-ci dans le concert européen, non par grâce et à la -dernière place, mais avec un rôle ouvertement initiateur; de rouvrir -enfin une ère de libres combinaisons internationales où nous aurions -le choix de nos amis et, par cela même, la possibilité de faire payer -notre amitié. Et, pour ajouter à ces avantages de haute politique la -saveur d'une sorte de vengeance, le gouvernement qui allait se trouver -acculé entre l'isolement et la capitulation, était précisément ce -gouvernement russe qui, depuis dix ans, se montrait le plus implacable -ennemi de la monarchie de Juillet; nous nous disposions à retourner -contre lui la coalition qu'il avait cherché à former contre nous. - -Nul doute que le Roi, avec son habituelle perspicacité, n'ait eu la -vue nette de tous ces avantages, et que ceux-ci n'aient été la raison -déterminante de la direction donnée à la politique de la France. -S'était-il aussi bien rendu compte d'une autre conséquence de cette -politique? Du moment où nous demandions à l'Europe de s'emparer de la -question orientale, nous ne pouvions lui soustraire le règlement des -rapports entre le sultan et son vassal. Or il ne fallait pas -s'attendre que ce dernier rencontrât, chez toutes les puissances, la -faveur que nous lui portions; on ne devait pas ignorer quelles -étaient, à son égard, la froideur de l'Autriche et l'animosité de -l'Angleterre. Sans doute, ces dispositions ne mettaient pas en péril -l'existence politique du pacha. Nous étions assurés d'obtenir pour lui -l'hérédité en Égypte,--ce qui était l'essentiel,--et même une part -plus ou moins considérable de la Syrie. Mais quelle serait l'étendue -de cette dernière concession? C'était sur ce point que nous pouvions -avoir à compter avec les résistances des autres puissances. Le -gouvernement français y avait-il songé? Entendait-il s'engager à fond -pour triompher de ces résistances, ou bien, tout en se disposant à -plaider la cause du pacha, avait-il pris d'avance son parti de ne pas -tout obtenir? Autant d'interrogations qu'il fallait se poser à -soi-même et auxquelles il importait de répondre nettement, car de -cette réponse dépendait la politique à suivre. - -De deux choses l'une.--Estimait-on que l'honneur et l'intérêt de la -France lui imposaient de soutenir quand même toutes les prétentions de -Méhémet-Ali? Alors il fallait se garder d'instituer nous-mêmes le -tribunal qui devait nous donner tort; au lieu de provoquer la -délibération commune des puissances, notre jeu était plutôt de les -désunir; au lieu de nous acharner contre la Russie, nous devions lui -proposer de faire part à deux, autant, du moins, que le permettaient -les préventions du czar. C'était la politique que prônait le parti -légitimiste[30], et il semblait parfois que lord Palmerston craignît -de nous la voir suivre[31].--Estimait-on, au contraire, qu'agrandir un -peu plus le domaine asiatique de Méhémet-Ali n'était point, pour la -France, un avantage comparable à celui qu'elle trouverait à écarter la -Russie de Constantinople, à détruire ce qui restait de la -Sainte-Alliance et à rentrer avec éclat dans la politique européenne? -Alors il fallait prendre envers soi-même la résolution de laisser -toujours à son rang secondaire la question de Syrie, et de ne pas -mettre, pour elle, en péril le concert des puissances contre la -Russie. À l'appui d'une telle conduite, on pouvait invoquer un -précédent: lors de la constitution du royaume de Grèce, le -gouvernement de la Restauration eût désiré faire attribuer au nouveau -royaume la Thessalie et Candie; il y avait renoncé devant la -résistance des autres puissances, et s'était tenu pour satisfait -d'avoir obtenu le principal. Il y avait là deux politiques distinctes, -opposées, l'une que l'on eût pu appeler égyptienne, l'autre -européenne. On était libre de prendre l'une ou l'autre. La seconde -était, à notre avis, la plus honnête, la plus profitable, la plus -facile, la moins dangereuse; elle était même la seule praticable, -étant données les dispositions personnelles du czar. Mais, en tout -cas, il fallait choisir entre les deux. Viser à cumuler les avantages -de l'une et de l'autre, c'était risquer de n'en obtenir aucun. -Prétendre faire échec, en même temps, à la Russie en Turquie et à -l'Angleterre en Égypte, c'était s'exposer à ce que ces deux puissances -s'unissent contre nous. - -[Note 30: Voir, entre autres, le discours du duc de Noailles à la -Chambre des pairs, le 6 janvier 1840.] - -[Note 31: Lord Palmerston écrivait, le 8 juin 1838, à lord Granville, -ambassadeur d'Angleterre à Paris: «Il ne faut pas oublier que le grand -danger pour l'Europe est la possibilité d'une combinaison entre la -France et la Russie; elle rencontre à présent un obstacle dans les -sentiments personnels de l'empereur; mais il peut ne pas en être -toujours ainsi.» (BULWER, t. II, p. 235.)] - -En mai 1839, au moment où il fut surpris par l'entrée en campagne des -Turcs, le gouvernement français ne pouvait pas se rendre compte, avec -autant de précision que nous le faisons après coup, de l'alternative -en face de laquelle il se trouvait placé et du choix qu'il avait à -faire. La vérité est qu'à cette heure, il était à peu près -exclusivement préoccupé du péril, qui lui paraissait imminent, de -l'intervention de la Russie à Constantinople. Il ne songeait qu'à y -parer et à saisir cette occasion de faire acte de politique -européenne, sans se demander bien nettement ce que deviendrait la -question égyptienne, quelles contradictions il y rencontrerait, et -jusqu'à quel point il devrait y tenir tête ou y céder. Dans son -application à former le concert européen, il n'avait pas renoncé au -reste, mais il l'avait momentanément perdu de vue. D'ailleurs, il -s'était fait, comme presque tout le monde alors, une telle idée de la -puissance du pacha, de l'impossibilité où l'on serait de le réduire -par la force, qu'il croyait pouvoir compter sur cette impossibilité -pour obliger les puissances à en passer, bon gré mal gré, par toutes -les exigences de son client. - -Le concert européen parut d'abord s'établir avec une facilité bien -faite pour encourager le gouvernement du roi Louis-Philippe dans la -voie qu'il avait choisie. À la nouvelle que les hostilités -recommençaient en Orient, lord Palmerston s'était mis aussitôt en -rapport avec notre chargé d'affaires[32], et avait témoigné un vif -désir de s'entendre avec la France. Lui aussi se montrait, avant tout, -soucieux de prévenir l'application du traité d'Unkiar-Skélessi, de -réduire la Russie à un «rôle auxiliaire», et de «l'enfermer dans les -limites d'une action commune[33]». On se mit d'accord sur la force -respective des flottes française et anglaise à envoyer dans le Levant -et sur les instructions à donner aux amiraux pour arrêter les -hostilités. Une question plus délicate était de savoir ce qu'il y -aurait à faire si les Russes, appelés par la Porte, arrivaient tout à -coup à Constantinople pour protéger le sultan contre le pacha. Après -quelques pourparlers, on convint que, dans ce cas, les escadres -alliées devaient paraître aussi dans le Bosphore, en amies, si le -sultan, mis en demeure, acceptait ce secours, de force, s'il le -refusait. Dans son ardeur, le gouvernement français ne manifestait -qu'une crainte, c'était que le cabinet anglais ne fût pas assez décidé -contre la Russie[34]. Lord Palmerston était ravi de de nous trouver en -ces dispositions. «_Soult is a jewell_[35]», écrivait-il à son -ambassadeur à Paris. Du reste, les négociations se poursuivaient dans -des conditions de cordialité et d'intimité auxquelles le chef du -_Foreign Office_ ne nous avait pas, depuis quelque temps, accoutumés. -«Nous nous entendons sur tout, disait-il au chargé d'affaires de -France... Ce n'est pas la communication d'un gouvernement à un autre -gouvernement; on dirait plutôt qu'elle a lieu entre collègues, entre -les membres d'un même cabinet[36].» De son côté, le maréchal se -déclarait aussi «très-satisfait des rapports qu'il avait avec le -gouvernement britannique,» et se félicitait de voir «tout se faire -d'accord, à Londres et à Paris[37]». Seulement, lord Palmerston se -montrait moins empressé, quand notre gouvernement lui parlait de faire -appel aux autres puissances; sans oser s'y refuser, il laissait voir -qu'il se fût volontiers borné à l'action commune de l'Angleterre et de -la France[38]. Or c'est ce même ministre qui devait bientôt se servir -contre nous du concert dont, au début, nous provoquions, presque -malgré lui, la formation[39]. - -[Note 32: C'était M. de Bourqueney qui remplaçait l'ambassadeur, le -général Sébastiani, en congé pour cause de santé.] - -[Note 33: Dépêche de M. de Bourqueney, 25 mai 1839. (_Mémoires de M. -Guizot_, _Pièces historiques_.)] - -[Note 34: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M. -Guizot_, _Pièces historiques_.)] - -[Note 35: «Soult est un bijou.» Lettre du 19 juin 1839. (BULWER, t. -II, p. 258.)] - -[Note 36: Dépêche de M. de Bourqueney, du 20 juin 1839. (_Mémoires de -M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] - -[Note 37: Lettre du maréchal Soult à M. de Barante, 28 juin 1839. -(_Documents inédits._)] - -[Note 38: Dépêche de M. de Bourqueney, 17 juin 1839. (_Mémoires de M. -Guizot_, _Pièces historiques_.)] - -[Note 39: Un peu plus tard, le 3 octobre 1840, M. Thiers disait dans -sa réponse à un _Memorandum_ du cabinet anglais: «Lord Palmerston se -rappellera sans doute qu'il était moins disposé que la France à -provoquer le concours général des cinq puissances; et le cabinet -français ne peut que se souvenir, avec un vif regret, en comparant le -temps d'alors au temps d'aujourd'hui, que c'était sur la France -surtout que le cabinet anglais croyait pouvoir compter pour assurer le -salut de l'empire turc.»] - -À Vienne, au contraire, l'idée du concert européen plaisait fort. -C'est de là même, à vrai dire, qu'elle était partie. Aussitôt informé -des événements d'Orient, le 18 mai 1839, M. de Metternich s'était mis -en rapport avec les ambassadeurs de France et d'Angleterre. Il -proposait de «terminer le différend du sultan et du pacha au moyen -d'un arrangement dicté par les cinq puissances, garanti par elles et -qui leur assurerait, à l'avenir, un droit égal d'intervention dans les -affaires de l'empire ottoman». Comme base de cet arrangement, il -indiquait le maintien des avantages viagers déjà concédés, en 1833, à -Méhémet-Ali, et en outre l'hérédité de l'Égypte assurée à son fils -Ibrahim. Il déclarait d'ailleurs «n'attacher qu'une importance -secondaire à cette partie de la question, qu'il appelait -_turco-égyptienne_, et acceptait d'avance ce que la France et -l'Angleterre proposeraient d'un commun accord sur ce chef»; il -ajoutait que «son intérêt principal s'attachait à la question -_européenne_ proprement dite, c'est-à-dire au mode de l'intervention -collective des grandes puissances et au moyen d'assurer cinq tuteurs, -au lieu d'un, à l'empire ottoman». En attendant, et pour donner tout -de suite une marque publique de son accord avec les deux puissances -maritimes, il se montrait disposé à joindre à leurs flottes une -frégate autrichienne. Sans doute il ne se dissimulait pas que des -objections étaient à prévoir de la part de la Russie; mais il se -flattait d'en triompher, et affectait de se porter fort des -dispositions conciliantes du czar. Enfin, et ce n'était pas le point -auquel il tenait le moins, il témoignait son désir que la conférence -se réunît à Vienne[40]. Le gouvernement français ne pouvait que faire -bon accueil à ces ouvertures. Il s'employa à faire accepter Vienne par -l'Angleterre, qui y avait quelque répugnance[41]. Par contre, il -demanda à l'Autriche de s'associer aux mesures projetées par les deux -puissances occidentales pour le cas où les Russes seraient appelés à -Constantinople[42]. Une telle démarche effarouchait bien un peu la -timidité de M. de Metternich et ses habitudes de ménagement, presque -de «courtisanerie» envers le czar[43]; il redoutait de manifester aux -autres et de s'avouer à lui-même aussi nettement et d'aussi bonne -heure son opposition à la Russie: c'est pourquoi, sans refuser ce -qu'on lui demandait, il cherchait à gagner un peu de temps. À -l'ambassadeur de France, qui le pressait: «Ce serait, répondait-il, un -procédé malhabile et offensant pour le czar, que de ne pas attendre sa -réponse; avant de marcher à trois, nous ne devons rien négliger pour -nous mettre tous les cinq ensemble[44].» Si l'on tient compte de la -politique suivie par l'Autriche depuis dix ans, n'était-ce pas déjà -beaucoup de lui voir accepter, fût-ce comme une éventualité, ce projet -de «marcher à trois»? En somme, on pouvait dès lors regarder comme -très-probable que le cabinet de Vienne suivrait la France et -l'Angleterre, pourvu que celles-ci demeurassent unies et lui -donnassent une impulsion vigoureuse[45]. - -[Note 40: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi -_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 368 à 370, 472 et 476, et -dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 13 juin 1839. (_Mémoires -de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] - -[Note 41: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 20 juin 1839. -(_Ibid._)] - -[Note 42: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 28 juin -1839. (_Documents inédits._)] - -[Note 43: «M. de Metternich a eu constamment, depuis dix ans, un luxe -de ménagements et presque de courtisanerie envers l'empereur Nicolas.» -(Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, 28 mai 1841. _Documents -inédits._)] - -[Note 44: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire._] - -[Note 45: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 17 juillet 1839. -(_Documents inédits._)] - -À Berlin, où l'on était habitué à prendre pour guides l'Autriche et la -Russie, on désirait se compromettre le moins possible dans une -question qui menaçait de diviser ces deux puissances et qui -n'intéressait pas directement la Prusse. Aussi M. de Werther, qui -avait succédé à M. Ancillon comme ministre des affaires étrangères, -répétait-il volontiers que son gouvernement «n'avait aucun moyen -d'influence sur la solution de cette question», et qu'en cette matière -«il n'y avait que quatre grandes puissances». Toutefois, en réponse à -nos ouvertures, il se montra favorable à l'idée de provoquer une -entente générale pour le règlement des affaires d'Orient[46]. - -[Note 46: Dépêche de M. Bresson au maréchal Soult, 11 juin 1839, et du -maréchal Soult à M. de Barante, 20 août 1839. (_Documents inédits._)] - -À la vue du concert qui s'établissait en dehors de lui et -éventuellement contre lui, le gouvernement russe paraissait fort -embarrassé. Comme l'écrivaient notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg -et nos autres agents diplomatiques, ce gouvernement ne semblait pas -plus que dans les années précédentes «prêt pour les partis extrêmes»; -loin d'être disposé à braver «une rupture avec l'Europe occidentale», -il redoutait l'occasion de «reprendre une attitude militaire sur le -Bosphore». Seulement, il lui était singulièrement mortifiant de -consentir à délibérer avec les autres puissances sur les affaires de -l'empire ottoman, «d'arriver le dernier dans une transaction commune», -et de renoncer ainsi à la prédominance, à la suzeraineté exclusive -qu'il croyait s'être assurées à Constantinople. Aussi cherchait-il à -reculer le plus possible le moment d'un sacrifice pénible, et il -regardait tout autour de lui s'il ne découvrirait pas quelque moyen -d'y échapper. Au cas où ce moyen ne se présenterait pas, où l'Europe, -demeurant unie, continuerait à le placer dans l'alternative de -l'isolement ou de la capitulation, il était dès à présent décidé à ne -pas risquer l'isolement. Il ne s'en cachait pas, et tous les cabinets -se croyaient fondés à attendre, d'un jour à l'autre, son adhésion à la -conférence projetée à Vienne[47]. - -[Note 47: Correspondance inédite de M. de Barante, confirmée par les -correspondances également inédites de M. de Sainte-Aulaire, -ambassadeur à Vienne, de M. Bresson, ministre à Berlin, et par les -dépêches de M. de Bourqueney, chargé d'affaires à Londres.--Voy. aussi -les documents émanés des agents anglais. (_Correspondence relative to -the affairs of the Levant._)] - -Telle était la situation en juillet 1839. Le gouvernement français se -félicitait du prompt résultat de ses opérations diplomatiques. Heureux -d'avoir «bridé» et «intimidé» la Russie,--c'étaient les expressions -mêmes du maréchal Soult,--d'avoir retourné contre elle la coalition, -et d'avoir repris, dans le concert européen, un rôle directeur auquel -il n'était pas habitué, il croyait tenir le succès[48]. Et cependant, -à y regarder d'un peu près, on eût pu déjà entrevoir le point faible -de sa politique: c'était la question égyptienne. Dès leurs premières -communications, les deux cabinets de Londres et de Paris avaient -exprimé sur ce sujet des vues divergentes: celui-là indiquant -très-nettement son intention de réduire Méhémet-Ali à l'Égypte -héréditaire, celui-ci désirant qu'on lui accordât en outre presque -toute la Syrie; le premier fort empressé à proposer des mesures -coercitives contre le pacha, le second ne voulant procéder que par -conseils bienveillants[49]. Sans doute les deux gouvernements, alors -principalement préoccupés de faire échec à la Russie, évitaient l'un -et l'autre d'insister sur ce dissentiment, affectaient de le -considérer comme secondaire, et témoignaient pleine confiance dans -l'entente finale. Mais nul indice que l'un dût se résigner à céder à -l'autre, et en réalité le conflit n'était qu'ajourné. Vainement, au -milieu de juillet, la France et l'Angleterre semblaient-elles affirmer -de nouveau leur entier accord par une déclaration identique en faveur -de «l'intégrité et de l'indépendance de l'empire ottoman[50]»; on -pouvait facilement se rendre compte que ces mots n'avaient pas pour -chacune le même sens: l'une voyait dans la garantie d'intégrité un -obstacle au démembrement réclamé par Méhémet-Ali; pour l'autre, cette -intégrité n'était stipulée qu'à l'encontre des puissances étrangères, -de la Russie notamment, et ne se trouvait nullement atteinte par des -arrangements intérieurs entre le suzerain et le vassal. Ces -contradictions, plus ou moins latentes, n'échappaient pas aux autres -puissances. M. de Metternich en sentait sa confiance du premier moment -toute troublée. Aussi interrogeait-il souvent, avec une curiosité -inquiète, notre ambassadeur sur les rapports des cabinets de Paris et -de Londres. «Êtes-vous bien sûr, lui disait-il, qu'ils s'entendent -parfaitement?» Et, comme M. de Sainte-Aulaire le lui affirmait: «Je -crains, répondait-il, que vous ne soyez mal informé, et ce serait un -grand malheur; jamais leur union n'a été plus nécessaire[51].» Fait -grave, la Russie s'apercevait du dissentiment près d'éclater entre ses -adversaires; elle en était d'ailleurs informée par l'Angleterre -elle-même. Au commencement de juillet, lord Palmerston, dont -l'ancienne animosité contre le pacha se réveillait à mesure qu'il -avait moins peur de la Russie, s'était mis en campagne pour faire -agréer aux divers cabinets ses vues sur la nécessité de faire -restituer la Syrie au sultan. Il s'était adressé non-seulement à -Vienne et à Berlin, mais à Saint-Pétersbourg[52], au risque, comme le -lui reprochait un peu plus tard le maréchal Soult, de donner à -entendre qu'il cherchait là un point d'appui contre la France[53]. Le -czar n'avait ni parti pris, ni intérêt direct dans la question -égyptienne. «Un peu plus, un peu moins de Syrie donné ou ôté au pacha, -nous touche peu», disait M. de Nesselrode. Mais ce qui touchait, au -contraire, beaucoup le gouvernement russe, c'était de dissoudre la -coalition qui se formait contre lui. Il comprit tout de suite qu'en -appuyant les vues de l'Angleterre, il aurait chance de la séparer de -la France, et résolut dès lors de diriger ses efforts de ce côté. Tout -à l'heure, il était découragé, résigné à céder, de plus ou moins -mauvaise grâce, devant l'union des puissances. Après la communication -de l'Angleterre, il se sent tout ranimé, ne songe plus à capituler, -reprend le verbe haut, ajourne son adhésion aux communications des -autres cabinets, et s'apprête à enfoncer le coin dans la fissure qui -vient de lui être signalée. Au gouvernement français de ne pas fournir -à cette tactique ennemie l'occasion cherchée, de ne pas tomber dans le -piége qu'on va lui tendre. Il en est temps encore: rien n'est -sérieusement compromis. À Paris, d'ailleurs, on doit être sur ses -gardes; les avertissements n'ont pas manqué. Dès le 8 juin, M. de -Barante écrivait de Saint-Pétersbourg au maréchal Soult: «Il ne faut -pas douter que le gouvernement du czar ne promette à l'Angleterre -quelques avantages pour la décider à mettre tous ses intérêts à part -des nôtres.» Et peu de jours après, le 29 juin, M. de Sainte-Aulaire -signalait de Vienne «la manoeuvre de la Russie, qui s'efforçait, par -tous les moyens, de séparer de nous notre plus utile allié[54].» - -[Note 48: Lettre du maréchal Soult au roi Louis-Philippe, 21 juillet -1839. (_Documents inédits._)] - -[Note 49: Dépêches de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 24 mai, 17 -et 20 juin, 27 juillet 1839, et dépêches du maréchal Soult à M. de -Bourqueney, 30 mai, 17 et 28 juin de la même année. (_Mémoires de M. -Guizot_, _Pièces historiques_.)] - -[Note 50: Dépêche du maréchal Soult, 17 juillet 1839, et réponse de -lord Palmerston, en date du 22 juillet. (_Mémoires de M. Guizot_, -_Pièces historiques_.)] - -[Note 51: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._--Cf. aussi les -_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 370, et une dépêche du -maréchal Soult à M. de Bourqueney, en date du 1er août 1839. -(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] - -[Note 52: Dépêche inédite de M. de Barante au maréchal Soult, en date -du 20 juillet 1839, et _Correspondence relative to the affairs of the -Levant_.] - -[Note 53: Dépêche du maréchal Soult, 1er août 1839, et de M. de -Bourqueney, 3 août. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] - -[Note 54: _Documents inédits._] - - -III - -Le ministère qui dirigeait les affaires de la France était-il en état -de tenir compte de ces avertissements? Le moment est venu de se -demander quelle était sa situation en présence des partis. Aussi bien, -concurremment avec le prologue de la crise extérieure, se développait -alors ce qu'on pourrait appeler l'épilogue de la crise intérieure. La -France n'était pas entièrement débarrassée du mal parlementaire dont -elle avait souffert depuis trois ans, et qui venait d'avoir son accès -le plus violent dans la coalition de 1839. Ce mal était sans doute -moins aigu; il s'atténuait par l'effet même de la lassitude; mais il -n'avait pas disparu, et il allait avoir son contre-coup sur les -difficultés du dehors. - -À en juger par l'accueil que lui fit tout d'abord la presse, le -ministère formé par le maréchal Soult dans la hâte et l'inquiétude -d'un jour d'émeute, semblait avoir beaucoup d'ennemis et point ou peu -d'amis. Tous les journaux de centre gauche et de gauche, mortifiés de -l'avortement de la coalition, reprochaient violemment à -l'administration nouvelle de n'être pas plus parlementaire que celle -du 15 avril et de n'avoir aucune indépendance à l'égard de la -couronne. Quant aux feuilles conservatrices, telles que le _Journal -des Débats_ et la _Presse_, elles ne pardonnaient pas au cabinet -d'être composé presque entièrement d'anciens adversaires de M. Molé; -pour ne pas paraître chercher une nouvelle crise, elles évitaient de -faire une opposition ouverte, mais ne cachaient ni leur ressentiment, -ni leur méfiance. «Nous surveillerons le ministère, disait le _Journal -des Débats_, c'est notre devoir; nous examinerons ses actes avec une -attention sévère.» Peut-être cette sévérité était-elle augmentée par -la résolution que le cabinet avait prise, un peu naïvement, de -supprimer toutes les subventions aux journaux. - -Si les partis trahissaient ainsi, dans la presse, leur hostilité ou -leur humeur, ce n'est pas qu'ils eussent la volonté et le pouvoir de -conformer leur conduite à leur langage, et que le ministère courût le -danger de sombrer en sortant du port. La nécessité de salut public, -sous l'empire de laquelle il s'était formé, le protégeait contre un -accident trop prochain; elle lui donnait, sinon une autorité, au moins -une sécurité temporaire que ses propres forces n'eussent pas suffi à -lui assurer; elle imposait à ses adversaires une trêve que leur -passion n'eût peut-être pas volontairement consentie. Au lendemain de -cette longue crise dont le pays avait désespéré de voir le terme, qui -eût osé prendre sur soi d'en rouvrir une nouvelle? La coalition avait, -pour un moment, discrédité toute opposition. Les partis, d'ailleurs, -étaient eux-mêmes trop honteux du spectacle qu'ils venaient de donner, -trop las de leurs efforts sans résultat, ils se sentaient trop -impuissants par leurs divisions, pour être bien impatients d'entrer de -nouveau en campagne. Ajoutez, enfin, que la modestie du cabinet -n'offusquait aucun amour-propre, que son apparence provisoire ne -décourageait aucune ambition, et l'on comprendra comment, sans avoir -guère d'amis, il ne courait cependant aucun danger immédiat. - -M. Guizot appuyait ouvertement le cabinet et mettait même une sorte -d'affectation à se proclamer satisfait. Non, sans doute, qu'il trouvât -les doctrinaires suffisamment partagés avec l'unique portefeuille de -M. Duchâtel, ou que l'administration nouvelle lui parût vraiment -«parlementaire» au sens de la coalition. Mais, comprenant que, depuis -un an, il avait fait fausse route, il subordonnait tout au besoin de -regagner les bonnes grâces du Roi et la confiance des conservateurs. -Louis-Philippe, chez lequel une expérience quelque peu sceptique et -dédaigneuse ne laissait guère de place aux longs ressentiments, -semblait devoir se prêter sans difficulté à ce rapprochement: déjà il -témoignait à M. Guizot qu'il lui savait gré d'avoir aidé à la -formation du cabinet. Les conservateurs paraissaient moins prompts à -pardonner ce qu'ils appelaient la trahison du chef des doctrinaires; -celui-ci sentait que le temps seul atténuerait cette rigueur, et qu'en -attendant il devait se tenir à l'écart, ne manifester aucune humeur -d'être hors du pouvoir, aucune impatience d'y revenir, aucune -hésitation à servir gratuitement la cause conservatrice[55]. Il -accepta virilement les conditions de cette sorte de pénitence: -peut-être n'y voyait-il pas seulement une habileté nécessaire, mais -aussi une légitime expiation. Plus d'un symptôme révèle alors, dans ce -noble esprit, une tristesse intime, un regret poignant de la faute -commise. Il avait l'âme trop hautaine pour en faire confidence au -public, mais assez délicate pour en souffrir. Ses amis n'étaient pas -sans entrevoir parfois quelque chose de cette souffrance[56]. Il -trouva, du reste, un moyen d'occuper et d'intéresser la retraite -momentanée à laquelle il était condamné. Sur la demande des éditeurs -américains de la correspondance de Washington, il entreprit une étude -sur le fondateur de la république des États-Unis. Les jouissances de -l'historien le distrayaient et le consolaient des déboires du -politique. Heureux ceux qui, en se livrant aux hasards, trop souvent -trompeurs, de la vie publique, ont gardé le culte des lettres! -Celles-ci, du moins, ne les trompent pas. - -[Note 55: M. Guizot a écrit dans ses _Mémoires_: «Il me fallut -beaucoup de temps et d'épreuves pour reprendre la confiance du parti -de gouvernement et toute ma place dans ses rangs». (T. IV, p. 312.)] - -[Note 56: Lettre de M. de Barante à M. Bresson, en date du 14 avril -1840. (_Documents inédits._)] - -Tout autre se trouvait être l'état d'esprit de M. Thiers. Après la -victoire électorale des coalisés, il s'était cru maître de la -situation; il n'avait alors ménagé personne, ni le Roi, ni les -doctrinaires, ni l'ancienne majorité, se passant tous ses caprices, -rompant, sans se gêner, les combinaisons qu'il avait acceptées la -veille, persuadé qu'il finirait toujours par imposer sa dictature -morale à la couronne et à la Chambre. À ce jeu, il avait manqué le -pouvoir, brisé la coalition, démembré son propre parti et abouti à un -ministère fait, pour une bonne part, avec ses propres amis, sans lui, -malgré lui, presque contre lui. À cette déception cruelle, s'ajouta -une mortification qui ne lui fut pas moins sensible. La Chambre devait -nommer un président en remplacement de M. Passy, devenu ministre. Les -gauches portèrent M. Thiers. Les doctrinaires, le centre et les -dissidents du centre gauche lui opposèrent l'un de ces derniers, M. -Sauzet, que le ministère parut appuyer. C'était à peu près la -répétition de ce qui s'était passé naguère, lors de la nomination de -M. Passy. Après un premier scrutin sans résultat, M. Sauzet l'emporta -par 213 voix contre 206[57]. Les doctrinaires, heureux de voir ainsi -rétablir la vieille majorité conservatrice et d'y avoir repris leur -place, s'appliquèrent à grossir l'événement, et, pour compromettre le -ministère, lui attribuèrent dans le succès plus de part peut-être -qu'il n'en avait eu[58]; ils le louèrent d'avoir débuté, non par une -concession à la gauche, comme M. Molé au 15 avril, mais en luttant -contre elle et en ralliant l'ancien parti de la résistance; ce qui -faisait dire à M. Duvergier de Hauranne, moins satisfait, pour son -compte, de cette rupture avec M. Thiers: «Le ministère du 15 avril -était un cabinet de centre droit fait contre M. Guizot; le ministère -du 12 mai est un cabinet de centre gauche fait contre M. Thiers[59].» - -[Note 57: 14 mai 1839.] - -[Note 58: On n'était même pas assuré que tous les ministres députés -eussent voté pour M. Sauzet.] - -[Note 59: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -M. Sauzet devait occuper jusqu'à la chute de la monarchie le fauteuil -présidentiel sur lequel il prenait place le 14 mai 1839. Il avait -trente-neuf ans. Sa fortune politique avait été assez rapide. En 1830, -son nom n'était guère connu hors de Lyon, quand un éloquent et -pathétique plaidoyer en faveur de M. de Chantelauze, dans le procès -des ministres de Charles X, le rendit tout à coup célèbre. On lui -supposait alors des attaches ou au moins des sympathies légitimistes, -et quand, nommé député en 1834, il se présenta aux Tuileries, les amis -de la monarchie de Juillet se réjouirent de cette démarche comme d'une -conversion. On le vit aussitôt prendre rang parmi les orateurs -distingués de la Chambre, sans retrouver cependant l'étonnant succès -de son discours devant la Cour des pairs. Il avait l'élocution facile -et riche, l'argumentation ample et habile, beaucoup de mémoire et de -présence d'esprit, l'organe sonore, le geste noble, l'oeil clair et -doux, le front développé. C'était ce qu'on appelle une belle parole, -trop pompeuse dans les morceaux à effet, mais élégante et claire dans -les questions d'affaires. Il rappelait parfois M. de Martignac, avec -moins de grâce séductrice, mais avec plus d'abondance et de couleur. -Son renom était surtout celui d'un rapporteur émérite, apte à exposer -disertement les questions les plus ardues, à soutenir sans fatigue et -à résumer avec limpidité les débats les plus compliqués. Esprit -ouvert, sans beaucoup de fixité, quoique honnête et droit, plus souple -qu'énergique, n'ayant pas toujours une grande originalité, mais -sachant comprendre et s'approprier les idées des autres, naturellement -modéré, bienveillant et désirant être payé de retour, on lui eût -presque reproché de manquer d'angles, et il laissait ainsi parfois -l'impression d'une certaine mollesse dans la forme comme dans le fond. -Son attitude parlementaire avait été d'abord assez flottante: orateur -et candidat ministériel du tiers parti, et cependant rapporteur de la -loi de septembre sur la presse; collègue de M. Thiers dans le -ministère du 22 février, son lieutenant dans l'opposition, et, peu -après, son concurrent heureux à la présidence de la Chambre. Une fois -arrivé au fauteuil, il se fixa du côté de la majorité conservatrice -qui l'y avait porté. La dignité morale de sa vie, l'affabilité de son -caractère, ce je ne sais quoi qui était le contraire d'un esprit -entier et absolu, sa facilité de parole, ses dons de mémoire, de -clarté et d'assimilation, convenaient à ses nouvelles fonctions dans -les temps tranquilles. Mais ces qualités suffiraient-elles à l'heure -des grandes crises? - -Être battu par M. Sauzet parut fort dur à M. Thiers, et son animosité -contre le cabinet s'en trouva encore accrue. «Si l'on a pu croire un -moment, écrivait un témoin, que M. Thiers garderait d'abord une -attitude expectante, cette illusion s'est bientôt évanouie. Rien -n'égale, à ce qu'on assure, la violence de ses propos et de ceux de -son déplorable entourage[60].» Il agissait surtout au moyen de la -presse, dont l'importance s'était accrue par la désorganisation même -des partis parlementaires. Nul n'était aussi habile que M. Thiers à -manier cette arme redoutable. Il savait attirer et retenir dans sa -clientèle les journalistes les plus divers, les dirigeait, les -excitait, et, en laissant à chacun son caractère propre, savait les -faire servir tous à l'exécution d'un même dessein, sorte de symphonie -exécutée avec des instruments de tonalités fort différentes. -Nombreuses étaient les feuilles qui recevaient l'inspiration, parfois -même la collaboration de M. Thiers. Avec quel emportement elles -assaillaient le ministère! Avec quel mépris elles dénonçaient son -insuffisance! C'était surtout aux ministres venus du centre gauche, -particulièrement à M. Dufaure, qu'elles en voulaient. Parfois aussi -leurs attaques visaient plus haut: peu de semaines après la formation -du cabinet, le _Constitutionnel_ publiait un article où chacun devina -aussitôt la plume de l'ancien rédacteur du _National_, et qui rejetait -sur le Roi lui-même tout le mal de la situation[61]. Du reste, la -presse opposante semblait tenir à bien établir que M. Thiers était mal -vu de Louis-Philippe et exclu du pouvoir parce qu'il représentait le -principe de l'indépendance ministérielle: on eût dit que ses partisans -pensaient le grandir par cette sorte d'antagonisme direct avec la -couronne[62]. - -[Note 60: 19 mai 1839, _Journal inédit du baron de Viel-Castel_.] - -[Note 61: L'auteur de l'article, se demandant «quelle était la -politique imposée au chef d'un gouvernement révolutionnaire et -représentatif», répondait ainsi à cette question: «S'il est un grand -politique, s'il domine ce qui l'entoure par la supériorité de sa -raison, il trouvera des hommes pour se faire l'instrument de sa -pensée, même parmi les plus capables. Faites Machiavel, Napoléon, -chefs d'un pays libre, ils n'auront pas besoin d'aller recruter des -ministres dans les rangs secondaires. Les politiques de cette forte -trempe se gardent bien d'exclure les plus habiles, ils se gardent bien -de diviser les hommes dont ils peuvent se servir, d'abaisser les -caractères, de mettre en relief les côtés faibles des hommes qu'ils -font concourir à leurs desseins. Ils grandissent tout ce qui les -approche, au lieu de chercher à le diminuer. Voilà, selon nous, la -politique élevée et grande sous un régime constitutionnel. Il y en a -une autre: celle qui se met en désaccord avec les assemblées en -choisissant des ministres en dehors des sommités parlementaires. Une -Chambre repousse un ministère faible et impuissant; cette répulsion se -manifeste par un ou plusieurs votes; on passe outre. Elle persiste -dans sa résistance; on la dissout. Les élections lui donnent gain de -cause; on temporise; on perd ou on gagne du temps, en épuisant des -combinaisons ministérielles auxquelles viennent s'opposer des -impossibilités de toute espèce; on spécule sur l'imprévu. Parmi tous -les candidats aux ministères, les plus éminents comme les plus petits -ont leurs rivalités, leurs passions, leurs préférences, leurs -antipathies; on exploite tous les côtés infirmes de notre nature. Au -lieu de prendre les hommes importants par ce qui les distingue du -vulgaire, on s'empare d'eux par les points qui les en rapprochent; on -les laisse se diviser, si on ne les y aide pas. On observe quelques -ambitions impatientes, quelques cupidités empressées à se nantir d'un -portefeuille, quelques étonnements naïfs de parvenus en face d'une -élévation qui leur tourne la tête; on les pousse vers la défection; -s'ils cèdent, on les enrôle dans un ministère de toute couleur, et on -se flatte d'avoir gagné une grande partie. Pauvre politique que -celle-là!.... D'ailleurs, comment peut-on appeler habile une politique -qui ne fonde son succès que sur ces trois choses: petites majorités, -petites capacités, petits caractères?... Malheureusement, comme -l'écrivait M. Rémusat, la petite sagesse est à la mode, et l'on se -soucie peu des choses élevées. Le bruit se répand que le génie -politique n'est que de la dextérité.» (_Constitutionnel_ du 23 mai -1839.)] - -[Note 62: Le _Journal des Débats_ disait à ce propos, le 25 mai 1839: -«Les amis de M. Thiers ont pour lui une fatuité qu'il désapprouve sans -doute, une fatuité bien folle et bien dangereuse, quand ils font de -lui l'adversaire et l'antagoniste du Roi.»] - -Mais si M. Thiers entretenait et avivait la bataille dans la presse, -il ne réussissait pas à la transporter dans la Chambre. Les partis -parlementaires, disloqués, fatigués, dégoûtés, étaient hors d'état de -répondre à l'appel de sa passion. Pendant qu'à la suite de M. Passy, -de M. Dufaure et de M. Sauzet, une partie du centre gauche -l'abandonnait, M. Odilon Barrot refusait de recevoir plus longtemps -son mot d'ordre. «Tout se gâte chez nous, écrivait M. Léon Faucher, -alors rédacteur d'une feuille de gauche. Tous les partis sont détruits -et confondus à la Chambre. Il n'y a que la presse qui ait conservé de -la force et de la tenue. Nous sommes entre Barrot, qui faiblit, et M. -Thiers, qui s'emporte, calmant celui-ci, secouant celui-là. Le -ministère durera jusqu'à la session prochaine.» Devant cette -impossibilité de rien entreprendre de sérieux, M. Thiers en vint -aussi, quoique avec moins de sérénité que M. Guizot, à chercher la -distraction des travaux littéraires; il commençait alors son _Histoire -du Consulat_; bientôt on put croire que ce mobile esprit n'avait plus -d'autre préoccupation que d'achever son premier volume. Ne -racontait-on même pas, à la fin de juin, qu'il était allé voir le Roi -avant de se rendre à Cauterets, et qu'un rapprochement s'en était -suivi? - -La réserve volontaire ou forcée des chefs de parti facilitait l'oeuvre -oratoire du cabinet. Ce n'était pas, du reste, sous ce rapport qu'il -devait le plus craindre de se montrer inégal à sa tâche. À défaut d'un -président du conseil en état de soutenir un débat, les autres -ministres étaient, presque tous, capables de faire très-honorablement -leur partie. Deux surtout se distinguèrent et devinrent, par leur -talent de parole, non les chefs les plus influents, mais les -défenseurs les plus en vue du cabinet: c'étaient le ministre des -travaux publics et celui de l'instruction publique, M. Dufaure et M. -Villemain. Les personnages valent la peine qu'on s'arrête un moment à -les considérer, à se demander qui ils étaient et d'où ils venaient. - -Quand M. Dufaure était arrivé à la Chambre, en 1834, âgé de trente-six -ans, et précédé de la réputation qu'il avait acquise au barreau de -Bordeaux, il avait été tout d'abord accueilli avec quelque surprise. -Rien en lui ne rappelait ce type séduisant de l'avocat girondin, tel -qu'on l'avait connu, quelques années auparavant, sous la figure de -Ravez ou de Martignac. Dans son allure, ses traits, sa tenue, quelque -chose de solide, mais de rustique; chevelure en désordre, visage -carré, fruste et haut en couleur; épais sourcils cachant presque les -yeux, profondément enfoncés; bouche vaste aux gros plis, aux -mouvements puissants, et semblant plus faite pour mordre dur et tenir -ferme, que pour laisser passer les chants de l'éloquence; accoutrement -simple, large, en tout le contraire de la recherche et de l'élégance; -démarche pesante et traînante, avec balancement de la tête et des -hanches, et de longs bras qui pendaient; dans tout l'aspect, je ne -sais quoi d'un peu revêche et grondeur qui semblait vouloir tenir les -autres à distance; et, pour comble, une voix nasillarde d'un timbre -unique au monde. Mais ces dehors peu gracieux cachaient un fond de -qualités singulièrement fortes. D'abord, une volonté et une -régularité de travail comme on en rencontre rarement chez les hommes -politiques: levé tous les jours à quatre heures du matin, M. Dufaure -n'avait goût à aucune des distractions mondaines, et quand, par -impossible, il consentait à paraître dans un bal, il le faisait non en -se couchant plus tard qu'à l'ordinaire, mais en se levant plus tôt. Il -ne s'était permis d'aspirer à la vie publique qu'après avoir gagné, -dans l'exercice de sa profession d'avocat, assez d'argent pour assurer -l'indépendance de sa vie; une fois député, il renonça au barreau pour -se consacrer exclusivement aux travaux parlementaires. Il -n'intervenait pas dans toutes les discussions, mais se faisait un -devoir de se préparer à toutes; quelques mois après son entrée à la -Chambre, il écrivait à son père: «Depuis le commencement de la -session, j'ai été prêt à parler sur tout.» Et pour mettre en oeuvre -les résultats de ce labeur, quel instrument! Une parole sobre, sévère, -sans recherche d'ornements, mais pleine, ample, forte, d'une chaleur -concentrée, d'un souffle égal et puissant; une argumentation -admirablement ordonnée, sans digressions, sans à-coups, sans artifices -de tactique, mais qui, d'un mouvement régulier, soutenu, irrésistible, -marche droit à l'adversaire, l'enveloppe, l'étreint, le brise, -l'écrase. «C'est une citadelle qui marche», disait Berryer. Nulle -impression de monotonie, bien que les effets semblent être presque -toujours les mêmes. Par moments, la voix s'élève frémissante, d'une -émotion que l'orateur semble plutôt contenir que chercher, et qui n'en -est que plus pénétrante. Ou bien encore,--et c'est peut-être son arme -la plus cruelle,--sans avoir l'air d'y mettre l'ombre d'une malice, du -même ton dont il vient de développer son argumentation, il y introduit -une ironie à froid, sans sourire, d'un effet terrible; ce n'est pas, -comme chez certains railleurs, un trait léger qui pique et transperce; -c'est une massue qui assomme. Il n'est pas jusqu'au timbre étrange de -la voix, si déplaisant à la première minute, qui ne semble bientôt -faire partie de ce talent, être approprié à ce mode de discussion, -comme le bruit d'une machine qui enfoncerait l'argument à coups égaux -et répétés, ou qui broyerait lentement et fortement l'adversaire. - -Depuis les discussions de droit ou d'affaires dans lesquelles M. -Dufaure avait prudemment débuté, son talent s'était progressivement -affermi, sans tâtonnements ni défaillances. En 1839, s'il n'avait pas -encore atteint son apogée, il avait du moins donné sa mesure et pris -son rang, rang fort honorable, sans être le premier. Malgré des -qualités si rares, malgré ce qu'y ajoutait encore l'intégrité -incontestée de sa vie privée, on sentait qu'il manquait quelque chose -à M. Dufaure pour aller de pair non-seulement avec M. Guizot ou M. -Thiers, mais même avec des hommes qui ne l'égalaient pas en puissance -oratoire, comme le duc de Broglie ou le comte Molé. Il était resté -trop avocat; il étudiait si complétement son dossier, qu'il s'y -renfermait; il approfondissait les questions plus qu'il ne les -dominait, et l'on ne trouvait pas dans ses discours ces échappées sur -le dehors, ces vues de haut et de loin, ces larges généralisations qui -révèlent l'homme d'État. Aussi se sentait-il plus attiré par les -débats pratiques, les problèmes de législation, que par la politique -pure. Ajoutons que, chez lui, la parole était plus ferme que la -volonté, l'orateur plus résolu que l'homme d'action; l'habitude du -barreau lui faisait voir les objections possibles beaucoup mieux que -les raisons de se décider. Son attitude, depuis qu'il était au -parlement, ne laissait pas une impression très-nette: on ne savait -trop dans quel groupe le classer. Porté vers l'opposition libérale, -l'un de ses premiers actes avait été de combattre les lois de -septembre, et quand, après la dissolution du ministère du 11 octobre, -le centre gauche s'était constitué, il avait paru d'abord y adhérer; -mais peu après, il s'était brouillé avec M. Thiers: ce qui ne surprend -guère, étant donnée l'opposition absolue des deux natures. Il ne -cachait pas, d'ailleurs, sa répugnance à s'enrôler dans un groupe: ce -n'était pas seulement de sa part une indépendance d'esprit et de -conviction, indépendance parfois maussade et rébarbative; il y avait -là aussi, dans une certaine mesure, quelque chose de ce souci de ne -pas se compromettre, de cette prudence un peu terre-à-terre que nous -avons déjà eu occasion de noter chez M. Dupin: soit dit sans vouloir -rapprocher autrement deux personnages aussi dissemblables. Cette -prudence singulière apparut dans ses rapports avec la couronne. Bien -que n'ayant alors aucune arrière-pensée républicaine, il s'était -attaché, dès le début, à n'aller aux Tuileries que dans les occasions -officielles. Une fois ministre, il se relâcha forcément de cette -rigueur, mais non sans se tenir toujours en garde contre on ne sait -quelle compromission. Louis-Philippe, l'ayant invité un jour à Eu, -avec d'autres membres du cabinet, lui avait envoyé gracieusement une -de ses berlines pour faire le voyage. À la surprise des gens du Roi, -M. Dufaure refusa d'y monter, et tint à faire le trajet dans sa propre -voiture et à ses frais. On a cité ce trait, qui rappelle un peu M. -Dupont de l'Eure, comme un signe de l'indépendance du ministre à -l'égard de la cour; nous y verrions plutôt le signe de sa dépendance à -l'égard d'une opinion qui n'était pas la meilleure. S'il n'aimait pas -à se laisser enrégimenter dans le parti des autres, M. Dufaure n'avait -rien de ce qu'il eût fallu pour en former un à soi. Très-bon, -assure-t-on, dans son intimité, homme de famille et d'intérieur, il -était, pour les étrangers, d'un abord peu familier. Non-seulement il -n'avait pas le goût des manoeuvres de couloir, où excellaient M. -Thiers et M. Molé, mais il n'était apte à aucun des maniements -d'hommes qui sont la condition première de toute action politique. -Dans la vie parlementaire, il ne voyait rien autre que les -délibérations des commissions et les discussions des séances. Son -discours prononcé, la majorité conquise par la force de sa parole, il -retournait dans son coin, replié sur lui-même et presque hérissé, sans -rien faire pour organiser sa conquête. Ainsi, depuis cinq ans, il -avait suivi son chemin particulier, à peu près solitaire, s'ouvrant à -peine à quelques rares amis, n'ayant ni chef ni clientèle, préférant -n'avoir à répondre que de soi; se fiant à sa supériorité d'orateur -pour obliger les autres à compter avec lui, sans les autoriser à -compter absolument sur lui; évoluant dans un espace assez étroit pour -ne jamais paraître infidèle à ses opinions, mais y évoluant avec une -mobilité très-personnelle et presque toujours imprévue; en somme, -malgré son immense talent, ayant acquis plus de considération que -d'influence. - -M. Villemain, qui touchait à sa cinquantième année en 1839, était un -des nombreux lettrés que 1830 avait détournés vers la politique. Non -que celle-ci n'eût déjà, sous la Restauration, occupé une certaine -place dans sa vie[63]; mais, alors, il était demeuré principalement un -professeur. Après la révolution de Juillet, au contraire, il ne -remonta plus dans sa chaire. Député, bientôt pair, il se mêla à tous -les débats parlementaires de l'époque, se montrant l'un des orateurs -les plus féconds et les plus animés de la Chambre haute. Bien qu'un -peu capricieux d'allure, il était généralement dans la note du centre -droit, et se fit remarquer par la passion avec laquelle il entra dans -la coalition contre M. Molé. Son ambition était évidemment de -retrouver dans la politique le rang qu'il avait occupé dans la -littérature. Y parvenait-il? - -[Note 63: Nommé maître des requêtes par M. Decazes, M. Villemain avait -été un moment chef de la division des lettres au ministère de -l'intérieur. M. de Villèle lui avait enlevé sa place de maître des -requêtes pour le punir d'avoir protesté, au nom de l'Académie -française, contre la loi sur la presse. M. de Martignac le nomma -conseiller d'État. Enfin, sous M. de Polignac, il se fit élire -député.] - -Rien n'avait été plus heureux et plus brillant que les débuts de ce -tout jeune professeur de rhétorique, déjà célèbre à vingt ans, -cueillant facilement les plus belles couronnes académiques, et -obtenant, dans les salons, par la grâce incisive ou éloquente de sa -conversation, une faveur plus flatteuse encore à son amour-propre. -Tout lui souriait: il était bien vu des puissants, applaudi de la -jeunesse, et se sentait en passe de conquérir par son esprit les plus -hautes positions, jouissant vivement et des lettres elles-mêmes et des -avantages qu'elles lui procuraient. Titulaire à vingt-cinq ans de la -chaire de littérature française à la Sorbonne, membre de l'Académie à -trente ans, il professait à côté de M. Cousin et de M. Guizot; et de -ces trois illustres maîtres, alors si goûtés, si admirés, c'était lui -peut-être, à en juger par les témoignages contemporains, qui avait le -plus brillant succès. D'une laideur grimaçante, presque bossu, mal -mis, courbé et comme avachi dans sa chaire[64], il avait une -physionomie si pétillante d'esprit, une mimique si expressive, une -voix si musicale, un tel art de dire et de lire, qu'on oubliait tout -ce qui eût pu choquer pour ne voir que ce qui charmait. Quelle grâce -alerte et ingénieuse, quelle politesse élégante, quelle curiosité -prompte à varier sans cesse le sujet de ses études, quelle fraîcheur -jamais altérée, quelle admiration communicative, se mariant, avec une -souplesse pleine d'imprévu, aux saillies de la moquerie la plus fine! -Et puis, n'oublions pas l'auditoire qui se pressait, nombreux, -vibrant, enthousiaste, dans le grand amphithéâtre, auditoire -incomparable, comme aucun orateur n'en a retrouvé depuis, et qui avait -ce mérite d'être deux fois jeune, car à la jeunesse des individus -s'ajoutait, pour ainsi dire, la jeunesse du siècle. M. Villemain -connaissait donc le succès dans ce qu'il avait de plus vif et de plus -doux: succès sans mélange même d'aucune amertume. Ce qui put, à -certain jour, lui arriver de disgrâce de la part du pouvoir n'eut pour -résultat que d'ajouter à sa gloire quelque chose de moins durable, de -moins noble, mais peut-être de plus enivrant encore,--la popularité. - -[Note 64: La duchesse de Broglie écrivait de M. de Villemain, en 1820: -«Il a dans le corps un _dépenaillage_ inconcevable, comme si ses -membres ne tenaient pas bien sérieusement ensemble et qu'à la première -mésintelligence, ils fussent prêts à s'en aller chacun de son côté.» -(_Souvenirs du feu duc de Broglie._)] - -Après 1830, M. Villemain garda sans doute, à la tribune du -Palais-Bourbon ou du Luxembourg, la plupart des qualités oratoires -qu'on avait tant admirées dans la chaire de la Sorbonne: même habileté -de diction, même langue dorée, même éblouissement d'esprit, même -souplesse ingénieuse; moins d'enthousiasme, ce qui s'explique par la -différence d'âge, de sujet et d'auditoire; mais, en revanche, un grand -développement des côtés mordants et épigrammatiques de son talent: ce -n'était pas l'ironie écrasante de M. Dufaure, c'était comme une nuée -de flèches fines et légères qui enveloppait ses adversaires. Il -abordait facilement les sujets les plus variés, avait la note -généreuse dans les débats de politique extérieure, savait même exposer -avec lucidité les questions d'affaires. Et cependant, même en ses -meilleurs jours, pendant le ministère du 12 mai, par exemple, il était -loin de retrouver ses succès d'autrefois. Tandis que M. Guizot, qu'il -avait peut-être dépassé à la Sorbonne, trouvait sa vraie voie dans la -politique, y grandissait rapidement et s'emparait bientôt du premier -rang, M. Villemain se sentait retomber au second. C'est qu'il lui -manquait quelques-unes des qualités de l'orateur parlementaire comme -de l'homme d'État, et non les moins hautes. Ne s'agissait-il que de se -tirer des petites difficultés, de celles que l'on peut surmonter ou -esquiver avec de l'esprit, de la grâce et de la malice, il était -parfait; mais, devant les grands sujets, il faiblissait; il n'avait ni -assez de souffle, ni assez de puissance. N'ayant vraiment d'idées -propres, de passions profondes, qu'en littérature, il apportait dans -la politique des goûts et même des caprices, des amitiés ou des -ressentiments, plutôt que ces principes raisonnés ou ces partis pris -passionnés sans lesquels on n'exerce pas d'action efficace sur les -autres. Encore moins discernait-on en lui une volonté énergique, -sachant regarder l'obstacle en face, aimant la lutte, méprisant le -danger. Il était peu d'intelligences moins braves[65]. En somme, sans -prétendre, comme le vieux M. Michaud, l'ancien rédacteur de la -_Quotidienne_, que M. Villemain, devenu pair et ministre, était resté -«un bel esprit de collége», on peut dire qu'il ne se montrait guère, -dans ce nouveau rôle, qu'un «éloquent rhéteur», sauf à prendre le mot -dans le sens antique et favorable. D'ailleurs, à y regarder de près, -même dans la littérature, qui était son vrai domaine, avait-il été -créateur? Assez heureux pour avoir été le contemporain d'un des plus -brillants mouvements de l'esprit humain, assez intelligent pour -l'avoir tout de suite deviné et compris, d'une souplesse si alerte à -le suivre qu'il semblait le devancer, il avait été novateur plus en -apparence qu'en réalité, et M. Sainte-Beuve a pu l'appeler un -«courtisan du goût public». De telles qualités avaient suffi pour -faire le grand succès du professeur; elles ne suffisaient pas à un -homme d'État. Non-seulement la politique ne mettait pas en valeur le -talent et le caractère de M. Villemain, mais elle lui était -douloureuse. De l'homme de lettres, il avait gardé un amour-propre -singulièrement susceptible, inquiet, irritable. Tout lui était -occasion de blessure. La contradiction un peu rude le déconcertait au -lieu de l'exciter; ce grand moqueur ne pouvait supporter la moquerie -des autres; la disgrâce l'exaspérait ou l'accablait. Ses premiers -triomphes avaient été si faciles, qu'il n'avait pas appris à -combattre. Comment, d'ailleurs, n'eût-il pas fait la comparaison du -passé et du présent? À chaque pas, en place de ces caresses de -l'opinion, de ces ovations délicates et chaudes de la jeunesse, de -cette sorte de fête de l'esprit au milieu de laquelle il avait vécu -pendant près de vingt ans, la vie parlementaire lui apportait ses -responsabilités, ses chocs, ses amertumes, ses déboires. Il en -souffrait, et si cruellement, que, sous la charge devenue trop lourde -pour elle, cette raison si fine et si brillante devait un jour fléchir -et succomber. - -[Note 65: Dans ses _Notes et Pensées_, M. Sainte-Beuve a écrit: «Nous -causions hier de Villemain avec Cousin. Celui-ci me disait: «C'est chez -lui un conflit perpétuel entre l'_Intérêt_ et la _Vanité_.»--«Oui, -repartis-je, et c'est d'ordinaire la _Peur_ qui tranche le différend.» -Le mot est injuste, et cette excessive sévérité trahit quelque jalousie -chez les deux interlocuteurs; toutefois, il avait sa part de vérité. M. -Sainte-Beuve a écrit encore: «Villemain a presque toujours le premier -aperçu juste; mais, si on lui laisse le temps de la réflexion, son -jugement, qui n'est pas solide, prend peur, et il conclut à faux ou du -moins à côté.»] - -Avec leur genre de talent, le ministre des travaux publics et celui de -l'instruction publique apportaient au cabinet plus de puissance ou -d'éclat oratoires que d'autorité politique. Il est vrai que, dans les -discussions qui remplirent la fin de la session de 1839,--à en -excepter cependant une discussion sur les affaires d'Orient, dont nous -aurons à reparler,--les porte-parole du ministère purent, sans trop -d'inconvénient, se passer des qualités d'homme d'État qui faisaient le -plus défaut chez M. Dufaure et M. Villemain. Grâce à la fatigue des -partis, il n'y eut alors aucun grand débat sur la politique générale, -mettant sérieusement en jeu la possession du pouvoir. Les fonds -secrets eux-mêmes, occasion ordinaire de ces sortes de batailles, ne -furent guère discutés que pour la forme; les orateurs considérables -se tinrent à l'écart, laissant la tribune aux seconds rôles. C'était -rendre la partie facile aux ministres, qui, sans le prendre de haut, -parlèrent avec convenance et talent, surtout M. Dufaure. Le vote -montra, sinon la force du cabinet, du moins l'impuissance momentanée -de l'opposition: les crédits furent votés par 262 voix contre 71. - -La même tranquillité un peu fatiguée qu'on observait dans le parlement -régnait aussi dans la rue. Les sociétés secrètes, privées de leurs -chefs et de leurs plus énergiques soldats, ne pouvaient songer à rien -tenter. Avant la fin de la session, la Chambre des pairs, transformée -en cour de justice, eut à juger une première fournée des insurgés du -12 mai. Le procès commença le 27 juin. Barbès fut fort arrogant avec -les juges[66]: se faisant gloire de l'attentat, il niait seulement -toute participation au meurtre du lieutenant Drouineau. L'arrêt, rendu -le 12 juillet, le déclara néanmoins «convaincu d'avoir été l'un des -auteurs» de ce meurtre, et le condamna à mort. Les autres accusés -furent frappés de peines variant depuis la déportation et les travaux -forcés à perpétuité jusqu'à deux ans de prison. Pendant le procès, la -presse de gauche, toujours secourable aux révolutionnaires, s'était -efforcée de prêter à Barbès une sorte de grandeur chevaleresque. Bien -que la vulgaire, sotte et cruelle émeute du 12 mai concordât mal avec -un tel idéal, on était parvenu à éveiller d'assez ardentes sympathies -pour ce personnage, même chez les bourgeois qui avaient été si -épouvantés et si furieux à la première nouvelle de l'attentat. Aussi -la rigueur de l'arrêt provoqua-t-elle, dans certaines régions, une -sorte de cri d'horreur. On s'attendrissait sur le condamné plus qu'on -ne l'avait fait sur les pauvres soldats odieusement massacrés. Des -processions d'étudiants et d'ouvriers circulèrent dans Paris, -demandant l'abolition de la peine de mort en matière politique, et -l'une d'elles dut être dispersée par la force armée. Des lettres -anonymes menaçaient la Reine dans la vie de ses enfants, s'il était -procédé à l'exécution. Une démarche plus efficace en faveur de Barbès -fut celle de sa soeur, madame Karl, qui vint, tout en larmes, se jeter -aux pieds du Roi. Celui-ci, dont la sensibilité était facile à -éveiller en pareil cas, promit la grâce du coupable; il eut quelque -peine à l'obtenir des ministres; sa clémence finit cependant par -l'emporter, et la peine de mort fut commuée en celle des travaux -forcés à perpétuité. La presse de gauche, au lieu de témoigner sa -reconnaissance, s'indigna d'une commutation où elle ne voyait qu'un -«ignoble et lâche raffinement de cruauté». Le bagne, disait-elle, -n'était-il pas pire que l'échafaud pour un homme comme Barbès? Et le -_National_ s'écriait «qu'à Toulon ou à Brest, Barbès n'en serait pas -moins Barbès, comme le Christ sur le Calvaire n'en était pas moins le -Christ». En fait, la peine se trouva réduite à une détention dans la -prison du Mont-Saint-Michel[67]. - -[Note 66: Barbès dit au président: «Je ne suis pas disposé à répondre -à aucune de vos questions. Vous n'êtes pas ici des juges venant juger -des accusés, mais des hommes politiques venant disposer du sort -d'ennemis politiques.» Et encore: «Quand l'Indien est vaincu, quand le -sort de la guerre l'a fait tomber au pouvoir de son ennemi, il ne -songe point à se défendre, il n'a pas recours à des paroles vaines: il -se résigne et donne sa tête à scalper.» Il assumait, d'ailleurs, -hardiment la responsabilité de l'attentat: «Je déclare que j'étais un -des chefs de l'association; je déclare que c'est moi qui ai préparé -tous les moyens d'exécution; je déclare que j'y ai pris part, que je -me suis battu contre vos troupes.»] - -[Note 67: Dans le débat de l'Adresse, en janvier 1840, M. Dupin -critiqua la légalité de ce nouveau changement, apporté par simple -volonté ministérielle, dans l'exécution de la peine. Ce fut aussi en -janvier 1840 que les autres accusés pour les faits du 12 mai -comparurent devant la Cour des pairs. Vingt-neuf furent déclarés -coupables: une seule condamnation à mort, aussitôt commuée en -déportation, fut prononcée contre Blanqui.] - -Ce calme de la rue et du parlement, succédant à l'alerte du 12 mai et -à la longue crise de la coalition, amena une reprise très-marquée de -la prospérité matérielle, du développement de la richesse publique et -privée. La nation en jouissait plus que le gouvernement n'en -profitait. Le ministère y gagnait sans doute d'avoir moins d'embarras -sur les bras, mais sans acquérir plus d'autorité et de prestige. Ses -chances d'accident s'en trouvaient diminuées, non ses causes de -faiblesse. Bien qu'il n'eût pas été mis en péril ni même sérieusement -attaqué, bien qu'il eût fait, dans les débats du parlement, meilleure -figure qu'on ne s'y attendait et que même quelques-uns de ses membres -s'y fussent acquis une véritable réputation d'orateur, il n'en gardait -pas moins, aux yeux du public, je ne sais quel air fragile et -provisoire. Le Roi le sentait; dès le début, et avec une précision -remarquable, il avait évalué à une année la durée possible de cette -administration[68]. Ce n'est pas qu'il désirât sa chute. Il se disait -«satisfait de l'esprit qui l'animait[69]». Sa faiblesse même n'était -pas pour lui déplaire; elle laissait plus de place à cette action -royale que la coalition avait prétendu annuler[70]. Louis-Philippe -aimait à sentir son intervention indispensable à ses ministres, soit -pour suppléer à leur inexpérience soit pour les mettre d'accord. Il ne -se retenait même pas toujours assez de constater tout haut, et non -sans quelque raillerie, le besoin qu'avaient ainsi de lui les hommes -qui se flattaient naguère de le mettre hors du gouvernement[71]. Les -ministres eux-mêmes ne se faisaient pas illusion sur leur solidité, et -ils cherchaient s'ils ne pourraient pas se fortifier par quelque -adjonction considérable. Ainsi M. Duchâtel et M. Villemain songèrent à -mettre le duc de Broglie à la place du maréchal Soult; ils firent, non -sans peine, agréer cette idée à M. Dufaure et à M. Passy, mais -échouèrent devant le refus absolu du duc, qui s'enfuit de Paris pour -échapper à leurs instances. Il fut question d'autres modifications; -aucune n'aboutit, et il n'en résulta qu'une sorte d'aveu fait par le -cabinet lui-même de sa propre insuffisance. Sa démarche devenait de -plus en plus incertaine, comme il fallait s'y attendre avec une -composition si peu homogène et en l'absence d'un chef véritable. -Chacun de ses membres se montrait, dans son département, actif, -capable; mais l'unité manquait. On s'en apercevait aux nominations de -fonctionnaires, qui, suivant les cas, et surtout suivant les -ministres, semblaient tantôt une avance à la gauche, tantôt un gage -aux conservateurs. Tout cela n'était pas de nature à changer le tour -pessimiste qu'avaient pris, depuis la coalition, les réflexions des -moralistes politiques. Le régime représentatif ne leur paraissait pas -avoir encore repris son jeu normal: le malade avait échappé à la crise -aiguë, mais demeurait débile et déprimé. «Nous luttons contre des -faiblesses invincibles, écrivait M. Guizot à M. de Barante: -gouvernement, opposition, Chambres, pays, tout est faible et veut -l'être. Il faudra bien du temps pour relever toutes ces tiges -affaissées[72].» M. de Barante disait de son côté: «Je n'entrevois -personne qui soit doué de ce don beau et rare du gouvernement: nous -avons essayé tous nos hommes distingués; ils ont fait preuve de -talent, d'esprit, de courage; mais aucun n'a su donner le respect de -sa volonté; aussi continuons-nous à patauger[73].» Enfin, le duc de -Broglie écrivait à M. Guizot: «Le gouvernement représentatif est en -mauvaise veine. Après les grandes commotions politiques, il y a des -moments d'abaissement pour les esprits et de grande prostration -sociale auxquels personne ne peut rien. Il faut savoir souffrir et -attendre[74].» - -[Note 68: C'est ce que le Roi disait au comte Apponyi, peu de jours -après la formation du cabinet. (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. -364.)] - -[Note 69: _Ibid._, p. 428.] - -[Note 70: M. de Metternich savait caresser l'une des cordes sensibles -de Louis-Philippe, quand il écrivait au comte Apponyi, dans une lettre -destinée à être mise sous les yeux de ce prince: «Je partage le -sentiment du Roi à l'égard de son ministère. Il est faible, et je ne -concevrais pas (pour le moment du moins) un ministère qui pourrait -être fort, sans être à la fois dangereux pour le pays. Il faut, dans -tous les temps et dans toutes les positions sociales, _un homme_ qui -conçoive les affaires. Cet homme doit à la fois surveiller et régler -leur exécution. L'homme le plus naturellement appelé à une aussi -importante fonction doit être, dans une monarchie, le Roi, et, dans -une république, le président. Le _ministérialisme_ est une maladie de -l'époque, une sottise qui croulera comme toutes les niaiseries... Or -n'oubliez pas que c'est un ministre qui proclame cette vérité; mais ce -ministre n'est pas un ambitieux: c'est un homme simplement pratique et -qui veut le bien.» (_Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 369.)] - -[Note 71: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._--Cf. aussi -HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 344.] - -[Note 72: Lettre du 26 juillet 1839. (_Documents inédits._)] - -[Note 73: Lettres du 28 juillet 1839. (_Documents inédits._)] - -[Note 74: Lettre du 4 août 1839. (_Documents inédits._)] - - -IV - -Fâcheux à l'intérieur, ce défaut d'autorité du ministère l'était -peut-être plus encore au dehors. Les prétentions d'omnipotence -parlementaire nées de la coalition, la situation diminuée, dépendante -et suspecte où l'on avait voulu alors réduire le pouvoir exécutif, -n'étaient nulle part aussi dangereuses que dans les questions -étrangères. Seul, en effet, par ses informations diplomatiques, le -gouvernement peut connaître les faces diverses de ces questions, les -piéges cachés, les périls proches ou lointains; seul, il peut agir -dans le silence ou tout au moins avec la discrétion nécessaire. Si -l'opinion, la presse, le parlement sortent, en ces matières, de leur -rôle de contrôle, s'ils prétendent eux-mêmes diriger, agir, traiter, -si les négociations passent des chancelleries à la tribune, s'égarent -dans les journaux ou même descendent dans la rue, alors les intérêts -du pays courent grand risque d'être gravement compromis. Ce qui est -vrai en général de tous les problèmes de politique extérieure, l'était -plus encore de celui en face duquel les événements d'Orient venaient, -en 1839, de placer la diplomatie française. Par son étendue, sa -complexité, son éloignement même, ce problème était moins que tout -autre à la portée du public. En outre, n'était-il pas apparu, dès les -premières négociations, que le principal danger, en cette affaire, -était de fournir à la Russie, en liant trop étroitement notre -politique aux prétentions de Méhémet-Ali, l'occasion qu'elle cherchait -de nous séparer de l'Angleterre et de nous isoler en Europe? Or -l'opinion, en France, se trouvait alors sous l'empire de sentiments -qui la poussaient à commettre cette faute: c'était, d'une part, -l'engouement pour l'Égypte et son maître, dont nous avons tant de fois -noté la vivacité et l'universalité; c'était, d'autre part, une sorte -d'orgueil national, qui semblait ne vouloir pas supporter le moindre -obstacle opposé à une volonté française, la moindre concession faite -aux exigences des autres puissances; cet orgueil, né des souvenirs de -l'Empire, ravivé par les débats de la coalition, était alors d'autant -plus excité, qu'il croyait avoir à se relever d'une attitude abaissée, -à prendre sa revanche des prétendues défaillances de la monarchie de -Juillet en Espagne, en Belgique et en Italie; les plus modérés en -étaient venus à juger nécessaire de prouver, par quelque hardiesse -éclatante, que la politique de paix n'était pas une politique timide, -et il y avait eu, par suite, un accord instinctif, presque unanime, -pour accueillir les événements d'Orient comme une heureuse occasion de -jouer un grand rôle; les imaginations s'étaient même donné large -carrière, trouvant là un terrain particulièrement favorable aux -aspirations vaguement ambitieuses, aux téméraires conjectures, aux -fantaisies chimériques. Au gouvernement, il appartenait de réagir -contre cette usurpation parlementaire, de faire entendre raison à cet -engouement, de parler sagesse et prudence à cet orgueil. Mais, pour -accomplir une telle tâche, suffisait-il du cabinet du 12 mai, avec son -manque de crédit sur les Chambres et de confiance en soi? Derrière -lui, sans doute, au-dessus de lui, il y avait le Roi. Mais n'était-ce -pas précisément contre l'ingérence du Roi dans la politique extérieure -qu'avait été dirigé le principal effort de la coalition? N'avait-on -pas répété à satiété, et fini par persuader à beaucoup de -monarchistes, qu'il fallait se mettre en garde contre Louis-Philippe, -contre son amour de la paix à tout prix, sa crainte de toute action, -sa facilité à abandonner le monde entier à l'ambition des autres -puissances? Si bien que les ministres, loin de pouvoir emprunter à la -couronne l'autorité qui leur manquait, étaient conduits, par souci de -leur popularité, à se défendre de lui paraître dociles, et retombaient -ainsi plus encore sous la dépendance du parlement, des journaux et de -l'opinion. - -Ce mal de la situation apparut dès la première discussion qui -s'engagea, à la Chambre des députés, sur les affaires d'Orient. On se -rappelle que, le 25 mai, à la nouvelle de l'entrée en campagne des -Turcs, le ministère avait déposé une demande de crédit de 10 millions -à l'effet de développer les armements maritimes. L'exposé des motifs, -très sommaire, se bornait à dire que «la France devait être mise en -mesure d'exercer une influence réelle et de se concerter avec ses -alliés». Le rapport de la commission, rédigé par M. Jouffroy, fut -déposé le 24 juin. Aussi étendu et explicite que l'exposé des motifs -avait été bref et réservé, il n'examinait pas une politique proposée -par le gouvernement, mais développait _à priori_ la politique que -l'on prétendait imposer à ce dernier. À chaque ligne perçaient la -méfiance des faiblesses du ministère et aussi de la couronne, le -sentiment qu'il était besoin de les stimuler, de leur faire sentir les -rênes et l'éperon. «Il importe, y lisait-on, que le pays se préoccupe -plus qu'il ne l'a fait jusqu'ici de ses affaires extérieures... Quel -que soit le zèle d'un ministre, il ne peut se passionner pour des -intérêts auxquels le pays se montre peu sensible. Il n'y a de vie, -dans le gouvernement représentatif, que là où le parlement la porte. -J'ajoute qu'il n'y a de bonne politique que celle à laquelle il -participe. Non qu'il doive la dicter, la nature des choses s'y oppose; -mais par la connaissance qu'il en prend, il lui appartient de la -contrôler et, par ce contrôle, de lui imprimer cette direction -nationale qui peut échapper à un homme, mais qui n'échappe pas à un -grand pays réfléchi dans l'intelligence d'une grande assemblée... -Quand on saura la Chambre attentive et instruite des affaires -extérieures, non-seulement on redoutera son droit constitutionnel, -mais elle en acquerra un autre qu'aucune constitution ne peut empêcher -de prendre, celui d'influer tacitement et par la conscience qu'elle -donnera de sa continuelle surveillance, sur la politique active et -actuelle de l'État.» Le rapporteur exposait ensuite longuement la -question d'Orient et détaillait la politique à suivre, avec talent -sans doute et élévation, mais en oubliant de se demander s'il était -sage et habile d'abattre ainsi le jeu de la France au début d'une -négociation si complexe et si pleine d'imprévu, de mettre en garde -tous les intérêts différents du sien, d'éveiller tous les -amours-propres que son initiative trop apparente pouvait offusquer. -Cette politique consistait à protéger les Turcs contre la Russie, qui -n'était pas ménagée, et aussi, quoiqu'on l'indiquât moins nettement, à -soutenir l'Égypte contre l'Angleterre. Pour y parvenir, la France -devait provoquer non-seulement une entente des puissances, mais une -sorte de congrès. Et le rapporteur, supprimant les difficultés avec -cette aisance que l'on possède seulement hors de l'action effective, -paraissait assuré que la France ferait prévaloir son avis sur les deux -questions; elle aurait, dans la première, le concours de toutes les -puissances, sauf la Russie; dans la seconde, celui au moins de -l'Autriche et de la Prusse. Et surtout, ce que la commission attendait -du ministère, ce qu'elle lui enjoignait, non sans accompagnement de -menaces, c'était d'exercer en Europe une action considérable. «Il est -un point sur lequel tout le monde sera d'accord et qui ne saurait -varier, disait en terminant le rapport, c'est qu'il faut que la France -joue un rôle digne d'elle dans les affaires d'Orient. Il ne faut à -aucun prix que le règlement de ces grands intérêts la fasse tomber du -rang qu'elle occupe en Europe. Elle ne supporterait pas cette -humiliation, et le contre-coup intérieur pourrait en être périlleux.» -Comme le remarquait plaisamment un contemporain, il semblait que l'on -dît sévèrement au ministère: «Tu vas faire quelque chose de -très-glorieux, ou tu auras le cou coupé.» Les commentaires des -journaux n'étaient pas pour affaiblir cette impression, et le sage -_Journal des Débats_ disait lui-même: «Nous devons être arbitres en -Orient[75].» - -[Note 75: 25 juin 1839.] - -Le ministère allait-il profiter de la discussion publique pour -reprendre la direction que la commission lui avait enlevée? Les -quelques mots, par lesquels le maréchal Soult ouvrit le débat, le 1er -juillet, n'étaient pas de nature à produire ce résultat. Ils -laissaient, au contraire, le champ libre aux orateurs, qui s'y -précipitèrent aussitôt, chacun apportant sa politique propre: le duc -de Valmy proposait d'écraser le pacha au profit de la légitimité -turque; M. de Carné voulait régénérer l'Orient en le livrant à -Méhémet-Ali et à l'élément arabe; M. de Lamartine préconisait, en -termes magnifiques, le dépècement du cadavre turc entre les puissances -chrétiennes. Le second jour, le défilé des médecins consultants -continua: on entendit, entre autres, M. de Tocqueville, qui faisait -ses débuts, M. Guizot, M. Berryer, M. Dupin, M. Odilon Barrot. Pour -être moins excentriques, moins romanesques que ceux qui avaient été -développés le premier jour, les systèmes proposés par ces divers -orateurs étaient loin d'être concordants. Toutefois, la double idée -qui paraissait obtenir le plus de faveur auprès de la Chambre, était -celle qui avait été déjà exposée dans le rapport: agir avec le -concours de l'Europe, à la fois pour protéger l'indépendance de la -Porte contre la Russie et assurer l'établissement de Méhémet-Ali. À en -juger même par le discours de M. Guizot, nous devions chercher à -faire, des possessions du pacha, un État indépendant et souverain, -comme la Grèce[76]. Quant aux résistances que pourraient opposer sur -ce point les puissances auxquelles nous faisions appel, notamment -l'Angleterre, quelques-uns des orateurs ne semblaient même pas s'en -douter; d'autres, comme M. Guizot, y faisaient allusion, mais sans -apporter aucun moyen de les surmonter; certains y voyaient, comme M. -de Tocqueville, une cause à peu près inévitable de guerre. En tout -cas, ce que personne ne paraissait admettre, c'est que le gouvernement -abandonnât quoi que ce soit de cette double prétention. Tous les -orateurs lui recommandaient d'être énergique et hardi: M. de -Tocqueville menaçait la monarchie des plus grands malheurs si elle -laissait perdre à la France «cette nation si forte, si grande, qui -s'est mêlée de toutes choses dans ce monde», la situation -prépondérante dont elle jouissait autrefois; M. Guizot se préoccupait -que la politique de paix ne parût pas «pusillanime et égoïste»; il -n'était pas jusqu'à M. Dupin, l'homme du «chacun chez soi», qui ne -terminât sa harangue en «souhaitant au gouvernement de la résolution». - -[Note 76: M. Guizot revint à plusieurs reprises sur cette assimilation -avec la Grèce, et il définit ainsi notre politique orientale: -«Maintenir l'empire ottoman pour le maintien de l'équilibre européen; -et quand, par la force des choses, par la marche naturelle des faits, -quelque démembrement s'opère, quelque province se détache de ce vieil -empire, favoriser la conversion de cette province en État indépendant, -en souveraineté nouvelle, qui prenne place dans la coalition des États -et qui serve un jour, dans sa nouvelle situation, à la fondation d'un -nouvel équilibre européen, voilà la politique qui convient à la -France, à laquelle elle a été naturellement conduite.»] - -Pendant ce temps, quelle figure faisait le cabinet? Le premier jour, -M. Villemain était intervenu pour repousser, avec une vivacité -éloquente, le partage de l'empire ottoman, préconisé par M. de -Lamartine; mais il s'était borné à cette oeuvre toute négative, et -n'avait indiqué lui-même aucune politique précise. Depuis lors, les -ministres s'étaient tus, écoutant humblement les leçons qui leur -étaient faites, les instructions qui leur étaient données, sans un -effort pour reprendre leur rôle de direction, sans une réserve sur la -difficulté et le péril de poursuivre à la fois les deux desseins -indiqués par la Chambre. Ne comprenaient-ils pas eux-mêmes la -nécessité de cette réserve, ou craignaient-ils, en la faisant, de -confirmer le soupçon de pusillanimité qui pesait sur eux? Le troisième -jour, quand il s'agit de conclure, ce ne fut pas un ministre qui monta -à la tribune: ce fut le rapporteur, M. Jouffroy. Après avoir -interprété l'attitude du gouvernement comme une adhésion au système de -la commission, il maintint que le double objet de notre politique -devait être de défendre Constantinople et de protéger l'Égypte. -Seulement, disait-il, de ces deux positions également importantes, «il -n'y en a qu'une qui soit aujourd'hui directement menacée, celle de -Constantinople; c'est là qu'est pour le moment le péril; c'est donc là -aussi qu'il faut porter le remède. Or le remède consiste à créer un -concert, européen s'il est possible, occidental tout au moins, ayant -pour base ce principe que personne ne doit s'agrandir en Orient, et -pour but de mettre l'Orient sous la garantie du droit public de -l'Europe et d'en régler d'une manière définitive la situation, en -tenant compte et des droits et des faits tels que les événements les -donneront». En terminant, le rapporteur eut bien soin de rappeler, une -dernière fois, au ministère qu'on attendait de lui quelque chose -d'extraordinaire. «Cette grande question et ce grand débat, disait-il, -imposent au cabinet une immense responsabilité. En recevant de la -Chambre les dix millions qu'il est venu lui demander, il contracte un -solennel engagement. Cet engagement, c'est de faire remplir à la -France, dans les événements d'Orient, un rôle digne d'elle, un rôle -qui ne la laisse pas tomber du rang élevé qu'elle occupe en Europe. -C'est là, messieurs, une tâche grande et difficile. Le cabinet doit en -sentir toute l'étendue et tout le poids. Il est récemment formé, il -n'a pas encore fait de ces actes qui consacrent une administration; -mais la fortune lui jette entre les mains une affaire si considérable, -que, s'il la gouverne comme il convient à la France, il sera, nous -osons le dire, le plus glorieux cabinet qui ait géré les affaires de -la nation depuis 1830.» À la suite de cette déclaration, les crédits -furent votés à une immense majorité, par 287 voix contre 26. - -Il avait été fait, pendant ces trois jours, grande dépense -d'éloquence. C'était ce qu'on appelle une belle discussion. Était-ce -une discussion utile? En passant ainsi des ministres aux députés, du -conseil secret à la tribune ouverte, la direction de notre diplomatie -n'avait gagné ni en prudence, ni en mesure, ni en clairvoyance, ni en -liberté d'allures. Le ministère, trop docile, s'était laissé engager -dans une impasse, en acceptant tacitement d'avoir raison à la fois de -la Russie en Turquie et de l'Angleterre en Égypte; l'éclat même avec -lequel on venait de lui commander un grand succès, lui rendait un -retour plus difficile et le condamnait à une périlleuse obstination. -La Chambre avait, par les exagérations de son patriotisme oratoire, -augmenté les exigences du public et, par suite, les embarras que le -pouvoir devait rencontrer un jour; elle avait en même temps éveillé -des ombrages chez nos alliés possibles et fourni des armes à tous ceux -qui, au dehors, trouvaient intérêt à dénoncer, sincèrement ou non, -notre ambition et notre arrogance; enfin elle avait livré à nos -adversaires, avec le secret de notre politique, celui des points -faibles où ils pourraient diriger leurs efforts. Ainsi, elle ajoutait -aux difficultés et aux périls d'une crise déjà grave par elle-même, -sans autre profit que de flatter les préventions et les prétentions -nées de la coalition. - - -V - -Pendant qu'en Europe les diplomates s'agitaient et que les parlements -délibéraient, les événements se précipitaient en Orient. Vainement, -avec une modération calculée dont il se faisait honneur auprès des -consuls, Méhémet-Ali avait-il d'abord contenu Ibrahim et s'était-il -prêté à retarder le choc des deux armées: l'impatience de Mahmoud -semblait croître à mesure que déclinait sa vie. Après avoir, le 7 juin -1839, dans un manifeste qui n'était qu'un cri de colère, proclamé le -pacha et son fils rebelles et traîtres, il ordonna à ses généraux de -leur courir sus. À cette nouvelle, Méhémet se crut dispensé de -prolonger une inaction qui lui coûtait. «Gloire à Dieu, s'écria-t-il, -qui permet à son vieux serviteur de terminer ses travaux par le sort -des armes!» Et il écrivit aussitôt à Ibrahim: «Au reçu de la présente -dépêche, vous attaquerez les troupes ennemies qui sont entrées sur -notre territoire, et, après les en avoir chassées, vous marcherez sur -leur grande armée, à laquelle vous livrerez bataille. Si, par l'aide -de Dieu, la victoire se déclare pour nous, vous passerez le défilé de -Kulek-Boghaz, et vous vous porterez sur Malathia, Kharpout, Orfa et -Diarbékir.» Les Égyptiens, concentrés à Alep, se mirent en mouvement -le 21 juin. Le 24, ils rencontrèrent l'ennemi dans la plaine de Nézib. -Les deux armées comptaient chacune environ cinquante mille hommes. -L'impétuosité d'Ibrahim et la supériorité de discipline que ses -troupes devaient à leurs instructeurs français décidèrent la victoire. -Les Ottomans, d'ailleurs, en dépit des quelques officiers prussiens -chargés de les exercer[77], étaient alors en pleine désorganisation -militaire; les innovations violentes de Mahmoud leur avaient désappris -de combattre à la turque, sans leur apprendre à combattre à -l'européenne. Une mêlée de deux heures suffit à les mettre en pleine -déroute; ils laissèrent sur le champ de bataille plus de quatre mille -tués ou blessés, et aux mains des vainqueurs douze mille prisonniers, -cent soixante-douze bouches à feu, vingt mille fusils, leurs tentes et -jusqu'aux insignes du commandement en chef. - -[Note 77: Le futur maréchal de Moltke était l'un de ces officiers.] - -Trois jours après, arrivait au camp d'Ibrahim le capitaine Callier, -l'un des deux aides de camp que le maréchal Soult avait envoyés pour -prévenir ou arrêter les hostilités. Il avait passé par Alexandrie, et -apportait une lettre obtenue, non sans peine, du pacha; cette lettre -enjoignait au commandant de l'armée égyptienne de ne pas engager -l'action si les Turcs consentaient à rentrer sur leur territoire, et -même de ne pas passer la frontière dans le cas où, forcé de combattre, -il demeurerait vainqueur. «Il est trop tard! s'écria Ibrahim; mon père -n'aurait pas écrit cette lettre, s'il avait connu l'agression des -Turcs et leur défaite.» Cependant, tout en frémissant, il finit par -céder aux fermes remontrances du capitaine Callier, et consentit à ne -pas passer le Taurus. - -Mahmoud ne sut point la destruction de son armée. Six jours avant que -la nouvelle n'en parvînt à Constantinople, le 30 juin, le vieux sultan -expirait, épuisé de débauches et de fureurs, laissant son empire -mutilé et croulant à son fils Abdul-Medjid, à peine âgé de seize ans. - -Le nouveau sultan n'avait déjà plus d'armée; il allait perdre aussi sa -flotte. Les circonstances dans lesquelles se produisit ce dernier -événement en font une vraie scène de comédie orientale. Le 4 juillet, -alors qu'on ne savait pas encore au Divan la défaite de Nézib, toute -la flotte ottomane, forte de plus de trente grands navires et de -nombreux petits bâtiments, commandée par Akmet-Pacha, mettait à la -voile pour sortir de la mer de Marmara et se diriger vers l'Archipel. -En tête, et comme lui servant d'éclaireur, s'avançait un vaisseau -anglais, la _Vanguard_. Le capitaine en second de ce vaisseau était à -bord du capitan-pacha, avec plusieurs de ses compatriotes; d'autres -officiers de même nationalité, plus ou moins costumés en Turcs, se -trouvaient répartis sur les autres navires. À la nouvelle de ce -mouvement, l'émotion fut grande dans la petite escadre française qui -montait la garde à l'entrée des Dardanelles. Son commandant, l'amiral -Lalande, avait pour instruction de surveiller les marines turque et -égyptienne et de les empêcher d'en venir à une collision. Or -n'était-ce pas évidemment cette collision qu'allait chercher la flotte -débouchant des Dardanelles? La présence des Anglais semblait confirmer -cette hypothèse; on savait leur animosité contre le pacha, et aussi le -plaisir qu'ils trouvaient toujours à voir s'entre-détruire des -vaisseaux qui n'étaient pas les leurs. L'amiral Lalande eût été homme -à arrêter les Turcs, même par la force; âme énergique dans un corps -délabré, il poussait l'audace jusqu'à la témérité; mais il n'avait -sous la main que deux vaisseaux et quatre bâtiments inférieurs. -Toutefois, il voulut essayer d'obtenir par l'ascendant moral ce qu'il -ne pouvait imposer par le canon. À peine la _Vanguard_ eut-elle passé, -superbe, devant notre escadre, que l'amiral français, à bord du -_Iéna_, se lança hardiment au beau milieu de la flotte ottomane, sans -s'inquiéter de la confusion qu'il y jetait, et se dirigea vers le -vaisseau du capitan-pacha. Celui-ci mit en panne, et un bateau à -vapeur, monté par Osman, _reale-bey_ de la flotte turque, vint prendre -l'amiral et les officiers de sa suite. Osman les pria aussitôt de -descendre dans la chambre de son navire; puis, après en avoir fermé -soigneusement les portes, il leur déclara que le capitan-pacha sortait -des Dardanelles contre les ordres du Divan, et qu'il allait livrer -tous ses vaisseaux à Méhémet-Ali; sans s'occuper de la stupéfaction de -l'amiral Lalande, il ajouta que le dessein d'Akmet était de s'entendre -avec le pacha d'Égypte pour renverser Khosrew, le nouveau grand vizir -qui, disait-il, était vendu au czar; il ne doutait pas que la France -n'approuvât une conduite dont le but était de rétablir la paix -intérieure de l'empire et de le soustraire à l'oppression russe. Si -extraordinaire que fût cette communication, elle n'était pas un -mensonge, sauf toutefois, qu'Osman embellissait les mobiles du -capitan-pacha; celui-ci n'était qu'un traître vulgaire, ancien favori -de Mahmoud, qui avait craint d'être disgracié par les ministres du -nouveau sultan. La réponse de l'amiral Lalande fut vague et -embarrassée; toutefois, cédant à sa sympathie pour les Égyptiens et -aussi peut-être au plaisir de faire pièce aux Anglais, il ne chercha -pas à arrêter la défection dont on lui faisait confidence, se borna à -exprimer le voeu qu'Akmet s'employât à obtenir le maintien de la paix, -et, tout en refusant de faire monter un officier français sur le -vaisseau amiral turc, il consentit à le faire accompagner par un des -navires de son escadre. Osman-bey termina cette étrange conversation -en demandant que, à bord du capitan-pacha, et en présence des -officiers de la marine britannique, il ne fût fait aucune allusion à -ce qui venait d'être dit. Conformément à cette recommandation, -l'entrevue officielle qui suivit se passa en politesses banales. Les -Français croyaient voir sur les physionomies anglaises je ne sais quoi -de moqueur qui semblait dire: «La voilà enfin dehors, cette flotte que -vous vouliez retenir dans le Bosphore; encore quelques jours, elle -aura rencontré la flotte égyptienne, et Méhémet-Ali n'aura plus de -vaisseaux!» Mais nos officiers demeuraient impassibles, se disant tout -bas que cette joie maligne serait de courte durée[78]. L'entrevue -terminée, l'amiral Lalande revint à son bord, et la flotte turque -reprit sa marche, toujours précédée par la _Vanguard_, qui croyait la -conduire au combat et qui ne faisait qu'escorter la trahison. Aussi -quelles ne furent pas la stupéfaction et la colère des Anglais, quand, -arrivés quelques jours plus tard devant Alexandrie, ils virent la -flotte turque entrer en amie dans le port et se mêler avec les -vaisseaux égyptiens, tandis que Méhémet-Ali, triomphant, embrassait le -capitan-pacha, courbé jusqu'à terre! Combien cette colère eût été plus -vive encore, si nos alliés se fussent alors doutés que l'amiral -français avait été le confident de cette défection! - -[Note 78: Nous avons suivi, sur ce curieux incident, le témoignage du -prince de Joinville, qui servait à bord de l'escadre du Levant et qui -assista aux entrevues de l'amiral Lalande avec les officiers turcs. Il -a raconté vivement les diverses scènes de cette comédie, au cours -d'une étude sur l'_Escadre de la Méditerranée_ qui fut insérée, sous -une signature d'emprunt, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août -1852, et qui fut ensuite publiée à part. Dans ce court écrit, tout -vibrant de patriotisme et tout rempli de zèle pour la grandeur de la -marine française, le prince de Joinville ne se révèle pas moins -brillant narrateur militaire que ses frères le duc d'Orléans et le duc -d'Aumale.] - -En quelques jours, l'empire ottoman avait perdu son souverain, son -armée et sa flotte. À Constantinople, dans la population comme dans -les conseils du jeune sultan, l'épouvante était à son comble, et l'on -s'attendait à voir, d'une heure à l'autre, les Égyptiens arriver par -terre et par mer. Il n'en fallait pas tant pour que le fatalisme -musulman s'inclinât devant le fait accompli. Le Divan envoya donc -porter des paroles de paix à Méhémet-Ali, offrant d'abord de lui -accorder l'Égypte héréditaire, y ajoutant bientôt la Syrie viagère. Le -pacha encouragea ces pourparlers, mais réclama l'hérédité de toutes -les provinces dont l'arrangement de Kutaièh l'avait mis en possession. -Il était visible que la Porte n'avait pas dit le dernier mot de ses -concessions, et que, laissés en tête-à-tête, le suzerain vaincu et le -vassal victorieux devaient avant peu s'entendre[79]. Aussi bien, parmi -les Turcs, beaucoup trouvaient-ils encore moins humiliant de subir les -exigences du pacha que de recourir à l'intervention des chrétiens[80]. - -[Note 79: «À Constantinople, au lieu d'agir énergiquement contre -Méhémet-Ali, on est prêt à lui abandonner autant de provinces qu'il -voudra en prendre.» (_Journal de la princesse de Metternich_, -_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 326.)] - -[Note 80: Dépêche de Pareto, l'envoyé sarde à Constantinople, citée -par HILLEBRAND, (_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 404.)] - - -VI - -Ce fut entre le 15 et le 20 juillet que parvint, dans les capitales de -l'Europe, la nouvelle des événements étonnants qui venaient, coup sur -coup, d'anéantir toutes les forces du gouvernement turc. L'impression -fut généralement très-profonde; mais les divers cabinets -n'apprécièrent pas de même la disposition de la Porte à traiter à tout -prix avec son vainqueur. À Saint-Pétersbourg, l'idée d'un arrangement -direct entre le sultan et le pacha fut immédiatement bien accueillie; -on se félicitait de voir ôter ainsi tout prétexte à la délibération -commune par laquelle les puissances prétendaient enlever à la Russie -le protectorat de Constantinople. Cette perspective décida même le -czar à signifier définitivement aux autres cours son refus de prendre -part à la conférence de Vienne. «Avant les événements de Syrie, disait -M. de Nesselrode, quand il n'y avait aux différends de la Porte et de -l'Égypte, point d'autre issue possible que la guerre, le cabinet russe -avait pu partager l'opinion des autres puissances de l'Europe sur -l'ouverture d'une négociation conduite en dehors des parties -intéressées; mais aujourd'hui que la Porte va elle-même au-devant -d'un rapprochement et adresse à l'Égypte des propositions -d'accommodement acceptables, il faut laisser marcher la négociation à -Constantinople et la seconder uniquement de ses bons offices. -Autrement, il n'y a plus de puissance ottomane indépendante[81].» - -[Note 81: Voy. Correspondance inédite de M. de Barante; _Mémoires -inédits de M. de Sainte-Aulaire_; dépêches de M. de Bourqueney, citées -par M. Guizot; dépêches des agents anglais publiées dans la -_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.] - -Par d'autres raisons, le gouvernement français eût pu aussi -s'accommoder d'un arrangement direct qui servait les intérêts -égyptiens, et il eût par là prévenu toutes les complications où devait -bientôt s'embarrasser sa politique. Mais, à ce moment, sa -préoccupation principale était d'établir le concert européen, redouté -par la Russie. Aussitôt informé des ouvertures de la Porte à -Méhémet-Ali, le maréchal Soult écrivit, le 26 juillet, à M. de -Bourqueney, chargé d'affaires à Londres: «La rapidité avec laquelle -marchent les événements peut faire craindre que la crise ne se dénoue -par quelque arrangement dans lequel les puissances n'auront pas le -temps d'intervenir... Pour l'Angleterre comme pour la France, pour -l'Autriche aussi, bien qu'elle ne le proclame pas ouvertement, le -principal, le véritable objet du concert, c'est de contenir la Russie -et de l'habituer à traiter en commun les affaires orientales. Je crois -donc que les puissances, tout en donnant une pleine approbation aux -sentiments conciliants manifestés par la Porte, doivent l'engager à ne -rien précipiter et à ne traiter avec le vice-roi que moyennant -l'intermédiaire de ses alliés.» À la même date, dans une conversation -avec lord Granville, ambassadeur d'Angleterre, le maréchal déclarait -plus formellement encore que «tout arrangement fait entre le sultan et -Méhémet-Ali, au moment où les conseillers de l'empire étaient ou -paralysés par la crainte ou traîtreusement occupés à satisfaire leur -ambition au mépris des droits de leur souverain, devait être considéré -comme nul, et qu'une déclaration dans ce sens devait être faite à -Méhémet-Ali[82].» - -[Note 82: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_, et -_Correspondence relative to the affairs of the Levant_.] - -À Londres et à Vienne, on était également très-opposé à l'arrangement -direct, ici par souci d'établir le concert des puissances, là par -hostilité contre le pacha. Lord Palmerston, agréablement surpris de -nous trouver dans des dispositions qui répondaient si bien à ses -desseins, se hâta d'affirmer que «le cabinet anglais adhérait à chaque -syllabe de la déclaration du maréchal Soult»; «sans s'être concertés, -ajoutait-il, les deux cabinets sont arrivés d'eux-mêmes à une -conclusion parfaitement identique, et rien ne prouve mieux la -communauté du but qu'ils se proposent et la solidarité du sentiment -qui les anime[83]». Quant à M. de Metternich, il était si décidé sur -ce point, qu'il n'hésita pas à prendre une initiative qui tranchait -avec sa timidité et sa temporisation accoutumées. Ayant été, à raison -de son moindre éloignement, le premier informé des dispositions de la -Porte, il ne prit pas le temps de se concerter avec les autres -cabinets, et donna aussitôt l'ordre à l'internonce d'Autriche à -Constantinople de combiner son action avec celle des représentants des -grandes puissances, pour détourner le gouvernement ottoman de rien -conclure avec Méhémet-Ali. Il obtint de M. de Sainte-Aulaire et de -lord Beauvale, ambassadeurs de France et d'Angleterre à Vienne, qu'ils -écrivissent, par le même courrier, l'un à l'amiral Roussin, l'autre à -lord Ponsonby, pour les presser de seconder l'internonce[84]. - -[Note 83: Dépêche de M. de Bourqueney au maréchal Soult, 31 juillet -1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] - -[Note 84: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -Les instructions de M. de Metternich arrivèrent à Constantinople le 27 -juillet au matin. La Porte venait de se résoudre à faire de nouvelles -concessions au pacha[85]; le firman d'investiture, disait-on, était -signé et allait partir pour Alexandrie. Sans perdre un instant, -l'internonce d'Autriche invita ses collègues des quatre grandes -puissances à peser avec lui sur le Divan. Le temps leur manquait pour -en référer à leurs cabinets respectifs. À cette époque, les -ambassadeurs n'avaient pas à leur disposition des fils télégraphiques -leur permettant de demander, d'heure en heure, des instructions; -force leur était souvent de prendre sur eux la responsabilité de -décisions qui engageaient gravement la politique de leurs -gouvernements. Lord Ponsonby donna tout de suite son consentement; il -était radieux, et ses voeux les plus chers étaient comblés. L'amiral -Roussin eût pu hésiter davantage; mais la lettre de M. de -Sainte-Aulaire l'aida à se convaincre qu'en adhérant à la mesure, il -se conformerait aux vues de son ministre; personnellement, d'ailleurs, -il ne partageait pas l'engouement si général en France pour le pacha. -L'ambassadeur de Russie fut fort perplexe; toutefois, il n'osa refuser -son concours. Était-il mal informé des dernières dispositions de sa -cour? Eut-il peur de l'isolement? Crut-il à la parole de M. de -Metternich, qui, dit-on, lui fit garantir l'approbation du czar? -Toujours est-il qu'il se prêta à pratiquer sur le Bosphore ce concert -européen dont, à ce même moment, son gouvernement prétendait se -séparer à Vienne. Dès que tout le monde était d'accord, l'adhésion du -ministre de Prusse ne faisait pas question. Une telle unanimité permit -d'aller vite. Avant la fin de cette journée du 27 juillet, une note -était rédigée, signée des cinq ambassadeurs et remise au Divan. Cette -note, qui devait avoir d'importantes conséquences et être souvent -invoquée dans la suite des négociations, était ainsi libellée: «Les -soussignés, conformément aux instructions reçues de leurs -gouvernements respectifs, ont l'honneur d'informer la Sublime-Porte -que l'accord entre les cinq grandes puissances sur la question -d'Orient est assuré, et qu'ils sont chargés d'engager la Sublime-Porte -à s'abstenir de toute détermination définitive sans leur concours et à -attendre l'effet de l'intérêt qu'elles lui portent.» Le premier -résultat de cette démarche fut, comme l'écrivait, le surlendemain, -lord Ponsonby, de «donner au grand vizir la force et le courage de -résister au pacha»: il ne fut plus question d'arrangement direct. - -[Note 85: Dépêche de lord Ponsonby, 29 juillet 1839. (_Correspondence -relative to the affairs of the Levant._)] - -À la nouvelle de la note du 27 juillet, grande fut la joie de M. de -Metternich. «Il en est tout transporté», écrivait M. de -Sainte-Aulaire. C'était de quoi le remettre un peu du trouble où -l'avait jeté, quelques jours auparavant, le refus très-rudement -signifié par le czar de prendre part à la conférence de Vienne. Il -lui semblait que ce refus était effacé par la signature de -l'ambassadeur de Russie au bas de la note, et que le cabinet de -Saint-Pétersbourg était irrévocablement engagé dans le concert -européen[86]. Même contentement en Angleterre, où l'on se félicitait -surtout d'avoir empêché le pacha de profiter de ses succès; notre -chargé d'affaires à Londres écrivait que, «depuis le commencement de -la crise d'Orient, il n'avait point vu lord Palmerston aussi satisfait -de la face des affaires[87]». Quant au gouvernement russe, il fut -évidemment surpris de la conduite de son représentant et disposé à la -regretter; toutefois, il ne le désavoua pas et affecta de faire bonne -figure à un jeu qu'il n'avait pas choisi[88]. À Paris, on ne pouvait -blâmer un acte en harmonie avec les déclarations faites, au même -moment, par le président du conseil; le maréchal Soult écrivit donc -qu'il «regardait comme une chose heureuse l'adhésion de la Porte à la -demande par laquelle les envoyés des cinq puissances l'avaient engagée -à ne rien conclure, sans leur concours, avec le pacha d'Égypte»; -toutefois il exprima, un peu naïvement, sa surprise «de la joie si -vive que cet événement paraissait avoir causée à Vienne et surtout à -Londres[89]». Faut-il croire que cette joie éveillait quelques doutes -dans l'esprit du maréchal sur l'habileté de la conduite qui venait -d'être suivie? Il ne pouvait se dissimuler que la note du 27 juillet -ne nous avait pas seulement engagés plus avant et plus formellement -dans la politique du concert européen, mais qu'elle avait du même coup -affaibli la situation particulière de Méhémet-Ali, en lui enlevant la -chance de l'arrangement direct et en le livrant absolument à -l'arbitrage de puissances notoirement mal disposées. - -[Note 86: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -[Note 87: Dépêche du 17 août 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces -historiques_.)] - -[Note 88: Dépêches de M. de Barante, 10 et 17 août 1839. (_Documents -inédits._)] - -[Note 89: Dépêche du maréchal Soult à M. de Bourqueney, 22 août 1839. -(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] - - -VII - -Rien n'indiquait cependant que le gouvernement français fût disposé à -réduire ses prétentions dans la question égyptienne: au contraire. -Avant Nézib, il avait paru admettre la rétrocession au sultan d'une -partie de la Syrie; après, il estimait qu'on ne pouvait plus exiger ce -sacrifice, que le pacha s'était créé des titres par sa victoire, et -que la France s'était obligée à faire valoir ces titres, le jour où, -en son nom, le capitaine Callier avait empêché Ibrahim triomphant de -poursuivre des succès alors faciles[90]. Quant à la défection de la -flotte ottomane, tout en déclarant la regretter et en blâmant même à -part soi la conduite de l'amiral Lalande[91], le cabinet français en -concluait que Méhémet-Ali était plus que jamais capable de résister à -toutes les tentatives de coercition, et qu'il lui suffirait d'un -geste, d'un mot, pour mettre l'empire ottoman et, par suite l'Europe -entière, sens dessus dessous[92]. Le pacha, avec sa finesse orientale, -comprenait le parti à tirer de l'opinion qu'on se faisait à Paris de -sa puissance et de son caractère; de là les sorties véhémentes par -lesquelles il cherchait à nous effrayer, feignant d'être toujours sur -le point de mettre le feu aux poudres, si on ne lui faisait obtenir -immédiate et complète satisfaction. «On veut me faire mourir -d'inanition, disait-il, un jour d'août, à notre consul; j'aime mieux -mourir d'un seul coup. Ah! vous craignez que je n'amène les Russes à -Constantinople! Que m'importe, à moi? Ils n'y resteront pas. -J'entraînerai la guerre générale? dites-vous. Je ne la désire pas; -mais deux maisons brûlent, la mienne et celle de mon ami; il faut -d'abord que je sauve la mienne. Je vois clairement, aujourd'hui, que -les puissances étrangères ne sont pas en état de s'entendre... -Pourquoi vous êtes-vous mêlés de nos affaires, vous qui n'êtes pas de -notre religion? Sans vous, nous les aurions déjà réglées[93].» Ému par -ces menaces, le gouvernement français se sentait en outre poussé par -le mouvement d'opinion qu'avait soulevé le débat sur le crédit de dix -millions et qu'entretenait, depuis lors, la polémique des journaux. Le -public continuait à s'intéresser vivement au pacha et surtout mettait -en demeure le cabinet de faire grand. Certains ministres, de ceux qui -venaient, quelques mois auparavant, de déblatérer, comme orateurs de -la coalition, contre les défaillances diplomatiques du cabinet du 15 -avril, se sentaient particulièrement piqués au jeu; plus occupés de -l'effet parlementaire que des conséquences internationales, ils -cherchaient l'occasion de faire, n'importe comment et à tout risque, -quelque acte d'énergie. Se rappelant avec quelle insistance ils -avaient naguère opposé le souvenir de l'expédition d'Ancône aux -timidités de M. Molé, ils rêvaient d'entreprendre en Orient, à Candie -par exemple, quelque nouvelle «anconade«. Il fallut la résistance du -maréchal Soult, inspirée par le Roi, pour empêcher cette témérité[94]. - -[Note 90: On a prétendu même que le capitaine Callier avait promis -formellement la possession de la Syrie au pacha, et M. Thiers a répété -plus tard cette assertion dans une conversation avec M. Senior. -(SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other -distinguished persons_, t. I, p. 4.) Mais les ministres du 12 mai ont -affirmé à la tribune qu'il n'avait été pris aucun engagement qui -diminuât la liberté de la France.] - -[Note 91: Lettre du maréchal Soult au Roi, 1er août 1839. (_Documents -inédits._)] - -[Note 92: Dépêche du maréchal Soult à M. de Sainte-Aulaire, 16 août -1839. (_Documents inédits._)] - -[Note 93: Cette conversation se tint en présence du capitaine Jurien -de la Gravière qui l'a rapportée dans ses _Souvenirs_. (_Revue des -Deux Mondes_ du 15 septembre 1864, p. 358.)] - -[Note 94: Lettre du maréchal Soult au Roi, 3 août 1839. (_Documents -inédits._)] - -Étant aussi peu résignée à abandonner quelque chose des prétentions du -pacha, comment la France avait-elle pu affirmer solennellement, dans -la note du 27 juillet, que «l'accord entre les cinq grandes puissances -était assuré»? Avait-elle donc des raisons de croire qu'elle -ramènerait les autres gouvernements à son sentiment? Outre Manche, -l'animosité contre Méhémet-Ali avait encore augmenté depuis la -défection du capitan-pacha, et la mystification dont, en cette -circonstance, avait été victime la marine britannique ajoutait au -grief politique une blessure d'amour-propre. Non-seulement le cabinet -de Londres continuait à soutenir qu'il fallait restreindre le pacha à -l'Égypte héréditaire[95], mais il demandait qu'avant toute solution, -les escadres alliées imposassent, au besoin par le canon, la -restitution de la flotte ottomane[96]. Le ton même avec lequel il -formulait ses exigences avait pris quelque chose de plus absolu; nulle -trace des précautions de langage qu'il employait naguère pour ménager -l'avis contraire du gouvernement français. C'est que l'adhésion de -l'ambassadeur russe à la note du 27 juillet avait déterminé, dans -l'attitude de lord Palmerston, un changement qui devait avoir les plus -graves conséquences. Jusqu'alors, principalement préoccupé du czar, il -avait senti le besoin de s'appuyer sur la France. Devant la facilité, -absolument inattendue pour lui, avec laquelle on venait d'obtenir, à -Constantinople, la signature de la Russie, il estima que le danger -n'était pas, ou tout au moins n'était plus du côté de cette puissance, -qu'elle «était entrée dans le concert européen par un acte officiel et -n'en pourrait sortir sans provoquer des complications pour lesquelles -elle n'était pas prête»; il en conclut qu'il était libre d'employer -tous ses efforts à satisfaire son ressentiment contre Méhémet-Ali et -sa jalousie de l'influence française dans la Méditerranée. Cette -évolution de la politique anglaise n'échappa point à notre diplomatie; -M. de Bourqueney en informait, dès le 18 août, le maréchal Soult[97], -et celui-ci écrivait, quelques jours après, à ses ambassadeurs près -les cours continentales: «Le gouvernement britannique a voulu voir, -dans la note du 27 juillet, l'expression du consentement absolu du -gouvernement russe à faire, de la question d'Orient, l'objet d'un -concert européen; se persuadant que tout est fini de ce côté, il a cru -pouvoir diriger désormais toute son action du côté de l'Égypte[98].» - -[Note 95: Dépêches de M. de Bourqueney, 31 juillet et 9 août 1839. -(_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] - -[Note 96: Dépêche de lord Palmerston, 1er août 1839. (_Correspondence -relative to the affairs of the Levant._)] - -[Note 97: «Un grand changement, écrivait M. de Bourqueney, s'est -opéré, depuis trente-huit heures, dans l'esprit des membres du cabinet -anglais: on n'admettait pas la possibilité du concours de la Russie, -aujourd'hui on l'espère; on espérait le concours de l'Autriche -jusqu'au bout, on n'en doute plus. On en conclut que le moment est -venu de laisser un peu reposer l'attitude ombrageuse et comminatoire -envers le cabinet russe.» (Dépêche du 18 août 1839, publiée par M. -Guizot.)] - -[Note 98: Dépêche du maréchal Soult à M. de Barante, 29 août 1839. -(_Documents inédits._)--À la même époque, le 30 août, M. Desages, -directeur politique au ministère des affaires étrangères, écrivait à -M. Bresson: «Nos voisins d'outre-Manche sont plus obstinés que jamais -à l'encontre de Méhémet-Ali. On s'est mis, à Londres, au diapason de -lord Ponsonby et de Roussin, qui se figurent qu'en crachant sur le -pacha, cela suffit pour en venir à bout.» (_Documents inédits._) -L'allusion faite à l'amiral Roussin s'explique par ce fait qu'on -reprochait à notre ambassadeur à Constantinople de n'être pas assez -favorable au pacha. L'amiral devait même, pour cette cause, être -rappelé le 13 septembre 1839, et remplacé par M. de Pontois.] - -Lord Palmerston ne se contentait pas de manifester, sans réserve, dans -les communications qu'il avait avec le cabinet de Paris, un avis -contraire au sien. S'engageant plus avant dans une tactique que nous -avons déjà eu occasion de noter, il cherchait un appui contre la -France, auprès des autres puissances, sans en excepter la Russie. Le -maréchal Soult, ému d'un procédé aussi peu ami, écrivait à M. de -Bourqueney, le 22 août: «Si l'expression du dissentiment qui existe au -sujet de Méhémet-Ali, entre la France et l'Angleterre, ne sortait pas -du cercle des communications échangées entre les deux gouvernements, -il n'y aurait pas un grand inconvénient; malheureusement, j'acquiers -tous les jours la certitude qu'il n'en est pas ainsi. Le cabinet de -Londres, dominé par ses préoccupations, ne sait pas assez les -dissimuler aux autres cabinets; il semble quelquefois voir en eux des -auxiliaires dont la coopération peut l'aider à nous ramener à sa -manière de voir, et les cours auxquelles s'adressent ses confidences, -se méprenant sur l'intention qui les lui dicte, y voient le principe -d'un relâchement sérieux dans l'alliance anglo-française. Déjà plus -d'un indice me donne lieu de penser que telle de ces cours travaille, -par des avances adroitement calculées, par d'apparentes concessions, à -entraîner le gouvernement britannique dans une voie nouvelle.» Et -notre ministre ajoutait: «Il n'en faudrait pas davantage pour jeter -une perturbation déplorable dans la marche de la politique -générale[99].» Ces plaintes furent sans effet sur lord Palmerston. -Par des dépêches adressées, les 25 et 27 août, à tous ses ambassadeurs -près les grandes puissances, il saisit plus ouvertement encore et plus -solennellement l'Europe de son dissentiment avec la France; il y -exposait les raisons d'enlever immédiatement au pacha toutes les -provinces autres que l'Égypte, et réfutait les objections du -gouvernement français, qu'il ne nommait pas, mais qui était -suffisamment désigné; du reste, pas un mot des précautions à prendre -contre la Russie; pour le ministre anglais, la question d'Orient -semblait être désormais réduite à la question égyptienne[100]. - -[Note 99: _Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.] - -[Note 100: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._] - -Les diverses puissances se montrèrent disposées à accorder l'appui qui -leur était demandé par le cabinet britannique. Peu de jours après, le -général Sébastiani, qui venait de reprendre la direction de -l'ambassade de Londres, se trouvait à la campagne chez le chef du -_Foreign Office_, au moment où celui-ci recevait les dépêches de ses -ambassadeurs. «Lord Palmerston me les a toutes lues, écrivait le -général à son ministre. De Constantinople, lord Ponsonby fait savoir -que le Divan a été réuni et a décidé qu'il ne serait rien accordé à -Méhémet-Ali au delà de l'investiture héréditaire de l'Égypte. De -Vienne, lord Beauvale annonce que le cabinet autrichien adopte de plus -en plus le point de vue anglais sur la nécessité de réduire à l'Égypte -les possessions territoriales du vice-roi. À Berlin, même faveur pour -le projet anglais. Enfin, lord Clanricarde écrit de Saint-Pétersbourg -que le cabinet russe s'unit sincèrement aux intentions du cabinet -britannique, qu'il partage son opinion sur les bases de l'arrangement -à intervenir, et qu'il offre sa coopération.--Voyez, a repris lord -Palmerston, voyez s'il est possible de renoncer à un système que nous -avons adopté, au moment même où il réunit les efforts de presque -toutes les puissances avec lesquelles nous avons entrepris de résoudre -pacifiquement la question d'Orient[101].» - -[Note 101: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 14 et 17 -septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)] - -Comme on a pu s'en rendre compte par la dépêche que nous venons de -citer, l'adhésion du gouvernement russe n'était pas la moins -chaleureuse. Nul n'en peut être surpris. Depuis longtemps ce -gouvernement désirait ardemment brouiller l'Angleterre et la France. -Nous l'avons vu, en juillet, accueillir avec empressement les premiers -signes d'un dissentiment possible entre les deux puissances et chercher -là, sinon la revanche, du moins la consolation des mécomptes de sa -politique orientale. Depuis lors, comme pour cultiver ce germe de -discorde, il s'était attaché à caresser l'Angleterre; rien ne le fâchait -de ce qui venait d'elle[102]. Dans les conversations fréquentes que le -czar avait avec l'ambassadeur de la Reine, il ne manquait pas une -occasion d'exciter contre nous les jalousies du cabinet de Londres[103]. -Il est vrai qu'à Paris on ne ménageait guère la Russie. Au commencement -de juillet, lors de la discussion des crédits, tous les orateurs avaient -proclamé que la politique de la France devait être de faire échec au -gouvernement de Saint-Pétersbourg. Peu après, quand il s'était agi de -signifier à ce dernier des menaces d'action maritime, pour le cas où il -interviendrait à Constantinople, nous nous en étions chargés aussitôt; -tandis que l'Autriche restait obséquieuse, et que l'Angleterre, qui -avait dès lors son arrière-pensée, se tenait prudemment au second plan, -notre fierté nationale paraissait trouver satisfaction à se mettre bien -franchement en avant et à prononcer très-haut ce nom des Dardanelles, -qui éveillait tant d'ombrages sur les bords de la Néva. Le czar en avait -gardé un vif ressentiment[104]. Loin de chercher à le voiler, il -l'affichait et saisissait, le 7 septembre, l'occasion de l'anniversaire -de la bataille de la Moskowa pour adresser à son armée un ordre du jour -plein d'une injurieuse violence contre la France[105]. M. de Barante -observait soigneusement cet état d'esprit et en informait son -gouvernement: «Nous pouvons nous attendre, disait-il, à de fort mauvais -procédés[106].» - -[Note 102: Correspondance inédite de M. de Barante, pendant la fin de -juillet et le mois d'août 1839. (_Documents inédits._)] - -[Note 103: «La France, disait le czar à l'ambassadeur anglais, cherche -à se faire valoir et se donne un mouvement inutile; elle veut se -mettre à la tête de tout. Depuis quelque temps, elle a l'air de -vouloir dominer l'Europe.» (Dépêche de M. de Barante au maréchal -Soult, 10 août 1839. _Documents inédits._)] - -[Note 104: M. de Barante avait noté, dès le premier jour, l'irritation -que nous avions ainsi causée, et il y revint souvent, dans la suite de -la crise, quand il voulut expliquer l'origine de l'hostilité de la -Russie. (Voy., entre autres, les lettres de M. de Barante au maréchal -Soult, en date des 3 et 17 août, 23 octobre 1839 et 4 février 1840, et -la lettre du même à M. Guizot, en date du 28 mai 1841. _Documents -inédits._)] - -[Note 105: Dépêche de M. de Barante au maréchal Soult, 16 septembre -1839. (_Documents inédits._)] - -[Note 106: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches au -maréchal Soult, en date du 24 août et du 7 septembre 1839. (_Documents -inédits._)] - -S'il y avait là, pour nous, un très-sérieux avertissement, n'y -avait-il pas aussi matière à réflexion pour le cabinet anglais? -Celui-ci ne devait-il pas se demander jusqu'à quel point il était de -son intérêt de faire courir à l'alliance occidentale le risque d'une -rupture si passionnément désirée à Saint-Pétersbourg? Lord Palmerston -se rendait parfaitement compte du mobile du czar. «Je ne doute pas, -disait-il à notre ambassadeur, que le cabinet russe, dans son aveugle -et folle partialité contre la France, n'ait été surtout préoccupé du -désir de bien mettre notre dissentiment en évidence; il n'y a sorte de -gracieusetés que la Russie n'ait essayées avec nous, depuis un an, -pour diviser nos deux gouvernements[107].» Mais le ministre anglais -n'en persistait pas moins dans sa politique; la passion de Nicolas se -trouvait, pour le moment, seconder sa propre passion; cela lui -suffisait: il ne voyait pas plus loin. Ainsi, en même temps qu'à -Saint-Pétersbourg on était prêt à faire toutes les avances à -l'Angleterre pour la séparer de nous, à Londres on ne semblait avoir -aucun scrupule à les accepter. - -[Note 107: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 17 -septembre 1839, citée par M. Guizot.] - -Lord Palmerston ne rencontrait pas en Autriche la même animosité contre -la France. Si peu favorable que M. de Metternich fût à Méhémet-Ali, il -eût accepté tout ce que les cabinets de Londres et de Paris lui eussent -proposé d'accord; il ne se lassait pas de le déclarer aux ambassadeurs -des deux puissances[108]. Mais du moment où celles-ci se divisaient, il -devait naturellement se ranger du côté où l'on faisait au pacha la part -la plus petite[109]. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à se dissimuler qu'à -Vienne, les sentiments n'étaient plus les mêmes pour nous qu'au début -des négociations. Là aussi, on avait été offusqué du ton de la -discussion des crédits; les phrases où s'était alors complu notre -orgueil national avaient paru au dehors l'indice d'une politique à la -fois aventureuse et arrogante qui inquiétait la prudence et blessait -l'amour-propre des autres puissances. L'attitude de notre diplomatie -n'était pas toujours faite pour corriger cette impression. Le ministère, -préoccupé de répondre à l'attente du parlement, qui l'avait sommé de -faire jouer à la France un rôle prépondérant, agissait parfois avec une -sorte d'ostentation qui froissait des alliés ombrageux[110]. «À Paris, -écrivait le 7 août M. de Metternich, on ne voit _que soi_, et l'on -oublie que par là on excite à en user de même, à l'égard de la France, -ceux avec qui l'on entend entrer en affaires. _Tout pour et par la -France_ est un mot qui sonne bien à des oreilles françaises, mais qui -déchire toutes les autres oreilles[111].» Quelques mois plus tard, à -l'avénement du ministère du 1er mars, M. de Barante, revenant sur cette -conduite du cabinet du 12 mai, écrivit: «Ce cabinet ne s'est pas assez -séparé des jactances propres à la tribune et à la presse, mais si peu -convenables à des ministres. Nous avons inquiété l'Europe, hors de -propos, sans but et sans profit. L'Allemagne s'est émue de tant de -paroles dites au sujet de la rive gauche du Rhin. On s'est figuré que le -maréchal voulait guerroyer et tout pourfendre.» Il ajoutait dans une -autre lettre: «Je ne sais comment a fait le dernier ministère, mais il a -répandu l'idée que nous avions envie de guerroyer, de conquérir, de -chercher les traces de Napoléon[112].» En s'éloignant de nous, le -gouvernement autrichien se rapprochait de la Russie. Au commencement de -la crise, il ne s'était vu qu'en tremblant engagé contre cette -puissance, et il avait eu besoin, pour se rassurer, de sentir derrière -lui ses deux nouveaux alliés[113]. Du moment, au contraire, où il devint -manifeste que ceux-ci n'étaient pas d'accord, le cabinet de Vienne n'eut -plus qu'une pensée: se faire pardonner à Saint-Pétersbourg sa velléité -de politique occidentale. Le retour se fit assez promptement pour que, -le 13 septembre, M. de Metternich pût écrire au comte Apponyi: «La -difficulté réelle dans l'affaire orientale se trouve placée entre Paris -et Londres, car la Russie est à nous[114].» Ainsi nous échappait ce qui -devait être le profit principal de notre politique, cette dissolution de -l'ancienne Sainte-Alliance, cette séparation de l'Autriche et de la -Russie, que naguère l'on se félicitait d'avoir si vite obtenues. - -[Note 108: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -[Note 109: M. de Metternich écrivait, le 25 septembre 1839: «Les -quatre cabinets de Vienne, de Berlin, de Saint-Pétersbourg et de -Londres sont _turcs_; celui des Tuileries est égyptien.» (_Mémoires_, -t. VI, p. 376.)] - -[Note 110: Dès le 19 juillet 1839, le maréchal Soult recommandait à M. -de Sainte-Aulaire de calculer son langage de façon que «la part qui -reviendrait au Roi et à la France», dans le concert européen, «fût -bien constatée» et put «être plus tard hautement proclamée». -(_Documents inédits._)] - -[Note 111: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 373.--Un peu -après, le 25 septembre, M. de Metternich se plaignait que «la -politique française fût voulante, agissante, tripoteuse, ambitieuse.» -(_Ibid._, p. 376.)] - -[Note 112: Lettres de M. de Barante à M. Thiers et à M. Guizot, en -date du 18 mars 1840. (_Documents inédits._)] - -[Note 113: Même lorsque le gouvernement autrichien croyait pouvoir -s'appuyer sur la France et l'Angleterre, le moindre froncement de -sourcils de l'autocrate russe le mettait mal à l'aise. Au mois d'août, -M. de Metternich tomba gravement malade et dut, pendant plusieurs -semaines, abandonner la direction des affaires. On attribua -généralement sa maladie à l'émotion que lui avait causée le refus -irrité du czar de prendre part à la conférence de Vienne. M. de -Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche en Russie et remplaçant intérimaire -de M. de Metternich, disait que ce dernier «avait pensé mourir de -regret et d'effroi de s'être trompé sur les sentiments de l'empereur -Nicolas». (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)] - -[Note 114: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 374.] - -Notre ambassadeur à Vienne, M. de Sainte-Aulaire, suivait ces -péripéties de la politique autrichienne, avec la même sagacité dont -faisait preuve M. de Barante à Saint-Pétersbourg. Il ne se lassait pas -de répéter à son gouvernement que, «pour être quatre, ou même trois», -c'est-à-dire pour avoir, contre la Russie, le concert de l'Autriche, -de la Prusse, de l'Angleterre et de la France, «il fallait commencer -par être deux», c'est-à-dire établir l'accord entre Londres et Paris, -et il ajoutait: «Si l'on n'a pas su ou pu s'entendre avec -l'Angleterre, il faut tout abandonner; l'Autriche n'interviendra pas -pour nous mettre d'accord; elle se serrera contre la Russie et -s'efforcera de se faire pardonner un mauvais mouvement[115].» M. de -Sainte-Aulaire, ne craignant pas de rompre ouvertement avec -l'engouement pour le pacha d'Égypte, ajoutait: «Faut-il nous brouiller -avec tous nos alliés dans l'intérêt de Méhémet-Ali? Cet homme est le -mauvais génie de la France; son ambition est insatiable, ses projets -révolutionnaires. En paraissant le favoriser, nous nous aliénons -l'Autriche comme l'Angleterre. La Russie, bâtissant sur nos ruines, -prendra notre place dans leur alliance, et restera l'arbitre des -affaires d'Orient[116].» Ces représentations furent mal reçues par le -gouvernement français. Le Roi fit appeler M. de Langsdorff, que M. de -Sainte-Aulaire avait envoyé à Paris pour y défendre sa politique, et, -après avoir pris la peine de l'endoctriner longuement, lui ordonna de -repartir aussitôt pour Vienne. «La France, disait Louis-Philippe, -n'est pas directement intéressée à l'établissement plus ou moins -étendu du pacha en Syrie; la chose en elle-même ne lui importe guère; -mais ce qui importe beaucoup, c'est de préserver l'empire ottoman de -sa ruine et l'Europe d'une guerre générale. Cette guerre est -inévitable si l'on fait au vice-roi des conditions trop dures. Il ne -manquera pas, alors, d'ordonner à son fils de passer le Taurus et de -marcher sur Constantinople. Or, la Russie ne consentant pas à accepter -le concours des autres puissances dans la mer de Marmara, la guerre va -éclater, et le plus infaillible de ses résultats est la ruine de -l'empire ottoman[117].» Comme on le voit, le raisonnement de -Louis-Philippe reposait entièrement sur l'idée que tout le monde, en -France, se faisait alors de la force du pacha. Au ministère des -affaires étrangères, M. Desages n'était pas moins décidé que le Roi, -et de toutes parts M. de Sainte-Aulaire s'entendait signifier qu'il -faisait fausse route. La politique française s'engageait donc -décidément dans l'impasse égyptienne. Elle ne devait pas tarder à y -rencontrer le péril signalé à l'avance par notre prévoyant -ambassadeur. - -[Note 115: Lettre à M. Bresson, 22 août 1839. (_Documents inédits._)] - -[Note 116: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -[Note 117: _Ibid._] - - -VIII - -Jusqu'alors la Russie, tout en observant les événements, en écoutant -attentivement ce qu'on lui disait et même ce qu'on ne lui disait pas, -était restée sur la réserve, et n'avait pris l'initiative d'aucune -démarche. Vers le milieu de septembre 1839, en présence du désaccord -croissant de l'Angleterre et de la France, elle jugea le moment venu -de sortir de cette attitude passive. On apprit soudainement, en -Europe, que le ministre russe à Darmstadt, qui passait pour posséder -la confiance du czar et de M. de Nesselrode, M. de Brünnow, était -envoyé à Londres afin de proposer à lord Palmerston une entente sur la -question orientale. La nouvelle fit grande rumeur dans les -chancelleries, et tous les yeux se portèrent sur le théâtre de cette -négociation. De Vienne, où il ne pouvait plus être question de réunir -la conférence, le centre diplomatique se trouvait, par là, transporté -à Londres; la direction échappait définitivement à M. de Metternich, -pour passer à lord Palmerston: la France ne gagnait pas au change. - -M. de Brünnow arriva en Angleterre le 15 septembre. L'objet principal, -unique, de sa mission, était d'appuyer le cabinet de Londres pour le -brouiller avec celui de Paris. Il déclara tout d'abord à lord -Palmerston «que le czar adhérait entièrement à ses vues sur les -affaires d'Égypte; qu'il s'associerait à toutes les mesures qui -seraient jugées nécessaires pour leur donner effet; qu'il s'unirait -pour cela à l'Angleterre, à l'Autriche et à la Prusse, soit que la -France entrât dans ce concert, soit qu'elle restât à l'écart,» et, -comprenant qu'il pouvait s'exprimer à coeur ouvert avec le ministre -anglais, il ajouta que, «tout en reconnaissant, au point de vue -politique, l'avantage d'avoir la France avec soi, le czar, -personnellement, préférerait qu'elle fût laissée en dehors[118]». -Quant à la protection à exercer sur l'empire ottoman, le czar -acceptait qu'elle appartînt à l'Europe entière et renonçait a -renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi, dont le terme expirait -prochainement. Seulement, pour reprendre en fait une partie de ce -qu'il abandonnait en droit, il demandait qu'au cas où il serait -nécessaire de défendre Constantinople contre Méhémet-Ali, les -vaisseaux et les soldats russes fussent seuls admis à entrer dans la -mer de Marmara, tandis que les escadres des autres puissances -opéreraient dans la Méditerranée, sur les côtes de Syrie et d'Égypte. -La Russie protestait, du reste, que, dans ce cas, elle n'agirait pas -en son nom propre, mais comme mandataire de l'Europe[119]. - -[Note 118: Lettre de lord Palmerston à M. Bulwer, 24 septembre 1839. -(BULWER, t. II, p. 263)] - -[Note 119: BULWER, t. II, p. 263, et dépêche du général Sébastiani au -maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces -historiques_.)] - -Avant même d'avoir pu prendre l'avis de ses collègues, alors -dispersés, lord Palmerston communiqua cette ouverture au général -Sébastiani. «Je lui ai tout dit, écrivait-il à M. Bulwer, excepté la -préférence de Nicolas pour une solution qui laisse la France -dehors[120].» Il ne cacha pas qu'il était personnellement -très-favorable à la proposition russe et qu'il comptait la voir -accepter par le cabinet anglais; il se disait sûr également de -l'adhésion «cordiale» de l'Autriche et de la Prusse[121]. Dans cette -situation difficile, le gouvernement français manoeuvra fort -habilement; au lieu de se plaindre de la part faite au pacha, il ne -fit porter ses réclamations que sur la prétention, manifestée par la -Russie, d'entrer seule dans la mer de Marmara: c'était substituer un -grief européen à ce qui n'eût été qu'un grief français. Cette -attitude, prise dès la première heure par le général Sébastiani[122], -fut confirmée par une dépêche du maréchal Soult; après avoir soutenu -que l'acceptation de la prétention russe impliquerait la -reconnaissance du traité d'Unkiar-Skélessi et créerait un précédent -dont le czar pourrait ensuite se prévaloir comme d'un droit, le -maréchal, se sentant sur un bon terrain, ajoutait avec une singulière -fermeté de ton: «Jamais, de notre aveu, une escadre de guerre ne -paraîtra devant Constantinople sans que la nôtre ne s'y montre -aussi... Le cabinet de Londres n'ayant pas encore pris de résolution -définitive, nous aimons à croire que de plus mûres réflexions lui -feront repousser les propositions captieuses de la Russie. En tout -cas, la détermination du gouvernement du Roi est irrévocable. Quelles -que soient les conséquences d'un déplorable dissentiment, dût-il avoir -pour effet l'accomplissement du projet favori de la Russie, celui de -nous séparer de nos alliés, ce n'est pas nous qui en aurons encouru la -responsabilité. Nous resterons sur notre terrain; ce ne sera pas notre -faute, si nous n'y retrouvons plus ceux qui s'y étaient d'abord placés -à côté de nous[123].» - -[Note 120: BULWER, t. II, p. 264.] - -[Note 121: _Ibid._, p. 264 à 266, et dépêche du général Sébastiani au -maréchal Soult, 23 septembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces -historiques_.)] - -[Note 122: Même dépêche.] - -[Note 123: Dépêche du 26 septembre 1839.] - -Ce langage fit impression sur le gouvernement anglais. Vainement lord -Palmerston persistait-il à soutenir que l'on avait satisfaction du -moment où les troupes russes entraient dans le Bosphore en vertu d'un -mandat de l'Europe; vainement s'étonnait-il qu'on n'eût pas plus -confiance dans le czar[124]: parmi les autres ministres anglais, tous -ne mettaient pas autant d'entrain à se jeter dans les bras de la -Russie et à rompre avec la France. Deux d'entre eux, lord Holland et -lord Clarendon, se proclamaient hautement partisans de l'alliance -française. Sans être aussi décidés, le marquis de Lansdowne, grand -seigneur accompli, très-considéré dans son parti, et lord John -Russell, l'un des principaux orateurs du ministère, s'inquiétaient -visiblement de la politique du _Foreign Office_. Quant au chef du -cabinet, lord Melbourne, il était sans doute trop insouciant et -indolent pour beaucoup résister à la passion impérieuse de lord -Palmerston; toutefois, autant que le lui permettaient son égoïsme -épicurien et cet _I don't care_[125] dont il semblait avoir fait sa -devise, il préférait l'alliance française à l'alliance russe. -Soigneux de ne pas se faire d'affaires qui troublassent son repos, il -se préoccupait des risques auxquels l'exposerait, au dehors, la -hardiesse aventureuse de son ministre des affaires étrangères, et -aussi des mécontentements que soulèverait, dans l'intérieur de son -propre parti, une politique si contraire à la tradition des whigs. Ne -voyait-il pas que l'homme salué naguère par ces derniers comme leur -grand chef, le champion victorieux de la réforme parlementaire, le -vieux lord Grey, toujours respecté et influent, bien que vivant dans -une retraite mélancolique et ennuyée, exprimait hautement l'avis qu'on -ne devait pas se séparer de la France? De là les résistances et les -hésitations que lord Palmerston, à sa grande surprise, rencontra dans -le sein du conseil des ministres. Malgré ses efforts, il fut décidé -que les propositions de M. de Brünnow n'étaient pas acceptables, et -même qu'il fallait faire un pas vers la France, pour lui faciliter -l'accord. - -[Note 124: «Je dis, racontait lord Palmerston lui-même, qu'il ne -semblait pas y avoir de moyen terme entre la confiance et la défiance; -que si nous liions la Russie par un traité, nous devions nous fier à -elle; et que, nous fiant à elle, il valait mieux ne mêler aucune -apparence de suspicion à notre confiance.» (BULWER, t. II, p. -264.)--Voy. aussi la dépêche précitée du général Sébastiani, en date -du 23 septembre.] - -[Note 125: «Cela m'est égal.»] - -Le chef du _Foreign Office_ dut donc, bien à contre-coeur, signifier, -le 3 octobre, à l'envoyé russe, que «le cabinet anglais n'adhérait -point à ses propositions», et donner comme raison de ce refus le désir -de ne pas se séparer de ses alliés d'outre-Manche. «La France, dit-il, -ne peut consentir, pour sa part, à l'exclusion des flottes alliées de -la mer de Marmara, dans l'éventualité de l'entrée des forces russes -dans le Bosphore, et l'Angleterre ne veut pas se détacher de la -France, avec laquelle elle a marché dans une parfaite union depuis -l'origine de la négociation[126].» Il communiqua en même temps cette -résolution au général Sébastiani, et ajouta, ce qui lui coûta plus -encore, que, par déférence pour la France, l'Angleterre consentait à -joindre à l'investiture héréditaire de l'Égypte en faveur de -Méhémet-Ali, la possession, également héréditaire, du pachalik d'Acre, -sans la ville de ce nom: le tout sous la condition que, en cas de -refus du pacha, le gouvernement français s'associerait aux mesures de -contrainte à prendre contre lui. Notre ambassadeur, en faisant -connaître à son ministre cette concession, disait: «Sans doute, le -retour n'est pas aussi complet que nous pourrions le désirer; mais il -y a un immense pas de fait. Je crains, je l'avoue, que ce ne soit le -dernier[127].» - -[Note 126: Dépêche du général Sébastiani au maréchal Soult, 3 octobre -1839. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] - -[Note 127: Dépêche de M. de Brünnow, 8 octobre 1839.] - -Lorsque l'historien considère après coup les événements qui ont mal -tourné, il lui semble parfois regarder de haut et de loin des -voyageurs qui se seraient trompés de route; d'où il est, il discerne -clairement la fondrière ou l'impasse auxquels ils vont aboutir; mais -souvent aussi, il voit, avant ce terme fatal, s'embrancher, sur cette -même route, d'autres chemins qu'il suffirait de prendre pour retrouver -la bonne direction. S'il s'aperçoit qu'on néglige ces moyens de salut -et qu'on passe outre, il éprouve un serrement de coeur et ne retient -pas un mouvement d'impatience, ne se souvenant pas toujours assez que -ceux qui marchent dans la plaine ne peuvent, comme lui, embrasser -l'horizon. À l'époque où nous a conduits notre récit, dans les -premiers jours d'octobre 1839, le gouvernement français, jusqu'alors -égaré sur une fausse piste, ne nous apparaît-il pas comme étant arrivé -à l'un de ces embranchements? Qu'il entre dans la voie ouverte par la -proposition de l'Angleterre, et il est assuré, non-seulement -d'échapper au péril qui le menace, mais de terminer honorablement, -brillamment même, sa campagne diplomatique. Peu importe que la part de -Syrie soit plus ou moins considérable; elle est accordée contre le -voeu de toutes les autres puissances, et à notre seule considération; -l'effet moral est donc complet, et le pacha devient tout à fait notre -protégé. De plus, au vu de l'Europe, nous déjouons la manoeuvre par -laquelle la Russie s'est flattée de nous isoler et de nous humilier; -nous battons lord Palmerston dans son propre cabinet; nous obtenons de -l'Angleterre une concession qui est une marque d'amitié et de -déférence. L'intérêt, l'honneur et même l'amour-propre ont -satisfaction. Dès lors, nous pouvons, sans crainte de nous diminuer, -faire un pas à notre tour et accepter la transaction offerte. - -Notre gouvernement n'en jugea pas ainsi. Enhardi, plutôt que -satisfait, par la concession qui lui était faite, il n'y vit qu'une -raison de persister dans ses exigences; il se persuada qu'un accord -n'était plus à craindre entre l'Angleterre et la Russie, que la -première y avait une répugnance invincible, et que la seconde serait -trop attachée à ses rêves de prépondérance en Orient, pour faire les -concessions nécessaires: c'était ne tenir compte ni de la passion de -lord Palmerston ni de celle de Nicolas. Toujours dupe de la comédie -que le pacha jouait à dessein devant les consuls, on se figurait, à -Paris, qu'il n'accepterait jamais de telles conditions. «Plutôt que de -les subir, disait-on, il se jetterait dans les chances d'une -résistance moins dangereuse pour lui qu'embarrassante et -compromettante pour l'Europe[128].» D'ailleurs les journaux français, -de plus en plus échauffés au sujet de l'Égypte, de plus en plus -susceptibles sur tout ce qui touchait à l'orgueil national, -soutenaient contre la presse anglaise une polémique qui ne facilitait -pas la conciliation diplomatique, exerçaient une surveillance -ombrageuse sur toutes les démarches du gouvernement, épiaient tous les -bruits, et, prompts à s'imaginer, au moindre indice, que quelque -accord se concluait, aux dépens du pacha, avec le cabinet de Londres, -dénonçaient cet accord comme une lâcheté et une trahison. C'est ainsi -que, trompé par ses propres illusions, intimidé et entraîné par la -presse, le ministère n'hésita pas à repousser absolument l'ouverture -de lord Palmerston. Par une dépêche en date du 14 octobre, le maréchal -Soult déclara persister dans ses vues antérieures, alors même que -cette persistance «serait le signal d'un accord intime entre -l'Angleterre et la Russie». «Nous déplorerions vivement, disait-il, la -rupture d'une alliance à laquelle nous attachons tant de prix; mais -nous en craindrions peu les effets directs, parce qu'une coalition -contraire à la nature des choses et condamnée d'avance, même en -Angleterre, par l'opinion publique, serait nécessairement frappée -d'impuissance[129].» - -[Note 128: Dépêche du maréchal Soult, 14 octobre 1839.] - -[Note 129: _Mémoires de M. Guizot._] - -Quelques jours après, le 18 octobre, le général Sébastiani écrivait au -maréchal: «J'ai fait à lord Palmerston la communication que me -prescrivait Votre Excellence. J'ai reproduit toutes les considérations -sur lesquelles le gouvernement du Roi se fonde pour persister dans ses -premières déterminations relativement aux bases de la transaction à -intervenir entre le sultan et Méhémet-Ali. Lord Palmerston m'a écouté -avec l'attention la plus soutenue. Lorsque j'ai eu complété mes -communications, il m'a dit ces simples paroles: «Je puis vous -déclarer, au nom du conseil, que la concession faite d'une portion du -pachalik d'Acre est retirée.» J'ai vainement essayé de ramener la -question générale en discussion; lord Palmerston a constamment opposé -un silence poli, mais glacial. Je viens de reproduire textuellement, -monsieur le maréchal, les seuls mots que j'aie pu lui arracher. Mes -efforts se sont, naturellement, arrêtés au point que ma propre dignité -ne me permettait pas de dépasser[130].» Ne voit-on pas percer l'âpre -satisfaction avec laquelle le ministre anglais retire la concession -qu'il nous avait offerte malgré lui, et la résolution où il est de -reprendre contre nous une campagne sans ménagement? Cette fois, il -espère bien que nos amis, découragés par notre obstination, ne -s'interposeront plus entre lui et nous. Aussi, dans les semaines qui -suivent, ses communications au gouvernement français deviennent d'un -tel ton que lord Granville est obligé de lui demander des corrections; -lord Palmerston ne les fait qu'en rechignant. «Bien que quelques-uns -des faits et des arguments dont je me suis servi, écrit-il à son -ambassadeur, doivent, comme vous le dites, toucher au vif -Louis-Philippe, cependant il me semble nécessaire d'en agir ainsi, et -nous ne pouvons nous sacrifier nous-mêmes par délicatesse pour -lui[131].» Tel est même son parti pris, qu'il affecte de prendre au -sérieux je ne sais quelle historiette d'après laquelle Louis-Philippe -aurait annoncé à un diplomate étranger une prochaine guerre avec -l'Angleterre, et expliqué ainsi le besoin d'assurer à la France le -concours d'une puissante flotte égyptienne[132]. - -[Note 130: _Mémoires de M. Guizot._] - -[Note 131: Lettre du 5 novembre 1839. (BULWER, t. II, p. 267.)] - -[Note 132: Lettre du 22 novembre 1839. (_Ibid._, p. 268.)] - -L'attitude de lord Palmerston n'arracha pas le gouvernement français à -sa trompeuse sécurité. Ayant su que M. de Brünnow avait quitté Londres -vers le milieu d'octobre et qu'il était retourné à Darmstadt sans -aller même prendre langue à Saint-Pétersbourg, le maréchal Soult en -conclut que tout était fini de ce côté. «Calmez vos inquiétudes sur la -possibilité d'un accord entre l'Angleterre et la Russie, écrivait-il à -M. de Sainte-Aulaire. Les renseignements que je reçois me portent à -croire que l'échec éprouvé à Londres par M. de Brünnow a été complet, -et qu'il n'existe plus entre les deux cours de négociations -sérieuses[133].» Par une illusion plus inexplicable encore, notre -ministre croyait, au cas où il serait abandonné par l'Angleterre, -pouvoir espérer l'appui de l'Autriche et de la Prusse[134]. Ce n'était -pourtant pas la correspondance de ses ambassadeurs qui l'entretenait -dans ces idées. De Saint-Pétersbourg, M. de Barante l'avertissait que -le czar céderait tout à l'Angleterre pour la brouiller avec nous[135]. -De Berlin, M. Bresson écrivait que la Prusse ne sortirait pas de sa -«neutralité irrésolue», et que «tout lui paraîtrait bien, pourvu que -M. de Metternich y eût donné son attache[136].» À Vienne, M. de -Sainte-Aulaire n'avait pas meilleure impression. «Dans une situation -donnée, écrivait-il, le gouvernement autrichien se prononcerait contre -la Russie; dans telle autre, contre l'Angleterre; contre les deux à la -fois, jamais[137].» Notre ambassadeur ayant demandé à M. de Metternich -s'il croyait un arrangement possible entre l'Angleterre et la Russie: -«Je ne sais trop que vous en dire, répondit le chancelier, parce que -j'ignore ce qui conviendra à lord Palmerston, mais j'ose vous répondre -que la difficulté ne viendra pas du côté de l'empereur Nicolas. Il est -puéril d'imaginer qu'il ait commencé cette négociation sans vouloir la -mener à bien. D'ailleurs, sur cette question des détroits où vous le -croyez inflexible, il a pris son parti depuis longtemps. La plus -grosse de vos fautes est assurément votre division avec l'Angleterre. -Si vous êtes encore à temps pour la réparer, ne perdez pas un moment. -Vous courez chaque jour le risque d'apprendre qu'on vous a mis en -dehors de l'affaire d'Orient, et qu'on va faire sans vous ou contre -vous ce qu'on n'aura pu faire avec vous. Comprenez que l'Autriche et -la Prusse, fort indifférentes au sort du pacha d'Égypte, ne se -compromettront pas pour le défendre; nous donnerons les mains à ce qui -aura été convenu à Londres, et vous n'aurez plus que l'alternative -d'assister à l'exécution rigoureuse du client que vous voulez -protéger, ou de le défendre en ayant toute l'Europe contre vous[138].» -M. de Metternich ne prenait même pas la peine de cacher à M. de -Sainte-Aulaire que nous ne devions plus compter sur sa bienveillance. -Il s'en prenait ouvertement à nous de tous les désappointements de sa -politique, de l'avortement de la conférence de Vienne, de la disgrâce -qu'il avait encourue à Saint-Pétersbourg, et il laissait voir qu'il se -croyait désormais obligé de marcher derrière l'Angleterre et la -Russie, sans rien leur refuser. Et comme notre ambassadeur lui -demandait ce qu'il ferait si le gouvernement français le chargeait de -décider, en qualité d'arbitre, entre lord Palmerston et lui: -«Gardez-vous bien de me le proposer, répondit-il précipitamment, car -je n'hésiterais pas à donner, sur tous les points, gain de cause à vos -adversaires[139].» - -[Note 133: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -[Note 134: Lettre du maréchal Soult au duc d'Orléans, 15 octobre 1839. -(_Documents inédits._)] - -[Note 135: Dépêches de novembre 1839. (_Documents inédits._)] - -[Note 136: Lettre du maréchal Soult au Roi, 9 octobre 1839. -(_Documents inédits._)] - -[Note 137: Lettre de M. de Sainte-Aulaire à M. de Barante, 5 octobre -1839. (_Documents inédits._)] - -[Note 138: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -[Note 139: _Ibid._] - -Toutefois, de si méchante humeur qu'il fût contre la France, M. de -Metternich ne voyait pas sans méfiance s'établir, entre l'Angleterre -et la Russie, une intimité qui obligerait l'Autriche à se traîner à -leur remorque et qui l'annulerait en Orient. Croyant d'ailleurs, lui -aussi, à la puissance du pacha, il doutait de la possibilité et de -l'efficacité des moyens coercitifs préconisés par lord Palmerston. Ces -considérations le déterminèrent, vers la fin de novembre, à essayer de -s'entremettre et à nous proposer, comme expédient transactionnel, la -prolongation du _statu quo_ établi par l'arrangement de Kutaièh. M. de -Sainte-Aulaire se hâta de transmettre cette ouverture au maréchal -Soult, se figurant qu'elle serait acceptée. Mais le président du -conseil, tout entier à ses illusions, répondit, le 3 décembre, «qu'il -était impossible de prendre au sérieux la communication du cabinet de -Vienne[140]». - -[Note 140: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -Quelques jours après ce refus, qui témoignait d'une si superbe -confiance, tombait brusquement, à Paris, la nouvelle que M. de Brünnow -allait revenir à Londres «avec pleins pouvoirs pour conclure une -convention relative aux affaires d'Orient», et que le czar «acceptait -le principe de l'admission simultanée des pavillons alliés dans les -eaux de Constantinople[141]». Le gouvernement français fut quelque peu -déconcerté par un événement qu'il avait refusé si obstinément de -prévoir. Attendre un secours de l'Autriche, il n'y pouvait plus -penser: à peine M. de Metternich était-il avisé du nouveau voyage de -M. de Brünnow, que l'un de ses plus intimes confidents, le baron de -Neumann, partait pour l'Angleterre avec ordre de rattraper l'envoyé -russe; il le rejoignit à Calais, fit la traversée dans sa compagnie, -et, au débarqué, était pleinement d'accord avec lui[142]. Notre -diplomatie était d'autant plus embarrassée que l'adhésion du czar à la -présence simultanée des pavillons alliés dans la mer de Marmara, ôtait -tout fondement à la seule objection faite naguère par elle aux -premières propositions de M. de Brünnow. Elle ne pouvait contredire -les propositions nouvelles qu'en portant ouvertement le débat sur la -question du pacha, où elle était assurée de n'être pas soutenue. Dans -cette situation, le maréchal Soult se crut obligé d'exprimer, le 9 -décembre, au cabinet anglais, la satisfaction que lui causait la -concession inespérée faite par la cour de Russie; «le gouvernement du -Roi, ajoutait-il, reconnaissant, avec sa loyauté ordinaire, qu'une -convention conclue sur de telles bases changerait notablement l'état -des choses, y trouverait un motif suffisant pour se livrer à un nouvel -examen de la question d'Orient, même dans les parties sur lesquelles -chacune des puissances semblait avoir trop absolument arrêté son -opinion pour qu'il fût possible de prolonger la discussion.» Ce -langage un peu embarrassé n'indiquait-il pas, aux derniers jours de -1839, qu'à Paris, l'on commençait enfin à comprendre la nécessité de -rabattre quelque chose des exigences égyptiennes? Plus d'un indice -donne, en effet, à penser que tel était le sentiment personnel de -Louis-Philippe. Si ce sentiment eût prévalu, il aurait été encore -temps de conjurer tout péril. Mais le ministère n'avait pas à compter -seulement avec ses propres inquiétudes et avec les impressions du Roi. -Il allait avoir à compter avec les Chambres; car les vacances -législatives touchaient à leur terme. - -[Note 141: Dépêche du chargé d'affaires de France à Londres, 6 -décembre 1839. (_Mémoires de M. Guizot._)] - -[Note 142: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - - -IX - -Cette perspective de la rentrée du parlement ramène naturellement -l'attention sur la politique intérieure. Pendant qu'au dehors, la -crise diplomatique s'aggravait, qu'était devenue, au dedans, ce que -nous avons appelé l'épilogue de la crise parlementaire? Y avait-il -quelque amélioration? La machine du gouvernement représentatif -tendait-elle à reprendre son fonctionnement normal et régulier? Depuis -la coalition et la décomposition qui en avait été la conséquence et le -châtiment, le mal principal était l'absence d'une majorité véritable. -Pouvait-on augurer, à la veille de la session de 1840, qu'il allait -enfin s'en constituer une, soit pour le ministère, soit même contre -lui? Non; à passer en revue, l'un après l'autre, les divers groupes -de la Chambre, on y constatait toujours mêmes incertitudes, mêmes -divisions, même morcellement. - -La fraction la plus nombreuse était composée des anciens partisans de -M. Molé; faute d'une autre désignation on continuait à les appeler les -221, bien qu'ils n'atteignissent plus ce nombre. Leur ressentiment et -leur méfiance à l'égard du ministère n'étaient pas diminués. La -plupart en contenaient l'expression, par répugnance invétérée pour -toute opposition plus que par déférence pour les hommes au pouvoir. -Quelques-uns, plus passionnés, semblaient prêts à se jeter dans une -hostilité ouverte: à leur tête étaient MM. Desmousseaux de Givré et de -Chasseloup-Laubat; le journal _la Presse_ leur servait d'organe. Quant -à M. Molé, tout en se disant fort dégoûté de la politique et occupé de -la rédaction de ses mémoires, il était au fond très-ulcéré, impatient -de revanche, jaloux surtout de l'autorité que M. Guizot tendait à -reprendre dans le parti conservateur. Seulement, toujours prudent, et -sachant, du reste, les défections qui se produiraient parmi les 221, -s'il leur demandait d'agir, il prêchait la circonspection aux plus -ardents de ses amis, et les détournait de toute démarche trop -prononcée[143]. - -[Note 143: _Correspondance inédite de M. Molé_, _Journal inédit de M. -le baron de Viel-Castel_, et _Notes inédites de M. Duvergier de -Hauranne_.] - -C'étaient les doctrinaires, peu nombreux d'ailleurs, qui continuaient -à donner au cabinet l'appui le plus décidé. Il était alors question -d'une mesure qui, sans faire entrer M. Guizot dans le ministère, l'en -rapprocherait davantage. M. Duchâtel et M. Villemain avaient proposé -de le nommer à l'ambassade de Londres, à la place du général -Sébastiani. L'idée était bien accueillie des autres ministres, qui -trouvaient le général sans action suffisante sur le gouvernement -anglais, lui reprochaient de se montrer un peu froid pour le pacha, et -le soupçonnaient d'être plus l'homme du Roi que du cabinet. En outre, -le grand orateur doctrinaire leur semblait, alors même qu'il les -appuyait ou les ménageait, d'un voisinage sinon inquiétant, au moins -embarrassant. Ils seraient plus tranquilles, le sachant à Londres et -associé à leur politique. Les convenances de M. Guizot s'accordaient -sur ce point avec les ombrages des ministres; toujours résigné à -attendre dans la retraite que la coalition fût oubliée, mais un peu -mal à l'aise de jouer au parlement l'un de ces rôles muets auxquels il -n'était pas accoutumé, très-décidé à soutenir le cabinet, mais alarmé -de sa faiblesse, il saisissait avec plaisir cette occasion de -s'éloigner, de «se placer en dehors des menées comme des luttes -parlementaires, dans une position isolée, à la fois amicale et -indépendante[144]». Les difficultés venaient du Roi: il était fort -attaché au général Sébastiani, et, bien que satisfait en ce moment de -la conduite de M. Guizot, il ne lui avait pas, cependant, complétement -pardonné la coalition. Cette opposition de Louis-Philippe tint, -pendant quelque temps, les choses en suspens: elle ne devait céder -qu'un peu plus tard, devant l'insistance des ministres et la menace de -leur démission. - -[Note 144: _Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 372.] - -M. Thiers, au contraire, était revenu de vacances plus que jamais -impatient de jeter bas le ministère et de prendre sa place. Seulement, -il ne savait où trouver des soldats à mener au feu. Il était toujours -nominalement le chef du centre gauche; mais une fraction de ce groupe -s'était détachée avec MM. Passy et Dufaure; le reste était désorienté, -fatigué, réfractaire à toute impulsion énergique. La gauche déclarait -qu'elle en avait assez de s'associer sans profit, non sans -compromission, à des tactiques toutes personnelles, et elle annonçait -l'intention de revenir à la «politique de principes». M. Thiers se -tourna vers les doctrinaires, auxquels il montra le Roi se moquant de -la coalition: ce fut sans succès. Alors, par une évolution qui eût -surpris de la part de tout autre, il proposa une alliance à M. Molé, -lui donnant à entendre qu'il était prêt à faire avec lui le «ministère -de la réconciliation». Le plus étrange est que l'ouverture ne fut pas -mal reçue. Quelques-uns des 221, de ceux qui naguère s'indignaient le -plus de la coalition, se montrèrent disposés à en former une nouvelle -qui n'eût, certes, pas été plus morale. M. Molé lui-même, bien qu'il -ne pût se flatter d'entraîner dans une semblable campagne toute son -ancienne armée, se laissa prendre à cette tentation de vengeance. On -remarquait, dans les salons, les politesses échangées entre lui et M. -Thiers: on les voyait s'asseoir l'un à côté de l'autre et causer, non -sans quelque affectation, à voix basse. Dans son entourage, M. Molé, -en même temps qu'il s'exprimait avec une extrême amertume sur M. -Guizot, disait volontiers de M. Thiers que, «bien entouré, il pourrait -rendre de grands services à la France»; M. Thiers, de son côté, se -défendait «d'avoir jamais partagé les préventions des doctrinaires -contre M. Molé», et il racontait que, «plus d'une fois, sous le 11 -octobre, il avait voulu le faire entrer au ministère». L'une des -difficultés de l'accord était que les deux personnages visaient le -même portefeuille, celui des affaires étrangères; mais divers indices -faisaient croire que M. Thiers finirait par se contenter de celui de -l'intérieur. Si secret qu'on voulût garder l'objet de ces pourparlers, -il en transpirait assez pour provoquer l'indignation des doctrinaires -et des ministériels. La gauche aussi s'en émut et fit demander des -explications au chef du centre gauche. Celui-ci répondit qu'il ne -songeait pas sérieusement à gouverner avec l'ancien ministre du 15 -avril, et qu'il visait seulement à mettre en mouvement toutes les -oppositions contre le cabinet actuel. Cette réponse fut rapportée à M. -Molé; mais il était trop animé pour en tenir compte. Il eût pu savoir -pourtant qu'à cette époque, M. Thiers, prêt à recevoir de toutes mains -la satisfaction de sa passion, faisait connaître au Roi et au maréchal -Soult, qu'il était disposé à entrer dans n'importe quelle combinaison -raisonnable dont seraient exclus M. Passy et M. Dufaure[145]. - -[Note 145: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] - -En même temps qu'elle se dégageait des manoeuvres de M. Thiers, la -gauche cherchait à guerroyer pour son compte et sous son drapeau -particulier. Aussitôt après la clôture de la session précédente, les -journaux de ce parti avaient lancé le cri de la réforme électorale. -Les misères de la situation parlementaire leur servaient d'argument. -Cette campagne avait été commencée à peu près malgré M. Odilon -Barrot[146]; celui-ci avait suivi, avec la docilité solennelle qu'il -montrait toujours en pareil cas. Seulement, quand il fallut préciser -les conditions de la réforme, il apparut que la gauche n'avait pas -plus de cohésion que les autres groupes. Les radicaux, sans aller -jusqu'au suffrage universel préconisé par les légitimistes de la -_Gazette de France_, réclamèrent le droit de vote pour tous les -citoyens qui pouvaient faire partie de la garde nationale, tandis que -la gauche dynastique ne voulait étendre le suffrage qu'aux -«capacités[147]», aux officiers de la garde nationale et aux -conseillers municipaux des villes au-dessus de deux mille âmes. Des -comités rivaux furent institués, l'un présidé par M. Laffitte, l'autre -par M. Odilon Barrot, et une polémique assez aigre éclata entre le -_National_ d'une part, le _Siècle_ et le _Courrier français_ d'autre -part. - -[Note 146: M. Léon Faucher, alors principal rédacteur du _Courrier -français_, écrivait, le 30 juillet 1839, à M. Reeve: «Je vous ai -envoyé aujourd'hui un numéro du _Courrier_ qui renferme une espèce de -manifeste en vue de la réforme électorale. J'ai jugé utile de mettre -en train la réforme..... L'opposition n'avait plus de symbole ni de -drapeau. Elle tournait à l'individualisme et tombait en poussière. -Barrot, que j'avais tourmenté, me donnait raison, mais n'agissait -pas.» (LÉON FAUCHER, _Bibliographie et Correspondance_, t. Ier, p. -83.)] - -[Note 147: Par «capacités» on entendait les personnes portées sur «la -seconde liste du jury», c'est-à-dire les fonctionnaires nommés par le -Roi et exerçant des fonctions gratuites; les officiers de terre et de -mer en retraite; les docteurs et licenciés des facultés de droit, des -sciences et des lettres; les docteurs en médecine; les membres et les -correspondants de l'Institut; les membres des autres sociétés savantes -reconnues par le Roi; les notaires.] - -Ainsi, à la veille de l'ouverture de la session, ce n'était presque -partout que divisions et impuissance. D'une Chambre ainsi composée, de -partis en cet état, que pouvait-on attendre? Si l'on ne voyait pas -comment se formerait une majorité pour renverser le cabinet, on ne -voyait pas davantage où était celle qui le ferait vivre. Impossible -d'établir aucune prévision. Une telle situation fournissait matière à -de nouvelles lamentations sur le discrédit du régime parlementaire. -«Pour la première fois, disait alors le _Journal des Débats_, un -ministère se présente, à proprement parler, sans majorité et cependant -avec quelque chance de passer et de se soutenir au milieu de tous les -partis. Si quelque événement imprévu ne le renverse pas, il est -possible que nous le voyions arriver au bout de la session. Il -continuera à être, parce qu'il est. Ne fût-ce que par fatigue des -luttes de l'année dernière, la Chambre est disposée à n'être pas -difficile. Mais on conviendra, au moins, que le régime parlementaire -n'a pas profité beaucoup du résultat de la coalition si parlementaire -de l'an passé[148].» Quelques observateurs espéraient que la royauté -gagnait ce que perdait le parlement; ils se fondaient sur le vif -succès qu'à cette époque même, le prince royal venait d'obtenir dans -un voyage assez long en France et en Algérie. «Le duc d'Orléans, -écrivait à ce propos M. de Barante, me paraît avoir fait merveille -d'abord dans sa tournée en France, puis en Afrique. La partie royale -de notre gouvernement est plus en voie de perfectionnement que la -partie représentative[149].» - -[Note 148: 18 décembre 1839.--Sur cette faillite de la coalition, le -_Journal des Débats_ ne tarissait pas; il disait un autre jour: -«Connaissez-vous un homme, un parti, qui ne soit pas sorti de la -coalition, plus faible, plus petit qu'il n'y était entré? Les chefs -surtout..... Ne les voyez-vous pas errer en quelque sorte dans le -chaos qu'ils ont fait, cherchant un parti et ne le trouvant pas? -Écoutez les journaux qui se flattaient le plus d'avoir trouvé dans la -coalition la base d'une majorité nouvelle: ce ne sont que plaintes -lamentables sur la confusion des opinions, sur le déchirement des -partis, sur l'abaissement général.»] - -[Note 149: Lettre du 26 novembre 1839. (_Documents inédits._)] - - -X - -La session fut ouverte, le 23 décembre 1839, par un discours du trône -assez effacé. La discussion de l'Adresse, à la Chambre des députés, -fut longue et confuse[150]. Sur la politique intérieure, beaucoup de -critiques furent dirigées contre le ministère, soit par la gauche, -soit par la fraction hostile des 221, mais sans qu'il se dessinât un -sérieux mouvement d'attaque. Alors même qu'ils disaient les choses les -plus dures, les orateurs ne semblaient pas y mettre grand entrain, et -la Chambre, fatiguée ou sceptique, entendait tout sans s'émouvoir. Si, -par moments, réapparaissait quelqu'une des idées redoutables, si -puissamment agitées par la coalition lors de l'Adresse de 1839, -personne n'avait la volonté ou la force d'y insister; on eût dit le -dernier bouillonnement d'une chaudière dont le foyer s'éteint. Ce qui -domina, ce fut une sorte de gémissement découragé sur la dislocation -des partis, sur l'absence de majorité, et sur l'impuissance dont -semblait frappée l'institution parlementaire. Le ministère ne nia pas -le mal, et y chercha, au contraire, un argument pour s'excuser de ne -pas avoir plus d'autorité. Au cours de la discussion, M. O. Barrot se -crut obligé, envers le parti qui le suivait ou plutôt le poussait, de -poser la question de la réforme électorale. Ce n'était pas qu'il fût -en état de préciser en quoi elle devait consister. «Est-ce que vous -croyez, disait-il, que j'ai fait, des détails d'une réforme -électorale, un programme politique? Mon programme politique, c'est que -la réforme électorale doit être considérée comme une nécessité.» À -quoi M. Villemain répondait vivement, avec une clairvoyance à laquelle -l'événement ne devait que trop donner raison: «Vous avez parlé -_d'héroïque confiance_: l'héroïque confiance, c'est de remuer -l'immense question de la réforme électorale, en croyant qu'on pourra -l'arrêter. C'est surtout de la remuer, pour la montrer au public comme -une curiosité, et pour dire ensuite qu'il faut attendre. Ces -questions-là sont brûlantes, dangereuses; les remuer, sans avoir -l'intention de les résoudre promptement, c'est une imprudence -politique.» Cette réforme, du reste, ne paraissait point passionner le -pays: en même temps que M. Odilon Barrot la réclamait à la tribune, le -parti radical, qui l'entendait autrement que la gauche dynastique, -essaya une manifestation de gardes nationaux; à peine put-il en réunir -trois cents qui allèrent se faire haranguer par M. Laffitte[151] et -qui furent ensuite réprimandés par le maréchal Gérard pour infraction -à la loi interdisant «toute délibération prise par la garde nationale -sur les affaires de l'État». - -[Note 150: 9 au 15 janvier 1840.] - -[Note 151: 12 janvier 1840.] - -Les affaires d'Orient préoccupaient trop l'opinion pour ne pas occuper -une place importante dans les débats de l'Adresse. Il apparut aussitôt -qu'aux yeux d'une partie des députés, le gouvernement avait toujours -besoin d'être surveillé et stimulé, et que la couronne était -particulièrement suspecte de n'avoir pas un sentiment assez vif et -assez énergique de l'honneur national. «Il est bon, disait M. -Duvergier de Hauranne, que cette tribune avertisse souvent l'Europe et -ceux qui nous représentent auprès d'elle, qu'à côté des ministres, il -y a, en France, des Chambres jalouses de la dignité du pays et -décidées à surveiller partout les déterminations et les actes du -gouvernement. Il est bon que les ministres eux-mêmes sachent qu'ils ne -sont point isolés, et qu'ils trouveront un appui prompt et énergique -toutes les fois que, dans leur indépendance et leur liberté, ils se -refuseront à de fâcheuses concessions.» C'était la même défiance, -triste reste de la coalition, qui s'était déjà manifestée, six mois -auparavant, lors du vote du crédit de dix millions. Non que l'état des -esprits fût en janvier 1840 identiquement ce qu'il avait été en -juillet 1839. Dans la première de ces discussions, la Chambre avait -cru avoir le champ libre devant elle; chacun avait disposé à son gré -des événements futurs. Dans la seconde, on se trouvait, au contraire, -en présence d'événements déjà partiellement accomplis et qui, sur -divers points, menaçaient de tromper gravement les prévisions -optimistes. Les députés avaient le sentiment plus ou moins net de ces -difficultés, de ces périls, et, à la confiance superbe du début, avait -succédé une sorte d'anxiété. En concluaient-ils qu'il fallait user de -prudence et de modération, remettre chaque chose à son rang, négliger -l'accessoire pour assurer le principal, et, par exemple, ne pas -risquer de compromettre la situation de la France en Europe, pour -tenter d'agrandir un peu plus Méhémet-Ali en Asie? Nullement! La -plupart des orateurs, sans rien rabattre de leurs exigences, ne -paraissaient voir dans les difficultés soulevées qu'une occasion -d'âpres récriminations contre l'Angleterre. M. de Lamartine fut à peu -près seul à dénoncer la chimère et le péril de notre politique -égyptienne[152], et c'était pour y substituer une chimère plus -périlleuse encore, celle d'une politique de partage, où la France -chercherait son lot sur le Rhin. - -[Note 152: M. de Lamartine disait: «Si aujourd'hui, sans plan arrêté, -sans volonté claire et dite tout haut, la France inquiète, complique, -menace tantôt la Russie sur ses intérêts vitaux dans la mer Noire, -tantôt l'Autriche sur ses intérêts commerciaux de l'Adriatique, tantôt -l'Angleterre sur son immense intérêt de commerce avec ses soixante -millions de sujets dans l'Inde; si ces puissances vous voient tour à -tour demander avec elles l'intégrité de l'empire et pousser au -démembrement, menacées chacune dans un de ses intérêts spéciaux et -toutes dans leur orgueil, ne finiront-elles pas par voir en vous des -agitateurs et des ennemis partout, et par concevoir contre la France -les défiances qu'elles ne doivent qu'aux tergiversations de son -cabinet?»] - -Quelle figure faisait le ministère? Un sentiment de prudence -diplomatique, peut-être même une arrière-pensée de transaction lui -avait fait passer sous silence, dans le discours du trône, la question -particulière du pacha. Mais le projet d'Adresse n'ayant pas gardé la -même réserve, le maréchal Soult se crut obligé, dans la déclaration, -du reste très-brève et assez vague, par laquelle il ouvrit la -discussion, de réparer cette omission; il indiqua que les arrangements -à prendre en faveur de la famille de Méhémet-Ali n'étaient pas -incompatibles avec l'intégrité de l'empire ottoman; puis, comme s'il -mettait la main sur la garde de son épée: «Quoi qu'il arrive, dit-il, -certains de répondre à la pensée nationale, nous maintiendrons nos -principes, et nous ne ferons à personne le sacrifice de nos droits, de -nos intérêts, de notre honneur.» Un autre ministre, M. Villemain, -ayant pris la parole au cours de la discussion, pour réfuter M. de -Lamartine, proclama qu'en prenant en main la cause du pacha, le -gouvernement exécutait une pensée nationale et se conformait à la -volonté déjà exprimée par la Chambre. Il termina, en insinuant que -l'Angleterre et la Russie se heurtaient sur trop de points, pour qu'on -pût craindre entre elles un rapprochement. - -La dernière partie du débat prit plus d'importance par l'intervention -de M. Thiers. Son discours, très-médité, très-mesuré de ton, fut alors -qualifié de «discours-ministre», et non sans raison, puisque l'orateur -devait, peu après, remplacer au pouvoir le maréchal Soult. Aussi -n'est-il pas sans intérêt de savoir comment M. Thiers, député, jugeait -la politique dont il allait bientôt, comme ministre, diriger la -suite. Particulièrement frappé du péril que courait l'alliance -anglaise, il se proclama, avec un éclat voulu, le partisan de cette -alliance. À son avis, elle eût dû nous suffire pour faire face aux -difficultés orientales, et c'était un tort d'y avoir substitué -précipitamment le concert européen; ce tort avait été encore aggravé -par la note du 27 juillet, que l'orateur considérait comme l'acte le -plus regrettable de toute cette négociation. Était-ce qu'il blâmait la -France d'avoir émis, en faveur du pacha, les prétentions qui lui -aliénaient l'Angleterre? Telle paraissait être, en effet, la -conséquence logique de sa thèse, et peut-être était-ce sa pensée -secrète[153]. Mais il avait trop le souci de se montrer toujours en -harmonie avec la passion nationale, pour oser contredire un sentiment -aussi général et aussi vif que l'engouement égyptien. Tout au plus -reprocha-t-il au ministère de s'être donné, dans la forme, des -apparences de duplicité, ou tout au moins de versatilité, en ne -faisant pas connaître assez tôt ni assez franchement à l'Angleterre où -il voulait en venir. Sur le fond de la question, il déclara que la -Turquie devait faire son sacrifice de l'Égypte et de la Syrie, comme -elle l'avait fait de la Grèce. S'il blâmait si fort la note du 27 -juillet, c'est qu'elle avait empêché l'arrangement direct qui allait -se conclure entre la Porte et le pacha, au grand profit de ce dernier; -et il laissait voir qu'un arrangement de ce genre lui paraissait être -la solution la plus désirable pour la France. Comment une telle -politique se conciliait-elle avec l'alliance anglaise, dont l'orateur -proclamait si haut l'avantage et la nécessité? Pour avoir écarté les -autres puissances de la délibération, nous serions-nous plus -facilement accordés avec l'Angleterre sur le sort à faire au pacha? -N'apparaissait-il pas chaque jour que l'Autriche et la Prusse étaient -moins animées contre nous que lord Palmerston, et que, sans se mettre -en travers des desseins de ce dernier, elles le contenaient plutôt -qu'elles ne l'excitaient? Pour répondre à cette objection qu'il -prévoyait, M. Thiers donna à entendre que le désaccord avec le cabinet -de Londres venait surtout des maladresses de nos gouvernants, et que, -dans l'intimité d'un tête-à-tête, en nous expliquant loyalement et -amicalement, nous eussions facilement ramené lord Palmerston à notre -sentiment. Cela n'était pas sérieux. L'orateur devait, tout le -premier, s'en rendre compte. Aussi était-il obligé, à la fin, de -supposer le cas où nos raisons ne convaincraient pas l'Angleterre: -«Alors, disait-il, je conseillerais à mon pays, non pas de rompre, -mais de se retirer dans sa force et d'attendre; même isolée, la France -pourrait attendre patiemment les événements du monde. Rendez-moi, -disait M. Barrot, l'enthousiasme de 1830. Je promets à mon pays de lui -rendre cet enthousiasme de 1830; je promets de le lui rendre aussi -grand, aussi beau, aussi unanime; mais à une condition: ayez un grand -intérêt patriotique, un grand motif d'honneur national, et vous -verrez, quelles que soient les fautes du gouvernement, reparaître le -bel enthousiasme des premiers jours de notre révolution.» On aurait -quelque peine à concilier les contradictions de ce discours. C'est -qu'en réalité il y avait, ce jour-là, deux hommes dans l'orateur: un -politique clairvoyant qui comprenait le danger d'une rupture avec -l'Angleterre, et un manoeuvrier parlementaire qui craignait de -compromettre sa popularité en ne s'associant pas à un entraînement -patriotique; or la conclusion à laquelle aboutissait fatalement le -second se trouvait être, de son propre aveu, l'isolement que le -premier paraissait signaler comme le danger à éviter. - -[Note 153: C'est du moins ce qu'il a dit plus tard, en causant avec M. -Senior. (SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot and other -distinguished persons_, t. I, p. 4.)] - -Ce fut le ministre de l'intérieur, M. Duchâtel, qui répondit à M. -Thiers. Il soutint l'avantage de l'action commune des puissances, -justifia ou excusa la note du 27 juillet, nia enfin qu'il ne se fût -pas franchement expliqué dès le début avec l'Angleterre, renvoyant, du -reste, la preuve détaillée de ces diverses assertions au jour où il -serait possible de produire les pièces de la négociation. La politique -du concert européen, critiquée par M. Thiers, était celle qu'avait -exposée, non sans éclat, en juillet 1839, la commission des crédits; -on ne put donc être surpris de voir l'ancien rapporteur de cette -commission, M. Jouffroy, venir à la rescousse du cabinet. Il rappela -que cette politique avait été alors approuvée par la Chambre; si elle -n'avait pas réussi, la faute en était à l'injuste opposition faite par -l'Angleterre aux prétentions de Méhémet-Ali. Il n'admettait pas, du -reste, qu'au cas où cette puissance persisterait dans son opposition, -la France dût, comme l'indiquait M. Thiers, se borner à s'abstenir. - -Après tous ces débats sur la politique intérieure et extérieure, -l'ensemble de l'Adresse fut voté par deux cent douze voix contre -quarante-huit. Le chiffre infime de la minorité suffit à montrer que, -sur la question de cabinet, il n'y avait pas eu de vraie bataille. Le -ministère ne sortait de là ni plus menacé, ni plus fort, pouvant vivre -encore quelque temps dans ces conditions, mais aussi incapable que -dans le passé de résister au premier accident qui se produirait. En ce -qui concernait les affaires d'Orient, quel était le résultat de la -discussion? La Chambre avait laissé voir, sans doute, qu'elle était -préoccupée du tour pris par les négociations et du dissentiment avec -le cabinet anglais; mais elle semblait plus irritée contre ce dernier -que disposée à le ramener par quelque concession; rien n'indiquait que -la vue du péril l'eût déterminée à replacer la question des -agrandissements du pacha au rang secondaire et subordonné d'où elle -n'eût jamais dû sortir. Quant au ministère, il n'avait pas osé dire un -mot qui impliquât une limitation des prétentions de Méhémet-Ali et -avertît les députés du danger de leurs exigences; une fois de plus, il -avait paru assumer une tâche impossible, par crainte d'être accusé, -comme naguère le cabinet du 15 avril, d'abaisser la politique de la -France. Tout cela n'était pas fait pour dissiper les illusions et -modérer les entraînements de l'opinion. Aussi pouvait-on noter, dans -le pays, la persistance de l'engouement égyptien et, en plus, un -réveil de la vieille animosité nationale contre les Anglais. À leur -sujet, toutes les méfiances trouvaient crédit; on les accusait de -vouloir s'emparer de Candie, de prétendre dominer seuls en Égypte et -en Syrie. Lord Palmerston surtout était dénoncé, non sans quelque -raison, comme l'ennemi acharné de la France. On s'imaginait découvrir -sa main perfide partout, jusque dans les menées d'Abd-el-Kader, qui -venait de rentrer en campagne[154]. Telle était sur ce point la -susceptibilité irritée des esprits, que les journaux de M. Thiers -durent le défendre contre le reproche de s'être montré «trop Anglais» -dans son discours; encore n'y purent-ils complétement réussir. - -[Note 154: M. Berryer disait un peu plus tard, le 25 mars 1840, à la -tribune de la Chambre des députés: «L'invasion d'Abd-el-Kader, cette -invasion subite, meurtrière, est-ce bien lui seul qui l'a conçue? Et -de quelle fabrique étaient les fusils que nos soldats ramassaient, en -détruisant cette infanterie d'Abd-el-Kader, formée, disciplinée par -des traîtres ou par des déserteurs?» (_Sensation prolongée._)] - -Dans de telles conditions, on comprend que les communications -diplomatiques du gouvernement français ne continssent plus trace des -velléités de transaction qui s'étaient laissées voir dans la dépêche -du 9 décembre 1839. Au contraire, le maréchal Soult fit signifier -formellement au gouvernement anglais, le 26 janvier 1840, «qu'il -considérait comme dangereuse et impraticable la proposition d'imposer -à Méhémet-Ali les conditions énoncées par lord Palmerston[155]». Et -quelques jours après, quand le cabinet eut enfin arraché de -Louis-Philippe la nomination de M. Guizot à l'ambassade de -Londres[156] et qu'il fallut rédiger ses instructions, on y inséra -cette déclaration: «Le gouvernement du Roi a cru et croit encore que -dans la position où se trouve Méhémet-Ali, lui offrir moins que -l'hérédité de l'Égypte et de la Syrie jusqu'au mont Taurus, c'est -s'exposer de sa part à un refus certain, qu'il appuierait au besoin -par une résistance désespérée dont le contre-coup ébranlerait et -peut-être renverserait l'empire ottoman[157].» D'ailleurs divers -incidents contribuèrent alors à dissiper, chez nos ministres, l'alarme -que leur avait tout d'abord causée la rentrée en scène de M. de -Brünnow. Loin de se précipiter vers une conclusion, la négociation -avec l'envoyé russe paraissait un peu languir. Le cabinet anglais, -dont tous les membres n'étaient pas aussi pressés que lord Palmerston, -discutait, sans conclure, les divers projets de convention; il -finissait même par déclarer nécessaire de faire venir de -Constantinople un plénipotentiaire turc, ce qui suspendait en fait les -pourparlers pendant plusieurs semaines[158]. Cet arrêt donnait à notre -gouvernement le temps de réfléchir et de se retourner. Il y vit -seulement une raison de s'abandonner plus encore à ses illusions, et -il se persuada que la seconde démarche de M. de Brünnow échouerait -comme la première. M. de Metternich, dans ses conversations avec notre -ambassadeur, raillait ce qu'il appelait notre «crédulité». «La -conclusion de l'accord est certaine, lui disait-il; quelques semaines -de délai n'y apporteront aucun changement. Permis à vous de vous faire -illusion. Quant à moi, je sais à quoi m'en tenir[159].» Ces -avertissements lointains n'ébranlaient pas la confiance qui avait -gagné jusqu'aux esprits les plus judicieux, les plus froids du -cabinet, et M. Duchâtel disait à M. Duvergier de Hauranne: «Ce que -nous voulons et ce que nous obtiendrons, c'est, pour Méhémet-Ali, -l'hérédité en Égypte aussi bien qu'en Syrie. Quant au traité préparé -par M. de Brünnow, nous ne nous en inquiétons pas; nous saurons -probablement en empêcher la signature, et, s'il était signé, ce serait -une lettre morte. Nous avons d'ailleurs des renseignements -authentiques qui nous prouvent que, dans les États qu'il occupe -aujourd'hui, le pacha est inattaquable, ou du moins invincible[160].» - -[Note 155: Dépêche du maréchal Soult au général Sébastiani, du 26 -janvier 1840. (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] - -[Note 156: Cette nomination fut publiée le 5 février 1840. Le Roi eut, -à cette occasion, plusieurs entretiens avec M. Guizot, qu'il reçut -avec un mélange de bienveillance et d'humeur. «On est bien exigeant -avec moi, lui dit-il un jour; mais je le comprends; on est toujours -bien aise de faire avoir à un ami 300,000 livres de rente.--Sire, -répondit le futur ambassadeur, mes amis et moi, nous sommes de ceux -qui aiment mieux donner 300,000 livres de rente que les recevoir.» On -était alors près de discuter la dotation du duc de Nemours, dont nous -allons bientôt parler. Le Roi sourit et reprit sa bonne humeur. -(_Mémoires de M. Guizot_, t. IV, p. 374.)] - -[Note 157: Instructions en date du 19 février 1840. (_Mémoires de M. -Guizot_, _Pièces historiques_.)] - -[Note 158: Dépêches du général Sébastiani au maréchal Soult, 20 et 28 -janvier 1840 (_Mémoires de M. Guizot_, _Pièces historiques_.)] - -[Note 159: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -[Note 160: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -Fallait-il donc désespérer de voir le gouvernement français sortir de -la voie où il s'égarait, et aurons-nous à continuer longtemps encore -l'histoire un peu monotone et décourageante de cette erreur obstinée? -Mais voici qu'à ce moment même, des acteurs nouveaux sont sur le point -d'entrer en scène: un accident de politique intérieure, accident -singulièrement brusque et imprévu, va amener la chute du ministère du -12 mai et faire passer en des mains toutes différentes la direction de -notre diplomatie. - - -XI - -Le 25 janvier 1840, le président du conseil annonçait à la Chambre le -mariage du duc de Nemours, second fils du Roi, avec une princesse de -Saxe-Cobourg-Gotha, et déposait en même temps un projet de loi -attribuant au jeune prince une dotation de 500,000 francs et à la -princesse, en cas de survivance, un douaire de 300,000 francs. C'était -l'application très-justifiée de la loi de 1832 sur la liste civile, -qui avait stipulé qu'en cas d'insuffisance du domaine privé, il serait -pourvu, par des lois spéciales, à la dotation des princes et -princesses de la famille royale. On sait quelles préventions à la fois -mesquines et redoutables soulevaient alors ces questions de dotation, -et l'on n'a pas oublié dans quelle tempête avait sombré, trois ans -auparavant, l'apanage proposé pour ce même duc de Nemours[161]. Mais, -le Roi tenant beaucoup à la présentation d'un nouveau projet, le -maréchal Soult et ses collègues n'avaient pas cru pouvoir s'y refuser. -Ils se flattaient, d'ailleurs, que la loi soulèverait, cette fois, -moins de difficultés: d'abord, le mariage du jeune prince rendait plus -manifeste la nécessité de lui assurer un établissement convenable; -ensuite, il ne s'agissait, dans la proposition, que d'une dotation -mobilière; or ce qui avait le plus effarouché, en 1837, c'était le -caractère territorial, l'apparence féodale de l'apanage, et les -opposants avaient alors donné à entendre qu'ils eussent concédé -volontiers une rente équivalente. - -[Note 161: Cf. plus haut, t. III, p. 159 et 158, 163 à 165.] - -Au premier moment, l'événement sembla donner raison à la confiance du -gouvernement: la commission, nommée par les bureaux de la Chambre, se -trouva en grande majorité favorable. Mais quelques jours ne s'étaient -pas écoulés que la presse avait réveillé toutes les anciennes -préventions. M. de Cormenin se jeta dans la lutte, avec un nouveau -libelle, plus enfiellé et plus insultant que jamais[162]. Bientôt, ce -fut de toutes parts une attaque à outrance contre l'avidité de la -cour. On l'accusait ouvertement de présenter, pour établir -l'insuffisance du domaine privé, des états incomplets ou mensongers; -on établissait des comparaisons perfides entre la richesse du -souverain et la misère du prolétaire, entre ce qui était demandé pour -entretenir un fils de roi, et ce qui suffirait à faire vivre des -milliers de paysans ou d'ouvriers. «Le peuple, écrasé d'impôts, -concluait-on, trouve que les princes coûtent trop cher.» Polémique -vraiment mortelle au sentiment monarchique, et où cependant des -journaux qui se piquaient d'être dynastiques ne se montraient pas -moins acharnés, moins outrageants que les feuilles radicales! La -presse provinciale faisait écho à celle de Paris. Sur plusieurs -points, on faisait signer des adresses, des pétitions. Cette agitation -finit par gagner les députés, ou tout au moins par les étourdir et les -intimider. Le ministère, surpris, gémissait très-haut, mais se -défendait mollement. Il se voyait, du reste, abandonné par ceux-là -mêmes sur le concours desquels il devait le plus compter en semblable -occasion. Vainement M. Dupin fut-il pressé, par le Roi et par madame -Adélaïde, de prendre en main la défense de la dotation; il se refusa, -avec sa bravoure habituelle, à affronter l'opinion échauffée[163]. -Pendant ce temps, la commission, au lieu d'en finir au plus vite, -tâchait, en prolongeant le débat et l'étude des comptes, de convertir -la minorité, et le plus clair résultat de ce retard était de donner à -l'opposition le temps de se grossir. - -[Note 162: _Questions scandaleuses d'un jacobin au sujet d'une -dotation_, février 1840.] - -[Note 163: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 75-77.] - -Alors, aux passionnés et aux poltrons vinrent se joindre les -ambitieux et les intrigants. N'était-ce pas pour eux l'occasion, -vainement cherchée jusqu'alors, de renverser le cabinet? Ce ne fut -cependant pas sans hésitation que M. Thiers s'associa à cette -campagne. Il méprisait, pour son compte, le préjugé vulgaire qui -disputait à la couronne cette somme d'argent, et il craignait le -ressentiment du Roi. Mais la tentation était trop grande pour qu'il y -résistât. Il prit le parti de servir cette opposition et surtout de -s'en servir, sans trop se découvrir personnellement. Ce qui est -peut-être plus inexplicable, c'est qu'une partie des amis de M. Molé, -se fiant aux espérances dont M. Thiers les avait amusés, se jetèrent -vivement dans cette intrigue. Un des anciens ministres du 15 avril, M. -Martin du Nord, était à leur tête, et M. Molé fut vivement soupçonné -de les avoir poussés sous main. «Nous sommes quarante, au centre, bien -décidés à rejeter la loi», disait tout haut M. Desmousseaux de Givré. -Le ministère, cependant, se croyait toujours sûr de la victoire. «Ils -ne sont pas plus de dix», disait M. Duchâtel, en parlant des -défectionnaires du centre. M. Thiers, mieux informé, disposait déjà -des portefeuilles dans le prochain cabinet, et, détail piquant, -témoignait de sa volonté de n'en pas donner à M. Molé et à ses amis. - -Pendant ce temps, la commission, à laquelle le gouvernement avait -fourni tous les comptes et documents propres à établir «l'insuffisance -du domaine privé», s'était convaincue de la légitimité de la demande -de dotation et avait déposé son rapport[164]. La discussion fut fixée -au 20 février 1840. Tout faisait prévoir un débat passionné. Dès la -veille, dix-sept orateurs s'étaient inscrits pour combattre le projet; -quatre seulement pour le défendre. Mais, au dernier moment, par une -tactique aussi peu fière que peu loyale, l'opposition se décida à -étouffer la loi sous un vote muet. La séance ouverte, chaque orateur -inscrit déclara, à l'appel de son nom, qu'il renonçait à la parole. -Seul, le quatorzième, M. Couturier, voulut parler. Aussitôt, M. Martin -de Strasbourg se précipita pour lui rappeler le mot d'ordre, sans -s'inquiéter de l'indignation des ministériels. Il eût été de l'intérêt -des membres du cabinet de forcer l'opposition à combattre ou tout au -moins de démasquer et de dénoncer sa manoeuvre; c'était leur intention -en venant à la séance; mais craignirent-ils de paraître agressifs, ou -bien furent-ils confirmés dans leur trompeuse sécurité par le -pitoyable effet que parut faire un incident soulevé par M. -Laffitte[165]? Toujours est-il qu'ils se turent et que la discussion -générale fut close sans qu'il y eût eu débat. Alors, sur la question -de savoir si l'on passerait à la discussion des articles, surgit une -demande de scrutin secret signée par vingt membres de la gauche. Dans -le vote, grâce à une quarantaine d'amis de M. Molé qui se joignirent à -la gauche et aux partisans de M. Thiers, 226 voix contre 220 -refusèrent de continuer la discussion[166]. La Chambre ne faisait même -pas à la royauté l'honneur de délibérer sur la dotation qu'elle avait -demandée; de toutes les formes de refus, on avait choisi la plus -outrageante. - -[Note 164: M. Odilon Barrot, qui faisait partie de la commission, a -fait de cet incident, dans ses _Mémoires_ (t. 1er, 346 et 347), un -récit d'une étonnante inexactitude. D'après lui, la commission, sur le -refus du Roi de fournir aucune justification, même apparente, de -l'insuffisance de son domaine privé, aurait conclu au refus de la -dotation. C'est du pur roman. Ce n'est pas, du reste, la seule erreur -de ce genre qu'on pourrait relever dans ces _Mémoires_. On en vient à -se demander si leur auteur avait la pleine possession de ses souvenirs -au moment où il les a écrits.] - -[Note 165: Parmi les biens du domaine privé se trouvait la forêt de -Breteuil, que Louis-Philippe avait, en octobre 1830, achetée dix -millions à M. Laffitte, pour lui venir en aide dans sa déconfiture. Le -revenu en étant évaluée 188,870 francs dans les pièces remises à -l'appui de la demande de dotation, M. Laffitte réclama. «La France -entière, dit-il, apprendra avec étonnement que j'aie pu vendre pour -dix millions une forêt qui ne rapporte que 188,870 francs.» Il -prétendait qu'entre ses mains, cette forêt rapportait 360,000 francs. -Il fallait un triste courage à M. Laffitte pour soulever une semblable -contestation. La forêt que le Roi lui avait payée 10 millions en -octobre 1830, à une époque d'universelle dépréciation, M. Laffitte -l'avait achetée, quatre ans auparavant, en pleine prospérité, un peu -plus de cinq millions de francs. L'achat apparent avait donc été de la -part du Roi une pure libéralité, au même titre, d'ailleurs, qu'une -somme de quinze cent mille francs qu'il avait alors payée aux lieu et -place du banquier libéral, et qui ne lui avait jamais été rendue. -Devenu l'adversaire du Roi, M. Laffitte eût dû éviter de faire porter -son opposition sur un pareil sujet.] - -[Note 166: Ceux qui se réunissaient dans cette étrange majorité -étaient conduits par des mobiles assez divers. «Les causes du vote -peuvent se résumer ainsi, disait deux jours après le _Journal des -Débats_: la haine, l'ambition, la peur. La haine de la royauté a fait -le tiers des voix, l'ambition du pouvoir et la peur de la presse ont -fait les deux autres.»] - -Les ministres furent stupéfaits et accablés. «C'est comme à -Constantinople, dit M. Villemain; nous venons d'être étranglés par des -muets.--C'est souvent le sort des eunuques», murmura l'un des -adversaires du cabinet. Parmi les vainqueurs, tous ne triomphaient pas -également; pendant que les uns souriaient et se frottaient les mains, -d'autres, au contraire, quelque peu effarés à la vue de leur oeuvre, -se frappaient la poitrine et offraient aux ministres telle revanche -qu'ils voudraient. Ceux-ci ne daignèrent pas écouter les témoignages -de ce repentir tardif, et portèrent aussitôt au Roi leur démission. -Bien que Louis-Philippe leur en voulût un peu de n'avoir pas plus -énergiquement défendu la dotation, il essaya cependant de les retenir. -Ce fut en vain. «Quand je devrais me retirer seul, je me retirerais», -dit M. Duchâtel, et ses collègues ne se montrèrent pas moins décidés. - -Les conjurés avaient atteint leur but et ouvert, au profit de leur -ambition ou de leur rancune, une nouvelle crise ministérielle; mais le -coup ne frappait pas que le cabinet: il portait plus haut que beaucoup -n'avaient visé. L'amiral Duperré disait, après le vote, dans son -langage de marin: «Le ministère a reçu dans le ventre un boulet qui -est allé se loger dans le bois de la couronne». Telle fut, en effet, -l'impression générale, aussi bien chez les adversaires qui se -réjouissaient, que chez les amis qui se désolaient. «Chacun se dit, -écrivait, le 20 février 1840, un contemporain sur son journal intime, -que le vote d'aujourd'hui est l'affront le plus sanglant et le plus -direct que la royauté ait reçu depuis 1830[167].» La Reine ne pensait -pas autrement[168]. C'était pis encore que la coalition, car le Roi -souffrait plus d'un outrage fait à son honneur que d'une attaque -dirigée contre ses prérogatives. L'organe du «Château», le _Journal -des Débats_, loin de cacher cette conséquence, était le premier à la -mettre en lumière: repoussant ce qu'il appelait une «dissimulation -imbécile», il s'écriait de sa voix la plus haute: «C'est sur la -couronne même que porte le coup... Un second coup comme celui-ci -abaisserait trop la monarchie pour ne pas risquer de l'anéantir.» Le -_National_ s'empressait de répondre: «Le _Journal des Débats_ a -raison.» Et, dans la joie de sa reconnaissance, il ouvrait une -souscription pour offrir une médaille à M. Je Cormenin, au futur -conseiller d'État de Napoléon III. M. Louis Blanc disait dans la -_Revue du progrès_: «Fort bien! On avait voulu ôter à la couronne -toute autorité; voici qu'on la dépouille de tout prestige. On l'avait -désarmée; on l'humilie. Que faut-il de plus?» Les journaux de -l'opposition dynastique ne parlaient guère autrement que la feuille -républicaine. «Le vote de la Chambre, disait le _Courrier français_, -n'est qu'une phase de la grande lutte que nous soutenons depuis -longtemps, et avec des chances diverses, contre le pouvoir personnel.» -Et le _Temps_ ajoutait: «Les instincts démocratiques du pays ont -triomphé des manoeuvres de la cour. Ce rejet est le démenti le plus -éclatant donné à cette politique astucieuse qui, depuis près de dix -ans, gouverne nos affaires au profit d'un intérêt qui n'est pas le -nôtre... La leçon s'adresse ailleurs qu'au ministère déchu; elle -s'adresse, il faut le dire, au pouvoir qui choisit les ministères.» - -[Note 167: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._] - -[Note 168: «Je ne saurais trouver de termes pour dire à quel point la -Reine se sentit blessée au coeur; c'était à ses yeux une des plus -mortelles atteintes que pût recevoir la royauté.» (TROGNON, _Vie de -Marie-Amélie_, p. 283.)] - -Nous voyons bien, en cette circonstance, le jeu et l'intérêt des -républicains, des révolutionnaires; mais ils ne formaient qu'une -petite fraction des vainqueurs. Les autres, que voulaient-ils? M. -Louis Blanc affectait de conclure de ce vote que la bourgeoisie était -républicaine. Non, on ne peut même pas lui faire l'honneur de cette -explication, qui eût au moins donné quelque apparence de logique à sa -conduite. Loin de vouloir la république, elle en avait au fond -grand'peur. «Quelle inconséquence! écrivait alors Henri Heine à la -_Gazette d'Augsbourg_. Vous reculez d'effroi devant la république, et -vous insultez publiquement votre roi! Et, certes, ils ne veulent pas -de la république, ces nobles chevaliers de l'argent, ces barons de -l'industrie, ces élus de la propriété, ces enthousiastes de la -possession paisible qui forment la majorité du parlement français! Ils -ont encore plus horreur de la république que le Roi lui-même; ils -tremblent devant elle encore plus que Louis-Philippe, qui s'y est déjà -habitué dans sa jeunesse[169].» La vérité était que ces bourgeois, -bien que non encore républicains, avaient perdu absolument le sens -monarchique. De là l'aveuglement avec lequel ils se plaisaient à -humilier, à ébranler, à entraver une royauté qu'au fond, cependant, -ils eussent été épouvantés de voir disparaître: aveuglement dont ils -ne devaient se rendre compte et se repentir que le soir du 24 février -1848. - -[Note 169: _Lutèce_, p. 25.--Proudhon, lui aussi, relevait -l'inconséquence de cette bourgeoisie: «Qu'est-ce qu'une royauté à qui -on compte ses revenus, franc par franc, centime par centime? -écrivait-il, le 27 février 1840, à un de ses amis... Qui veut le roi -veut une famille royale, veut une cour, veut des princes du sang, veut -tout ce qui s'ensuit. Le _Journal des Débats_ dit vrai: les bourgeois -conservateurs et dynastiques démembrent et démolissent la royauté, -dont ils sont envieux comme des crapauds.» (_Correspondance de -Proudhon_, t. Ier, p. 194.)] - - - - -CHAPITRE II - -QUATRE MOIS DE BASCULE PARLEMENTAIRE. - -Mars-juillet 1840. - - I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des offres - au duc de Broglie et au maréchal Soult. Il se décide à former un - cabinet sous sa présidence. Il obtient le concours de deux - doctrinaires. Composition du ministère du 1er mars.--II. Le plan - de M. Thiers. M. Billault est nommé sous-secrétaire d'État et M. - Guizot reste ambassadeur. La gauche satisfaite et triomphante. - Attitude défiante et hostile des conservateurs. Le Roi et le - ministère. M. Thiers et ses «conquêtes individuelles».--III. La - loi des fonds secrets. Les conservateurs se disposent à livrer - bataille. La discussion à la Chambre des députés: M. Thiers, M. - de Lamartine, M. Barrot, M. Duchâtel. Victoire du ministère.--IV. - Les fonds secrets à la Chambre des pairs. Rapport du duc de - Broglie. La discussion.--V. La question d'Orient dans la - discussion des fonds secrets. Discours de M. Berryer. Déclaration - de M. Thiers à la Chambre des pairs.--VI. Amnistie - complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. Place - offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations de corruption. La - proposition Remilly sur la réforme parlementaire. M. Thiers a - besoin d'une diversion.--VII. Le gouvernement annonce qu'il va - ramener en France les restes de Napoléon. Effet produit. Comment - M. Thiers a été amené à cette idée et a obtenu le consentement du - Roi. Négociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les - journaux de gauche. Rapport du maréchal Clauzel. Discours de M. - de Lamartine. La Chambre réduit le crédit proposé par la - commission et accepté par M. Thiers. Colères de la presse de - gauche et tentative de souscription. Le ministère est débordé. - Échec de la souscription. Mauvais résultat de la diversion tentée - par M. Thiers.--VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le - président du conseil. Son discours sur l'Algérie.--IX. Les - pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et sa déclaration - sur «l'organisation du travail». Les banquets réformistes. Le - _National_ et les communistes.--X. La proposition Remilly est - définitivement ajournée. Divisions dans l'ancienne opposition. Le - mouvement préfectoral. Mécontentement de la gauche. Les - conservateurs sont toujours méfiants et inquiets. Ils craignent - la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le cabinet. - Situation de M. Thiers à la fin de la session. - - -I - -Le vote muet et mystérieux sous lequel avait succombé le ministère du -12 mai, n'était pas de nature à éclairer la couronne sur l'usage -qu'elle devait faire de sa prérogative. Où était la majorité qui avait -frappé en se cachant? Ces députés, rassemblés un jour, des points les -plus opposés, pour faire un mauvais coup, seraient-ils capables de -rester unis pour gouverner? Quelques jours après, un observateur -clairvoyant, M. Rossi, écrivait: «Il n'y a pas de majorité dans la -Chambre, et les ministres sont culbutés par des majorités faites à la -main, par des majorités _ad hoc_. Elles se forment aujourd'hui, -renversent un cabinet; elles ne sont plus demain. On dirait une mine -qui fait explosion; on voit le terrain bouleversé; mais où est la -poudre qui a produit tout ce ravage? Comme une armée d'amateurs, elle -enfonce les portes d'un fort et se débande; elle reviendra à la charge -lorsqu'une nouvelle garnison aura remplacé la garnison égorgée. C'est -la guerre pour la guerre, sans espoir ni souci de conquêtes. Je le -crois bien. Pour faire des conquêtes, des conquêtes sérieuses, -durables, il faut une armée organisée, des intentions communes, des -vues générales, des chefs reconnus de tous, un drapeau, un plan, un -système; il faut tout ce que la Chambre n'a pas[170].» - -[Note 170: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 15 -mars 1840.] - -À défaut d'une majorité s'imposant, un homme se trouvait sinon -indiqué, du moins particulièrement en vue: c'était M. Thiers. Déjà, -lors de la crise précédente, il avait paru à beaucoup le ministre -nécessaire. Cette fois, l'effacement volontaire de M. Guizot, qui -venait de s'embarquer pour prendre possession de l'ambassade de -Londres, contribuait à attirer plus encore les regards sur l'ancien -chef du centre gauche. Celui-ci ne personnifiait-il pas cette -prééminence parlementaire qui faisait depuis quelque temps échec au -pouvoir royal? Ce fut donc vers lui que le Roi se tourna tout d'abord. -Il ne le faisait qu'à regret: récemment, il avait déclaré l'entrée de -M. Thiers au ministère, «incompatible avec la situation du -trône[171]». Il lui en voulait de s'être posé ou laissé poser en -antagoniste de la couronne, et soupçonnait sa participation au rejet -de la dotation. À l'extérieur, les événements avaient supprimé sans -doute cette question de l'intervention en Espagne[172], sur laquelle -il n'avait jamais pu s'entendre avec l'ancien ministre du 22 février; -mais, à la place, s'était élevé le conflit oriental, où l'esprit -d'aventure et les velléités belliqueuses de M. Thiers devaient -paraître plus dangereux encore à la sagesse royale. Malgré tout, -Louis-Philippe n'hésita pas; avec son habituelle soumission à ce qu'il -croyait être la nécessité constitutionnelle, il appela le chef du -centre gauche et lui donna pouvoir de former un cabinet. La seule -satisfaction qu'il se réserva, et dont il eût, du reste, mieux fait de -se priver, fut de laisser voir son déplaisir, de parler beaucoup de sa -«résignation», voire même de son «humiliation[173]». - -[Note 171: _Mémoires de Metternich_, t. VI, p. 393.] - -[Note 172: En septembre 1839, les divisions intérieures de l'armée -carliste et la trahison de Maroto, général en chef de cette armée, -avaient obligé Don Carlos à quitter l'Espagne et à se réfugier en -France.] - -[Note 173: Quelques jours plus tard, le 28 février, le Roi disait à M. -Duchâtel: «Je signerai demain mon _humiliation_.» Et comme, le -lendemain, M. Thiers avait peine à trouver un ministre des finances: -«Cela ne fera pas difficulté, dit Louis-Philippe; que M. Thiers me -présente, s'il veut, un huissier du ministère; je suis _résigné_.» -(_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 13.)] - -M. Thiers eut le bon goût de se montrer mesuré et modeste. La crise de -1839 lui avait été une leçon. Sur le programme, il ne manifesta tout -d'abord, ni au dehors, ni au dedans, aucune exigence inquiétante. En -même temps, loin de paraître pressé de prendre pour lui seul le -pouvoir que lui offrait la couronne, il manifesta le désir de le -partager. Aussi bien, ne possédant pas de majorité, n'ayant pas même -avec lui tout le centre gauche, il comprenait la nécessité de -s'assurer des alliés. Un homme s'attendait aux offres de M. Thiers: -c'était M. Molé. N'y avait-il pas entre eux, depuis quelque temps, -comme une ébauche de coalition, et n'était-ce pas la défection d'une -fraction des anciens 221 qui avait fait rejeter la loi de dotation? -Mais, si M. Thiers s'était arrangé pour faire beaucoup espérer à M. -Molé, il ne lui avait rien promis formellement. Au fond, tout en ayant -trouvé commode d'exploiter, dans l'opposition, le ressentiment et -l'impatience des vaincus de la coalition, il était fort peu disposé à -leur donner part au pouvoir. C'est ailleurs qu'il songeait à chercher -des collègues. La veille de la discussion de la loi de dotation, -rencontrant deux doctrinaires, M. Duvergier de Hauranne et M. Jaubert, -dans le salon de madame de Massa, il leur avait tenu ce langage: «Vous -avez refusé de m'aider à renverser ce pitoyable cabinet, et vous vous -êtes posés comme les seuls ministériels de la Chambre; je ne vous dois -donc rien, et si, lorsqu'il s'agira de la succession, je ne vous fais -aucune proposition, vous n'aurez pas le droit de vous plaindre. D'un -autre côté, je ne reconnais pas qu'il fût si immoral, si scandaleux -que vous le dites, de me réconcilier avec M. Molé. Je n'ai jamais -partagé vos préventions contre sa personne, et vous savez que, plus -d'une fois, sous le 11 octobre, j'ai voulu le faire entrer au -ministère. Cependant, je reconnais que la coalition a élevé, entre lui -et moi, une barrière difficile à franchir, et que notre réunion serait -mal interprétée. Il y a, d'ailleurs, entre nous, une difficulté -presque insoluble, celle de la distribution des portefeuilles. Je -pourrais à la rigueur céder les affaires étrangères à M. de Broglie, -parce que ce serait céder mon amour-propre, non ma politique. En les -cédant à M. Molé, je sacrifierais à la fois mon amour-propre et ma -politique, ce qui est trop de moitié. Je vous le dis donc en toute -sincérité, c'est avec vous que je désire m'arranger, et si le -ministère est renversé, je vous le prouverai. Je ne sais s'il me -serait possible de m'entendre avec Guizot; mais je crois que je -m'entendrais avec M. de Broglie, et, pour y parvenir, je ferais de -grands sacrifices[174].» Les doctrinaires avaient peine à croire M. -Thiers sincère. L'événement prouva qu'il l'était. En effet, à peine -chargé de former le cabinet, il alla frapper à la porte, non de M. -Molé, mais du duc de Broglie, dont, du reste, il avait toujours -cherché à se rapprocher. La déception fut cruelle pour l'ancien -ministre du 15 avril; il sentait qu'il était joué et qu'il avait -compromis, sans profit, son renom monarchique et conservateur. Ce fut -surtout aux doctrinaires qu'il garda rancune; quelques semaines plus -tard, il écrivait à M. de Barante: «Le ministère du 1er mars n'a été -imaginé par M. de Broglie que pour empêcher M. Thiers de se rapprocher -des 221 et de leur chef. Quoi qu'on vous dise, voilà la vérité[175].» - -[Note 174: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -[Note 175: Lettre du 25 avril 1840. (_Documents inédits._)] - -M. Thiers offrit au duc de Broglie la présidence du conseil et le -ministère des affaires étrangères, proposant ainsi de refaire en -partie le cabinet du 11 octobre. Désirait-il sincèrement réussir, et -ne gardait-il pas au fond quelque préférence pour une combinaison où -il eût eu le premier rôle? Il aurait peut-être été lui-même embarrassé -de répondre à cette question. Toujours est-il qu'il insista vivement -auprès du duc. Le Roi donnait son assentiment à cette solution; elle -était désirée par le centre gauche et même par la gauche; les 221 s'y -résignaient. La résistance obstinée, insurmontable, vint du principal -intéressé, du duc de Broglie. Celui-ci croyait que rien de bon n'était -possible; il se défiait de l'opinion de la Chambre, de M. Thiers, et -même du Roi. Avec plus d'ambition il eût eu plus de hardiesse et moins -de désespérance; mais l'ambition lui avait toujours fait défaut, et la -mort récente de la duchesse de Broglie l'en avait dégoûté encore -davantage. Il manifestait ses sentiments, non sans une amertume et un -pessimisme parfois excessifs, dans une lettre écrite à M. Guizot: -«Sans doute, disait-il, si la France et les Chambres étaient lasses de -l'empire des médiocrités, s'il était réellement question de relever le -pouvoir de l'état où il est tombé, de rallier dans un ministère -puissant et véritable tous les éléments dispersés de l'ancien parti -gouvernemental, et que je parusse un des ingrédients nécessaires de -cette réconciliation, j'y réfléchirais. Mais nous sommes plus loin que -jamais d'une semblable tentative; la coalition de l'année dernière lui -a porté le dernier coup; et l'on n'entrevoit pas même dans l'avenir la -possibilité d'un tel événement. Cela posé, que peut-il résulter, dans -le morcellement de tous les partis, dans la profusion des inimitiés -personnelles, dans l'état de guerre civile entre tous les hommes du -gouvernement, que peut-il résulter, dis-je, de nouvelles -modifications ministérielles? Rien autre chose que ce que nous voyons -depuis trois ou quatre ans. Des ministères purement négatifs, dont le -but et le mérite sont d'exclure, les uns par les autres, les -personnages politiques les plus éminents, dont la liste est en quelque -sorte une table de proscription; des ministères pâles, indécis, sans -principes avoués, sans autre prétention que de vivre au jour la -journée, sans autre point d'appui que la lassitude et le découragement -universels, réduits à s'effacer dans toutes les occasions importantes, -à s'acquitter en complaisances continuelles, tantôt vis-à-vis du Roi, -tantôt vis-à-vis des Chambres et de chaque fraction des Chambres -grande ou petite, et à se fabriquer, tous les matins, une majorité -artificielle par des concessions ou des compliments, par des promesses -et des caresses, en pesant, dans des balances de toile d'araignée, la -quantité de bureaux de poste qu'on a donnés d'un côté, et la quantité -de bureaux de tabac qu'on a donnés de l'autre.» Le duc ne voulait pas -blâmer ceux qui recouraient à ces procédés; il les croyait même -nécessaires à l'heure présente; mais il se déclarait impropre à les -employer. «Quant aux conséquences de cette conduite relativement à mon -avenir politique, disait-il en finissant, il en sera ce qu'il plaira à -Dieu. S'il lui plaît que je ne rentre jamais dans les affaires, je -l'en remercierai de bon coeur. C'est un grand avantage, pour un homme -public, de se retirer des affaires en laissant derrière soi une -réputation intacte et quelques regrets; c'est un avantage auquel il ne -faut sans doute sacrifier aucun devoir, mais qu'on est trop heureux -de pouvoir concilier avec ses devoirs[176].» Ce ne furent pas ces -motifs qu'invoqua M. de Broglie pour répondre aux instances de M. -Thiers; mais il allégua les soins qu'exigeait la santé de son dernier -enfant, et rien ne put ébranler sa résolution. Toutefois, il n'en fut -pas moins touché de l'offre et de la façon dont elle avait été faite. -«M. Thiers, écrivait M. Doudan, l'un des familiers du duc, a été, en -tout ceci, la lumière et la raison mêmes; il a agi sans détours, avec -cette simplicité charmante et savante qui est sa séduction, et son -danger aussi, parce qu'il est mobile.» M. de Broglie, d'ailleurs, -regardait alors l'entrée aux affaires du chef du centre gauche comme -inévitable et même comme assez inoffensive. Aussi, tout en ne voulant -pas être son collègue, se montrait-il disposé à l'aider dans la -formation de son ministère, et presque à le couvrir d'une sorte de -patronage. - -[Note 176: _Documents inédits._--À la même époque, M. Doudan écrivait -à M. d'Haussonville: «Est-ce que vous vous êtes figuré que vous alliez -devenir le gendre d'un ministre? Non, j'imagine. Quand M. de Broglie -eût pu disposer de son temps et qu'il eût eu l'esprit aux affaires, je -n'aurais jamais pu désirer qu'il se jetât au milieu de ces petites -factions turbulentes, exigeantes..... Je suis convaincu qu'un mois -après l'inauguration de ce cabinet, dont beaucoup disent qu'il eût été -le salut du peuple, les inquiétudes maladives que les partis ont dans -les jambes auraient recommencé de plus belle. On a tellement travaillé -à disperser les groupes dans la Chambre des députés que, sauf la -haine, qui est changeante, il n'y a pas de cohésion entre quatre -chats. Chacun se promène en liberté dans sa gouttière, l'air capable -et impertinent, et vous voulez qu'on se mette à rallier cette grande -dispersion! Il faut laisser faire cela au temps et aux événements.» -(Lettre du 12 mars 1840, _Mélanges et Lettres_, t. Ier, p. 291, 292.)] - -Ayant échoué auprès du duc de Broglie, M. Thiers fit proposer au -maréchal Soult la présidence du conseil et le portefeuille de la -guerre; le maréchal refusa. Le Roi essaya alors d'obtenir qu'une -démarche analogue fût faite auprès de M. Molé, qui eût pris la -présidence et les affaires étrangères; M. Thiers déclara, non sans -quelque vivacité, que ce serait, pour lui, recevoir du ministre du 15 -avril «un supplément d'amnistie», et qu'il «ne le pouvait pas». - -Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la démission du cabinet, et -l'on ne se trouvait pas plus avancé qu'à la première heure. Le -souvenir des déplorables longueurs de la crise précédente rendait -l'opinion plus impatiente, plus nerveuse, plus facilement inquiète. -Les journaux de gauche le prenaient déjà sur un ton de menace avec la -royauté, à laquelle ils imputaient tous les retards. «Il faut se -hâter, disait de son côté le _Journal des Débats_. Nous partageons, à -cet égard, l'avis unanime de la presse. La plaie saignera longtemps; -au moins ne faut-il pas qu'elle s'envenime.» Enfin, la gravité des -négociations pendantes sur les affaires d'Orient ne permettait pas un -long interrègne. «Finissons-en!» c'était le cri général. Il ne -déplaisait pas à M. Thiers d'être ainsi pressé. Ce lui fut un argument -pour s'attribuer à lui seul le premier rôle qu'il avait offert de -céder, ou tout au moins de partager, et il entreprit de refaire, avec -des personnages de second rang, un nouveau ministère du 22 février, -dans lequel il se réservait le portefeuille des affaires étrangères et -la présidence du conseil. Bien que, dans une telle combinaison, la -plupart des ministres dussent être de nuance centre gauche, M. Thiers, -fidèle à sa pensée première, désirait leur adjoindre quelques -doctrinaires. Il voyait là un moyen de rassurer les conservateurs, et -aussi peut-être de jeter un germe de division dans un groupe rival. -Mais, parmi les amis de M. Guizot, s'en trouverait-il qui -consentissent à entrer sans lui dans un cabinet présidé par M. Thiers? -Les premières ouvertures faites à M. Duchâtel et à M. Dumon furent -repoussées. À leur défaut, le futur président du conseil s'adressa à -M. de Rémusat et à M. Duvergier de Hauranne, demeurés plus fidèles aux -idées et aux alliances de la coalition. M. Duvergier de Hauranne, -très-désintéressé dans sa passion, refusa pour son compte, mais -proposa, comme convenant mieux à ce poste, son beau-frère, le comte -Jaubert, orateur alerte, caustique, pétulant, aimant à emporter le -morceau, plus tirailleur que capitaine, redoutable à ses adversaires -et parfois gênant pour ses amis, fort galant homme, du reste, -courageux, probe, le plus agressif des orateurs à la tribune, le plus -poli des collègues dans les relations de chaque jour. Il s'était fait -remarquer, quelques années auparavant, par la véhémence avec laquelle -il repoussait toute compromission avec la gauche; sous le ministère du -22 février, M. Guizot n'était pas parvenu à contenir les éclats de son -opposition, et l'on n'a pas oublié le rapport si blessant pour M. -Thiers qu'il avait fait alors sur les grands travaux de Paris[177]. -Mais, dans l'état de désorganisation des partis, s'il fallait -s'attendre à toutes les divisions, aucun rapprochement ne semblait -impossible. M. Jaubert ne fut pas plus embarrassé d'accepter le -portefeuille des travaux publics que M. Thiers de le lui proposer. On -pouvait croire que le concours de M. de Rémusat serait aussi facile à -obtenir. Il était lié de vieille date avec M. Thiers, et avait un fond -plus révolutionnaire que les autres doctrinaires. En outre, il cachait -sous les dehors un peu froids d'un philosophe mondain, une certaine -curiosité aventureuse, téméraire, et tout _dilettante_ qu'il fût, tout -«amateur blasé» que l'appelât M. Guizot[178], il ne laissait pas que -d'être secrètement séduit à la pensée de jouer un rôle plus actif et -plus considérable; sa participation aux affaires s'était jusqu'ici -bornée à un sous-secrétariat d'État dans le très-court cabinet du 6 -septembre; cette fois, on lui offrait l'un des principaux -portefeuilles, celui de l'intérieur[179]. Cependant, il commença par -se montrer fort hésitant. Il répugnait à se séparer ainsi de ses -anciens amis politiques, de ses anciens chefs, notamment de M. Guizot -et de M. Duchâtel. Trop clairvoyant et connaissant trop bien ses -propres idées pour ne pas se rendre compte que la voie dans laquelle -on lui demandait de s'engager le conduirait à changer de camp -politique, il ne se sentait retenu par aucun scrupule de doctrine, -mais s'inquiétait d'un tel changement pour ses amitiés et pour la -convenance supérieure de sa vie publique. Il ne céda que sur les -conseils pressants du duc de Broglie[180]. - -[Note 177: Cf. t. III, p. 22 et 23.] - -[Note 178: Cf. t. III, p. 119.] - -[Note 179: M. de Rémusat écrivait alors à M. Guizot: «Je ne me -dissimule aucune objection, aucun danger, aucune chance de revers et, -ce qui est plus dur, de chagrin; j'en aurai de cruels; mais je me sens -un fonds inexploité d'ambition, d'activité, de ressources, que cette -occasion périlleuse m'excite à mettre enfin en valeur, et il y a en -moi un je ne sais quoi d'aventureux, bien profondément caché, que ceci -tente irrésistiblement.» (_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 16.)] - -[Note 180: «J'ai été témoin, dans le cabinet du duc de Broglie, -raconte M. Duvergier de Hauranne, des hésitations de M. de Rémusat et -des efforts qu'il eut à faire pour les surmonter, non certes qu'il -n'eût en M. Thiers une entière confiance, mais parce qu'il craignait -que le parti du dernier ministère n'attribuât à l'ambition ce qui -était chez lui un acte de dévouement.» (_Notice sur M. de Rémusat._)] - -Les autres portefeuilles étaient, naturellement, réservés aux amis -politiques du président du conseil. Parmi les députés du centre -gauche, le choix était limité, car M. Thiers se trouvait alors -brouillé avec les hommes les plus considérables du groupe, MM. -Dufaure, Passy, Sauzet. À leur défaut, il dut se contenter de -personnages moins en vue, MM. Pelet de la Lozère, Vivien et Gouin, -entre lesquels il partagea les ministères des finances, de là justice -et du commerce. Il leur adjoignit, pour le ministère de l'instruction -publique, un pair d'un nom plus éclatant, M. Cousin. Celui-ci, -absorbé, depuis 1830, par l'organisation et le gouvernement de -l'enseignement philosophique, ne s'était pas mêlé jusqu'ici fort -activement aux luttes des partis. Toutefois, dans les discussions des -récentes Adresses, au Luxembourg, il avait paru se classer dans le -centre gauche, en défendant à plusieurs reprises la politique de -l'intervention en Espagne. Le cabinet fut complété par l'appel, au -département de la guerre, du général Cubières, qui n'avait aucun -antécédent parlementaire, et, à celui de la marine, de l'amiral -Roussin, homme de mer renommé, mais qui venait de faire, comme -ambassadeur à Constantinople, une campagne diplomatique au moins -très-critiquée. - -Parmi les personnages de valeur inégale que M. Thiers proposait ainsi -à l'approbation royale, aucun n'était considérable par son passé -politique. Deux seulement avaient été déjà ministres, M. Pelet de la -Lozère, au 22 février 1836, et le général Cubières dans -l'administration intérimaire d'avril 1839: ce qui faisait dire -gaiement à M. Thiers, lui-même âgé de quarante-deux ans, qu'il avait -formé un cabinet de «jeunes gens». Le président du conseil n'en était -que plus en vue. Comme au 22 février 1836, il dominait, résumait, -personnifiait le ministère. Le Roi accepta tout, sans faire -d'objection à aucun nom, et signa, le 1er mars, les ordonnances -portant nomination des nouveaux ministres. La crise avait duré neuf -jours. - - -II - -Cette fois encore, M. Thiers arrive au pouvoir sans avoir derrière lui -un parti constitué, en état de le soutenir. Non-seulement la majorité -ne lui appartient pas, mais elle n'existe pas; avant même de la -conquérir, il doit la former. Il ne rêve pas de restaurer quelqu'un -des anciens groupes plus ou moins ébranlés et morcelés par les -récentes crises; il tâche, au contraire, de précipiter le travail de -décomposition[181]. Plus il aura devant lui de morceaux brisés et -épars, plus il se flatte de pouvoir les combiner à sa guise. C'est, en -effet, avec des fragments ramassés de tous côtés, dans la gauche, dans -le centre gauche, dans le centre droit et le centre, qu'il veut se -faire une majorité dont il sera l'origine et la fin, le lien et le -programme. Les éléments qu'il prétend ainsi rassembler, sont -singulièrement hétérogènes, contradictoires même, tout au moins -incapables de s'accorder seuls et directement. S'ils se rapprochent, -ce ne sera qu'en M. Thiers et par M. Thiers, chacun attendant de lui -une politique différente. Le président du conseil ne redoute pas les -difficultés de cet équilibre et de ce jeu de bascule; il croit être le -seul capable d'y réussir, et se réjouit de devenir ainsi le ministre -nécessaire. Ces éléments ne sont pas seulement hétérogènes, ils sont -par nature inconsistants, rebelles à toute cohésion durable. Peu -importe: si mobiles qu'ils soient, le ministre compte être plus alerte -encore; et puis il lui plaît de n'être pas enfermé dans une majorité -fixe qui gênerait ses évolutions. Au lieu d'une seule majorité, il en -aura plusieurs; c'est à ses yeux tout bénéfice. À mesure que nous -esquissons cette tactique, ne semble-t-il pas qu'elle nous soit déjà -connue? En effet, c'est à peu près la même que M. Thiers avait essayée -lors de son premier ministère. Il y a toutefois un changement: en -1836, M. Thiers sortait du gouvernement, où il avait été le collègue -de M. Guizot; en 1840, il sort de l'opposition, où il vient d'être -l'allié de M. Barrot. Cette différence dans le point de départ a son -importance; il en résulte que, cette fois, l'axe de la majorité à -former se trouve, du premier coup, porté beaucoup plus à gauche. - -[Note 181: «Travail de décomposition», c'est l'expression même, dont -se servait un journal officieux, le _Messager_ du 7 mars, pour -indiquer l'oeuvre que poursuivait M. Thiers dans la Chambre.] - -Le nouveau ministère a tellement conscience de n'avoir pas de majorité -toute faite, qu'il use d'abord d'un expédient pour retarder le jour où -il mettra à l'épreuve la confiance du parlement. Obligé, par l'usage, -d'apporter une déclaration en se présentant pour la première fois -devant les Chambres, il la fait à dessein si sommaire et si banale -qu'elle ne peut ni éclairer personne, ni provoquer aucune -contradiction[182]. Il annonce, du reste, l'intention de déposer -prochainement une demande de fonds secrets et de donner, à cette -occasion, des explications plus étendues. Les quelques semaines ainsi -gagnées, il compte les employer à prendre position, à tâter les partis -et les hommes, à préparer les déplacements et les rapprochements d'où -doit sortir sa majorité. - -[Note 182: Séance du 4 mars.] - -Les premiers actes de M. Thiers révèlent tout de suite sa politique de -bascule. En même temps qu'il fait des démarches auprès de M. Guizot -pour le garder à l'ambassade de Londres, il nomme un membre de la -gauche, M. Billault, à l'un des postes de sous-secrétaire d'État. -Député seulement depuis trois ans, M. Billault siégeait alors à côté -de M. Odilon Barrot, c'est-à-dire dans un parti plus avancé que celui -d'où sortaient les ministres. De petite taille, les yeux expressifs, -il était remuant, laborieux, ne se ménageant pas, rompu aux affaires, -plus polémiste à la tribune qu'orateur, mais d'une rare dextérité de -parole, souple et tenace dans la discussion, ardent à l'attaque. Il -sortait du barreau de Nantes et était demeuré avocat à la Chambre, -sans beaucoup d'idées à lui, prêt à traiter les sujets les plus -divers, on eût presque dit à professer les opinions les plus opposées. -Il recevait, de toutes mains, des notes et même des phrases toutes -faites qu'il s'assimilait fort adroitement; chaque fois qu'il -rencontrait dans un journal un argument dont on pouvait tirer parti, -il découpait le passage et le collait proprement sur une feuille de -papier; puis, au jour du débat, on le voyait monter à la tribune, muni -d'un énorme dossier, d'où il tirait, morceau par morceau, un discours -souvent incisif. Toute sa vie, du reste, il ne devait guère avoir -qu'une personnalité de reflet et d'emprunt; sous le second empire, le -secret de sa faveur et de son importance sera la souplesse avec -laquelle il recevra la pensée et se fera la parole de Napoléon III. -En mars 1840, il semblait l'homme de la gauche, et sa nomination, -significative surtout comme indice, semblait abaisser la barrière qui, -depuis 1831, fermait à ce parti l'accès du pouvoir. - -M. Guizot, nommé le 5 février à l'ambassade de Londres, venait -d'arriver à son poste, lorsque fut formée l'administration du 1er -mars. Qu'allait-il faire? Consentirait-il, en demeurant ambassadeur, à -s'associer, dans une certaine mesure, à la politique du nouveau -cabinet? M. Thiers le désirait vivement; aussi, dès le 2 mars, -adressa-t-il à M. Guizot une lettre très-amicale, où, faisant appel -aux souvenirs du 11 octobre et de la coalition, il lui demandait -«d'ajouter une page à l'histoire de leurs anciennes relations». M. de -Rémusat joignit ses instances à celles de son chef: «Le ministère, -écrivait-il, est formé sur cette idée: point de réforme électorale, -point de dissolution. Il est évident qu'il aura, quant aux noms -propres, surtout dans le premier mois, un air d'aller à gauche. Les -apparences seront dans ce sens, et j'avoue que cela est grave. Mais je -réponds de la réalité sur les points essentiels.» M. de Broglie, lui -aussi, pressait M. Guizot de rester à son poste, déclarant que M. -Thiers n'avait eu aucun tort dans la formation du cabinet, qu'il ne -pouvait pas faire grand mal, et qu'on serait toujours à temps de se -séparer de lui s'il dérivait à gauche. Des avis contraires venaient de -M. Duchâtel, de M. Dumon et de quelques autres doctrinaires; ceux-ci -laissaient voir qu'ils désiraient une démission immédiate et un retour -à Paris pour prendre le commandement des conservateurs mécontents ou -inquiets. M. Guizot n'hésita pas longtemps; il voyait sans doute avec -alarme ce qu'il appelait «la pente vers la gauche»; mais il ne jugeait -pas possible de rompre _à priori_ avec un cabinet dont faisaient -partie deux de ses amis et que patronnait le duc de Broglie. Il -croyait, d'ailleurs, qu'il était de son intérêt de prolonger encore la -retraite à laquelle il s'était condamné après la coalition. «À ne -parler que de moi, écrivait-il à M. Duchâtel, je ne suis pas fâché, je -vous l'assure, de me trouver un peu en dehors des luttes de personnes -et des décompositions de partis. Nul ne s'y est engagé plus que -moi...; il me convient de m'en reposer.» Toutefois, en répondant à M. -Thiers et à M. de Rémusat, il marqua bien que son adhésion n'était que -conditionnelle. Après avoir «pris acte» de cette assurance que le -ministère ne voulait ni dissolution, ni réforme électorale, il -ajoutait: «Je ne puis marcher que sous ce drapeau et dans cette voie. -Si le cabinet s'en écartait, je serais contraint de me séparer de -lui.» En même temps, profitant de l'amitié ancienne qui l'unissait à -M. de Rémusat, pour s'exprimer avec lui plus librement qu'il ne le -faisait avec M. Thiers, il le mettait en garde contre les dangers de -l'alliance avec la gauche. «Croyez-moi, lui écrivait-il, il y a, par -moments, de la force à prendre dans la gauche, jamais un point d'appui -permanent. Elle ne possède ni le bon sens pratique, ni les vrais -principes, les principes moraux du gouvernement, et moins du -gouvernement libre que de tout autre... Elle ébranle et énerve, au -lieu de les affermir, les deux bases de l'ordre social, les intérêts -réguliers et les croyances morales. Elle peut donner quelquefois des -secousses utiles et glorieuses; son influence prolongée, sa domination -abaissent et dissolvent tôt ou tard le pouvoir et la société[183].» -Heureux de l'adhésion de M. Guizot, M. Thiers se garda de faire la -moindre objection aux conditions et aux réserves qui l'accompagnaient. -Il fit valoir auprès des conservateurs son accord avec le plus -illustre de leurs chefs: «Le ministère actuel, leur disait-il, c'est -le ministère du 11 octobre à cheval sur la Manche.» Il est vrai que, -l'instant d'après, le même ministre se vantait aux députés de la -gauche d'avoir trouvé ce moyen habile d'éloigner du parlement leur -plus redoutable contradicteur. - -[Note 183: _Documents inédits_ et _Mémoires de M. Guizot_, t. I, p. 15 -à 25.] - -Les gages ainsi offerts aux deux partis furent tout d'abord accueillis -fort différemment. La gauche se montra aussi reconnaissante et -confiante que le centre était triste et inquiet. Aux premières -réceptions des nouveaux ministres, on remarqua et l'absence des -députés conservateurs et l'affluence des membres de l'ancienne -opposition. M. Duvergier de Hauranne, qui se trouva alors à dîner avec -plusieurs de ces derniers, chez le président du conseil, notait «la -joie d'enfant qu'ils semblaient éprouver en se trouvant réunis pour la -première fois autour d'une table ministérielle». «C'était pour eux, -ajoutait-il, quelque chose de nouveau, de piquant, de ravissant; aussi -fut-on, pendant tout le dîner, d'une gaieté folle.» Même contraste -dans le langage des journaux. Tandis que la _Presse_ partait -immédiatement en guerre, et que le _Journal des Débats_ prenait une -attitude d'observation malveillante, les organes de la gauche, à -l'exception des feuilles radicales, avaient des airs joyeux et -vainqueurs. L'un d'eux, le _Courrier français_, marquait ainsi les -raisons de sa satisfaction: «C'est l'opposition entrant aux affaires, -et y entrant pour la première fois, nous l'espérons du moins, sans -changer de drapeau... Il ne dépend de personne de faire que -l'avénement de M. Thiers et de ses amis ne soit un changement profond -dans l'État. Par la création de ce ministère, le pouvoir se déplace -décidément et fait un pas vers nous. Le parti du gouvernement -personnel est en déroute; le système de résistance est à bout de -combinaisons; la vieille majorité, celle qui avait survécu, bien qu'en -s'épuisant, à plusieurs dissolutions, est ensevelie dans sa défaite.» - -La presse de gauche triompha même si bruyamment que M. Thiers craignit -de se trouver ainsi porté trop avant et de paraître le protégé ou même -le prisonnier de l'ancienne opposition, au lieu d'être l'arbitre et le -médiateur des deux partis. Aussi jugea-t-il tout de suite nécessaire -de bien marquer la position intermédiaire où il voulait se tenir, et -fit-il dire dans le _Messager_, l'un de ses journaux officieux: «M. -Thiers a sa position distincte. Il est le chef du centre gauche. -Conséquemment, il n'est ni la gauche, ni les 221. Il exprime l'opinion -intermédiaire. Il doit rester sur son terrain, et sa mission est de -rallier les modérés de chacun de ces deux partis. Il est un ministère -de transaction, ou de transition, si l'on veut... Il est clair que -chacun des deux partis doit s'efforcer d'abord de le faire pencher de -son côté... Il doit résister à cette double attraction... Pencher à -droite, ce serait donner le pouvoir aux 221; incliner trop à gauche, -ce serait le donner à l'opposition.» - -La gauche ne se blessait pas de ce langage. Elle paraissait avoir des -raisons de croire qu'entre les conservateurs et elle, le partage -n'était pas aussi égal que le ministère feignait de le dire, et qu'il -y avait un sous-entendu dont seule elle possédait le secret et -recueillerait prochainement le bénéfice[184]. M. Thiers lui avait-il -donc assuré, dans quelque contre-lettre mystérieuse, des avantages en -contradiction avec son langage public? Non; mais le seul avénement -d'un ministre, travaillant à décomposer l'ancienne majorité et -consentant à vivre de l'appui de la gauche, était, pour celle-ci, un -réel avantage. Et puis le cabinet se présentait comme un cabinet -non-seulement de «transaction», mais de «transition». Ce dernier mot, -plein de promesses, ne se trouvait-il pas dans l'article du -_Messager_, cité plus haut? Les journaux officieux ne répétaient-ils -pas tous les jours que M. Thiers, en forçant les avenues du pouvoir, -en s'imposant aux répugnances du Roi, avait ouvert une brèche par -laquelle tout le monde pouvait espérer passer à son tour[185]? Cette -considération n'était pas celle qui touchait le moins la gauche. -Fatiguée, sinon assagie, aspirant à sortir de son long rôle -d'opposition sans espoir et à passer au rang des partis admis à -prétendre au gouvernement, elle savait gré à M. Thiers de lui servir -d'introducteur dans ce monde nouveau pour elle. De là un zèle -ministériel que les sarcasmes mêmes du _National_ ne parvenaient pas à -refroidir[186]. «Je ne puis les tenir, disait M. Barrot; ces pauvres -hères ont faim depuis dix ans[187].» - -[Note 184: Le _Courrier français_ disait, à propos de M. Thiers, le 5 -mars 1840: «Les hommes placés dans une position difficile ne livrent -pas leur secret, quand ils ne peuvent encore le faire connaître qu'à -demi.»] - -[Note 185: Le _Constitutionnel_, organe de M. Thiers, disait, le 14 -mars: «Ce que la gauche voit dans l'origine du ministère actuel, c'est -que tout parti en mesure d'avoir la majorité dans la Chambre n'a pas -d'obstacle à vaincre hors de la Chambre. Ceci n'est pas, si l'on veut, -une conquête faite par le 1er mars; mais le 1er mars a constaté que la -conquête était faite.»] - -[Note 186: Le _National_ disait, par exemple, le 6 mars: «Il faut que -notre opposition constitutionnelle de dix ans soit tombée bien bas -dans sa propre estime et désespère bien de sa fortune, pour placer -ainsi, à fonds perdu, son honneur et son avenir sur la tête d'un -aventurier politique.»] - -[Note 187: _Documents inédits._] - -Le président du conseil avait su, d'ailleurs, mettre la main sur le -chef de la gauche. M. Odilon Barrot, amené, dans le cours des années -précédentes, à faire plusieurs fois campagne avec M. Thiers, s'était -laissé peu à peu séduire et dominer par lui. La finesse insinuante et -entreprenante de l'un avait eu facilement raison de la solennité naïve -et un peu inerte de l'autre. M. Barrot continuait sans doute à jouer -son rôle de chef de groupe avec la même conviction de sa propre -importance; mais, sans s'en douter, il n'était plus guère qu'un -comparse. M. Thiers tirait peut-être plus de profits encore de -l'influence qu'il avait acquise sur la presse de gauche. Ni les -occupations, ni la dignité de ses nouvelles fonctions ne l'empêchaient -de recevoir, chaque matin, les écrivains qui venaient, suivant -l'expression de l'un d'eux, «assister à sa pensée», et qui -transformaient ensuite ses conversations en articles. Parmi eux, à -côté de M. Boilay, du _Constitutionnel_, et de M. Walewski, du -_Messager_, on remarquait les rédacteurs de feuilles plus avancées, M. -Léon Faucher, du _Courrier français_, M. Chambolle, du _Siècle_, et -d'autres encore. Il n'était pas jusqu'aux journaux en apparence -opposés à sa politique, où le président du conseil ne trouvât parfois -moyen de se créer des intelligences et d'avoir quelque compère. -Personne n'a su plus habilement jouer de la presse. «Que voulez-vous -que j'y fasse? disait-il, non sans quelque coquetterie; les écrivains -politiques me font des journaux pour moi, sans que je le leur demande; -s'ils tiennent tous à se mettre dans mon jeu, c'est qu'ils trouvent -mes cartes bonnes.» - -M. Thiers avait donc obtenu tout de suite le concours de la gauche; -mais ce n'était que la moitié de son plan: il lui fallait aussi le -concours d'une partie des conservateurs. Les jours s'écoulaient sans -qu'il fît, de ce côté, aucun progrès. Les froideurs qu'il avait -rencontrées dès la première séance menaçaient de tourner en opposition -ouverte. Plus la gauche se montrait satisfaite, plus, dans l'autre -parti, les défiances se sentaient justifiées, plus les inquiétudes -croissaient. Vainement le duc de Broglie, sans se confondre avec le -cabinet, le couvrait-il d'une sorte de patronage bienveillant[188]; -vainement, de Londres, M. Guizot se prononçait-il contre une -«hostilité soudaine, déclarée», et donnait-il ce mot d'ordre: «Restons -fermes dans notre camp, mais n'en sortons pas pour attaquer», la -plupart des doctrinaires étaient en disposition fort peu favorable. -«La situation, répondaient-ils à M. Guizot, est plus grave que vous ne -pouvez le penser, n'étant pas sur le théâtre même des événements. Un -ministère soutenu publiquement et ardemment par la gauche, appuyé par -les journaux de cette couleur, au nom des idées que nous avons -combattues, ce n'est pas là un fait léger et sans importance pour -l'avenir. Il ne s'agit de rien moins que d'un complet déplacement du -pouvoir, et le mouvement ira vite, si on ne l'arrête.» Chez les -anciens 221, qui constituaient la fraction la plus considérable des -conservateurs, l'irritation et l'alarme n'étaient pas moindres. La -presse officieuse leur répétait, tous les jours, que le ministère du -1er mars était le triomphe de la coalition; or ils n'avaient pas -oublié que cette coalition avait été faite contre eux. Aussi se -groupaient-ils et s'organisaient-ils avec toutes les allures d'une -armée qui se prépare à la bataille, tandis que leurs journaux tenaient -un langage de plus en plus agressif. Il était une autre partie de la -Chambre où les intentions se montraient, sinon ouvertement ennemies, -du moins singulièrement maussades: c'était ce qu'on appelait le groupe -du 12 mai; il se composait des amis de MM. Dufaure et Passy; de ce -côté, on n'avait pas pardonné l'intrigue muette sous laquelle avait -succombé la dernière administration, et ce ressentiment paraissait -devoir rallier à l'opposition conservatrice vingt à vingt-cinq membres -de l'ancien centre gauche. On pouvait donc croire que toutes ces -inquiétudes, ces défiances, ces rancunes allaient se réunir pour -former un nouveau parti de résistance. Le _Journal des Débats_, prêt à -lui servir d'organe, l'avait déjà baptisé: il l'appelait le «parti -constitutionnel». M. Doudan, qui voyait les choses du salon de M. de -Broglie, faisait, à la date du 12 mars, ce tableau des divers groupes -conservateurs: «Il me paraît que le ministère tombé se tient en -embuscade, probablement avec M. Molé, pour donner un mauvais coup à M. -Thiers et lui succéder. Le camp doctrinaire est divisé contre -lui-même. Les 221, à peu d'exceptions près, sont d'une grande colère -contre le cabinet de M. Thiers, jurant de tout jeter par les fenêtres, -afin de maintenir l'ordre dans le pays. Il y a, dans la tête de tout -le monde, comme un charivari[189].» - -[Note 188: Dès le 1er mars, il avait écrit à M. Guizot: «Je garderai -ma position amicale sans être invariable, prêt à m'éloigner ou même à -combattre si le ministère dérive à gauche d'une manière alarmante, -mais content s'il se maintient dans la modération, et ne négligeant -rien pour le fortifier dans le dessein de faire le mieux possible.» -(_Documents inédits._)] - -[Note 189: _Mélanges et Lettres_, t. I, p. 290.] - -Les journaux de gauche, qui devenaient d'autant plus ministériels que -les conservateurs l'étaient moins, accueillaient ces symptômes -d'opposition avec une colère dont M. Thiers devait trouver parfois les -manifestations quelque peu compromettantes. Ils traitaient les -conservateurs de «ramas de factieux» et les dénonçaient aux ouvriers -sans travail comme des artisans de crise, responsables du chômage. -Leurs attaques visaient même plus haut: derrière les articles du -_Journal des Débats_ et les démarches des 221, ils prétendaient -découvrir une intrigue de la cour, c'est-à-dire, dans le langage de -l'époque, du Roi[190]. Supposition toute gratuite. Louis-Philippe, -sans doute, partageait personnellement beaucoup des répugnances et des -inquiétudes des conservateurs. De plus, il ne voyait pas sans -mortification, à la tête du ministère, un homme qui affectait de -traiter avec lui de puissance à puissance[191]. Aussi, au rapport -d'un témoin, était-il «fort triste» et «ne s'en cachait-il pas[192]»; -il ne lui déplaisait pas d'être présenté, par des journaux amis, comme -n'ayant subi M. Thiers que sous le coup d'une nécessité pénible[193], -et on peut même supposer qu'une mésaventure du cabinet ne l'eût pas -désolé. Mais il n'en remplissait pas moins correctement son rôle -constitutionnel, ne contrariant pas ses ministres, ne leur suscitant -aucun embarras. Il faisait même plus, au témoignage de l'un d'entre -eux; M. de Rémusat écrivait, en effet, le 15 mars, à M. Guizot: «Le -Roi nous traite parfaitement bien et nous prête un réel appui.» Nul -fondement, donc, dans les accusations dirigées contre Louis-Philippe. -Injustes d'où qu'elles vinssent, elles étaient particulièrement -scandaleuses de la part de la presse ministérielle. On conçoit que le -_Journal des Débats_ les relevât avec une sévérité émue et demandât -«quel était ce ministère que ses journaux ne pouvaient soutenir qu'en -calomniant ou menaçant la couronne». Ce désordre éveillait, chez ceux -qui se souvenaient du passé, l'idée de tristes similitudes: «Le -_Courrier français_, écrivait-on, défend M. Thiers du ton dont le -_Patriote français_ défendait Roland et ses collègues[194].» Les -feuilles officieuses proclamaient que le ministère du 1er mars était -la dernière expérience tentée pour réconcilier la monarchie et le -pays, et le _Constitutionnel_ l'appelait «le ministère Martignac du -gouvernement de Juillet». On eût dit que chacun de ces articles se -terminait par un: «Prenez garde!» adressé d'un ton irrité, -non-seulement à la Chambre, mais au Roi. - -[Note 190: _Constitutionnel_ du 9 mars 1840.] - -[Note 191: Dans la déclaration sommaire que M. Thiers avait lue aux -Chambres, le 4 mars, cette prétention était très-visible, et le -ministre avait presque insinué qu'il venait de faire capituler la -couronne. Le _Journal des Débats_ avait alors critiqué «cette -affectation à dire et à répéter: «Le Roi et moi». Par contre, le -_Courrier français_ avait félicité le président du conseil d'avoir -«fait valoir son droit de chef de parti, en regard du droit que la -couronne a de choisir entre les hommes et les opinions»; et il avait -ajouté: «M. Thiers ne dit pas que la couronne a cédé, car un ministre -doit couvrir le Roi; mais il résulte de son discours, qu'il n'a pas -fait, en entrant aux affaires, le sacrifice de ses opinions, et c'est -là tout ce que le public demande à savoir.» Le _National_, trop -heureux de voir la monarchie diminuée par ceux qui eussent dû être ses -défenseurs, demandait en raillant: «Comment les journaux de la cour -prendront-ils ce nouveau spécimen de familiarité respectueuse qui -place sur la même ligne la couronne et un simple sujet? M. Thiers et -le Roi, le Roi et M. Thiers sont heureusement d'accord pour faire le -bonheur, la prospérité et la gloire de la France. Voilà ce que le -président du cabinet du 1er mars a bien voulu annoncer au monde.»] - -[Note 192: Lettre de Mgr Garibaldi, internonce du Saint-Siége. (_Vie -du cardinal Mathieu_, par Mgr BESSON, t. I, p. 247.)] - -[Note 193: «Le _Journal des Débats_ disait, le 3 mars, dans un article -qui fut remarqué: «La couronne n'aurait pas voulu choisir ces -ministres, qu'elle aurait été forcée de les accepter, forcée par sa -prudence, et pour ne pas empirer une situation dangereuse. M. Thiers a -voulu être le maître, et il l'est, sauf, bien entendu, sa -responsabilité devant le Roi et devant les Chambres.»] - -[Note 194: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._] - -À en juger par le langage des journaux, le rapprochement désiré par -le cabinet entre la gauche et une partie du centre n'était pas en voie -de s'accomplir. M. Thiers ne paraissait donc pas avoir tiré le profit -attendu des quelques jours qu'il s'était réservés pour préparer -l'opinion, avant de s'expliquer à la tribune. Il est vrai qu'à côté de -ces polémiques de presse, dont le fracas remplissait toute la scène, -le président du conseil usait, dans la coulisse, d'un autre moyen -d'action moins bruyant, moins extérieur, sur lequel il comptait -peut-être davantage: c'étaient les conversations particulières avec -les députés. Dans ces tête-à-tête qu'il multipliait à dessein, soit -chez lui, soit dans les dépendances de la Chambre, il lui était plus -facile que dans les explications publiques de se montrer à chacun sous -la face qui pouvait lui plaire. Tandis qu'aux uns il faisait valoir -que son seul avénement était un échec au «pouvoir personnel», la fin -de la «résistance» et une «transition» qui permettait à l'opposition -d'attendre et de préparer des succès plus complets encore, il se -faisait honneur, auprès des autres, de repousser le programme de la -gauche, et de ne payer celle-ci qu'avec des apparences, toutes les -réalités demeurant aux conservateurs. Il n'était pas jusqu'aux -contradictions de son passé qui ne lui servissent à se présenter comme -ayant des titres aux confiances les plus opposées[195]. Le tout dit -avec l'abondance brillante, souple, familière, câline de ce -merveilleux causeur, et surtout avec un certain air de confidence et -d'abandon; l'interlocuteur flatté sortait de l'entretien, persuadé que -lui seul avait le secret du ministre et que les autres étaient dupés. -C'est ce qu'on appelait alors le système des «conquêtes -individuelles». M. Thiers, rival en cela de M. Molé, y excellait et y -avait goût. Il faut reconnaître, du reste, que la désorganisation -générale des cadres parlementaires facilitait singulièrement cette -opération. Faut-il croire qu'aux séductions de la causerie, M. Thiers -ne se faisait pas scrupule d'en ajouter, au besoin, d'autres plus -positives? On le disait beaucoup alors, et la presse opposante -dénonçait vivement ce qu'elle «appelait la traite des députés[196]». - -[Note 195: Le _Constitutionnel_ disait, à la date du 12 mai: «M. -Thiers donne d'égales garanties aux deux partis qu'il s'agit de -rallier. Mais c'est précisément ce dont on l'accuse. M. Thiers, -dit-on, a deux passés. Nous disons que c'est son mérite, c'est la -gloire de son bon sens.»] - -[Note 196: Le vicomte de Launay (madame Émile de Girardin) faisait, le -7 mars 1840, dans ses _Lettres parisiennes_ du journal _la Presse_, ce -tableau, chargé comme toute satire, de ce qu'il appelait la «traite -des députés faite hautement par les pourvoyeurs de M. Thiers»: «Chaque -soir, on fait le relevé des acquisitions de la journée. Aurons-nous un -tel?--J'en réponds, si vous lui promettez ça pour son gendre.--Et un -tel, si on lui offrait ceci?--Ce n'est pas la peine; nous l'aurons -pour rien; j'ai vu sa belle-mère.--...Ah! si nous pouvions avoir -***!--Ce n'est pas si difficile qu'on le croit; il vient de perdre -cinquante mille francs dans une affaire, il est bien gêné.--...Mais -notre plus belle conquête, c'est le bon ***.--Quoi, il s'est -engagé?--Sur l'honneur!--Mon cher, vous êtes un sorcier. Qu'avez-vous -fait pour le séduire?--Je l'ai pris par les sentiments.--Je ne vous -comprends pas.--Ah! tu n'as pas d'enfants! Le gros bonhomme a deux -filles à marier... Je possède un peu bien ma statistique -parlementaire. Je sais ceux qui ont des filles à établir, ceux qui ont -des fils à placer, ceux qui ont des frères incapables sur les bras, -ceux qui ont des intérêts de coeur dans les théâtres royaux, ceux qui -ont des secrets à cacher, ceux qui ont des manufactures à soutenir, -ceux qui ont des forges, ceux qui ont des sucres, ceux qui ont des -rentes, et ceux, enfin, qui ont des dettes. Eh! je dis avec le -proverbe: Qui paye _leurs_ dettes s'enrichit.»] - - -III - -C'est le 14 mars que fut nommée, dans les bureaux de la Chambre des -députés, la commission chargée d'examiner la demande de fonds secrets -sur laquelle devait être débattue la question de confiance. Sur neuf -commissaires, cinq seulement étaient ministériels. On prétendait même -qu'en additionnant les voix obtenues de part et d'autre dans chaque -bureau, les opposants se trouvaient avoir eu la majorité. Les -adversaires de M. Thiers, voyant dans ce premier résultat l'indice -d'une victoire possible, se décidèrent à livrer bataille. - -Tout d'abord ils comprirent que, pour entraîner la masse des -conservateurs, il fallait leur présenter un ministère tout prêt à -succéder à celui qu'il s'agissait de jeter bas. Le grand argument des -journaux de gauche et de centre gauche n'avait-il pas été de répéter -tous les jours que si le cabinet actuel était renversé, le pays -serait précipité dans une crise sans issue? M. Thiers lui-même avait -dit, d'un ton de défi, dans son bureau: «L'on verra qui pourra -gouverner après moi!» Ce fut dans le rapprochement du «15 avril» et du -«12 mai» que les opposants cherchèrent les éléments du cabinet futur. -M. Molé entra vivement dans cette idée; impatient de se venger de M. -Thiers, qui venait de le jouer et de profiter de l'éloignement de M. -Guizot[197], il fit tout pour faciliter l'entente et se déclara prêt à -accepter la présidence du maréchal Soult. Parmi les anciens ministres -du 12 mai, M. Villemain témoigna d'une ardeur au moins égale à celle -de M. Molé; M. Duchâtel, et surtout MM. Dufaure et Passy, se -montrèrent plus hésitants, pas assez, cependant, pour que les meneurs -ne se crussent pas fondés à espérer leur adhésion finale. On se hâta -donc de faire savoir sur les bancs conservateurs, et même de publier -dans les journaux, qu'il y avait un ministère de rechange, et que, dès -lors, il n'était pas téméraire d'aller de l'avant. - -[Note 197: M. Duvergier de Hauranne rapporte qu'un des amis de M. Molé -disait alors de lui: «Il prétend que si le ministère tombe -aujourd'hui, ce sera à son profit, et dans un an, au profit de M. -Guizot. C'est pour cela qu'il se presse.» (_Notes inédites._)] - -La situation devenait critique pour M. Thiers. Ses journaux -trahissaient leurs alarmes par l'agitation nerveuse de leur polémique. -Du côté des conservateurs, tantôt on le prenait sur un ton railleur et -triomphant, comme si l'on tenait déjà la victoire, tantôt on laissait -voir des doutes sur la solidité des troupes qu'il fallait mener au -feu. La vérité est qu'avec ces partis disloqués et désorientés, et -aussi avec le travail souterrain des «conquêtes individuelles», que M. -Thiers poussait activement, personne ne prévoyait ce qui arriverait; -chacun attendait, anxieux, le résultat inconnu de la bataille qui -allait se livrer, et le _Journal des Débats_ était réduit à comparer -la situation parlementaire «à une nuit épaisse», où tous les partis -«erraient en chancelant[198]». - -[Note 198: 20 mars 1840.] - -La discussion s'ouvrit le 24 mars. M. Thiers monta le premier à la -tribune, afin de marquer lui-même le terrain du combat. L'oeuvre était -difficile, mais pas au-dessus des ressources de l'orateur. Il -commença par un récit, fait avec adresse et convenance, des incidents -de la dernière crise ministérielle. Puis, examinant l'état de la -Chambre, il y distingua trois fractions principales: celle qui avait -soutenu le ministère du 15 avril; la nuance intermédiaire, connue sous -le nom de centre gauche; enfin, l'ancienne opposition. Aucune de ces -fractions ne possédait à elle seule la majorité; il fallait donc -qu'elles transigeassent, sous peine de rendre tout gouvernement -impossible. C'était cette transaction que M. Thiers venait apporter. -Et, pour la faire accepter, il s'appliquait à rassurer les -conservateurs, tout en flattant la gauche. Dans ce double jeu était -l'habileté du discours. L'orateur commença par faire d'abord la part -des conservateurs. Le programme de la gauche contenait, depuis -plusieurs années, deux articles qui offusquaient et inquiétaient plus -que tous les autres les hommes d'ordre: c'étaient l'abrogation des -lois de septembre et la réforme électorale. M. Thiers déclara qu'il -maintiendrait les lois de septembre; tout au plus faisait-il espérer -la définition de l'attentat, concession déjà promise par le ministère -précédent. Quant à la réforme électorale, il l'ajournait. «La -difficulté sera grande dans l'avenir, dit-il, je ne le méconnais -point; elle ne l'est pas aujourd'hui. Y a-t-il, parmi les adversaires -de la réforme électorale, quelqu'un qui, devant le corps électoral, -devant la Chambre, et j'ajouterai devant la Charte, ait dit: jamais? -Personne... À côté de cela, même parmi les partisans de la réforme, y -a-t-il des orateurs qui aient dit: aujourd'hui? Aucun. Tous, j'entends -dans les nuances moyennes de la Chambre, ont reconnu que la question -appartenait à l'avenir, qu'elle n'appartenait pas au présent.» M. -Thiers se tourna ensuite vers la gauche, et débita, à son intention, -quelques phrases sur la révolution; après avoir exposé la situation du -gouvernement de 1830 en face de l'Europe: «Il y a deux manières de -sentir, ajouta-t-il; il y a deux manières de se conduire. Suivant la -manière, on peut être embarrassé, honteux peut-être, de représenter -une révolution; on peut manquer de confiance en elle, avoir de la -timidité: on pourrait alors la représenter loyalement; on ne la -représenterait pas comme elle a le droit, comme elle a besoin de -l'être. Il faut l'aimer, la respecter, croire à la légitimité de son -but, à sa noble persévérance, à sa force invincible, pour la -représenter avec dignité, avec confiance. Pour moi, messieurs, je suis -un enfant de cette révolution, je suis le plus humble des enfants de -cette révolution; je l'honore, je la respecte... je crois à sa -persévérance, à sa force; car si on a gagné des batailles d'un jour -sur elle, on ne l'a jamais vaincue.» Ce n'était pas tout: le ministre -réservait à la gauche une satisfaction encore plus désirée par elle. -Il avoua le concours qu'il en recevait, l'en remercia, et, la prenant -par la main, il l'éleva solennellement au rang des partis de -gouvernement. «J'ai les sympathies de l'ancienne opposition, dit-il; -je la remercie; si elle me les accorde, je vais vous dire à quelles -conditions.» L'orateur rappelait alors comment, en 1836, il avait -quitté le pouvoir pour ne pas céder à la volonté du Roi, et comment, -trois fois, il avait refusé d'y rentrer, parce que la couronne -n'adhérait pas à ses opinions. «Voilà, continua-t-il, la raison des -sympathies que j'avais avec l'opposition. De plus, j'ai encore un -motif de bienveillance envers elle. Voulez-vous que je vous le dise? -Je n'ai de préjugés contre aucun parti. Je vais vous avouer des choses -qui peut-être vous blesseront. Savez-vous ce que je crois? Je ne crois -pas qu'il y ait ici un parti exclusivement voué à l'ordre et un autre -parti voué au désordre. Je crois qu'il n'y a que des hommes qui -veulent l'ordre, mais qui le comprennent différemment. Je crois qu'il -n'y a rien d'absolu entre eux. Et si vous vouliez mettre quelque chose -d'absolu entre eux, savez-vous ce que vous feriez? Vous commettriez la -faute qui a perdu la Restauration... Il ne faut point d'exclusions, -messieurs. Pour moi, permettez-moi de le dire, en 1830, je me suis -jeté au milieu des amis de l'ordre, au milieu de ce qu'on appelle le -parti conservateur, parce que je croyais l'ordre menacé. Mes -convictions m'ont séparé de lui et m'ont jeté plus tard dans -l'opposition. J'ai vu, messieurs, tous les esprits tendre au même but; -j'ai vu qu'il n'y avait personne de prédestiné pour l'ordre ou pour le -désordre; qu'il n'y avait que des amis du pays; et si vous voulez -placer entre eux ce triste mot d'exclusion, il portera malheur à qui -voudra le prononcer.» La gauche applaudit avec reconnaissance; un tel -témoignage rendu du haut du pouvoir, un tel désaveu de tout ce qui -avait fait, sous Casimir Périer et sous le ministère du 11 octobre, le -fond de la politique de résistance, valait mieux pour elle que -beaucoup de réformes législatives. C'était la porte du pouvoir, porte -jusqu'alors fermée, qu'on ouvrait toute grande devant l'ancienne -opposition. - -Il apparut aussitôt que les 221, ou au moins les plus ardents d'entre -eux, refusaient leur adhésion à la «transaction» proposée par le -ministre. «Quand on veut, dit M. Desmousseaux de Givré, obtenir -l'appui d'un parti, il faut lui faire des conditions acceptables; à -mon avis, celles qu'on nous fait ne le sont pas.» La même thèse fut -soutenue, avec plus d'éclat, par M. de Lamartine. On se rappelle qu'il -s'était fait déjà, lors de la coalition, le champion des 221; chose -étonnante avec une nature si mobile, un an après, on le retrouvait à -la même place et dans le même rôle. Relevant les paroles de M. Thiers, -l'orateur, qui n'avait pas encore bu à la coupe de la fausse poésie -révolutionnaire, s'écria: «J'aime et je défends l'idée libérale...; -vous, vous aimez, vous caressez, vous surexcitez le sentiment, le -souvenir, la passion révolutionnaire; vous vous en vantez; vous dites: -je suis un fils de la révolution; je suis né de ses entrailles; c'est -là qu'est ma force; je retrouve de la puissance en y touchant, comme -le géant en touchant la terre. Vous aimez à secouer devant le peuple -ces mots sonores, ces vieux drapeaux, pour l'animer et l'appeler à -vous; le mot de révolution dans votre bouche, c'est, permettez-moi de -le dire, le morceau de drap rouge qu'on secoue devant le taureau pour -l'exciter. Vous dites: ce n'est rien, ce n'est qu'un lambeau d'étoffe, -ce n'est qu'un drapeau! Nous le savons bien; mais cela irrite, mais -cela inquiète, mais cela fait peur. Cela vous convient? Eh bien! nous, -nous croyons que ce qui irrite et ce qui inquiète le pays, sur les -grands intérêts de réforme politique à jamais acquis, ne vaut rien.» -Plus loin, il reprochait à M. Thiers d'avoir, en cherchant son appui -dans la gauche, empêché l'union des centres, qui se faisait tout -naturellement; puis il ajoutait, aux applaudissements enthousiastes -des conservateurs: «Vous me demandez si j'ai confiance dans la -direction parlementaire, dans la force, dans la stabilité, dans la -puissance d'agir librement du chef d'un cabinet qui, debout sur une -minorité prête à se dérober sous lui, tend une main à la gauche, qu'il -appelle à le soutenir contre la droite, une autre main à la droite, -qu'il appelle à le défendre contre les prétentions de la gauche; du -chef d'un cabinet suspendu un moment dans un faux équilibre dont la -base est une minorité et dont le balancier est une impossible -déception; si j'ai confiance, si j'ai foi, si j'ai espérance, pour la -couronne, pour nous, pour le pays, pour l'ordre, pour la liberté, pour -quoi que ce soit de vrai, de sincère, de profitable, de patriotique; -moi le dire? Non jamais!... Je vous trouve à la tête de ceux qui ont -mis le trouble et l'inquiétude dans le parlement, soufflé l'agitation -entre le parlement et la couronne... Ces bruits accusateurs, ces -dénonciations aussi ridicules que mensongères, ces désignations -d'hommes de cour, de gouvernement personnel... je suis loin de vous -les attribuer... Mais de quels noms se sert-on pour les accréditer? -Qui les désavoue? Ces fausses monnaies de l'opinion, distribuées -chaque jour au peuple pour le séduire ou l'irriter, de qui -portent-elles l'empreinte? Et vous voudriez que je déclarasse -confiance à tout cela! Non, le pays ne nous a pas envoyés pour jeter -le mensonge dans cette urne de la vérité!» - -À M. de Lamartine succéda M. Odilon Barrot: c'était la gauche qui -venait dire son avis sur la transaction repoussée au nom des -conservateurs. «Je dois, dit-il, rendre hommage à la franchise des -explications de M. le président du conseil. C'est dans la mesure des -déclarations qu'il a faites que je vois un progrès qui mérite notre -appui honorable, notre appui dont nous sommes prêts à rendre compte à -notre pays. Il est sorti de l'opposition; il n'a pas désavoué son -origine... Il s'est trouvé sympathique avec nous, dans le juste -orgueil avec lequel il a invoqué notre révolution, avec lequel il l'a -honorée.» Sur la réforme électorale, le chef de la gauche, sans rien -abandonner de sa thèse, reconnaissait que la question n'était pas -mûre et acceptait l'ajournement indiqué par le ministère. «Dans mon -parti, dit-il encore, les passions politiques me condamnent, mais j'en -appelle au bon sens de mon pays. L'appui que je prête à ce ministère, -quoiqu'il ne réalise pas toutes mes opinions, est un appui commandé -par un sentiment profond d'amour pour mon pays et par cette loi du bon -sens qui doit toujours présider aux affaires publiques.» À la fin de -ce premier jour de débat, M. Thiers apparaissait donc la main dans la -main de M. O. Barrot, et en lutte ouverte avec les conservateurs. -Ceux-ci semblaient avoir pris leur parti de la rupture et croyaient -tenir le succès. - -L'hostilité des 221, manifestée par le langage de M. Desmousseaux de -Givré et de M. de Lamartine, ne pouvait mettre en péril le cabinet que -si elle était appuyée par les doctrinaires et par la fraction du -centre gauche attachée aux ministres du 12 mai. On put croire un -moment que cette dernière allait en effet se déclarer pour -l'opposition: M. Dufaure, disait-on, devait répondre à M. Barrot, et -l'on fondait beaucoup d'espérances sur cette intervention. Cette -attente fut trompée: la seconde journée s'écoula sans que M. Dufaure -se levât de son banc. L'opposition eut-elle du moins le concours des -doctrinaires? M. Duchâtel vint sans doute critiquer l'idée d'une -majorité ouverte aux amis de M. Barrot; mais un autre orateur du même -groupe, M. Piscatory, se prononça, au contraire, pour le cabinet, -donnant ainsi une nouvelle preuve de la décomposition de tous les -partis parlementaires. - -En dépit du silence de M. Dufaure et des divisions des doctrinaires, -les meneurs de l'opposition conservatrice étaient encore pleins -d'entrain et de confiance. M. Thiers, qui voyait le danger, décida de -concentrer tous ses efforts, pendant la troisième et dernière séance, -à gagner, au centre et au centre droit, l'appoint sans lequel il -devait fatalement succomber. Aussi bien, pouvait-il ne plus -s'inquiéter de la gauche; elle lui était tellement acquise que les -sarcasmes dont l'accabla M. Garnier-Pagès[199] ne l'ébranlèrent pas -un moment. Pour agir sur les conservateurs, le président du conseil -employa fort habilement celui des ministres qui, par son caractère et -ses doctrines, devait leur inspirer la plus grande confiance: il -envoya à la tribune M. Jaubert. Celui-ci parla, avec un grand accent -de franchise, de son attachement à la politique conservatrice; il -raconta qu'avant d'entrer au pouvoir, il avait sondé, avec la plus -scrupuleuse sollicitude, les intentions de M. Thiers, et qu'il n'y -avait rien vu d'inquiétant; aussi n'hésitait-il pas à cautionner le -président du conseil auprès des conservateurs, comme M. Barrot l'avait -cautionné auprès de la gauche. M. Thiers compléta l'effet de ce -langage, en accentuant lui-même ses déclarations pour le maintien des -lois de septembre et en promettant non-seulement de ne pas appuyer, -mais de combattre la réforme électorale si elle était présentée. Ce -fut sur ces dernières paroles que l'on prononça la clôture. - -[Note 199: «Je le dis à la gauche, s'écriait l'orateur radical, deux -choses sont essentielles aux partis: la moralité et assurément aucune -fraction de la Chambre n'a plus de moralité que celle à laquelle je -m'adresse, et l'habileté... L'habileté, il ne faut pas seulement en -avoir, il faut qu'on y croie. Au 22 février, vous avez compté sur des -progrès, et vous avez été bienveillants; ces progrès ne sont pas -venus; votre réputation d'habileté en a, ce me semble, subi quelque -atteinte. Faites en sorte que l'avenir ne soit pas encore plus grave -que le passé. Vous vous livrez sans condition; vous n'amenez pas les -choses avec vous, vous les réservez pour l'avenir. Prenez-y garde, le -pays se dira peut-être un jour: Ceux-là qui ne sont pas assez habiles -pour se conduire, ne sont pas assez habiles pour nous conduire -nous-mêmes.»] - -Le vote fut un plein succès pour le ministère; 261 voix contre 158 -rejetèrent l'amendement proposé par un député du centre et tendant à -une réduction de 100,000 francs. L'ensemble de la loi fut adopté par -246 voix contre 160. Personne ne s'attendait à une majorité si forte. -«Cent voix de majorité, dit le Roi à M. Thiers quand celui-ci vint lui -annoncer ce résultat, c'est inconcevable. Où donc les avez-vous -prises?--Là où l'on n'était pas encore allé les chercher», répondit le -président du conseil. Il faisait ainsi allusion à la gauche. Celle-ci, -en effet, venait de voter les fonds secrets, sans s'embarrasser de -tout ce qu'elle avait dit jusqu'alors, au nom de l'austérité -démocratique, contre le principe même de ces sortes de crédits[200]. -Toutefois, si empressée qu'eût été la gauche, son vote ne suffisait -pas à expliquer une telle majorité. Le ministère avait eu aussi pour -lui une partie des conservateurs: d'abord M. Dufaure et les membres du -centre gauche qui le suivaient; ensuite une soixantaine des anciens -221, esprits prudents ou timides, répugnant à l'opposition ou -redoutant la crise dont on les avait tant menacés. L'hésitation, -trahie par le discours de M. Duchâtel et le silence de M. Dufaure, -avait éveillé des doutes sur la force et la résolution des -assaillants. Ajoutez l'effet des «conquêtes individuelles» entreprises -par M. Thiers, depuis vingt jours. Quant aux 160 voix de la minorité, -elles se composaient d'environ 140 conservateurs résolus, anciens 221 -ou doctrinaires, et d'une vingtaine de légitimistes ou de radicaux. À -compter les suffrages, M. Thiers était donc bien vainqueur; il avait -donné, dans cette lutte difficile, une nouvelle preuve de son -habileté, de son éloquence et de son bonheur. Toutefois, la duchesse -de Dino exprimait le sentiment de plus d'un spectateur, quand elle -écrivait à M. de Barante, à propos de cette discussion: «Chacun des -restants ou des sortants y a laissé pied ou aile, et, malgré toute la -dépense d'esprit et de talent que chacun a faite pendant trois jours, -personne ne s'est grandi, ennobli, ni surtout dégagé de sa -personnalité[201].» - -[Note 200: Aussi la _Revue des Deux Mondes_ félicitait-elle -ironiquement M. Thiers d'avoir obtenu un tel vote de la gauche. «La -gauche, disait-elle, a voté publiquement les fonds secrets, les fonds -de la police, les fonds dont on ne rend pas compte et qui sont -particulièrement destinés au maintien de l'ordre. La gauche, en les -votant, a abdiqué; elle a abdiqué ses préventions, ses préjugés, ses -utopies; on ne revient pas d'un tel vote, car on en reviendrait brisé, -déconsidéré, presque annihilé. Les fonds secrets! Mais c'est le mot -sacré de la franc-maçonnerie gouvernementale; une fois prononcé, on -est initié.»] - -[Note 201: Lettre du 28 mars 1840. (_Documents inédits._)] - - -IV - -Pendant que la gauche triomphait d'une victoire à laquelle elle avait -en effet une grande part, les adversaires du cabinet se -reconnaissaient battus et définitivement en minorité. Ils -n'entrevoyaient, jusqu'à la fin de la session, aucun moyen de prendre -leur revanche. Aussi ne songeaient-ils pas à rentrer en campagne. Leur -seule ambition était de rester compacts, l'arme au bras, sans -attaquer, mais sans se débander, se tenant prêts à profiter des -chances que pourraient leur offrir, quelque jour, soit un repentir, -soit une imprudence de M. Thiers[202]. L'occasion se présenta bientôt -à eux de passer, pour ainsi dire, en revue leur petite armée. Une -place de secrétaire dans le bureau de la Chambre s'étant trouvée -vacante, ils portèrent l'un des leurs, M. Quesnault, contre le -candidat ministériel, qui était M. Berger; ce dernier l'emporta, mais -seulement au second tour et par 191 voix contre 164 (8 avril). Le -chiffre de la minorité fut remarqué. Fort irrités, les journaux de -gauche saisirent ce prétexte de déclarer que le gouvernement devait -«traiter les ennemis en ennemis et ne rien concéder à qui ne concédait -rien[203]». À ce même moment, cependant, les réflexions de M. Thiers -paraissaient le conduire à une conclusion différente. Son plan n'était -pas d'avoir à droite une opposition si considérable. Il se sentait -ainsi, plus qu'il ne le voulait, sous la protection et à la merci de -la gauche; celle-ci, sachant son concours nécessaire, commençait à se -montrer grondeuse et exigeante[204]. M. Thiers en vint à se demander -s'il ne serait pas utile de donner un léger coup de gouvernail à -droite, pour se rapprocher d'une partie des conservateurs. - -[Note 202: Cette politique, exposée dans une lettre de M. Dumon à M. -Guizot (_Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 349-50), se trouvait aussi -formulée chaque matin dans le _Journal des Débats_. (Cf. notamment le -numéro du 6 avril.)] - -[Note 203: _Constitutionnel_ du 10 avril. Cf. aussi le _Siècle_ de la -même date.] - -[Note 204: Le _Courrier français_ du 10 avril se plaignait des -«ménagements de M. Thiers pour les 221», et il ajoutait: «En appuyant -le ministère du 1er mars, la gauche a entendu que le pouvoir se -déplacerait, hommes et choses.»] - -La loi des fonds secrets, votée par la Chambre des députés, était -alors soumise à une commission de la Chambre des pairs. Le rapporteur -de cette commission se trouvait être le duc de Broglie. L'illustre -parrain du cabinet, quoique demeurant bienveillant à son égard, -n'avait plus toute la confiance du premier jour[205]. Plus encore que -le président du conseil, il déplorait de voir le gouvernement porté -trop à gauche; c'était, à son avis, moins la faute de M. Thiers que le -résultat fâcheux des «querelles de journaux»; mais enfin, le mal était -là, et M. de Broglie désirait d'autant plus y remédier qu'il avait -pris plus de responsabilité dans la formation du ministère. Aussi -était-il prêt à seconder, bien mieux, à provoquer l'inflexion à droite -que méditait alors le chef du cabinet. De cette conformité de -dispositions, sortit le rapport lu à la Chambre des pairs, dans la -séance du 9 avril. L'importance de ce document tenait à ce que le -noble pair ne parlait pas seulement en son nom, mais reproduisait les -communications faites par le gouvernement à la commission; c'était -comme un nouveau programme ministériel, transmis au public par -l'intermédiaire et avec la caution du duc de Broglie. Le cabinet s'y -réclamait toujours de la coalition et se faisait honneur d'être sorti -de l'opposition; mais, parmi ses déclarations, celles-là étaient mises -plus en relief qui devaient rassurer les conservateurs. Il n'était pas -jusqu'à la précision et presque la roideur de la forme, qui ne révélât -la préoccupation de dissiper certaines équivoques exploitées par la -gauche. «La transaction, disait le rapporteur au nom du ministère, -doit avoir ses principes, ses règles, ses limites. Point de changement -dans nos institutions fondamentales: ajournement indéfini, par -exemple, de toute réforme électorale... Maintien des lois tutélaires -auxquelles le gouvernement a dû son salut, dans les jours de péril, de -toutes sans exception. Maintien des dispositions essentielles de ces -lois, de toutes, sauf une exception, sauf un engagement pris par -l'administration précédente[206] et que le ministère actuel ne -rétracte point, par respect pour des scrupules constitutionnels dont -lui-même il n'est pas atteint. Dans la distribution des emplois, point -de réaction, point de destitution pour cause politique; point -d'exclusion non plus pour cause politique.» Sans doute, sauf la -déclaration contre les révocations de fonctionnaires qui était -nouvelle, il n'y avait rien là que n'eût dit déjà le président du -conseil à la Chambre des députés. Mais le ton était tout autre; on y -reconnaissait comme une volonté de «résistance» qui devenait la note -dominante du programme ministériel. M. Thiers s'en rendit compte et ne -laissa pas, au fond, que d'en éprouver quelque déplaisir. «Quant au -ministère, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot, il n'a été content -qu'à demi; les conditions du pacte sont si nettement posées, les -paroles ont été recueillies et enregistrées avec tant de solennité, -qu'il craint que cela ne le compromette avec la gauche... Je crois la -position prise assez bonne. Reste à savoir si le ministère en tirera -parti; quant à nous, je pense que l'honneur de notre drapeau est en -sûreté[207].» - -[Note 205: Cf. la lettre que le duc de Broglie écrivait alors à M. -Guizot: il en était arrivé à douter que M. Thiers pût durer jusqu'à la -session suivante, et il invitait M. Guizot à se tenir prêt à le -remplacer. (GUIZOT, _Mémoires_, t. V, p. 348, 349.)] - -[Note 206: Le rapporteur faisait ici allusion à l'engagement pris de -définir l'attentat.] - -[Note 207: Lettre du 12 avril 1839. (_Documents inédits._)] - -L'effet du rapport fut considérable. Les journaux conservateurs -applaudirent, en gens plus empressés à embarrasser le cabinet qu'à le -seconder. «Nous adoptons tout à fait le programme du ministère, tel -que M. le duc de Broglie l'a présenté à la Chambre des pairs,» disait -le _Journal des Débats_ du 13 avril. Puis, après avoir montré en quoi -ce programme différait de celui qui avait été exposé à la Chambre des -députés: «Que voulez-vous? Il y a loin du Palais-Bourbon au -Luxembourg, et la route porte conseil... Que ne disait-on cela à la -tribune de la Chambre des députés? Il n'y aurait pas eu, dans le -centre, 158 voix contre le ministère.» Venaient ensuite des -félicitations à l'adresse du duc de Broglie pour le service qu'il -avait ainsi rendu. «Peut-être le devait-il, ajoutait-on. Il avait -contribué à créer un ministère qui semblait douteux; il lui -appartenait de dissiper ces doutes. Il appartenait au parrain de -répondre pour l'enfant.» Les feuilles de gauche, fort désagréablement -surprises, essayèrent d'abord de dissimuler leur mécompte, affectant -de ne voir dans ce qui avait été dit que le sentiment personnel du -rapporteur, ou tout au plus «des concessions sans importance, faites à -la caducité de la haute Assemblée»; il avait fallu, disaient-elles, «y -parler tout bas, comme dans une chambre de malade». Mais il leur fut -difficile de feindre longtemps la satisfaction, en face des -conservateurs et des radicaux qui les raillaient et leur reprochaient -d'être dupes à dessein ou par niaiserie. Elles se décidèrent donc, -sans rompre encore avec le président du conseil, à laisser voir -quelque mécontentement, et le mirent en demeure d'effacer, dans la -discussion, l'impression produite par le rapport. «Nous sommes -convaincus, disait le _Siècle_, que le ministère n'adoptera pas, comme -l'expression de sa pensée, l'exposé et le commentaire de M. le duc de -Broglie; nous sommes convaincus qu'il parlera de la gauche dans des -termes qui répondront mieux à la confiance dont elle l'a honoré.» - -Irrité des commentaires des uns, intimidé par les sommations des -autres, M. Thiers prit le parti de remettre la barre à gauche. Ce fut -l'objet du discours très-étudié par lequel il ouvrit, devant la -Chambre haute, le débat sur les fonds secrets. S'il ne démentait pas -formellement les déclarations recueillies par le rapporteur, il les -ratifiait encore moins; l'habile et souple orateur glissait à côté, -mettant tout son art à obscurcir ce qui était clair, à atténuer ce qui -était fort. Et comme, après ces explications, M. Bourdeau lui -demandait formellement si le rapport avait ou non exprimé sa pensée: -«Je ne puis admettre ma pensée comme fidèlement exprimée, répondit-il, -que lorsqu'elle l'a été par moi-même. Les explications que l'on -provoque, je viens de les donner. Si je n'ai pas conquis la confiance -de l'honorable membre dans un discours de près d'une heure, je ne dois -pas espérer d'y parvenir.» Une telle attitude n'était pas faite pour -désarmer l'opposition, assez nombreuse dans la Chambre haute. Aussi la -discussion, qui ne dura pas moins de trois jours (14, 15 et 16 avril), -eut-elle une vivacité inaccoutumée dans cette enceinte. L'adversaire -le plus éloquent et le plus passionné du cabinet fut un ancien -ministre du 12 mai, M. Villemain, qui prit la parole à plusieurs -reprises. On attendait, avec quelque curiosité, le résumé par lequel -le rapporteur devait, suivant l'usage, terminer la discussion. Le duc -de Broglie, à la fois attristé et embarrassé, ne voulant ni rompre -avec le cabinet qu'il croyait toujours le seul possible en ce moment, -ni paraître trop sa dupe ou son répondant, se borna à quelques mots -sommaires et froids, déclarant qu'entre son rapport et les discours -des ministres, il n'avait pu saisir que des différences de mots et pas -la moindre différence de choses. Au vote, les crédits furent adoptés, -mais il y eut dans l'urne cinquante-trois boules noires: c'était -beaucoup pour la Chambre des pairs; celle-ci témoignait ainsi de ses -inquiétudes et de son défaut de sympathie. - -Les journaux de gauche se hâtèrent naturellement de souligner, avec -une satisfaction triomphante, le langage de M. Thiers. «Nous savions -bien, disait le _Courrier français_, que M. le président du conseil ne -pouvait pas confirmer les opinions exprimées dans le rapport de M. le -duc de Broglie. Il s'est expliqué, en effet, avec la même franchise et -avec encore plus d'énergie qu'il ne l'avait fait devant la Chambre des -députés.» Quant aux journaux conservateurs, ils prenaient note, sans -surprise et avec un ton de raillerie dédaigneuse, de cette nouvelle -évolution. «Qui est trompé?» demandait le _Journal des Débats_, et il -était tenté de répondre: Tout le monde. «Lorsque le ministère, -ajoutait-il, craindra d'avoir penché trop à gauche, il se rejettera à -droite; il se rejettera à gauche, dès que la droite croira le tenir.» - - -V - -La discussion de la loi des fonds secrets avait principalement porté sur -la politique intérieure. Dans quelle mesure convenait-il que le -gouvernement se rapprochât ou s'éloignât de la gauche, telle avait été -la question de cabinet débattue entre M. Thiers et l'opposition. Les -affaires d'Orient, cependant, occupaient trop l'opinion pour être -passées tout à fait sous silence. Si les partis n'en faisaient pas leur -terrain de combat, le public n'en attendait pas moins que le nouveau -ministère fît connaître quelle conduite il entendait y suivre. Le -président du conseil fut très-bref sur ce sujet, dans la déclaration par -laquelle il ouvrit, le 24 mars, la discussion de la Chambre des -députés; il se borna à constater en quelques mots l'accord qui s'était -fait sur cette «immense question d'Orient, devenue si grave», et il -ajouta: «La presque unanimité de la Chambre s'est prononcée sur ces deux -points: maintien de l'empire turc et intérêt efficace pour le pacha -d'Égypte.» Si sommaire qu'elle fût, cette déclaration indiquait, chez M. -Thiers, l'intention de persévérer dans la politique égyptienne de ses -prédécesseurs. Au fond, pourtant, comme l'avait laissé voir son récent -discours dans la discussion de l'Adresse[208], il n'était pas sans se -rendre compte que la France était engagée dans une voie dangereuse. -Pourquoi donc n'entreprenait-il pas de l'en retirer? Absolument maître -de son cabinet, il n'était obligé de compter avec aucun de ses -collègues, affectait une grande indépendance à l'égard de la couronne, -et revendiquait le plein gouvernement au dehors comme au dedans. Si, -avec les Chambres, il ne pouvait le prendre d'aussi haut, n'ayant pas de -majorité à soi, il était cependant mieux placé que le précédent -ministère pour leur parler raison et prudence; il avait plus d'ascendant -oratoire, de prestige personnel; et surtout, il était moins exposé au -soupçon de timidité diplomatique et de complaisance envers le Roi. Pour -faire justice des illusions égyptiennes, ne semble-t-il pas qu'il lui -aurait suffi de retrouver un peu de ce bon sens courageux avec lequel il -avait combattu, au lendemain de 1830, des illusions non moins -passionnées, les illusions polonaises ou italiennes? Mais n'ayant pas -osé, quand il était simple député, se mettre en contradiction avec -l'engouement général pour le pacha, il l'osait encore moins comme -ministre. Il faut bien reconnaître, d'ailleurs, que cet engouement était -plus fort que jamais. M. de Sainte-Aulaire, qui ne le partageait pas et -qui venait d'arriver à Paris en congé, constatait que «l'opinion -égyptienne y avait acquis une force très-supérieure à tout ce qu'il -aurait pu imaginer», et que «la sagesse même du Roi ne le préservait pas -de l'illusion générale». Il ajoutait: «Un ministère, qui se montrerait -hostile ou seulement indifférent aux intérêts de Méhémet-Ali, serait -accusé de forfaiture[209].» M. Thiers se sentait d'autant moins disposé -à braver cette accusation que déjà il s'était entendu reprocher d'être -«trop anglais». Et puis, arrivant au ministère comme l'incarnation de la -coalition victorieuse, comme le vengeur de l'honneur national, que cette -coalition prétendait avoir été abaissé par une politique trop craintive -et trop humble, pouvait-il débuter en prenant une résolution où l'on -aurait vu un recul devant l'Europe? pouvait-il décliner la tâche -brillante et grandiose dont le parlement avait tracé le programme, et -qui n'avait pas effrayé un ministère tant de fois qualifié -d'insuffisant? Il ne le crut pas; il estima que le rôle «national», dont -il était si jaloux, ne lui permettait pas de se dérober à un -entraînement patriotique, cet entraînement fût-il, par certains côtés, -téméraire et périlleux. Quant aux risques, il y avait chez cet homme -d'État un fond de présomption et de légèreté aventureuse qui les lui -faisait facilement affronter. - -[Note 208: Cf. plus haut p. 89.] - -[Note 209: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -De tous les orateurs qui prirent la parole après M. Thiers, dans la -discussion des fonds secrets, M. Berryer fut à peu près le seul à -faire une part importante aux affaires du dehors. Loin de se poser en -ennemi personnel du président du conseil, il rendit hommage à son -patriotisme. «Français que je suis, lui disait-il, j'ai bien vu que -vous étiez Français; j'ai reconnu, à la palpitation de mes veines, -qu'il y avait aussi du sang français qui coulait dans les vôtres.» -Mais se référant au discours dans lequel M. Thiers avait, trois mois -auparavant, exalté l'alliance anglaise, il entreprit de faire le -procès de cette alliance. Soutenu, échauffé par l'émotion croissante -de tous ses auditeurs et par l'approbation visible d'un grand nombre -d'entre eux, il montra partout,--en Belgique, en Algérie, au Maroc, en -Espagne,--l'Angleterre nuisible, hostile à la France. Il aborda -ensuite la question d'Orient, et dénonça cette même Angleterre -s'emparant sans droit d'Aden, projetant de dominer en Égypte, lançant -le sultan contre le pacha pour punir ce dernier de son indépendance; -puis, après avoir vu son calcul déjoué par la victoire de Nézib, -empêchant l'arrangement entre la Porte et son vassal; enfin, écoutant -les propositions de la Russie, et toute prête à lui permettre -d'envoyer vingt-cinq mille hommes en Asie Mineure, pourvu qu'on lui -livrât en compensation la mer Rouge. Et alors l'orateur s'écriait: «Si -cela arrive au profit de la puissance qui a Gibraltar, qui a Malte, -qui a Corfou, que devient pour nous la Méditerranée? Sommes-nous -dépossédés, oui ou non? N'en doutez pas, messieurs, la question -d'Égypte est une question de vie ou de mort, comme une question -d'honneur et de dignité pour la France. Là, vous n'avez pas d'alliés.» -Ce que M. Berryer se refusait par-dessus tout à admettre, c'est que la -Fronce se résignât à sacrifier aux jalousies anglaises quoi que ce -soit de son ancienne grandeur. Dans son discours de janvier, M. -Thiers, voulant indiquer comment les intérêts des deux nations -n'étaient plus contraires, avait déclaré que nous ne rêvions plus, -comme autrefois, d'être une grande puissance coloniale[210]. «Y a-t-on -bien pensé? demandait M. Berryer. Quoi, messieurs, la France ne sera -qu'une puissance continentale, en dépit de ces vastes mers qui -viennent rouler leurs flots sur ses rivages et solliciter en quelque -sorte les entreprises de son génie!» Puis il rappelait ce qu'on avait -fait pour pousser le pays dans la voie du progrès industriel: «Que -deviendront toutes les productions que vous excitez dans la France? -Cette immense machine à vapeur, ainsi mise en mouvement, ainsi -chauffée par le génie, par l'activité, par l'intérêt de tous, ne -fera-t-elle pas une effroyable explosion, si les débouchés ne sont pas -conquis?» Et alors, comme par une sorte de refrain, il dénonçait, là -encore, l'antagonisme inévitable de l'Angleterre. Enfin, se tournant -vers le ministère, dont le chef, la veille, s'était fait honneur -d'être le fils de la Révolution: «Ministres sortis des bancs de -l'opposition, dit-il avec un geste et une voix superbes, vous pouvez -vous vanter, vous pouvez vous proclamer les enfants de cette -Révolution, vous pouvez en avoir orgueil, vous pouvez ne pas douter de -sa force; mais il faut payer sa dette. (_Mouvement prolongé._) La -Révolution a promis au pays, dans le développement de ses principes, -dans la force de ses principes, une puissance nouvelle pour accroître -son influence, sa dignité, son ascendant, son industrie, ses -relations, sa domination au moins intellectuelle dans le monde. La -Révolution doit payer sa dette, et c'est vous qui en êtes chargés! -(_Agitation._) Les principes qui ont triomphé, après quinze années -d'une opposition soutenue, ces principes sont des engagements envers -le pays. Pour tenir ces engagements, armez-vous hardiment, -courageusement, des forces qui sont propres à la Révolution que vous -avez faite. Vous nous devez toute la force promise, au lieu de la -force qui a été ôtée.» (_Longs applaudissements._) - -[Note 210: Voici comment M. Thiers avait été amené à faire cette -déclaration. Il examinait les raisons diverses qui avaient, au -commencement du siècle, amené une lutte acharnée entre la France et -l'Angleterre. «La France, alors, disait-il, n'avait pas renoncé à être -une puissance maritime et coloniale de premier ordre; elle n'avait pas -renoncé au rêve brillant des possessions lointaines; elle avait voulu -prendre la Louisiane, Saint-Domingue et même essayer sur l'Égypte une -tentative merveilleuse, moins solide qu'éclatante, mais dont le but -avoué était de menacer les Anglais dans l'Inde. Notre puissance, -alors, à quoi la faisions-nous servir? À coaliser toutes les marines -de l'Europe sous notre drapeau. Eh bien, il y avait là des raisons -d'une lutte acharnée. Mais, heureusement, plus rien de cela -n'existe... La France s'est éclairée sur la véritable voie de sa -grandeur. Qui songe aujourd'hui parmi nous à des possessions -lointaines?... C'est que l'esprit de la France a changé, c'est que -tout le monde sent que notre grandeur véritable est sur le -continent.»] - -L'effet fut immense: les témoignages contemporains le constatent. -L'Assemblée, comme soulevée hors d'elle-même, avait oublié, dans son -émotion, tout ce qui la séparait d'ordinaire de l'orateur. Ce n'était -pas seulement une surprise produite par la puissance de l'éloquence; -mais cette philippique enflammée contre l'Angleterre, ce grossissement -de la question du pacha présentée comme une «question de vie ou de -mort» pour la France, cette mise en demeure adressée au gouvernement -de chercher dans quelque grande entreprise orientale, fût-ce contre -l'Europe entière, la revanche d'on ne sait quels abaissements, avaient -touché au vif, remué à fond tous les ressentiments, toutes les -sympathies, toutes les ambitions qui fermentaient alors dans les -esprits. C'était l'art singulier de M. Berryer et ce qui le -distinguait de tous les autres orateurs légitimistes, de savoir -produire de tels effets, sans sortir de son rôle spécial, d'établir -entre sa parole et l'âme de la Chambre une vibration communicative, -tout en restant, comme homme de parti, séparé de cette Chambre par un -abîme. M. Thiers ne jugea pas le moment favorable pour refaire son -apologie de l'alliance anglaise; après avoir rendu hommage à «la -parole magnifique» que la Chambre venait d'entendre, il se borna à -protester que l'alliance anglaise n'était pas une alliance forcée pour -la monarchie de Juillet. «S'il était nécessaire, dit-il, de se séparer -de cette alliance, nous nous en séparerions, sans être affaiblis, sans -être en péril, croyez-le bien.» Puis, pour se mettre au diapason de -ses auditeurs, il termina par ce morceau de bravoure: «Vous vous -imaginez qu'une force est ôtée; je ne sais pas quelle force; je ne -veux pas le rechercher. Mais le jour où le gouvernement, en 1830, a pu -se fonder sur le voeu du pays, sur l'élection, permettez-moi de vous -le dire, il s'est fondé sur cette grande force qui a remporté les -victoires de Jemmapes, de Zurich et d'Austerlitz.» - -Bien que le vote qui suivit cette discussion lui eût donné une grande -majorité, M. Thiers se sentait toujours un peu suspect de n'être pas -assez égyptien. Voulant en finir avec ces préventions, il profita, le -14 avril, de la discussion des fonds secrets à la Chambre des pairs, -pour s'y expliquer sur les affaires d'Orient plus nettement qu'il ne -l'avait fait à la Chambre des députés. Il se défendit d'apporter une -politique nouvelle; «sauf la conduite et les moyens heureux ou -malheureux qu'on avait pu employer», il entendait «suivre la même -direction» que ses prédécesseurs. Quant à l'Angleterre, il rappelait -que nous étions d'accord avec elle sur la question de Constantinople; -en Égypte, il reconnaissait que nous l'étions moins; mais, loin de se -montrer disposé à faire sur ce point quelques concessions à nos -voisins, il rappelait toutes les raisons qui devaient, à son avis, -nous faire prendre parti pour le pacha: intérêt de la paix et de la -sécurité de l'Orient, impossibilité et péril des mesures coercitives. -«Les négociations se font dans ce sens maintenant, ajoutait-il; si -elles ne réussissent pas, je l'ai dit, la France se croit assez forte -pour ne pas craindre de s'isoler.» C'était seulement après avoir ainsi -prouvé sa résolution de ne rien abandonner à l'Angleterre, qu'il se -croyait permis de reprendre l'éloge de l'alliance anglaise, -l'énumération des avantages qui en résultaient. «Il faut, disait-il en -terminant, mettre de côté ces récriminations qui excitent les deux -nations l'une contre l'autre et persévérer dans une politique qui n'a -rien de compromettant pour nous; car lorsqu'on dit à une nation: -Rapprochons-nous, continuons à faire cause commune dans le grand -conseil diplomatique pour juger les affaires du monde, réunissons-nous -à telle condition, et, si cette condition n'est pas adoptée, chacune -des deux nations se retirera de son côté; quand on parle ainsi, je dis -qu'il n'y a là rien de compromettant; il y a de la force, il y a de -l'intelligence, un grand désir de maintenir la paix, mais la paix avec -dignité. Je n'en ai jamais voulu d'autre, et, le jour où il faudrait -la paix sans dignité, je me retirerais ou je ferais appel à mon pays -pour réveiller en lui le sentiment de sa grandeur, qui n'a jamais -cessé d'exister. La guerre peut éclater un jour. Mais la paix sans -dignité, jamais.» Cette fois les amis de Méhémet-Ali pouvaient déposer -leurs défiances; ils se réjouissaient d'avoir arraché à M. Thiers ce -qu'ils appelaient un «acte de contrition». «Enfin, s'écriaient-ils, il -a renoncé à la politique anglaise, pour la française!» - -La session devait se terminer sans autre débat sur la question -d'Orient. Pendant les trois mois qui suivirent, pour les Chambres -comme pour les journaux, ce fut presque comme si cette question -n'existait plus. On savait M. Thiers bien engagé à soutenir le pacha: -cela suffisait. Et puis on était distrait par les incidents -parlementaires. Cependant, pour être un peu perdu de vue, le péril -extérieur n'avait pas disparu, et les négociations se poursuivaient, -plus difficiles, plus graves que jamais: nous en reprendrons plus tard -le récit, afin de l'embrasser d'ensemble; pour le moment, suivons la -foule et assistons, avec elle, au jeu de la bascule ministérielle. - - -VI - -Au sortir de la discussion des fonds secrets dans la Chambre des -pairs, c'était avec la gauche que M. Thiers était en coquetterie. Par -quels moyens lui plaire, sans trop ébranler l'édifice social? L'idée -lui vint d'avoir, lui aussi, son amnistie. Il lui parut d'une part que -c'était une recette éprouvée pour se faire applaudir de l'ancienne -opposition, et d'autre part que les 221 ne pouvaient s'offusquer de -voir imiter M. Molé. Celui-ci, sans doute, n'avait pas laissé, en ce -genre, grand'chose à faire. Toutefois, à y regarder de près, il y -avait encore quelques révolutionnaires impénitents auxquels on pouvait -rendre les moyens d'attaquer la monarchie et la société. L'amnistie de -1837 ne s'était appliquée qu'aux condamnés politiques «alors détenus -dans les prisons de l'État»; elle excluait ainsi les coutumaces en -fuite, parmi lesquels étaient certains personnages importants du parti -républicain, évadés pendant le «procès d'avril»[211]. M. Thiers -proposa de décider que «l'amnistie, accordée par l'ordonnance du 8 mai -1837, serait étendue à tous les individus condamnés avant ladite -ordonnance, pour crimes ou délits politiques, qu'ils fussent ou non -détenus dans les prisons de l'État.» Le Roi, toujours prompt aux -mesures de clémence, s'y prêta volontiers, et, de même que la première -amnistie avait accompagné le mariage du duc d'Orléans, la nouvelle fut -publiée, le 27 avril, à l'occasion du mariage du duc de Nemours. - -[Note 211: Cf. t. II, p. 305.] - -Parmi les coutumaces admis ainsi à rentrer en France, les deux plus -connus étaient Godefroy Cavaignac et Armand Marrast. On les a déjà vus -à l'oeuvre dans les conspirations des premières années du règne: de -natures fort dissemblables, le premier, sévère et hautain, esprit -tout ensemble cultivé et faussé, implacable mais sincère; non sans -générosité tout en servant des opinions cruelles; le second, élégant -et léger, bel esprit sceptique, homme de plaisir égaré dans les -violences révolutionnaires par soif de parvenir et par une sorte de -gaminerie destructive. À leur rentrée en France, ils eurent des -destinées fort différentes. Cavaignac, devenu rédacteur de diverses -feuilles démagogiques, d'abord du _Journal du peuple_, bientôt de la -_Réforme_, n'y retrouva pas l'importance dont il avait joui aux beaux -jours de la Société des droits de l'homme. Jalousé par ses compagnons, -qui ne le valaient pas, leur faisant un peu l'effet du revenant d'une -époque finie, il se sentait lui-même dépaysé dans ce monde politique -où il reparaissait après cinq ans d'absence. Bien qu'obstiné toujours -dans les mêmes sophismes et les mêmes passions, il était, pour le -moment, convaincu de l'impuissance de son parti, désabusé des moyens -violents auxquels il avait cru autrefois, et sans espoir dans le -succès prochain de la république[212]. Malade, n'ayant que quelques -années à vivre[213], il était de plus en plus envahi par cette -mélancolie fatiguée, ce dégoût amer qu'avait connus Carrel et dont -sont atteintes, tôt ou tard, toutes les âmes un peu hautes, fourvoyées -dans le parti révolutionnaire. Marrast avait peut-être encore moins -d'illusions sur les vices ou les sottises de son parti; mais il -n'était pas homme à en mourir; tout au plus souffrait-il, dans sa -délicatesse épicurienne, de certains voisinages grossiers. À la -différence de Cavaignac, il rencontra, en revenant de l'exil, -l'occasion d'un rôle beaucoup plus important et plus brillant que -celui qu'il avait joué avant 1833. Il prit la direction du _National_, -qui languissait un peu depuis la mort de Carrel, et lui donna une vie -nouvelle. Il avait peu de fond, mais sa plume, très-française -d'allure, était audacieuse avec grâce, perfide dans sa légèreté et -meurtrière en se moquant. Le _National_ devint, entre ses mains, une -des principales machines de guerre dirigées contre la monarchie, si -bien qu'au lendemain du 24 février, la rédaction de ce journal se -trouvera, comme par droit de victoire, presque maîtresse de la France, -et que Marrast sera hissé à la présidence de l'Assemblée constituante, -le premier poste de l'État à ce moment. Fortune bien passagère, il est -vrai, car, non réélu à l'Assemblée législative, répudié par tous, -bientôt même oublié de tous, il mourra, en 1852, sans que presque -personne s'en aperçoive, et dans un tel dénûment qu'il ne laissera pas -de quoi payer ses obsèques. - -[Note 212: DE LA HODDE, _Histoire des sociétés secrètes et du parti -républicain_, p. 334.] - -[Note 213: Godefroy Cavaignac devait mourir en 1845.] - -L'amnistie complémentaire de 1840 fut loin d'avoir le retentissement -et la popularité de celle de 1837. La nouveauté et l'à-propos lui -faisaient défaut. La gauche voulut bien en savoir gré au ministère, -mais en n'y voyant qu'un à-compte. Elle attendait des satisfactions -plus positives. Ce qu'elle voulait, c'étaient des places. Le président -du conseil, pour donner, en cette matière, un gage éclatant de sa -bonne volonté, fit offrir à M. Dupont de l'Eure un siége à la Cour de -cassation. On sait ce qu'était le personnage: sa médiocrité notoire ne -permettait pas d'attribuer sa nomination à autre chose qu'à ses -opinions politiques; engagé depuis vingt-cinq ans dans l'opposition la -plus étroite et la plus avancée, se posant en républicain, il -dépassait M. Odilon Barrot et appartenait au groupe radical. L'idée de -cette nomination plut fort aux députés de la gauche. Elle n'avait pas -seulement à leurs yeux l'avantage d'ouvrir violemment une brèche dans -la citadelle des fonctions publiques; elle mettait en outre à l'aise -beaucoup d'entre eux, à la fois impatients d'accepter les faveurs du -cabinet et embarrassés par leurs anciennes poses d'austérité -démocratique; l'exemple d'un homme auquel, dans l'impossibilité de lui -prêter aucune autre valeur, on avait fait un renom de rigidité et même -de brutalité puritaines, les eût couverts, et là où cet austère aurait -passé, tout le monde pouvait passer à sa suite. Par malheur, les -radicaux, ayant deviné ce calcul, agirent fortement sur M. Dupont de -l'Eure, et obtinrent de lui qu'il repoussât l'offre qui lui était -faite. Au lieu donc de l'encouragement espéré, la gauche recevait une -leçon, que la presse républicaine ne négligea pas de souligner avec -force railleries. Quant à M. Thiers, il sortait de cette tentative, -avec la figure un peu penaude d'un séducteur éconduit. Pour comble, -vers cette même époque, c'est-à-dire à la fin d'avril et au -commencement de mai, éclatèrent à la fois plusieurs révélations -compromettantes sur les moyens employés par le président du conseil -pour payer le zèle de ses amis de la presse et pour désarmer ses -adversaires. On racontait, en citant des chiffres et des noms, l'achat -de tel journal, la subvention accordée à telle revue, les missions -lucratives données à tels écrivains dont l'opposition était -gênante[214]. Et l'on trouvait piquant de rapprocher de ces faits les -accusations de «corruption», dirigées naguère par M. Thiers et ses -amis contre le ministère du 15 avril. Ces petits scandales -alimentèrent quelque temps la polémique des journaux: plus tard même, -M. Garnier-Pagès les porta à la tribune, et, malgré tout son esprit, -le président du conseil ne put y faire qu'une réponse peu -concluante[215]. - -[Note 214: M. Capo de Feuillide, qui faisait une opposition très-vive -dans le _Journal de Paris_, avait reçu une mission aux Antilles, et ce -journal était devenu du coup ministériel. La _Presse_ disait de son -côté: «On m'a pris le meilleur de mes rédacteurs; je le cherche -partout; si M. le président du conseil voulait me le rendre, il me -ferait un vrai présent, car ce rédacteur a beaucoup de talent.» Il -s'agissait de M. Granier de Cassagnac, qui avait reçu une mission -analogue à celle de M. Capo de Feuillide.] - -[Note 215: Séance du 16 mai.] - -Ce n'étaient pas les seules contrariétés de M. Thiers. Dans sa -situation, tout lui devenait embarras. On le vit bien au cours des -incidents amenés par ce qu'on appela alors «la proposition Remilly». -Quelques explications sont nécessaires pour en faire comprendre -l'origine et la portée. Depuis longues années, la réforme -parlementaire figurait à côté de la réforme électorale, sur le -programme de la gauche; si la seconde avait pour but l'extension du -nombre des électeurs, la première tendait à diminuer dans la Chambre -le nombre des fonctionnaires, ou même à les éliminer complétement. Le -régime représentatif, en pénétrant tardivement sur le sol français, y -avait trouvé une ancienne et puissante organisation administrative. -Par leur notoriété, par leur crédit, par leur habitude des affaires -publiques, les fonctionnaires se trouvèrent tout naturellement -désignés aux suffrages des électeurs, et, une fois élus, ils ne -furent pas les moins capables des députés. Toutefois, si cette -présence des fonctionnaires au parlement offrait des avantages, elle -avait aussi des inconvénients. D'une part, l'indépendance du député à -l'égard du pouvoir n'était-elle pas en péril, quand il pouvait être -tenté d'acheter, par quelque complaisance, une place ou un avancement? -D'autre part, le fonctionnaire, membre de la Chambre, n'était-il pas -trop distrait de sa fonction, et n'avait-il pas, sur ses collègues non -députés, une supériorité d'influence et de faveur qui se traduisait -par des passe-droits? Dès la Restauration, le parti libéral avait fait -grand bruit de ces abus. Ce fut même pour lui donner satisfaction que -la Charte de 1830 et la loi du 14 septembre suivant soumirent à la -réélection les députés promus à des fonctions publiques salariées, et -que la loi du 15 avril 1831 édicta des incompatibilités entre -certaines fonctions et le mandat législatif. Malgré ces restrictions, -le nombre des fonctionnaires députés allait sans cesse croissant: on -en comptait 130 en 1828, 140 en 1832, 150 en 1839. Aussi l'opposition -poussait-elle plus fort que jamais le cri de la «réforme -parlementaire». Un député de la gauche, M. Gauguier, s'en était même -fait une spécialité; chaque année, il reproduisait sa proposition. Le -remède qu'il voulait appliquer était incorrect et un peu grossier: -c'était la suppression du traitement attaché aux fonctions pendant la -durée des sessions; on sait qu'alors les députés ne recevaient aucune -indemnité. Présentée onze fois de 1830 à 1839, cette proposition fut -onze fois écartée. - -Autant l'opposition s'obstinait à demander la réforme, autant le parti -conservateur persistait à la repousser. Il se décidait par des raisons -d'ordre inégal. Tout d'abord, la plupart des députés fonctionnaires -votaient avec lui, et il répugnait à se mutiler lui-même. Par une -considération semblable, le gouvernement hésitait à se priver d'un -moyen d'influence sur les membres de la Chambre. C'étaient là les -motifs inférieurs; il y en avait de plus élevés. La Chambre, -disait-on, devait représenter la société telle qu'elle se comportait; -or, surtout en France et avec le régime du suffrage restreint, cette -représentation n'était plus exacte et complète, si l'on en écartait -les fonctionnaires. Même en Angleterre, où pourtant le personnel -administratif était beaucoup moins nombreux, soixante-dix de ses -membres siégeaient aux Communes. Chez nous, qui n'avions pas, comme -nos voisins d'outre-Manche, une classe élevée pour la vie publique, -les fonctionnaires ne formaient-ils pas la partie de la nation la plus -habituée à s'occuper des affaires générales et le faisant avec le plus -de détachement des intérêts privés? Leur présence à la Chambre -n'était-elle pas, dans un pays sans aristocratie, où tout se trouvait -déraciné et comme mobilisé par la révolution, le seul moyen de garder -quelques traditions et un peu d'esprit de suite? Leur compétence ne -pouvait être contestée; il semblait peu conforme au bon sens de -n'admettre que les avocats à la confection des lois et d'en écarter -les magistrats, ou bien de faire décider les questions militaires par -des commerçants, à l'exclusion de tout officier. On croyait découvrir, -et l'on dénonçait volontiers, au fond de la thèse de l'opposition, un -retour vers les idées de 1791, vers cette séparation absolue du -législatif et de l'exécutif, que l'expérience avait condamnée et dont -le dernier mot serait de prendre les ministres hors du parlement. Les -fonctionnaires éloignés, par qui seraient-ils remplacés? Serait-ce par -ces _politicians_ qui commençaient déjà à être la plaie de la -démocratie américaine, classe nouvelle faisant son métier des -élections et y cherchant sa fortune? Estimait-on que ce fût le moyen -de relever la moralité de la Chambre? Enfin, la réforme parlementaire -apparaissait à tous comme un acheminement vers cette réforme -électorale dont le nom seul suffisait alors à effrayer l'opinion -conservatrice. On le voit, la question était tout au moins plus -complexe et plus embarrassante que ne le prétendait l'opposition. La -vérité était que la France se trouvait en face d'un problème -absolument nouveau: la conciliation d'un régime de liberté politique -avec la centralisation administrative. L'heure n'était pas sonnée des -transactions où se trouve d'ordinaire la solution de semblables -problèmes. Chaque parti restait sur son terrain, l'un réclamant avec -passion, l'autre repoussant avec terreur la réforme parlementaire. - -On conçoit dès lors quel fut l'étonnement lorsque, le 28 mars 1840, -deux jours après le vote des fonds secrets, un député de l'opposition -conservatrice, esprit «flottant et curieux de popularité[216]», M. -Remilly, vint déposer un projet de réforme parlementaire. Son système -était autre que celui de M. Gauguier: il proposait de décider que les -députés «ne pourraient être promus à des fonctions salariées ni -obtenir d'avancement pendant le cours de la législature et de l'année -qui suivrait.» Était-ce donc que le parti conservateur se -convertissait à la réforme qu'il avait si longtemps combattue? Non; -c'était, sous l'empire du dépit causé par le vote des fonds secrets, -une malice à l'adresse des députés de la gauche et de M. Thiers. -Quelques esprits sages cependant se demandèrent tout de suite si l'on -ne risquait pas de payer bien cher le plaisir de vexer ses -adversaires. De ce nombre était le _Journal des Débats_. «Ce serait le -parti conservateur, disait-il, qui, pour début d'opposition, irait -ressusciter, après l'avoir tant de fois rejetée sans vouloir même en -écouter les développements, la proposition de M. Gauguier! Rien ne -serait plus contraire à ses principes et au rôle sérieux et digne qui -lui convient. On craint, il est vrai, que la gauche n'envahisse les -places; on penserait lui jouer un bon tour en coupant les vivres à son -ambition, et il est facile de voir, nous en convenons, que la -proposition de M. Remilly a mis dans un risible embarras ces héros de -désintéressement qui croient toucher au moment de recevoir en ce monde -la récompense de leur longue vertu... Comme épigramme, la proposition -de M. Remilly peut être bonne et spirituelle. Mais les épigrammes ne -sont à leur place que dans la salle des conférences; on ne propose pas -quelque chose d'aussi sérieux qu'une loi, pour le plaisir de rire de -la position embarrassée de ses adversaires... Vous embarrassez la -gauche aujourd'hui, soit! Mais vous, hommes conservateurs, vous serez -bien plus embarrassés, quand la Chambre, privée des lumières que lui -apportent les fonctionnaires publics, se jettera à corps perdu dans -les voies hasardeuses de la théorie. La proposition de M. Remilly -ouvre la voie... nous voilà en pleine réforme électorale.» - -[Note 216: Expressions de M. Guizot.] - -Le premier mouvement de M. Thiers fut de chercher à étouffer dans son -germe cette malencontreuse proposition. Il tâcha de décider les -bureaux de la Chambre à en refuser «la lecture». Mais il ne fut suivi -ni par les conservateurs, heureux de lui faire pièce, ni par la -gauche, qui ne voulait pas avoir l'air de désavouer son passé[217]. -Aussi cette lecture fut-elle votée à une grande majorité (7 avril). -Dans le bureau dont faisait partie le président du conseil, et bien -que celui-ci eût pris plusieurs fois la parole, il n'y eut que trois -voix dans son sens. Instruit par cet échec, M. Thiers se retourna -lestement, et, quand vint en séance publique le débat sur la prise en -considération, il l'appuya hautement, obtenant ainsi les félicitations -de M. Odilon Barrot, qui, au fond, ne désirait pas plus que le -ministre de voir aboutir la proposition. Malgré les protestations -très-vives de M. Dupin et de quelques autres fonctionnaires députés, -cette prise en considération fut votée, comme l'avait été la lecture, -à une grande majorité (24 avril). Cependant certains conservateurs -s'effrayaient de plus en plus des conséquences de l'espièglerie de M. -Remilly. Le _Journal des Débats_ multipliait ses avertissements, et, -de Londres, M. Guizot écrivait au duc de Broglie: «Quand le cabinet -s'est formé, il m'a écrit en propres termes qu'il se formait sur cette -idée: _point de réforme électorale, point de dissolution_, et il -glisse de jour en jour dans la réforme et la dissolution.» M. Guizot -expliquait comment, en effet, le vote de la proposition Remilly -entraînerait une dissolution, et il ajoutait: «Il faut que cette -proposition meure dans la commission... Pensez bien à ceci, je vous -prie. Voyez ce que vous pouvez faire, jusqu'à quel point vous pouvez -agir sur le cabinet. Épuisez votre pouvoir; forcez-les d'épuiser le -leur, pour n'en pas venir à cette extrémité. J'en suis très-préoccupé -moi-même, préoccupé avec un déplaisir infini[218].» Sur ce point du -moins, et malgré son adhésion apparente à la proposition, M. Thiers se -trouvait avoir le même intérêt et le même désir que M. Guizot. Il -s'appliqua et réussit à faire entrer dans la commission nommée, le 2 -mai, pour examiner la proposition, des compères qui, tout en feignant, -comme lui, d'être pour la réforme, étaient résolus à faire traîner les -choses en longueur. Cette intervention du gouvernement reçut même une -publicité dont le président du conseil se serait volontiers passé. -L'un de ses collègues, M. Jaubert, que sa franchise indisciplinée -rendait peu propre aux manoeuvres souterraines, avait envoyé à -plusieurs députés, une lettre les invitant à se rendre exactement à -leurs bureaux pour aider le ministère à «enterrer» la proposition -Remilly. Quelques-uns des destinataires s'offusquèrent d'une -invitation si peu voilée et la dénoncèrent dans les bureaux de la -Chambre; la lettre fut même reproduite par les journaux, qui en firent -grand tapage. Cette divulgation mettait en assez fâcheuse lumière le -double jeu des ministres. La gauche devait à ses principes de paraître -indignée; du reste, elle était réellement mécontente, sinon de la -manoeuvre, au moins de la maladresse avec laquelle on l'avait laissé -surprendre. Quant aux conservateurs, ils prirent plaisir à montrer le -gouvernement réduit à «user de tous les petits expédients de la -politique de coulisses.» Le _Journal des Débats_ résumait ainsi la -situation: «Le ministère va de gauche à droite et de droite à gauche, -le même jour et à la même heure. Il n'a ni plan, ni système, ni -volonté, ni majorité assurée nulle part. C'est un perpétuel -solliciteur de votes contradictoires. Il n'achète un succès qu'en -faisant des concessions de principes au côté droit et en votant avec -le côté gauche... Certes, si nous avions dans l'âme ce scepticisme -politique inauguré le 1er mars, nous pourrions nous donner le plaisir -de contempler ce ministère vagabond, ce gouvernement gouverné par tout -le monde. Mais c'est là un spectacle dont le parti radical a seul le -droit de se réjouir et qui nous inspire encore plus d'affliction que -de pitié.» - -[Note 217: M. Barrot s'exprima en ces termes, dans son bureau: «Je -n'aurais pas pris l'initiative de la proposition... Toutefois, s'il y -a, dans les centres, des députés plus hardis que nous ou plus -impatients, nous ne leur fermerons pas la carrière. Ils nous y -retrouveront avec les principes que nous avons constamment professés -et que nous ne déserterons pas. C'est pourquoi je ne m'oppose pas à sa -lecture.»] - -[Note 218: _Mémoires de Guizot_, t. V, p. 351-3.] - -Si nous avons exposé avec quelques détails les vicissitudes de la -proposition Remilly, ce n'est pas seulement parce qu'elles occupèrent -alors beaucoup l'opinion, c'est aussi, et surtout parce qu'elles -montrent bien la situation de M. Thiers, contraint d'ajourner ou -d'esquiver toutes les questions, exposé, s'il se prononçait dans un -sens ou dans l'autre, à compromettre des sympathies dont il croyait ne -pouvoir se passer ou des principes qu'il savait nécessaires, -impuissant à faire un pas sans risquer de voir son armée se débander -par un bout ou par l'autre. Cette sorte d'immobilité, imposée par le -souci d'un équilibre si difficile, eût été fâcheuse pour tout -ministre; elle l'était plus encore pour M. Thiers. Il avait, par -nature, besoin de remuer, et la curiosité du public, éveillée par son -seul avénement, attendait de lui plus de mouvement que de tout autre. -On s'étonnait, qu'au pouvoir depuis deux mois, il n'eût encore rien -fait, sauf quelques exercices de bascule qui commençaient à paraître -monotones. De là une impression de déception à laquelle le prestige du -ministre ne pouvait longtemps résister. Les opposants se sentaient -encouragés; le ton des journaux conservateurs ou radicaux était chaque -jour plus dédaigneux. «Ce ministère d'escamoteurs, s'écriait le -_National_ du 6 mai, ne s'est guère signalé jusqu'à présent que par la -pauvreté de ses actes, unie à la prodigalité de ses promesses.» Il -n'était pas jusqu'aux journaux de la gauche ministérielle qui, pour ne -pas paraître complices de ces «escamotages», ne se fissent exigeants -et grondeurs. «Il y aurait duperie, disait le _Siècle_, à soutenir un -cabinet qui ne changerait rien à la situation.» - -Comment sortir de cette impasse? Une dissolution eût-elle remédié au -mal? M. Thiers aurait-il eu chance de trouver une majorité dans des -élections nouvelles? C'était douteux. En tout cas, il ne pouvait même -pas l'essayer. Le Roi, en effet, tout en continuant à laisser liberté -entière à son cabinet, et même en traitant M. Thiers sur un pied de -confiance familière, était décidé à ne pas lui accorder la dissolution -s'il la lui demandait, et à accepter sa démission plutôt que de lui -laisser faire des élections avec le concours et sous l'influence de la -gauche. C'était son droit de roi constitutionnel. Il était si résolu -sur ce point que, vers la fin d'avril, il en entretint le maréchal -Soult, et lui demanda si, dans ce cas, il pouvait compter sur lui pour -former un cabinet. Le maréchal ne refusa pas, mais indiqua que M. -Guizot devrait alors être chargé du ministère des affaires étrangères. -Louis-Philippe, loin de faire aucune objection, prit la main du -maréchal et le remercia. «Ceci, dit-il, sera ma ressource en cas de -mésaventure.» L'incident fut aussitôt communiqué par M. Duchâtel à M. -Guizot. - -M. Thiers pouvait ignorer le détail de ces démarches, mais il -connaissait la résolution du Roi. Si donc il laissait parfois ses -journaux menacer les conservateurs de la dissolution, il savait, à -part lui, que cette menace était vaine. Et cependant, plus que tout -autre, il comprenait l'humiliation et le péril du _statu quo_. Plein -de ressources, si ses idées n'étaient pas toutes également bonnes, il -était du moins rarement à court. À défaut d'une solution des -difficultés inextricables qui l'enserraient de toutes parts, il lui -vint à l'esprit de chercher, sur un tout autre terrain, hors des -questions alors débattues, une diversion qui s'emparât vivement, -violemment, des imaginations et les jetât dans une direction nouvelle. -Cette diversion, sans doute, ne supprimerait pas les impuissances et -les misères de la situation; mais elle les ferait oublier pendant -quelque temps. Après, on verrait. - - -VII - -Le 12 mai, au milieu d'une discussion sur les sucres qui, depuis -plusieurs jours, occupait la Chambre des députés, M. de Rémusat, -ministre de l'intérieur, demanda la parole, et, sans que rien eût fait -prévoir une telle communication, déposa une demande de crédit d'un -million dont il exposa ainsi les motifs: «Le Roi a ordonné à S. A. R. -Mgr le prince de Joinville de se rendre, avec sa frégate, à l'île de -Sainte-Hélène pour y recueillir les restes mortels de l'empereur -Napoléon. Nous venons vous demander les moyens de les recevoir -dignement sur la terre de France.» Après avoir rapporté comment on -avait obtenu le consentement de l'Angleterre, le ministre indiquait -que le corps de Napoléon serait déposé aux Invalides. «Il faut, -dit-il, que cette sépulture auguste soit placée dans un lieu -silencieux et sacré, où puissent le visiter avec recueillement ceux -qui respectent la gloire et le génie, la grandeur et l'infortune. Il -fut empereur et roi, il fut le souverain légitime de notre pays; à ce -titre, il pouvait être inhumé à Saint-Denis; mais il ne faut pas à -Napoléon la sépulture ordinaire des rois. Il faut qu'il règne et qu'il -commande encore dans l'enceinte où vont se reposer les soldats de la -patrie et où iront toujours s'inspirer ceux qui seront appelés à la -défendre. Son épée sera déposée sur sa tombe. L'art élèvera sous le -dôme, au milieu du temple consacré par la religion au Dieu des armées, -un tombeau digne, s'il se peut, du nom qui doit y être gravé. Ce -monument doit avoir une beauté simple, des formes grandes, et cet -aspect de solidité inébranlable qui semble braver l'action du temps. -Il faudrait à Napoléon un monument durable comme sa mémoire.» M. de -Rémusat terminait ainsi: «La monarchie de 1830 est l'unique et -légitime héritière de tous les souvenirs dont la France -s'enorgueillit. Il lui appartenait sans doute, à cette monarchie, qui -la première a rallié toutes les forces et concilié tous les voeux de -la révolution française, d'élever et d'honorer sans crainte la statue -et la tombe d'un héros populaire. Car il y a une chose, une seule, qui -ne redoute pas la comparaison avec la gloire: c'est la liberté[219]!» - -[Note 219: M. de Rémusat n'est pas resté jusqu'à la fin de sa vie -très-fier de ce morceau d'éloquence. «J'ai souvent interrogé M. de -Rémusat sur les actes de son ministère, a écrit plus tard M. Duvergier -de Hauranne. Il n'en regrettait aucun, à l'exception peut-être du -discours qu'il prononça le 12 mai, pour annoncer à la Chambre le -retour en France des cendres de Napoléon.»] - -La soudaineté de la nouvelle, la façon dont elle était annoncée et -jusqu'à cette vibration inaccoutumée dans la parole de M. de Rémusat; -la sonorité que ce nom de Napoléon conservait encore après un quart de -siècle, au grand étonnement de ceux-là mêmes qui ne s'attendaient pas -à faire un si grand bruit en le prononçant; tant de souvenirs -magiques ou tragiques, depuis les Pyramides jusqu'à Sainte-Hélène, -aussitôt évoqués dans toutes les imaginations; le contraste entre -l'éclat de ces souvenirs et les misères parlementaires au milieu -desquelles ils faisaient irruption; une sorte d'illusion patriotique -qui faisait voir dans la restitution de la dépouille mortelle du -vaincu de Waterloo, une revanche de la défaite qui, depuis vingt-cinq -ans, pesait si lourdement sur l'âme de la France,--tout cela produisit -une émotion extraordinaire dont il est aujourd'hui difficile de se -faire une idée. Dans la Chambre, les affaires comme la politique -parurent tout à coup oubliées, les coeurs battirent à l'unisson et une -acclamation générale salua M. de Rémusat lorsqu'il descendit de la -tribune. Les députés d'ordinaire les moins portés à la sensibilité -étaient entraînés comme les autres. M. Thiers s'attendrissait et -s'enorgueillissait d'un tel résultat. «N'est-ce pas une belle chose?» -s'écriait-il en s'adressant à son voisin[220]. - -[Note 220: Il se trouva que ce voisin était M. Duvergier de Hauranne, -l'un des très-rares députés qui avaient résisté à l'entraînement -général. «Oui, répondit-il, c'est une bonne blague.» «M. Thiers, -ajoute M. Duvergier de Hauranne, en racontant cet incident, parut -blessé de la réponse; mais l'événement prouva bientôt que je le -flattais.» (_Notes inédites._)] - -L'effet fut peut-être plus grand encore hors de la Chambre. Pendant -que les feuilles de gauche faisaient ressortir l'importance de cet -hommage rendu à la «légitimité» de Napoléon[221], et affectaient de -voir dans cette mesure la promesse d'une sorte de revanche de -Waterloo, presque le préliminaire d'une marche sur le Rhin[222], le -_Journal des Débats_, malgré son peu de goût à louer le cabinet, -qualifiait le projet de «vraiment national» et déclarait «s'associer -complétement à cette noble pensée[223].» Les radicaux eux-mêmes -s'unissaient à l'émotion générale, sauf à tâcher de la détourner -contre la monarchie[224]. Partout on ne parlait que de Napoléon. Par -l'effet d'une sorte de communication électrique, l'émotion gagna des -régions où d'ordinaire l'on ne s'occupait pas de ce qui se passait à -la Chambre et où même on lisait peu les journaux. Pas une chaumière où -la nouvelle ne pénétrât, devenant aussitôt le sujet de tous les -entretiens, fournissant prétexte aux récits du passé, aux évocations -des légendes guerrières. Dans les imaginations populaires, le «retour -des cendres» prenait des proportions étranges, et semblait avoir -quelque chose du retour de l'île d'Elbe. L'intention du président du -conseil avait été de distraire la France de ses pensées du moment: il -y avait, certes, réussi mieux qu'il ne s'y attendait, peut-être même -plus qu'il ne le désirait[225]. - -[Note 221: Le _Courrier français_ du 13 mai disait: «Le ministère peut -s'applaudir de ce grand acte de réparation... Il restitue à Napoléon -cette légitimité populaire qui fit sa force et son droit. C'est -consacrer en même temps la légitimité de notre révolution et de la -monarchie que le peuple a choisie. C'est retremper ce gouvernement à -sa véritable source et lui donner ce baptême de la popularité qui -semblait peu à peu s'effacer.»] - -[Note 222: «Dès aujourd'hui, disait encore le _Courrier français_, les -traités de Vienne sont moralement déchirés. Il faut reconnaître dans -cette démarche du cabinet un engagement pour l'avenir.»] - -[Note 223: _Journal des Débats_ du 13 mai.] - -[Note 224: Le _National_ du 13 mai disait: «Ces souvenirs ne vont-ils -pas se réveiller demain, dans toute la France, comme une sanglante -accusation contre toutes les lâchetés qui souillent depuis dix ans nos -plus brillantes traditions?»] - -[Note 225: Henri Heine écrivait de Paris, le 30 mai: «Toujours lui! -Napoléon et encore Napoléon! Il est le sujet incessant des -conversations de chaque jour, depuis qu'on a annoncé son retour -posthume.» (_Lutèce_, p. 79.)] - -M. Thiers s'était toujours fort occupé de la gloire de Napoléon. -Ministre, il avait mis un zèle particulier à rétablir la statue de -l'Empereur sur la colonne Vendôme et à terminer l'Arc de triomphe de -l'Étoile[226]. Écrivain, il avait entrepris l'histoire du Consulat et -de l'Empire. Dans ses discours comme dans ses écrits, il évoquait avec -complaisance le souvenir des grandeurs impériales. Ayant rencontré à -Florence, en 1837, le roi Jérôme, il se prit d'une affection très-vive -pour le prince qui avait, à ses yeux, le prestige d'être le dernier -frère de l'Empereur. «Je suis, lui écrivait-il le 21 juillet 1837, -l'un des Français de ce temps les plus attachés à la glorieuse mémoire -de Napoléon.» Et il ajoutait, dans une autre lettre au même prince, en -1839: «Le temps viendra, je l'espère, où notre gouvernement sentira ce -qu'il doit de soins à la famille de Napoléon. Pour moi, c'est une -dette sacrée que je serais heureux de voir acquitter par la -France[227].» Dans ces sentiments, il y avait, à côté d'impressions -et d'entraînements très-sincères, une part de tactique. Nous avons -déjà noté plusieurs fois, chez M. Thiers, la prétention d'être le plus -«national» des hommes d'État de la monarchie nouvelle. La dévotion -napoléonienne lui semblait faire partie de ce rôle, comme, sous la -Restauration, il lui avait paru convenir à ses débuts d'opposant -libéral, de réhabiliter la Révolution. On comprend dès lors que M. -Thiers, à la recherche d'un coup de théâtre, ait pensé à ramener en -France les cendres de Napoléon. Cette idée d'ailleurs était dans l'air -depuis une dizaine d'années. En 1830, aussitôt après la révolution, -une première pétition avait été adressée à la Chambre pour demander -que le corps de l'Empereur fût réclamé à l'Angleterre et déposé sous -la colonne Vendôme. Appuyée par le général Lamarque, mais combattue -par M. Charles de Lameth[228], la pétition avait été écartée[229]. Ce -fut même pour Victor Hugo, alors l'un des pontifes de la religion -napoléonienne, l'occasion d'imprécations poétiques contre ces «trois -cents avocats» qui osaient «chicaner un tombeau» au grand Empereur. -Et, s'adressant à ce dernier, il lui disait: - - Dors, nous t'irons chercher! Le jour viendra peut-être; - Car nous t'avons pour dieu, sans t'avoir eu pour maître[230]. - -L'année suivante, nouvelle pétition: cette fois, malgré l'opposition -de La Fayette, la Chambre avait voté le renvoi aux ministres[231]. Le -même fait s'était reproduit en 1834. Depuis lors, la question avait -paru sommeiller. - -[Note 226: La statue fut inaugurée en 1833, et l'Arc de triomphe en -1836.] - -[Note 227: _Mémoires et Correspondance du roi Jérôme et de la reine -Catherine._] - -[Note 228: «N'oublions pas, disait M. de Lameth, que Napoléon a -détruit la liberté de son pays et qu'il a été cause, par son ambition, -de l'invasion de la France.» Puis, faisant allusion à certaines -agitations bonapartistes: «Il existe déjà parmi nous trop de ferments -de discorde, n'en augmentons pas le nombre.»] - -[Note 229: 7 octobre 1830.] - -[Note 230: Cette pièce, intitulée _À la Colonne_ et datée du 9 octobre -1830, a été insérée dans les _Chants du crépuscule_.] - -[Note 231: 13 septembre 1831.--«Napoléon, dit La Fayette, a comprimé -l'anarchie; il ne faut pas que ses cendres viennent l'accroître -aujourd'hui.»] - -Quand, en 1840, M. Thiers s'avisa subitement de la réveiller, ce fut -au duc d'Orléans qu'il s'en ouvrit d'abord. L'idée ne pouvait manquer -de sourire au patriotisme du prince, qui en parla au Roi. Celui-ci, -d'âge et de caractère plus rassis, manifesta d'abord quelque -répugnance et quelque hésitation. N'était-il pas permis, au lendemain -de la tentative de Strasbourg, de ne pas regarder comme absolument -inoffensive une si retentissante glorification de l'Empereur? Lorsque -l'opposition reprochait amèrement à la politique royale sa modestie -pacifique, cette évocation d'un passé de guerre et de gloire ne -risquait-elle pas de fournir prétexte à un parallèle désobligeant, ou -tout au moins d'exciter des prétentions que notre diplomatie ne -pouvait alors satisfaire? Enfin, au dehors, en présence des -complications chaque jour plus inquiétantes de la question d'Orient, -le nom de Napoléon ne paraîtrait-il pas une sorte de menace qui -augmenterait encore les défiances des autres puissances et les -encouragerait à reformer contre nous la vieille coalition? On conçoit -que toutes ces objections se soient présentées à l'esprit de -Louis-Philippe. Mais ce politique qui avait des côtés railleurs et -sceptiques, en avait aussi de «sensibles»: c'était comme les -différentes marques du dix-huitième siècle auquel il se rattachait par -son éducation. Il mettait une sorte de coquetterie à s'associer -vivement à tout sentiment généreux. Étranger à cette jalousie -rétrospective qu'éprouvent d'ordinaire les gouvernements nouveaux à -l'endroit de leurs prédécesseurs, il se faisait honneur d'exalter -indistinctement «toutes les gloires de la France»: ce sont les mots -mêmes qu'il inscrivait au fronton de Versailles, et, loyalement fidèle -à cette devise, il rendait hommage, dans son musée, à toutes les -grandeurs anciennes ou récentes, sans se demander s'il n'éveillait pas -ainsi, pour la vieille royauté des Bourbons ou pour l'empire moderne -des Bonaparte, des sympathies que pouvaient exploiter les ennemis de -la monarchie de Juillet[232]. On eût dit même que, dans cette -glorification si désintéressée du passé, il avait une complaisance -particulière pour Napoléon. Qui compterait tous les hommages rendus, -depuis 1840, à cette redoutable mémoire? Peut-être était-ce -imprudent; mais il y avait bien quelque grandeur dans la sécurité avec -laquelle le roi constitutionnel et pacifique s'exposait à toutes les -comparaisons, confiant dans le bienfait fécond de la paix, dans la -supériorité et le prestige du gouvernement libre. Louis-Philippe ne -fit donc pas une longue résistance à l'idée de M. Thiers. D'ailleurs, -cette idée était de celles qu'on pouvait ne pas soulever; mais, une -fois soulevée, il était malaisé de l'écarter: d'autant que le -ministre, soucieux de se faire honneur de son initiative, n'était pas -homme à taire l'obstacle devant lequel il aurait été obligé de -s'arrêter. Le Roi pouvait-il se faire accuser par l'opposition de -laisser volontairement un tel trophée aux mains de l'Angleterre? -Aussi, après quelques hésitations, avait-il pris promptement son -parti, et, le 1er mai, en recevant, à l'occasion de la Saint-Philippe, -les compliments de ses ministres: «Je veux, dit-il à M. Thiers, vous -faire mon cadeau de fête. Vous désiriez faire rapporter en France les -restes mortels de Napoléon; j'y consens. Entendez-vous à ce sujet avec -le cabinet britannique. Nous enverrons Joinville à Sainte-Hélène.» - -[Note 232: En octobre 1847, recevant Jérôme Bonaparte et son fils, -Louis-Philippe les engageait à visiter Versailles, «où, disait-il, il -avait mis en présence les deux grandes figures de la France, Louis XIV -et l'Empereur».] - -Louis-Philippe gagné, M. Thiers avait dû, avant de rien dire aux -Chambres françaises, obtenir le consentement de l'Angleterre. Ce fut -l'affaire de M. Guizot, qui ne s'attendait pas à pareille mission. «Si -vous réussissez, lui écrivait le président du conseil, cela vous fera -autant d'honneur qu'à nous, et je vous aurai une grande reconnaissance -personnelle du succès... Le Roi y tient autant que moi, et ce n'est -pas peu dire.» À la première ouverture, lord Palmerston, fort surpris, -ne put cacher un sourire railleur qui trahissait ce qu'il pensait de -cette politique sentimentale. Toutefois, il n'hésita pas, et, deux -jours après, le consentement était donné. Le ministre anglais se -montrait d'autant plus empressé à ne pas nous refuser cette -satisfaction un peu vaine, qu'il nous faisait alors échec sur le -terrain des réalités, et s'apprêtait à nous jouer un méchant tour. Il -croyait d'ailleurs que la monarchie de Juillet trouverait là plus -d'embarras que de force. «Le gouvernement français, écrivait-il à son -frère, le 13 mai 1840, nous a demandé de rapporter de Sainte-Hélène -les cendres de Napoléon. Nous avons accordé cette permission. Voilà -une requête bien française! (_This is a thoroughly french request._) -Mais il aurait été absurde de notre part de ne pas l'accorder. Aussi -nous sommes-nous fait un mérite de l'accorder promptement et de bonne -grâce[233].» En même temps, il adressait à son ambassadeur à Paris une -dépêche ostensible, où il le chargeait d'assurer M. Thiers du -«plaisir» avec lequel il avait accédé à sa demande. «Le gouvernement -de Sa Majesté, ajoutait-il, espère que la promptitude de cette réponse -sera considérée en France comme une preuve de son désir d'effacer -toute trace de ces animosités nationales qui, pendant la vie de -l'Empereur, armèrent l'une contre l'autre la nation française et la -nation anglaise. Le gouvernement de Sa Majesté a la confiance que, si -de pareils sentiments existent encore quelque part, ils seront -ensevelis dans le tombeau où vont être déposés les restes de -Napoléon.» Nobles paroles que, quelques jours après, M. de Rémusat -citait dans son exposé des motifs, et qui soulevaient les -applaudissements de la Chambre française[234]. - -[Note 233: BULWER, _Life of Palmerston_, t. III, p. 40.] - -[Note 234: M. Élias REGNAULT (_Histoire de Huit ans_, t. I, p. 142) -attribue à la négociation poursuivie avec le cabinet anglais, une -origine très-singulière. Ce serait O'Connell qui, circonvenu par un -des parents de l'Empereur, aurait le premier averti lord Palmerston de -son intention de proposer à la Chambre des communes la restitution des -restes de Napoléon. Lord Palmerston aurait alors informé M. Thiers -qu'il serait obligé de répondre à O'Connell que jamais le gouvernement -français n'avait demandé cette restitution. M. Thiers n'aurait fait sa -démarche que sur cette provocation. Dans les documents français et -anglais, notamment dans la correspondance de lord Palmerston, rien ne -confirme et tout contredit cette version, évidemment inventée par les -républicains pour diminuer aux yeux des patriotes l'initiative du -gouvernement de Juillet.] - -Lord Palmerston ne se trompait pas, en prévoyant les embarras que -cette affaire causerait au gouvernement français. L'émotion et -l'excitation produites par la communication de M. de Rémusat à la -Chambre des députés, loin de se calmer les jours suivants, ne firent -qu'augmenter. Seulement l'unanimité dans l'approbation, cette sorte de -baiser Lamourette dont le spectacle avait attendri M. Thiers, ne dura -pas. Les bonapartistes, qui voulaient tourner à leur profit -l'agitation des esprits, se plaignirent qu'on n'en faisait pas encore -assez. Envoyer une frégate, quelle mesquinerie! il fallait toute une -escadre. On avait annoncé l'intention de faire voyager le corps par -eau du Havre à Paris: c'est qu'on avait peur de le mettre en contact -avec les populations et de provoquer ainsi des ovations trop -redoutables. L'église des Invalides ne paraissait pas un mausolée -assez extraordinaire et assez unique: le corps devait être placé sous -la colonne Vendôme. Enfin le gouvernement prétendait déposer sur le -tombeau l'épée d'Austerlitz: on lui déniait le droit de disposer d'une -relique qu'il n'était pas digne de toucher et qui d'ailleurs était la -propriété des héritiers de Napoléon. Ces exagérations bonapartistes -trouvaient un écho passionné dans la presse de gauche. Sous l'action -de ces polémiques, l'opinion, surtout dans les classes populaires, -s'échauffait chaque jour davantage. Par un contre-coup naturel, dans -des régions plus hautes et plus froides, on se prenait à raisonner -l'entraînement de la première heure et à se demander avec inquiétude -où l'on allait. N'avait-on travaillé qu'à préparer une explosion à la -fois césarienne et révolutionnaire? Le danger du moment n'était pas le -seul dont on fût troublé: que pourrait être, après plusieurs mois -d'une pareille excitation, la cérémonie même du retour des cendres, -avec l'immense concours de population qui en serait l'accompagnement? -On sentait donc la nécessité de jeter un peu d'eau sur ce feu. Le -_Journal des Débats_ s'y essaya et, sans retirer son approbation à la -mesure, il s'éleva contre les excès d'un enthousiasme fanatique. Il ne -faut pas, disait-il, dénaturer le projet, confondre, dans l'hommage -rendu, le régime impérial qui n'est pas à regretter, avec l'Empereur -qu'il convient d'honorer[235]. Mais ces distinctions soulevèrent des -protestations indignées de la part des journaux de gauche et de centre -gauche. «Dans le culte de reconnaissance que nous rendons à la mémoire -de l'Empereur, s'écria le _Courrier français_, nous ne séparons pas ce -que le ciel a uni...; le conquérant, le législateur, l'administrateur, -le missionnaire de la révolution française, voilà ce que nous voulons -honorer;» et il ne s'agit pas seulement d'un hommage, mais d'une -«expiation à laquelle la France tout entière est intéressée». Le -_Siècle_ s'exprimait de même. Le _Constitutionnel_ blâmait aussi les -«réserves hypocrites du _Journal des Débats_». Tel était, du reste, le -diapason auquel les journaux se trouvaient montés, que le _Siècle_ -parlait de la «sublime agonie de Sainte-Hélène, aussi résignée que -celle du Christ, et qui avait duré plus longtemps»[236]. - -[Note 235: _Journal des Débats_ du 22 mai.] - -[Note 236: Articles du 23, du 24 et du 29 mai 1840.] - -On put croire un moment que la Chambre se laisserait entraîner dans la -même voie. La commission chargée d'examiner le crédit d'un million -demandé par le gouvernement, le porta d'enthousiasme à deux millions, -ajouta aux honneurs projetés l'érection d'une statue équestre, et se -fit donner par le ministre l'assurance que d'autres navires -accompagneraient la frégate montée par le prince de Joinville. Le -rapport, rédigé par le maréchal Clauzel, semblait découpé dans -quelqu'un des journaux que nous venons de citer. «Napoléon, y -lisait-on, n'est pas seulement pour nous le grand capitaine; nous -voyons en lui le souverain et le législateur.» Et, après avoir bien -indiqué qu'il poursuivait l'apothéose sans réserve de celui qu'il -appelait «le héros national», le rapporteur daignait féliciter le Roi -de son «empressement» à «consacrer cette illustre mémoire». - -En séance (26 mai), la discussion fut courte. Après une escarmouche -entre deux députés de la gauche, M. Glais-Bizoin et M. Gauguier, le -premier protestant contre le rétablissement du «culte napoléonien», le -second déclarant que «Dieu avait paru étonné du génie surhumain de -Napoléon» et vouant à «l'ignominie» ceux qui osaient critiquer un tel -homme, M. de Lamartine demanda la parole. Presque seul des poëtes de -son temps, il avait su résister à la fascination qui égarait alors -tant d'imaginations; dès 1821, dans sa belle «méditation» sur -Bonaparte, il n'avait tu ni ses fautes, ni même ses crimes. Aussi se -trouva-t-il l'esprit plus libre que d'autres, en 1840, pour voir à -quels dangers on s'exposait. «Les cendres de Napoléon ne sont pas -éteintes, écrivait-il à un de ses amis, et l'on en souffle les -étincelles.» M. Thiers, informé de ces dispositions, avait tâché de -détourner un si brillant contradicteur d'intervenir dans la -discussion. «Non, répondit ce dernier, il faut décourager les -imitateurs de Napoléon.--Oh! dit le ministre, quelqu'un peut-il songer -à l'imiter?--Vous avez raison, reprit M. de Lamartine, je voulais dire -les parodistes de Napoléon[237].» Le mot avait eu grand succès dans -les salons où l'on n'aimait pas M. Thiers. Ces préliminaires étaient -plus ou moins connus du monde parlementaire; aussi la curiosité -fut-elle vivement excitée quand le poëte orateur parut à la tribune. -Bien que désapprouvant au fond la mesure, il n'alla pas jusqu'à la -combattre. «Ce n'est pas sans un certain regret, dit-il, que je vois -les restes de ce grand homme descendre trop tôt peut-être de ce rocher -au milieu de l'Océan, où l'admiration et la pitié de l'univers -allaient le chercher à travers le prestige de la distance et à travers -l'abîme de ses malheurs... Mais le jour où l'on offrait à la France de -lui rendre cette tombe, elle ne pouvait que se lever tout entière pour -la recevoir....Recevons-la donc avec recueillement, mais sans -fanatisme..... Je vais faire un aveu pénible; qu'il retombe tout -entier sur moi, j'en accepte l'impopularité d'un jour. Quoique -admirateur de ce grand homme, je n'ai pas un enthousiasme sans -souvenir et sans prévoyance. Je ne me prosterne pas devant cette -mémoire. Je ne suis pas de cette religion napoléonienne, de ce culte -de la force, que l'on voit, depuis quelque temps, se substituer, dans -l'esprit de la nation, à la religion sérieuse de la liberté. Je ne -crois pas qu'il soit bon de déifier ainsi sans cesse la guerre, de -surexciter les bouillonnements déjà trop impétueux du sang français -qu'on nous représente comme impatient de couler après une trêve de -vingt-cinq ans, comme si la paix, qui est le bonheur et la gloire du -monde, pouvait être la honte des nations... Nous, qui prenons la -liberté au sérieux, mettons de la mesure dans nos démonstrations. Ne -séduisons pas tant l'opinion d'un peuple qui comprend bien mieux ce -qui l'éblouit que ce qui le sert. N'effaçons pas tant, n'amoindrissons -pas tant notre monarchie de raison, notre monarchie nouvelle, -représentative, pacifique. Elle finirait par disparaître aux yeux du -peuple.» L'orateur avait entendu sans doute «les ministres assurer que -ce trône ne se rapetisserait pas devant un pareil tombeau, que ces -ovations, que ces cortéges, que ces couronnements posthumes de ce -qu'ils appelaient une légitimité, que ce grand mouvement donné, par -l'impulsion même du gouvernement, au sentiment des masses, que cet -ébranlement de toutes les imaginations du peuple, que ces spectacles -prolongés et attendrissants, ces récits, ces publications populaires, -ces bills d'indemnité donnés au despotisme heureux, ces adorations du -succès, tout cela n'avait aucun danger pour l'avenir de la monarchie -représentative.» Mais, malgré ces assurances il demeurait inquiet et -il invitait la France, en honorant cette grande mémoire, à bien faire -voir «qu'elle ne voulait susciter de cette cendre, ni la guerre, ni la -tyrannie, ni des légitimités, ni des prétendants, ni même des -imitateurs». - -[Note 237: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, du 27 mai -1840. (_Documents inédits._)] - -L'effet fut grand. Personne ne se trouva en état de répondre à cette -parole, magnifique comme toujours, et cette fois admirablement sensée. -M. Odilon Barrot se borna à donner, en quelques phrases assez ternes, -son adhésion à la mesure proposée. Quant à M. Thiers, trop embarrassé -de ce que devenait le mouvement dont il avait donné le signal, pour en -prendre la défense contre M. de Lamartine, mais n'osant pas davantage -le désavouer, il resta muet sur son banc. Ce fut à peine si, après la -clôture, il intervint d'un mot pour déclarer qu'il adhérait à -l'augmentation de crédits proposée par la commission; il tâchait, à la -vérité, d'en diminuer la portée politique en l'expliquant par -l'insuffisance des devis primitifs. En dépit du ministre et à -l'étonnement général, il se trouva, dans la Chambre, une majorité pour -repousser les conclusions de la commission et revenir au chiffre -primitivement proposé, majorité assez hétérogène, composée de -conservateurs inquiets pour la monarchie et de libéraux de gauche -inquiets pour la liberté. Aucun de ceux qui composaient cette majorité -n'ignorait qu'en fait le crédit d'un million serait sûrement dépassé; -mais leur vote était une façon d'adhérer aux paroles de M. de -Lamartine; c'était aussi une leçon à l'adresse de M. Thiers. - -La décision de la Chambre souleva un immense cri de colère dans toute -la presse de gauche et de centre gauche. Pendant que le _Journal des -Débats_, presque seul à se féliciter, disait d'un accent triomphant: -«La Chambre nous a vengés», le _Constitutionnel_ déclarait «cette -séance déplorable»; le _Temps_ ajoutait: «La discussion a commencé par -le ridicule et fini par la honte»; le _Courrier français_ flétrissait -la majorité qui «avait donné raison aux détracteurs de Napoléon» et -«détruit l'effet de la réparation que le ministère avait proposée»; il -reprochait à M. Barrot et à M. Thiers de s'être laissé «paralyser,» et -déplorait surtout qu'un «grand nombre» des députés de la gauche -figurassent dans la majorité; «on ne doit pas quitter le drapeau des -bleus, disait-il à ces dissidents; quand on est de souche -révolutionnaire, répudier les lois, l'ordre, les batailles et -l'administration de l'Empire, c'est presque renier sa croyance[238]». -L'occasion parut bonne aux Bonaparte pour se mettre en avant, et -l'ex-roi Joseph, frère aîné de Napoléon, qui vivait à Londres sous le -nom de comte de Survilliers, écrivit au maréchal Clauzel une lettre, -aussitôt publiée, où il offrait deux millions, l'un pour les débris de -la garde, l'autre pour remplacer le crédit refusé par la Chambre; il -est vrai que ces deux millions étaient en papier, en rescriptions ou -délégations provenant de la liste civile de l'Empereur, c'est-à-dire -en créances non reconnues par l'État français: libéralité peu coûteuse -à celui qui la proposait, et peu profitable à ceux auxquels on -l'offrait. En même temps, une souscription fut ouverte par le -_Constitutionnel_, le _Messager_, le _Courrier français_, le _Siècle_, -le _Temps_, le _Commerce_, pour réunir les deux millions refusés par -la Chambre. Vainement dénonçait-on au ministère ce qu'il y avait de -peu constitutionnel à provoquer une protestation contre une décision -législative, vainement l'avertissait-on que «cette souscription -tuerait la Chambre si elle réussissait», vainement lui montrait-on, -dans le comité de souscription, «un noyau de pensées et de sentiments -bonapartistes», dangereux dès maintenant, plus dangereux encore au -jour des funérailles[239], M. Thiers ne voulait même pas ou ne pouvait -empêcher les journaux qui semblaient entièrement à sa dévotion, de -prendre part à cette campagne. Plus que jamais il était débordé; aussi -le _Journal des Débats_ répondait-il à un sentiment devenu assez -général, quand il adressait au président du conseil cette sévère -remontrance: «Ce n'est pas tout de concevoir une grande pensée, mais -dont l'exécution a incontestablement ses embarras et ses dangers. On -ne jette pas, dans un pays, une idée comme celle de ramener les -cendres de Napoléon, pour l'abandonner à tous les caprices des -partis... Le gouvernement devait avoir tout calculé, prévu... Mais, au -lieu de faire la loi aux partis et de leur imposer l'exécution de son -plan, il va à la dérive, laissant modifier son projet par une -commission, puis modifier le projet de la commission par la Chambre, -et finissant par livrer la question à qui? aux partis eux-mêmes qu'on -érige en tribunal d'appel contre un vote législatif[240].» - -[Note 238: Articles du 27 et du 28 mai 1840.] - -[Note 239: _Journal des Débats_, 29 mai 1840.] - -[Note 240: Article du 31 mai 1840.] - -Cependant il fut bientôt visible que cette souscription, commencée à -si grand fracas et jugée un moment si menaçante, n'aurait qu'un -résultat misérable. Au bout de quelques jours, on n'en était qu'à -vingt-cinq mille francs, et rien n'indiquait qu'en persévérant, on -réussirait mieux. En outre, parmi les députés de la gauche, les -divergences qui s'étaient déjà produites lors du vote, devenaient -chaque jour plus profondes et plus aigres. Certains d'entre eux, de -moins en moins disposés à se laisser compromettre dans ce réveil -bonapartiste, menaçaient d'une protestation publique. Fort embarrassé -et inquiet, mais ne voulant pas prendre sur lui l'impopularité -d'arrêter cette souscription, M. Thiers obtint de M. Odilon Barrot, -toujours dévoué, qu'il écrivît une lettre pour la déconseiller. Les -journaux saisirent l'occasion offerte de sortir de l'impasse où ils -s'étaient fourvoyés, et annoncèrent, le 1er juin, l'abandon de la -souscription. Leur ressentiment contre ceux qui ne les avaient pas -suivis fut d'autant plus vif que leur insuccès avait été plus -mortifiant[241]. Toutefois, après quelques jours d'amères -récriminations, le silence finit par se faire, et, au moins dans la -presse et à la tribune, on ne parla plus de Napoléon. - -[Note 241: Le _Courrier français_ disait, par exemple, le 4 juin 1840: -«Il se passera bien du temps et il faudra bien des actes, avant que -nous puissions reprendre confiance dans la fermeté du ministère, dans -notre propre parti.»] - -Le résultat le plus clair de la campagne, si brillamment mise en train -par M. Thiers, était donc, au bout de quelques semaines, d'avoir agité -les esprits, réveillé des idées dangereuses pour la monarchie et la -liberté, alarmé les conservateurs, jeté la division et le désarroi -dans la gauche, et exposé le cabinet à son premier échec -parlementaire. C'était tout le contraire de ce que le président du -conseil avait espéré de sa diversion. Loin d'avoir supprimé ou rejeté -au second plan ses embarras, il se trouvait les avoir aggravés. Son -renom d'habileté en était ébranlé, et, parmi ceux-là mêmes qui -attendaient le plus de lui, quelques-uns en venaient à se demander -s'il n'était pas un étourdi téméraire. Avait-il produit meilleur effet -hors frontières? Moins exclusivement préoccupé de la popularité qu'il -cherchait à obtenir ainsi en France, plus attentif à suivre, en -Europe, l'effort de ceux qui travaillaient à éveiller contre nous les -susceptibilités et les défiances des puissances, il se fût aperçu que -les démarches et les paroles par lesquelles il croyait seulement -donner une satisfaction platonique à l'amour-propre national, -retentissaient comme une menace aux oreilles d'étrangers déjà -prévenus, et compliquaient singulièrement les difficultés de la crise -où les événements d'Orient avaient jeté notre diplomatie. Ces -chancelleries du continent, qui s'étaient déjà figuré, l'année -précédente, que le maréchal Soult voulait «guerroyer» et «chercher les -traces de Napoléon», trouvaient naturellement à s'effaroucher plus -encore de l'attitude prise par son successeur[242]. Le vieux roi de -Prusse, malgré sa modération et sa sympathie pour la royauté de -Juillet, disait au général de Ségur: «Ah! la France! Dieu veuille -qu'elle soit sage! Et cette translation des cendres de Napoléon, -est-ce que vous n'êtes pas inquiet de l'effet qu'elle va produire? -Pour moi, je vous avoue que j'en suis effrayé.» Ces alarmes et ces -méfiances des puissances se manifestaient parfois trop ouvertement -pour que M. Thiers pût les ignorer; mais il affectait d'en être plus -fier qu'embarrassé. Ses journaux y montraient un hommage rendu à «son -ardent amour de la dignité nationale», à sa volonté de donner «à la -révolution de Juillet une noble et forte attitude au dehors». - -[Note 242: M. Thiers d'ailleurs était, depuis la coalition, suspect à -l'Europe. Dès le 14 mai 1839, M. de Barante écrivait à M. Bresson: «M. -Thiers est devenu un véritable épouvantail; on se trouble au nom de -celui que la renommée présente comme livré à une imagination -turbulente.» (_Documents inédits._)] - -Cependant, les négociations continuaient avec l'Angleterre, pour -régler les mesures d'exécution. Quand tout fut convenu, et que, le 7 -juillet, la frégate la _Belle Poule_ mit à la voile pour -Sainte-Hélène, sous les ordres du prince de Joinville, l'attention -publique était ailleurs. Seuls quelques esprits prévoyants pensaient -encore avec inquiétude à la grande émotion du retour. «De loin, -écrivait alors Henri Heine, s'avance vers nous, à pas mesurés et de -plus en plus menaçants, le corps du géant de Sainte-Hélène.» Mais bien -des événements se passeront avant que ce revenant ne débarque, et, -quand il arrivera, le ministère du 1er mars ne sera plus là pour le -recevoir. - - -VIII - -Toujours en quête de diversions aux difficultés de sa situation -parlementaire, M. Thiers en trouvait parfois de moins bruyantes et de -plus utiles que l'évocation des souvenirs napoléoniens: telles -étaient les nombreuses lois d'affaires vers lesquelles il tâchait -d'attirer l'activité du parlement et l'attention du public. C'est le -mérite, parfois un peu oublié, des Chambres de la monarchie de -Juillet, qu'au moment où on les croit absorbées, entravées, -stérilisées par les dissensions et les intrigues politiques, l'oeuvre -législative se poursuive, souvent un peu dans l'ombre et sans grand -bruit, mais généralement intelligente et féconde. Rarement les lois -ont été plus sagement faites et plus soigneusement rédigées; la -meilleure preuve n'en est-elle pas dans ce fait que beaucoup des -dispositions organiques qui nous régissent encore, datent de cette -époque? Sans doute il ne saurait entrer dans le plan d'une histoire -politique d'analyser ces lois, de raconter en détail les débats d'où -elles sont sorties: ces renseignements se trouvent dans les traités -spéciaux de jurisprudence ou d'administration; mais ce qui nous -appartient, c'est de mentionner l'importance des résultats obtenus, et -de rappeler qu'on ne saurait, en les négligeant, juger équitablement -le régime et les hommes. - -Pour ne parler que de la session qui nous occupe en ce moment, celle -de 1840, le ministère du 1er mars, réussit en quelques mois à mener à -bonne fin et à faire voter par les deux Chambres plusieurs lois, dont -quelques-unes importaient grandement à la prospérité matérielle du -pays: prorogation jusqu'en 1867 du privilége de la Banque de France -qui était près d'expirer; abolition du monopole pour la fabrication du -sel; impulsion donnée à la construction, déjà trop retardée, des -chemins de fer, et subventions accordées, sous différentes formes, aux -compagnies concessionnaires hors d'état de remplir leurs obligations; -création ou achèvement de divers canaux et amélioration de la -navigation de plusieurs rivières; établissement d'un service de -bateaux à vapeur entre nos grands ports et l'Amérique. Les deux -Chambres eurent aussi une discussion importante sur cette question de -la conversion des rentes qui, depuis le jour où elle s'était trouvée -si malheureusement mêlée à la chute du ministère du 11 octobre, avait -été plusieurs fois soulevée, sans pouvoir jamais aboutir. En 1840, -comme en 1836 et 1838, la conversion trouva bon accueil au -Palais-Bourbon, et échoua au Luxembourg; les pairs, en la repoussant, -se conformaient à la pensée connue du Roi et peut-être subissaient son -influence. Louis-Philippe était fort animé sur ce sujet; il redoutait -beaucoup pour son gouvernement le mécontentement possible des -rentiers, et ne se rendait pas suffisamment compte de l'avantage -qu'une telle mesure pouvait avoir pour les finances de l'État. Que ce -fût par ménagement pour la couronne ou par l'effet de ses propres -hésitations, le cabinet soutint mollement la mesure, surtout devant la -Chambre des pairs. Indiquons encore, parmi les problèmes toujours -débattus et jamais résolus d'une façon définitive, l'inextricable -question des sucres qui occupa, sans résultat satisfaisant, plusieurs -séances des deux assemblées. Enfin signalons, dans la Chambre des -pairs, la discussion, très-approfondie et très-honorable pour les -législateurs de ce temps, de deux lois qui ne devaient être soumises à -l'autre Chambre que dans la session suivante: c'était la loi sur -l'expropriation pour cause d'utilité publique et celle sur le travail -des enfants dans les manufactures, destinées l'une et l'autre à -résoudre des problèmes nés récemment de la transformation économique, -et à opérer, en des matières particulièrement graves, la conciliation -toujours fort délicate des droits et des devoirs de l'État avec ceux -de la propriété et de la famille. - -L'initiative de plusieurs de ces lois avait été prise par le ministère -du 12 mai; mais c'était le cabinet du 1er mars qui en avait pressé -l'examen, soutenu et dirigé la discussion. Chacun de ses membres -prenait sa part de cette oeuvre. Entre tous, le ministre des travaux -publics, le comte Jaubert, profitait de l'excellent état des finances -pour beaucoup entreprendre; on eût presque dit que l'ancien -doctrinaire cherchait, par cette activité un peu fiévreuse, à étourdir -les scrupules que devait parfois éveiller chez lui la politique du -président du conseil.[243] Ce n'est pas cependant que M. Thiers fût -disposé à laisser toute la charge et tout l'honneur aux ministres -spéciaux. Il mettait, au contraire, comme il avait déjà fait en 1836, -son amour-propre à se substituer à eux, à intervenir de sa personne -sur les sujets les plus divers et souvent les plus techniques. Ouvrez -la collection des discours qu'il a prononcés à cette époque: vous en -trouverez, à quelques jours de distance, sur la conversion de la -rente, sur la question des sucres, sur le privilége de la Banque, sur -la colonisation, sur la garantie d'intérêts à accorder au chemin de -fer d'Orléans, sur la navigation intérieure, sur les paquebots -transatlantiques. Cette prodigieuse facilité à parler de tout si -hardiment et si agréablement, cette universelle compétence ne -contribuaient pas peu au prestige du premier ministre[244]; si elle -n'en imposait pas toujours également au petit nombre des gens qui -connaissaient à fond la question particulière, elle éblouissait les -ignorants et les superficiels qui forment la masse des assemblées. -Souvent, du reste, dans ces débats, M. Thiers servait utilement la -cause du bon sens et de la tradition contre les utopies envieuses et -ruineuses de la gauche: témoin le très-remarquable discours par lequel -il justifia la prorogation du privilége de la Banque contre les -détracteurs jaloux de la prétendue «aristocratie financière»; en cette -circonstance, son succès fut si complet qu'au moment du vote, il n'y -eut pas plus de 58 boules noires dans l'urne. M. Thiers attirait ainsi -tous les regards. Des membres du cabinet, on ne voyait guère que lui, -on n'entendait que lui. Les autres ministres en étaient mortifiés et -se plaignaient parfois tout bas de leur chef, mais sans rien faire -pour reprendre leur rang. M. de Rémusat lui-même, que sa brillante -intelligence eût pu faire prétendre à un rôle considérable et sur -lequel les conservateurs avaient compté pour faire contre-poids aux -tendances du président du conseil vers la gauche, s'était laissé, dès -le premier jour, absorber, dominer, annuler. Il s'en apercevait, en -plaisantait le premier et croyait ainsi sauver sa dignité. M. Thiers -avait pris, du reste, l'habitude de ne pas se gêner avec ses -collègues, rudoyant ceux qui témoignaient quelque velléité -d'indépendance et ne s'inquiétant pas de ménager leur amour-propre. -C'est ainsi qu'un jour, à dîner chez M. de Rémusat et en présence de -M. Cousin, il fit, contre les politiques philosophes, une sortie assez -semblable au morceau de Napoléon contre les idéologues, et chanta, -avec un égoïsme naïf, une sorte d'hymne sur le plaisir de présider un -ministère dont il était le maître et avec lequel il n'avait pas à -compter[245]. - -[Note 243: Cf, sur la situation budgétaire, ce que j'ai dit au tome -III, p. 247 à 250.] - -[Note 244: Henri Heine écrivait le 20 mai 1840: «M. Thiers a gagné de -nouveaux lauriers par la clarté convaincante avec laquelle il a -traité, dans la Chambre, les sujets les plus arides et les plus -embrouillés... Cet homme connaît tout; nous devons regretter qu'il -n'ait pas étudié la philosophie allemande: il saurait l'expliquer -également.» (_Lutèce_, p. 60.)] - -[Note 245: _Documents inédits._] - -En même temps qu'il cherchait à se poser en homme d'affaires, ayant la -sollicitude et l'intelligence des intérêts matériels, M. Thiers se -plaisait à faire vibrer, de temps à autre, des cordes plus hautes et -plus généreuses. À ce titre, on ne peut passer sous silence le -discours qu'il prononça sur les crédits demandés pour l'Algérie. -Lorsque le moment sera venu de reprendre le récit des guerres -africaines, nous aurons occasion de dire l'origine et les conséquences -de ce débat; quant à présent, il importe seulement de mettre en -lumière la netteté et la fierté patriotique avec lesquelles le -ministre proclama la nécessité, pour le gouvernement français, de «se -maintenir» et de «se maintenir grandement en Afrique», rejeta, comme -un «système absurde», «l'occupation restreinte» et déclara bien haut -qu'il fallait «faire une guerre heureuse à Abd-el-Kader». Aucun -ministre n'avait encore parlé sur ce ton de l'oeuvre de la France au -delà de la Méditerranée. Le président du conseil termina ces -déclarations par quelques phrases d'une portée plus générale, bien -faites pour caresser la fibre nationale, mais aussi pour donner, au -dehors, à notre politique une sorte de physionomie belliqueuse. -«N'est-ce pas, disait-il, une chose utile pour une nation que de se -battre quelque part?... Voyez l'Angleterre et la Russie, ces deux -grandes puissances; elles vont à Khiva, elles vont en Chine, elles se -font des armées, elles donnent des preuves de force et d'existence! -Et la France, cette puissance qui a tant besoin de son épée, cette -puissance si remuante et si belliqueuse, la France ne ferait rien!... -Messieurs, voilà vingt-cinq ans que l'Europe est en paix. C'est la -trêve la plus longue que l'on ait vue. Après vingt-cinq ans de paix, -le sang bouillonne dans les veines. Eh bien! les grandes nations ne se -ruent plus les unes sur les autres; mais elles se portent chez les -peuples barbares. Les Russes vont à Khiva, les Anglais en Chine, nous -allons en Algérie. Je suis charmé que la France aussi fasse parler -d'elle, se fasse une bonne renommée, se fasse des soldats!» Ces idées, -d'ailleurs, n'étaient pas nouvelles chez M. Thiers; il les avait déjà -exprimées, quelques semaines auparavant, dans le salon du duc de -Broglie, où il s'était rencontré avec certains adversaires de -l'Algérie, entre autres M. Duvergier de Hauranne et M. d'Haubersaert. -Ceux-ci avaient objecté la quantité de millions et d'hommes absorbés -dans cette entreprise: «Eh bien! s'était écrié M. Thiers, vous êtes -bien heureux, dans notre pauvre temps où chacun ne pense qu'à son -pot-au-feu, où l'on jette les hauts cris quand il s'agit d'emporter -une mauvaise bicoque comme Anvers, où on lésine sur le budget, où on -fait des économies de bouts de chandelles, vous êtes bien heureux -d'avoir encore quelque chose qui maintienne le moral de votre armée et -qui vous arrache quelques écus! Vous êtes bien heureux d'avoir quelque -chose qui touche, qui remue, qui ébranle! Est-ce nos mauvaises -discussions, est-ce notre gouvernement représentatif, dans le pauvre -état où il est, qui relèvera les âmes des petites passions qui les -possèdent, de ce scepticisme qui les ronge? Non, ce que nous faisons à -Paris, ce que nous crions dans nos Chambres, ne fait rien au pays; -mais, quand le pays apprend qu'on s'est battu à Mazagran et qu'on a -vaincu à Meserghin, les enfants s'émeuvent et les femmes pleurent. -Est-ce trop de soixante millions pour maintenir ce qui reste de -sentiments moraux et de passions désintéressées, pour empêcher la -France de s'accroupir sur sa chaufferette? Est-ce que vous craignez de -manquer jamais de banquiers? Est-ce que vous avez peur de voir F... -prodigue, L... désintéressé? Sans Alger, savez-vous quelle pensée -impertinente l'Europe pourrait concevoir sur de pauvres petits soldats -comme les nôtres? car nous ne sommes pas beaux hommes en France, -dit-il en se regardant. Mais quand ces pauvres petits soldats arrivent -en Afrique, on leur dit: Vous êtes les successeurs de l'armée de -Napoléon, et ils vont se battre tant qu'ils peuvent.--Est-ce assez de -coups de fusil comme cela?--Non, il en faut davantage pour être les -soldats de Napoléon.--Eh bien! en voilà encore et toujours. Ils -meurent, ils se consument de maladie. Eh bien! tant mieux, ceux qui -reviennent en sont plus forts et plus aguerris. Savez-vous ce qu'il y -a d'horreurs, de souffrances, de maladies, sous ces beaux noms de -Napoléon et de César? Savez-vous ce qu'il y a d'enfants massacrés, de -femmes violées, sous les souvenirs poétiques de Rivoli et de -Castiglione? Et puis, quand tout cela s'éloigne, ça fait de la -grandeur et de la gloire[246].» La voix de M. Thiers s'était -graduellement animée: il marchait de long en large devant la cheminée -et semblait presque hors de lui-même. «C'est singulier, dit en sortant -un des auditeurs, je ne suis pas de son avis, mais ce petit homme me -rappelle pourtant la manière, et le geste, et la vivacité de paroles -de l'Empereur, les jours où il n'était pas très-raisonnable[247].» - -[Note 246: _Documents inédits._] - -[Note 247: _Lettres de M. Doudan_, t. I, p. 308.] - - -IX - -Si désireux qu'il fût d'éluder les questions politiques, M. Thiers n'y -pouvait parvenir toujours. Le 16 mai, la Chambre avait à statuer sur -diverses pétitions relatives à la réforme électorale. La commission -concluait à l'ordre du jour pour celles qui demandaient le suffrage -universel ou l'extension du droit de vote à tous les gardes nationaux; -elle proposait de renvoyer au ministre celles qui réclamaient des -modifications moins radicales, telles qu'une légère augmentation du -nombre des électeurs, le suffrage à deux degrés ou le vote au -chef-lieu du département. M. Arago, au nom du parti radical, soutint -les pétitions dans un discours qui fit alors un certain bruit. -François Arago a été l'une des plus fameuses victimes de la maladie -étrange qui a sévi sur plusieurs savants de notre siècle; nous voulons -parler de cette sorte de perversion du goût qui leur fait trouver plus -d'attraits à jouer un second rôle dans la politique qu'à occuper le -premier rang dans la science, et qui les conduit à préférer la plus -vulgaire des popularités ou le plus banal des honneurs, à la vraie -gloire, la seule enviable et durable[248]. Ses débuts comme astronome -avaient été singulièrement heureux et brillants. Déjà célèbre et -membre de l'Institut à vingt-trois ans, il avait encore accru, depuis -lors, par d'importantes découvertes, son renom dans le monde de la -science. Mais les suffrages de cette élite, suffrages lents, froids, -presque silencieux, ne contentaient pas une nature méridionale, avide -de mouvement, de bruit, de mise en scène, impatiente de se sentir en -communication directe avec le public, d'agir sur lui et de s'enivrer -de ses louanges. Ne nous a-t-il pas lui-même laissé entrevoir ce côté -de son âme, quand, dans sa notice sur Thomas Young, il a plaint le pur -savant d'être privé des applaudissements populaires et de ne trouver, -dans toute l'Europe, que huit ou dix personnes en état de l'apprécier? -Aussi, pour son compte, ne resta-t-il pas isolé sur les cimes désertes -et lointaines où se font les grandes découvertes. On le vit bientôt -descendre en des régions plus voisines de la foule, et chercher, dans -l'exposition et la vulgarisation éloquente de la science, une renommée -moins haute, mais plus étendue. Cela même ne lui suffit pas longtemps, -et 1830 lui ayant offert l'occasion de se jeter dans la politique, il -se fit élire député par ses compatriotes des Pyrénées-Orientales: il -avait alors quarante-quatre ans. La direction de ses idées et surtout -la fougue de son tempérament le portaient aux opinions avancées. Au -début cependant, loin de prendre, à l'égard de la monarchie nouvelle, -l'attitude d'un ennemi irréconciliable, il eut des rapports assez -intimes avec la famille royale, et donna même quelques leçons -d'astronomie et de mathématiques au duc d'Orléans. Mais, au bout de -peu de temps, ayant cru avoir à se plaindre du «Château», il rompit -ces relations, ne garda plus aucun ménagement dans son opposition et -se posa ouvertement en républicain[249]. Avec sa haute stature, sa -chevelure encore noire et flottante, son large front, ses yeux -ardents, ombragés de puissants sourcils, M. Arago faisait figure à la -tribune. Sa parole ne manquait ni de force, ni de chaleur, ni -d'originalité; c'étaient la mesure et le jugement qui faisaient -défaut. On l'écoutait avec déférence dans les questions techniques où -il apportait son autorité de savant; quand le tribun était seul en -scène, il provoquait parfois des murmures d'impatience: de là, pour -cet amour-propre hautain, des froissements qui augmentaient encore son -animosité contre les hommes et les institutions. Les radicaux, trop -heureux de se parer d'une si grande renommée, s'empressaient à le -consoler par leurs applaudissements, et, chaque jour, s'emparaient -plus complétement de sa vie et de son nom. Ainsi devait-il être -conduit à figurer, vieux, malade, quelque peu dégoûté et effrayé de -son entourage, dans le gouvernement provisoire de 1848, et, après sa -mort, survenue en 1853, il s'est trouvé, par une sorte de châtiment -posthume, que la notoriété très-discutée de l'homme de parti avait -rejeté presque dans l'ombre le légitime renom du savant. - -[Note 248: Naguère, en pleine Académie française, M. Pasteur se -plaignait éloquemment du tort que faisait ainsi la politique à la -science. «Pourquoi, s'écriait l'illustre savant, faut-il que cette -accapareuse prenne trop souvent les meilleurs, les plus forts d'entre -nous?» Et il ajoutait: «Ce que la politique a coûté aux lettres, la -littérature le calcule souvent avec effroi. Mais la science elle-même -peut faire le triste dénombrement de ses pertes. De part et d'autre, -combien de forces, déviées de leurs cours, vont s'abîmer inutilement -dans des questions trop souvent aussi mouvantes et aussi stériles -qu'un monceau de sable!»] - -[Note 249: Ce trait de la vie d'Arago, passé sous silence par ses -biographes démocrates, est rapporté par M. Odilon Barrot, dans ses -_Mémoires_, t. II, p. 32.] - -Le discours du 16 mai 1840 fut un des gages les plus éclatants donnés -par M. Arago aux opinions avancées. Non content de s'y poser en -précurseur du suffrage universel, il tendit la main aux socialistes, -et présenta la réforme électorale comme le préliminaire d'une réforme -sociale dont il affirmait l'urgence. Puis, faisant une sombre peinture -des souffrances de «la population manufacturière», il proclama -solennellement la nécessité d'y remédier par une «nouvelle -organisation du travail». C'était la formule même dont se servaient -alors les écoles socialistes; non que l'orateur adhérât au système de -l'une de ces écoles, ou fût en état d'en proposer un à soi: il se -bornait à déclarer que le régime actuel était caduc et devait être -radicalement transformé. «À l'époque de Turgot, disait-il, le principe -du laisser-faire et du laisser-passer était un progrès. Ce principe a -fait son temps; il est vicieux, en présence des machines puissantes -que l'intelligence de l'homme a créées. Si vous ne modifiez pas ce -principe, il arrivera, dans notre pays, de grands malheurs, de grandes -misères.» Cette déclaration marque une date non-seulement dans la vie -politique de M. Arago, mais aussi dans l'histoire du parti radical. -Réduit à une infime minorité dans le parlement, abandonné par la -gauche dynastique, qui était devenue momentanément ministérielle, ce -parti sentait plus que jamais le besoin de chercher sa force hors du -pays légal. D'émeute, de conspiration politique, il ne pouvait plus -être question; on avait perdu les illusions de 1832 ou de 1834, et le -misérable avortement de l'attentat du 12 mai 1839 était fait pour -décourager les plus téméraires. Mais, à défaut d'un coup de force, les -meneurs du radicalisme crurent avoir moyen d'arriver au même but par -une agitation à longue échéance. De là l'importance qu'ils -commencèrent à donner à la réforme électorale, leur propagande en -faveur de l'universalité ou tout au moins de la large extension du -suffrage, et leur appel fait aux masses privées du droit de vote. -Seulement, ils s'aperçurent tout de suite que le peuple,--même celui -des villes,--ne s'intéresserait guère à une revendication purement -politique, et que le moindre grain de mil, autrement dit le moindre -espoir d'une amélioration dans son sort matériel, ferait bien mieux -son affaire. Si l'on voulait avoir chance de le remuer, on devait donc -lui offrir, non plus un simple changement de gouvernement, mais aussi -une transformation de l'organisation sociale: ce n'était pas assez -pour les radicaux d'être devenus démocrates, il leur fallait paraître -plus ou moins socialistes. Le discours de M. Arago montra qu'ils ne -reculaient pas devant cette évolution. - -M. Thiers, alors dans tout l'orgueil du succès qu'avait obtenu, au -premier moment, l'annonce du «retour des cendres[250]», crut pouvoir -le prendre de haut avec les pétitionnaires et leur avocat. «On vous a -parlé, dit-il, de souveraineté nationale, entendue comme souveraineté -du nombre. C'est le principe le plus dangereux et le plus funeste -qu'on puisse alléguer en présence d'une société. En langage -constitutionnel, quand vous dites souveraineté nationale, vous dites -la souveraineté du Roi, des deux Chambres, exprimant la souveraineté -de la nation par des votes réguliers, par l'exercice de leurs droits -constitutionnels. De souveraineté nationale, je n'en connais pas -d'autre. Quiconque, à la porte de cette assemblée, dit: J'ai un droit, -ment; il n'y a de droits que ceux que la loi a reconnus.» Le président -du conseil ne repoussait pas seulement les pétitions radicales tendant -au suffrage universel; il repoussait aussi les pétitions plus modérées -que la commission avait proposé de renvoyer au ministère. Jugeant -superflu de les discuter en détail, il déclara qu'il «n'était pas -partisan de la réforme électorale» et rappela qu'il l'avait exclue du -programme ministériel. Sur «l'organisation du travail», M. Thiers se -contenta aussi de quelques mots de réponse. «Je tiens pour dangereux, -pour très-dangereux, dit-il, les hommes qui persuaderaient à ce peuple -que ce n'est pas en travaillant, mais que c'est en se donnant -certaines institutions qu'ils seront meilleurs, qu'ils seront plus -heureux. Il n'y a rien de plus dangereux. Dites au peuple qu'en -changeant les institutions politiques, il aura le bien-être, vous le -rendrez anarchiste et pas autre chose.» M. Garnier-Pagès, qui répondit -longuement et âprement au ministre, était de l'extrême gauche comme M. -Arago; il n'apportait donc rien de nouveau dans le débat. Mais quelle -serait l'attitude de la gauche dynastique? Elle aussi avait fait, -depuis une année, grand bruit de la réforme électorale[251]. -N'était-il pas à prévoir qu'elle appuierait les conclusions de la -commission, ou qu'au moins elle ne laisserait pas passer, sans une -réserve, sans une explication, la fin de non-recevoir opposée par M. -Thiers? Elle se tut cependant. Les provocations ironiques du général -Bugeaud, déclarant «qu'il ne voyait plus que des ombres à l'ancienne -gauche», ne parvinrent même pas à la faire sortir de ce silence à la -fois docile et embarrassé. L'ordre du jour, demandé par le ministre, -fut voté sans difficulté sur toutes les pétitions. Le lendemain, le -_Journal des Débats_ félicitait M. Thiers de «n'avoir pas craint de -mécontenter ses amis de la gauche»; il constatait, du reste, que -celle-ci s'était montrée «fort tiède pour les pétitions». «M. Odilon -Barrot, ajoutait-il, s'est à peine soulevé de son banc en leur faveur; -il n'a pas parlé.» - -[Note 250: Cette discussion sur la réforme électorale avait lieu le 16 -mai, et c'était le 12 que M. de Rémusat avait annoncé à la Chambre le -«retour des cendres».] - -[Note 251: Cf. plus haut, p. 84 et p. 87.] - -La brève déclaration du président du conseil pouvait suffire pour -décider le vote de la Chambre, non pour arrêter l'agitation du dehors, -que les radicaux avaient surtout en vue. Leurs journaux s'appliquèrent -à louer bruyamment M. Arago «de s'être fait le mandataire des classes -torturées par la misère et par la faim, d'avoir appelé de tous ses -voeux l'organisation du travail et de l'industrie, et de ne voir, dans -la réforme politique, qu'un moyen d'obtenir les réformes sociales -réclamées par l'esprit du siècle[252]». Il se trouvait précisément -que, depuis quelque temps, certaines régions populaires étaient dans -un singulier état de fermentation. Quiconque se fût alors distrait un -moment du bruit un peu factice des luttes parlementaires, pour porter -son attention au delà et au-dessous, eût entendu sortir du monde -ouvrier certaines rumeurs confuses et menaçantes. Au mois d'avril, -Henri Heine avait eu l'idée de parcourir les ateliers du faubourg -Saint-Marceau; bien que son esprit, à la fois sceptique et audacieux, -ne s'effarouchât ni ne s'inquiétât aisément, il était revenu épouvanté -de ce qu'il avait vu. «J'y trouvai, écrivit-il, plusieurs nouvelles -éditions des discours de Robespierre et des pamphlets de Marat, dans -les livraisons à deux sous, l'_Histoire de la Révolution_, par Cabet, -_la Doctrine et la conjuration de Babeuf_, par Buonarotti, etc..., -écrits qui avaient comme une odeur de sang; et j'entendis chanter des -chansons qui semblaient avoir été composées dans l'enfer et dont les -refrains témoignaient d'une fureur, d'une exaspération qui faisaient -frémir. Non, dans notre sphère délicate, on ne peut se faire aucune -idée du ton démoniaque qui domine dans ces couplets horribles; il faut -les avoir entendus de ses propres oreilles, surtout dans ces immenses -usines où l'on travaille les métaux, et où, pendant leurs chants, ces -figures d'hommes demi-nus et sombres battent la mesure, avec leurs -grands marteaux de fer, sur l'enclume cyclopéenne. Un tel -accompagnement est du plus grand effet, de même que l'illumination de -ces étranges salles de concert, quand les étincelles en furie -jaillissent de la fournaise. Rien que passion et flamme, flamme et -passion[253].» On comprend l'effet que devait produire sur des esprits -ainsi excités la parole d'un député considérable, d'un bourgeois -illustre tel que M. Arago, condamnant, en pleine Chambre, -l'organisation actuelle du travail. Le 24 mai, un millier d'ouvriers -se rendirent à l'Observatoire pour remercier l'astronome démocrate -d'avoir «parlé, avec noblesse, courage et vérité, des souffrances du -peuple et de ses vertus».--«Nos voeux, dirent-ils, sont grands, mais -ils sont justes, car ils se fondent sur le droit qu'a tout membre de -la société de vivre en travaillant et d'obtenir, dans la répartition -des fruits du travail, une part proportionnée à ses besoins..... -Qu'ils le sachent bien, nos prétendus hommes d'État,--eux à qui il -n'appartient pas, suivant leur aveu, de donner du travail aux -ouvriers[254],--qu'ils le sachent bien, le peuple a vu, dans un tel -déni de justice, la preuve de leur impuissance radicale en face d'un -mal trop grand, d'une situation trop effrayante. Ceux qui, s'élevant -au-dessus des querelles frivoles qui absorbent aujourd'hui toute -l'attention des hommes politiques, auront, comme vous, le courage -d'aborder les questions sociales qui nous touchent, ceux-là peuvent -compter sur notre reconnaissance et notre appui.» M. Arago remercia -les ouvriers avec effusion, leur recommanda la modération et promit de -«ne jamais déserter la sainte mission qu'il s'était donnée, celle de -défendre, avec ardeur et persévérance, les intérêts des classes -ouvrières». - -[Note 252: _Journal du Peuple_ du 31 mai 1840.] - -[Note 253: Lettre du 30 avril 1840 (_Lutèce_, p. 29).] - -[Note 254: Les ouvriers faisaient ici allusion à une expression -malheureuse échappée, quelques jours auparavant, à M. Sauzet, -président de la Chambre. Celui-ci, voulant rappeler à la question un -orateur qui, à propos d'une loi sur les sucres, déclamait sur les -ouvriers sans ouvrage, avait dit: «Nous sommes chargés de faire des -lois, et non pas de donner de l'ouvrage aux ouvriers.» Cette phrase -avait été aussitôt relevée et amèrement commentée par tous les -journaux d'extrême gauche.] - -En même temps, pour prolonger dans le pays le bruit ainsi commencé -autour de la réforme électorale et de la réforme sociale, les radicaux -décidèrent d'entreprendre une campagne de banquets démocratiques. Le -premier eut lieu à Paris, le 2 juin; plusieurs suivirent, soit dans la -même ville, soit dans les départements, avec accompagnement de -discours révolutionnaires. L'un de ces banquets, celui du huitième -arrondissement, avait été fixé au 14 juillet, fête de l'anniversaire -de la prise de la Bastille, et plus de trois mille convives s'y -étaient inscrits, la plupart gardes nationaux du quartier. Préoccupée -de ce nombre et de cette date, l'autorité fit défense au propriétaire -du local choisi de recevoir plus de mille personnes. Aux réclamations -qui lui furent adressées, le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat, -répondit qu'il avait le pouvoir d'accorder ou de refuser -l'autorisation, suivant les circonstances. Le cabinet de M. Thiers -invoquait donc alors et exerçait sans scrupule le droit dont -l'opposition devait, en février 1848, tant reprocher à M. Guizot de -faire usage. Le banquet fut ajourné. Il eut lieu, le 31 août suivant, -dans la plaine de Châtillon, et plusieurs milliers de démocrates y -prirent part. - -Ces manifestations étaient principalement politiques: dans les toasts -portés, on retrouvait tous les cris de guerre du parti radical, et -d'abord ceux par lesquels il réclamait une large extension du -suffrage. Cependant une place y était toujours faite au socialisme. La -thèse habituelle des orateurs, dont les paroles étaient soumises -préalablement à l'approbation des comités, consistait à présenter la -réforme sociale comme étroitement liée à la réforme électorale, -celle-ci étant le moyen, celle-là le but. Au banquet du douzième -arrondissement, en présence de M. Arago et de M. Laffitte, et en -quelque sorte sous leur patronage, M. Goudchaux, banquier et futur -ministre des finances en 1848, proclama, dans une langue qui ne valait -guère mieux que les idées exprimées, «la nécessité de régénérer le -travail, soumis aujourd'hui à l'exploitation de l'homme par l'homme, -exploitation qui crée des positions dissemblables à des hommes ayant -les mêmes droits et qui, par cette exploitation, sont réellement -classés en deux catégories, seigneurs et serfs»; comme moyen pratique, -il paraissait ne proposer, pour le moment, qu'un développement des -sociétés coopératives, mais les mots dont il se servait, les colères -et les espérances que ces mots devaient éveiller, portaient beaucoup -plus loin. Après M. Goudchaux, M. Arago vint réclamer l'honneur -d'avoir le premier, à la tribune, «distinctement articulé ces paroles -pleines d'avenir: _Il faut organiser le travail_». Dans le banquet du -onzième arrondissement, un orateur déclara que «celui qui ne -travaillait pas, dérobait au travailleur son existence et devait être, -tôt ou tard, dépouillé de ses honteux priviléges par celui dont il -dévorait la substance»; et il terminait en buvant «à la réalisation -des grandes idées égalitaires». - -Ce fut bien pis encore dans le banquet qui eut lieu à Belleville, le -1er juillet; il était organisé par les communistes qui, mécontents de -n'avoir pas vu leur toast agréé dans le banquet du douzième -arrondissement, voulaient avoir leur réunion à eux. Devant douze cents -convives, les doctrines les plus détestables et les plus menaçantes -pour la société, la famille, la propriété, furent audacieusement -proclamées. Qu'elles osassent ainsi s'étaler, c'était déjà un signe -des temps; l'accueil fait à cette manifestation par l'organe le plus -considérable du parti républicain eût dû paraître un symptôme plus -instructif et plus inquiétant encore. Au fond, les écrivains du -_National_ désapprouvaient les communistes, les redoutaient et se -sentaient d'ailleurs détestés et jalousés par eux, au moins autant que -les bourgeois conservateurs. Ils n'osèrent pas cependant répudier -nettement le banquet de Belleville. Répondant à la presse -ministérielle qui concluait de cet événement que les radicaux étaient -divisés, le _National_, loin d'accepter cette division et de s'en -faire honneur, se crut obligé de la nier. «Le parti démocratique, -dit-il, est uni pour poursuivre l'émancipation complète du pays... -Nous savons bien que, dans le champ des réformes sociales, tous les -esprits, toutes les imaginations se donnent carrière. Mille systèmes -naissent et meurent chaque jour; chacun bâtit son petit édifice... -Ici, la bonne foi et le désintéressement; là, le charlatanisme et -l'exploitation. Et qu'est-ce donc que cela prouve? C'est que la -société entière est en travail, c'est que, sous vos couches -officielles, où vous donnez l'exemple des intrigues et du désordre, -règne une fermentation universelle qui atteste le besoin qu'a la -société actuelle de sa transformation et de son progrès... -Non-seulement cette agitation n'a rien d'effrayant, mais, sous un -rapport, toutes les tentatives des sectaires ont un côté utile. -Laissons passage à l'extravagance; peut-être porte-t-elle en croupe -quelque idée que la nation voudra recueillir... Si de nobles -sentiments se font jour à travers les utopies, pourquoi tout condamner -et flétrir sans discernement? Si, parmi les esprits qui rêvent, il y a -des coeurs qui palpitent à toutes les émotions de la patrie, si elle -peut trouver là de l'abnégation pour la servir, du courage pour la -défendre, pourquoi les envelopper dans un ostracisme injuste? Le parti -démocratique ne rompt pas son unité pour si peu.» Nul, dès lors, ne -pourra être surpris de voir, au 24 février 1848, le jour où les hommes -du _National_ deviendront par surprise les maîtres de la France, les -socialistes partager avec eux le pouvoir. Pour en revenir à 1840, la -faiblesse des radicaux ne leur valait même pas d'être bien traités par -ceux qu'ils se refusaient à répudier. Peu de temps après le banquet de -Belleville, le 24 juillet, on célébrait, à Saint-Mandé, l'anniversaire -de la mort de Carrel. À la suite d'un discours de M. Bastide, gérant -du _National_, un étudiant prit la parole, au nom des communistes, et -reprocha violemment au journal républicain d'avoir dévié des doctrines -de l'homme qui avait fait sa gloire. Il en résulta une violente -altercation et même une sorte de rixe. Le _National_ donna -naturellement à entendre, le lendemain matin, que cet incident était -l'oeuvre de la police. - - -X - -Il avait dû être déplaisant à la gauche ministérielle de paraître -abandonner, ou tout au moins ajourner, la réforme électorale. Ce ne -fut pas le seul sacrifice de ce genre que lui demanda M. Thiers: -celui-ci, en effet, était tout aussi désireux de se débarrasser de la -réforme parlementaire, autre article du programme de l'ancienne -opposition. On a déjà vu comment il était parvenu à faire élire, pour -examiner la proposition Remilly, une commission en apparence favorable -à la mesure, en réalité chargée de l'ajourner[255]. Cette commission, -nommée le 2 mai, conclut à l'adoption d'un projet de réforme, mais -elle ne déposa son rapport que le 15 juin, alors que la préoccupation -unique des députés était de prendre au plus tôt leurs vacances. À -peine une voix, dans la Chambre, demanda-t-elle, sans insister, que la -discussion du projet fût fixée entre le budget des recettes et celui -des dépenses. La majorité, entrant dans le jeu du ministère, la -renvoya après les deux budgets: c'était, au su de tous, un ajournement -indéfini. Pour le coup, le souhait du comte Jaubert était accompli, et -la proposition était dûment «enterrée». - -[Note 255: Cf. plus haut, p. 146 à 152.] - -Toutefois, pouvait-on compter que la gauche montrerait longtemps -encore une pareille complaisance? Il était visible qu'elle devenait -chaque jour plus gênée et plus maussade. Les radicaux ne se faisaient -pas faute de railler sa duperie et de flétrir sa «trahison». En outre, -les divers incidents, provoqués par la proposition du retour des -cendres de l'Empereur, avaient amené une scission dans son sein. -Plusieurs députés de ce groupe, en révolte contre M. Odilon Barrot, -avaient pris attitude d'opposition ouverte à l'égard du ministère. -C'étaient d'abord ceux qu'on appelait les «saints», en tête desquels -marchaient MM. de Tocqueville, de Beaumont, de Corcelle, et qui se -plaignaient un peu naïvement que la gauche ne se préoccupât pas -davantage d'appliquer ses doctrines. C'étaient ensuite des politiques -moins austères et plus agités, faciles sur les principes et -très-ombrageux dans leurs préventions. L'un de ces derniers, M. -Lherbette, personnage de mince autorité, mais de parole âpre et -d'allure remuante, ne manquait pas une occasion de soulever les débats -les plus désagréables à M. Thiers: un jour, il l'interpellait sur la -fameuse lettre par laquelle M. Jaubert avait invité les amis du -cabinet à «enterrer» la proposition Remilly; un autre jour, il -dénonçait les moyens plus ou moins avouables par lesquels le président -du conseil s'était rendu maître des journaux. «Je le dis hautement, -s'écria-t-il, grâce à l'accaparement de la presse par le ministère, -notre côté, celui de la gauche constitutionnelle, n'a plus d'organes; -il faut que le pays le sache.» Ces attaques embarrassaient les -ministériels de gauche, qui n'osaient riposter à la tribune et qui se -défendaient mollement dans la presse. Le _Siècle_ en était réduit à se -plaindre un peu piteusement du «déchaînement auquel M. Odilon Barrot -était en butte», de «la fureur qui s'était tournée contre lui», et il -ajoutait, quelques jours après, sous forme d'excuse: «Nous n'avons pas -demandé au ministère tout ce qui était dans nos voeux, et il est loin -d'avoir fait tout ce que nous lui avons demandé; mais qui est en -mesure de gouverner à sa place et de donner à l'opinion publique une -satisfaction plus complète[256]?» - -[Note 256: 10 et 19 juin 1840.] - -La gauche trouvait-elle au moins une compensation dans la -distribution des places? C'était, on le sait, ce qui lui tenait le -plus au coeur. M. Thiers en faisait sans doute assez sur ce point pour -fournir occasion aux plaintes des conservateurs. Certaines de ses -nominations témoignaient surtout d'un sans gêne dans le favoritisme, -d'un parti pris de se faire une clientèle personnelle, d'un dédain -pour les usages et la hiérarchie qu'on n'avait peut-être vus encore à -ce degré chez aucun ministre. Mais il était loin de donner ainsi à la -gauche tout ce qu'il lui avait, sinon promis, du moins laissé espérer. -Après tout, il se sentait homme de gouvernement et n'entendait pas -désorganiser l'administration. C'était surtout dans les préfectures -que la gauche attendait un renouvellement presque complet: il y avait -là d'anciennes ou de récentes rancunes électorales, impatientes de -recevoir satisfaction. Le ministre de l'intérieur, M. de Rémusat, -n'était pas encore assez loin du moment où il marchait avec M. Guizot, -pour être bien pressé d'obéir à ces exigences; il s'appliqua, au -contraire, à les éluder. Tout d'abord, sous prétexte d'étudier le -personnel, il retarda pendant plus de trois mois sa décision, et quand -enfin, le 5 juin, le mouvement préfectoral, depuis si longtemps -annoncé, parut au _Moniteur_, la gauche s'aperçut avec désappointement -qu'un seul préfet était destitué, un autre nommé conseiller d'État, et -treize changés de résidence; parmi les sous-préfets on ne comptait que -sept destitutions et vingt mutations. Pour le coup, les journaux ne -purent cacher leur mécontentement. Le _Siècle_, tout en consentant à -«tenir compte des intentions et des difficultés,» déclarait «ne pas -accepter, comme une satisfaction politique, un mouvement dont la -signification était aussi effacée.» Le _Courrier français_ disait: -«Cette mesure assure l'impunité à la plupart des magistrats qui -avaient audacieusement trempé dans les tripotages électoraux du 15 -avril... À force de vouloir contenter tout le monde, on a fini par ne -pouvoir plus satisfaire personne... Les intérêts conservateurs ont -prévalu presque partout... On voit maintenant où en est la réaction -parlementaire du 1er mars. Il y a des choses que le cabinet ne peut -pas faire, et ce sont les choses que nous avions le plus souhaitées.» -Quelques jours après, rappelant toute la liberté d'action que la -gauche avait laissée au ministère, il ajoutait: «Nous avons le droit -de déplorer sa faiblesse... On n'est un grand ministre qu'à la -condition de déclarer, comme Richelieu, en entrant au pouvoir par la -brèche, que la politique du pays est changée[257].» - -[Note 257: _Siècle_ du 6 juin, _Courrier français_ du 6 et du 10 -juin.--La gauche sentit très-vivement ce désappointement. Deux ans -après, M. Léon Faucher, rédacteur du _Courrier français_, s'en -souvenait encore et écrivait, le 8 novembre 1842, à M. Duvergier de -Hauranne: «Nous ne pouvons à aucun prix recommencer l'épreuve du 1er -mars. Rémusat en particulier, par son obstination à conserver les -préfets, nous avait tout à fait sacrifiés. Pour ma part, j'ai failli y -perdre ma position, ma santé... S'immoler à des personnes, c'est être -dupe et faire des ingrats. Encore aujourd'hui, quatre ou cinq journaux -me font l'honneur de m'attaquer personnellement comme si j'étais -ministre, et pourtant je suis peut-être le seul homme de la presse, -avec Chambolle, qui n'ai rien demandé ni rien accepté du 1er mars.» -(Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 396.)] - -Si M. Thiers trompait ainsi les espérances des partisans de M. Odilon -Barrot, réussissait-il par là même à rassurer les amis de M. Guizot et -de M. Molé? Non; ceux-ci étaient toujours en méfiance. Si peu que le -ministère eût fait de mutations administratives, elles étaient -commentées avec humeur et inquiétude par les députés conservateurs, et -d'ailleurs ceux-ci se rendaient compte que, dans chaque département, -toute la faveur et tout le crédit étaient passés à leurs adversaires. -Bien que la législation fût demeurée fermée à tous les articles du -programme de la gauche, on n'en avait pas moins le sentiment que -l'action parlementaire du cabinet tendait à désorganiser l'ancienne -majorité au profit de l'ancienne opposition. La facilité même avec -laquelle cette dernière laissait contredire ses idées, ajourner ses -réformes, paraissait suspecte aux conservateurs. «Elle s'entend avec -le ministère, disaient-ils, pour arriver à la fin de la session sans -nous effaroucher, en gagnant même quelques-uns des nôtres. Puis, les -Chambres dispersées, nous verrons se faire contre nous, d'abord -l'épuration des fonctionnaires, et ensuite la dissolution de la -Chambre. C'est parce qu'on lui a promis ce dénoûment, que la gauche -est si patiente.» La dissolution était ce que l'on redoutait le plus -au centre droit. «Soyez sûr, écrivait M. Duchâtel à M. Guizot, que la -dissolution est au fond de la situation actuelle. On prend des -renseignements de tous les côtés; on s'y prépare le plus -mystérieusement que l'on peut. On envoie aux journaux des départements -des articles que j'ai lus et qui vantent les heureux effets probables -d'une dissolution. Le Roi est décidé à la refuser; mais le -pourra-t-il?» Plus approchait la clôture de la session, plus, en dépit -des dénégations des ministres, ces inquiétudes devenaient vives. Le -bruit courait même qu'on n'attendait que la séparation du parlement -pour faire entrer M. Odilon Barrot dans le cabinet. Ce bruit parvint, -à Londres, aux oreilles de M. Guizot, et celui-ci, malgré son parti -pris de réserve, fit avertir M. de Rémusat par le duc de Broglie que, -dans ce cas, il ne resterait pas ambassadeur. «La dissolution de la -Chambre ou l'admission de la gauche dans le gouvernement, dit-il, ce -sont pour moi les cas de retraite que j'ai prévus et indiqués dès le -premier moment». M. de Rémusat répondit: «Guizot devrait bien -contrôler un peu mieux sa correspondance et croire ce que nous lui -écrivons. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'il n'y a pas un mot de -fondé dans ses suppositions. Ce n'est pas, même en ce moment, la -tendance du cabinet de porter Barrot à la présidence l'année -prochaine[258].» M. Thiers avait sans doute eu connaissance de cette -plainte de M. Guizot, quand il terminait l'une des nombreuses lettres -qu'il écrivait alors à son ambassadeur, par ces mots un peu ironiques: -«Je vous souhaite mille bonjours et vous engage à vous rassurer sur -les affaires intérieures de la France; nous ne voulons pas la -dissolution, et nous ne vous perdons pas le pays en votre absence.» - -[Note 258: _Documents inédits._] - -Bien qu'imparfaitement rassuré, M. Guizot n'en continua pas moins à -prêcher à ses amis la patience et la modération. Il avait sur ce point -des idées très-réfléchies qu'il exposa, un jour, en ces termes, à M. -Duchâtel: «Je crois qu'il importe infiniment de ne pas se tromper sur -le moment de la réaction et sur la position à prendre pour la diriger. -Il ne faut rentrer au pouvoir qu'appelés par une nécessité évidente, -palpable. Je ne connais rien de pis que les remèdes qui viennent trop -tôt: ils ne guérissent pas le malade et ils perdent le médecin. Il -faut, quand nous nous rengagerons, que le péril soit assez pressant, -assez clair, pour que nos amis s'engagent bien eux-mêmes avec nous, et -à des conditions honorables et fortes pour nous. Les partis ne se -laissent sauver que lorsqu'ils se croient perdus.» Ces conseils -n'étaient qu'à demi entendus. Sans doute les conservateurs n'avaient -ni l'occasion, ni le moyen, ni la volonté d'entreprendre dans la -Chambre une campagne décisive; mais leurs journaux étaient toujours -fort agressifs. Les avances que M. Thiers cherchait parfois à faire -aux divers groupes de l'ancienne majorité étaient d'ordinaire assez -rudement rebutées: c'est ainsi que, vers la fin de la session, ayant -offert des places à M. Villemain, ancien membre du cabinet du 12 mai, -et à M. Martin du Nord, ancien collègue de M. Molé, il essuya des -refus que les commentaires des journaux rendirent plus significatif -encore. Aussi le _Constitutionnel_ du 17 juillet constatait-il, non -sans amertume, que «toutes les tentatives, plus ou moins heureuses, -faites pour ramener le parti conservateur» avaient échoué, et que ce -parti continuait son opposition plus ardemment que jamais: il en -concluait à la nécessité de se montrer plus ferme. «Que le ministère, -disait-il, sache avoir des amis et des ennemis.» - -Telle était la situation, en juillet, à la fin de la session. Sans -doute, à force d'adresse, d'activité, de talent, M. Thiers était resté -debout pendant quatre mois. Il avait, sur un terrain difficile, évité -toutes les chutes, mais à la condition de se réduire à une sorte -d'inaction politique, bien contraire à sa nature; il n'avait pu tenter -aucune des grandes entreprises par lesquelles il semblait devoir -justifier son avénement et répondre à l'attente du public. Pour le -moment, et à ne pas regarder au delà des quelques mois de vacances -parlementaires, le ministère ne paraissait pas en péril; mais personne -ne le croyait solide et n'avait foi dans son avenir. On ne voyait pas -quels ennemis seraient, à l'heure actuelle, en état de le renverser et -de le remplacer; mais on ne voyait pas davantage où se trouvaient ses -amis, ceux qui le reconnaissaient et étaient résolus à le soutenir -comme le représentant véritable et permanent de leurs idées et de -leurs intérêts. En réalité, après tant d'ingénieuses manoeuvres, il ne -possédait pas plus une majorité à lui qu'au jour où il avait pris le -pouvoir, et, comme l'écrivait un observateur, «la position politique -du ministère était encore à trouver». Chacun surtout se rendait compte -que les expédients au moyen desquels M. Thiers avait vécu jusqu'alors -étaient usés au regard de la gauche aussi bien que du centre; c'est le -propre, en effet, de ces jeux de bascule de n'avoir que des succès de -courte durée, et, par là, ils ne sauraient jamais égaler et remplacer -la grande politique. Aussi l'impression générale était-elle alors que -M. Thiers ne pourrait aborder, dans ces conditions, la rentrée des -Chambres. «La session s'est close médiocrement pour le cabinet, -écrivait M. Villemain à M. Guizot; il y avait, à la Chambre des -députés, diminution de confiance, quoique la confiance n'eût jamais -été grande. Le parti nécessaire, le centre, n'était pas hostile, mais -froid et assez sévère dans ses jugements. La gauche était humble, mais -une partie avait de l'humeur et, sans les journaux, en aurait eu -davantage. La session prochaine retrouvera les choses dans le même -état, et plutôt aggravées. Les conquêtes individuelles seront assez -rares et péniblement compensées. Il y aura de l'impossible à -satisfaire la gauche, ou à la conserver aussi bénigne sans la -satisfaire.» Ceux qui étaient le plus dévoués au ministère ne -cachaient pas leurs inquiétudes, tel M. Duvergier de Hauranne, qui, -tout en affirmant à M. Guizot que l'existence du cabinet était assurée -pour la durée des vacances, reconnaissait que les difficultés -renaîtraient au début de la session prochaine; il ajoutait même: -«J'avoue qu'à cette époque ces difficultés pourront être grandes.» -Quant au duc de Broglie, tout en constatant que la session finissait -paisiblement, «que toutes les grandes lois avaient passé», il notait -que ceux des députés des centres qui étaient revenus individuellement -au ministère, «ne lui voulaient pas de bien, ne lui souhaitaient pas -d'avenir et étaient prêts à se réjouir de sa chute[259]». - -[Note 259: _Documents inédits._] - -M. Thiers était trop perspicace pour ne pas voir un danger qui -frappait ainsi tout le monde, amis et adversaires. Il n'était pas -homme non plus à s'y laisser acculer sans rien entreprendre pour y -échapper. Tous ceux qui le connaissaient s'attendaient donc à le voir -profiter de l'intervalle des sessions pour chercher l'occasion de -quelque coup d'éclat qui le sortit des embarras actuels et donnât une -autre direction aux esprits. Ne lui savait-on pas le goût des -diversions? Chacun pressentait du nouveau et de l'imprévu, tout en -ignorant quel il serait. «Personne, écrivait alors un observateur, ne -devine ce que pourra inventer le président du conseil; mais on ne sera -surpris par quoi que ce soit, tant on est habitué à tout attendre de -M. Thiers[260].» Le passé permettait cependant de faire quelques -pronostics. Ceux qui se rappelaient comment, en 1836, au milieu -d'embarras analogues, M. Thiers avait voulu jeter la France dans une -intervention militaire en Espagne, ne devaient-ils pas supposer que, -cette fois encore, l'aventureux ministre chercherait au dehors la -diversion dont il avait besoin? Les complications, chaque jour plus -graves, des affaires d'Orient allaient le dispenser de faire naître -une occasion. Le 15 juillet, le jour même où les Chambres françaises -se séparaient pour leurs vacances annuelles, l'Angleterre, la Russie, -l'Autriche et la Prusse signaient, à l'insu et à l'exclusion de la -France, un traité pour régler la question orientale. - -[Note 260: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult. (_Documents -inédits._) Le capitaine Callier, aide de camp du maréchal, était resté -à Paris pour tenir ce dernier, alors à la campagne, au courant des -événements politiques.] - - - - -CHAPITRE III - -LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840. - -Mars-Juillet 1840. - - I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du temps, - ramener l'Angleterre, se dégager du concert européen et pousser - sous main à un arrangement direct entre le sultan et le - pacha.--II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au - gouvernement français. Son argumentation avec lord Palmerston. - Peu d'effet produit sur ce dernier.--III. Obstacles que lord - Palmerston rencontre parmi ses collègues et ses alliés. - Transactions proposées par les ministres d'Autriche et de Prusse. - Refus de la France. Négociations diverses. Nouvelles offres de - transaction.--IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte - et le pacha. Espoir de M. Thiers. Irritation des puissances. Lord - Palmerston pousse à faire une convention sans la France. La - Russie, l'Autriche et la Prusse y sont disposées. Résistances - dans l'intérieur du cabinet anglais. On se cache de M. Guizot. Ce - qu'il écrit à M. Thiers. Signature du traité sans avertissement - préalable à l'ambassadeur de France. Stipulations du traité. - _Memorandum_ de lord Palmerston. Conclusion. - - -I - -En suivant M. Thiers dans sa politique parlementaire, nous avons perdu -de vue les négociations sur la question d'Orient. C'est, du reste, ce -qui était arrivé alors au public français. Cependant, pour n'avoir pas -occupé le parlement et la presse, ces négociations n'en avaient pas -moins continué, dans l'ombre et le mystère des chancelleries, et -s'étaient, de jour en jour, approchées du dénoûment qui devait si -désagréablement rappeler l'attention publique sur ce sujet. Il convient -d'en reprendre le récit au point où nous l'avions laissé. On se rappelle -quel était le dernier état des choses à la chute du ministère du 12 -mai: la Russie venait de renvoyer M. de Brünnow en Angleterre, avec -instructions de tout céder pour séparer les puissances de la France; -celle-ci s'obstinait, au contraire, à soutenir les prétentions de -Méhémet-Ali; tout concourait donc à consommer notre isolement; -seulement, la prudence ou l'hésitation de quelques-uns des alliés, -ralentissait un peu les événements que lord Palmerston et M. de Brünnow -eussent volontiers précipités, et pour le moment les négociations de -Londres étaient suspendues, sous prétexte d'attendre l'arrivée d'un -plénipotentiaire turc. Si le nouveau ministère français eût voulu -dégager notre politique des complications périlleuses où elle s'était -fourvoyée, ce retard lui aurait donné le temps d'accomplir son -évolution. Mais nous avons déjà vu que, dans ses premières déclarations -devant les Chambres, M. Thiers, loin d'oser annoncer quelque mouvement -de retraite, avait cru nécessaire de promettre qu'il ne serait pas moins -égyptien que ses prédécesseurs[261]. Il avait seulement émis la -prétention d'être plus habile et plus heureux dans la poursuite du même -but. Par quels moyens? Il ne l'avait pas dit à la tribune. Rien de plus -légitime qu'une telle discrétion. Mais le ministre était évidemment plus -explicite avec ses agents diplomatiques. Cherchons à découvrir, par les -instructions données à ces derniers, le plan qu'il entendait suivre dans -cette difficile négociation. - -[Note 261: Cf. plus haut, p. 136 et suiv.] - -L'idée qui tout d'abord se dégage avec le plus de netteté est le désir -de gagner du temps. Reculer autant que possible la reprise des -pourparlers de Londres, les faire ensuite traîner en longueur, -affecter de se dire sans parti pris, s'abstenir de faire aucune -proposition, critiquer celles d'autrui «avec mesure et patience», sans -se prononcer et de façon à retarder toute solution définitive, laisser -entrevoir que «si l'on voulait violenter la politique de la France, la -France résisterait», telle est la tactique recommandée par le ministre -à ses ambassadeurs près les diverses cours[262]. Pour n'être pas -déraisonnable et paraître indiquée par les circonstances, cette -tactique n'était pas sans risque. Pendant que nous refuserions ainsi -systématiquement de rien conclure, n'était-il pas à craindre que les -autres puissances, impatientées, n'en finissent sans nous? En tout -cas, ce n'était qu'un expédient temporaire. Qu'y avait-il au bout de -cette politique d'attente et de difficultés sans cesse renouvelées? Ce -temps que l'on cherchait à gagner, qu'en prétendait-on faire? S'il -fallait en croire la conversation que M. Thiers a eue plus -tard,--après 1848,--avec un Anglais, son secret dessein était de -guetter le moment où l'opinion française, distraite ou fatiguée de son -engouement égyptien, eût permis de consentir une transaction, pour le -moment impossible[263]. Mais, dans les documents de l'époque, on ne -trouve rien qui confirme cette explication donnée après coup. Le -ministre, sans doute, y paraissait désirer un accord avec -l'Angleterre, mais l'attendait des concessions de cette dernière; il -ne désespérait pas de vaincre par son habileté un antagonisme qu'il -prétendait avoir été surtout provoqué par la maladresse de ses -prédécesseurs; et puis il se flattait que lord Palmerston accorderait -à un partisan déclaré de l'alliance anglaise ce qu'il avait refusé au -ministère du 12 mai, plus ou moins compromis dans les alliances -continentales. C'était pour mener à fin cette conversion de -l'Angleterre que M. Thiers jugeait utile de retarder toute solution. -Pendant ce temps, d'ailleurs, les amours-propres engagés auraient le -temps de se calmer. Aussi écrivait-il, le 12 mars, à M. de Barante: -«Il ne faut point afficher d'espérances ni de projets personnels à -notre cabinet; nous dirons notre mot quand il le faudra, mais il n'est -pas nécessaire de nous presser; jusque-là, de la douceur et des -raisonnements, les meilleurs possibles.» - -[Note 262: Correspondance de M. Thiers avec M. Guizot, publiée par -extraits dans les _Mémoires_ de ce dernier, et dépêches inédites de M. -Thiers à ses autres ambassadeurs.] - -[Note 263: SENIOR, _Conversations with M. Thiers, M. Guizot, and other -distinguished persons_, t. I, p. 4.--Dans cet entretien, auquel nous -avons déjà fait allusion, M. Thiers se donnait comme ayant été -personnellement peu favorable au pacha; seulement, quand il prit le -pouvoir, il trouva le Roi et l'opinion trop échauffés sur la question -égyptienne pour pouvoir aller à l'encontre. «Je consultai Granville, -ajouta-t-il, qui me donna le conseil de temporiser jusqu'à ce que les -Français, avec leur habituelle versatilité, eussent porté leur -attention sur un autre sujet... Je suivis ce conseil.»] - -C'est surtout avec l'Angleterre que M. Thiers prétendait ainsi -employer la «douceur» et les «raisonnements». Plus que jamais, il -était convaincu que le ministère précédent avait commis «une grande -faute» en se liant au concert européen. La note du 27 juillet lui -paraissait surtout regrettable. «C'est, disait-il, l'ornière dans -laquelle le char a échoué.» Seulement, il ne pouvait faire que ce -concert n'eût été accepté, bien plus, provoqué par la France, et que -cette note ne portât même la signature de l'amiral Roussin, devenu son -collègue dans le cabinet du 1er mars. Il reconnaissait donc -l'impossibilité de répudier ouvertement un engagement si formel et si -récent[264], mais ne renonçait pas à s'en dégager peu à peu et sans -bruit, par quelqu'une de ces voies détournées, obliques, qu'on ne -saurait sans doute interdire à la diplomatie, mais dans lesquelles il -est d'ordinaire fâcheux de se laisser surprendre. Telle était la -répugnance de M. Thiers pour ce concert européen, qu'il recommandait à -M. Guizot «de se refuser à toute délibération commune avec les quatre -puissances, et de n'avoir en quelque sorte de rapports officiels -qu'avec les ministres de la Reine». On cherche vainement quel avantage -il comptait trouver à demeurer en tête-à-tête avec lord Palmerston, -qui était de tous le plus animé contre la France, et à ne pas admettre -en tiers, dans la conversation, les représentants de l'Autriche et de -la Prusse, dont les sentiments étaient plus conciliants. Heureusement, -notre ambassadeur sut ne pas prendre à la lettre cette partie de ses -instructions. - -[Note 264: M. Thiers écrivait le 8 juin à M. Guizot: «Il ne faut pas -avoir l'air d'abjurer la note du 27 juillet, car un revirement de -politique, l'abandon patent d'un engagement antérieur doit s'éviter -avec soin.» (_Mémoires de M. Guizot._)] - -La politique de M. Thiers n'était pas uniquement fondée sur l'espoir -d'un accord avec l'Angleterre; il poursuivait simultanément, mais avec -plus de mystère, un autre dessein: c'était de revenir à cet -arrangement direct entre le sultan et le pacha, qu'il regrettait tant -d'avoir vu empêché par la note du 27 juillet[265]. N'était-ce pas -s'exposer au reproche de manquer à l'engagement pris par cette note? -N'était-ce pas surtout paraître jouer un double jeu, temporiser à -Londres tout en agissant sous main en Orient? Notre ministre croyait -échapper à ce reproche en ayant soin de ne pas prendre ouvertement -l'initiative d'une négociation entre le sultan et Méhémet-Ali; il se -bornait à leur adresser à tous deux le «conseil très-pressant» de -«s'accorder directement», et à les décourager de rien attendre du -concert européen[266]. «Je tire le câble des deux côtés pour -rapprocher les deux parties, écrivait-il; mais je n'entame aucune -négociation, pour nous éviter tout reproche fondé de duplicité.» Sans -doute, si le coup eût réussi, il eût fait faire aux puissances dont -nous estimions avoir à nous plaindre, à l'Angleterre surtout, une -figure fort penaude: comme revanche d'amour-propre, c'eût été complet, -si complet même qu'on aurait pu se demander s'il était d'une prudente -politique d'infliger à l'Europe entière une telle mortification et de -s'exposer aux représailles qui suivraient tôt ou tard. Mais y avait-il -des chances sérieuses de succès? Une telle entreprise, avec tout ce -qu'elle comportait de démarches complexes et lointaines à -Constantinople et à Alexandrie, pouvait-elle s'accomplir assez -secrètement pour n'être pas devinée par les autres cabinets, assez -rapidement pour que ceux-ci n'eussent pas le temps de se mettre en -garde? - -[Note 265: Le ministère du 12 mai lui-même, très-peu de temps après la -note du 27 juillet, en était à regretter l'arrangement direct. Le -maréchal Soult écrivait, le 15 octobre 1839, au duc d'Orléans: «Quant -à la Russie, elle pousse le Divan, par M. de Boutenieff, à s'arranger -directement avec le vice-roi, qui paraît avoir à ce sujet des -espérances. Si cela arrive, au lieu de l'empêcher, nous y donnerons -notre consentement, et, pour en finir, ce serait l'issue la plus -favorable.» (_Documents inédits._)] - -[Note 266: Voy. les lettres écrites sur ce sujet par M. Thiers à M. -Guizot, notamment celles du 21 mars et du 28 avril 1840. (_Mémoires de -M. Guizot._)] - - -II - -Londres était le siége principal des négociations[267]. C'était donc à -M. Guizot, qui venait d'y être nommé ambassadeur de France, qu'il -appartenait d'exécuter, pour la plus grande part, le plan de M. -Thiers. Il était nouveau dans ce rôle, n'ayant pas encore fait de -diplomatie et n'étant même jamais venu en Angleterre[268]. L'éclat de -son renom, sa haute expérience des choses politiques, son importance -parlementaire, l'éloquence de sa parole, faisaient de lui un -ambassadeur hors pair. Nul ne pouvait davantage honorer la France, ni -avoir plus d'autorité auprès du gouvernement et du public anglais. -Possédait-il au même degré les autres qualités du diplomate, la -souplesse de l'allure, la finesse et la sûreté de l'observation? Plus -tard, les amis de M. Thiers ont tâché de rejeter la responsabilité de -l'échec final sur le défaut de clairvoyance de M. Guizot. Celui-ci -s'est défendu dans ses _Mémoires_, en citant les nombreux passages de -ses lettres et de ses dépêches où il avertissait des dangers de la -situation. Sa justification paraît généralement concluante; s'il a eu -aussi ses illusions, elles ont été plutôt moindres que celles de son -gouvernement. Pourrait-on affirmer cependant qu'un ambassadeur moins -imposant et moins éloquent n'eût pas quelquefois mieux pénétré ce -qu'on voulait nous cacher? Ce côté investigateur,--nous dirions -presque: policier,--de la diplomatie est celui qui s'improvise le plus -difficilement. Les grands orateurs y sont moins propres que d'autres; -ils s'écoutent trop eux-mêmes pour bien écouter leurs interlocuteurs -et surtout pour prêter l'oreille à tous les petits bruits qui -pourraient leur servir d'indices; ils sont disposés à croire la partie -gagnée, quand ils ont conscience d'avoir victorieusement réfuté les -contradictions. Ajoutons qu'il y avait, chez M. Guizot, une -disposition naturelle à l'optimisme et à la confiance, qui n'était -pas la meilleure condition pour traiter avec lord Palmerston. Cette -disposition avait dû être encore augmentée par les succès personnels -de l'ambassadeur auprès de la société anglaise. Grâce à sa renommée, à -ses opinions, à sa religion même, il recevait des diverses classes -l'accueil le plus flatteur; partout, objet d'une curiosité -sympathique, il n'était pas jusqu'à ses dîners, apprêtés par le -célèbre Louis, l'ancien cuisinier de M. de Talleyrand, qui ne fussent -aussi goûtés par les ladies de l'aristocratie que ses _speechs_ de -_Mansion House_ par les bourgeois de la Cité. Ce nuage d'admiration au -milieu duquel il vivait à Londres ne risquait-il pas parfois de lui -voiler un peu les manoeuvres que poursuivait, pendant ce temps, la -malice résolue et obstinée du chef du _Foreign-Office_[269]? - -[Note 267: À Vienne, M. de Sainte-Aulaire ayant voulu entretenir M. de -Metternich de la question d'Orient, celui-ci le pria de ne plus lui -parler de cette affaire. «Je n'aurais rien de nouveau à vous -apprendre, lui dit-il, et ma maxime est de ne jamais parler dans un -lieu de ce qui se traite dans un autre.» Aussi M. de Sainte-Aulaire, -découragé, avait-il demandé et obtenu un congé. (_Mémoires inédits de -M. de Sainte-Aulaire._)] - -[Note 268: M. Guizot dit lui-même modestement, en commençant, dans ses -_Mémoires_, le beau récit de son ambassade: «J'avais beaucoup étudié -l'histoire d'Angleterre et la société anglaise. J'avais souvent -discuté dans nos Chambres les questions de politique extérieure. Mais -je n'étais jamais allé en Angleterre et je n'avais jamais fait de -diplomatie. On ne sait pas combien on ignore et tout ce qu'on a à -apprendre, tant qu'on n'a pas vu de ses propres yeux le pays et fait -soi-même le métier dont on parle.»] - -[Note 269: Pour le récit des négociations qui vont suivre, jusqu'à la -signature du traité du 15 juillet, je m'attache principalement aux -documents diplomatiques publiés dans les _Mémoires de M. Guizot_, en -les complétant par les _Papiers inédits_ dont j'ai eu communication, -et par les publications anglaises, notamment: _Life of Palmerston_, -par BULWER; _Greville Memoirs_ et _Correspondence relative to the -affairs of the Levant_. Les documents qui seront cités au cours de ce -récit, sans indication de source particulière, sont tirés des -_Mémoires de M. Guizot_.] - -M. Guizot n'avait, pour son compte, aucune objection de fond au plan -qu'on le chargeait d'exécuter à Londres. Il partageait alors -l'engouement général pour le pacha. Cependant, dès le début, avec une -remarquable sagacité, il mit en garde M. Thiers contre certains -risques de sa tactique. Tout en comprenant, par exemple, l'intérêt de -«gagner du temps», il rappelait que le «ministère anglais croyait les -circonstances favorables pour régler les affaires d'Orient, et voulait -sérieusement en profiter»; puis il ajoutait: «Si, de notre côté, nous -ne paraissions vouloir qu'ajourner toujours et convertir toutes les -difficultés en impossibilités, un moment viendrait, je pense, où, par -quelque résolution soudaine, le cabinet britannique agirait sans nous -et avec d'autres plutôt que de ne rien faire.» Il revenait souvent sur -cet avertissement, sans, il est vrai, faire partager au gouvernement -français son prévoyant souci. Le Roi lui-même, ordinairement plus -perspicace, disait au général Baudrand, qui avait mission de le -répéter à l'ambassadeur: «M. Guizot paraît trop préoccupé des -dispositions de l'Angleterre, qui lui semblent douteuses envers nous. -Il est enclin à croire que les ministres anglais traiteront sur les -affaires de la Turquie, avec les puissances étrangères, sans nous. -Soyez bien convaincu, mon cher général, que les Anglais ne feront -jamais, sur un tel sujet, aucune convention avec les autres -puissances, sans que la France soit une des parties contractantes. Je -voudrais que notre ambassadeur en fût aussi convaincu que je le suis.» -M. Guizot ne se rendit pas. «La politique anglaise, répondit-il au -général Baudrand, s'engage quelquefois légèrement et bien -témérairement dans les questions extérieures. Dans cette affaire-ci, -d'ailleurs, toutes les puissances, excepté nous, flattent les -penchants de l'Angleterre et se montrent prêtes à faire ce qu'elle -voudra. Nous seuls, ses alliés particuliers, nous disons _non_... Ce -n'est pas une situation bien commode, ni parfaitement sûre... Il faut -toujours craindre quelque coup fourré et soudain.» - -En même temps qu'il avertissait son gouvernement, M. Guizot -s'efforçait de ramener le cabinet anglais à nos vues. Dans ses -conversations avec lord Palmerston, son thème était celui-ci: «Nous -n'avons en Orient qu'un seul intérêt, un seul désir, le même que celui -de l'Angleterre, de l'Autriche et de la Prusse; nous voulons -l'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman. Entre le sultan et -le pacha, la répartition des territoires nous touche peu. Si le sultan -possédait la Syrie, nous dirions: Qu'il la garde. Si le pacha consent -à la rendre, nous dirons: Soit. C'est là, selon nous, une petite -question. Mais si l'on tente de résoudre cette petite question par la -force, c'est-à-dire de chasser le pacha de la Syrie, aussitôt -s'élèveront les grandes questions dont l'Orient peut devenir le -théâtre. Le pacha est très-fort et très-résolu. Il résistera; il -résistera à tout risque. Sa résistance amènera l'intervention en -Orient des puissances et surtout de la Russie, qui sera seule en état -d'y envoyer des soldats. Moyen assuré de mettre l'empire ottoman en -pièces et l'Europe en feu. Le czar peut y trouver son compte: tout -emploi de la force dans le Levant tourne à son avantage, et toute -grande secousse, en ces parages ouvre des chances dont il est, plus -qu'un autre, en état de tirer profit. Mais ce n'est pas l'intérêt de -la France, et il ne semble pas que ce soit davantage l'intérêt de -l'Angleterre. Les deux nations n'ont-elles pas la même préoccupation -en ce qui regarde la Turquie: empêcher que la Russie ne s'en empare -matériellement ou moralement? Un dissentiment sur un point secondaire -leur fera-t-il perdre de vue leur commune étoile?» - -Dans la situation prise par le gouvernement français, ce langage était -le meilleur qu'on pût tenir en son nom, et M. Guizot y apportait toute -sa puissance d'argumentation, tout son art de parole. Il faisait -cependant peu d'effet sur lord Palmerston. «La paix n'est pas possible -en Orient, répondait ce dernier, tant que le pacha possédera la Syrie; -il est ainsi trop fort et le sultan trop faible: pour l'empire -ottoman, la Syrie est une question vitale.» Quant à la Russie, le -ministre anglais, loin de se laisser inquiéter sur ses desseins, -affectait de croire à sa loyauté; il se félicitait de la modération -avec laquelle elle ajournait son ancienne politique et renonçait à son -protectorat exclusif sur la Porte. Pourquoi même s'émouvoir de son -intervention possible en cas de résistance du pacha? Elle -n'interviendrait alors qu'au nom de l'Europe. De méfiance et de -jalousie, lord Palmerston n'en ressentait que contre la France. Il -prétendait avoir été toujours trompé par elle, spécialement par -Louis-Philippe, dont sa haine faisait une sorte de fourbe[270]. Le -vrai danger en Orient lui paraissait venir, non de l'ambition du czar, -mais de celle du gouvernement français. «Nous ne nous cachons rien, -n'est-ce pas? se laissait-il aller à dire dès l'un de ses premiers -entretiens avec M. Guizot. Est-ce que la France ne serait pas bien -aise de voir se fonder, en Égypte et en Syrie, une puissance nouvelle -et indépendante qui fût presque sa création et devînt nécessairement -son alliée? Vous avez la régence d'Alger. Entre vous et votre alliée -d'Égypte, que resterait-il? Presque rien, ces pauvres États de Tunis -et de Tripoli. Toute la côte d'Afrique et une partie de la côte d'Asie -sur la Méditerranée, depuis le Maroc jusqu'au golfe d'Alexandrette, -seraient ainsi en votre pouvoir et sous votre influence. Cela ne peut -nous convenir[271].» Ce qui empêchait d'ailleurs notre argumentation -de faire effet sur lord Palmerston, c'est qu'il contestait absolument -la donnée de fait sur laquelle elle reposait. Loin de croire à la -résistance du pacha et aux dangers qui en résulteraient, il -garantissait sa prompte et facile soumission; il jugeait que ce -pouvoir, si rapidement grandi en Égypte, était précaire, personnel, -plus ambitieux que solide, et il voyait dans Méhémet-Ali un de ces -aventuriers orientaux aussi prompts à se résigner à un grand revers -qu'à tenter une audacieuse entreprise. Sur ce sujet, en dépit des -affirmations contraires qui avaient cours non-seulement en France, -mais en Autriche et jusqu'en Angleterre, il ne laissait pas voir un -seul instant de doute. La véhémence agitée du pacha, loin de lui en -imposer, lui paraissait trahir plus de faiblesse que d'audace[272]. - -[Note 270: Lord Palmerston écrivait, le 16 avril, dans une lettre -intime au comte Granville: «Il est manifeste que le gouvernement -français nous a trompés dans les affaires de Buenos-Ayres, comme il -l'a fait presque toutes les fois que nous avons été en rapport avec -lui, par exemple en Espagne, en Portugal, en Grèce, à Tunis, en -Turquie, en Égypte, en Perse, où sa conduite et son langage ont -toujours été divergents. La vérité,--quelque répugnance qu'on ait à -l'avouer,--est que Louis-Philippe est un homme dans lequel on ne peut -avoir une solide confiance. Cependant, il est là, et nous l'appelons -notre allié; seulement, nous devons être éclairés par l'expérience, et -ne pas attacher à ses assertions ou professions, une valeur plus -considérable que celle qui leur appartient réellement; plus -particulièrement quand ses paroles sont, comme dans l'affaire -d'Égypte, non-seulement différentes de ses actes, mais inconciliables -même avec ceux-ci» (BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 272, -273.)] - -[Note 271: C'est le même sentiment qui fera dire, plus tard, en 1841, -à la _Revue d'Édimbourg_, pour justifier rétrospectivement la -politique de lord Palmerston: «La France humiliait l'Angleterre dans -la Méditerranée.»] - -[Note 272: Lord Palmerston écrivait à lord Granville: «Le rapport qui -m'a été envoyé par Hodges (consul anglais à Alexandrie), de son -entrevue avec Méhémet-Ali, me fait penser que celui-ci finira par se -rendre. Il était très-mécontent, extrêmement agité, très-violent et -fort véhément dans ses affirmations qu'il ne céderait pas, les -appuyant de serments solennels; tout ceci indique qu'il a conscience -de sa faiblesse, et qu'au fond il a peur.» (BULWER, t. II, p. 270.) -Cette lettre est datée du 11 mars 1840: il y a là une erreur évidente; -certains passages de la lettre, relatifs au général Sébastiani et à M. -Guizot, lui assignent une date antérieure, probablement le 11 -février.] - -Quant à l'inconvénient de mécontenter la France, le ministre anglais -n'y voyait même pas un motif d'hésiter; s'il pensait à notre -irritation, c'était pour peser, d'un esprit très-libre et d'un coeur -très-froid, les raisons qui devaient la rendre impuissante. «Que les -Français disent ce qu'ils voudront, écrivait-il au comte Granville, -ils ne peuvent pas faire la guerre aux quatre puissances pour soutenir -Méhémet-Ali. Voudraient-ils risquer une guerre maritime? Où -trouveraient-ils des navires pour tenir tête à la flotte anglaise -seule, sans parler de la flotte russe, qui, en pareil cas, se -joindrait à nous? Que deviendrait Alger, si la France était en lutte -avec une puissance qui lui fût supérieure sur mer? Risqueront-ils une -guerre continentale? Et pourquoi? Pourraient-ils aider Méhémet-Ali en -marchant sur le Rhin, et ne seraient-ils pas ramenés en arrière aussi -vite qu'ils seraient venus? L'intérieur est-il si tranquille et si uni -que Louis-Philippe aimât à voir les trois puissances du continent -armées contre lui, et les deux prétendants à son trône, le Bourbon et -le Bonaparte, trouvant, pour leurs prétentions, appuis au dedans et au -dehors? C'est impossible. La France peut parler haut, mais ne peut pas -faire la guerre pour une telle cause. Il serait peu sage de -méconnaître les forces de cette nation et les fâcheux résultats d'une -guerre avec elle, dans le cas où elle aurait un intérêt national et -une cause juste à soutenir; mais il serait également fâcheux de se -laisser intimider par des paroles ou des rodomontades, dans le cas où -une calme vue des choses doit nous convaincre que la France serait -seule la victime d'une guerre entreprise par elle, précipitamment, par -caprice et sans juste motif[273].» - -[Note 273: Lettre précitée.] - - -III - -Si décidé, si passionné que fût lord Palmerston, il ne lui était pas -aisé de faire marcher à son pas tous ses collègues. Plusieurs années -après, repassant en esprit les événements de cette époque, il -écrivait: «Les plus grandes difficultés que j'ai eu à surmonter dans -toute la négociation provenaient des intrigues sans principes qui se -produisaient dans notre propre camp[274].» Déjà on a eu occasion de -noter les répugnances de plusieurs des ministres anglais à rompre avec -la France pour se rapprocher de la Russie. M. Guizot s'était tout de -suite aperçu de ces sentiments, et il s'attachait à les entretenir, -tout en ménageant les susceptibilités de lord Palmerston. Habitué de -_Holland House_, il n'avait pas à échauffer les sympathies françaises -du maître de la maison; peut-être même celui-ci les exprimait-il trop -ouvertement pour un ministre de la Reine, et était-ce la raison pour -laquelle ces sympathies se trouvaient n'être pas aussi efficaces que -sincères. Lord Clarendon s'affichait aussi comme notre ami[275]. Aussi -Palmerston écrira-t-il un peu plus tard: «Guizot a été trompé par le -sot langage (_the foolish language_) de Holland et de Clarendon, qui, -dans leurs conversations, parlaient en faveur de Méhémet-Ali[276].» -Lord Lansdowne et lord John Russell, bien que moins décidés et moins -expansifs, assuraient amicalement notre ambassadeur de leur désir de -«finir l'affaire d'Orient de concert avec la France». Dès son arrivée -à Londres, M. Guizot avait eu soin de se mettre en rapport avec le -chef du cabinet, lord Melbourne: celui-ci l'avait écouté, étendu -mollement dans son fauteuil, avec un sourire qui pouvait aussi bien -témoigner de sa bienveillance que de son insouciance, donnant souvent -des marques d'approbation, questionnant en homme qui serait heureux -d'obtenir une bonne réponse, et montrant personnellement le désir -sincère d'un accord, sans indiquer qu'il eût trouvé le moyen de le -faire, et surtout qu'il fût résolu à l'imposer autour de lui; en -somme, le premier ministre avait paru sortir de cette conversation, -suivant l'expression même de son interlocuteur, «plutôt rejeté dans -une indécision favorable que ramené à notre sentiment». En dehors du -cabinet, la France comptait aussi des amis utiles. De ce nombre était -M. Charles Greville, clerc du conseil privé, personnage fort répandu -dans la haute société politique anglaise; il voyait fréquemment M. -Guizot et était pour lui un précieux informateur[277]. Lord Grey -recherchait notre ambassadeur pour lui dire: «Nous ne devons pas nous -séparer de vous; sans vous, nous ne pouvons rien faire de bon.» Le -beau-frère de lord Grey, M. Ellice, membre très-actif des Communes, -s'employait ouvertement dans notre sens. L'illustre chef des tories, -le duc de Wellington, demeuré, quoique tout cassé par l'âge, l'homme -le plus considérable de l'Angleterre, déclarait «que, dans -l'arrangement à intervenir, les limites des territoires importaient -assez peu, qu'il fallait avant tout un arrangement agréé des cinq -puissances, et que toute séparation de l'une d'elles serait un mal -plus grave que telle ou telle concession territoriale». Enfin, les -radicaux de la Chambre basse et les whigs qui les avoisinaient se -montraient de plus en plus choqués et effrayés à l'idée de substituer -l'alliance russe à l'alliance française et de risquer une guerre en -Orient pour enlever la Syrie à Méhémet-Ali. - -[Note 274: Lettre à M. Bulwer, du 14 mars 1846. (BULWER, t. II, p. -284.)] - -[Note 275: On lit dans le _Journal_ de M. Charles Greville, à la date -du 5 septembre 1840: «Clarendon m'a montré, l'autre jour, une longue -lettre qu'il écrivit à Palmerston en mars dernier, et où il discutait -toute la question orientale, en indiquant les objections qu'elle -paraissait soulever et en suggérant ce qu'il aurait voulu faire à sa -place. C'était un document assez bien écrit et assez bien raisonné.» -(_The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 301.)] - -[Note 276: Lettre à William Temple, du 27 juillet 1840 (BULWER, t. -III, p. 43.)] - -[Note 277: Cf. _The Greville Memoirs, second part_.] - -Tous ces symptômes pouvaient faire croire que lord Palmerston serait -empêché de pousser ses desseins jusqu'au bout. M. Guizot mettait -cependant en garde M. Thiers contre de trop prompts espoirs. Il -montrait le chef du _Foreign-Office_ s'obstinant d'autant plus dans -ses idées qu'il les voyait plus combattues. «Il sent, écrivait notre -ambassadeur, que l'atmosphère change un peu autour de lui, que des -idées différentes, des raisons auxquelles il n'avait pas pensé, -s'élèvent, se répandent et modifient ou du moins ébranlent les -convictions et les desseins. Cela l'embarrasse et l'impatiente... Il -agit et fait agir auprès de ses collègues ébranlés.» M. Guizot -ajoutait, avec une sagacité très-fine et très-sûre: «Sachez bien que -lord Palmerston est influent dans le cabinet, comme tous les hommes -actifs, laborieux et résolus. On entrevoit souvent qu'il n'a pas -raison; mais il a fait, il fait. Et pour se refuser à ce qu'il fait, -il faudrait faire autre chose; il faudrait agir aussi, prendre de la -peine. Bien peu d'hommes s'y décident.» - -Ce n'était pas seulement par ses collègues que lord Palmerston avait -peine à se faire suivre, c'était aussi par ses alliés du continent, -par ceux-là que M. Thiers aurait voulu tenir à l'écart. Sans doute, à -Vienne et à Berlin, on n'était pas devenu plus favorable à -Méhémet-Ali; mais on trouvait le ministre anglais passionné et -casse-cou; on était disposé à nous croire, quand nous dénoncions les -moyens coercitifs proposés par lui comme étant inefficaces contre le -pacha et menaçants pour la paix européenne; on se demandait avec -trouble si l'on ne s'était pas laissé engager dans une fort périlleuse -aventure. M. de Metternich s'épanchait tristement avec le comte -Apponyi sur la témérité de lord Palmerston: «Il va de l'avant, -écrivait-il, sans même s'être assuré de l'appui, qui avant tout lui -serait nécessaire, de ses propres collègues... Ses idées sur les -moyens comminatoires n'ont pas le sens commun. Je crois le lui avoir -démontré par ma dernière expédition[278].» Le chancelier avait, en -effet, envoyé à Londres un long mémoire où il discutait et critiquait -les procédés de coercition préconisés par le _Foreign-Office_[279]. - -[Note 278: Lettres du 1er et du 6 mai 1840. (_Mémoires de M. de -Metternich_, t. VI, p. 430, 432.)] - -[Note 279: Mémoire du 25 avril 1840. (_Ibid._, p. 454 à 464.)] - -Vers la même époque, dans le courant d'avril, les représentants de -l'Autriche et de la Prusse à Londres, le baron de Neumann et le baron -de Bülow, vinrent d'eux-mêmes entretenir M. Guizot et lui laissèrent -voir leur inquiétude, leur désir de trouver une transaction que chacun -pût accepter sans s'infliger un démenti. «Pourquoi, disait le baron de -Bülow, n'accorderait-on pas, par exemple, à Méhémet-Ali l'hérédité de -l'Égypte et le gouvernement viager de la Syrie? Voilà une transaction -possible. Peut-être y en a-t-il d'autres. Il faut les chercher.» Le -ministre de Prusse donnait même à entendre qu'on irait peut-être -jusqu'à la Syrie héréditaire, si la France consentait, en cas de -résistance du pacha, à se joindre aux autres puissances pour le mettre -à la raison. Le baron de Neumann fit des ouvertures analogues. «Mon -gouvernement, disait-il à notre ambassadeur, désire autant que le -vôtre le maintien de la paix en Orient; il est fort peu enclin à -l'emploi des moyens de contrainte; il en connaît, comme vous, les -difficultés et les périls; ce qui importe, c'est qu'il y ait -arrangement, arrangement efficace, et l'arrangement efficace ne peut -avoir lieu que si nous en tombons tous d'accord. L'Empereur mon maître -et le roi de Prusse le désirent également. Qu'une transaction, agréée -par vous, soit donc proposée; elle peut l'être de plusieurs manières; -nous serons fort disposés à l'appuyer, et lord Palmerston lui-même y -sera amené.» Sans doute, on ne devait pas faire un très-grand fond sur -l'énergie avec laquelle ces deux diplomates auraient agi sur lord -Palmerston; la même disposition un peu craintive qui les poussait à se -montrer conciliants avec M. Guizot, les eût fait, en un autre moment, -se soumettre à l'impérieuse résolution du ministre anglais[280]. Leurs -avances n'en avaient pas moins une réelle importance et pouvaient -servir de point de départ à des négociations qui eussent -très-heureusement modifié notre situation. Lié par ses instructions, -M. Guizot se borna à répondre que le gouvernement français n'aurait, -pour son compte, aucune objection à cette distribution des -territoires, seulement qu'il ne savait si le pacha s'en contenterait; -or il fallait avant tout, disait-il, que la transaction fût agréée à -Alexandrie comme à Constantinople, et que l'exécution en fût toute -pacifique. C'était subordonner la politique de la France aux -fantaisies ambitieuses de Méhémet-Ali: À Paris, M. Thiers, toujours -fort monté contre la Prusse et surtout contre l'Autriche, se montra -moins favorable encore aux ouvertures de leurs représentants; à son -avis, les perpétuelles tergiversations de ces puissances, depuis un -an, ne permettaient pas d'attacher beaucoup de valeur à un retour si -incomplet. Il ne chargea donc notre ambassadeur de leur donner aucun -encouragement. - -[Note 280: Un peu plus tard, M. Greville nous montre, dans son -_Journal_, M. de Neumann parlant à chacun dans le sens qu'il sait lui -plaire, énergique avec Palmerston, conciliant avec lord Holland, et il -ajoute: «Neumann est un chien servile (_a time serving dog_).» (_The -Greville Memoirs, second part_, vol. I, p. 329.)] - -Les ministres d'Autriche et de Prusse ne se rebutèrent pas. Le 5 mai, -le baron de Neumann revint trouver M. Guizot avec des propositions -plus précises, qu'il disait avoir espoir de faire accepter à lord -Palmerston. Il s'agissait de laisser à Méhémet-Ali la presque totalité -du pachalik d'Acre, y compris cette place même, que, dans les -propositions un moment faites et si vite retirées au mois d'octobre -précédent, le gouvernement anglais avait tenu à réserver au sultan. -Cette concession serait-elle faite à titre héréditaire? Sur ce point, -M. de Neumann ne pouvait répondre nettement; toutefois, bien qu'il -prévît de grosses difficultés de la part du ministre anglais, il -croyait qu'on irait jusqu'à l'hérédité. Le surlendemain, lord -Palmerston, fort à contre-coeur, et agissant sous la pression de ses -collègues, fit la même ouverture à notre ambassadeur, sans parler, il -est vrai, de l'hérédité. Cette fois, nous n'étions plus en présence -d'une velléité plus ou moins efficace de la diplomatie autrichienne, -mais d'une proposition faite au nom des trois puissances. M. Guizot -répondit qu'il allait la transmettre à son gouvernement, mais que -celui-ci aurait besoin de temps pour savoir si cet arrangement serait -accepté par Méhémet. M. Thiers ne jugea même pas nécessaire de poser -la question à Alexandrie: «Nous trouvons le partage de la Syrie -inacceptable pour le pacha, écrivit-il, le 11 mai, à M. Guizot. -Imaginez que maintenant il revient sur Adana, ne paraît plus disposé à -le céder, menace de passer le Taurus et de mettre le feu aux poudres. -Jugez comme il écoutera le projet de couper en deux la Syrie!» - -Si les tentatives de transaction n'aboutissaient pas, elles -produisaient du moins un temps d'arrêt dans les négociations de M. de -Brünnow et de lord Palmerston. Ces négociations ne paraissaient point -avoir fait un pas depuis le mois de janvier. À Saint-Pétersbourg, -selon les rapports de M. de Barante, on s'inquiétait de ces retards; -après avoir cru un moment tenir le succès de sa manoeuvre, le -gouvernement russe commençait à en désespérer et prenait presque son -parti d'un accord avec la France[281]. D'ailleurs, à cette même -époque, il voyait d'autres affaires se traiter entre Londres et Paris -dans des conditions de bonne entente, d'amitié cordiale, qui -semblaient écarter tout présage de rupture. - -[Note 281: Correspondance de M. de Barante, notamment dépêches du 14 -avril et du 31 mai 1840. (_Documents inédits._)] - -Ce fut alors, en effet, au commencement du mois de mai, que se -négocia, entre les deux gouvernements, la restitution à la France de -la dépouille mortelle de Napoléon. On sait avec quelle bonne grâce, un -peu railleuse, lord Palmerston accueillit ce qu'il appelait une -«requête bien française», heureux de nous donner cette satisfaction -d'apparat, et de masquer ainsi les mauvais desseins dont il -poursuivait ailleurs l'accomplissement[282]. Dans une autre affaire, -ce fut l'Angleterre qui reçut un bon office du gouvernement français. -Elle devait à l'humeur batailleuse de lord Palmerston d'avoir -plusieurs querelles à la fois sur les bras: guerres avec la Chine et -l'Afghanistan, rupture diplomatique avec le Portugal, contestation -avec les États-Unis, et enfin conflit avec Naples à propos des soufres -de Sicile. Par la dureté hautaine de la diplomatie britannique et par -la fierté obstinée du roi de Naples[283], ce dernier conflit s'était à -ce point envenimé, qu'il semblait n'y avoir plus place qu'aux moyens -violents. Déjà la flotte de l'amiral Stopford donnait une chasse peu -glorieuse aux barques napolitaines, et des rassemblements de troupes -se faisaient sur toutes les côtes de l'Italie méridionale. Certes, la -partie n'était pas égale; elle l'était même si peu, que le -gouvernement anglais avait, aux yeux de toute l'Europe, la figure -fâcheuse d'un puissant qui abuse de sa force contre un faible. Bien -qu'étranger, pour sa part, aux scrupules chevaleresques, lord -Palmerston se rendait compte de cette impression générale et en était -fort ennuyé: il désirait vivement mettre fin à une affaire si mal -engagée, d'autant que les vaisseaux employés à bloquer les ports des -Deux-Siciles, étaient destinés, dans sa pensée, à des opérations -autrement importantes en Orient. Il accepta donc avec empressement la -médiation que lui offrit, au courant d'avril, le gouvernement -français. Celui-ci s'était décidé à intervenir par un double motif: -d'une part, il lui convenait, particulièrement en ce moment, de -montrer que l'Angleterre lui était unie et recourait à lui dans ses -embarras; d'autre part, cette ingérence dans les affaires d'un État -italien lui paraissait de nature à augmenter, dans la Péninsule, -l'influence de la France, au détriment de celle de l'Autriche, et -l'humeur visible de M. de Metternich prouvait que le calcul n'était -pas mauvais[284]. Les négociations rencontrèrent plus d'un obstacle; à -chaque retard, le ministre anglais témoignait de son anxieuse -impatience. M. Thiers surmonta les difficultés, les unes après les -autres, avec une adroite et patiente fermeté, et tout fut heureusement -terminé dans les premiers jours de juillet. Les titres que notre -gouvernement crut avoir ainsi acquis à la gratitude de ses voisins, -contribuèrent à augmenter sa trompeuse sécurité. Quant à lord -Palmerston, il ne tira de là qu'une conclusion, c'est que ses -vaisseaux étaient libres et que, dès lors, il était mieux armé pour -nous faire échec en Orient; en effet, cette même flotte de l'amiral -Stopford, que notre médiation venait de relever de sa faction dans les -eaux napolitaines, allait, dans quelques semaines, être employée à -bombarder Beyrouth et à chasser de Syrie les troupes du pacha, notre -protégé[285]. - -[Note 282: Cf. plus haut, p. 159 et 160.] - -[Note 283: «Je ne suis que le roi de Naples, disait ce prince, -c'est-à-dire d'un pays qui a six millions d'âmes; mais je tiendrai -tête à l'Angleterre; il en arrivera ce qui pourra.»] - -[Note 284: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 432, 434.] - -[Note 285: Le 13 juillet 1840, lord Palmerston écrivait à son frère, -ministre d'Angleterre à Naples: «Je suis très-content, sous tous les -rapports, que la question des soufres soit réglée; c'est un grand -embarras de moins, et nous avons besoin de tous nos vaisseaux dans le -Levant, où nous avons de la besogne à leur faire faire.» Il ajoutait, -le 27 juillet, dans une lettre au même: «Il est heureux que nous ayons -fini notre querelle napolitaine, et une des raisons qui me rendaient -si impatient de la terminer était que je prévoyais que nous aurions -besoin de toutes nos forces disponibles pour conduire nos opérations -dans le Levant. Thiers, sans doute, pense que nous l'avons joué dans -cette affaire, en obtenant que sa médiation fût terminée avant qu'il -ne voulût y mettre fin, et cela le fâche fort. Mais sa mauvaise humeur -se dissipera.» (BULWER, t. III, p. 41 à 44.)] - -Toutefois, avant de pouvoir réaliser son dessein, le chef du -_Foreign-Office_ se vit obligé, vers le milieu de juin, de nous -offrir encore une transaction. C'est que sa politique antifrançaise -inquiétait et mécontentait de plus en plus une bonne partie de ses -collègues. On parlait de discussions très-animées au sein du conseil -des ministres, et il n'était pas jusqu'à lord Melbourne qui, -paraissant sortir de son indolence irrésolue, ne vînt dire à M. -Guizot: «Tout ce que nous ferons ensemble sera bon; tout ce que nous -ferions en nous divisant serait mauvais et dangereux.» Si habitué que -fût lord Palmerston à en prendre à son aise avec les autres ministres, -il crut nécessaire de ne pas paraître rebelle à toute conciliation; il -renouvela donc à notre ambassadeur la proposition, déjà faite quelques -semaines auparavant, de partager la Syrie entre le sultan et le pacha, -et demanda à connaître la réponse «positive» du gouvernement français. -Il s'attendait probablement à un refus et comptait en tirer parti pour -vaincre les résistances qu'il rencontrait autour de lui. Son espérance -ne fut pas trompée. M. Thiers persista à déclarer cette proposition -«inadmissible». «Le pacha, dit-il, n'accordera jamais ce qu'on lui -demande là... Nous ne nous ferons donc pas les coopérateurs d'un -projet sans raison, sans chance de succès, et qui ne peut être exécuté -que par la force. Or, la force, nous ne la voulons pas et nous n'y -croyons pas.» - -À la même époque, M. de Neumann s'abouchait de nouveau avec M. Guizot -et lui faisait des offres plus avantageuses encore. Impatient d'en -finir, ne cachant ni son inquiétude ni son irritation contre lord -Palmerston, il se déclara résolu à agir fortement sur ce dernier pour -lui faire accepter une combinaison donnant au pacha l'Égypte -héréditaire et toute la Syrie viagère; il croyait, du reste, pouvoir -compter sur l'appui d'une partie des ministres anglais. Plusieurs -symptômes indiquaient que c'était là l'effort suprême de ceux qui -désiraient l'accord. Notre ambassadeur comprit la gravité de la -situation et écrivit aussitôt, le 24 juin, à M. Thiers: «Nous touchons -peut-être à la crise de l'affaire. Ce pas de plus dont je vous -parlais, et qui consiste, de la part de l'Autriche et de la Prusse, à -déclarer à lord Palmerston qu'il faut se résigner à laisser -viagèrement la Syrie au pacha et faire à la France cette grande -concession, ce pas, dis-je, se fait, si je ne me trompe, en ce moment. -Les collègues de lord Palmerston, d'une part, les ministres d'Autriche -et de Prusse, de l'autre, pèsent sur lui pour l'y décider. S'ils l'y -décident, en effet, ils croiront, les uns et les autres, avoir -remporté une grande victoire et être arrivés à des propositions -d'arrangement raisonnables. Il importe donc extrêmement que je -connaisse bien vos intentions à ce sujet; car de mon langage peut -dépendre ou la prompte adoption d'un arrangement sur ces bases, ou un -revirement par lequel lord Palmerston, profitant de l'espérance déçue -et de l'humeur de ses collègues et des autres plénipotentiaires, les -rengagerait brusquement dans son système et leur ferait adopter, à -quatre, son projet de retirer au pacha la Syrie.» Sans affirmer que, -dans ce cas, «l'arrangement à quatre» fût certain, M. Guizot le -donnait pour «possible». L'ambassadeur inclinait manifestement à se -contenter de ce qu'il appelait cette «grande concession». Tel ne fut -pas le sentiment de M. Thiers: dans tout ce qui lui était transmis, il -ne vit que l'embarras, la division, le désarroi de ceux qu'il -prétendait amener à ses idées; et il se flatta, en tenant ferme, de -les contraindre à une capitulation complète. Il hésitait néanmoins à -répondre par un refus trop net, et préférait prolonger son attitude -critique et expectante. «Quand je vous parlais, écrivit-il à M. -Guizot, le 30 juin, d'une grande conquête qui changerait notre -attitude, je voulais parler de l'Égypte héréditaire et de la Syrie -héréditaire. Toutefois, j'ai consulté le cabinet; on délibère, on -penche peu vers une concession. Cependant nous verrons. Différez de -vous expliquer. Il faut un peu voir venir. Rien n'est décidé.» - - -IV - -Quel était le secret de l'obstination avec laquelle M. Thiers se -refusait à toutes les transactions? Sans doute, c'était, pour une -bonne part, l'illusion, déjà tant de fois signalée, sur la puissance -du pacha et sur l'impossibilité d'un accord entre l'Angleterre et la -Russie. Mais, seul, ce motif n'eût peut-être pas suffi. On sait que, -dès son arrivée au pouvoir, l'une des arrière-pensées du ministre du -1er mars, l'une de ses visées secrètes, avait été de revenir à cet -arrangement direct, entre le sultan et le pacha, que les puissances -avaient une première fois empêché par la note du 27 juillet. On n'a -pas oublié non plus que nos agents avaient reçu recommandation d'y -pousser par les moyens détournés à leur disposition, tout en se -gardant d'en prendre ouvertement et officiellement l'initiative. Plus -la prolongation du _statu quo_ devenait intolérable et dangereuse pour -l'empire ottoman, plus on se flattait, à Paris, que le sultan se -déciderait, pour en finir, à s'entendre avec son vassal. Cependant les -semaines, les mois s'écoulaient, et rien n'était encore venu justifier -cette espérance, quand, vers la fin de mai, le bruit se répandit à -Constantinople que le grand vizir, Khosrew-Pacha, de tout temps ennemi -mortel de Méhémet-Ali, allait être destitué. - -Les représentants de la France en Turquie et en Égypte, convaincus que -cette disgrâce ferait disparaître le principal obstacle à un -accommodement direct, redoublèrent d'activité. Ce fut notre consul -général à Alexandrie, M. Cochelet, qui porta à Méhémet la première -nouvelle de la chute imminente de Khosrew. Le vieux pacha fit un bond -sur son divan; sa figure prit une expression de joie extraordinaire, -et des larmes vinrent dans ses yeux. Devançant les conseils que notre -consul allait lui donner, il vint à lui, le frappa sur la poitrine de -la paume de la main, lui serra les deux poignets et lui dit: -«Aussitôt que j'aurai la nouvelle officielle de la destitution du -grand vizir, j'enverrai à Constantinople Sami-Bey, mon premier -secrétaire; je le chargerai d'aller offrir au sultan l'hommage de mon -respect et de mon dévouement; je demanderai à Sa Hautesse de me -permettre de lui renvoyer la flotte ottomane sous le commandement de -Moustoueh-Pacha (l'amiral égyptien). Je la prierai de consentir à ce -que mon fils, Saïd-Bey, vienne à bord de la flotte pour se jeter à ses -pieds. J'écrirai à Ahmed-Féthi-Pacha (le nouveau grand vizir), et une -fois que les relations de bonne intelligence et d'harmonie seront -rétablies, je m'arrangerai avec la Porte.» Et comme le consul lui -recommandait d'être modéré dans ses prétentions: «Laissez-moi faire, -reprit le pacha; lorsque je serai en rapport avec la Porte, nous nous -arrangerons ensemble très-certainement.[286]» Le 16 juin, aussitôt -qu'on eut reçu à Alexandrie la confirmation de la destitution de -Khosrew, Sami-Bey s'embarqua pour Constantinople. Dans cette ville, -les esprits paraissaient disposés à répondre par de très-larges -concessions au renvoi de la flotte. - -[Note 286: Dépêche de M. Cochelet, 26 mai 1840.] - -À cette nouvelle, grande fut l'émotion de M. Thiers. Ne touchait-il -pas au but? Il expédia sur-le-champ M. Eugène Périer à Alexandrie, -pour dire au pacha «de se hâter», pour l'avertir «qu'à Londres on -était irrité contre lui, que l'on pouvait passer à des résolutions -extrêmes», et pour l'inviter à se contenter de la Syrie viagère. En -même temps, il donnait instruction à notre ambassadeur près le sultan -de seconder la mission de Sami-Bey et de prêcher la modération au -Divan, en évitant toutefois de «prendre la négociation à son compte et -comme une entreprise française». Enfin, il informait M. Guizot de ces -événements, de ce qu'il en attendait, et lui recommandait de les tenir -aussi longtemps que possible cachés aux autres puissances, à lord -Palmerston notamment. «Il importe, lui écrivait-il, de ne pas faire -connaître la proposition du pacha à Londres, pour que les Anglais -n'aillent pas empêcher un arrangement direct. La nouvelle sera -bientôt connue, mais pas avant huit jours. Dans l'intervalle, les -Anglais ne pourront rien faire, et nous sommes sûrs qu'ils arriveront -trop tard s'ils veulent écrire à Constantinople[287]. - -[Note 287: Lettre citée par M. Guizot dans son discours du 26 novembre -1840.] - -Vaine recommandation! notre secret avait été tout de suite éventé. -L'avis de ce qui se préparait en Orient était arrivé à Londres de deux -côtés: de Constantinople, par lord Ponsonby, dont l'animosité -clairvoyante avait deviné notre plan; de Paris, par le comte Apponyi, -qui avait eu connaissance des dépêches de notre consul. L'impression -fut vive parmi les représentants des divers cabinets; ils virent là un -coup monté par la France pour se soustraire à l'engagement formel pris -par la note du 27 juillet, pour régler à elle seule les affaires -d'Orient et pour «mystifier» les autres puissances. Lord Palmerston -fut le plus irrité de tous. Cette campagne, qui était son oeuvre -personnelle, où il avait dépensé toute sa passion et engagé hardiment -toute sa responsabilité, dont il attendait tant de satisfaction pour -les préventions et les jalousies anglaises, tant d'importance pour -lui-même, allait-il donc en sortir non-seulement battu, mais joué au -point d'être quelque peu ridicule? «On se serait bien moqué de nous si -l'arrangement direct avait réussi», disait-il plus tard à M. Guizot. -Il n'était pas homme à prendre son parti d'un tel fiasco, ni à -pardonner à qui lui en faisait courir le risque. Aussi résolut-il -non-seulement de faire échouer l'arrangement direct, mais aussi de -profiter de l'émotion de ses collègues et de ses alliés pour leur -arracher ce qu'il n'avait pu jusqu'ici obtenir d'eux, c'est-à-dire une -convention conclue entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la -Prusse, et fondée sur cette triple base: exclusion de la France; la -Syrie entière ou presque entière au sultan; coercition contre le pacha -s'il ne se soumettait pas tout de suite. Ainsi s'engageait entre lord -Palmerston et M. Thiers une partie dont l'enjeu était, des deux côtés, -singulièrement redoutable. On eût dit une lutte de vitesse. Lequel -arriverait le premier? Serait-ce le ministre français poursuivant, à -Constantinople, l'accommodement du sultan et du pacha, ou le ministre -anglais poursuivant, à Londres, la convention à quatre? - -Il fut tout de suite visible que M. Thiers n'avait pas l'avance. En -Turquie, les efforts de nos agents étaient contrariés par les menées -de lord Ponsonby; loin d'aboutir promptement, comme il eût été -nécessaire, l'arrangement direct perdait chaque jour de ses chances; -Sami-Bey, d'abord bien reçu au Divan, voyait les empressements du -premier jour se changer en froideurs; on ne répondait plus à ses -offres que par des ajournements. À cette époque, d'ailleurs, et avec -un à-propos assez bien calculé, l'ambassade anglaise parvenait à faire -éclater, dans les montagnes du Liban, une insurrection contre la -domination égyptienne. Il y avait plusieurs mois qu'elle y travaillait -par ses agents secrets ou patents[288]. Cette tentative devait être -facilement réprimée; mais, pour le moment, grossie par les rapports -anglais, elle servit d'argument très-efficace pour dissuader le sultan -de traiter avec le pacha et de lui abandonner la Syrie. - -[Note 288: Des dépêches officielles publiées, un peu plus tard, par le -gouvernement anglais lui-même (_Correspondence relative to the affairs -of the Levant_), il ressort, en effet, que lord Ponsonby, au su de -lord Palmerston, avait fomenté cette insurrection. «Je puis répondre -des habitants du Liban, écrivait-il à son ministre, le 23 avril 1840, -pourvu que l'Angleterre veuille agir et les aider.» À la fin de juin, -les émissaires secrets ne lui suffisaient plus: il envoyait à Beyrouth -son propre drogman, M. Wood, qui, du navire anglais où il résidait, -appelait à lui les chefs de la montagne et les poussait à la révolte -en leur promettant des armes. Ce drogman informait l'ambassadeur du -bon résultat de ses démarches. «Il n'y a jamais eu, peut-être, -disait-il, un moment plus favorable pour séparer la Syrie de l'Égypte -et pour accomplir les vues politiques de lord Palmerston. J'explique -aux Syriens les désirs de la politique de la Grande-Bretagne et le -succès qui doit nécessairement suivre, s'ils nous assistent. Ils -comprennent tout cela parfaitement; mais ils demandent toujours un -appui indirect de notre part; autrement ils seraient écrasés. Je -n'épargne aucun effort pour remplir les vues de Votre Seigneurie, -malgré les difficultés dont je suis environné et qui dérivent de ma -situation même.» Le gouvernement anglais fut si satisfait du zèle -déployé en cette circonstance par M. Wood, qu'il le nomma peu après -vice-consul à Beyrouth.] - -Pendant ce temps, à Londres, lord Palmerston gagnait du terrain auprès -de ceux qu'il voulait convertir à ses idées. «L'Europe, leur -disait-il, s'est engagée d'honneur, par la note du 27 juillet, à -régler les affaires d'Orient; elle ne peut les laisser en souffrance. -Pourquoi se croire tenu à des égards envers la France? Celle-ci a -voulu avoir une politique séparée et personnelle: les autres -puissances peuvent bien en faire autant.» Ardent, pressant, impérieux, -il tâchait d'échauffer les esprits, de piquer les amours-propres, -d'irriter les jalousies, en dénonçant ce qu'il appelait nos intrigues, -notre duplicité et notre ambition. Et surtout, sachant qu'il avait -affaire à des timides, il se portait fort d'un succès facile, et en -donnait pour garant cette insurrection du Liban dont on venait -d'apprendre l'explosion. Il se gardait, il est vrai, d'avouer qu'elle -était une machination anglaise. À ceux qui le prétendaient, il -opposait même un démenti indigné qu'il renouvelait peu après, en ces -termes, devant la Chambre des communes: «Quelles que soient les causes -de la révolte, les Syriens n'ont été soulevés ni à l'instigation des -autorités anglaises, ni par des officiers anglais.» C'était -certainement un des plus hardis mensonges dont pût user un ministre. -Celui qui osait le commettre n'était-il pas bien venu à se plaindre de -la mauvaise foi du gouvernement français? - -Lord Palmerston ne paraît pas avoir eu beaucoup de peine à entraîner -les puissances continentales. La Russie était toute convertie -d'avance. Quant à l'Autriche et à la Prusse, depuis longtemps -inquiétées par les allures de M. Thiers, vivement blessées de sa -tentative d'enlever au concert européen le règlement des affaires -d'Orient, elles étaient disposées à prêter l'oreille aux insinuations -du chef du _Foreign-Office_, et il lui fut aisé de réveiller en elles, -contre la prépotence révolutionnaire de la France, cette méfiance dont -ne s'étaient jamais complétement débarrassés les anciens tenants de la -Sainte-Alliance. «Si nous cédions au gouvernement français, en cette -occasion, leur disait-il, nous ferions de lui le dictateur de -l'Europe, et son insolence ne connaîtrait plus de bornes[289].» Ce -n'était pas que les cabinets de Vienne et de Berlin s'engageassent -avec grand entrain dans la politique du ministre anglais, ni qu'ils -fussent pleinement rassurés par ses promesses de succès facile; mais -ils le suivaient en vertu de cette loi qui veut que toute volonté -énergique et passionnée impose son ascendant aux caractères indécis, -craintifs et faibles. - -[Note 289: BULWER, t. III, p. 44.] - -Lord Palmerston rencontra un peu plus de difficultés dans le sein même -du cabinet anglais. Néanmoins, elles ne l'arrêtèrent pas longtemps. Si -habitué qu'il fût à diriger à peu près sans contrôle les affaires de -son département, il ne pouvait conclure un traité sans en aviser ses -collègues. Aussi, le 4 juillet, à la fin du conseil de cabinet, -annonça-t-il, d'un ton nonchalant et comme la chose la plus naturelle -du monde, qu'il avait, depuis un certain temps déjà, engagé une -négociation sur les bases antérieurement fixées, et qu'il venait de -rédiger un traité dont il estimait convenable de donner connaissance -au ministère. À cette nouvelle soudaine, les physionomies se -rembrunirent, et personne n'ouvrit la bouche, sauf lord Holland, qui -déclara ne pouvoir participer à aucune mesure risquant d'amener une -rupture entre l'Angleterre et la France. Là-dessus, on se sépara, en -renvoyant la discussion au conseil suivant. Cette première scène avait -fait voir à lord Palmerston combien sa politique répugnait à ses -collègues. Les uns, comme Clarendon et Holland, étaient ouvertement -hostiles au traité. Plusieurs autres, indécis, troublés, désiraient -qu'on ne précipitât rien et qu'on attendît les nouvelles de la -démarche faite à Constantinople par Sami-Bey: cet ajournement -contrariait autant lord Palmerston qu'un refus absolu; car il -s'agissait précisément pour lui de gagner de vitesse ceux qui -négociaient l'arrangement direct. Pour triompher de ces hésitations, -il résolut de recourir aux grands moyens[290]. Le 5 juillet 1840, -c'est-à-dire le lendemain du conseil dont il vient d'être parlé, il -écrivit à lord Melbourne: «La divergence qui paraît exister entre -quelques membres du cabinet et moi sur la question turque, et -l'extrême importance que j'attache à cette question, m'ont conduit, -après réflexion, à la conviction qu'il est de mon devoir, envers -moi-même comme envers mes collègues, de vous délivrer, vous et -d'autres, de la nécessité de décider entre mes vues et celles de -certains membres du cabinet, en plaçant, comme je le fais en ce -moment, ma démission entre vos mains.» Il rappelait sa conduite depuis -la note du 27 juillet, puis il posait ainsi la question: «Il s'agit -maintenant de décider si les quatre puissances, n'ayant pas réussi à -persuader à la France de se joindre à elles, veulent ou ne veulent pas -poursuivre, sans la France, l'accomplissement de leurs desseins... Mon -opinion sur cette question est nette et absolue. Je crois que le but -proposé est de la plus haute importance pour les intérêts de -l'Angleterre, pour la conservation de l'équilibre général et pour le -maintien de la paix en Europe. Je trouve les trois puissances -entièrement prêtes à se rallier à mes vues sur cette matière, si ces -vues doivent être celles du gouvernement britannique... J'estime que -si nous nous retirons et si nous nous refusons à cette coopération -avec l'Autriche, la Russie et la Prusse, dans cette affaire, parce que -la France se tient à l'écart, nous donnerons à notre pays l'humiliante -position d'être tenus en lisières par la France. Ce serait reconnaître -que, même soutenus par les trois puissances du continent, nous n'osons -nous engager dans aucun système politique en opposition avec la -volonté de la France... Or il me semble que ceci est un principe qui -ne sied pas à notre puissance et à notre position.» Le ministre -montrait que si l'Angleterre se retirait, la Russie en profiterait -pour «renouveler le traité d'Unkiar-Skélessi sous quelque forme encore -plus répréhensible», et il concluait ainsi: «Le résultat final sera la -division effective de l'empire ottoman en deux États séparés, dont -l'un sera dans la dépendance de la France, l'autre un satellite de la -Russie, dans chacun desquels notre influence politique sera annulée, -nos intérêts commerciaux seront sacrifiés. Je ne sache pas que j'aie -jamais eu une conviction plus arrêtée sur aucun sujet d'une importance -égale, et je suis très-sûr que si mon jugement sur cette question est -erroné, il ne peut être que de peu de valeur sur les autres[291].» Le -lendemain, dans une nouvelle lettre qui confirmait la première, lord -Palmerston ajoutait: «Les nouvelles reçues d'Égypte et de Syrie, -depuis deux jours, montrent que loin que Méhémet-Ali ait les moyens de -soulever la Turquie contre le sultan, la Syrie s'est soulevée contre -lui, et l'Égypte est vraisemblablement sur le point de suivre son -exemple. Il semble bien clair que si, à cette époque, ses -communications par mer avaient été coupées entre l'Égypte et la Syrie, -ses difficultés intérieures auraient été telles qu'elles l'eussent -probablement rendu beaucoup plus raisonnable[292].» L'effet fut ce -qu'attendait l'auteur de cet habile plaidoyer. Lord Melbourne lui -répondit en le priant d'écarter ses idées de retraite, et envoya toute -cette correspondance à l'un des dissidents, lord Clarendon. Celui-ci -protesta du chagrin qu'il éprouvait à faire de l'opposition à son -collègue et offrit de se retirer lui-même. «Pour Dieu, qu'il n'y ait -pas de démission du tout!» s'écria le premier ministre, convaincu que -son cabinet ébranlé ne résisterait pas à une telle secousse. Il fut -alors suggéré que Clarendon et Holland pourraient dégager leur -responsabilité, en mentionnant leur opposition dans une note annexée -aux registres du conseil: ils firent ainsi, et remirent copie de cette -note à la Reine. Quant aux autres ministres, ils suivirent docilement -lord Palmerston, qui put dès lors agir à sa guise. - -[Note 290: Quelques jours plus tard, le 27 juillet, rendant compte à -son frère de ce qui s'était passé, Palmerston reconnaissait la gravité -de l'opposition à laquelle il avait eu affaire. «Thiers et Guizot, -disait-il, s'étaient persuadés que le cabinet anglais ne se laisserait -jamais conduire à se séparer de la France sur cette question... Il y -avait quelque fondement à cette méprise, car, quand on vint à -délibérer sur cette question, je trouvai une telle résistance de la -part de Holland et de Clarendon, et une telle tiédeur chez les autres -membres du cabinet, que j'envoyai ma démission...» (BULWER, t. III, p. -43.)] - -[Note 291: BULWER, t. II, p. 315 et suiv.] - -[Note 292: _Ibid._, p. 321.] - -En même temps qu'il déployait beaucoup d'activité et d'énergie pour -faire prévaloir ses vues, le chef du _Foreign-Office_ s'attachait à -envelopper ses négociations d'un mystère que nous ne pussions pas -pénétrer. Non-seulement il gardait le secret, mais il l'obtenait de -tous ceux avec qui il traitait. Suivant le mot de M. Guizot, «on se -cachait de la France». Notre ambassadeur, cependant, s'apercevait bien -qu'il se tramait quelque chose et tâchait d'y mettre obstacle. Se -rendant compte qu'on nous en voulait surtout à cause de la tentative -d'arrangement direct, il protestait qu'elle n'était pas l'oeuvre de la -France: cette dénégation, qui reposait, à la vérité, sur une -distinction un peu subtile entre l'initiative officielle et les -incitations indirectes, rencontrait quelque incrédulité. «Il serait -bien étrange, ajoutait M. Guizot, de voir les puissances s'opposer au -rétablissement de la paix, ne pas vouloir qu'elle revienne si elles ne -la ramènent de leurs propres mains, et se jeter une seconde fois entre -le suzerain et le vassal pour les séparer au moment où ils se -rapprochent. Il y a un an, cette intervention se concevait; on pouvait -craindre que la Porte, épuisée, abattue par sa défaite de la veille, -ne se livrât, pieds et poings liés, au pacha et n'acceptât des -conditions périlleuses pour l'avenir. Mais aujourd'hui, après ce qui -s'est passé depuis un an, quand la Porte a retrouvé de l'appui, quand -le pacha prend lui-même, avec une modération empressée, l'initiative -du rapprochement, quel motif, quel prétexte pourrait-on alléguer pour -s'y opposer? Ce serait un inconcevable spectacle. Il est impossible -que l'Europe, qui, depuis un an, parle de la paix de l'Orient comme de -son seul voeu, entrave la paix qui commence à se rétablir d'elle-même -entre les Orientaux.» Ces arguments étaient-ils de nature à agir sur -les puissances? En tous cas, leur auteur n'avait que peu d'occasions -de les développer; par une sorte de mot d'ordre, lord Palmerston et -ses complices évitaient toute explication sérieuse avec l'ambassadeur -de France. - -M. Guizot avait soin d'avertir son gouvernement du danger qui le -menaçait, et lui envoyait, presque jour par jour, les renseignements -qu'il pouvait recueillir. En dépit des manoeuvres auxquelles on -recourait pour tout lui cacher, il était parvenu à découvrir assez -exactement le dessein de lord Palmerston et l'impulsion subite donnée -au projet d'une convention à quatre[293]. Seulement il s'exagérait -l'obstacle résultant des divisions du cabinet anglais, et surtout, -comptant sur les égards dus à un allié, il était persuadé que le -traité, ainsi préparé en dehors de la France, lui serait communiqué -avant la conclusion définitive, avec mise en demeure de dire si elle -voulait ou non y adhérer; il en concluait que nous pouvions attendre, -sans trop de péril, jusqu'à la dernière heure, les nouvelles à venir -de Constantinople. D'ailleurs il avait été mis, intentionnellement -peut-être, sur une fausse piste; il s'imaginait que les puissances -commenceraient par répondre à la communication du plénipotentiaire -ottoman, en renouvelant les promesses de la note du 27 juillet 1839, -et que c'était sur la rédaction de cette réponse qu'on délibérait en -ce moment. Il se trouvait encore sous l'empire de cette erreur, quand -il écrivait, le 14 juillet, à M. Thiers: «Je crois, sans en être -parfaitement sûr, que le projet de note collective à quatre, en -réponse à la note de Chéhib-Effendi, a été adopté dans le conseil de -samedi. La réserve est extrême depuis quelques jours... On prépare, -soit sur le fond de l'affaire, soit sur le mode d'action, des -propositions qu'on nous communiquera quand on aura tout arrangé,--si -on arrange tout,--pour avoir notre adhésion ou notre refus.» Une -circonstance particulière avait contribué à accroître cette trompeuse -sécurité. On sait que la mission des ambassadeurs cesse par le seul -fait de la mort du prince qu'ils représentent; or, Frédéric-Guillaume -III étant mort le 7 juin, M. Guizot s'était assuré que M. de Bülow -n'avait pas reçu les lettres de créance du nouveau roi de Prusse, et -qu'il était, par suite, sans pouvoirs réguliers pour signer aucun acte -au nom de son gouvernement. - -[Note 293: Dépêche de M. Guizot à M. Thiers, du 11 juillet 1840, et -ses lettres au duc de Broglie et au général Baudrand, du 12 juillet.] - -À Paris, tout en croyant avoir du temps devant soi, M. Thiers sentait -qu'un grand péril était proche; il ne voyait pas là, cependant, une -raison de rien changer à sa conduite. «Je trouve fort graves les -nouvelles que vous m'envoyez, écrivait-il, le 16 juillet, à M. Guizot; -mais il ne faut pas s'en émouvoir, et tenir bon... Il faut attendre -avec tout le sang-froid que vous savez garder sur votre visage comme -dans le fond de votre âme. Nous n'aurons pas, vous et moi, traversé un -plus dangereux défilé; mais nous ne pouvons pas faire autrement. À -l'origine, on eût pu tenir une autre conduite; depuis la note du 27 -juillet 1839, il n'est plus temps.» - -M. Thiers ne savait pas parler si juste en disant qu'il «n'était plus -temps». Au moment où il écrivait cette lettre, tout se trouvait déjà -conclu et signé à Londres depuis vingt-quatre heures. Telle avait été -la précipitation, qu'on n'avait pas attendu les pouvoirs réguliers du -plénipotentiaire prussien et qu'on s'était contenté de l'assurance par -lui donnée que son gouvernement ne le désavouerait pas. Loin d'avoir -averti la France et de lui avoir demandé son dernier mot, comme M. -Guizot s'y attendait et comme semblait l'exiger une alliance non -encore rompue, on avait redoublé de soin pour la tromper sur ce qui se -faisait. Que gagnait-on à ce mauvais procédé? Dans l'état d'esprit où -il était, le gouvernement français, mis en demeure d'adhérer à la -convention préparée, s'y fût très-probablement refusé[294]: le -résultat dernier eût donc été toujours de signer à quatre comme on -venait de le faire; seulement la France aurait été isolée en -connaissance de cause, par sa propre volonté, sans avoir les mêmes -motifs et le même droit de se plaindre. Il fallait davantage à lord -Palmerston, qui semblait, en cette circonstance, poursuivre, outre -l'exécution d'un plan diplomatique, la satisfaction d'une vengeance -personnelle: plus il blessait au vif celui qu'il accusait d'avoir -voulu le mystifier, plus cette vengeance lui paraissait complète et -agréable. Et voilà comment il n'avait pas hésité à compliquer une -opération déjà fort déplaisante à la France, par un procédé plus -offensant encore que la mesure en elle-même. - -[Note 294: M. Thiers disait, quelques jours après, le 6 août, dans une -dépêche à M. Guizot: «Ce que les procédés obligés avec une cour alliée -exigeaient, c'est que l'Angleterre, avant de conclure, fît une -dernière démarche auprès de l'ambassadeur de France, et lui soumît la -convention proposée, en lui laissant le choix d'y adhérer ou non. Il -est bien vrai que l'adhésion de la France à toute résolution -entraînant l'emploi de la force contre le vice-roi n'était nullement -supposable, car elle s'était souvent expliquée à cet égard; mais -toutes les formes eussent été observées.»] - -Le traité ainsi conclu le 15 juillet se composait de quatre pièces -séparées[295]. L'instrument principal était une convention par -laquelle les quatre puissances s'engageaient envers la Porte à lui -donner l'appui dont elle aurait besoin pour réduire le pacha et à -protéger au besoin Constantinople contre les entreprises de ce -dernier. La seconde pièce était un acte séparé par lequel le sultan -indiquait quelles conditions il avait l'intention d'accorder au pacha: -il devait lui proposer d'abord l'Égypte à titre héréditaire et la plus -grande partie du pachalik de Saint-Jean d'Acre en viager; si, dans les -dix jours de la notification, le pacha n'avait pas accepté, l'offre du -pachalik d'Acre serait retirée et la concession réduite à l'Égypte -seule; si, après un nouveau délai de dix jours, le pacha ne s'était -pas encore soumis, l'offre entière serait non avenue. Suivaient -ensuite deux protocoles, l'un sur une question de détail sans intérêt -historique, l'autre, intitulé _Protocole réservé_, qui décidait -l'exécution immédiate de la convention, sans attendre les -ratifications. Pour justifier cette hâte insolite, le protocole -invoquait «l'état actuel des choses en Syrie», c'est-à-dire -l'insurrection fomentée par les agents de lord Ponsonby. Parmi les -stipulations dont l'exécution immédiate était ainsi prescrite, se -trouvait celle par laquelle la reine d'Angleterre et l'empereur -d'Autriche s'engageaient à faire intercepter par leurs flottes, les -communications entre l'Égypte et la Syrie, et à «donner toute -l'assistance en leur pouvoir à ceux des sujets du sultan qui -manifesteraient leur fidélité à leur souverain». En effet, lord -Palmerston qui, dès le 13 juillet, avait fait avertir, à Naples, -l'amiral Stopford de se préparer à soutenir les Syriens[296], lui -expédiait, le 15 juillet, un courrier avec ordre d'agir immédiatement. -En apprenant le passage de ce courrier par Paris, M. Thiers, bien que -non encore avisé de la signature du traité, eut le pressentiment qu'il -y avait là quelque danger pour le pacha, et il mit aussitôt en -mouvement le télégraphe aérien, afin de faire parvenir le plus -rapidement possible à Alexandrie l'avis de mettre en sûreté la flotte -égyptienne qui croisait sur les côtes de Syrie. Bien lui en prit, car, -s'il fallait en croire certains bruits, le courrier portait à lord -Stopford l'instruction de s'emparer de cette flotte[297]. N'oublions -pas que les vaisseaux anglais au moyen desquels on cherchait à -frapper, à notre insu, ce coup contre le protégé de la France, étaient -ceux-là mêmes qui, quelques jours auparavant, se trouvaient encore -immobilisés dans les eaux des Deux-Siciles, et qui devaient leur -liberté au succès de notre amicale médiation. - -[Note 295: Le texte même de ce document est publié dans les _Pièces -historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.] - -[Note 296: BULWER, t. III, p. 42.] - -[Note 297: M. Thiers a affirmé ce fait plus tard à la tribune. -(Discours du 25 novembre 1840.)] - -Ce ne fut que le 17 juillet, deux jours après la signature du traité, -et quand il croyait avoir pris de l'avance pour les mesures -d'exécution, que lord Palmerston pria M. Guizot de passer au -_Foreign-Office_, et lui donna lecture d'un _memorandum_ l'informant -de ce qui venait d'être fait. Ce document, où l'on tâchait -d'envelopper sous des formes presque caressantes la notification d'un -acte aussi malveillant, rappelait d'abord comment les quatre -puissances, n'ayant pu s'entendre avec la France, s'étaient trouvées -placées en face de ces deux partis, ou d'abandonner aux chances de -l'avenir les grandes affaires qu'elles avaient pris l'engagement -d'arranger», ou bien «de marcher en avant sans la coopération de la -France»; comment elles avaient «cru de leur devoir d'opter pour la -dernière de ces alternatives», et avaient «conclu avec le sultan une -convention destinée à résoudre d'une manière satisfaisante les -complications actuellement existantes dans le Levant». Le _memorandum_ -témoignait du «vif regret» que les puissances éprouvaient «à se -trouver momentanément séparées de la France» et de leur espoir que -cette séparation serait de courte durée; il terminait en lui demandant -son «appui moral» pour obtenir la soumission du pacha. M. Guizot, -surpris, sentit la situation trop grave pour s'engager avant d'avoir -reçu les instructions de son gouvernement. Il écouta en silence, se -borna ensuite à relever froidement certains passages qui présentaient -d'une façon inexacte le rôle et le langage de son gouvernement, mais -ne discuta pas le fond. D'ailleurs, communication ne lui était pas -faite du traité[298]; ce fut à peine si, après la lecture du -_memorandum_, quelques indications sommaires lui furent données sur -les conditions faites par le sultan au pacha. «Nous ne pouvons montrer -la convention tant qu'elle n'a pas été ratifiée», écrivait, peu après, -lord Palmerston à son frère[299]. Singulier scrupule, en vérité, de la -part de celui qui croyait pouvoir exécuter cette convention avant -toute ratification! La vraie raison n'était-elle pas précisément qu'on -voulait nous dissimuler cette exécution immédiate et se ménager ainsi -plus de chances de faire un coup de surprise? En tout cas, c'était un -mauvais procédé de plus envers nous; on eût dit que lord Palmerston -s'appliquait à ne nous en épargner aucun. - -[Note 298: Ce ne sera que le 16 septembre, après les ratifications -échangées, que communication sera faite du traité au gouvernement -français. La presse anglaise, il est vrai, en avait auparavant révélé -les principales dispositions.] - -[Note 299: Lettre du 27 juillet 1840. (BULWER, t. III, p. 43.)] - -Dans cette histoire de la question d'Orient, la signature du traité du -15 juillet marque une date importante et comme la séparation entre -deux périodes distinctes. Avant d'aborder la seconde de ces périodes -et de raconter la crise redoutable née de ce traité, ne convient-il -pas de se recueillir un moment, d'essayer de juger le passé, et, dans -ce dessein, de faire, pour ainsi dire, l'examen de conscience des -principaux acteurs de ce drame diplomatique? Commençons par le -gouvernement français. Combien, en juillet 1840, il est loin de ses -espérances de juillet 1839, alors qu'il se félicitait d'avoir -substitué, aux vieux restes de la Sainte-Alliance formée contre lui, -un nouveau concert européen où il comptait jouer l'un des premiers -rôles, alors qu'il croyait avoir placé la Russie, son ennemie la plus -acharnée depuis 1830, dans l'alternative de capituler ou de s'isoler! -Maintenant, c'est lui, au contraire qui est isolé; il s'est brouillé -avec son alliée de dix ans, l'Angleterre; il a rejeté vers la Russie -les cabinets de Vienne et de Berlin, qui s'en éloignaient pour venir à -lui, et il a vu quatre grandes puissances nouer, en dehors de lui, -sinon contre lui, une alliance qui semble la résurrection de la -coalition de 1813. La cause d'un mécompte si complet et si prompt -saute aujourd'hui à tous les yeux. C'est que, placée en face de -questions multiples et complexes, la France n'a pas su mettre chacune -à son rang; elle s'est exagéré l'importance de la question des -agrandissements du pacha, qui n'était que secondaire, au point de -perdre de vue la question qui, à l'origine, lui avait apparu avec -raison comme la principale, celle de sa rentrée dans le concert des -puissances; et elle est arrivée à confondre son intérêt, non pas même -avec l'intérêt vrai de Méhémet-Ali, ce qui eût été déjà peu -admissible, mais avec les prétentions de ce faux Alexandre[300]. Cette -grave erreur de direction a été compliquée d'erreurs particulières, -d'illusions sur la force du pacha, sur les hésitations ou les -répugnances du cabinet anglais, sur les dispositions des autres -puissances. Toutes ces fautes ne sont pas celles d'un ministère plutôt -que d'un autre; commencées par le ministère du 12 mai, elles ont été -continuées par le ministère du 1er mars, chacun d'eux repoussant -obstinément les chances, plusieurs fois offertes, de sortir -honorablement et même brillamment de la mauvaise voie où la France -était fourvoyée. Le Roi lui-même a eu sa part des illusions générales. -Quant au parlement et à l'opinion, loin d'être innocents, ils sont les -principaux coupables; par la surexcitation de l'orgueil national, ils -ont aggravé au dehors les difficultés du gouvernement, en même temps -qu'ils lui interdisaient tout retour de sagesse. - -[Note 300: Il était alors de langage courant, en France; de qualifier -Méhémet-Ali de «nouvel Alexandre».] - -Si, pour être un grand politique, il suffisait de bien savoir ce que -l'on veut, de marcher vers son but avec adresse et résolution, et d'y -arriver non-seulement malgré ses adversaires, mais malgré ses alliés -et même malgré ses collègues, en bernant et mortifiant les uns, en -dominant et entraînant les autres,--lord Palmerston se fût montré tel -dans cette campagne diplomatique. Mais ce titre de grand politique -exige plus encore; il faut que le but ait été placé aussi haut qu'il -devait l'être, qu'au lieu de s'abaisser à poursuivre la satisfaction -d'une passion secondaire et passagère, on ait eu en vue l'avantage -supérieur et permanent du pays. Or est-ce là ce qu'a fait le promoteur -du traité du 15 juillet? Que l'Angleterre eût intérêt à ne pas -laisser la prépondérance française s'établir en Égypte, on le -comprend. Mais son intérêt était aussi de ne pas rompre l'alliance -occidentale et libérale; il était surtout de ne pas compliquer -gratuitement une telle rupture par des offenses qui risquaient de -provoquer une guerre, et qui, en tout cas, devaient laisser de longs -et dangereux ressentiments. En somme, lord Palmerston avait fait -preuve d'une vue très-nette, mais très-courte, de plus d'adresse -inférieure que de grande habileté. S'il ne s'était pas trompé sur le -détail et le procédé, il s'était trompé sur la direction générale, -aveuglé par sa jalousie contre la France, comme nous l'étions par -notre engouement pour le pacha. - -La Russie venait de se donner le plaisir, très-goûté par l'empereur -Nicolas, d'isoler et de mortifier la France de Juillet; mais c'était -en renonçant à la prépondérance orientale, qui avait été de tout temps -l'objet premier, presque exclusif, de sa politique, et pour laquelle, -notamment, elle avait combattu en 1828, négocié en 1833. Y avait-elle -au moins gagné de rompre à tout jamais cette alliance occidentale où -elle n'avait pas tort, en effet, de voir le principal obstacle à ses -desseins sur Constantinople? La guerre de Crimée devait répondre à -cette question. - -Quant à l'Autriche, après avoir rêvé, au début de cette crise, une -grande politique, celle d'un concert européen dont le siége eût été à -Vienne, et avec lequel elle eût fait échec à la Russie en Orient, elle -avait, devant la division de la France et de l'Angleterre, renoncé à -ses projets, et, abdiquant humblement toute prétention à une -initiative quelconque, elle s'était mise à la remorque de lord -Palmerston et du czar; depuis lors, docile et inquiète, elle servait -des passions qui n'étaient pas les siennes, s'associait à des -aventures qui l'effrayaient, et, avec l'amour de l'immobilité, -participait à des actes qui risquaient de mettre en branle toute -l'Europe. Ce que nous disons de l'Autriche s'applique aussi à la -Prusse, avec cette réserve que le gouvernement de Berlin avait dans la -question orientale moins d'intérêt, d'action, et, par suite, aussi -moins de responsabilité. - -Nulle puissance donc qui puisse être satisfaite et fière de sa -conduite. Toutes ont commis des fautes. Aucune n'a fait de grande et -haute politique. Le résultat, nous allions dire le châtiment, est une -situation singulièrement tendue, obscure, périlleuse pour tous. -Personne ne peut savoir ce qui en va sortir, et si ce ne sera pas la -ruine de cette longue paix dont l'Europe jouissait depuis 1815 et à -laquelle elle n'avait jamais été plus attachée. - - - - -CHAPITRE IV - -LA GUERRE EN VUE. - -(Juillet-Octobre 1840.) - - I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet. L'effet sur - le public. Les journaux. Le ministère ne cherche pas à contenir - l'opinion.--II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée.--III. - Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son attitude - dans le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la guerre. Accord - extérieur du Roi et de son ministre.--IV. Les armements. Attitude - diplomatique de M. Thiers. Langage de M. Guizot à Londres. Lord - Palmerston persiste dans sa politique, malgré les hésitations de - ses collègues. Débats à la Chambre des communes.--V. Inquiétudes - de l'Autriche et de la Prusse. Intervention conciliatrice du roi - des Belges. Elle échoue devant l'obstination de lord Palmerston. - Le _memorandum_ anglais du 31 août.--VI. Louis-Napoléon réfugié à - Londres. Ses menées pour s'allier à la gauche et débaucher - l'armée. Expédition de Boulogne. Impression du public. Le - procès.--VII. Continuation des armements. Fortifications de - Paris. M. Thiers s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en - Italie. Nouvelles scènes faites par le Roi aux ambassadeurs. La - presse. Les journaux ministériels et radicaux. Excitation ou - inquiétude du public. Les grèves. L'Europe est à la merci des - incidents.--VIII. Les premières mesures d'exécution contre le - pacha. Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de - transiger. Cette transaction est appuyée par M. Thiers. Divisions - dans le sein du cabinet anglais.--IX. Déchéance du pacha et - bombardement de Beyrouth. Lord Palmerston triomphe. Mécompte de - M. Thiers. Explosion belliqueuse en France. Premiers symptômes de - réaction pacifique. Les journaux poussent à la guerre.--X. Que - serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut espérer - concentrer la lutte entre la France et l'Autriche. Dispositions - de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, de la Confédération - germanique. Puissant mouvement d'opinion contre la France, en - Allemagne. Son origine. Ses manifestations en 1840. Réveil de - l'idée allemande qui sommeillait depuis 1815. La France, en cas - de guerre, se fût retrouvée en face de la coalition. La - propagande révolutionnaire n'eût pas été une force contre - l'Europe, et elle eût été un danger pour la France.--XI. M. - Thiers penche vers une attitude belliqueuse. Divisions du - cabinet. Résistance du Roi. Les ministres offrent leur démission. - Transaction entre le prince et ses conseillers. La note du 8 - octobre.--XII. Effet de cette note en Angleterre. En France, - l'agitation révolutionnaire s'aggrave, et la réaction pacifique - se fortifie. Situation mauvaise de M. Thiers. L'attentat de - Darmès. Désaccord entre le Roi et le cabinet sur le discours du - trône. Démission du ministère. Les résultats de la seconde - administration de M. Thiers. Service rendu par Louis-Philippe. - - -I - -«Je suis curieux de savoir comment Thiers a pris notre convention, -écrivait, le 21 juillet 1840, lord Palmerston à M. Bulwer, son chargé -d'affaires. Sans aucun doute, cela a dû le mettre très en colère; -c'est un coup pour la France; mais elle se l'est attiré par son -obstination.» Et plus loin: «Thiers commencera probablement par faire -le bravache; mais nous ne sommes pas gens à nous laisser épouvanter -par des menaces[301].» Grandes furent, en effet, à la nouvelle du -traité du 15 juillet, la surprise et l'émotion du ministre français; -il n'était pas seulement blessé de l'offense faite à son pays: il se -sentait personnellement atteint, se rendant compte du tort fait à son -renom d'habileté. Toutefois, il se montra d'abord plus calme que ne -s'y attendait lord Palmerston. Ainsi, du moins, il apparut à M. Bulwer -dans l'entretien où, pour la première fois, il fut question entre eux -du traité. «M. Thiers était naturellement très-déconcerté, rapporte le -diplomate anglais; il me parla de l'effet qui serait produit sur -l'opinion publique en France, me pria de ne rien dire jusqu'à ce qu'il -eût pris ses mesures pour prévenir quelque violente explosion, et -m'entretint sur ce sujet, je dois lui rendre cette justice, avec plus -de regret que d'irritation[302].» M. de Sainte-Aulaire, qui avait reçu -l'ordre de retourner immédiatement à Vienne, eut aussi, dans ces -premiers jours, une longue conversation avec le président du conseil. -M. Thiers lui parut se rendre compte «qu'engager la France dans une -lutte où elle se trouverait seule contre toute l'Europe, ce serait -encourir une terrible responsabilité, et qu'un sentiment de vanité -blessée, une infatuation systématique en faveur de Méhémet-Ali ne -justifierait pas le ministre coupable d'une telle audace». Aussi -déclarait-il «s'abstenir de prendre une résolution extrême». «Je ne -ferai au début, disait-il, que le strict nécessaire, et resterai bien -en deçà de ce que réclamera le sentiment national quand le traité de -Londres sera connu en France». Il annonçait même ne pas vouloir -convoquer les Chambres, de «peur d'être entraîné par elles[303]». Il -tenait un langage semblable à ses autres ambassadeurs. Tout en leur -recommandant de se montrer tristes, sévères, inquiétants, de laisser -voir que nous avions ressenti l'offense, il les détournait de tout ce -qui eût pu provoquer une rupture violente. «Se plaindre, écrivait-il -le 21 juillet à M. Guizot, est peu digne de la part d'un gouvernement -aussi haut placé que celui de la France; mais il faut prendre acte -d'une telle conduite... Désormais la France est libre de choisir ses -amis et ses ennemis, suivant l'intérêt du moment et le conseil des -circonstances. Il faut sans bruit, sans éclat, afficher cette -indépendance de relations que la France sans doute n'avait jamais -abdiquée, mais qu'elle devait subordonner à l'intérêt de son alliance -avec l'Angleterre. Aujourd'hui, elle n'a plus à consulter d'autres -convenances que les siennes. L'Europe ni l'Angleterre, en particulier, -n'auront rien gagné à son isolement. Toutefois, je vous le répète, ne -faites aucun éclat; bornez-vous à cette froideur que vous avez -montrée, me dites-vous, et que j'approuve complétement. Il faut que -cette froideur soit soutenue.» Le président du conseil ajoutait, -toujours à la même date: «Ayez soin, en faisant sentir notre juste -mécontentement, de ne rien amener de péremptoire aujourd'hui. Je ne -sais pas ce que produira la question d'Orient. Bien sots, bien fous -ceux qui voudraient avoir la prétention de le deviner. Mais, en tout -cas, il faudra choisir le moment d'agir pour se jeter dans une fissure -et séparer la coalition. Éclater aujourd'hui serait insensé et point -motivé; d'autant que nous sommes peut-être en présence d'une grande -étourderie anglaise. En attendant, il faut prendre position et voir -venir avec sang-froid[304].» - -[Note 301: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 277, 278.] - -[Note 302: _Ibid._, p. 274, 275.] - -[Note 303: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -[Note 304: _Mémoires de M. Guizot._] - -Si désireux que fût M. Thiers de retarder le moment où le public -français serait mis au courant de ce qui venait d'être fait à Londres, -une telle nouvelle ne pouvait demeurer longtemps cachée: elle commença à -s'ébruiter dans Paris, le 25 juillet; le 26, les journaux l'annoncèrent -explicitement. L'effet en fut d'autant plus considérable que les esprits -n'y étaient nullement préparés. Absorbés par les incidents de la -politique intérieure, ils avaient, depuis plusieurs mois, à peu près -perdu de vue les affaires d'Orient, dont il n'était plus question ni à -la tribune ni dans la presse. Voici qu'ils y étaient brusquement -ramenés, non point pour voir la France jouer le rôle prépondérant, -solennellement promis, un an auparavant, par le rapport de M. Jouffroy, -mais pour apprendre que toutes les puissances s'étaient coalisées en se -cachant de nous et dans le dessein d'écraser notre protégé, le pacha -d'Égypte. Pour des imaginations que l'on venait précisément d'échauffer -en soufflant sur les cendres napoléoniennes, la déception était -douloureuse, irritante. «C'est le traité de Chaumont», disait-on en -répétant un mot attribué au maréchal Soult. L'alarme générale se -manifesta par une baisse extraordinaire à la Bourse[305]. Toutefois, si -inquiet que l'on fût, la colère dominait. Les autres questions s'étaient -subitement évanouies devant celle qui apparaissait comme la «question -nationale». Tous les partis, réunis dans un même sentiment, ne -rivalisaient que de susceptibilité patriotique. Les témoignages -contemporains sont unanimes. «Je n'avais pas vu, depuis longtemps, une -semblable explosion de sentiment national», lisons-nous, à la date du 27 -juillet, sur le journal intime d'un observateur exact et clairvoyant; et -il ajoutait, le lendemain: «Les têtes se montent de plus en plus[306].» -Henri Heine écrivait de Paris, le 27 juillet: «Les mauvaises nouvelles -arrivent coup sur coup. Mais la dernière et la pire de toutes, la -coalition entre l'Angleterre, la Russie, l'Autriche et la Prusse, contre -le pacha d'Égypte, a plutôt produit ici un joyeux enthousiasme guerrier -que de la consternation... Les sentiments et les intérêts nationaux -blessés opèrent maintenant une suspension d'armes entre les partis -belligérants. À l'exception des légitimistes, tous les Français se -rassemblent autour du drapeau tricolore, et leur mot d'ordre commun est: -«Guerre à la perfide Albion!» Et, le 28 juillet: «Peut-être cent -cinquante députés qui se trouvent encore à Paris se sont prononcés pour -la guerre de la façon la plus déterminée, en cas que l'honneur national -offensé exigeât ce sacrifice[307].» «Le public est incroyablement -belliqueux, rapportait, le 30 juillet, l'un des correspondants de M. -Guizot; les têtes les plus froides, les caractères les plus timides sont -emportés par le mouvement général; tous les députés que je vois se -prononcent sans exception pour un grand développement de forces; les -plus pacifiques sont las de cette question de guerre qu'on éloigne -toujours et qui toujours se remontre. Il faut en finir, dit-on, et cette -disposition a réagi sur nos anniversaires de ce mois; il y avait, le 28, -soixante à quatre-vingt mille hommes sous les armes, et tout le monde -était heureux de voir tant de baïonnettes à la fois. Hier, quand le Roi -a paru au balcon des Tuileries, il a été salué par des acclamations -réellement très-vives, et quand l'orchestre a exécuté la _Marseillaise_, -il y a eu un véritable entraînement[308].» Le 2 août, le duc de Broglie -résumait ainsi l'état des esprits: «Il y a chez tous, sans exception, un -grand sentiment d'indignation, une indignation sérieuse, réelle, et une -conviction non moins sérieuse qu'il ne faut plus compter que sur -soi-même et qu'il y a lieu de se mettre en défense; c'est un sentiment -aussi vrai que celui qui a suivi les premiers jours de 1830 et favorisé -l'expédition d'Anvers; il a le même caractère d'unanimité[309].» -Toujours à cette date, M. Léon Faucher écrivait à un Anglais, ami de la -France, M. Reeve: «Je n'avais jamais vu, depuis 1830, un enthousiasme -aussi prononcé ni aussi soutenu. C'est l'esprit national se montrant -sans bravade... Tenez pour certain que si le gouvernement ne répondait -pas par une attitude énergique au traité de Londres, il serait renversé -par une révolution[310].» - -[Note 305: Le 3 pour 100, qui était, le 18 juillet, à 86 fr. 50, se -cotait 78 fr. 75, le 6 août. Les actions de la Banque de France -baissèrent de 3,770 à 3,000 francs.] - -[Note 306: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] - -[Note 307: _Lutèce_, p. 99, 100, 108.] - -[Note 308: Lettre de M. de Lavergne, alors chef du cabinet du ministre -de l'intérieur. (_Mémoires de M. Guizot._)] - -[Note 309: Lettre à M. Guizot. (_Documents inédits._)] - -[Note 310: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. Ier, p. -93.] - -Le langage des journaux répondait à ces sentiments: on eût dit autant -de clairons sonnant la charge. «La France, disait le _Siècle_ du 28 -juillet, entend que l'on compte avec elle, fût-on Russe ou Anglais, -pour régler les affaires de l'Europe, et elle se lèverait tout entière -pour se répandre au delà de ses frontières, comme il est déjà arrivé -une fois, plutôt que de se résigner à ce rôle passif auquel ses alliés -d'hier, comme ses anciens ennemis, veulent insolemment la réduire.» On -lisait dans le _Temps_ du même jour: «L'Europe est bien faible contre -nous. Elle peut essayer de jouer avec nous le terrible jeu de la -guerre; nous jouerons avec elle le formidable jeu des révolutions. Que -si l'on nous pousse à promener de nouveau le drapeau tricolore de -capitale en capitale, nous ne le ferons plus, cette fois, pour -accumuler contre nous les représailles des peuples, mais bien plutôt -pour favoriser leur affranchissement.» Il n'était pas jusqu'au sage -_Journal des Débats_ qui ne déclarât, le 29 juillet: «Le traité est -une insolence que la France ne supportera pas; son honneur le lui -défend.» Et il ajoutait, en rappelant la situation de l'Irlande: «À ce -terrible jeu des batailles, ce n'est pas nous qui avons le plus de -risques à courir.» Il disait encore, deux jours après: «La France ne -reculera pas... La France ne peut pas reculer, parce que ce serait se -laisser mettre au rang des puissances de second ordre... Il est -nécessaire qu'elle se prépare à la guerre.» Les radicaux du -_National_, contemplaient, avec une sorte de satisfaction railleuse, -cette effervescence guerrière. «On a pu voir, au milieu de cette -agitation, disaient-ils, combien les traités de 1815 pèsent à notre -pays, combien il serait heureux d'en effacer les souillures... Si -nous avions un autre gouvernement, la guerre serait acceptée déjà, car -on nous l'a déclarée.» Seulement le _National_ ajoutait qu'il fallait, -pour la faire, porter la révolution en Italie, dans les États du Rhin, -dans l'Allemagne entière, en Pologne, et il mettait au défi la -monarchie d'avoir cette hardiesse: «Les conditions de la guerre, -concluait-il, nous les connaissons tous, et vous aussi peut-être... -C'est pour cela qu'il vous est défendu de la tenter.» Une seule -feuille essayait de se soustraire à cet entraînement général, c'était -la _Presse_, inspirée par M. Molé et M. de Lamartine. «Et pourquoi, -s'il vous plaît, la guerre? demandait-elle, le 31 juillet. Parce que -M. Thiers est un aimable étourdi. Il sait bien faire les coalitions; -il ne sait pas les prévoir... Jadis, toutes les puissances de l'Europe -se coalisèrent pour se venger de Napoléon. Aujourd'hui, les mêmes -puissances se coalisent pour se moquer de M. Thiers.» Mais le public -ne se sentait pas disposé à sourire de ces malices; tout entier à son -indignation patriotique, il eût plutôt traité de lâches et de traîtres -ceux qui ne s'y associaient pas. - -M. Thiers trouvait donc, dans l'opinion, des impressions plus vives -que n'avaient été tout d'abord les siennes propres; ni le public, ni -la presse ne semblaient disposés à garder la réserve expectante, le -tranquille sang-froid qu'il avait jugé convenir à la situation. Dans -quelle mesure en fut-il contrarié? On aurait peine à le dire. En tout -cas, il ne paraît pas avoir eu, un moment, l'idée de se poser en -modérateur. Dès le premier jour, au contraire, les journaux officieux -s'appliquèrent à ne se laisser dépasser en véhémence par aucun autre. -Peut-être, après tout, M. Thiers regardait-il cette explosion -d'indignation nationale comme une diversion utile, et aimait-il mieux -voir les esprits s'échauffer contre les mauvais procédés de -l'Angleterre que de s'entendre demander compte de sa mésaventure -diplomatique. À un point de vue moins personnel, il ne lui déplaisait -pas que ceux qui s'étaient mal conduits envers nous ressentissent -quelque inquiétude. La leçon lui paraissait nécessaire. Selon lui, la -faiblesse des ministères précédents avait répandu, en Europe, l'idée -que «la France n'avait de résistance sur rien[311]»; il se félicitait -de ce qui pouvait troubler cette impertinente sécurité. Ajoutons enfin -qu'il craignait de faire la figure un peu piteuse des gens trompés: -devenir menaçant a souvent paru, en pareil cas, la seule chance de ne -pas être ridicule; c'est ce qui faisait dire à M. de Rémusat, peu -après la signature du traité: «Le moyen de ne pas être humilié est de -se montrer offensé.» Était-ce là un sentiment juste de la dignité -nationale ou un faux calcul d'amour-propre? M. de Tocqueville -exprimait une idée qui avait quelque rapport avec celle de M. de -Rémusat, quand il écrivait à M. Stuart Mill: «Pour maintenir un -peuple, et surtout un peuple aussi mobile que le nôtre, dans l'état -d'âme qui fait faire les grandes choses, il ne faut pas lui laisser -croire qu'il doit aisément prendre son parti qu'on tienne peu compte -de lui. Après la manière dont le gouvernement anglais a agi à notre -égard, ne pas montrer le sentiment de la blessure reçue eût été, de la -part des hommes politiques, comprimer, au risque de l'éteindre, une -passion nationale dont nous aurons besoin quelque jour. L'orgueil -national est le plus grand sentiment qui nous reste[312].» Sans doute, -ce peut être un devoir pour le gouvernement d'entretenir cette -susceptibilité patriotique; mais c'est son devoir non moins étroit de -la diriger quand elle s'égare, de la contenir quand elle est -excessive. Si, comme le prétendait M. de Rémusat, le moyen de ne pas -être humilié d'un mauvais procédé est de s'en montrer offensé, on peut -dire aussi qu'en faisant trop d'éclat de son irritation, on grossit -l'offense. Il semble parfois, dans ces questions diplomatiques, qu'un -pays soit offensé dans la mesure où il proclame lui-même qu'il l'est. -En tout cas, se fâcher très-haut, sans être assuré d'obtenir et résolu -à exiger, coûte que coûte, une satisfaction proportionnée à -l'irritation qu'on témoigne, c'est s'exposer à une humiliation plus -grande que celle de l'injure et amoindrir cet «orgueil national» que -M. de Tocqueville avait souci de garder intact. Estimait-on que les -questions posées en juillet 1840 ne valaient pas, pour la France, le -risque d'une guerre contre toute l'Europe? Il importait alors, -non-seulement à notre sécurité, mais surtout à notre dignité, de ne -pas parler de l'offense ressentie, comme on parle de celles qu'il faut -laver dans le sang. Il y avait là une mesure à garder soigneusement, -et, si l'opinion échauffée la dépassait, c'était au gouvernement -d'user de son influence pour l'y ramener. - -[Note 311: C'est l'expression employée par M. de Rémusat, dans une -lettre écrite à M. Guizot, aussitôt après avoir connu le traité. -(_Mémoires de M. Guizot._)] - -[Note 312: Lettre du 18 décembre 1840.] - -Ce devoir, M. Thiers ne paraît pas en avoir compris alors -l'importance, ou du moins il crut impossible de le remplir. Ce n'était -pas qu'il eût pris le parti de régler sa conduite sur les emportements -de l'opinion et de monter sa diplomatie au ton des journaux. Non, -toujours résolu à ne pas faire un _casus belli_ de la seule signature -du traité, il s'était fait un plan de politique expectante par lequel -il comptait obtenir une revanche, sinon très-prompte, du moins -assurée, de l'offense du 15 juillet. C'est ce plan dont il importe -d'abord de se faire une idée exacte. - - -II - -Tous les calculs de M. Thiers reposaient entièrement sur la confiance -dans la force et dans la résolution du pacha, confiance alors si -répandue en France et si absolue, qu'elle ne se discutait même -pas[313]. Plus tard, quand les événements eurent apporté au -gouvernement français un complet démenti, M. de Rémusat, interrogé sur -la cause d'une si grosse erreur, répondait: «Comment voulez-vous que -nous ayons deviné la vérité? Sans parler de l'opinion politique qui, -vous le savez, s'était attachée, depuis plusieurs années, à grandir -Méhémet-Ali et Ibrahim, nous trouvions, dans les cartons des -ministères, une foule de renseignements recueillis par nos -prédécesseurs et plus concluants les uns que les autres. De plus, le -Roi, qui avait suivi cette affaire depuis le début et qui -naturellement devait connaître les faits mieux que nous, nous -affirmait qu'il n'y avait rien à craindre et que le pacha était en -état de résister à l'Europe[314].» Louis-Philippe, en effet, avait ou -affectait d'avoir la plus haute opinion de la puissance de -Méhémet-Ali. «C'est un second Alexandre, disait-il souvent au chargé -d'affaires d'Angleterre; je n'ai pas une armée capable de lutter avec -celle qu'il pourrait amener sur le champ de bataille[315].» - -[Note 313: Cette confiance paraissait appuyée sur les témoignages les -plus autorisés. Le maréchal Marmont, qui vivait alors à Vienne, -répétait souvent à M. de Sainte-Aulaire qu'il avait vu manoeuvrer -l'armée du pacha, et qu'à nombre égal elle n'aurait pas à craindre une -armée russe. (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)] - -[Note 314: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -[Note 315: BULWER, t. II, p. 309.] - -De cette foi dans le pacha, M. Thiers déduisait toute une série de -prévisions qu'il exposait à peu près en ces termes, dans les -communications verbales ou écrites avec ses collègues et ses agents -diplomatiques[316]: «Le pacha résistera. Que feront les quatre alliés -pour vaincre cette résistance? Ils ont jugé eux-mêmes la question si -embarrassante qu'ils n'ont pas osé se la poser: entre eux, rien n'a été -prévu, rien n'a été réglé à ce sujet. Les mesures maritimes,--blocus des -côtes, bombardement de quelques villes,--seront de nul effet: il suffira -à l'armée égyptienne de se concentrer dans l'intérieur des terres. -Tentera-t-on de débarquer des troupes pour aller l'y chercher? Où -trouver ce corps de débarquement? L'Angleterre ne l'a pas. L'Autriche et -la Prusse semblent résolues à ne pas le fournir. La Turquie n'a plus -d'armée, et l'on sait d'ailleurs ce que valent ses soldats en face de -ceux d'Ibrahim. Et puis, s'il ne s'agit que d'un corps peu considérable, -comme une escadre peut en transporter à pareille distance, les -quatre-vingt mille hommes d'Ibrahim auront bientôt fait de le jeter à la -mer. L'Angleterre se résoudra-t-elle donc à prier la Russie d'envoyer -par terre, à travers l'Arménie, une armée en Syrie? Mais cette armée, -prise à revers par les populations du Caucase, arriverait, déjà épuisée, -devant les Égyptiens, dix fois plus nombreux. Rien de tout cela n'est -sérieux. Ajoutez que la mauvaise saison est proche: avec l'hiver, nul -moyen de tenir la mer devant une côte sans abri; nul moyen de faire -traverser, à une armée nombreuse, les montagnes d'Arménie. Il est donc, -en tout cas, certain que rien ne pourra être accompli avant le -printemps. Eh bien, pendant ces longs mois d'attente, en présence de ces -difficultés, de ces impossibilités d'exécution, n'est-il pas -très-probable que la division éclatera entre les puissances, ou que tout -au moins quelques-unes hésiteront et se retireront? Ne verra-t-on pas -reparaître forcément, entre l'Angleterre et la Russie, l'opposition -d'intérêts qui est au fond des choses, et chacune de ces deux puissances -ne sera-t-elle pas plus disposée à jalouser qu'à seconder l'action de -l'autre? L'Autriche et la Prusse, qui ne se sont engagées que sur la -promesse d'une exécution facile et prompte, ne chercheront-elles pas à -se dérober? Dans la Chambre des communes, et jusque dans le sein du -cabinet britannique, ne sera-t-il pas demandé à lord Palmerston un -compte sévère de l'imbroglio inextricable, stérile et périlleux, où il -aura engagé son pays et l'Europe? Au jour où se manifesteront ces -incertitudes, ces regrets, ces discordes, quand les coalisés du 15 -juillet auront abouti à cette mortification de se trouver impuissants en -face d'un pacha d'Égypte, et que lord Palmerston aura été convaincu -d'une immense étourderie, alors ce sera l'occasion pour la France, qui -aura vu ses prévisions justifiées, de faire dans les conseils européens -une rentrée triomphante qui la vengera de tous les déplaisirs passés.» -Cette argumentation n'était pas mal construite, à une condition, -cependant, c'est que la base en fût solide; or cette base, on vient de -le voir, était la foi dans la résistance du pacha. - -[Note 316: Cf. les _Mémoires de M. Guizot_, les _Mémoires inédits de -M. de Sainte-Aulaire_, la correspondance également inédite de M. -Thiers avec M. de Barante.] - -Cette sorte de dissolution sans violence de la coalition, cette -faillite par impuissance était, aux yeux de M. Thiers, l'éventualité -la plus probable et la plus désirable. Toutefois, ce n'était pas la -seule qu'il eût en vue. Il prévoyait aussi le cas où le pacha, poussé -à bout, ne se contenterait pas de garder la défensive, et où, passant -le Taurus, il marcherait sur Constantinople. Du coup, disait le -ministre, l'empire ottoman tomberait en morceaux, son partage serait -inévitable et l'Europe ébranlée jusqu'en ses fondements; la France ne -pourrait demeurer immobile. «C'est alors, continuait M. Thiers, que -commencerait le grand jeu. En approchant du Bosphore, l'armée -égyptienne aurait chance de rencontrer des armées européennes qui -rendraient la partie plus égale, mais, en ce cas aussi, les armées -françaises paraîtraient sur le Rhin et au delà des Alpes. C'est là -qu'est marquée leur place de combat, c'est là qu'elles défendraient -l'Égypte et la Syrie, et ce secours ne serait pas moins efficace pour -Méhémet-Ali que des flottes et des armées envoyées à son aide sur les -côtes de la Méditerranée. L'Autriche et la Prusse, placées alors en -première ligne, dans une lutte où elles s'engageraient sans intérêt et -sans passion, payeraient cher leur complaisance pour l'Angleterre et -la Russie, et elles apprendraient qu'il y a bien aussi quelque danger -à braver le ressentiment de la France[317].» Le président du conseil -répétait avec insistance que, «quoi qu'il arrivât en Orient, la France -n'y tirerait pas un coup de canon», et que, si elle était obligée -d'agir par les armes, elle porterait tout son effort en Allemagne et -surtout en Italie. On voit que M. Thiers, tout en repoussant la guerre -immédiate, la croyait possible dans certaines éventualités; sans la -désirer, il l'acceptait, et il prévoyait qu'elle serait alors générale -et européenne. - -[Note 317: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -En attendant l'heure, dans tous les cas lointaine, de cette rentrée -diplomatique ou militaire, le président du conseil était décidé à -garder son attitude expectante, laissant aller les événements, dont il -espérait la justification de ses pronostics, observant, chez les -autres puissances, les embarras et les divisions d'où devait sortir -l'occasion prévue. Toutefois, ce n'était pas, dans sa pensée, une -attente inerte: il voulait l'employer à armer la France. -«L'expectative armée et fortement armée, disait-il, voilà notre -politique[318].» Au lendemain de 1830, sous le coup du péril -extérieur et intérieur, l'armée, qui ne comptait, sous la -Restauration, que deux cent trente et un mille hommes et quarante-six -mille chevaux, avait été tout à coup portée à quatre cent -trente-quatre mille hommes et quatre-vingt-dix mille chevaux, et le -budget de la guerre élevé de 187 millions à 373. Mais, une fois -rassuré sur la paix du dehors et du dedans, le gouvernement avait mis -fin aux armements extraordinaires, et les dépenses, bien que demeurées -supérieures à celles de 1829, s'étaient notablement réduites. L'armée -continentale avait d'autant plus souffert de ces réductions que -l'Algérie exigeait chaque jour plus d'hommes et de matériel, et -tendait, par suite, à absorber presque toutes les ressources -très-péniblement obtenues des Chambres; l'esprit d'économie, qui -était, en ce temps, l'une des vertus, mais qui devenait parfois l'une -des manies du régime parlementaire[319], n'était pas, en ce qui -concernait notre état militaire, toujours d'accord avec l'intérêt -national. Les forteresses étaient désarmées, les casernes -insuffisantes, les arsenaux mal garnis; on n'avait même pas le nombre -de fusils nécessaire. Au moment donc où la France fut surprise par le -traité du 15 juillet, son armée n'était pas en mesure de soutenir une -grande lutte européenne. M. Thiers résolut de la mettre, non encore -sur le pied de guerre, mais sur ce qu'il appelait le pied de paix -armée. Cette mesure, qu'il jugeait indispensable pour se préparer aux -éventualités du printemps, il la jugeait aussi immédiatement utile -comme avertissement comminatoire aux puissances. De plus, quelle que -dût être l'issue de la crise, il trouvait bon d'en profiter pour -donner à la France un armement complet. «Nos préparatifs, écrivait M. -de Rémusat, ne fussent-ils, comme je le pense, qu'une précaution sans -emploi, c'est une excellente chose que de saisir cette occasion de -rendre à la France la force militaire dont elle a besoin pour soutenir -son rang[320].» - -[Note 318: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, 22 août 1840. -(_Documents inédits._)] - -[Note 319: C'est ce qui faisait écrire déjà, sous la Restauration, à -la duchesse de Broglie: «La marotte de nos libéraux, c'est l'économie; -ils ne voient dans la liberté qu'une soupe économique.» (_Souvenirs du -feu duc de Broglie_, t. II, p. 95.)] - -[Note 320: Lettre à M. Guizot, 29 août 1840. (_Mémoires de M. -Guizot._)] - - -III - -M. Thiers avait pu arrêter son plan sans avoir à s'en expliquer devant -les Chambres, alors en vacances. Mais, à défaut du parlement, la -couronne était là, et quelle que fût la prétention du ministre du 1er -mars à gouverner seul, il ne pouvait décider, sans le Roi, des -destinées du pays, dans une crise si redoutable. Nulle part l'offense -du traité du 15 juillet n'avait été ressentie plus vivement que dans -la famille royale, non-seulement par les jeunes princes et princesses, -le duc d'Orléans en tête, dont l'ardeur guerrière fut tout de suite -enflammée[321], mais même par le vieux Roi. À la première nouvelle de -ce qui s'était passé à Londres, il éclata avec une telle véhémence, -que la Reine dut faire fermer la porte de son cabinet pour qu'on -n'entendît pas sa voix dans la galerie. «Depuis dix ans, s'écriait-il, -je forme la digue contre la révolution, aux dépens de ma popularité, -de mon repos, même au danger de ma vie. Ils me doivent la paix de -l'Europe, la sécurité de leurs trônes, et voilà leur reconnaissance! -Veulent-ils donc absolument que je mette le bonnet rouge[322]?» Tandis -que M. Thiers en voulait surtout à l'Angleterre, dans laquelle il -avait espéré, le ressentiment de Louis-Philippe se portait -principalement contre l'Autriche et la Prusse, auxquelles il avait -fait tant d'avances depuis plusieurs années, et sur lesquelles il -s'était habitué à compter. Aussi ne put-il se retenir d'apostropher -rudement les ambassadeurs de ces puissances, la première fois qu'il -les vit après la signature du traité. «Vous êtes des ingrats», leur -dit-il avec une extrême véhémence; et, après leur avoir rappelé tout -ce qu'il avait fait et risqué pour maintenir la paix: «Mais, cette -fois, ne croyez pas que je me sépare de mon ministère et de mon pays; -vous voulez la guerre, vous l'aurez, et, s'il le faut, je démusellerai -le tigre. Il me connaît, et je sais jouer avec lui. Nous verrons s'il -vous respectera comme moi[323].» - -[Note 321: Dès le 26 juillet, le duc d'Orléans n'a qu'une -préoccupation, c'est que le gouvernement ne soit pas assez belliqueux. -«Je crains,--écrit-il à son frère le prince de Joinville, alors en mer -pour aller chercher la dépouille de l'Empereur,--je crains que nos -adversaires n'aient l'immense supériorité que donne la volonté bien -arrêtée de faire la guerre dans certains cas, sur l'hésitation, la -mollesse et la pensée secrète de ne jamais faire la guerre dans aucun -cas.» (_Revue rétrospective._)] - -[Note 322: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 516.] - -[Note 323: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -Ce prince, si facilement accusé d'être trop peu susceptible pour ce -qui touchait à la dignité de la France, se montrait donc, au premier -abord, plus animé, plus menaçant que M. Thiers. C'est qu'en dépit des -calomnies de l'opposition, sa sensibilité patriotique était des plus -vives. C'est aussi que, très-circonspect dans l'action, il avait -parfois la parole un peu intempérante. Faut-il ajouter que tout, dans -ces scènes, n'était peut-être pas entraînement irréfléchi, et qu'en se -laissant aller à une irritation très-sincère, ce fin politique visait -à produire, au dehors et au dedans, un effet calculé? Au dehors, -convaincu que la résistance du pacha serait invincible, il espérait, -en parlant fort, intimider des puissances qu'il croyait assez -irrésolues et condamnées à de prochains déboires, à d'inextricables -embarras, à d'inévitables divisions. Au dedans, persuadé que M. -Thiers, mis en face des faits, n'oserait se jeter dans une guerre -folle, mais craignant de sa part une manoeuvre que les souvenirs de la -coalition ne rendaient pas improbable, il voulait lui enlever tout -prétexte de rejeter sur la couronne seule la responsabilité d'une -politique pacifique, déplaisante à l'amour-propre national[324]. - -[Note 324: Un peu plus tard, le Roi expliquait ainsi à M. Pasquier son -attitude presque belliqueuse: «Si, le lendemain du traité, je m'étais -prononcé pour la paix, M. Thiers eût quitté le ministère, et je serais -aujourd'hui le plus impopulaire des hommes. Au lieu de cela, j'ai crié -plus haut que lui, et je l'ai mis aux prises avec les difficultés. Dès -le lendemain du premier conseil, après s'être fait rendre compte de -l'état de l'armée, M. Thiers est venu me trouver, fort découragé, et a -été le premier à me demander de ne rien précipiter. Il fera la paix et -j'aurai, aux yeux du pays, l'honneur d'avoir maintenu nos droits avec -résolution.» (_Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._)] - -Pendant qu'il prenait cette attitude devant les diplomates étrangers -et le public français, le Roi se montrait, dans les délibérations -intimes du gouvernement, ému sans doute, anxieux, mais résolu. -Très-peu de jours après la divulgation du traité, M. Thiers, qui -habitait alors à Auteuil, reçut, à six heures du matin, un message du -duc d'Orléans, qui le mandait d'urgence à Saint-Cloud. En arrivant, il -trouva le Roi entouré de sa famille, le visage serein, bien qu'un peu -fatigué; le duc d'Orléans était radieux. «Vous ne serez pas surpris, -dit Louis-Philippe à son ministre, d'apprendre que nous avons passé la -nuit entière à causer de la situation. Nous sommes demeurés tous -d'accord que la France ne doit rien céder du terrain où elle s'est -placée, et que l'Europe doit être avertie que nous ne reculerons pas. -Persévérons donc; je me confie à vous. Agissez avec fermeté, mais avec -prudence, et surtout, autant que l'honneur le permettra, épargnons à -notre pays l'horrible fléau de la guerre.» M. Thiers répondit, sans -être d'ailleurs contredit, que le moyen le plus sûr d'éviter cette -guerre était de montrer à tous que nous ne la craignions pas. -L'entretien se prolongea fort cordial. Au moment où le ministre allait -se retirer, la Reine, lui montrant ses fils, ne put retenir ce cri de -mère: «Au moins soyez prudent, car la guerre me les prendrait tous, et -combien m'en rendriez-vous[325]?» M. Thiers sortit profondément remué -de cette entrevue. À la même époque, le duc de Broglie écrivait, après -une conversation avec Louis-Philippe: «J'ai trouvé le Roi très-résolu, -très-clairvoyant... Nous avons causé à fond, épuisé toutes les -chances, été à toutes les extrémités, je ne l'ai pas vu faiblir un -seul instant[326].» - -[Note 325: NOUVION, _Histoire du règne de Louis-Philippe_, t. IV, p. -532, 533.] - -[Note 326: _Documents inédits._] - -Toutefois, à y regarder d'un peu près, on eût pu, dès cette première -heure, discerner un principe de dissidence entre la politique du -monarque et celle de son ministre. Tant qu'il ne s'agissait que de se -plaindre haut et de menacer, Louis-Philippe ne s'y refusait pas; il -approuvait aussi les armements, et sa prévoyance royale saisissait -très-volontiers cette occasion de renforcer l'état militaire de la -France. Mais il entendait bien ne pas dépasser certaines bornes. Il -était dores et déjà résolu à ne pas laisser la guerre sortir de la -crise actuelle, tandis que M. Thiers, sans être décidé à faire cette -guerre, en acceptait l'éventualité. De là des réserves prudentes, -inquiètes, qui se faisaient jour soudainement dans la conversation du -Roi, au moment même où sa sensibilité patriotique venait de s'épancher -avec le plus d'impétuosité. Bien qu'elles semblassent parfois détonner -avec le reste, il n'y avait là ni duplicité ni même contradiction. -Cette variété d'accent tenait au laisser-aller, aux habitudes -prime-sautières de la parole royale, et aussi à cette vivacité, à -cette mobilité d'imagination qui s'alliaient, chez ce prince, à un -esprit politique très-réfléchi, très-froid et très-calculateur. Dans -les derniers jours de juillet, M. de Sainte-Aulaire, qui venait de -recevoir les instructions du président du conseil et de l'entendre -développer son plan, eut une audience du Roi; celui-ci lui fit les -mêmes recommandations que le ministre, et M. de Sainte-Aulaire fût -sorti convaincu de leur parfait accord si, au moment de lui donner -congé, le prince n'eût ajouté: «Vous voilà bien endoctriné, mon cher -ambassadeur; votre thème officiel est excellent. Pour votre gouverne -particulière, il faut cependant que vous sachiez que je ne me -laisserai pas entraîner trop loin par mon petit ministre. Au fond, il -veut la guerre, et moi je ne la veux pas; et quand il ne me laissera -plus d'autres ressources, je le briserai plutôt que de rompre avec -toute l'Europe[327].» - -[Note 327: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -M. Thiers se rendait-il compte de cette arrière-pensée de -Louis-Philippe? En tout cas, il ne s'en tourmentait pas beaucoup, -persuadé qu'il lui suffirait, à l'heure venue, d'ouvrir les fenêtres -et d'appeler le pays à l'aide, pour avoir raison de toutes les -résistances. La veille même du jour où M. de Sainte-Aulaire s'était -rendu aux Tuileries, il avait vu le président du conseil et lui avait -demandé s'il était assuré que le Roi le suivrait jusqu'au bout. «Pour -le moment, il se montre très-animé, répondit M. Thiers; et s'il est -pris de quelque défaillance pendant l'action, il sera soutenu, -entraîné même par le flot de l'opinion, qu'aucune digue ne pourra -contenir[328].» D'ailleurs, le désaccord n'était qu'éventuel; il -portait sur une hypothèse lointaine que les deux parties espéraient ne -pas voir se présenter: elles comptaient bien que la résistance du -pacha et les embarras des puissances fourniraient à la France -l'occasion de prendre sa revanche, sans qu'il fût question de guerre. -En attendant, elles étaient d'accord sur la conduite immédiate et -avaient intérêt à faire montre de cet accord, le prince pour sa -popularité, le ministre pour son autorité, tous deux pour rendre leur -politique plus efficace au regard de l'étranger. Louis-Philippe disait -bien haut: «Je suis content de M. Thiers; il ne m'a proposé que des -choses fort raisonnables. Il est aussi prudent que moi, et je suis -aussi national que lui. Nous nous entendons très-bien[329].» Et -pendant ce temps, le président du conseil affectait de répéter à tous, -particulièrement aux ambassadeurs étrangers, que le Roi était plus -belliqueux que lui, et qu'il avait peine à le contenir. Ces propos se -répandaient dans le public, et, dès le 29 juillet, Henri Heine, après -avoir raconté l'explosion belliqueuse dont il était le témoin à Paris, -disait: «Ce qui est surtout important, c'est que Louis-Philippe semble -s'être dépouillé de cette vilaine patience qui endure chaque affront, -et qu'il a même pris éventuellement la résolution la plus décisive... -M. Thiers assure qu'il a parfois de la peine à apaiser la bouillante -indignation du Roi.» Il est vrai que Heine ajoutait: «Ou bien, cette -ardeur guerrière, n'est-ce qu'une ruse de l'Ulysse moderne[330]?» - -[Note 328: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -[Note 329: Lettre du capitaine Callier au maréchal Soult, 4 septembre -1840, et lettre du duc Decazes à M. de Barante, 29 août 1840. -(_Documents inédits._)] - -[Note 330: _Lutèce_, p. 108.] - - -IV - -Le président du conseil ne perdit pas un jour pour exécuter le plan -qu'il avait conçu. Dès le 29 juillet, le _Moniteur_ annonça les -premières mesures d'armement. Les jeunes soldats disponibles des -classes de 1836 à 1839 furent aussitôt appelés sous les drapeaux, et -l'on ouvrit par voie extraordinaire des crédits considérables pour -l'accroissement de l'effectif et du matériel des armées de terre et de -mer. Aux diplomates étrangers qui venaient demander des explications -sur ces mesures, M. Thiers, réservé, froid, se bornait à répondre que, -dans l'isolement où on l'avait mise, la France n'avait plus qu'à se -régler sur ce qu'elle se devait à elle-même; il ajoutait qu'elle se -préparait aux dangers de la situation qu'on lui avait faite, et que sa -conduite à venir dépendrait de celle qu'on tiendrait envers elle. -Toutes ses démarches, toutes ses paroles, visaient à être ainsi -tranquillement inquiétantes, menaçantes sans provocation. Avec son -habituelle activité, il trouva le loisir d'écrire, sur la question -d'Orient, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er août, un article non -signé, mais dont l'auteur fut tout de suite deviné; cet article se -terminait ainsi: «Il y a un mot, un mot décisif qu'il faut dire à -l'Europe, avec calme, mais avec une invincible résolution: Si -certaines limites sont franchies, c'est la guerre, la guerre à -outrance, la guerre, quel que soit le ministère.» En même temps, il -veillait à ce que ses ambassadeurs près les diverses cours -conformassent leur attitude à la sienne. «J'ai reçu toutes vos -excellentes lettres, écrivait-il le 31 juillet à M. Guizot; je ne vous -dis qu'un mot en réponse: _Tenez ferme_. Soyez froid et sévère, -excepté avec ceux qui sont nos amis. Je n'ai rien à changer à votre -conduite, sinon à la rendre plus ferme encore, s'il est -possible[331].» C'étaient les mêmes recommandations qu'il adressait -verbalement à M. de Sainte-Aulaire sur le point de partir pour -Vienne[332]. À Saint-Pétersbourg, il faisait parvenir un langage plus -menaçant encore. «Qu'on y prenne garde, écrivait-il à M. de Barante -dès le 23 juillet, la France, si elle entre en lice, ne pourra y -entrer que d'une manière terrible, avec des moyens extraordinaires et -funestes à tous; la face du monde pourra en être changée.» Et il -donnait à entendre que, dans ce cas, la Pologne serait soulevée[333]. - -[Note 331: _Mémoires de M. Guizot._] - -[Note 332: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -[Note 333: Dépêche de M. Thiers à M. de Barante, 23 juillet 1840. -(_Documents inédits._)] - -Londres demeurait toujours le principal centre des négociations. M. -Guizot y faisait la figure et y tenait le langage prescrits par son -ministre. Dans un premier entretien avec lord Palmerston, il se -plaignit gravement et sévèrement du passé. «Non-seulement on ne nous a -pas dit ce qu'on faisait, déclara-t-il, non-seulement on s'est caché -de nous, mais je sais que quelques personnes se sont vantées de la -façon dont le secret avait été gardé. Est-ce ainsi, milord, que les -choses se passent entre d'anciens et intimes alliés? L'alliance de la -France et de l'Angleterre a donné dix ans de paix à l'Europe; le -ministère whig, permettez-moi de le dire, est né sous son drapeau et y -a puisé, depuis dix ans, quelque chose de sa force. Je crains bien que -cette alliance ne reçoive en ce moment une grave atteinte, et que ce -qui vient de se passer ne donne pas à votre cabinet autant de force, -ni à l'Europe autant de paix... M. Canning, dans un discours très-beau -et très-célèbre, a montré un jour l'Angleterre tenant entre ses mains -l'outre des tempêtes et en possédant la clef; la France aussi a cette -clef, et la sienne est peut-être la plus grosse. Elle n'a jamais voulu -s'en servir. Ne nous rendez pas cette politique plus difficile et -moins assurée. Ne donnez pas, en France, aux passions nationales, de -sérieux motifs et une redoutable impulsion.» Puis, après avoir indiqué -tous ses pronostics sur les embarras, les impossibilités et les périls -auxquels il fallait s'attendre dans l'exécution du traité du 15 -juillet: «Nous nous lavons les mains de cet avenir. La France s'y -conduira en toute liberté, ayant toujours en vue la paix, le maintien -de l'équilibre actuel en Europe, le soin de sa dignité et de ses -propres intérêts.» En même temps qu'il tenait ce langage à lord -Palmerston, M. Guizot avait soin de ne pas rassurer ceux qui, autour -de lui, demandaient, inquiets: Que fera la France? «L'affaire sera -longue et difficile, disait-il. La France ne sait pas ce qu'elle fera, -mais elle fera quelque chose. L'Angleterre et l'Europe ne savent pas -ce qui arrivera, mais il arrivera quelque chose. Nous entrons tous -dans les ténèbres.» Notre ambassadeur, du reste, ne demandait rien, ne -faisait aucune proposition nouvelle, et quelque diplomate, effrayé de -l'avenir, venait-il lui faire des ouvertures conciliantes, il -l'écoutait froidement, sans le rebuter, mais plus occupé d'augmenter -son inquiétude que d'aller au-devant de sa bonne volonté. Il était -visible que le gouvernement français n'éprouvait aucune hâte d'entrer -en pourparlers et qu'il préférait attendre les événements, comptant y -trouver la confirmation de ses pronostics et la revanche de ses -mortifications[334]. - -[Note 334: _Mémoires de M. Guizot._] - -Si cette attitude d'expectative menaçante ne laissait pas que -d'émouvoir certains esprits, soit en Angleterre, soit sur le -continent, un homme du moins ne s'en montrait aucunement troublé, -c'était lord Palmerston. Comme on demandait un jour à M. Guizot, au -sortir d'un entretien avec le chef du _Foreign-Office_, s'il avait -fait quelque impression sur son interlocuteur: «Pas la plus légère», -répondit-il[335]. La raison en est bien simple: c'est que lord -Palmerston persistait à ne pas croire à cette résistance du pacha sur -laquelle était fondée toute notre argumentation; quand nous -paraissions vouloir attendre les événements, loin de s'en inquiéter, -il s'en félicitait, car, lui aussi, il espérait y rencontrer le -triomphe de sa politique. Dans ses conversations avec notre -ambassadeur, s'il se défendait d'avoir eu l'intention d'offenser la -France, il ne témoignait ni regret, ni velléité de concession, et se -montrait, au contraire, froidement résolu à aller jusqu'au bout. Sa -correspondance avec M. Bulwer, chargé d'affaires à Paris, respirait -une confiance imperturbable dans le succès de son plan, un mépris -hautain de nos menaces. «Vous dites, lui écrivait-il, que Thiers est -un ami chaud, mais un dangereux ennemi; cela peut être, mais nous -sommes trop forts pour être influencés par de telles considérations. -Je doute, d'ailleurs, qu'on puisse se fier à Thiers comme ami, et, me -sachant dans mon droit, je ne le crains pas comme ennemi. La manière -de prendre tout ce qu'il peut dire est de considérer le traité comme -un _fait accompli_, comme une décision irrévocable, comme un pas fait -sur lequel on ne peut revenir.» Presque à chaque ligne de sa -correspondance, on retrouve cette affirmation, «que la France -demeurera tranquille et ne fera pas la guerre[336]». Ses compatriotes -eux-mêmes ne pouvaient comprendre une telle assurance. «Je n'ai jamais -été plus étonné, écrivait alors un membre de la haute société -politique d'Angleterre, qu'en lisant les lettres de Palmerston, dont -le ton est si audacieux, si hardi et si confiant. Quand on considère -l'immensité de l'enjeu dans la partie qu'il joue, quand on voit qu'il -peut allumer la guerre dans toute l'Europe et que la guerre, si elle a -lieu, sera entièrement son oeuvre, on est stupéfait qu'il ne paraisse -pas affecté plus sérieusement par la gravité des circonstances, et -qu'il ne regarde pas avec plus d'anxiété (sinon d'appréhension) les -résultats possibles; mais il cause, sur le ton le plus dégagé, de la -clameur qui s'est élevée à Paris, de son entière conviction que le -cabinet français ne pense nullement à faire la guerre, et que, s'il la -faisait, ses flottes seraient instantanément balayées et ses armées -partout battues. Il ajoute que si ce cabinet essayait de faire une -guerre d'opinion et de surexciter les éléments de la révolution dans -les autres contrées, de plus fatales représailles seraient exercées -contre la France, où les carlistes et les bonapartistes, aidés par -l'intervention étrangère, renverseraient le trône de Louis-Philippe... -Il peut arriver que les choses tournent suivant l'attente de -Palmerston. C'est un homme favorisé d'une bonne fortune -extraordinaire, et sa devise semble être celle de Danton: De -l'audace, encore de l'audace et toujours de l'audace. Mais il y a, -dans son ton, une faconde, une imperturbable suffisance, et une -légèreté dans la discussion d'intérêts d'une si effrayante grandeur, -qui me convainquent qu'il est très-dangereux de confier à un tel homme -la direction sans contrôle de nos relations extérieures[337].» - -[Note 335: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 302.] - -[Note 336: Lettres diverses du 21 juillet au 23 août 1848. (BULWER, t. -II, p. 277 à 282.)] - -[Note 337: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 298, 299.] - -Lord Palmerston rencontrait cependant, dans son pays même, des -difficultés qui eussent embarrassé un esprit moins résolu. La -divulgation du traité du 15 juillet avait causé en Angleterre une -surprise où dominaient le déplaisir et l'inquiétude. La passion du -ministre contre la France ne paraissait pas trouver d'écho chez ses -compatriotes. Beaucoup de ceux-ci, au contraire, s'alarmaient de voir, -pour une question qui ne les intéressait pas, rompre l'alliance des -deux grandes puissances libérales et mettre en péril la paix -européenne. Si les journaux directement inspirés par le chef du -_Foreign-Office_ nous faisaient une guerre haineuse et violente, -plusieurs autres, le _Times_ en tête, blâmaient le traité: on sentait -même que leur opposition eût été plus vive encore, si leur sentiment -national n'avait été souvent blessé par les attaques de la presse -parisienne[338]. En même temps, les radicaux provoquaient, dans toutes -les grandes villes, d'immenses meetings où l'on déclarait «désavouer -hautement toute participation à l'insulte faite à la nation -française», et où des orateurs proclamaient, aux applaudissements de -leur auditoire, que «s'il y avait à choisir entre M. Thiers et une -armée française, d'une part, et lord Palmerston et une armée russe, de -l'autre, il fallait se joindre à la France et à M. Thiers». Sans doute -ces meetings n'avaient pas, sur la direction des affaires, l'influence -qu'eussent voulu leur attribuer certains de nos journaux; mais il n'en -était pas moins vrai que l'opinion anglaise était troublée et -nullement satisfaite. - -[Note 338: M. Guizot écrivait à M. Thiers, le 29 juillet: «Je suis -informé ce matin que le _Times_ hésite à continuer son attaque contre -lord Palmerston, tant l'attaque française lui paraît vive et dirigée -contre l'Angleterre elle-même autant que contre lord Palmerston.» -(_Mémoires de M. Guizot._)] - -Cet état d'esprit eût dû d'autant plus préoccuper lord Palmerston que -le parlement n'était pas encore en vacances et que tout y faisait -prévoir une interpellation. Quelle n'en pouvait pas être l'issue, -étant données les dispositions des partis? Les radicaux étaient -ouvertement mécontents. Les whigs, s'ils hésitaient à ébranler un -ministère tenant en main leur drapeau, s'inquiétaient de l'atteinte -portée à cette alliance française qui avait été jusqu'ici le premier -article de leur programme. Les tories modérés, sympathiques aussi à -cette alliance, se réservaient, attendant les événements, prêts à -profiter de tout ce qui leur fournirait une arme contre le cabinet. -Seuls, les tories extrêmes se félicitaient hautement du coup frappé -contre l'ennemi héréditaire. En face d'un parlement dont les -dispositions apparaissaient ainsi au moins froides et incertaines, -lord Palmerston n'avait même pas l'avantage de se sentir fermement -appuyé par ses collègues. Il voyait, en effet, renaître dans le sein -du cabinet les oppositions et les hésitations qu'il avait dominées au -moment de la signature du traité. Dans un long entretien qu'ils -eurent, le 28 juillet, avec M. Guizot, lord Melbourne et lord Russell -ne dissimulèrent pas leurs alarmes; lord Melbourne, notamment, sans -abandonner son ministre des affaires étrangères, ne semblait guère -compter sur le succès facile promis par ce dernier. «Si cet espoir est -trompé, disait-il à notre ambassadeur, on ne poussera pas l'entreprise -à bout.» Aussi nous demandait-il de reprendre la proposition tendant à -attribuer la Syrie héréditaire au pacha, «lorsque ce dernier aurait -fait preuve de résistance et que la confiance de lord Palmerston -commencerait à être déjouée». Puis il ajoutait: «La France, qui n'aura -pas voulu aider les quatre puissances à marcher, les aidera à -s'arrêter[339].» - -[Note 339: _Mémoires de M. Guizot._] - -Lord Palmerston, cependant, prétendait ne rien changer à sa conduite. -Il s'était habitué à exercer une sorte de despotisme au -_Foreign-Office_, allant droit son chemin, sans s'occuper de ses -collègues, plus disposé à malmener qu'à écouter les dissidents[340], -en imposant par sa laborieuse activité[341], par son intrépidité -tenace, par son audace heureuse et par une belle humeur confiante qui -se mêlait étrangement chez lui à un caractère agressif, impertinent et -querelleur; du reste, fort adroit à franchir les défilés -parlementaires où il paraissait s'engager à l'étourdie, sachant alors -unir la ruse à la hardiesse, et se faire retors et dissimulé, sans -cesser au fond d'être impérieux. On le vit bien à la façon dont il se -tira des interpellations sur le traité du 15 juillet. À entendre les -explications qu'il donna, les 6 et 7 août, personne ne tenait plus que -lui à l'alliance française; il affirmait que cette alliance subsistait -et n'était pas atteinte par une dissidence partielle, momentanée, «peu -importante», et qui n'aurait aucune conséquence fâcheuse; d'ailleurs, -ajoutait-il, ce n'étaient pas les puissances qui se séparaient de la -France, mais la France qui avait repoussé toutes les propositions -qu'on lui avait faites. Le ministre se gardait d'avouer que le traité -avait été conclu à l'insu et en cachette de notre représentant. Il se -refusa à en produire le texte: «Ce traité n'aura, dit-il, toute sa -force que lorsqu'il aura été ratifié, et jusque-là il est impossible -de le communiquer.» Ce qui ne l'empêchait pas, en ce moment même, de -le faire exécuter sans attendre la ratification. On se fera, du reste, -une idée de la bonne foi qui présidait à ces explications, en se -rappelant que ce sont ces mêmes discours où lord Palmerston affirmait -n'être pour rien dans l'insurrection de Syrie. Mais peu lui importait -de s'exposer à être convaincu plus tard d'avoir parlé sans sincérité; -il ne voyait que le but actuel; or, ce but, il l'atteignit: il échappa -à tout vote de blâme, et la prorogation du parlement, qui eut lieu -quelques jours après, le 10 août, le délivra, pour un temps, de toute -préoccupation de ce côté. - -[Note 340: M. Greville écrivait alors sur son journal: «Rien ne peut -dépasser le mépris avec lequel les palmerstoniens traitent le petit -groupe des dissidents, notamment lord Holland et lord Granville, qui, -disent-ils, sont devenus tout à fait imbéciles.» (_The Greville -Memoirs, second part_, p. 298.)] - -[Note 341: Bien qu'homme de salon et de sport, Palmerston travaillait -énormément et faisait presque tout lui-même. «Ce que je fais me -fatigue rarement, disait-il; ce qui me fatigue, c'est ce que je n'ai -pas encore pu faire.» Au terme de sa carrière, il disait à ses amis: -«Je crois être aujourd'hui l'homme politique de l'Europe qui a le -plus travaillé.»] - - -V - -Même débarrassé des Chambres, lord Palmerston n'était pas au terme de -ses difficultés. Ses alliés du continent laissaient voir plus d'un -signe d'hésitation et d'inquiétude. À Vienne, à Berlin, même à -Saint-Pétersbourg, on s'attendait, de la part du pacha, à la -résistance annoncée par la France, et l'on ne croyait pas au succès -facile promis par le ministre anglais[342]. Si le czar prenait -volontiers son parti des complications qui pouvaient ainsi se -produire, il n'en était pas de même des cours d'Autriche et de Prusse. -M. de Metternich, tout en tâchant de faire bonne figure et de prendre -de haut les menaces de M. Thiers, était au fond assez troublé de -l'impression produite en France, de nos armements et de la possibilité -d'une explosion révolutionnaire[343]. L'audace passionnée de lord -Palmerston ne l'alarmait pas moins. Effrayé tout à la fois de son -adversaire et de son allié, il ne demandait qu'à sortir décemment -d'une aventure qui devenait si périlleuse. Il avait réuni chez lui, au -château de Koenigswart, les ambassadeurs des quatre grandes -puissances, et tous les entretiens qu'il avait avec eux tendaient à -trouver une base d'accommodement. Non qu'il crût possible de rien -proposer tout de suite; mais il se préparait pour le moment où la -résistance du pacha aurait donné un premier démenti aux prédictions de -lord Palmerston. «Les engagements pris par les quatre puissances avec -la Porte, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, ne peuvent être changés -sans occasion ni prétexte. Aujourd'hui la balle est lancée, il faut la -laisser rebondir. Attendons... Ni vous ni moi ne pouvons prévoir, dans -une telle affaire, quelles conséquences aura la résistance du pacha. -Il est raisonnable d'attendre le jugement de la fortune et de laisser -à chacun la part qu'elle lui fera.» Puis, après avoir indiqué sur -quelles bases il pourrait proposer alors une entente: «En attendant, -ne me faites pas parler. Je ne puis m'engager à adopter telle ou telle -conduite; mais vous pouvez répondre de mes intentions. Je vous donne -ma parole d'honneur qu'elles ne sont pas autres que les vôtres. J'ai -toujours pensé que la France ne pouvait pas être mise en dehors d'une -grande affaire européenne... Il ne s'agit que de trouver un joint, une -transition pour remettre les cinq puissances ensemble. J'y -travaillerai de mon mieux.» En transmettant cette conversation à son -gouvernement, notre ambassadeur avait soin de le mettre en garde -contre certaines illusions. «Ne comptez pas, lui disait-il, que jamais -l'Autriche se sépare de l'Angleterre et de la Russie pour venir se -joindre à nous. Les armées françaises seraient à Vienne que vous ne -l'obtiendriez pas. Mais, dans le conseil des quatre, quand il y aura à -choisir entre une mesure extrême et une mesure modérée, la voix de -l'Autriche appartiendra à la modération, et elle profitera de toutes -les circonstances pour amener une conciliation.» En tout cas, comme le -faisait observer M. de Sainte-Aulaire, la conduite du cabinet de -Vienne dépendait avant tout de ce que serait la résistance de -Méhémet-Ali[344]. M. de Metternich ne cachait pas son état d'esprit au -gouvernement anglais. Il déclarait à l'ambassadeur de la Reine qu'il -ne donnerait ni argent ni soldats pour l'exécution du traité, et que -«si ce traité pouvait tomber tranquillement à terre, ce serait une -très-bonne chose». Aussi écrivait-on de Vienne à lord Palmerston que -le chancelier «était à bout», qu'il «cherchait, jour et nuit, comment -il pourrait _se tirer d'affaire_», et qu'il était résolu à «empêcher -la guerre par tous les moyens, sans s'inquiéter de savoir s'il lui en -reviendrait quelque part d'humiliation ou si l'objet même du traité se -trouverait ainsi complétement manqué[345]». - -[Note 342: _Mémoires de M. de Sainte-Aulaire_; correspondance de M. de -Barante et de M. Bresson. (_Documents inédits._)] - -[Note 343: La princesse de Metternich, fort hostile à la France, -notait sur son journal, à la date du 2 août: «Les explosions de fureur -du petit Thiers inquiètent un peu les cours.» Le chancelier écrivait -lui-même, le 4 août, au comte Apponyi, son ambassadeur à Paris: «Il -manque au _Napoléon civil_ une chose pour faire le conquérant -militaire, et cette chose, ce sont des ennemis prêts à se présenter -sur les champs de bataille. La guerre politique n'est pas dans l'air, -et il ne dépend pas de M. Thiers de changer à son gré l'état -atmosphérique. Il est en son pouvoir, sans doute, de faire éclater la -tempête de la révolution; mais qui menacerait-elle en premier lieu, si -ce n'est l'édifice de Juillet?... Déployez le plus grand calme -vis-à-vis de M. Thiers. Ne vous laissez pas dérouter par des paroles, -et s'il vous parle de guerre, faites-lui la remarque que, pour la -faire, il faut tout au moins être à deux de jeu. _Pas un soldat ne -bougera à l'étranger._» Dans une circulaire adressée, le 27 août, à -ses agents en Italie et en Allemagne, M. de Metternich constatait -«l'inquiétude du public européen à la lecture des journaux français, -et surtout lorsqu'il avait vu le gouvernement français prendre des -mesures qui décelaient de l'humeur, de la méfiance et la prévision -d'une guerre générale.» Cette circulaire concluait ainsi: «Ce qu'il -faut craindre, c'est que les esprits infernaux ayant été imprudemment -évoqués, ils ne soient difficiles à conjurer, et ne fassent dégénérer -une question toute politique en une affaire de propagande -révolutionnaire.» (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 404, 435, -436, 478 et 480.)] - -[Note 344: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -[Note 345: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.] - -À la cour de Prusse, mêmes sentiments. «Ici, écrivait de Berlin le -ministre de France, nous redoutons que l'Angleterre ne pousse -l'exécution trop vivement. Nous sommes embarrassés de ce que nous -avons fait. Nous en acceptons à regret la solidarité; nous savons -très-peu de gré à M. de Bülow[346] de son oeuvre, et nous voudrions -pouvoir nous replacer au point de départ; nous agirions d'autre sorte. -Notre espoir est que rien ne sera précipité et qu'à l'aide des délais -d'une exécution molle et inefficace et de la simple défensive de -Méhémet-Ali, M. de Metternich parviendra à découvrir quelque expédient -qui nous tire de peine[347].» - -[Note 346: M. de Bülow était le représentant de la Prusse à Londres, -au moment de la signature du traité du 15 juillet.] - -[Note 347: Lettre de M. Bresson à M. de Sainte-Aulaire, 18 septembre -1840. (_Documents inédits._)] - -À Londres, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse, toutes les fois -qu'ils rencontraient M. Guizot ou, en son absence, M. de Bourqueney, -ne manquaient pas d'exprimer leur désir de faire rentrer le -gouvernement français dans la négociation, s'excusant, non sans -quelque embarras, du mauvais procédé auquel ils s'étaient associés -pour ne pas se séparer de l'Angleterre. Le ministre de Prusse ajoutait -même, évidemment non sans avoir pris l'avis de son collègue -autrichien: «La difficulté sera extrême pour en finir à Londres -directement avec lord Palmerston, et en restant dans l'ornière où -nous sommes engagés. Il faut non-seulement vous faire rentrer dans -l'affaire, mais la déplacer... C'est à Vienne qu'il faut la porter. Le -prince de Metternich n'est pas engagé comme lord Palmerston... Les -vues pacifiques, la politique de transaction, prévaudront plus -aisément à Vienne qu'à Londres. Le prince de Metternich s'est tenu, -depuis quelque temps, fort à l'écart; mais, n'en doutez pas, si la -solution de l'affaire d'Orient pouvait être son testament politique, -il en serait charmé et il ferait tout pour y réussir[348].» - -[Note 348: _Mémoires de M. Guizot._] - -Quels que fussent au fond les regrets de l'Autriche et de la Prusse, -on ne pouvait attendre d'elles une initiative un peu résolue; et puis -tous leurs projets de transaction étaient subordonnés à la résistance -du pacha. Mais la politique de conciliation avait alors à Londres un -champion plus décidé et plus pressé: c'était le roi des Belges. -Comprenant quels risques une guerre ferait courir à son jeune État et -à son jeune trône, bien placé par ses liens intimes avec les familles -royales de France et d'Angleterre, comme par son renom personnel, pour -se faire écouter à Paris et à Londres, il chercha et crut avoir trouvé -un moyen de couper court aux embarras du présent et aux périls de -l'avenir. Ce moyen consistait à remplacer la convention du 15 juillet -par un traité entre les _cinq_ puissances, traité garantissant -l'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman. Il écrivit sur ce -thème au roi des Français et à M. Thiers. Si désireux que ce dernier -fût de laisser les événements suivre leur cours, il ne pouvait -éconduire sans façon un tel négociateur. Louis-Philippe, d'ailleurs, -ne l'eût pas permis. Il fut donc répondu, au nom du gouvernement -français, qu'une telle proposition serait acceptable, à une condition: -c'est qu'en garantissant, dans son état actuel, l'intégrité de -l'empire ottoman, le nouveau traité s'appliquerait au pacha comme au -sultan, assurerait au premier les territoires dont il était en -possession par l'arrangement de Kutaièh, en ne les lui conservant, du -reste, qu'à titre viager, et supprimerait entièrement le traité du 15 -juillet. Il était indiqué, en outre, très-nettement que la France ne -prenait aucune initiative, qu'elle n'avait rien à demander ni à -offrir, sa dignité ne lui permettant pas de reparaître dans une -affaire qu'on avait essayé de régler sans elle, avant que les autres -puissances n'eussent senti elles-mêmes la nécessité de sa -présence[349]. - -[Note 349: _Mémoires de M. Guizot._--Cf. aussi lettres de M. Thiers à -M. de Barante, 22 août et 5 septembre 1840. (_Documents inédits._)] - -Le roi des Belges accepta pleinement cette façon de poser la question -et se mit aussitôt en campagne à Londres, ou plutôt à Windsor, où il -se trouvait l'hôte de la jeune reine Victoria. Tout parut d'abord lui -réussir. La Reine était de coeur avec lui, bien qu'elle ne pût -désavouer ouvertement son cabinet[350]. Léopold gagna aussi l'appui de -lord Wellington et le décida à parler à lord Melbourne; celui-ci en -fut troublé au point qu'il prit, contre son habitude, une physionomie -toute soucieuse; il écrivait, peu après, à lord John Russell «qu'il ne -pouvait ni manger, ni boire, ni dormir[351]», signe, chez cet aimable -indifférent, d'une préoccupation tout à fait extraordinaire. Plusieurs -autres membres du cabinet n'étaient pas moins émus, d'autant qu'à -cette action secrète des conversations de cour se joignaient l'alarme -et la méfiance croissante d'une partie de l'opinion anglaise; celle-ci -paraissait avoir de plus en plus peur que la paix ne fût mise en -péril, et, sous cette impression, la Bourse baissait rapidement. Lord -Wellington ne se contentait pas d'endoctriner lord Melbourne; il -allait partout répétant son blâme de la politique de lord Palmerston -et disait à M. Guizot, dans le salon de la Reine, assez haut pour être -entendu de tous: «Moi, j'ai une ancienne idée de politique bien -simple, mais bien arrêtée, c'est qu'on ne peut rien faire dans le -monde pacifiquement qu'avec la France. Tout ce qui est fait sans elle -compromet la paix. Or on veut la paix; il faudra donc s'entendre avec -la France[352].» M. de Neumann et M. de Bülow appuyaient les démarches -de Léopold. Enfin, parmi les ambassadeurs anglais près les diverses -cours, plusieurs se montraient inquiets de la politique de leur -ministre: non-seulement lord Granville, ambassadeur à Paris, mais son -chargé d'affaires, M. Bulwer, qui, malgré son intimité avec lord -Palmerston, le trouvait trop dur pour la France[353], et aussi lord -Beauvale, ambassadeur à Vienne, qui déclarait «la convention du 15 -juillet inexécutable[354].» - -[Note 350: _The Greville Memoirs, second part_, p. 304, 305.] - -[Note 351: _Ibid._, p. 303.] - -[Note 352: _Mémoires de M. Guizot._--Cf. aussi, sur le même sujet, la -correspondance inédite de M. Bresson et les dépêches citées par -Hillebrand, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 435.] - -[Note 353: BULWER, t. II, p. 280 et 283.] - -[Note 354: _The Greville Memoirs, second part_, p. 306.] - -Le roi des Belges semblait donc avoir conquis ou ébranlé tous ceux sur -lesquels il voulait agir; tous, en effet, sauf lord Palmerston. -Celui-ci demeurait entier dans sa passion et sa confiance, ne se -laissant pas un seul moment troubler par l'agitation qui -l'enveloppait, tenant tête à tous les alarmés et à tous les mécontents -du dehors comme du dedans. Vainement Léopold eut-il avec lui, le 19 -août, une conversation de plus de deux heures, il n'obtint à peu près -rien. «L'obstination est grande, racontait-il aussitôt après à M. -Guizot; il y a de l'amour-propre blessé, de la personnalité inquiète; -les noms propres se mêlent aux arguments, les récriminations aux -raisons. Lord Palmerston persiste, d'ailleurs, à dire que Méhémet-Ali -cédera.» Toutefois, le royal négociateur ne se décourageait pas. «Je -continuerai, dit-il; il faut de la patience et marcher pas à pas.» De -nouveaux efforts n'eurent pas plus de succès. Quelques jours après, en -effet, lord Palmerston abordant lui-même ce sujet avec M. Guizot, lui -déclarait qu'il ne pourrait être question du traité général proposé -par le roi des Belges, avant que le traité partiel, conclu entre les -puissances, eût «suivi son cours et atteint son but»; pour le moment, -il fallait «attendre les événements». Et, comme l'ambassadeur de -France lui répondait que cette exécution du traité partiel pouvait -soulever de grandes difficultés, de redoutables périls, compromettre -la paix de l'Europe: «Je sais que vous pensez ainsi, répliqua le -ministre anglais. On verra; si les événements vous donnent raison, -alors comme alors.» - -Cependant tant d'obstination faisait mauvais effet. Précisément à -cette époque, on apprit que la fameuse insurrection de Syrie, celle -dont lord Palmerston avait fait tant de bruit, venait d'être -facilement réprimée par Ibrahim. Le crédit du ministre s'en trouvait -quelque peu diminué. Il en eut le sentiment et jugea prudent, sans -fléchir au fond, de modifier son mode de résistance; au lieu de faire -front, il rusa. On put croire, dans les derniers jours d'août, que, -cédant aux instances du roi Léopold, de lord Melbourne et de plusieurs -autres ministres, il se résignait à entrer dans la voie de la -conciliation. «Eh bien, oui, disait-il, je ferai le premier pas (_I'll -move the first_)[355].» Il convint avec ses collègues qu'il enverrait -à lord Granville une dépêche qui donnerait sur le passé des -explications atténuantes, de nature à calmer les susceptibilités de la -France, et qui indiquerait la nécessité d'un traité à cinq pour régler -la situation générale de l'empire ottoman. Mais, quand cette longue -dépêche, datée du 31 août, fut communiquée, le 3 septembre, à M. -Thiers, il apparut qu'elle était seulement une discussion fort aigre -du passé[356]. «Ces vingt pages, écrivait le surlendemain -Louis-Philippe au roi des Belges, ne contiennent que l'énumération des -griefs des _four powers_ contre la France, des contradictions entre -nos actes et nos promesses, etc., et après avoir subi cette rude -épreuve de patience, on ne trouve au bout ni une ouverture ni une -proposition, rien, absolument rien que l'annonce que le traité sera -exécuté[357].» Était-ce simplement, chez lord Palmerston, -l'entraînement naturel et irréfléchi d'un esprit essentiellement -argumentateur, querelleur, possédé de la manie de prouver qu'il avait -toujours eu raison? N'était-ce pas aussi une manoeuvre calculée pour -jouer ceux qui s'imaginaient l'avoir forcé à faire une avance? En tout -cas, le résultat fut complet, et lord Palmerston, put se vanter -d'avoir mis à néant la tentative de transaction poursuivie par le roi -Léopold. - -[Note 355: _Mémoires de M. Guizot._] - -[Note 356: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._] - -[Note 357: _Revue rétrospective._] - -Pour découvrir, en effet, dans cette dépêche, une ouverture -acceptable, il eût fallu être plus disposé à un rapprochement immédiat -que ne l'était alors M. Thiers. Le ministre français croyait toujours -que les événements d'Orient allaient donner raison à ses pronostics et -que Méhémet-Ali réservait une déconvenue terrible à l'Angleterre et à -ses alliés. Quelques jours avant de recevoir la dépêche de lord -Palmerston, il écrivait à M. Guizot: «Le pacha est capable, sur une -menace, sur un blocus, sur un acte quelconque, de mettre le feu aux -poudres. En preuve, il vous envoie une dépêche de Cochelet. Vous -verrez comme il est facile de venir à bout d'un tel homme! Vous verrez -si, quand je vous parlais, il y a deux mois, de la difficulté de _la -Syrie viagère et de l'Égypte héréditaire_, j'avais raison, et si je -connaissais bien ce personnage singulier!... Tenez pour certain que -s'il y a quelque chose de sérieux sur Alexandrie, ou sur tel point du -pays insurgé ou insurgeable, Méhémet-Ali passe le Taurus et fait -sauter l'Europe avec lui. Les gens qui sont sensibles au danger de la -guerre doivent être abordés avec cette confidence.» Et il ajoutait -d'un ton qui n'était pas celui d'un homme en recherche d'un -accommodement: «Nous attendons le nouveau _memorandum_. La réponse ne -m'embarrasse guère; elle sera adaptée à la demande.» Aussi, dès le 4 -septembre, la dépêche connue, M. Thiers écrivait à son ambassadeur à -Londres: «La fameuse note n'arrange rien, elle empirerait la situation -plutôt qu'elle ne l'améliorerait, si nous voulions être susceptibles. -C'est exactement le _memorandum_ du 17 juillet, augmenté de -récriminations sur le passé... Cela interprété au vrai signifie -qu'après avoir accepté l'alliance russe contre Méhémet-Ali, -l'Angleterre nous ferait l'honneur d'accepter l'alliance française -contre les Russes. On n'est pas plus accommodant, en vérité, et nous -aurions bien tort de nous plaindre. Toutefois, il ne faut pas prendre -ceci en aigreur. Il faut être froid et indifférent, dire que cette -note ajouterait au mauvais procédé si nous voulions prendre les choses -en mauvaise part; car, lorsque le traité du 15 juillet nous a si -vivement blessés, nous dire qu'on l'exécutera et qu'après l'exécution -on se mettra avec nous, c'est redoubler le mal[358].» - -[Note 358: _Mémoires de M. Guizot._] - -Les deux adversaires se retrouvaient donc l'un en face de l'autre, -chacun sur son terrain primitif, attendant tout, celui-ci, de la -résistance de Méhémet-Ali, celui-là, de sa soumission immédiate. Le -résultat dépendait de ce qui allait se passer en Orient. Si les -retards et les complications annoncés par M. Thiers se produisaient, -la situation de lord Palmerston deviendrait très-mauvaise. Si, au -contraire, les mesures coercitives employées contre le pacha -obtenaient le prompt succès prédit par le ministre anglais, ce serait -à la France de se trouver en passe dangereuse. On eût dit deux joueurs -dont chacun a mis audacieusement tout son enjeu sur une seule carte. -Laquelle allait être retournée? Ils ne pouvaient se dissimuler à -eux-mêmes la gravité redoutable d'une telle partie; mais l'un et -l'autre se croyaient assurés de gagner. Entre les deux, cependant, il -y a une différence. La force dans laquelle lord Palmerston mettait sa -confiance était, après tout, une force dont il disposait: c'était -celle des vaisseaux anglais. La force sur laquelle M. Thiers jouait -toute la politique de la France était celle d'un pouvoir étranger, -d'un pacha turc. Il est vrai qu'en croyant à cette force, il se -sentait en communion avec l'opinion régnante dans son pays, tandis que -c'était à l'encontre de ses alliés, de sa souveraine, de plusieurs de -ses collègues et d'une bonne partie de ses compatriotes, que le -ministre anglais proclamait sa foi dans la prompte soumission de -Méhémet-Ali. - - -VI - -Au beau milieu de cette crise, tandis que tous les regards et toutes -les pensées étaient tournés vers l'Orient, on apprit subitement que le -prince Louis-Napoléon, auquel presque personne ne songeait, avait -débarqué, le 6 août, à Boulogne, pour recommencer la pitoyable -échauffourée de Strasbourg. - -Contraint, en 1838, à la suite des réclamations de M. Molé, de quitter -la Suisse[359], le fils de la reine Hortense s'était réfugié en -Angleterre. Il y avait poussé plus activement que jamais ses menées -contre la monarchie de Juillet. L'une de ses principales -préoccupations était toujours de lier partie avec la gauche. Dans ce -dessein, il publia sous ce titre: _Idées napoléoniennes_, une brochure -où l'Empereur était présenté comme n'ayant eu d'autre souci que de -fonder la liberté et d'améliorer le sort des classes laborieuses. Le -journal _le Capitole_, fondé à Paris, en juin 1838, avec le concours -d'un aventurier, le marquis de Crouy-Chanel, et d'un sieur Durand, -mêlé aux intrigues de la diplomatie russe, eut pour mission de faire -campagne avec les radicaux, tout en étant l'organe officiel de la -propagande napoléonienne. La faction trouva en outre moyen de gagner -l'appui, plus ou moins ouvert, d'une feuille de gauche, le _Commerce_, -alors dirigée par M. Mauguin; celui-ci, aigri, peu considéré, ruiné, -ne s'était pas montré insensible à certaines séductions. Des -pourparlers furent même engagés avec les hommes du _National_, qui -chargèrent un de leurs amis, M. Degeorge, d'aller conférer avec le -prince; mais on ne put s'entendre, chaque partie prétendant se servir -de l'autre pour faire prévaloir sa cause particulière. Il n'y avait -pas jusqu'aux sociétés secrètes, notamment celle des _Saisons_, où les -agents bonapartistes n'eussent cherché, vainement il est vrai, des -alliés. - -[Note 359: Cf. plus haut, t. III, p. 283 à 287.] - -En même temps, par des distributions de brochures dans les casernes, -par des promesses de grades ou même d'argent prodiguées aux officiers, -le prétendant tâchait de créer, dans l'armée, des foyers de révolte et -de trahison. C'était principalement sur les garnisons de Paris et du -Nord que portait cet effort de corruption. On se flattait d'avoir -conquis ou tout au moins ébranlé des personnages considérables; -seulement, il faut toujours rabattre des illusions d'émigrés. Quant -aux procédés employés, on en peut juger par un fait révélé plus tard -devant la Cour des pairs. L'un des agents d'embauchage était un ancien -chef d'escadron, M. Le Duff de Mésonan, fort irrité d'avoir été mis à -la retraite en 1838, et devenu conspirateur par dépit. Parcourant -fréquemment la région du Nord, il avait paru plusieurs fois à Lille, -et s'était mis en rapport avec le maréchal de camp Magnan, qui y -commandait. Il se crut bien accueilli par lui et osa lui communiquer -une lettre signée: «Napoléon-Louis», qui était ainsi conçue: «Mon cher -commandant, il est important que vous voyiez tout de suite le général -en question. Vous savez que c'est un homme d'exécution que j'ai noté -comme devant être un jour maréchal de France. Vous lui offrirez -100,000 francs de ma part, et 300,000 francs que je déposerai chez un -banquier, à son choix, à Paris, pour le cas où il viendrait à perdre -son commandement.» Le général Magnan a, depuis, solennellement affirmé -qu'il avait repoussé cette ouverture avec indignation. M. de Mésonan -ne le comprit pas ainsi, ou feignit de ne pas le comprendre; il eut -même, plus tard, une nouvelle entrevue avec le général, et celui-ci -était regardé, autour du prétendant, comme un de ceux sur lesquels on -pouvait compter, au moins après un premier succès. - -Le retentissement considérable qu'eut en France la proposition de -ramener les restes de Napoléon Ier ne contribua pas peu à exciter les -ambitions et à encourager les illusions de son neveu. Se remuant -beaucoup pour attirer les regards et faire parler de lui, il tâchait -de répandre l'idée qu'il était _persona grata_ auprès des -gouvernements européens, se targuait des relations qu'il avait en -effet avec M. de Brünnow et la cour de Russie, laissait ou même -faisait répandre la nouvelle qu'il voyait lord Melbourne et lord -Palmerston. «Le parti se pavane, fait grand bruit de lui-même, -écrivait de Londres, le 30 juin 1840, M. Guizot à M. de Rémusat. Le -prince Louis est sans cesse au parc, à l'Opéra. Quand il entre dans sa -loge, ses aides de camp se tiennent debout derrière lui. Ils parlent -haut et beaucoup; ils racontent leurs projets, leurs correspondances. -L'étalage des espérances est fastueux.» L'attention du gouvernement -français était donc en éveil. Il lui était revenu, d'autre part, -quelques indices des tentatives d'embauchage; il savait, par exemple, -que «Lille était fort travaillé». Toutefois il n'avait découvert rien -de précis sur les desseins du prince: il avait seulement le sentiment -un peu vague qu'un coup se préparait, soit pour la rentrée des -cendres, soit même pour une époque plus proche. «Je crois à une -tentative», écrivait M. de Rémusat, le 12 juillet 1840. - -L'émotion et l'agitation produites en France par la divulgation du -traité du 15 juillet parurent à l'aventureux prétendant une occasion -qu'il fallait aussitôt saisir. Imperturbablement confiant dans son nom -et dans son étoile, toujours hanté des souvenirs de 1815, il résolut -de se jeter, avec une poignée de partisans, sur un point de la côte -française, pour y recommencer le retour de l'île d'Elbe. Boulogne fut -choisi à cause de sa proximité et aussi parce que l'un des officiers -du 42e de ligne, dont un détachement y tenait garnison, le lieutenant -Aladenise, était du complot. Débarquer avant le jour, enlever les -soldats du 42e, s'emparer de la ville et des cinq mille fusils -enfermés dans le château, de là se porter sur les places du Nord où -l'on se croyait assuré du concours du général Magnan, et enfin gagner -Paris, en entraînant toutes les troupes sur le passage, tel était le -plan ou plutôt le rêve du prince. Les préparatifs se firent en grand -secret. Un paquebot à vapeur fut loué par un tiers, sous prétexte de -partie de plaisir. Avec une presse à main, on imprima, à l'avance, des -proclamations à l'armée, au peuple français, aux habitants du -Pas-de-Calais, ainsi qu'un décret prononçant la «déchéance de la -dynastie des Bourbons d'Orléans», nommant M. Thiers président du -gouvernement provisoire et le maréchal Clausel commandant en chef de -l'armée de Paris. Le 3 août, tout le matériel fut transporté à bord, -argent, armes, munitions, uniformes, chevaux, voitures et jusqu'à un -aigle vivant auquel un rôle était sans doute réservé dans le drame qui -allait se jouer. À minuit, le prince s'embarqua et alla prendre, sur -divers points de la Tamise, ses compagnons, au nombre d'une -soixantaine. Parmi eux, étaient quelques anciens officiers, le colonel -Vaudrey et le commandant Parquin, qui tous deux avaient pris part à -l'attentat de Strasbourg; les colonels Voisin et Bouffet-Montauban, le -commandant de Mésonan, enfin le plus élevé en grade, le général -Montholon, compagnon de l'Empereur à Sainte-Hélène. Le gros de cette -armée d'invasion se composait d'une trentaine de soldats libérés que -l'on avait engagés en France, à titre de domestiques. Ajoutez enfin -quelques amis personnels du prince, comme M. Fialin de Persigny et le -docteur Conneau. Divers incidents prolongèrent la traversée, et ce ne -fut que le 6 août, de grand matin, que le paquebot mouilla en face de -Vimereux, à quatre kilomètres de Boulogne. - -Débarqués sur la plage, les conjurés y trouvent seulement trois de -leurs partisans, dont le lieutenant Aladenise. Peu d'instants après, -surviennent quelques douaniers qui, malgré toutes les instances et -toutes les promesses d'argent, refusent de se joindre à l'expédition. -On se hâte vers Boulogne, où l'on arrive à cinq heures du matin. -Premier échec devant le petit poste de la rue d'Alton; le sergent qui -le commande résiste aux caresses et aux menaces. Les conjurés sont -contraints de passer outre et arrivent à la caserne du 42e. Ici se -reproduisent les scènes dont le quartier Finckmatt, à Strasbourg, -avait été le théâtre en 1836. Le lieutenant Aladenise fait descendre -dans la cour les soldats à peine réveillés, leur annonce que -Louis-Philippe a cessé de régner, et leur présente le neveu de -Napoléon entouré d'officiers aux brillants uniformes. Ces soldats ne -savent trop que penser ni que faire; quelques cris de: _Vive -l'Empereur!_ accueillent les paroles du prince. Mais bientôt les -officiers, prévenus en ville, accourent à la caserne, parviennent, -malgré les violences des conjurés, à joindre leurs hommes; ceux-ci se -retrouvent à la voix de leurs chefs et se rangent derrière eux. Dès -lors, la partie est perdue pour le prince. À ce moment, au milieu du -tumulte, il lève un pistolet; le coup part. Est-ce par mégarde? La -balle va se loger dans le cou d'un grenadier, après lui avoir coupé -la lèvre et brisé trois dents. Ce coup de feu, loin d'être le signal -d'une lutte désespérée, précipite la retraite des conjurés. Déçus du -côté de l'armée, ils tâchent de soulever le peuple, sans plus de -succès. Bientôt, devant les gardes nationaux qui se rassemblent de -toutes parts, ils se dispersent. Les uns se cachent dans la ville ou -s'enfuient dans la campagne, où ils sont bientôt arrêtés. Le prince et -quelques autres se jettent dans une barque, espérant gagner leur -paquebot. Accourent les gardes nationaux, qui leur crient de -s'arrêter; n'obtenant pas de réponse, ils font feu sur la barque, qui -chavire; l'un des fuyards est tué d'une balle, un second est blessé, -un troisième se noie; le prince et tous les survivants sont faits -prisonniers. - -À la nouvelle de cet attentat et de son pitoyable avortement, -«l'impression du public, comme l'écrivait alors un témoin, fut celle -d'une indignation méprisante[360]». Sauf les feuilles radicales, qui -affectèrent de couvrir le vaincu de leur protection hautaine[361], -tous les autres journaux raillèrent et flétrirent sa conduite dans les -termes les plus durs. Le _Constitutionnel_, d'ordinaire sympathique au -bonapartisme, disait: «Dans cette misérable affaire, l'odieux le -dispute au ridicule, la parodie se mêle au meurtre, et, tout couvert -qu'il est de sang, Louis Bonaparte aura la honte de n'être qu'un -criminel grotesque... Si un brave soldat n'était tombé victime de son -dévouement, on n'aurait guère que des rires de pitié pour cet -extravagant jeune homme qui croit nous rendre Napoléon, parce qu'il -fait des proclamations hyperboliques et qu'il traîne un aigle vivant.» -Et ce même journal exprimait la conviction générale, quand il -ajoutait: «Un prétendant au moins est à jamais tombé sous les sifflets -du pays[362].» M. de Chateaubriand proclamait, dans une lettre datée -du 18 août, que «l'entreprise du prince Louis avait ôté à l'arrivée -des cendres une partie de son danger». L'aide de camp du maréchal -Soult, resté à Paris pour le tenir au courant des événements, lui -écrivait, le 22 août: «L'indifférence complète avec laquelle la -tentative de Louis Bonaparte a été accueillie à Paris est le seul -motif qui m'ait engagé à ne pas vous écrire tout exprès pour vous -entretenir de cet événement, dont on ne s'est pas occupé un seul -instant avec intérêt et auquel on n'attache aucune importance[363].» -Quant aux délicats, ils n'avaient pas assez de dédain pour celui que -M. Doudan appelait «ce petit nigaud impérial[364]». À l'étranger, -l'impression fut la même. M. de Metternich traitait fort -dédaigneusement cette tentative: «Je ne vous parle pas de -l'échauffourée de Louis Bonaparte, écrivait-il à son ambassadeur à -Paris. Je n'ai pas le temps de m'occuper de toutes les folies de ce -bas monde. Veuillez toutefois féliciter le Roi en mon nom[365].» Le -chancelier ne se privait pas du plaisir d'ajouter: «Mais que dire du -titre d'_empereur légitime_ que M. de Rémusat avait si généreusement -départi à Napoléon Ier? Si M. de Rémusat a eu raison, il est clair que -Louis Bonaparte n'a pas eu tort[366].» Lord Palmerston éprouvait le -besoin de se défendre vivement d'avoir eu aucun rapport avec «cet -insensé[367]». Enfin, le père du prétendant, l'ex-roi de Hollande -«déclarait», dans une lettre publique, «que son fils était tombé, pour -la troisième fois, dans un piége épouvantable, dans un effroyable -guet-apens, puisqu'il est impossible qu'un homme qui n'est pas -dépourvu de moyens et de bon sens se soit jeté de gaieté de coeur dans -un tel précipice[368].» - -[Note 360: _Journal inédit de M. de Viel-Castel_, à la date du 7 août -1840.] - -[Note 361: Entre autres le _National_ et la _Revue du progrès_ de -Louis Blanc.] - -[Note 362: _Constitutionnel_ des 8 et 9 août 1840.] - -[Note 363: _Documents inédits._] - -[Note 364: _Lettres de M. Doudan_, t. I, p. 355.] - -[Note 365: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 441, 442.] - -[Note 366: C'est la même idée qu'exprimait alors le _National_. «On a -ramené, disait-il, tous les souvenirs qui se rattachent au nom qu'il -porte, et l'on ne veut pas qu'il ait songé à revendiquer l'héritage, -lorsqu'un ministre avait proclamé sa légitimité.»] - -[Note 367: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 263.] - -[Note 368: Dans cette même lettre, l'ex-roi de Hollande se plaignait -que son fils eût été mis, à la Conciergerie, dans la chambre qu'avait -occupée Fieschi. Le gouvernement répondit que cette chambre, depuis -qu'elle avait servi à Fieschi, avait subi une transformation complète, -ayant été affectée au logement particulier de l'inspectrice du -quartier des femmes.] - -Las de montrer une longanimité qui avait été si mal récompensée, et -craignant de voir se renouveler le scandale de l'acquittement de -Strasbourg en 1838, le gouvernement se décida à comprendre le prince -dans l'instruction judiciaire ouverte au sujet du nouvel attentat, et le -traduisit avec ses complices devant la Cour des pairs. Les débats du -procès commencèrent le 28 septembre. Prenant une pose devenue familière, -depuis dix ans, à tous les conspirateurs poursuivis en justice, le -prince prétendit être un vaincu, non un accusé, et termina ainsi sa -déclaration: «Je représente devant vous un principe, une cause, une -défaite. Le principe, c'est la souveraineté du peuple; la cause, celle -de l'Empire; la défaite, Waterloo. Le principe, vous l'avez reconnu; la -cause, vous l'avez servie; la défaite, vous voulez la venger. Non, il -n'y a pas de désaccord entre vous et moi, et je ne veux pas croire que -je puisse être dévoué à porter la peine des défections d'autrui. -Représentant d'une cause politique, je ne puis accepter, comme juge de -mes volontés et de mes actes, une juridiction politique. Vos formes -n'abusent personne. Dans la lutte qui s'ouvre, il n'y a qu'un vainqueur -et un vaincu. Si vous êtes les hommes du vainqueur, je n'ai pas de -justice à attendre de vous, et je ne veux pas de votre générosité.» M. -Berryer, qui assistait le prince comme avocat, fut, suivant son -habitude, particulièrement habile à concilier sa situation personnelle -avec les exigences de la cause dont il s'était chargé. Dans -l'impossibilité de trouver une justification ou seulement une excuse -sérieuse, il s'écria: «N'est-ce pas là une de ces situations uniques -dans le monde, où il ne peut y avoir un jugement, mais un acte -politique?... Quand tant de choses saintes et précieuses ont péri, -laissez au moins au peuple la justice, afin qu'il ne confonde pas un -arrêt avec un acte de gouvernement... On veut vous faire juges, on veut -vous faire prononcer une peine contre le neveu de l'Empereur; mais qui -êtes-vous donc? Comtes, barons, vous qui fûtes ministres, généraux, -sénateurs, maréchaux, à qui devez-vous vos titres, vos honneurs?» En fin -de compte, l'arrêt, prononcé le 6 octobre, condamna le prince -Louis-Napoléon Bonaparte à l'emprisonnement perpétuel dans une -forteresse du territoire, et ses complices, au nombre de quatorze, à des -peines variant de la déportation à deux ans de prison. Aussitôt après -le jugement, le prince Louis Bonaparte fut conduit au château de Ham, où -avaient été enfermés les ministres de Charles X; il obtint d'avoir pour -compagnons de captivité le général Montholon et le docteur Conneau. - -L'opinion s'était montrée fort indifférente aux débats et à leur -issue. L'attention des hommes politiques se trouvait absorbée par les -incidents chaque jour plus graves du conflit oriental. Quant au -public, il s'occupait alors d'un tout autre procès criminel, de celui -qui se déroulait avec mille vicissitudes devant la cour d'assises de -la Corrèze: il s'agissait d'une femme, madame Lafarge, poursuivie pour -avoir empoisonné son mari. Partout, on ne parlait que de cette -affaire, chacun prenant parti, avec passion, pour ou contre l'accusée, -recueillant les dépositions, étudiant les expertises, les -contre-expertises, prêtant l'oreille aux plaidoiries, et attendant le -verdict avec une fiévreuse curiosité. Dans cette émotion générale, le -prétendant de Boulogne, le condamné de la Cour des pairs était -oublié[369]. D'ailleurs, à quoi bon s'inquiéter de lui? N'était-il -pas, aux yeux de tous, un homme absolument fini? Vanité des prévisions -humaines! Quelques années plus tard, l'aventureux conspirateur de -Strasbourg et de Boulogne sera à la tête du gouvernement de la France. -Ramené alors sous les murs du château de Ham, il y prononcera ces -paroles remarquables: «Aujourd'hui qu'élu par la France entière, je -suis devenu le chef légitime de cette grande nation, je ne saurais me -glorifier d'une captivité qui avait pour cause l'attaque contre un -gouvernement régulier. Quand on a vu combien les révolutions les plus -justes entraînent de maux après elles, on comprend à peine l'audace -d'avoir voulu assumer sur soi la terrible responsabilité d'un -changement. Je ne me plains donc pas d'avoir expié ici, par un -emprisonnement de six années, ma témérité contre les lois de ma -patrie[370].» - -[Note 369: Madame Swetchine écrivait, le 22 septembre 1840: «Louis -Bonaparte est éteint, annulé, non pas seulement par l'Orient, mais par -le procès Lafarge.» Et M. d'Houdetot, pair de France, écrivait, le 30 -septembre, à son beau-frère, M. de Barante: «Notre procès de Boulogne -est bien terne au milieu de tout cela, et madame Lafarge a tout fait -pâlir.» (_Documents inédits._)] - -[Note 370: Discours du 22 juillet 1849.] - - -VII - -Cependant M. Thiers demeurait fidèle au plan qu'il avait arrêté dès le -début de la crise. «Il faut se conduire habilement, c'est-à-dire -prudemment, écrivait-il, le 22 août, à M. de Barante. Le premier acte -de prudence c'est d'armer, beaucoup armer, plus qu'à aucune autre -époque, mais sans bruit, sans jactance. Le second acte, c'est -d'observer, d'attendre et de saisir l'occasion. Cette occasion sera -une division entre les puissances, quelque hésitation de la part d'une -ou deux d'entre elles, l'imprévu, enfin, toujours si fécond dans les -situations extraordinaires[371].» Les mesures d'armement se -succédaient, rapides[372]. Aucune considération d'économie, aucun -scrupule de responsabilité n'arrêtaient l'impétueux ministre. Il -n'hésitait pas à pousser jusqu'à ses plus extrêmes limites l'usage des -crédits extraordinaires, ouverts sans intervention des Chambres. Tel -fut le cas des ordonnances qui créèrent douze nouveaux régiments -d'infanterie, six de cavalerie, et dix bataillons de chasseurs; -c'était modifier la composition de l'armée et engager des dépenses -permanentes par simple décision du pouvoir exécutif. M. Thiers fut -plus hardi encore, en ordonnant de même l'érection des fortifications -de Paris. - -[Note 371: _Documents inédits._] - -[Note 372: Ceux mêmes qui étaient le plus d'avis d'armer se -demandaient parfois s'il n'y avait pas excès. «Je suis de votre avis -sur nos armements, écrivait M. Doudan à M. d'Haussonville; je les -trouve un peu gigantesques. Nous faisons assez de poudre et de bombes -pour faire sauter le monde entier... Si nous avons la paix malgré nos -préparatifs, nous ne saurons que faire de nos provisions. Nous serons -dans la situation de M. de Rambuteau, avec ses cent mille bouquets, un -soir que le bal de l'Hôtel de ville avait été renvoyé.» (_Lettres de -M. Doudan_, t. I, p. 348.)] - -On n'a pas oublié tout le bruit qui s'était fait, en 1833, au sujet -des «forts détachés», devenus, dans l'imagination populaire, autant de -nouvelles bastilles destinées à bombarder la capitale, et comment, -devant cette émotion, qui venait s'ajouter aux objections des -prêcheurs d'économie, le gouvernement s'était cru obligé d'interrompre -les travaux alors commencés[373]. Depuis cette époque, il n'avait pas -osé reprendre la question devant les Chambres; toutefois, il l'avait -fait étudier. Une grande commission avait été nommée, en 1836, par le -maréchal Maison, à l'effet de prononcer entre les deux systèmes -rivaux, celui de l'enceinte continue et celui des forts détachés: -après trois ans d'examen, la commission avait conclu à la réunion des -deux systèmes. Tel était l'état de la question en 1840. À la première -nouvelle du traité du 15 juillet, le duc d'Orléans manda l'un de ses -aides de camp, qui appartenait à l'arme du génie, M. de -Chabaud-Latour, et, après lui avoir fait dessiner sur place un croquis -approximatif de l'enceinte et des forts, l'emmena chez M. Thiers. Le -président du conseil, entrant vivement dans les idées du prince et de -son aide de camp, donna six jours à ce dernier pour tracer un plan et -un devis plus précis, puis, muni de ces documents, saisit le conseil -des ministres du projet. Le Roi, qui, de tout temps, avait voulu -assurer la défense de Paris, mais dont le désir avait été entravé par -les sottes préventions du public, fut enchanté de voir une telle -oeuvre prise en main par un ministère «qui le couvrait», comme il -disait malicieusement à un diplomate étranger[374]. Bien qu'inclinant -personnellement à croire que les forts suffisaient, il ne s'obstina -pas dans cette manière de voir; un jour, à l'issue d'une des -nombreuses conférences qu'il avait avec le duc d'Orléans, M. Thiers, -le ministre de la guerre et le commandant de Chabaud, il dit gaiement -à son fils: «Allons, Chartres, nous adoptons ton projet. Je le sais -bien, pour que nous venions à bout de faire les fortifications de -Paris, il faut qu'on crie dans les rues: _À bas Louis-Philippe! Vive -l'enceinte continue!_» Le _Moniteur_ annonça, le 13 septembre, la -décision prise, et les travaux furent aussitôt commencés, sous la -direction du général Dode de la Brunerie. «Nous avons réuni les deux -systèmes, écrivait M. Thiers à M. Guizot. Tous deux sont bons; réunis, -ils sont meilleurs et n'ont qu'un inconvénient, à mon avis, fort -accessoire, c'est de coûter cher. En France, cela est pris, non pas -avec plaisir, mais avec assentiment. On comprend que notre sûreté est -là, et que c'est le moyen de rendre une catastrophe impossible.» - -[Note 373: Cf. plus haut, t. II, p. 209 à 214.] - -[Note 374: Dépêche du comte Crotti, en date du 10 septembre 1840, -citée par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.] - -M. Thiers prenait goût à ce rôle d'organisateur d'armées, à ce -remuement d'hommes et de millions[375]. Ne se rapprochait-il pas ainsi -du grand capitaine qu'il avait accompagné en esprit sur tant de champs -de bataille, et qui régnait en maître sur son imagination? Raconter -les campagnes du premier consul, c'était déjà bien; les continuer, ne -serait-ce pas mieux encore? Les contemporains raillaient souvent cette -tendance à prendre Napoléon pour modèle[376]. Le président du conseil -passait, chaque jour, trois ou quatre heures dans les bureaux des -ministères de la guerre et de la marine, prétendant tout décider par -lui-même, enseignant aux officiers leur métier, et réduisant les deux -ministres spéciaux au rôle de commis. Ou bien il couvrait son parquet -de cartes géographiques et là, étendu sur le ventre, s'occupait à -ficher des épingles noires et vertes dans le papier, tout comme avait -fait Napoléon. À ce régime, son imagination se montait; excitation -dont il savait d'autant moins se défendre qu'il s'y mêlait un -sentiment patriotique très-vif et très-sincère. Comment laisser sans -emploi une année créée avec tant d'activité? Un jour que, dans le -conseil, on avait récapitulé nos forces militaires, le Roi se leva et, -posant la main sur le bras de son président du conseil: «Ah! mes chers -ministres, s'écria-t-il, qu'il est beau d'avoir tant de forces à sa -disposition et de ne pas s'en servir!» M. Thiers n'eût pas tenu ce -langage; il était plutôt disposé à s'en moquer. Non qu'il fût dores et -déjà résolu à la guerre. À la fois tenté et effrayé, l'anxiété -dominait dans son esprit. «Le ciel m'est témoin, écrivait-il à M. de -Barante, que je désire ardemment la paix; cependant je crois que nous -ferions beaucoup de mal à tout le monde. Du reste, cette confiance ne -m'aveugle pas. Je trouve le jeu trop hasardeux pour y mettre, si je -puis faire autrement.» Et à M. de Sainte-Aulaire: «Je sais bien que si -la guerre éclate, mes ennemis diront que c'est moi qui l'ai donnée à -la France. Une guerre où nous serions seuls contre tout le monde, cela -est effroyable. Mais je sais aussi que, si la France se laisse -offenser, mettre de côté, traiter comme le fut autrefois Louis XV, -elle descend dans l'échelle des nations... Mieux vaut la guerre avec -ses horreurs[377].» Il était toutefois visible que, dans cette sorte -de conflit entre des impressions contraires, c'étaient les -belliqueuses qui, avec le temps, gagnaient du terrain. À force de -préparer la guerre, le ministre finissait par s'y habituer, par y -croire, presque par la désirer. «M. Thiers, écrivait alors un des -fonctionnaires du ministère des affaires étrangères, parle avec -enthousiasme de l'immensité de nos préparatifs et dit, à qui veut -l'entendre, qu'avant le printemps nous serons en état de faire avec -avantage la guerre à l'Europe.» Aussi le même témoin ajoutait-il: «On -s'effraye de sa légèreté extrême, de ses emportements, de la jactance -de ses propos, et de cet enivrement qui dépasse ce qu'on pourrait -imaginer[378].» Tous les instincts aventureux du président du conseil -(et Dieu sait qu'il n'en manquait pas chez ce brillant enfant de la -Provence!) se donnaient carrière. À la date du 5 septembre, l'un de -ses confidents, M. Léon Faucher, écrivait à un Anglais de ses amis: -«Thiers croit à la guerre, et s'y prépare[379].» - -[Note 375: M. de Sainte-Aulaire rappelle à ce propos que M. Thiers lui -avait dit un jour: «Il faut donner à la France le goût de la guerre et -de la dépense.» (_Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._)] - -[Note 376: Dès le 27 juillet, Henri Heine écrivait: «M. Thiers croit -fermement que sa vocation naturelle, ce ne sont pas les escarmouches -parlementaires, mais la guerre véritable, le sanglant jeu des armes... -Cette croyance à ses capacités de grand capitaine aura tout au moins -la conséquence que le général Thiers ne s'effrayera pas beaucoup des -canons de la nouvelle coalition...; au contraire, il se réjouira en -secret d'être contraint, par une extrême nécessité, à déployer, devant -le monde surpris, ses talents militaires.» (_Lutèce_, p. 100, -101.)--On appelait M. Thiers «le petit Bonaparte», et, sous la plume -de certains plaisants, le ministère du 1er mars devenait le ministère -de Mars Ier.] - -[Note 377: Lettres du 20 et du 22 août 1840. (_Documents inédits._)] - -[Note 378: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_, 21 et 23 -septembre 1840.] - -[Note 379: Léon FAUCHER, _Biographie et correspondance_, t. I, p. 96.] - -Notre ministre paraissait avoir choisi par avance le théâtre de cette -guerre éventuelle. Il ne parlait plus de la porter en Allemagne, comme -il avait fait au lendemain du traité. Aux représentants des petits -États de la Confédération germanique qui s'inquiétaient: «Mais soyez -donc tranquilles, disait-il, nous n'enverrons aucun corps sur le Rhin, -nous n'attaquerons pas l'Allemagne.» Seulement, il ajoutait aussitôt: -«Il en est autrement de l'Autriche. Nous connaissons son côté faible: -là, nous l'attaquerons.» Ce «côté faible» était l'Italie. Dès le mois -d'août, M. Thiers fit des ouvertures au Piémont, pour l'attirer dans -notre jeu, tâchant de réveiller ses ambitions séculaires. «Je pense, -disait-il au représentant de Charles-Albert, que vous n'avez aucune -idée de vous étendre de ce côté-ci des Alpes, tandis que vous pourriez -très-bien cueillir l'artichaut de l'autre côté.» À Berlin, M. Bresson -disait à l'envoyé sarde: «Liez-vous donc à nous, qui pouvons tout -aussi bien vous donner et vous prendre quelque chose, tandis que les -autres ne peuvent que prendre. Vous aimeriez avoir la Lombardie; nous -seuls pourrons vous la donner.» Des menaces se mêlaient à ces caresses -et à ces promesses: «Si l'on ne se joint pas à nous, déclarait M. -Thiers, on sera les premiers à payer les pots cassés. Ce serait une -niaiserie de vouloir respecter les pays qui sont des grandes routes.» -Charles-Albert, fort embarrassé, chercha à éluder toute réponse -positive: il était dans les traditions de sa maison de ne jamais -abattre son jeu d'avance. Toutefois, il laissa voir dès lors que, s'il -lui fallait sortir de sa neutralité, ses préférences politiques le -porteraient plutôt vers l'Autriche absolutiste que vers la France de -1830. Il demanda même au cabinet de Vienne, comme prix de son alliance -éventuelle, de lui garantir la possession de la Savoie; mais sa -demande ne fut pas accueillie. «Nous sommes innocents de ce qui peut -se passer au delà des Alpes», répondit le prince Schwarzenberg[380]. -Le gouvernement sarde n'était pas, en Italie, le seul dont le ministre -français cherchât à gagner le concours: le roi de Naples reçut aussi -des ouvertures et parut mieux les accueillir[381]. - -[Note 380: Cf. les dépêches des envoyés sardes ou autres diplomates -étrangers, citées par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. -440 à 442.] - -[Note 381: _Ibid._, p. 442.] - -Ces démarches de notre diplomatie ne pouvaient demeurer ignorées de -l'Autriche. À Paris, du reste, on ne désirait pas qu'elles le fussent, -car on comptait sur elles pour intimider le cabinet de Vienne. Le Roi -se prêtait volontiers, pour sa part, à cette tactique comminatoire. -«Tenons bon, disait-il souvent, et nous les ferons _bouquer_.» Il -calculait, en conséquence, son langage aux ambassadeurs. «Comte -Crotti, disait-il un jour, avec une extrême animation, à l'envoyé -sarde, voulez-vous savoir où l'on en viendrait sans ma vigilance, sans -ma fermeté? À la dictature de Thiers ou du maréchal Clausel et à la -révolution partout... Les puissances y perdront leurs dents, car -Méhémet-Ali est inattaquable... Je ferai, certes, tout ce qui dépend -de moi pour que la guerre n'arrive pas; mais je le crois à peine -possible. Alors l'empereur de Russie aura atteint son but. Reste à -savoir s'il tirera de la guerre le parti qu'il en attend. Même s'il -m'expulse du trône, ce qu'il désirerait, et d'un seul coup de pied -(ici le Roi fit du pied le mouvement), il n'aura fait que favoriser -tous les révolutionnaires, ébranler tous les trônes.» Et un autre -jour: «Je n'ai rien contre la Prusse; mais, quant aux poltrons qui se -cachent derrière les autres (ceci s'adressait à la cour de Vienne), -nous saurons bien les atteindre[382].» Vers la fin d'août, il -renouvela la scène qu'il avait déjà faite à l'ambassadeur d'Autriche -dans les derniers jours de juillet. «Les puissances, lui dit-il, se -trompent lourdement, si elles comptent sur ma patience illimitée; -cette patience trouvera son terme en même temps que celle de la -nation, qui n'est pas bien grande. Au surplus, ce n'est pas la -première impertinence qu'on m'ait faite; si je n'ai pas paru me -ressentir des autres, ce n'est pas faute de les apercevoir, mais parce -que je les ai méprisées. On eût dû comprendre, cependant, que moi -seul, bien plus que cet empereur de Russie dont on a tant de peur, -j'ai la puissance de préserver l'Europe d'un débordement -révolutionnaire; seul, entre tous les souverains actuels, je me sens -en mesure de tenir tête à la gravité des conjonctures.» Le tout -accompagné de menaces dédaigneuses, de traits acérés contre M. de -Metternich, d'éclats de voix qui retentissaient jusque dans la pièce -voisine, où était la Reine avec la cour. M. de Rothschild, qui s'y -trouvait également, laissait voir son trouble. Comme, en sortant du -cabinet royal, le comte Apponyi priait la Reine de calmer le Roi, elle -répondit «qu'elle ne se mêlait nullement d'affaires, mais qu'en ce qui -touchait l'honneur français, elle était aussi susceptible que le Roi -et plus animée.» L'ambassadeur autrichien alla se plaindre à M. -Thiers: «À qui le dites-vous? répondit celui-ci, non sans malice; je -fais ce que je peux pour le calmer[383].» Cette scène eut un tel -retentissement, que les journaux en donnèrent le récit plus ou moins -exact, mettant en scène Louis-Philippe et lui faisant honneur de son -patriotisme. Les Tuileries, d'ailleurs, entendaient parfois un langage -plus menaçant encore: c'était celui du duc d'Orléans, qui disait tout -haut, vers la fin d'août, «que, dans l'état actuel des esprits, la -guerre était nécessaire pour la France, et qu'il la désirait -ardemment[384].» Quelques semaines plus tard, faisant allusion aux -émeutes que faisait craindre, à Paris, l'excitation populaire: «J'aime -mieux, s'écriait-il, succomber sur les rives du Rhin ou du Danube que -dans un ruisseau de la rue Saint-Denis!» - -[Note 382: Dépêches du comte Crotti du 27 août et du 5 septembre 1840. -(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, p. 444.)] - -[Note 383: _Journal de M. de Viel-Castel_, correspondance du feu duc -de Broglie, et lettre du duc Decazes à M. de Barante. (_Documents -inédits._)] - -[Note 384: Dépêche du comte Crotti, du 24 août 1840, citée par -HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 443.] - -Si, à la cour, on était à ce point animé, que ne devait pas être -l'emportement de la presse! Une bonne partie des journaux de Paris et -de la province ne semblaient occupés qu'à menacer l'Europe d'une -guerre et de plusieurs révolutions, avec des allusions souvent peu -voilées aux frontières du Rhin. C'était surtout avec les feuilles -anglaises que s'échangeaient, à travers la Manche, de véhémentes -invectives, d'amères récriminations. «La discussion, disait le -_Constitutionnel_, n'est presque plus engagée de parti à parti; elle -l'est de peuple à peuple[385].» La presse semblait comme une seconde -puissance qui négociait, déclamait, menaçait à côté de la puissance -exécutive, parlant plus haut et frappant plus fort. Le conflit -diplomatique n'en était ni simplifié ni moins dangereux. Dès le 2 -août, le duc de Broglie, quoique favorable alors à la politique de M. -Thiers, exprimait le voeu que «l'action de la presse se régularisât un -peu». «Il faut éviter, ajoutait-il, de rallier contre nous toute -l'Angleterre autour de Palmerston et d'inquiéter l'Europe à ce point -qu'on fasse d'une alliance bancroche sur un point spécial une alliance -solide sur la généralité même des choses[386].» Le 8 août, M. Duchâtel -écrivait: «Les bavardages des journalistes ne conviennent pas aux -hommes d'État, et, par susceptibilité pour soi-même, il ne faut pas -provoquer justement l'amour-propre des autres... Tout en nous montrant -dignes et résolus, ne forçons pas nos voisins à se fâcher contre nous -par point d'honneur. Maintenons notre honneur, ne blessons pas celui -des autres[387].» Le 15 août, c'est M. de Barante qui, de -Saint-Pétersbourg, jugeait ainsi la situation: «Il y a un désir si -universel de la paix, que je ne craindrais point, si l'orgueil -français et l'orgueil anglais ne se trouvaient en présence. Tous deux -sont âpres et peu accoutumés à reculer.» Le même diplomate écrivait -encore le 1er septembre: «Je suis confondu et affligé des -fanfaronnades des journaux... Je ne puis supposer que le ministère ait -lâché cette meute qui accroît les difficultés d'une situation déjà -périlleuse... Notre dignité en souffre. C'est irriter sans -intimider[388].» - -[Note 385: 19 août 1840.] - -[Note 386: Lettre à M. Guizot. (_Documents inédits._)] - -[Note 387: _Mémoires de M. Guizot._] - -[Note 388: _Documents inédits._] - -M. Thiers se défendait d'être pour quelque chose dans ces violences. -«J'ai fait de grands efforts pour calmer la presse», écrivait-il à M. -de Barante, le 23 août[389]. Mais il avait plus de peine qu'un autre à -se dégager pleinement de cette compromettante solidarité; il -souffrait, en cette circonstance, de la part qu'il avait donnée aux -journaux dans son action politique et des liens qu'il avait laissés -s'établir entre eux et le gouvernement. Ajoutez que les feuilles -officieuses, celles où les cabinets étrangers pouvaient se croire -autorisés à chercher la pensée du ministère français, celles dont les -rédacteurs recevaient, de notoriété générale, les confidences et les -inspirations du président du conseil, étaient, pour la plupart, des -feuilles de gauche, et avaient pris, dans l'opposition, l'habitude de -traiter les affaires étrangères sur un ton peu fait pour rassurer -l'Europe. «Il faut convenir, disait le _Journal des Débats_, que le -langage de nos journaux ministériels n'est que trop propre à nous -représenter, au dehors, sous ce faux jour de tapageurs et de -brouillons. Ne sachant pas être dignes et fermes, ils prennent des -airs fanfarons. C'est le malheur, c'est la fatalité, c'est la punition -des ministres du Ier mars de traîner à leur suite les organes d'un -parti qui ne peut pas se défaire de ses habitudes d'agitation. La -gauche a fait beaucoup de sacrifices au ministère actuel; mais la -dernière chose qu'un parti sacrifie, c'est son langage. Quand on a -parlé si longtemps propagande, guerre de principes, révolution -universelle, il est difficile de revenir à des formes de discussion -plus modérées[390].» Aussi M. de Tocqueville, qui pourtant appartenait -alors à la gauche et qui penchait personnellement vers une politique -belliqueuse[391], écrivait-il, le 9 août, à son ami M. de Beaumont: -«Je n'approuve point le langage de la presse officielle; ces airs de -matamores ne signifient rien. Ne saurait-on être fermes, forts et -préparés à tout, sans jactance et sans menace? Il faut faire, -assurément, la guerre dans telle conjoncture, aisée à prévoir; mais -une pareille guerre ne doit pas être désirée ni provoquée, car nous ne -saurions en commencer une avec plus de chances contre nous[392].» - -[Note 389: _Ibid._] - -[Note 390: 30 septembre 1840.] - -[Note 391: M. de Tocqueville écrivait alors que les plus sages -réflexions «ne l'empêchaient pas, au fond de lui-même, de voir avec -une certaine satisfaction toute cette crise.» Et il ajoutait: «Vous -savez quel goût j'ai pour les grands événements et combien je suis las -de notre petit pot-au-feu démocratique bourgeois.» (_Nouvelle -correspondance de M. de Tocqueville_, p. 180.)] - -[Note 392: _Ibid._] - -Naturellement, le langage de la presse radicale était pire encore que -celui de la presse ministérielle. Le _National_ évoquait 1792, et -levait ouvertement le drapeau de la guerre de propagande et de -l'insurrection universelle; il demandait qu'on devançât la coalition -sur le Rhin comme en Italie, et prétendait avoir reçu d'Allemagne, de -Belgique, de Hollande, de Suisse, des rapports qui garantissaient à la -France le concours des peuples contre les rois de l'Europe. En même -temps, il travaillait à tourner contre la monarchie de Juillet, autant -que contre l'étranger, l'irritation du sentiment national: «Vous avez -pris, disait-il au gouvernement, la couardise pour de l'habileté. Vous -vous félicitiez de la paix acquise au prix de vos bassesses. -Aujourd'hui, vous recueillez le prix de vos ignominies. Vous êtes -traînés comme des poltrons à la queue de l'Europe. Elle vous rejette, -vous méprise et vous insulte... La guerre n'est pas possible pour -Louis-Philippe, car la guerre, pour lui, c'est le suicide... Si M. -Thiers ne veut pas se joindre à la trahison, s'il est autre chose -qu'un brouillon qui se sert des événements pour agir sur les fonds -publics[393], il pressera toutes les mesures d'armements, au lieu de -les arrêter... Si quelque influence fatale domine le ministère, qu'il -la désigne en s'éloignant.» Du reste, tout en excitant ainsi M. Thiers -contre la couronne, le _National_ n'était pas disposé à le ménager; il -l'accusait sans cesse de «reculade», le traitait de «fanfaron de -dictature», dont «la fatuité impertinente était pire peut-être qu'une -audacieuse et manifeste trahison». Et il lui criait: «Pourquoi donc -êtes-vous là plutôt que M. Molé? Avec lui, nous aurions la honte et la -paix; avec vous, nous n'avons pas moins la honte, et la paix est de -plus en plus compromise.» - -[Note 393: Ces mots faisaient illusion à une polémique d'une extrême -violence qui occupa alors les journaux. Certains scandales de Bourse -avaient fourni à des feuilles ennemies du cabinet, à la _Presse_ entre -autres, un prétexte d'accuser M. Thiers, et surtout son beau-père, M. -Dosne, d'avoir, en jouant à la baisse grâce à la connaissance -anticipée des nouvelles extérieures, gagné des sommes considérables. -L'affaire fit tant de bruit que les journaux officieux durent publier -un démenti formel, et que M. Dosne écrivit une lettre pour déclarer -que, depuis sa nomination comme receveur général, il ne s'était livré -à aucune opération de Bourse. Comme il arrive en pareil cas, les -démentis ne désarmèrent pas les accusateurs. Cette polémique devait, -plusieurs mois après, trouver un écho à la Chambre des députés (séance -du 4 décembre 1840) et provoquer une réponse indignée de M. -Thiers.--Henri Heine écrivait à propos de ces accusations, le 7 -octobre 1840: «Que M. Thiers ait spéculé à la Bourse, c'est une -calomnie aussi infâme que ridicule; un homme ne peut obéir qu'à une -seule passion, et un ambitieux songe rarement à l'argent. Par sa -familiarité avec des chevaliers d'industrie sans convictions, M. -Thiers s'est lui-même attiré tous les bruits malicieux qui rongent sa -bonne réputation. Ces gens, quand il leur tourne maintenant le dos, le -dénigrent encore plus que ses ennemis politiques. Mais pourquoi -entretenait-il un commerce avec une semblable canaille? Qui se couche -avec des chiens, se lève avec des puces.» (_Lutèce_, p. 130.)] - -Aux articles de journaux se joignaient des écrits de moins courte -haleine. Un homme de talent, encore peu connu, M. Edgard Quinet, -publiait sous ce titre: «1815 et 1840», une brochure toute brûlante de -passion patriotique et guerrière, où il demandait la destruction des -traités de Vienne et la conquête des frontières du Rhin, rêvant, du -reste, non sans quelque naïveté, de persuader à l'Allemagne que ce -serait son plus grand bien. «La bataille de la Révolution française, -disait-il, a duré trente ans. Victorieux au commencement et pendant -presque toute la durée de l'action, nous avons perdu la journée, vers -le dernier moment. Cette bataille séculaire ressemble à celle de -Waterloo, heureuse, glorieuse, jusqu'à la dernière minute qui décide -de tout. La Révolution a rendu son épée en 1815; on a cru qu'elle -allait la reprendre en 1830. Il n'en a point été ainsi. Ce grand corps -blessé ne s'est relevé que d'un genou. Depuis vingt-cinq ans, nous -voilà courbés sous des fourches caudines, nous efforçant de faire -bonne contenance... Si la Révolution a été vaincue en 1815, le droit -public, fondé sur les traités de Vienne, est la marque légale, -palpable, permanente, de cette défaite. Soumis aux traités écrits avec -le sang de Waterloo, nous sommes encore légalement, pour le monde, les -vaincus de Waterloo.» C'est la revanche de cette grande défaite que M. -Quinet veut poursuivre par la guerre, guerre immense, terrible, où il -ne nous faudra compter que sur nous-mêmes» et où «nous ne pourrons -reculer sans périr». Puis l'auteur s'écriait: «Mettez donc la main sur -le coeur. Êtes-vous d'humeur à faire de chacune de nos cités, s'il le -faut, une Saragosse française? Sentez-vous la terre frémir sous vos -pas et, dans vos poitrines, la force nécessaire pour décupler celle du -pays?... Dans ce cas, après avoir invoqué votre droit, acceptez la -guerre. Sauvez la France!» - -Le bruit de ces déclamations, venant s'ajouter à celui des armements, -jetait le trouble dans les esprits. Il semblait à tous que la France fût -à la veille d'événements redoutables. Par moments même, dans tel -département, la nouvelle se répandait que la guerre venait d'être -déclarée, et il fallait que le préfet la démentît officiellement. Ce -n'était partout que clameurs contre l'Anglais, chants de la -_Marseillaise_. On intercalait dans les pièces de théâtre des phrases -belliqueuses, aussitôt saisies et applaudies[394]. Cette effervescence -pouvait n'avoir pas de trop graves inconvénients, si la résistance -victorieuse du pacha devait prochainement donner raison à notre -politique et mettre fin à la crise d'une façon flatteuse pour notre -amour-propre. Mais si cette prévision était trompée, que ferait-on de -cette opinion surchauffée? Comment la contenir ou la satisfaire? -D'ailleurs, tout semblait alors concourir à exciter les esprits. Le -parti radical continuait plus bruyamment que jamais, par toute la -France, sa campagne de banquets réformistes et socialistes[395]. Les -deux agitations révolutionnaire et belliqueuse se mariaient pour ainsi -dire. Au retour tumultueux du banquet de Châtillon, dans la soirée du 31 -août, on cria: _Mort aux Anglais!_ et la police craignit un moment une -attaque contre l'ambassade d'Angleterre[396]. Vainement les journaux -ministériels, le _Siècle_ et le _Courrier_, représentaient-ils que cette -agitation des partis extrêmes était peu opportune à l'heure où il -convenait de réunir toutes les opinions contre l'étranger: le _National_ -répondait «que si le ministère était de bonne foi dans ses -manifestations patriotiques, il ne pouvait qu'applaudir à un tel élan de -l'esprit révolutionnaire, parce qu'il y trouverait un point d'appui; que -si, au contraire, il jouait la comédie, ou si seulement il était faible -et incertain, les amis du pays devaient voir avec satisfaction tout ce -qui tendait à le surveiller et à le stimuler.» - -[Note 394: C'est à ce propos que Louis-Philippe disait un jour: «Les -Français aiment à claquer comme les postillons; ils n'en savent pas -les conséquences.»] - -[Note 395: Cf. plus haut, p. 181 et suiv.] - -[Note 396: Léon FAUCHER, _Biographie et Correspondance_, t. I, p. 97, -98.] - -À cette même époque, comme pour montrer que tout était ébranlé et -troublé à la fois, éclatait, à Paris, un mouvement de grèves comme on -n'en avait pas encore connu de pareil. Les tailleurs donnèrent le -signal; d'autres suivirent. Les ouvriers réclamaient une augmentation -des salaires ou tout au moins une diminution des heures de travail. -Bien que, dans la législation d'alors, le seul fait de la coalition -constituât un délit, le gouvernement montra d'abord quelque tolérance, -fermant les yeux sur les réunions illégales des grévistes, en -autorisant même formellement quelques-unes. Loin d'être calmée par ces -ménagements, l'agitation ne fit que croître: les grèves s'étendirent; -on établit, pour les soutenir, des caisses de secours; une véritable -pression, des violences même furent exercées sur les ouvriers qui -répugnaient à quitter leurs ateliers. La police, ne pouvant plus -longtemps fermer les yeux, usa de la force pour dissoudre les réunions -et fit d'assez nombreuses arrestations. Par contre, la presse radicale -prit en main la cause des grévistes, attribuant tous les conflits qui -se produisaient «à la mauvaise organisation du travail, aux -préférences de la loi pour les puissants, à sa sévérité pour les -faibles». «Notre parti, disait le _National_ du 30 août, sympathise -avec les ouvriers, parce que leur cause est juste... Il faut que les -conditions du travail soient changées; il faut que le crédit se -réorganise; il faut enfin une autre base à l'ordre social tout -entier.» Le _National_ eût été sans doute fort gêné d'indiquer quelle -serait cette nouvelle société; il se tirait d'embarras en concluant à -une vaste enquête. À la fin d'août, la grève avait gagné les tailleurs -de pierre, les maçons, les charpentiers, les mécaniciens, les -charrons, les vidangeurs, les cotonniers, les bonnetiers, les -cordonniers, les ouvriers en papiers peints. Des désordres qui se -produisirent, le 31 août au soir, au retour du banquet de Châtillon, -furent une excitation nouvelle pour les ouvriers, dont l'attitude -devint de plus en plus menaçante. On les vit, le lendemain et les -jours suivants, se réunir en grand nombre, dès le matin, aux diverses -barrières de Paris, à Vaugirard, à Pantin, à Ménilmontant, à -Saint-Mandé. Après avoir entendu les discours enflammés des meneurs -auxquels tâchaient de se mêler les chefs des sociétés secrètes, des -bandes se formaient, qui parcouraient la ville, forçant les ouvriers -qui travaillaient encore à faire grève. Le 3 septembre, plusieurs -sergents de ville qui cherchaient à empêcher une violence de ce genre -dans la fabrique d'armes de M. Pihet, furent frappés mortellement à -coups de poignard. Des rassemblements obstruaient la circulation sur -certains points des boulevards ou des quais. Les choses tournaient de -plus en plus à l'émeute; Paris prenait une physionomie inquiétante; -les travaux se trouvaient presque partout interrompus, et la Bourse -baissait d'un franc en un seul jour. Le gouvernement comprit qu'il -n'était que temps de faire preuve d'énergie. Le préfet de police fit -afficher la loi sur les attroupements et y joignit un «avis aux -ouvriers», promettant protection à ceux qui voulaient travailler et -adressant des avertissements sévères aux perturbateurs et aux -embaucheurs. Les troupes furent mises sur pied pour agir de concert -avec la garde municipale; des charges de cavalerie, sabre au poing, -dispersèrent les rassemblements, tandis que la police opérait de -nombreuses arrestations. La presse radicale cria, naturellement, à la -cruauté, et accusa le ministère de vouloir provoquer une sédition pour -distraire le public des embarras et des humiliations de sa politique -extérieure. - -Cependant le désordre continuait toujours; il fut même bientôt visible -que les meneurs, croyant la population suffisamment échauffée, -allaient tenter un coup de force. En effet, le 7 septembre au matin, -les ébénistes du faubourg Saint-Antoine quittent en masse leurs -ateliers; d'autres corps d'état se joignent à eux. Ils résistent aux -sergents de ville et aux gardes municipaux qui veulent les disperser. -Bientôt toutes les rues qui vont de la Bastille aux extrémités du -faubourg sont encombrées. Un omnibus qui passe est renversé, et, sur -trois ou quatre points, on commence des barricades. Des rassemblements -se forment sur la place Maubert et dans le faubourg Saint-Marceau. -Mais le gouvernement est sur ses gardes; il a réuni dans Paris des -forces considérables. En très-peu de temps, suivant un plan tracé par -le maréchal Gérard, les troupes occupent en nombre les points menacés; -le rappel est battu dans tous les quartiers, pour faire prendre les -armes aux gardes nationaux. Ce grand déploiement de force décourage -les perturbateurs, qui, d'ailleurs, n'ont pas de chefs capables de les -mener à la bataille. L'émeute est étouffée en son germe. Les jours -suivants, les ouvriers, convaincus que la lutte serait impossible, se -tiennent cois. C'est ensuite affaire aux tribunaux de juger les -nombreux individus arrêtés. Ils en condamnent plusieurs à des peines -légères, ce qui fournit occasion à la presse radicale d'attaquer les -juges, comme naguère elle a attaqué la police. En même temps, cette -presse, tirant argument de ce que les grévistes se sont heurtés à la -résistance du gouvernement, répète, avec plus de force, que la -révolution politique est le préliminaire indispensable de la -révolution sociale[397]. Toutefois, si l'ordre matériel se trouvait -rétabli, la paix n'était pas faite dans les esprits: beaucoup -d'ouvriers sortaient de là, aigris, pleins de ressentiments, plus que -jamais préparés à être la proie des sophistes du socialisme. M. Louis -Blanc saisit cette occasion pour lancer une brochure sur -l'_Organisation du travail_, qu'il adressa tout spécialement aux -grévistes. Cet écrit, devenu bientôt tristement fameux, devait faire -de grands ravages dans le monde populaire: il y aura lieu d'en -reparler plus tard. - -[Note 397: Article du _National_ du 11 septembre 1840.] - -La menace de la guerre sociale, venant s'ajouter à celle de la guerre -étrangère, ne contribuait pas peu à donner je ne sais quoi de sinistre -à la situation. Aussi l'alarme était-elle grande. «Une inquiétude -générale suspend toute entreprise, disait le _National_; les travaux -de la paix ne peuvent plus s'exécuter.» Nous lisons, vers la même -époque, dans le journal qu'écrivait l'une des princesses royales pour -le prince de Joinville, alors en route vers Sainte-Hélène: -«L'inquiétude des esprits est extrême relativement à la guerre; les -fonds descendent avec une effrayante rapidité[398].» Le _Journal des -Débats_ en venait à dire: «Mieux vaudrait avoir la guerre tout de -suite que d'en avoir la menace suspendue sur la tête... Ce qu'il y -aurait de pis au monde, ce serait la prolongation indéfinie de -l'incertitude actuelle. S'il faut faire la guerre, faisons-la. Mais ne -nous abandonnons pas à la merci des événements. Les esprits -s'échaufferont; le gouvernement ne sera plus le maître.» Ce dernier -péril, le plus grave de tous, était signalé par M. Thiers lui-même, -dans une conversation avec un diplomate étranger. «En France, -disait-il, la guerre et la paix ne dépendent pas du gouvernement; -elles dépendent de la nation, et il n'est que trop vrai que celle-ci -pourrait un jour entraîner le gouvernement plus loin qu'il ne se l'est -proposé[399].» - -[Note 398: _Revue rétrospective._] - -[Note 399: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 419.] - -Ce n'était pas le seul côté par lequel la France courût risque d'être -conduite à la guerre sans l'avoir voulue. Elle avait alors, dans les -eaux du Levant, une flotte très-belle et très-nombreuse, aux mains de -chefs hardis, confiante dans sa force et se sentant même supérieure à -la flotte anglaise qui manoeuvrait à coté d'elle[400]. Déjà, à -l'époque de la bonne harmonie diplomatique, on eût pu facilement -discerner, entre ces deux flottes, plus d'un symptôme de rivalité -jalouse[401]. Les relations s'étaient tendues encore, depuis que les -politiques se trouvaient en conflit, et, pour leur compte, nos marins, -loin de redouter une rupture, la désiraient et l'espéraient[402]. Dans -de telles conditions, le seul voisinage de ces deux formidables -escadres n'était-il pas un péril quotidien? Une contestation entre -deux navires, une simple querelle de matelots pouvait être l'étincelle -qui mettrait le feu aux poudres. M. Thiers avouait n'être pas, sous ce -rapport, sans inquiétude, et se faisait honneur d'avoir «donné des -ordres pour rendre nos marins circonspects». Bien plus, il avait -rappelé l'amiral Lalande et l'avait remplacé par l'amiral Hugon, fort -énergique également, mais moins téméraire. Toutefois, chacun avait le -sentiment que, contre un danger de ce genre, les plus soigneuses -précautions étaient d'une bien incertaine efficacité, et, comme le -disait M. Guizot, dans une phrase qui fut alors très-répétée: -«L'Europe était à la merci des incidents et des subalternes.» - -[Note 400: Le prince de Joinville, qui avait servi sur cette escadre -avant d'être envoyé à Sainte-Hélène, a écrit plus tard: «Notre -escadre, égale en nombre à l'escadre britannique, valait mieux -qu'elle. Ce que je dis ici, l'amiral Napier l'a proclamé en plein -parlement. Nous tirions le canon aussi bien qu'eux, et nous leur -étions très-supérieurs dans la manoeuvre. Deux ou trois fois par -semaine, nous appareillions, et la présence des Anglais donnait à nos -équipages une promptitude et un élan incroyables. La flotte anglaise -restait immobile sur ses ancres; elle sentait qu'elle ne pouvait -rivaliser avec nous, et se souciait peu d'accepter la lutte. C'était -un spectacle bien nouveau et assez déplaisant pour des officiers -anglais que celui d'une escadre française nombreuse, pleine d'ardeur, -bien ameutée et hardiment menée, dont les vaisseaux jouaient aux -barres au milieu des rochers et des courants, sans aucun accident, -dont les canons, bien pointés, ne manquaient guère leur but. Pour -nous, au contraire, ce spectacle était celui du réveil naval de la -France; nous y trouvions une jouissance d'amour-propre et une -satisfaction patriotique que je ne saurais exprimer.» (_L'Escadre de -la Méditerranée._)] - -[Note 401: Quoique en apparence unies pour tendre au même but, les -deux escadres restèrent plusieurs mois presque étrangères l'une à -l'autre et sans aucun échange de procédés amicaux.» (_Ibid._)] - -[Note 402: «Il nous importait peu de voir, après vingt-cinq ans, la -paix du monde remise au hasard du jeu des batailles; nous avions de -longs revers à effacer, et nous appelions, de tous nos voeux, -l'occasion de donner au monde la mesure de nos forces... Il y eut un -moment où notre flotte crut toucher à l'accomplissement de tous ses -voeux; elle crut que la guerre allait éclater avec l'Angleterre. Sa -confiance était extrême; elle attendait avec impatience le jour d'une -réhabilitation glorieuse pour la marine française. Ce jour ne vint -point... On pleura amèrement, sur les vaisseaux, cette belle occasion -perdue.» (_L'Escadre de la Méditerranée._)] - -Aussi comprend-on que les esprits clairvoyants témoignassent, à cette -époque, d'une réelle inquiétude. M. Duchâtel écrivait, le 8 août, à M. -Guizot: «La situation me paraît inquiétante... Nous sommes, comme en -1831, sur la lame d'un couteau, et le défilé n'est pas facile à -passer[403].» Peu après, à la date du 15 août, nous lisons, dans une -lettre intime de M. de Barante: «Depuis dix ans, le repos de l'Europe -n'a jamais été dans un tel péril[404].» M. Thiers lui-même déclarait, le -22 août, que «la situation était fort grave», et que «bien des accidents -pouvaient se produire qui amèneraient une catastrophe[405]». -«Aurons-nous la guerre?» se demandait Henri Heine quelques jours plus -tard. Et il répondait: «Pas à présent; mais le mauvais démon est de -nouveau déchaîné, et il possède les âmes. Le ministère français a agi -très-légèrement et très-imprudemment, en soufflant de suite, de toute la -force de ses poumons, dans la trompette guerrière, et en mettant -l'Europe entière sur pied par ses roulements de tambour. Comme le -pêcheur dans le conte arabe, M. Thiers a ouvert la bouteille d'où sortit -le terrible démon. Il ne s'effraya pas peu de sa forme colossale, et il -voudrait maintenant le faire rentrer dans sa prison par des paroles de -ruse[406].» En tout cas, on avait, chaque jour davantage, le sentiment -que le noeud de la question n'était plus en Occident, mais en Orient, et -l'on prêtait anxieusement l'oreille à tous les bruits venant de ces -régions lointaines. «Les événements ne sont plus à Londres, écrivait M. -Guizot; ils sont en Égypte et en Syrie. Je ne les fais plus; je les -attends[407].» - -[Note 403: _Mémoires de M. Guizot._] - -[Note 404: _Documents inédits._] - -[Note 405: Lettre à M. de Barante. (_Ibid._)] - -[Note 406: _Lutèce_, p. 120.] - -[Note 407: _Lettres de M. Guizot à sa famille et à ses amis_, p. 211.] - - -VIII - -Pendant qu'en Europe notre diplomatie tournait dans le même cercle et -attendait que le temps fit naître les difficultés sur lesquelles elle -fondait l'espoir de sa revanche, lord Palmerston, imperturbablement -confiant dans la prompte soumission du pacha, pressait, en Orient, -l'exécution du traité du 15 juillet. Sous l'impulsion de lord -Ponsonby, la politique turque prenait une allure rapide et impétueuse -qui ne lui était pas habituelle. Bien que le traité ne fût toujours -pas ratifié, la Porte faisait faire à Méhémet-Ali les premières -sommations, et avant même que celles-ci fussent arrivées à leur -adresse, sir Charles Napier se présentait, le 14 août, devant -Beyrouth, avec une partie de l'escadre anglaise, enjoignait aux -Égyptiens d'évacuer cette ville, saisissait les petits navires qui se -trouvaient sous sa main et n'avait pas scrupule d'appeler ouvertement -les Syriens à la révolte, les soldats du pacha à la désertion[408]. - -[Note 408: Sir Charles Napier était au fond peu fier de la besogne que -lui faisaient faire, en cette circonstance, lord Palmerston et lord -Ponsonby; il dira plus tard, le 17 août 1860, à la Chambre des -communes: «J'étais honteux, pour mon pays et pour moi, du rôle que je -jouais en Syrie. Le gouvernement m'y avait envoyé pour remplir une -mission; je m'en suis acquitté, mais à contre-coeur. Si lord Ponsonby -n'avait envoyé des agents soulever les populations, il nous eût été -impossible, avec les faibles troupes dont nous disposions, de chasser -une armée de trente à quarante mille hommes.»] - -La nouvelle de la démarche de sir Charles Napier arriva à Paris le 5 -septembre. Connue du public le 6, elle augmenta encore la -surexcitation des esprits. Une telle précipitation dans la violence -surprenait et irritait d'autant plus qu'on nous avait tenu secrète -jusqu'alors la clause qui permettait d'exécuter le traité sans -attendre les ratifications. «Ces faits sont d'une immense gravité», -déclarait, le 7 septembre, le _Journal des Débats_, et il demandait la -convocation des Chambres. M. Guizot fut chargé de porter au -gouvernement anglais de très-vives réclamations; lord Palmerston lui -répondit par la clause de l'exécution immédiate, sans expliquer, il -est vrai, comment on avait usé de la force contre Méhémet-Ali, avant -même qu'il eût été mis en demeure de dire s'il acceptait ou refusait -les conditions du traité. - -En même temps qu'arrivaient à Alexandrie les premières sommations de -la Porte, débarquait dans cette ville un envoyé spécial de M. Thiers, -le comte Walewski; il avait mission de conseiller Méhémet-Ali, dans -cette crise redoutable pour lui comme pour nous, d'empêcher ses coups -de tête et de lui recommander un grand esprit de conciliation. Frappé -de la promptitude et de la vigueur avec lesquelles agissaient la Porte -et ses alliés, M. Walewski invita le pacha à transiger, et lui suggéra -d'offrir la restitution d'Adana, de Candie et des villes saintes, si -l'on voulait lui laisser l'Égypte héréditaire et la Syrie en viager. -C'était précisément la combinaison que M. Thiers avait refusée, ou au -moins éludée, peu avant le 15 juillet. Méhémet, qui, malgré ses -bravades, avait déjà conscience de sa faiblesse, suivit le conseil de -notre envoyé, non sans se faire habilement un mérite de sa déférence. -Dès le 25 août, il fit connaître aux consuls sur quel nouveau terrain -il était disposé à se placer. Le 30, M. Walewski s'embarquait pour -Constantinople; il s'était aperçu que les choses pressaient, et avait -pris sur lui d'aller négocier, auprès du Divan, la prompte acceptation -de la transaction proposée par le pacha. - -Instruit, vers le 17 septembre, de la démarche de son envoyé, M. -Thiers, loin de la désapprouver, y entra vivement. Il informa aussitôt -ses ambassadeurs de la «grande concession» faite par le pacha, et -demanda à la Porte, ainsi qu'aux cabinets de Londres, de Vienne et de -Berlin, de donner sans retard leur assentiment à «des propositions si -conciliantes». «Dans ces circonstances, ajoutait-il, le gouvernement -du Roi, immolant à l'intérêt de la paix des susceptibilités trop bien -justifiées cependant, n'hésite pas à faire un appel à la sagesse des -cours alliées.» C'était sortir de la réserve expectante où M. Thiers -avait jusqu'ici jugé que l'intérêt et la dignité de la France -l'obligeaient à se renfermer. Commençait-il à éprouver quelque doute -sur la force et la volonté de résistance du pacha? Divers indices -tendraient à le faire croire[409]. - -[Note 409: C'est ce qui paraît résulter notamment des lettres écrites -à sa famille par le duc de Broglie, alors à Paris pour le procès du -prince Louis-Napoléon. (_Documents inédits._)] - -Le ministre français n'hésita pas à appuyer cet appel à la «sagesse» -des puissances par des menaces plus ou moins voilées. «Repousser ces -conditions, écrivait-il à M. Guizot dans une dépêche destinée à être -montrée, ce serait évidemment réduire le pacha à la nécessité de -défendre par les armes son existence politique... Les puissances se -verraient obligées de recourir à des moyens extrêmes, et, parmi ces -moyens, il en est qui peut-être rencontreraient quelques obstacles de -notre part; il en est d'autres auxquels nous nous opposerions -très-certainement; on ne doit se faire, à cet égard, aucune -illusion[410].» C'était, sans le préciser, il est vrai, poser un -_casus belli_. M. Thiers crut pouvoir être plus menaçant encore dans -une conversation qu'il eut, à Auteuil, le 18 septembre, avec M. -Bulwer. Après lui avoir fait connaître les termes de la transaction -négociée par M. Walewski: «La France, dit-il, trouve ces conditions -raisonnables et justes. Si votre gouvernement veut agir avec nous, -pour persuader au sultan et aux autres puissances d'accepter ces -conditions, il y aura de nouveau entre nous une _entente cordiale_. Si -non, après les concessions obtenues de Méhémet-Ali par notre -influence, nous sommes tenus de le soutenir.» Puis, regardant M. -Bulwer entre les yeux: «Vous comprenez, mon cher, la gravité de ce que -je viens de dire.»--«Parfaitement», répondit le diplomate anglais en -demeurant à dessein imperturbable. Toutefois, à la fin de l'entretien, -notre ministre ajouta: «Ce que je vous ai dit, c'est M. Thiers, non le -président du conseil, qui l'a dit. Je n'ai consulté ni mes collègues -ni le Roi. Mais je désirais que vous connussiez la tendance de mes -opinions personnelles.» M. Bulwer ne voulut pas envoyer à Londres le -récit d'un entretien si grave, sans l'avoir soumis à M. Thiers; il lui -apporta donc, quelques heures après, l'ébauche de sa dépêche. -Celle-ci, non sans malice, commençait par avertir le gouvernement -anglais que la conversation dont il allait lui être rendu compte -n'exprimait que le sentiment personnel de M. Thiers; puis elle -ajoutait: «Vous ne devez pas avoir la moindre appréhension que le Roi -adhère jamais à un tel programme; et si M. Thiers offre sa démission -sur cette question, elle sera acceptée sans aucune hésitation.» -Suivait le récit de l'entretien. Le président du conseil lut la -dépêche, non probablement sans se mordre un peu les lèvres. «Mon cher -Bulwer, dit-il, comment pouvez-vous vous tromper ainsi? Vous gâtez une -belle carrière. Le Roi est bien plus belliqueux que moi. Mais ne -compromettons pas l'avenir plus qu'il n'est nécessaire; n'envoyez pas -votre dépêche; faites seulement connaître d'une façon générale à lord -Palmerston ce que vous pensez de notre conversation.» Il comprenait -sans doute qu'il s'était avancé un peu à la légère[411]. - -[Note 410: _Mémoires de M. Guizot._] - -[Note 411: BULWER, t. II, p. 285 à 288.] - -La transaction rencontra tout de suite un adversaire résolu dans lord -Palmerston. Loin d'être adouci par les dispositions conciliantes du -pacha, il y voyait un indice de faiblesse, et cette faiblesse -l'encourageait. Quant aux menaces, elles ne l'intimidaient pas. «Si -Thiers, écrivait-il à M. Bulwer, reprend jamais avec vous le ton -comminatoire, si vague qu'il soit, ripostez et allez jusqu'aux -dernières limites de ce que je vais vous dire: avertissez-le, de la -façon la plus amicale et la plus inoffensive possible, que si la -France jette le gant, nous ne refuserons pas de le ramasser; que si -elle commence la guerre, elle perdra certainement ses vaisseaux, ses -colonies, son commerce, avant d'en voir la fin; que son armée -d'Algérie cessera de lui donner du tracas, et que Méhémet-Ali sera -jeté dans le Nil. J'ai toujours fait ainsi quand Guizot ou Bourqueney -commençaient à faire les bravaches, et j'ai observé que cela agissait -chaque fois comme un sédatif.» Le ministre anglais faisait ensuite un -fastueux étalage de ses armements maritimes. Du reste, il comptait -qu'on n'en viendrait pas à ces extrémités. «Vous pensez, écrivait-il à -son chargé d'affaires, que Thiers pourrait passer le Rubicon. Je -persiste à croire qu'il ne le voudra pas ou ne le pourra pas[412].» - -[Note 412: BULWER, t. II, p. 288 à 292.] - -À Londres, tout le monde n'était pas aussi âprement réfractaire à la -conciliation. L'ouverture de M. Thiers eut même pour effet de ranimer, -dans le cabinet anglais, l'opposition intestine contre laquelle lord -Palmerston avait eu déjà à lutter[413]. Cette fois, ce fut lord John -Russell, l'un des membres les plus influents du ministère, qui se mit -en avant; il avait approuvé le traité du 15 juillet; mais il -s'effrayait de la façon dont on l'exécutait, et était blessé de -l'attitude prise au _Foreign-Office_ de tout décider sans consulter ni -même avertir les autres ministres. Au su des propositions nouvelles -faites par la France, il requit lord Melbourne de convoquer un conseil -de cabinet qui fut fixé au 27 septembre[414]; il ne cachait pas son -intention de critiquer à fond la politique suivie, résolu à se -démettre, si le conseil lui donnait tort, et prêt à prendre le -portefeuille des affaires étrangères si lord Palmerston se retirait. -Celui-ci n'avait pas encore eu à soutenir un aussi redoutable assaut, -et l'anxiété était grande parmi les rares personnes au courant de ce -qui se préparait. Cependant le ministre menacé ne paraissait disposé à -rien céder; dans ses conversations, il traitait la transaction offerte -de proposition «absurde» qui ne «méritait pas d'arrêter un moment -l'attention», affirmait à tout venant que Méhémet était à bout de -ressources, et persistait à garantir un succès prompt et facile. De -plus, pour effacer le bon effet de notre attitude conciliante, il -prétendait que, livré à lui-même, le pacha eût été disposé à céder -beaucoup plus et que notre intervention à Alexandrie n'avait tendu -qu'à empêcher ces concessions[415]. À la vérité, il fut bientôt -contraint, non-seulement devant nos démentis formels[416], mais devant -les rapports de ses propres agents, de reconnaître un peu piteusement -que cette imputation reposait sur de faux bruits[417]. Loin de pousser -au conflit, M. Thiers donnait en ce moment des preuves nouvelles de sa -modération: à la demande de ceux qui formaient à Londres «le parti de -la paix», il consentait à déclarer qu'au cas où la transaction -proposée serait acceptée, la France en garantirait l'exécution par le -pacha et s'associerait, s'il était besoin, aux mesures coercitives -prises par les autres puissances. - -[Note 413: Lord Palmerston faisait allusion, non sans amertume, à -cette opposition, quand il écrivait, le 22 septembre, au cours de la -lettre dont nous avons cité ci-dessus des passages: «Je n'ai jamais -été, dans ma vie, plus dégoûté de quelque chose, que je ne l'ai été de -la conduite de certaines personnes,--inutile de les nommer -maintenant,--dans toute cette affaire.»] - -[Note 414: La récente publication de la seconde partie du journal de -M. Charles Greville, clerc du conseil privé, a apporté, sur cette -crise intérieure du cabinet anglais, des renseignements nouveaux et -piquants. C'est ce témoignage que je suivrai principalement dans le -récit des faits qui vont suivre. (Cf. _The Greville Memoirs, second -part_, t. Ier, p. 307 à 334.)] - -[Note 415: M. Guizot écrivait, le 22 septembre 1840, à M. Thiers, au -sujet de l'effet produit par cette imputation: «Deux de nos amis, des -plus chauds et des plus utiles, sont venus, ce matin, me dire les -_ravages_, je me sers à dessein de l'expression, que les adversaires -de la transaction pourraient faire, dans le cabinet et dans le public, -avec de telles allégations.» (_Mémoires de M. Guizot._)] - -[Note 416: _Moniteur_ du 25 septembre 1840.] - -[Note 417: M. Guizot, rendant compte à M. Thiers, le 26 septembre, -d'un entretien où lord Palmerston avait été contraint de reconnaître -la fausseté des allégations dont il s'était servi, disait qu'il -l'avait trouvé «assez embarrassé». Notre ambassadeur ajoutait: «Il n'a -point cherché de mauvaise excuse, et vous pouvez être sûr qu'à cet -égard, en ce moment, il a le sentiment d'un tort et presque envie de -le réparer. Ce qui importe encore plus, c'est qu'il a perdu par là un -grand moyen d'action sur ses collègues.» (_Mémoires de M. Guizot._)] - -Enfin vint le jour indiqué pour le conseil de cabinet. Ce fut une -vraie scène de comédie. «On eût payé sa place pour y assister», -écrivait alors M. Greville. La séance ouverte, il y eut d'abord, -pendant quelque temps, un silence de mort; chacun attendait ce que -dirait «le premier». Son avis, dans l'état de division du ministère, -devait être décisif. Mais, avec sa bravoure accoutumée, lord -Melbourne, n'avait qu'une pensée, se dérober. Voyant cependant qu'il -lui fallait dire quelque chose, il commença: «Nous avons à examiner à -quelle époque le parlement pourrait être prorogé.» Là-dessus, lord -Russell rappela brusquement qu'il y avait une autre question, qui -était de savoir si avant peu on ne serait pas en guerre; et, se -tournant vers lord Melbourne: «J'aimerais, dit-il, à connaître votre -opinion sur ce sujet.» Pas de réponse. Après une autre longue pause, -quelqu'un demanda à lord Palmerston quelles étaient ses dernières -nouvelles. Celui-ci tira de sa poche un paquet de lettres et de -rapports qu'il se mit à lire; ce qui fournit au «premier» l'occasion -de s'endormir profondément dans sen fauteuil, moyen sûr d'échapper à -la nécessité de se prononcer. La lecture finie, nouveau silence. Lord -John, voyant l'impossibilité de rien tirer de son chef, prit le parti -d'aborder lui-même la question, et la traita à fond. Lord Palmerston -répondit par une véhémente philippique contre la France, disant -qu'elle était faible et mal préparée, que toutes les puissances de -l'Europe étaient unies contre elle, que la Prusse avait deux cent -mille hommes sur le Rhin, enfin, suivant le mot de lord Holland, -«montrant toute la violence de 93». Lord Russell, mis en demeure de -préciser ses conclusions, demanda d'abord qu'on remerciât tout de -suite la France des efforts qu'elle avait faits pour amener le pacha à -des concessions; ensuite qu'on réunît les ambassadeurs des autres -puissances et qu'on leur fît connaître qu'en face de la situation -nouvelle créée par la médiation de la France, l'avis de l'Angleterre -était de rouvrir les négociations. Une discussion s'ensuivit. Holland -et Clarendon appuyèrent lord Russell; Minto et Macaulay défendirent -lord Palmerston. Lord Melbourne, cependant, se taisait toujours. Dans -l'impossibilité de s'entendre, on profita de l'absence de l'un des -ministres, lord Morpeth, pour renvoyer la suite de la délibération au -1er octobre. - -Dans l'intervalle des deux conseils, le mouvement contre lord -Palmerston parut grandir encore. Cinq ou six de ses collègues -déclaraient être résolus à se démettre si sa politique triomphait. -L'opinion anglaise s'alarmait des menaces de guerre. Le _Times_ se -prononçait fortement pour l'entente avec le cabinet de Paris et pour -l'approbation des propositions du pacha. On rapportait ce propos de M. -de Neumann, le chargé d'affaires d'Autriche: «Plût à Dieu que le -sultan acceptât les dernières propositions de Méhémet-Ali, car cela -nous tirerait d'un grand embarras!» Enfin la reine elle-même, -endoctrinée par son oncle, le roi des Belges, écrivait que son désir -était de voir tenter un rapprochement avec la France. Quant à -l'infortuné lord Melbourne, il s'était enfui à la campagne pour -échapper aux deux partis: une fois de plus, il avait perdu l'appétit -et le sommeil. «Jamais, écrivait un témoin, on n'a vu une image aussi -mélancolique de l'indécision, de la faiblesse et de la pusillanimité.» -M. Guizot, qui avait fort habilement noué des relations avec les -partisans de la conciliation, était tenu au courant de leurs projets -et de leurs démarches. - -Le 1er octobre, le cabinet se trouva de nouveau réuni. À l'attitude de -ses collègues et même de lord Melbourne, lord Palmerston comprit qu'en -persistant à tout repousser de front, il briserait le cabinet. Il -modifia donc sa tactique, et, sans cesser d'affirmer sa confiance dans -le succès des opérations entreprises en Orient, il s'offrit à faire -quelque communication à la France, si tel était le désir du cabinet. -Ses collègues furent surpris et charmés d'un changement de ton si -complet, et l'accord se fit tout de suite sur la proposition de lord -Palmerston. Était-ce que ce dernier fût converti à la conciliation? -Pour se convaincre du contraire, il suffisait de lire, dès le -lendemain, l'article d'une violence sans mesure contre la France que -ce ministre avait inspiré et même, disait-on, rédigé, dans le _Morning -Chronicle_. Quel était donc le secret de la concession apparente faite -par lui dans le conseil de cabinet? Tout en se disant prêt à faire une -communication à la France, il avait indiqué, comme allant de soi, que -cette démarche devrait être préalablement approuvée par les -représentants des trois puissances alliées. Or il savait pertinemment -pouvoir compter sur le refus de l'ambassadeur de Russie. En effet, à -la première ouverture qui lui fut faite, M. de Brünnow déclara n'être -pas en mesure de se prononcer avant d'avoir pris l'avis de sa cour; il -ajouta que l'Angleterre pouvait agir à son gré, mais que le czar -serait extrêmement blessé, si quelque démarche de ce genre était faite -sans qu'il l'eût connue et approuvée. Il fallait plusieurs semaines -pour avoir la réponse de Saint-Pétersbourg; la «communication» à la -France était retardée d'autant. Lord Palmerston, qui savait quelles -instructions il avait données à lord Ponsonby et aux commandants de la -flotte anglaise, pensait bien n'avoir pas besoin d'un si long délai -pour recevoir d'Orient quelque nouvelle qui plaçât le cabinet en face -d'un fait accompli. Il ne se trompait pas. Les choses allèrent même -plus vite encore qu'il ne l'espérait. Dès le 3 octobre, c'est-à-dire -le lendemain du jour où il avait fait connaître à ses collègues les -objections de M. de Brünnow, arrivait à Londres la nouvelle que -Beyrouth n'avait pu résister à la flotte anglaise et que le sultan -venait de prononcer la déchéance de Méhémet-Ali. - - -IX - -Lord Ponsonby, en effet, justifiant la confiance de son chef, n'avait -rien négligé pour précipiter les événements à Constantinople et en -Syrie. Il avait fait repousser par le Divan la transaction apportée -par M. Walewski, et avait même arraché, le 14 septembre, à la Porte, -un firman de déchéance contre le pacha. Vainement quelques-uns des -ambassadeurs hésitaient-ils à aller si loin: il les avait entraînés en -prenant sur lui de déclarer que l'Angleterre se chargeait à elle seule -d'exécuter la sentence de déposition[418]. En même temps, une escadre -anglaise, renforcée de quelques bâtiments autrichiens, jetait, le 11 -septembre, sur la côte de Syrie, tout près de Beyrouth, un corps de -débarquement qui s'y établissait solidement: ce petit corps se -composait de quinze cents Anglais, trois mille Turcs et quatre à cinq -mille Albanais. Le même jour, la flotte bombardait et détruisait à -demi la ville de Beyrouth, mais sans l'occuper. L'armée d'Ibrahim, -campée sur les hauteurs voisines, assista immobile au débarquement et -au bombardement, ne pouvant ou n'osant rien faire pour s'y opposer. -Une telle inertie surprend de la part des vainqueurs de Nézib; elle -serait même absolument inexplicable, si l'on ne savait que cette -armée, comme toutes les créations du pacha, avait plus de façade que -de fond. Contrairement, d'ailleurs, à ce qu'on s'imaginait en France, -Ibrahim était dans une position difficile; sans communications -assurées avec l'Égypte, au milieu de populations hostiles et excitées -de toutes parts à la révolte, à la tête de troupes dont une partie, la -partie syrienne, n'était que trop disposée à écouter les appels à la -désertion, il se sentait quelque peu intimidé à l'idée de se mettre en -guerre ouverte avec les puissances européennes, et se demandait s'il -ne contrarierait pas ainsi les manoeuvres diplomatiques de son père. -Toujours est-il qu'il n'essaya aucune résistance. À ne considérer que -les résultats matériels, on eût pu soutenir que ce premier succès des -alliés n'était pas décisif: l'armée d'Ibrahim, non encore entamée, -demeurait bien supérieure en nombre au petit corps débarqué, et les -Anglais n'avaient pas même pris possession de Beyrouth. Mais les -Égyptiens venaient de donner la mesure de leur faiblesse, et le -fatalisme oriental, toujours prompt à se soumettre aux arrêts de la -fortune, en concluait que la cause de Méhémet-Ali était perdue. - -[Note 418: _The Greville Memoirs, second part_, t. 1er, p. 334, 335.] - -Ainsi, au moment même où le gouvernement anglais témoignait de son -désir d'atténuer l'exécution du traité du 15 juillet, il se trouvait -que cette exécution était déjà, par le fait de lord Palmerston et de -ses agents, poussée à ses conséquences extrêmes, si extrêmes que le -gouvernement britannique dut tout de suite ramener les choses un peu -en arrière. En effet, à peine connue, la déchéance prononcée contre le -pacha parut généralement une mesure violente, passionnée, excessive. -M. de Metternich, entre autres, s'en montait fort mécontent. «Ce n'est -conforme ni à la lettre ni à l'esprit des protocoles du 15 juillet», -disait-il à M. de Sainte-Aulaire, et il en avait tout de suite écrit à -Londres, sur un ton tellement vif que l'ambassadeur anglais à Vienne -s'était demandé avec inquiétude si l'Autriche n'allait pas se séparer -de l'Angleterre dans la question orientale[419]. Là n'était pas, -d'ailleurs, le seul grief du chancelier, qui se montrait de plus en -plus effarouché des procédés de lord Palmerston. «Il a reconnu une -fois le bon droit dans sa carrière de whig, disait-il; mais il prétend -le faire triompher à la manière des joueurs qui veulent faire sauter -la banque[420].» Devant cette désapprobation, le chef du -_Foreign-Office_ jugea prudent d'atténuer, en ce qui concernait la -déchéance, les brutalités de lord Ponsonby, et il chargea le comte -Granville de déclarer au gouvernement français que cette déchéance -n'était pas «un acte définitif et qui devait nécessairement être -exécuté, mais une mesure de coercition destinée à retirer au pacha -tout pouvoir légal, à agir sur son esprit pour l'amener à céder, et -qui, n'excluait pas, entre la Porte et lui, s'il revenait sur ses -premiers refus, un accommodement le maintenant en possession de -l'Égypte». Le comte Apponyi fit également savoir à M. Thiers que, dans -l'esprit de son gouvernement, cette déchéance «n'était qu'une mesure -comminatoire sans conséquence effective et nécessaire[421].» - -[Note 419: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_; lettre inédite -du même à M. Bresson, en date du 5 octobre 1840; _Mémoires de M. de -Metternich_, t. VI, p. 417; _The Greville Memoirs, second part_, t. -1er, p. 329.] - -[Note 420: Lettre du 9 octobre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_, -t. VI, p. 490.)] - -[Note 421: _Mémoires de M. Guizot._] - -_Napier for ever!_ s'était écrié lord Palmerston à la nouvelle du -bombardement de Beyrouth[422]. Avait-il été un homme d'État perspicace -ou n'était-il qu'un téméraire heureux? Toujours est-il que, grâce à -sir Charles Napier, l'événement lui donnait raison, justifiant ses -plus hardis pronostics et trompant les prévisions générales[423]. Il -triomphait donc, et n'était pas homme à le faire discrètement: dans -les salons politiques, sa joie et celle de ses amis insultaient à la -déconvenue de lord Russell et des autres opposants. Ceux-ci, sans être -rassurés sur la politique suivie, ne jugeaient plus possible de la -combattre et se sentaient réduits au silence. La partie du public -anglais qui jusqu'alors s'était montrée inquiète des procédés de son -ministre, se prenait à les admirer depuis qu'ils réussissaient, et lui -savait gré de la satisfaction donnée à l'amour-propre national: -changement complet et subit qui se trahit aussitôt dans le langage des -journaux. «_Palmerston has completely gained his point_», disait -mélancoliquement l'un des hommes qui, à Londres, avaient le plus -désiré un rapprochement avec la France[424]. - -[Note 422: BULWER, t. II, p. 294.] - -[Note 423: Les autres signataires du traité du 15 juillet n'étaient -pas les moins surpris. «Les Anglais, je dois en convenir, disait M. de -Metternich à M. de Sainte-Aulaire, ont mieux évalué que moi les forces -de Méhémet-Ali... Tout ce qui se passe aujourd'hui en Syrie était bien -réellement en dehors de mes prévisions.»] - -[Note 424: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 330.] - -Ce qui faisait le triomphe de lord Palmerston était un cruel mécompte -pour M. Thiers. Il avait joué toute sa partie sur la prévision que -Méhémet-Ali se défendrait efficacement. Or l'action ne faisait que -commencer, et déjà elle lui apportait un démenti. Sans doute son -erreur avait été l'erreur de tous en France, Chambres, royauté, -opinion. Mais il devait s'attendre qu'on s'en prît principalement à -lui. Le public n'est jamais plus pressé de chercher un bouc émissaire -que quand il se sent une part de responsabilité. Et puis -n'appartenait-il pas au ministre d'être mieux informé que les autres, -et un gouvernement n'a-t-il pas toujours tort de se tromper, fût-ce en -nombreuse compagnie? On trouvait, du reste, que ce genre d'accident -arrivait trop souvent à M. Thiers, dans la politique étrangère. Déjà, -quelques mois auparavant, il avait dirigé toute sa diplomatie dans la -confiance que les puissances ne se concerteraient jamais sans nous, et -le traité du 15 juillet avait été signé à notre insu. On se rappelait -qu'il n'avait pas été plus heureux lors de son premier ministère: il -s'était imaginé qu'il pourrait enlever de vive force la main d'une -archiduchesse pour le duc d'Orléans, et avait exposé le jeune et -brillant héritier du trône à un refus pénible; ensuite, il avait -soutenu que sans une nouvelle expédition d'Espagne, on ne pourrait -avoir raison du carlisme, et, en septembre 1839, bien qu'il n'y eût eu -aucune intervention armée de la France, don Carlos avait été expulsé -de la Péninsule. - -Si mortifiant que fût pour lui-même le nouveau mécompte de sa -diplomatie, M. Thiers devait être plus préoccupé encore de l'effet -produit sur l'opinion qu'il avait laissée si imprudemment s'échauffer. -Jamais seau d'eau glacée, jeté sur une barre de fer rougie à blanc, -n'avait produit une telle éruption de vapeurs brûlantes. On sut, le 2 -octobre, à Paris, le bombardement de Beyrouth et la déchéance du -pacha; dès le lendemain, Henri Heine écrivait: «Depuis hier soir, il -règne ici une agitation qui surpasse toute idée. Le tonnerre du canon -de Beyrouth trouve son écho dans tous les coeurs français. Moi-même, -je suis comme étourdi; des appréhensions terribles pénètrent dans mon -âme... Devant les bureaux de recrutement, on fait queue aujourd'hui, -comme devant les théâtres, quand on y donne une pièce marquante: une -foule innombrable de jeunes gens se font enrôler comme volontaires. Le -jardin et les arcades du Palais-Royal fourmillent d'ouvriers qui se -lisent les journaux d'une mine très-grave.» Heine ajoutait, le 7 -octobre: «L'agitation des coeurs s'accroît de moment en moment... -Avant-hier soir, le parterre, au Grand Opéra, demanda que l'orchestre -entonnât la _Marseillaise_. Comme un commissaire de police s'opposa à -cette demande[425], on se mit à chanter sans accompagnement, mais -avec une colère si haletante, que les paroles restèrent à demi -accrochées dans le gosier; c'étaient des accents inintelligibles... -Pour aujourd'hui, le préfet de police a donné à tous les théâtres la -permission de jouer l'hymne de Marseille, et je ne regarde pas cette -concession comme une chose insignifiante... L'orage approche de plus -en plus. Dans les airs, on entend déjà retentir les coups d'aile et -les boucliers d'airain des Walkyries, les déesses sorcières qui -décident du sort des batailles[426].» Tous les observateurs -contemporains étaient frappés, comme Henri Heine, de ce que l'un d'eux -appelait «l'effet prodigieux produit à Paris et en France par le -bombardement de Beyrouth[427]». Ils constataient que «l'on parlait de -la guerre comme d'une chose inévitable» et que «la perspective d'une -lutte contre l'Europe entière n'effrayait pas beaucoup les masses». -Certains esprits, d'ailleurs, semblaient chercher, dans ce rêve -belliqueux, un moyen d'échapper, coûte que coûte, au malaise irrité de -l'heure présente, une diversion violente à la mortification qu'ils -ressentaient de s'être si complétement trompés. Il était visible que -partout cette agitation prenait une physionomie révolutionnaire. On -n'entendait que la _Marseillaise_, et les scènes de l'Opéra se -reproduisaient dans plusieurs villes de province. Les radicaux -cherchèrent à provoquer une manifestation dans la garde nationale de -Paris: le prétexte était de se plaindre que le gouvernement ne fît pas -exercer cette garde nationale à la petite guerre; de demander la -réorganisation et la prompte mobilisation de toutes les milices -citoyennes de France; enfin de réclamer le rétablissement de -l'ancienne artillerie parisienne, licenciée, peu après 1830, parce -qu'elle était un foyer de conspiration républicaine. Les mesures -prises par le gouvernement empêchèrent la manifestation projetée; mais -les meneurs publièrent dans les journaux, au nom d'un certain nombre -d'officiers et de soldats de la garde nationale, une déclaration où -l'on revendiquait pour elle le droit de «protester publiquement -contre la conduite du gouvernement», et où l'on flétrissait «la -politique déshonorante suivie envers la coalition». - -[Note 425: Le commissaire de police, qui monta sur la scène pour faire -ses observations au public, bégaya, avec force révérences, ces mots: -«Messieurs, l'orchestre ne peut jouer la _Marseillaise_, parce que ce -morceau de musique n'est pas marqué sur l'affiche.» Une voix dans le -parterre répondit: «Monsieur, ce n'est pas une raison; car vous n'êtes -pas non plus marqué sur l'affiche.»] - -[Note 426: _Lutèce_, p. 126 à 131.] - -[Note 427: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._] - -À entendre tous ces manifestants, la France avait reçu une offense -après laquelle il n'était même plus permis d'hésiter. On eût dit qu'un -_casus belli_, préalablement posé par notre diplomatie, venait de se -trouver réalisé. Sans doute, à raisonner les choses de sang-froid, il -eût été facile d'établir qu'il n'en était rien. Le gouvernement -français, en effet, n'avait jamais dit aux autres puissances: «Ne -touchez pas aux possessions du pacha, ou vous aurez affaire à moi.» Il -leur avait, au contraire, répété à satiété que la répartition des -territoires entre le sultan et le pacha le touchait peu; seulement, -qu'il était impossible de réduire par la force Méhémet-Ali, que les -mesures coercitives seraient inefficaces, dangereuses, qu'elles -aboutiraient à une intervention de la Russie et que nous ne pourrions -supporter cette intervention. L'Europe ne s'était pas arrêtée à nos -observations, et l'événement donnait tort à notre prophétie. C'était -pour nous un désagrément, un mécompte: ce n'était pas une offense -nouvelle, nous obligeant à tirer l'épée. Notre situation n'avait-elle -pas, d'ailleurs, une frappante analogie avec celle où s'était trouvée -l'Angleterre elle-même, lors de la guerre d'Espagne, sous la -Restauration? Cette puissance avait tout fait, dans le congrès de -Vérone, pour détourner les autres cabinets d'approuver et la France -d'entreprendre une expédition au delà des Pyrénées; elle avait -notamment cherché à nous décourager par les prophéties les plus -sombres sur l'issue d'une telle tentative. Malgré ses efforts, elle -avait eu la mortification de voir ses anciens alliés, à la tête -desquels elle venait de combattre et de vaincre, quelques années -auparavant, à Waterloo, ne pas tenir compte de ses avis, de ses -protestations, et, au contraire, faire cause commune avec le -gouvernement français; l'expédition avait été décidée malgré elle, et, -au sortir du congrès, elle s'était trouvée seule de son côté, en face -de toutes les puissances. La question d'Espagne, par les souvenirs qui -s'y rattachaient, comme par la proximité du théâtre où elle se -débattait, était, pour nos voisins, beaucoup plus intéressante, plus -irritante que ne pouvait être pour nous la question de la Syrie. Aussi -la colère avait-elle été grande outre-Manche. Elle s'était accrue -encore, quand le succès militaire des Français au delà des Pyrénées -était venu démentir les pronostics du cabinet britannique, aussi -complétement que le succès de la flotte anglaise dans le Levant devait -plus tard démentir les nôtres. Sous l'empire de ce désappointement, -beaucoup de voix s'étaient élevées, à Londres et dans les comtés, pour -demander qu'on recourût aux armes. M. Canning occupait alors le -pouvoir: il n'était, certes, pas de la race des timides et n'avait pas -appris, à l'école de Pitt, une crainte exagérée de la guerre. Il -refusa cependant de sortir de la neutralité où il s'était renfermé dès -le premier jour: la réussite d'une entreprise qu'il avait blâmée, dont -il avait mal auguré, lui était, certes, désagréable; néanmoins, il ne -se jugeait pas pour cela tenu de jeter l'Angleterre dans une lutte où -elle eût été seule contre toute l'Europe. Sauf les mauvais procédés -tout gratuits par lesquels lord Palmerston aggrava, en 1840, le -déplaisir de notre isolement, ne semblait-il pas que l'Angleterre -avait eu à subir, en 1823, tout ce que nous subissions dix-sept ans -plus tard? Pourquoi nous montrer plus susceptibles?--Mais que -pouvaient ces raisonnements diplomatiques ou ces souvenirs historiques -sur des esprits surexcités? Impossible de les faire sortir de cette -idée que la France avait pris fait et cause pour le pacha et qu'elle -se déshonorerait en le laissant dépouiller. Ce n'était pas la moindre -des fautes commises par le gouvernement, d'avoir agi et parlé de telle -sorte que cette impression se fût naturellement produite. - -Il ne faudrait pas croire, cependant, que les agités et les -effervescents exprimassent le sentiment unanime du pays. Dans le parti -conservateur, beaucoup de ceux qui, au lendemain du traité du 15 -juillet, s'étaient d'abord laissé entraîner dans le mouvement, -témoignaient maintenant, dans leurs conversations, dans leurs lettres, -d'une grande inquiétude. De Londres, M. Guizot leur donnait l'exemple; -il en venait à se demander s'il ne serait pas bientôt obligé de -répudier publiquement une politique dont l'inspiration lui paraissait -suspecte et l'issue effrayante. «La France ne doit pas faire la guerre -pour conserver la Syrie au pacha», écrivait-il à ses amis, et il -ajoutait, le 2 octobre, dans une lettre adressée au duc de Broglie: -«Le vent m'apporte chaque jour ces paroles: Si la Syrie viagère est -refusée, c'est la guerre. Cela peut n'être rien, ou n'être qu'un -langage prémédité pour produire un certain effet; mais ce peut aussi -être quelque chose, quelque chose de fort grave et tout autre chose -que ce qui me paraît la bonne politique. J'y regarde donc de -très-près, et je vous demande de me dire le plus tôt possible ce que -vous voyez[428].» Le monde politique n'était pas le seul où se -manifestât une répulsion inquiète contre toute aventure belliqueuse. -Les intérêts souffraient, s'alarmaient et s'irritaient. La Bourse -baissait de 4 francs sur le seul effet produit par les nouvelles de -Beyrouth. Les affaires étaient arrêtées. Suivant l'expression même du -_Journal des Débats_, c'était «une sorte de panique universelle». Tout -n'était pas également noble et louable dans les éléments dont se -formait la réaction pacifique. À la sollicitude patriotique, aux -réflexions d'une sagesse virile, aux inspirations du bon sens, se -mêlaient, pour une part, la préoccupation du bien-être matériel, -l'égoïsme terre à terre, l'énervement, la fatigue, la lâcheté publique -et privée. C'est par là que cette réaction éveillait quelquefois le -sévère dégoût d'un Tocqueville[429] ou le sarcasme sceptique d'un -Doudan[430]. Mais, quelles qu'en fussent la cause et la moralité, elle -croissait avec l'agitation belliqueuse, réalisant ainsi le pronostic -très-fin que M. de Lavergne avait indiqué, dès le 17 août, dans une -lettre à M. Guizot: «Les choses iront à la guerre tant que tout le -monde croira la paix inébranlable, et elles reviendront à la paix dès -que tout le monde verra la guerre imminente.» - -[Note 428: _Mémoires de M. Guizot._] - -[Note 429: M. de Tocqueville, revenant, peu de mois après, sur ces -événements, montrait, en face du parti «rêvant de conquêtes et aimant -la guerre soit pour elle-même, soit pour les révolutions qu'elle peut -faire naître», un autre parti «ayant pour la paix un amour» que cet -homme politique «ne craignait pas d'appeler déshonnête; car cet amour -a pour unique principe, non l'intérêt public, mais le goût du -bien-être et la mollesse du coeur.» (_Nouvelle Correspondance_, p. -187.)] - -[Note 430: M. Doudan écrivait, le 11 octobre 1840: «J'ai quelque idée -que les Chambres ne seront pas très-guerrières. Il est assez agréable -de se faire chanter des airs belliqueux, après dîner, dans un salon -bien éclairé, quand on est sûr de n'être pas réveillé par le bruit du -canon. Mais le vrai canon exalte peu l'imagination. Les propriétaires -sensés se trouvent surpris d'une profonde mélancolie, en pensant à ce -que coûte la gloire. Ce n'est pas timidité devant le danger matériel, -c'est l'horreur des chances, la crainte que le pot-au-feu, qui bout -doucement, ne soit renversé, qu'il ne faille se désheurer. Quand on a -ces dispositions, il faut tâcher de n'avoir pas, en même temps, la -fureur de la déclamation et ne jamais menacer de loin les murailles de -Troie. C'est cela qui est ridicule. Le reste est très-pardonnable.» -(_Lettres_, t. Ier, p. 358.)] - -Toutefois s'il y avait déjà un parti de la paix, ce n'était pas lui -qui tenait alors le milieu du pavé et qui avait le verbe le plus haut. -Il était encore timide, sans conscience de sa force. Les belliqueux, -au contraire, semblaient avoir l'opinion entière, parce qu'ils en -avaient la partie remuante et bruyante. Presque toute la presse -faisait campagne avec eux, à l'exception du _Journal des Débats_, -désabusé de ses velléités guerrières et devenu le champion de la paix -menacée. Ce n'était pas seulement le _National_ qui disait: «Marchez -sur le Rhin, déchirez les traités de 1815, proclamez hardiment les -principes qui doivent changer la face du monde, criez à l'Allemagne, à -l'Italie, à l'Espagne, à la Pologne, que votre oriflamme est le -symbole de l'égalité et de la fraternité humaines.» Les journaux -ministériels, loin de chercher à éteindre le feu, semblaient plutôt -vouloir souffler dessus pour l'aviver. «Le gouvernement, lisait-on -dans le _Siècle_ du 3 octobre, a nos flottes, nos armées à sa -disposition, et ce n'est point désormais pour les laisser inactives. -Qu'il choisisse le lieu et le moment... Mais qu'on sache bien que la -nation française se regarde comme offensée..., qu'elle a entendu le -canon de Beyrouth et qu'elle y répondra sur le continent, s'il le -faut, comme dans la Méditerranée.» Même note dans le _Courrier -français_, qui voyait approcher le moment «où il faudrait déchaîner la -force révolutionnaire». Le _Constitutionnel_, malgré une velléité -passagère de prudence, embouchait aussi la trompette. «Le sentiment de -l'honneur blessé est unanime dans Paris, déclarait-il le 4 octobre... -Il y a une limite, nous a-t-on dit, à laquelle le gouvernement aura -le devoir d'arrêter les puissances. Eh bien, le sentiment général nous -paraît être que cette limite est atteinte.» Il avertissait M. Thiers -que s'il faiblissait, il serait abandonné de ses amis. «Le péril de la -honte, concluait-il, est plus menaçant pour les gouvernements que le -péril de la guerre.» Même du côté conservateur, la _Presse_, naguère -si pacifique, se croyait obligée de suivre le mouvement général. -«Puisque les fautes du gouvernement, disait-elle, nous ont placés -entre une guerre insensée et une paix ignominieuse, le choix ne -saurait être douteux; il faut déclarer la guerre et convoquer -immédiatement les Chambres.» Les feuilles légitimistes tenaient un -langage analogue. Cette quasi-unanimité produisait d'autant plus -d'effet qu'en l'absence des Chambres, la presse semblait avoir qualité -pour exprimer la volonté nationale. - -En somme, l'émotion produite par les nouvelles de Beyrouth avait fait -faire un grand pas dans le chemin qui conduisait à la guerre. «La -situation n'a jamais été, à beaucoup près, aussi grave», écrivait M. -Thiers à M. Guizot, et celui-ci répétait de son côté à lord -Palmerston: «Personne ne peut plus répondre de l'avenir[431].» De -Paris, lord Granville envoyait à son gouvernement cet avertissement: -«Je crois que la guerre n'est pas improbable[432]», et il recevait en -réponse des instructions pour l'enlèvement des archives de -l'ambassade, au cas de rupture diplomatique[433]. Vu de Vienne, l'état -général ne paraissait pas plus rassurant, et, le 5 octobre, M. de -Sainte-Aulaire écrivait à ses amis: «La situation est diablement -critique; nous allons peut-être voir craquer entre nos mains toute la -machine européenne... Ma conviction personnelle est que, si avant un -mois un arrangement, n'est pas fait ou en bon chemin, la guerre est -inévitable[434].» Enfin, toujours à la même date, nous lisons sur le -journal qu'une des princesses royales écrivait pour le prince de -Joinville: «En deux jours, nous avons fait un grand et triste -chemin... Nous voilà dans un moment de crise, le plus grave que nous -ayons eu à traverser depuis dix ans. Au dedans, l'opinion est en émoi, -chez les uns excitation révolutionnaire, alarme chez les autres, et à -nos portes la guerre étrangère, la guerre contre toute l'Europe. Dieu -seul peut nous sauver[435]!» - -[Note 431: _Mémoires de M. Guizot._] - -[Note 432: Dépêche du 5 octobre 1840. (_Correspondence relative to the -affairs of the Levant._)] - -[Note 433: BULWER, t. II, p. 298.] - -[Note 434: Lettres à M. Bresson et à M. de Barante. (_Documents -inédits._)] - -[Note 435: _Revue rétrospective._] - - -X - -La France allait-elle se jeter dans la guerre ou du moins s'y laisser -glisser? Jusqu'alors le gouvernement avait pu, avec une sécurité -relative, s'associer à l'agitation belliqueuse. Les démarches dans ce -sens ne lui paraissaient pas avoir d'effet immédiat; les menaces -n'étaient qu'à terme, et à terme lointain. Il croyait avoir du temps -devant lui, et comptait bien qu'avant l'heure des grandes résolutions, -se produirait, en Orient ou ailleurs, quelque événement qui -dispenserait de les prendre. Désormais, plus d'espoir de ce genre, -plus de délai; les menaces devaient être aussitôt réalisées. Si l'on -penchait vers la guerre, c'est tout de suite qu'on y tombait; si l'on -voulait y échapper, c'est tout de suite qu'il fallait s'en détourner. -Le moment était donc venu de se demander ce que serait cette guerre et -quelles en étaient les chances. - -Tout d'abord la France pouvait-elle espérer quelque chose d'une guerre -maritime, localisée en Orient? Sans doute sa flotte du Levant était -égale, supérieure peut-être à celle qui portait en ces parages le -pavillon de l'Angleterre. En cas de lutte, un premier succès était -possible[436]. Mais après? On ne refusera pas de s'en rapporter au -jugement d'un jeune marin, qui n'était certes suspect ni de timidité -ni de tiédeur. «Admettons, écrivait quelques années plus tard le -prince de Joinville, que le Dieu des batailles eût été favorable à la -France. On eût poussé des cris de joie par tout le royaume; on n'eût -pas songé que le triomphe devait être de courte durée... Je veux -supposer ce qui est sans exemple: j'accorde que vingt vaisseaux et -quinze mille matelots anglais prisonniers puissent être ramenés dans -Toulon par notre escadre triomphante. La victoire en sera-t-elle plus -décisive?... Au bout d'un mois, une, deux, trois escadres, aussi -puissamment organisées que celle que nous leur aurons enlevée, seront -devant nos ports. Qu'aurons-nous à leur opposer? Rien que des -débris... Disons-le tout haut, une victoire, comme celle qui nous -semblait promise en 1840, eût été, pour la marine française, le -commencement d'une nouvelle ruine. Nous étions à bout de ressources; -notre matériel n'était pas assez riche pour réparer, du jour au -lendemain, le mal que nos vingt vaisseaux auraient souffert, et notre -personnel eût offert le spectacle d'une impuissance plus désolante -encore[437].» - -[Note 436: L'amiral Jurien de la Gravière, qui servait, jeune -officier, sur cette flotte, a écrit depuis dans ses _Souvenirs_: -«Combien de temps nos succès auraient-ils duré? C'est ce qu'il est -difficile de savoir; mais il est hors de doute qu'un premier succès -était presque infaillible.» Sir Charles Napier, qui avait un -commandement sur la flotte anglaise du Levant, a reconnu depuis, en -plein parlement, qu'elle eût difficilement résisté à une attaque de la -flotte française. (Séance du 4 mars 1842.)] - -[Note 437: _Note sur l'état des forces navales de la France._ (Mai -1844.)] - -Restait la guerre continentale. C'est en effet la seule à laquelle eût -jamais pensé M. Thiers. On n'a pas oublié qu'il avait même choisi -éventuellement son adversaire, l'Autriche, et son champ de bataille, -l'Italie. Croyait-il donc sérieusement pouvoir limiter ainsi la lutte -et la réduire à une sorte de duel en champ clos avec une seule -puissance? Si tel avait été un moment son espoir, lord Palmerston -s'était chargé de le ramener à une appréciation plus vraie de la -situation. «Une idée de Thiers, écrivait-il le 22 septembre à M. -Bulwer, semble être qu'il pourrait attaquer l'Autriche, et laisser de -côté les autres puissances. Je vous prie de le détromper sur ce point -et de lui faire comprendre que l'Angleterre n'a pas l'habitude de -lâcher ses alliés. Si la France attaque l'Autriche à raison du traité, -elle aura affaire à l'Angleterre aussi bien qu'à l'Autriche, et je -n'ai pas le plus léger doute qu'elle n'ait aussi sur les bras la -Prusse et la Russie[438].» Lord Palmerston pouvait parler au nom de -son pays: depuis le succès de Beyrouth, il était assuré d'être suivi. -D'ailleurs, la véhémence même des attaques de notre presse contre la -politique britannique irritait l'opinion au delà du détroit, et -celle-ci, par amour-propre national, se trouvait conduite à prendre -pour elle la querelle de son gouvernement. - -[Note 438: BULWER, t. II, p. 291, 292.] - -Le ministre anglais s'avançait-il trop en se portant garant de la -Russie et de la Prusse? En Russie, sans doute, à ne considérer que la -haute société, on eût trouvé des sentiments amis pour la France[439]; -M. de Nesselrode lui-même, quoique assez étranger pour sa part à ces -sentiments[440], était, par modération d'esprit, très-désireux -d'écarter les chances de guerre. Mais la Russie, c'était le Czar, dont -on n'ignorait pas l'animosité contre le gouvernement de 1830. -L'immobilité que l'autocrate avait gardée depuis le traité du 15 -juillet ne devait pas nous donner le change sur ses vrais -sentiments[441]. Il ne désirait point entreprendre seul, sans l'Europe -et peut-être contre elle, une guerre d'Orient; il ne s'y sentait pas -prêt. Mais une guerre d'Occident contre la France révolutionnaire, -sorte de croisade où il reprendrait, à la tête de l'Europe -monarchique, le rôle d'Alexandre en 1814 et 1815, une telle guerre -avait toujours été son rêve depuis dix ans, et il s'y fut jeté avec -joie. Si jusqu'alors il était demeuré calme, s'il n'avait fait que peu -de préparatifs, c'est que les dispositions de l'Autriche et de la -Prusse ne lui laissaient pas espérer la réalisation de cette heureuse -chance et qu'il ne voulait pas se faire inutilement, auprès de ces -puissances, le renom d'un brouillon et d'un turbulent. Faute de mieux, -il se contentait alors de nous avoir mis «en mauvaise posture». Mais, -au cas où nous-mêmes provoquerions cette guerre, il ne serait pas le -dernier à l'accepter. Ne le vit-on pas, en effet, aussitôt que la -situation parut s'aggraver, à la fin de septembre et surtout au -commencement d'octobre, sortir de son immobilité, morigéner les cours -de Berlin et de Vienne sur ce qu'elles n'armaient pas, et trahir, -devant les diplomates étrangers, l'impatience avec laquelle il -attendait la «conflagration générale» qui lui fournirait l'occasion -«d'étouffer la révolution dans son berceau[442]»? - -[Note 439: Quelques mois plus tard, l'ambassadeur anglais à -Saint-Pétersbourg disait à M. de Barante: «Croyez-vous que je ne voie -pas comment, parmi tous ceux qui environnent l'Empereur, l'opinion est -favorable à la France? Paris est pour eux le centre de la -civilisation; ils ne se soucient pas, ils ne savent rien de ce qui se -fait ou se dit ailleurs; ils parlent votre langue; les souvenirs de -leurs généraux se portent avec plaisir vers l'époque de l'alliance -avec Napoléon. La conduite du cabinet russe ne s'explique que par la -passion de l'Empereur.» (Dépêche de M. de Barante à M. Guizot, du 13 -janvier 1841. _Documents inédits._)] - -[Note 440: «Le comte de Nesselrode, écrivait M. de Barante, n'est pas -aussi français que la plupart de ses compatriotes. Son opinion -politique a pris son pli et ses habitudes à l'époque du congrès de -Reims, d'Aix-la-Chapelle et de Vérone: être bien avec tous, intime -avec Vienne et Berlin, tel est son programme, programme que son -caractère rend complétement pacifique et conciliant.» (Lettre à M. -Guizot du 13 janvier 1841. _Documents inédits._)] - -[Note 441: Cf. la correspondance de M. de Barante, en août, septembre -et octobre 1840. (_Documents inédits._)] - -[Note 442: Dépêche citée par HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. -II, p. 438.] - -À la différence de la Russie, la Prusse n'avait ni intérêt ni passion -dans la question; en outre, par ses traditions et sa situation, elle -semblait la rivale naturelle et l'antagoniste de l'empire d'Autriche. -C'était pour elle que notre diplomatie avait le plus de ménagements: -ménagements, il est vrai, singulièrement contrariés par les sorties de -nos journaux sur les frontières du Rhin ou sur l'émancipation du -peuple allemand. Avions-nous donc quelque chance d'obtenir la -neutralité de cette puissance? Aucune. Dans les premiers jours -d'octobre, sous le coup des menaces de la France, des pourparlers -s'engagèrent aussitôt entre Vienne et Berlin; ils aboutirent, après -quelques semaines, à une déclaration du roi de Prusse, «portant qu'il -considérerait toute attaque de la France contre les possessions -autrichiennes en Italie, comme dirigée contre lui-même[443].» M. de -Metternich avait raison de signaler à ses agents diplomatiques -l'extrême importance d'une telle déclaration[444]. Notre gouvernement -ignorait sans doute cette négociation, demeurée secrète entre les deux -chancelleries; mais les communications de M. Bresson, son ministre -près la cour de Berlin devaient l'avoir éclairé sur les habitudes de -dépendance contractées, depuis trente ans, par cette cour envers -l'Autriche et la Russie. La Prusse eût difficilement résisté à l'une -de ces deux puissances; à toutes les deux réunies, jamais[445]. -Ajoutons qu'il venait de se produire, dans ce pays, un changement qui -y diminuait encore le crédit de la France. Le 8 juin, était mort le -vieux roi Frédéric-Guillaume III, qui avait donné plus d'une fois à -notre jeune monarchie des gages de sa modération et même de sa -sympathie. Son fils et successeur, Frédéric-Guillaume IV, était dans -des sentiments tout différents. Imagination ardente, facilement -enthousiaste, mais inquiète, capricieuse et qui devait finir par la -folie, il avait puisé, dans la culture allemande dont il était tout -imprégné[446], aussi bien que dans les souvenirs du mouvement de 1813 -auquel il avait pris part, la haine de la France: il voyait en elle -l'ennemie héréditaire (_Erbfeind_) et la détentrice illégitime d'une -partie de la terre germanique[447]. Par-dessus tout adversaire de la -révolution et même du libéralisme[448], piétiste scrupuleux et -mystique, dévot du moyen âge, rêvant je ne sais quelle restauration -archéologique, mi-féodale et mi-théocratique, il avait la terreur et -l'horreur de la France de Juillet et de Voltaire. 1830 l'avait indigné -et effrayé. Six ans plus tard, quand il n'était encore que prince -royal, la seule nouvelle que les fils de Louis-Philippe étaient -invités à Berlin et qu'à Vienne on les «attendait à bras ouverts», -l'avait jeté dans une humeur noire. «Tout cela m'est si dur, -écrivait-il, que j'en pleurerais[449].» Une fois roi, ses sentiments -ne changèrent pas. Peu après son avénement, causant à Londres avec le -baron Stockmar, il laissait voir son désir de faire partout échec à -notre influence. «En France, ajoutait-il, il n'y a plus ni religion ni -morale: c'est un état social entièrement pourri, comme celui des -Romains avant la chute de l'Empire; je crois que la France s'écroulera -de la même manière[450].» Il célébrait l'anniversaire de la bataille -de Leipzig avec des discours appropriés, et, fort occupé de -l'achèvement de la cathédrale de Cologne, enfouissait sous le porche -cette inscription: _Post Franco-Gallorum invasionem_. Aussi, M. -Bresson pouvait-il bientôt écrire, au sujet des dispositions du -nouveau roi à notre égard: «Le fond, chez lui, est malveillant. C'est -toujours l'esprit de 1813, la première empreinte reçue... En toute -question qui nous touchera, comptons, avec une certitude presque -infaillible, qu'il se rangera contre nous. Son très-regrettable père -constituait un tout autre élément dans la politique européenne[451].» - -[Note 443: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490 à 507.] - -[Note 444: _Ibid._, p. 506.] - -[Note 445: Frédéric-Guillaume III, qui gouverna la Prusse de 1797 à -1840, recommanda, par son testament, à son successeur, de ne jamais -rompre avec le czar et l'empereur d'Autriche.] - -[Note 446: Après une conversation qu'il eut à Londres, en 1842, avec -ce prince, le baron Stockmar écrivait: «Dans sa culture générale, le -Roi est essentiellement germanique.» (_Les Souvenirs du conseiller de -la reine Victoria_, par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER.)] - -[Note 447: Telle était son aversion pour les Welches que, malgré son -goût très-vif pour la peinture, il ne voulut jamais acquérir un -tableau de l'école française.] - -[Note 448: À quel point l'horreur de la révolution dominait, chez ce -prince, jusqu'au sentiment de l'unité allemande et de l'ambition -personnelle, on put s'en rendre compte, en 1848, quand il repoussa la -couronne impériale que lui offrait le parlement de Francfort. Il -expliquait ainsi son refus à son confident, M. de Bunsen: «D'abord, -cette couronne n'est pas une couronne. La couronne que pourrait -prendre un Hohenzollern, ce n'est pas, même avec l'assentiment des -princes, la couronne fabriquée par une assemblée issue d'un germe -révolutionnaire, une couronne _dans le genre de la couronne des pavés -de Louis-Philippe_ (ces mots étaient en français dans le texte). C'est -la couronne qui porte l'empreinte de Dieu, la couronne qui fait -souverain, par la grâce de Dieu, celui qui la reçoit avec le -saint-chrême... La couronne dont vous vous occupez, elle est -déshonorée surabondamment par l'odeur de charogne que lui donne la -révolution de 1848... Quoi! cet oripeau, ce bric-à-brac de couronne -pétri de terre glaise et de fange, on voudrait la faire accepter à un -roi légitime, bien plus, à un roi de Prusse qui a eu cette bénédiction -de porter, non pas la plus ancienne, mais la plus noble des couronnes -royales, celle qui n'a été volée à personne!» La dernière phrase fera -peut-être sourire; mais le reste de la lettre montre au vif et au vrai -les sentiments du Roi. (_Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_, -par M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER.)] - -[Note 449: _Frédéric-Guillaume IV et le baron de Bunsen_, par M. -SAINT-RENÉ TAILLANDIER.] - -[Note 450: _Souvenirs du conseiller de la reine Victoria._] - -[Note 451: Lettre à M. Guizot, du 24 septembre 1843. (_Documents -inédits._)] - -Enfin, il n'était pas jusqu'aux petits États de l'Allemagne qui, bien -qu'étrangers au traité du 15 juillet et sans intérêt en Orient, -n'eussent fini par s'émouvoir de nos armements et de nos menaces de -guerre continentale. Vainement notre diplomatie cherchait-elle à les -attirer dans l'orbite de la France, ils se tournaient, effrayés, vers -les deux grandes puissances allemandes et gourmandaient même leur -quiétude et leur immobilité[452]. Ces plaintes décidèrent l'Autriche -et la Prusse à se concerter sur les moyens de mettre en branle la -machine lourde et compliquée qu'on appelait la Confédération -germanique[453]. «Tant qu'il sera question du conflit qui existe entre -la Porte et Méhémet-Ali, écrivait, le 9 octobre, M. de Metternich au -roi de Prusse, la Confédération n'aura rien à voir dans l'affaire. -Mais si la question devient _européenne_, au lieu de rester spéciale, -il faudra que la Confédération agisse en puissance appelée à jouer un -rôle important dans le grand conseil.» Et il prévoyait l'éventualité -prochaine où elle aurait «le devoir de demander à la France à qui -s'adressaient ses menaces». De ces pourparlers, sortit assez -promptement une convention secrète entre l'Autriche et la Prusse, -déterminant «la manière dont l'armée de la Confédération devrait être, -le cas échéant, employée contre la France»; il était entendu en outre -que le gouvernement de Berlin proposerait, en temps et lieu, à la -Confédération de se déclarer atteinte par toute attaque contre les -possessions italiennes de l'Autriche[454]. En attendant, les divers -États de l'Allemagne, suivant l'exemple de la Prusse, interdisaient -l'exportation des chevaux en France: mesure fort gênante pour nos -armements et que la presse officieuse de Paris avait vainement tâché -de prévenir, en déclarant bruyamment à l'avance qu'elle y verrait -l'équivalent d'une déclaration de guerre. L'un de nos agents -diplomatiques près l'une des petites cours germaniques écrivait, -quelques semaines plus tard, le 3 novembre, alors que M. Thiers -n'était plus au pouvoir: «Je crois être sûr qu'on était au moment -d'ordonner quelques armements en Allemagne; ils n'ont été différés que -par la crise ministérielle qui s'est déclarée chez nous[455].» Les -cours allemandes se sentaient d'ailleurs poussées par leurs peuples: -mouvement d'opinion singulièrement puissant et passionné alors mal vu -et mal compris de la France, mais qui devait avoir de trop redoutables -suites pour qu'il n'y ait pas intérêt à s'y arrêter quelque temps, à -en rechercher l'origine, le caractère et le développement. Aussi bien, -les événements actuels projettent-ils sur ce passé une lumière qui -manquait aux contemporains. - -[Note 452: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_, et HILLEBRAND, -_Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 437.] - -[Note 453: Lettre de M. de Metternich à Frédéric-Guillaume IV, en date -du 9 octobre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 490 à -495.)] - -[Note 454: _Ibid._, p. 505 à 507.] - -[Note 455: Lettre du marquis d'Eyragues, ministre de France à -Stuttgard, au maréchal Soult, 3 novembre 1840. (_Documents inédits._)] - -La lutte dont l'Allemagne avait été le sanglant théâtre, au -commencement du siècle, avait laissé, des deux côtés du Rhin, des -impressions bien différentes. «La conscience française, a-t-on écrit, -est courte et vive; la conscience allemande est longue, tenace, -profonde. Le Français est bon, étourdi; il oublie vite le mal qu'il a -fait et celui qu'on lui a fait; l'Allemand est rancunier, peu -généreux; il comprend médiocrement la gloire, le point d'honneur; il -ne connaît pas le pardon[456].» C'est ainsi que l'Allemand gardait, -des conquêtes de la Révolution et de l'Empire, un ressentiment que la -revanche de la dernière heure n'avait aucunement désarmé et que les -années, en s'écoulant, n'effaçaient pas. Il avait, du reste, contre -nous, des griefs plus anciens encore: il nous en voulait de l'avoir -raillé au dix-huitième siècle, d'avoir conquis l'Alsace et ravagé le -Palatinat au dix-septième. Jusqu'où ne remontait pas cette rancune -archéologique? Henri Heine racontait, en 1835, qu'à Goettingue, dans -une brasserie, «un jeune Vieille-Allemagne avait déclaré qu'il fallait -venger dans le sang des Français celui de Konradin de Hohenstaufen, -qu'ils avaient décapité à Naples». Et, peu après, un savant des bords -du Rhin, interrogé par M. Quinet sur le but poursuivi par ses -compatriotes, lui répondait gravement: «Nous voulons revenir au traité -de Verdun entre les fils de Louis le Débonnaire.» - -[Note 456: RENAN, _Réforme intellectuelle et morale de la France_.] - -Le Français n'avait pas conscience de la haine dont il était l'objet. -Comme on l'a dit avec raison, l'Allemagne, malgré sa proximité, n'a -été longtemps pour nous qu'une grande inconnue[457]. Cela tenait au -caractère profond, complexe et sourd des mouvements de l'esprit -allemand, à notre ignorance de la langue, au défaut de sympathie de -notre génie prompt, clair et parfois un peu superficiel, pour un génie -abstrait, confus et obscur. Ajoutez qu'à l'époque dont nous parlons, -il n'y avait, outre-Rhin, ni journaux exprimant librement la pensée -nationale, ni capitale unique où l'on pût observer cette pensée pour -ainsi dire concentrée et résumée. Comment d'ailleurs eussions-nous -soupçonné, chez nos voisins, des ressentiments que nous n'éprouvions -pas? Si nous nous souvenions encore de Waterloo et parlions parfois de -le venger, c'était aux Anglais seuls que nous nous en prenions: on eût -dit que nous avions oublié la part de Blücher dans la fatale journée. -Bien plus, par un sentiment nouveau dans notre histoire, nous nous -étions pris, depuis 1815, d'un engouement attendri pour cette -Allemagne, autrefois dédaignée. Sur la foi de madame de Staël[458], -nous nous la figurions comme une nation patriarcale, sentimentale, -rêveuse, foyer de la pensée pure et du chaste amour, inapte aux -réalités vulgaires, amoureuse de justice, incapable de ruse et de -violence, dépaysée au milieu des passions et des convoitises du monde, -et y ressentant comme la nostalgie de l'idéal. L'imagination de nos -poètes et de nos artistes se plaisait dans la compagnie des -Marguerite, des Mignon, des Charlotte, des Dorothée, pendant que nos -philosophes s'obscurcissaient au contact de Kant et de Hegel, ou que -nos savants exaltaient et suivaient la science allemande. L'un des -ministres du 1er mars, M. Cousin, avait beaucoup contribué à répandre -en France cet engouement germanique. Vainement Henri Heine était-il -venu, avec un éclat de rire sardonique, déchirer l'image brillante et -généreuse tracée par madame de Staël[459], et avait-il fait apparaître -à la place une réalité beaucoup moins poétique, une race forte, rude, -aux appétits violents, aux âpres convoitises, «soupirant après des -mets plus solides que le sang et la chair mystiques», impatiente de -jouir, de posséder et de dominer; vainement nous criait-il: «Prenez -garde, on ne vous aime pas en Allemagne, vous autres Français», et -nous faisait-il l'énumération de l'armée terrible, implacable, qui se -lèverait un jour contre nous, rien ne pouvait nous ébranler; nous -restions, malgré tout, «teutomanes[460]». - -[Note 457: Voy. une étude intéressante de M. Joseph REINACH, _De -l'influence de l'Allemagne sur la France_, insérée dans la _Revue -politique et littéraire_.] - -[Note 458: Voy. son livre _De l'Allemagne_ (1814).] - -[Note 459: _L'Allemagne_, par Henri HEINE (1835).] - -[Note 460: Sur cette singulière influence du livre de madame de Staël, -voyez un brillant article de M. CARO, _les Deux Allemagnes_, publié -par la _Revue des Deux Mondes_ du 1er novembre 1872.] - -Tels étaient les sentiments respectifs des deux peuples, quand, à la -suite du traité du 15 juillet 1840, l'écho de nos bruits de guerre -parvint en Allemagne, y apportant quelques phrases sur les frontières -du Rhin, bravades jetées à la légère et sans passion[461]. Il n'en -fallut pas davantage pour y provoquer comme une éruption de cette -gallophobie, demeurée jusqu'alors à peu près souterraine. «Toutes les -fureurs de 1813 firent explosion, a raconté depuis un Français qui se -trouvait alors à l'Université de Heidelberg. Je n'avais aucune idée -d'une telle violence... Je devais croire que la France nouvelle, par -sa générosité, sa cordialité, ses expiations douloureuses, avait -effacé ces souvenirs des jours de haine. Il n'en était rien. Chaque -jour, dans la salle du muséum, des gazettes, venues de toutes les -villes d'Allemagne, nous apportaient des invectives sans nom... Défis, -insultes, calomnies se succédaient comme des feux de peloton. L'odieux -_crescendo_ allait s'exaltant d'heure en heure[462].» De lourdes et -savantes brochures remontaient jusqu'à Arminius pour faire le procès -des Gaulois. La conclusion générale était qu'il fallait reprendre -l'Alsace et la Lorraine. Si l'on retrouvait là toute la passion, toute -la violence de 1813, rien ne rappelait l'éclat épique des productions -littéraires de cette époque, des polémiques de Goerres, des poésies de -Koerner, des chansons de Arndt, des sonnets de Rückert. En 1840, tout -est plus grossier. Dans ce fatras, un seul morceau se détache, le -chant de Becker: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand[463]!» -La poésie est médiocre; l'auteur était un inconnu, petit employé dans -je ne sais quelle administration publique à Cologne; mais la passion -nationale vint donner à ses vers un accent et une portée qu'ils -n'auraient pas eus par eux-mêmes. Du coup, la célébrité de Nicolas -Becker fit pâlir les grands noms de 1813; le roi de Bavière lui envoya -une coupe avec des vers de sa façon, et le roi de Prusse 1,000 thalers -avec une promesse d'avancement. Plus de soixante compositeurs mirent -en musique cette sorte de _Marseillaise_ germanique, et de la Baltique -aux Alpes, du Rhin à la Vistule, des voix innombrables chantèrent d'un -ton farouche: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin allemand!» - -[Note 461: M. Quinet, dont la brochure «1815-1840» fut l'une des -causes principales du soulèvement des esprits, au delà du Rhin, avait -été un «teutomane» passionné.] - -[Note 462: SAINT-RENÉ TAILLANDIER, _Dix ans de l'histoire -d'Allemagne_, Préface.] - -[Note 463: Voici la pièce entière: «Ils ne l'auront pas, le libre Rhin -allemand, quoiqu'ils le demandent dans leurs cris comme des corbeaux -avides;--Aussi longtemps qu'il roulera paisible, portant sa robe -verte, aussi longtemps qu'une rame frappera ses flots.--Ils ne -l'auront pas, le libre Rhin allemand, aussi longtemps que les coeurs -s'abreuveront de son vin de feu;--Aussi longtemps que les rocs -s'élèveront au milieu de son courant, aussi longtemps que les hautes -cathédrales se reflèteront dans son miroir.--Ils ne l'auront pas, le -libre Rhin allemand, aussi longtemps que de hardis jeunes gens feront -la cour aux jeunes filles élancées.--Ils ne l'auront pas, le libre -Rhin allemand, jusqu'à ce que les ossements du dernier homme soient -ensevelis dans ses vagues.»] - -Surpris par cette explosion, les Français n'y comprenaient rien. Henri -Heine rapporte qu'il rencontra alors, sur le boulevard des Italiens, -M. Cousin, arrêté devant une boutique d'estampes, à contempler des -compositions d'Overbeck. «Le monde était sorti de ses gonds, dit -Heine, le tonnerre du canon de Beyrouth soulevait, comme un tocsin, -tout l'enthousiasme guerrier de l'Orient et de l'Occident; les -pyramides d'Égypte tremblaient; en deçà et au delà du Rhin, on -aiguisait les sabres,--et Victor Cousin, alors ministre de France, -admirant les paisibles et pieuses têtes des saints d'Overbeck, parlait -avec ravissement de l'art allemand et de la science allemande, de -notre profondeur d'âme et d'esprit, de notre amour de la justice et de -notre humanité. «Mais, au nom du ciel! dit-il soudain, en -s'interrompant lui-même, et comme s'il s'éveillait d'un rêve, que -signifie la rage avec laquelle vous vous êtes pris tout à coup, en -Allemagne, à vociférer et à tempêter contre nous, Français?» Et le -ministre philosophe se perdait en conjectures, ne parvenant pas à -s'expliquer cette colère[464]. Quant au public, il ne s'en apercevait -même pas. Les journaux de Paris, tout absorbés par leurs polémiques -contre la presse anglaise, répondaient à peine aux attaques bien -autrement violentes qui leur venaient de l'Est; on eût presque dit -qu'ils les ignoraient. Personne ne lisait, en France, les brochures de -combat qui pullulaient en Allemagne. Les vers de Becker eux-mêmes ne -parurent pas, pendant quelque temps, avoir franchi la frontière. Ce -fut seulement plus tard, en juin 1841, que Musset, agacé par ce grand -bruit de voix tudesques chantant à pleine bouche et sur un ton de -menace, riposta par ses strophes du _Rhin allemand_, cinglantes comme -une volée de coups de cravache, mais témoignant de plus d'impertinence -railleuse que d'animosité profonde. À la même date, Lamartine -répondit, lui aussi, au chant de guerre du Tyrtée prussien, mais par -une _Marseillaise de la paix_, hymne d'amour et de fraternité -internationale, où notre poëte répudiait toute visée «sur le libre -Rhin» et s'écriait: - - Vivent les nobles fils de la grave Allemagne! - -Appel un peu naïf qui devait provoquer de la part de ces «nobles fils» -un redoublement d'injures contre la France[465]. - -[Note 464: _Lutèce_, p. 204.] - -[Note 465: M. Quinet écrivait en septembre 1841: «Les journaux -allemands ont indignement, abominablement traité la _Marseillaise de -la paix_.» (_Correspondance de Quinet._)] - -Et cependant, à y regarder d'un peu près, les Français de 1840 eussent -pu discerner, dans l'agitation d'outre-Rhin, quelque chose de plus -menaçant encore pour leur pays qu'une explosion de haine. En 1813, -l'Allemagne, soulevée par notre invasion, n'avait pas seulement poussé -un cri de nationalité et d'unité[466]. Alors était apparue, pour la -première fois, l'idée d'une grande patrie allemande, réunissant et -absorbant toutes les petites patries particulières, et même -revendiquant, contre les États voisins, les territoires où elle -prétendait reconnaître l'empreinte germanique. Mais, en 1815, au lieu -de l'unité attendue, le congrès de Vienne avait consacré, dans -l'organisation de la Confédération germanique, ce que M. Saint-Marc -Girardin a spirituellement appelé «le mal de la petitesse et de la -dislocation»; au lieu de la liberté promise, les gouvernements -allemands, soutenus par la Sainte-Alliance, s'étaient appliqués à -rétablir leur pouvoir absolu et avaient traité en ennemis, ou du moins -en suspects, les patriotes de 1813. Sous le coup de cette déception, -l'idée de l'unité parut s'effacer ou être reléguée au second plan. Les -plus ardents, tournant toute leur colère contre leurs princes, -s'absorbèrent dans la lutte pour la liberté locale, lutte morcelée sur -cent théâtres différents et prenant ainsi un caractère plus -autonomique qu'unitaire; ils s'y trouvaient même amenés à se servir -des idées françaises, heureux et presque reconnaissants, quand leur -venait d'Occident un souffle de liberté plus vif ou, comme en 1830, un -vent de tempête révolutionnaire[467]: du reste, malgré ce secours, ils -ne faisaient pas grand progrès. Pendant ce temps, la masse de la -nation, découragée, dégoûtée de la politique, revenait à l'étude, et, -comme a dit M. Klaczko, se «replongeait dans les immensités de la -pensée, pour y chercher l'oubli». Les uns, devenus dévots du -romantisme, «se mettaient à genoux devant l'idéal». Les autres, -occupés à refaire toutes les connaissances humaines d'après le verbe -de Hegel, s'enfouissaient pour ainsi dire dans cette colossale -besogne, étrangers aux bruits du dehors, broyant tous les sentiments, -sous la formidable meule de la nouvelle dialectique, et apprenant de -cette philosophie l'indifférence suprême, produite par la prétention -de tout comprendre. Henri Heine a fait, avec son _humour_ habituelle, -le portrait de cette Allemagne «immobile et livrée à un profond -sommeil». «Je la parcourus, jeune encore, dit-il, et observai ces -hommes endormis. Je vis la douleur sur leurs visages; j'étudiai leur -physionomie; je leur mis la main sur le coeur, et ils commencèrent à -parler dans leur sommeil somnambulique: discours entrecoupés dans -lesquels ils me révélaient leurs plus secrètes pensées. Les gardiens -du peuple, bien enveloppés dans leurs robes de chambre d'hermine, -leurs bonnets d'or bien enfoncés sur les oreilles, étendus dans de -grands fauteuils de velours rouge, dormaient aussi et même ronflaient -de grand coeur. Cheminant ainsi avec le havre-sac et le bâton, je dis -et je chantai à haute voix ce que j'avais découvert sur la figure de -ces hommes endormis, ce que j'avais surpris des soupirs de leurs -coeurs. Tout demeura tranquille autour de moi, et je n'entendis que -l'écho de mes propres paroles.» Sans doute, comme le donne à entendre -Heine, la grande idée allemande, la passion unitaire n'était pas -morte, mais enfin elle sommeillait. - -[Note 466: Sur les phases diverses de l'agitation unitaire en -Allemagne, voyez les articles intéressants publiés par M. Julian -KLACZKO, dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1862 et du 15 -janvier 1863.] - -[Note 467: «Nous vivions et pensions dans les journaux étrangers, a -dit l'un de ces libéraux allemands; nous étions là chez nous, bien -plus que dans notre patrie.»] - -Prolonger ce sommeil, tel était notre intérêt manifeste, telle devait -être notre politique. Nos gouvernements s'y étaient appliqués depuis -vingt-cinq ans, quand, tout à coup, dans l'émotion causée par le -traité du 15 juillet, il se fit un tel bruit en France, que, sans y -penser, on se trouva avoir réveillé le dormeur. Celui-ci se redressa, -avec un grognement menaçant. Alors reparurent, au delà du Rhin, ces -grands mots d'unité allemande, de patrie allemande, de gloire -allemande, que les princes proscrivaient naguère comme suspects de -sédition et que les peuples semblaient avoir oubliés. On s'exalta à -les prononcer, à les répéter, à les crier, à les chanter. Il fut -bientôt visible qu'un changement immense s'accomplissait, que -l'Allemagne contemplative et immobile s'effaçait pour laisser -apparaître une Allemagne active, ambitieuse, farouche, impatiente de -jouir, de dominer, de tenir le premier rôle parmi les maîtres du monde -réel. Au bout de quelques mois, la crise orientale était finie; les -derniers bruits de guerre s'éteignaient en France; personne n'y -parlait plus du Rhin ni même ne se souvenait de la colère germanique; -mais, chez nos voisins, l'agitation unitaire survivait à la cause -accidentelle qui l'avait produite. Journaux et livres, science et art, -manifestations des peuples et des princes, tout contribuait à grossir -le courant vers une patrie une, sous l'hégémonie de la Prusse, à -aviver la haine et le mépris de la France. L'anniversaire de la -bataille de Leipzig devenait la grande fête nationale[468]. Ce -mouvement ne devait plus s'arrêter, et notre génération ne sait que -trop jusqu'où il a conduit l'Allemagne, la France et le monde. - -[Note 468: En 1842, par exemple, à l'occasion de cet anniversaire, le -roi de Prusse prononçait, devant les princes allemands réunis pour -assister aux manoeuvres de son armée, un discours tout rempli -d'invocations à l'unité germanique et tout enflammé des passions de -1813; à la même date, le roi de Bavière inaugurait le Walhalla, sorte -de temple élevé à la patrie allemande, et où, pour bien montrer le -genre de gloire qu'on rêvait pour elle, on faisait figurer Alaric, -Genséric, Odoacre et Totila; enfin, sur un autre point, ce jour était -également choisi pour poser la première pierre de la forteresse d'Ulm, -qui devait compléter le système de fortifications élevées, en -exécution des traités de 1815, contre la France et à ses dépens.] - -Histoire étrange que celle de cette unité allemande, si funeste à -notre grandeur, et qui semble cependant n'avoir toujours progressé que -par notre fait, aussi bien à l'origine, en 1813, que plus tard, en -1848, en 1866, en 1870. Entre ces dates néfastes de l'imprévoyance -française, il convient d'inscrire 1840. Le ministère du 1er mars, qui -ne nous rappelle, en France, qu'un accident passager de notre -politique, marque une époque dans l'histoire de nos voisins. Ceux-ci -ne s'y trompent pas. «Ce fut là le jour de la conception de -l'Allemagne», écrivait récemment un Prussien[469]. Dès novembre 1840, -au milieu même des événements, M. de Metternich, après avoir noté que, -dans tous les pays germaniques, «le sentiment national était monté -comme en 1813 et 1814», ajoutait: «M. Thiers aime à être comparé à -Napoléon; eh bien, en ce qui concerne l'Allemagne, la ressemblance est -parfaite et la palme appartient même à M. Thiers. Il lui a suffi d'un -court espace de temps pour conduire ce pays là où dix années -d'oppression l'avaient conduit sous l'Empereur[470].» Un peu plus -tard, en 1854, rappelant ses souvenirs de 1840, Henri Heine écrivait: -«M. Thiers, par son bruyant tambourinage, réveilla de son sommeil -léthargique notre bonne Allemagne et la fit entrer dans le grand -mouvement de la vie politique de l'Europe; il battait si fort la diane -que nous ne pouvions plus nous rendormir, et, depuis, nous sommes -restés sur pied. Si jamais nous devenons un peuple, M. Thiers peut -bien dire qu'il n'y a pas nui, et l'histoire allemande lui tiendra -compte de ce mérite[471].» - -[Note 469: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_.--Cet historien -ajoute: «C'en était fini, pour l'élite de la nation, des idées -françaises. Le courant, jusqu'alors souvent arrêté, de l'amour de la -liberté nationale et historique prit à jamais le dessus, dans ces -heures d'agitation, sur le courant rationnel français de l'esprit de -révolution.»] - -[Note 470: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 447 et 503.] - -[Note 471: _Lutèce_, Épître dédicatoire, p. 6.] - -En 1840, notre gouvernement était trop mal informé des choses -d'outre-Rhin pour discerner toute la portée de ce mouvement unitaire. -Du moins, en devait-il voir et entendre assez pour ne pas douter que -la Confédération germanique ne fît au besoin cause commune avec les -quatre puissances. Comme l'écrivait alors M. de Metternich, -«l'Allemagne tout entière était prête à accepter la guerre, et cela -_de peuple à peuple_[472].» Au cas donc où la France en appellerait -aux armes, elle rencontrerait devant elle, au grand complet, cette -vieille coalition qui avait tenté de se reformer après 1830, mais que -notre alliance avec l'Angleterre et notre prudente sagesse avaient -fait alors avorter; non pas la coalition incertaine, mal armée, de -1792, mais celle de la fin de l'Empire, passionnée, résolue, sûre -d'elle-même et de ses forces. Nos ambassadeurs ne manquaient pas d'en -avertir M. Thiers. Dès le 8 août, M. de Barante lui écrivait de -Saint-Pétersbourg: «Si nous faisions grand bruit en parlant de -bouleversement général, de conquête, de guerre d'invasion, nous nous -trouverions aussitôt en face de l'Europe de 1813. Le même esprit y -règne et se réveille à la moindre idée de nos prétentions ambitieuses. -Les souvenirs sont encore tout vifs[473].» Lord Palmerston, dans les -dépêches qu'il faisait communiquer au gouvernement français, lui -donnait, sous forme de menaces, des avertissements non moins utiles à -méditer. «Si la voie ouverte par M. Thiers continuait à être suivie, -disait-il, l'Europe devrait penser que les desseins actuels de la -France sont semblables à ceux qui, pendant la République et l'Empire, -forcèrent l'Europe à s'unir pour résister à ses agressions; dans ce -cas, l'Europe pourrait se convaincre de la nécessité de prévenir ces -desseins par une combinaison de moyens défensifs pareils à ceux -qu'elle employa alors pour protéger ses libertés[474].» - -[Note 472: Lettre du 8 novembre 1840. (_Mémoires de M. de Metternich_, -t. VI, p. 447).] - -[Note 473: C'était presque à chaque page de sa correspondance, que M. -de Barante jetait, comme un menaçant avertissement, cette date de -1813. Avant même le traité du 15 juillet, il écrivait, le 18 mars -1840, à M. Guizot: «La guerre viendra, non pas la guerre de 1792, mais -celle de 1813: une coalition bien unie, de grandes armées animées des -traditions encore vives de leurs derniers succès, composées d'une -façon presque aussi nationale que la nôtre, et d'un tout autre esprit -que les troupes mercenaires du siècle dernier.» Le 14 avril, il -répétait à M. Bresson: «L'Europe veut la paix...; mais si la guerre -éclatait, elle se combinerait comme en 1813.» Enfin il écrivait à un -de ses fils, le 22 décembre: «Le napoléonisme de journaux et de -tribune nous a reportés en 1813. C'est payer cher des paroles.» -(_Documents inédits._)] - -[Note 474: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 20 octobre -1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)] - -Il est vrai qu'à entendre ceux qui, en France, poussaient à la guerre, -à lire leurs journaux, nous avions en main une arme puissante, -terrible, nous permettant de braver la coalition: c'était la -propagande révolutionnaire. L'Europe prétendait revenir à 1813; nous -lui répondrions en revenant à 1792. Libre à elle de refaire une -Sainte-Alliance; il nous suffirait de jeter un appel, pour que partout -les peuples opprimés secouassent leur joug, brisassent leurs fers. Ces -déclamations nous sont connues; elles avaient cours parmi les -«patriotes» de 1830 et de 1831; ce programme est celui que -développaient alors, avec accompagnement d'émeutes dans la rue, les -Lamarque et les Mauguin, celui contre lequel Casimir Périer livrait le -tragique combat qui lui coûta la vie et lui donna la gloire. C'est en -triomphant, non sans peine ni péril, de cette politique de propagande, -que la monarchie de Juillet avait fondé son pouvoir en France, acquis -son crédit en Europe. On prétendait donc lui arracher le reniement de -cette ancienne victoire. On voulait qu'après dix ans de règne -pacifique, bien assise chez elle, considérée de ses voisins, à une -époque de tranquillité générale, elle arborât subitement ce drapeau de -révolution qu'elle avait eu le courage d'écarter, dans l'incertitude -de ses premiers jours, quand tout, chez elle et autour d'elle, était -trouble et exaltation. Ne voyait-on pas qu'elle y perdrait tout -d'abord son honneur? - -Et pour quel profit? Cette arme de la guerre révolutionnaire -était-elle aussi efficace, aussi puissante qu'on le prétendait? Quelle -réalité y avait-il derrière ces menaces déclamatoires? Depuis -l'époque légendaire de 1792 que l'on évoquait, bien des changements -s'étaient accomplis chez nous et autour de nous. «En France, -aujourd'hui, écrivait M. Guizot, le 13 octobre 1840, je crois à la -violence révolutionnaire, je ne crois pas à l'élan révolutionnaire de -la nation[475].» Le mot était profond et vrai. Les haines, les -convoitises, l'esprit de discorde, de révolte et d'anarchie, -fermentaient toujours dans certains bas-fonds et menaçaient la -société. Mais un mouvement puissant, général, soulevant le peuple -entier, le poussant à accomplir par la force, au dedans ou au dehors, -une grande transformation, on l'eût vainement cherché. Par contre, il -s'était répandu, dans ce peuple, des préoccupations et des habitudes -de bien-être qui le rendaient plus que jamais soucieux de sa -tranquillité, réfractaire aux aventures. La gauche elle-même, cette -gauche qui criait si fort, était, au fond, fatiguée comme la nation -entière; il y avait chez elle moins de passion que de routine -révolutionnaire; elle n'était pas plus en mesure de réaliser ses -menaces que de tenir ses promesses. Et puis, en Europe, où -pouvions-nous nous flatter que notre appel à la révolte trouvât écho? -Au delà du Rhin, on l'a vu, la nation était notre ennemie plus encore -que les gouvernements. Si les Italiens et les Polonais n'avaient pas -contre nous les mêmes préventions, les uns étaient «énervés», les -autres «écrasés[476]», et il n'y avait pas à attendre de ce côté un -concours considérable. D'ailleurs, à l'étranger, autant qu'en France, -le sentiment dominant était la lassitude des secousses passées, le -besoin de repos. M. de Barante ne cessait d'en avertir M. Thiers. -«Peut-être en 1830, disait-il, la propagande pouvait-elle faire des -révolutions; aujourd'hui, elle ne ferait que des émeutes et aurait -contre elle tout ce qui a intérêt à l'ordre public... En somme, il n'y -a nulle analogie entre le temps présent et les souvenirs de 1792. À -cet égard, toute illusion serait dangereuse[477].» - -[Note 475: Lettre au duc de Broglie. (_Mémoires de M. Guizot._)] - -[Note 476: Ces expressions sont tirées d'une autre lettre de M. -Guizot, en date du 17 octobre 1840.] - -[Note 477: _Documents inédits._] - -Pour être impuissante contre nos ennemis, l'arme de la guerre -révolutionnaire n'eût pas été inoffensive pour nous-mêmes. Elle -n'était pas de celles qu'une monarchie, surtout une monarchie -d'origine récente et encore contestée, pût manier sans risque de se -blesser, peut-être mortellement. Les passions soulevées eussent, avant -même de passer la frontière, exigé satisfaction à l'intérieur. La -France avait grande chance d'être la seule ou tout au moins la -première victime de la révolution qu'elle aurait tenté de déchaîner -sur le monde. C'était d'ailleurs la conséquence de nos bouleversements -successifs et de l'état troublé, instable, où ils avaient réduit notre -pays, que les grandes émotions, bonnes ou mauvaises, y prenaient -facilement une forme révolutionnaire. Tout se tournait en -_Marseillaise_. Les agitateurs politiques le savaient bien; aussi -étaient-ils à l'affût des diverses émotions, prêts à s'en emparer, à -les pervertir, pour les faire servir à leurs desseins de renversement. -Ainsi avaient-ils fait maintes fois des aspirations libérales; ainsi -cherchaient-ils à faire des susceptibilités patriotiques: perfide -manoeuvre qui condamnait les hommes d'ordre à paraître combattre les -sentiments les plus nobles, ici la liberté, là le patriotisme. En -octobre 1840, à lire les journaux, à considérer la physionomie de la -population, à entendre ses chants, à assister à ses démonstrations -diverses, il était de plus en plus manifeste que l'agitation -républicaine, radicale, démagogique, croissait avec l'agitation -belliqueuse, qu'elle s'en servait, que toutes deux se mêlaient, et que -la première tendait à dominer la seconde. Aussi pouvait-on augurer des -désordres qu'amènerait la guerre elle-même, par ceux que produisait -déjà la seule menace de cette guerre. Les contemporains avaient bien -le sentiment du danger[478]. «La guerre est encore le moindre des maux -que je redoute, disait Henri Heine, le 3 octobre. À Paris, il peut se -passer des scènes près desquelles tous les actes de l'ancienne -révolution ne ressembleraient qu'à des rêves sereins d'une nuit -d'été. Les Français seront dans une mauvaise position, si la majorité -des baïonnettes l'emporte ici[479].» De Londres, M. Guizot ne pouvait -s'empêcher d'écrire à M. de Broglie: «Je suis inquiet du dedans plus -encore que du dehors. Nous retournons vers 1831, vers l'esprit -révolutionnaire exploitant l'entraînement national[480].» Le _Journal -des Débats_ disait: «Le travail des factions pour s'emparer de la -question extérieure et la changer en une question de révolution -intérieure, est patent... Il faut que le pays le sache: il court en ce -moment deux dangers, un danger extérieur et un danger intérieur... -L'agitation des esprits ouvre aux factions une chance inattendue; la -guerre est un noble prétexte; une révolution est leur but[481].» - -[Note 478: Béranger écrivait, le 12 octobre 1840: «Quelques-uns -veulent la guerre par patriotisme plus ou moins éclairé; beaucoup -d'autres, parce qu'on suppose qu'elle tournerait au détriment du -pouvoir actuel.»] - -[Note 479: _Lutèce_, p. 126.] - -[Note 480: Lettre du 13 octobre 1840.--Quelques semaines plus tard, -commentant cette idée à la tribune de la Chambre, M. Guizot disait: -«Je respecte, j'honore l'entraînement national, même quand il -s'égare... Mais au sortir des grandes secousses politiques, il reste, -dans la société, quelque chose qui n'est pas du tout l'entraînement -national, qui n'a rien de commun avec lui, quelque chose que je -n'honore pas, que je n'aime pas, que je crains profondément, l'esprit -révolutionnaire. Ce qui a fait, non-seulement aujourd'hui, mais à tant -d'époques diverses, ce qui a fait la difficulté de notre situation, -c'est ce contact perpétuel de l'esprit révolutionnaire et de -l'entraînement national; c'est l'esprit révolutionnaire essayant de -s'emparer, de dominer, de tourner à son profit l'entraînement -national, sincère et généreux.» (Discours du 25 novembre 1840.)] - -[Note 481: 6 octobre 1840.] - -Après ce long examen, nous pouvons conclure. Nulle chance de s'en -tenir à une guerre limitée et politique; elle serait forcément -générale contre toute l'Europe coalisée, gouvernements et peuples; -elle serait révolutionnaire avec tous les risques et sans les forces -de la révolution. La France se trouvait donc placée en face de cette -perspective: l'écrasement au dehors et l'anarchie au dedans. C'eût été -1870 et 1871 trente ans plus tôt. - - -XI - -Entre la politique belliqueuse, si violemment réclamée par la partie -bruyante de l'opinion, et la politique pacifique que la situation de -la France et de l'Europe semblait imposer, le ministère devait -choisir. Impossible d'éviter ou d'ajourner ce choix. Les événements -qui se précipitaient en Orient, l'émotion extrême qu'ils soulevaient -en France, exigeaient qu'un parti fût pris, sans perdre une heure, -sans laisser la moindre équivoque. M. Thiers le comprenait, et il en -éprouvait une singulière angoisse. Sa belle humeur, d'ordinaire un peu -légère et présomptueuse, s'était évanouie. «Si vous saviez, disait-il -plus tard, de quels sentiments on est animé, quand d'une erreur de -votre esprit peut résulter le malheur du pays!... J'étais plein d'une -anxiété cruelle.» Il avait trop d'intelligence pour n'être pas frappé -du péril manifeste d'une telle guerre. Mais, en même temps, il était -troublé du tapage des journaux et de l'effervescence de l'opinion. -Après s'être avancé comme il l'avait fait, reculer ou seulement -s'arrêter lui semblait difficile. Des motifs d'ordre très-inégal -agissaient sur lui: d'abord, la susceptibilité patriotique, le -sentiment que la France ne pourrait laisser le champ libre aux autres -puissances, sans déchoir; ensuite, l'amour-propre, l'irritation de son -insuccès, l'excitation d'esprit, suite naturelle de la campagne qu'il -menait depuis deux mois, le souci de sa popularité et de son renom de -ministre «national», sa dépendance envers la gauche, un certain goût -des aventures et la séduction d'un grand rôle militaire. Il cherchait -d'ailleurs à se persuader qu'il lui suffirait d'armer; que l'Europe -redoutait trop la guerre pour l'affronter, lorsqu'elle nous y croirait -décidés, et qu'elle deviendrait aussitôt très-coulante, si une fois -nous étions sérieusement menaçants. Quant à l'agitation -révolutionnaire, il ne la pouvait nier; mais, disait-il, elle était -inévitable aux approches de toute guerre, et si cette perspective -suffisait pour nous arrêter, la France serait à la merci de -l'étranger. - -Ces raisons ne rassuraient pas cependant tous les autres ministres. Si -habitués qu'ils fussent à s'effacer derrière le président du conseil, -plusieurs d'entre eux se troublaient à la pensée d'une responsabilité -qui menaçait de devenir si lourde. Fait significatif, les plus -pacifiques étaient les ministres de la guerre et de la marine, le -général Cubières et l'amiral Roussin; le premier disait tout haut, -trop haut même parfois, que nous ne serions pas prêts avant un an; le -second, s'autorisant de l'expérience acquise pendant son ambassade à -Constantinople, affirmait qu'il ne fallait faire aucun fond sur -l'armée et la flotte du pacha. M. Cousin était aussi fort animé contre -la guerre et exposait ses craintes avec une chaleur éloquente[482]. -D'autres se montraient hésitants et mal à l'aise. Dans ces conditions, -un accord était difficile. «La confusion règne aux alentours du -cabinet, écrivait-on des Tuileries, le 4 octobre; les ministres se -réunissent par groupes et tiennent conseils sur conseils; ils ne -savent plus ce qu'ils ont à faire et ne peuvent se décider sur -rien[483].» Ajoutez, pour augmenter le désarroi, que les journaux de -gauche, informés des divisions du ministère, intervenaient bruyamment -dans ses délibérations, et lançaient les menaces les plus terribles -contre «ceux qui faibliraient». Ces menaces n'étaient pas sans effet -sur le président du conseil; elles le faisaient pencher de plus en -plus vers une politique ou tout au moins vers une attitude guerrière. -Seulement, quand il s'agissait de préciser en quoi elle consisterait, -son embarras devenait grand. Augmenter les armements en leur donnant -une publicité comminatoire, envoyer la flotte devant Alexandrie avec -annonce qu'elle s'opposerait par la force à toute attaque des alliés -contre l'Égypte, recommencer en Orient une sorte d'expédition d'Ancône -et se saisir de quelque point de l'empire ottoman, toutes ces idées -étaient mises en avant, mais sans conclusion nette et surtout sans -indication de ce que l'on ferait après et du but auquel on tendait. En -somme, M. Thiers désirait faire quelque chose, mais ne savait pas -bien quoi[484]. Il n'osait pas avouer aux autres, ni même s'avouer à -lui-même qu'il marchait à la guerre; mais, sans la vouloir, il -inclinait à faire ce qui l'y eût conduit fatalement. De tous les -partis, c'était certainement le plus mauvais. - -[Note 482: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._] - -[Note 483: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le -prince de Joinville. (_Revue rétrospective._)] - -[Note 484: «Pour savoir ce que le cabinet voulait faire, a écrit M. -Duvergier de Hauranne, j'ai interrogé tout le monde, M. Thiers, M. de -Rémusat, M. de Broglie, et j'avoue que je ne le sais pas exactement... -Il reste prouvé pour moi, d'une part, qu'il y avait, au sein du -cabinet et parmi ceux qui le conseillaient, des avis fort différents, -et que l'on s'en fiait un peu aux événements pour choisir entre ces -avis; de l'autre, que, pour ne point déranger une harmonie nécessaire, -on évitait de s'expliquer à fond.» (_Notes inédites._)] - -Ce fut en cet état d'esprit que les ministres se réunirent aux -Tuileries, pour arrêter définitivement avec le Roi la conduite à suivre. -Louis-Philippe, à la différence de beaucoup d'autres en cette heure de -trouble, savait très-nettement ce qu'il voulait et surtout ce qu'il ne -voulait pas. Nul n'avait été plus animé et plus impétueux, au lendemain -du 15 juillet. Convaincu que Méhémet-Ali résisterait efficacement et que -l'union des quatre puissances ne durerait pas, il avait cru sans danger -et au contraire profitable à la paix, de s'abandonner à sa très-sincère -irritation et de le prendre de haut avec l'Europe. L'événement lui -donnant tort, il ne mettait pas son amour-propre à s'obstiner dans son -erreur; pour s'être trompé une fois, il ne se croyait pas condamné à se -tromper encore; pour avoir contribué à exciter les esprits, il ne se -jugeait pas tenu de les suivre jusqu'à l'abîme, mais se faisait au -contraire un devoir de les en détourner. Dès le début, d'ailleurs, nous -l'avons vu très-décidé à ne pas se laisser entraîner à la guerre, et -disposé à surveiller son ministère tout en s'associant à sa politique. -M. de Rémusat, avec sa finesse accoutumée, avait pénétré le fond de la -pensée royale; le 21 septembre, il écrivait à un de ses amis: «Notre -situation avec le Roi est actuellement bonne. Il a du goût pour son -ministère, quoiqu'il ne lui porte pas une confiance absolue... Il jouit -de sa quasi-popularité... Cependant, quand il croira la paix -immédiatement menacée, il nous plantera là; il ne nous le cache guère... -Il ne prendra pas aisément l'alarme, mais cela viendra un jour, et alors -les liens seront brisés en un moment[485].» Ces sentiments de -Louis-Philippe étaient connus à l'étranger. De Vienne, M. de Metternich -y faisait directement appel, en passant par-dessus la tête des -ministres français[486]. À Londres, les amis de la paix y trouvaient une -raison de se rassurer[487]. Il n'était pas jusqu'à lord Palmerston qui, -malgré ses préventions, ne fît entrer dans les éléments de sa décision -la confiance en la sagesse royale, sauf à satisfaire sa haine en donnant -à cette confiance une forme méprisante qui pût fournir, en France, une -arme aux ennemis de la monarchie de Juillet[488]. - -[Note 485: _Documents inédits._] - -[Note 486: Cf. entre autres deux lettres du 20 août 1840, adressées au -comte Apponyi. (_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 440 et -441.)] - -[Note 487: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du -24 août: «Mon frère m'écrit de Paris que le Roi est très-soucieux de -conserver la paix et qu'en ce moment il tâte le pouls de la nation, en -vue de régler sa propre conduite dans la crise prochaine. Bien -qu'agissant maintenant en union apparente avec Thiers, il n'aurait -aucun scrupule à résister à sa politique, s'il savait pouvoir compter, -pour ses desseins pacifiques, sur quelque appui de la nation.» (_The -Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 300.)] - -[Note 488: On racontait à Paris que notre chargé d'affaires à Londres, -ayant voulu prendre une attitude comminatoire, s'était vu aussitôt -répondre par lord Palmerston: «Je connais le Roi mieux que vous; il ne -fera jamais la guerre.» (_Documents inédits._)--Voy. aussi plus haut, -p. 291, l'incident analogue qui s'était produit entre M. Thiers et M. -Bulwer.] - -Aussi quand, dans les premiers jours d'octobre, le ministère proposa -de prendre des mesures conduisant plus ou moins directement à une -rupture avec les autres puissances, Louis-Philippe n'hésita pas; il -s'y refusa formellement, déclarant qu'il «ne voulait pas d'une guerre -qui serait, en Europe, la lutte d'un contre quatre, et qui -déchaînerait, en France, la révolution[489]». «Puisque l'Angleterre et -ses alliés, ajoutait-il, nous déclarent qu'ils limiteront les -hostilités au développement nécessaire pour faire évacuer la Syrie et -qu'ils n'attaqueront point Méhémet-Ali en Égypte, je ne vois pas qu'il -y ait là pour nous de _casus belli_. La France n'a point garanti la -possession de la Syrie à Ibrahim-Pacha; et bien qu'elle soit loin -d'approuver l'agression des puissances, et encore plus loin de vouloir -leur prêter aucun appui, ni moral, ni matériel, je ne crois pas que -son honneur soit engagé à se jeter dans une guerre où elle serait -seule contre le monde entier, uniquement pour maintenir Ibrahim en -Syrie. On objecte que les alliés vont attaquer l'Égypte. Nous verrons -alors ce que nous aurons à faire... Dans l'état actuel des choses, -nous n'avons qu'à attendre, en regardant bien.» Les ministres -répondirent par l'offre de leur démission. On eût même dit qu'ils -saisissaient avec une sorte d'empressement cette occasion de se -retirer. Il ne leur déplaisait pas sans doute d'échapper à la -responsabilité de mettre en pratique leur politique belliqueuse, tout -en gardant aux yeux du pays, le bénéfice de leur attitude patriotique. -Par contre, autour du Roi, on s'émut de voir ainsi une crise -ministérielle s'ajouter aux complications du dehors et aux agitations -du dedans. Louis-Philippe personnellement s'inquiétait fort d'être en -quelque sorte dénoncé au pays, par cette démission des ministres, -comme n'ayant pas le souci de l'honneur français. «M. Thiers, -disait-il, va être le ministre national, tandis que je serai le Roi de -l'étranger!» On paraissait même craindre qu'avec l'excitation des -esprits et le réveil des passions révolutionnaires, cet événement ne -fût le signal d'une insurrection ou de quelque tentative de régicide. -Aussi de graves représentations, des instances émues furent-elles -aussitôt adressées de toutes parts à M. Thiers. On le conjura -d'attendre au moins, pour s'en aller, que l'effervescence fût un peu -calmée. La Reine, dit-on, daigna faire elle-même appel aux sentiments -d'attachement et de reconnaissance que le ministre devait avoir gardés -pour la monarchie de Juillet. L'intervention la plus efficace, en -cette circonstance, fut celle du duc de Broglie, dont nous avons eu -plusieurs fois occasion de noter les relations avec le cabinet du 1er -mars. Un sens très-vif de la fierté nationale et une certaine méfiance -à l'égard de Louis-Philippe l'avaient tout d'abord incliné vers une -politique analogue à celle du ministère; mais sa prudence commençait à -s'alarmer[490]. Aussi, quand M. Thiers menaça de découvrir la royauté -en donnant sa démission, il l'en détourna vivement. «Voulez-vous donc -jouer les Espartero et vous faire ramener au pouvoir par une émeute?» -lui demanda-t-il, et il le pressa de chercher un terrain de -transaction sur lequel il pût s'entendre avec la couronne. Soit qu'ils -fussent réellement touchés dans leur sentiment monarchique, soit -qu'ils n'osassent résister à de telles instances, les ministres -retirèrent leur démission[491]. - -[Note 489: _Documents inédits._] - -[Note 490: «L'émoi est grand, écrivait le duc de Broglie à M. Guizot, -le 3 octobre 1840, et Dieu veuille qu'on ne se lance pas dans des -résolutions précipitées: j'y ferai de mon mieux.»] - -[Note 491: _Documents inédits._] - -Restait à trouver la transaction: ce n'était pas chose facile. Les -conseils se succédaient sans aboutir, parfois singulièrement -dramatiques; le souverain et le chef du cabinet y faisaient assaut -d'éloquence, se brouillant et se raccommodant plusieurs fois par jour. -Tout en s'étant rendu aux avis du duc de Broglie, M. Thiers ne se -faisait pas faute de parler fort mal du Roi devant sa petite cour de -journalistes[492]. Ses propos, parfois outrageants, circulaient de -bouche en bouche[493], et l'écho s'en trouvait, le lendemain, dans les -feuilles de centre gauche ou de gauche[494]. Dès le 4 octobre, le -_Constitutionnel_ donnait à entendre que le premier ministre voulait -sauver l'honneur de la France, mais qu'il rencontrait un obstacle dans -la royauté. Les jours suivants, cette polémique continua, en -s'aggravant[495]. Il en résultait pour le prince une situation assez -dangereuse. «J'admire son courage, écrivait alors Henri Heine; avec -chaque heure qu'il tarde de donner satisfaction au sentiment national -froissé s'accroît le danger qui menace le trône bien plus terriblement -que tous les canons des alliés[496].» Mais si Louis-Philippe se voyait -dénoncé par les journaux aux colères des patriotes, il ne lui -échappait pas que, d'un autre côté, la réaction pacifique était de -jour en jour plus étendue, quoique encore un peu timide et -silencieuse. Il sentait que cette réaction se tournait vers lui et -attendait tout de sa sagesse et de sa fermeté. M. Villemain exprimait -la pensée de beaucoup, quand il écrivait à M. Guizot: «La paix depuis -dix ans est une force acquise au Roi et par le Roi. Le nom du Roi et -son action personnelle doivent servir encore à la maintenir.» Des -hommes politiques, des financiers, des industriels, des généraux même -accouraient aux Tuileries pour conjurer le chef de l'État de préserver -la France du péril auquel l'exposait la témérité du cabinet. «La -guerre n'est pas populaire», venait lui dire un député, et celui-ci y -mettait même une insistance si peu vaillante, que Louis-Philippe -répondait sévèrement: «S'il faut la faire, la guerre sera -populaire[497].» C'est que ce prince, tout ami de la paix qu'il fût, -ne goûtait pas certains des sentiments qui faisaient repousser la -guerre. «Vous me trouvez trop pacifique, disait-il à ses ministres. Eh -bien! je le suis encore moins que le pays. Vous ne savez pas jusqu'où -la pacificomanie conduira ce pays-ci[498].» - -[Note 492: _Ibid._] - -[Note 493: Nous lisons dans une lettre de M. Quinet, en date du 24 -octobre 1840: «M. Thiers prétend avec ses amis que Louis-Philippe -fait, en se levant, sa prière comme il suit: «Mon Dieu, accordez-moi -la platitude quotidienne.» (_Correspondance de Quinet._)] - -[Note 494: On lisait, à cette époque, sur le journal que l'une des -princesses royales écrivait pour le prince de Joinville: «M. Thiers -n'a pas insisté sur sa démission, mais ses journaux, pendant ce temps, -jouent un singulier jeu: ils insinuent qu'il est en dissentiment avec -la couronne, qu'il défend inutilement les intérêts nationaux contre le -système de la paix à tout prix, et mettent désormais leur assistance à -la condition d'une déclaration de guerre. Tout ceci ne présage rien de -bon. J'y vois, Dieu veuille que je me trompe! la contre-partie de -l'affaire d'Espagne en 1836. Thiers, qui sait l'immense responsabilité -dont la guerre le chargerait, n'ose ouvertement la poser comme -question de cabinet, et cependant il ne serait pas fâché de sauver sa -popularité en rejetant sur le Roi les sages résolutions que l'opinion -violente de la presse exaltée traite de lâcheté.» (_Revue -rétrospective._)] - -[Note 495: Nous lisons, par exemple, dans le _Courrier français_ du 8 -octobre: «L'Angleterre a, dans la pratique du gouvernement, un grand -avantage sur nous. Ce qu'un ministre veut, il le peut. Ici, il n'y a -pas un acte de résolution, si mince qu'il soit, qu'il ne faille -arracher de vive force. La note la plus pacifique coûte huit jours de -délibérations. Le gouvernement, tiraillé par deux influences -contraires, épuise, dans cette lutte intestine, tout ce qu'il a de -séve et de vigueur. Les conseils se multiplient durant cinq à six -heures par jour, et sont presque toujours une bataille sans victoire. -Il semble qu'un mauvais génie s'étudie à ne permettre que des -enfantements qui sont des avortements.»] - -[Note 496: _Lutèce_, p. 130.] - -[Note 497: Journal écrit par une des princesses royales pour le prince -de Joinville. (_Revue rétrospective._)] - -[Note 498: _Notes inédites de M. Duvergier de Hauranne._] - -Cette lutte entre le Roi et le ministre ne pouvait se prolonger -indéfiniment. L'incertitude était trop pénible à tous. «Une décision, -une décision à tout prix, tel est le cri du peuple entier», écrivait -alors un spectateur[499]. Sous la pression de l'impatience générale et -du péril public, on finit par trouver, le 7 octobre, une solution, -acceptée à la fois des deux parties. Elle consistait à abandonner la -Syrie à la fortune de la guerre, mais en déclarant à l'Europe que la -France n'admettrait pas qu'il fût touché à l'Égypte. Le duc de -Broglie, qui avait suggéré cette solution, semblait s'être inspiré de -la conduite suivie par l'Angleterre en 1823: alors, tout en nous -laissant le champ libre en Espagne, le cabinet britannique avait posé -un _casus belli_ pour le cas où notre intervention s'étendrait en -Portugal. Cette sorte d'_ultimatum_ de la politique française fut -formulé dans une note expédiée, le 8 octobre, à nos ambassadeurs près -les quatre puissances: les termes en sont intéressants à connaître, -car notre diplomatie ne devait jamais s'en départir. «La France, -lisait-on dans cette note, se croit obligée de déclarer que la -déchéance du vice-roi, mise à exécution, serait à ses yeux une -atteinte à l'équilibre général. On a pu livrer aux chances de la -guerre actuellement engagée, la question des limites qui doivent -séparer, en Syrie, les possessions du sultan et du vice-roi d'Égypte; -mais la France ne saurait abandonner à de telles chances l'existence -de Méhémet-Ali, comme prince vassal de l'empire... Disposée à prendre -part à tout arrangement acceptable qui aurait pour base la double -garantie de l'existence du sultan et du vice-roi d'Égypte, elle se -borne, dans ce moment, à déclarer que, pour sa part, elle ne pourrait -consentir à la mise à exécution de l'acte de déchéance prononcé à -Constantinople. Du reste, les manifestations spontanées de plusieurs -des puissances signataires du traité du 15 juillet nous prouvent qu'en -ce point nous ne les trouverions pas en désaccord avec nous. Nous -regretterions ce désaccord que nous ne prévoyons pas, mais nous ne -saurions nous départir de cette manière d'entendre et d'assurer le -maintien de l'équilibre européen. La France espère qu'on approuvera en -Europe le motif qui la fait sortir du silence. On peut compter sur son -désintéressement, car on ne saurait même la soupçonner d'aspirer, en -Orient, à des acquisitions de territoire. Mais elle aspire à maintenir -l'équilibre européen. Ce soin est remis à toutes les grandes -puissances. Son maintien doit être leur gloire et leur principale -ambition[500].» Le fond était net: mais la forme était modérée. -Plusieurs des ministres avaient demandé d'abord que le _casus belli_ -fût formulé d'une façon plus agressive. Mais, au moment même où le -conseil délibérait, lord Granville, informé de ce qui s'y passait et -désireux de seconder les amis de la paix, était venu trouver M. Thiers -pour lui faire des déclarations rassurantes sur les conséquences de la -déchéance. «Les puissances, lui avait-il dit formellement, ne veulent -pas pousser les choses jusqu'au bout.» Rendant compte, le 8 octobre, à -lord Palmerston de sa démarche, l'ambassadeur d'Angleterre ajoutait: -«La conséquence de cette communication a été plus de modération dans -les termes de la note[501].» - -[Note 499: Lettre de Henri Heine, en date du 7 octobre 1840. -(_Lutèce_, p. 128.)] - -[Note 500: Le texte entier de cette note est inséré dans les _Pièces -historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.] - -[Note 501: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._] - -On conçoit les raisons qui avaient permis au Roi et à M. Thiers, -malgré leurs vues si opposées, de se réunir sur ce terrain nouveau. -Aux yeux du ministre, la note du 8 octobre avait le mérite de ne pas -laisser toute liberté aux autres puissances: pour n'être pas formulé -expressément et offensivement, le _casus belli_ était posé sans -équivoque; sans doute il ne portait que sur l'Égypte, mais ce n'était, -de notre part, l'abandon d'aucune position antérieurement prise; comme -l'écrivait, à ce propos, M. Thiers lui-même, «le gouvernement français -avait toujours déclaré que l'importance de la question d'Orient ne -résidait pas, à ses yeux, dans l'extension un peu plus ou un peu moins -considérable des territoires que conserveraient le sultan et le -pacha[502]. Quant à Louis-Philippe, il voyait, dans cette note, -l'avantage, sinon de supprimer toutes les chances de guerre, du moins -de les diminuer notablement; le champ des aventures se trouvait -circonscrit. Et puis n'était-il pas garanti contre le risque de voir -se réaliser le _casus belli_ posé, puisque les puissances déclaraient -n'avoir aucune intention d'exécuter la déchéance contre Méhémet-Ali? -Or le Roi n'était pas homme à refuser à la France le plaisir de mettre -la main sur le pommeau de son épée, s'il avait assurance qu'elle ne -serait pas ainsi sérieusement exposée à la tirer du fourreau. - -[Note 502: Lettre de M. Thiers à M. de Barante, en date du 10 octobre -1840. (_Documents inédits._)] - -En même temps que cette attitude était arrêtée, le Roi et son -ministère s'accordèrent aussi pour prendre quelques mesures -importantes. La première fut la convocation des Chambres pour le 28 -octobre: c'était faire entrevoir la possibilité de déterminations -graves, notamment en ce qui concernait le développement de nos -armements; mais c'était aussi donner satisfaction aux conservateurs, -qui accusaient, depuis quelque temps, M. Thiers, de jouer au -dictateur, de substituer les journaux au parlement et de s'imposer par -ce moyen à la couronne[503]. L'autre mesure fut le rappel, dans les -eaux de Toulon, de l'escadre du Levant, alors dans le golfe de -Salamine: d'une part, si les événements devaient tourner à la guerre, -il paraissait plus avantageux d'avoir nos forces maritimes, au bout du -télégraphe, pour les lancer partout où leur action serait jugée utile; -d'autre part, en éloignant nos vaisseaux du théâtre où opéraient ceux -de l'Angleterre, on évitait que la politique de la France et la paix -du monde fussent à la merci d'une querelle de matelots, querelle que -l'excitation des deux marines pouvait justement faire craindre. La -décision était donc sage: toutefois, au moment où elle fut prise, elle -avait une apparence de reculade: il n'en fallait pas tant pour fournir -prétexte aux attaques de la presse et produire dans le public «une de -ces impressions incertaines et tristes qui affaiblissent le pouvoir, -même quand il a raison[504]». - -[Note 503: Dans la seconde moitié de septembre, le _Journal des -Débats_ et la _Presse_ avaient souvent réclamé la réunion du -parlement, et c'étaient alors les journaux ministériels qui la -repoussaient. On racontait que M. Thiers avait répondu au Roi, la -première fois que celui-ci avait parlé de convoquer les Chambres: -«Mais les Chambres, c'est la paix!»] - -[Note 504: Expressions de M. Guizot.] - - -XII - -Les ministres anglais étaient réunis en conseil, quand leur parvint la -note du 8 octobre. Ils furent agréablement surpris de la trouver si -modérée: le fracas de nos manifestations belliqueuses leur avait fait -attendre tout autre chose. Cet étonnement ne laissait même pas que de -se traduire par un sourire légèrement railleur. Nous leur faisions un -peu l'effet d'une montagne qui accouche d'une souris[505]. Toutefois, -ils n'écoutèrent pas lord Palmerston, qui arguait de notre modération -pour pousser plus loin ses avantages, et qui parlait déjà de réduire -Méhémet-Ali à l'Égypte viagère: ils repoussèrent «ce marchandage», -plus digne «d'un colporteur que d'un homme d'État[506]», et -arrêtèrent, au contraire, qu'il serait répondu au gouvernement -français sur «un ton conciliant». Cette décision fut prise le 10 -octobre. Lord Palmerston, habitué à n'agir qu'à sa tête, chercha à en -éluder ou tout au moins à en ajourner l'exécution. À ceux qui le -pressaient, il répondait qu'on allait prochainement recevoir la -nouvelle de l'évacuation totale de la Syrie et qu'on serait alors en -meilleure situation pour négocier. Il fallut l'intervention de la -Reine elle-même, toujours conseillée par le roi des Belges[507], pour -décider enfin l'obstiné et impérieux ministre à faire quelque -chose[508]. Le 15 octobre, il expédia, de plus ou moins bonne grâce, -à lord Ponsonby des instructions l'invitant à «recommander fortement -au sultan», au cas où Méhémet-Ali se soumettrait, «non-seulement de le -rétablir comme pacha d'Égypte, mais de lui donner aussi l'investiture -héréditaire de ce pachalik[509]». Communication de ces instructions -fut aussitôt donnée au gouvernement français; le cabinet anglais lui -montrait par là le compte qu'il tenait des désirs et aussi des menaces -contenus dans la note du 8 octobre. - -[Note 505: M. Charles Greville, dans son journal, à la date du 10 -octobre, constate cette surprise des ministres anglais à la réception -d'une note si «modérée» et si «terne». «J'allai trouver immédiatement -Guizot, ajoute-t-il, et je lui dis que la réception de la note avait -changé très-heureusement les choses, qu'elle avait causé une -très-grande satisfaction, mais que les ministres n'étaient -certainement pas préparés à une communication si modérée. Il rit, -haussa les épaules et dit qu'il ne pensait pas qu'ils fussent plus -étonnés que lui, qu'on avait été plus loin qu'il n'était besoin, que -lui-même, si désireux qu'il fût de la paix, n'aurait jamais pu se -décider à aller jusque-là. Il ne me cacha pas et même me dit en -propres termes qu'il trouvait cela peu honorable, en désaccord criant -avec le langage tenu antérieurement et avec tant de fastueux -préparatifs. Je lui répondis que je ne comprenais pas, en effet, -comment une telle note pouvait émaner des mêmes gens que toutes les -menaces que nous avons naguère entendues, et j'ajoutai que M. Thiers, -malgré tout son savoir-faire, aurait quelque difficulté à défendre à -la fois, devant les Chambres, sa note et ses armements. Guizot ne -paraissait pas du tout chagrin à l'idée que Thiers s'était mis dans -une mauvaise passe, mais il était très-mécontent de la figure faite -par la France.» (_The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 336, -337.)--Le 17 octobre, la princesse de Metternich notait sur son -journal que l'on venait de recevoir de M. Thiers une dépêche «si -conciliante que M. de Sainte-Aulaire lui-même en avait paru surpris». -(_Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 419.)] - -[Note 506: Expressions de M. Charles Greville.] - -[Note 507: M. Greville disait alors du roi Léopold qu'il était «fou de -frayeur».] - -[Note 508: _The Greville Memoirs_, t. II, p. 336 à 340.] - -[Note 509: _Mémoires de M. Guizot._] - -Si l'on pouvait ainsi apercevoir quelques symptômes de détente dans la -politique des cabinets étrangers, par contre, aucun apaisement ne se -produisait, en France, dans la partie remuante et parlante de -l'opinion. L'agitation belliqueuse y prenait un caractère de plus en -plus ouvertement révolutionnaire. Les violences factieuses de la -presse dépassaient toute mesure. Le _Journal des Débats_ n'exagérait -pas, quand il s'écriait, le 13 octobre: «Qu'on lise les journaux -radicaux, ceux de Paris et des départements! Y a-t-il encore des lois, -une charte, une monarchie, une France? Y a-t-il un gouvernement? Ou -bien sommes-nous déjà en pleine anarchie? De tous côtés, ce sont des -exaltations furieuses, un incroyable débordement de passions qui ne -connaissent plus de frein. Quiconque est soupçonné d'être favorable à -la paix, on le dénonce comme un traître, un lâche, un ennemi de la -France, et ce sont les journaux ministériels eux-mêmes qui donnent ce -scandale. Les lois, on les brave ouvertement. La Charte, on déclare -tout haut qu'on ne s'en inquiète pas. La royauté, on l'insulte sans -mesure, sans pudeur. Les Chambres, on les menace; on leur montre en -perspective la colère du peuple... Le parti révolutionnaire parle en -maître... Voilà comment se préparent par les violences de la parole -les violences de l'action!» À cette même date, dans un pamphlet -intitulé: _Le pays et le gouvernement_, M. de Lamennais employait -toutes les ressources de sa rhétorique, si étrangement mélangée de -colère et de pitié, à exaspérer le pauvre contre le riche, le -prolétaire contre la société, comme si la perspective d'une guerre -étrangère l'eût encouragé à provoquer en même temps une guerre -sociale[510]. Ces excitations produisaient leur effet. À Paris et dans -beaucoup de villes de province, la rue prenait un aspect sinistre; -chants, cris, promenades, manifestations diverses, tout présageait -l'émeute. Le 12 octobre, il fallut disperser par la force un -rassemblement formé devant le ministère de la guerre. D'autres -tentatives de désordre se produisaient dans les départements. Aussi, -pendant que le _National_ se félicitait que la «Révolution eût repris -son énergie», le _Journal des Débats_ s'écriait, épouvanté: «Je ne -sais quel air de révolution s'est répandu sur tout le pays[511].» - -[Note 510: Cette publication excita la plus vive indignation chez les -gens d'ordre. M. de Viel-Castel écrivait sur son journal, à la date du -13 octobre: «C'est une des productions les plus atroces qui aient paru -depuis Babeuf.» (_Documents inédits._)--Nous lisons dans le journal -écrit par l'une des princesses royales: «M. de Lamennais a lâché une -brochure, véritable hurlement d'une bête enragée impatiente de se -jeter sur tout l'ordre social.» (_Revue rétrospective._)] - -[Note 511: Articles du 12 et du 15 octobre 1840.] - -Mais plus l'anarchie se montrait à nu, plus elle faisait peur et -horreur. À mesure que les belliqueux de 1840 trahissaient leur -ressemblance avec ceux de 1831, le parti de la résistance se -retrouvait, lui aussi, animé des sentiments qui l'avaient autrefois -jeté dans les bras de Casimir Périer, et cherchait sous quel chef il -pourrait recommencer le même combat contre le même ennemi. Pour ne pas -faire encore autant de bruit que les prétendus patriotes, ces -pacifiques étaient néanmoins bien revenus de leur première timidité. -On en pouvait juger par l'énergie vraiment désespérée avec laquelle le -_Journal des Débats_ sonnait le tocsin de la royauté, de la patrie, de -la société en péril. À ce bruit, les bourgeois se réveillaient; la -crainte leur donnait du courage: ils ne se sentaient plus seuls, et, -osant parler à leur tour «des volontés de la nation», ils signifiaient -très-haut qu'elle repoussait la guerre. - -Entre ces deux courants, qui se heurtaient si violemment, la situation -de M. Thiers devenait de plus en plus fausse. Il ne pouvait inspirer -confiance à la réaction pacifique; celle-ci se faisait contre lui, le -craignait, le maudissait, avec excès même, car elle s'en prenait à lui -non-seulement de ses fautes, qui étaient grandes, mais de tous les -malheurs d'une situation dont il n'était pas seul responsable. D'autre -part, si aventureux que fût le ministre, il ne pouvait être davantage -l'homme du mouvement belliqueux: il n'était pas assez décidé à faire -bon marché de la sécurité du pays et de l'avenir de la monarchie. -Vainement déployait-il tout son art à caresser les journalistes, les -gardant longtemps dans son cabinet, leur prodiguant ses confidences, -les recevant à sa table, il était visible que ce jeu était à bout. Des -grondements menaçants se faisaient entendre dans la presse de gauche, -naguère ministérielle. Quant aux feuilles radicales qui tendaient de -plus en plus à prendre la tête du parti de la guerre, il y avait -longtemps qu'elles maltraitaient le ministre du 1er mars comme un -simple conservateur. La révolution, à les entendre, aimait mieux un -adversaire déclaré qu'un enfant bâtard qui n'appelait sa mère qu'aux -jours des dangers personnels et la reniait quand son ambition était -satisfaite[512]. - -[Note 512: M. Edgar Quinet écrivait, dans une de ses lettres, le 14 -octobre 1840: «Le ministère ruse, faiblit, atermoie... Quelle affreuse -et infâme comédie!»] - -Cette double attaque du dedans, s'ajoutant aux embarras et aux périls -du dehors, faisait plus que jamais désirer à M. Thiers et à ses -collègues de s'en aller[513]. Le duc de Broglie, bien placé pour -connaître le fond des coeurs, écrivait à M. Guizot: «Le cabinet ne -demande pas mieux que de se retirer. Le gros des ministres trouve la -charge trop lourde, et leur chef sera charmé de passer le fardeau à -d'autres, en gardant la popularité pour lui[514].» Telle avait déjà -été la tactique de M. Thiers en 1836. On eût dit qu'au pouvoir, sa -préoccupation principale fût de soigner sa sortie, et que le ministre -s'inquiétât avant tout de la figure que pourrait faire, le lendemain, -le député de l'opposition. En 1840, il tenait à ce que sa retraite -parût celle, non d'un présomptueux maladroit qui recule, impuissant et -effrayé, devant les difficultés qu'il a soulevées, mais d'un patriote -auquel la lâcheté d'autrui ne permet pas de défendre jusqu'au bout -l'honneur national. Être l'homme qui jette son pays dans une guerre -désastreuse, c'est une effroyable responsabilité; mais avoir voulu une -guerre qui ne se fait pas peut fournir l'occasion d'une pose -flatteuse. - -[Note 513: Dès le 9 octobre, M. Thiers avait écrit à M. de -Sainte-Aulaire: «Je ne serai point un obstacle à la paix et je me -retirerai de grand coeur pour la rendre moins difficile.» (_Documents -inédits._)] - -[Note 514: Lettre du 19 octobre 1840. (_Documents inédits._)] - -D'ailleurs l'accord momentané qui s'était conclu sur la note du 8 -octobre n'avait pas supprimé toutes les causes de dissidence entre le -Roi et son ministre. À peine quelques jours s'étaient-ils écoulés, que -cette dissidence réapparaissait. M. Thiers voulait pousser plus avant -encore les préparatifs militaires; dès le 9 octobre, il écrivait à M. -Guizot: «La position s'aggravant d'heure en heure, les armements doivent -être accélérés en proportion. Nous demanderons aux Chambres cent -cinquante mille hommes sur la classe de 1841; nous les demanderons par -anticipation: notre chiffre sera alors de six cent trente-neuf mille -hommes. Les bataillons mobiles de garde nationale seront organisés sur -le papier. Et si un moment vient où le coeur de la nation n'y tienne -plus, devant un acte intolérable, devant une des cent éventualités de la -question, nous nous adresserons aux Chambres et au Roi, et ils -décideront[515].» Précisant davantage son arrière-pensée, M. Thiers -ajoutait: «La France, une fois son armement complété, fera certainement -la guerre, si la conférence n'accorde pas à Méhémet plus que le -traité[516].» Il ne faisait pas mystère de son dessein aux gouvernements -étrangers, et donnait à entendre à lord Granville que «la guerre était -inévitable, si les quatre puissances, au moment de l'arrangement -définitif entre Méhémet et le sultan, refusaient d'accorder quelque -chose à la France[517].» Louis-Philippe, au contraire, arguant des -dispositions conciliantes manifestées par les alliés, de l'égard qu'ils -avaient au _casus belli_ implicitement posé dans la note du 8 octobre, -et notamment des instructions envoyées, le 15 octobre, à lord Ponsonby, -répugnait à de nouveaux armements qui avaient, à ses yeux, le double -inconvénient d'exciter encore en France l'effervescence des esprits et -de paraître provoquer l'étranger. Tout ce qui lui revenait d'ailleurs -d'Angleterre, d'Allemagne, les renseignements que lui transmettait le -roi des Belges, lui montraient que ces armements seraient pris par les -puissances comme une menace à laquelle elles répondraient par une menace -contraire. Mieux valait, à son avis, attendre dans une attitude froide -et digne. Mais c'était précisément cette expectative immobile que ne -permettait pas aux ministres l'opinion dont ils dépendaient[518]. Il -était donc visible que le Roi et son cabinet obéissaient à des -inspirations absolument opposées et qu'entre eux le désaccord éclaterait -au premier incident. - -[Note 515: _Mémoires de M. Guizot._] - -[Note 516: Cité par M. Duvergier de Hauranne dans un écrit publié, en -1841, sur la _Politique extérieure de la France_.] - -[Note 517: Dépêche de lord Granville du 15 octobre. (_Correspondence -relative to the affairs of the Levant._)] - -[Note 518: Tel était même le désir des ministres de «faire quelque -chose», que les idées les plus étranges traversèrent alors le cerveau -de certains d'entre eux. Ainsi fut-il question d'une entreprise -éventuelle de la flotte sur les îles Baléares, dont la France se -serait brusquement saisie pour assurer ses communications avec -l'Algérie et faire échec à l'influence anglaise, alors dominante en -Espagne. Contre un État avec lequel nous ne nous trouvions pas en -guerre et qui était même absolument étranger au conflit oriental, un -tel coup de main eût été d'un forban plutôt que d'un gouvernement -civilisé. Mais le souvenir de l'expédition d'Ancône avait quelque peu -altéré la notion du droit des gens, et depuis que les orateurs de la -coalition s'étaient complu à opposer cet exemple de l'énergie de -Périer aux défaillances des ministres du 15 avril, le désir de refaire -n'importe où une «anconade» était devenu pour certains esprits une -véritable obsession. Si peu que le projet ou le rêve de mettre la main -sur les Baléares ait occupé le cabinet français, il transpira -cependant au dehors; le gouvernement anglais en fut informé et -s'empressa d'avertir le gouvernement espagnol. (BULWER, t. II, p. 301 -à 308.) On aurait quelque peine à attribuer une idée si bizarre aux -membres ou même seulement à l'un des membres du ministère du 1er mars, -si l'on n'avait sur ce point un aveu formel. Quelques semaines plus -tard, le 3 décembre, en pleine Chambre des députés, le comte Jaubert -s'exprimait ainsi: «La flotte de Toulon! Qui vous a dit que nous n'en -voulions rien faire? Nous voulions en faire quelque chose. (_On rit._) -Nous n'avons pas eu le temps, vous le savez bien. La flotte, à Toulon, -était plus menaçante pour l'Angleterre que partout ailleurs; car à -Toulon elle dominait les îles Baléares: ce gage... (_Exclamations aux -centres. Agitation prolongée_), ce gage du retour de notre armée -d'Afrique, s'il devenait nécessaire. Vous avez tort de vous récrier. -J'ai commencé par dire que d'autres n'étaient pas responsables et de -mes paroles et de mes pensées personnelles.» Devant l'effet fâcheux -produit par cette révélation, un autre ministre du 1er mars, M. -Vivien, chercha, dans la même séance, à en réduire la portée. «Oui, -messieurs, dit-il, on prévoyait que, dans le cas d'une collision, une -autre puissance voudrait s'emparer des Baléares, et la flotte était -destinée à les protéger.» Les journaux de Londres firent naturellement -grand tapage de l'indiscrétion du comte Jaubert. Le _Constitutionnel_ -leur répondit qu'il avait été question «non d'occuper les Baléares, -mais de les protéger contre quelqu'une de ces entreprises de corsaire -dont la marine anglaise était coutumière».] - -Telle était la situation quand, le 15 octobre, à six heures du soir, -au moment où la voiture royale passait sur le quai des Tuileries, une -forte explosion se fit entendre: la voiture fut enveloppée d'un nuage -de fumée. Un homme, accroupi au pied d'un réverbère, venait de tirer -un coup de carabine sur le Roi. L'arme, trop chargée, ayant éclaté, -personne n'avait été atteint dans la voiture: seuls deux valets de -pied et l'un des gardes nationaux de l'escorte se trouvaient -légèrement blessés. L'assassin, dont la main était mutilée, ne chercha -pas à s'enfuir. «Votre nom? lui demanda-t-on.--Conspirateur.--Votre -profession?--Exterminateur des tyrans.--Ne vous repentez-vous pas?--Je -ne me repens que de n'avoir pas réussi. Maudite carabine! Je le tenais -pourtant bien, mais je l'avais trop chargée.» Et le misérable -s'impatientait qu'on ne s'occupât pas assez vite de ses blessures: «On -aurait, dit-il, le temps de mourir avant d'être pansé.» Ce nouveau -régicide s'appelait Darmès; frotteur de son état, fanatique dépravé et -grossier, il avait dissipé son petit avoir dans la débauche et était -affilié aux sociétés communistes[519]. - -[Note 519: Traduit devant la Cour des pairs, Darmès fut condamné à -mort, le 29 mai 1841, et exécuté le 31.] - -Si habituée que fût, hélas! la France à de semblables crimes, l'effet -produit par l'attentat de Darmès fut immense. «À la lettre, cette -nouvelle a consterné Paris, écrivait un témoin. Le parti de l'anarchie -a eu lui-même un instant de stupeur qui lui a fermé la bouche.... Où -allons-nous? Chacun se le demande, et la seule réponse que chacun -puisse faire, c'est que jamais nous n'avons été si malades depuis dix -ans[520].» On eût dit que bien des gens, naguère distraits ou -aveuglés, entrevoyaient à la lueur sinistre de ce coup de feu, comme -dans une nuit sombre subitement déchirée par un éclair, la révolution -qui s'avançait, hideuse, menaçante. C'est que le danger avait pris, -pour ainsi dire, une forme matérielle, tangible, la seule qui touchât -les esprits vulgaires. L'inquiétude, qui, chez beaucoup, avait été -jusque-là incertaine et latente, se précisa et fit explosion. Avec -l'énergie irritée que l'effroi donne par moments à ces masses -conservatrices, d'ordinaire inertes et molles, un cri de réprobation -s'éleva contre la politique qui avait conduit le pays à une telle -extrémité. Du coup, la paix eut cause gagnée, et le ministère fut -condamné[521]. Vainement celui-ci chercha-t-il à désarmer les colères, -en ordonnant tardivement, le 19 et le 20 octobre, des perquisitions, -des visites domiciliaires, des saisies et des poursuites contre les -auteurs de plusieurs publications démagogiques, entre autres contre M. -de Lamennais; il y gagna seulement de faire crier les radicaux, sans -retrouver la confiance définitivement perdue des conservateurs. - -[Note 520: Journal écrit par l'une des princesses royales pour le -prince de Joinville. (_Revue rétrospective._)] - -[Note 521: M. Duchâtel, arrivé à Paris le 17 octobre, constatait -aussitôt ce double résultat dans une lettre à M. Guizot, en date du 19 -octobre. (_Mémoires de M. Guizot._)--Voy. aussi une lettre écrite au -même M. Guizot, le 18 octobre, par M. de Lavergne, alors attaché à M. -de Rémusat; M. de Lavergne déclarait que «l'attentat de Darmès avait -hâté la maturité d'une situation déjà fort avancée.» (_Revue -rétrospective._)--M. de Rémusat, de son côté, écrivait, non sans -amertume, à un de ses amis, le 17 octobre: «Beaucoup de gens, fort -susceptibles naguère sur la question d'honneur national, sont charmés -de trouver dans la crainte de l'anarchie un prétexte pour se -refroidir.» (_Documents inédits._)] - -Aux Tuileries, la première impression produite par ce nouvel attentat, -avait été, naturellement, très-douloureuse. «Le Roi est d'une profonde -tristesse, écrivait une des princesses. Voir se rouvrir une carrière -de crimes qu'on croyait fermée! Être ainsi frappé d'impuissance et -d'ignominie devant l'étranger, quand ce ne serait pas trop de tout -l'ascendant que pourrait avoir la France unie et calme! Je vous le -répète, pour ce motif et d'autres que vous savez mieux que moi, le Roi -est navré au fond du coeur. La pauvre Reine fait pitié; elle a trouvé -des accents de reconnaissance pour remercier Dieu de cette nouvelle -marque de protection dont il couvre les jours du Roi. Mais cette -pieuse effusion ne peut être aujourd'hui le sentiment dominant de son -âme. Le serrement douloureux qui l'oppresse et amène sans cesse des -larmes au bord de ses paupières, est visible à tous les regards. Elle -n'a plus de sommeil[522]...» Louis-Philippe, cependant, avait trop -conscience de ses devoirs de souverain pour s'abandonner à de stériles -gémissements. Avec son habituel coup d'oeil, il aperçut tout de suite -l'effet produit sur l'opinion, l'impulsion décisive donnée à la -réaction pacifique et conservatrice, et il en conclut que désormais il -ne serait plus livré sans appui aux clameurs de l'opposition, s'il -rompait avec M. Thiers sur la question de guerre. Sans doute, quelques -amis le détournaient encore de se découvrir, de prendre sur lui -l'impopularité d'une semblable rupture; ils l'engageaient à laisser -son ministre aux prises avec des difficultés dont il ne pourrait -sortir, et à s'en rapporter aux Chambres, qui n'y manqueraient pas, du -soin de le jeter bas[523]. Mais cette attente, si elle épargnait des -ennuis au Roi, aggravait les périls du pays; pendant ce délai, -risquaient de se produire au dehors telles complications, au dedans -tels désordres, dont les conséquences pouvaient être graves, -irréparables. N'était-ce pas, dès lors, pour la couronne, le cas -d'intervenir, sans préoccupation mesquine et craintive de sa propre -responsabilité? Louis-Philippe en jugea ainsi. Il crut que -non-seulement la France conservatrice, mais que l'Europe pacifique -comptait sur lui, et son parti fut tout de suite arrêté, sans -hésitation, sans équivoque. D'ailleurs, à ce moment même, il recevait -des encouragements du côté où sans doute il en attendait le moins: ce -fut en effet l'un des membres du cabinet qui vint le trouver pour lui -dire: «Renvoyez-nous, Sire, il est temps; nous ne pouvons plus rien, -et nous empêchons tout[524].» Louis-Philippe ne cacha pas sa -résolution aux chefs du parti conservateur. L'un d'eux, M. Duchâtel, -étant allé le 18 octobre à Saint-Cloud, rendit ainsi compte de sa -visite, le lendemain, à M. Guizot: «J'ai causé longtemps avec le Roi; -l'attentat ne l'a pas troublé; il est ferme, décidé. Il a la tenue que -vous lui avez vue dans ses bons jours... Il m'a dit que ses ministres -paraissaient peu s'entendre, qu'il voyait bien que tout cela se -détraquait, et que, la première fois qu'on lui mettrait le marché à la -main, il l'accepterait. Il m'a parlé de vous, que vous étiez son -espérance, qu'il n'y avait qu'un cabinet possible, le maréchal Soult, -vous, moi, Villemain, etc. En résumé, le Roi sent que le cabinet ne -peut plus aller; il est décidé à s'en séparer à la première -occasion[525].» - -[Note 522: Journal écrit pour le prince de Joinville. (_Revue -rétrospective._)] - -[Note 523: M. de Metternich, bien que fort animé contre M. Thiers et -déclarant que «l'Europe jetait contre lui un cri d'indignation», -croyait cependant «nécessaire de le conserver dans son poste actuel», -et il ajoutait: «C'est devant les Chambres que M. Thiers doit tomber; -toute autre chute serait un danger évident, et pour la France, et pour -l'Europe.» (Dépêche au comte Apponyi, du 23 octobre 1840. _Mémoires de -M. de Metternich_, t. VI, p. 487, 488)] - -[Note 524: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 100, et _Notice sur M. -Duchâtel_, par M. VITET.--Ce ministre était probablement M. Cousin. -Depuis quelque temps, il laissait clairement voir son désir de s'en -aller; un jour où l'on discutait sur les périlleuses complications de -la crise extérieure, il s'était penché vers M. de Rémusat et lui avait -dit à mi-voix: «Ne trouvez-vous pas que j'aurais mieux fait d'achever -mon mémoire sur Olympiodore?»] - -[Note 525: _Mémoires de M. Guizot._] - -Cette occasion ne tarda pas. On se rappelle que les Chambres avaient -été convoquées pour le 28 octobre. Force était de préparer un discours -du trône. Chez les pacifiques comme chez les belliqueux, on attendait -ce document avec une curiosité anxieuse. Les journaux de gauche, fort -mécontents de la note du 8 octobre, dont le texte venait de leur être -révélé par un journal anglais[526], signifiaient à M. Thiers qu'il lui -fallait réparer cette faiblesse en faisant tenir à la couronne un -langage énergique[527]. Mais Louis-Philippe n'était pas d'humeur à -laisser proclamer, sous son nom et par sa bouche, une politique qui ne -serait pas la sienne. Le 20 octobre, M. de Rémusat apporta au conseil -et lut devant le Roi le projet de discours qu'il avait rédigé d'accord -avec ses collègues. Après avoir rappelé le traité du 15 juillet et les -armements de la France, il ajoutait: «Les événements qui se pressent -pourraient amener des complications plus graves. Les mesures prises -jusqu'ici par mon gouvernement pourraient alors ne plus suffire. Il -importe donc de les compléter par des mesures nouvelles pour -lesquelles le concours des deux Chambres est nécessaire. Elles -penseront, comme moi, que la France, qui n'a pas été la première à -livrer le repos du monde à la fortune des armes, doit se tenir prête à -agir, le jour où elle croirait l'équilibre européen sérieusement -menacé.» Le projet se terminait ainsi: «Vous voulez, comme moi, que la -France soit grande et forte. Aucun sacrifice ne vous coûterait pour -lui conserver, dans le monde, le rang qui lui appartient. Elle n'en -veut pas déchoir. La France est fortement attachée à la paix, mais -elle ne l'achèterait pas à un prix indigne d'elle, et votre Roi, qui a -mis sa gloire à la conserver au monde, veut laisser intact à son fils -ce dépôt sacré d'indépendance et d'honneur national que la révolution -française a mis dans ses mains.» Sauf cette dernière invocation à la -révolution, mise là pour satisfaire la gauche, ce langage était mesuré -et digne. Il n'en donnait pas moins à l'opinion comme à notre -diplomatie une orientation belliqueuse: c'était l'attitude et l'accent -d'un gouvernement qui jugeait le moment venu d'armer sur le pied de -guerre. Le Roi fit aussitôt des objections qui indiquaient une opinion -contraire fort arrêtée, et, tirant de sa poche un papier couvert de sa -grosse écriture, il se mit à lire un discours d'une note absolument -différente. La discussion fut courte. M. Thiers parla avec modération, -en homme qui s'attendait à être congédié et qui au fond le désirait. -Le désaccord constaté, les ministres offrirent leur démission: le -prince l'accepta, non sans beaucoup de paroles aimables et -affectueuses. Le lendemain, le duc de Broglie, mandé chez le Roi, lui -proposa son intervention pour le raccommoder avec son cabinet et -rajuster le projet de discours; Louis-Philippe déclina cette -offre[528]. Son parti était pris. Le même jour, il appelait le -maréchal Soult et pressait M. Guizot de venir à Paris. - -[Note 526: _Morning Herald_ du 17 octobre 1840.] - -[Note 527: _Siècle_ du 21 octobre 1840.] - -[Note 528: _Documents inédits._] - -Décidément, il est écrit que M. Thiers ne pourra jamais rester -longtemps à la tête du gouvernement. Comme en 1836, il lui a suffi de -quelques mois pour se rendre impossible. Pendant cette si courte -administration, a-t-il du moins employé sa merveilleuse intelligence, -son ambition patriotique, à accomplir quelque oeuvre qui honore sa -mémoire? Le bilan est facile adresser; dans la politique intérieure, -rien ou à peu près rien, sauf quelques exercices stériles de bascule -parlementaire et le dangereux coup de théâtre du «retour des cendres»; -dans la politique extérieure, la paix mise en péril. Non, sans doute, -qu'on puisse justement lui imputer tous les mécomptes de la crise -orientale. Il convient de ne jamais oublier que les fautes avaient été -commencées avant lui, et que, dans celles qu'il a commises lui-même, -il a eu beaucoup de complices. Seulement, force est bien de -reconnaître qu'il n'a pas su saisir les occasions de réparer le mal -fait avant lui, qu'au contraire il l'a singulièrement aggravé par ses -erreurs diplomatiques et sa téméraire étourderie, par sa recherche de -la popularité et ses complaisances révolutionnaires. Et maintenant, à -l'heure où il quitte le pouvoir, que laisse-t-il derrière lui? En -France, la grande victoire remportée par Casimir Périer sur l'anarchie -et la guerre remise en question; l'opinion fiévreuse et inquiète; les -passions en fermentation et les intérêts en souffrance; les finances à -ce point engagées que l'équilibre budgétaire en est pour longtemps -détruit; une situation diplomatique telle, que ses successeurs -semblent placés entre une folie désastreuse pour les intérêts vitaux -du pays et une apparence de retraite mortifiante pour la fierté -nationale; le patriotisme compromis, la prudence devenue suspecte, -pénible, et, par suite, un malaise qui doit longtemps peser sur notre -politique extérieure; en Europe, les gouvernements et les peuples, -alarmés par nous, excités, irrités contre nous, sans que nous les -ayons intimidés, et, pour couronner cette belle oeuvre, le réveil de -l'unité allemande, qui désormais ne se rendormira plus. - -Si M. Thiers n'a pas fait pis encore, s'il ne nous a pas conduits -jusqu'à la guerre, il le doit au Roi, qui l'arrêta. Avec quelle -justesse de coup d'oeil, quelle adresse et quelle sûreté de main le -prince a dénoué cette crise si compliquée et si périlleuse, les -contemporains en ont été frappés. «Il est notre maître à tous», -disait alors l'un des ministres démissionnaires, M. Cousin; et, de -l'étranger, M. Charles Greville, en écrivant son journal intime, ne -pouvait contenir son admiration pour «cette merveilleuse sagacité qui -faisait de Louis-Philippe l'homme le plus habile de France, et grâce à -laquelle, tôt ou tard, il arrivait toujours à ses fins[529]». Le Roi -avait pris sa part, d'abord des erreurs diplomatiques, ensuite des -entraînements patriotiques; mais ces fautes, si fâcheuses qu'aient été -leurs conséquences au dedans et au dehors, ne sont-elles pas rachetées -par l'intervention décisive de la dernière heure? Intervention -d'autant plus méritoire que, sur le moment, elle était déplaisante et -même dangereuse pour celui qui l'entreprenait. Louis-Philippe voyait -ce danger personnel: seulement, il voyait aussi le péril du pays, et -il n'hésita pas. Le 22 octobre, après avoir informé M. Dupin de la -crise qui venait d'éclater dans le conseil des ministres, il ajoutait -avec une rare noblesse d'accent et d'idées: «Cela n'est pas encore -publié, mais les journaux vont travestir ces débats et travailler la -crédulité publique sur mon compte de la manière la plus cruelle. -N'importe! j'ai la conscience que je tiens mon serment royal, en me -dévouant pour préserver la France d'une guerre qui, selon moi, serait -_sans cause et sans but_, par conséquent sans justification aux yeux -de Dieu et des hommes. Je ne fléchirai pas plus devant les clameurs -factices dont on s'efforce de nous assaillir que devant les balles des -assassins[530].» Le Roi courait un risque plus grand encore que celui -d'être mal jugé par l'opinion de son temps, c'était que l'histoire -n'aperçût pas tout le bienfait de son intervention. Après cette -oeuvre, purement négative, qui consistait à empêcher une faute, à -prévenir un péril, rien ne restait debout qui fût comme le monument du -service rendu; les ingrats ou seulement les distraits avaient beau jeu -à dire qu'ils ne voyaient rien. Toutefois, de la part de notre -génération, une telle injustice n'est pas à craindre. Elle a de -douloureux points de comparaison qui lui permettent, hélas! de -mesurer l'étendue et la profondeur du péril dont ses pères ont été -préservés, il y a près d'un demi-siècle. Nous avons pu dire que la -guerre en 1840, dans les conditions où elle se présentait, eût été -1870 et 1871 trente ans plus tôt. Eh bien, refaisons par la pensée les -événements de cette dernière époque: supposons à la place de Napoléon -III un souverain qui ait, par son intervention personnelle, empêché la -guerre, et faisons le compte du mal qui eût été ainsi épargné à la -patrie. Ce souverain que la France n'a pas eu en 1870, elle l'avait en -1840. - -[Note 529: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 339.] - -[Note 530: _Mémoires de M. Dupin_, t. IV, p. 99.] - - - - -CHAPITRE V - -LA PAIX RAFFERMIE. - -(Octobre 1840-juillet 1841.) - - I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce dernier - s'était, dans les derniers temps, séparé de la politique de M. - Thiers. Composition du ministère du 29 octobre. Hostilités qu'il - rencontre. Dans quelle mesure peut-il compter sur l'appui de tous - les conservateurs? On ne croit pas généralement à sa durée. - Confiance de M. Guizot.--II. Discours du trône. Rétablissement de - l'ordre matériel. M. Guizot tâche de se faire offrir par les - puissances des concessions qui permettent à la France de rentrer - dans le concert européen. Dispositions des diverses puissances. - Tout dépend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien céder. Le - _memorandum_ anglais du 2 novembre. Efforts des partisans de la - conciliation à Londres. Les revers des Égyptiens en Syrie mettent - fin à ces efforts. Désappointement du gouvernement français. - L'Égypte est menacée. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord - Palmerston, triomphant, est plus roide que jamais envers la - France. M. Guizot est réduit à la politique d'isolement et - d'expectative.--III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours - de M. Guizot.--IV. Premiers votes de la Chambre des députés. - Dispositions de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse.--V. - Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M. Thiers sont - à l'apogée de leur talent. Animosité des deux armées. L'attaque - de M. Thiers. La défense de M. Guizot. Les autres orateurs. - L'amendement de M. Odilon Barrot. Le vote. M. Thiers est battu. - Dans quelle mesure M. Guizot est-il victorieux?--VI. - Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des cendres de - l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion qu'en tire M. - Guizot.--VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux - observations des cabinets étrangers. La loi de crédits pour les - fortifications de Paris. M. Thiers la soutient. Dispositions - hostiles ou incertaines dans une partie de la gauche, dans la - majorité et même dans le cabinet. La discussion. Discours - équivoque du maréchal Soult. Trouble qui en résulte. Discours de - M. Guizot. Résumé de M. Thiers. Débat sur l'amendement du général - Schneider. Nouvelles équivoques du maréchal. Intervention - décisive de M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent - un dernier effort à la Chambre des pairs. Ils sont battus.--VIII. - Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou non de - provoquer une grande discussion pour raffermir la majorité? - Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds secrets. Effet - produit. La discussion. Le ministère se dérobe. Discours de M. - Thiers. Réponse de M. Guizot. Le vote.--IX. Attaques de la presse - contre le Roi. Les prétendues lettres de Louis-Philippe publiées - par la _France_. La Contemporaine. Acquittement de la _France_. - Scandale qui en résulte et redoublement d'attaques contre le Roi. - Le faux est cependant manifeste. Déclaration de M. Guizot à la - Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit s'éteint.--X. - Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore Napier et - Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle soit approuvée par - le sultan. La Porte, poussée par lord Ponsonby, déclare la - convention nulle et non avenue. Note du 31 janvier 1841 par - laquelle la conférence engage le sultan à accorder l'hérédité au - pacha.--XI. La France doit-elle entrer dans le concert européen - et à quelles conditions? Négociations. Le gouvernement français - obtient satisfaction sur les points essentiels. Difficultés sur - les clauses de la convention. Rédaction des actes. Hatti-shériff - n'accordant au pacha qu'une hérédité illusoire. Parafe des actes - préparés à Londres.--XII. La discussion des crédits - supplémentaires de 1840 et de 1841. Attaque de M. Thiers. M. - Guizot refuse de discuter les négociations en cours. Le bilan - financier du ministère du 1er mars.--XIII. Nouveaux efforts de - lord Ponsonby pour empêcher la Porte de faire des concessions à - Méhémet-Ali. Action contraire de M. de Metternich. M. Guizot - persiste dans son attitude. Modification du hatti-shériff. Le - gouvernement français est disposé à signer. Difficultés soulevées - par lord Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances - allemandes. Méhémet-Ali accepte le hatti-shériff modifié. - Signature du protocole de clôture et de la convention des - détroits.--XIV. Conclusion. - - -I - -L'interrègne ministériel ouvert par la démission du ministère du 1er -mars ne pouvait se prolonger sans péril. Le Roi se trouvait absolument -à découvert, en butte aux polémiques les plus dangereuses; déjà les -journaux de gauche annonçaient ouvertement son abdication. En même -temps, divers symptômes semblaient indiquer que les fauteurs de -trouble jugeaient l'occasion favorable pour tenter quelque mauvais -coup. Les promenades nocturnes, avec chants de _Marseillaise_, -prenaient un caractère de plus en plus tumultueux, et, dans la soirée -du 21 octobre, les manifestants blessaient mortellement, à coups de -poignard, un sous-officier de la garde municipale. Les rapports de -police étaient inquiétants. Dans le public, circulaient des bruits de -sédition prochaine, des menaces de régicide[531]. L'une des princesses -royales écrivait le 24 octobre: «L'état de l'opinion donne tout à -craindre, et l'on s'attend à la plus redoutable émeute que nous ayons -vue encore, si par malheur la crise se prolonge[532].» - -[Note 531: _Journal inédit de M. de Viel-Castel._] - -[Note 532: _Revue rétrospective._] - -Le Roi n'eut aucune incertitude sur la direction à donner à ses -démarches. Depuis longtemps il avait décidé à part lui et même laissé -voir à quelques personnes de quel côté, en cas de rupture avec M. -Thiers, il chercherait de nouveaux ministres[533]. Aussi à peine les -démissions lui eurent-elles été remises, qu'il manda le maréchal Soult -aux Tuileries et écrivit à Londres pour presser M. Guizot de revenir à -Paris. - -[Note 533: Cf. plus haut, p. 152 et p. 346.] - -La presse de gauche affecta d'être surprise et scandalisée de voir un -ambassadeur appelé à prendre la place de son ministre: elle prétendit -montrer là une inconvenance et même une sorte de trahison domestique. -Tel ne fut pas le sentiment de M. Thiers, du moins au premier moment; -car, en transmettant à M. Guizot l'appel du souverain, il lui écrivait: -«Vous êtes, _naturellement_, l'un des hommes auquel le Roi a le plus -pensé dans cette occasion.» Loin de s'être lié indissolublement au -cabinet en consentant à rester à Londres après le 1er mars 1840, M. -Guizot avait tout de suite posé ses conditions, et il était demeuré, -depuis, à l'égard de M. Thiers, dans l'état d'un surveillant un peu -inquiet, prompt à le faire avertir qu'il ne pourrait pas le suivre dans -telle direction, accepter telle mesure. Au début, ses alarmes avaient -porté exclusivement sur la politique intérieure. Dans les questions -étrangères, et spécialement dans l'affaire égyptienne, il avait commencé -par donner son concours sans faire d'objection, prenant sa part des -erreurs et des illusions du gouvernement. Mais vers la seconde moitié de -septembre, devant le bruit croissant de guerre et surtout de révolution -qui lui arrivait de France, il se rendit compte que M. Thiers était -débordé, entraîné. Voulant que son sentiment fût connu de ses amis et du -gouvernement, il s'en ouvrit au duc de Broglie et lui adressa -successivement, le 23 septembre, le 2 octobre, le 13, des lettres où il -témoignait chaque fois une inquiétude plus vive, une opposition plus -résolue à la politique qui lui paraissait prévaloir[534]. De Paris, ses -amis le tenaient au courant du désaccord entre les ministres et le Roi, -et aussi de la résolution témoignée par ce dernier de lui proposer la -succession de M. Thiers. M. Duchâtel le pressait de saisir l'occasion -qui ne tarderait pas à lui être offerte, ajoutant qu'il «n'était pas -donné tous les jours de sauver son pays». De tels appels ne risquaient -pas de trouver M. Guizot insensible. Sentant venir cette heure qu'il -attendait patiemment depuis les douloureux déboires de la coalition, il -voulait sans doute éviter tout ce qui pourrait le faire accuser de -précipiter la crise, de provoquer la chute du ministère dont il se -trouvait l'agent; mais il était bien décidé à ne pas laisser échapper le -grand rôle qui se présentait, à ne pas refuser à la monarchie et au pays -en péril le secours dont ils avaient besoin[535]. - -[Note 534: «Je vois de loin le mouvement, l'entraînement, écrivait M. -Guizot à M. de Broglie, le 13 octobre; je ne puis rien pour y -résister. Je suis décidé à ne pas m'y associer.» Et, en même temps, il -disait à d'autres amis: «Tout, absolument tout, est engagé pour moi -dans cette question, mes plus chers intérêts personnels, les plus -grands intérêts politiques de mon pays, et de moi dans mon pays. Et -tout cela se décide sans moi, loin de moi... Mon âme est pleine de -trouble; je n'ai jamais été aussi agité.» Il voyait venir, d'ailleurs, -le moment où il se regarderait comme obligé de répéter tout haut ce -qu'il disait tout bas avec tant d'insistance. Dès qu'il avait appris -la convocation des Chambres, il avait demandé un congé pour prendre -part à leurs travaux. À ceux qui lui conseillaient de ne revenir -qu'après les premiers débats, il répondait, le 17 octobre, qu'il «ne -voulait pas attendre, pour paraître dans la Chambre, qu'il fût -insignifiant d'y être», et il ajoutait: «Je ne suis ici, je ne serai -là dans aucune intrigue; mais je suis député avant d'être -ambassadeur.» (_Mémoires de M. Guizot._)] - -[Note 535: _Mémoires de M. Guizot._] - -Aussi, quand il reçut l'invitation du Roi, M. Guizot n'eut pas un -moment d'hésitation; il quitta Londres le 25 octobre, et arriva le 26 -à Paris. Il se savait d'accord avec la couronne sur la nécessité de -ramener vers la paix la politique qu'on avait laissée dériver vers la -guerre; mais il prit ses précautions pour que la réaction n'allât pas -trop loin. Dès le lendemain de son arrivée, il était heureux -d'annoncer au duc de Broglie qu'il avait fait accepter au Roi les -conditions suivantes: «1º maintien de la note du 8 octobre; 2º liberté -pour les ministres de rédiger le discours du trône; 3º permission de -parler éventuellement des armements à continuer; 4º promesse d'occuper -Candie si les Russes entraient à Constantinople[536].» Sur les -questions de personnes, tout fut décidé en deux jours: chacun sentait -le péril du moindre retard. M. Guizot prit le ministère des affaires -étrangères; mais il se contenta d'être l'homme considérable, la -personnification politique du cabinet, sans aspirer à en être le chef -nominal. Il laissa ce titre au ministre de la guerre. Qu'un tel -président du conseil pût être parfois incommode, il le savait par -expérience; mais, dans la crise présente, ce grand nom guerrier lui -paraissait utile à la tête d'un ministère pacifique. D'ailleurs, pour -le moment, le maréchal se montrait facile, et témoignait qu'il -comprenait l'importance de M. Guizot; il le laissait à peu près tout -décider à sa guise, lui réclamant seulement le portefeuille des -travaux publics pour M. Teste, qui devait lui servir de porte-parole; -on le lui concéda. M. Guizot eut soin de faire attribuer à ses amis -personnels, M. Duchâtel, M. Humann et M. Villemain, les portefeuilles -de l'intérieur, des finances et de l'instruction publique. M. Martin -du Nord, M. Cunin-Gridaine et l'amiral Duperré, appelés aux ministères -de la justice, du commerce et de la marine, représentaient le centre -proprement dit, celui qui avait soutenu M. Molé contre la coalition. -Cette fraction, la plus nombreuse du parti conservateur, avait donc sa -part dans ce ministère d'union, part, il est vrai, moins considérable -que celle du centre droit. Ces divers personnages étaient des hommes -d'expérience, ayant fait leurs preuves; tous avaient déjà été -ministres, quelques-uns plusieurs fois[537]. En dépit des rôles divers -joués par eux à l'heure troublée de la coalition, l'ensemble ne -laissait pas que d'être suffisamment homogène: leur accord était -complet sur l'oeuvre du moment; ils voulaient tous sortir la France de -la passe mauvaise où le ministère précédent l'avait engagée, écarter -le péril de guerre et réprimer l'agitation révolutionnaire, raffermir -la paix au dehors et l'ordre au dedans, et le faire sans que l'honneur -national ni la liberté politique eussent à en souffrir. Comme aimaient -alors à le dire les membres et les amis du cabinet, la France se -retrouvait dans la même situation qu'au commencement de 1831, à la -chute du ministère Laffitte; il fallait recommencer Casimir -Périer[538]. On trouvait avantage à abriter, sous ce grand nom, une -politique raisonnable sans doute, utile, nécessaire, mais peu -flatteuse pour l'imagination et l'amour-propre. Le Roi, qui acceptait -pleinement ce programme, ne fit objection à aucun des noms proposés, -et les ordonnances furent signées le 29 octobre. - -[Note 536: _Documents inédits._] - -[Note 537: Le maréchal Soult et M. Guizot avaient fait partie de -plusieurs ministères depuis 1830. M. Duchâtel avait siégé dans le -cabinet du 6 septembre 1836 et dans celui du 12 mai 1839; l'amiral -Duperré, dans ceux du 22 février 1836 et du 12 mai 1839; M. Martin du -Nord, dans celui du 15 avril 1837; MM. Villemain, Cunin-Gridaine et -Teste, dans celui du 12 mai 1839. Sur les neuf ministres, six avaient -fait partie de ce dernier cabinet.] - -[Note 538: M. Guizot et M. Duchâtel n'étaient pas seuls alors à -rappeler sans cesse le souvenir de 1831. M. de Lamartine écrivait, -dans une de ses lettres: «C'est 1831 après le cabinet Laffitte.»] - -Le nouveau cabinet devait s'attendre à un choc redoutable avec toutes -les passions qu'il venait refréner. Aussi ne fut-il pas surpris d'être -salué par un cri de colère et de haine, parti de tous les journaux de -gauche. «Le ministère de l'étranger», tel fut le nom sous lequel on -tâcha de l'écraser. «Depuis que les traités de 1815 ont été conclus, -disait le _National_, jamais conspiration de nos gouvernants avec -l'étranger n'avait été aussi flagrante.» Et pour mieux imprimer au -cabinet cette marque de 1815 qui ne pouvait manquer d'éveiller des -préventions encore très-vivaces, la presse opposante évoquait le -souvenir du voyage que M. Guizot avait fait à Gand pendant les -Cent-Jours, et celui des compliments académiques qu'au lendemain de la -première invasion, M. Villemain avait adressés à l'empereur de Russie -et au roi de Prusse[539]. - -[Note 539: En mai 1815, M. Guizot s'était rendu à Gand, auprès de -Louis XVIII, pour lui porter les voeux et les conseils des royalistes -constitutionnels, entre autres de M. Royer-Collard, et pour demander -l'éloignement de M. de Blacas. Cf. sur cet épisode ce qu'en dit M. -Guizot au tome Ier de ses _Mémoires_, p. 77 et suiv.--Quant à M. -Villemain, il avait été admis, le 21 avril 1814, peu après la première -entrée des «alliés» dans Paris, à lire, en séance solennelle de -l'Académie française, un discours couronné. L'empereur de Russie et le -roi de Prusse étaient présents et avaient été reçus aux cris de: -Vivent les alliés! Le président de l'Académie, M. Lacretelle jeune, -leur avait adressé un compliment. M. Villemain crut devoir faire de -même avant de lire son discours; il salua donc le «vaillant héritier -de Frédéric» et «le magnanime Alexandre, ce héros à l'âme antique et -passionnée pour la gloire».] - -Pour lutter contre une opposition qui se révélait, dès le début, si -implacable et si exaspérée, le ministère comptait tout d'abord sur la -couronne. Louis-Philippe avait le sentiment trop vif des dangers de -l'heure présente, et aussi de la responsabilité assumée par lui en -rompant avec M. Thiers et ses collègues, pour ne pas être résolu à -donner un appui sans réserve, sans arrière-pensée, à ceux qui les -remplaçaient. Il mit même tout de suite une sorte d'affectation dans -les témoignages publics de confiance et de bienveillance qu'il -accordait à M. Guizot, de façon à bien faire voir à tous et -spécialement aux hommes de la cour, qu'il ne fallait plus garder -rancune à l'illustre doctrinaire de son rôle dans la coalition. Le -ministère était-il assuré de rencontrer un appui aussi décidé, aussi -absolu dans toutes les fractions du parti conservateur? Plus d'un -symptôme laissait voir qu'un certain nombre des anciens 221, tout en -étant fort animés contre M. Thiers, n'avaient pas pardonné à M. Guizot -son opposition à M. Molé. C'était avec chagrin et méfiance qu'ils -sentaient, entre ses mains, la cause pacifique et conservatrice qui -était la leur, et la présence de MM. Martin du Nord et Cunin-Gridaine -dans le cabinet ne suffisait pas à les désarmer. On devinait leurs -sentiments au langage de la _Presse_, qui ne soutenait le ministère -qu'avec une répugnance visible, et le fougueux M. Henri Fonfrède, dans -le _Courrier de Bordeaux_, prédisait aux conservateurs «qu'en -chargeant de réparer les maux de la France celui qui en était le -principal auteur, ils préparaient de nouvelles calamités.» D'ailleurs, -l'ancien chef des 221, M. Molé, ne cachait pas qu'il était -personnellement fort blessé d'avoir été laissé de côté lors des -pourparlers ministériels[540]. - -[Note 540: M. Molé écrivait à M. de Barante, le 7 novembre 1840: «Ce -qui vient de se passer a achevé de fixer mes idées sur l'emploi des -années qu'il plaira au ciel de me réserver encore. Je n'ai été ni -consulté ni prévenu, soit par le Roi, soit par les meneurs, de ce -qu'on préparait. Le Roi, dit-on, m'a trouvé trop _compromis_ et -s'était entendu avec les amis de M. Guizot. M. de Montalivet a rendu à -ce ministère les bons offices que M. de Broglie avait rendus à celui -de M. Thiers. C'est lui qui a rapproché de son mieux mes anciens -collègues ou amis politiques de M. Guizot. Quant à ce dernier, il -triomphe et s'écrie: C'est de la réconciliation! Ce qu'il y a de vrai, -c'est qu'il remplace M. Thiers et la gauche, en un mot: l'abîme. Voilà -pourquoi moi et tous ceux qui comprennent le mieux toute l'immoralité -de la situation de M. Guizot, nous voterons pour lui, ne fût-ce que -pour ne pas lui ressembler. Dieu veuille qu'il répare en quelque chose -le mal qu'il a fait! Le réparer complétement est impossible. Le pays -expiera longtemps les torts des ambitieux.» (_Documents inédits._)] - -D'autres conservateurs, et ce n'étaient pas ceux qui avaient le coeur -le plus bas, reconnaissaient bien qu'on s'était trompé complétement -sur le pacha, que pousser plus avant dans la même voie conduirait à la -guerre et que cette guerre serait une folie; mais cet aveu leur était -pénible, cette déception leur était douloureuse; encore tout agités -des excitations de la veille, ils s'irritaient des échecs des -Égyptiens, comme si la France en avait sa part; ils se sentaient -humiliés de paraître reculer devant l'Europe, et la promptitude -effarée, l'emportement peureux avec lesquels une partie de ceux qui -avaient crié le plus fort au début lâchaient pied depuis que l'affaire -devenait sérieuse, augmentait encore cette humiliation, en y mêlant un -certain sentiment de dégoût indigné. «Aujourd'hui, disaient-ils avec -amertume, l'Europe sait que nos fusils ne sont pas chargés; c'est cent -fois pis que si l'on eût cédé dès le début.» Ils n'en concluaient pas -sans doute à suivre une autre politique que celle du cabinet; mais, -s'ils ne pouvaient contester que cette politique ne fût raisonnable, -ils la trouvaient déplaisante; comme l'a dit à ce propos M. Guizot, -«la prudence qui vient après le péril est une vertu triste». De ces -sentiments divers, qui souvent ne s'analysaient pas bien eux-mêmes, -résultaient un malaise, un mécontentement, de soi et des autres qui -pesaient lourdement sur la situation et qui n'étaient pas faits pour -faciliter la tâche du gouvernement. - -Le public avait la perception plus ou moins nette de ces difficultés. -On croyait généralement que le ministère était sacrifié d'avance et -qu'il n'en avait que pour quelques mois. Qu'il pût avoir la majorité -au début sur la question de paix, on l'admettait; seulement, le danger -une fois passé, la Chambre ne l'abandonnerait-elle pas sur quelque -autre question, et ne fallait-il pas s'attendre que l'opinion lui -gardât moins de reconnaissance que de rancune d'avoir fait une besogne -à la fois si nécessaire et si pénible? Comme le disait alors l'un des -doctrinaires dissidents, «aussitôt qu'on aura bu le vin qui est dans -cette bouteille, on la cassera». C'était également le sentiment des -cabinets étrangers. «Aux yeux de l'Europe entière, écrivait M. de -Barante, M. Guizot n'a pas l'assurance d'un avenir de trois mois. Cela -n'est pas commode pour diriger des négociations[541].» L'impression -générale de malaise et d'insécurité était telle que la monarchie -elle-même paraissait menacée. Ce n'était pas seulement M. Edgar Quinet -qui disait, dans une de ses lettres, le 29 octobre: «On croit la -dynastie perdue[542].» M. de Tocqueville écrivait à M. Reeve, le 7 -novembre: «La nation est irritée contre le prince qui la gouverne; -elle se croit, à tort ou à raison, profondément humiliée et déchue du -rang qu'elle doit tenir en Europe, et est tout près de ces résolutions -désespérées que de pareilles impressions font naître chez un peuple -orgueilleux, inquiet, irritable comme le nôtre. Là est le péril, le -péril unique. Ce n'est pas la guerre qui est à craindre pour le -gouvernement; c'est d'abord le renversement du gouvernement et, après, -la guerre... Jamais, depuis 1830, le danger n'a été aussi grand. Le -radicalisme s'appuie momentanément sur l'orgueil national blessé: cela -lui donne une force qu'il n'avait point encore eue[543].» - -[Note 541: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel_, _Papiers -inédits de M. le duc de Broglie_, _Correspondance inédite de M. de -Barante_, _Notice_ de M. VITET sur M. Duchâtel.] - -[Note 542: _Correspondance de Quinet._] - -[Note 543: _Nouvelle Correspondance de Tocqueville._] - -En dépit de ces pronostics, M. Guizot abordait sa tâche avec une -confiance sereine et vaillante. Il voyait toutes les difficultés, mais -elles ne lui paraissaient au-dessus ni de son courage ni de ses -forces. Loin de redouter la lutte, il l'aimait. «Les pays libres, -disait-il quelques mois auparavant, sont des vaisseaux à trois ponts; -ils vivent au milieu des tempêtes; ils montent, ils descendent, et les -vagues qui les agitent sont aussi celles qui les portent et les font -avancer. J'aime cette vie et ce spectacle... Cela vaut la peine de -vivre; si peu de choses méritent qu'on en dise autant!» Et plus tard, -rappelant précisément son entrée au pouvoir en octobre 1840, il -écrivait: «J'ai goût aux entreprises à la fois sensées et difficiles, -et je ne connais point de plus profond plaisir que celui de lutter -pour une grande vérité, nouvelle encore et mal comprise.» Du reste, -tout en sachant qu'il s'exposait, il n'avait pas le sentiment qu'il se -sacrifiât. Comme il l'a dit souvent, il portait dans la vie publique -une disposition optimiste, toujours prompte et obstinée à croire au -succès. En cela, sa nature tranchait fort avec celle de l'homme d'État -dont il prétendait recommencer l'oeuvre. Casimir Périer, suivant -l'expression même de M. Guizot, était «hardi avec doute, presque -tristesse»; il «espérait peu en entreprenant beaucoup», et semblait, -au milieu même de ses héroïques victoires, obsédé d'idées sinistres et -funèbres. M. Guizot avait reçu du ciel, au contraire, une facilité -d'espoir et de contentement qu'il devait conserver même au milieu des -plus profondes défaites. En octobre 1840, il ne se sentait pas -seulement le courage de combattre, mais la confiance de vaincre; il se -croyait de force à dompter les révolutionnaires et, ce qui était -peut-être plus difficile, à s'imposer aux conservateurs. Vainement, -autour de lui, lui prédisait-on une chute prochaine, il comptait bien -garder longtemps le pouvoir. Toutefois, si optimiste qu'il fût, eût-il -pu croire à la possibilité de le conserver jusqu'en 1848? - - -II - -L'ouverture de la session, primitivement fixée au 28 octobre, avait -été, à cause de la crise ministérielle, reportée au 5 novembre. Le -discours du trône, sans désavouer le passé ni désarmer pour l'avenir, -donna à la politique extérieure une orientation nettement -pacifique[544]; à l'intérieur, tout en se prononçant pour «le ferme -maintien des libertés publiques», il annonça la répression des -«passions anarchiques». - -[Note 544: «J'ai la dignité de notre patrie à coeur, autant que sa -sûreté et son repos, disait le Roi. En persévérant dans cette -politique modérée et conciliatrice, dont nous recueillons depuis dix -ans les fruits, j'ai mis la France en état de faire face aux chances -que le cours des événements en Orient pourrait amener. Les crédits -extraordinaires, qui ont été ouverts dans ce dessein, vous seront -incessamment soumis; vous en apprécierez les motifs. Je continue -d'espérer que la paix générale ne sera point troublée. Elle est -nécessaire à l'intérêt commun de l'Europe, au bonheur de tous les -peuples et au progrès de la civilisation. Je compte sur vous pour -m'aider à la maintenir, comme j'y compterais si l'honneur de la France -et le rang qu'elle occupe parmi les nations nous commandaient de -nouveaux sacrifices.»] - -Sur ce dernier point, l'action du ministère s'exerça tout de suite et -avec succès. Dès le 6 novembre, une circulaire du garde des sceaux, -presque aussitôt publiée, signalait à la vigilance des procureurs -généraux les excès de la presse et aussi «ces manifestations bruyantes -qui se couvraient mensongèrement du nom d'élans patriotiques et qui -recélaient trop souvent des pensées de révolte et de sédition». -Conformément à ces prescriptions, des poursuites furent dirigées -contre plusieurs journaux; la continuation des banquets fut interdite. -Ce langage, ces actes répandirent partout l'impression que le -gouvernement était résolu à ne pas tolérer le désordre, et il n'en -fallut pas davantage pour faire perdre promptement à la rue sa -physionomie inquiétante. Au bout de quelques jours, les chants et les -promenades tumultueuses avaient cessé. À la date du 1er novembre, -avant que la fermeté du nouveau cabinet eût encore produit son effet, -un observateur écrivait sur son journal intime: «Il règne dans les -esprits une sombre inquiétude. On s'attend à une émeute, et la police -croit en remarquer déjà les signes précurseurs. Paris est sillonné de -patrouilles.» Et le lendemain: «Les promenades de jeunes gens et -d'ouvriers chantant la _Marseillaise_ continuent tous les soirs.» -Quelques jours se passent, et le même témoin constate que cette -agitation a presque entièrement disparu. «Ce serait injuste, dit-il à -ce propos, de prétendre que le ministère du 1er mars l'entretenait à -dessein; mais l'incertitude de sa marche, le ton de ses journaux -paralysaient l'action des autorités, qui, craignant de n'être pas -soutenues, n'osaient et ne pouvaient se mettre en opposition avec les -agitateurs. Pour raffermir l'ordre, il a suffi de le vouloir -fortement[545].» - -[Note 545: _Journal inédit de M. le baron de Viel-Castel._] - -Le problème extérieur n'était pas aussi facile à résoudre[546]. Dans -sa circulaire de prise de possession, envoyée les 2 et 4 novembre à -tous nos représentants au dehors, M. Guizot, tout en proclamant que -«la politique du gouvernement avait pour but le maintien de la paix», -n'indiquait aucune solution précise aux difficultés pendantes; il se -bornait à marquer, dans les termes les moins provocants possible, -l'attitude d'isolement et d'expectative armée qui était imposée à la -France par les derniers événements[547]. C'est qu'en effet, après les -procédés dont nous avions eu à nous plaindre, il ne paraissait pas -convenir à notre dignité de prendre l'initiative d'un rapprochement et -de solliciter ouvertement des concessions qui pouvaient nous être -refusées. Mais ce que M. Guizot ne voulait pas faire officiellement, -il ne renonçait pas à le tenter par des moyens indirects. Son désir, -sinon son espoir, était que les puissances, par égard pour un -ministère qui se mettait en travers du mouvement belliqueux et -révolutionnaire, lui offrissent, en Syrie par exemple, quelques -concessions satisfaisantes pour l'amour-propre national; il les -accepterait aussitôt, et la France reprendrait sa place dans le -concert européen. Le ministère rêvait même d'arriver à ce résultat -avant la discussion de l'Adresse dans la Chambre des députés. Quel -succès pour la politique pacifique, si elle pouvait débuter au -parlement en se faisant honneur d'avoir obtenu, du premier coup, des -avantages refusés aux menaces de la politique belliqueuse! Sans doute, -on avait très-peu de temps devant soi: à peine deux ou trois semaines. -Mais cette brièveté du délai pouvait servir à forcer la main aux -cabinets étrangers. Après tout, ceux-ci n'étaient-ils pas les premiers -intéressés à fournir au ministère du 29 octobre les moyens de trouver -une majorité et d'apaiser l'opinion? - -[Note 546: Outre les sources inédites ou non que j'ai eu souvent -occasion d'indiquer, je me suis beaucoup servi, pour raconter l'action -diplomatique du ministère du 29 octobre en 1840 et 1841, d'un -important document dont je dois la communication à M. le duc de -Broglie. Celui-ci, étant prince Albert de Broglie et jeune attaché au -ministère des affaires étrangères, avait été chargé par M. Guizot, en -1842, de lui faire un exposé des négociations poursuivies depuis le 29 -octobre 1840 jusqu'à la convention des détroits en juillet 1841. Cet -exposé, très-complet, fait sur le vu des dépêches du ministre ou de -ses agents, révélait déjà, par l'art de la composition, le futur -historien.] - -[Note 547: _Note du prince Albert de Broglie_ et _Papiers inédits de -M. de Barante_.] - -Cette idée s'était présentée à l'esprit de M. Guizot aussitôt qu'il -avait été question pour lui de prendre le pouvoir. Sur le point de -quitter Londres, dans ses dernières conversations avec les ministres -anglais, il leur avait laissé voir ce qu'il attendait d'eux[548]. -«Donnez-moi quelque chose à dire, répétait-il avec insistance à lord -Clarendon, si peu que ce soit, pourvu que ce soit satisfaisant. Si je -n'ai pas quelque chose de ce genre, je ne serai pas capable de calmer -les esprits et de prendre en mains le gouvernement[549].» Aussitôt -ministre, tout en évitant les ouvertures officielles, il refit les -mêmes insinuations aux ambassadeurs étrangers, notamment à lord -Granville. En même temps il écrivait, vers le 4 novembre, à M. de -Bourqueney, notre chargé d'affaires à Londres: «Vous recevrez une -circulaire que j'adresse à tous mes agents. J'y ai essayé de marquer -avec précision l'attitude que le cabinet veut prendre et qu'il -gardera. Mais ce ne sont là que des paroles: il faut des résultats. On -les attend du cabinet. Il s'est formé pour maintenir la paix et pour -trouver aux embarras de la question d'Orient quelque issue; pour -vivre, il faut qu'il satisfasse aux causes qui l'ont fait naître. La -difficulté est extrême: l'exaltation du pays n'a pas diminué... Pour -que le succès vienne à la raison, il faut qu'on m'aide... Je l'ai -souvent dit à Londres, je le répète de Paris. Le sentiment de la -France,--je dis de la France et non pas des brouillons et des -factions,--est qu'elle a été traitée légèrement, qu'on a sacrifié -légèrement, sans motif suffisant, pour un intérêt secondaire, son -alliance, son amitié, son concours. Là est le grand mal qu'a fait la -convention du 15 juillet, là est le grand obstacle à la politique de -la paix. Pour guérir ce mal, pour lever cet obstacle, il faut prouver -à la France qu'elle se trompe; il faut lui prouver qu'on attache à son -alliance, à son amitié, à son concours, beaucoup de prix, assez de -prix pour lui faire quelque sacrifice. Ce n'est pas l'étendue, c'est -le fait même du sacrifice qui importe. Qu'indépendamment de la -convention du 15 juillet, quelque chose soit donné, évidemment donné, -au désir de rentrer en bonne intelligence avec la France et de la voir -rentrer dans l'affaire: la paix pourra être maintenue et l'harmonie -générale rétablie en Europe. Si on vous dit que cela se peut, je suis -prêt à faire les démarches nécessaires pour atteindre ce but; mais je -ne veux pas me mettre en mouvement sans savoir si le but est possible -à atteindre. Si on vous dit que cela ne se peut pas, qu'on entend s'en -tenir rigoureusement aux premières stipulations du traité..., la -situation restera violente et précaire; le cabinet se tiendra -immobile, dans l'isolement et l'attente. Je ne réponds pas de -l'avenir... La politique de transaction est préférable à la politique -d'isolement, s'il y a réellement transaction; mais, si la transaction -n'est de notre part qu'abandon, l'isolement vaut mieux[550].» - -[Note 548: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, 27 octobre -1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)] - -[Note 549: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 342.] - -[Note 550: Cette lettre importante, qui expose si clairement le -dessein du nouveau ministère, n'est publiée qu'en partie dans les -_Mémoires de M. Guizot_. M. Charles Greville, qui la tenait de M. de -Bourqueney, l'a donnée plus au complet dans son journal. (_The -Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 348.)] - -Le Roi appuyait chaudement M. Guizot dans cette campagne. Peut-être -même y apportait-il plus d'ardeur et d'espoir de réussir. Il faisait -connaître ses désirs à M. de Metternich par des voies indirectes[551]. -En même temps, il agissait sur le gouvernement anglais au moyen du roi -des Belges. Ainsi écrivait-il à ce dernier, le 6 novembre: «Qu'on -sache donc bien à Londres quelle est la nature de la lutte dans -laquelle nous sommes engagés _neck or nothing_! Cette lutte n'est ni -plus ni moins que la paix ou la guerre; et, si c'est la guerre, que -lord Palmerston et ceux qui n'y voient peut-être des dangers que pour -la France, sachent bien que, quels que puissent être les premiers -succès d'un côté ou de l'autre, les vainqueurs seront aussi -immaniables que les vaincus; que jamais on ne refera ni un congrès de -Vienne, ni une nouvelle délimitation de l'Europe; l'état actuel de -toutes les têtes humaines ne s'accommodera de rien et bouleversera -tout. _The world shall be unkinged_; l'Angleterre ruinée prendra pour -son type le gouvernement modèle des États-Unis, et le continent -prendra pour le sien l'Amérique espagnole... Ne nous y trompons pas: -le point de départ, c'est le renversement ou la consolidation du -ministère actuel. S'il est renversé, point d'illusion sur ce qui le -remplace, c'est la guerre à tout prix, suivie d'un 93 perfectionné; -s'il est consolidé, c'est la paix qui triomphe, et ce n'est que par la -paix qu'il peut l'être; mais il faut se dépêcher, car vous savez que -ces têtes gauloises sont mobiles. On va soutenir ce ministère, parce -qu'on croit qu'il apportera la paix; mais, s'il ne l'apporte pas tout -de suite, on ne tardera pas à croire qu'il ne l'apportera pas du tout, -et alors on croira aussi que la guerre est inévitable, et qu'il faut -l'entamer bien vite pour prendre les devants sur ceux qu'on appellera -tout de suite les ennemis. Dépêchons-nous donc de conclure un -arrangement que les cinq puissances puissent signer, car alors, -croyez-moi, c'en est fait de la guerre pour longtemps.» Le Roi ne -faisait pas mystère des «conditions que son cabinet accepterait -immédiatement». C'était la concession à Méhémet-Ali de l'Égypte -héréditaire, du pachalik d'Acre et de Candie en viager. «Si on veut -signer ce que dessus, concluait-il, faisons-le vite. Dites-moi un mot -approbatif de Londres, et c'est fait[552].» - -[Note 551: HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 458.] - -[Note 552: _Revue rétrospective._] - -Ces appels indirects, mais si pressants, avaient-ils chance d'être -entendus? Pour répondre, il convient de se rendre un compte exact des -dispositions des diverses puissances. À Vienne, ces dispositions étaient -favorables. De plus en plus troublé de l'aventure où il s'était laissé -engager en signant le traité du 15 juillet, M. de Metternich avait hâte -d'en sortir. Il témoignait la satisfaction que lui causait la -constitution du nouveau ministère, reconnaissait la nécessité de le -seconder dans ses difficultés intérieures[553], mettait grand soin à se -montrer aimable avec M. de Sainte-Aulaire[554], et renvoyait à Londres -son ambassadeur, le prince Esterhazy, avec mission formelle d'amortir -les conséquences du traité du 15 juillet et de chercher un moyen de -faire rentrer la France dans le concert européen[555]. Mêmes -dispositions à Berlin et mêmes instructions à M. de Bülow, qui avait -aussitôt, avec M. de Bourqueney, les conversations les plus expansives -sur les moyens de faire cesser l'isolement de la France[556]. Toutefois, -le passé permettait-il de compter absolument sur l'efficacité de ces -bonnes dispositions, si sincères qu'elles fussent? Que de fois, depuis -un an, on avait vu les deux puissances allemandes s'associer à des actes -qu'elles déploraient! M. Guizot n'avait-il pas pu s'apercevoir, pendant -son ambassade, du changement qui s'opérait dans l'attitude de M. de -Neumann et de M. de Bülow, lorsqu'ils passaient des entretiens -confidentiels à la solennité des conférences, et comment la présence de -lord Palmerston rendait aussitôt leur langage contraint et timide? - -[Note 553: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.] - -[Note 554: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire._] - -[Note 555: _Mémoires de M. Guizot._] - -[Note 556: _Note inédite du prince Albert de Broglie._] - -Tout autres étaient les sentiments du gouvernement russe. Le czar -avait abandonné sa prépotence en Orient, accepté le protectorat -européen à Constantinople, pour le plaisir de rompre l'alliance des -puissances occidentales et de mortifier la France de Juillet; on ne -pouvait s'attendre qu'il renonçât volontiers à ce qui était la seule -compensation de son sacrifice. Il laissait voir aux Anglais qui -l'approchaient le chagrin que lui ferait éprouver une réconciliation -avec la France[557]. Toutefois, suivant une remarque que nous avons -déjà eu occasion de faire, si passionné qu'il fût, il ne se sentait -pas prêt pour l'emploi des moyens extrêmes et redoutait de se faire en -Europe, particulièrement en Allemagne, le renom d'un artisan de -discorde. Aussi pouvait-on être assuré qu'il n'oserait pas opposer de -_veto_ à toute pacification décidée par les trois autres puissances, -et que, notamment, il ne repousserait rien de ce qu'aurait accepté -l'Angleterre. C'est ce qui faisait écrire à M. de Barante: «En ce -moment, comme dans tout le cours de la négociation, lord Palmerston -conserve le blanc seing de l'empereur de Russie... Celui-ci ne se -refusera point à ce qui sera voulu sérieusement par l'Angleterre, -l'Autriche et la Prusse.» Et encore: «Si lord Palmerston vous -alléguait comme difficulté l'opinion de la Russie, ce ne serait pas de -bonne foi. Il sait très-bien qu'elle voudra tout ce qu'il -décidera[558].» - -[Note 557: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du -27 octobre 1840: «L'empereur de Russie est pleinement satisfait de -l'état actuel des choses, et il ne consentirait pas, sans un extrême -déplaisir, à un nouvel arrangement auquel participerait la France.» -(_The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 347.)--Un peu plus -tard, lord Clanricarde disait à M. de Barante: «J'ai eu souvent à -répéter à l'Empereur que l'Angleterre tenait à vivre en bonne -intelligence avec la France, que la paix de l'Europe dépendait de -cette bonne harmonie; jamais il n'a entendu ces paroles sans que son -visage éprouvât une contraction. (_Documents inédits._)] - -[Note 558: Dépêche du 30 décembre 1840, et lettre particulière de la -même date. (_Documents inédits._)] - -En somme, ni les bonnes dispositions de l'Autriche et de la Prusse, ni -les mauvaises de la Russie n'étaient de force à résister à une -résolution contraire de l'Angleterre. Tout dépendait de cette -dernière, c'est-à-dire de lord Palmerston. Car telle était alors la -situation étrange de ce pays, où l'on était habitué à croire l'opinion -maîtresse, que tout ce qui regardait la politique étrangère s'y -décidait par la volonté d'un seul ministre. C'est donc le sentiment -particulier de ce ministre qu'il faut avant tout connaître. Si lord -Palmerston eût été un véritable homme d'État, il n'eût pas hésité à -accueillir les ouvertures de notre gouvernement. Il avait atteint -pleinement son but en Orient; le prestige du pacha y était détruit; la -politique britannique y avait notoirement prévalu. Seulement, le -ministre anglais, se brouillant du même coup avec la France, avait -privé son pays d'une alliance populaire, naturelle et profitable, -l'avait exposé à des ressentiments incommodes, périlleux même, et -avait jeté le trouble et l'inquiétude dans l'Europe, qui lui en savait -très-mauvais gré. Eh bien, par une fortune inouïe, une occasion se -présentait immédiatement de renouer cette alliance, d'amortir ces -ressentiments, de rassurer l'Europe, et cela sans grand sacrifice, car -la France demandait moins encore une concession effective qu'une -satisfaction morale, nous allions dire une politesse. Lord Palmerston -ne devait-il pas saisir cette occasion avec franchise, résolution, -bonne grâce, et se charger, au nom de l'Angleterre, de mener à fin -cette sorte de transaction et de réconciliation? N'était-ce pas le -meilleur moyen de confirmer la prépondérance passagère que sa nation -venait d'acquérir en Europe, et lui-même n'ajoutait-il pas ainsi à son -renom de lutteur hardi, tenace et heureux, l'honneur qui était alors -le plus apprécié des gouvernements et des peuples, celui d'être un -pacificateur généreux? Il y avait là de quoi séduire une ambition un -peu grande. Mais, quoique fort intelligent et fort habile, lord -Palmerston n'était pas capable de voir les choses d'aussi haut. -Âprement et mesquinement querelleur, sa diplomatie consistait à -argumenter à outrance pour convaincre les autres qu'ils avaient tort; -sa politique n'avait guère d'autre objet que d'user sans mesure de ses -avantages et de faire le plus de mal possible à ceux qu'il croyait -avoir à sa merci; enfin, son patriotisme se confondait avec -l'assouvissement de passions, de haines, de rancunes qui étaient plus -personnelles encore que nationales[559]. - -[Note 559: Comme l'écrivait récemment un Anglais qui avait vu de près -tous ces événements, «il est hors de doute que Palmerston a été -poussé, dans toute cette affaire, non pas tant par l'idée de soutenir -le sultan et de ruiner le pacha que par le désir passionné d'humilier -la France et de se venger sur Louis-Philippe et ses ministres de leur -conduite antérieure en Espagne». (Note de M. Henri Reeve, éditeur du -journal de M. Greville.--_The Greville Memoirs, second part_, vol. -Ier, p. 347, 348.)] - -Dès les premières insinuations que lui avait faites M. Guizot en -quittant Londres, lord Palmerston avait laissé voir ses dispositions -revêches[560], et, le 29 octobre, jour de la constitution du nouveau -cabinet français, il écrivait à lord Granville: «Louis-Philippe semble -vous avoir tenu le même langage que Flahault et Guizot tenaient ici, -particulièrement qu'il est nécessaire, afin d'aider le Roi à maintenir -la paix et à dompter le parti de la guerre, que nous fassions à sa -prière des concessions que nous avons refusées aux menaces de Thiers. -Mais c'est tout à fait impossible, et vous ne sauriez trop tôt ou trop -fortement l'expliquer à toutes les parties intéressées... Nous ne -pouvons pas compromettre les intérêts de l'Europe par complaisance -pour Louis-Philippe ou pour Guizot plus que par crainte de Thiers. Si -nous cédions, la nation française croirait que nous cédons à ses -menaces et non aux prières de Louis-Philippe. Ce serait d'ailleurs -déplorable que les puissances fissent le sacrifice de leurs intérêts -les plus importants pour apaiser les organisateurs d'émeutes à Paris -ou faire taire les journaux républicains. J'ajoute que nous sommes en -train de réussir pleinement en Syrie, que nous aurons bientôt placé -toute cette contrée entre les mains du sultan, et ce serait, en -vérité, être bien enfant de cesser d'agir quand il ne faut qu'un peu -de persévérance pour l'emporter sur tous les points. Je puis vous -assurer que vous servirez plus utilement les intérêts de la paix en -tenant un langage ferme et hardi au gouvernement français et aux -Français eux-mêmes... La seule manière possible de tenir de telles -gens en respect est de leur faire clairement comprendre qu'on ne -cédera pas d'un pouce et qu'on est en état de repousser la force par -la force. Quelques-uns de nos amis whigs ont fait beaucoup de mal en -s'abandonnant à des alarmes sans fondement et en tenant ce qu'on -appelle un langage conciliant... Mon opinion est que nous n'aurons pas -la guerre avec la France en ce moment, mais nous devons préparer nos -esprits à l'avoir un jour ou l'autre. Tous les Français ont le désir -d'étendre leurs possessions territoriales aux dépens des autres -nations, et ils sentent tous ce que le _National_ a dit une fois, que -l'Angleterre est un obstacle à de tels projets... C'est un malheur que -le caractère d'un grand et puissant peuple, placé au centre de -l'Europe, soit ainsi fait; mais c'est l'affaire des autres nations de -ne pas fermer les yeux à la vérité et de prendre prudemment leurs -précautions[561].» Cette lettre, dans sa roideur sèche et presque -brutale, est bien significative; elle trahit toute la passion de lord -Palmerston contre la France; elle montre aussi que l'avantage -politique de renouer l'alliance brisée ne se présentait même pus à son -esprit. - -[Note 560: Dépêche de lord Palmerston à lord Granville, du 27 octobre -1840. (_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)] - -[Note 561: BULWER, _Life of Palmerston_, t. II, p. 306 à 308.] - -Ce n'était pas seulement dans des lettres intimes que lord Palmerston -témoignait de ses sentiments réfractaires à toute conciliation. On se -rappelle que, le 31 août, il avait fait remettre à M. Thiers un long -_memorandum_ contenant la critique amère de la politique -française[562]. Ce document ayant été publié dans les journaux et -ayant exercé une certaine action sur l'opinion anglaise, M. Thiers -s'était décidé, un peu tardivement, le 3 octobre, à y faire une -réponse étendue, habile, qui fut envoyée en même temps que la fameuse -note du 8 octobre, et que le ministre français eut soin de faire -paraître aussitôt dans le _Times_[563]. Lord Palmerston, dans une -controverse, ne se résignait jamais à ne pas avoir le dernier mot. Il -se mit donc à l'oeuvre pour réfuter la réponse de M. Thiers, et le fit -avec son aigreur habituelle. Son travail terminé seulement le 2 -novembre, il l'adressa à M. Guizot, marquant ainsi que le changement -de ministère ne devait modifier ni le fond des choses, ni même le ton -de la polémique. Bien plus, dans ce _memorandum_, il semblait revenir -sur des concessions déjà faites à la France, et retirer la déclaration -par laquelle les puissances avaient en quelque sorte désavoué la -déchéance prononcée contre le pacha. En effet, au cours de son -argumentation contre les thèses de M. Thiers, il contestait au -gouvernement français le droit d'intervenir par les armes pour -maintenir le pacha en Égypte, si la Porte jugeait à propos de le -destituer. «Le sultan, disait-il, comme souverain de l'empire turc, a -seul le droit de décider auquel de ses sujets il confiera le -gouvernement de telle ou telle partie de ses États; les puissances -étrangères, quelles que soient à cet égard leurs idées, ne peuvent -donner au sultan que des avis, et aucune d'elles n'est en droit de -l'entraver dans l'exercice discrétionnaire de l'un des attributs -inhérents et essentiels de la souveraineté indépendante.» N'était-ce -pas détruire en fait le conseil donné à la Porte de révoquer la -déchéance du pacha? Lord Palmerston mit le comble à son mauvais -procédé en faisant publier, dès le 10 novembre, le nouveau -_memorandum_ dans le _Morning Chronicle_. L'effet fut déplorable en -France. Tous les journaux de gauche et de centre gauche ne manquèrent -pas de jeter ce document à la tête du cabinet. «Vous parlez -timidement, lui disaient-ils, voilà pourquoi l'on vous répond avec -insolence. On sait que vous ne voulez pas résister, et l'on en profite -pour pousser plus loin ses avantages contre vous.» M. Guizot, surpris -et attristé, écrivait, le 14 novembre, à M. de Bourqueney: «Nos -adversaires exploitent l'effet produit par cette pièce; nos propres -amis en sont troublés. C'est la première communication que lord -Palmerston ait adressée au nouveau cabinet. En quoi diffère-t-elle de -ce qu'il aurait écrit à l'ancien? Comment cette dépêche a-t-elle été -publiée dans le _Morning Chronicle_, et avec tant d'empressement? -Témoignez, mon cher baron, et au cabinet anglais et à nos amis à -Londres, le sentiment que je vous exprime et le mal qu'on nous -fait[564].» - -[Note 562: Sur les conditions dans lesquelles avait été fait ce -_memorandum_, cf. plus haut, p. 260.] - -[Note 563: Le texte de cette «réponse» se trouve dans les _Pièces -historiques_ des _Mémoires de M. Guizot_.] - -[Note 564: _Note inédite du prince Albert de Broglie_ et _Mémoires de -M. Guizot_.--Il fallait que Louis-Philippe eût un bien grand désir de -conciliation pour avoir, au premier moment, trouvé satisfaisant le -_memorandum_ de lord Palmerston. (Cf. sa lettre au roi des Belges du 6 -novembre 1840. _Revue rétrospective._)] - -On vient de voir l'allusion de M. Guizot à «nos amis de Londres». Dans -une autre lettre, tout en recommandant à M. de Bourqueney «de traiter -bien réellement avec lord Palmerston, et non pas contre lui», il -l'invitait à «ne rien négliger pour que l'atmosphère où vivait le -ministre anglais pesât sur lui dans notre sens». C'est qu'en effet, -malgré tant de déconvenues et de défaillances, le «parti de la paix», -existait toujours outre-Manche, et il avait même trouvé, dans le -changement de ministère en France, une occasion de se ranimer et de -tenter de nouveaux efforts[565]. Lord Clarendon proclamait bien haut -que «le cabinet qui venait de se former à Paris, pour le maintien de -la paix, ne pouvait vivre qu'avec un sacrifice des puissances -signataires du traité du 15 juillet». Lord Lansdowne insistait -vivement pour l'adoption d'une «mesure immédiate ayant une tendance -pacifique». Lord Russell menaçait de sa démission si lord Ponsonby -n'était pas rappelé. Lord Melbourne louait fort la conduite et le -langage de M. Guizot. En somme, le plus grand nombre des ministres -étaient d'avis de faire quelque chose pour la France. Tel était aussi -le sentiment de la Reine. Les journaux anglais exaltaient la sagesse -de Louis-Philippe et demandaient qu'on lui proposât une solution -acceptable. Enfin, les ambassadeurs d'Autriche et de Prusse -s'agitaient avec le sincère désir de trouver cette solution. - -[Note 565: Pour le récit de ce qui va suivre, je me suis -principalement servi des _Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. -342 à 354.] - -Si puissant, si général que parût cet effort vers la conciliation, -nous savons par expérience que la volonté de lord Palmerston était -plus forte encore. M. Charles Greville, qui assistait de près à toutes -ces démarches, écrivait sur son journal, à la date du 7 novembre: -«Bien que telle soit la disposition de l'Autriche et aussi de la -Prusse, quoique la Reine soit ardemment désireuse de voir la paix et -la tranquillité rétablies, que presque tout, sinon tout le cabinet -incline à un arrangement avec la France, et que la France elle-même -soit prête à répondre aux moindres avances faites dans un esprit -conciliant, la résolution personnelle de Palmerston l'emportera -probablement sur toutes les autres opinions et inclinations. Il -repoussera ou ajournera chacune des propositions qui seront faites, -et, si l'une d'elles est adoptée malgré lui, il s'arrangera pour la -faire avorter dans l'exécution, pour n'écarter aucune difficulté et -pour en créer même où il n'y en aura pas. Ce qu'il y a de plus -extraordinaire dans toute cette affaire, c'est de voir un groupe -d'hommes consentir à faire route avec un autre homme qui non-seulement -ne leur inspire aucune confiance, mais qu'ils croient être -politiquement malhonnête et traître (_dishonest and treacherous_), et -de les voir discuter sérieusement avec lui l'adoption de certaines -mesures, avec la certitude qu'il ne les exécutera pas loyalement. On -dirait Jonathan Wild[566] et son compagnon jouant ensemble à Newgate.» -Tout se passa en effet comme le prévoyait M. Greville. Lord Palmerston -le prit d'abord de haut avec les conciliateurs. Puis, quand ceux-ci -lui parurent gagner du terrain, il changea de tactique, se prêta à -discuter, feignit de céder à demi, consentit même à demander au -gouvernement français de «faire connaître ses désirs et ses idées», -s'excusa presque, auprès de M. de Bourqueney, du ton du _memorandum_ -du 2 novembre, et lui déclara n'avoir voulu rétracter aucune de ses -déclarations antérieures sur la déchéance du pacha; seulement, il -s'arrangeait pour que les choses traînassent en longueur, persuadé -que, pendant ce temps, les événements se précipiteraient en Syrie et -viendraient, une fois de plus, placer ses contradicteurs en présence -de faits accomplis. - -[Note 566: Jonathan Wild est un brigand, héros de l'un des romans de -Fielding.] - -Cet espoir ne fut pas trompé. Pendant que les diplomates discutaient -sur la portion de la Syrie que l'on pourrait, par égard pour la -France, laisser au pacha, chaque courrier d'Orient annonçait un revers -des Égyptiens. Ainsi savait-on, dès le 2 novembre, que l'insurrection -avait éclaté de nouveau, au commencement d'octobre, dans toutes les -montagnes du Liban,--insurrection fomentée par les agents anglais, -armée avec des fusils anglais, payée avec l'or anglais,--et qu'elle -prenait même cette fois une gravité particulière par la défection de -l'émir Beschir, qui gouvernait toute cette contrée au nom de -Méhémet-Ali. Bientôt après, on apprenait que la flotte britannique -avait bombardé et réduit Saïda et Sour, occupé Beyrouth; que l'armée -d'Ibrahim, affaiblie par les désertions, harcelée par les populations, -démoralisée, n'opposait nulle part de résistance sérieuse, et que, -partout où elle entrait en contact avec le petit corps turco-anglais, -elle était battue. Enfin, d'après les nouvelles arrivées le 14 -novembre, les Égyptiens ne possédaient plus, sur la côte, dans la -dernière moitié d'octobre, que Tripoli et Saint-Jean d'Acre, et leur -armée, en retraite sur Damas et Balbeck, se trouvait aux prises avec -les insurgés. Encore tout indiquait-il qu'on n'était pas au terme de -cet effondrement. - -Ces succès, dont la rapidité surprenait tout le monde, sauf lord -Palmerston, démontèrent complétement ceux qui tâchaient d'imposer à ce -dernier quelque concession en dehors du traité du 15 juillet. Leurs -plans de transaction avaient toujours reposé sur la conviction que le -pacha pourrait défendre la Syrie au moins pendant tout l'hiver. Les -cabinets allemands furent les premiers à lâcher pied. Dès le 8 -novembre, arrivait à Londres une dépêche de M. de Metternich, -déclarant qu'il ne pouvait pas être question maintenant d'une -concession en Syrie[567]. «Ne laissons plus d'illusion à la France sur -cette région, écrivait le chancelier; elle est irrévocablement perdue, -perdue tout entière. C'est à l'Égypte qu'il faut songer; le mal gagne -de ce côté. Que Méhémet-Ali se soumette sans retard, ou la question -d'Égypte est soulevée.» Même effet sur la Prusse. «M. de Bülow est -hors de selle, rapportait, le 8 novembre, M. de Bourqueney; il m'a dit -ce matin qu'il attendait de Berlin, sous peu de jours, une dépêche -analogue à celle de M. de Metternich; voilà, comme il le reconnaît -lui-même, sa mission à néant.» Le même M. de Bülow disait à notre -chargé d'affaires, quelques jours plus tard, le 13 novembre: «Les -événements ont été trop vite; ma mission a échoué en Syrie avant de -commencer à Londres[568].» Le parti de la paix en Angleterre n'était -pas moins découragé; questionné, le 11 novembre, par M. de Bourqueney -sur ce qu'il y avait à faire, M. Charles Greville lui disait: «Bien -qu'il y ait toujours, chez mes amis, le même désir d'une -réconciliation avec la France, la même préoccupation d'aider M. -Guizot, quand ils en viennent à se demander ce qui est possible et ce -qui serait justifiable, ils ne peuvent trouver aucun expédient pour -faire face aux immenses difficultés pratiques de la situation. Les -événements ont marché avec une telle rapidité, et changé si -complétement la position de la question, que les concessions, -considérées antérieurement comme raisonnables, ne sont plus possibles. -Tous comprennent qu'ils ne peuvent rien offrir en Syrie. Il se -pourrait, en effet, qu'au moment où ils offriraient quelque ville ou -quelque territoire, le gouvernement ottoman en fût déjà redevenu -maître. La justice envers la nation, l'honneur et la fidélité envers -nos alliés, particulièrement envers le sultan, ne nous permettent de -faire aucune concession dans cette région.» Sur la demande de M. de -Bourqueney, M. Greville écrivit dans le même sens à M. Guizot, sans -lui rien déguiser. Tel était, du reste, le sentiment général en -Angleterre, et le duc de Wellington exprimait tout haut les mêmes -idées[569]. Par contre, lord Palmerston, sentant n'avoir plus à se -gêner, se montrait plus absolu, plus roide que jamais dans ses refus. -«J'ai dit à M. de Bourqueney, écrivait-il à lord Granville le 13 -novembre, que je tromperais M. Guizot, si je lui laissais supposer que -le gouvernement de Sa Majesté pourrait consentir à ce qui n'est pas le -traité. Le traité étant conclu, il faut qu'il s'exécute.» Il donnait à -entendre, non sans une intention sarcastique et dédaigneuse, que notre -mauvaise humeur importait peu à l'Europe. «On ne voit pas bien, -disait-il dans la même dépêche, les dangereuses conséquences qui, -selon M. Guizot, résulteraient pour le monde de la non-coopération de -la France à cette pacification.» Bien plus, dans une dépêche du 13 -novembre, il déniait formellement à notre gouvernement le droit de -«délibérer sur l'exécution d'un traité auquel il était étranger[570]». - -[Note 567: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351.] - -[Note 568: _Note inédite du prince Albert de Broglie_ et _Mémoires de -M. Guizot_.] - -[Note 569: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 351 à -353.] - -[Note 570: _Correspondence relative to the affairs of the Levant._] - -Le désappointement fut grand en France. Tandis que Louis-Philippe se -plaignait amèrement au roi des Belges d'avoir vu si mal accueillir ses -ouvertures[571], M. Guizot déclarait froidement et tristement à lord -Granville qu'il ne croyait plus pouvoir faire aucune communication sur -ce sujet au cabinet anglais, et que le gouvernement français -attendrait les événements, prêt à tenir la conduite qu'ils lui -imposeraient[572]. Toutefois, s'il était forcé de battre en retraite -sur la question de Syrie, la résignation de notre ministre n'allait -pas jusqu'à accepter que le pacha fût dépouillé de l'Égypte. Plus d'un -indice lui avait fait connaître que lord Palmerston, sans être décidé -au renversement complet de Méhémet-Ali, n'en repoussait pas cependant -l'idée, quand les circonstances semblaient la rendre réalisable; déjà -cette arrière-pensée avait percé dans le _memorandum_ du 2 novembre, -et, depuis, elle s'était manifestée plus vivement, à mesure -qu'arrivaient les nouvelles des succès remportés en Syrie[573]. -Toutes les fois qu'il voyait poindre cette idée, M. de Bourqueney -faisait aussitôt sentir l'opposition de la France. «Je dis très-haut -et très-ferme, écrivait-il à M. Guizot, que le traité de juillet n'a -pas mis l'Égypte en question, qu'il en faudrait un nouveau pour cela -et que c'est sans doute assez d'un seul traité conclu sans la -France[574].» Un autre jour, lord Palmerston ayant cherché à établir -que si le pacha refusait de se soumettre, les opérations pourraient -être continuées contre l'Égypte rebelle, M. de Bourqueney l'arrêta -net. «Le traité du 15 juillet, lui dit-il, n'a rien stipulé pour le -cas dont vous me parlez; je ne puis consentir à le discuter.» Et comme -le ministre insistait: «Non, milord, reprit notre chargé d'affaires, -il faudrait pour cela un nouveau et plus grave traité[575].» - -[Note 571: Lettre du 16 novembre 1840. (_Revue rétrospective._)] - -[Note 572: Dépêche de lord Granville, en date du 16 novembre 1840. -(_Correspondence relative to the affairs of the Levant._)] - -[Note 573: M. de Rumigny, notre ministre à Bruxelles, informé par le -roi Léopold de ce qui se passait à Londres, écrivait, le 7 novembre, -au maréchal Soult: «Lord Palmerston est emporté par la joie que lui -causent les nouvelles de Syrie... Il rêve déjà la chute complète de -Méhémet-Ali. (_Documents inédits._)] - -[Note 574: _Note inédite du prince Albert de Broglie._] - -[Note 575: Dépêche de M. de Bourqueney du 18 novembre 1840. (_Ibid._)] - -Le gouvernement français défendait donc l'Égypte, et, tout en évitant de -poser prématurément un _casus belli_ qui eût pu paraître une provocation -peu en harmonie avec son attitude générale, il montrait à tous qu'il -n'abandonnait rien de la note du 8 octobre. Peut-être même n'avait-il -pas encore perdu absolument tout espoir du côté de la Syrie; sans doute -il n'y avait rien à faire pour le moment: mais ne restait-il pas, dans -l'avenir, une dernière chance? Cette chance était que les alliés ne -pussent s'emparer de Saint-Jean d'Acre avant l'hiver et que l'autorité -du pacha se maintînt ainsi dans le sud de la Syrie. Quand M. Greville -avait déclaré impossible tout arrangement immédiat, M. de Bourqueney -s'était rejeté sur cette hypothèse et y avait indiqué, sans être -contredit, une base éventuelle de transaction[576]. Or, si faibles -qu'eussent été jusqu'ici les Égyptiens, ne pouvait-on pas espérer qu'ils -résisteraient dans une place dont Bonaparte lui-même n'avait pu -s'emparer en 1799? D'ailleurs la saison mauvaise s'avançait et rendait -de plus en plus difficiles les opérations de la flotte. On en était fort -préoccupé à Londres. Le 15 novembre, lord John Russell annonçait à un de -ses amis avoir reçu des nouvelles de l'amiral Stopford, et il concluait -de ces nouvelles que l'entreprise allait être forcément interrompue et -renvoyée au printemps prochain; très-inquiet des conséquences que cet -ajournement pouvait avoir en Orient et en Europe, il paraissait disposé, -dans ce cas, à transiger moyennant l'attribution au pacha de tout ou -partie du pachalik d'Acre, et il ajoutait que tel était le sentiment de -lord Melbourne[577]. Mais ce n'était pas celui de lord Palmerston, qui -déclarait au contraire bien haut que le traité serait exécuté -immédiatement et jusqu'au bout, dussent les vaisseaux tenir la mer tout -l'hiver. Et il ne se contentait pas de le dire à Londres; il avait -envoyé aux amiraux des ordres dans ce sens. - -[Note 576: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. -352.--Cette question de la possession de Saint-Jean d'Acre avait paru -toujours fort importante, et, dès le 6 novembre, Louis-Philippe avait -proposé d'en faire dépendre l'exécution de la convention à conclure. -«Que l'arrangement, si on veut, écrivait-il au roi des Belges, soit -subordonné à une seule condition, c'est-à-dire à savoir dans quelles -mains se trouvera Saint-Jean d'Acre au moment où l'ordre de suspendre -les hostilités arrivera en Syrie. S'il tient pour Méhémet-Ali, -l'arrangement deviendra définitif; mais s'il est au pouvoir du sultan -et de ses alliés, l'arrangement sera nul.» (_Revue rétrospective._)] - -[Note 577: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354.] - -L'événement justifia encore une fois son audacieuse obstination. Le 23 -novembre, arriva la nouvelle que Saint-Jean d'Acre était pris. Stimulé -par les impérieuses injonctions de lord Palmerston, l'amiral Stopford -s'était résolu à jouer le tout pour le tout et à tenter de terminer -brusquement l'entreprise par un hardi et puissant coup de main. Le 2 -novembre, une flotte formidable, comptant vingt bâtiments de guerre, -dont sept vaisseaux de ligne, était réunie devant Saint-Jean d'Acre. -Le bombardement commença aussitôt. Les assaillants avaient quatre cent -soixante-dix-huit gros canons, tandis que les assiégés ne leur en -opposaient que soixante-douze de médiocre calibre. Soixante-mille -boulets furent lancés en quelques heures. Tout fut brisé, bouleversé -par cet ouragan de fer et de feu. L'explosion du principal magasin à -poudre compléta l'oeuvre de destruction. Avant la fin de la journée, -les survivants de la garnison évacuaient la ville ruinée, et les -Anglais y débarquaient en maîtres. Le pacha comprit que la Syrie était -définitivement perdue, et peu après il envoya aux restes de l'armée -d'Ibrahim l'ordre de rentrer en Égypte. - -Le triomphe de lord Palmerston était complet. «Force est de -reconnaître, écrivait alors l'un de ceux qui, en Angleterre, avaient -le plus critiqué ce ministre, qu'il a vraiment droit d'être fier de -son succès. Ses collègues n'ont plus qu'à s'incliner... Quoi qu'on -puisse dire ou penser de sa politique, il est impossible de ne pas -rendre justice à la vigueur de l'exécution. M. Pitt (Chatham) n'aurait -pu montrer plus de décision et de ressources. Il n'a voulu entendre -parler ni de délais ni de difficultés, a envoyé des ordres -péremptoires d'attaquer Acre et a pourvu, avec grand soin, dans ses -instructions, à toutes les éventualités. Nul doute que c'était la -prise d'Acre qui devait décider de la campagne, et certainement elle -est due encore plus à Palmerston qu'aux chefs de notre flotte et de -notre armée. Elle est probablement due à lui seul[578].» - -[Note 578: _The Greville Memoirs, second part_, vol. Ier, p. 354 à -356.] - -Un tel succès ne rendait pas le ministre anglais plus disposé à la -conciliation envers le gouvernement français. Celui-ci, contraint de -renoncer à apporter aux Chambres, comme don de joyeux avénement, -quelque arrangement assurant au pacha une partie de la Syrie, désirait -au moins leur annoncer que l'Égypte était sauve, et,--ce qui lui -paraissait fort important,--qu'elle l'était grâce à la France. Sur ce -dernier point, M. de Metternich était venu, dès le début, au-devant de -nos désirs. «Je reconnais la nécessité, écrivait-il au comte Apponyi -le 8 novembre, que le gouvernement français puisse dire au pays: C'est -moi qui ai sauvé le pacha d'Égypte. Tout le monde se joindra à cette -prétention, et nous les premiers[579].» Et quelques jours après, il -disait à M. de Sainte-Aulaire: «Pour le compte de l'Autriche, je vous -déclare qu'elle s'abstiendra de toute attaque contre l'Égypte et -qu'elle s'en abstiendra par égard pour la France. Si M. Guizot trouve -quelque avantage à faire connaître cette vérité dans les Chambres, il -peut la proclamer avec la certitude de n'être pas démenti par moi.» -Mais tel était l'acharnement mesquin de lord Palmerston, que, même au -milieu de son plein triomphe, il prétendait nous disputer cette petite -consolation d'amour-propre. En écrivant à M. Bulwer, il exposa, dans -les termes les plus roides, ses raisons pour ne pas autoriser M. -Guizot à déclarer que l'intervention de la France avait décidé les -alliés à accorder l'Égypte à Méhémet-Ali. «Le désir des Français, -répétait-il quelques jours plus tard, est que le règlement final de la -question d'Orient ne paraisse pas avoir été arrêté sans leur concours; -mais j'ai justement le désir qu'il paraisse en être ainsi[580].» - -[Note 579: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 445 et 446.] - -[Note 580: BULWER, t. II, p. 322 à 324.] - -Il y avait, dans ces lettres, quelque chose de plus grave que le refus -lui-même,--refus qui ne devait pas empêcher M. Guizot de faire, en -pleine Chambre, la déclaration dont ne voulait pas lord -Palmerston,--c'étaient les motifs invoqués par le ministre anglais. Il -y laissait voir de nouveau son arrière-pensée d'enlever l'Égypte au -pacha. «Nous avons informé la France, disait-il, que nous avions -conseillé au sultan de laisser Méhémet-Ali en Égypte s'il se -soumettait dans un certain délai; mais nous avons aussi expliqué que, -si Méhémet ne se soumettait pas, il devrait supporter les conséquences -et courir les chances qui l'attendaient.» Cette façon de voir devait -d'autant plus nous préoccuper qu'il ne s'agissait plus d'éventualités -lointaines; les opérations étant terminées en Syrie, c'était tout de -suite que le pacha pouvait se voir attaquer en Égypte. M. Guizot, -moins disposé que jamais à abandonner le terrain de la note du 8 -octobre, et sachant toute la mauvaise volonté de lord Palmerston, -chercha des garanties auprès des puissances allemandes. Par nos -conseils et sur notre demande, le prince Esterhazy, ambassadeur -d'Autriche à Londres, obtint de lord Palmerston la promesse formelle -qu'aucun ordre d'agir contre l'Égypte ne serait envoyé à la flotte -anglaise sans que la conférence de Londres eût été convoquée et -consultée[581]. Le prince de Metternich disait en même temps à notre -ambassadeur: «Assurez M. Guizot que nous agirons pour que tout -s'arrête à la Syrie[582].» Toutefois, nous connaissions trop et la -faiblesse des cabinets allemands, et la mauvaise foi de lord -Palmerston, et les coups de tête de lord Ponsonby, pour nous fier -entièrement à de telles garanties. Il était d'ailleurs difficile de -répondre aux ministres anglais, quand ils nous disaient, comme M. -Macaulay: «En continuant les hostilités, Méhémet-Ali aurait, de son -côté, la chance de reconquérir la Syrie; si nous n'avions pas, du -nôtre, celle de lui enlever l'Égypte, il n'y aurait ni égalité, ni -justice, ni politique.» Aussi, sans vouloir admettre diplomatiquement -que la résistance de Méhémet donnât aux puissances le droit -d'intervenir en Égypte, nous rendions-nous compte que sa soumission -pouvait seule nous donner pleine sécurité. D'ailleurs, après son -désastre en Syrie et dans le mauvais état de ses affaires, le pacha ne -pouvait raisonnablement espérer de meilleures conditions que celles -qui lui étaient offertes et qui lui assuraient l'hérédité de l'Égypte. -Le gouvernement français n'hésita donc pas à lui recommander de les -accepter sans retard[583]. - -[Note 581: _Note inédite du prince Albert de Broglie._] - -[Note 582: _Mémoires de M. Guizot._] - -[Note 583: _Note inédite du prince Albert de Broglie._] - -Telle était, vers la fin de novembre, l'issue peu heureuse des -premières tentatives de M. Guizot. Tout en évitant de compromettre la -dignité de la France par des ouvertures officielles, il avait essayé -de se servir de la satisfaction causée par l'avénement d'un ministère -pacifique, pour enlever une concession qui lui permît de reprendre -immédiatement une place honorable dans le concert des puissances. Son -effort avait échoué par la mauvaise volonté de lord Palmerston et -surtout par la déroute des Égyptiens. Non-seulement il n'avait rien -obtenu en Syrie, mais il se voyait réduit à lutter pour l'Égypte et -n'était pas assuré de la conserver au pacha. Sans se laisser démonter -par cette première déception, il continua à vouloir et à espérer la -paix; seulement, au lieu d'une guérison subite qui eût fait -disparaître tout d'un coup le malaise dont souffraient la France et -l'Europe, il lui fallait se contenter d'une convalescence lente, -pénible et, par cela même sujette à bien des accidents. Il régla en -conséquence son attitude diplomatique. Refusant d'approuver ce qui se -faisait et ne voulant pas cependant soulever de querelle à ce sujet, -également soucieux de sauvegarder la dignité de la France et la paix -du monde, il prit le parti de se renfermer, pour un temps, dans cette -politique d'isolement et de paix armée qu'il avait déjà indiquée dans -sa première circulaire, et il en marqua ainsi les caractères dans des -lettres écrites à ses principaux ambassadeurs: «Il n'y a en ce moment -rien de plus à faire qu'une attitude à prendre et un langage à tenir. -L'isolement n'est pas une situation qu'on choisisse de propos -délibéré, ni dans laquelle on s'établisse pour toujours; mais quand on -y est, il faut y vivre avec tranquillité, jusqu'à ce qu'on en puisse -sortir avec profit... Nous verrons venir. Nous n'avons nul dessein de -rester étrangers aux affaires générales de l'Europe. Nous croyons -qu'il nous est bon d'en être, et qu'il est bon pour tous que nous en -soyons. Nous sommes très-sûrs que nous y rentrerons. La France est -trop grande pour qu'on ne sente pas bientôt le vide de son absence. -Nous attendrons qu'on le sente en effet et qu'on nous le dise. J'ai un -dégoût immense de la fanfaronnade; mais la tranquillité de l'attente -et la liberté du choix nous conviennent bien.» Il disait encore: «J'ai -toujours en perspective le rétablissement du concert européen; mais -nous l'attendrons; et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec -convenance que nous avons fait nos armements[584].» M. Guizot devait, -pendant près de huit mois, au milieu des difficultés qui naîtront au -dehors ou au dedans, maintenir, avec sang-froid, mesure et fermeté, -l'attitude qu'il définissait ainsi au début. - -[Note 584: Lettres à M. de Barante du 13 décembre, et à M. de -Sainte-Aulaire du 10 décembre 1840. (_Notice_ sur M. de Barante, par -M. GUIZOT, et _Mémoires_ du même.)] - - -III - -Pendant que s'évanouissaient, l'une après l'autre, toutes les chances -d'obtenir immédiatement une solution satisfaisante des difficultés -extérieures, l'heure était venue pour le ministère de soutenir, dans -les Chambres, la grande bataille de l'Adresse[585]. Force lui était de -l'aborder, en n'apportant au pays, en compensation de ses déboires -actuels, que des assurances un peu vagues, des espérances lointaines -et incertaines. Encore devait-il se féliciter que le secret de ses -premiers pourparlers et du mécompte qui les avait suivis, n'eût pas -été du tout ébruité. Une seule chose était connue du public, la -succession accablante des revers subis par les Égyptiens en Syrie, et -ces revers n'étaient pas faits pour augmenter rétrospectivement le -crédit de la politique de M. Thiers, tout entière fondée sur la foi -dans la résistance du pacha; d'autant que, survenus pendant le -ministère du 1er mars, ou du moins avant que sa chute ne fût connue en -Orient, ils ne pouvaient aucunement être imputés à ses successeurs. - -[Note 585: C'était le 16 novembre que M. Guizot, prenant acte des -refus de lord Palmerston, renonçait à faire de nouvelles ouvertures, -et, le lendemain 17, commençait la discussion de l'Adresse à la -Chambre des pairs. La nouvelle de la prise de Saint-Jean d'Acre, qui -détruisait nos dernières chances d'arrangement, arrivait à Paris le 23 -novembre, et le 25 était le jour fixé pour l'ouverture du débat à la -Chambre des députés.] - -M. Guizot se sentait prêt à aborder, le coeur haut et confiant, cette -grande lutte de tribune. Loin de redouter les débats parlementaires, -il les désirait, comme étant le vrai moyen de redresser l'esprit -public, de guérir son malaise et «de relever la bonne politique à son -juste rang, malgré le fardeau qu'elle avait à soulever». Avant même -d'avoir pris possession du pouvoir, au moment où il allait quitter -Londres, il avait écrit au duc de Broglie: «J'ai confiance dans les -Chambres. J'ai toujours vu, dans les moments très-critiques, le -sentiment du péril, du devoir et de la responsabilité s'emparer des -Chambres et leur donner un courage, des forces qui, en temps -tranquille, leur auraient manqué, comme à tout le monde. C'est ce qui -est arrivé en 1831... Sommes-nous à la veille d'une seconde -épreuve?... Ma confiance est à la même adresse; c'est par les -Chambres, par leur appui, par la discussion complète et sincère dans -leur sein, qu'on peut éclairer le pays et conjurer le péril, si on le -peut[586].» - -[Note 586: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 394, et t. VIII, p. 14.] - -À la Chambre des pairs, la cause de la paix était trop sûrement gagnée -d'avance pour que la discussion de l'Adresse eût beaucoup d'importance -et d'intérêt. Commencée le 17 novembre, cette discussion était -terminée le 18. Toutefois M. Guizot profita de ce qu'il se trouvait -dans un milieu sympathique et calme, pour y faire un exposé de la -grave question sur laquelle il prévoyait avoir à soutenir bientôt, -dans une autre enceinte, des débats plus troublés; non qu'il voulût -abattre son jeu diplomatique à la tribune; au contraire, dès les -premiers mots, il prévenait qu'il serait obligé de garder «la plus -grande réserve»; mais il croyait l'occasion favorable pour donner à -l'esprit public, sur les événements d'Orient, la direction qui lui -paraissait conforme à la vérité des choses et aux intérêts du pays. - -M. Guizot le proclame tout de suite: sa politique tend à la paix. -«L'intérêt supérieur de l'Europe et de toutes les puissances en -Europe, dit-il, c'est le maintien de la paix partout et toujours.» On -verra bientôt le parti que l'opposition devait chercher à tirer de ces -derniers mots. Seulement, cette paix, le ministre s'attache, par la -noblesse de son langage, par la hauteur de ses considérations, à la -dégager de ce je ne sais quoi d'égoïste, de terre à terre, de -grossier, que lui prêtaient ses adversaires, et qu'en effet certains -de ses partisans semblaient parfois lui donner. Nul talent n'est plus -propre que celui de M. Guizot à grandir et à élever ainsi les idées -qu'il voulait défendre. L'orateur discute ensuite, l'une après -l'autre, les raisons invoquées par ceux qui voulaient que la France -prît une attitude belliqueuse. D'abord, nos intérêts en Orient: il n'a -pas de peine à établir que la question de la Syrie n'est pas, pour la -France, «un intérêt dont la guerre doive sortir». Autre motif: -l'injure reçue. C'est la partie la plus délicate et la plus pénible du -sujet. Comment paraître justifier ou excuser des procédés dont -l'amour-propre national a tant souffert? Et M. Guizot ne doit-il pas -trouver particulièrement dur de s'exposer lui-même, pour détourner de -lord Palmerston les ressentiments français, au moment où ce ministre -vient de lui donner, dans le secret des derniers pourparlers, des -preuves nouvelles de sa malveillance? Mais il ne s'agit pas de faire -payer à un homme d'État étranger ses mauvais procédés; il s'agit -d'empêcher, en France, l'opinion de s'égarer dans une voie dangereuse. -La thèse de l'orateur est qu'il y a eu «manque d'égards», mais non -«insulte politique». «On n'a jamais voulu, dit-il, dans tout le cours -de l'affaire,--je prie la Chambre de faire quelque attention à ces -paroles que je prononce après y avoir bien pensé,--on n'a jamais voulu -ni tromper, ni défier, ni isoler la France; on n'a eu contre elle -aucune mauvaise intention, aucun sentiment hostile; on a cru qu'il n'y -avait pas moyen de s'entendre avec elle sur les bases de la -transaction; on a dit que, dans ce cas, on conclurait un engagement à -quatre. On l'a fait, et la France devait s'y attendre. On ne l'a pas -fait avec tous les égards auxquels elle avait droit; c'est un tort, -sans doute, un tort dont nous sommes fondés à nous plaindre; mais, je -le demande aux hommes les plus délicats, les plus susceptibles en fait -d'honneur national, et qui cependant conservent et doivent conserver -leur jugement dans l'appréciation des faits, est-ce là un cas de -guerre[587]?» M. Guizot discute enfin un troisième et dernier motif -invoqué par les partisans d'une politique belliqueuse: l'intérêt de -notre influence dans le monde. «Messieurs, s'écrie-t-il, il ne faut -pas que la France se trompe sur ses moyens d'influence en Europe; je -crains qu'il n'y ait à cet égard, dans nos esprits, beaucoup de -préjugés et de routine; nous avons eu, pendant longtemps, deux grands -moyens d'influence en Europe: la révolution et la guerre. Je ne les -accuse pas; ils ont été pendant longtemps nécessaires... Mais enfin, -la révolution et la guerre, comme moyens d'influence en Europe, sont -usés pour la France. Elle se ferait un tort immense, si elle -persistait à les employer. Ses moyens d'influence, aujourd'hui, c'est -la paix, c'est le spectacle d'un bon gouvernement au sein d'une grande -liberté... Croyez-moi, Messieurs, ne parlons pas à notre patrie de -territoires à conquérir; ne lui parlons pas de grandes guerres, de -grandes vengeances à exercer. Non; que la France prospère, qu'elle -vive libre, intelligente, animée sans trouble, et nous n'aurons pas à -nous plaindre qu'elle manque d'influence dans le monde.» - -[Note 587: Pour expliquer, d'ailleurs, cette signature du traité à -l'insu de la France, l'ancien ambassadeur la présentait comme une -réponse à la tentative d'arrangement direct entre le sultan et le -pacha. «On a cru, fort à tort, dit-il, et contre mes protestations les -plus formelles et les plus persévérantes, on a cru que cette tentative -était l'oeuvre de la France, on a cru que la France, abandonnant la -politique du 27 juillet, avait tenté de se faire là une politique -isolée, un succès isolé. J'ai dit, j'ai répété officiellement, -particulièrement, que cela était faux; on ne m'a pas cru.» L'orateur -prononça ces derniers mots d'un tel ton qu'ils semblaient signifier: -«On ne pouvait pas me croire.» M. Thiers, fort irrité de cette -insinuation, répondit, quelques jours plus tard, à la tribune de la -Chambre des députés: «Je suis convaincu que, lorsque M. Guizot disait -au cabinet anglais que nous n'étions en rien les auteurs de la -proposition faite à Constantinople, il le disait de manière à être -cru. S'il ne l'avait pas dit de ce ton-là, il aurait trahi son -cabinet; il en était incapable. Je crois aussi que lorsqu'il exprimait -sa profonde conviction, il aurait tenu à insulte de n'être pas cru.»] - -L'inspiration de ce discours était haute, l'intention patriotique, et -l'orateur avait au fond mille fois raison. Peut-être, en la forme, -n'avait-il pas toujours tenu un compte suffisant des susceptibilités -alors éveillées, même dans les parties sages de l'opinion. Peut-être -sa courageuse volonté de réagir contre les entraînements belliqueux -l'avait-elle porté à être un peu trop lyrique dans son chant de paix, -à se montrer un peu trop impartial dans l'indication des torts -respectifs de l'Angleterre et de la France. La presse opposante en -profita pour tâcher de présenter ce manifeste comme un acte de -platitude honteuse. Oubliant volontairement que le ministre, en -parlant, au début de sa harangue, «du maintien de la paix partout, -toujours», avait montré là «l'intérêt supérieur de l'Europe, de toutes -les puissances en Europe», elle feignait de croire qu'il avait voulu -ainsi faire de la paix à tout prix la règle particulière de la -politique française[588]. Ce fut un prétexte à indignations -tapageuses, plus faciles qu'une sérieuse discussion. «On dit, -lisait-on dans le _Constitutionnel_, que M. Guizot ne s'est jamais -élevé si haut. Nous disons, nous, qu'on n'a jamais mis le gouvernement -français si bas.» Le _Commerce_ ajoutait: «Nous cherchons en vain dans -notre mémoire les actes des ministres les plus pusillanimes ou les -plus perfides qui aient jamais perdu ou trahi une nation; et nous ne -trouvons rien de semblable à l'excès d'avilissement, à l'audace de -bassesse déployée aujourd'hui par M. Guizot.» Enfin, le _National_ -s'écriait ironiquement: «L'étranger peut faire à sa fantaisie... Nous -abandonnons à la Russie et à l'Angleterre cette guenille qu'on nomme -la victoire, et nous répéterons dans la boue ce nouveau cantique de -gloire: La paix partout! la paix toujours!» - -[Note 588: M. Guizot, du reste, avait été amené, sur l'interpellation -d'un pair, à expliquer lui-même ainsi ses paroles: «J'ai dit que, s'il -y avait une offense réelle, il faudrait tout sacrifier; j'ai parlé de -la guerre que ferait la France pour une cause juste et légitime, après -s'être emparée de l'esprit et des sympathies des peuples. Certes, ces -deux paroles excluaient l'idée de la paix à tout prix. J'ai parlé de -la paix partout et toujours, mais comme d'un intérêt égal pour tous -les gouvernements, pour tous les peuples, mais aux conditions de la -justice et de l'honneur national.»] - - -IV - -La discussion à la Chambre des pairs n'avait été qu'une sorte de -préliminaire. C'est à la Chambre des députés que devait se livrer la -vraie bataille. Rarement débat avait été attendu avec autant de -curiosité, d'émotion anxieuse. Non-seulement la France entière, mais -toute l'Europe politique était attentive à ce qui allait se passer au -Palais-Bourbon[589]. Le drame d'ailleurs ne se présentait pas sans -quelque grandeur. Il ne s'agissait plus, comme on l'avait vu trop -souvent depuis quelques années, d'un de ces débats pour ainsi dire -artificiels, funestes au crédit du régime parlementaire, et au fond -desquels on ne pouvait découvrir que la rivalité de certains partis ou -même l'ambition de certains hommes. Il semblait qu'on fût reporté à -ces temps tragiques de Casimir Périer où l'enjeu de la partie engagée -à la tribune était la paix du monde. - -[Note 589: Un peu plus tard, le 30 décembre, M. de Barante écrivait de -Saint-Pétersbourg à M. Guizot: «La discussion de l'Adresse a excité -ici un vif intérêt. On lisait tous les discours; on ne parlait pas -d'autre chose. C'était l'affaire de l'Europe entière.» (_Documents -inédits._)] - -Dans quelles dispositions la Chambre était-elle revenue de vacances, -et quelle réponse se préparait-elle à faire au discours de la -couronne? Sans doute c'était bien cette même Chambre qui avait naguère -applaudi l'ambitieux rapport de M. Jouffroy et qui, depuis lors, -n'avait jamais paru admettre qu'on pût rien rabattre des prétentions -du pacha. Mais, dans ces derniers temps, les événements de Syrie, la -peur de la guerre et de la révolution avaient changé bien des points -de vue. Ajoutons que, dans cette assemblée issue de la coalition, les -partis étaient singulièrement morcelés, inconsistants, mobiles, et -qu'on les avait vus, depuis dix-huit mois, se combiner successivement -de façon à former des majorités passagères au service des politiques -et des ministères les plus différents. Les statisticiens -parlementaires la décomposaient ainsi: d'une part, environ 175 députés -du centre, 25 doctrinaires et 10 royalistes ralliés, soit 210 -partisans avérés d'une politique pacifique; d'autre part, 30 radicaux, -100 membres de la gauche dynastique et 10 royalistes de la nuance de -M. Berryer, soit 140 opposants décidés. Entre les deux, une centaine -de députés du centre gauche. On savait que ceux-ci se partageraient: -mais comment? où se ferait la coupure? De là dépendait la majorité. - -Les premiers indices furent favorables aux conservateurs et aux -pacifiques. Dès le 6 novembre, lors de la nomination du président et -des vice-présidents, tous les candidats ministériels avaient été élus -d'emblée à une forte majorité, ce qui ne s'était pas encore vu depuis -1830. Trois jours après, on nommait dans les bureaux la commission -chargée de préparer l'Adresse; sur les neuf membres, sept étaient -favorables à la politique du discours royal. Ces votes s'expliquaient -par ce double fait: d'abord que tous les anciens 221 s'étaient décidés -ou résignés à soutenir le cabinet, au moins pour le moment; ensuite -que la fraction du centre gauche qui suivait M. Dufaure et les -flottants de la nuance de M. Dupin s'étaient unis aux conservateurs -pour faire tête à M. Thiers et à la gauche. Ces succès paraissaient de -bon augure, et le Roi s'en réjouissait fort. «Ici, écrivait-il au roi -des Belges, il y a un revirement admirable dans l'opinion. Les bureaux -d'hier ont été excellents; les discours belliqueux ont été très-mal -accueillis dans tous, et la volonté de la paix y était, au contraire, -très-nettement et très-rondement avouée. Le soir, mon salon ne -désemplit pas de toutes les bénédictions qu'on m'apporte d'avoir -résisté[590].» Toutefois, on ne pouvait encore considérer la bataille -comme gagnée. Avec une telle Chambre, les surprises, les retours -étaient possibles. Et puis, le vote n'était pas tout. Comment se -comporterait la discussion? Quelle figure y ferait chaque parti? Dans -quel état en sortirait la politique de la France? La victoire du -ministère serait-elle seulement une victoire numérique et précaire, ou -une victoire morale et définitive? - -[Note 590: _Revue rétrospective._] - -Tout indiquait que l'attaque serait d'une violence extrême, de la part -non-seulement de la gauche, mais de l'ancien ministère. M. Thiers -avait eu, un moment, l'inspiration d'un rôle plus sage et plus digne. -Le 22 octobre, en transmettant à M. Guizot l'appel du Roi, il avait -ajouté en son nom personnel: «Ne croyez pas que je serai pour vous un -obstacle; le pays est dans un état qui nous commande à tous la plus -grande abnégation. Quelle que soit ma façon de penser sur tout ceci, -je suis bien résolu à ne créer de difficultés à personne[591].» Mais, -après quelques jours, rien ne restait de ces bonnes dispositions; tout -entier à la lutte, le ministre déchu s'exprimait avec une colère et -un mépris sans mesure sur ses successeurs et sur le Roi. Ce n'était -pas faute, cependant, de s'entendre recommander une conduite -absolument différente, par un homme au jugement duquel il paraissait -alors attacher une grande importance: nous voulons parler du duc de -Broglie. Ce dernier avait ressenti du changement de cabinet une -impression assez mélangée: d'une part, il s'attristait de voir la -politique française battre, pour ainsi dire, en retraite devant -l'Europe; d'autre part, il se sentait un grand poids de moins de -n'avoir plus à répondre des fautes du ministère du 1er mars. Ne -voulant pour son compte ni maudire le passé ni entraver le présent, il -se montrait dans les salons des nouveaux ministres, tout en continuant -à recevoir les anciens chez lui, employant tous ses efforts à -prévenir, entre les uns et les autres, une rupture trop violente et -trop profonde. Il tâcha surtout de contenir M. Thiers. «Vous avez eu -bonne intention et beaucoup d'habileté, lui dit-il, et cependant il -vous a été impossible de conserver le pouvoir, parce que vous n'aviez -avec vous que cinq ou six journaux, et pas une des personnes qui font -le lest des gouvernements et pèsent sur le pays. Vous aviez dompté la -gauche, et, toute domptée qu'elle était, elle vous entraînait. -Apprenez, par cet exemple, à ne plus revenir au pouvoir avec de -pareils soutiens et sans l'appoint nécessaire. Vous avez deux -conduites à tenir. Une opposition vive vous concilie la gauche, mais -vous éloigne du pouvoir; faites-vous l'homme de la gauche, et vous ne -rentrez plus qu'avec une révolution. Au contraire, attendez, -tenez-vous tranquille, soyez modéré, et, dans six mois, les cartes -vous reviennent[592].» Pendant que le duc lui parlait ainsi, M. Thiers -paraissait touché au point d'avoir les larmes aux yeux. Mais, à peine -était-il revenu au milieu de son entourage habituel, que la passion -reprenait le dessus. Il fut bientôt manifeste que son attitude serait -celle d'un chef d'opposition résolu à une lutte à outrance. - -[Note 591: _Mémoires de M. Guizot_, t. V, p. 405.] - -[Note 592: _Documents inédits._] - -Dès la lecture du projet d'Adresse, le 23 novembre, on eut comme un -avant-goût des dispositions violentes de la gauche. Ce projet, -nettement pacifique, était l'écho du discours du trône. Peut-être -eût-il convenu de dire les mêmes choses avec un accent plus généreux, -plus vibrant. Mais M. Dupin avait tenu la plume, et il n'était pas -dans sa nature d'élever ce à quoi il touchait. Le fond des idées -était, du reste, irréprochable. «La paix donc, s'il se peut, -faisait-on dire en terminant à la Chambre, une paix honorable et sûre, -qui préserve de toute atteinte l'équilibre européen, c'est là notre -premier voeu. Mais si, par événement, elle devenait impossible à ces -conditions, si l'honneur de la France le demande, si ses droits -méconnus, son territoire menacé ou ses intérêts sérieusement compromis -l'exigent, parlez alors, Sire, et, à votre voix, les Français se -lèveront comme un seul homme. Le pays n'hésitera devant aucun -sacrifice, et le concours national vous est assuré.» Après ces mots: -_son territoire menacé_, la gauche éclata en cris d'indignation, -feignant de comprendre que la commission n'admettait la guerre que -dans ce cas, et on put croire, pendant un certain temps, que ces -clameurs ne permettraient même pas de finir la lecture. Ce malentendu, -nullement involontaire, ressemblait fort à celui qui s'était déjà -produit, quelques jours auparavant, à propos de la phrase de M. Guizot -sur la paix partout et toujours. On se flattait, par ces tapages -calculés, de troubler et d'intimider à l'avance la majorité. - - -V - -Le débat s'ouvrit le 25 novembre. À peine fut-il engagé que son -caractère apparut manifeste: c'était un duel entre M. Guizot et M. -Thiers. Pendant les quatre premiers jours, les deux champions -occupèrent, à tour de rôle, presque constamment la tribune. Combat de -géants! s'écrient les spectateurs, partagés entre l'admiration -qu'éveillent en eux de si beaux coups d'éloquence et la tristesse de -voir ces deux grands esprits, dont l'union avait été, de 1831 à 1836, -si féconde pour le pays, employer toute leur force à s'entre-détruire. -L'un et l'autre sont arrivés à l'apogée de leur talent. M. Guizot, -sans avoir rien perdu de son élévation grave et imposante, s'est -pleinement dégagé de la roideur et de la sécheresse professorales. -Rien de plus parfait, de plus puissant que son débit, son geste et -toute son action oratoire. Sa parole est devenue plus souple, plus -chaude, plus vibrante. Il sait remuer profondément ceux qu'autrefois -il se bornait à éclairer. Il a acquis la promptitude dans -l'improvisation et le sang-froid dans la riposte. Il s'est fait à -l'agitation violente du nouveau forum, et y a trouvé même un milieu -merveilleusement propre au développement de son éloquence: dans cette -mêlée, le philosophe austère et serein s'est révélé homme de lutte; -ses éclats de passion sont superbes et terribles. Personne, a-t-on pu -dire justement[593], n'exprime comme lui la colère et le dédain. Il -n'est jamais plus beau que quand, adossé à la tribune, la tête -renversée, le front pâle, l'oeil en feu, les bras croisés, il reçoit, -comme un roc immobile, l'écume impuissante des passions que -l'opiniâtreté hautaine de sa parole a rendues furieuses, ou bien -quand, reprenant l'offensive, le geste menaçant, il anéantit ces -outrages à ses pieds, avec un mépris irrité et une fierté vengeresse. -M. Thiers n'est pas arrivé à une moindre perfection. Il est devenu -complétement maître du genre si nouveau qu'il a créé, de cette sorte -de causerie alerte, abondante, universellement intelligente, charmante -de verve, de fraîcheur et de naturel. Il y apporte plus d'aisance -encore que dans le passé, plus d'ampleur et d'autorité. Il a même ses -mouvements d'émotion éloquente, soit que la colère de la lutte -l'enflamme, soit qu'il veuille sonner quelque fanfare patriotique. Ces -morceaux, dont le relief est augmenté par la simplicité familière de -l'ensemble, ne détonnent pas cependant avec ce qui les entoure: c'est -toujours le même accent naturel, bien que momentanément élevé ou -échauffé. Le contraste absolu des deux champions ajoute encore à -l'intérêt dramatique de leur combat singulier. M. Guizot, sévère, -dominateur, impérieux, parle de haut aux gens, daignant les élever -jusqu'à lui, mais sans les mettre tout à fait à leur aise. M. Thiers, -insinuant, séduisant, câlin, en communication constante et facile avec -ses auditeurs, on allait presque dire ses interlocuteurs, paraît se -mettre de plain-pied avec eux. M. Guizot, dédaigneux des épisodes, ne -se permettant et ne permettant aux autres aucune distraction, ordonne -ses discours comme une thèse philosophique, compose par masses, -procède par généralisation, a pour dialectique habituelle d'élever -toutes les questions qu'il traite, et, quand il a des points faibles -dans sa cause, il s'attache à les faire disparaître derrière quelque -grande idée. M. Thiers, abondant, même parfois diffus, se plaît aux -diversions, aux longueurs et aux redites, sans cesser néanmoins de -paraître toujours vif et rapide; il entre dans les détails les plus -minutieux, ouvre des vues sur les quatre coins de l'horizon, mêle -tout, anecdotes, exposés techniques, considérations morales, saillies -de bon sens, mouvements de passion, plein d'aisance et d'agrément dans -ces mille détours, ne semblant que suivre ses caprices, n'ayant rien -de l'ordonnance classique du discours, et cependant finissant -toujours, avec une habileté consommée, par amener son auditoire au but -qu'il veut atteindre. M. Guizot semble réunir tous les dons extérieurs -de l'orateur idéal: un profil d'une beauté sculpturale, le front haut -et sillonné, le teint pâle, les tempes amaigries, des yeux où brille -un feu contenu mais ardent, la bouche fine, ferme et fière, une voix -sonore, profonde, au besoin tragique[594], une puissance de geste et -de regard capable d'en imposer aux plus violents tumultes, tant de -dignité et de hauteur dans le maintien qu'on ne s'aperçoit même pas -qu'il est de petite et frêle stature. M. Thiers, au contraire, avec sa -figure de petit bourgeois, ses lunettes, sa moue mélangée de bonhomie -et de malice, n'a rien du masque héroïque de l'orateur: pas de geste, -seulement quelques tics du bras ou du buste; une voix grêle et -clairette, une taille courte et ramassée, avec un dandinement qui -n'est pas fait pour donner plus de majesté à la démarche: et malgré -tout, à la tribune, il produit un tel effet qu'on en vient à douter -lequel est le plus éloquent de lui ou de M. Guizot. - -[Note 593: M. Jules SIMON, _Notice_ lue à l'Académie des sciences -morales et politiques.] - -[Note 594: On a souvent cité le mot de mademoiselle Rachel, au sortir -d'une séance de la Chambre où M. Guizot avait parlé: «J'aimerais à -jouer la tragédie avec cet homme-là.» Jeune homme, quand il avait fait -visite pour la première fois à madame de Staël, celle-ci, frappée de -son accent, lui avait dit brusquement: »Je suis sûre que vous joueriez -très-bien la tragédie; restez avec nous et prenez un rôle dans -_Andromaque_.»] - -Si le débat se résumait, pour ainsi dire, dans le duel de M. Guizot et -de M. Thiers, ce n'était pas que la Chambre en fût seulement -spectatrice; elle y était partie. Sa passion venait s'ajouter à celle -des deux champions. On eût dit un choeur farouche, tumultueux, qui -accompagnait et, par moments, couvrait presque la voix des acteurs -principaux. Dès la première séance, à peine M. Guizot eut-il commencé -à parler que les vociférations de la gauche éclatèrent: c'était le -même parti pris de violence que naguère pendant la lecture du projet -d'Adresse. L'un lui rappelle que, lors de la coalition, il a soutenu, -sur la politique extérieure, les thèses qu'il combat aujourd'hui[595]. -L'autre lui jette cette phrase: «Nous n'avons pas été à Gand!» La -plupart crient pour ne rien dire. Le tapage est effroyable. Le -ministre, dont chaque phrase est hachée par des hurlements injurieux, -fait extérieurement fière figure, mais au fond ne laisse pas que -d'être un peu désorienté; il s'engage dans des justifications assez -embarrassées de sa conduite en 1815 et en 1839. Bientôt, cependant, la -violence même de ses adversaires lui fouette le sang; il se retrouve, -sort de la défensive et pousse l'attaque avec vigueur. Le tumulte est, -sinon apaisé, du moins dominé, et l'orateur a conquis de vive force la -liberté de sa parole. Sans doute, dans le reste du débat, il aura -encore à lutter contre les interrupteurs; mais ceux-ci n'oseront plus -essayer d'étouffer sa voix. - -[Note 595: L'opposition avait en effet assez beau jeu à rappeler le -temps où M. Guizot accusait le ministère du 15 avril «d'abaisser» la -France, où il proclamait que «la paix pouvait être compromise par une -politique faible, peu digne, qui blesserait l'honneur national», et où -il s'écriait: «La France est très-fière, très-susceptible pour sa -dignité nationale, pour son attitude dans le monde. Le gouvernement -est coupable et insensé, quand il ne donne pas à cette fierté, à cette -susceptibilité, sécurité et satisfaction.»] - -Bien que les conservateurs écoutassent plus décemment les discours de -M. Thiers, ils témoignaient, eux aussi, une animosité singulièrement -passionnée; ceux d'entre eux qui avaient donné un moment dans le -mouvement belliqueux ne se montraient pas les moins implacables à -faire de l'ancien ministre la victime expiatoire d'une faute dont ils -sentaient avoir leur part. On semblait impatient de lui infliger une -sorte d'éclatant supplice politique. Quelques-uns demandaient qu'on le -mît en jugement. Le mot courant était qu'il fallait profiter de la -discussion pour le tuer «moralement», de telle sorte qu'il ne pût -jamais se relever. On a souvent remarqué que, quand elles ont eu peur, -les parties d'ordinaire les plus calmes et les plus inoffensives de la -nation deviennent presque féroces. Il y avait un peu de cela dans -l'exaspération dont le ministre du 1er mars était alors l'objet. - -Toute une partie de la discussion, non la moins longue ni la moins -âpre, se passa en récriminations rétrospectives sur les négociations -qui avaient précédé le traité du 15 juillet, principalement sur la -façon dont M. Guizot avait rempli son rôle d'ambassadeur. Ce fut une -succession, bientôt assez déplaisante, d'attaques et d'apologies -toutes personnelles. On vit les deux adversaires ne pas hésiter, pour -les besoins de leur cause particulière, à vider les cartons du -ministère, venant lire à la tribune les dépêches officielles et même -les lettres privées, livrant les secrets d'État, sans paraître même -s'apercevoir, dans leur étrange acharnement, de la surprise pénible -qu'ils provoquaient ainsi en France[596] et hors de France[597]: le -tout pour arriver à bien établir devant l'étranger, qui écoutait et -auquel une telle démonstration ne pouvait déplaire, que si la France -se trouvait dans une situation fâcheuse, elle le devait à -l'incapacité, si ce n'était même à la déloyauté de tous ceux qui, à -des titres différents, avaient mis la main à ses affaires. - -[Note 596: M. Rossi écrivait à ce propos: «Tout ce que notre -diplomatie a fait, a dit, a pensé, a connu, a conjecturé, depuis deux -ans, sur la question d'Orient, a été lu, étalé, commenté à la tribune. -On a mis en scène les diplomates présents, les absents, les français, -les étrangers, comme si l'affaire d'Orient était finie et reléguée -dans le domaine de l'histoire. Nous ne croyons pas nous tromper en -affirmant que le comité diplomatique de la Convention mettait plus de -réserve dans ses communications au public sur les affaires pendantes. -Nous autres, nous sommes las, pour employer le mot de M. Villemain, de -toute cette politique rétrospective.» (Chronique politique de la -_Revue des Deux Mondes_ du 1er décembre 1840.)] - -[Note 597: M. Charles Greville écrivait sur son journal, à la date du -4 décembre 1840: «Les révélations de secrets officiels et de -confidences ont été monstrueuses.» (T. 1er, p. 355.)] - -Laissons ces misères et arrivons vite à une partie plus intéressante -du débat, celle qui porta sur la question de paix ou de guerre. M. -Thiers, principalement préoccupé de sa popularité actuelle dans la -gauche[598], se donna après coup une attitude beaucoup plus résolument -belliqueuse qu'il ne l'avait eue au pouvoir. En réponse à la -distinction que M. Guizot avait faite, à la Chambre des pairs, entre -l'injure et le manque d'égards, il proclama qu'il y avait eu, au 15 -juillet, injure pour la France. «On a prononcé, dit-il, le mot de -tromperie, eh bien, je l'accepte. Oui, après dix ans d'alliance, cette -conduite à notre égard est une indigne tromperie... La France a senti -cet affront. Quoi! l'on voudrait que seul je l'aie senti? M. Thiers a -seul pu entraîner son pays! Non, cela n'est ni vrai ni possible. Je ne -vous rappelle pas, je ne puis pas rappeler combien parmi vous il y a -eu d'hommes, que leur sympathie d'opinion n'amenait pas à moi, qui -sont venus me dire: Soutenez la dignité de la France; soutenez-la -jusqu'au bout. (_Mouvement._) Et aujourd'hui, on voudrait n'avoir pas -senti tout cela; on est presque honteux des bons sentiments que l'on a -éprouvés! (_Bruit._) Eh bien, Messieurs, ces sentiments, moi, je les -ai éprouvés profondément, je ne les désavoue pas, et, après les avoir -éprouvés très-sincèrement et comme un Français, comme un bon Français -le devait, j'ai voulu suivre jusqu'au bout, entendez-moi bien, la -conduite que de tels sentiments, quand on les a ressentis, doivent -inspirer... (_Mouvement._) Je ne puis pas songer à ces jours terribles -sans être profondément ému... Je savais bien que j'allais peut-être -faire couler le sang de dix générations; mais je me disais: Si la -France recule, l'Europe le sait; les Chambres, le gouvernement, tout -le monde s'est engagé: si elle recule, elle descend de son rang.» La -conséquence d'un tel langage, c'était la guerre. Seulement, la guerre -immédiate étant impossible, M. Thiers disait l'avoir ajournée au -printemps. En attendant, il voulait armer la France, et cet armement -prenait, dans son discours, des proportions étonnantes: il ne -s'agissait plus de cinq cent mille ni même de six cent mille soldats, -mais d'un total de neuf cent trente-neuf mille hommes. Ainsi armé, il -comptait venir dire aux puissances: ou la modification du traité ou la -guerre. Dans cette guerre, la France eût été sans doute seule contre -toute l'Europe; M. Thiers ne le niait pas; mais elle en eût été -quitte, selon lui, pour recommencer «un de ces grands actes d'énergie -qu'elle avait faits si magnifiquement au commencement du siècle». En -tout cas, ajoutait-il, «je me suis dit que, s'il y avait une faiblesse -à faire, la ferait qui voudrait, mais que ce ne serait ni moi ni mes -collègues». Tout en se posant ainsi comme ayant seul osé regarder -l'Europe en face, M. Thiers indiquait que son courage patriotique -avait été constamment entravé, annulé, par la faiblesse de -Louis-Philippe. Il ne nommait pas ce dernier, mais le désignait avec -une perfide clarté. Quand il faisait l'éloge du roi de Naples, «ce -petit roi» qui avait eu le coeur assez grand pour vouloir résister à -lord Palmerston, chacun comprenait que c'était pour le mettre en -opposition avec Louis-Philippe, et la gauche, afin de souligner -l'intention de l'orateur, applaudissait bruyamment, en criant-: «Bravo -pour le roi de Naples!» «Savez-vous, demandait M. Thiers, où était ma -faiblesse? On doutait, en Europe, que la résolution de la France fût -soutenue jusqu'au bout... On croyait que, lorsque les armements -seraient poussés au dernier terme, le cabinet n'existerait plus.» Et, -revenant avec insistance sur cette insinuation, il ne se lassait pas -de dénoncer à la tête du gouvernement un parti pris de faiblesse. De -là, à l'entendre, cette affirmation méprisante de lord Palmerston, -«que la France, après avoir montré de la mauvaise humeur, se tairait -et céderait». Il avait voulu lutter contre ce parti pris, donner un -démenti à cette affirmation: la puissance malfaisante et défaillante, -qu'il ne nommait toujours pas, l'avait une fois de plus emporté sur -lui, pour la honte de la France. Et alors il s'écriait, aux -acclamations de la gauche: «Qu'on me condamne, qu'on m'exclue à jamais -du pouvoir, j'y consens volontiers; mais quand je vois mon pays ainsi -humilié, je ne puis contenir le sentiment qui m'oppresse, et je -m'écrie: Quoi qu'il arrive, sachons être toujours ce qu'ont été nos -pères, et faisons que la France ne descende pas du rang qu'elle a -toujours occupé en Europe!» - -[Note 598: «Je m'honore de l'appui de la gauche, disait M. Thiers; cet -appui tenait à ce qu'il y avait de commun entre elle et moi: l'amour -pour notre pays et sa révolution. Je ne crains pas de m'appeler -révolutionnaire; il n'y a que les parvenus de mauvaise éducation qui -ont peur de leur origine; moi je n'ai pas peur de la mienne.»] - -Après s'être donné ce rôle dans le passé, M. Thiers s'efforçait de -discréditer par avance la politique de sagesse et de modération à -laquelle ses successeurs étaient condamnés pour réparer ses fautes. -Cette paix qu'il ne pouvait pas, qu'au fond même il ne voulait pas -empêcher, il tâchait du moins de la rendre douloureuse au patriotisme, -et, dans ce dessein, fouillait en quelque sorte de sa parole aiguë, -les blessures encore à vif de l'orgueil national. «Le discours de la -couronne, déclarait-il, a dit que l'on espère la paix; il n'a pas dit -assez. On est certain de la paix... Je ne calomnie personne. Qu'on me -permette de dire les choses telles qu'elles sont: le cabinet du 29 -octobre a été formé pour la paix et la paix certaine... Ce calme, -calme triste dont vous vous vantez, savez-vous à quoi il tient? Il -tient à ce que le pays sait bien que la question est résolue. Il sait -que la question est résolue pour la paix...» Et alors il avertissait -la France «qu'elle avait ainsi perdu toute l'influence qu'elle pouvait -avoir dans la Méditerranée». Après avoir longuement insisté sur cette -déchéance, répété à satiété cette même phrase, il ajoutait: «Il y a -pis que cela; les pertes matérielles, on en revient. Si vous l'aviez -voulu, nous serions revenus des traités de 1815... (_Bravo! à gauche. -Agitation au centre._) Mais aujourd'hui qu'on sait qu'on a pu vous -intimider, aujourd'hui qu'après avoir dit que vous résisteriez vous ne -résistez pas, le secret est connu, et la coalition, vous la -retrouverez souvent... Je ne voudrais pas affliger mon pays; il m'en -coûte de remplir le triste rôle que je remplis ici. Savez-vous ce -qu'il faut lui dire: que s'il veut rester étranger aux grandes -questions, il fait bien de se conduire comme il fait aujourd'hui; s'il -ne veut que sauver _son territoire menacé_, pour parler le langage de -l'Adresse (_Vive adhésion à gauche. Réclamations au centre_), il n'y a -pas de danger peut-être dans la conduite qu'il tient; mais, s'il a la -prétention de se mêler aux grandes questions de l'Europe, il faut, en -se conduisant comme on l'a fait pour lui, qu'il y renonce pour -longtemps. Qu'il proportionne son énergie à ses prétentions ou qu'il -réduise ses prétentions, non pas à l'énergie qu'il a, mais à l'énergie -qu'on lui suppose. (_Vive approbation à gauche._)» - -L'attaque avait été perfide et redoutable: la défense fut habile et -résolue. Le ministre, cependant, dans un tel débat, était plus gêné -que le député: il devait calculer l'effet de chacune de ses phrases, -non-seulement sur le parlement dont il cherchait à conquérir les -votes, mais sur les chancelleries avec lesquelles il continuait à -négocier. De plus, en face d'une opinion réellement mortifiée, la -thèse de la prudence était beaucoup plus ingrate que celle du -patriotisme belliqueux, surtout quand celui qui défendait cette -dernière thèse ne courait pas le risque d'être mis en demeure de -traduire ses paroles en actes. Quelques semaines plus tard, dans une -autre discussion, M. Guizot a noté lui-même, avec une mélancolie -fière, le désavantage de son rôle. «J'envie quelquefois, disait-il, -les orateurs de l'opposition. Quand ils sont tristes, quand ils -sympathisent vivement avec des sentiments nationaux, ils peuvent venir -ici épancher librement toutes ces tristesses, exprimer librement -toutes leurs sympathies. Messieurs, des devoirs plus sévères sont -imposés aux hommes qui ont l'honneur de gouverner leur pays. Quand le -pays a besoin d'être calmé, il n'est pas permis aux hommes qui -gouvernent de venir exciter en lui les bons sentiments qui -l'irriteraient et le compromettraient. Quand le pays a besoin d'être -rassuré, il faut parler, à cette tribune, avec fermeté et confiance. -Il ne faut pas se laisser aller à des récriminations, à des regrets. -Il y a des tristesses qu'il faut contenir pendant que d'autres ont le -plaisir de les répandre.» - -M. Guizot marqua tout de suite comment il entendait riposter aux -attaques de son adversaire. «Messieurs, commença-t-il, l'honorable M. -Thiers disait tout à l'heure: sous le ministère du 29 octobre, la -question est résolue, la paix est certaine. L'honorable M. Thiers n'a -dit que la moitié de la vérité: sous le ministère du 1er mars, la -question était résolue, la guerre était certaine.» Et pour appuyer -cette affirmation, il s'emparait non-seulement des actes de son -prédécesseur, mais des paroles qu'il venait de prononcer. -«Croyez-vous, demandait-il, que les neuf cent cinquante mille hommes -dont parlait tout à l'heure M. Thiers soient un moyen de garder la -paix? C'est un moyen de faire la guerre, de la rendre à peu près -infaillible... Voilà le vrai de la situation: vous êtes tombé parce -que vous poussiez à la guerre. Nous sommes arrivés au pouvoir, parce -que nous espérions maintenir la paix.» Le ministre reprit avec succès -la même idée, les jours suivants. Entre temps, il proclama, aux -applaudissements du centre, «le service immense rendu par la couronne -au pays, service analogue à ceux qu'elle lui avait rendus plusieurs -fois dans de semblables occasions». Mais ce fut surtout le quatrième -jour que, se dégageant et des récriminations personnelles et des -controverses sur le passé, il porta à son adversaire les coups -décisifs. Il commença par rappeler,--ce que l'on semblait trop -oublier,--qu'il y avait eu «des faits accomplis» depuis le traité du -15 juillet; c'était, en Orient, l'effondrement complet des Égyptiens, -survenu pendant que M. Thiers occupait le pouvoir, et sans qu'il eût -rien fait pour l'empêcher; c'étaient, en Occident, les réserves -diplomatiques et les armements de précaution du dernier cabinet. «Nous -avons maintenu les armements, dit le ministre, les armements de paix; -nous n'avons fait auprès de l'Europe aucune proposition, aucune -concession; nous n'avons dit aucune parole qui altérât la position -isolée, digne, expectante que l'on avait prise, avec raison.» -Naturellement M. Guizot n'avait pas à faire confidence à la Chambre -des efforts indirects qu'il venait de tenter, sans succès, pour se -faire offrir une concession en Syrie, ni des inquiétudes qu'il -pouvait avoir sur l'Égypte. Ne révélant qu'un point des récentes -négociations, il annonça qu'en ce moment même les puissances offraient -au pacha, s'il se soumettait, de lui assurer l'Égypte héréditaire; et -il ajouta, sans s'inquiéter du déplaisir qu'en ressentirait lord -Palmerston[599]: «... Offre qui lui est faite, je n'hésite pas à le -dire, surtout en considération de la France.» Il concluait ensuite: -«Par les chances de la guerre, avant le 3 novembre, pendant la durée -et sous l'action du cabinet du 1er mars, le pacha a perdu la Syrie -tout entière. Par la note du 8 octobre, on avait fait la réserve du -pachalik héréditaire de l'Égypte. Ce pachalik héréditaire est offert à -Méhémet-Ali au nom des puissances. Dans cet état des faits, des faits -accomplis et diplomatiques, que voulez-vous qu'on fasse? Lui -donneriez-vous le conseil de refuser l'Égypte héréditaire, dans -l'espoir qu'au printemps, par la guerre, avec neuf cent cinquante -mille hommes, vous lui ferez rendre la Syrie? (_Rires approbatifs au -centre._) Voilà la question réelle, voilà la question pratique. Il -faut choisir entre deux politiques, entre celle qui, acceptant la -position que vous avez prise, acceptant les faits accomplis sous votre -administration, acceptant la réserve que vous avez faite, se contente -de cette réserve et donne au pacha, sincèrement, sans détour, le -conseil de s'en contenter, et une politique qui, remettant en question -les faits accomplis, remettant en question la position que vous avez -prise, remettant en question les limites dans lesquelles vous vous -êtes vous-même renfermé, donnerait au pacha le conseil de continuer je -ne sais quelle guerre, non en Syrie, où il ne sera bientôt plus, mais -en Égypte même, dans l'espoir que, par une guerre générale, dans six -mois, vous serez en état de lui faire recouvrer la Syrie. Il n'y a pas -d'autre question politique que celle-là. Tout le reste est du passé, -un passé qui nous est étranger... Je ne rentre pas dans le passé. Je -crois que ce qui importe au pays, c'est de mettre un terme à une -situation difficile et périlleuse; et on ne peut le faire qu'en -acceptant et les faits accomplis et les réserves qui ont été faites -au profit du pacha. Voilà la politique du cabinet...» Ce discours fut -comme un jet franc et vif de lumière sur le problème que venaient -d'obscurcir, pendant plusieurs jours, d'interminables discussions -rétrospectives. La Chambre fut heureuse de se sentir ramenée d'une -main si ferme à la question «pratique et actuelle», et d'y voir si -clair. - -[Note 599: Cf. plus haut, p. 378 et 379.] - -L'incomparable éclat de la lutte engagée entre les deux grands -orateurs rejeta nécessairement dans l'ombre tout le reste du débat. M. -Odilon Barrot, qui se croyait appelé, comme il l'a écrit depuis avec -une présomption naïve, à «couvrir» et à «relever» M. Thiers[600], -essaya de répondre au dernier discours de M. Guizot; il montra une -telle inintelligence de la question qu'il excita l'impatience de la -gauche elle-même, et que, pour se tirer d'affaire, il n'eut d'autre -ressource que de se jeter dans les personnalités et de reprendre -l'éternelle histoire du voyage à Gand: il eut ainsi la satisfaction de -soulever un nouveau tumulte, mais se fit rappeler qu'il avait été -volontaire royaliste en 1815. M. Thiers ne fut pas mieux servi par ses -anciens collègues, notamment par M. le comte Jaubert, qui se livra aux -sorties les plus furieuses et les plus compromettantes contre -l'Angleterre ou, pour parler son langage, contre «l'Anglais[601]». M. -Guizot trouva, au contraire, quelque secours dans une harangue du -général Bugeaud, assez décousue, mais pleine de verdeur et de bon -sens[602]. Notons enfin un très-éloquent discours de M. Berryer. -L'occasion était belle, en effet, pour l'orateur légitimiste, de -reprendre toutes les accusations de M. Thiers et d'en accabler la -monarchie de Juillet: il s'attacha à bien donner à la France le -sentiment douloureux et irrité qu'elle était humiliée, diminuée, et -qu'elle l'était par le fait du Roi. Il finit même par faire au -gouvernement ce reproche, étrange dans la bouche d'un royaliste, de se -méfier trop de la passion révolutionnaire et de ne pas comprendre ce -qui s'y trouvait de force patriotique. Cette thèse et cette tactique -sont déjà connues: M. Berryer y avait eu plus d'une fois recours; mais -jamais la flamme de sa parole n'avait été plus éclatante et plus -brûlante. La gauche l'acclama, et, le lendemain, toute la presse -opposante, depuis le _Constitutionnel_ jusqu'au _National_, porta aux -nues son discours. - -[Note 600: _Mémoires de M. Odilon Barrot_, t. Ier, p. 359.] - -[Note 601: «Je suis de l'école de l'Empire, s'écriait M. Jaubert; mon -père a été tué par un boulet anglais à la bataille d'Aboukir; en 1815, -j'ai vu les habits rouges des Anglais dans les Champs-Élysées; je ne -l'oublierai jamais.» Puis, parlant des incidents récents, il ajoutait: -«Il y a eu outrage; j'attends le jour de la vengeance.»] - -[Note 602: Le général Bugeaud fit justice des déclamations sur la -guerre révolutionnaire et de la légende des volontaires de 1792. «Il y -a beaucoup de gens en France, dit-il, qui sont persuadés qu'il suffit -de chanter la _Marseillaise_ pour renverser les armées de l'Europe. -J'apprécie beaucoup le chant de la _Marseillaise_. (_On rit._) Mais je -crois qu'à lui seul il ne donne pas la victoire. Je trouve très-bien -que les combattants chantent la _Marseillaise_, quelques instants -avant le combat, non pendant l'action: ce qu'il faut alors, c'est le -silence, c'est l'aplomb. Il faut se méfier des troupes silencieuses et -non pas de celles qui crient et qui chantent.»] - -De cette discussion, qui s'était prolongée pendant huit séances, la -majorité sortait éclairée sur la folie périlleuse de la politique -préconisée par M. Thiers. Mais tout ce qui lui avait été dit et répété -si éloquemment sur l'humiliation de la France lui laissait un certain -sentiment de malaise. Ce fut par égard pour ce sentiment qu'à la -dernière heure, la commission de l'Adresse apporta, avec l'adhésion -complète du ministère, une rédaction nouvelle d'une note un peu plus -fière que le premier projet de M. Dupin. On y disait que «la France -s'était vivement émue des événements qui venaient de s'accomplir en -Orient». La phrase si attaquée sur le _territoire menacé_ était -remplacée par cette déclaration générale: «La France, à l'état de paix -armée et pleine du sentiment de sa force, veillera au maintien de -l'équilibre européen, et ne souffrira pas qu'il y soit porté -atteinte[603].» L'opposition songea un moment à voir, dans cette -modification de forme, son triomphe et la condamnation du ministère. -Mais elle ne persista pas dans cette manoeuvre, un peu puérile, et M. -Odilon Barrot présenta un amendement exprimant plus ou moins -nettement la pensée de la gauche. Ce fut pour M. Thiers l'occasion -d'un suprême effort. Laissant de côté tous ses grands plans de -campagne et son armée de neuf cent mille hommes, il donna à -l'amendement une portée restreinte et modeste: à l'entendre, c'était -seulement la répétition parlementaire de l'_ultimatum_ contenu dans la -note du 8 octobre, l'affirmation que la Chambre voulait assurer quand -même l'Égypte au pacha; puis, avec une éloquence nerveuse, pressante, -il plaça le ministère en face de ce dilemme, ou d'avouer qu'il était -résigné à sacrifier aussi l'Égypte, ou de laisser la Chambre poser ce -_casus belli_. La situation devenait embarrassante pour M. Guizot. -Céder à M. Thiers, c'était lui permettre de se dire vainqueur; et -puis, si décidé que fût le ministre à défendre l'Égypte, il ne lui -plaisait guère de voir la France s'engager à fond sur un terrain où -elle avait eu déjà et où elle pouvait encore rencontrer tant de -fâcheuses surprises. D'autre part, il ne voulait pas non plus, devant -le pays et devant l'étranger, avoir l'air d'abandonner la note du 8 -octobre. Il s'en tira fort habilement. «En fait, déclara-t-il dans une -dernière réplique, il n'y a pas de question. Ce que la note du 8 -octobre a dit est fait. Ce que la note du 8 octobre a demandé est -accompli... À l'heure qu'il est, l'offre de l'Égypte héréditaire est -portée au pacha par les puissances, et, je n'hésite pas à le redire, -surtout en considération de la France. Que venez-vous donc demander -aujourd'hui? Vous venez demander que la France exige par la menace ce -qui est obtenu par l'influence... Il s'agit de se donner à soi-même la -satisfaction puérile d'avoir écrit un cas de guerre. Messieurs, un -gouvernement prudent, une Chambre prudente n'écrivent pas des cas de -guerre; il les pratiquent, quand le moment arrive... J'estime -très-médiocrement ces cas de guerre qui apparaissent longtemps -d'avance, ainsi que les courages qui viennent longtemps après. -(_Bravo! au centre._)» Cette réplique eut un grand succès et enleva le -vote. L'amendement fut repoussé à une forte majorité, et l'ensemble de -l'Adresse adopté par 247 voix contre 161. - -[Note 603: En apportant cette nouvelle rédaction, M. Dupin s'exprima -ainsi: «Le rédacteur de l'Adresse et la majorité de la commission -n'ont pas changé d'opinion; mais, avec les sentiments français qui -étaient dans nos coeurs, nous avons été amenés à recueillir les -impressions, non pas de nos adversaires, mais de nos amis, et à donner -satisfaction à la Chambre, non en changeant les sentiments, mais en -leur donnant plus de relief et de saillie.»] - -M. Thiers était bien complétement battu. Il le devait en grande -partie à lui-même, à son langage dans le débat. Il avait trouvé moyen -d'inquiéter par ses allures belliqueuses et révolutionnaires, sans -cependant en imposer par ce plan de guerre au printemps que la Chambre -n'avait pu entendre exposer sans sourire et dont les journaux -s'étaient gaussés[604]. On l'avait jugé un homme d'État à la fois peu -sérieux et dangereux. M. de Lamartine écrivait alors à un ami: «Rien -ne peut vous donner une idée de la démonétisation de M. Thiers.» La -plupart des conservateurs ressentaient, à l'égard du ministre tombé, -un sentiment mêlé d'effroi, d'indignation et de dédain, et leurs -journaux l'exprimaient sans ménagement aucun. Il paraissait très-dur à -M. Thiers d'être frappé par cette presse dont il s'était tant servi -contre les autres. Il en souffrait parfois jusqu'à verser des larmes -de tristesse et de colère[605]. Au cours de la discussion, il s'en -était plaint, à la tribune, avec un accent de douloureuse -amertume[606]. - -[Note 604: Le _Journal des Débats_ criblait de ses sarcasmes ce fameux -plan. «M. Thiers, disait-il, se donne un singulier mérite, et voici ce -mérite: sa politique officielle était pacifique, mais sa politique -secrète était belliqueuse! Au mois d'octobre, il ne considérait pas le -traité de Londres comme une insulte; il l'eût considéré comme une -insulte, au mois de mai prochain! Il n'entendait pas s'opposer à -l'exécution du traité, il l'a dit et l'a prouvé; mais il voulait le -faire modifier, quand il serait pleinement exécuté! Il a abandonné la -Syrie aux chances de la guerre; mais, au mois de mai, il eût essayé de -la reprendre.» Puis, cessant de railler, il apostrophait ainsi -l'ancien ministre du 1er mars: «Non, M. Thiers, vous n'avez pas voulu -la guerre. Vous ne l'avez pas plus voulu au mois d'octobre qu'au mois -d'août, avec cette résolution sérieuse et calme d'un homme d'État qui -a calculé les chances et qui se sent la main assez forte pour diriger -les événements... Puis, quand les événements vous ont déçu, vous -n'avez plus songé qu'à vous préparer sur les bancs de l'opposition une -retraite avantageuse.»] - -[Note 605: _Journal inédit du baron de Viel-Castel_ du 10 décembre -1840.] - -[Note 606: M. Thiers avait dit, dans son discours du 27 novembre: -«Cette presse m'injurie de la manière la plus affreuse. On me fait un -homme de presse qui attaque tout le monde avec cet instrument, comme -si je n'étais pas la plus grande victime de la presse! (_Exclamations -et rires au centre._) Messieurs, n'y a-t-il pas des journaux qui me -diffament tous les jours de la manière la plus odieuse? Eh bien, je -leur accorde une chose: on peut toujours faire souffrir un honnête -homme quand on le calomnie; je leur accorde cette triste puissance sur -moi... Mais cet honnête homme méprise, il méprise beaucoup, et c'est -sa seule vengeance.»] - -À l'étranger, l'attitude de M. Thiers avait eu des effets plus -déplorables encore. Il ne s'était pas seulement nui à lui-même, il -avait nui gravement à la France. Toute cette mise en scène -belliqueuse semblait, en effet, donner raison à ceux qui, depuis -quelques mois, dénonçaient notre gouvernement comme menaçant la paix -de l'Europe. Lord Palmerston sentit aussitôt l'avantage qu'il pouvait -en tirer, et se fit honneur de son opposition à une politique qui se -vantait d'avoir eu de si mauvais desseins[607]. Les adversaires -anglais du chef du _Foreign Office_ déclaraient que sa politique et -ses actes étaient justifiés par les révélations de M. Thiers[608].» M. -Desages, que sa haute situation au ministère des affaires étrangères -mettait bien au courant de toutes les choses d'Europe, disait, peu -après, à ce propos, au duc de Broglie: «Depuis ses discours, M. Thiers -est tenu plus que jamais, au dehors, pour le représentant de la guerre -révolutionnaire et de tous les souvenirs impériaux; à ce point que sa -rentrée aux affaires amènerait une guerre immédiate. En Allemagne, son -langage a contribué à monter plus encore les esprits contre la France, -à aviver la passion de 1813. En Angleterre, depuis cette affreuse -discussion, tout le monde commence à trouver que lord Palmerston a eu -raison de rompre avec de pareils brouillons[609].» Enfin, de -Saint-Pétersbourg, M. de Barante écrivait: «La manière dont on a -cherché à justifier, à glorifier une politique d'illusion, a achevé le -mal de cette politique, en resserrant les noeuds de toutes les -alliances hostilement défensives[610].» - -[Note 607: BULWER, t. II, p. 324.] - -[Note 608: _The Greville Memoirs, second part_, t. Ier, p. 354 et -355.] - -[Note 609: _Documents inédits._] - -[Note 610: _Ibid._] - -M. Guizot avait-il gagné tout ce qu'avait perdu M. Thiers? Sans doute, -la victoire de l'Adresse apparaissait être bien sa victoire. En France -comme à l'étranger, l'effet en était considérable. Toutefois, s'il -avait vaincu l'opposition, il n'était pas encore assuré de dominer la -majorité. Au milieu même de son triomphe, il avait le sentiment de -cette incertitude; mais il ne s'en décourageait pas, et, envisageant -d'un regard viril les difficultés qui lui restaient à vaincre de ce -côté, il écrivait à M. de Barante: «Je sors d'une grande lutte. La -bataille est, je crois, bien gagnée. Mais je ne me fais aucune -illusion; cette bataille-là n'est que le commencement d'une longue et -rude campagne. Depuis 1836, depuis la chute du cabinet du 11 octobre, -le parti gouvernemental est dissous, et le gouvernement flottant, -abaissé, énervé. Le grand péril où nous sommes arrivés par cette voie -nous en fera-t-il sortir? Ressaisirons-nous le bien d'une majorité -vraie et durable, par l'évidence du mal que nous a fait son absence? -Je l'espère et j'y travaillerai sans relâche. C'est commencé. La -Chambre est coupée en deux. Le pouvoir est sorti de cette situation -oscillatoire entre le centre et la gauche, qui a tout gâté depuis -quatre ans, même le bien. Mais tout cela n'est qu'un commencement. Du -reste, je ne veux pas vous envoyer mes doutes, mes inquiétudes. Le -monde en est plein, les esprits en sont pleins. Je crois le bien -possible, probable même, à travers des obstacles, des embarras, des -ennuis, des échecs innombrables. Cela me suffit et cela doit suffire à -tous les hommes de sens. La condition humaine n'est pas plus douce que -cela[611].» - -[Note 611: Lettre du 13 décembre 1840. (_Documents inédits._)] - - -VI - -La discussion de l'Adresse avait prouvé que la politique belliqueuse -était condamnée par la représentation nationale. Une occasion allait -se présenter de voir si elle avait plus de crédit sur le peuple -lui-même. Après l'épreuve du parlement, celle de la rue. - -Le 30 novembre 1840, la frégate _la Belle Poule_, sous les ordres du -prince de Joinville, avait mouillé en vue de Cherbourg, rapportant de -Sainte-Hélène le corps de Napoléon. Restait maintenant à le -transporter à la sépulture qui l'attendait sous le dôme des Invalides. -Au mois de mai précédent, quand cette question «du retour des cendres» -avait été si inopinément soulevée par M. Thiers, les esprits -prévoyants s'étaient aussitôt préoccupés de ce que serait le jour de -la rentrée dans Paris, de ce que produirait la rencontre de ce -cercueil redoutable avec le peuple debout pour le recevoir. Les -événements survenus depuis lors, l'irritation patriotique et -l'agitation révolutionnaire provoquées par le traité du 15 juillet, -n'étaient point faits pour diminuer le danger. Que ne pourrait pas -inspirer à des esprits excités et souffrants le contraste entre les -souvenirs de victoire évoqués par la vue de ce mort et les -humiliations qu'au dire de M. Thiers et de ses amis, Louis-Philippe -avait attirées à la France par sa faiblesse! Le langage des journaux -de gauche témoignait qu'ils trouvaient l'occasion favorable et -voulaient en profiter. Plus approchait la cérémonie, plus ils -s'attachaient à échauffer, à irriter les esprits, poussant la garde -nationale à crier: «À bas les traîtres!» et préparant visiblement ce -qu'on appelle, en langage révolutionnaire, une «journée[612]». Le -gouvernement n'était nullement rassuré, et le _Journal des Débats_ -avouait ses alarmes[613]. Il n'était pas jusqu'aux cabinets étrangers -qui ne s'attendissent à voir éclater, en cette circonstance, quelque -émeute ou même une révolution[614]. - -[Note 612: M. Berryer avait dit à la tribune, dans la discussion de -l'Adresse: «Je l'entends, je l'entends, le canon de Saint-Jean d'Acre, -j'entends le canon anglais qui brise Saint-Jean d'Acre, devant lequel -Napoléon s'était arrêté. Et vous allez entendre, aux rives d'une autre -mer, un autre canon qui va vous annoncer les restes du prisonnier de -l'Anglais. À ses funérailles et dans sa tombe même, est-ce que vous -ensevelirez, sans gémir, sans protester, l'influence, l'ascendant -qu'il vous avait conquis et que vous gardiez encore?»] - -[Note 613: 13, 14 et 15 décembre 1840.] - -[Note 614: M. de Barante écrivait plus tard, le 30 décembre 1840, à M. -Guizot: «On attendait ici (à Saint-Pétersbourg) impatiemment des -nouvelles de la cérémonie funèbre de Napoléon. Beaucoup de personnes, -et probablement l'Empereur tout le premier, s'imaginaient qu'elle -serait l'occasion de quelque grand trouble.» (_Documents inédits._)] - -En dépit de ses inquiétudes, le ministère ne voulut se montrer ni -craintif ni mesquin; il n'épargna rien pour donner à la cérémonie le -plus d'importance et d'éclat possible. Il fut décidé que le corps -serait amené par eau jusqu'à Courbevoie, et que l'entrée dans Paris se -ferait par l'arc de triomphe de l'Étoile et par les Champs-Élysées: -c'était accorder largement à la foule la place pour se développer. Un -temple grec fut élevé à Courbevoie, à l'endroit où devait avoir lieu -le débarquement; on dressa le long du parcours d'immenses statues de -plâtre doré et des colonnes avec des aigles; sur le sommet de l'arc de -triomphe, était figurée l'apothéose de l'Empereur. Pour porter le -cercueil, on construisit un char gigantesque de cinquante pieds de -haut, tout orné de velours, d'or et de sculptures; seize chevaux -devaient y être attelés. Cette mise en scène était, à la vérité, plus -brillante que vraiment grandiose et émouvante; elle sentait trop le -décor d'opéra, trahissant ainsi ce qu'il y avait d'un peu faux ou tout -au moins de factice dans cette cérémonie; pour presque tous ceux qui y -prenaient part, il ne s'agissait guère que d'une grande représentation -politique; nous aurions dit: une comédie, si la mort n'y eût -figuré[615]. Le prince de Joinville avait été mieux inspiré pour tout -ce qu'il avait eu à régler comme chef de l'expédition maritime. Le -voyage à Sainte-Hélène, le tête-à-tête avec le mort pendant une longue -traversée, dans la solitude de l'Océan, les réflexions qu'il avait dû -faire alors sur cette destinée si extraordinaire et si tragique, la -sincérité d'émotion qui est le privilége d'une jeunesse généreuse, lui -avaient donné le sens juste du genre de grandeur qui convenait à de -telles funérailles. Il le prouva dans un incident qui précéda de peu -de jours l'entrée dans Paris. Pour remonter la Seine, on avait préparé -un bateau pompeusement orné; aussitôt qu'il en fut informé, le prince -fit supprimer tous les ornements; son ordre portait: «Le bateau sera -peint en noir; à la tête de mât, flottera le pavillon impérial; sur le -pont, à l'avant, reposera le cercueil, couvert du poêle funèbre -rapporté de Sainte-Hélène; l'encens fumera; à la tête, s'élèvera la -croix; le prêtre se tiendra devant l'autel; mon état-major et moi -derrière; les matelots seront en armes; le canon, tiré à l'arrière, -annoncera le bateau portant les dépouilles mortelles de l'Empereur. -Point d'autre décoration.» Comme on l'écrivait alors, le prince «avait -compris que le pont d'un vaisseau était assez dignement paré, quand il -avait à son bord le cercueil d'un empereur et la croix d'un Dieu». -Eût-on pu agir de même pour l'entrée à Paris? Qui sait si la frivolité -déçue du badaud n'eût pas alors accusé le gouvernement d'avoir -marchandé jalousement les honneurs à la dépouille impériale? - -[Note 615: M. Doudan, qui, il est vrai, n'était pas prompt à l'émotion -et voyait facilement le côté ridicule des choses, écrivait à ce -propos: «Pour faire quelque chose de grand en ce genre, il faut une -grande impression, unanime, profonde; mais, avec l'infinie variété de -nos petits esprits, toutes nos petites inventions sont risibles. Le -directeur de l'Opéra, se mettant à la tête d'un sentiment public, lui -ôtera toujours de sa gravité. Si une voiture de poste s'arrêtait à la -porte des Invalides pour y déposer le cercueil de l'Empereur, repris -après une bataille à Sainte-Hélène, cela serait grand; mais les -statues de l'Éloquence, de la Justice et de l'Idéologie, exécutées en -plâtre et en osier sur des dimensions gigantesques, seront l'image -parfaite de nos impressions et de nos idées. Toutes ces émotions, -tirées des vieux garde-meubles de l'Empire, ne pourront pas supporter -le grand air. Vous pouvez bien vous vanter de faire partie d'une -nation de baladins et de baladins de la plus mauvaise école, mêlant -tous les genres et exagérant tout, faute d'éprouver quelque chose.» -(_Mélanges et lettres_, t. 1er, p. 354.)] - -Les divers préparatifs avaient demandé du temps. Parti de Cherbourg le -8 décembre, le funèbre convoi ne fit son entrée dans Paris que le 15. -Il gelait à 14 degrés; la Seine charriait des glaçons, un vent de -nord-est coupait les visages. Malgré tout, une multitude immense, -telle qu'on n'en avait peut-être jamais vu de pareille, encombrait les -abords du parcours. Qu'allait-il sortir d'un tel rassemblement? Le -gouvernement attendait, anxieux. Il n'en sortit rien. Cette population -n'était venue que pour voir un spectacle extraordinaire. Elle acclama -les marins de la _Belle Poule_ qui entouraient le char, la hache -d'abordage sur l'épaule, et dont l'air hardi, la simplicité militaire -tranchaient avec le reste. Les vieux soldats de l'Empire, dans leurs -costumes légendaires, eurent aussi un succès d'émotion. Mais -l'ensemble était froid et banal, froid comme la température, banal -comme le décor. N'était-il pas bien significatif que, des innombrables -pièces de vers composés pour la circonstance, pas une n'eût été animée -d'un souffle vrai et ne fût allée à l'âme de la nation. En tout cas, -dans cette grande excitation de la curiosité populaire, ce qui était -le plus oublié, c'était la politique du moment. À peine, dans chaque -légion de la garde nationale, se trouva-t-il, de loin en loin, une -cinquantaine d'individus pour crier nonchalamment: «À bas Guizot! À -bas l'homme de Gand! À bas les traîtres! À bas les Anglais!» Ces cris -ne se propagèrent pas et se perdirent dans l'indifférence générale. Ce -fut juste assez pour montrer que l'on avait tenté une manifestation et -que la population s'y était refusée. Vers deux heures, le convoi -arriva devant l'hôtel des Invalides. Aux sons d'une marche à la fois -funèbre et triomphale, au bruit du canon qui tonnait au dehors, le -cercueil, porté sur les épaules des marins et des soldats, fit son -entrée dans l'église, où l'attendaient le Roi, la famille royale, les -ministres, les Chambres, les hauts fonctionnaires. «Sire, dit le -prince de Joinville au Roi en baissant son épée, je vous présente le -corps de l'empereur Napoléon.--Je le reçois au nom de la France», -répondit Louis-Philippe; et, remettant au général Bertrand l'épée de -Napoléon, il lui dit: «Général Bertrand, je vous charge de placer -l'épée de l'Empereur sur son cercueil.» Puis au général Gourgaud: -«Général Gourgaud, placez sur le cercueil le chapeau de l'Empereur.» -Le service religieux fut ensuite célébré. À cinq heures, tout était -terminé, et la foule se dispersait paisiblement. - -Les ministres rentrèrent chez eux, singulièrement soulagés et presque -surpris d'avoir vu se passer sans encombre cette inquiétante journée. -Le _Journal des Débats_, d'autant plus triomphant qu'il avait été plus -alarmé, railla la déconvenue de «ces journaux parlementaires qui -avaient espéré regagner dans les rues ce qu'ils avaient perdu dans les -Chambres». Et il ajoutait: «Le 15 décembre a montré que le -gouvernement était fort de la confiance du peuple, car ses ennemis -avaient mis tout en oeuvre pour l'égarer et le corrompre, et ils ont -échoué. Ils avaient remué ciel et terre pour tirer une démonstration -politique d'un grand acte de reconnaissance nationale, et ils ont -échoué[616].» M. Guizot eut soin de se faire honneur de ce succès -auprès des gouvernements étrangers qui en avaient douté. Dès le -lendemain de la cérémonie, il donnait les instructions suivantes à ses -ambassadeurs: «Je dois vous faire remarquer et vous inviter à faire -remarquer à votre tour le caractère politique de cette journée, qui a -prouvé, par le témoignage d'un million d'hommes réunis entre le palais -des Tuileries et le pont de Neuilly, combien la population de Paris et -de la France est éloignée de tout dessein turbulent, de toute -tentative anarchique, et les repousse, par sa seule attitude, au -milieu même des circonstances les plus propres à exalter les -sentiments nationaux[617].» Et, deux jours après, il écrivait au baron -Mounier, alors en mission officieuse à Londres: «Nous voilà, mon cher -ami, hors du second défilé. Napoléon et un million de Français se sont -trouvés en contact, sous le feu d'une presse conjurée, et il n'en est -pas sorti une étincelle. Nous avons plus raison que nous ne croyons. -Malgré tant de mauvaises apparences et de faiblesses réelles, ce -pays-ci veut l'ordre, la paix, le bon gouvernement. Les bouffées -révolutionnaires y sont factices et courtes. Elles emporteraient -toutes choses, si on ne leur résistait pas; mais, quand on leur -résiste, elles s'arrêtent, comme ces grands feux de paille que les -enfants attisent dans les rues et où personne n'apporte de solides -aliments. Le spectacle de mardi était beau: c'était un pur spectacle. -Nos adversaires s'en étaient promis deux choses, une émeute contre moi -et une démonstration d'humeur guerrière. L'un et l'autre dessein ont -échoué... Le désappointement est grand, car le travail avait été -très-actif. Mardi soir, personne n'aurait pu se douter de ce qui -s'était passé le matin. On n'en parle déjà plus. Les difficultés -générales du gouvernement subsistent, toujours les mêmes et immenses. -Les incidents menaçants se sont dissipés. Méhémet-Ali reste en Égypte -et Napoléon aux Invalides[618].» M. Guizot pouvait en effet se -féliciter, et cependant, quand on le voit ainsi persuadé que ce nom de -Napoléon, si légèrement évoqué par M. Thiers, n'était plus désormais -qu'un souvenir scellé dans le tombeau de l'église des Invalides, on ne -peut s'empêcher de songer au démenti que l'événement devait bientôt -lui donner. Sans doute, il serait puéril d'expliquer par le «retour -des cendres» la fortune étonnante du prince qui, oublié de tous, -subissait alors sa peine dans le château de Ham; toutefois, on ne -saurait aujourd'hui le contester: par de telles cérémonies, la -monarchie de Juillet servait, avec une générosité un peu naïve et que -l'Empire n'aurait pas eue à sa place, une cause qui n'était pas la -sienne[619]. - -[Note 616: 16 et 17 décembre 1840.] - -[Note 617: Lettre à M. de Barante, du 16 décembre 1840. (_Documents -inédits._)] - -[Note 618: _Mémoires de M. Guizot._] - -[Note 619: Dans sa lettre parisienne du 20 décembre 1840, madame Émile -de Girardin raconte ou plutôt suppose des conversations échangées -entre diverses personnes sur la cérémonie du 15 décembre. «Le prince -de Joinville, dit un vieux général, est un brave jeune homme; -l'Empereur l'aurait beaucoup aimé.--C'est possible, répond son -interlocuteur; mais l'Empereur, à sa place, ne _se_ serait pas -ramené.»] - - -VII - -M. Guizot avait, par son attitude dans la discussion de l'Adresse, -donné un gage à la paix européenne; il en donnait un autre au -sentiment national, en maintenant la France à l'état de paix armée. -«J'ai toujours eu en perspective le rétablissement du concert -européen, écrivait-il le 10 décembre à M. de Sainte-Aulaire. Mais nous -l'attendrons, et c'est pour l'attendre avec sécurité comme avec -convenance que nous avons fait nos armements. Ils étaient nécessaires. -Notre matériel, notre cavalerie, notre artillerie, nos arsenaux, nos -places fortes n'étaient pas dans un état satisfaisant. Ils le sont -désormais, et ils resteront tels qu'il nous convient. La position -permanente de notre établissement militaire, celle qui ne s'improvise -pas, sortira de cette crise grandement améliorée. Quant à notre force -en hommes, nous la garderons sur le pied actuel aussi longtemps que la -situation actuelle se prolongera[620].» M. Guizot disait encore, le 18 -décembre, dans une lettre à M. de Bourqueney: «Notre isolement nous -oblige, et pour notre sûreté et pour la satisfaction des esprits en -France, à maintenir nos armements actuels. Nous les avons arrêtés à la -limite qu'ils avaient atteinte quand le cabinet s'est formé. Le -cabinet précédent voulait les pousser plus loin; nous avons déclaré -que nous ne le ferions point; mais, pour que nous puissions réduire -nos armements actuels, il faut que notre situation soit changée, de -manière que la disposition des esprits change aussi et se calme[621].» - -[Note 620: L'armée, à la chute de M. Thiers, et par suite de l'appel -des classes de 1834 à 1838, comprenait environ quatre cent quarante -mille hommes. C'est à peu de chose près ce chiffre que maintenait le -ministère du 29 octobre.] - -[Note 621: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 39 et p. 55.] - -Bien que l'accroissement de nos forces militaires fût présenté comme -étant «purement de précaution et pacifique», il ne laissait pas que -d'émouvoir l'Europe. On s'en préoccupait surtout outre-Rhin, où les -esprits continuaient à être fort excités contre la France; les -journaux allemands en parlaient avec un mélange d'inquiétude affectée -et de colère superbe. Stimulés par ce mouvement d'opinion, les -gouvernements de Vienne et de Berlin se décidèrent à faire une -démarche auprès du cabinet français. M. d'Arnim et le comte Apponyi -vinrent successivement trouver M. Guizot; ils se plaignirent d'abord -«des efforts de la presse radicale pour faire de la propagande -révolutionnaire en Allemagne»; puis, passant aux armements, ils -représentèrent «que la France n'était menacée par personne, que ses -armements avaient excité des inquiétudes en Allemagne, et que, s'ils -étaient maintenus, les puissances se verraient peut-être obligées -d'armer à leur tour.» M. Guizot refusa d'examiner la question des -journaux. «Quant aux armements, dit-il, ils n'ont rien d'hostile pour -l'Allemagne, rien de menaçant pour la paix. Ils nous sont commandés -par notre situation isolée et par l'état des esprits en France. C'est -un devoir pour le gouvernement du Roi de mettre sa prévoyance en -rapport avec cette situation et de donner à la sollicitude, à la -susceptibilité nationale, satisfaction et sécurité... Que les causes -qui ont rendu ces mesures indispensables cessent absolument, sans -doute nous ne prolongerons pas gratuitement un état de choses si -onéreux. Mais tant que nous serons obligés de rester dans l'isolement -qui nous a paru nécessaire pour protéger notre dignité et nos -intérêts, nous maintiendrons les armements de précaution qui y -correspondent.» Les représentants de la Prusse et de l'Autriche -n'insistèrent pas, et laissèrent voir, plus ou moins explicitement, -qu'ils s'attendaient à cette réponse[622]. Ils avaient agi pour donner -satisfaction aux populations allemandes, mais sans avoir aucune envie -d'en faire sortir un conflit[623]. Lord Palmerston et le Czar se -plaignirent même, à cette occasion, de la mollesse des cabinets de -Vienne et de Berlin dans leurs rapports avec la France[624]. - -[Note 622: Cette démarche est rapportée dans une lettre de M. Guizot à -M. de Barante, décembre 1840. (_Document inédits._)] - -[Note 623: _Mémoires inédits de M. de Sainte-Aulaire_; _Mémoires de M. -de Metternich_, t. VI, p. 507, 508.--HILLEBRAND, _Geschichte -Frankreichs_, t. II, p. 459.] - -[Note 624: HILLEBRAND, _Ibid._] - -Plusieurs des mesures d'armement prises par le ministère du 1er mars -et maintenues par le ministère du 29 octobre, nécessitaient -l'intervention des Chambres. Tel était le cas notamment de ce grand -travail des fortifications de Paris, que M. Thiers avait si hardiment -décidé et engagé par simple ordonnance. Ses successeurs pouvaient être -tentés de ne pas prendre à leur charge une entreprise très-coûteuse, -peu populaire, et dont ils risquaient de n'avoir guère que l'embarras, -tandis que l'honneur en resterait au cabinet précédent. Mais le souci -supérieur de la défense nationale et aussi la volonté très-décidée du -Roi leur interdirent toute hésitation; dès le 12 décembre, ils -déposaient un projet de loi tendant à ouvrir pour ce travail un crédit -de cent quarante millions. Il apparut tout de suite qu'on allait avoir -un spectacle assez piquant au lendemain de la terrible bataille de -l'Adresse, celui de M. Thiers soutenant la même cause que M. Guizot. -M. Thiers, en effet, laissant de côté pour un moment toutes les -manoeuvres d'opposition, témoignait n'avoir qu'une préoccupation, le -succès de la loi. L'intérêt engagé lui paraissait au-dessus de tous -les calculs de parti; et puis il se rendait compte que le ministre qui -avait commencé les travaux sans approbation législative, encourrait -les plus lourdes responsabilités si le parlement refusait de ratifier -son initiative. Dans son zèle, il se fit même nommer rapporteur, et -déposa, le 13 janvier 1841, sous forme de rapport, tout un traité -historique, stratégique, topographique et financier sur les -fortifications de Paris. - -Du moment que le ministre de la veille et celui du jour étaient -d'accord, ne semblait-il pas que le vote de la loi fût chose faite? Il -s'en fallait de beaucoup. Un regard jeté sur les journaux suffisait -pour faire voir que, dans tous les partis, les fortifications -rencontraient des adversaires[625]. Ces journaux reflétaient -exactement les dispositions du parlement. Parmi les députés de la -gauche, si le plus grand nombre suivait M. Thiers, d'autres, fidèles à -leurs anciennes préventions, voyaient toujours, dans les -fortifications, une menace contre la liberté des émeutes parisiennes. -Du côté des conservateurs, la mauvaise volonté était peut-être plus -générale encore; cette entreprise leur semblait une partie intégrante -de la politique belliqueuse qu'ils entendaient répudier entièrement; -ils craignaient que la guerre, devenue ainsi moins dangereuse, ne -tentât davantage l'opinion[626]. Toute réaction tend naturellement à -s'exagérer; c'est ce qui arrivait alors à la réaction pacifique de -1841; on eût dit que, chez plusieurs, la terreur de la guerre ne -laissait pas complétement intact le sens du patriotisme. L'appui donné -à la loi par M. Thiers contribuait à la rendre plus suspecte, et telle -était l'animosité de certains députés du centre contre l'ancien -ministre du 1er mars, qu'ils eussent repoussé la loi des -fortifications rien que pour le plaisir de lui infliger un échec -personnel. Il fallait aussi compter avec l'épouvante causée aux -financiers par la perspective d'une si énorme dépense. Faut-il enfin -parler de l'objection quelque peu puérile de ceux qui prétendaient que -Paris fortifié serait Paris _bêtifié_[627]? - -[Note 625: À gauche, la presse se divisait ainsi: pour les -fortifications, les journaux thiéristes et le _National_; contre, le -_Commerce_ et les autres feuilles d'extrême gauche. À droite, le -_Journal des Débats_ soutenait la loi, mais tristement et sans grand -entrain; la _Presse_ la combattait.] - -[Note 626: À entendre la réflexion, un peu chagrine, il est vrai, d'un -contemporain, certains conservateurs étaient «bien aises de n'avoir -pas d'armes pour se défendre, comme les petits enfants de n'avoir pas -de plume pour faire leur devoir».] - -[Note 627: «Soyez franc, écrivait madame de Girardin le 24 janvier -1841, connaissez-vous au monde une ville de guerre où l'esprit -travaille? il n'en est point..... Ne mettez pas à Paris une armure, sa -lourde cuirasse le gênerait pour se promener en rêvant sur les -destinées du monde. Ne lui mettez pas un casque, l'idée a peur du fer; -elle n'ose point naître sous une pesante coiffure.» Elle invoquait à -l'appui l'opposition de tous les grands lettrés contre les -fortifications, de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Lamartine, de -Balzac, de Théophile Gautier, etc. «Le projet, concluait madame de -Girardin, est un coup d'État contre l'esprit; il fait naturellement -frémir tous ceux qui ont quelque chose à perdre.» (Le vicomte DE -LAUNAY, _Lettres parisiennes_, t. III, p. 119 à 121.)] - -Pour dominer ces hésitations, pour surmonter ces résistances, il eût -fallu une action très-énergique du cabinet. Or quelques-uns des -ministres partageaient plus ou moins les répugnances des -conservateurs. M. Humann paraissait fort contrarié de voir grossir le -déficit de son budget, et sans combattre ouvertement l'idée de -fortifier Paris, il avait toujours un mot à lancer à l'encontre. Fait -plus grave encore, le maréchal Soult, qui, par son glorieux passé -comme par sa situation éminente, semblait avoir le plus d'autorité en -cette affaire, ne cachait pas son peu de goût pour une partie -essentielle du projet, celle qui ajoutait l'enceinte continue aux -forts détachés; ces derniers lui paraissaient suffire. Il avait même -expressément réservé cette opinion personnelle dans l'exposé des -motifs[628], et, depuis lors, il faisait volontiers, dans son salon, -des conférences stratégiques pour prouver que l'on pouvait défendre -Paris par de grandes manoeuvres sans l'entourer de remparts. Presque -seul dans le cabinet, le ministre des affaires étrangères était résolu -à soutenir tout le projet. Or, s'il avait de l'influence sur une -partie des conservateurs, d'autres, au contraire, lui eussent fait -échec sans trop de regret. À en croire certains bruits, M. Molé avait -jugé l'occasion favorable pour tenter de renverser M. Guizot et de -prendre sa place; on prétendait qu'il avait, dans ce dessein, partie -liée avec M. Dufaure et M. Passy. Ce qui est certain, c'est que -l'ancien ministre du 15 avril ne ménageait pas le projet dans ses -conversations: il affectait de prendre en main cette politique -pacifique qu'il reprochait à M. Guizot de ne pas oser défendre -complétement[629]. Si attaqué ou si insuffisamment soutenu qu'il fût -du côté conservateur, le projet y rencontrait cependant un puissant -appui: c'était celui du Roi. Louis-Philippe proclamait très-haut -l'importance qu'il attachait aux fortifications, et, se livrant -personnellement à un travail actif de propagande, il invitait à dîner -les députés récalcitrants ou hésitants, pour les «chambrer». Mais -l'action royale suffisait-elle à contre-balancer tant d'influences -contraires? En somme, la situation était très-confuse, très-obscure: -partisans et adversaires de la loi siégeaient pêle-mêle dans toutes -les parties de l'Assemblée. Personne ne pouvait prévoir ce qui -sortirait de là. M. Guizot, néanmoins, avec son optimisme habituel, -assurait que tout irait bien. - -[Note 628: «Je n'ai point abandonné, disait le maréchal, l'opinion que -j'ai été appelé à émettre, sur la même question de fortifier Paris, en -1831, 1832 et 1833; mais j'ai pensé que ce n'était pas le moment de la -reproduire. Aussi je l'ai écartée avec soin, afin que la question se -présentât tout entière devant la Chambre. Mais je lui dois et je me -dois à moi-même de déclarer que je fais expressément la réserve de -cette opinion antérieure que ni le temps ni les circonstances n'ont -affaiblie.»] - -[Note 629: Les journaux thiéristes dénonçaient ouvertement cette -intrigue. Cf. entre autres le _Siècle_ du 8 janvier 1841. Le bruit en -arrivait jusqu'à Londres, et M. Charles Greville écrivait à ce propos, -le 13 janvier 1841: «Guizot est évidemment inquiet de certaines -intrigues maintenant en oeuvre pour le renverser. De ces intrigues, -Molé est l'objet ou l'agent, peut-être les deux à la fois. Guizot a -envoyé l'autre jour à Reeve un article habilement fait, où l'on -discutait la position de M. Molé et la moralité aussi bien que la -possibilité de son arrivée au pouvoir avec l'aide d'une coalition.» -(_The Greville Memoirs, second part_, t. II, p. 365.)] - -La discussion s'ouvrit à la Chambre des députés, le 21 janvier 1841; -elle devait se prolonger jusqu'au 1er février. L'opinion, fort -attentive, en suivait anxieusement les péripéties; peu de questions -avaient autant occupé et partagé les esprits. De nombreux orateurs -combattirent l'idée même de fortifier Paris: le discours le plus -retentissant dans ce sens fut celui de M. de Lamartine. Mais le danger -ne venait pas de ces adversaires patents; il venait de ceux qui, en la -forme, demandaient seulement la modification du système proposé: -danger d'autant plus grand que les auteurs de cette manoeuvre -semblaient appuyés par le président du conseil lui-même. Dès la -seconde journée, le maréchal Soult prononça un long discours où, tout -en disant se rallier au projet comme ministre, il s'efforçait de -démontrer, comme militaire, que les forts avancés étaient seuls utiles -et que l'enceinte fortifiée ne servait à rien. L'émotion fut grande. -Si l'enceinte était abandonnée, la gauche ne voudrait plus d'un -projet restreint à ces «forts détachés» si longtemps maudits par -elle, et il n'y aurait plus chance de faire rien adopter. D'autre -part, comment espérer que les conservateurs, déjà si hésitants, se -rallieraient à l'enceinte continue, si elle était combattue par le -premier ministre? La commission demanda le renvoi au lendemain pour -s'entendre avec le gouvernement. Les adversaires du projet se -flattaient déjà d'avoir bataille gagnée. Mais, le soir même, le Roi -écrivait au maréchal sur un ton si ferme, que celui-ci, qui avait -appris à obéir sous Napoléon, se rendit auprès de la commission et lui -fit d'un air grognon les déclarations qu'elle désirait. Le rapporteur -put dès lors affirmer à la Chambre que le président du conseil -adhérait au projet tout entier et ne voyait dans l'addition de -l'enceinte aux ouvrages détachés qu'une force de plus. - -Cet incident laissait un grand trouble dans les esprits. Les -hésitations ou les répugnances du centre s'en trouvaient accrues; ceux -qui rêvaient de substituer M. Molé à M. Guizot entrevoyaient le -concours possible du maréchal Soult. À gauche, les partisans du projet -accusaient le ministère de trahir; M. Guizot lui-même était soupçonné -de ne pas jouer franc jeu; on s'étonnait qu'il n'eût pas encore pris -la parole pour proclamer la volonté du gouvernement. Le _Journal des -Débats_, malgré son désir de servir le cabinet, ne pouvait s'empêcher -d'exprimer sa surprise. «Il a paru à tout le monde, dit-il, que M. le -maréchal avait parlé contre le projet de loi en discussion, ou du -moins contre une partie désormais nécessaire de ce projet, nous -voulons dire contre l'enceinte continue.» Et le journal ajoutait: «La -loi a été ébranlée peut-être: c'est au ministère à la raffermir par la -fermeté et la netteté de son langage... Qu'il y prenne garde: si l'on -pouvait douter de sa sincérité, le rejet et l'adoption de la loi -seraient également pour lui un échec.» M. Guizot en était plus -convaincu que personne; mais il sentait les difficultés que lui -créaient les dispositions fort douteuses d'une grande partie des -conservateurs et même de plusieurs de ses collègues. Bien que -sincèrement résolu à servir de son mieux la cause des fortifications, -il craignait de provoquer un éclat, et retardait le moment d'une -intervention périlleuse. Cette inaction encourageait les manoeuvres -hostiles: on sut bientôt que, dans les coulisses, se préparait un -amendement proposant la suppression de l'enceinte continue, et que -l'auteur de cet amendement était le général Schneider, connu pour être -le familier du maréchal et pour avoir été son ministre de la guerre -dans le cabinet du 12 mai. - -Si gêné qu'il fût, M. Guizot comprit qu'il ne pouvait pas laisser -clore la discussion générale sans s'expliquer, sinon sur les -amendements qui n'étaient pas encore en discussion, du moins sur les -questions politiques que soulevait le projet. Il prit donc la parole -dans la séance du 25 janvier. Sentant que le point capital était de -rassurer les conservateurs inquiets, il établit que les fortifications -de Paris, loin d'être «l'instrument d'une politique turbulente et -belliqueuse», étaient une «garantie de paix». «Un moment, dit-il, la -politique du 1er mars a pu faire croire à la France, je n'examine pas -si c'est à tort ou à raison, que la mesure avait un autre but, qu'elle -aurait d'autres effets; mais, au fond et aujourd'hui, il n'en est -rien...» Et alors, rappelant le souvenir laissé, en France et à -l'étranger, par les invasions de 1814 et de 1815, il ajouta: «La -mesure que vous discutez a pour effet de rassurer les imaginations en -France, de les refroidir en Allemagne. Elle a pour effet de donner à -la France la sécurité qui lui manque dans sa mémoire et d'ajouter pour -l'Europe, à la guerre contre la France, des difficultés auxquelles -l'Europe ne croit pas assez... Elle nous tranquillisera, nous; elle -fera tomber les souvenirs présomptueux des étrangers.» Toutefois, si -M. Guizot tenait à rassurer les pacifiques, il ne voulait pas ôter aux -fortifications ce qu'elles avaient, au regard des autres puissances, -de fier et de fort. «En même temps qu'elles sont une garantie de paix, -disait-il, elles sont une preuve de force. Elles prouvent que la -France a la ferme résolution de maintenir son indépendance et sa -dignité; c'est un acte d'énergie morale... Dans les circonstances -actuelles, après ce qui s'est passé depuis un an en Europe..., c'est -une bonne fortune qu'une telle mesure à adopter.» Jusque-là, tout -allait bien et l'on ne pouvait défendre plus utilement le projet, -quand, tout d'un coup, vers la fin, touchant seulement d'un mot ce -qu'il appelait les questions de système, M. Guizot s'écria: «Les -questions de système! je déclare que je n'en suis pas juge, et que je -me trouverais presque ridicule d'en parler: je n'y entends rien. Ce -que je demande, c'est une manière efficace, la plus efficace, de -fortifier Paris. Tout ce qui me présentera une fortification de Paris -vraiment efficace, je le trouverai bon.» (_Sensation prolongée._) Ces -paroles furent aussitôt interprétées, contrairement, sans aucun doute, -aux intentions de l'orateur, comme un blanc seing donné aux auteurs -d'amendements. Les intrigues en reçurent un encouragement singulier. -«Vous le voyez, disait-on, le ministère ne tient pas plus à l'enceinte -continue qu'aux forts. Il n'est pas en cause dans tout ceci.» - -Le lendemain, 28 janvier, ce fut au tour de M. Thiers de venir faire, -comme rapporteur, le résumé de la discussion générale. Il aurait eu -beau jeu à embarrasser le ministère, en signalant les contradictions, -les incertitudes et les équivoques de son attitude; mais il n'eût pu -le faire sans compromettre le sort de la loi qu'il voulait avant tout -faire voter. Il résista donc à la tentation. Sa première parole fut -pour déclarer qu'il «écarterait toute politique». Puis, après avoir -rappelé l'initiative qu'il avait prise: «C'eût été un scandale, -dit-il, pour mes collègues et pour moi, non-seulement de laisser -passer le projet sous nos yeux, mais même de le défendre faiblement, -lorsque le ministère du 29 octobre le présentait. Je le remercie de -l'avoir présenté; je ne demande pas qu'il nous remercie parce que nous -venons le soutenir. Si j'ai désiré être membre de la commission, si -j'ai ensuite cherché à être rapporteur, c'est que je croyais que le -succès de la mesure dépendait de la conciliation des opinions et des -systèmes.» Cela dit, M. Thiers discuta avec son abondance infatigable -et son universelle compétence toutes les raisons invoquées, tour à -tour historien, géomètre, géologue, ingénieur, tacticien, général en -chef, administrateur des vivres, faisant même la leçon, en passant, au -maréchal Soult sur les combats qu'il avait livrés, et prétendant lui -prouver qu'il n'entendait rien à la façon dont il les avait gagnés; -mais, malgré tout, merveilleusement intelligent, intéressant et -persuasif. Il ne termina pas sans déclarer d'une façon formelle que -l'adoption de l'amendement dont il était question serait «la ruine du -projet». «Je sais bien ce qui se passe dans les esprits, ajouta-t-il; -si un système exclusif prévalait, c'est-à-dire si l'enceinte était -mise de côté au profit des forts, ou si les forts étaient mis de côté -au profit de l'enceinte, il y a une portion nécessaire de la majorité -pour faire passer le projet qui se retirerait à l'instant même.» - -La discussion générale fut close après ce discours, et, le 27 janvier, -commença le débat sur l'amendement du général Schneider. Pendant trois -jours, il se prolongea sans qu'on pût en prévoir l'issue. Parmi les -orateurs qui parlèrent pour l'amendement, signalons M. de Lamartine, -M. Mauguin, M. Dufaure, qui eut un grand succès, et M. Passy. Se -distinguèrent en sens contraire, M. de Rémusat, M. Odilon Barrot et M. -Thiers, ce dernier toujours soigneux de s'en tenir à la cause -elle-même et de ne laisser rien paraître de l'homme de parti. Pendant -ce temps, les ministres restaient silencieux à leurs bancs. On eût dit -que la bataille se livrait par-dessus leurs têtes et qu'ils avaient -cédé la direction de la Chambre aux anciens ministres du 1er mars. -Vainement pressait-on M. Guizot de parler. «On ne peut pas faire tout -en un jour», répondait-il. Plus que jamais, cette attitude du cabinet -paraissait suspecte aux partisans des fortifications; on racontait que -M. Teste pérorait dans les couloirs contre la loi, que M. Duchâtel -avait serré la main à M. Dufaure après son discours, et que certains -députés, connus pour être des ministériels dévoués, recrutaient -ouvertement des adhérents pour la proposition du général Schneider. Le -duc d'Orléans, déjà assez mal disposé contre le cabinet, ne cachait -pas son indignation. Une telle situation ne pouvait se prolonger -indéfiniment; elle risquait de compromettre non-seulement le sort du -projet, mais la considération du gouvernement. - -Ce fut une nouvelle intervention du maréchal Soult qui amena le -dénoûment. Le 31 janvier, interpellé par M. Thiers, le maréchal se -décida à s'expliquer: singulières explications qui embrouillèrent la -question plus encore. Chacune de ses phrases trahissait une animosité -passionnée contre M. Thiers et le désir secret de voir voter -l'amendement. Des murmures éclatèrent; la confusion était au comble. -M. Billault fit une réponse d'avocat, habile, vive, pressante, mettant -à nu la situation équivoque du cabinet, raillant le maréchal, sommant -les ministres politiques de monter à la tribune. M. Guizot avait -retardé le plus possible une intervention qu'il sentait embarrassante -et périlleuse; mais, le moment étant venu où elle s'imposait, il s'en -tira avec hardiesse et habileté. Tout d'abord, revenant sur les -paroles de son premier discours, il fit cette déclaration: «Je ne suis -pas juge, je persiste à le dire, je ne suis pas juge compétent, -éclairé, de la question de système; mais il m'est évident que le -système proposé par le projet de loi est le plus efficace de tous. Je -le maintiens donc, tel que le gouvernement l'a proposé.» Puis, -abordant le cas du maréchal: «Je tiens, dit-il, à la clarté des -situations encore plus qu'à celle des idées, et à la conséquence dans -la conduite encore plus que dans le raisonnement. Que la Chambre me -permette, sans que personne s'en offense, de dire, au sujet de ce qui -se passe en ce moment, tout ce que je pense. La situation est trop -grave pour que je n'essaye pas de la mettre, dans sa nudité, sous les -yeux de la Chambre; c'est le seul moyen d'en sortir. M. le président -du conseil avait, il y a quelques années, exprimé, sur les moyens de -fortifier Paris, une opinion qui a droit au respect de la Chambre et -de la France, car personne ne peut, sur une pareille question, -présenter ses idées avec autant d'autorité que lui. Qu'a-t-il fait -naguère? Il s'est rendu, dans le cabinet, à l'opinion de ses -collègues; il a présenté, au nom du gouvernement du Roi, le projet de -loi que, dans l'état actuel des affaires, ses collègues ont jugé le -meilleur, et en même temps il a réservé l'expression libre de son -ancienne opinion, le respect de ses antécédents personnels. Un débat -s'élève ici à ce sujet. M. le président du conseil me permettra, j'en -suis sûr, de le dire sans détours: il n'est pas étonnant qu'il -n'apporte pas à cette tribune la même dextérité de tactique qu'il a -si souvent déployée ailleurs; il n'est pas étonnant qu'il ne soit pas -aussi exercé ici qu'ailleurs à livrer et à gagner des batailles... -Mais le projet de loi qu'il a présenté au nom du gouvernement reste -entier; c'est toujours le projet du gouvernement; le cabinet le -maintient; M. le président du conseil le maintient lui-même, comme la -pensée, l'acte, l'intention permanente du cabinet. Il vient de le -redire tout à l'heure. Je le maintiens à mon tour; je persiste à dire -que, dans la conviction du gouvernement du Roi, le projet de loi tout -entier est techniquement la manière la plus efficace, et politiquement -la seule manière efficace de résoudre la grande question sur laquelle -nous délibérons.» Après avoir replacé, avec cette vigueur polie, le -maréchal sur le terrain d'où il avait paru s'éloigner, M. Guizot -s'occupa de la majorité; il sentait bien les difficultés que lui -créaient, de ce côté, les répugnances des pacifiques contre les -fortifications, et les dispositions ombrageuses des anciens 221 à son -égard; procédant avec une adresse pleine de ménagements, évitant toute -apparence de vouloir violenter «la liberté» de cette majorité, il sut -dire tout ce qui pouvait attirer le plus de suffrages au projet, sans -donner aux votes contraires, qu'il prévoyait malgré tout assez -nombreux, le caractère d'une scission politique. C'est dans ces -occasions qu'on pouvait bien mesurer tout ce que la parole de -l'éloquent doctrinaire avait acquis d'habileté et de souplesse. - -Ce discours décida du vote: l'amendement fut rejeté par 236 voix -contre 175, et l'ensemble de la loi fut adopté le lendemain par 237 -voix contre 162. La minorité ne comptait guère qu'une quarantaine de -membres de la gauche: le reste, 130 à 140 voix, venait du centre; ce -chiffre élevé montre que M. Guizot ne s'était pas exagéré les -difficultés qu'il rencontrait dans sa propre majorité. C'était M. -Thiers qui avait amené le plus de suffrages au projet; les journaux -opposants ne se firent pas faute de le remarquer. Mais c'était M. -Guizot qui, à la dernière heure, avait apporté l'appoint sans lequel -la loi eût succombé. Le Roi le comprit, et remercia aussitôt son -ministre du «grand service» qu'il avait ainsi rendu à la France et à -la couronne. En revenant à son banc, aussitôt après son discours, M. -Guizot avait dit à M. Duchâtel: «Je crois la loi sauvée.--Oui, -répondit le ministre de l'intérieur, mais vous pourriez bien avoir tué -le cabinet.» Il n'en fut rien: le maréchal tenait plus à la durée du -ministère qu'au rejet de l'enceinte continue. Il affecta donc, avec -une bonne humeur un peu narquoise, de féliciter M. Guizot de l'adresse -avec laquelle il avait tiré le gouvernement d'embarras. Dans le -centre, les irritations cherchèrent moins à se dissimuler. - -Les adversaires des fortifications résolurent de tenter un suprême -effort à la Chambre des pairs. Ils remportèrent un premier succès, -lors de la nomination de la commission, qui, se trouvant en majorité -hostile au projet, choisit comme président M. Molé, le meneur de cette -campagne, et conclut à un amendement analogue à celui du général -Schneider. La discussion en séance publique fut d'une longueur et d'un -acharnement inaccoutumés au Luxembourg[630]. M. Molé y prononça un -grand discours: sa thèse était que le gouvernement français créerait -le danger de guerre en paraissant y croire et en prenant une -«résolution aussi désespérée» que celle de fortifier Paris. Mais il -rencontra des adversaires considérables: le duc de Broglie, qui rompit -à cette occasion le silence qu'il gardait depuis longtemps; le -maréchal Soult, qui fut plus net qu'au Palais-Bourbon; M. Duchâtel, -qui traita surtout la question financière, et M. Guizot, qui développa -de nouveau, avec une grande force, les considérations de haute -politique qu'il avait déjà fait valoir devant la Chambre des députés. -«La France veut sincèrement la paix, dit-il; mais si la sécurité et la -dignité de la France étaient compromises par la paix ou au sein de la -paix, l'amour sincère de la France pour la paix en pourrait être -altéré.» Il termina en pesant plus fortement sur la Chambre haute -qu'il n'avait osé le faire sur la Chambre basse. Il déclara nettement -qu'amender le projet, c'était le ruiner. «Bien plus, ajouta-t-il en -terminant, le gouvernement lui-même serait affaibli, profondément -affaibli en France et en Europe. (_Mouvement en sens divers._) Oui, -Messieurs, en France et en Europe. Voilà quel serait le résultat de -votre délibération. La France aurait perdu tous les avantages de la -loi; elle aurait substitué à ces avantages des risques politiques -immenses. Pourquoi Messieurs? Pour supprimer quelques fossés et -quelques bastions! Permettez-moi de le dire, cela est impossible.» Le -tempérament de la Chambre des pairs ne lui permettait pas de résister -à un langage si pressant et si ferme. L'amendement de la commission -fut repoussé par 148 voix contre 91. - -[Note 630: Cette discussion dura du 23 mars au 1er avril 1841.] - -En même temps qu'il écartait dans les Chambres les obstacles élevés -contre le projet de fortifier Paris, M. Guizot, non moins attentif à -son rôle diplomatique qu'à son rôle parlementaire, veillait à ce que -la mesure produisît au dehors l'effet qui convenait à notre politique -et particulièrement aux négociations alors en cours sur les affaires -d'Orient. Aussitôt la loi votée dans la Chambre des députés, il avait -écrit à ses ambassadeurs: «J'ai mis une extrême importance à restituer -au projet son vrai et fondamental caractère. Gage de paix et preuve de -force... Appliquez-vous constamment, dans votre langage, à lui -maintenir ce caractère: point de menace et point de crainte; ni -inquiétants ni inquiets; très-pacifiques et très-vigilants. Que pas un -acte, pas un mot de votre part ne déroge à ce double caractère de -notre politique. C'est pour nous la seule manière de retrouver à la -fois de la sécurité et de l'influence[631].» Revenant sur ces mêmes -idées après le vote de la Chambre des pairs, il ajoutait: «Je vous -engage à ne négliger aucune occasion de faire ressortir dans vos -entretiens le caractère de la mesure. Il nous importe que ce qu'elle a -en même temps de grand et de pacifique soit partout compris[632].» - -[Note 631: _Mémoires de M. Guizot_, t. VI, p. 30.] - -[Note 632: Lettre à M. de Barante (_Documents inédits_).] - - -VIII - -Les péripéties de la discussion de la loi des fortifications au -Palais-Bourbon n'avaient pas affermi la situation parlementaire du -cabinet. Celui-ci, dans une question grave et d'une portée politique, -n'avait pu se faire suivre par une grande partie de ceux qui avaient -voté l'Adresse. Les journaux de gauche ne se faisaient pas faute d'en -conclure que le ministère était sans majorité. Pour le moment, il est -vrai, l'opposition se bornait à cette constatation, sans songer -sérieusement à pousser les choses plus avant dans la Chambre; M. -Thiers se rendait compte que toute offensive ouverte de sa part -l'exposerait à une éclatante défaite: il n'avait donc, pour la session -présente, d'autre ambition que de maintenir l'équivoque et -l'incertitude résultant du dernier débat. Certains conservateurs -devinaient cette tactique: leur avis était que le ministère devait à -tout risque sortir de cette situation, et, dans ce dessein, provoquer, -sur la politique générale, un grand débat qui fût comme une répétition -de l'Adresse. «Ce qu'il faut craindre aujourd'hui, disaient-ils, ce -n'est pas la discussion, c'est l'intrigue; ce n'est pas une mort -violente, c'est une lente dissolution. Les grandes discussions, comme -les grands intérêts, rapprochent les opinions et les concentrent; -elles élèvent les esprits et les arrachent à ces préoccupations -personnelles qui sont le fléau de toutes les assemblées. Dans un -gouvernement qui a pour base une majorité, si l'on veut que cette -majorité subsiste, il faut souvent lui remettre devant les yeux les -grands principes, les grands motifs sous l'influence desquels elle -s'est formée. Il faut l'émouvoir, la passionner pour le bien. Casimir -Périer n'a pas formé sa majorité, en dissimulant les côtés de sa -politique qui pouvaient déplaire aux esprits timides; il avait du -courage pour ceux qui n'en avaient pas; il forçait les indécis à se -décider. S'il perdait de cette façon quelques voix, celles qu'il avait -étaient sûres[633].» - -[Note 633: Ces idées étaient soutenues entre autres par le _Journal -des Débats_.] - -D'autres conservateurs, plus timides ou plus prudents, considérant le -peu d'homogénéité de la majorité qui s'était réunie, sous la pression -d'un grand péril, pour voter l'Adresse, se rendant compte du -tempérament moral et des idées politiques qu'elle devait à la -coalition, des préventions et des ressentiments qu'y rencontrait le -ministère, jugeaient impossible de procéder avec elle par coup -d'éclat, de vaincre ses répugnances, de dominer ses divisions par un -effort soudain et de haute lutte. «Loin de là, disaient-ils, ce qu'il -faut pour réussir, ce sont des soins, de l'habileté, de la patience. -Laissez aux habitudes gouvernementales le temps de se reformer, aux -exigences parlementaires le temps de s'affaiblir. Peu à peu les votes, -arrachés d'abord par les nécessités du moment, seront accordés par -entraînement et par conviction. Le talent est un grand séducteur, et -le succès prépare le succès. Les conscrits, qui se sont mis en route à -contre-coeur, prennent goût à la guerre et se passionnent pour leurs -chefs, lorsqu'ils ont, sous leur direction, fait une campagne heureuse -et obtenu des succès qu'ils n'espéraient pas. Quant à l'exemple de -Casimir Périer, ce n'est pas le cas de l'invoquer: nulle analogie -entre la situation actuelle et celle de 1831. Alors, l'armée -parlementaire était sur le champ de bataille. Aujourd'hui, elle est, -pour ainsi dire, en garnison: elle s'ennuie, elle disserte au lieu -d'agir, elle ergote au lieu d'obéir. On a beau lui dire que l'ennemi -est toujours là, qu'il est toujours le même, elle n'en croit rien, -surtout depuis qu'elle pense en avoir bien fini avec les menaces de -guerre. Et puis, elle a traversé tant de ministères, elle a vu arborer -tant de drapeaux, qu'elle est tombée dans une sorte d'incrédulité -politique. Vouloir brusquer une Chambre en un tel état d'esprit serait -s'exposer à de graves accidents. Enfoncez l'éperon dans les flancs -d'un coursier abîmé de fatigue ou rétif, il succombe ou vous renverse; -ménagez ses forces et son humeur, il achèvera tant bien que mal la -carrière[634].» - -[Note 634: Telle était la thèse développée par M. Rossi, qui écrivait -alors, sans les signer, les chroniques politiques de la _Revue des -Deux Mondes_.] - -Le gouvernement eut bientôt à faire son choix entre ces deux conduites -si différentes. Il avait déposé, le 2 février, une demande de fonds -secrets. L'occasion parut favorable à ceux qui désiraient provoquer -une grande discussion et mettre la Chambre en demeure de voter -l'Adresse. Se trouvant précisément en majorité dans la commission, ils -donnèrent mandat au rapporteur, M. Jouffroy, d'agrandir le débat et de -formuler à ce propos tout le programme de la politique conservatrice. -L'ancien philosophe, qui avait décidément le goût des rapports -retentissants, accepta volontiers cette tâche. Tout d'abord, il marqua -le mal dont on souffrait et en dénonça la cause. «La stabilité et le -repos manquent au gouvernement, dit-il; il n'y a, en France, de -lendemain bien déterminé pour personne; le présent chancelle toujours, -l'avenir y demeure une éternelle énigme. De là, un découragement -permanent pour tous les bons principes, une espérance sans cesse -renaissante pour les mauvais. On se plaint de voir la lie de la -société en battre avec acharnement les fondements. Cette audace est -l'ouvrage de la Chambre; elle est la conséquence directe de -l'instabilité des majorités. Et d'où vient cette instabilité? De ce -qu'un jour, croyant les grandes questions décidées, chacun s'est mis à -regarder dans ses principes, en a découvert les nuances et s'est -passionné pour ces nuances, comme il s'était auparavant passionné pour -les principes mêmes. Ce jour-là, les deux grands drapeaux de la -majorité et de l'opposition ont été déchirés en lambeaux: il y a eu -autant de fractions dans la Chambre que de nuances dans les opinions, -et le moment est venu où chacun de nous a pu craindre de devenir à soi -seul un parti tout entier. La manière dont le mal s'est produit -indique le remède. C'est en descendant aux nuances dans les principes -que la majorité s'est décomposée; c'est en remontant à ce qu'ils ont -d'essentiel, c'est en le dégageant et en le formulant nettement, c'est -en s'y ralliant et en forçant le cabinet à s'y tenir qu'elle se -reformera.» Le rapporteur estimait que le cabinet actuel offrait -toutes les garanties pour cette oeuvre de reconstitution. Quelle doit -être sa politique et celle de la majorité? À l'extérieur, une -politique de paix, une «politique européenne», soucieuse «du bon -droit, de la justice, de l'intérêt commun des peuples». «Sans doute, -disait M. Jouffroy, la France, dans le passé, a dû sa grandeur à la -politique contraire, à la politique égoïste et étroitement nationale; -mais c'était au temps où il n'y avait pas place dans le monde pour une -autre; c'était au temps de l'antagonisme des nations.» À l'intérieur, -le rapport demandait l'exécution des lois protectrices du bon ordre. -Sur la réforme électorale et sur les lois de septembre, il se -prononçait pour le strict maintien du _statu quo_, non pas qu'il -prétendît consacrer l'immutabilité de cette partie de notre -législation; «mais, disait-il, nos moeurs sont fort en arrière de nos -lois, et nous sommes à peine au niveau des institutions que nous -avons». C'était autour de ces principes, et pour l'application de -cette politique, que le rapport provoquait la formation d'une majorité -réelle et durable. - -Déposé le 18 février, ce rapport fit aussitôt grand bruit. Les -journaux de gauche poussèrent un cri de colère: invectives et -sarcasmes tombèrent dru sur M. Jouffroy. En même temps qu'elle -cherchait ainsi à troubler et à effrayer les timides, l'opposition -tâchait de se rendre favorables tous les fatigués, tous les amis du -repos quand même, en se donnant la figure d'une personne fort -tranquille qui n'eût demandé qu'à demeurer en paix et que l'on venait, -au nom du gouvernement, provoquer gratuitement et forcer à la -bataille. En outre, pour inquiéter la fraction du centre gauche qui -s'était ralliée au ministère, elle affectait de voir dans le programme -de politique intérieure exposé par M. Jouffroy un manifeste de -réaction à outrance. Si violentes que fussent ces colères, si habiles -que fussent ces manoeuvres, le _Journal des Débats_ avait beau jeu à -les railler. «Voyez, en effet, quel crime, s'écriait-il, sous un -gouvernement de délibération et de majorité, de provoquer une -discussion complète, de ne pas laisser à l'intrigue le temps de -décomposer l'opinion! Depuis quelque temps, les journaux de M. Thiers -travaillaient par ordre à mettre en doute l'existence de la majorité. -Qui l'a vue? Eh bien, vous allez savoir s'il y en a une! L'occasion -est belle... Vous auriez mieux aimé, je le conçois, en rester sur la -question des fortifications. Là, par un rapprochement nécessaire, mais -fâcheux, les opinions s'étaient mêlées et confondues. Aujourd'hui, le -rapport de M. Jouffroy et la discussion que ce rapport rend inévitable -vont apporter la lumière dans ce chaos. Les opinions vont se -débrouiller. C'est ce qui vous fâche, n'est-ce pas?» Mais il était un -symptôme plus inquiétant que l'irritation de la gauche: c'était -l'effet produit par le rapport sur certaines parties de la majorité -ministérielle. Le petit groupe de MM. Dufaure et Passy était -visiblement de mauvaise humeur et plus porté à combattre qu'à accepter -un pareil programme. Parmi les anciens 221, soit fatigue, soit -méfiance à l'égard d'une initiative qui portait la marque doctrinaire, -on paraissait désagréablement surpris de cette sorte d'appel aux armes -et peu disposé à y répondre. «Qu'est-ce qu'on veut donc? demandaient -dans les couloirs de la Chambre certains députés du centre. Faut-il -chaque jour remettre tout en question, recommencer de déplorables -débats? Qu'attend-on de cette répétition tardive de l'Adresse, de -cette colère à froid? Si le ministère veut nous faire croire à sa vie, -qu'il vive; à sa durée, qu'il trouve le moyen de durer. Lorsqu'une -nouvelle session aura commencé sous sa direction, alors nous pourrons -croire qu'il n'est pas tout à fait impossible, dans notre pays, -d'avoir une administration durable. Jusque-là, que les ministres se -contentent de mener une vie modeste, prudente, et, sans fuir les -débats, qu'ils ne les provoquent pas. L'oubli convient à tout le -monde, à commencer par les membres du cabinet; il convient au pays -aussi.» - -Il est difficile d'admettre que le rapport de M. Jouffroy ait été fait -à l'insu des ministres. Ceux-ci l'avaient-ils approuvé et encouragé? -En tout cas, l'accueil qui lui fut fait leur donna cette conviction, -qu'en s'engageant dans cette voie, ils risquaient fort de n'être pas -suivis par toute leur armée, et que, loin de confirmer le résultat de -l'Adresse, ils l'affaibliraient, peut-être même le détruiraient. -Aussi, quand le débat public s'ouvrit, le 25 février, y arrivèrent-ils -décidés à ne pas lui donner le caractère et les proportions indiquées -par M. Jouffroy. On put même croire un moment que les fonds secrets -seraient votés sans discussion. Ce fut un membre de la gauche, M. -Portalis, qui réclama. «Je ne croyais pas assister à une comédie en -venant à cette séance», dit-il, et il demanda si le ministère -entendait renier ou approuver le rapport de la commission. M. Guizot, -évidemment embarrassé, déclara en quelques mots qu'il ne répondrait -pas, s'en référant à la discussion de l'Adresse, ne désavouant pas M. -Jouffroy, mais évitant de le suivre. C'était une attitude fort -différente de celle qu'avait espérée et annoncée le _Journal des -Débats_. «Nous n'accusons personne, disait-il mélancoliquement après -cette première séance. Hélas! le ministère, la Chambre, tous les -partis portent encore les tristes cicatrices de ces longues divisions -qui ont jeté le trouble dans les meilleurs esprits. Le souvenir du -passé pèse sur le présent; tout le monde semble mal à l'aise[635].» - -[Note 635: 20 février 1841.] - -M. Thiers n'avait pas plus envie que M. Guizot d'engager le débat à -fond; mais, sans attendre peut-être un résultat immédiat et positif, -il ne voulut pas laisser passer l'occasion qui s'offrait à lui -d'embarrasser le cabinet, de se rapprocher un peu de la partie de la -majorité qu'effarouchait le programme de M. Jouffroy, et d'y jeter -ainsi un germe de division et de décomposition. Tout son discours fut -calculé dans ce dessein. Le champion menaçant de la politique -belliqueuse, l'organisateur de l'armée de 950,000 hommes, le -«révolutionnaire» se faisant honneur de l'appui de la gauche n'eût pas -eu chance d'attirer les amis de M. Dufaure. Aussi est-ce, cette fois, -un tout autre personnage qui se met en scène. Sur la politique -extérieure, il reconnaît presque qu'il a pu se tromper; il regrette -qu'on ait «magnifié» la question d'Égypte; il affirme ne s'y être jeté -qu'à contre-coeur et pour tenir les engagements contractés avant lui. -«Du reste, ajoute-t-il, tout cela est maintenant bien fini. Que l'on -ne revienne plus nous présenter cet épouvantail de la guerre.» -L'orateur affirme et répète à satiété que la question n'est pas, et -même n'a jamais été entre la guerre et la paix; qu'elle est uniquement -entre ceux qui, répudiant, comme le rapporteur, «la politique -exclusivement française», veulent se hâter de rentrer dans le concert -européen, et ceux qui préfèrent attendre dans l'attitude d'isolement -et de paix armée. M. Thiers est de ces derniers; sa politique, devenue -subitement modeste, ne demande pas davantage. «J'ai reproché, dit-il, -au ministère, dans le débat de l'Adresse, de s'être prêté à un -revirement de politique qui a, je crois, beaucoup affaibli la -considération du pays; mais, cela fait, ce revirement produit, cette -situation acceptée, si le cabinet ne se hâte pas de rentrer dans le -concert européen et d'ajouter à notre politique le dernier échec -qu'elle puisse recevoir, oh! ce n'est pas moi qui le tourmenterai... -Si en effet vous faites la seule chose qu'il y ait à faire -aujourd'hui, en restant immobiles, prêts à tout événement; si vous -réparez vos négligences à l'égard de notre organisation militaire, oh! -mon Dieu! loin de vous combattre, je vous aiderai souvent, je ferai -comme j'ai fait il y a un mois.» De même, à l'intérieur, M. Thiers -bornait son programme à deux réformes d'une portée restreinte: 1º la -définition de l'attentat, qu'une des lois de septembre permettait de -soustraire au jury et de déférer à la Cour des pairs; 2º -l'élargissement des incompatibilités. Mais, en même temps, il -insistait sur cette idée, bien faite pour inquiéter certaines parties -moyennes et flottantes du monde parlementaire, que «le pouvoir était -placé à l'une des extrémités de la Chambre». «J'ai vu deux fois, -ajoutait-il, tenter cette expérience de recomposer une majorité en se -mettant à l'une des extrémités, à l'extrémité de droite, comme le -propose M. le rapporteur, et jamais on n'a réussi. Dans le cabinet du -6 septembre, ce n'était, certes, ni les hommes de talent ni les hommes -éclairés qui manquaient; il y avait M. le comte Molé et M. Guizot. Eh -bien! on a échoué. Pourquoi? Parce qu'on a voulu faire avec une loi, -la loi de disjonction, ce que M. le rapporteur a essayé de faire -aujourd'hui avec un rapport. On a voulu amener une grande partie de -la Chambre à ce qu'on appelle un évangile, et il s'est trouvé que cet -évangile ne convenait pas à tout le monde. Quant à moi, je suis -convaincu que, pour avoir une majorité, il faut se placer non pas à -l'une des extrémités de la Chambre, mais au véritable milieu, celui où -j'avais essayé de placer le pouvoir. Vous avez tenté de faire la -majorité en arrière; je crois qu'il faut la faire en avant.» - -La manoeuvre de M. Thiers était habile. La réponse qu'y fit M. Guizot, -deux jours après, ne le fut pas moins. Après avoir tout d'abord -déclaré qu'il ne pouvait, dans l'état des affaires, rien dire sur la -question extérieure, et avoir annoncé qu'il ne s'expliquerait pas plus -complétement sur le rapport de M. Jouffroy, il prit aussitôt -l'offensive, et dénonça la campagne faite, depuis trois jours, «pour -porter dans la majorité le trouble et la désunion.» Il railla M. -Thiers, «se faisant tout petit», tout pacifique, pour «abuser cette -majorité». Vous aurez beau faire, lui dit-il, vous n'y parviendrez -pas! Et, rappelant le langage de l'ancien ministre du 1er mars dans la -discussion de l'Adresse et la lutte alors ouvertement engagée entre la -guerre et la paix: «Laissez-moi croire, s'écria-t-il, que tout ce que -nous avons dit et fait, vous et nous, n'a pas été une insignifiante -comédie!» La tactique des adversaires ainsi dévoilée, le ministre -indiquait pourquoi il devait se refuser à toutes les paroles, à toutes -les explications qui serviraient cette tactique et aideraient à -diviser la majorité nouvelle. «Cette majorité, continua-t-il, a été -formée par la nécessité, en présence d'un grand danger, pour rétablir, -au dehors, la pratique d'une politique prudente et modérée, au dedans, -la pratique d'une politique ferme, conséquente, favorable à -l'affermissement et à l'exercice du pouvoir. Elle s'est constituée -dans des intentions sincères qui ne redoutent aucune clarté... J'ai -bien le droit de le dire: si le repos du pays s'est rétabli à -l'apparition de cette majorité, si les espérances du pays se -rattachent à son affermissement, il est bien naturel que ceux qui lui -sont attachés, simples députés ou ministres, prennent leur majorité au -sérieux, et que, pour la conserver, ils acceptent un inconvénient -momentané, une contrariété vive; pour moi, par exemple, la -contrariété de ne pas parler, autant que je l'aurais voulu, du rapport -de l'honorable M. Jouffroy... Tout homme attaché à la majorité et -voulant son succès, a dû faire ce sacrifice. Voilà ce qui a gouverné -notre conduite; et comme toute majorité a des éléments divers qui ont -leurs droits, leur honneur, qui se respectent mutuellement, nous avons -eu, les uns pour les autres, ce juste respect de ne pas élever des -questions qui ne nous étaient pas impérieusement commandées, de ne pas -entrer dans des débats que l'état actuel des faits, les nécessités de -la politique ne nous imposaient pas. Votre commission, Messieurs, qui -n'était pas un cabinet, votre honorable rapporteur, qui n'était pas -chargé du poids du gouvernement, a pu très-légitimement, et je dirai -plus, a pu utilement venir exposer ici sa politique extérieure et sa -politique intérieure, l'ensemble de ses idées, de ses intentions. Nous -n'aurions pas dû faire cela; puisque nous ne devions pas le faire, -nous ne devions pas le discuter.» Puis il terminait ainsi: «La -majorité tout entière veut rester unie; elle sait qu'elle le peut, car -elle sait que sur toutes les questions qui sont à l'ordre du jour, sur -les questions de conduite, sur les questions qu'il faut vraiment -résoudre pour agir aujourd'hui, pour agir demain, elle sait qu'elle -est du même avis, qu'elle se conduira unanimement. Et si jamais il lui -arrivait des dissentiments intérieurs, elle serait sincère alors comme -elle l'est aujourd'hui; nous parlerions, au besoin, comme nous savons -au besoin nous taire. (_Vif mouvement d'adhésion. Applaudissements au -centre._)» - -On ne pouvait se dérober avec une allure plus fière, ni dire plus -éloquemment qu'on ne dirait rien. L'effet fut considérable sur la -majorité, où l'on comprenait mieux que partout ailleurs la nécessité -d'une semblable attitude, et où l'on savait gré au ministre d'y -apporter à la fois tant d'adresse et de dignité. On put d'ailleurs -comprendre les motifs qui avaient dicté cette conduite, quand M. -Dufaure vint ensuite déclarer que, tout en n'approuvant pas le rapport -de la commission, il voterait pour le cabinet. Il estimait que la -révision des lois de septembre et la réforme électorale -s'imposeraient tôt ou tard, mais qu'un homme politique devait savoir, -sinon abandonner ses opinions, du moins en ajourner la réalisation. À -son avis, le cabinet fournissait des garanties suffisantes sur les -quatre questions dominantes du moment, la direction à donner à notre -diplomatie, l'organisation militaire, le développement des forces -navales et la reconstitution des finances. La déclaration de M. -Dufaure assurait le succès du ministère, et les fonds secrets furent -en effet votés par 235 voix contre 145. L'Adresse avait réuni 247 voix -contre 161. - -Ce n'était pas sans doute la victoire à la Périer qu'avait rêvée le -_Journal des Débats_ et qu'avait cru préparer M. Jouffroy: peut-être -le tempérament d'une Chambre née de la coalition ne permettait-il pas -d'obtenir davantage. Après tout, la manoeuvre de l'opposition avait -été déjouée, la majorité était restée unie. Le temps seul pouvait -donner à cette majorité plus de cohésion, d'homogénéité, au ministère -plus d'autorité et de hardiesse. M. Guizot comptait sur cette action -du temps et était résolu à la seconder. Tout en ménageant, pour le -moment, les faiblesses de la Chambre, il se donnait pour tâche d'y -remédier, et l'on pouvait être assuré qu'il ne se prêterait pas -longtemps à éluder les débats de doctrine. - - -IX - -Le ministère ne se laissait pas absorber entièrement par l'action -parlementaire. Il s'était donné aussi pour tâche de mettre fin, dans -le pays, à l'agitation mauvaise que la politique du dernier cabinet y -avait provoquée et laissée grandir. Dès le début de son -administration, il était parvenu assez vite à rétablir l'ordre -extérieur dans la rue. Mais l'esprit de sédition s'était réfugié dans -la presse, y entretenant une sorte d'émeute morale plus difficile à -atteindre et à réprimer que l'émeute matérielle. Le cabinet n'hésitait -pas à entreprendre de nombreuses poursuites de presse; ce n'était pas -toujours avec grand profit. Si nous l'avons vu tout à l'heure -embarrassé dans sa lutte contre l'opposition de la Chambre, par -l'incertitude de la majorité, il l'était plus encore dans sa lutte -contre la presse factieuse, par les défaillances du jury. Un incident -qui fit alors grand scandale montra une fois de plus à quel point -cette juridiction pouvait être non-seulement inefficace contre les -ennemis du gouvernement, mais dangereuse pour le gouvernement -lui-même. - -L'une des conséquences de la dernière crise avait été de découvrir le -Roi et de le rendre personnellement le point de mire des attaques de -la presse[636]. Et quelles attaques! C'était bien pis que de l'accuser -de tyrannie: on contestait son patriotisme. Comment s'en étonner? -L'opposition parlementaire n'avait-elle pas montré la première que -c'était là, à ce point particulièrement sensible, qu'il fallait viser -la royauté? Après tout, les journaux ne faisaient que répéter plus -brutalement ce que M. Thiers avait donné à entendre à la tribune. -Quand un ministre d'hier insinuait que Louis-Philippe n'avait ni le -souci ni le sens de l'honneur national, que ne devait-on pas attendre -d'écrivains sans responsabilité? Et quand des hommes, se disant amis -de la monarchie nouvelle, donnaient contre elle le signal d'une -campagne si meurtrière, n'était-il pas certain qu'ils seraient suivis, -dépassés, par ceux qui s'avouaient les ennemis mortels de cette -monarchie, par les radicaux d'une part et les légitimistes de l'autre? - -[Note 636: Comme s'en est vanté plus tard un écrivain radical, «le Roi -était devenu personnellement, en dépit des jalouses précautions de la -loi, le but de toutes les attaques». (ÉLIAS REGNAULT, _Histoire de -huit ans_, t. II, p. 77).] - -Ces derniers ne furent pas les moins audacieux, et ils eurent même un -moment le triste honneur de mener l'attaque. Le 11 janvier 1841, la -_Gazette de France_ publiait trois lettres qu'elle disait avoir été -écrites en 1807 et 1808 par Louis-Philippe, alors réfugié en Sicile et -en Sardaigne. Ces lettres, dont l'authenticité n'a jamais été ni -formellement prouvée ni officiellement contestée[637], exprimaient -contre Napoléon et en faveur des armées qui le combattaient des -sentiments qui étaient, à cette époque, ceux de tous les princes -français émigrés. On eût pu concevoir que des républicains s'en -fissent un grief; mais n'était-il pas étrange qu'un journal -légitimiste, défenseur attitré de l'émigration, prétendît trouver là -une note infamante? L'opinion eut-elle le sentiment de cette -inconséquence? Toujours est-il que la publication de la _Gazette de -France_ ne produisit pas grand effet. Mais quelques jours plus tard, -le 24 janvier, une feuille de même couleur, la _France_, publia trois -autres lettres que Louis-Philippe, disait-elle, avait écrites -postérieurement à 1830: elle n'en indiquait ni les dates exactes ni -les destinataires. Dans la première, le Roi confirmait l'engagement -d'évacuer l'Algérie, engagement qu'il disait avoir été pris envers -l'Angleterre par Charles X; dans la seconde, il se faisait honneur -auprès de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, d'avoir facilité -l'écrasement de la Pologne; dans la troisième, il présentait les -fortifications de Paris comme étant dirigées contre la population de -cette ville. Tout, dans ces lettres, ne fût-ce que leur forme plate, -vulgaire et sottement compromettante, trahissait une falsification -maladroite. Mais l'opposition n'y regardait pas de si près. Ses -journaux firent un énorme tapage autour de ces prétendues révélations, -surtout de celle qui avait trait à l'évacuation de l'Algérie. Le -public en était troublé; à force d'avoir entendu dire, et de si haut, -que le Roi n'avait pas le sentiment français, beaucoup de gens en -étaient venus à prêter l'oreille à des accusations dont, en d'autres -temps, l'odieuse invraisemblance leur eût fait hausser les épaules. Le -scandale prit tout de suite de telles proportions, que le gouvernement -jugea nécessaire d'annoncer que les auteurs de cette publication -seraient poursuivis pour crime de faux et pour offense envers la -personne du Roi. - -[Note 637: S'il faut en croire le témoignage de certains ambassadeurs -étrangers, M. Guizot leur aurait avoué l'authenticité de ces lettres. -(HILLEBRAND, _Geschichte Frankreichs_, t. II, p. 478).] - -Pendant que la justice commençait son instruction, la curiosité -publique, fort excitée, faisait aussi son enquête et ne tardait pas à -découvrir où la _Gazette de France_ d'abord, la _France_ ensuite, -étaient allées chercher les pièces par lesquelles elles se flattaient -de faire tant de mal à la monarchie de Juillet. Vivait alors à Londres -une courtisane sur le retour, se faisant appeler Ida de Saint-Elme, et -plus connue à Paris sous le nom de la Contemporaine. Jadis la -maîtresse de plusieurs généraux, entre autres de Moreau et de Ney, -tombée dans la misère sous la Restauration et publiant alors sous son -nom des mémoires fabriqués par d'autres et remplis de faussetés, elle -avait fini, en 1834, par s'échouer en Angleterre, et, à bout -d'expédients, avait tâché de trouver dans le chantage politique les -ressources que son âge ne lui permettait plus de chercher ailleurs. -Pour faire connaître aux intéressés l'honnête commerce qu'elle -entreprenait, elle fit imprimer et distribuer un prospectus développé, -intitulé la _Poire couronnée_; elle y avait inséré quelques extraits -de lettres attribuées à Louis-Philippe, notamment de celles qui -devaient être publiées en 1840, avec tant de fracas, et en annonçait -beaucoup d'autres. Cette tentative de scandale passa inaperçue, et la -Contemporaine ne trouva pas tout d'abord acheteur pour sa marchandise. -Mais, quelques années après, elle fut plus heureuse et entra en marché -avec les deux journaux légitimistes, fournissant à l'un des lettres -qui étaient peut-être vraies, à l'autre des lettres qui étaient -certainement fausses. Comment une telle alliance parut-elle -acceptable, une telle caution suffisante aux représentants d'une -opinion qui se piquait d'avoir, plus que tout autre, le sens de -l'honneur chevaleresque? C'est ce qu'on ne parviendrait pas à -comprendre, si l'on ne savait, par plus d'une expérience, jusqu'où -peut aller l'esprit de parti. Il est permis de croire que, parmi les -légitimistes, ceux qui avaient le coeur haut et l'esprit libre se -sentaient, au fond, honteux de voir quelques-uns des leurs se -compromettre en de telles promiscuités. M. Rossi exprimait le -sentiment de beaucoup de gens, quand il s'indignait de «voir l'arène -politique contaminée par les impostures d'une prostituée[638]». - -[Note 638: Chronique politique de la _Revue des Deux Mondes_ du 1er -mai 1841.] - -Cependant l'instruction judiciaire se suivait contre MM. de Montour -et Lubis, gérant et rédacteur en chef de la _France_. Sommés de -produire les prétendus originaux, les accusés déclarèrent se réserver -de le faire devant le jury et ne vouloir rien montrer d'ici là. Ce -refus ôtait toute base juridique à l'accusation de faux: du moment où -les pièces n'étaient pas produites, comment prouver quelles étaient -fabriquées? Force fut donc d'abandonner cette partie de la poursuite -et de s'en tenir à la prévention d'offense au Roi; le gérant resta -seul en cause. - -Retardée par ces incidents de procédure, l'affaire ne vint devant le -jury que le 24 avril. Me Berryer était au banc de la défense: dans la -salle, plusieurs notabilités légitimistes. Le prévenu fut mis -solennellement en demeure de faire la production qu'il avait si -obstinément réservée pour ce moment. Mais il eût été bien empêché de -produire quelque pièce: il n'avait rien. Dans le marché conclu avec la -Contemporaine, la rédaction de la _France_ ne s'était même pas assuré -la possession d'une apparence d'original. Après tout, cette négligence -était peut-être une habileté, car elle avait enlevé à l'accusation le -moyen d'établir matériellement le faux. Dans ces conditions, Me -Berryer plaida non la réalité, ni même la vraisemblance des lettres, -mais uniquement la bonne foi de son client: étrange bonne foi, qui ne -pouvait être que la foi dans la Contemporaine! En effet, l'avocat -argua surtout de ce qu'une partie des lettres avait déjà été publiée, -quelques années auparavant, dans le prospectus de cette intrigante. Il -ajouta que M. de la Rochejaquelein, dont on regrette de voir le nom -mêlé à une telle affaire, avait vu l'un des originaux aux mains de -cette femme et que cet écrit lui avait paru authentique. Pour -expliquer la non-production de ces originaux, l'avocat raconta que la -Contemporaine, se croyant menacée à Londres d'une accusation de faux, -ne voulait pas se dessaisir des pièces, par crainte d'être «pendue» si -elle n'était plus en mesure de les produire devant la justice -anglaise. Ces arguments, recouverts, il est vrai, du talent de Me -Berryer, suffirent pour persuader le jury parisien, et, par six voix -contre six, le gérant de la _France_ fut acquitté. - -Les journaux légitimistes et radicaux poussèrent un cri de triomphe. -La veille, devant le jury, on n'avait sollicité qu'un verdict -d'indulgence en plaidant modestement la bonne foi. Maintenant on -changeait de ton: le verdict était la condamnation du Roi; c'était la -justice du pays proclamant souverainement que Louis-Philippe était -l'auteur de ces lettres et qu'on avait bien agi en lui jetant à la -tête sa honte et sa trahison. Des _fac-simile_ lithographiques furent -répandus à profusion. La _France_ publia à cent mille exemplaires le -compte rendu de son procès, comme elle eût fait d'un bulletin de -victoire. L'avocat général, dans son réquisitoire, du reste assez -maladroit, s'était écrié: «Il résulterait de ces lettres que le Roi, -élu en 1830, pour répondre aux sympathies patriotiques, les aurait -trahies de tout point!... Comment donc faudrait-il appeler le Roi qui -aurait écrit de pareilles choses? Il faudrait bien dire de lui que -c'est un de ces tyrans qui ne marchent que par la voie de la -dissimulation, qui établissent leur empire non pas sur la sincérité de -leur langage, mais sur la violation de tous leurs engagements!» Les -journaux reproduisaient ces phrases, affectant de croire qu'après la -décision du jury, les hypothèses oratoires de l'avocat général étaient -devenues des réalités, et que, de par sa magistrature, Louis-Philippe -était un traître. Les journaux de la gauche dite dynastique, avec des -formes plus hypocrites, faisaient écho à tout ce bruit, tellement -occupés à le tourner contre le ministère, qu'ils ne paraissaient même -pas s'inquiéter de savoir si la monarchie n'en était pas la première -victime. Quant aux conservateurs, ils s'indignaient, s'effrayaient. -Cette malheureuse affaire était le sujet de toutes les polémiques, de -toutes les conversations. Jamais les ennemis de la royauté de Juillet -n'étaient parvenus à causer un tel scandale. Infortuné Roi! quel moyen -avait-il de se défendre contre cette nouvelle forme de régicide? Henri -Heine, qui n'avait pour ce prince aucune sympathie particulière, se -sentait obligé de le plaindre. Il le montrait ne pouvant ni poursuivre -une réparation judiciaire, ni se battre en duel, ni écrire aux -journaux sur un ton courroucé, «car, hélas! ajoutait-il, les rois ne -sauraient s'abaisser à employer de tels moyens de défense, et ils sont -contraints de supporter avec une longanimité silencieuse tous les -mensonges qu'on se plaît à répandre sur leur compte. J'éprouve la plus -profonde compassion pour le royal martyr dont la couronne est la cible -des flèches les plus envenimées et dont le sceptre, quand il s'agit de -sa propre défense, ou de punir un calomniateur, lui est moins utile -que ne le serait une canne ordinaire[639].» - -[Note 639: Lettre du 29 avril 1841. (_Lutèce_, p. 197 et 198).] - -Et pourtant chaque jour faisait surgir une preuve nouvelle de la -falsification. Tel fut, entre autres, le résultat d'une découverte -faite, peu après le verdict du jury, dans le livre oublié d'un -écrivain républicain, _Louis-Philippe et la contre-révolution_, publié -en 1834 par M. Sarrans. Là se trouvait, sous la forme d'une réponse -verbale qui aurait été faite en 1830, par Louis-Philippe, à -l'ambassadeur d'Angleterre, le texte même, à un mot près, de la plus -importante des lettres attribuées au Roi, celle sur l'évacuation -d'Alger. Or comment admettre que le Roi, écrivant une lettre en 1830, -eût trouvé sous sa plume exactement les mêmes mots dont un historien -devait se servir en 1834 pour donner le sens d'une réponse verbale? -N'était-il pas, dès lors, clair comme le jour que la Contemporaine -avait fabriqué sa lettre en copiant une page de M. Sarrans? La -découverte parut même si décisive, qu'une note la mentionnant fut -aussitôt envoyée par huissier à tous les journaux qui avaient -reproduit les fausses pièces; cette note se terminait ainsi: «Nous -n'avons pas besoin de dire que la conversation rapportée par M. -Sarrans n'est pas plus vraie que la lettre de la Contemporaine.» - -Il semblait que la calomnie dût être confondue; mais non: elle -s'obstinait à ne pas lâcher la proie dont elle s'était emparée. Loin -de diminuer, le tapage allait croissant. Pendant que les uns -continuaient à se servir des prétendues lettres, d'autres s'en -allaient réveiller les vieilles histoires de la conspiration de Didier -en 1816, et prétendaient que Louis-Philippe en avait été le complice. -On eût dit qu'un appel général avait été fait à tous les faux -témoignages pour déshonorer le Roi. Le 22 mai, une députation de -«citoyens», dont plusieurs habillés en gardes nationaux, se présenta -tumultueusement au Palais-Bourbon et y déposa une pétition que l'on -prétendait être revêtue de cinq mille signatures et qui était ainsi -conçue: «Messieurs les députés, des lettres qui seraient l'expression -de la plus lâche et de la plus infâme trahison ont été attribuées au -roi Louis-Philippe. La justice du pays a acquitté le journal qui les a -publiées. Les ministres n'ont répondu que par de vagues démentis à -l'imputation qu'ils laissent peser sur le chef de l'État. La -conscience publique exige une enquête. Nous venons donc vous demander -d'interpeller le ministère sur un fait qui touche aussi profondément à -l'honneur, à la liberté et à l'indépendance de la nation.» - -Le ministère en était venu à désirer cette interpellation, comme le -seul moyen de confondre en face la calomnie. Mais si les journaux -radicaux ou légitimistes l'annonçaient de temps à autre, sur un ton de -menace, ils ne trouvaient personne qui osât s'en charger: ce qui ne -les empêchait pas, il est vrai, de prétendre que le gouvernement avait -peur de s'expliquer. M. Guizot, voyant que la session tirait à sa fin, -se décida alors à prendre les devants. Dans la séance du 27 mai, il -saisit le prétexte du budget de l'Algérie, alors en délibération, pour -monter à la tribune. «Depuis quelque temps, dit-il, d'insignes -faussetés ont été laborieusement répandues au sujet de prétendus -engagements que le gouvernement du Roi aurait contractés envers les -puissances étrangères, ou telle puissance étrangère, pour l'abandon -complet ou partiel de nos possessions d'Afrique. Si ces faussetés -s'étaient produites à cette tribune, nous les aurions à l'instant même -relevées et qualifiées comme elles le méritent. (_Interruptions -diverses._) On ne l'a pas fait. (_Une voix: On ne l'a pas osé._) -Personne n'a apporté ici les faussetés auxquelles je fais allusion; -nous n'avons pas voulu, nous n'avons pas dû leur faire un honneur que -personne ne leur accordait. Cependant, elles continuent à se montrer -audacieusement ailleurs. La Chambre est près de se séparer; nous ne -laisserons pas fermer cette enceinte sans donner à ces calomnies, -quelles qu'elles soient, le démenti le plus formel. Jamais, je le -répète, par personne, envers personne, aucun engagement n'a été -contracté ou indiqué. Toute assertion contraire est radicalement -fausse ou calomnieuse.» L'accent méprisant de l'orateur ajoutait -encore à la dureté du soufflet renfermé dans ces paroles. Les journaux -allaient-ils être laissés sous le coup de cette flétrissure? Ils -avaient de nombreux amis sur les bancs de la Chambre, à droite ou à -gauche; ne s'en trouverait-il pas un qui les avouât, les justifiât, ou -seulement essayât de plaider leur bonne foi; comme naguère devant le -jury? L'heure n'était-elle pas venue, notamment pour les orateurs -légitimistes, d'apporter les révélations écrasantes dont, -prétendait-on, ils avaient les mains pleines? - -Un député de la droite, en effet, demanda la parole; c'était M. le duc -de Valmy. Mais il se borna à affirmer, ce qui n'avait été contesté par -personne, que la Restauration n'avait pris, elle non plus, aucun -engagement d'évacuer Alger: à l'accusation portée contre -Louis-Philippe, pas même une allusion; aux démentis du ministre, pas -l'ombre d'une réponse. M. Guizot remonta à la tribune. «Tout Français, -dit-il, doit être heureux de trouver qu'à toutes les époques, par tous -les gouvernements, l'intérêt et l'honneur de la France ont été -défendus. Ce que j'ai dit, ce que je répète, c'est que, depuis 1830, -les intérêts et l'honneur de la France ont été défendus, soutenus, -spécialement dans la question dont il s'agit, hautement, nettement, -sans une minute d'hésitation. On avait, dit-on, entendu prouver le -contraire, je suis venu vous donner et je donne de nouveau à cette -assertion le démenti le plus formel.» Pour la seconde fois, le -ministre jetait le gant. Mais personne ne le releva. M. Berryer, -l'avocat de la _France_ devant le jury, était là, sur son banc; les -journaux royalistes avaient annoncé qu'il parlerait. Il se tint coi. -Force fut de clore l'incident sur la parole du ministre et sur le -silence peut-être plus décisif encore de toute l'opposition. - -Le lendemain, les journaux essayèrent de payer d'audace; ils -feignirent de croire qu'il ne s'était passé à la Chambre qu'une -«comédie» sans portée, une façon d'escamotage. On eut l'aplomb -d'écrire dans la _Gazette de France_: «La preuve que M. Guizot n'a -rien dit, c'est que M. Berryer n'a pas parlé.» Il n'était pas -jusqu'aux feuilles du centre gauche et de la gauche dynastique qui, -par animosité contre le ministre, ne cherchassent à diminuer la portée -de son démenti. Efforts impuissants: cette fois, la conscience -publique savait à quoi s'en tenir. Au bout de quelque temps, tout ce -bruit s'éteignit, et il ne fut plus question des fameuses lettres. -Toutefois, s'il ne restait rien de la calomnie elle-même, qui oserait -affirmer qu'il ne restait rien des effets de la calomnie? Ce n'était -pas impunément que le Roi avait été en quelque sorte à l'état d'accusé -pendant plusieurs semaines, que son honneur patriotique avait été -discuté, contesté. Le prestige monarchique, déjà si ébranlé en France, -en avait reçu une nouvelle atteinte. - - -X - -Si grand bruit que fissent, dans le moment, toutes ces luttes de -tribune ou ces polémiques de presse, le règlement de la question -extérieure n'en demeurait pas moins la préoccupation principale du -ministère. On se rappelle en quel état se trouvaient les négociations -à la fin de novembre 1840[640]. Il n'y avait plus aucune chance -d'obtenir quelque concession qui permît à la France de rentrer -immédiatement dans le concert européen. La Syrie était définitivement -perdue; bien plus, l'Égypte était menacée. Sans doute si, cédant aux -conseils de la France, le pacha se soumettait en acceptant l'hérédité -de son pachalik, que les puissances se déclaraient prêtes à lui -garantir, on pouvait espérer une solution prompte et pacifique de la -crise. Mais s'il ne se soumettait pas, la situation risquait de -devenir très-tendue, très-critique, entre lord Palmerston, qui -voulait, dans ce cas, attaquer l'Égypte, et le gouvernement français, -qui, fidèle à sa note du 8 octobre, protestait d'avance contre ce qui -lui paraissait une intolérable aggravation du traité du 15 juillet. Il -y avait là un nouveau péril pour la paix européenne, et un péril -très-prochain. Au train dont la flotte anglaise venait de mener les -opérations de Syrie, ne pouvait-on pas recevoir, d'un jour à l'autre, -la nouvelle qu'elle avait bombardé Alexandrie? Chacun prêtait -l'oreille avec inquiétude aux bruits qui venaient d'Orient. M. de -Metternich surtout était dans des transes mortelles, et il cherchait, -sans aboutir, à prévenir diplomatiquement ces redoutables -éventualités. «Il faut, écrivait-il à son ambassadeur à Londres, -prévoir le cas où Méhémet ne se soumettrait pas. Le _quid faciendum_ -alors est à chercher.» - -[Note 640: Pour l'exposé qui va suivre jusqu'à la convention des -détroits, je me suis surtout servi de la _Note inédite du prince -Albert de Broglie_, complétée par occasion avec les _Papiers inédits -de M. de Barante_, les _Mémoires de M. Guizot_ et la _Correspondence -relative to the affairs of the Levant_. C'est à ces sources que seront -puisés tous les documents pour lesquels ne sera indiquée aucune -origine particulière.] - -Telle était l'anxiété générale quand, le 8 décembre 1840, on apprit à -Londres qu'une de ces initiatives toutes personnelles, alors assez -fréquentes chez les agents anglais, venait, en Orient même, de -brusquer le dénoûment. Le 25 novembre, le commodore Napier était -arrivé tout à coup devant Alexandrie avec plusieurs vaisseaux. Son -prétexte était de réclamer la liberté de quelques prisonniers, son but -réel de voir s'il ne pourrait pas déterminer Méhémet-Ali à une -soumission immédiate. À une première communication, Boghos-Bey, -ministre du pacha, répondit sur un ton qui parut encourageant. Faisant -alors des propositions plus directes, le commodore prit sur lui -d'envoyer au pacha copie d'une dépêche de lord Palmerston où se -montrait l'intention des puissances de laisser au pacha, au cas où il -se soumettrait, l'Égypte héréditaire. Se déclarant ami et admirateur -de Méhémet, il faisait briller à ses yeux la gloire de rétablir ainsi -«le trône des Ptolémées». Boghos-Bey, sans repousser ces offres, eût -désiré ajourner sa réponse; mais le commodore, élevant alors la voix, -déclara qu'il ne consentait à interrompre les hostilités qu'à la -condition d'une acceptation immédiate, donnant à entendre plus ou -moins clairement qu'en cas de refus, Alexandrie pourrait subir le -même sort que Saint-Jean d'Acre. Ce mélange de caresses et de -brusquerie, de promesses et de menaces produisit son effet, et, au -bout de quelques heures, le diplomate improvisé enleva la signature -d'une convention portant: 1º que le pacha donnerait immédiatement à -ses troupes l'ordre d'évacuer la Syrie; 2º qu'il s'engagerait à -restituer au sultan sa flotte, moyennant que la Porte lui accordât la -possession héréditaire de l'Égypte; 3º qu'à ces conditions, les -hostilités cesseraient et les puissances feraient leurs efforts pour -amener la Porte à concéder l'hérédité du pachalik d'Égypte. - -Sans doute le procédé était fort incorrect de la part d'un officier -qui n'avait pas de pouvoirs pour traiter au nom des puissances et -encore moins pour engager la Porte; ce procédé eût pu même devenir -très-dangereux, si un refus du pacha eût amené le commodore à exécuter -ses menaces contre Alexandrie. Mais enfin tout était bien qui -finissait bien; le résultat avait été de réaliser les voeux de -l'Europe sans franchir les limites posées par la France. Aussi, -quoique mêlée de beaucoup de surprise, l'impression dominante des -plénipotentiaires, à Londres, fut-elle la satisfaction de voir clore -une crise dangereuse, et se montrèrent-ils tous résolus à agir sur la -Porte pour lui faire accepter cette solution. C'était, entre autres, -le sentiment de lord Palmerston, qui écrivit dans ce sens à lord -Ponsonby. Le gouvernement français ne pouvait participer à un acte qui -était l'exécution du traité du 15 juillet, mais il n'avait rien à -objecter à un tel dénoûment; au fond même, il le désirait. On croyait -donc généralement en avoir fini avec la question égyptienne, et l'on -jugeait le moment venu de s'occuper à résoudre la question européenne -en faisant rentrer la France dans le concert des puissances. Notre -gouvernement recevait de plusieurs côtés, notamment de Vienne, des -ouvertures à cet effet, et il était conduit à examiner dans quelles -conditions il pourrait consentir à sortir de son isolement. - -La diplomatie avait à peine commencé à s'engager dans cette voie -nouvelle, que, le 2 janvier 1841, arrivait à Londres la nouvelle que -la Porte déclarait nulle et non avenue la convention conclue par le -commodore Napier. Elle n'en trouvait pas seulement la forme -inconvenante: le fond lui paraissait inacceptable. Elle ne se refusait -pas, si les puissances le lui demandaient, et par déférence pour -elles, à accorder «quelque faveur temporaire» au pacha, mais sans -concession d'hérédité. Et tout cela était dit d'un ton singulièrement -roide. L'inspirateur de cette attitude se devinait facilement: c'était -lord Ponsonby. Le premier mouvement des ministres ottomans avait été -d'acquiescer à la convention d'Alexandrie; mais l'ambassadeur anglais -les en avait aussitôt impérieusement détournés[641]; en même temps, il -soutenait dans ses conférences avec les autres ambassadeurs, dans ses -instructions à l'amiral Stopford, dans ses dépêches à lord Palmerston, -qu'«aucun gouvernement, dans la situation de la Porte, ne pouvait -tolérer un seul moment qu'un individu s'arrogeât le droit de traiter -pour lui avec un pouvoir considéré, en droit ou en fait, comme un -pouvoir rebelle». Décidément, les agents anglais n'en faisaient qu'à -leur fantaisie, et, ce qui ne simplifiait pas les choses, leurs coups -de tête étaient en sens contraire. - -[Note 641: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 361.] - -Les nouvelles de Constantinople et les lettres de lord Ponsonby eurent -pour effet de changer l'attitude de lord Palmerston. Dans ses -conversations avec les plénipotentiaires et avec notre chargé -d'affaires, il parut avoir subitement découvert des objections contre -la concession de l'hérédité. Il n'y pensait pas naguère, quand il se -félicitait de la solution apportée par la convention du commodore -Napier. Mais on eût dit qu'une occasion s'étant offerte à lui -d'embrouiller de nouveau la question, il n'avait pu s'empêcher de la -saisir. La patience et la docilité des cabinets allemands commençaient -à être à bout. M. de Metternich surtout fut vivement irrité de voir -remettre une fois de plus en péril la pacification qu'il désirait tant -et qu'il avait cru tenir. Il envoya à Londres des notes sévères, à -Constantinople des instructions énergiques, menaçant là de rompre -l'alliance à quatre, ici de retirer son appui au sultan, si l'on ne -concédait pas l'hérédité de l'Égypte à Méhémet-Ali. Le cabinet de -Berlin suivait celui de Vienne. Il n'était pas jusqu'à M. de Brünnow -qui ne parût, cette fois, désireux d'en finir. En même temps, le -sentiment public en Angleterre se prononçait, avec une grande force, -pour un rapprochement avec la France. On en put juger, dans les -discussions qui eurent lieu le 26 janvier, à l'ouverture de la -session, par les attaques violentes que les libéraux, comme lord -Brougham, ou les radicaux, comme M. Hume, dirigèrent contre la -politique du _Foreign Office_, et surtout par le langage tenu au nom -des tories modérés, que l'on pressentait devoir remplacer -prochainement le ministère. À la Chambre des lords, lord Wellington, -tout en approuvant le traité du 15 juillet, mit une sorte -d'affectation et de solennité à rappeler que, «pendant son ministère, -il avait fait tous ses efforts pour que la France eût la véritable -place qui lui appartenait dans le monde», ajoutant «que, sans cela, il -ne saurait y avoir aucune sécurité pour la paix»; et il termina en -exprimant «le désir que les nobles lords qui siégeaient parmi ses -adversaires pussent ramener la France au sein des conseils de -l'Europe». La situation du duc donna un grand retentissement à ses -paroles. À la Chambre des communes, sir Robert Peel exprima des idées -analogues; il y mêla même des critiques, sinon sur le but poursuivi, -du moins sur les procédés employés, prodigua les politesses flatteuses -à la France, se plaignit que le discours royal n'eût pas eu, pour -elle, au moins une phrase de regret, et déclara que la paix ne serait -pas raffermie tant qu'on n'aurait point son concours. «Le moment est -donc venu, dit-il en terminant, d'inviter la France à coopérer, dans -l'intérêt de la paix, avec les grandes puissances européennes.» Telle -fut l'impression produite par ce langage sur le parlement, que lord -Palmerston, tout en tâchant de justifier ses procédés, feignit -d'éprouver à notre sujet les mêmes sentiments que sir Robert Peel: il -prétendit avoir été de tout temps le plus chaud partisan de l'alliance -française, gémit sur un refroidissement, qu'il déclarait d'ailleurs -être momentané, enfin proclama que «la France, maîtresse d'une grande -puissance navale et militaire, ne saurait être exclue des affaires de -l'Europe, et qu'aucune transaction ne pouvait être complétement et -sûrement réglée sans que, d'une manière ou d'une autre, elle y prît -part.» - -Ces manifestations de l'opinion anglaise, s'ajoutant aux -représentations de M. de Metternich, firent comprendre à lord -Palmerston qu'il ne pouvait plus longtemps soutenir lord Ponsonby dans -ses manoeuvres contre l'établissement héréditaire du pacha. Le 28 et -le 29 janvier, il s'en expliqua verbalement avec le plénipotentiaire -turc et, par lettre, avec lord Ponsonby lui-même. «Certainement, -disait-il, il vaudrait beaucoup mieux que le sultan pût garder, pour -le choix des gouverneurs futurs de l'Égypte, la même liberté qu'il -possède quant au choix des gouverneurs des autres provinces de son -empire. Mais, dans toutes les affaires, il faut se contenter de ce qui -est praticable et ne pas compromettre ce qu'on a obtenu, en courant -après ce qu'on ne peut atteindre... Le sultan n'a pas, quant à -présent, des moyens maritimes ni militaires suffisants pour rétablir -son autorité en Égypte. Il serait donc obligé de recourir à ses -alliés. Or les mesures convenues jusqu'ici entre les quatre -puissances, en vertu du traité de juillet, se bornent à chasser les -Égyptiens de la Syrie, de l'Arabie et de l'Asie... Si donc le sultan -s'adressait aux quatre puissances pour attaquer, avec leur aide, -Méhémet-Ali en Égypte même, une nouvelle délibération de la conférence -deviendrait nécessaire. Eh bien, je puis vous dire d'avance le -résultat de la délibération. Je sais parfaitement que les quatre -puissances refuseront de venir en aide au sultan.» Il concluait donc -que la Porte «devait mettre, sans autre délai, fin à cette affaire». -Deux jours après, le 31 janvier, la conférence, réunie à Londres, -adoptait une note collective invitant la Porte, «non-seulement à -révoquer l'acte de destitution prononcée contre Méhémet-Ali, mais à -lui accorder la promesse que ses descendants en ligne directe seraient -nommés successivement par le sultan au pachalik d'Égypte». - -Le gouvernement français, tout en suivant attentivement ces -fluctuations, tout en encourageant la résistance de M. de Metternich, -était demeuré étranger à ces négociations. Même pour limiter les -résultats du traité du 15 juillet, il ne voulait faire aucune démarche -qui parût être une adhésion à ce traité. Ce n'en était pas moins son -attitude qui avait sauvé l'Égypte. Pourquoi, en effet, M. de -Metternich avait-il pris en main, avec une énergie si nouvelle chez -lui, la cause du pacha, pour lequel il n'avait jamais caché son peu de -sympathie? Comme il le proclamait lui-même, il n'avait agi que par -égard pour la France; il se sentait obligé de faire quelque chose en -retour du service que le ministère du 29 octobre rendait à la cause de -la paix européenne, et, en même-temps, ému de nos armements, du quant -à soi où se renfermait notre politique, de la fermeté avec laquelle -nous maintenions la note du 8 octobre, il se préoccupait des -complications auxquelles on s'exposerait, si aucun compte n'était tenu -de l'espèce d'ultimatum renfermé dans cette note. C'est ainsi que, -sans éclat irritant, sans provocation tapageuse, le ministère s'était -trouvé contre-carrer efficacement, sur le point qui nous avait -toujours paru le plus essentiel, les mauvais desseins de lord -Palmerston et de lord Ponsonby. Comme l'a dit à ce propos M. Guizot, -«la France absente pesait sur les esprits autant que présente elle eût -pu influer sur les délibérations». - - -XI - -Persuadées que l'imbroglio égyptien était cette fois définitivement -terminé par la note du 31 janvier, les puissances allemandes reprirent -leurs démarches en vue de faire rentrer la France dans le concert -européen. Leur projet était de nous inviter à signer avec les autres -cabinets quelque acte général sur la question d'Orient. Quel en serait -l'objet précis? On parlait, par exemple, de confirmer ainsi la vieille -règle de l'empire ottoman, qui fermait les détroits des Dardanelles -et du Bosphore aux navires de guerre étrangers. Y ajouterait-on -d'autres stipulations d'un intérêt plus actuel? Sur ce point, les -idées étaient loin d'être arrêtées. À vrai dire, la seule chose qui -importait aux cabinets de Vienne et de Berlin, c'était qu'il y eût -signature à cinq: ce qui serait signé ne leur paraissait que -secondaire. - -Prévenu des ouvertures qui allaient lui être faites, le gouvernement -français avait dû se demander quelle réponse il y donnerait. Il -rencontrait, en cette occasion comme en plusieurs autres, quelque -difficulté à concilier les exigences de la politique intérieure et -celles de la politique extérieure. En France, du moins dans les -parties de l'opinion où avait été vivement sentie la mortification du -traité du 15 juillet, l'idée d'une rentrée prochaine dans le concert -européen était mal vue. Il semblait que ce fût oublier trop facilement -un passé blessant, et que le souci de la dignité nationale exigeât un -peu plus de ressentiment, de bouderie menaçante. Aussi, quand -l'opposition voulait exciter les esprits contre le ministère, elle lui -reprochait, comme M. Thiers dans la discussion des fonds secrets[642], -d'être trop empressé à rentrer en relation avec les autres puissances, -et de ne pas oser maintenir la France dans son isolement. - -[Note 642: Cf. plus haut, p. 432.] - -Par contre, à regarder l'étranger, il semblait que nous ne pussions -sans inconvénient rebuter les avances qui nous étaient faites. Ainsi -que l'écrivait M. de Bourqueney, le 12 février, il ne fallait pas -croire qu'il y eût, chez toutes les puissances, «une égale sincérité, -une égale ardeur pour arriver aux _cinq signatures sur le papier_». -Lord Palmerston, sous la pression de ses alliés et de son parlement, -n'avait pu se refuser à paraître nous tendre la main; mais il n'eût -sans doute pas été fâché de pouvoir dire que nous ne voulions pas la -prendre. Cela était plus vrai encore de la Russie: M. de Brünnow se -montrait opposé à toute demande en vue de se rapprocher de la France, -et M. de Nesselrode disait à l'ambassadeur de la Reine, «que la Russie -n'avait pas fait tant de concessions à l'Angleterre pour que celle-ci -fît des concessions à la France». Seules, l'Autriche et la Prusse -désiraient sincèrement et vivement notre rentrée dans le concert -européen; mais plus elles étaient impatientes d'y parvenir, plus elles -eussent été dépitées d'échouer par notre fait. Elles estimaient faire -beaucoup pour nous en sauvant le pacha, qu'elles n'aimaient pas, et en -tenant tête à lord Palmerston et au Czar qui les intimidaient. Dès -lors elles croyaient avoir droit à quelque chose en retour de notre -part, et nous en auraient voulu de ne pas l'obtenir. Elles se seraient -regardées d'ailleurs comme étant les premières menacées par la -persistance de nos armements, et auraient cherché à se garantir de ce -péril en se rapprochant davantage de la Russie et de l'Angleterre. -Ainsi, de la mauvaise volonté plus ou moins patente des uns et du -dépit des autres pouvait sortir la confirmation d'une alliance à -quatre contre la France isolée, armée et suspecte. L'accident du 15 -juillet deviendrait l'état permanent de l'Europe, et un tel état -serait gros de complications. Que ne pourrait-il pas arriver, si le -premier acte de la nouvelle coalition était de soulever la question du -désarmement? Or était-ce une hypothèse en l'air? n'avait-on pas vu -déjà, en novembre, les cabinets allemands nous adresser à ce sujet des -observations, et ne colportait-on pas une lettre de lord Wellington -contre la paix armée et les cinq cent mille hommes de la France? Nos -représentants à l'étranger étaient très-frappés de ce péril; ils en -avertissaient M. Guizot et insistaient pour qu'il le conjurât en ne -retardant pas sa rentrée dans le concert européen. «Voici, écrivait M. -de Bourqueney le 12 février, le danger en présence duquel nous sommes. -Si les uns nous trouvent froids, les autres défiants, on se réunira à -quatre, on fera un protocole de clôture, et tout sera dit ici comme -acte diplomatique. On n'en affirmera pas moins que la France n'a plus -le droit de se dire isolée... Rappelez-vous, Monsieur, la situation de -juin 1840. Il y eut aussi un moment où vous sentîtes que vous alliez -être débordé par une entente à quatre: je vois poindre le même danger -sous une autre forme. Alors, c'était un traité à inaugurer; il s'agit -aujourd'hui de l'enterrer en rendant tout autre traité impossible.» De -Russie, M. de Barante envoyait, à la même époque, un avertissement -semblable. «Si une délibération commune, écrivait-il, ne ramène pas -l'Europe à la politique antérieure, si la situation de la paix armée -se prolonge, si les esprits s'obstinent et s'irritent sur le -désarmement, je ne serais pas surpris qu'un beau matin, un traité -d'alliance défensive ne se trouvât signé par les quatre puissances.» - -M. Guizot comprenait la gravité du péril que lui signalaient ainsi ses -ambassadeurs; mais il n'avait pas le sentiment moins vif des -susceptibilités de l'opinion française. Après avoir mûrement considéré -ces deux faces si différentes de la question, il prit son parti et -l'exposa avec une grande netteté dans les instructions qu'il envoya à -ses agents. Conformément à ses premières déclarations, il continuait à -accepter franchement l'attitude de l'isolement comme «étant, dans -l'état des faits, la plus convenable pour la dignité ou la sûreté du -pays»; il se disait nullement pressé d'en sortir et prêt à y -«persister sans inquiétude pour son propre compte, sans agression ni -menace pour personne, aussi longtemps que les circonstances -l'exigeraient». Cependant il ne prétendait pas en faire «la base -permanente de sa politique» et ne repoussait pas l'éventualité d'une -rentrée dans le concert des puissances. Il admettait que cette rentrée -se produisît sous la forme de quelque acte signé avec les autres -cabinets pour régler tout ou partie des problèmes européens soulevés -par la question d'Orient; mais son adhésion à un tel acte était -subordonnée aux conditions suivantes: 1º que l'initiative fût prise -par les autres puissances, et que ceux qui avaient manqué à la France -en se passant d'elle trop facilement témoignassent par leur démarche -qu'ils avaient besoin d'elle; 2º que l'Égypte héréditaire fût -définitivement assurée au pacha, et qu'il eût ainsi été fait droit aux -demandes de la note du 8 octobre; 3º que le traité du 15 juillet fût -un acte accompli, terminé, dont il ne fût plus question et qui -n'appartînt plus qu'au passé; car, ayant blâmé ce traité, la France -ne pouvait, à aucun degré, prendre part à son exécution, ni même -entrer en communauté d'action avec des puissances qui seraient encore -occupées de cette exécution; 4º que la clôture du traité du 15 juillet -fût préalablement constatée par un protocole signé des quatre alliés -et porté officiellement à notre connaissance; 5º enfin, qu'on ne -soulevât pas la question du désarmement. C'étaient là les conditions -que M. Guizot jugeait essentielles à notre honneur et dont il était -résolu à ne pas se départir, de quelque péril qu'on le menaçât. Quant -à l'acte lui-même, quelles stipulations contiendrait-il? Se rendant -compte que la clause de la fermeture des détroits ne faisait que -confirmer une règle existant de longue date et naguère encore rappelée -dans le traité du 15 juillet 1840, notre ministre ne cachait pas son -désir d'y voir adjoindre d'autres articles plus importants et plus -intéressants: par exemple, l'affirmation de l'indépendance et de -l'intégrité de l'empire ottoman; quelques garanties pour les -populations chrétiennes de la Syrie ou pour Jérusalem; la liberté ou -la neutralité des routes d'Asie par Suez et par l'Euphrate. En somme, -il désirait que «l'acte eût autant de consistance et fût aussi plein -qu'il se pouvait». Ce n'étaient là, toutefois, que des _desiderata_ et -non des conditions absolues comme celles que nous avons tout d'abord -indiquées. Quoique moins indifférent que l'Autriche et la Prusse au -contenu de l'acte, plus désireux qu'elles d'en faire quelque oeuvre de -grande, sérieuse et prévoyante politique, il tenait surtout à ce que -l'acte lui-même fût signé et vînt «mettre un terme à l'état de tension -universelle». - -Quand le gouvernement français eut ainsi fixé ses résolutions et qu'il -en eut informé ses agents diplomatiques, les négociations s'engagèrent -à Londres et marchèrent rapidement. Il fut bientôt visible que, malgré -la résistance de M. de Brünnow, nous aurions satisfaction sur tous les -points qui, selon M. Guizot, importaient essentiellement à notre -dignité. Les difficultés s'élevèrent sur les stipulations à insérer -dans l'acte. La clôture des détroits était acceptée par tous, mais la -déclaration relative à l'intégrité et à l'indépendance de l'empire -ottoman était hautement repoussée par le plénipotentiaire russe comme -impliquant un soupçon contre sa cour, et lord Palmerston avait alors -partie trop intimement liée avec la Russie pour ne pas appuyer cette -résistance. Le ministre anglais ne se prêtait pas non plus à parler -dans le traité soit des routes de Suez et de l'Euphrate, soit des -populations chrétiennes. La première clause, disait-il, prêterait à -dire que l'Angleterre avait poursuivi un but intéressé; la seconde ne -comportait que des conseils, et des conseils se donnaient par note -diplomatique plutôt qu'ils ne se formulaient dans des traités. M. de -Bourqueney lutta pied à pied sur tous ces points, mais sans succès. Il -n'était pas soutenu par les plénipotentiaires allemands, soucieux de -ne pas blesser le Czar. Tout au plus, en ce qui touchait l'intégrité -de l'empire ottoman, notre chargé d'affaires espérait-il obtenir, à -défaut d'un article du pacte, une phrase indirecte insérée dans le -préambule. - -M. de Bourqueney n'en pressait pas moins M. Guizot de conclure sans -exiger davantage; chaque jour moins rassuré sur les conséquences -qu'aurait un refus ou un retard de notre part, il multipliait ses -avertissements. «Trois au moins des quatre puissances, écrivait-il le -22 février, regardent la phase dans laquelle nous venons d'entrer -comme l'unique et dernière occasion de rendre à la France et, -conséquemment, à elles-mêmes la situation normale qu'a troublée le -traité du 15 juillet 1840. Cette occasion perdue sans retour, et -perdue du fait de la France, jamais nous ne persuaderons à nos alliés -qu'elle a échoué pour nous sur une forme de rédaction. On sera -convaincu que nous avons laissé préparer une démarche de déférence -envers nous, décidés d'avance à en confisquer la gloriole à notre -profit, mais à en répudier les conséquences pratiques. Les rapports -avec la France changeront brusquement de caractère. Les quatre cours -ne voudront pas rester sous le ridicule d'avoir échoué dans leurs -efforts de réconciliation avec la France. Elles se replieront sur ce -qu'elles peuvent faire sans nous, et il n'y a pas de raisonnement qui -empêche ce qui se fait sans nous d'avoir au moins l'air d'être fait -contre nous.» Le 25 février, notre chargé d'affaires revenait sur les -mêmes idées avec plus d'insistance encore: «Voyez, disait-il à son -ministre, ce que vous avez décidé dans votre sagesse: vous n'avez pas -eu à prendre une décision plus grave. Je répète, parce que c'est ma -conviction, que, sur les quatre puissances, trois au moins croient -avoir ouvert à la France une haute et honorable porte de rentrée dans -le concert européen; mais enfin c'est à nous à examiner si nous la -trouvons à notre taille, au risque de la fermer sans retour et de -faire face, dès le lendemain, à une situation toute nouvelle.» - -M. Guizot gardait tout son sang-froid, ne se montrant ni pressé ni -hésitant[643]. Une fois bien assuré qu'une discussion plus prolongée -ne donnait chance de rien obtenir de plus et risquait de faire tout -perdre, il prit son parti de se contenter de ce qui était possible. Il -regrettait sans doute de ne pas faire le grand acte qu'il avait rêvé: -c'était pour lui un désappointement de plus à ajouter à ceux que cette -affaire lui avait déjà causés. Il se rendait compte en outre que -l'opposition aurait beau jeu à soutenir que par son contenu le traité -n'avait pas grande signification. Mais, malgré tout, il avait -satisfaction sur les points qu'il s'était fixés à lui-même comme -essentiels. «Du moment, écrivait-il le 28 février à M. Bourqueney, que -nous n'avons pas fait les premières ouvertures, qu'on ne nous demande -pas de sanctionner le traité du 15 juillet et qu'on ne nous parle pas -de désarmement, l'honneur est parfaitement sauf, et l'avantage de -reprendre notre place dans les conseils de l'Europe est bien supérieur -à l'inconvénient d'un traité un peu maigre. C'est l'avis du Roi et de -son conseil. Rompre toute coalition, apparente ou réelle, en dehors de -nous; prévenir, entre l'Angleterre et la Russie, des habitudes -d'intimité un peu prolongées; rendre toutes les puissances à leur -situation individuelle et à leurs intérêts naturels; sortir nous-mêmes -de la position d'isolement pour prendre la position d'indépendance, -ce sont là, à ne considérer que la question diplomatique, des -résultats assez considérables pour être achetés au prix de quelques -ennuis de discussion dans les Chambres.» - -[Note 643: «Continuez, écrivait-il à M. de Bourqueney, à ne vous point -montrer pressé, à n'aller au-devant de rien, mais ne montrez non plus -aucune hésitation ni aucune envie de rien retarder.»] - -Dès lors il n'y avait plus qu'à fixer la rédaction du traité et de ses -annexes. Ce fut fait en quelques jours, et, le 5 mars, M. de -Bourqueney envoyait à M. Guizot trois pièces qui n'attendaient plus -que son adhésion. La première, sous la lettre A, était le protocole de -la clôture du traité du 15 juillet: les quatre puissances, mentionnant -la soumission de Méhémet-Ali, l'évacuation de la Syrie et les -concessions que la Porte avait faites à son vassal (concessions dont -on avait déjà la nouvelle indirecte et dont on attendait de jour en -jour la nouvelle officielle), déclaraient le traité du 15 juillet -terminé. La seconde, sous la lettre B, n'était également signée que -par les quatre puissances: celles-ci prenaient acte de la clôture -établie par la pièce précédente et déclaraient que, la question -spéciale née du traité du 15 juillet étant _heureusement_ terminée, il -y avait pourtant, _dans ledit traité, un principe permanent,--la -clôture des détroits,--auquel il importait de donner un caractère plus -solennel encore_ en invitant la France à y adhérer au moyen d'une -convention qui l'établirait formellement et donnerait ainsi à l'Europe -un _nouveau_ gage de l'union des puissances. Venait enfin, sous la -lettre C, le texte même de la convention, contenant dans son préambule -la phrase suivante, à laquelle M. de Brünnow avait, à titre de -compromis, fini par adhérer: «_Les puissances, désirant attester leur -accord en donnant à S. H. le Sultan une preuve manifeste du respect -qu'elles portent à ses droits souverains..._» La convention se -composait de quatre articles: le premier consacrait le principe de la -clôture des détroits; le second réservait au sultan le droit -d'excepter de cette règle les bâtiments légers employés au service des -légations; le troisième et le quatrième réglaient le délai pour les -ratifications et engageaient les autres puissances à adhérer à ladite -convention. En envoyant ces pièces, M. de Bourqueney écrivait à M. -Guizot: «Je persiste à vous demander en grâce le coup de théâtre d'une -rapide acceptation. À l'heure où je vous écris, Brünnow joue encore -sur la carte de notre refus. Il sent que son rôle est fini le -lendemain de notre signature.» - -Si frappé que pût être M. Guizot de l'insistance inquiète d'un agent -dont il appréciait la clairvoyance, il ne perdait pas de vue, pour -cela, l'autre face de la question; les exigences de la dignité -nationale et les susceptibilités de l'opinion. Aussi, après examen, -notifia-t-il à M. de Bourqueney que plusieurs choses le blessaient -dans les pièces envoyées de Londres. Le protocole B faisait de la -clôture des détroits une conséquence du traité du 15 juillet et l'y -rattachait indirectement; la France n'acceptait pas cette assertion; -le traité du 15 juillet devait être considéré comme éteint tout -entier. Les mots _heureusement terminés_ ne pouvaient convenir à la -France, qui ne voulait pas donner ainsi implicitement un éloge à ce -qui venait de se passer. Observation analogue sur ces autres -expressions: les puissances veulent donner un _nouveau_ gage, etc. -Enfin, pour exprimer plus clairement le sentiment qui portait la -France à signer la nouvelle convention, M. Guizot désirait que, dans -le préambule, on insérât ces mots: _pour consolider l'empire ottoman_. -«Croyez, ajoutait le ministre, que je comprends le mérite de ce que -vous appelez le coup de théâtre de l'acceptation immédiate, et -j'aurais voulu vous en donner le plaisir. Il n'y avait pas moyen... -Tout bien considéré, nous n'avons point montré d'empressement à -négocier. Nous avons attendu qu'on vînt à nous. Il nous convient -d'être aussi tranquilles et aussi dignes quand il s'agit de conclure.» -M. de Bourqueney dut donc se remettre à l'oeuvre. Après quelques jours -de négociations difficiles, et malgré la très-vive résistance du -plénipotentiaire russe, tous les mots, tous les tours de phrase qui -blessaient la France furent supprimés; l'addition qu'elle réclamait -fut faite. Dans ce remaniement, les trois actes préparés furent réunis -en deux: le protocole de clôture et la convention elle-même. Notre -chargé d'affaires, heureux d'avoir réussi, s'attendait à recevoir, par -retour du courrier, notre adhésion définitive. - -La France avait en effet obtenu pleine satisfaction, et il semblait -que tout fût enfin terminé. C'était compter sans lord Ponsonby. -Pendant qu'à Londres on parvenait à lever les derniers obstacles à un -accord, arrivaient d'Orient des nouvelles graves qui, une fois de -plus, remettaient tout en suspens. Les négociations suivies en -Angleterre depuis quelques semaines supposaient que la Porte, se -conformant à la note du 31 janvier, concédait l'hérédité au pacha et -que le conflit turco-égyptien était ainsi terminé. On savait en effet -qu'un hatti-shériff était préparé dans ce sens à Constantinople. Mais, -quand le texte en parvint à Paris, le 9 mars, il apparut tout de suite -que, sous l'inspiration de l'ambassadeur d'Angleterre, l'hérédité -avait été accompagnée de conditions qui la rendaient absolument -illusoire: droit pour le sultan, à chaque vacance, de choisir, entre -les héritiers mâles, celui qu'il voulait appeler au trône; obligation -pour le pacha de percevoir tous les impôts au nom de la Porte, d'après -le mode fixé par elle, et d'en verser un quart au trésor de l'empire; -limitation à dix-huit cents hommes du chiffre de l'armée égyptienne, -et nomination par le sultan de tous les officiers au-dessus du grade -d'adjudant; sans compter plusieurs autres règlements vexatoires -destinés à bien montrer qu'on ne prétendait concéder au pacha et à sa -race qu'un pouvoir absolument nominal. En même temps que ce document -arrivait de Constantinople, les dépêches d'Alexandrie faisaient -connaître que Méhémet-Ali, justement irrité, repoussait ces conditions -et qu'il faisait entendre des menaces de guerre. «Tous les enfants de -l'Égypte sont maintenant revenus,--disait-il à notre consul, en -faisant allusion au retour récent des débris de l'armée de -Syrie,--c'est à eux de voir s'ils veulent perdre le fruit de tout ce -que j'ai fait pour eux.» Puis, s'adressant à un de ses généraux qui -était présent: «Tu es jeune, tu sais manier le sabre; tu me verras -encore te donner des leçons.» - -À Londres, la surprise fut grande. Les plénipotentiaires allemands -étaient furieux de voir l'action commune des puissances ainsi -impudemment contrariée par le représentant de l'une d'elles. Lord -Palmerston essaya bien un moment de soutenir que le hatti-shériff -était «le meilleur arrangement possible[644]»; mais le mécontentement -de ses collègues, les interpellations du parlement, les réclamations -de ses alliés lui firent bientôt voir qu'en prenant à son compte ce -nouveau tour de son ambassadeur, il se mettait dans une situation des -plus fausses. Quant à M. Guizot, il conclut aussitôt de cet incident -que les difficultés n'étaient pas aussi aplanies qu'on le croyait et -que la question égyptienne n'était pas terminée. «Mettez en panne», -écrivit-il à M. de Bourqueney. Et il ajoutait: «Notre situation, à -nous, est invariable; dans la conduite, l'attente tranquille; dans le -langage, la désapprobation mesurée, mais positive.» - -[Note 644: _The Greville Memoirs, second part_, t. I, p. 385.] - -M. de Bourqueney ne prit pas facilement son parti de voir ajourner et -compromettre le fruit de ses laborieuses négociations. Les -plénipotentiaires allemands, qui n'avaient pas moins hâte d'en finir, -persistaient à lui déclarer que le traité du 15 juillet était éteint, -et que leurs gouvernements comptaient rester complétement étrangers à -«l'incident purement intérieur» résultant des difficultés nouvelles -élevées entre le sultan et le pacha. Lord Palmerston, avec un peu -moins de précision, exprimait un sentiment analogue. Notre chargé -d'affaires en concluait que les conditions exigées par nous se -trouvaient toujours remplies et que nous pouvions signer. Il pressait -vivement M. Guizot de le faire. «Je ne puis pas, lui écrivait-il le 13 -mars, me porter garant de maintenir intacte et de retrouver plus tard -la situation qu'ont faite les derniers huit jours et que s'emploieront -à défaire les arrière-pensées et les mauvaises passions, si nous leur -laissons le temps de se retremper au foyer d'où elles partent... -Brünnow compte encore que nous ferons aboutir les mauvaises pensées de -la Russie... Le prince Esterhazy vous supplie de prendre la situation -actuelle dans la plus sérieuse considération; si l'avenir reste ouvert -au chapitre des événements, il n'y a plus à répondre de quoi que ce -soit.» - -Malgré tant d'insistance et d'alarmes, M. Guizot tint bon. À son avis, -quelles que fussent les bonnes dispositions des plénipotentiaires, rien -n'était terminé tant qu'il y avait en Orient une querelle entre le -sultan et le pacha. Néanmoins, pour témoigner de son intention formelle -d'adhérer au texte de la convention, sans prendre un engagement immédiat -que les circonstances ne permettaient pas, il proposa, par lettre du 14 -mars, d'apposer aux actes préparés le parafe des plénipotentiaires et -d'ajourner la signature au moment où le nouvel incident survenu serait -arrangé. C'était là plus qu'une prise _ad referendum_; la transformation -du parafe en signature serait obligatoire le jour où l'incertitude qui -la faisait ajourner aurait disparu. La proposition de M. Guizot fut -aussitôt acceptée. M. de Brünnow, qui avait tenté de retarder cette -acceptation, sous prétexte d'en référer à Saint-Pétersbourg, dut céder à -la pression des autres plénipotentiaires. Lord Palmerston, devenu fort -empressé, réunit aussitôt la conférence, et, le 15 mars au soir, les -actes étaient parafés. - -Un grand pas se trouvait fait. L'impression générale en Europe était -que la crise se trouvait virtuellement terminée et qu'en présence de -l'accord des puissances, la Porte ne saurait longtemps faire obstacle -à la pacification définitive. Le Czar ressentait de ce dénoûment une -mortification qu'il ne pouvait entièrement cacher, mais dont M. de -Nesselrode tâchait de contre-balancer l'effet par un langage -conciliant. Lord Palmerston affectait de voir avec un entier -contentement sanctionner la rentrée de la France dans le concert -européen; lord Melbourne se félicitait, dans la Chambre des lords, le -26 mars, «que toute mésintelligence eût heureusement cessé», et le duc -de Wellington disait: «J'ai toujours déclaré, et le premier, qu'on ne -ferait rien de solide sans la France.» Mais c'était surtout à Vienne -et à Berlin qu'on éprouvait un véritable soulagement d'avoir mis, par -un acte solennel, la politique générale à l'abri des périls qui la -menaçaient. M. de Metternich se plaisait à témoigner sa satisfaction à -notre représentant; après lui avoir indiqué comment le sultan serait -obligé de faire droit aux réclamations du pacha: «Au bout du compte, -ajouta-t-il, toutes ces difficultés ne sont que de misérables -détails; l'affaire d'Orient n'en est pas moins finie dans sa partie -européenne, la seule importante; la partie égyptienne ou réglementaire -ne peut manquer d'arriver aussi prochainement à une bonne solution.» -Quant au gouvernement français, il attendait, toujours ferme sur le -terrain où il s'était placé, prêt à témoigner à l'Europe de sa loyauté -et de sa modération conciliante, mais résolu à ne rien sacrifier de ce -qu'il avait jugé essentiel à la dignité du pays. - - -XII - -Si avancées que fussent les négociations, elles n'étaient pas -terminées. Aussi M. Guizot ne jugeait-il pas l'heure encore venue de -les soumettre aux Chambres. Usant d'un droit incontestable, il se -refusait pour le moment à répondre à aucune question sur ce sujet. -Jamais, d'ailleurs, une telle réserve n'avait été plus légitime, plus -nécessaire. Depuis le commencement des affaires d'Orient, notre -diplomatie n'avait déjà que trop souffert de s'être laissé envahir et -dominer par les débats des Chambres et par les polémiques des -journaux. L'un de nos plus clairvoyants diplomates, M. de Barante, -sentait vivement ce mal, quand il écrivait à son fils, le 7 janvier -1841: «Notre politique, en se compliquant des jactances déclamatoires, -s'est jetée dans le faux et a perdu toute habileté. Retirer tout -doucement, par la gravité et la discrétion, les affaires extérieures -de la fatale invasion de la tribune et de la presse est la tâche -indispensable de tout ministre sensé[645].» - -[Note 645: _Documents inédits._] - -L'opposition supportait impatiemment ce silence et cherchait une -occasion de le faire rompre. Elle crut l'avoir trouvée avec les deux -projets que la Chambre fut appelée à discuter en mars et en avril, -l'un ratifiant les crédits extraordinaires que le précédent ministère -avait ouverts par ordonnances sur le budget de 1840 pour armer la -France, l'autre ouvrant des crédits supplémentaires sur le budget de -1841 pour continuer ces armements. Ce fut à propos du second de ces -projets, dans la séance du 13 avril, que se fit le grand effort. -Réunissant les indices que leur fournissaient les faits publics, les -bruits de presse et leurs renseignements personnels, les adversaires -du cabinet prétendaient que les négociations étaient terminées, que -les «faits étaient consommés», mais qu'on «n'osait pas les avouer à la -Chambre et au pays». Vivement engagée par M. Billault, l'attaque fut -soutenue par M. Thiers, qui prit deux fois la parole. Que voulait-il -donc? Ancien ministre lui-même, il ne pouvait ignorer qu'un ministre a -le droit de refuser le débat sur une négociation en cours; il ne -pouvait non plus se flatter sérieusement de forcer un orateur aussi -expérimenté que M. Guizot à dire ce qu'il avait résolu de taire. -Voulait-il profiter de ce que le gouvernement n'était pas en mesure de -rétablir la vérité des faits, pour les présenter sous un jour -défavorable, et prévenir d'avance l'opinion contre l'issue inévitable -de cette crise? En tout cas, il y mit une extrême passion. Jamais -encore il n'avait été si personnellement agressif contre M. Guizot, et -parfois ses arguments tournaient presque en injure. - -Faisant à sa façon l'exposé de ce qu'il prétendait avoir été la -conduite diplomatique du cabinet, M. Thiers lui reprocha d'abord de -n'avoir pas pu «obtenir que le pacha restât souverain de l'Égypte», -car, disait-il, «le pacha n'est plus rien, vous le savez comme moi»; -il l'accusa ensuite de n'avoir même pas osé «maintenir la paix armée». -«Une grande négociation, ajoutait-il, s'est faite sans vous et contre -vous; on vous demandait d'y rester étranger jusqu'au bout; on vous -demandait d'avoir au moins la dignité de ne pas venir, par votre -assentiment, par un acte quelconque de votre part, réaliser vous-même -cette espérance offensante que vous aviez entrevue sur le visage -ironique du ministre d'Angleterre, cette espérance qu'après un peu -d'humeur, la France finirait par se rendre et par se déclarer -satisfaite. Je crois bien que vous n'avez pas poussé la résignation -jusqu'à dire en termes formels que vous étiez satisfaits; mais, si -votre langage n'a pas dit que vous l'étiez, votre conduite le -signifie.» Et alors il s'écriait, comme ne pouvant contenir son -indignation méprisante: «Je n'attendais rien de vous, je le dis -hautement: eh bien, vous avez dépassé mon attente. (_Bruit._) Vous -avez dépassé celle de vos ennemis... (_Longue interruption._) Oui, -vous avez dépassé celle de tout le monde.» Et plus loin, après avoir -affirmé que le gouvernement était «rentré par un acte vain, sous le -coup de la peur, dans le concert européen», il ajoutait: «Si la France -est arrivée à ce point qu'elle ne peut pas, sans être menacée, dire -qu'elle refuse sa signature à un acte, si la France en est là, elle a -fait plus de pas en quatre mois, dans cette échelle descendante de sa -politique, que je ne lui en ai vu faire depuis quatre ans.» M. Thiers -terminait ainsi son second discours: «Je respecte un légitime orgueil -dans un homme tel que vous. Je comprends que vous vous soyez flatté -d'obtenir des concessions que nul autre n'aurait obtenues; je le -comprends. Mais cela ne vous est plus permis, monsieur le ministre, -cela ne vous est plus permis, depuis que les puissances ont infligé à -votre caractère ce hatti-shériff qui, à votre face, détruit de fond en -comble la souveraineté de ce vice-roi que la France avait couvert de -son égide. Depuis ce jour-là, tout orgueil de votre part serait -déplacé, il serait ridicule.» Une telle violence dépassait le but; -elle trahissait trop l'animosité personnelle, et la majorité en fut -plus choquée qu'ébranlée. - -Certes, la tentation dut être grande, pour M. Guizot, de répondre par -les faits réels à ces suppositions malveillantes, de montrer que, loin -d'avoir consenti à sacrifier les droits du pacha sur l'Égypte, il -avait au début refusé d'entrer en pourparlers tant que l'Égypte était -menacée, et que maintenant il refusait de rien signer jusqu'à -l'établissement définitif de l'autorité héréditaire du pacha; que, -loin de s'être déclaré satisfait du traité du 15 juillet, il avait -veillé avec autant de sollicitude que de fermeté à écarter tout ce qui -pouvait paraître une participation à cet acte, une acceptation de ses -conséquences, une reconnaissance de son existence; enfin que, loin -d'avoir été empressé à rentrer dans le concert européen, il s'était -montré si exigeant, si méticuleux pour tout ce qu'il estimait importer -à la dignité de la France, que ses agents inquiets l'avaient supplié -de se montrer plus coulant. Mais le ministre résista à cette -tentation. Il se borna à déclarer qu'une négociation s'était engagée -pour «faire reprendre à la France, dans les affaires d'Orient, une -place convenable sans l'associer à des actes auxquels elle n'avait pas -cru devoir concourir, et pour consolider en Europe la paix générale -sans porter à la dignité, aux intérêts particuliers et à -l'indépendance de la politique de la France, aucune atteinte»; il -ajouta qu'il espérait un résultat favorable et prochain, mais «qu'il -n'y avait rien de définitivement conclu», et qu'il risquerait de -compromettre cette négociation en acceptant la discussion à laquelle -on l'invitait. Vainement l'insistance de l'opposition l'obligea-t-elle -à monter à trois reprises à la tribune, il ne se laissa pas entraîner -sur le terrain où il ne voulait pas mettre les pieds. «Nous n'avons -jamais éludé la discussion, dit-il avec un accent de fermeté hautaine; -nous avons accepté les devoirs les plus rudes, les devoirs qui nous -ont obligés à lutter contre une portion de nos amis et ceux qui ne -nous engageaient que contre nos adversaires; nous les avons acceptés -les uns et les autres; nous les remplirons jusqu'au bout, et vous ne -me ferez pas parler plus tôt que je ne le jugerai convenable aux -intérêts du pays, pas plus que vous ne me ferez dévier un moment de la -ligne de conduite que nous avons adoptée.» Aux suppositions perfides -de son contradicteur, il répondit d'un mot que, «dans les assertions -de M. Thiers, il y avait beaucoup et de graves inexactitudes». Chaque -fois, du reste, qu'on l'obligeait ainsi à parler, il ne se faisait pas -faute, comme par de légitimes représailles, de prendre à son tour -l'offensive contre la politique belliqueuse de son adversaire, sûr de -toucher ainsi une des cordes sensibles de la majorité. - -Celle-ci était d'autant moins bien disposée pour M. Thiers que les -lois en discussion attiraient alors son attention sur ce qu'on pouvait -appeler la carte à payer de la politique du 1er mars. Ce n'étaient -pas seulement les deux lois sur les crédits supplémentaires de 1840 ou -de 1841, crédits s'élevant à 330 millions et mettant en déficit -considérable les budgets de ces deux années. C'était aussi la loi de -finances qui présentait le budget de 1842 avec un découvert de 115 -millions[646]. C'était enfin une loi de travaux publics qui -comprenait, outre 220 millions de travaux civils, 276 millions de -travaux militaires ou maritimes, tels que fortifications, ports de -guerre, établissements d'artillerie, casernements. Tout cela formait -un total énorme, et, sans faire certaines distinctions qui eussent été -équitables, beaucoup de gens se plaisaient à l'imputer en entier à M. -Thiers. On en venait à dire dans les journaux et même à la tribune que -sa politique coûtait un milliard à la France[647]. - -[Note 646: Ces déficits venaient surtout des dépenses militaires. Sur -les 330 millions de crédits supplémentaires pour 1840 et 1841, 189 -concernaient les services de la guerre et de la marine. En 1839, les -dépenses totales de ces deux services s'étaient élevées à 322 -millions. Ce chiffre fut dépassé, en 1840, de 145 millions; en 1841, -de 189 millions; en 1842, de 117 millions; en 1843, de 86 millions; -soit, pour ces quatre années, une augmentation de 539 millions sur -1839. Encore ne comprend-on pas dans ces chiffres les travaux de -fortifications.] - -[Note 647: Ce n'était pas seulement sur le chiffre de la dépense que -portait l'attaque: on critiquait aussi la façon dont elle avait été -engagée, les marchés faits sans publicité et sans concurrence, les -mesures précipitées, et surtout l'usage abusif des crédits ouverts par -ordonnance. À ce dernier point de vue, les trois commissions des -crédits de 1840, de ceux de 1841, du budget de 1842, et à leur suite -de nombreux orateurs blâmèrent sévèrement les créations de nouveaux -régiments qui avaient, sans intervention du pouvoir législatif, -modifié l'organisation de l'armée et chargé le budget d'une lourde -dépense permanente; ils soutenaient qu'on eût pu verser les hommes -appelés dans les anciens cadres ou se borner à former des quatrièmes -bataillons; en 1831, l'armée n'avait-elle pas été notablement -augmentée sans création de régiments? Sans doute il était impossible -de revenir sur la mesure, car douze cents officiers se seraient -trouvés sans emploi; mais plus la dépense était maintenant forcée pour -la Chambre, plus elle lui paraissait abusive.] - -Le ministère du 29 octobre, sans s'approprier toutes ces assertions, -n'était pas fâché de les voir porter à la tribune et laissait -volontiers ses prédécesseurs aux prises avec ceux qui leur demandaient -compte de la fortune publique compromise. S'il présentait les demandes -de crédit, se chargeant ainsi de faire ratifier ou de continuer les -dépenses engagées, il n'en dissimulait pas les gros chiffres, comme -fait d'ordinaire tout gouvernement qui demande de l'argent; au -contraire, il les étalait avec une franchise qui n'était pas sans -malice. M. Humann entre autres, de fort méchante humeur d'avoir reçu -une situation financière si endommagée, ne manquait pas une occasion -d'en renvoyer la responsabilité au ministère précédent. «Un pays qui -vient d'être surexcité, disait-il, ne se calme pas d'un jour à -l'autre; les erreurs des jours d'exaltation pèsent longtemps sur ses -finances.» Un autre jour, il faisait un tableau fort sombre des -charges qu'on avait accumulées sur le pays, puis il s'écriait, en se -tournant vers M. Thiers et ses amis: «Vainement essayez-vous de -rejeter sur vos successeurs ces conséquences dévorantes. Vous -n'abuserez pas le pays: il sait que nous liquidons le passé, et que ce -n'est pas à nous qu'il faut imputer les sacrifices que cette -liquidation lui impose.» - -M. Thiers n'était pas homme à rester sous le coup de ces accusations. -Il se défendait sur tous les points avec une habile vivacité, mettant -de l'esprit, du mouvement et de la colère jusque dans l'arithmétique; -quand il sentait que quelques gros chiffres ou quelques procédés -arbitraires étaient difficiles à faire passer, il s'en tirait en -faisant appel à l'orgueil national. «Si vous voulez rester puissance -de premier ordre, s'écriait-il, il vous faut un état militaire -considérable. Permettez-moi de le dire dans l'intérêt du pays: on -parle d'illusions; mais la plus grande de toutes, c'est de vouloir -être grande puissance et de ne pas faire les efforts suffisants pour -l'être. Je sais bien que ces vérités sont désagréables à entendre; -mais il faut avoir le courage de les répéter sans cesse, pour que le -pays les comprenne. Oui, il faut faire de grands efforts, ou devenir -modestes. Si vous voulez rester la grande nation,--rester, c'est trop -dire!--si vous voulez le redevenir, il faut vous décider à de grands -efforts!» M. Thiers s'attacha surtout à se décharger du fameux -milliard sous lequel on voulait l'accabler. Ce fut vraiment un -spectacle curieux que de le voir prendre en main ce milliard, puis, -après l'avoir manié, décomposé de toutes façons, le présenter réduit à -189 millions, seule somme qu'il consentît à laisser mettre au compte -de son administration. L'accusation à laquelle il répondait était -exagérée: sa défense d'autre part prétendait trop prouver. Sans -doute, parmi les dépenses comprises dans ce milliard, s'il en était -d'absolument stériles, prix des fautes et des entraînements de la -politique du 1er mars, d'autres, telles que certaines réfections de -matériel, mises en état ou constructions de places fortes, pouvaient -être regardées comme la réparation nécessaire, urgente, de longues -négligences antérieures. À ce point de vue, on conçoit donc que M. -Thiers fît deux parts dans le milliard. Seulement, il réduisait trop -la sienne. Si respectable que fût déjà le chiffre de 189 millions, les -erreurs de sa politique avaient coûté plus cher encore à la France. -D'ailleurs, même pour les dépenses utiles qu'on avait eu le tort de ne -pas faire avant 1840, M. Thiers n'était-il pas pour quelque chose dans -la simultanéité coûteuse avec laquelle elles venaient d'être engagées -et devaient être poursuivies. Entreprises successivement, en -choisissant l'époque favorable, sans la préoccupation d'un danger -immédiat, ces dépenses n'eussent-elles pas été moins fortes et -l'équilibre budgétaire moins dérangé? Peut-être répondra-t-on que, -sans un péril pressant, on eût difficilement trouvé un ministère -capable de prendre une telle initiative et que les négligences se -fussent indéfiniment prolongées. - -Si l'on peut, du reste, discuter sur la mesure des responsabilités de -M. Thiers, il est du moins un fait incontestable, c'est le contraste -de la situation financière qu'il a laissée à ses successeurs avec -celle qu'il avait reçue de ses prédécesseurs. Rarement la fortune -publique avait été en aussi bon état qu'au commencement de 1840. Le -budget de 1839 s'était soldé, avec tous ceux qui le précédaient, par -un excédant de recettes d'environ quinze millions. La liquidation de -la révolution de Juillet était bien complétement terminée, et toute -trace avait disparu des 900 millions de charges extraordinaires qui en -avaient été la conséquence[648]. La dette publique avait été ramenée -par l'amortissement au chiffre de 1830. Le 5 pour 100 était monté à -119 francs et le 3 pour 100 à 86 francs. On pouvait évaluer, pour -l'avenir, à 80 millions, toutes les charges ordinaires payées, -l'excédant réel des ressources de chaque exercice, excédant disponible -pour les grands travaux. Après le ministère du 1er mars quel -changement! Les déficits prévus des budgets de 1840, de 1841 et de -1842 sont évalués à environ 500 millions, auxquels il faut ajouter les -534 millions de dépenses votées pour les grands travaux militaires et -civils. C'est donc un découvert de plus d'un milliard auquel on doit -faire face. Les réserves de l'amortissement et les accroissements de -revenus qui devaient, dans les combinaisons antérieures, fournir le -gage des grands travaux publics, étant absorbés et au delà par les -déficits, force est de recourir pour ces travaux à un emprunt de 450 -millions; or la crise avait atteint le crédit public: le 5 pour 100, -naguère à 119 francs, était tombé presque au pair à la fin du -ministère du 1er mars; et, si les cours se sont relevés avec le -cabinet du 29 octobre, ils sont loin d'avoir regagné tout ce qu'ils -avaient perdu. Aussi quand, le 18 septembre 1841, on émettra en 3 pour -100 la première partie de l'emprunt, devra-t-on se contenter du cours -modeste de 78 fr. 52 c. L'emprunt, les réserves de l'amortissement, -les accroissements probables de revenus ne suffisaient pas pour faire -face aux découverts: à défaut d'impôts nouveaux, le ministre des -finances voulut faire rendre davantage aux impôts existants, et -ordonna, dans ce dessein, un recensement général des propriétés -bâties, des portes et fenêtres et des valeurs locatives; on verra plus -tard quels incidents devait provoquer ce recensement. Toutes ces -mesures, du reste, n'étaient que des palliatifs incomplets, et notre -situation financière devait rester longtemps embarrassée. La -liquidation de la crise de 1840 était plus lourde encore que n'avait -été celle de la révolution de 1830. - -[Note 648: Cf. plus haut, t. III, p. 247 à 250.] - - -XIII - -Les Chambres se séparèrent le 25 juin, après le vote des diverses lois -financières, sans que le gouvernement eût été en mesure de leur -soumettre le résultat définitif des négociations. M. Guizot en était -contrarié; il écrivait peu auparavant à M. de Barante: «La session -finit. Je ne crois pas que nos affaires de Londres soient assez -conclues avant son terme, pour que je puisse avoir encore, à ce sujet, -une explication à la tribune. Je le regrette; j'aime beaucoup mieux -m'expliquer à la tribune que dans les journaux. Mais il n'y aura -probablement pas moyen[649].» Quels événements avaient donc encore -retardé, pendant plusieurs mois, la solution que naguère l'accord des -puissances faisait croire si prochaine? C'était un nouveau coup de -lord Ponsonby. Vers le milieu de mars, au moment même où, à Londres, -les plénipotentiaires échangeaient leurs parafes, à Constantinople, -l'ambassadeur d'Angleterre, consulté officiellement par la Porte sur -la conduite à suivre envers Méhémet-Ali, répondait, sans tenir aucun -compte des volontés de la conférence, que le pacha ne s'était pas -réellement soumis et que le sultan n'avait pas dès lors à négocier -avec un sujet rebelle. Les autres ambassadeurs avaient été également -consultés; mais, intimidés par la résolution passionnée de leur -collègue, ils n'avaient fait qu'une réponse embarrassée et dilatoire. -À cette nouvelle, grande fut l'irritation de M. de Metternich. Il -écrivit à son internonce à Constantinople d'insister pour que le -hatti-shériff fût modifié dans le sens d'une hérédité réelle concédée -au pacha: il lui ordonnait de faire cette démarche, de concert avec -les autres ambassadeurs s'ils y consentaient, seul s'ils s'y -refusaient, et, dans ce dernier cas, de «déclarer que Sa Majesté -Impériale regarderait comme épuisée, pour sa part, la tâche dont elle -s'était chargée par les engagements du 15 juillet, et qu'elle se -considérerait, dès lors, comme rendue à une entière liberté de -position et d'action». - -[Note 649: _Documents inédits._] - -Cette difficulté imprévue confirma M. Guizot dans sa résolution -d'ajourner toute signature. De Londres, les plénipotentiaires, -effrayés et impatients d'en finir, le faisaient supplier d'accepter, -sous une forme quelconque, leur déclaration que le traité du 15 -juillet était définitivement éteint et que les quatre puissances -renonçaient à exercer une action sur le pacha; les diplomates -autrichiens disaient à M. de Bourqueney, qui, pour son compte, était -un peu troublé de ces avertissements: «Prenez garde, à Paris, de -servir par vos délais la politique du cabinet de Saint-Pétersbourg, -qui ne veut pas du traité général à cinq, et celle de lord Palmerston, -qui ne se laisse arracher qu'avec une extrême répugnance la tutelle de -l'Orient à quatre, car c'est la sienne.» Malgré tout, M. Guizot tenait -bon. «Je connais trop bien ma situation parlementaire, disait-il à M. -Bulwer, le 16 avril; je ne pourrais pas faire ce qu'on me demande, si -j'y étais disposé.» Il écrivait à M. de Bourqueney, le 19: -«L'abdication de Londres ne nous tirerait pas d'embarras, car elle -laisserait toute chose dans l'incertitude et la confusion. Ni le pacha -ni le sultan ne voudraient plus finir, et nous serions, l'Europe et -nous, à la merci de je ne sais quelle lubie de je ne sais qui. Je -comprends que cette situation déplaise. C'est précisément parce -qu'elle déplaît qu'on fera ce qu'il faut pour y mettre un terme.» Et, -le 22 avril, il ajoutait dans une dépêche officielle: «Résolus comme -nous le sommes, et comme nous devons l'être, à demeurer complétement -étrangers au traité du 15 juillet, nous ne pouvons penser à sortir de -l'isolement dans lequel il nous a placés, que lorsque nous ne pourrons -plus craindre que des conspirations nouvelles, suscitées par des -difficultés auxquelles les puissances n'ont pu donner encore une -solution définitive, ne les forcent, malgré elles, à reprendre sous -une forme quelconque le système d'intervention auquel nous n'avons pas -voulu nous associer.» - -Il semblait donc qu'on fût plus loin que jamais d'une solution. Mais, -pendant ce temps, les menaces de M. de Metternich avaient produit leur -effet à Constantinople; le 29 mars, le sultan retirait la direction -des affaires étrangères à Reschid-Pacha, compromis par sa docilité -envers lord Ponsonby, et la donnait à Riffat-Pacha, ancien ambassadeur -en Autriche. Le premier acte du nouveau ministre était de demander à -la conférence de Londres son avis sur les modifications à faire subir -au hatti-shériff. Bientôt même, et sans attendre l'arrivée de cet -avis, que la faiblesse des plénipotentiaires allemands, la mauvaise -humeur de lord Palmerston et l'hostilité de M. de Brünnow devaient, du -reste, rendre assez équivoque, le gouvernement ottoman prenait le -parti, le 19 avril, de changer les conditions imposées au pacha: -l'hérédité par ordre de primogéniture était substituée au choix par le -sultan; la nomination des officiers était abandonnée au pacha jusqu'au -grade de colonel inclusivement; le tribut devait consister en une -somme fixe réglée de gré à gré. Lord Ponsonby avait lutté jusqu'au -bout pour empêcher ces concessions, mais il avait été vaincu. - -M. de Metternich était fier de sa campagne: se tournant aussitôt vers -nous, il nous demanda, comme prix du service qu'il venait de rendre à -notre client, de ne pas tarder plus longtemps à transformer en -signature définitive le parafe des actes préparés à Londres. «Si la -signature allait être refusée, disait-il à M. de Sainte-Aulaire, je -resterais fort compromis aux yeux de tous, par la responsabilité -morale que j'ai assumée. J'ose dire que l'on me doit de ne pas me -jouer ce mauvais tour... Il ne faut pas demander ou attendre ce que -Méhémet-Ali pensera des nouvelles concessions de la Porte... Il -témoignera d'autant moins d'empressement à accepter qu'on lui laissera -l'idée qu'il peut encore tout arrêter par sa résistance... -Dépêchons-nous de tirer une ligne entre le passé et l'avenir. Mon -Dieu! il est bien impossible que des difficultés ne surgissent pas -quelque jour: on ne bâtit pas pour l'éternité; mais il ne faut pas les -laisser se compliquer du passif de l'ancienne affaire; quand elles se -présenteront, on se concertera; chacun sera libre dans ses mouvements; -ce sera une affaire nouvelle et non plus la continuation de celle que -nous venons de régler... J'ai bonne confiance que M. Guizot partagera -mon sentiment et qu'il ne se refusera pas à déclarer fini ce qui est -fini.» - -Le 16 mai, aussitôt après avoir connu les modifications du -hatti-shériff et reçu les communications de M. de Metternich, M. -Guizot écrivit à M. de Bourqueney: «Nous n'avons plus aucune raison -de nous refuser à la signature définitive. Les modifications apportées -sont les principales qu'ait réclamées Méhémet-Ali; ce qui reste encore -à débattre est évidemment d'ordre purement intérieur et doit se régler -entre le sultan et le pacha seuls.» Notre gouvernement croyait, -d'ailleurs avec raison, que c'était dans ce tête-à-tête, et non dans -la prolongation de l'intervention européenne, que le pacha devait -chercher et avait chance de trouver une revanche. Dès le 27 avril, -avant même d'avoir su les modifications du hatti-shériff, M. Desages, -le confident et le collaborateur de M. Guizot, écrivait au comte de -Jarnac, alors gérant _ad interim_ le consulat général d'Alexandrie: -«Le premier des intérêts du pacha est que la conférence soit -_irrévocablement_ dissoute; et, dût-elle lui refuser une partie de ce -qu'il demande, il devrait encore se hâter de répondre _amen_, pour -être débarrassé des ingérences collectives de l'Europe dans ses -rapports avec Constantinople. C'est sur ce dernier théâtre qu'il doit -désormais travailler et refaire sa position, à l'aide de ces moyens -qu'il lui coûte tant aujourd'hui d'avoir négligés ou méconnus depuis -huit ou dix ans. Acheter et caresser le sultan, ses entours et, par -là, faire les ministres, c'est ce à quoi, en son lieu et place, je -m'appliquerais sans relâche. Cela n'est pas si cher qu'on pourrait le -croire[650].» M. Desages avait ajouté, pour mettre en garde le pacha -contre certaines illusions: «Si les modifications au hatti-shériff -nous paraissent convenables, nous tiendrons l'affaire pour terminée et -nous passerons outre à la signature définitive de la convention -relative aux détroits, sans attendre le bon plaisir de Méhémet-Ali. -Nous ne recommencerons pas 1839 et 1840, c'est-à-dire que nous ne -ferons pas dépendre nos déterminations des arrière-pensées, des -finesses, des volontés ou des voeux du vice-roi. Je vous expose cela -un peu crûment, parce que nous avons cru remarquer, à la lecture de -vos derniers rapports, que Méhémet-Ali spéculait toujours, au fond, -sur notre résistance à accepter comme clôture complète et définitive -ce qu'il n'aurait pas accepté préalablement comme tel[651].» - -[Note 650: Correspondance de M. Desages et du comte de Jarnac. -(_Documents inédits._) Le 17 juin 1841, le même M. Desages conseillait -encore à Méhémet-Ali de «s'arranger de manière à ne plus entretenir ou -réattirer sur lui l'attention. Son intérêt est de _faire le mort_ au -moins pour une ou deux années».] - -[Note 651: Correspondance de M. Desages et du comte de Jarnac. -(_Documents inédits._)] - -Du moment où la France était disposée à signer, il semblait qu'il n'y -eût plus qu'à procéder à cette formalité, et, dans cette pensée, la -conférence de Londres chargea lord Palmerston d'inviter notre -représentant à se procurer les pouvoirs nécessaires. Convoqué, le 24 -mai, au _Foreign-Office_, M. de Bourqueney s'y rendit, convaincu qu'il -avait seulement à prendre jour pour la signature. Quel ne fut pas son -étonnement en entendant alors le ministre anglais, distinguer entre -son opinion personnelle et celle de la conférence, déclarer que, -«suivant son opinion personnelle, le traité du 15 juillet n'était pas -éteint dans toutes ses conséquences possibles», et annoncer qu'en cas -de résistance du pacha aux conditions nouvelles de la Porte, les -quatre puissances signataires seraient dans la nécessité de faire -quelque chose pour en déterminer l'acceptation!--Mais alors, la -condition mise par la France à sa signature n'est pas réalisée, dit M. -de Bourqueney.--Lord Palmerston se hâta d'en convenir, en homme qui -paraissait n'avoir parlé que pour provoquer cette conclusion. - -La soirée ne s'était pas écoulée que le résultat de cet entretien -était connu dans le monde diplomatique et y causait une vive émotion. -Les plénipotentiaires allemands fulminaient contre lord Palmerston, ne -reconnaissant dans son langage ni l'expression de leur pensée, ni -l'accomplissement du mandat que la conférence lui avait donné, et -s'indignant de «la légèreté avec laquelle il disposait de leurs -cabinets». Leurs collègues à Paris ne témoignaient pas moins d'humeur, -et cherchaient quels pouvaient être le mobile et le dessein du -ministre anglais: le comte Apponyi voyait là un accès de jalousie -contre le prince de Metternich; le baron d'Arnim soupçonnait quelque -secret désir de tenir encore l'Orient en trouble et l'Europe en -alarme. Mêmes impressions à Vienne et à Berlin. Dans cette dernière -ville, M. de Werther, ministre des affaires étrangères, disait à notre -chargé d'affaires: «Que voulez-vous que nous fassions vis-à-vis d'un -homme intraitable qui n'écoute aucun raisonnement, qui ne cède qu'à -son humeur plus ou moins mauvaise et ne prend conseil que de ses -préventions? Dans ma conviction, la soumission même du pacha ne -ramènera pas lord Palmerston. Je ne sais quel prétexte d'ajournement -il trouvera ou il inventera, mais vous verrez qu'il saura créer de -nouveaux obstacles.» - -M. Guizot, non moins surpris que les cabinets allemands, ne montra pas -le même trouble: il reprit aussitôt, avec un sang-froid résolu, son -attitude expectante, et refusa de signer tant que les doutes élevés -par lord Palmerston ne seraient pas dissipés et que la conférence ne -serait pas unanime à déclarer l'affaire turco-égyptienne -définitivement terminée. À un certain point de vue, d'ailleurs, ces -lenteurs ne lui déplaisaient pas. «Pour nos relations avec les -Chambres, le public, la presse, écrivait-il à M. de Sainte-Aulaire le -7 juin, elles ont plus d'avantage que d'inconvénient. Plus il est -évident que nous n'avons ressenti ni témoigné aucun empressement, -meilleure sera notre position le jour où nous discuterons tout ce que -nous aurons dit et fait.» Sans récriminer contre personne, notre -ministre avait bien soin de faire en sorte que toute la responsabilité -de l'incident retombât sur lord Palmerston. «Je constate avec vous, -disait-il au chargé d'affaires d'Angleterre, que ce n'est pas le -gouvernement français qui retarde la signature de la convention; c'est -le cabinet britannique.» Le chef du _Foreign-Office_ ne laissait pas -que d'être fort embarrassé de voir mettre ainsi en lumière la -responsabilité qu'il avait dans ce nouveau retard. Son humeur en -devenait de jour en jour plus chagrine, sa conversation plus aigre, -ses communications plus agressives contre la France. - -Il semblait que ce fût aux plénipotentiaires allemands de contraindre -lord Palmerston à en finir. L'oeuvre était au-dessus de leur courage. -Parlant très-mal du personnage quand celui-ci n'était pas là, ils -n'osaient lui tenir tête en face. Ils projetaient des notes, les -rédigeaient, puis, au moment de les signifier, y renonçaient par -crainte de provoquer un éclat de la part de leur irritable allié. Ils -se rejetaient alors sur une démarche verbale; mais, quand ils -sortaient de l'entretien, ils se trouvaient n'avoir à peu près rien -dit. En fin de compte, ils attendaient des événements la solution -qu'ils ne se sentaient pas l'énergie d'imposer. - -Jusqu'où la patience des deux cabinets allemands aurait-elle laissé -cours aux caprices de lord Palmerston? Heureusement, pendant ce temps, -Méhémet-Ali, trompant l'espérance malveillante de lord Ponsonby[652] -et se rendant aux conseils pressants du gouvernement français[653], -apportait à cette Europe qu'il avait si longtemps troublée, la -pacification que celle-ci semblait incapable d'opérer elle-même: il se -décidait à accepter le hatti-shériff modifié, sauf à discuter -ultérieurement le chiffre du tribut, qui n'était pas d'ailleurs fixé -dans le document lui-même. Le 10 juin au matin, entouré de ses -principaux officiers, il reçut les envoyés ottomans, prit de leurs -mains le décret impérial, le porta à ses lèvres et à son front. -Lecture en fut faite à haute voix, et des salves de canon annoncèrent -à la population la fin du conflit oriental. - -[Note 652: Le 16 juin, lord Ponsonby écrivait à lord Palmerston: «Je -pense, comme je l'ai toujours pensé, que le pacha n'exécutera point -les mesures ordonnées par le sultan.»] - -[Note 653: M. Guizot avait fait instamment recommander au pacha de ne -pas servir par sa résistance «les vues des gouvernements qui, moins -bien disposés pour lui ou pour la France, travaillent en secret à -retarder le moment où la rentrée du gouvernement du Roi dans les -conseils de l'Europe proclamera hautement que le traité du 15 juillet -n'existe plus». «Il importe à Méhémet-Ali plus qu'à personne, ajoutait -notre ministre, que la situation exceptionnelle créée par ce traité ne -se prolonge pas, et que chacun des États qui l'ont signé reprenne sa -position particulière et sa liberté d'action.»] - -La nouvelle de cet événement, arrivée en France le 28 juin, ne -laissait plus place aux chicanes de lord Palmerston. Celui-ci, du -reste, devait alors avoir l'esprit ailleurs. Le ministère whig avait -été mis en minorité, la Chambre des communes dissoute, et tous les -indices faisaient prévoir la victoire électorale des tories[654]. -Mais rien ne pouvait distraire lord Palmerston de son animosité -hargneuse contre la France: à ce moment même, il trouvait moyen, en -discourant devant ses électeurs de Tiverton, de faire une sortie -contre l'inhumanité de notre armée d'Afrique[655]. Tout moribond que -fût son pouvoir ministériel, il voulut l'employer à retarder le plus -possible la solution de la crise européenne, et se refusa à rien -signer tant qu'il n'aurait pas reçu par ses propres agents la -confirmation des nouvelles d'Alexandrie. Attendait-il quelque frasque -de lord Ponsonby? Ou bien espérait-il que le baron de Bülow, rappelé -par son gouvernement pour aller présider la diète de Francfort, ne -pourrait pas attendre le jour de la signature, et qu'ainsi de nouveaux -pouvoirs étant nécessaires pour son successeur, un délai s'ensuivrait? -Mais M. de Bülow prit le parti de rester jusqu'à l'arrivée des -dépêches anglaises, et lord Ponsonby, cette fois impuissant, fut -réduit à expédier à Londres, avec un laconisme qui trahissait sa -méchante humeur, l'annonce de cette pacification dont il avait voulu -douter jusqu'à la dernière heure. Lord Palmerston ne pouvait plus, dès -lors, prolonger sa résistance. Le 13 juillet, les deux actes préparés -et parafés quatre mois auparavant,--le protocole de clôture de la -question égyptienne et la convention des détroits,--furent -définitivement signés, le premier par les représentants de -l'Angleterre, de l'Autriche, de la Prusse, de la Russie et de la -Turquie, le second, par ces cinq plénipotentiaires et par celui de la -France. - -[Note 654: Dès le 18 mai, le ministère whig était une première fois -mis en minorité de trente-six voix sur la question des sucres -étrangers. Le 5 juin, une motion formelle de défiance, présentée par -Robert Peel, fut votée à une voix de majorité. Le parlement, prorogé -le 23 juin, fut dissous le 29.] - -[Note 655: Lord Palmerston opposait à cette inhumanité, qui arrachait -à ses auditeurs indignés des cris de: «_Honte! Honte!_» le tableau -touchant de la douceur montrée par les Anglais dans leur empire -d'Asie. La conséquence, disait-il, c'est qu'un Anglais voyageant seul -est aussi en sûreté dans le centre de l'Afghanistan que dans un comté -anglais, tandis qu'en Algérie «un Français ne peut montrer son visage -au delà d'un certain point sans tomber victime de la féroce et -excusable vengeance des Arabes». Presque au moment où lord Palmerston -parlait ainsi, l'Afghanistan se soulevait en masse, les Anglais -étaient obliges d'évacuer Caboul, laissant des milliers de morts et de -prisonniers, et peu après, les journaux étaient remplis du récit des -cruautés attribuées aux généraux anglais dans cette campagne de -l'Afghanistan.] - - -XIV - -À la nouvelle de cette signature tant désirée et si longtemps -retardée, grande fut la joie à Vienne et à Berlin. On avait eu -très-peur et on jouissait d'être rassuré. «Il y a trente ans, disait -M. de Metternich, que je ne me suis vu en une telle tranquillité -d'esprit[656].» À Saint-Pétersbourg, le Czar était au fond mortifié, -sans le laisser trop voir; mais M. de Nesselrode se félicitait -sincèrement d'être débarrassé d'une affaire difficile et -inquiétante[657]. En Angleterre, les esprits étaient absorbés par la -lutte électorale, qui tournait de plus en plus à l'avantage des -tories; ce qui n'empêchait pas lord Palmerston de continuer sa guerre -contre la France; pour se consoler de n'avoir pu empêcher la signature -de la convention du 13 juillet, il tâchait de rendre cette convention -déplaisante à l'opinion française. «Tout s'est accompli comme on -l'avait annoncé, faisait-il dire dans ses journaux, et l'Europe a -prouvé que, quand elle veut se passer de la France, elle le peut sans -danger. Désormais le _statu quo_ oriental, tel que l'a réglé le 15 -juillet, est pour tout le monde un point de départ reconnu et -consacré... Certaines feuilles françaises prétendent voir dans la -convention du 13 juillet un succès et un sujet d'orgueil pour la -France. Ces feuilles devraient se souvenir que la France a fait des -remontrances contre le traité de juillet, qu'elle a armé, qu'elle a -crié, et qu'elle n'a rien fait de plus. Aujourd'hui, elle se présente, -accepte les faits accomplis et s'efforce d'entrer dans le char de la -Sainte-Alliance. C'est bien; mais ce qu'un ministre de France aurait -de mieux à faire dans une telle situation, ce serait de se taire.» À -cette impertinence voulue et perfidement destinée à fournir des -arguments à M. Thiers et à ses amis, il y avait une réponse facile à -faire: si la signature de la convention du 13 juillet était aussi -humiliante pour notre pays, comment le chef du _Foreign-Office_ -s'était-il jusqu'à la dernière heure donné tant de mal pour -l'empêcher? - -[Note 656: _Correspondance inédite de M. de Barante._] - -[Note 657: _Ibid._] - -Qu'importent, après tout, les sentiments plus ou moins affectés de -lord Palmerston? Considérons les choses au seul point de vue de la -France. Tout d'abord la convention des détroits en elle-même -était-elle aussi insignifiante qu'on voulait bien le dire? Si -l'interdiction qu'elle formulait était depuis longtemps une règle de -l'empire ottoman, il n'était pas sans intérêt de voir les puissances -délibérer en commun sur un pareil sujet: on marquait ainsi clairement -que la Turquie était soustraite à l'espèce de suzeraineté exclusive -établie au profit de la Russie par le traité d'Unkiar-Skélessi et -qu'elle se trouvait placée sous le protectorat de toutes les grandes -puissances. Tel était, on s'en souvient, le but principal qu'à -l'origine de la crise le gouvernement français avait donné à sa -politique. Nous devions donc nous féliciter de l'avoir atteint. Il est -vrai que, par la suite, ce but avait été un peu perdu de vue; il avait -été rejeté au second plan par la question égyptienne et par le -désaccord dont cette dernière question avait été l'occasion entre la -France et les autres puissances. C'était donc surtout en tant qu'ils -prononçaient la clôture du conflit entre le sultan et le pacha et -mettaient fin à notre isolement, que les actes du 13 juillet fixaient -l'attention du public. - -À ce point de vue, force était bien de reconnaître que le pacha ne -sortait pas de cette crise avec l'empire grandiose que nous avions à -l'origine rêvé pour lui, ni même avec le domaine qu'avant le 15 -juillet nous avions été plusieurs fois en mesure de lui obtenir. Il -subissait les conséquences inévitables de ses revers militaires et de -nos erreurs diplomatiques. Mais enfin nous avions su limiter son -échec; il conservait l'Égypte et en acquérait l'hérédité. C'est à nous -qu'il le devait; c'est la politique pacifique du ministère du 29 -octobre qui, par un mélange habile de modération et de fermeté, de -patience et de sang-froid, en se conciliant les uns et en s'imposant -aux autres, avait préservé l'Égypte, mise sérieusement en péril par -l'effondrement de l'armée du pacha et par l'acharnement du cabinet -anglais. Si M. Guizot n'avait pu supprimer le traité du 15 juillet, -qui était, au moment de son entrée au pouvoir, matériellement exécuté, -il avait du moins arrêté le mal au point même où il l'avait trouvé -accompli. Il avait empêché l'Europe de franchir les bornes posées par -la note du 8 octobre 1840. L'essentiel était sauf, comme devaient le -prouver les événements qui ont suivi. La puissance de Méhémet et de sa -famille, ainsi concentrée dans des limites naturelles, gagnait en -solidité ce qu'elle perdait en étendue. Si des événements récents ont -singulièrement ébranlé le pouvoir des descendants de Méhémet-Ali, la -dynastie fondée par lui n'en règne pas moins encore au Caire. Qui -pourrait affirmer que l'empire tout artificiel et superficiel dont le -pacha avait un moment reculé les frontières jusqu'au pied du Taurus -aurait eu la même durée? Que serait-il devenu, une fois aux prises -avec les révoltes des populations, les ressentiments de la Turquie, -l'hostilité de l'Angleterre et les charges d'un état militaire -supérieur à ses moyens? Ajoutons que la France gardait son patronage -sur cette terre d'Égypte dont les politiques clairvoyants devinaient -déjà, même avant le percement de l'isthme de Suez, la grande -importance politique, stratégique et économique. Que ne donnerait-elle -pas aujourd'hui pour avoir encore dans cette région la situation que -la monarchie avait su lui conserver en 1841, même au sortir d'une -crise malheureuse et difficile? - -La question européenne était résolue en même temps que la question -égyptienne. Les actes du 13 juillet 1841 dissolvaient l'espèce de -coalition que le traité du 15 juillet 1840 avait formée sinon contre -la France, du moins en dehors d'elle; ils empêchaient que cet accident -ne devînt un état normal et permanent. Notre rentrée dans le concert -des puissances n'était pas triomphale. Comment eût-elle pu l'être -après ce qui s'était passé? Mais elle était honorable. Au vu de tous, -nous n'y avions consenti qu'en nous faisant prier par les autres -cabinets, embarrassés de notre absence, inquiets de notre isolement -armé, et en imposant des conditions qui avaient été rigoureusement -accomplies. En même temps que cette fermeté sauvegardait la dignité -nationale, notre sagesse pacifique effaçait peu à peu les suspicions -si promptement et si vivement réveillées au dehors par l'agitation -belliqueuse et révolutionnaire du ministère précédent; et la sécurité -ainsi rendue aux cours étrangères avait déjà pour effet de laisser se -produire entre elles les divisions qui seules pouvaient fournir à -notre politique l'occasion d'une revanche. - -Sans doute, au début de cette affaire, de plus grandes ambitions -s'étaient fait jour. En 1839, le fameux rapport de M. Jouffroy sur le -crédit de 10 millions avait promis à l'orgueil national, soit en -Orient, soit en Europe, des satisfactions bien autrement éclatantes. -Mais c'était ce même M. Jouffroy qui, après la rude leçon des -événements, écrivait à M. Guizot, vers la fin de 1841: «Nous nous -sommes trompés, nous n'avons pas bien connu les faits ni bien apprécié -les forces; nous avons fait trop de bruit: c'est triste; mais, la -lumière venue, il n'y avait pas à hésiter. Vous avez fait acte de -courage et de bon sens en arrêtant le pays dans une mauvaise voie.» -Quand une affaire a été mal engagée, on ne saurait se flatter d'en -sortir vainqueur. C'est déjà beaucoup d'en sortir indemne, en ayant -écarté tous les périls, en ayant sauvegardé les intérêts essentiels et -la dignité de la nation. Les généraux qui, recevant une situation -compromise, savent réparer les échecs subis avant eux, ou même -seulement empêcher qu'ils ne s'étendent, font une oeuvre plus ingrate, -mais non moins salutaire que ceux qui ont l'heureuse chance de gagner -des batailles. - -Cette oeuvre de réparation, le ministère avait eu à l'entreprendre -ailleurs que dans la politique étrangère. À côté de la crise -extérieure, et se mêlant à elle par plus d'un point, existait une -crise intérieure. Nous ne parlons pas seulement du désordre matériel, -un moment menaçant sous le cabinet précédent et promptement réprimé -par ses successeurs. Nous faisons surtout allusion à cette sorte de -maladie parlementaire qui avait précédé les complications -internationales et contribué à les faire naître. Une partie des -fautes diplomatiques de 1840 n'a-t-elle pas, en effet, son origine -dans la coalition de 1839? Les symptômes de cette maladie ne nous sont -que trop connus: décomposition des partis, absence d'une majorité, -instabilité ministérielle, méfiance à l'égard de la légitime action de -la royauté. Sur tous ces points, le ministère, bien qu'obligé parfois -à des ménagements et empêché de procéder par coup d'éclat, a fait -constamment effort pour remédier au mal, et il a obtenu d'importants -résultats. N'en est-ce pas un que d'avoir duré et de s'être affermi, -en dépit des prophètes qui, à ses débuts, lui accordaient à peine -trois mois de vie? que d'avoir su trouver et garder une majorité dans -cette assemblée issue de la coalition et depuis lors soumise à tant -d'influences dissolvantes? que d'avoir constamment résisté aux -attaques ouvertes comme aux manoeuvres détournées d'une opposition -conduite par un chef tel que M. Thiers? En somme, le pouvoir avait -grandi et l'opposition était surprise et découragée de son propre -discrédit. Les révoltés les plus audacieux avaient eux-mêmes le -sentiment de cette force nouvelle acquise par le gouvernement, et -Proudhon écrivait à un de ses amis, le 16 mai 1841: «Le pouvoir est -très-fort, l'armée magnifique; pas de révolution possible pour cette -année.» Et plus loin: «Le pouvoir rit de la rage impuissante des -radicaux; en effet, il n'a rien à craindre... Il y en a peut-être -encore pour bien des années; j'en souffre et j'en pleure[658].» - -[Note 658: _Correspondance de Proudhon_, t. 1er.] - -À l'intérieur comme à l'extérieur, la guérison est donc, sinon -complète,--le mal était trop grave pour disparaître en quelques -mois,--du moins en bonne voie. Le mérite en revient à M. Guizot et à -ses collègues. Il en revient aussi, ne l'oublions pas, au Roi. Depuis -qu'il avait un cabinet en accord avec sa pensée, Louis-Philippe -n'intervenait plus ouvertement, comme aux jours où il avait mis le -holà aux entraînements de M. Thiers; mais, pour être cachée derrière -celle de ses ministres, son action n'en était pas moins constante et -efficace. Causant, en mai 1841, avec le comte Apponyi, ambassadeur -d'Autriche, il lui disait: «M. de Metternich attribue tout ce qui -s'est fait de bien à M. Guizot; je n'ai pas besoin de vous dire que je -suis enchanté du suffrage donné par le prince de Metternich à M. -Guizot; il est mérité, bien mérité, j'aime à en convenir; mais il ne -faut jamais laisser croire à ces messieurs qu'ils peuvent réussir en -quoi que ce soit sans le Roi, sans l'élément royal[659].» C'était -peut-être une faiblesse chez Louis-Philippe de ne pas se contenter -d'exercer une influence réelle, mais de vouloir aussi qu'elle fût -connue et qu'on lui en sût gré. Il s'est créé ainsi plus d'embarras -qu'il n'a ajouté à son importance, il a éveillé plus de défiance que -de reconnaissance. Mais si, en raison des préventions de l'époque, il -convenait que l'action royale demeurât voilée au moment où elle -s'exerçait, il est de toute justice que l'histoire soulève ce voile et -fasse honneur de cette action au prince et à l'institution -monarchique. Aussi bien n'est-ce pas après la crise dont nous venons -de raconter les péripéties que l'on pourrait être tenté de méconnaître -le bienfait de la royauté. - -[Note 659: _Mémoires de M. de Metternich_, t. VI, p. 545.] - - -FIN DU TOME QUATRIÈME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - -LIVRE IV - -LA CRISE DE LA POLITIQUE EXTÉRIEURE - -(Mai 1839-Juillet 1841) - - Pages. - - CHAPITRE PREMIER.--LA QUESTION D'ORIENT ET LE MINISTÈRE DU - 12 MAI 1839 (mai 1839-février 1840) 1 - - I. Situation créée, en 1833, par l'arrangement de Kutaièh - entre Mahmoud et Méhémet-Ali, et par le traité - d'Unkiar-Skélessi entre la Porte et la Russie. Efforts des - puissances pour empêcher un conflit entre le sultan et le - pacha. Vues particulières de la France, de l'Angleterre, - de la Russie, de l'Autriche. L'armée ottomane passe - l'Euphrate, le 21 avril 1839 2 - - II. Politique arrêtée par le gouvernement français à la - nouvelle de l'entrée en campagne des Turcs. Son entente - avec l'Angleterre et avec l'Autriche. Réserve de la - Prusse. Embarras de la Russie. Premiers indices de - désaccord entre Paris et Londres. La Russie disposée à en - tirer parti 14 - - III. Le ministère du 12 mai. Accueil qui lui est fait. M. - Guizot le soutient. Irritation de M. Thiers. M. Sauzet - président de la Chambre. M. Thiers impuissant à engager - une campagne parlementaire. M. Dufaure et M. Villemain. - Procès des émeutiers du 12 mai. Calme général. Faiblesse - du cabinet 26 - - IV. Le crédit de dix millions pour les armements d'Orient. - Rapport de M. Jouffroy. La discussion 44 - - V. Bataille de Nézib. Mort de Mahmoud. Défection de la - flotte ottomane. La Porte disposée à traiter avec le pacha 51 - - VI. Impressions des divers cabinets à la nouvelle des - événements d'Orient. Note du 27 juillet 1839, détournant - la Porte d'un arrangement direct avec le pacha. Situation - faite à la France par cette note 56 - - VII. Dissentiment croissant entre la France et - l'Angleterre, sur la question égyptienne. L'Angleterre - demande le concours des autres puissances. Empressement de - la Russie à répondre à son appel. L'Autriche s'éloigne de - nous et se rapproche du Czar. Le gouvernement français - persiste néanmoins à soutenir les prétentions du pacha 61 - - VIII. Mission de M. de Brünnow à Londres. Malgré lord - Palmerston, le cabinet anglais repousse les propositions - russes et offre une transaction au gouvernement français. - Celui-ci maintient ses exigences. Ses illusions. M. de - Brünnow revient à Londres. Embarras de la France 71 - - IX. Les approches de la session de 1840. Dispositions des - divers partis. Les 221. Les doctrinaires. M. Thiers et ses - offres d'alliance à M. Molé. La gauche et la réforme - électorale. Qu'attendre d'une Chambre ainsi composée? 81 - - X. L'Adresse de 1840. Le débat sur la politique intérieure - et sur la question d'Orient. Discours de M. Thiers. Le - ministère persiste dans ses exigences pour le pacha 86 - - XI. Dépôt d'un projet de loi pour la dotation du duc de - Nemours. Polémiques qui en résultent. Le projet est rejeté - sans débat. Démission des ministres. La royauté elle-même - est atteinte 95 - - - CHAPITRE II.--QUATRE MOIS DE BASCULE PARLEMENTAIRE - (mars-juillet 1840) 102 - - I. Le Roi appelle M. Thiers. Celui-ci fait sans succès des - offres au duc de Broglie et au maréchal Soult. Il se - décide à former un cabinet sous sa présidence. Il obtient - le concours de deux doctrinaires. Composition du ministère - du 1er mars 102 - - II. Le plan de M. Thiers. M. Billault est nommé - sous-secrétaire d'État et M. Guizot reste ambassadeur. La - gauche satisfaite et triomphante. Attitude défiante et - hostile des conservateurs. Le Roi et le ministère. M. - Thiers et ses «conquêtes individuelles» 111 - - III. La loi des fonds secrets. Les conservateurs se - disposent à livrer bataille. La discussion à la Chambre - des députés: M. Thiers, M. de Lamartine, M. Barrot, M. - Duchâtel. Victoire du ministère 123 - - IV. Les fonds secrets à la Chambre des pairs. Rapport du - duc de Broglie. La discussion 131 - - V. La question d'Orient dans la discussion des fonds - secrets. Discours de M. Berryer. Déclaration de M. Thiers - à la Chambre des pairs 136 - - VI. Amnistie complémentaire. Godefroy Cavaignac et Armand - Marrast. Place offerte à M. Dupont de l'Eure. Accusations - de corruption. La proposition Remilly sur la réforme - parlementaire. M. Thiers a besoin d'une diversion 143 - - VII. Le gouvernement annonce qu'il va ramener en France - les restes de Napoléon. Effet produit. Comment M. Thiers a - été amené à cette idée et a obtenu le consentement du Roi. - Négociations avec l'Angleterre. Les bonapartistes et les - journaux de gauche. Rapport du maréchal Clauzel. Discours - de M. de Lamartine. La Chambre réduit le crédit proposé - par la commission et accepté par M. Thiers. Colères de la - presse de gauche et tentative de souscription. Le - ministère est débordé. Échec de la souscription. Mauvais - résultat de la diversion tentée par M. Thiers 153 - - VIII. Lois d'affaires. Talent déployé par le président du - conseil. Son discours sur l'Algérie 168 - - IX. Les pétitions pour la réforme électorale. M. Arago et - sa déclaration sur «l'organisation du travail». Les - banquets réformistes. Le _National_ et les communistes 174 - - X. La proposition Remilly est définitivement «enterrée». - Divisions dans l'ancienne opposition. Le mouvement - préfectoral. Mécontentement de la gauche. Les - conservateurs sont toujours méfiants et inquiets. Ils - craignent la dissolution et l'entrée de M. Barrot dans le - cabinet. Situation de M. Thiers à la fin de la session 184 - - - CHAPITRE III.--LE TRAITÉ DU 15 JUILLET 1840 - (mars-juillet 1840) 192 - - I. Le plan diplomatique de M. Thiers. Il veut gagner du - temps, ramener l'Angleterre, se dégager du concert - européen et pousser sous main à un arrangement direct - entre le sultan et le pacha 192 - - II. M. Guizot ambassadeur. Ses avertissements au - gouvernement français. Son argumentation avec lord - Palmerston. Peu d'effet produit sur ce dernier 196 - - III. Obstacles que lord Palmerston rencontre parmi ses - collègues et ses alliés. Transactions proposées par les - ministres d'Autriche et de Prusse. Refus de la France. - Négociations diverses. Nouvelles offres de transaction 202 - - IV. Tentative d'arrangement direct entre la Porte et le - pacha. Espoir de M. Thiers. Irritation des puissances. - Lord Palmerston pousse à faire une convention sans la - France. La Russie, l'Autriche et la Prusse y sont - disposées. Résistances dans l'intérieur du cabinet - anglais. On se cache de M. Guizot. Ce qu'il écrit à M. - Thiers. Signature du traité sans avertissement préalable à - l'ambassadeur de France. Stipulations du traité. - _Memorandum_ de lord Palmerston. Conclusion 212 - - - CHAPITRE IV.--LA GUERRE EN VUE (juillet-octobre 1840) 229 - - I. M. Thiers à la nouvelle du traité du 15 juillet. - L'effet sur le public. Les journaux. Le ministère ne - cherche pas à contenir l'opinion 230 - - II. Le plan de M. Thiers: l'expectative armée 237 - - III. Irritation du Roi. Son langage aux ambassadeurs. Son - attitude dans le conseil. Au fond, il ne veut pas faire la - guerre. Accord extérieur du Roi et de son ministre 242 - - IV. Les armements. Attitude diplomatique de M. Thiers. - Langage de M. Guizot à Londres. Lord Palmerston persiste - dans sa politique, malgré les hésitations de ses - collègues. Débats à la Chambre des communes 247 - - V. Inquiétudes de l'Autriche et de la Prusse. Intervention - conciliatrice du roi des Belges. Elle échoue devant - l'obstination de lord Palmerston. Le _memorandum_ anglais - du 31 août 254 - - VI. Louis-Napoléon réfugié à Londres. Ses menées pour - s'allier à la gauche et débaucher l'armée. Expédition de - Boulogne. Impression du public. Le procès 262 - - VII. Continuation des armements. Fortifications de Paris. - M. Thiers s'exalte. Il rêve d'attaquer l'Autriche en - Italie. Nouvelles scènes faites par le Roi aux - ambassadeurs. La presse. Les journaux ministériels et - radicaux. Excitation ou inquiétude du public. Les grèves. - L'Europe est à la merci des incidents 271 - - VIII. Les premières mesures d'exécution contre le pacha. - Celui-ci, sur le conseil de M. Walewski, offre de - transiger. Cette transaction est appuyée par M. Thiers. - Divisions dans le sein du cabinet anglais 288 - - IX. Déchéance du pacha et bombardement de Beyrouth. Lord - Palmerston triomphe. Mécompte de M. Thiers. Explosion - belliqueuse en France. Premiers symptômes de réaction - pacifique. Les journaux poussent à la guerre 296 - - X. Que serait la guerre? La guerre maritime. On ne peut - espérer concentrer la lutte entre la France et l'Autriche. - Dispositions de l'Angleterre, de la Russie, de la Prusse, - de la Confédération germanique. Puissant mouvement - d'opinion contre la France, en Allemagne. Son origine. Ses - manifestations en 1840. Réveil de l'idée allemande qui - sommeillait depuis 1815. La France, en cas de guerre, se - fût retrouvée en face de la coalition. La propagande - révolutionnaire n'eût pas été une force contre l'Europe, - et elle eût été un danger pour la France 307 - - XI. M. Thiers penche vers une attitude belliqueuse. - Divisions du cabinet. Résistance du Roi. Les ministres - offrent leur démission. Transaction entre le prince et ses - conseillers. La note du 8 octobre 323 - - XII. Effet de cette note en Angleterre. En France, - l'agitation révolutionnaire s'aggrave, et la réaction - pacifique se fortifie. Situation mauvaise de M. Thiers. - L'attentat de Darmès. Désaccord entre le Roi et le cabinet - sur le discours du trône. Démission du ministère. Les - résultats de la seconde administration de M. Thiers. - Service rendu par Louis-Philippe 336 - - - CHAPITRE V.--LA PAIX RAFFERMIE (octobre 1840-juillet 1841) 351 - - I. Le Roi appelle le maréchal Soult et M. Guizot. Ce - dernier s'était, dans les derniers temps, séparé de la - politique de M. Thiers. Composition du ministère du 29 - octobre. Hostilités qu'il rencontre. Dans quelle mesure - peut-il compter sur l'appui de tous les conservateurs? On - ne croit pas généralement à sa durée. Confiance de M. - Guizot 352 - - II. Discours du trône. Rétablissement de l'ordre matériel. - M. Guizot tâche de se faire offrir par les puissances des - concessions qui permettent à la France de rentrer dans le - concert européen. Dispositions des diverses puissances. - Tout dépend de lord Palmerston. Ce dernier ne veut rien - céder. Le _memorandum_ anglais du 2 novembre. Efforts des - partisans de la conciliation à Londres. Les revers des - Égyptiens en Syrie mettent fin à ces efforts. - Désappointement du gouvernement français. L'Égypte est - menacée. Prise de Saint-Jean d'Acre. Lord Palmerston, - triomphant, est plus roide que jamais envers la France. M. - Guizot est réduit à la politique d'isolement et - d'expectative 360 - - III. L'Adresse à la Chambre des pairs. Discours de M. - Guizot 382 - - IV. Premiers votes de la Chambre des députés. Dispositions - de M. Thiers. Lecture du projet d'Adresse 386 - - V. Ouverture du débat au Palais-Bourbon. M. Guizot et M. - Thiers sont à l'apogée de leur talent. Animosité des deux - armées. L'attaque de M. Thiers. La défense de M. Guizot. - Les autres orateurs. L'amendement de M. Odilon Barrot. Le - vote. M. Thiers est battu. Dans quelle mesure M. Guizot - est-il victorieux? 390 - - VI. Préoccupations éveillées par la prochaine rentrée des - cendres de l'Empereur à Paris. La cérémonie. Conclusion - qu'en tire M. Guizot 406 - - VII. Le ministère maintient les armements. Réponse aux - observations des cabinets étrangers. La loi de crédits - pour les fortifications de Paris. M. Thiers la soutient. - Dispositions hostiles ou incertaines dans une partie de la - gauche, dans la majorité et même dans le cabinet. La - discussion. Discours équivoque du maréchal Soult. Trouble - qui en résulte. Discours de M. Guizot. Résumé de M. - Thiers. Débat sur l'amendement du général Schneider. - Nouvelles équivoques du maréchal. Intervention décisive de - M. Guizot. Le vote. Les adversaires de la loi tentent un - dernier effort à la Chambre des pairs. Ils sont battus 412 - - VIII. Situation parlementaire du cabinet. Convient-il ou - non de provoquer une grande discussion pour raffermir la - majorité? Rapport de M. Jouffroy sur la loi des fonds - secrets. Effet produit. La discussion. Le ministère se - dérobe. Discours de M. Thiers. Réponse de M. Guizot. Le - vote 426 - - IX. Attaques de la presse contre le Roi. Les prétendues - lettres de Louis-Philippe publiées par la _France_. La - Contemporaine. Acquittement de la _France_. Scandale qui - en résulte et redoublement d'attaques contre le Roi. Le - faux est cependant manifeste. Déclaration de M. Guizot à - la Chambre. Silence de l'opposition. Le bruit s'éteint 435 - - X. Convention du 25 novembre 1840 entre le commodore - Napier et Méhémet-Ali. Les puissances désirent qu'elle - soit approuvée par le sultan. La Porte, poussée par lord - Ponsonby, déclare la convention nulle et non avenue. Note - du 31 janvier 1841 par laquelle la conférence engage le - sultan à accorder l'hérédité au pacha 444 - - XI. La France doit-elle entrer dans le concert européen et - à quelles conditions? Négociations. Le gouvernement - français obtient satisfaction sur les points essentiels. - Difficultés sur les clauses de la convention. Rédaction - des actes. Hatti-shériff n'accordant au pacha qu'une - hérédité illusoire. Parafe des actes préparés à Londres 450 - - XII. La discussion des crédits supplémentaires de 1840 et - de 1841. Attaque de M. Thiers. M. Guizot refuse de - discuter les négociations en cours. Le bilan financier du - ministère du 1er mars 462 - - XIII. Nouveaux efforts de lord Ponsonby pour empêcher la - Porte de faire des concessions à Méhémet-Ali. Action - contraire de M. de Metternich. M. Guizot persiste dans son - attitude. Modification du hatti-shériff. Le gouvernement - français disposé à signer. Difficultés soulevées par lord - Palmerston. Irritation et faiblesse des puissances - allemandes. Méhémet-Ali accepte le hatti-shériff modifié. - Signature du protocole de clôture et de la convention des - détroits 469 - - XIV. Conclusion 478 - - -FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de la Monarchie de Juillet -(Volume 4 / 7), by Paul Thureau-Dangin - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA MONARCHIE DE JUILLET (VOL 4) *** - -***** This file should be named 43310-8.txt or 43310-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/3/1/43310/ - -Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance -with this agreement, and any volunteers associated with the production, -promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, -harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, -that arise directly or indirectly from any of the following which you do -or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm -work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any -Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. - - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of computers -including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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